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JEAN

HESS

A l'Ile du Diable

LIBRAIRIE

NILSSON.

PER LAMM,

338, rue Saint-Honoré,

Paris

SUCCESSEUR


M. H e n r y R i b a d i e u à BOURG s u r GIRONDE

DU

L'AME

MÊME

NÈGRE.

AUTEUR

.

.

.

.

3 fr. 50


M.

JEAN

HESS


Jean HESS

A l'Ile du Diable ENQUÊTE

D'UN

REPORTER

AUX

ILES DU SALUT ET A GAYENNE

Orné d'après

LIBRAIRIE

de nombreuses les photographies

NILSSON, 338,

illustrations de

PEU. L A M M ,

rue Saint-Honoré,

Paris

l'auteur

SUCCESSEUR


DROITS POUR

DE

TOUS

TRADUCTION LES

PAYS

Y

ET

DE

COMPRIS

REPRODUCTION LA

SUÈDE

ET

RÉSERVÉS LA

NORVÈGE


A MES AMIS DE ET

PRINCIPALEMENT

ELEUTHÈRE Maire

de Cayennc,

LE

GUYANE A

M E S S I E U R S

BLOND.

Directeur

du

Combat

ET

LÉONCE Conseiller

général,

Ingénieur,

Hommage

MELKIOR « inventeur

» d e s placers d e Mana

Reconnaissant

P u i s s e l'attention p u b l i q u e fixée s u r l'affaire D r e y f u s qui a motivé mon voyage à C a y e n n e , s'intéresser à une belle et riche c o l o n i e q u e d e s erreurs administratives ruinent . J. H.


AVANT-PROPOS

Le 27 octobre dernier le Matin

commençait

la publication d'une série sensationnelle d'articles consacrés à l'île du Diable et au prisonnier Dreyfus. Ces articles étaient intitulés « A l'île du Diable — Enquête complète de notre envoyé spécial sur le prisonnier Dreyfus. — Ce qu'il a vu. Ce qu'il a appris.— Un reporter en Guyane. — L e programme tracé. Du document et rien que du document. — L e régime, la vie, les espoirs du condamné. — Les quatre années de déportation. » Cette enquête, publiée au moment où le passionnant problème de la révision du célèbre procès était discuté et résolu, obtint un grand succès. Tous les journaux du monde l'ont commentée. Voici comment la direction du Matin

la pré-

sentait à ses lecteurs. « Nous avons la bonne fortune de publier dès aujourd'hui, sur l'affaire qui passionne en


s e n s si d i v e r s

le p a y s , un reportage sensation-

nel dont l e s lecteurs du Malin

apprécieront le

haut intérêt.

L'explorateur Jean Hess, un des journalistes français qui connaissent le mieux nos colonies et qui s'est fait au Figaro

et dans la presse u n e

situation particulière par sa compétence en c e s matières, a été envoyé à la Guyane pour y faire une enquête complète sur le prisonnier de l'île du Diable. Voici l e s résultats de l'étude impartiale et consciencieuse

qu'il

nous

rapporte ».

D a n s c e t t e affaire qui a si profondément divisé

non seulement

l e s Français, mais l e s citoyens

de t o u s les p a y s ,

j'avais

en effet, s u r un point

d e s p l u s intéressants apporté un document impartial. L'importance de ce document et le succès obtenu par mes articles, m'ont engagé à réunir mes notes de reportage en un volume où je les présente, suivant la formule classique, « revues corrigées Je

le

et considérablement augmentées ».

répète, m o n l i v r e est de l a plus absolue

lionne loi; c'est une œuvre d e

reporter. . . J. H.


L ' A f f a i r e RÉSUMÉ

D r e y l u s SOMMAIRE

Cette affaire Dreyfus qui a passionné l'univers civilisé, sur quoi l'on écrit et parle plus que sur n'importe quel sujet, est, en soi, très simple, quoique les détails en soient excessivement compliqués et nécessitent des volumes lorsqu' on veut l'exposer complètement. Fin 1 8 9 4 , o n s'aperçoit a u bureau s p é c i a l de l'Etat-Major, qu'il y a des « fuites » au profit d'une nation étrangère. Une enquête est faite. Elle aboutit à l ' a r r e s t a t i o n

d'un c a p i t a i n e de

l'État-Major, M. Alfred Dreyfus, an r e n v o i de cet officier devant un Conseil de guerre et à sa condamnation, tion

à la dégradation d'abord, puis à la d é p o r t a -

perpétuelle dans u n e e n c e i n t e fortifiée. Dreyfus

est envoyé à l'île du Diable. Cela est le premier acte. 1


2

L'AFFAIRE

DREYFUS

Tout le monde croit, en France, à la culpabilité du condamné. Mais la famille du déporté ne peut croire. Elle a été frappée par de menus faits, Un publiciste de talent, M. Bernard Lazare acquiert en même temps la certitude que des irrégularités ont été commises dans le jugement, que le Conseil de guerre n'a pas condamné en suivant les prescriptions légales, qu'une des pièces ayant servi à établir la conviction des juges n'a pas été soumise à l'accusé ni à son défenseur. C'est ainsi que commence la campagne révisionniste. La publication par le journal le Matin,

en 1896 du

fac-similé du bordereau des pièces livrées par « un » traitre à une puissance étrangère, bordereau attribué à Dreyfus par les juges qui l'avaient condamné, fournit une arme nouvelle aux révisionnistes. M. Bernard Lazare s'appuyant sur les témoignages des plus grands experts européens soutint que cette pièce n'était pas de Dreyfus.


EXPOSÉ

SOMMAIRE

3

Lorsqu'en 1897, on sut que M. Scheurer-Kestner, vice-président du Sénat, convaincu de l'innocence du déporté de l'île du Diable, entrait en campagne ; lorsque le Figaro publia le dossier Scheurer-Kestner, révéla le nom d'Esterhazy, reproduisit en fac-similé des lettres de cet officier; lorsqu'enfin Zola, Jaurès.

Yves Guyot, Clemenceau, e t c . , et les « intellectuels » prirent parti pour Dreyfus, la mêlée devint générale. Les passions des antisémistes compliquèrent la question, et le pays se trouva à la veille d'une révolution.

Cette révolution fut au moins dans les esprits de tous les hommes de bonne foi, qui réfléchissaient, et ne savaient en quelque sorte plus sur quelles bases sérieuses ils pouvaient établir leur jugement. On ne pourrait à ce propos citer mieux que ce fragment d'un article de M. A. Sabatier directeuradjoint à l'Ecole des hautes éludes. « Les esprits sont profondément troublés et sou-

cieux de l'avenir. Je ne parle ici, bien entendu, que des gens honnêtes, sincères, des bons et loyaux ser-


L'AFFAIRE

4

viteurs du pays.

D R E Y F U S

Ils sont divisés entre eux et la

plupart sont divisés en eux-mêmes. Et cette d i v i s i o n va jusqu'à l'angoisse. C'est l'effet d e s ténèbres où toute cette affaire, de Dreyfus jusqu'à Z o l a , en p a s sant

p a r Esterhazy

se déroule, des p a s s i o n s poli-

tiques et religieuses qui s'y sont mêlées, d e s mensonges et d e s légendes q u e la presse y a versés, et que l'on

sent

La justice

elle-même

impuissante

désormais à dissiper ou à éclaircir. De là un état général de doute cl de perplexité chez presque tous les e s p r i t s qui, voulant se f a i r e u n e conviction personnelle se v o i e n t en m ê m e t e m p s incapables d'y réussir parce qu'ils n ' e n ont p l u s les moyens Comment contester la b o n n e foi d e s officiers

supé-

rieurs q u i jurent s u r leur honneur que Dreyfus est coupable, et la bonne foi d'hommes comme MM. Scheur e r - k e s t n e r , Trarieux, Ranc, Z o l a , Clémenceau, qui

le tiennent pour innocent?,... Il faut au public une a u t o r i t é sûre à laquelle il puisse s'abandonner a v e c

confiance.

Il cherche c e t t e autorité sûre et ne la

trouve p a s . »


EXPOSÉ Depuis

SOMMAIRE

5

que M. Sabatier écrivait ces lignes,

les

évé-

nements ont marché. M. Cavaignac, après avoir produit à la tribune de la Chambre une pièce décisive prouvant la culpabilité de Dreyfus a reconnu que cette pièce était un

faux.

lonel d'État-Major, le

L'auteur du faux, un

colonel

co-

Henry s'est tué

Cette mort tragique, en de telles conditions, a rendu la

révision

du procès Dreyfus nécessaire.

La Cour de procès

cassation

et a décidé de

a été

se l i v r e r

saisie des

à

une

pièces

enquête

du

nou-

velle.. ..

La Cour de laquelle tous les

cassation citoyens

est

celte

autorité sûre à

peuvent s'abandonner avec

confiance.

1.


SUR

LE

PONT

DE

LA

« VILLE-DE-TANGER

»

I COMMENT UNE

MISSION

JE

FUS

AUSSI

ENVOYÉ

A

DIFFICILE

CAYENNE QUE

PRÉCISE

DÉBROUILLEZ-VOUS MES LETTRES DE

RECOMMANDATION

Les v a c a n c e s d'un j o u r n a l i s t e

sont chose

très

aléatoire. Depuis q u a t r e a n s , depuis q u e j'ai choisi le j o u r n a l i s m e

comme

terrain de c o m b a t où j e

défends la t h è s e coloniale, dont m e s explorations, m e s v o y a g e s et m e s séjours en Asie et en Afrique,


8

L'AFFAIRE

DREYFUS

m ' o n t d é m o n t r é l'excellence, les d o u c e u r s du r e p o s m'étaient inconnues... Je croyais en j o u i r cette a n n é e . Dans u n e ferme n o r m a n d e , à Honfleur, au vert, au g r a n d air p u r , d a n s cette vivifiante a t m o s p h è r e où les b r i s e s salines et les parfums d e s h a u t e s h e r b e s , d e s g r a n d s a r b r e s , versent

des b a u m e s

s a l u t a i r e s en n o s

poumons

a n é m i é s p a r la ville, j e p a r e s s a i s délicieusement... Loin de la bataille quotidienne et de la lutte civilisée des i n t é r ê t s , lutte plus s a u v a g e q u e toutes celles q u e j ' a i vues j a d i s en les plus s a u v a g e s r é g i o n s d e l'Afrique

b a r b a r e , j e rêvais à d e c a l m e s , à d e

jolies, à de t e n d r e s l i t t é r a t u r e s . 11 m e semblait q u e d a n s celte r e t r a i t e d e n a t u r e h e u r e u s e j ' a l l a i s c o m poser, écrire q u e l q u e chose où se fut trouvée personnalité nouvelle, i n c o n n u e d e s g e n s qui n e voient en moi q u e le batailleur p a s s i o n n é . . .

l'ancienne,

la vraie, celle d e s j e u n e s a n n é e s où j e n e savais d a n s le m o n d e q u ' u n e force : l'Amour! P e r r e t t e . . . m a fille... A ce m o m e n t a p p a r a i s s a i t l o g i q u e m e n t l'éventualité de la revision, réalisée d e p u i s . Les p o l é m i q u e s sévissaient.

Revisionnistes

et

antirevisionnistes


A

L'iLE

DU

DIABLE

9

combattaient avec a c h a r n e m e n t , faisant a r m e s des incidents de c h a q u e j o u r , violents, p a s s i o n n é s , t r a g i q u e s . . . Au milieu de cet o r a g e , il p a r u t i n t é r e s s a n t à m o n d i r e c t e u r de publier s u r l ' h o m m e qui en était la c a u s e un d o c u m e n t exact. Que faisait Dreyfus à l'ile du Diable? Comment y était-il t r a i t é ? C o m m e n t s'y portait-il? Quelle était sa p r i s o n ? e t c . , etc. Autant de q u e s t i o n s qui n e pouvaient être résol u e s , a u t a n t de r e n s e i g n e m e n t s qui n e pouvaient être d o n n é s q u e par u n r e p o r t e r allant s u r place voir et se r e n s e i g n e r . J'ai eu l ' h o n n e u r d'être choisi p o u r cette mission. Le 6, j e recevais u n e d é p ê c h e : « Revenez d e suite. » Le 7 au soir, j ' é t a i s au j o u r n a l et m o n d i r e c t e u r m ' y disait : — « Il faut q u e vous alliez à C a y e n n e . » — « Bien. » — « Q u a n d part le p a q u e b o t ? » — < Le 9, de Saint-Nazaire. » — « Vous serez prêt ? » — « Je le suis t o u j o u r s . . . et u n e fois à C a y e n n e . » — « Vous irez à l'île du Diable...


10

L'AFFAIRE

DREYFUS

— « Diable ! — «. Oui. E t si vous n e pouvez voir Dreyfus... — « Ce qui est certain, car il faudrait e m p l o y e r p o u r cela d e s m o y e n s qui n e sont plus d u d o m a i n e du r e p o r t e r . . . — « D'accord, poursuivit m o n directeur. Mais si vous n e pouvez voir le prisonnier, vous verrez la prison. » — « Cela, oui. » — « Vous n o u s direz quelle est cette prison. Vous n o u s r e n s e i g n e r e z s u r la fameuse histoire d u m u r et de la grille. Rappelez-vous ce q u ' e n a dit M. Trouillot, ministre des Colonies. « On a élevé u n m u r a u t o u r de la case de Dreyfus, et ce m u r est s u r monté d'une

grille. Mais le m u r est à h a u t e u r

d ' a p p u i ; le c o n d a m n é peut toujours voir la m e r . . . » Vous n o u s direz ce qu'il y a de vrai d a n s cette déclaration. « P u i s vous vous occuperez d u prisonnier. « Vous saurez son r é g i m e , sa vie. Vous r a s s e m b l e r e z tous les détails i n t é r e s s a n t s qui c a r a c t é r i s e r o n t son séjour à l'île du Diable d e p u i s q u a t r e a n s . Si la revision était r a p i d e m e n t décidée et q u e , p e n d a n t votre


A

L'ILE

DU

DIABLE

11

séjour à Cayenne, on r a m e n â t Dreyfus en F r a n c e , vous prendriez le m ê m e p a q u e b o t q u e lui p o u r n o u s r e n s e i g n e r e x a c t e m e n t s u r son r e t o u r . Nous n e vous d e m a n d o n s q u e d u d o c u m e n t : ce q u e vous aurez vu et ce q u e vous tiendrez de la b o u c h e d'informat e u r s d i g n e s de foi, dont vous aurez, a u t a n t q u e possible, contrôlé les r e n s e i g n e m e n t s . « Nous v o u s e n v o y o n s

chercher du reportage,

rien q u e d u r e p o r t a g e . » Ce p r o g r a m m e était précis et très facile à comp r e n d r e . Il était m ê m e b e a u c o u p plus facile à comp r e n d r e qu'à suivre. Comme il y avait b e a u c o u p plus de chances de « r a t e r » ce r e p o r t a g e q u e de le r é u s s i r , j ' e n fis r e s p e c t u e u s e m e n t l'observation à m o n directeur, en lui d e m a n d a n t

s'il avait u n m o y e n q u e l c o n q u e de

m ' a i d e r à faire cette b e s o g n e , u n e d e s plus r i s q u é e s , v r a i m e n t , d o n t on ait d e p u i s bien l o n g t e m p s c h a r g é un reporter, un enquêteur... — « Aucun, m e répondit-il. » — « C'est peu. » — « Vous vous débrouillerez. » — « L'argent? »


L'AFFAIRE

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DREYFUS

— « Tout ce dont vous aurez b e s o i n . Ne comptez pas. » — « Bien. » — « Et m a i n t e n a n t allez, Bonne chance. A bientôt. » Mon directeur était p r e s s é . Des g e n s d e t h é â t r e a t t e n d a i e n t d e v a n t son b u r e a u . P l u s i e u r s q u e s t i o n s i n t é r e s s a n t le m o n d e et la ville d e m a n d a i e n t u n e solution r a p i d e . Quelques a u t e u r s a p p o r t a i e n t livres nouveaux, sollicitant u n e ligne. Deux

inventeurs

g u e t t a i e n t . Un préfet r é v o q u é désirait a u d i e n c e . Un diplomate voulait éclairer u n d e s s o u s d e la politique é t r a n g è r e . Un modiste p r é t e n d a i t enfin q u e sa dern i è r e création n e pouvait d é c e m m e n t ê t r e a n n o n c é e au public q u e d a n s u n p r e m i e r P a r i s ; il le voulait r e t e n t i s s a n t et d e m a n d a i t s'il n e serait pas possible de le faire s i g n e r p a r u n m e m b r e de l'Académie d e s Beaux-Arts... T o u t le raccourci d u m o n d e parisien qui, de cinq à sept, g r a v i t e a u t o u r d e s b u r e a u x d u d i r e c t e u r d ' u n g r a n d j o u r n a l . Et c'est p o u r q u ' u n e m i n u t e fut d o n n é e a c h a c u n d'eux q u e j ' é t a i s ainsi expédié avec le s a c r a m e n t e l : « Vous vous débrouillerez. »


A

L'ÎLE

DU

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DIABLE

Vous vous d é b r o u i l l e r e z ! Que de fois, d a n s m e s a n n é e s de m a r i n e , d'exploration ou de j o u r n a l i s m e , j e l'ai e n t e n d u e cette r e c o m m a n d a t i o n bien française et p a r i s i e n n e . . . oh, combien ! Vous vous débrouillerez. Quand on a dit cela, tout est d i t . Q u ' i m p o r t e n t les difficultés, les impossibilités, le m a n q u e absolu des m o y e n s ? Vous vous débrouillerez... Et le plus extraordin a i r e , c'est q u e parfois, s o u v e n t , t r è s s o u v e n t on se débrouille tout de m ê m e . Et c'est le souvenir des c i r c o n s t a n c e s , d o n t plus d ' u n e fut t r a g i q u e , où j e m e suis débrouillé j a d i s qui m ' a donné c o u r a g e p o u r cet impossible reportage. J'avais u n e j o u r n é e pour t r o u v e r à Paris les introductions de n a t u r e

à

faciliter

mon

enquête

à

Cayenne. Si j e d o n n e ainsi ces petits détails, c'est q u e j ' e n ai r e c o n n u l'utilité et m ê m e la n é c e s s i t é . Après m e s articles du Malin,

s a c h a n t que j ' a v a i s p a s s é 2

seu


14

L'AFFAIRE

DREYFUS

l e m e n t cinq j o u r s à C a y e n n e , dont trois à peine de

travail effectif,

pour

réunir

la

somme

véri-

t a b l e m e n t considérable de r e n s e i g n e m e n t s q u e j e publiais, b e a u c o u p de p e r s o n n e s , m ê m e des confrères, ont p r é t e n d u qu'il n ' é t a i t pas possible d'accomplir u n e pareille b e s o g n e en si p e u de t e m p s , et q u e la plus g r a n d e p a r t de m o n récit devait ê t r e d imagination plus q u e d'observation. Mon p a s s é m e d i s p e n s e r a i t de relever cette accusation. Mais c o m m e le g r a n d public ignore ce q u e n o u s p o u r r i o n s a p p e l e r les d e s s o u s d'un r e p o r tage i m p o r t a n t , j e crois l'intéresser en profitant d e cette occasion p o u r lui m o n t r e r c o m m e n t on travaille « d a n s n o t r e partie » et c o m m e n t , d a n s u n m i n i m u m de t e m p s , on arrive parfois à d e s r é s u l t a t s qui é t o n n e n t m ê m e les plus habiles professionnels policiers. Feuilletez les Mémoires des h o m m e s qui h o n o r è rent le plus la police p a r la dignité de l e u r vie et par l e u r s qualités professionnelles, n o t a m m e n t les d e r n i e r s qui aient p a r u , ceux de mon ami M. Goron, et vous verrez combien est vrai ce q u e j e dis du r e p o r t e r . Depuis q u e j ' a i fait actes d ' h o m m e , on a p u m e


A

L'ÎLE

DU

15

DIABLE

classer parmi les h y g i é n i s t e s , p a r m i les m é d e c i n s , parmi les p h i l a n t h r o p e s , p a r m i les « a p ô t r e s » ainsi q u e disent les g e n s qui sont lésés p a r m a politique coloniale « trop » française, on a p u m e classer p a r m i les polémistes coloniaux, p a r m i les explorat e u r s , p a r m i les l i t t é r a t e u r s et m ê m e p a r m i l e s a u t e u r s d r a m a t i q u e s . . . , m a i s le seul c l a s s e m e n t qui m e plaise et à quoi j e t i e n n e , c'est celui qui m e fait p r e n d r e r a n g p a r m i les r e p o r t e r s . Aller voir ce qui est, le bien voir et le d i r e , du m i e u x qu'on p e u t , c'est l ' œ u v r e la plus i n t é r e s s a n t e , la plus vivante, la plus p a s s i o n n a n t e q u e j e conn a i s s e . Dans tous les o r d r e s de faits

l'homme

la p o u r s u i t , la r e c h e r c h e de la vérité est féconde en satisfactions p e r s o n n e l l e s . Eh b i e n ! le r e p o r t a g e , c'est la r e c h e r c h e active d ' u n e vérité. P o u r avoir la vérité Dreyfus où j ' a l l a i s la chercher, à C a y e n n e , il m e fallait o b t e n i r les m o y e n s de faire parler les g e n s r e n s e i g n é s , alors q u e ceux qui l'étaient v r a i m e n t se trouvaient en n o m b r e relativem e n t très r e s t r e i n t et q u e tout, a b s o l u m e n t tout, s'opposait

à ce qu'ils d e v i n s s e n t indiscrets p o u r

n'importe quel reporter.


L ' A F F A I R E DREYFUS

16

Je n e m ' é t a i s j a m a i s occupé de l'affaire Dreyfus. Au Figaro,

où, à côté de m a r u b r i q u e Colonies,

je

fais, lorsqu'il en est besoin, d e s articles de r e p o r t a g e , m ê m e au plus fort de la c a m p a g n e qui a p r o duit la Revision, alors q u e la plus g r a n d e partie du p e r s o n n e l actif du j o u r n a l était mobilisée s u r toutes les pistes suivies, j e n'avais jamais été c h a r g é d e r i e n . Mon rôle s'était b o r n é , u n soir, où l'on venait d ' a p p r e n d r e la destitution du c o m m a n d a n t Forzinetti de

son poste d e d i r e c t e u r de la prison d u

Cherche-Midi, et où l'on avait p e r s o n n e sons la m a i n , à trouver en q u e l q u e s h e u r e s , cet officier q u e j e n e connaissais p a s , q u e j e n'avais j a m a i s vu, qui se dérobait ce soir là plus q u e j a m a i s a u x j o u r n a l i s t e s , et à l ' a m e n e r , m a l g r é ses refus, d a n s n o t r e r é d a c tion, où il fut i n t e r v i e w é . Cette a m u s a n t e « cueillette » du c o m m a n d a n t Forzinetti avait été

mon

seul acte d a n s cette c a m p a g n e où, p o u r ou contre Dreyfus, à p e u p r è s tous les j o u r n a l i s t e s

français

ont écrit q u e l q u e article, q u e l q u e n o t e , q u e l q u e s lignes... Si cela était, r e l a t i v e m e n t à l'impartialité et à la sincérité de mon e n q u ê t e , u n e g a r a n t i e précieuse à mon


A

L'lLE

DU

DIABLE

17

d i r e c t e u r , c'était a u s s i u n e r a i s o n p o u r q u e j ' e u s s e peine à trouver rapidement à Paris des lettres destin é e s aux g e n s qui, de toute évidence, devaient avoir é t é i n t é r e s s é s a u s o r t d u p r i s o n n i e r d e l'île d u D i a b l e , e t , par c o n s é q u e n t , p o u v a i e n t , s i n o n m e r e n s e i g n e r directement, du moins m'indiquer de bonnes sourc e s . . . et m ' é v i t e r a i n s i d e s t â t o n n e m e n t s , d e s p e r t e s de temps. J'employai n é a n m o i n s

convenablement

ma jour-

n é e , c a r le 8 a u s o i r , e n p r e n a n t à la g a r e S a i n t Lazare le train p o u r S a i n t - N a z a i r e , j ' a v a i s d a n s m o n p o r t e f e u i l l e d e p r é c i e u s e s l e t t r e s qui m e

permettaient

de bien augurer du s u c c è s de mon enquête. L'une de c e s lettres était a d r e s s é e à M.

PAUL DUFOURG,

industriel

à

Cayenne.

e t c o n ç u e d e la s o r t e : «

MON

CHER

AMI,

« J e me rappelle que vous vous êtes occupé des intérêts de Dreyfus lors de son arrivée aux îles du Salut. « J e vous adresse donc M. Jean Hess, dont vous connaissez les travaux en faveur de notre race. Voulez-vous,


18

L'AFFAIRE

DREYFUS

s'il vous plaît, le piloter à Cayenne et lui fournir, sur le sujet Dreyfus, tous les renseignements qu'il vous sera possible de lui donner. « Agréez, e t c . . .

X. » Une a u t r e a d r e s s é e à M. X . négociant à Cayenne. disait : «

MON

CHER

AMI,

« Vous rappelez-vous tout ce que vous m'avez dit à votre passage à la Martinique, il y a deux ans, lors de votre voyage en France, à propos de Dreyfus. Il faudrait le répéter à M . Jean Hess, à qui je remets ce mot pour vous. Vous pouvez vous livrer entièrement à M. Jean Hess. Il a fait beaucoup déjà pour notre pays. C'est un ami. Par tous les moyens en votre pouvoir rendez-lui facile la besogne qu'il va faire à Cayenne. « A vous, etc... X. » Ce M. X. à qui m ' a d r e s s a i t u n M. X... m a r t i q u i nais de p a s s a g e à Paris, est u n n é g o c i a n t de Cayenne qui avait fait le voyage de Cayenne à Paris p o u r s o u m e t t r e à Madame Lucie Dreyfus u n projet d'enlèvement du p r i s o n n i e r de Pile du Diable. On conçoit s a n s peine, q u ' e n p o s s e s s i o n de cette


A

L'ÎLE

DU

DIABLE

19

précieuse lettre, j e partais beaucoup plus rassuré sur le résultat de mon reportage. Un homme qui avait étudié les conditions de captivité de Dreyfus au point de croire au succès d'un enlèvement, d e vait être à même de me renseigner d'une façon tout à fait exacte sur bien des points... Mais encore fallait-il que, pour les exigences spéciales de mon métier de publiciste colonial, j'eusse été en rapport avec un antillais connaissant ce cayennais entrepreneur d'évasions, et surtout fallait-il que cet antillais fut à Paris précisément à l'heure où j'avais besoin de lui. J'avais aussi une carte pour le maire de Cayenne, M. Eleuthère Le Blond, directeur du journal local le Combat,

un des hommes les plus aimables que

j'aie rencontrés dans mes voyages et qui me fut précieux. Une aussi pour l'ingénieur Melkior, conseiller général, un des bienfaiteurs de la Guyane par la découverte qu'il a récemment faite des si riches placers de la Mana, où se trouvent les plus extraordinaires gisements d'or que l'on ait jamais signalés dans aucun pays.


2o

L'AFFAIRE

DREYFUS

Une encore p o u r u n a u t r e X à qui u n ami c o m m u n rappelait q u e j ' a v a i s été le secrétaire du g r a n d Schœlcher, q u e j ' a v a i s bataillé p o u r la race n o i r e ; q u e j ' a v a i s écrit l ' A m e n è g r e , et q u e , p a r c o n s é q u e n t , si m e d o n n e r d e s r e n s e i g n e m e n t s s u r l'objet de m o n e n q u ê t e n e constituait pas u n e indiscrétion professionnelle p a r trop c o n d a m n a b l e . . . M. X. ferait œuvre de r e c o n n a i s s a n c e en m e les d o n n a n t . Or, j ' a i pu vérifier ce mot d e Michelet q u e la r e c o n n a i s s a n c e est u n e vertu noire. Enfin, très g r a c i e u s e m e n t et avec l'obligeance qui la c a r a c t é r i s e , la direction de la C o m p a g n i e t r a n s atlantique m'avait d o n n é pour « s e s a g e n t s et comm a n d a n t s d a n s les Antilles » la lettre suivante : «

MESSIEURS,

« J e remets cette lettre à M. Jean Hess, le rédacteur colonial du Figaro qui se rend à Cayenne. « Je vous serais très obligé de réserver votre meilleur accueil à M. Jean Hess et de vous mettre à sa disposition pour lui fournir tous les renseignements dont il pourrait avoir besoin au cours de son voyage. « Agréez., Messieurs, mes cordiales salutations. Pour le Président de la Compagnie transatlantique,

Le Chef du secrétariat : J. D a l P i a .


A

L'ÎLE

DU

21

DIABLE

Et p o u r le m o n d e officiel ? Rien. Ce n ' e u t v r a i m e n t p a s été la peine. En pareille occasion, p o u r u n e telle m i s s i o n , les l e t t r e s

de

r e c o m m a n d a t i o n les plus p r e s s a n t e s (et j ' a u r a i s pu facilement en obtenir) e u s s e n t été b e a u c o u p plus g ê n a n t e s q u e favorables. Elles n ' a u r a i e n t pu e n g a g e r p e r s o n n e , d a n s l'administration de la G u y a n e , à m e d o c u m e n t e r s u r Dreyfus, c'est-à-dire s u r u n suj e t a b s o l u m e n t défendu. Or.

p o u r le r e s t e , m o n

n o m et m a p e r s o n n a l i t é suffisaient. Par ailleurs, j e savais r e n c o n t r e r des c a m a r a d e s p a r m i les officiers du corps de s a n t é en service à C a y e n n e . Ainsi, j e partais a r m é . Dans u n e j o u r n é e de Paris j ' a v a i s c o m m e n c é à « m e débrouiller » de m a n i è r e à bien a u g u r e r du r é s u l t a t de m o n voyage.

2.


SUR

LE

PONT

DE

«

LA

F R A N C E

»

II PARIS-CAYENNE JE UN

45

TROUVE

CONFRÈRE

QUI

JOURS A L L E R A

ET

RETOUR

SAINT-NAZAIRE

S'EMBARQUE

POUR

LA

MÊM

E

DESTINATION L'ENVOYÉ UN

D E L' « I L L U S T R A T I O N » CONTROLE

PRÉCIEUX

Mon e n q u ê t e a été conduite très r a p i d e m e n t . Le sort m ' a favorisé au point q u e m o n voyage a pu ê t r e u n aller et r e t o u r . Voici c o m m e n t d é b u t a i e n t m e s articles qui

en


24

L'AFFAIRE

ILE

LES

ILES

A L'iLE D U D I A B L E

DREYFUS

DU

DIABLE

ILE

ROYALE

25

ILE

D U S A L U T . — ( P h o t o g r a p h i e p r i s e du p a q u e b o t « V i l l e - d e - T a n g e r », p a r M . JEAN H E S S ) .

SAINT-JOSEPH


26

L'AFFAIRE

DREYFUS

r e n d i r e n t c o m p t e . Je r é s u m a i s d e la m a t i è r e suivante et les résultats d e m e s investigations et les motifs de m o n si p r o m p t r e t o u r : P o u r p a s s e r d e v a n t l'île d u Diable et d e m e u r e r cinq j o u r s à C a y e n n e , le t e m p s s t r i c t e m e n t nécessaire à m o n e n q u è t e , j ' a i fait q u a r a n t e jours d e m e r s u r les mêmes paquebots, aller et r e t o u r . Parti de SaintNazaire le 9 septembre, j ' y revenais le 23 octobre. Parti de Paris le 8 s e p t e m b r e , j ' y suis r e n t r é le 24 octobre. Le t e m p s d ' u n e saison a u x bains de m e r , et j ' a i vu la f a m e u s e prison d e l'île d u Diable, d o n t on a publié tant d e descriptions fantaisistes. J'ai fait, à C a y e n n e , a u p r è s de g e n s très bien informés, u n e e n q u ê t e aussi h e u r e u s e q u e s é r i e u s e . Il en résulte q u e Dreyfus est soumis au r é g i m e cellulaire, q u e sa petite prison est enclose d ' u n e palissade de pieux, h a u t e , c o m p a c t e ; qu'il est étroit e m e n t g a r d é , qu'il fut mis a u x fers ; q u e , m a l g r é tout, il se p o r t e bien et qu'il n'ignore plus a u j o u r d ' h u i le m o u v e m e n t revisionniste (1). (1) La lettre de Dreyfus qui accuse le désespoir d'un homme se croyant abandonné et définitivement r a y é du


A

L'ÎLE

DU

DIABLE

27

Avec tous les détails désirables, ces r e n s e i g n e m e n t s , j e les ai r a p p o r t é s m o i - m ê m e , voulant être s û r qu'ils arrivent et q u ' u n h a s a r d c o m m e il s'en produit quelquefois au g r é des i n t é r ê t s m o m e n t a n é s d'un g o u v e r n e m e n t , n e les é g a r e point en cours de r o u t e . Je n e pouvais, d'ailleurs, a p p r e n d r e rien de plus en d e m e u r a n t à Cayenne. T o u t ce qu'il était possible de voir et de savoir, j e l'ai vu et su. En o u t r e , a c c o m p a g n e r Dreyfus lors de son r e t o u r en France ou a s s i s t e r à son transfert, à son e m b a r q u e m e n t , d e s û r s avis ne m e p e r m e t t a i e n t point d'en conserver le d é s i r . La revision prescrite et l'ordre de r e n v o y e r Dreyfus en F r a n c e r e ç u à Cayenne, le d é p o r t é n e sera, s u i v a n t toutes prévisions, pas e m b a r q u é à bord de l ' a n n e x e d e la Compagnie t r a n s a t l a n t i q u e qui fait le monde des vivants, lettre qui a motivé l'intervention de M. Joseph Reinach auprès du ministère et donné lieu à de retentissants articles do journaux le 12 et le 13 novembre est, je le ferai observer, datée du 24 septembre, c'est-à-dire d'avant mon p a s s a g e à Cayenne. Or, c'est pendant mon p a s s a g e que ce sont produits les é v é n e m e n t s qui m'ont permis de dire : « Dreyfus n'ignore plus aujourd'hui le mouvement revisionniste. »


28

L'AFFAIRE D R E Y F U S

service intercolonial d e la Guyane à la Martinique. C'est, très p r o b a b l e m e n t , le vaisseau amiral, le Dubourdieu,

h a b i t u e l l e m e n t au mouillage d a n s le p o r t

de Fort-de-France, qui p r e n d r a Dreyfus s u r r a d e d e s îles du S a l u t .

Or, les m a r i n s sont de fidèles o b s e r v a t e u r s d e s c o n s i g n e s . Comme il l e u r sera prescrit de n e p e r mettre à aucune personne

é t r a n g è r e au

service

d'assister à cette opération d'embarquement, c'est en vain q u ' u n r e p o r t e r essaierait d'éluder cet ordre. On n e peut arriver d e j o u r p a r s u r p r i s e s u r la r a d e d e s îles d u Salut. Un b a t e a u , cela se voit facilement..,

et l'on n e pourrait venir q u ' e n

bateau.

Donc, à moins q u e d'ici-là les prescriptions gouvernementales q u e j ' a i c o n n u e s n e soient c h a n g é e s , il sera impossible à toute p e r s o n n e é t r a n g è r e a u s e r vice colonial ou m a r i t i m e d'assister au d é p a r t de Dreyfus de l'île du Diable et à son e m b a r q u e m e n t pour la F r a n c e .

Lorsque le train

de l' « Ouest » m e d é b a r q u a à

Saint-Nazaire, c o m m e je n ' y avais vu aucun con-


A

L'ILE

DU

29

DIABLE

frère, j e croyais bien être le seul j o u r n a l i s t e à partir pour la Guyane, et j ' é t a i s déjà h e u r e u x du « monopole » de fait q u e cela d o n n e r a i t à m o n e n q u ê t e . Mais s u r le terrain de celte c h a s s e spéciale a u x nouvelles i n t é r e s s a n t e s , il est bien difficile, et en tout cas, très r a r e q u e l'on o p è r e seul. Une b o n n e idée vient r a r e m e n t à u n seul j o u r n a l . J'en avais plus d ' u n e fois déjà fait l'expérience. Une fois de plus j'ai pu m ' e n r e n d r e c o m p t e . En effet, a p r è s avoir fait e n r e g i s t r e r m e s b a g a g e s au b u r e a u de la Compagnie t r a n s a t l a n t i q u e s u r le quai d ' e m b a r q u e m e n t , tandis q u e p o u r e m p l o y e r les q u e l q u e s h e u r e s qui m e s é p a r a i e n t du d é p a r t , j e r e v e n a i s flânant d a n s la g r a n d e r u e de Saint-Nazaire, j e tombai nez à nez s u r un de m e s confrères, M. Abéniacar, le p h o l o g r a p h e « très débrouillard » q u e l' Illustration

expédie aux « q u a t r e coins de

l'Europe » toutes les fois une

instantanée

qu'il s'agit de p r e n d r e

intéressante

sur

l'actualité

du

jour. Je dois n o u s r e n d r e cette j u s t i c e q u e s u r l'instant c h a c u n de n o u s envoya l'autre non pas à l'île du Diable mais plus b r i è v e m e n t . . . au diable. Adieu, en


L'AFFAIRE

30

DREYFUS

effet, pour chacun le monopole rêvé d u « s e n s a t i o n nel » r e p o r t a g e . Abéniacar voulut c e p e n d a n t , lui, r u s e r tout d'abord, c r o y a n t q u e p e u t - ê t r e j ' é t a i s s i m p l e m e n t de p a s s a g e à Saint-Nazaire. — « Vous êtes en vacances... p a r ici... v o u s . . . — « Comme vous, lui répondis-je. — « Ah!... et vous êtes installé... au Pornichet? Nous eussions pu l o n g t e m p s c o n t i n u e r la c o n v e r sation s u r ce ton. Mais

comme

j ' a v a i s vu Abéniacar

d e s c e n d r e de l'omnibus qui r e v e n a i t du quai d'emb a r q u e m e n t , que, par c o n s é q u e n t , j ' é t a i s s û r qu'il partait lui aussi p o u r l'île du Diable e t la G u y a n e , j e lui montrai m o n ticket de p a s s a g e en lui d i s a n t : — « Il est inutile de r u s e r plus l o n g t e m p s , m o n c h e r confrère, si vous le voulez bien, allons au télég r a p h e et m a n d o n s à n o s j o u r n a u x respectifs q u e n o u s s o m m e s d e u x à partir. Cela, peut-être, les contrariera d'abord. Mais ils n e t a r d e r o n t point à comp r e n d r e qu'à tout c o m p t e r il vaut m i e u x qu'il en soit ainsi. » Et d e fait l ' é v é n e m e n t a justifié cette prévision. Le p h o t o g r a p h e , q u ' u n e h e u r e u s e inspiration du


A

L'ÎLE

d i r e c t e u r de l' Illustration

DU

31

DIABLE

m e donnait p o u r compa-

g n o n de voyage, et par les clichés et p a r les notes qu'il a r a p p o r t é s à son j o u r n a l , devait être le p r e mier

et le principal

témoin de

la sincérité, de

l'exactitude et de la vérité de m o n e n q u ê t e . Sur u n sujet aussi « b r û l a n t » q u e le sujet Dreyfus, s u r ce sujet qui a j o u i d u triste privilège de p a s s i o n n e r j u s q u ' à l'aveuglement la majorité dos publicistes qui ont c o m b a t t u p o u r ou c o n t r e , il a été bon, j e crois, q u e m o n e n q u ê t e lointaine, dont les r é s u l t a t s fournirent d e nouvelles d o n n é e s aux discussions, ait eu p o u r témoin u n confrère. Mais Abéniacar n e voyageait pas sous son n o m et avec sa qualité. Il voulait o p é r e r p a r s u r p r i s e et s'était fait inscrire à bord sous le n o m de Acar. 11 était m ê m e tout m a r r i à l'idée q u e j ' a v a i s pris m o n ticket à m o n n o m . Il croyait m o n r e p o r t a g e compromis de ce fait. Je d u s lui expliquer q u e v o y a g e r s u r n ' i m p o r t e quelle l i g n e , à d e s t i n a t i o n de n ' i m p o r t e laquelle de n o s colonies avec u n n o m d ' e m p r u n t m'était absol u m e n t impossible. Il s'en r e n d i t c o m p t e lorsque n o u s fûmes s u r le p a q u e b o t .


PANORAMA

DE

FORT-DE-FRANCE


A

L'ÎLE

DU

DIABLE

33

Le m é d e c i n du b o r d , le d o c t e u r Borius, était un de m e s c a m a r a d e s d ' é t u d e s à Brest. Un fonctionn a i r e et d e u x officiers m e connaissaient é g a l e m e n t Et à c h a q u e escale j e fus salué, soit p a r d'anciens c o m p a g n o n s de service, soit p a r des p e r s o n n e s qui, en m a

qualité de r é d a c t e u r colonial du

m'avaient

Figaro,

vu à Paris d a n s les milieux et d a n s les

cercles coloniaux. Le voyage fut r é g u l i e r c o m m e le p r é v o y a i e n t les i n d i c a t e u r s de la Compagnie. Le p a q u e b o t

France,

c o m m a n d é p a r un officier

des plus aimables, M. Simon, n o u s conduisit aux d a t e s fixées, le 21 s e p t e m b r e à la Pointe-à-Pitre et à la B a s s e - T e r r e , les d e u x escales de la Guadeloupe, puis, le 22 s e p t e m b r e

à Saint-Pierre et à

Port-de-France, les d e u x g r a n d e s villes d e la Martinique. A F o r t - d e - F r a n c e , c h a n g e m e n t de b a t e a u , tandis q u e la France,

le g r a n d p a q u e b o t , continuait sa

r o u t e s u r Colon, nous

nous embarquions à bord

d'un p a q u e b o t m o i n d r e , l ' a n n e x e , la

Ville-de-Tanger

qui, sous le c o m m a n d e m e n t d'un officier n o n moins aimable, M. Rotté, n o u s conduisit à Sainte-Lucie, à


L'AFFAIRE DREYFUS

34

la Trinidad, à D e m e r a r a , G u y a n e Anglaise, à Surin a m , G u y a n e Hollandaise, et enfin à l'île du Diable d e v a n t laquelle n o u s n o u s a r r ê t i o n s u n e h e u r e a v a n t d'arriver à Cayenne le 29 s e p t e m b r e . A

chacune

des

escales

de

ce

voyage

de

20 j o u r s , faut-il dire q u e n o u s courions de suite a u x b u r e a u x du câble anglais ou français, p o u r s a voir où en était 1' « Affaire », p o u r savoir si la Revision qui n o u s eut p e u t - ê t r e p e r m i s de voir e t . . . qui s a i t . . . de r a m e n e r Dreyfus, avançait, faisait quelques p r o g r è s . Mais j e dois à la vérité de dire q u e les t é l é g r a m m e s t r è s brefs, cela l'on

transmet

au

loin p o u r

se conçoit,

donner aux

que gens

d ' o u t r e - m e r u n e idée de la situation d a n s les m é t r o poles, ne le font p a s toujours très c l a i r e m e n t .


EN RADE DE FORT-DE-FRANCE

III AUX ILES DU

SALUT

— L'ASPECT DES ILES

L'ILE DU DIABLE LA

PRISON

DE

DREYFUS

TELLE

A TROIS CENTS IL

N'Y

A

NI

MUR

NI

QU'ON

LA

VOIT

MÈTRES

GRILLE,

MAIS

UNE

PALISSADE

MA P H O T O G R A P H I E CORRIGE LES

CARTES

MARINES

LES NOTES OFFICIELLES SUR LES ILES DU UN PRÉDECESSEUR DE

Du l a r g e , d u nord, q u a n d j ' a r r i v a i s en la s p l e n d e u r

SALUT

DREYFUS

d'Europe,

des midis d u t r o p i q u e , d a n s

un


L'AFFAIRE DREYFUS

36

p a y s a g e de l u m i è r e , de couleur et de j o i e , les îles m e sont a p p a r u e s c o m m e des bijoux verts et roux, sertis de rocs et de feuillages, e n t r e les mille émer a u d e s bleuies de l'océan et l ' i m m e n s e

turquoise

verdie d u ciel. A l ' a p p r o c h e , tandis q u e du v a g u e d e s horizons m a r i n s les détails sortaient, q u e les formes se d e s sinaient, se précisaient, les c h o s e s s u e s

donnant

u n e â m e à ces m o r c e a u x de t e r r e , je les ai vus s i n i s t r e s . . . Les toits b l a n c s , les m u r s r o u g e s , les nids r i a n t s sous les v e r d u r e s , ces taches de fraîc h e u r et de r e p o s s e m é e s , s e r r é e s en décor joli s u r l'île Royale, c'était le b a g n e ! A côté, d a n s l'île du Diable, d a n s la g e r b e allongée des cocotiers dont les p a n a c h e s , au loin, font m i r a g e s u r le flot, au lieu d ' u n e case idyllique, c'était le r e m p a r t de b o i s , c'était la prison

de Dreyfus,

c'était

la c a s e r n e ,

c'était l'observatoire, c'était le fort, c'était l'artillerie d e ses g a r d i e n s . Dans la c a b a n e au toit blanc p o i n t a n t seul à l'extrémité d'une h a u t e palissade de pieux,

de

m a d r i e r s massifs, s e r r é s , g r i s , b r u n s ,

noirs, l u g u b r e s , il y avait l ' h o m m e dont la d e s t i n é e trouble depuis si l o n g t e m p s la conscience du m o n d e


A L'ÎLE DU DIABLE

37

c i v i l i s é . . . Quel sujet à p e n s e r s ! Quel foyer d'impressions ! Mais ce n ' e s t pas ce q u e j ' a i p e n s é , non plus q u e m e s i m p r e s s i o n s , q u e j e dois dire : c'est ce q u e j ' a i vu. J'ai pu voir bien, à m o i n s d'un c i n q u i è m e d e mille, à m a r c h e ralentie du p a q u e b o t , d u r a n t plus de dix m i n u t e s . Dans le c h a m p

de

ma

lunette

m a r i n e et d e m o n appareil p h o t o g r a p h i q u e , j ' a i t e n u la pointe d e L'Ile d u Diable où se d r e s s e la prison de Dreyfus. J'en ai pour toujours l'image fixée d a n s m e s y e u x , d a n s m a m é m o i r e . J'en

rapporte

d e s c r o q u i s et, ce qui est mieux, d e s clichés. Je publie les u n s et les a u t r e s . La p h o t o g r a p h i e n ' e s t point sujette aux illusions de la v u e , a u x excès du s e n t i m e n t . Mon c a m a r a d e de v o y a g e , M. Abéniacar, r a p p o r t a aussi des clichés dont la n e t t e t é n e perm e t a u c u n d o u t e s u r l'exactitude de m e s d e s c r i p tions.

A n o t r e d é p a r t de France, les j o u r n a u x publiaient de p r é t e n d u e s confidences a r r a c h é e s

soit à des

fonctionnaires, soit à des m é d e c i n s , soit à des offi3


L'AFFAIRE

38

DREYFUS

ciers coloniaux r e v e n a n t de la G u y a n e . Ces confid e n c e s m o n t r a i e n t la prison de Dreyfus d e r r i è r e u n m u r élevé s u r m o n t é d ' u n e g r i l l e . . . Des notes à l'allure officieuse r é p o n d i r e n t . On y défendait le g o u v e r n e m e n t de c r u a u t é à l'égard d e Dreyfus ! le d é p o r t é n'avait pas été privé de la vue de la m e r ; l'enclos d a n s lequel il avait liberté de se p r o m e n e r a u t o u r de sa case était bien fermé p a r un m u r s u r quoi se trouvait u n e grille, m a i s le m u r avait h a u t e u r d'appui, les b a r r e a u x

de la grille

é t a i e n t e s p a c é s . . . L'on a g r é m e n t a i t cela de détails « véridiques » s u r le r é g i m e du c o n d a m n é . Or le tout n'avait q u ' u n défaut, m a i s capital : celui de m a n q u e r de v é r i t é . La vérité, la voici : A la pointe s u d d e l'île d u Diable, p a r 20 m è t r e s d'altitude, s u r u n plateau long de 50 m è t r e s et l a r g e de 10 m è t r e s , il y a, suivant le g r a n d d i a m è t r e d e l'île, d a n s le s e n s n o r d - e s t - s u d - o u e s t , et vues d u nord-ouest : 1° Deux p e t i t e s c o n s t r u c t i o n s , d é p e n d a n c e s

et

communs à l'usage des g a r d i e n s . 2° Une tour, le m i r a d o r colonial, avec o b s e r v a -


A L ' Î L E D U DIABLE

39

toire s u p p o r t a n t un h o t c h k i s s , à G ou 8 m è t r e s d e h a u t e u r . Un g a r d i e n y veille, o b s e r v a n t l'île et les a p p r o c h e s de l'île. 3° Adossée à ce m i r a d o r , la case-caserne des s u r veillants, c o n s t r u i t e en bois, s u r un c a r r é d'environ huit m è t r e s de côté, c o m p r e n a n t u n rez-de-chaussée à v a r a n g u e , avec trois fenêtres ou p o r t e s p a r façade. 4° La prison de Dreyfus. On n e voit pas la c a s e , qui est en bois et occupe u n c a r r é de q u a t r e m è t r e s d e c ô t é ; la partie s u p é r i e u r e d u toit, d e tôle blanchie, à trois m è t r e s de h a u t e u r , paraît seule d a n s l'enceinte palissadée qui f e r m e le p r o m e n o i r du déporté. Sur la partie d u toit qui s u r m o n t e le coin de la case où veille toujours u n g a r d i e n , il y a u n ventil a t e u r . L'enceinte, r e c t a n g u l a i r e , m e s u r e

environ

douze m è t r e s s u r six. Elle est formée de pieux aplatis de d e u x m è t r e s c i n q u a n t e de h a u t e u r , a i g u i s é s en pointe, s e r r é s les u n s c o n t r e les a u t r e s , s a n s i n t e r s t i c e ; muraille compacte. En ses h e u r e s de p r o m e n a d e , Dreyfus ne p e u t pas


40

L'AFFAIRE

DREYFUS

voir la m e r . Ses murailles de bois le s é p a r e n t d u monde des vivants. DÉTAILS

DE

CROQUIS

LA PRISON D E M.

D E DREYFUS

JEAN

HESS

1 et 2 . Communs des gardiens. — 3 . Tour d'observation, mirador, 8 à 10 mètres de hauteur. Environ 30 mètres au-dessus du niveau de la mer. — 4. Plateforme couverte pour le gardien-vigie. U n canon hotchkiss est sur cette plateforme. La vigie a l'ordre de tirer sur toute embarcation suspecte. Cet ordre fut plusieurs fois observé. — 5 . Case-caserne des surveillants. Carre d'environ huit mètres. Veranda. Rez-de-chaussée à trois portes ou fenêtres par façade. — 6 , 7 , 8 . Prison de Dreyfus. Case en bois, recouverte en tôle blanchie, carré de quatre mètres. L'arête du toit (7) à trois mètres de hauteur. 8. Ventilateur au-dessus de la partie de la case où se trouve le tambour grillé dans lequel veille toujours un gardien. 6. Portefenêtre grillée donnant accès de la façade est dans la cour palissadée. — 9. Enceinte rectangulaire de dix à douze mètres sur cinq à six, murant la cour-promenoir du déporté. Cette enceinte est formée de deux pieux aplatis de 2 , 5 0 de hauteur, en wapa ; aiguisés en pointe, serrés les uns contre les autres, sans interstices. — 10. Soubassement de pierres rouges; maçonnerie sèche corrigeant la déclivité du terrain. — 11. Plage sud de l'île où dans un bouquet d'une vingtaine de cocotiers se trouve la première prison de Dreyfus, une case qui servait autrefois d'étable à chèvres. — 12. Case-guérite. — 1 3 . Petit wharf à baleinières. — 14. Chemin conduisant du débarcadère à la prison. m


3.


42

L'AFFAIRE:

A L.'ILE DU DIABLE

DREYFUS

ILE ROYALE.

ILE DU DIABLE.

43

ILE SAINT-JOSEPH.

C e t t e p h o t o g r a p h i e a c e g r a n d i n t é r ê t q u ' e l l e m o n t r e l ' i n e x a c t i t u d e d e s cartes m a r i n e s e n c e q u i c o n c e r n e l e s p o s i t i o n s r e s p e c t i v e s d e s trois î l e s du S a l u t . E l l e a é t é p r i s e au m o m e n t o ù le p a q u e b o t « V i l l e - d e - T a n g e r » p a s s a i t à 300 m è t r e s , d a n s l'axe d u c h e n a l q u i s é p a r e l'île R o y a l e d e l'île S a i n t - J o s e p h . S u i v a n t la carte m a r i n e q u e n o u s r e p r o d u i s o n s c i - d e s s u s , o n n e d e v r a i t pas, d a n s c e t t e p o s i t i o n , v o i r le m a m e l o n s u d d e l'île du D i a b l e . N o t r e p h o t o g r a p h i e p r o u v e le c o n t r a i r e . D o n c la carte m a r i n e d o i t être r e c t i f i é e s u i v a n t c e l l e que nous publions.


L'AFFAIRE DREYFUS

44

A l'extrémité sud de la palissade et du m o n t i c u l e , à c a u s e de la déclivité du sol, u n s o u b a s s e m e n t en m a ç o n n e r i e s è c h e s u p p o r t e les pieux. De là, s a n s d o u t e , la l é g e n d e d u m u r . 5° Au pied du p l a t e a u , à la pointe sud de l'île du Diable, il y a u n e petite plage où, d a n s u n b o u q u e t d e vingt cocotiers (je les ai c o m p t é s ) , sont r é u n i e s trois c o n s t r u c t i o n s : u n e g r a n d e et d e u x p e t i t e s , i n é g a l e s . Là se trouvait, il y a d e u x a n s , l'habitation de l'ex-capitaine. La g r a n d e c o n s t r u c t i o n était la maison de ses g a r d i e n s , la m o y e n n e , la s i e n n e , la petite, les c o m muns. Voilà ce qu'on voit du n o r d - o u e s t . Du s u d , p e n d a n t q u e l q u e s m i n u t e s , lorsque le p a q u e b o t q u i t t e le mouillage de l'île Royale, e n t r e c e l l e île et l'île Saint-Joseph, on a u n e vue t r è s n e t t e d e l'île du Diable et d e s c o n s t r u c t i o n s d a n s le s e n s d e leur g r a n d a x e . De plus, on voit le d é b a r c a d è r e de l'île, s u r la petite plage, et le chemin qui g r i m p e au plateau, c o n d u i s a n t à la case d e s surveillants et à la prison. J'en ai u n croquis et u n e p h o t o g r a p h i e .


A L ' I L E DU

Cette p h o t o g r a p h i e

DIABLE

45

p r é s e n t e cette particularité

assez a m u s a n t e qu'elle d é m o n t r e l'inexactitude d e s


46

L'AFFAIRE

DREYFUS

c a r t e s m a r i n e s en ce qui concerne les positions respectives des trois îles. Suivant les c a r t e s , du point où j ' a i pris m o n cliché, on ne devrait pas voir la pointe sud de l'île d u Diable. C e p e n d a n t on la voit, p u i s q u e j ' e n

ai pris u n

cliché. Donc, la position de l'île du Diable s u r la carte du m i n i s t è r e de la Marine, doit être rectifiée. On voit q u e les r é s u l t a t s d'un voyage d e r e p o r t e r p e u v e n t être de différents o r d r e s . . . Puis, q u a n d on fait r o u t e vers l'est, pour aller à Cayenne, ou bien q u a n d on arrive de Cayenne, on voit encore t r è s d i s t i n c t e m e n t l'île du Diable,

face

est, avec le contrôle des détails qui p r é c è d e n t . Ainsi, voilà définitivement acquis à l'historique de celle c a u s e célèbre u n fait m a t é r i e l qui n e peut plus d o n n e r lieu à discussion. La prison de Dreyfus et le m u r de bois qui l'entoure sont d é s o r m a i s c o n n u s . Voici m a i n t e n a n t

q u e l q u e s n o t e s officielles

sur

les îles d u Salut. L ' A n n u a i r e de la Guyane

les décrit a i n s i .

« Les îles d u Salut sont s i t u é e s à la h a u t e u r de la


A L.'ILE D U D I A B L E

47

rivière de Kourou, à 7 milles en m e r et à 27 milles N.-N.-O. de C a y e n n e . « Elles s o n t a u n o m b r e de trois : 1° l'île Royale, d ' u n mille de l o n g u e u r , située par 5°16'10" d e latit u d e N. et 54°52'30" de l o n g i t u d e 0 . ; 2° l'île SaintJ o s e p h , et 3° l'île du Diable, qui ont c h a c u n e u n peu m o i n s d ' é t e n d u e . « Ces trois îles, boisées et d'un bel a s p e c t , n e sont s é p a r é e s l'une de l'autre q u e par u n c h e n a l étroit. » La publication éditée p a r le Ministère d e s Colonies à l'occasion de l'Exposition de 1889 est, plus explicite. Elle dit. « Les îles d u Salut situées à la h a u t e u r de l'emb o u c h u r e de la rivière Kourou et à 7 milles en m e r , sont d i s t a n t e s de 27 milles de C a y e n n e . Elles forment u n g r o u p e d e trois îles, s é p a r é e s l'une de l ' a u t r e par un

chenal étroit. Elles furent

occupées

par

l'Administration pénitentiaire dès le d é b u t de la transportation. « Ces îles p o s s è d e n t u n mouillage s û r où j e t t e n t l'ancre les navires a u x q u e l s leur tirant d ' e a u n e p e r m e t pas l'accès de la r a d e de C a y e n n e .


48

L'AFFAIRE DREYFUS

« Le p a q u e b o t m e n s u e l de la Compagnie t r a n s atlantique qui fait le service m e n s u e l e n t r e la Martin i q u e et la G u y a n e fait escale, à l'aller c o m m e au r e t o u r a u x îles d u Salut, et y p r e n d ou y d é p o s e la c o r r e s p o n d a n c e d e s t i n é e à l'Europe ou en p r o v e n a n t ; u n b u r e a u de poste spécial fonctionne à cet effet. « L'effectif de ce pénitencier est très v a r i a b l e . N o r m a l e m e n t il n e c o m p r e n d q u e sept cents t r a n s p o r t é s , m a i s le n o m b r e de ces c o n d a m n é s s'élève c o n s i d é r a b l e m e n t à l'arrivée de c h a q u e convoi : les îles, en effet, s e r v e n t de dépôt, et les t r a n s p o r t é s y s é j o u r n e n t un certain t e m p s , t a n t p o u r p e r m e t t r e l e u r classification et l e u r répartition p a r catégories q u e p o u r les i m m a t r i c u l e r et compléter leur vestiaire. « Les c o n d a m n é s

qui a r r i v e n t de F r a n c e sont

i n t e r n é s à l'île Saint-Joseph qui a r é c e m m e n t été a m é n a g é e p o u r cet objet, et s u r laquelle sont placés les i m p o t e n t s ainsi que les aliénés. (Depuis la r é d a c tion de cette notice, on a fait d'une d e s c o n s t r u c tions de celle île le b a g n e spécial des anarchistes.) « L'île Royale où sont installés le C o m m a n d a n t et les différents services administratifs ainsi q u e les magasins d'approvisionnement, possède un immense


L'ÎLE D U D I A B L E

hôpital s u r lequel malades

des

49

sont évacués les

établissements

de

condamnés

Cayenne et de

Kourou. « C'est é g a l e m e n t d a n s cette île q u e sont organisés les ateliers de c o u t u r e , de c o r d o n n e r i e et de chapellerie ; la c h a u s s u r e et les effets d'habillement ainsi que les objets de c o u c h a g e à l'usage

des

t r a n s p o r t é s y sont confectionnés. « La difficulté des évasions et la possibilité d u maintien d ' u n e discipline plus sévère ont p o r t é à d é s i g n e r l'île Royale c o m m e pénitencier d e r é p r e s sion p o u r l ' i n t e r n e m e n t des incorrigibles. Le d é p ô t de c h a r b o n d e la m a r i n e y est é g a l e m e n t établi. Enfin, il y existe u n e b r i q u e t e r i e ainsi q u ' u n j a r d i n p o t a g e r qui fournit à l'hôpital u n e certaine q u a n t i t é de l é g u m e s . « Quant à l'île du Diable, la troisième du g r o u p e , elle est s e u l e m e n t occupée p a r q u e l q u e s t r a n s p o r t é s l é p r e u x qu'il a p a r u p r u d e n t d'isoler

entièrement,

et qui ont pour seule occupation la récolte d e s cocos t r è s n o m b r e u x d a n s cette île, c o m m e d'ailleurs d a n s les deux a u t r e s , et n o t a m m e n t d a n s l'île Saint-Joseph. Aussi, d a n s cette d e r n i è r e , fonctionne u n e huilerie 4


L'AFFAIRE

50

DREYFUS

qui traite les noix de cocos a p r è s qu'elles ont été d e s s é c h é e s au soleil. « P a r suite d e leur excellent mouillage et d e la salubrité de l e u r climat (1), dont la t e m p é r a t u r e est rafraîchie p a r les b r i s e s de m e r , les îles d u Salut ont déjà r e n d u et sont appelées à r e n d r e e n c o r e de t r è s g r a n d s services. La r e p r i s e d e la t r a n s p o r t a t i o n e u r o p é e n n e a nécessité la r e m i s e en état des b â t i m e n t s dont

p l u s i e u r s avaient été p o u r ainsi dire

a b a n d o n n é s et on va être obligé d'en c o n s t r u i r e de nouveaux. « En d e h o r s d u c o u r r i e r d ' E u r o p e , les îles du Salut sont en c o m m u n i c a t i o n d e u x fois par mois avec Cayenne et les a u t r e s é t a b l i s s e m e n t s p é n i t e n t i a i r e s a u m o y e n d'un service à v a p e u r s u b v e n t i o n n é p a r l'administration. En o u t r e , u n service s é m a p h o r i q u e de s i g n a u x p e r m e t l ' é c h a n g e de d é p ê c h e s par l'int e r m é d i a i r e du p é n i t e n c i e r de Kourou, situé en face d e s îles et qui e s t lui-même relié au chef-lieu et au Maroni par un fil t e r r e s t r e . » (1) On verra plus loin dans un chapitre consacré au climat de la Guyane et des îles du Salut que les m é d e cins ne partagent pas sur ce point l'optimisme du rédacteur de cette note officielle du ministère des Colonies.


DE DREYFUS (D'APRÈS

UN

PASTEL DE M.

JEAN

HESS)

D U DIABLE

PRISON

L'ILE

LA

A

51


L'AFFAIRE DREYFUS

52

L'île du Diable d o n t le séjour de Dreyfus a fait un lieu de déportation politique, avait déjà e u destination a v a n t d'être la l é p r o s e r i e

cette

qu'indique

cette notice. Delescluze y a été p r i s o n n i e r . Les é p h é m é r i d e s p o r t e n t en

effet,

de l'Annuaire

de la

à la d a t e d u 16 octobre,

Guyane pour

l ' a n n é e 1858 : « Ch. Delescluze d é b a r q u e de la g a b a r e la Seine, a u x îles du Salut. Il e s t dirigé s u r l'île du Diable, séjour des t r a n s p o r t é s politiques. »


A

SURINAM

IV POUR ABORDER A U X

ILES —

CHEZ MONSIEUR DE

LA GUYANE A NE

LE

COUPS

RÉGIME

EST

RIEN DIRE

DES LES

FEU

CEPENDANT

PROBLÈME

DE

TRÈS

SUR

CELLULAIRE

RELATIVE DES DEUX UN

IDÉE LE

D'ABENIACAR

GOUVERNEUR

PROFESSIONNELLEMENT

INDICATIONS DE

UNE

ROBERDEAU,

QUI

DE

IL

ME

TENU

DONNE

PRÉCIEUSES APPROCHE

DREYFUS

PREMIÈRES ANNÉES.

PSYCHOLOGIE

DES LA

ILES LIBERTÉ

POURQUOI?

GOUVERNEMENTALE

Combien, en q u i t t a n t les îles, n o u s e u s s i o n s désiré voir ce qu'il y avait d e r r i è r e ce m u r de bois, saisir p a r n o u s - m ê m e s u n e h e u r e de la vie d u d é p o r t é !


L'AFFAIRE

54

DREYFUS

Mon c o m p a g n o n de voyage, lui, n e doutait point d'y arriver. Il avait son m o y e n ; il m e le dit ainsi : « A C a y e n n e , n o u s affrétons u n e g o ë l e t t e . Nous m e t t o n s le cap s u r l'île du Diable. A b o n n e p o r t é e , une

fausse

manœuvre

: nous

g a g n o n s la terre à la nage... et,

chavirons,

nous

q u a n d m ê m e le

diable en p e r s o n n e g a r d e r a i t cette île m a u d i t e , il d e v r a bien n o u s y recevoir. Et, alors, au plus fin. — Cher ami, cette île n ' e s t point g a r d é e par le diable en p e r s o n n e , m a i s il y e n t r e t i e n t des s u p p ô t s qui le valent. Voyez plutôt... E t j e lui m o n t r a i , tout p r o c h e du p a q u e b o t , c o u p a n t le flot, des petites choses n o i r e s , t r a n c h a n t e s , qui p a r a i s s a i e n t , d i s p a r a i s s a i e n t , pointaient, plongeaient... des ailerons : les r e q u i n s évoluaient avec grâce. « Alors, il faudra q u e le g o u v e r n e u r n o u s d o n n e la p e r m i s s i o n . J'ai pour lui d e s lettres qui ne m e p r é s e n t e n t pas c o m m e r e p o r t e r p h o t o g r a p h e , mais c o m m e touriste p h o t o g r a p h e . — Comptez-y... Le g o u v e r n e u r se m o q u e r a

du

touriste e n c o r e plus q u e du r e p o r t e r . Vos lettres de


A L ' I L E DU

DIABLE

55

r e c o m m a n d a t i o n vous n u i r o n t plus qu'elles n e vous serviront. Le g o u v e r n e u r n e d o n n e r a a u c u n e

autorisation

p o u r les îles, ni à vous, ni à moi. L e m i n i s t r e , non plus. Mais j e puis m e p a s s e r d ' e u x . J'ai m i e u x . C'est s u r u n t e r r a i n colonial q u e n o u s o p é r o n s . Rappelez-vous, en o u t r e , q u e j ' a i quelquefois défendu les g e n s de couleur et qu'ils sont r e c o n n a i s s a n t s . Je s a u r a i tout ce qu'il faut savoir, n ' e n doutez point. » Et ce fut ainsi. A b é n i a c a r , dès le l e n d e m a i n de n o t r e arrivée, p r é s e n t a ses lettres au g o u v e r n e u r et n ' e n obtint rien. De m o n côté, j ' e m p l o y a i la j o u r n é e aussi h e u r e u s e m e n t q u ' u t i l e m e n t . . . ailleurs. C'est le troisième j o u r s e u l e m e n t q u e j e fis visite à M. R o b e r d e a u . Il n e devait, n e voulait rien m e d i r e . De sa

con

versation, c e p e n d a n t , j ' a i r e t e n u u n e p h r a s e typique et u n e indication p r é c i e u s e . M. R o b e r d e a u , g o u v e r n e u r d e la G u y a n e , est u n charmant

homme,

un

excellent

fonctionnaire.


L'AFFAIRE

56

DREYFUS

L ' h o m m e , j ' e n suis p e r s u a d é , n ' e û t p a s d e m a n d é m i e u x q u e de faciliter m a tâche ; m a i s te fonctionn a i r e était obligé de tout faire p o u r m ' e m p ê c h e r de la r e m p l i r . Or, en pareil c a s , chez les g r a n d s , le fonctionnaire

l'emporte

presque

toujours

sur

l'homme. G a l a m m e n t , le g o u v e r n e u r mit à m a disposition la colonie e n t i è r e , p o u r v u , toutefois, q u e j e n e fusse pas indiscret au point de d e m a n d e r rien qui, de p r è s ou de loin, touchât à l'affaire Dreyfus. — « J e n e s u i s , c e p e n d a n t , venu q u e p o u r c e l a ! — « Et c'est bien ce qui m ' e n n u i e p o u r vous, c a r vous n ' a p p r e n d r e z

rien... P e r s o n n e n e vous dira

rien à Cayenne pour l'excellente raison q u e p e r s o n n e n'y sait rien... — « Vous croyez... — « J'en suis s û r . » — « Alors, M. le g o u v e r n e u r , puisqu'il n ' y a p a s d'indiscrétion possible, vous n'avez a u c u n intérêt à faire c o n t i n u e r la « filature » dont n o u s

sommes

l'objet d e p u i s n o t r e arrivée. D'autant plus qu'elle n e sert à rien : les a g e n t s de votre commissaire central, M. Bonnefoy, n e sont pas de force. »


57

A L ' l L E D U DIABLE

M. R o b e r d e a u n e répondit rien s u r ce point. Mais il insista s u r les impossibilités qui s'opposaient à toute c o m m u n i c a t i o n de sa part, ainsi q u ' à toute autorisation de visite, non s e u l e m e n t à l'île du Diable, mais aussi à l'île Royale et à l'île SaintJ o s e p h . Quant à vouloir s'en a p p r o c h e r a u t r e m e n t qu'avec u n e permission... ce serait risquer... — « Des coups de feu? Je le s a i s , M. le gouvern e u r . La c o n s i g n e est simple. Sur tout navire, s u r tout canot s ' a p p r o c h a n t

de l'île d a n s u n r a y o n de

trois milles... feu!... Le canon-revolver p a r t tout seul. Le c o m m a n d a n t du pénitencier, M. Deniel, a si bien stylé ses h o m m e s qu'ils n ' h é s i t e n t j a m a i s . Un surveillant en fit m ê m e p e r s o n n e l l e m e n t la cruelle expérience voici peu de temps... — « A h ! . . . vous savez... » L ' a v e n t u r e à laquelle j e faisais de la sorte allusion est c u r i e u s e . Le c o m m a n d a n t Deniel (suivant, d'ailleurs,

un

e x e m p l e q u e j e dirai plus loin), s a n s p r é v e n i r les g a r d i e n s d e Dreyfus, prescrivit, de nuit, u n e r o n d e en canot a u t o u r d e l'île. Fidèle à sa c o n s i g n e , u n 4.


L'AFFAIRE DREYFUS

58

surveillant tira s u r l'embarcation s u s p e c t e et blessa u n des h o m m e s qui l ' a r m a i e n t . On tire s u r tout ce qui s ' a p p r o c h e . Seuls, d e s p i r o g u i e r s i n d i e n s p o u r r a i e n t d é j o u e r la surveillance actuelle, qui paraît excessive a u x g e n s de C a y e n n e . L'an d e r n i e r , on tira s u r u n voilier n é e r l a n d a i s qui, n e c o n n a i s s a n t pas la c o n s i g n e , p a s s a i t de j o u r à u n mille du r i v a g e . Le capitaine Azernal, du v a p e u r Horten, pour avoir été forcé p a r le m a u v a i s t e m p s à p a s s e r d a n s la zone tabou, fut c o n d a m n é à l ' a m e n d e et à la prison. Il n ' e s t pas j u s q u ' à cet excellent c o m m a n d a n t R o t t é , de la Ville-de-Tanger

(le c o u r r i e r m e n s u e l de la Com-

pagnie transatlantique), qui n'ait servi d e cible a u x c a n o n n i e r s de M. Deniel et e n c o u r u u n e c o n d a m n a tion pour avoir, u n e nuit d e v e n t s e t de c o u r a n t s a b o r d é les îles par l'est a u lieu d'y arriver suivant sa r o u t e habituelle de l'ouest. M é s a v e n t u r e pareille p o u r le b a t e a u d u câble., et p o u r d ' a u t r e s . O h ! oui, l'accès d e s îles e s t bien défendu... Je n e parlai plus de 1' « affaire » au g o u v e r n e u r .


A

L'ILE

DU

DIABLE

59

Mais le p h é n o m è n e classique en pareil cas se p r o duisit.

BATELIERS

Ne voulant, n e d e v a n t rien m ' e n d i r e , c'est M. Ro-


6o

L'AFFAIRE

DREYFUS

b e r d e a u qui reprit le sujet brûlant. Je ne lui d e m a n dais rien, et, d'un mot t y p i q u e , il confirma m e s r e n s e i g n e m e n t s s u r le r é g i m e du d é p o r t é . Il discutait les c h a n c e s d'évasion : — « Avec le régime cellulaire

à quoi il est

soumis,

toute tentative serait vaine », dit-il. Avec le r é g i m e cellulaire! Cet aveu, capital d a n s la bouche du g o u v e r n e u r de la colonie... Malgré moi, j e tressaillis. Aussi M. R o b e r d e a u essaya-t-il d e r e p ê c h e r cette p h r a s e m a l a d r o i t e . . . mais en l ' a c c e n t u a n t : « Cette île du Diable est si petite q u e , m ê m e s'il n'y avait d e s s u s ni prison ni palissade, on p o u r r a i t encore l'appeler u n e cellule. » En publiant cela, j e ne c o m m e t s ni indiscrétion ni traîtrise. Lorsqu'il m e parlait — j ' i n s i s t e s u r ce point — M. R o b e r d e a u savait qu'il s'adressait à u n r e p o r t e r venu en Guyane spécialement,

uniquement

pour

l'affaire Dreyfus, à u n r e p o r t e r dont le devoir c o n sistait à noter, à r e t e n i r tout ce qui touchait à sa mission. Pas un instant j e n'ai s o n g é , ni chez lui ni ailleurs,


A L'iLE DU

DIABLE

6l

à dissimuler ma personnalité non plus q u e le b u t de m o n v o y a g e . . . car l'incognito m e serait difficile d a n s n ' i m p o r t e laquelle de nos colonies. Puis, si le truc de l' « a m a t e u r qui se p r o m è n e là par h a s a r d » p r e n d quelquefois à Paris, il ne r é u s s i t j a m a i s o u t r e - m e r , encore moins qu'ailleurs à Cayenne où tout n o u v e a u venu n ' a y a n t ni fonctions ni affaires n e t t e m e n t définies est u n suspect. Je n'ai donc pas s u r p r i s la b o n n e foi de M. Roberd e a u , et, c o m m e sa déclaration, la plus a u t o r i s é e q u e j ' e u s s e d é s i r é e , confirmait les r é s u l t a t s de m o n e n q u ê t e , dont on lira plus loin les détails, c'est-àdire q u e la peine de la déportation d a n s u n e e n ceinte fortifiée infligée à Dreyfus par le j u g e m e n t d u conseil de g u e r r e a été transformée en réclusion cellulaire, cette déclaration, j e ne pouvais la taire. Le souci de la vérité passe avant tout d a n s n o t r e métier. Ce m ê m e souci m'oblige é g a l e m e n t à publier u n e a u t r e indication q u e M. R o b e r d e a u m'a s o u m i s e : « P e n d a n t les d e u x p r e m i è r e s a n n é e s de son s é j o u r à l'île du Diable, m'a-t-il dit, Dreyfus a joui de b e a u c o u p de libertés, de tant d e libertés... difficiles


62

L'AFFAIRE

DREYFUS

à expliquer par le désir q u e le g o u v e r n e m e n t a u r a i t e u d e se m o n t r e r a g r é a b l e e n v e r s u n pareil cond a m n é . . . qu'elles a u t o r i s e r a i e n t bien des supposit i o n s . . . Il serait c u r i e u x q u e l'on c h e r c h â t d a n s cette voie. » M. Roberdeau

ajouta m ê m e : «. ... en psycho-

logue. » La vérité s u r ce sujet de r e c h e r c h e s p r o p o s é p a r le g o u v e r n e u r ,

c'est q u e , p e n d a n t ses d e u x p r e -

m i è r e s a n n é e s d e déportation, Dreyfus a été g a r d é p a r des g e n s d ' u n e e x p é r i e n c e é p r o u v é e , par des g e n s d ' u n e absolue fidélité, d e s g e n s qui n ' é t a i e n t pas d e s naïfs, et qu'on lui laissa, c e p e n d a n t u n e très g r a n d e liberté d'allures. E x e m p l e : A m a r é e b a s s e , u n m a t i n , s u r la c h a u s sée des r o c h e s

qui va d e l'île d u Diable à l'île

Royale, à m o i n s de c e n t m è t r e s d e d i s t a n c e , il put c o r r e s p o n d r e avec u n e p e r s o n n e de Cayenne, q u e j e connais, q u e j ' a i vue. Il refusa d'autoriser u n e entative d ' e n l è v e m e n t q u e cette p e r s o n n e lui proposait. Maintenant, si cela peut vous faire plaisir, suivez le conseil de M. R o b e r d e a u . Rapprochez, discutez et


A L'iLE D U D I A B L E

c o n c l u e z . . . en p s y c h o l o g u e à qui l ' é v é n e m e n t

63

a

m o n t r é par ailleurs j u s q u ' o ù vont les m o y e n s d'action de nos g o u v e r n a n t s . . . Moi, j e n e m ' e n c h a r g e point. Dans ce livre d'un r e p o r t e r , j e n e veux p r é s e n t e r q u e d e s faits et d e s documents.


RIVIÈRE.

A

F O R T - D E - F R A N C E

V IL MON

Y

LES

B R U I T S

C H A N G E A D E

AVAIT

E N Q U Ê T E

M.

SON

A

C A Y E N N E

A U P R È S

D'ÉVASION

R É G I M E —

VERIGNON,

P É N I T E N T I A I R E CHOISI

POUR

D R E Y F U S

U N E

CONDAMNÉ,

D E

D E N I E L ,

F E U S

PRÉCIS

CONSISTE

LA

INFORMÉS

Q U A N D

C O U R U R E N T M.

E X P É R I E N C E

COMMANDER

A U X

QUOI

D U

GENS

D I R E C T E U R M.

L'ORDRE E N

DES

D ' E U X

L'ADMINISTRATION

HOMME

AUX

ILES

L E S D E

LEBON

ROMANESQUE

D E

CONFIANCE

D U

S A L U T

PROTESTATIONS

M.

LEBON

P E I N E

D E S

FERS

Malgré l'affirmation du g o u v e r n e u r q u e p e r s o n n e n e m e dirait rien parce q u e p e r s o n n e n e savait rien, il


66

L'AFFAIRE

DREYFUS

y avait à Cayenne d e s g e n s bien r e n s e i g n é s s u r ce qui se p a s s e à l'île du Diable. Certes, il y en avait b e a u c o u p plus n e sachant

a b s o l u m e n t rien

néanmoins, à passer pour

et

cherchant,

très d o c u m e n t é s . On

leur doit les informations fausses qui p a r a i s s e n t de t e m p s à a u t r e . Mais, j e le r é p è t e , à côté de la foule d e s bailleurs de t u y a u x crevés, il y avait q u e l q u e s g e n s informés...

et j e possédais d e t r è s

bonnes

l e t t r e s d'introduction a u p r è s d ' e u x . La meilleure p r e u v e de cela, c'est m o n récit. Depuis les p r e m i e r s mois de 1897, Dreyfus occupe la prison dont les conditions font dire au g o u v e r n e u r de la Guyane q u e la peine de la déportation a été transformée p o u r l'ex-capitaine en celle de la détention cellulaire. Cette modification d a n s la peine le c o n d a m n é la doit à M. Lebon, q u i , alors m i n i s t r e d e s colonies, craignait u n e évasion du p r i s o n n i e r r e m i s à la g a r d e de son a d m i n i s t r a t i o n . On se rappelle q u ' a u c o m m e n c e m e n t de l ' a n n é e d e r n i è r e des j o u r n a u x américains et anglais, dont les notes furent r e p r o d u i t e s en F r a n c e , a n n o n c è r e n t q u e le d é p o r t é de l'île du Diable avait pu s ' é c h a p p e r . On se rappelle aussi d e fantaisistes t é l é g r a m m e s


A L'ÎLE DU DIABLE

prétendant

que des

expéditions

67

devaient

partir

d ' A m é r i q u e afin d'enlever Dreyfus p o u r le compte d e l'Allemagne. Ces nouvelles n e m é r i t a i e n t a u c u n e c r é a n c e . L'administration p é n i t e n t i a i r e , à l'occasion bien r e n s e i g n é e et d'accord p o u r ses informations avec la police p a r i s i e n n e , savait à n ' e n point d o u t e r q u e les offres d ' e n l è v e m e n t ou d'évasion faites soit, à P a r i s , à Madame Lucie Dreyfus et à M. Mathieu Dreyfus, soit, à l'île

du Diable, a u c o n d a m n é

lui-même,

avaient toujours été o b s t i n é m e n t refusées, a

priori,

s a n s discussion. Mais p e u t - ê t r e supposa-t-on au m i n i s t è r e q u e la famille les refusait tout s i m p l e m e n t p a r défiance et qu'elle pouvait travailler de son côté... T o u j o u r s est-il q u e M. Lebon, r e n s e i g n é s u r la situation de Dreyfus à l'ile d u Diable, prescrivit de s é v è r e s m e s u r e s d e s t i n é e s à r e n d r e impossible

l'enlèvement

qu'il

redoutait. C o m m e n t , pour d o c u m e n t e r son m i n i s t r e , M. Vér i g n o n , d i r e c t e u r d e l'administration pénitentiaire, étudia

les chances d ' e n l è v e m e n t laissées au con-

d a m n é , cela est r o m a n e s q u e et fournirait un cha-


68

L'AFFAIRE

DREYFUS

pitre aussi noir q u e m o u v e m e n t é a u x fabricants de feuilletons p o u r j o u r n a u x p o p u l a i r e s . Imaginez le d é c o r : les trois îles, la nuit s o m b r e , s a n s lune, s a n s é t o i l e s ; d u vent et de la m e r , u n e houle profonde et le flot b r i s a n t s u r les rocs d a n s le m u g i s s e m e n t du ressac... et l'heure d u sommeil. P u i s l'action. Sans p r é v e n i r p e r s o n n e , M. Vérignon est arrivé à l'île Royale. On le croit couché, e n d o r m i . Point. Il se relève ; il a r m e u n e e m b a r c a t i o n , p r e n d lui-même la b a r r e , c o n t o u r n e l'île Saint-Joseph et pique s u r l'ile du Diable, n o n d a n s la direction d u d é b a r c a d è r e , à l ' a p p o n t e m e n t de la pointe sud, mais vers le n o r d ; aborde

au milieu d e s récifs d a n g e r e u x , il

en u n e

crique petite et c o n n u e de r a r e s

initiés. Il va j u s q u ' à la case de D r e y f u s . P e r s o n n e

ne

l'arrête... Le surveillant de q u a r t n e le vit q u e lorsqu'il était déjà trop tard. Un e n l è v e m e n t e û t r é u s s i . L'aventure

est c u r i e u s e . Voici qui l'est davan-

tage : u n e s e c o n d e e x p é r i e n c e réussit de m ô m e . Et cela n ' e s t pas du r o m a n . C'est de la vérité.


A

L'ILE

DU

69

DIABLE

M. Vérignon n e l'avouera s a n s d o u t e point. Mais il conviendra — car il le sait mieux q u e p e r s o n n e — q u e , d a n s cette r é p u b l i q u e vénitienne q u ' e s t l'administration d u b a g n e , les s e c r e t s sont difficiles à garder. Je crois superflu d'insister s u r l'inquiétude où de tels faits p l o n g è r e n t M. L e b o n . Il se décida a u x g r a n d s m o y e n s . Il n e voulait pas qu'on p û t j a m a i s l'accuser d'avoir été m a u v a i s geôlier. P o u r c o m m a n d e r le p é n i t e n c i e r d e s îles du Salut, il choisit u n h o m m e d i g n e de toute sa confiance : M. Deniel, qui j o u i s s a i t alors d'un congé de conval e s c e n c e et c o m m e n ç a i t un t r a i t e m e n t à Vichy. M. Lebon le fit venir à P a r i s . Il eut avec lui de n o m b r e u x et très confidentiels e n t r e t i e n s . La collaboration du ministre et du mandant

com

de pénitencier produisit le « r é g i m e a c -

tuel » du prisonnier. En r e t o u r n a n t à C a y e n n e , M. Deniel a p p o r t a u n volumineux dossier secret, c o n t e n a n t , en

double

expédition, les instructions s u r Dreyfus p o u r toutes les éventualités p r é v u e s . Un exemplaire prit place d a n s le coffre-fort du


7o

L'AFFAIRE

DREYFUS

c o m m a n d a n t du p é n i t e n c i e r d e l'ile r o y a l e ; l ' a u t r e d a n s celui d u g o u v e r n e u r . Dans le dossier Dreyfus en la possession du g o u verneur

figurait

u n e pièce a n n o t é e p a r M. d u Paty

de Clam. Cette pièce a été r e t o u r n é e à P a r i s , s u r la d e m a n d e d e l'état-major. P o u r ê t r e bien s û r de toujours tenir s o u s p r e s s i o n le zèle de M. Deniel, le m i n i s t r e avait fait à ce fonct i o n n a i r e u n e situation spéciale. Bien q u e simple c o m m a n d a n t de p é n i t e n c i e r , bien que subordonné

au d i r e c t e u r de

l'administration

pénitentiaire et a u g o u v e r n e u r de la colonie, M. Deniel, en p r e n a n t possession de son « poste d e confiance

», y a p p o r t a i t le droit de d e m e u r e r en rela-

tion directe avec le ministre, qui venait

de

lui

d o n n e r la « h a u t e mission nationale » de ne pas laisser é c h a p p e r Dreyfus. « Poste de confiance » et « h a u t e

mission

na-

tionale » sont des e x p r e s s i o n s q u e M. Deniel emploie volontiers en p a r l a n t d e son r ô l e . A bord du p a q u e b o t , il faisait la j o i e de ses c o m . p a g n o n s de voyage en leur d i s a n t avec m y s t è r e : « Je porte un secret d'Etat ».


A

L'ILE

DU

71

DIABLE

Les secrets d'Etat du g e n r e de celui q u e portait M. Deniel p e u v e n t faire sourire les p e r s o n n e s libres qui en e n t e n d e n t ainsi p a r l e r ; ils sont d a n g e r e u x pour les p r i s o n n i e r s qui les motivent. Dreyfus l'éprouva. Le c o m m a n d a n t d u p é n i t e n c i e r devait p a r e r

à

toute tentative d'évasion, r e n d r e impossible u n enl è v e m e n t rapide et m e t t r e les geôliers à l'abri d ' u n e s u r p r i s e . Il trouva q u e les grilles d e fer et les palissades d'une

nouvelle

prison n e

suffisaient

pas.

P o u r être s û r de g a r d e r le d é p o r t é d a n s cette prison, il le fit m e t t r e a u x fers. P e n d a n t d e u x mois — j e précise la d u r é e de cette p r é c a u t i o n — l'ex-capitaine coucha s u r u n lit d e forçat, les l'ers a u x pieds.( ) 1

En a p p r e n a n t cela, n o n c o n s u l t é s , m a i s p r é v e n u s , le g o u v e r n e u r et le d i r e c t e u r de

l'administration

pénitentiaire m a n i f e s t è r e n t l e u r « é t o n n e m e n t ». Ils firent

o b s e r v e r à M. Deniel q u e cette m e s u r e cons-

tituait moins u n e p r é c a u t i o n q u ' u n e a g g r a v a t i o n de peine et ils d e m a n d è r e n t au très p r u d e n t geôlier s'il n ' e x a g é r a i t pas ses pouvoirs, s'il avait bien compris ses i n s t r u c t i o n s « p e r s o n n e l l e s ».


72

L'AFFAIRE

DREYFUS

Le ministre fut aussitôt c o n s u l t é . Il y e u t é c h a n g e

de n o m b r e u x et longs câblo-

g r a m m e s . Le chiffre spécial; ce chiffre fameux qu'on avait d û modifier a p r è s certain article r e t e n t i s s a n t du Figaro,

fut, ce jour-là, mis à r u d e contribution.

M. Lebon couvrit son s u b o r d o n n é : il approuva la m e s u r e prise, il affirma qu'elle accordait s e s o r d r e s . Si M. Deniel estimait q u e , p o u r m e t t r e à couvert sa responsabilité

de commandant

de pénitencier, il

était n é c e s s a i r e qu'il mit Dreyfus aux fers, M. L e bon, d a n s u n égal souci de sa responsabilité de ministre, devait s a n c t i o n n e r tout ce q u e faisait M. Deniel. Il ne m ' a p p a r t i e n t point d ' a p p r é c i e r cela, mais de le s i g n a l e r . Bien q u e L'atmosphère d u b a g n e soit d e m y s t è r e c o m m e on y sait toujours tout, et parfois assez vite, la nouvelle de cette mise a u x fers n e tarda point d'être c o n n u e à Cayenne, puis en F r a n c e p a r les p e r s o n n e s qui avaient i n t é r ê t à la c o n n a î t r e . Il y e u t d e s p r o t e s t a t i o n s . Et, a p r è s avoir longt e m p s résisté en excipant de sa qualité de geôlier, M. Lebon d û t câbler à l'exécuteur de ses o r d r e s l'inj o n c t i o n expresse d'ôter les fers à Dreyfus.


A

L'ILE

DU

73

DIABLE

Je savais ce q u e sont les fers d a n s la m a r i n e et a u x colonies, où ils constituent aujourd'hui u n e punition corporelle d'un emploi journalier, bien q u e la loi ait aboli d e p u i s l o n g t e m p s les punitions corporelles p o u r tous les citoyens français. Mais j ' i g n o r a i s ce q u e

sont les fers du b a g n e

ceux q u e Dreyfus a subis p e n d a n t d e u x m o i s . Je devais le savoir. Une visite au b a g n e m e r e n seigna. M. Simon, d i r e c t e u r i n t é r i m a i r e de l'administration

pénitentiaire,

n o u s accorda t r è s

facilement

l'autorisation de visiter le p é n i t e n c i e r de Cayenne. Il p o u s s a m ê m e la b o n n e g r â c e au point de n o u s acc o m p a g n e r pour n o u s d o n n e r s u r les é t a b l i s s e m e n t s qu'il a d m i n i s t r e tous les r e n s e i g n e m e n t s d é s i r a b l e s . Du m o m e n t

qu'il ne s'agit pas d i r e c t e m e n t de

l'affaire Dreyfus, tous les fonctionnaires c a y e n n a i s , c o m m e leur g o u v e r n e u r , sont les g e n s les plus charm a n t s du m o n d e . Quand il m e m o n t r a u n e cellule où les récalcit r a n t s sont mis a u x fers et q u e j e vis la couchette de bois massif, la b r o c h e c a d e n a s s é e et les manilles, j e lui d e m a n d a i : 5


L'AFFAIRE DREYFUS

74

— « C'est là l'unique m o d è l e des fers d u b a g n e ? • — « Oui. » — « Dans tous les pénitenciers? » — « Mais oui. » — « Et j a m a i s vous n'avez besoin d'en employer de plus s û r s , de plus... p é n i b l e s ? — « Oh ! l ' h o m m e ferré à ces j o u j o u x est

aussi

s o l i d e m e n t fixé q u e s'il n'avait plus de j a m b e s . « Quant à la peine... on peut la g r a d u e r .

Avec

u n e seule manille, le reclus a s u r la planche u n bienêtre relatif; avec les d e u x pieds bouclés, c'est p l u s sérieux. S'il est n é c e s s a i r e d e forcer la d o s e , on croise... Alors, c'est tout à fait sérieux. » Ainsi, j ' a v a i s s o u s les y e u x le modèle des fers de l'ile du diable. Le lit à la h a u t e u r o r d i n a i r e . C'est u n e couchette formée de d e u x ou trois planches m a s s i v e s d ' u n e l a r g e u r totale de soixante c e n t i m è t r e s ; p o u r oreiller, u n e b û c h e de b o i s ; p o u r literie, u n e couverture. Il y a q u a t r e s u p p o r t s , des p o u t r e l l e s . Celles d e s pieds d é p a s s e n t la c o u c h e t t e d e q u e l q u e s centim è t r e s ; à leur e x t r é m i t é s u p é r i e u r e elles p o r t e n t


A

L'ÎLE

DU

DIABLE

75

c h a c u n e u n g r o s a n n e a u de fer, dont l'ouverture est transversale. Dans ces o u v e r t u r e s p a s s e la b r o c h e , qui est u n e tige de fer de soixante-dix c e n t i m è t r e s de l o n g u e u r et de la g r o s s e u r d ' u n e b o n n e c a n n e . Une d e s e x t r é m i t é s de cette tige est t o u r n é e en boule plus g r o s s e q u e l ' o u v e r t u r e du pied de lit. L ' a u t r e , p o i n t u e , est percée d ' u n e fente à c a d e n a s . La manille est u n e boucle en fer, o u v e r t e s u r un c i n q u i è m e de son cercle, c o m m e les a n n e a u x à cheville des Indiens. P o u r en i n d i q u e r la forme, j e n e s a u r a i s m i e u x la c o m p a r e r q u ' à la ligne dessinée p a r u n de n o s ballons captifs; la partie inférieure, o u v e r t e , est égale au d i a m è t r e de la cheville ; q u a n t à l ' a n n e a u entier, il est plus petit q u e le coup de pied. La cheville prise d a n s la m a n i l l e , le pied n ' e n s a u r a i t sortir si la partie ouverte de cette manille est fermée par u n e b a r r e . P o u r recevoir cette b a r r e , c'est-à-dire la broche, les d e u x e x t r é m i t é s de la manille sont t o u r n é e s en anneau. Voici m a i n t e n a n t la m a n œ u v r e de l ' i n s t r u m e n t :


L ' A F F A I R E DREYFUS

76

Le c o n d a m n é est c o u c h é . On lui m e t les manilles a u x chevilles, les a n n e a u x p o r t a n t s u r la planche du lit. On p r e n d pointue

la b r o c h e

et,

par

l'extrémité

( n a t u r e l l e m e n t ) , on la p a s s e

successive-

m e n t d a n s l ' a n n e a u d'un pied de lit, d a n s c e u x des m a n i l l e s , enfin d a n s celui de l'autre pied de lit; puis à cette e x t r é m i t é p o i n t u e et p e r c é e , on m e t u n cadenas. Ainsi, la b r o c h e est fixée s u r le lit, les manilles sont

fixées

à la broche et les pieds d u c o n d a m n é

sont fixés d a n s les manilles... L'homme fait corps avec la couchette de bois massif. La révélation d e cette inutile c r u a u t é à l'égard d'un h o m m e qui n e pouvait ni n e voulait

s'enfuir,

qui n'avait légitimé par rien u n e r é p r e s s i o n disciplinaire, q u a n d elle fut publiée p a r le Matin

causa

la plus pénible i m p r e s s i o n d a n s tous les p a r t i s . . . On n e c o m p r e n a i t p a s . . . on se refusait à croire. Mais m a p e r s o n n a l i t é , le ton d e sincérité d e m o n r e p o r t a g e , l ' a b o n d a n c e , la précision et la m i n u t i e d u détail, tout l'ensemble de m o n e n q u ê t e , q u i , p o u r e m p l o y e r l'expression d'un confrère, « suait la vérité », ne p e r m i r e n t pas l o n g t e m p s de douter. On


A L'ILE DU DIABLE

77

c r u t . Mais on ne comprit p a s . Les amis d u m i n i s t r e qui avait o r d o n n é u n e telle m e s u r e furent littéralem e n t stupéfaits. Q u a n t à ses a d v e r s a i r e s , ils s'emp a r è r e n t aussitôt de m o n article c o m m e de l ' a r m e la plus s û r e qu'ils e u s s e n t j a m a i s trouvée contre lui. Et ils l'en accablèrent. T o u t e la p r e s s e revisionniste se m o n t r a violente c o n t r e l'ancien m i n i s t r e . M. Lebon d a n s p l u s i e u r s i n t e r v i e w s avait commis l ' i m p r u d e n c e de d é c l a r e r q u e d é s i g n é p o u r geôlier de Dreyfus il avait c o n s i d é r é c o m m e de son devoir d'être u n parfait geôlier. Cette épithète de geôlier, q u e n e doit pas p r é c i s é m e n t r e c h e r c h e r u n h o m m e politique, lui était parfois peu a g r é a b l e m e n t r e p r o c h é e . Ses a d v e r s a i r e s l'ont délaissée p o u r u n e plus d u r e . . . ils l'appellent m a i n t e n a n t le tortionnaire et le b o u r r e a u . La Petite

République

française

Droits de l ' h o m m e ; l'Aurore; le Siècle; le XIX

e

siècle;

le Rappel

ont

le

; les Radical;

employé ces m o t s

d a n s les notes et les articles qu'ils ont publiés à ce p r o p o s . Un article de M. Ranc, m o d é r é de forme a été non m o i n s implacable d a n s le fond. Je ferai observer

q u ' i n t e r v i e w é p a r la Volonté

s u r la réa-

lité des faits r a p p o r t é s d a n s m o n e n q u ê t e , 5.

l'an-


L'AFFAIRE

78

DREYFUS

cien m i n i s t r e n'a rien c o n t e s t é et s'est b o r n é à exciper d e sa qualité de geôlier. Enfin d a n s u n article d u Siècle

r e p r o d u i t p a r le Temps,

M. Joseph Rei-

n a c h a affirmé q u e Lebon lui avait p e r s o n n e l l e m e n t avoué qu'il s'était vu obligé d e faire m e t t r e Dreyfus a u x fers. Et p a s p l u s q u e la m i e n n e , M. Lebon n'a p u contester cette affirmation. Cette révélation d e la peine d e s fers a été u n e d e s plus s e n s a t i o n n e l l e s d e m o n e n q u ê t e . C'est en tout cas celle qui a soulevé le plus d e p r o t e s t a t i o n s , d e part et d ' a u t r e . . . Elle a été c o m m e n t é e à p e u p r è s par t o u s

les

j o u r n a u x d u inonde. Nulle part

on

n ' e n a m é c o n n u la g r a v i t é . Certes, il est r e g r e t t a b l e q u ' u n e

telle m e s u r e ,

dont il n ' e s t p e u t être p a s seul r e s p o n s a b l e , m a i s d o n t il p o r t e r a d é s o r m a i s , q u o i q u ' o n fasse, toute la responsabilité d e v a n t l'opinion, vienne b r i s e r prém a t u r é m e n t la c a r r i è r e politique d ' u n homme d ' é t a t j e u n e e n c o r e et dont le p a s s a g e a u x affaires avait d o n n é tant d e brillantes espérances à ses amis... Mais les faits sont les faits. M. Lebon, p o u r tout le monde

aujourd'hui

est « l'homme

des f e r s ».


A

L'ÎLE

DU

79

DIABLE

P o u r d o n n e r u n e idée de l'état d ' e s p r i t qui a présidé a u x relations du c o m m a n d a n t Deniel avec le d é p o r t é confié à sa g a r d e , j e citerai q u e l q u e s pass a g e s du livre d ' u n d i r e c t e u r de l'administration pénitentiaire

à C a y e n n e , M. d e la Loyère,

alias

Paul M i m a n d e . « L'arrivée de Dreyfus

en G u y a n e a coïncidé

avec le c e n t e n a i r e de la d é p o r t a t i o n , on p e u t ajouter qu'il a a p p o r t é u n é l é m e n t

n o u v e a u à cette

l a m e n t a b l e h i s t o i r e . . . on n'y trouvait pas le type d ' ê t r e à face h u m a i n e r e p r é s e n t é par ce drôle. Nous a v o n s donc le droit, d e le classer c o m m e u n e exception, c o m m e un p h é n o m è n e . Son â m e est le p r o d u i t d ' u n accident de la n a t u r e . C'est u n

monstre.

« Si les r é d a c t e u r s du d é c r e t qui a a s s i g n é l'ile d u Diable pour r é s i d e n c e à l'ex-capitaine ont e n t e n d u faire du s y m b o l i s m e en le m e t t a n t à la place d e s lépreux, ils n e pouvaient m i e u x réussir. » Ces s e n t i m e n t s d'un h a u t fonctionnaire, s u p é r i e u r de M. Deniel, ainsi e x p r i m é s , m o n t r e n t avec quelle facilité on devait, au p é n i t e n c i e r des îles d u Salut, a r r i v e r à r e n d r e p l u s pénible le sort du d é p o r t é . Mais voici qui est m i e u x . La condition primitive d e


80

L'AFFAIRE

DREYFUS

Dreyfus a p a r u trop douce à ce d i r e c t e u r de l'administration p é n i t e n t i a i r e . « Dreyfus, dit-il, d é c o n c e r t e la Miséricorde qui r e s t e m u e t t e d ' é t o n n e m e n t et saisie d ' h o r r e u r en le regardant. « Cependant, de tous les individus enfermés d a n s le b a g n e , il est le m i e u x traité. Alors q u e Clément Duval, m a n i a q u e politique, utopiste

humanitaire,

est mis e x a c t e m e n t s u r le m ê m e pied q u e les pires malfaiteurs et subit le hard

labour

d a n s t o u t e sa

r i g u e u r . Dreyfus n'a d ' a u t r e occupation q u e d e n e t toyer les v e r r e s de son l o r g n o n . « Certes j e n e d e m a n d e pas q u ' o n fusille les traît r e s , parce q u e je nie q u ' o n ait le droit d e tuer, m ê m e les scélérats de cette e s p è c e , m a i s j ' e n r a g e de voir q u ' o n en fait, sinon des r e n t i e r s , d u moins d e s r a t i o n n a i r e s oisifs, plutôt q u e de les e m p l o y e r , par e x e m p l e , à la construction d e q u e l q u e

forte-

r e s s e ou de q u e l q u e o u v r a g e de défense militaire. « La disproportion entre le crime et le châtiment est ici v r a i m e n t trop flagrante. T h é m i s qui

baye

volontiers a u x corneilles en face de sa balance au lieu de r e g a r d e r si les plateaux sont en équilibre,


A

L'ILE D U

DIABLE

81

n e n o u s a p a s d o n n é n o t r e poids. Ceci m é r i t e , j e p e n s e , d'être c o n s i g n é s u r le r e g i s t r e des r é c l a m a tions où, d u r a n t n o t r e voyage a u p a y s du Bagne, n o u s avons dû signaler u n certain n o m b r e d ' a b u s à s u p p r i m e r , d'injustices

à r é p a r e r de réformes ur-

gentes à entreprendre. » N'oublions

pas que

ce l a n g a g e est celui

d'un

d i r e c t e u r de l'administration p é n i t e n t i a i r e , à l'esprit cultivé. Il trouvait la peine trop l é g è r e . Il la désirait a g g r a v é e . . . de tels s e n t i m e n t s à l'illégalité il n ' y a q u ' u n p a s . Combien de fois M. Deniel a-t-il franchi ce pas ?


RIVIÈRE

A

F O R T - D E - F R A N C E

VI L E S P R É C A U T I O N S P R I S E S P A R M. L ' I N S T A L L A T I O N D E SA M A I S O N —

LE

DENIEL TÉLÉPHONE

AVEC L E S G A R D I E N S D E D R E Y F U S U N E ALERTE — TOUT LE

LA CONSIGNE D E S I L E S

MONDE

SURVEILLANCE

Y EST

PRISONNIER

EXCESSIVE

P O U R CEUX QUI E N SONT L'EXAMEN

DES

LETTRES

LE

MELON

— DU

ET

VEXANTE

L'OBJET

PRÉCAUTIONS

PUÉRILES

DOCTEUR

Lorsque M. Deniel, commandant, du pénitencier, fut contraint d'alléger Dreyfus de ses fers, il trouva


L'AFFAIRE DREYFUS

84

q u e sa responsabilité d e v e n a i t e x c e s s i v e m e n t lourdeAussi q u e de p r é c a u t i o n s ! De sa c h a m b r e à c o u c h e r m ê m e , il a fait u n observatoire installé, m a c h i n é p o u r q u ' à toute h e u r e il p u i s s e voir la prison d e Dreyfus et en explorer les a c c è s , à g r a n d renfort de l u n e t t e s . A son chevet, il a mis u n

poste t é l é p h o n i q u e pour c o m m u n i q u e r à

toute m i n u t e avec le surveillant en vigie d a n s le m i r a d o r et avec celui qui est enfermé d a n s le tamb o u r grillé de la prison de Dreyfus. P o u r u n caprice, p o u r u n soupçon, p o u r u n e idée, p o u r u n e fantaisie, p o u r u n rien, à tout propos et s a n s a u c u n propos... d i n g . . d i n g . . . Il faut q u e les surveillants r é p o n d e n t i m m é d i a t e m e n t . Un j o u r , à la suite d'un o r a g e , j e crois, la c o m m u nication téléphonique avait été i n t e r r o m p u e , et pers o n n e encore n e s'en était a p e r ç u q u a n d le c o m mandant sonna. Les surveillants ne r é p o n d i r e n t point à l'appel. Que signifiait cela ? U n e alerte, u n e s u r p r i s e , u n complot, u n e évasion-?... Dreyfus était p a r t i ! ! ! A peine vêtu, M. Deniel se précipita au poste d e s


SURVEILLANT MILITAIRE. —

UN DES GARDIENS DE DREYFUS

6


86

L'AFFAIRE

DREYFUS

c a n o t i e r s . Un canot... vite... Il vola à l'île du Diable, inquiet, m a l a d e , fou, j u s q u ' a u m o m e n t où il put voir de ses y e u x Dreyfus écrivant

tranquillement

d a n s sa prison. Les a l a r m e s de M. Deniel c o n s t i t u e n t l'unique distraction des h a b i t a n t s libres et des prisonniers d e s îles du Salut. J'ai tort de faire cette distinction e n t r e la population libre et la population c o n d a m n é e d e s îles. Car, depuis q u e M. Lebon et M. Deniel ont eu si vive la t e r r e u r d ' u n e évasion de Dreyfus, tout le m o n d e est p r i s o n n i e r a u x îles du Salut. La sortie en est aussi défendue q u e l'accès. Le g o u v e r n e u r (et encore !), le p r o c u r e u r g é n é r a l et le d i r e c t e u r de l'administration pénitentiaire except é s , elles sont fermées à q u i c o n q u e n ' y vient pas afin d'être décapité, de p r e n d r e cachot ou de faire d u service... pour six mois. Une fois en place, m é d e c i n s , surveillants, fonctionnaires, soldats, s œ u r s de c h a r i t é , tout le m o n d e e s t , en effet, bouclé pour six mois, s a n s c o m m u n i cation libre avec le d e h o r s . T o u s les a g e n t s s a n s exception, s u b a l t e r n e s ou officiers, n e p e u v e n t recevoir d i r e c t e m e n t leurs lettres.


A

Quand

L'ÎLE

le p a q u e b o t

DU

DIABLE

postal arrivant

87

d'Europe,

mouille devant les îles du Salut, il y prend u n courrier, m a i s n ' e n laisse p a s . Les lettres d e s t i n é e s à u n fonctionnaire q u e l c o n q u e doivent être r e m i s e s à u n b u r e a u spécial du g o u v e r n e m e n t de Cayenne, qui examine, trie, lit et envoie ou retient, suivant qu'il lui plaît. Quant a u x lettres q u e le m ê m e fonctionn a i r e envoie, et qu'autrefois il r e m e t t a i t s u r r a d e à la poste du p a q u e b o t p a r t a n t pour l'Europe, il doit les à

remettre maintenant

lorsque le p a q u e b o t va

C a y e n n e , où les l e t t r e s e n v o y é e s subissent la

m ê m e petite formalité q u e les l e t t r e s r e ç u e s . Un tel r é g i m e e x a s p è r e b e a u c o u p d ' h o n n ê t e s g e n s dont le crime consiste à être envoyé en service d a n s u n e île à côté de celle où Dreyfus est e n f e r m é . J'ai pu m ' e n r e n d r e compte plus d'une fois p e n d a n t m o n séjour à C a y e n n e . La plainte est la m ê m e chez t o u s , . . . et tout le m o n d e en c o m p r e n d r a la légitimité. La méfiance qui les blesse atteint parfois

des

excès comiques. Tel celui-ci. Le docteur Delrieu, g r a n d j a r d i n i e r d e v a n t l'Eternel, avait r é u s s i de b e a u x melons d a n s


88

L'AFFAIRE

DREYFUS

son j a r d i n e t de l'île Royale. G é n é r e u s e m e n t , il voulut en offrir u n à son collègue du p a q u e b o t qui arrivait s u r r a d e . M. Deniel le lui défendit. « . . . Mais Dreyfus n'est c e p e n d a n t pas d a n s ce melon ! » Cela n e fit q u ' a u g m e n t e r l'obstination d u

commandant.

M. Deniel n e g o û t e , en effet, q u e m é d i o c r e m e n t les plaisanteries qui ont trait a son prisonnier. Témoin cette a u t r e histoire : Au 1

e r

janvier, un

commis de l'administration p é n i t e n t i a i r e , croyant téléphoner à u n collègue d'un é t a b l i s s e m e n t voisin, t e r m i n a sa c o m m u n i c a t i o n p a r ces m o t s : « Dreyfus vous p r é s e n t e ses meilleurs s o u h a i t s de nouvelle année. » C'est le c o m m a n d a n t Deniel, qui, toujours en surveillance, écoutait à l'autre e x t r é m i t é du fil. Le malh e u r e u x commis p a y a son i n n o c e n t e plaisanterie de quinze j o u r s d ' a r r ê t s . Un vaudevilliste, si le sujet n ' é t a i t aussi g r a v e , récolterait des situations en é t u d i a n t ce c o m m a n d a n t t r è s spécial, si s p é c i a l e m e n t choisi p a r M. Lebon pour diriger le pénitencier des îles d u Salut et bien g a r d e r D r e y f u s . . . Mais, j e le r é p è t e , q u a n d on s o n g e a u x pouvoirs


A

L'IL,E DU

DIABLE

89

du p e r s o n n a g e , il est difficile de plaisanter. Ses col è r e s , ses c r a i n t e s , ses défiances, ses h u m e u r s

ne

sont point de l'opérette ! Ce n e sont là, s a n s d o u t e , q u e de m e n u e s histoir e s , q u e de petits faits, m a i s j e les ai contés p o u r m o n t r e r la vie spéciale des îles du Salut, qui r e s semble b e a u c o u p à celle de C a y e n n e . T o u t le m o n d e s'y observe et — qu'on m e passe l'expression triviale e m p l o y é e d a n s le milieu — s'y garde à carreau. M. Vérignon, lui-même, n'osa j a m a i s aller

seul

voir la p r i s o n d u c o n d a m n é . M. Simon est mal à l'aise en p e n s a n t qu'il pourrait ê t r e obligé d'y aller. M. Roberdeau a été très h e u r e u x d e recevoir d e s i n s t r u c t i o n s l'en d i s p e n s a n t d ' u n e m a n i è r e qui r e s semblait fort à u n e défense. Quant aux a g e n t s d'un g r a d e moins élevé, tous ils m é d i t e n t le cas du surveillant chef, M. Paully, dont le d é p a r t subit n ' e s t pas encore compris à Cayenne. Sans r e m o n t e r au r a p p e l n o n m o i n s expliqué d e d e u x g a r d i e n s qui e u r e n t leur m o m e n t de célébrité,


90

L'AFFAIRE

DREYFUS

MM. Lebars et Kerbrat, il y eut d e m y s t é r i e u x déplac e m e n t s . . . Dreyfus est g a r d é , mais ses g a r d i e n s n e le sont pas m o i n s . Les p a u v r e s g e n s ! En voilà d o n t la vie doit ê t r e d e verre, de cristal ! et non seulem e n t la l e u r , mais aussi celle de l e u r s p a r e n t s , de l e u r s amis !


LA

MAIRIE

DE

C A Y E N N E

VII D E S C R I P T I O N D É T A I L L É E DE LA PRISON D E

DREYFUS

L'ENCEINTE EN WAPA LES PORTES ET LES GRILLES — PRÉCAUTIONS AVEC LE MOBILIER DU

CONTRE LES

LE

SUPPLICE

DU

SERRURES

ENTENTE

GARDIENS

PRISONNIER

L'EMPLOI D U TEMPS —

LE J E U DES UNE

LA V I E

DU

DÉPORTÉ

LES HEURES LONGUES

SILENCE

ET

LA

RÉCLUSION

Quelle méfiance ! quelle surveillance ! Et tout cela c o n t r e un h o m m e qui n e veut pas s'enfuir, qui est toujours g a r d é à vue par u n surveillant a r m é , p r ê t


92

L'AFFAIRE

DREYFUS

à le t u e r à la moindre alerte, c o n t r e u n h o m m e qui est enfermé d a n s u n e prison solide, qui est sous grille, qui est p a r q u é d a n s u n e enceinte de pieux épais... Cette e n c e i n t e , cette palissade, dont j ' a i dit l'aspect, est faite en pieux, ou, p o u r c o n t e n t e r les charp e n t i e r s qui m e liront, en m a d r i e r s de w a p a . C'est u n bois très d u r et qui résiste à toutes les i n t e m p é r i e s . L'administration pénitentiaire qui l'exploite dans son d o m a i n e forestier du Maroni, en fait commerce.

Lorsqu'elle

construisit

la

prison de

Dreyfus, elle y épuisa son stock du m o i s ; et les particuliers qui en avaient besoin n e t r o u v è r e n t à acheter q u e des pièces d e r e b u t . La prison, dont on aperçoit du large le toit, petite tache blanche s u r l'immensité, se trouve a u milieu d u côté n o r d de l'enceinte. Elle comporte u n e seule pièce c a r r é e , de q u a t r e à cinq m è t r e s de côté. Dans la façade est, il y a, faisant porte-fenêtre, u n e grille qui ferme à c a d e n a s et qui d o n n e accès à la petite cour palissadée. Dans la partie o u e s t d e la façade nord, il y a u n e porte grillée. Cette p o r t e ,

qui fait

communiquer


A

L'ILE

DU

DIABLE

93

l'extérieur, c'est-à-dire l'étroit espace qui s é p a r e la prison d e la c a s e - c a s e r n e d e s surveillants, avec u n t a m b o u r grillé, lequel est installé d a n s la prison m ê m e . (Songez à l ' a n t i c h a m b r e du d o m p t e u r d a n s la cage des b ê t e s féroces). Une petite p o r t e , é g a l e m e n t grillée, p e r m e t d'aller de ce t a m b o u r i n t é r i e u r d a n s le r e s t a n t de la prison. D u r a n t la n u i t et les l o n g u e s h e u r e s d e j o u r , où Dreyfus est enfermé comme en cellule, le g a r d i e n de q u a r t qui n e le doit pas p e r d r e de v u e , est assis dans

ce t a m b o u r m e u b l é d'une seule chaise, et

veille. Ce n ' e s t pas p r é c i s é m e n t u n e s i n é c u r e r e p o s a n t e q u e la c h a r g e de g a r d i e n du d é p o r t é . . . c o m m e celle d'ailleurs, de tous ces g a r d i e n s du b a g n e . Il s e m b l e rait, à voir le pénible métier qu'ils e x e r c e n t , q u ' e u x aussi ont été c o n d a m n é s . On a p r é v u le c a s , peu probable p o u r t a n t , où u n e e n t e n t e s'établissant e n t r e Dreyfus et l'un de

ses

g a r d i e n s , ce d e r n i e r , p e n d a n t sa veille i n t é r i e u r e , voudrait faire sortir le c o n d a m n é . Il ne le p o u r r a i t seul.

6.


L'AFFAIRE

94

DREYFUS

En effet, lorsqu'il p r e n d son service d a n s la prison, la porte en est fermée s u r lui, d u d e h o r s , p a r u n e s e r r u r e d o n t la clef e s t portée d a n s le m i r a d o r du g a r d i e n vigie. De plus, le surveillant i n t é r i e u r s'enferme luim ê m e , en d e d a n s , p a r u n e s e r r u r e dont il g a r d e la seule clef. Ainsi, pour e n t r e r , il faut la complicité d u d e d a n s et, p o u r sortir, il faut le concours d u d e h o r s . Si l'on ajoute à cela les r o u l e m e n t s i m p r é v u s d e s q u a r t s , combinés p a r M. Deniel, on a u r a u n e idée des difficultés qui s'opposent à u n complot d'évasion e n t r e le d é p o r t é et s e s g a r d i e n s . Il serait n é c e s s a i r e , non pas d'en g a g n e r u n , m a i s tous les six... Et e n c o r e ! Certes, parmi ces m o d e s t e s serviteurs on n e s a u r a i t p r é t e n d r e q u e j a m a i s u n h o m m e achetable n'a pris rang. Il n'y a pas d e collectivités h u m a i n e s dont tous les m e m b r e s soient infaillibles. Dans les t r o u p e a u x les mieux t e n u s , dit la Sagesse des Nations, leuse p e u t se glisser.

la brebis g a -


A L'ILE DU DIABLE

95

Parmi les a p ô t r e s choisis comme les m e i l l e u r s des h o m m e s par J é s u s , il y eut J u d a s . Nul n e pourrait donc affirmer q u e p a r m i les six g a r d i e n s de Dreyfus qui n e sont pas choisis par Dieu j a m a i s u n traître n ' a u r a i t pu se glisser... Mais il est probable qu'il ne s'en est j a m a i s glissé u n . . . D'ailleurs, on le sait, cela e u t été inutile, car

jamais

Dreyfus n'a s o n g é à s'évader. Je r e p a r l e r a i plus loin et plus l o n g u e m e n t de ces histoires d'évasion. Pour le m o m e n t , c o n t i n u o n s n o t r e description de la prison. Faisons-en l'inventaire. Le mobilier du p r i s o n n i e r est r é d u i t à l'indispensable : u n lit ; ce n'est plus le b a n c massif des forçats, où il subit les fers p e n d a n t d e u x mois. C'est la c o u c h e t t e simple m a i s confortable du troupier d a n s la c a s e r n e coloniale : couchette à m o u s t i q u a i r e . Une petite table, u n e chaise, u n petit fourneau de cuisine. Pas de coffres, pas d ' a r m o i r e s , m a i s u n e d e m i douzaine de r a y o n s pour le linge, les livres, les provisions et la vaisselle ; des p a t è r e s p o u r les vêtements. Et c'est tout.


96

L'AFFAIRE

DREYFUS

La vie n e doit pas être p r é c i s é m e n t gaie ni m o u v e m e n t é e , ni variée d a n s u n pareil l o g e m e n t . . . s a n s a u c u n r e g a r d s u r le d e h o r s , s u r le m o n d e où vivent les a u t r e s . Elle n e l'est pas non p l u s . Les g a r d i e n s du b a g n e n ' o n t pas u n e sensibilité excessive. Je sais c e p e n d a n t q u e plus d'un trouve « é p o u v a n t a b l e » cette vie. Comment le savez-vous? me dira-t-on. Pour discrets qu'ils soient, les surveillants d e L'administration pénitentiaire n ' e n sont pas m o i n s d e s h o m m e s . Il y a toujours d e s h e u r e s où ils se laissent aller à p a r l e r s a n s c o n t r a i n t e . Eh b i e n ! à ces h e u r e s de c o n v e r s a t i o n franche, q u e ce soit en l e u r « popote » du pénitencier, ou a u café, d a n s u n p a y s comme Cayenne, il y a toujours a u x conversations de tous les g e n s d e la pénitentiaire,

des

oreilles qui é c o u t e n t . Je n e crois pas qu'il y ail u n e ville au m o n d e , où le sport spécial d'écouter les c o n v e r s a t i o n s d ' a u t r u i soit en h o n n e u r a u t a n t qu'à

Cayenne !

Et c'est ainsi q u e l'on peut savoir des impressions


A

L'ILE

DU

DIABLE

97

d e g a r d i e n s du b a g n e s u r 1' « é p o u v a n t a b l e » vie de Dreyfus. Voici c o m m e n t les h e u r e s du d é p o r t é sont partag é e s e n t r e la petite prison couverte

et la

cour

palissadée, qui est u n e prison u n p e u plus v a s t e , mais s a n s toit: A six h e u r e s d u matin, le g a r d i e n o u v r e la grille de la p o r t e - f e n ê t r e s u r la cour. Dreyfus p e u t aller p r e n d r e l'air et r e g a r d e r le ciel. A dix h e u r e s , il doit r e n t r e r d a n s sa cellule. Il est enfermé j u s q u ' à onze h e u r e s : le t e m p s de déjeuner. De onze à cinq h e u r e s , la porte de la cour est o u v e r t e de n o u v e a u . A cinq h e u r e s , r e n t r é e d a n s la prison, toutes les portes cadenassées, jusqu'au lendemain matin, à .

six h e u r e s . Et la m ê m e j o u r n é e r e c o m m e n c e , toujours semb l a b l e . . . sauf q u a n d doit a r r i v e r le p a q u e b o t postal qui passe p r è s de l'île. Ces jours-là, Dreyfus n e p e u t aller d a n s sa cour. Pourquoi ? Seul, M. Deniel le sait.


98

L'AFFAIRE

DREYFUS

Dans cette vie d e réclusion, à n e voir j a m a i s q u e cette c h a m b r e , u n p e u plus g r a n d e q u ' u n e cellule, à n e m a r c h e r j a m a i s q u e d a n s cette cour m u r é e u n p e u p l u s vaste q u ' u n e c h a m b r e ; à n'avoir j a m a i s d ' a u t r e distraction d a n s le d e h o r s q u e l'attente d e s n u a g e s qui p a s s e n t ; à sentir p e r p é t u e l l e m e n t s u r soi le r e g a r d d'un surveillant a r m é qui n e parle j a m a i s , qui ne r é p o n d j a m a i s . . . cela sous le climat d e s G u y a n e s . . . les plus e x e m p l a i r e s é n e r g i e s se briseraient, les cerveaux les plus équilibrés se troubleraient, les s a n t é s les plus fortes s'affaibliraient.. Cette obligation d u silence est p a r t i c u l i è r e m e n t pénible. C'est un supplice. P o u r y d e m e u r e r insensible il faut q u e le prisonnier, le patient, dirai-je p r e s q u e , soit d ' u n e mentalité très inférieure ou bien d'une

intelleclualité

absolument

s u p é r i e u r e . La

b r u t e n'a p a s besoin d ' é c h a n g e r s e s i m p r e s s i o n s . . . elle n ' e n a p a s . L'idiot ne se soucie p a s d ' e n t e n d r e le son de la voix d ' a u t r u i . Mais l'homme, L'homme o r d i n a i r e , l ' h o m m e n o r m a l , vous, m o i . . .

imaginez

quelle horrible chose ce doit ê t r e de n e plus pouvoir parler à p e r s o n n e , d e ne voir q u ' u n h o m m e q u i n e r é p o n d point, qui n e parle p a s , d'être sourd bien


A

L'ILE

DU

DIABLE

99

q u ' e n t e n d a n t , d'être m u e t bien q u e p a r l a n t . Ce s u p plice du silence m è n e à l'idiotie les g e n s dont la force cérébrale n'est q u e m o y e n n e . P o u r y résister, il faut, j e l'ai dit, u n e volonté tout à fait s u p é r i e u r e . Et c'est le cas de Dreyfus. Ce r é g i m e n e l'a pas a b a t t u , ni m o r a l e m e n t , ni physiquement. Moralement, on m e l'a dit et j e l'ai cru. P h y s i q u e m e n t , j ' e n ai r a p p o r t é la p r e u v e . En ce chapitre j ' a i décrit l'intérieur de la prison de

Dreyfus

d'après

les r e n s e i g n e m e n t s

de per-

s o n n e s qui ont vu cette prison, car l'extérieur, j e l'ai vu moi-même. Est-il n é c e s s a i r e de faire observer q u e cette description n e concorde en rien avec les fantaisistes d e s c r i p t i o n s qui ont été souvent p u bliées par les j o u r n a u x . C'était p r e s q u e

toujours

« d ' a p r è s le récit d'un soldat d'infanterie de m a r i n e qui revenait de l'île du Diable! » Il y eut d e s chefsd ' œ u v r e d'imagination d a n s cet o r d r e . La description des « glaces i n t é r i e u r e s installées p o u r q u e le g a r d i e n ne perdit a u c u n des m o u v e m e n t s d u condamné

» fut, e n t r e a u t r e s choses, u n e

véritable


1OO

L'AFFAIRE

DREYFUS

merveille. Et L'aventure de cet a u t r e bon soldai qui se trouvait d a n s u n e e m b a r c a t i o n allant en corvée de vivres à l'île du Diable; au m o m e n t ou celte embarcation

accostait,

les g a r d i e n s

arrivèrent

frayés...

Dreyfus venait d'avoir u n e

ef-

syncope...

s'il allait t r é p a s s e r . . . du s e c o u r s . . . on n ' e n avait pas ! Heureusement

le bon soldat d'infanterie

de

m a r i n e avait à son côté u n e g o u r d e c o n t e n a n t du r h u m . C'était le salut. Avec les g a r d i e n s , au pas de c o u r s e , il m o n t a j u s q u ' à La p r i s o n . . . et là, il r a n i m a le c o n d a m n é défaillant ! Cela lui avait p e r m i s de revenir d o c u m e n t é ! Et d'aussi

invraisemblables

romans

accueillis

avec b o n h e u r p a r les j o u r n a u x d e province sont e n s u i t e s é r i e u s e m e n t r e p r o d u i t s p a r tout le m o n d e .


LA

G R A N D E

PLACE

DE

C A Y E N N E

VIII

LES MALADIES DE QUAND IL A T T E N D A I T DE UN

HOMMAGE

L'ILE

MÉRITÉ

DREYFUS

LE MÉDECIN SUR LA DU

AUX

MÉDECINS

COLONIAUX

CRAINTES POUR LA VIE DE D R E Y F U S SA N O U V E L L E LA

RÉPONSE

DE

M.

LEBON

PLACE

DIABLE

DANS

PRISON —

QU'ON

L'EMBAUME

Le d é p o r t é fut souvent m a l a d e d a n s la p r e m i è r e p h a s e de sa captivité, r e l a t i v e m e n t d o u c e , les mois de début e x c e p t é s .


102

L'AFFAIRE

DREYFUS

En 1895, il souffrit b e a u c o u p du foie. En 1 8 % , il e u t u n e crise pénible de d y s e n t e r i e , qui le reprit en février 1897, mais plus l é g è r e m e n t . A cette d a t e , il habitait encore la case d e la pointe sud. Un de mes amis le vit alors d a n s ces conditions. Cet ami déjeunait à l'ile Royale, chez le m é d e c i n d u pénitencier. Le médecin, p r é v e n u q u e Dreyfus le d e m a n d a i t , à la tin d u r e p a s se rendit à l'ile d u Diable en canot. Ses convives d e s c e n d i r e n t s u r le rivage de l'ile Royale, en face d u d é b a r c a d è r e d e l'ile du Diable, lequel n ' e s t s é p a r é de l'Ile Royale que par un

bras

de m e r Large e x a c t e m e n t d e

180 m è t r e s . Mon ami vit très d i s t i n c t e m e n t Dreyfus, qui se tenait s u r la plage, a t t e n d a n t le médecin. On lui avait, en France, dépeint le c o n d a m n é vieilli; sale, m i s é r a b l e , s ' a b a n d o n n a n t , la b a r b e inc u l t e . . . bref, le portrait classique d e certains j o u r naux. Il vit, a u c o n t r a i r e , q u e la b a r b e était s o i g n é e , taillée, le c o s t u m e p r o p r e , et ce qui le frappa, ce fut le plastron bleu de la c h e m i s e .


A

L'lLE

DU

103

DIABLE

Retenez ce détail de la c h e m i s e e m p e s é e : il est précieux, car, s u r u n point, il confirme u n

autre

c u r i e u x entretien dont j e ferai le récit plus lard . Quant

à

l'allure d e Dreyfus,

elle était

d'un

h o m m e qui souffre du ventre. 11 allait u n peu c o u r b é , les m a i n s d a n s les p o c h e s du p a n t a l o n . Quand il vit le m é d e c i n , il fit q u e l q u e s pas à sa r e n c o n t r e et se r e t i r a avec lui d a n s sa case. Il est j u s t e d e r e c o n n a î t r e q u e Dreyfus a toujours été soigné avec b e a u c o u p de d é v o u e m e n t p a r les m é d e c i n s de service à l'île Royale. T o u t e s les fois qu'il l'a d é s i r é , il a r e ç u l e u r visite. Les seuls

h o m m e s q u i , au

b a g n e de l'île d u

Diable, aient toujours vu en lui u n h o m m e , ce sont les m é d e c i n s . Cela m e fut dit, et j e le crois. Je c o m p t e , en effet, b e a u c o u p de c a m a r a d e s et d'amis d a n s ce corps si m é r i t a n t et si vaillant d e s m é d e c i n s coloniaux, d o n t le rôle, j u s q u ' à p r é s e n t , a été si p e u et si mal compris par nos g o u v e r n a n t s . Un d e s d e r n i e r s m é d e c i n s d e Dreyfus, le D

r

Del-

r i e u , qui a p r é c é d é à l'île Royale le médecin actuel est un de m e s c o m p a g n o n s d ' é t u d e s .


104

L'AFFAIRE

DREYFUS

Lorsque j ' a r r i v a i à C a y e n n e , il était en service a u pénitencier d u

Maroni,

à q u e l q u e s h e u r e s de v a p e u r

de Cayenne. Je m e proposai d'aller le v o i r . . . et n a t u r e l l e m e n t j ' e u s s e c a u s é avec lui de son « client de l'ile d u Diable ». Mais ce n e fut p a s nécessaire, et d'ailleurs j e n'ai p a s e u le t e m p s d e faire ce voyage q u e j ' a u r a i s accompli en d'excellentes conditions. En effet, sitôt q u e fut c o n n u m o n désir d'aller a u Maroni (et il fallait qu'il le fut, c a r à Cayenne on n e frète p a s u n v a p e u r aussi facilement qu'un

fiacre

s u r le boulevard)

l'administration

le d i r e c t e u r d e

pénitentiaire m'offrit d e m e con-

duire l u i - m ê m e . C'était u n e très délicate façon d e veiller et s u r Delrieu, et s u r d e u x surveillants « s u s p e c t s ». Je suis très h e u r e u x de n'avoir p u c a u s e r à C a y e n n e avec

aucun

de

mes

anciens

camarades

ait é t é d e service a u p r è s de Dreyfus. ce

qu'ils

a u r a i e n t pu m e

qui

Car tout

dire, j e l'ai su p a r

d ' a u t r e s voies. Et si j e les avais v u s , c'est p e u t - ê t r e eux q u e l'on a u r a i t r e n d u r e s p o n s a b l e s d e s nouvelles q u e j e tenais d'ailleurs. L o r s q u e Dreyfus, m a l a d e , souffrant e n c o r e de sa


A

L'lLE

DU

DIABLE

105

d y s e n t e r i e , fut transféré d a n s la « prison d u h a u t » les m é d e c i n s d é g a g è r e n t leur responsabilité. Ils d i r e n t q u ' é t a n t d o n n é e s son a n c i e n n e maladie d e foie, son a n é m i e et son affection d u m o m e n t , p o u r p e u q u e sa force m o r a l e d i m i n u â t d a n s ces nouvelles conditions de vie, Dreyfus avait b e a u c o u p de c h a n c e s de m o u r i r . Alors, c â b l o g r a m m e s e n t r e C a y e n n e et Paris : « Les m é d e c i n s n e r é p o n d e n t plus de la vie de Dreyfus.

Que faut-il faire ? » — « L ' e m b a u m e r s'il

m e u r t et n o u s e x p é d i e r son c a d a v r e . » Et le p a q u e b o t suivant a p p o r t a u n matériel volum i n e u x : liquides, sels, i n s t r u m e n t s , bocaux ; en u n m o t , de quoi faire à l'île du Diable u n travail aussi s o i g n é q u e d a n s la meilleure officine funéraire de Paris. Cet envoi fut c o n n u à C a y e n n e ; le j o u r n a l local, le Combat l ' a n n o n ç a . . . et u n employé de l'administration pénitentiaire q u e l'on s o u p ç o n n a d'indiscrétion, quoiqu'il fût bien innocent, le p a u v r e ! fut sévèrement puni. Dans ses i n s t r u c t i o n s relatives à l ' e m b a u m e m e n t é v e n t u e l , M. Lebon disait en s u b s t a n c e :


106

L'AFFAIRE

DREYFUS

« Si Dreyfus m o u r a i t et q u e vous fussiez obligé de l ' i m m e r g e r , c o m m e les a u t r e s forçats, d e le donn e r a u x r e q u i n s , m a l g r é tous les p r o c è s - v e r b a u x les plus a u t h e n t i q u e s , il se trouverait toujours d e s i n c r é d u l e s qui n ' a d m e t t r a i e n t point sa m o r t et qui n o u s a c c u s e r a i e n t d e l'avoir laissé fuir. « S'il m e u r t , e m b a u m e z - l e et envoyez tout d e suite son cadavre e n France pour qu'on l'y voie ». Les c o n d a m n é s n e sont p a s e n t e r r é s ; ils sont imm e r g é s . Le capitaine de frégate Bouyer a ainsi d é crit le funèbre cérémonial de cette immersion : « Quand on e u t construit tous les b â t i m e n t s du pénitencier d e s îles du Salut, il n e r e s t a plus d e place p o u r le cimetière. « Il n'eut m ô m e pas été possible d'en c o n s t r u i r e u n , vu la mince é p a i s s e u r d e t e r r e qui recouvre la c h a r p e n t e o s s e u s e d e l'ile, et l'étendue qu'il fallait d o n n e r à ce c h a m p d e r e p o s . En effet, o u t r e la mortalité spéciale aux îles où se trouve r a s s e m b l é un p e r s o n n e l d e p r è s d e 2.000 p e r s o n n e s , le chiffre d e s d é c è s s ' a u g m e n t e d e ceux d e s m a l a d e s d e Kourou, qui sont t r a n s p o r t é s à l'hôpital d e l'île Royale, et Kour o u est u n d e s points les plus malsains de la G u y a n e .


A

L'ÎLE

DU

DIABLE

107

« C'est donc la m e r qui est le cimetière d e s d é t e n u s a u x îles du Salut, c o m m e au c h â t e a u d'If. « Quand un t r a n s p o r t é est m o r t , il est e n f e r m é d a n s u n linceul en toile à voile, alourdi p a r q u e l q u e s p i e r r e s . Un cercueil, le m ê m e p o u r t o u s , reçoit le corps. Une clochette s o n n e q u e l q u e s glas ; à ce sig n a l , u n e e m b a r c a t i o n part du môle et se r e n d à la pointe o u e s t de l'île où l'on d e s c e n d le cercueil p a r u n sentier qui s e r p e n t e au flanc de la m o n t a g n e . « Le canot e m b a r q u e son funèbre c h a r g e m e n t et p r e n d le l a r g e . Arrivé à u n e c e r t a i n e d i s t a n c e , il s ' a r r ê t e . Le cercueil s'ouvre et laisse glisser à la mer son c o n t e n u q u ' a t t e n d e n t les r e q u i n s , puis canot et bière vide r e p r e n n e n t le c h e m i n de l'île. »


UNE

R U E DE C A Y I N N E

IX L E RESSORT D E D R E Y F U S — IL SE PORTE

BIEN

SES OCCUPATIONS IL

NE

RÉPOND SES

PAS

UNE FOURNITURE

LA M O Y E N N E

CE Q U E V E U T D I R E

AU

GOUVERNEUR CELLE POUR

RAISONNÉE

LES TRAVAUX

RÉGIME

OCTOBRE

DOCTEUR

DE VIE AUTREFOIS DANS DES ILES DU

DANEL

SON

SON T O U R D E DU

PORTER BIEN

SON E N T R E V U E A V E C M.

COMMANDES —

IL A ENGRAISSÉ

IL A VOULU SE BIEN

LES

TAILLE ORGEAS

BAGNES

SALUT

Mais Le d é p o r t é ne tenait pas à r e v e n i r en France de cette

manière. 7


110

L'AFFAIRE

DREYFUS

Dès qu'il se vit l'objet de tant de « précautions », il comprit q u ' e n E u r o p e on s'occupait de lui. Depuis q u e l q u e s m o i s , u n e c o r r e s p o n d a n c e s e c r è t e qui lui d o n n a i t des nouvelles d u d e h o r s , avait c e s s é . Il en était i n q u i e t . Son transfert d a n s la nouvelle prison le r a s s u r a . Si l'on était r é d u i t à le ferrer, à le m u r e r , à le g a r d e r c o m m e un captif p r é c i e u x , d a n g e r e u x , c'est q u ' e n F r a n c e , i n c o n t e s t a b l e m e n t , il se passait quelq u e chose d ' h e u r e u x p o u r lui... Et il n e voulut pas mourir. Il fallait qu'il vécût et qu'il r e p r i t de la santé p o u r a t t e n d r e les é v é n e m e n t s . Il n e m o u r u t point. 11 vécut. Il r e p r i t de la s a n t é . Aujourd'hui, il se p o r t e bien (1). (1) Je ferai observer que cette affirmation a été corroborée à plusieurs reprises depuis mon retour par des dépêches officielles publiées pendant que je corrigeais les é p r e u v e s de ce livre; notamment le 16 novembre. En m ê m e temps que l'Agence H a v a s communiquait la nouvelle que la Cour do cassation avait prié le Ministre des Colonies d'informer « par les voies rapides » le condamné do l'acceptation do la demande en revision de son procès, cette même a g e n c e annonçait que le Ministre des colonies avait reçu de Cayenne un t é l é g r a m m e disant bonne la santé du déporté.


A

L'ILE

DU

111

DIABLE

E n t e n d o n s - n o u s s u r ce mot bien. Ne l ' e x a g é r o n s point, c'est aussi bien q u ' u n e u r o p é e n p r i s o n n i e r à C a y e n n e p e u t se p o r t e r . J'ai vu, c e p e n d a n t , au pénitencier, des forçats qui ont quinze a n s de b a g n e pénible et d o n t la s a n t é est merveilleuse a u t a n t q u e la v i g u e u r . On dira q u e ceux-là n e sont point t o u r m e n t é s p a r les a n g o i s s e s m o r a l e s qu'il est logique du s u p p o s e r à Dreyfus... Mais ces a n g o i s s e s vraies

(le d é p o r t é les avoua

plus d ' u n e fois d a n s les c a u c h e m a r s de ses n u i t s de maladie) ont m o i n s de force p o u r le d é p r i m e r q u e son invincible espoir n ' e n a p o u r le s o u t e n i r . Quand il a n e t t o y é sa c h a m b r e , fait sa petite cuis i n e , b r o s s é , r a n g é ses effets, accompli sa p r o m e n a d e en rond d a n s sa palissade, h a b i t u é à son g e ô lier, d e v e n u indifférent à la p r é s e n c e continuelle de ce surveillant a r m é , le considérant en q u e l q u e sorte c o m m e u n m e u b l e m o u v a n t de sa prison (le mot vient d'un g a r d i e n : ces h o m m e s qui vivent silencieux, repliés s u r e u x - m ê m e s , lorsqu'ils p a r l e n t , ont quelquefois d e s trouvailles dont s e r a i e n t

heureux

les professionnels) ; q u a n d il s'assied à sa table et


112

L'AFFAIRE

y reprend

DREYFUS

s e s éternels calculs compliqués d'étran-

g e s a r c h i t e c t u r e s (1) (car c'est là son occupation à ce reclus qui dispose à peine de q u e l q u e s m è t r e s d'espace p o u r toute sa vie : il d e s s i n e , il calcule d e s plans «le palais i m m e n s e s , d e c o n s t r u c t i o n s v a s t e s ) ; q u a n d , fumant sa pipe, il s'absorbe en ce travail, a u x répits où, d a n s les ateliers, on e n t e n d des « ça va bien » c a r a c t é r i s t i q u e s , Dreyfus dit, lui : « Ça ne va pas t a r d e r ! » C'est la seule p h r a s e où, d e p u i s l o n g t e m p s , les surveillants aient e n t e n d u le son de sa voix. Car lui a u s s i ne r é p o n d plus...

Demandez plutôt à M. Danel. Quand ce g o u v e r n e u r partit d e r n i è r e m e n t p o u r la

(1) Ce détail des dessins d'architecture à quoi s'occupe beaucoup le prisonnier a vivement inquiété quelques-uns de s e s a m i s . L'un d'eux qui a étudié l'aliénation mentale et fait d e s enquêtes s é r i e u s e s dans presque tous nos asiles a remarqué que souvent les fous s'appliquent aux dessins d'architecture. Il semblait redouter que ce détail dont je n'ai pas lieu de suspecter la véracité, ne fut d'un sinistre augure pour le jour où le déporté aurait besoin de toute sa raison pour se défendre ..


A

France,

L'ÎLE

Du

113

DIABLE

il s ' a r r ê t a à l'île d u Diable. Il voulait ê t r e

s u r qu'il y laissait Dreyfus. Pour e m p o r t e r u n e pareille c e r t i t u d e , il n ' y avait q u ' u n m o y e n : voir soi-même. M. Danel alla donc voir Dreyfus. 11 se fit ouvrir les d e u x s e r r u r e s d e la p r e m i è r e p o r t e , il entra d a n s le t a m b o u r d u surveillant et, là, s é p a r é d u d é p o r t é p a r la grille i n t é r i e u r e : « Dreyfus, dit-il, j e suis M. Danel, g o u v e r n e u r d e la Guyane. J'ai tenu à vous voir avant d e rentrer en France. Avez-vous q u e l q u e plainte à m ' a d r e s s e r ? » Le p r i s o n n i e r toisa le g o u v e r n e u r et n e répondit pas. Cette attitude n'étonnera a u c u n de ceux qui ont c o n n u l ' h o m m e , qui l'ont vu d a n s cette inoubliable s c è n e de la d é g r a d a t i o n . La p e r s o n n e qui m e disait les détails d e celle e n t r e v u e ajoutait : « Dreyfus avait l'air r a g e u r . » Et cela encore e s t typique. Dreyfus se s e n t d a n s la l u t t e . Et c'est parce qu'il se s e n t d a n s la lutte qu'il veut être et qu'il est en b o n n e s a n t é . Mais la p r e u v e d e cette affirmation, qui contredit 7.


114

L'AFFAIRE

DREYFUS

ce qu'on a publié j u s q u ' à p r é s e n t ? Cette p r e u v e , aussi n e t t e q u e d a n s le t é m o i g n a g e d e s g e n s qui ont vu Dreyfus et q u e j ' a i v u s , on la trouvera d a n s le rég i m e alimentaire d u d é p o r t é , d a n s s e s c o m m a n d e s . Autrefois, il pouvait

recevoir

s e s r e p a s d e la

cantine de l'île Royale. Maintenant, il doit faire luimême sa cuisine. Aussi en fait-il le moins possible et consomme-t-il b e a u c o u p d e c o n s e r v e s . L'administration pénitentiaire n e lui fournit directement q u e le pain et le lait, d u lait de c h è v r e . Elle achète le r e s t e a u x frais d e Dreyfus et suivant s e s c o m m a n d e s . Il d é s i g n e ce qu'il d é s i r e , m a i s il n e connaît pas le fournisseur. Jadis, les c o m m a n d e s du c o n d a m n é étaient r é p a r ties e n t r e plusieurs n é g o c i a n t s d e Cayenne et dissimulées dans c e l l e s d e l ' a d m i n i s t r a t i o n ; a u j o u r d ' h u i elles s o n l p r e s q u e e x c l u s i v e m e n t d o n n é e s à la m a i son d e MM. Bally p è r e et fils, qui s e r o n t certainem e n t aussi curieux q u e l'administration d e savoir où j ' a i pu me d o c u m e n t e r . Ces c o m m a n d e s sont p a y é e s s u r les fonds e n v o y é s à Dreyfus p a r sa famille et d é p o s é s d a n s le b u r e a u spécial du service pénitentiaire.


A

L'ÎLE

DIABLE

DU

115

Los d é p e n s e s du d é p o r t é sont peu i m p o r t a n t e s . Il a des économies. Sa m a s s e s'élève à 7.000 francs. Il procède ainsi pour ses a c h a t s : Avant la fin d u mois, il établit u n e liste des objets et vivres qu'il désire pour le mois s u i v a n t . Cette liste est remise par le surveillant chef au c o m m a n d a n t du pénitencier, M. Deniel, qui la vise, a n n o t a n t ou r e t r a n c h a n t , puis l'envoie à Cayenne, à M. Simon, direct e u r de l'administration

pénitentiaire,

lequel

la

p a s s e à u n commis, dont la s i g n a t u r e q u e j ' a i e u e sous les y e u x , e s t peu lisible. Ce c o m m i s recopie la liste s u r papier écolier r a y é s a n s en-tête i m p r i m é . C'est intitulé de la sorte : Liste des fournitures

à livrer par la maison

au compte de l'administration pénitentiaire mois

de...

Voici celle p o u r octobre : 1 litre d'alcool à b r û l e r ; 2 flacons d ' e a u de fleur d ' o r a n g e r ; 3 pots de b e u r r e conservé ;

Bally pour le


116

L'AFFAIRE

DREYFUS

1 kilogramme de chocolat ; 2 boîtes d e fromage c a m e m b e r t ; 6 bouteilles de soda w a t e r ; 2 bouteilles d ' h u n y a d i - j a n o s ; G p a i r e s de c h a u s s e t t e s fines de couleur (longueur du pied : 27 centimètres) ; 1 kil. 500 de tabac Stohl ; 1 pipe en b o i s ; 50 cigares ; 2 paquets de boites d'allumettes ; 2 mains de papier blanc ; 2 p a q u e t s de b o u g i e ; 1 flacon kola g r a n u l é OU tablettes de c h o c o l a t a la kola ;

5 kilogrammes de savon ; 2 pantalons en toile b l a n c h e (de préférence en coutil blanc), à 10 francs ( g r a n d e l o n g u e u r , 1m,08; l a r g e u r de c e i n t u r e , 0m,80) ; 6 m o u c h o i r s de toile b l a n c h e . Veut-on q u e l q u e s détails d e p l u s , t r è s p r é c i s ? Le m o n t a n t de cette fourniture s'élevait à 139 fr. 25. Les flacons d'eau d e fleur d ' o r a n g e r é t a i e n t cotés 1 fr. 20. On ne put d o n n e r du c a m e m b e r t , mais d u


PORTRAIT COPIE

D'UN

ACTUEL

CROQUIS

DE DE

DREYFUS,

OU

SURVEILLANT

PLUS

EXACTEMENT

REPRÉSENTANT

DREYFUS


118

L'AFFAIRE

DREYFUS

m e n o u b a , à 2 fr. 50. Les bouteilles d e soda w a t e r coulaient 60 c e n t i m e s ;

celles d ' h u n y a d i

janos,

1 fr. 5 0 ; la pipe en bois, 2 fr. 50 ; les c i n q u a n t e cig a r e s , 15 francs, e t c . Les c o m m a n d e s d e s mois p r é c é d e n t s r e s s e m b l a i e n t b e a u c o u p à celle-là ; elles comportaient en plus d e s parfums, t r è s souvent d e l'eau d e Cologne,

puis

d e s c o n s e r v e s de viandes et l é g u m e s , b o n n e s marq u e s , et d e s p â t e s . Les vins n ' y

figuraient

plus d e -

puis q u a t r e mois. C'était r é g u l i è r e m e n t u n e caisse d e douze bouteilles d e m é d o c . E g a l e m e n t plus d e lait stérilisé : il a été r e m p l a c é p a r le lait d e chèvre de l'administration. En août, la c o m m a n d e comprenait u n e m o n t r e , e t , en m a r s , d e s g r a i n e s d e r a d i s T o u s ces r e n s e i g n e m e n t s et les détails s u r t o u t d e la d e r n i è r e c o m m a n d e sont à r e t e n i r . Ils m o n t r e n t combien le d é p o r t é choisit j u d i c i e u s e m e n t ce dont il a besoin, combien il se s o i g n e , se calme et se tonifie... Mais u n e indication e n t r e tout e s , est c a r a c t é r i s t i q u e : la c e i n t u r e d e s p a n t a l o n s qu'il porte a c t u e l l e m e n t . Quatre-vingts centimètres do tour d e taille, c'est plus qu'il n'en avait lorsque n o u s le vîmes p o u r la


A

L'ÎLE

DU

DIABLE

119

dernière fois, d a n s la cour de l'Ecole militaire.il n'a pas m a i g r i , il a e n g r a i s s é . Il se porte b i e n . J'ai déjà fait plus h a u t q u e l q u e s r é s e r v e s r a i s o n nables s u r le s e n s réel qu'il faut a t t a c h e r à ce m o t bien. Je crois utile é g a l e m e n t de citer q u e l q u e s p a s s a g e s c a r a c t é r i s t i q u e s des travaux d u d o c t e u r O r g e a s , un m é d e c i n t r è s d i s t i n g u é d u corps de s a n t é de la m a r i n e qui a p a s s é d e u x a n n é e s à la G u y a n e . « L'européen, dit-il, trouve en face de lui d e u x enn e m i s d o n t l'action est c o n s t a n t e : l'infection palud é e n n e et la h a u t e t e m p é r a t u r e c o n t i n u e . La vie de l ' e u r o p é e n à la G u y a n e est la lutte p e r m a n e n t e de son o r g a n i s m e

c o n t r e l'action de ces

deux éléments. La c h a l e u r agit bien plus p a r sa continuité q u e p a r son intensité ; l ' e u r o p é e n p e u t s u p p o r t e r passag è r e m e n t des t e m p é r a t u r e s t r è s élevées ; c'est la continuité qui est fatale à son o r g a n i s m e . La chaleur c o n t i n u e produit chez lui le ralentissem e n t de l'activité nutritive des tissus et en m ê m e t e m p s des modifications d a n s la composition du s a n g d'où r é s u l t e la diminution l e n t e , m a i s g r a d u e l l e , d e


L'AFFAIRE

120

DREYFUS

la vigueur physique et intellectuelle, de l'aptitude au

travail

musculaire et cérébral.

Cet état de déchéance physiologique progressive que produit la haute température continue sur l'organisme

de l'Européen a pour effet d'amoindrir de

plus en plus sa r é s i s t a n c e vitale... La chaleur parait au premier abord un o b s t a c l e m o i n s redoutable que le paludisme; mais si l'on considère qu'elle

produit la déchéance vitale et la dimi-

nution d e résistance d e l'organisme à presque toutes les m a l a d i e s , que son action est permanente, fatale, et surtout que ses effets s'accumulent avec le t e m p s ,

son apparence apparaît considérablement

grandie. L'homme ne peut rien contre la chaleur. Il ne lui appartient pas de changer les conditions thermiques d'une contrée. » Passant dans un autre ouvrage aux conditions dans lesquelles se trouvent les transportés, racontant l'arrivée des premiers condamnés aux îles d u Salut, étudiant les statistiques, il arrive à des conclusions vraiment terrifiantes sur la moyenne de vie qui, d'après les données expérimentales, d'après des


A

chiffres

L'ILE

DU

121

DIABLE

officiels, indiscutables serait r é s e r v é e aux

t r a n s p o r t é s q u ' o n enferme d a n s les prisons d e s iles du Salut. C'est la t r a n s p o r t a t i o n politique q u i fut c a u s e d u « cadeau

» de c o n d a m n é s q u e l'empire fit à la

Guyane. « La nouvelle d u coup d'Etal du 2 d é c e m b r e 1851, dit le Dr O r g e a s , fut a p p o r t é e à la G u y a n e p a r le brick le Yolof, parti du Havre le 12 d é c e m b r e et arrivé à Cayenne le 18 j a n v i e r 1852. P e u de j o u r s a p r è s a r r i v è r e n t les d é p ê c h e s ministérielles d a t é e s d e s 17, 27 et 21) d é c e m b r e , relatives aux m e s u r e s à p r e n d r e en v u e de l'arrivée d a n s la colonie d e s individus qui d e v a i e n t y être t r a n s p o r t é s en exécution d u d é c r e t d u 8 d é c e m b r e . Le g o u v e r n e u r n o m m a d e u x c o m m i s s i o n s : l'une p o u r d o n n e r son avis s u r le choix d e s lieux où pourr a i e n t ê t r e placés les é t a b l i s s e m e n t s p é n i t e n t i a i r e s à créer d a n s la colonie ; l'autre fut c h a r g é e d e l'étude d e s travaux à e x é c u t e r . Les iles du Salut, trois îlots d'origine volcanique, avaient déjà é t é choisies c o m m e dépôt central d e s t r a n s p o r t é s ; on s'occupa activement d'y établir d e s 8


122

L'AFFAIRE

DREYFUS

b a r a q u e s v e n u e s de B o r d e a u x

par u n navire

de

commerce. ...A la fin de l'année 1856, 21 t r a n s p o r t s de l'État venus de F r a n c e , avaient d é b a r q u é aux iles du Salut 0.915 t r a n s p o r t é s , dont environ 300 « politiques », parmi lesquels 2.500 avaient s u c c o m b é à la date d u 31 d é c e m b r e 1856. La transportation à la G u y a n e fut s u r le point d'être s u p p r i m é e en 1857. On se d e m a n d a i t en h a u t lieu si un g o u v e r n e m e n t avait le droit d'envoyer à u n e m o r t p r e s q u e certaine des h o m m e s c o n d a m n e s par les j u r é s à cinq a n s de travaux forcés, en les expédiant d a n s d e s pénitentiers où la mortalité

annuelle

était de 31,1 % , c o m m e

à la Montagne d'Argent en 1853, d e 21,5 et de 21,3 %, comme à Saint-Georges de l'Oyapock et à la Montagne d ' A r g e n t en 1854; de 35 %, c o m m e aux iles d u Salut en 1855; de 27,9 % et de 62,3 % (je dis soixante-deux) c o m m e à la Comté et à la Montagne d'Argent en 1856. Ce qui d o n n e c o m m e d u r é e de la vie p r o b a b l e , a u x îles d u Salut, en 1855, un a n , sept mois et six j o u r s . . . »


A

L'ILE

DU

DIABLE

123

Quels litres à effet, cette p h r a s e e m p r u n t é e aux travaux d'un s a v a n t , eut d o n n é s aux articles des polémistes e n g a g é s s u r cette affaire !


LE C A N A L

DE

CAYENNE


LA

PLAGE

DE

L'ÉGLISE

A

FORT-DE-FRANCE

X LES

LECTURES

LES

ET

CORRESPONDANCES

LES

CHEZ LE

BANQUIER

SOUVENIRS

DE CET

LES LETTRES

DES

HONNÊTE

LA

DREYFUS

INGÉNIEUSES

LES R DES ÉTIQUETTES SUR

DREYFUS

FINANCIER

DANS L E S MANCHETTES DE IDÉES

DE

FORÇATS

VIE

INDICATIONS DES

CURIEUSES

BAGNES

J'ai dit déjà ses laborieux calculs et ses d e s s i n s , qui exigent, c h a q u e mois, d e u x m a i n s de papier écolier. Il lit aussi. P e n d a n t les p r e m i è r e s a n n é e s ,


126

L'AFFFAIRE D R E Y F U S

on lui p e r m e t t a i t de recevoir d e s publications littér a i r e s et scientifiques, très é p l u c h é e s , cela va s a n s dire. On a r r ê t a u n e fois u n e r e v u e parce qu'elle c o n t e n a i t u n article signé Valabrègue, u n

article

indifférent à la cause... m a i s l'administration craig n a i t q u e la t y p o g r a p h i e en contînt des choses c o m p r é h e n s i b l e s pour le c o n d a m n é s e u l ! (1) Elle est s o u p ç o n n e u s e s u r ce c h a p i t r e de l ' a r r a n g e m e n t c o n v e n t i o n n e l des m o t s ,

l'administration.

C'est pour cela q u e les l e t t r e s ou parties de lettre de M

me

Lucie Dreyfus q u e le pavillon de Flore per-

m e t d e c o m m u n i q u e r au d é p o r t é sont copiées p a r un spécialiste qui a p o u r mission d'intervertir l'ordre d e s m o t s , d'en r e m p l a c e r m ê m e q u e l q u e s - u n s p a r des synonymes,

tout en r e s p e c t a n t le s e n s des

p h r a s e s . 11 modifie aussi l'ordre d e s p h r a s e s . On r e d o u t e la grille. L'administration p r e n d ses précautions. Mais elle ne s a u r a i t tout prévoir. Ainsi, p e n d a n t l o n g t e m p s , Dreyfus a r e ç u des n o t e s qu'elle n e (1) Mme Dreyfus avait un jour oublié un coupe-papier dans un numéro de Revue... Ce fut une affaire d'État ! On supprima les envois de R e v u e s .


A

L'ILE

DU

DIABLE

127

voyait ni ne contrôlait (1). Je l'ai a p p r i s chez u n h o m m e bien r e n s e i g n é s u r les c h o s e s des b a g n e s de la G u y a n e , car il y passa de l o n g u e s a n n é e s . . . et pas en

surveillant. C'est un libéré qui exerce à

C a y e n n e la profession non p a t e n t é e de r e c e l e u r et de b a n q u i e r d e s forçats. Ce titre exige u n e explication. Les f o r ç a t s . . . p a r d o n ! les t r a n s p o r t é s en c o u r s de p e i n e , q u a n d ils sont d a n s la b o n n e c a t é g o r i e , d a n s celle qui vit p o u r ainsi dire libre, allant et v e n a n t p a r les r u e s de Cayenne à d ' h y p o t h é t i q u e s corvées, sous la g a r d e d ' i m a g i n a i r e s

surveillants,

p e u v e n t recevoir ou se p r o c u r e r de l'argent. Petites et m o y e n n e s s o m m e s , il faut les m e t t r e à l'abri

(1) IL m'est r e v e n u depuis la publication de ce rensei gnement curieux dans te Matin que M. Mathieu Dreyfus avait affirmé n'avoir j a m a i s eu c o n n a i s s a n c e de cette correspondance si curieuse, et n'avoir jamais su quo des communications secrètes fussent possibles avec son m a l heureux frère. Moi, dans cette affaire, je ne suis que le reporter qui note les r e n s e i g n e m e n t s curieux. Mais un libéré, objectera-t-on, n'est pas très digne de foi! Possible. Aussi, j'aurais certainement hésité à publier le « truc des manchettes » s'il ne m'avait pas été affirmé non s e u l e m e n t par le « banquier des forçats, mais aussi par une personnalité digne do foi et capable d'être bien renseignée.


128

L'AFFAIRE

DREYFUS

j u s q u ' à ce qu'elles constituent un m a g o t

suffisant

au r i s q u e de l'évasion. Avec de l'argent, il n ' e s t j a m a i s difficile de trouver ou de faire venir s u r r a d e de Cayenne u n n a v i r e qui e m b a r q u e r a n ' i m p o r t e quels évadés de n ' i m p o r t e quelles catégories du b a g n e . Certains capitaines — des é t r a n g e r s , s ' e n t e n d — p r a t i q u e n t , p o u r ainsi dire, o u v e r t e m e n t ce g e n r e de c o m m e r c e . Témoin cette note publiée d a n s le n u m é r o du Combat qui porte la date du 5 mai 1898 : « C'est bien la goëlette L œ n a , capitaine Vanderpool, qui a facilité l'évasion de huit t r a n s p o r t é s dont faisait partie le secrétaire du médecin en chef. « ...Nous e s p é r o n s bien q u e ,

si le

Vanderpool

r e m e t les pieds à Cayenne, il sera procédé immédiat e m e n t à son a r r e s t a t i o n et à la saisie de son b a t e a u . Il a fallu q u e ce c o n t r e b a n d i e r é m é r i t e , qui a si souvent crevé l'œil mi-clos de la d o u a n e , eût des comp è r e s d a n s le m o n d e du port, car, étant r e v e n u sur n o t r e r a d e d a n s le but de r e c o m m e n c e r ses exploits, on l'a vu r e p a r t i r bord s u r bord s a n s m ê m e avoir jeté l'ancre. » C'est avec les capitaines du g e n r e de ce Vander-


A

LES

COMMISSIONNAIRES

L'ILE

DU

DU

PORT,

A

129

DIABLE

C A Y E N N E ,

SONT

DES

FORÇATS

8.


130

L'AFFAIRE

DREYFUS

pool q u e les « b a n q u i e r s d e forçats » m e t t e n t l e u r s clients d u b a g n e en r a p p o r t . Les amis d e Cayenne, de qui j e tiens les détails de m o n r e p o r t a g e et s u r la p e r s o n n a l i t é d e s q u e l s on c o m p r e n d r a s a n s peine q u e j e m e taise, m'avaient indiqué u n d e ces h o n n ê t e s i n d u s t r i e l s , c o m p è r e et providence de tous les forçats p o s s é d a n t q u e l q u e argent. Son n o m , sa b o u t i q u e , on c o m p r e n d r a aussi q u e j e n e les d é s i g n e point. Je n e veux p a s d o n n e r à la pénitentiaire les indications que le c o m m i s s a i r e central de C a y e n n e , ce bon M. Bonnefoy, c h e r c h e toujours

s a n s j a m a i s les trouver.

La police do

Cayenne ! Mais, au fait, je devrais bénir sa naïveté, car, si elle n'avait pas été si facile à dépister, mon r e p o r tage se fût s i n g u l i è r e m e n t compliqué. P o u r n e parler q u e d e n o t r e b a n q u i e r d e s forçats, m e c r o y a n t suivi, j a m a i s il ne m ' e û t rien dit. Dès l'abord, il se m o n t r a m ê m e d u r d'oreille... Il croyait q u e j'en étais! La scène fut e x q u i s e . Je m e revois d a n s cette épicerie b o r g n e d'un f a u b o u r g do Cayenne

où je coudoyais

u n e clientèle

étrange


A

L'ILE

DU

DIABLE

131

a u t a n t q u ' i n q u i é t a n t e . . . et c o s m o p o l i t e . Il y avait là des Chinois à la face r u s é e , a u sourire i m p é n é t r a b l e . Des A n n a m i t e s plus francs, aux rides r é s i g n é e s . Des A r a b e s , tristes ceux-là, car b e a u c o u p de ceux q u e n o s t r i b u n a u x ont e n v o y é là-bas n e c o m p r e n n e n t e n c o r e p a s le p o u r q u o i de leur lointain exil. Des n è g r e s . Je suis u n loyal ami d e s n è g r e s , on m ' a suffisamment

plaisanté à ce propos p o u r q u e j ' a c c e p t e

ce litre s a n s m o d e s t i e , mais vrai... le n è g r e criminel, le n è g r e libéré q u e j ' a i vu là m ' a r a p p e l é les t y p e s d é m o n i a q u e s d o n t on effrayait j a d i s n o s imag i n a t i o n s enfantines... Quant a u x b l a n c s . . . ils é t a i e n t plus effroyables e n c o r e ! Quelles b ê t e s de proie, quels a n i m a u x de c a r n a g e , quelles m a c h i n e s de lutte b a s s e , ils a p p a r a i s s a i e n t avec l e u r s visages s t i g m a tisés, les rides et les plis c a r a c t é r i s t i q u e s et indélébiles i m p r i m é s s u r l e u r figure par le b a g n e . Je n e sais rien de plus horrible q u e celte p h y s i o n o m i e d u b a g n a r d blanc... l ' a u t r e , le j a u n e , le noir, bien q u e n o u s soyons tous frères, et q u ' a u c u n e

différence

d ' h u m a n i t é n'existe e n t r e n o u s d u fait d e ce q u e nos p e a u x sont plus ou m o i n s claires, plus ou m o i n s foncées, cet a u t r e forçat ou libéré « de couleur » on


132

L'AFFAIRE

DREYFUS

ne le sent p a s aussi p r è s de soi q u e le blanc. Mais celui-ci est bien le frère, il sort bien de la même souche... et il est un monstre ! Quand je faisais m e s é t u d e s de m é d e c i n e , il y a d e s cliniques où je ne pouvais aller s a n s u n e véritable t e r r e u r , où je ne pouvais d e m e u r e r s a n s q u e d a n s ma poitrine m o n c œ u r se s e r r â t d'angoisse. C'était a u x i n c u r a b l e s , d a n s c e s lamentables s a l l e s où des malheureux gémissent, irrémédiablement

condamnés

aux p o u r r i t u r e s lentes... Des frères... c e s ê t r e s hor-

ribles, ces misérables... ! Cette m ê m e impression, je l'ai r e t r o u v é e au contact d e s g e n s du b a g n e et d e s

libérés. Des frères a u s s i ; mais q u e l s frères ! Les A n n a m i t e s , les n è g r e s , les Arabes e u x - m ê m e s ne c o m p r e n a i e n t p a s q u e d e s blancs p u s s e n t en arriver à un tel d e g r é de bestialité. Et voici

pourquoi.

Quelques s e m a i n e s avant m o n arrivée, un c o n d a m n é blanc en cours de peine avait tué un médecin pend a n t la consultation du matin, au p é n i t e n c i e r de C a y e n n e , un bon et consciencieux j e u n e h o m m e , le D A q u a r o n e . T u e r un médecin, tuer le seul h o m m e r

qui, d a n s ces enfers du b a g n e , à côté d e s impitoyables a g e n t s de r é p r e s s i o n , de punition et de correc-


LES C A S E R N E S DE

CAYENNE


L'AFFAIRE

134

DREYFUS

tion, d e m e u r e u n h o m m e de pitié et de d o u c e u r , le seul qui plaigne quelquefois les r é p r o u v é s et les soulage

dans

l e u r s douleurs...

tuer u n

de

ces

h o m m e s p a r a i s s a i t a u x A n n a m i t e s u n e chose inconcevable, m o n s t r u e u s e . . . Ils n e pouvaient c o m p r e n d r e . . . Q u e l q u e s - u n s m e le dirent et m e d e m a n d è r e n t de quel s a n g étaient faits ces blancs féroces c o m m o d e s tigres, ces blancs qui tuaient un m é d e c i n . . . , c o m m e cela, par plaisir, p a r caprice, uniquement p o u r c h e r c h e r u n e distraction ! C'est a u milieu d ' u n e clientèle de g e n s de cet acabit q u e « p o u r c o m m e n c e r » j e d u s p r e n d r e u n verre s u r le comptoir du « b a n q u i e r ». L'honnête h o m m e était méfiant, j e l'ai dit. Dans le mois p r é c é d e n t il y avait eu à Cayenne grosse é m o tion. En d e h o r s des trois a s s a s s i n a t s réalisés d a n s les p é n i t e n c i e r s , on attribuait aux t r a n s p o r t é s de nomb r e u x incendies, b e a u c o u p de vols et q u e l q u e s tentatives d ' a s s a s s i n a t

en ville. On p r é t e n d a i t q u ' u n

vaste complot avait été découvert. Les

conjurés

d e v a i e n t allumer d e s incendies d a n s


A

L'ILE

DU

135

DIABLE

toutes les r u e s , u n e « nuit de vent », p o u r e m b r a s e r toute la ville, et forcer le g o u v e r n e m e n t à ouvrir les p o r t e s d u pénitencier. Après quoi les c o n d a m n é s en cours de peine et les libérés faisant c a u s e c o m m u n e , profitant d u d é s o r d r e et de la p a n i q u e , a u r a i e n t saisi les a r m e s d e s q u e l q u e s h o m m e s d e la c a s e r n e d'infanterie d e m a r i n e , a u r a i e n t t u é qui e u t r é s i s t é , a u r a i e n t pillé, p u i s , p r e n a n t les n a v i r e s s u r r a d e , a u r a i e n t vogué vers d e s rivages plus h e u r e u x . . . Joli complot, on le voit. A-t-il r é e l l e m e n t existé ? N'était-il q u ' u n e

crainte d e s g e n s d e C a y e n n e , à

bon droit terrifiés p a r les vols et les i n c e n d i e s , bien réels ceux-là, q u i , d e p u i s quelques mois, se succéd a i e n t en ville s u i v a n t u n e d é s e s p é r a n t e

progres-

sion ? Je n e sais... Mais ce qui e s t certain c'est q u e les c r a i n t e s d e s Gayennais, t r a n s m i s e s au g o u v e r n e m e n t p a r le d é p u t é d e la colonie avaient abouti à l'envoi d'office d ' u n e c o m p a g n i e d e renfort à la g a r nison. Cette c o m p a g n i e , prise à la Martinique, avait été t r a n s p o r t é e d ' u r g e n c e à C a y e n n e , s u r o r d r e s t é l é g r a p h i q u e s , p a r le vaisseau amiral le

Dubour-

dieu, parti d e la Martinique le l e n d e m a i n d u d é p a r t du courrier régulier, q u e n o u s avions pris.


136

L'AFFAIRE

DREYFUS

Ce qui est é g a l e m e n t certain, c'est q u ' u n e t r è s légitime méfiance à l'égard de tout visage i n c o n n u , régnait d a n s le m o n d e interlope d e s libérés... On y parlait d'agents n o u v e a u x d e la police secrète envoyés s p é c i a l e m e n t à Cayenne p o u r y o p é r e r d e s râfles n é c e s s a i r e s .

LE

«

DUBOURDIEU

»

Or, bien q u e le b a g n e , à tout p r e n d r e n e soit p a s a b s o l u m e n t u n e g é h e n n e , ceux q u i , a p r è s en avoir g o û t é , sont obligés d'y r e n t r e r en p a s s a n t p a r le « Tribunal spécial m a r i t i m e », préfèrent la pitance du d e h o r s , moins régulière q u e la gamelle du péni-


A

L'ILE

DU

DIABLE

137

tencier, m a i s p o u r la m a j e u r e p a r t i e d e s estomacs... plus a g r é a b l e . P e r s o n n e , après en être sorti, n e désire r e n t r e r au « g r a n d p e n s i o n n a t ». Aussi, c o m m e on m e supposait un de ces a g e n t s n o u v e l l e m e n t arrivés de France..., m e regardait-on avec

u n e défiance explicable, d a n s L'honnête bou-

tique de l ' h o n n ê t e c o m m e r ç a n t . Peut-être aussi la vague r e s s e m b l a n c e — par la barbe — que j ' a i avec u n d e s h a u t s fonctionnaires de la police parisienne q u e r e d o u t e n t le plus les e s c a r p e s , éveilla-t-elle de tristes s o u v e n i r s chez q u e l q u e s - u n s de ces consomm a t e u r s , et chez le patron l u i - m ê m e . Mais, q u a n d

invité à p a s s e r d a n s l'arrière-bou-

tique, j ' e u s r é u s s i à m e faire bien r e c o n n a î t r e et q u e j ' e u s a p p u y é s u r t o u t la r e c o n n a i s s a n c e d'une a r g u m e n t a t i o n de bon aloi et dont l'éloquence est partout é g a l e m e n t c o m p r i s e , le « brave h o m m e » me « déballa son

fond de m a g a s i n », p o u r e m p l o y e r

u n e d e ses e x p r e s s i o n s p i t t o r e s q u e s . T r è s d o c u m e n t é s u r l'île du Diable, il m e confirma p l u s i e u r s d e s r e n s e i g n e m e n t s qu'on a lus déjà. Et il m'en donna d ' a u t r e s .


138

L'AFFAIRE

DREYFUS

— « Le c a p i t a i n e . . . m o n s i e u r ? Mais j ' a i e u l'honn e u r d e faire la c h a î n e d a n s sa p o s t e . Je n e sais p a s d ' o ù elle partait, m a i s j e sais c o m m e n t elle arrivait. Alors, ce n ' é t a i t v r a i m e n t p a s difficile. A u j o u r d ' h u i , j e n ' e n dirais p a s a u t a n t : ça le serait b e a u c o u p plus. Mais p a s i m p o s s i b l e . Car, m o n s i e u r , r e t e n e z bien ceci : l e s b a g n e s n e sont p a s les t o m b e a u x q u e l'on croit. On y peut toujours c o m m u n i q u e r avec n ' i m p o r t e q u i . Il n ' y a p a s d e secret, ni d e cachot, ni de fers

qui tiennent... J'en sais q u e l q u e chose, et les

g e n s de l'administration aussi ! » (Cette p h r a s e d u vieux forban m ' e s t r e v e n u e à l'esprit, le l e n d e m a i n , q u a n d , sous la conduite d e M. Simon, j e visitais le b a g n e . C'était au q u a r t i e r cellulaire d e s r e c l u s m i s a u x fers, d a n s les l o g e t t e s aux m u r s épais, s a n s g u i c h e t , à la porte m a s s i v e h e r m é t i q u e m e n t verrouillée, d e véritables

tombes

où l'on dirait q u e l ' h o m m e e s t enseveli vivant, q u e le m o n d e d e s a u t r e s n e peut, n e doit plus exister p o u r lui. — « Ceux-là, disais-je, sont à l ' a b r i ; comme valeurs en coffre-fort,

serrurés

il n'y a pas de d a n -


A

L'ILE

DU

139

DIABLE

g e r q u e les nouvelles de la Gazette

cayennaise

leur

parviennent. » — « D é t r o m p e z - v o u s , m e r é p o n d i t le d i r e c t e u r d e la p é n i t e n t i a i r e . Tels q u e vous les voyez là, ferrés, b o u c l é s , s e r r u r é s , e n t e r r é s , m u r é s , cachetés..., ils c o m m u n i q u e n t . C'est à n ' y rien c o m p r e n d r e , à y p e r d r e la t è t e . . .

m a i s c'est c o m m e cela. Ils a p -

p r e n n e n t ce qu'ils ont i n t é r ê t à savoir. Ils reçoivent d e s n o u v e l l e s . . . m ô m e futiles et insignifiantes. Les g a r d i e n s sont fidèles, sont intelligents, ils veillent à ce q u e p e r s o n n e n e

s'approche d e s cellules ; la

c o n s i g n e est d r a c o n i e n n e ; elle est o b s e r v é e militair e m e n t ; et c e p e n d a n t ces p r i s o n n i e r s t r o u v e n t les m o y e n s de l'éluder. Si n o u s pouvions e n c o r e croire à la sorcellerie, ce serait bien le cas... » La m ô m e déclaration q u e celle de la veille en la bouche d u libéré). P o u r s u i v a n t son récit, l'ancien p e n s i o n n a i r e d u b a g n e ajouta : « On p e u t toujours c o r r e s p o n d r e . . . q u a n d on sait s'y p r e n d r e . « Avec parfois un p e u de t e m p s , m a i s toujours u n


140

D'AFFAIRE

DREYFUS

p e u plus d'argent, on parvient à faire passer partout d e s p o u l e t s . « Ceux p o u r D r e y f u s arrivaient a u t r e f o i s

assez

facilement. «

Le

capitaine l o g e a i t a l o r s à la p o i n t e , d a n s

l'étable à

chèvres, d o n t o n avait refait le toit.

« Il p o u v a i t

circuler. Il y avait b i e n quatre g a r -

d i e n s , m a i s ils n e le

rendaient pas trop malheureux.

« On l u i avait d o n n é u n e o r d o n n a n c e , qui trouvait La place b o n n e , c a r c e q u e pas,

le capitaine n e m a n g e a i t

ne buvait p a s , le frère le « c a c h a i t ».

« L'ordinaire du pénitencier l a i s s e t o u j o u r s b e a u coup

d'appétit p o u r l e s b o n n e s o c c a s i o n s . Le capi-

t a i n e a v a i t d e s r a s o i r s , e t l e p e r r u q u i e r d e l'ile R o y a l e , u n frère a u s s i , allait l'opérer.

« Depuis qu'on l'a m i s a u s e c r e t d a n s le h a u t , il l a i s s e p o u s s e r s a b a r b e : il n ' a i m e s a n s d o u t e p a s s e raser lui-même. » —

« Mais la correspondance... D a n s la c u i s i n e ?

dans les rasoirs ?... — « P a t i e n c e . . . m o n s i e u r . . . La c u i s i n e , o n v i s i t a i t l e s p l a i s ; l e s r a s o i r s , o n veillait le p e r r u q u i e r . Mais


A

L'ILE

DU

141

DIABLE

le linge, on le lavait à l'île Royale; on renvoyait les c h e m i s e s bien e m p e s é e s . . . (1) Vous n ' y êtes p a s ? — « Les chemises devaient ê t r e aussi e x a m i n é e s . . . Je n e vois p a s . . . — « Les surveillants n o n plus n ' o n t p a s vu. Dans les m a n c h e t t e s , d é c o u s u e s et r e c o u s u e s , de t e m p s en temps u n petit billet p o u r lui faire p r e n d r e patience en lui d i s a n t ce qu'on cherchait là-bas... c a r , pour ce qui est de filer... j a m a i s ! » Le vieux bandit prononça ce mot jamais

avec une

comique tristesse. Un prisonnier a y a n t de l'argent et dont

les amis

avaient

beaucoup

d ' a r g e n t , il n e

comprenait pas q u e celle homme fut r e s t é au bagne q u a n d il était si facile d'en sortir. Il regrettait sincèrement de n'avoir pu g a g n e r la forte s o m m e en coopérant à cette évasion. P e u t - ê t r e y avait-il aussi (1) A rapprocher de la déclaration que j'ai mentionnée au chapitre VIII. Un témoin tout à fait digne de foi, dont la mémoiro est très précise et les affirmations très nettes m'a dit avoir vu, de s e s y e u x vu, Dreyfus à exactement 182 mètres de distance, entre les deux î l e s ; cela, en février 1891; et ce qui l'avait frappé dans le vêtement du condamné, c'était le plastron brillant de la chemise bleue. . Or, je crois peu probable que Dreyfus se soit jamais a m u s é à repasser lui-même s e s chemises... Donc..!


142

L'AFFAIRE

DREYFUS

d a n s son r e g r e t q u e l q u e chose d e c o m p a r a b l e au c h a g r i n de l'artiste qui n ' a p u m o n t r e r son talent d a n s u n e belle œuvre. Le soir m ê m e , d a n s u n e d e u x i è m e e n t r e v u e avec cet h o n n ê t e financier du b a g n e , j ' a v a i s sous les y e u x l'original de la c o m m a n d e m e n s u e l l e — j ' a i dit plus h a u t celle d u mois d'octobre — et le libéré débrouillard m e disait : — « J e sais, vous le voyez, ce q u e l'on envoie au capitaine. Ces p a q u e t s d e tabac, ces flacons, ces boites, tout ce bazar qui va p a r v e n i r à l'ile du Diable p e u t ê t r e m a n i p u l é de m a n i è r e à servir de correspondance. » — « Mais le fournisseur n e s'y p r ê t e r a i t c e r t a i n e m e n t pas ! » — « Ce n ' e s t pas lui qui tripote les boites. » — « Mais les surveillants qui les e x a m i n e n t les vident...

— « Ils n'y v e r r a i e n t que du feu... Et d u feu, c'est Le m o t . Qu'aurait-on intérêt à faire s a v o i r à D r e y f u s actuellement?... Qu'on s'occupe de la revision b e a u coup, qu'elle va peut-être se faire, qu'elle brûle ?


A

L'ILE

D U DIABLE

143

Imaginez qu'on fasse le n é c e s s a i r e p o u r lui app r e n d r e cela. « Je suis certain qu'il le s a u r a i t . « Le capitaine n ' e s t pas u n e b ê t e : il doit r e g a r d e r ses p a q u e t s et ses boites avec encore plus d'attention q u e les surveillants. Celui qui est g a r d é voit toujours m i e u x q u e celui qui g a r d e . « Or, croyez-vous q u e , si a u x é t i q u e t t e s un peu piq u é e s , un peu salies, c o m m e par h a s a r d — et, d a n s ce p a y s , les é t i q u e t t e s sont toujours plus ou moins détériorées — croyez-vous donc q u e , s'il y voyait q u e l q u e s r un p e u b r û l é s à la pointe r o u g i e d ' u n e allumette, il ne c o m p r e n d r a i t pas ? R, n'est-ce pas la p r e m i è r e lettre du

revision?

— C'est vrai ! Mais j e d o u t e q u e p e r s o n n e s o n g e à cela. — Et c'est bien d o m m a g e , m o n s i e u r , car ça serait bien a m u s a n t d e se « p a y e r la tète » d e s g e n s d u g o u v e r n e m e n t , qui se croient plus malins q u e les ,(

frères »... Ah ! si on avait voulu, c o m m e le p a u v r e

serait loin d e p u i s l o n g t e m p s ! Eh ! o u i . Mais on n'a pas voulu.


AU

PORT

A

CAYENNE

XI LES

PROPOSITIONS

D'ÉVASION

ON S ' E N O C C U P A I T OFFRE

FAITE A PARIS DU

DIABLE

A

AU

PAR

A

CAYENNE

DILETTANTISME

MADAME

DREYFUS

PRISONNIER

ET CEPENDANT U N E T E N T A T I V E A U R A I T EU D E U X A N S T O U T E S CHANCES D E SUCCÈS — AUTORISÉE DE

DE

M. DE LA L O Y È R E , A N C I E N

L'ADMINISTRATION

ET

A

L'ILE

LUI-MÊME PENDANT OPINION DIRECTEUR

PÉNITENTIAIRE

« Si on avait voulu! » Ce n'est pas s e u l e m e n t chez ce financier d'un g e n r e si particulier q u e j ' a i e n t e n d u ces m o t s c a r a c t é r i s t i q u e s . 9


146

L'AFFAIRE

DREYFUS

Avec passion, p e n d a n t l o n g t e m p s , à Cayenne, on discuta d e s plans d'évasion de Dreyfus. Bien d e s g e n s y é t a i e n t p i q u é s d ' a m o u r - p r o p r e . C'était u n dilettantisme spécial. Et, j e crois, aussi esprit d'opposition contre l'administration p é n i t e n t i a i r e , qui est m é d i o c r e m e n t aimée d a n s la colonie. hostilité

Egalement

contre M. Lebon, q u e tous les C a y e n -

nais d é t e s t e n t cordialement. Ne

firent-ils

pas u n e

retraite a u x flambeaux et des illumina lions q u a n d ils a p p r i r e n t son échec électoral et sa démission ? Le choix d e s meilleurs m o y e n s p o u r enlever le c o n d a m n é de l'ile du Diable... c'était

conversation

c o u r a n t e au cercle et ailleurs. « Qu'on m e f...iche u n million, et j e l'enlève », cette locution devenait familière. L'idée d u million, p a r e x e m p l e , était insép a r a b l e de celle de l ' e n l è v e m e n t . Il m e semble q u e , si ce million à quoi rêvent toujours tant de placériens de ce p a y s de l'or, où tant d e fortunes sont n é e s et

naîtront e n c o r e d u j o u r a u l e n d e m a i n , il m e semble q u e , si ce million avait été p r o m i s , plus d'un a v e n t u rier h a r d i c o m m e j ' e n sais e û t réussi l'entreprise avec le concours des piroguiers i n d i g è n e s . Dans cette race créole des Antilles et d e s G u y a n e s ,


A

dont

L'ILE

DU

DIABLE

147

médisent les o b s e r v a t e u r s i g n o r a n t s ou de

m a u v a i s e foi, de parti p r i s , il y a des types r e m a r quables d'intelligence, de r u s e en m ê m e t e m p s q u e d e sang-froid, de décision, d'énergie morale et d e force p h y s i q u e .

LES

PLACÉRIENS

Cette partie centrale des A m é r i q u e s a été longt e m p s la terre d'élection des a v e n t u r i e r s h é r o ï q u e s . Rappelez-vous les b e a u x j o u r s de la flibuste. Il y a


148

L'AFFAIRE

DREYFUS

e n c o r e p a r là d u bon s a n g de flibustier d a n s les veines d e q u e l q u e s t y p e s .

PIROGUIERS

INDIGÈNES

Enlever Dreyfus malgré, ou, peut-être, à cause d e s d i f f i c u l t é s d e l ' e n t r e p r i s e d e v a i t l e s t e n t e r . Un d ' e u x


A L'ILE DU DIABLE

149

fit le voyage de Paris p o u r p r o p o s e r l'affaire

à

Mme Lucie Dreyfus, qui le reçut, p r é s e n t é p a r u n ami de sa famille, mais n e voulut pas c o m p r e n d r e . . . J'avais son a d r e s s e en p a r t a n t de P a r i s . Je l'ai vu à Cayenne. T r è s a u c o u r a n t d e s c h o s e s de l'île du Diable, puisqu'il en avait fait u n e é t u d e i n t é r e s s é e , p a s s i o n n é e , il m e fut d'un contrôle précieux p o u r les indications q u e j e tenais d'ailleurs et m ' e n d o n n a de personnelles. C'est lui qui avait pu c o m m u n i q u e r avec Dreyfus s u r la c h a u s s é e des r o c h e s , e n t r e l'île Royale et l'île du Diable. Il avait alors p a s s é huit j o u r s à l'île Royale. C'était, n a t u r e l l e m e n t , avant le

commandement

de M. D e n i e l . A cette é p o q u e , Dreyfus possédait u n e lorgnette, qui lui servit à voir q u e l'homme si souvent en p r o m e n a d e s u r le rivage de l'île Royale s'intéressait

à lui... Mais, lorsque le c o n d a m n é ,

c o m m e j e l'ai dit déjà, sut de quoi il s'agissait, il remercia et refusa. J'ai dit q u e tous les Cayennais considéraient l'enl è v e m e n t de Dreyfus c o m m e u n e e n t r e p r i s e très facile à réussir. 9.


150

L'AFFAIRE

DREYFUS

Cette opinion a été é g a l e m e n t celle de b e a u c o u p d e très h a u t s fonctionnaires en service à C a y e n n e . Pour le p r o u v e r j e n e citerai pas d e s conversations qui, m a l g r é toute l'autorité de celui qui les a n o t é e s , en n o t r e é p o q u e si fertile en d é m e n t i s peuvent toujours plus ou m o i n s p r ê t e r à discussion, mais les p a g e s très c a r a c t é r i s t i q u e s d u e s à M. de la Loyère, ancien d i r e c t e u r de

l'administration péni-

tentiaire à C a y e n n e . Qu'on lise et qu'on j u g e . Voici : « On a considéré q u e l'archipel du Salut fait partie du d o m a i n e p é n i t e n t i a i r e , q u e la m e r est u n o b s t a cle difficile à franchir et q u e les r e q u i n s sont des g a r d e s - c h i o u r m e s zélés et i m p i t o y a b l e s . « ... Une m a i s o n n e t t e a été construite et on y a logé le d é p o r t é q u e des surveillants, au n o m b r e de trois ou q u a t r e , e n t o u r e n t de leur sollicitude attentive. On a p e n s é avoir ainsi pris toutes les p r é c a u tions n é c e s s a i r e s . « Ce calcul p o u r r a i t bien n ' ê t r e pas des m e i l l e u r s . Voici pourquoi. « L'île du Diable n'est s é p a r é e de ses d e u x

sœurs

q u e par un chenal étroit et profond, facile a fran-


A

L ' I L E DU DIABLE

151

chir en deux ou trois coups d ' a v i r o n s . L e s îles Royale et Saint-Joseph c o n t i e n n e n t environ douze cents forçats choisis parmi les plus d a n g e r e u x , parmi ceux q u ' o n n e veut p a s se r i s q u e r à e n v o y e r ni d a n s les exploitations agricoles, ni d a n s les c h a n tiers forestiers de la g r a n d e terre. « Ce sont d e s gaillards résolus à tout et capables de tout. Malgré les surveillants, les sentinelles et les patrouilles, m a l g r é la vigilance d e s squales qui r ô d e n t e n t r o u p e de ce côté, parce q u e c'est là qu'on i m m e r g e les c a d a v r e s , p l u s i e u r s se sont enfuis. « Pourrait-on r é p o n d r e q u e le voisinage si r a p p r o c h é de pareilles g e n s , dont la r u s e égale la hardiesse, n e r e n d r a pas possible u n e communication q u e l c o n q u e du p r i s o n n i e r avec le d e h o r s , et quels coups d ' a u d a c e n e peut-on p a s prévoir d e la part d'individus d e cette s o r t e , excités aux plus témérair e s e n t r e p r i s e s p a r l'appât d ' u n e g r o s s e r é c o m p e n s e ? Notez, d'ailleurs, q u e l'île d u Diable, qui t o u r n e le dos à l'île Royale, r e g a r d e la pleine m e r et q u ' u n t r è s fort c o u r a n t se dirige d e ce point vers la côte vénézuélienne. « J'ajoute q u e les canots n e s a u r a i e n t t r o u v e r


152

L'AFFAIRE DREYFUS

d'autre mouillage q u ' a u

fond de

Royale, à côté de l ' a p p o n t e m e n t .

la baie de l'île Il serait donc de

toute n é c e s s i t é q u e les e m b a r c a t i o n s e n v o y é e s à la p o u r s u i t e d ' u n c o n d a m n é évadé de l'île du Diable d o u b l a s s e n t le p r o m o n t o i r e , m a n œ u v r e qui prendrait b e a u c o u p de temps. « Dans ces conditions, qu'il e s t m a t é r i e l l e m e n t impossible de modifier, puisqu'elles sont i n h é r e n t e s à la configuration m ê m e d e s lieux, force est bien d e se r e p o s e r p r e s q u e e x c l u s i v e m e n t s u r le zèle q u e m e t t r o n t les surveillants militaires c h a r g é s d e la garde du déporté à exécuter leurs consignes, qui sont très s é v è r e s et très i n t e l l i g e m m e n t c o n ç u e s . Certes — et j e m e plais à le p r o c l a m e r — la h a u t e probité d e ces a g e n t s , vieux militaires plein d ' h o n n e u r , s o i g n e u s e m e n t choisis p a r m i les plus é n e r g i q u e s , e s t a u - d e s s u s de tout soupçon. Mais faut-il é c a r t e r la supposition q u e l'un d ' e n t r e e u x , s u r p r i s par la fatigue, p a r la lièvre... o u p a r l'effet d ' u n n a r c o t i q u e , s ' e n d o r m e , q u e l q u e j o u r , p e n d a n t sa faction ? faut-il r e p o u s s e r l ' h y p o t h è s e d ' u n a s s a s sinat? « Et, en ce c a s . . . , en ce cas, il suffit de pouvoir,


A

au m o y e n d ' u n

L'ILE

DU

rudiment

DIABLE.

153

d'embarcation construit en

cachette, monté par d e s rameurs vigoureux, atteindre u n navire stoppé a u large e t qui s'est placé dans le s e n s d u c o u r a n t . «Un

h o m m e d o n t la f a m i l l e e s t a s s e z r i c h e

risquer quelques placement

centaines

aussi

de mille francs

hypothétique

d'évasion, possède

« l'armature

qu'une »

pour

dans

un

tentative

nécessaire

à la

construction des b a t e a u x de sauvetage. « C'est déjà quelque la

guerre. Quant au

chose

plan

que

d'avoir

de c a m p a g n e ,

le nerf de il

doit y rê-

ver longuement ; il doit le calculer en polytechnicien et e n stratégiste. « Si d o n c , d a n s u n a n , d a n s d e u x a n s , j ' a p p r e n a i s que

l'ex-capitaine

Dreyfus s'est s a u v é d e s o n île,

c o m m e l ' e x - m a r é c h a l B a z a i n e s ' e s t enfui d e la s i e n n e , ma surprise n e m e changerait pas e n statue de sel.

« A m o n humble a v i s , on aurait p u rendre b e a u c o u p p l u s difficile, s i n o n t o u t à fait i m p o s s i b l e , u n e évasion d e ce genre, en choisissant un grand rocher s i t u é p r e s q u e à l ' e n t r é e d e la r a d e d e C a y e n n e , e n f a c e d u fort C é p é r o u , s o u s l'œil d u g u e t t e u r d u s é m a p h o r e , à q u e l q u e s e n c a b l u r e s d e l'aviso station-


154

L'AFFAIRE

DREYFUS

paire. Des fenêtres (le la c a s e r n e , on en d i s t i n g u e n e t t e m e n t tous les détails. Il est c o u r o n n é d'un plateau suffisant p o u r qu'on y bâtisse u n e m a i s o n n e t t e qu'on y établisse un j a r d i n , et qu'on y r é u n i s s e toutes les conditions exigées de « l'enceinte fortifiée » p r é v u e par l'arrêt d u

conseil d e g u e r r e . Sur ce

pilori, le c o n d a m n é , c o n s t a m m e n t exposé aux r e g a r d s d e s soldats, eût été le vivant et t r a g i q u e c o m m e n taire du chapitre de la « théorie » c o n c e r n a n t l'honn e u r militaire, q u ' o n fait réciter, le d i m a n c h e , d a n s les c h a m b r é e s . « Il aurait passé là le reste de sa misérable e x i s tence et, q u a n d son h e u r e serait v e n u e , il se serait e n d o r m i du d e r n i e r sommeil au bruit m o n o t o n e des flots j a u n â t r e s , s a t u r é s de boue, qui se brisent en cet e n d r o i t . « P o u r dire ma p e n s é e tout e n t i è r e , la fuite de Dreyfus n ' a u r a i t q u e l'importance d'un fait divers sensationnel;

car j e

suis

bien

tranquille : cet

h o m m e n e s'évadera j a m a i s de sa h o n t e . »


LES QUAIS DE CAYENNE

XII U N

R E P R É S E N T A N T C H E Z

M.

SA L E

M A U V A I S

L E T T R E S

D E

MME

D E

D R E Y F U S

P A U L

MISSION

VOULOIR L U C I E

A

C A Y E N N E

D U F O U R G H U M A I N E

D E

L'ADMINISTRATION

D R E Y F U S

E T

DE

M.

M A T H I E U

D R E Y F U S

Si la famille de Dreyfus n'a j a m a i s voulu e n t r e r en p o u r p a r l e r s s u r u n e offre d'évasion, p a r contre elle a tout fait p o u r améliorer d a n s la m e s u r e du possible le r é g i m e du c o n d a m n é . Elle voulut m ê m e ,


156

L'AFFAIRE

CRÉOLE

DE

DREYFUS

CAYENNE


A

L'ILE

DU

DIABLE

pour cela, d i s p o s e r à Cayenne d ' u n d'un

correspondant

officiel,

157 représentant,

accepté p a r

l'admi-

nistration p é n i t e n t i a i r e . Elle avait choisi u n créole « de couleur », M. Paul Dufourg, b o u l a n g e r , b r i q u e tier et n é g o c i a n t tout à la fois, dont la situation était excellente à tous les points de vue s u r la place de Cayenne. L'Ame nègre

et m e s polémiques en faveur des

g e n s de couleur m ' o n t valu, c o m m e en plus d ' u n e maison de C a y e n n e , le plus cordial et le plus p r é cieux accueil chez M. Paul Dufourg. 11 m'a m ê m e offert d a n s l'intimité familiale la plus c h a r m a n t e u n d î n e r créole d o n t le m e n u , bien q u e cela n o u s éloigne b e a u c o u p d e l'île du Diable et de mon e n q u ê t e s u r Dreyfus i n t é r e s s e r a s a n s doute les l e c t e u r s de ce livre. Ce m e n u c o m p r e n a i t : CALAWENGUE POTAGE

GUYANAIS

PIMENTADE DE POISSONS CRABES VELUS EN COQUILLE IGUANE ET SES ŒUFS A LA SAUCE CAYENNAISE POULET ROTI. SALADE VERTE PATISSERIES, SIX PAS. FRUITS CAFÉ DE LA MONTAGNE TIGRE ET RHUM DU COUVENT DE M ANA 10


158

L'AFFAIRE

DREYFUS

Puis s u r la table avec le pain, du couac et de la cassave. Quelques explications n e s e r o n t c e r t a i n e m e n t pas inutiles s u r ces m e t s peu c o n n u s en d e h o r s du m o n d e antillais. Le c a l a w e n g u e , c'est des fruits verts m a c é r é s d a n s le sel. Le p o t a g e g u y a n a i s , c'est u n e m a c é d o i n e de l é g u m e s locaux brillamment poivrée. La p i m e n t a d e , c'est u n court-bouillon de poissons au piment... Et Dieu sait si les p i m e n t s de ce pays ont e m m a g a s i n é le feu q u e le soleil verse si g é n é r e u s e m e n t s u r cette terre tropicale! Les c r a b e s velus c o u r e n t sous les p a l é t u v i e r s ; h a c h é s , piles avec d ' e x t r a o r d i n a i r e s

condiments,

c'est un m a n g e r parfait. L'iguane et ses œufs é g a l e m e n t . . . Mais il faut u n e s t o m a c s a n s p r é j u g é s d'Européen p o u r s'y risquer. I m a g i n e z un lézard dodu et rond de la g r o s s e u r d'un d i n d o n n e a u , dont les q u a r t i e r s d é c o u p é s dans le plat, ont conservé la p e a u écailleuse... et les p a t t e s griffues,., et les œufs m o u s s a n s coquille. N ' e m p ê c h e q u e c'est très fin de g o û t . Mais b e a u c o u p

d'Euro-

p é e n s n ' o s e n t s'y risquer. Le couac, c'est u n e g r o s s e s e m o u l e faite avec d u


A

L'ILE

DU

DIABLE

159

manioc r â p é , fermenté et cuit. La cassave, c'est u n e g a l e t t e de farine de m a n i o c . Avant d e m'initier ainsi a u x « d o u c e u r s » de la cuisine créole, M. Dufourg m'avait conté son rôle d a n s l'affaire Dreyfus, à Cayenne. Il m'a autorisé à le n o m m e r . Je r é s u m e les r e n s e i g n e m e n t s p e r s o n n e l s qu'il m e donna, car l'intérêt en est s u r t o u t rétrospectif. Il m'a dit en s u b s t a n c e : « Peu de t e m p s a p r è s l'arrivée de Dreyfus a u x îles, j e r e ç u s d e m o n c o m m i s s i o n n a i r e M. Bing, u n e

parisien,

lettre m e d e m a n d a n t si j e voudrais

bien m ' o c c u p e r des i n t é r ê t s matériels du d é p o r l é . A cette lettre était j o i n t e u n e provision de 1.500 fr. « La mission toute d ' h u m a n i t é qu'on m e proposait ainsi était de celles q u ' u n h o m m e de c œ u r n e refuse pas, quelles q u ' e n p u i s s e n t ê t r e les suites... Elles ont été pénibles p o u r moi. Mais je n e m ' e n plains point. Et si c'était à r e c o m m e n c e r , j e r e c o m m e n cerais. « Je fis les d é m a r c h e s q u ' o n m e d e m a n d a i t a u p r è s de M. Charvein, g o u v e r n e u r , et de M. Guégan, directeur de l'administration p é n i t e n t i a i r e .


160

L'AFFAIRE

DREYFUS

i Co d e r n i e r m e r é p o n d i t

qu'aussi

longtemps

qu'il n'aurait p a s reçu d ' o r d r e s spéciaux d u ministère, Dreyfus serait traité comme tous les a u t r e s numéros du bagne. « Il

m'engagea, de plus, à ne point p e n s e r à u n e

tentative d'évasion,

d a n s l'intérêt m ê m e du con-

d a m n é , car, à la p r e m i è r e alerte, s e s g a r d i e n s le t u e r a i e n t c o m m e u n chien. C'était l'ordre. « J ' a p p r i s que « traité c o m m e les a u t r e s n u m é r o s » , Dreyfus était m a l a d e . « A l o r s , j ' é c r i v i s à la famille d e r e n d r e le ministère r e s p o n s a b l e de la v i e du d é p o r t é , s o u m i s à un r é g i m e que ne comportait point la c o n d a m n a t i o n . J'envoyai en m ê m e t e m p s u n r a p p o r t médical très complet s u r les îles d u Salut et s u r les conditions n é c e s s a i r e s p o u r q u e Dreyfus p û t r é s i s t e r à l'action du climat j o i n t e à celle d e la captivité. J'avais p a y é 1,000 francs cette é t u d e à un médecin d e C a y e n n e , le D Susini. r

« Grâce a u x réclamations qui suivirent, le r é g i m e de d é b u t i m p o s é à Dreyfus, r é g i m e t r è s d u r , fut n o t a b l e m e n t adouci. « Après plusieurs mois d e p o u r p a r l e r s , l'administra-


161

A L'ILE Du DIABLE

tion me demanda de p r o u v e r que j'étais b i e n réellement

accrédité

par la f a m i l l e d u condamné pour me

mêler a i n s i de c h o s e s qui n e m e regardaient p a s . « C'est a l o r s q u e j ' o b t i n s p a r l e t t r e u n p o u v o i r d e Mme L u c i e D r e y f u s . » Voici c o p i e d e la l e t t r e e n q u e s t i o n : 6 juin 1895 Monsieur Dufourg, industriel à Cayenne. « J e vous prie de vouloir bien vous charger de faire auprès de l'administration

pénitentiaire les

démarches

nécessaires pour obtenir de vous mettre en c o n m u n i c a tion par lettre ouverte avec mon mari, M. Alfred Dreyfus, et de lui procurer tout ce que la loi et l'humanité permettent de faire. « Je compte sur votre dévouement et votre grande bonté, monsieur, pour adoucir autant qu'il se peut le sort de mon malheureux mari. « J e vous remercie de tout mon cœur de l'effort que vous avez, tenté sitôt après notre demande et vous suis extrêmement reconnaissante de la mission pénible que vous voulez bien accepter de remplir. « Encore une fois, monsieur, je vous adresse mes plus profonds remerciements et l'assurance de ma considération la plus distinguée. » L. D r e y f u s , 53, rue de Châteaudun.


162

L'AFFAIRE

DREYFUS

M. Mathieu Dreyfus e u t aussi u n e c o r r e s p o n d a n c e active avec M. Dufourg. Voici u n e do ses lettres : Paris, 7 juin 1895 Monsieur Dufourg, « J e vous confirme ma lettre d'hier. « Ma belle-sœur a reçu seulement hier au soir les lettres de son mari. Dans l'une de ses lettres, mon malheureux frère réclame plusieurs objets qu'il ne nous est plus possible de lui expédier par le bateau du 9 . Aussi viens-je vous prier de faire votre possible pour lui faire remettre, en les achetant à Cayenne. « Eau de Vichy. « Lait condensé. « E t , si possible, quelques livres. « Ma belle-sœur vous a fait expédier par colis postaux, aujourd'hui, « Deux tricots de laine, « Du savon, « Du chocolat, que vous aurez l'obligeance de remettre à l'administration pénitentiaire, pour mon frère. « Encore une fois, je vous remercie de tout ce que vous faites pour conserver la vie à cet innocent, jusqu'au jour de la découverte de la vérité. « Croyez, monsieur, à mes meilleurs sentiments. » Mathieu

DREYFUS.


A L'ILE DU DIABLE

163

Cette mission de d é v o u e m e n t n'a pas porté b o n h e u r à M. Paul Dufourg. Au m o m e n t où l'on n e doutait point à Cayenne de la culpabilité du d é p o r t é , l'homme qui s'occupait ainsi de lui p a s s a p o u r u n t r a î t r e . 11 perdit sa clientèle, et l'administration le tracassa c o m m e elle sait le faire p a r t o u t , à Cayenne p e u t être e n c o r e m i e u x qu'ailleurs. Il faillit ê t r e a r r ê t é . Il a dû liquider sa b o u l a n g e r i e , et sa b r i q u e t e r i e n e va plus q u ' à d e m i . Mais, c o m m e il m e l'a dit l u i - m ê m e , la conscience d'avoir été u n h o m m e de bien, console de tous les déboires.


LA

MAISON

DU

MAIRE

DE

CAYENNE

XIII U N E T H É O S O P H E QUI A L L A I T CONSOLER LA T É L É P A T H I E

LA COMMUNICATION

TOUCHANT

DREYFUS A

DISTANCE

DÉVOUEMENT

U N CAS A S I G N A L E R A LA

SOCIÉTÉ

D E S É T U D E S P S Y C H I Q U E S — SI M A L G R É T O U T . . .

DREYFUS

AVAIT S E N T I , COMPRIS ?

Le cas de Dreyfus a de notable qu'il fait n a î t r e plus d'un t o u c h a n t d é v o u e m e n t . Je dirai encore celui-ci : A la Martinique, u n e dame d ' u n e

quarantaine

10.


166

L'AFFAIRE

DREYFUS

d'années, jolie, d i s t i n g u é e , blonde, les y e u x bleus d ' u n e t r o u b l a n t e d o u c e u r , avec n o u s

s'embarqua

pour C a y e n n e . P e r s o n n e ne la c o n n a i s s a i t . A l'écart s u r le pont, elle lisait des b r o c h u r e s de théosophie

et

des journaux

révisionnistes.

Elle

était m y s t è r e , et les p a s s a g e r s en plaisantaient. J'ai lié c o n n a i s s a n c e . Lorsqu'elle s u t qui j ' é t a i s , franchement elle m e dit et sa p e r s o n n a l i t é et le b u t d e son voyage. Elle allait consoler Dreyfus. Kilo était la f e m m e d ' u n n é g o c i a n t commissionn a i r e établi à S a i n t - T h o m a s , la petite Antille d a n o i s e . Elle avait été élève de l'École n o r m a l e d ' e n s e i g n e m e n t p r i m a i r e à Paris et s'occupait de q u e s t i o n s p é d a g o g i q u e s . Depuis les articles d e Zola, elle s'intéressait au c o n d a m n é . Elle était convaincue de son Innocence. Elle c o r r e s p o n d a i t avec Zola, M

me

directrice de la

Séverine et la

Fronde.

Par ailleurs, u n m é d e c i n de S a i n t - T h o m a s l'avait convertie à la doctrine des t h é o s o p h e s . Voilà les d e u x é l é m e n t s de quoi était sorti son voyage à C a y e n n e .


A

L'ILE

DU

167

DIABLE

Une nuit d'insomnie, a p r è s avoir eu le c a u c h e m a r des souffrances de l'innocent à l'île du Diable, elle s'était m i s e en c o m m u n i c a t i o n avec son « astral ».

A

BORD

DE

LA « VILLE-DE-TANGER

»

M

ME

THIECK

Elle on avait r e ç u l'ordre d'aller à C a y e n n e , d'y voir le d é p o r t é e t d e le consoler en lui a p p r e n a n t la lin prochaine d e sa captivité. Et, m a l g r é tous les obstacles q u e l'on devine, elle avait obéi. Mlle était partie. Elle allait à Cayenne...


i68

L'AFFAIRE

DREYFUS

— « T o u s vos efforts seront vains, madame. Nulle considération de sentiment ne peut fléchir u n e consigne comme celle qui ferme l'île d u Diable. « Quoi q u e vous disiez au g o u v e r n e u r , il n e vous a c c o r d e r a rien, parce qu'il n e doit ni ne peut rien vous a c c o r d e r . Voyage inutile... — « Que j e n'arrive p a s à la prison ?... Vous le dites. Je vous crois. Je serai n é a n m o i n s la consolation. « Malgré l'espace, les m u r a i l l e s et les g e ô l i e r s , j ' a p p r e n d r a i a u m a l h e u r e u x ce qu'il a u r a tant de bonheur à savoir. « Vous connaissez notre théosophie et ce q u e p e u t la volonté de l'initié b a n d é e s u r u n b u t précis d a n s u n e intensité d e p r i è r e . « Quand le b a t e a u p a s s e r a p r è s de l'île du Diable, j e prierai avec tant d e ferveur, j e c o n c e n t r e r a i m a volonté avec tant d e force q u e m o n esprit touchera celui d e Dreyfus et q u e le prisonnier s a u r a . . . » Et, q u a n d on passa p r è s d e l'île, tandis q u e n o u s étions tout à n o s l o r g n e t t e s , à n o s objectifs, elle pria... Saura-t-on j a m a i s ? J'ai conté celte a v e n t u r e en détail à p l u s i e u r s per-


169

A L'ILE DU DIABLE

sonnes très sérieuses que le « cas» avait intéressées. El toutes ont été d'accord qu'il y avait là u n essai de télépathie d e communication à distance p r é s e n t é d a n s do si r i g o u r e u s e s

conditions

d'observation

p o u r a p p o r t e r , s'il avait r é u s s i , u n e preuve aux théories d e s n o v a t e u r s q u i é t u d i e n t les manifestations encore p e u connues d e la p u i s s a n c e de la volonté humaine. Quand Dreyfus pourra communiquer, ce qui n'est

plus i m p r o b a b l e , d e p u i s l'édit d e la Cour de c a s s a lion, il s e r a intéressant de lui d e m a n d e r

si le

29 s e p t e m b r e , q u a n d le p a q u e b o t s'est approché d e s îles d u Salut, q u a n d la s i r è n e a a n n o n c é son arrivée, son mouillage et son départ... il s e r a , dis-je, t r è s i n t é r e s s a n t d e d e m a n d e r a u prisonnier s'il a ressenti u n e impression m o r a l e , u n e émotion, s'il a é p r o u v é q u e l q u e s e n t i m e n t d e n a t u r e à lui faire c o m p r e n d r e q u ' à bord d e ce p a q u e b o t se trouvait u n e femme et d e s g e n s . . . pour lui. Aura-t-il compris alors qu'on venait c h e r c h e r d e s e s nouvelles, qu'on venait voir sa prison,

qu'on

venait se renseigner... p o u r q u e le inonde e n t i e r fut e n s u i t e r e n s e i g n é s u r son sort?


170

L'AFFAIRE

DREYFUS

Aura-t-il compris q u ' u n e â m e de femme

souffrait

p r è s de lui d e ses souffrances... et venait lui a p p o r t e r la consolation d ' h e u r e u x é v é n e m e n t s q u e tout permettait de prévoir p r o c h a i n s , et qui l'étaient en effet?

Beaucoup de g e n s — et non d e s m o i n d r e s d a n s le m o n d e - sont curieux de savoir cela. Moi a u s s i . En tout cas, j ' a i pris plaisir à n o t e r en p a s s a n t , u n e aussi touchante f i g u r e de femme — u n p e u h o r s de nos conventions sociales — m a i s si dévouée que p e r s o n n e n ' a u r a le droit d e s'en m o q u e r . J'allais oublier de vous dire son nom. Elle s'appelle Mme Anna Thieck.


EN

RIVIÈRE

A

DEMERARA

XIV L'OPINION

A

CAYENNE LE LE

LA L E T T R E DU CHEZ

« M.

CE

QU'ON

CAFÉ

DE

FRANCE

JOURNAL DE

COMBAT

«

LE

JUSTICIUS — »

ELEUTHÈRE

UNE LE

DISAIT AU

COMBAT QUELQUES

ÉTRANGE

BLOND,

» ARTICLES

PRÉDICTION

MAIRE

MA RECONNAISSANCE POUR LES

CERCLE

DE

CAYENNE

CAYENNAIS

Cette e n q u ê t e s u r la prison et le p r i s o n n i e r de l'île du Diable n e serait complète si j e n'y j o i g n a i s un chapitre q u e l'on p o u r r a i t i n t i t u l e r : l'opinion à Cayenne. Cela c o n s t i t u e r a encore u n d o c u m e n t de n a t u r e à


172

L'AFFAIRE DREYFUS

compléter la physionomie de la cause célèbre qui a motivé mon voyage en Guyane.

J'ai vu, à Cayenne, beaucoup, énormément de m o n d e . J'ai c a u s é a v e c des p e r s o n n e s

de

toutes

classes et d e toutes c o u l e u r s . L'activité et la rapidité d a n s nos e n q u ê t e s sont les essentielles conditions de s u c c è s . Nous voyons, n o u s faisons parler et n o u s é c o u t o n s en q u e l q u e s h e u r e s , en q u e l q u e s j o u r s plus de p e r s o n n e s q u e s o u v e n t u n j u g e d ' i n s truction n'en voit, n ' e n fait parler et n'en écoute en q u e l q u e s s e m a i n e s , en q u e l q u e s mois. Nous p o r t o n s nos investigations d a n s tous les milieux, et s o u v e n t a p r è s u n e s e m a i n e p a s s é e d a n s u n e ville, n o u s la connaissons i n c o n t e s t a b l e m e n t b e a u c o u p mieux que bien d e s g e n s qui l'habitent depuis un an. C'est affaire d'œil, d'oreilles... et de j a m b e s . El aussi de bon emploi du temps, de division r a i s o n n é e du t r a vail. Sans qu'il soit n é c e s s a i r e de d i s s e r t e r plus long u e m e n t , la meilleure p r e u v e de cette spécialité professionnelle, c'est la s o m m e de r e n s e i g n e m e n t s q u e c o n t i e n n e n t les p r é c é d e n t s chapitres d e ce livre s u r u n sujet où le r e n s e i g n e m e n t exact n e courait pas p r é c i s é m e n t les r u e s .


LE C A F É

DE

FRANCE A

CAYENNE


174

L'AFFAIRE

DREYFUS

Sitôt mon arrivée à Cayenne, M. Florimond A u g u s t e , l'aimable

conseiller général

q u i , p a r son

e x e m p l e a d é m o n t r é , d e p u i s tantôt vingt-cinq a n nées, qu'un

européen

mais travailler en

peut

non s e u l e m e n t

G u y a n e , m'avait

vivre,

offert l'hospita-

lité. Car les c h a m b r e s m e u b l é e s où l'on puisse habiter n ' a b o n d e n t p a s à C a y e n n e . Elles sont p r e s q u e touj o u r s p r i s e s , d e m ê m e q u e celles d e s d e u x hôtels e x i s t a n t s . . . Il e s t d o n c assez difficile d e se loger eonvenablemenl

q u a n d on arrive à Cayenne s a n s

avoir pris la précaution do p r é v e n i r q u e l q u e ami p a r précédent c o u r r i e r . J ' a v a i s bien trouvé a u débarcad è r e et a bord m ê m e , d ' e x c e l l e n t s a m i s du corps de s a n t é . Le médecin e n chef, le d i s t i n g u é D

r

Clarac,

m'avait bien, en m e reconnaissant s u r le pont de la Ville-de-Tanger,

offert toute s a m a i s o n . . . laquelle

e s t g r a n d e . Il y avait bien aussi les c h a m b r e s d e l'hôpital dont m e parlait m o n ancien et excellent cam a r a d e d ' é t u d e s E h r a r d h t , le chef d u service pharmaceutique. Mais d é c e m m e n t , venant pour u n e e n q u ê t e c o m m e celle qui m ' a m e n a i t à C a y e n n e , j e n e pouvais accep-


A

L'ILE

DU

DIABLE

175

ter un l o g e m e n t officiel. C'eût été u n e trahison v i s à-vis de n o s c a m a r a d e s . Et puis c'eût été r e n d r e b é n é v o l e m e n t plus difficile u n e tâche qui l'était suffisamment.

Je n ' e u s s e pas j o u i de la liberté de sor-

ties et d e r e n t r é e s qui m ' é t a i t nécessaire. J e fus b e a u c o u p plus h e u r e u x l o r s q u e M. Florimond m i t à n o t r e disposition u n e partie de son a p p a r t e m e n t p e r s o n n e l d a n s la maison où, à côté d e son café, s u r la place d e s p a l m i s t e s il a u n e épicerie et ses b u r e a u x . Conseiller g é n é r a l . . . u n e épicerie... des bureaux... u n café... p o u r les l e c t e u r s h a b i t u é s a u c o m m e r c e , à l'industrie, à l'emploi u n i q u e , à peu p r è s d e r è g l e en nos p a y s , cela p a r a î t r a b e a u c o u p p o u r u n seul. Et ce n ' e s t c e p e n d a n t pas tout. Je suis h e u r e u x d e citer ce cas (en d e h o r s de m e s particulières r a i s o n s de r e c o n n a i s s a n c e ) parce qu'il flatte ma m a r o t t e coloniale, parce qu'il est u n a r g u m e n t victorieux contre cette t h è s e a b s u r d e du Français pas colonisateur, laquelle, on l'observera d'ailleurs, n ' e s t

soutenue

q u e p a r d e s français. M. Florimond A u g u s t e est d e puis bientôt vingt-cinq a n s en G u y a n e . Il y a travaillé, il y a fait œ u v r e de colon. Il y a fait f o r t u n e .


176

L'AFFAIRE

Il a des

DREYFUS

intérêts d a n s d e s m i n e s d'or. Il s'est occupé

d'exploitations agricoles. 11 a installé à C a y e n n e un vaste m a g a s i n q u il a appelé le

Bon-Marché e t où

l'on vend do tout ce qui e s t n é c e s s a i r e à la vie civilisée en d e h o r s de la table... tous les r a y o n s de nos g r a n d s bazars. Il a a c h a l a n d é le café-restaurant le plus fréquenté de C a y e n n e . Il a u n e maison d'épicerie en g r o s e t en détail. Il s'occupe enfin de b a n q u e et d'achat d'or. Il e s t conseiller g é n é r a l et m e m b r e actif du comité local pour l'Exposition d e 1900. Il a contribué p a r son travail à la

prospérité actuelle d e Cayenne q u i , m a l g r é la

lèpre du b a g n e , est u n e ville riche, u n e ville prospère. Eh bien ! si ce Français-là — et j ' e n connais de son g e n r e , b e a u c o u p , d a n s toutes les colonies, — n'est pas un colonisateur, j e me d e m a n d e quel s e n s il faut a t t r i b u e r à ce mot ! C'est donc chez u n bon Français, chez un bon colonisateur q u e j ' a i reçu l'hospitalité. P a r l u i , d e suite et dès la

première h e u r e , j e fus a m e n é d a n s

les divers milieux c a y e n n a i s où j e devais

rencontrer

les p e r s o n n e s pour qui j ' a v a i s d e s l e t t r e s spéciales


177

A L'ILE DU DIABLE

d'introduction, lettres d e s t i n é e s à r e n d r e indiscrets les g e n s les plus d i s c r e t s .

L E S PALMISTES

A l'un des coins de la place des Palmistes, dont Cayenne est fière à bon droit, car nulle part

au

i n o n d e il n'y en a de comparable, se trouvent les locaux du cercle c a y e n n a i s . Je devrais dire du plus i m p o r t a n t

des cercles

c a y e n n a i s , car celte ville en compte q u a t r e , ce qui


178

L'AFFAIRE

DREYFUS

p r o u v e qu'elle n ' e s t p a s u n « enfer » c o m m e b e a u coup de g e n s le croient. C'est à ce club q u e c h a q u e j o u r , de cinq h e u r e s e t six h e u r e s à huit h e u r e s d u soir (on dîne assez tard à Cayenne) s e r é u n i s s e n t les « notables » de la ville, les g r a n d s commerçants, c e u x q u e l ' A n n u a i r e désig n e sous le n o m d e « p a t e n t é s d e 1re classe », l e s m é d e c i n s , les p h a r m a c i e n s , les a v o u é s , les n o t a i r e s , les avocats, les a r m a t e u r s , e t c . . . p a s d e fonctionnair e s ni d'officiers. Le séjour d e C a y e n n e a, en effet, ceci de

particulier, q u e le m o n d e officiel, sauf en

circonstances forcées, n e veut pas avoir d e relations avec le inonde local. De sols p r é j u g é s — qui sont le propre du monde

officiel — o n t c r e u s é , p o u r e m -

ployer l'expression c o n s a c r é e , u n fossé profond en tre c e u x qui vivent du

budget et ceux qui l'alimen-

tent. Les officiers vivent « e n t r e eux » et s ' e n n u i e n t . Les fonctionnaires vivent é g a l e m e n t « e n t r e e u x » et n e s ' e n n u i e n t p a s m o i n s . Quant a u x Cayennais qui n e souffrent p a s d u tout de ces d é d a i n s officiels, ils vivent e n t r e eux e t n e s ' e n n u i e n t p a s . Cette vie spéciale d o n n e lieu parfois à d e c u r i e u x incidents comme celui-ci :


A

Lorsque

M.

L'ILE

Ursleur

DU

fut

G u y a n e et vint e n F r a n c e ,

M.

ELEUTHÈRE LE

BLOND,

179

DIABLE

nommé comme

député

de

la

il é t a i t m a i r e d e

MAIRE DE

CAYENNE

C a y e n n e , la ville se trouva s a n s p r e m i e r r e p r é s e n tant municipal. Le 14 juillet approchait. Le g o u v e r n e u r pria M. E l e u t h è r e Le Blond, p r e m i e r adjoint, de


180

L'AFFAIRE

DREYFUS

c o n v o q u e r le c o n s e i l m u n i c i p a l afin qu'il fut p r o c é d é à l'élection d'un m a i r e , l e q u e l s e r a i t i n v i t é à la s o i rée

officielle q u e le g o u v e r n e u r d o i t d o n n e r à l'occa-

s i o n d e la f ê t e

n a t i o n a l e . M. E l e u t h è r e

c o n v o q u a le c o n s e i l m u n i c i p a l ,

Le

Blond

fut n o m m é

maire,

invité en c e l l e qualité chez le g o u v e r n e u r . . . et n'y alla p o i n t ! Ce p e t i t fait d o n n e u n e i d é e d e la c o r d i a l i t é d e s r a p p o r t s e n t r e le m o n d e officiel et le m o n d e l o c a l . Et, j e l'ai dit d é j à , l e s p r e m i e r s torts n e s o n t pas du côté des Cayennais. Cette

parenthèse

fermée,

revenons

au

cercle

cayennais où nos amis locaux n o u s attendent. Les u n s font le d o m i n o , l e s a u t r e s le p o k e r . . . , les d e u x j e u x classiques dans toutes nos colonies. Les uns b o i v e n t le n o n m o i n s c l a s s i q u e « c o k t a i l », l e s a u t r e s , la c o n s o m m a t i o n p a r t i c u l i è r e a u x A n t i l l e s e t à l ' A m é r i q u e c e n t r a l e : le p u n c h g l a c é a u r h u m . Dans tous ces pays de canne à sucre, on u n r h u m e x q u i s . L'Antillais, le G u y a n a i s c l a s s e , b o i t à t o u t e h e u r e , c o m m e apéritif,

distille de

toute

connue

d i g e s t i f o u c o m m e d é s a l t é r a n t , le p u n c h . Si v o u s e n v o u l e z la r e c e t t e (car u n r e p o r t e r d o i t r a p p o r t e r d e tout),

la voici : d u s u c r e de canne

d a n s le fond d u


A

L'ILE

DU

181

DIABLE

verre. Quelques g o u t t e s d'eau p o u r faire fondre. Un m o r c e a u de g l a c e . De l'eau à mi-verre P u i s , en m ê m e t e m p s , de petites r a c l u r e s de zestes de citron vert du p a y s , et q u e l q u e s cuillerées de bon r h u m .

Re-

m u e z . Buvez. C'est e x q u i s . C'est la vraie recette créole. Et tout créole chez qui vous entrez c o n s i d é r e r a i t c o m m e u n e impolitesse de n e p a s vous

con-

fectionner lui-même u n v e r r e d e ce b r e u v a g e rafraî-

chissant. Faut-il ajouter q u e ce serait aussi u n e g r a v e impolitesse q u e de n e pas accepter. Cette obligation est m ê m e u n e de celles qui ont r e n d u le plus pénible m o n e n q u ê t e à C a y e n n e . On a parlé quelquefois d e s m i s è r e s d u candidat qui doit faire en France le « tour des m a r c h a n d s de vin ». II y a souvent de s e m b l a b l e s d é s a g r é m e n t s d a n s la vie du rep o r t e r au loin. Il doit non s e u l e m e n t avoir bon œil, fine oreille et j a m b e s l e s t e s . . . il lui faut encore et p a r - d e s s u s tout u n e s t o m a c d ' a u t r u c h e . J'avais d'excellents, d e parfaits amis d a n s les Antilles. Ce voyage m ' e n a fait d e n o u v e a u x . . . J'ai été ravi, j e suis encore c h a r m é d e l'accueil q u e j ' a i reçu p a r l o u t . On m ' a fait m ê m e p r o m e t t r e de r e t o u r n e r là-bas p o u r un a u t r e et plus complet voyage d'étu11


182

L'AFFAIRE

DREYFUS

d e s . . . Mais véritablement j e frémis à l'idée de tout ce qu'il m e faudrait m a n g e r et boire p e n d a n t ce nouveau v o y a g e . L'hospitalité créole est épouvantable... c o n s i d é r é e à ce point de vue. Le soleil, la fatigue,la fièvre possible... qu'est-ce q u e cela devant la table, d e vant l'excellente c h è r e forcée, et la fatale indigestion ! Et il n'y a pas à refuser, à reculer, à dire n o n . Dès l'instant où vous avez franchi le seuil de la maison créole, vous ne vous a p p a r t e n e z plus, vous êtes la chose de votre hôte... et cet h ô t e , pour vous faire h o n n e u r et vous ê t r e a g r é a b l e , d a n s un pays où le meilleur r e p a s serait de q u e l q u e s œufs clairs et d ' u n e grillade a r r o s é e de d e u x doigts d e vin, vous impose des m e n u s d ' a m b a s s a d e u r . Ç'a été m o n cas... n o t a m m e n t chez m o n excellent ami le

maire

de

Cayenne. où, en c o m p a g n i e d e q u e l q u e s h o m m e s qui savaient b e a u c o u p de choses s u r l'ile du Diable et son prisonnier, j ' a i fait u n d é j e u n e r comparable à celui des meilleures tables et des plus r e n o m m é e s m a i s o n s de Paris ce qui n ' e m p ê c h e r a pas les q u a t r e vingt dix-neuf c e n t i è m e s des g e n s qui r e v i e n n e n t d e Cayenne d'écrire q u e cette ville est le p a y s d e la m i s è r e et de la faim, qu'on n ' y trouve pas de quoi


A

L'ILE

DU DIABLE

l83

manger c o n v e n a b l e m e n t et qu'on s'y n o u r r i t

en

s a u v a g e . . . Cela, j e l'ai e n t e n d u s o u v e n t . Mon e s t o m a c . . , hélas... e u t la p r e u v e d u c o n t r a i r e . Cette d e r n i è r e p a r e n t h è s e fermée, r e v e n o n s plus d i r e c t e m e n t à « l ' e n q u ê t e Dreyfus ». Qu'en p e n s a i t - o n à C a y e n n e ? Au cercle on m ' a dit : « Quand Dreyfus arriva, c o n d a m n é c o m m e traître, c'est de l ' h o r r e u r qu'il n o u s inspira. Nous n e pouvions q u e le croire l é g a l e m e n t et j u s t e m e n t

con-

damné. « Mais, q u a n d cette

« affaire

» d ' u n particulier

s'est, compliquée d ' u n e q u e s t i o n d e race, q u a n d n o u s avons appris les i r r é g u l a r i t é s d u p r o c è s , q u a n d n o u s a v o n s lu les p r o t e s t a t i o n s d e s amis d u d é p o r t é , a l o r s n o u s a v o n s souhaité la revision. « L o r s q u e M. Lebon, d o n t n o u s a v o n s apprécié la t y r a n n i e d a n s p l u s i e u r s q u e s t i o n s locales, a prescrit les illégales a g g r a v a t i o n s d e peine q u e vous

con-

naissez,

nous

nous

avons p r o t e s t é . A u j o u r d ' h u i ,

c r o y o n s Dreyfus i n n o c e n t . « Et, si les é v é n e m e n t s n o u s p e r m e t t a i e n t de lui ê t r e utiles, p e r s o n n e d e n o u s n ' y faillirait ».


L'AFFAIRE DREYFUS

184

A Cayenne, où m o n m a î t r e S c h œ l c h e r (1) a fait abolir l'esclavage en 1848, il y a b e a u c o u p d ' h o m m e s d'origine n o i r e . On y c o n n a î t l'injustice d e s p e r s é c u t i o n s d e r a c e . Et cela n'est c e r t a i n e m e n t p a s é t r a n g e r a u m o u v e m e n t revisionniste d a n s la colonie. Un petit, m a i s excellent et très vaillant j o u r n a l local, le

Combat,

dont le confraternel accueil m e fut précieux, a p u blié d e s articles en ce s e n s . Il a aussi publié d e s n o t e s c u r i e u s e s , p a r e x e m p l e celle-ci, q u i , le 28 octobre 1897, était intitulée : CORRESPONDANCE A PROPOS DE DREYFUS

« Le c o u r r i e r anglais d u 24 octobre n o u s a apporté u n e lettre a d r e s s é e à M. le d i r e c t e u r d u j o u r nal le Combat,

d e Cayenne

(Guyane, A m é r i q u e ) .

Cette l e t t r e porte le timbre d u b u r e a u d e poste d e (1) Les Cayennais, ont d'ailleurs été l e s premiers à témoigner d'une manière effective leur reconnaissance à l'illustre philanthrope. Sur une des principales places de Cayenne, près de l'hôtel de la Banque de la Guyane, s'élève la statue de S c h œ l c h e r due au maître H a m a s . Le libérateur est r e p r é s e n t é debout, soutenant d'un bras un e s c l a v e libéré, et lui montrant d'un beau g e s t e . . . l'avenir,


A

L'ILE

DU

185

DIABLE

la r u e d ' A m s t e r d a m , avec la d a t e du 1

er

octobre

1897. « La p r e m i è r e enveloppe ouverte n o u s trouvons u n e s e c o n d e enveloppe dont la suscription est cachée par u n m o r c e a u de p a p i e r blanc t r a v e r s é s u r ses d e u x faces p a r u n filet noir. C'est toujours la m ê m e é c r i t u r e , qui parait être celle d ' u n e femme, et la m ô m e a d r e s s e . Dans cette d e r n i è r e enveloppe se t r o u v e la lettre s u i v a n t e : Paris, 28 septembre 1897.

« Monsieur, « J'ai lu avec le plus grand intérêt les articles de votre journal au sujet des visites importantes qui ont été faites à l'île du Diable par le gouverneur de la Guyane. J e me suis donc rappelé certains faits qui doivent être inconnus de vous et que je crois bien faire de vous indiquer. « 1° Au mois d'octobre 1894, le chef de bureau S. S . ou des renseignements au ministère de la guerre, était le lieutenant-colonel Sandherr, né à Mulhouse (comme le capitaine Dreyfus) et de famille ultra-cléricale. « 2° Au mois d'avril 1895, il quitta le ministère avec le grade de colonel, pour commander un régiment à Montauban, qu'il ne rejoignit jamais, sous prétexte de folie! Soit trois mois après la dégradation du capitaine Dreyfus. « 3° Au mois de mai 1897, une mission de la police allemande arrive à 11.


186

L'AFFAIRE

DREYFUS

« 4° Paris, et, une semaine après, le colonel Sandherr est m i s à la retraite, quoique n'ayant pas l'âge, toujours avec le prétexte de folie, e t , une semaine après, « 5° o n annonce sa mort ! « Cet événement mystérieux pourra vous faire comprendre bien des choses sur cette affaire si vous vous rappelez les protestations du capitaine Dreyfus, et si « 6° vous apprenez qu'un nommé Perceval, cause de toute cette affaire, a été transporté au Congo. « 7° J'ajoute aussi que deux officiers mêlés à cette affaire de Dreyfus, ont dit : « Il est victime d'une méchanceté. » 8° et qu'il renseignement

existe faux

une

pièce

officielle

contenant

un

qui n'a pu être que nuisible au

capitaine Dreyfus, et voilà pourquoi, « Il ne sait

même pas pour quel motif il a été con-

damné ! «

JUSTICIUS

»

Cette l e t t r e a é t é e n v o y é e à l ' é p o q u e a u g o u v e r nement Combat

sur réquisition

adressée au directeur du

p a r le g o u v e r n e u r d e la Guyane.

Le 25 n o v e m b r e 1897, le Combat r é c l a m a i t ainsi la revision : <r ...Il faut que la lumière soit faite. La France ne doit pas oublier qu'il y a plus de 32 mois que Dreyfus est à l'île du Diable, qu'il s'y trouve dans les


A L'ILE DU DIABLE

187

conditions les plus misérables, ne communiquant avec aucun être humain, ne pouvant même converser avec ses gardiens qui ont pour consigne de ne pas lui répondre. La France ne doit pas ignorer non plus qu'on refuse au déporté le droit de se procurer d'autres aliments que des conserves, et que, contrairement à toutes les lois existantes, on l'a souvent, et pendant de longs mois, tenu enfermé dans sa chambre, et aux fers par les quatre membres. La France doit savoir ou apprendre que Dreyfus, dans les rares circonstances où on lui permet de respirer librement, est toujours suivi à deux pas par un gardien qui a pour ordre de lui brûler la cervelle à la moindre alerte... ... Chacun sait en Guyane que malgré le cercle policier qui l'étreint, Dreyfus a pu longtemps correspondre avec les siens à l'insu de l'administration et que si ses parents et amis ou lui-même l'avaient voulu, rien n'eut été plus facile pour lui de se faire enlever, et pourtant aucune tentative n'a été faite dans ce but. Chacun sait encore que même au moment où nous écrivons, et malgré un redoublement de vigilance, il y a dans Cayenne môme des hommes qui se portent fort de rompre ses chaînes pour la curiosité du fait. Mais Dreyfus ne l'a pas voulu et ne le veut pas encore. » Le 7 octobre 1897, il se plaignait ainsi : « Tous les faits et incidents pouvant concerner Dreyfus revêtent aux yeux des administrateurs métropolitains le caractère de questions d'Etat.


188

L'AFFAIRE

DREYFUS

Comme ces faits et incidents se multiplient chaque jour, notre gouvernement est constamment agité et ressemble à s'y méprendre à une boussole affolée, ce qui n'est pas sans inconvénient pour les employés coloniaux. Les yeux d'argus de MM. Lebon et Danel ne voient plus en Guyane que des espions, des émissaires de la famille Dreyfus et des conspirateurs prêts à travailler à l'enlèvement du déporté. Personne n'est exempt de suspicion, et les agents de confiance d'hier sont les soupçonnés d'aujourd'hui. Quand Dreyfus fut envoyé aux îles, personne ne pouvait mieux le garder que les surveillants chefs Lebar et Kerbrat, envoyés à cet effet du ministère même. Le vent a maintenant tourné. Lebar a été brutalement rappelé en France. Kerbrat est dans les bureaux du chef-lieu, attendant qu'on prenne une décision à son égard. . . . il suffit aujourd'hui de prononcer le nom de Dreyfus pour être mis hors la loi si l'on dépend à un titre quelconque de l'administration. » Noire confrère c a y e n n a i s parlait e n s u i t e de l'affaire d u Capy et concluait ainsi : « On ressuscite pour la Guyane les beaux jours de la République de Venise. » Enfin, le 24 février 1898, il traitait de la sorte les geôliers de Dreyfus :


A

L'ILE

DU

189

DIABLE

« J'ai même idée qu'une pâture sera donnée à ceux qui se montrent avides de lumière et que les gros bonnets de l'armée, pour en sortir la culotte de peau nette, détourneront la tempête contre les gardiens du condamné, le ministre des Colonies et ses agents. C'est de ce côté qu'on choisira la victime expiatoire dont le sacrifice calmera l'opinion. M. Lebon a beau déclarer qu'il n'est qu'un geôlier, on lui apprendra que toutes les fonctions, même celles de geôlier, se peuvent remplir avec humanité. Des nuées d'enquêtes vont s'abattre sur la Guyane, on recherchera si tel ou tel n'a pas outrepassé la sévérité des instructions r e ç u e . Si tel autre, dans l'espoir d'une récompense administrative, n'a pas exagéré son zèle. Si celui-ci, s'érigeant en vengeur de la Patrie, chargé d'une mission nationale, ne s'est pas fait tourmenteur. Si celuilà n'a pas changé l'île du Diable en une succursale de Monjuich. Il a aussi publié u n e c u r i e u s e prédiction d u e à u n e s o r c i è r e d u pays et de laquelle il r é s u l t e r a i t q u e le « c œ u r de Dreyfus se b r i s e r a d a n s sa poitrine et q u e le m a l h e u r e u x m o u r r a le jour où il a p p r e n d r a qu'il p o u r r a revoir sa femme et ses e n f a n t s . . . » Je suis h e u r e u x d'avoir eu cette occasion de citer le

Combat. Dans le comité de direction de cette

vaillante


L'AFFAIRE

190

DREYFUS

feuille, n é e p o u r défendre les libertés et les i n t é r ê t s de la Guyane, j ' a i , en effet, trouvé p r e s q u e tous les concours précieux qui m ' o n t p e r m i s d'accomplir la tâche q u e j ' a v a i s acceptée.

Je dois des

remer-

c i e m e n t s particuliers à M. E l e u t h è r e Le Blond, le d i s t i n g u é m a i r e de Cayenne, et au conseiller g é n é r a l , l'ingénieur

Melkior, dont les r é c e n t e s décou-

v e r t e s de la Mana a s s u r e n t u n r e g a i n de prospérité à la colonie. 11 est d ' a u t r e s a m i s q u e j e n e s a u r a i s n o m m e r et qui m ' o n t aussi p u i s s a m m e n t a i d é . T o u s , ils m ' o n t d o n n é l e u r concours s a n s a u c u n e arrière-pensée. Mais j e sais combien ils seraient h e u r e u x q u e l e u r p a y s fût m i e u x c o n n u en France, et s u r t o u t avec plus de j u s t i c e . Une l é g e n d e a p r é s e n t é la Guyane et C a y e n n e c o m m e u n e t e r r e et u n e ville m a u d i t e s et faites pour le b a g n e seul. Les h o n n ê t e s g e n s qui h a b i t e n t ,

qui travaillent

d a n s cette colonie, où la n a t u r e a p r o d i g u é t o u t e s les richesses m i n é r a l e s et v é g é t a l e s , souffrent

de

cette injuste l é g e n d e . Ils la v o u d r a i e n t enfin combattre. Je les aiderai d a n s ce c o m b a t . Qu'il m e soit aussi p e r m i s de r e m e r c i e r les offi-


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L'ILE

DU

DIABLE

191

ciers de la Compagnie t r a n s a t l a n t i q u e , le capitaine Rotté

et le c o m m a n d a n t Simon, dont la courtoisie,

p e n d a n t les t r a v e r s é e s de r e t o u r , m ' a r e n d u facile la rédaction de m e s n o t e s .


L'AFFAIRE

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LA

VÉGÉTATION

DREYFUS

DE

G U Y A N E


UNE

RUE

DE

SURINAM

XV DREYFUS EN PRISON D'APRÈS LE COMMANDANT FORZINETTI LES LETTRES DE DREYFUS A SA FAMILLE LES SOUFFRANCES DU CONDAMNÉ ALLUSIONS AUX « SUPPLICES » QU'ON LUI A INFLIGÉS L'ATTENTE PRISE SES NERFS SES ALTERNATIVES DE FORCE ET DE DÉCOURAGEMENT LES LETTRES QUI COINCIDENT AVEC L'AGGRAVATION DE SON RÉGIME ET SA MISE AUX FERS — SON CALME ET SON SANG-FROID DANS LES PREMIERS MOIS DE 1898 ESPRIT DEVENU PLUS MÉTHODIQUE QUE JAMAIS LA LETTRE DE SEPTEMBRE T o u s les r e n s e i g n e m e n t s qu'on vient de lire s u r la vie i n t é r i e u r e et s u r l'état du p r i s o n n i e r sont des 12


L'AFFAIRE

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DREYFUS

renseignements d u s à u n e e n q u ê t e offrant

toutes

c h a n c e s , toutes probabilités niais n o n l'absolu d e la c e r t i t u d e . Pour

compléter

le tableau

de la captivité de

Dreyfus, il m ' a p a r u i n t é r e s s a n t d'avoir r e c o u r s à Dreyfus l u i - m ê m e Non p a s q u e j e l'aie vu, q u e j e l'aie

interrogé.

Non. L'entreprise sortait d e s e n q u ê t e s p e r m i s e s de trop g r a n d s r i s q u e s — n o n p e r s o n n e l s , c a r ils ne

m ' e u s s e n t point a r r ê t é — s'offraient

que je

n'avais p a s le droit d e m é c o n n a î t r e . Mais Dreyfus, d a n s les q u a t r e a n n é e s qui se sont écoulées depuis son j u g e m e n t et sa c o n d a m n a t i o n a b e a u c o u p écrit. Sa famille a reçu q u e l q u e s - u n e s de s e s l e t t r e s . . . plus ou m o i n s c o m p l è t e s . N é a n m o i n s ce qu'il en r e s t e , ce q u ' e n a toléré la c e n s u r e pénitentiaire suffit p o u r q u ' o n p u i s s e y p r e n d r e assez d'indications c a r a c t é r i s t i q u e s s u r le point

spécial

qui fait le sujet de ce livre. Ces l e t t r e s , le j o u r n a l le Siècle en a publié la p l u s g r a n d e p a r t , et u n volume a é t é édité chez Stock s o u s ce titre : Lettres Lazare q u i les avait

d'un innocent.

M. B e r n a r d

o b t e n u e s d e M a d a m e Lucie


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L'ILE

DU

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Dreyfus, m ' a autorisé à y p r e n d r e les extraits qui m e seraient n é c e s s a i r e s . Avant de d o n n e r la parole à Dreyfus l u i - m ê m e , j e crois q u e p o u r m o n t r e r son excessive nervosité a u x p r e m i e r s t e m p s de son e m p r i s o n n e m e n t , le témoig n a g e de son p r e m i e r g a r d i e n est i n d i s p e n s a b l e . Voici c o m m e n t , dans u n r a p p o r t qui fit q u e l q u e bruit l o r s q u e le Fiyaro

le publia, le c o m m a n d a n t

F o r z i n e l t i , d i r e c t e u r de la prison militaire d u Cherche-Midi a décrit

l'attitude

de son

malheureux

prisonnier. « Pendant cette période de temps, la surexcitation du capitaine Dreyfus était toujours très grande. Du corridor, en l'entendait gémir, crier, parlant à haute voix, protestant de son innocence. Il se butait contre les meubles, contre les murs, et il paraissait inconscient des meurtrissures qu'il se faisait. Il n'eut pas un instant de repos, et lorsque, terrassé par les souffrances, la fatigue, il se jetait tout habillé sur son lit, son sommeil était hanté par d'horribles cauchemars. Il avait des soubresauts tels qu'il lui est arrivé de tomber du lit. Pendant ces neuf jours d'une véritable agonie, il ne prit que du bouillon et du vin sucré, ne touchant à aucun aliment.


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L'AFFAIRE

DREYFUS

Le 24 au matin, son état mental, voisin de la folie, me parut tellement grave que, soucieux de mettre ma responsabilité à couvert, j'en rendis compte directement au Ministre ainsi qu'au Gouverneur de Paris. » P a r c o u r o n s m a i n t e n a n t la d o u l o u r e u s e correspond a n c e d u c o n d a m n é . . . A h ! q u e l t r i s t e , quel l a m e n table r e c u e i l ! Quel m o n u m e n t

d'affliction!

C'est

de la p r e m i è r e à la d e r n i è r e lettre, la m ê m e p r o t e s tation, t o u j o u r s , toujours ! Mais ce n ' e s t point ici le lieu d ' a n a l y s e r ces p r o t e s t a t i o n s . D a n s ces l e t t r e s , ce q u e n o u s c h e r c h o n s , c'est q u e l q u e détail, c'est q u e l q u e indication de nat u r e à n o u s fournir le t é m o i g n a g e de Dreyfus

sur

sa vie de d é p o r t é . Les l e t t r e s d a t é e s d u Cherche-Midi et de la prison de la S a n t é , d a n s lesquelles il crie son i n n o c e n c e et sa foi d a n s l'avenir ne sont d o n c point de n o t r e ressort. Voyons l e s a u t r e s . De Saint-Martin-de-Ré, où il a t t e n d son e m b a r q u e m e n t p o u r la d é p o r t a t i o n , il écrit le 19 j a n v i e r 1895. J e ne veux pas te raconter mon voyage pour ne pas t'arracher le cœur ; sache seulement que j'ai entendu


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les cris légitimes d'un peuple vaillant et généreux contre celui qu'il croit un traître, c'est-à-dire le dernier des misérables. J e ne sais plus si j'ai un cœur ! « Veux-tu être assez bonne pour demander ou faire demander au ministre les autorisations suivantes que lui seul peut accorder ; 1° le droit d'écrire à tous les membres de ma famille, père, mère, frères et sœurs ; 2° le droit d'écrire et de travailler dans ma cellule. Actuellement je n'ai ni papier, ni plume, ni encre. On me remet seulement la feuille de papier sur laquelle je t'écris, puis on me retire plume et encre ; 3° la permission de fumer. J e ne te conseille pas de venir avant que tu ne sois complètement guérie. Le climat est très rigoureux et tu as besoin de toute ta santé pour nos chers enfants d'abord, pour le but que tu poursuis ensuite. Quanta mon régime ici, il m'est interdit de t'en parler. J e te rappelle enfin qu'avant de venir ici, il faut que tu te munisses de toutes les autorisations nécessaires pour me voir, demander le droit de m'embrasser, etc.. etc. Quand serons nous réunis, ma chérie ?..... » Dans u n e lettre d u 25 j a n v i e r , il dit : « Tout à l'heure, j'ai regardé pendant quelques instants le portrait de nos chers enfants ; mais je n'ai pu supporter leur vue longtemps tant les sanglots m'étreignaient la gorge. Oui, ma chérie, il faut que je vive, il faut que je supporte mon martyre jusqu'au bout pour le nom que


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portent ces chers petits. Il faut qu'ils apprennent un jour que ce nom est digne d'être honoré, d'être respecté, il faut qu'ils sachent que si je mets l'honneur de beaucoup de personnes au-dessous du mien, je n'en mets aucun au-dessus. » Le 28 j a n v i e r , il envisage, le d é p a r t , la t r a v e r s é e : « Et puis, songe au chemin terrible qu'il me reste encore à parcourir avant d'arriver au terme de mes pérégrinations. Une traversée de 60 à 80 jours, dans des conditions épouvantables. J e ne parle pas, bien entendu, des conditions matérielles de la traversée — tu sais que mon corps m'a toujours peu inquiété — mais des conditions morales. Me trouver pendant tout ce temps-là en face de marins, d'officiers de marine, c'est-à-dire d'honnêtes et loyaux soldats qui verront en moi un traître, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus abject parmi les criminels ! Tu vois, rien qu'à cette pensée, mon cœur se serre. » Le 3 février, a p r è s d e s crises d ' a b a t t e m e n t il s'est ressaisi. « Par un effort inouï saisi. J e me suis dit que la tombe, ni devenir fou lait donc que je vive, morale à laquelle je suis

de ma volonté, je me suis resje ne pouvais ni descendre dans avec un nom déshonoré. Il falquelle que dût être la torture en proie.

Ah ! cet opprobre, cette infamie qui couvrent mon nom, quand donc les enlèvera-t-on ? »


A L'ILE DU DIABLE

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(Cet effort inouï d e sa volonté, avec toutefois de p a s s a g e r s affaissements qui sont le p r o p r e de la n a ture h u m a i n e , il d u r e r a tout le t e m p s de sa d é p o r tation..... faisant l ' é t o n n e m e n t de ses g a r d i e n s . . . ) Viennent m a i n t e n a n t les lettres de l'exil, lettres de 1895 - 1 8 9 6 -1897 - 1898. C'est le m a r d i 12 m a r s 1895 qu'il envoie sa p r e m i è r e l e t t r e d a t é e des îles du Salut. « Le jeudi 21 février, quelques heures après ton départ, j'ai été emmené à Rochefort et embarqué. Je ne te raconterai pas mon voyage ; j'ai été transporté comme le méritait le vil gredin que je représente : ce n'est que justice... Ma situation ici ne peut que découler encore des mêmes principes... J e ne vis plus que par mon âme qui espère voir luire bientôt le jour triomphant de la réhabilitation... Toi, la vérité même, tu m'as affirmé le jour de mon départ être sûre d'aboutir bientôt ; je n'ai vécu durant cet horrible voyage, je ne vis encore que sur cette parole de toi, rappelle-toi le bien. » Cette idée r e v i e n d r a souvent : Le 15 m a r s il dit : « Dans mon horrible détresse, je passe mon temps à me répéter mentalement le mot que tu m'as dit le jour de


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L'AFFAIRE,

DREYFUS

mon départ : votre certitude absolue d'arriver à la vérité. D'ailleurs, autrement, ce serait la mort pour moi et à bref délai, car sans mon honneur je ne vivrais pas. J e ne suis arrivé à surmonter tout que grâce à ma conscience et à l'espérance que vous m'avez donnée que la vérité se découvrirait. Cette espérance morte serait le signal de ma mort. » L e 28 m a r s , q u e l q u e s détails : « J e ne connais toujours que les quatre murs de ma chambre. Quanta ma santé, elle ne saurait être brillante. En dehors des misères physiques que j'ai supportées et dont je ne parle que pour mémoire, la cause en est surtout dans l'ébranlement de mon système nerveux, produit par cette suite ininterrompue de secousses morales. Tu sais que les souffrances physiques, si douloureuses qu'elles soient parfois, ne sauraient m'arracher aucune plainte, et je regarderais froidement la mort venir, si mes tortures morales n'assombrissaient constamment mes pensées. Mes nuits, hélas ! tu peux t'imaginer ce qu'elles sont. Jadis ce n'étaient que des insomnies; une grande partie maintenant se consume dans un tel état d'hallucination et de fièvre que je me demande chaque matin comment mon cerveau résiste encore ; c'est un de mes plus cruels supplices. Il faut y ajouter ces longues heures de la journée en tête à tête avec soi-même dans l'isolement le plus absolu. »


A

La s o l i t u d e

L'ILE

DU

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DIABLE

l ' é n e r v é m a i s il l u t t e . Le 27 avril il

écrit : « J e t'écris certes parfois des lettres exaltées, sous l'empire d'impressions nerveuses extrêmes ou de dépression physique considérable; mais qui n'aurait pas de ces coups de folie, de ces révoltes du cœur et de l'âme, dans une situation aussi tragique, aussi émouvante que la nôtre ? E t si je te dis de te hâter, c'est que je voudrais assister au jour de triomphe de mon innocence reconnue. E t puis, toujours seul, en tête à tête avec m o i - m ê m e , livré à mes tristes pensées, sans nouvelles de toi, des enfants, de tous ceux qui me sont chers depuis plus de deux mois, à qui confierais-je les souffrances de mon cœur, si ce n'est à toi, confidente de toutes mes pensées ? » Dans sa lettre du 8 mai, n o u s lisons : « U n silence profond règne autour de moi, interrompu seulement par le mugissement de la mer. » Le 12 m a i il a j o u t e à c e t t e l e t t r e : « J'ai le temps de réfléchir profondément dans ma solitude. Aussi, ma chère Lucie, je te demande pardon si j'ai parfois augmenté ton chagrin en exhalant des plaintes, en témoignant d'une impatience fébrile de voir enfin s'éclaircir ce mystère devant lequel ma raison se brise impuissante. Mais tu connais mon tempérament nerveux, mon caractère emporté. 12.


L'AFFAIRE

2 0 2

DREYFUS

Dans u n e l e t t r e du 18 il dit : « J e resterai debout tant que mes forces le permettront. » Le 27, c'est la m ê m e n o t e : « Les nerfs m'ont dominé souvent, mais l'énergie morale est toujours restée entière ; elle est aujourd'hui plus grande que jamais. Cuirassons donc nos cœurs contre tout sentiment de douleur et de chagrin, surmontons nos souffrances et nos misères pour ne voir que le but suprême, notre honneur, l'honneur de nos enfants. Tout doit s'effacer devant cela. » E n t r e t e m p s , p o u r se distraire il s'est r e m i s à l'étude d e l'anglais. On lui a envoyé des livres a n g l a i s . D a n s sa l e t t r e du 3 j u i n 1895 il cite à sa femme des v e r s de l'Othello de S h a k e s p e a r e qu'il a ainsi t r a d u i t s : Celui qui me vole ma bourse, Me vole une bagatelle, C'est quelque chose, mais ce n'est rien. Elle était à moi, elle est à lui, et A été l'esclave de mille autres. Mais celui qui me vole ma bonne renommée, Me vole une chose qui ne l'enrichit pas, Et qui me rend vraiment pauvre.


A

L'ILE

DU DIABLE

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Le 11 j u i n , il accuse réception de la Revue Deux-Mondes, Rose.

Il

de la Revue de Paris

demande

quelques

des

et de la Revue

romans

de

lecture

facile. Ce qui l'énervé le plus d a n s son exil, c'est de n e pouvoir agir p o u r la r e c h e r c h e de l'inconnu qu'il accuse d'être coupable du crime qu'il expie. Il le dit le 15 j u i n : « Je sens en moi une telle fièvre de combat, une telle puissance d'énergie pour déchirer le voile impénétrable qui pèse sur moi, entoure encore toute cette affaire, que je veux toujours vous les passer, quoique je sente très bien que votre sentiment à tous est le même. C'est un débordement inutile, je le sais aussi ; mais tu sais non moins bien que toutes mes sensations sont violentes et profondes... J e vis concentré en moi-même, je ne vois ni n'entends plus rien. Mon cerveau seul vit encore, et toutes mes pensées sont concentrées sur toi, sur nos chers enfants, dans l'attente de mon honneur rendu. Pour le moment, nous devons écarter de nous toute pensée affaiblissante, les yeux uniquement fixés sur le but ; notre honneur. Quand celui-ci me sera rendu et que je connaîtrai les termes d'un problème insoluble pour moi, je comprendrai peut-être cette énigme qui déroute ma raison, qui laisse mon cerveau haletant. »


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DREYFUS

Dans t o u t e s ses l e t t r e s , il y a p e u d e détails s u r ses conditions m a t é r i e l l e s d ' e x i s t e n c e . C'est q u ' o n lui défend d'en d o n n e r , c'est q u ' o n s u p p r i m e de ses lettres tous les p a s s a g e s qui n e sont point de sent i m e n t , et s t r i c t e m e n t familiaux. D a n s sa lettre d u 21 j u i n n o u s lisons : « Tu dois comprendre par quel sentiment de réserve je ne te parle, à aucun point de vue, de ma vie ici. D'ailleurs, les seules pensées qui m'agitent sont celles dont je t'entretiens; pour le reste, je vis comme une mécanique inconsciente de son mouvement. Quand j'ai le cœur trop gonflé, quand je suis saisi de l'horreur profonde de tout, je puise une nouvelle dose d'énergie dans tes yeux, dans l'image de nos chers enfants. Ton portrait, celui des enfants, sont en effet sur ma table, constamment sous mes yeux. » Le 2 juillet il affirme q u e son « énergie morale est à la hauteur de celle de son frère Mathieu. » Le 27 juillet il dit : « Ma santé est bonne. L'âme domine le corps. » Le 2 a o û t : «. Si broyé que soit mon cœur, je resterai debout jusqu'à mon dernier souffle. »


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DU

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L e 22 août n o u s relevons cette allusion à l'épouvantable r é g i m e du silence qu'il subit : « Et puis, dis-toi aussi que je suis obligé de me dominer de nuit comme de jour, sans un moment de répit, que je n'ouvre jamais la bouche, que je n'ai pas un instant de détente et qu'alors, lorsque je t'écris, avec tout mon cœur, tout ce qui en moi crie justice et vérité vient malgré moi sous ma plume. Et e n c o r e d a n s cette lettre du 7 s e p t e m b r e : « Je viens de relire tes chères lettres et je n'ai pas besoin de te dire que je les relirai encore souvent jusqu'au prochain courrier. Les journées sont longues, seul, en tête à tête avec soi-même, sans jamais prononcer une parole... Depuis ton envoi du mois de juin, je n'ai plus reçu ni livres ni revues. J e pensais que tu continuerais à m'envoyer, chaque mois directement, des livres et des revues. Pense à mon tête à tête perpétuel avec moi-même, plus silencieux qu'un trappiste, dans l'isolement le plus profond, en proie à mes tristes pensées, sur un rocher perdu, ne me soutenant que par la force du devoir. (Ces livres r é c l a m é s , est-il n é c e s s a i r e d e le d i r e , avaient toujours été r é g u l i è r e m e n t envoyés). En j a n v i e r 1896, il fait en q u e l q u e sorte le bilan de son a n n é e . Voici sa lettre du 3 :


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« Des découragements, je n'en ai jamais eu, je n'ai jamais douté qu'une volonté, forte de son innocence et du devoir à remplir, n'atteigne son but. J'ai eu, j'aurai peutêtre encore des impatiences fébriles, qui sont les révoltes de mon âme ardente depuis si longtemps foulée aux pieds, accrues encore par ce silence sépulcral, ce climat énervant, l'absence souvent de nouvelles, sans rien à faire, parfois sans rien à lire. Mais si ma nervosité a été extrême pendant le dernier trimestre de 1895, la période la plus chaude, la plus mauvaise à la Guyane, mon courage n'a jamais faibli, car c'est lui qui m'a soutenu, m'a permis de doubler ce cap redoutable sans fléchir. Ne prête donc a u cune attention à cette nervosité qui éclate parfois ; dis-toi que je veux être avec toi, à tes côtés, le jour où l'honneur nous rera rendu. « Ta volonté, comme celle de tous, doit être ce qu'elle a toujours été, aussi grande, aussi indomptable que calme et réfléchie. « Ma santé est bonne ; mon corps, indifférent à tout, n'est animé que d'une seule pensée, commune à nous tous, commune, comme dit ta chère mère, à tout un faisceau de cœurs qui vibre de douleur, vit pour son honneur, si injustement arraché. En février 1896, il revient s u r cette action du clim a t à quoi il a fait allusion : « . . . Si parfois l'accablement du temps trop long et du


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climat excède mes forces, fait crier ma chair, la volonté reste inébranlable pour toi, pour nos enfants. » Le 26 février il parle de : « . . . l'horrible longueur des heures, de la tristesse des choses... » Le 5 m a r s : « ... mon corps, ma santé, tout cela me laisse indifférent... » (A ce moment il était très malade). Le 26 m a r s , il dit sa s a n t é b o n n e et ajoute : « J'ai reçu, au début du mois, de ta part, une dizaine de colis de vivres et les tricots de laine. Merci pour tes touchantes attentions. J e n'ai encore reçu aucun des envois de revues et de livres que tu m'annonçais par tes lettres de septembre, décembre et janvier ; aucun n'est encore arrivé à Cayenne. Veux-tu être assez bonne pour t'occuper de ces envois de manière qu'ils me parviennent par le courrier, soit que tu les adresses toi-même directement pour moi à M. le Directeur du service pénitentiaire à Cayenne, soit qu'ils soient adressés par le ministère à tes frais. » Il parle encore de ses « ... longues journées, de ses longues nuits, les bras croisés... » Le 5 avril, c'est de n o u v e a u l ' é n e r v e m e n t rible :

ter-


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« Je te disais dans une de mes lettres que chaque journée ramenait avec elle les angoisses de l'agonie. C'est bien vrai. Quand arrive le soir, après une lutte de tous les instants contre les bouillonnements de mon cerveau, contre la déroute de ma raison, contre les révoltes de mon cœur, j'ai une dépression cérébrale et nerveuse terrible et je voudrais fermer les yeux pour ne plus penser, pour ne plus voir, pour ne plus souffrir, enfin ! » Et il ajoute : « J e ne suis ni un patient, ni un résigné... » Et c e p e n d a n t n o t o n s c o m m e m a l g r é tout son e s prit est m é t h o d i q u e , et combien en m ê m e t e m p s qu'il traverse les crises les plus violentes, il n'oublie pas les petits détails ; d a n s cette m ê m e l e t t r e , n o u s lisons en p o s t - s c r i p t u m : « J'ai reçu, il y a quelques jours, l'envoi de revues et de livres du mois de novembre. Leur arrivée tardive provient de ce que l'envoi est fait par petite vitesse, c'est-àdire par voiliers. J'en éprouve quelque soulagement. » Le 26 avril, il revient s u r sa s a n t é : Tu me demandes de te parler longuement de moi, de ma santé. Tu dois comprendre qu'après les tortures subies, supportant aujourd'hui une vie atroce, qui ne me laisse un moment de repos ni de jour, ni de nuit, mes forces ne


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sauraient être brillantes. Le corps est brisé, les nerfs sont malades, le cerveau est broyé. Dis-toi simplement que je ne tiens debout — dans l'acception absolue du mot — que parce que je le veux pour voir, entre toi et nos enfants, le jour où l'honneur nous sera rendu. La colère aussi doit le s o u t e n i r ; il s ' e m p o r t e en s o n g e a n t a u x t o u r m e n t s infligés à s e s enfants : « Chaque fois une colère sourde et âpre envahit mon cœur à la pensée de ces chers petits êtres... » Le 7 mai, pour la p r e m i è r e fois, n o u s p o u v o n s relever des plaintes plus précises c o n t r e le r é g i m e qu'il subit. « Quelques instants avant de recevoir tes chères lettres, je venais de subir une avanie — mesquine — mais qui déchire quand on a le cœur aussi ulcéré. J e n'ai pas, hélas ! l'âme d'un martyr Tu dois bien penser que les souffrances, le climat, la situation ont fait leur œuvre. Il me reste la peau, les os et l'énergie morale. J'espère que cette dernière me conduira jusqu'au bout de mes souffrances. » « Tu me parles aussi de choses matérielles que je pourrais te demander. Tu sais que la vie matérielle m'a toujours laissé indifférent, aujourd'hui plus que jamais.


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« Je ne t'ai demandé que des livres et malheureusement j'en suis toujours à mon envoi de novembre. « Veux-tu être assez bonne pour cesser les envois de vivres ? Le sentiment qui m'inspire cette demande est peutêtre puéril, mais tes envois sont, suivant le règlement, soumis à une visite minutieuse et il me semble chaque fois qu'on t'applique un soufflet sur la joue, à toi. . et mon cœur saigne, et j'en frémis de douleur. «. Non, acceptons la situation atroce qui nous est faite, ne cherchons à l'atténuer par aucun souci d'ordre matériel. » A cette é p o q u e , il est h a n t é p a r l'idée du suicide ; cela perce à t r a v e r s c h a q u e ligne de ses l e t t r e s ; mais il l u t t e , il veut vivre ; et cette crise, il la s u r m o n t e e n c o r e . Il s'en e x c u s e en a o û t : « J e t'ai écrit au commencement de juillet une lettre qui a encore dû t'émotionner, ma pauvre Lucie ; j'étais alors en proie aux fièvres ; je ne recevais pas ton courrier ; tout à la fois ! Et alors la bête humaine s'est réveillée pour te jeter ses cris de détresse et de douleur, comme si tu ne souffrais pas déjà assez ; j'ai cependant réagi, tout surmonté, dominé l'être physique comme l'être moral. J'ai su d'ailleurs depuis, que ton courrier était arrivé sans retard à Cayenne ; par suite d'une erreur de destination, je ne l'ai reçu qu'avec celui de juin. Puis c'est encore u n e note semblable d a n s les prem i e r s mois de 1897 :


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DIABLE

« Sons les pires souffrances, sous les injures les plus atroces, quand la bête humaine se réveillait féroce, faisant vaciller la raison sous les torrents de sang qui brûlent aux yeux, aux tempes, partout, j'ai pensé à la mort, je l'ai souhaitée, souvent je l'appelle encore de toutes mes forces, mais ma bouche s'est toujours hermétiquement close, voulant mourir non seulement en innocent, mais encore en bon et loyal Français qui n'a jamais oublié un seul instant son devoir envers sa patrie. » On sait q u e c'est d u c o m m e n c e m e n t de 1897 q u e date le n o u v e a u r é g i m e de Dreyfus, réclusion cellulaire d a n s la prison palissadée, mise a u x fers p e n d a n t d e u x mois, e t c . . . La l e c t u r e

des lettres de cette

é p o q u e offre donc u n intérêt capital. Les voici intég r a l e m e n t . . . ou du m o i n s d a n s tout ce q u ' e n a r e s pecté la c e n s u r e administrative ; mais quoique m u t i l é e s , quoique pleines d ' u n e r é s e r v e forcée, elles n ' e n sont pas m o i n s explicites : Le 28 m a r s

1897.

Chère Lucie,

Après une longue et anxieuse attente, je viens de recevoir la copie de deux lettres de toi, du mois de janvier. Tu te plains de ce que je ne t'écris plus longuement. J e t'ai écrit de nombreuses lettres fin janvier, peut être te seront-elles parvenues maintenant.


L'AFFAIRE

212

DREYFUS

E t puis, les sentiments qui sont dans nos cœurs, q u i régissent nos âmes, nous les connaissons. D'ailleurs, nous avons épuisé tous deux,

nous tous enfin, la coupe de

toutes les souffrances. T u me demandes encore, ma chère Lucie, de te parler longuement de moi, J e ne le puis, hélas ! Lorsqu'on souffre aussi atrocement, quand on supporte de telles misères morales, il est impossible de savoir la veille où l'on sera le lendemain. T u me pardonneras aussi si je n'ai pas toujours été stoïque, si souvent je t'ai fait partager mon extrême douleur, à toi qui souffrais déjà tant. Mais c'était parfois trop, et j'étais trop seul. Mais aujourd'hui, chérie,

comme

hier, arrière toutes les

plaintes, toutes les récriminations. La vie n'est rien, il faut que tu triomphes de toutes tes

douleurs, quelles

qu'elles puissent être, de toutes les souffrances, comme une âme humaine t r è s haute et très pure, qui a un devoir sacré à remplir. Sois invinciblement

forte et vaillante, les yeux fixés

droit devant toi, vers le but, sans regarder ni à droite ni à gauche. A h ! je sais bien que tu n'es aussi qu'un être humain..., mais quand la douleur devient trop grande, si les épreuves que l'avenir te réserve sont trop fortes, regarde nos chers

enfante,

et dis-toi qu'il faut que tu vives, qu'il faut que

tu sois là, leur soutien, jusqu'au jour où la patrie reconnaîtra ce que j'ai été, ce que je suis.


A

L'ILE

DU

DIABLE

213

D'ailleurs, comme je te l'ai dit, j'ai légué à ceux qui m'ont fait condamner un devoir auquel ils ne failliront pas, j'en ai l'absolue certitude. Te parler de l'éducation des enfants, c'est inutile, n'estce pas ? Nous avons trop souvent, dans nos longues causeries, épuisé ce sujet, et nos cœurs, nos sentiments, tout en nous enfin était si uni, que tout naturellement l'accord s'est fait sur ce qu'elle devait être, et qui peut se résumer en ceci : en faire des êtres forts physiquement et moralement. J e ne veux pas insister trop longuement sur tout ceci, car il est des pensées trop tristes, dont je ne veux pas t'accabler. Mais ce que je veux te répéter de toutes les forces de mon âme, de cette voix que tu devras toujours entendre, c'est courage et courage ! Ta patience, ta volonté, les nôtres, ne devront jamais se lasser jusqu'à ce que la vérité tout entière soit révélée et reconnue. Ce que je ne saurais assez mettre dans mes lettres, c'est tout ce que mon cœur contient d'affection pour toi, pour tous. Si j'ai pu résister jusqu'ici à tant de misères morales, c'est que j'ai puisé cette force dans ta pensée, dans celle des enfants. J'espère maintenant que tes lettres d'avril vont me parvenir bientôt, et que je ne subirai pas pour elles une si longue attente. J e termine en te serrant dans mes bras, sur mon cœur, de toute la puissance de mon affection, et en


214

L'AFFAIRE

DREYFUS

te répétant toujours et encore : courage et courage ! Mille baisers à nos chers enfants. Ton dévoué, ALFRED. Et pour tous, quoiqu'il arrive, quoiqu'il advienne, ce cri profond, invincible de mon âme : haut les cœurs ! La vie n'est rien, l'honneur est tout.... Et pour toi, toute la tendresse de mon cœur. Le 24 avril

1897.

Chère Lucie, J e veux venir causer avec toi en attendant tes chères lettres, non pour te parler de moi, mais pour te dire toujours les mêmes paroles qui doivent soutenir ton inaltérable courage et puis aussi, faiblesse humaine bien excusable, pour venir réchauffer un peu mon cœur si torturé auprès du tien, non moins torturé, hélas ! J e relisais tes lettres de février et tu t'étonnes, tu t'excuses presque des cris de douleur, de révolte que ton cœur laisse échapper parfois. Ne t'en excuse pas, ils sont trop légitimes. Dans cette longue agonie de la pensée que je subis, crois bien que les mêmes douleurs je les connais. Oui, certes, tout cela est épouvantable ; aucune parole humaine n'est capable de rendre, d'exprimer de telles douleurs, et parfois l'on voudrait hurler, tant une pareille douleur est inexprimable. J'ai aussi des moments terribles, atroces, d'autant plus épouvantables qu'ils sont plus contenus, que jamais une plainte ne s'exhale de mes lèvres muettes, où alors la raison s'effondre, où tout en moi se déchire, se


A

L'ILE

DU

DIABLE

215

révolte. Il y a longtemps, je te disais que souvent dans mes rêves je pensais : eh ! oui, tenir seulement pendant quelques minutes entre mes mains l'un des complices misérables de l'auteur de ce crime infâme, et dussé-je lui arracher la peau lambeau par lambeau, je lui ferais bien avouer leurs viles machinations contre notre pays ; mais tout cela, douleurs et pensées, ce ne sont que des sentiments, ce ne sont que des rêves, et c'est la réalité qu'il faut voir. Et la réalité, la voici, toujours la même: c'est que dans cette horrible affaire il y a double intérêt en jeu, celui de la patrie, le nôtre, que l'un est aussi sacré que l'autre. C'est pour cela que je ne veux ni chercher à comprendre, ni savoir pourquoi l'on me fait ainsi succomber sous tous les supplices. Ma vie est à mon pays, aujourd'hui comme hier, qu'il la prenne ; mais si ma vie lui appartient, son devoir imprescriptible est de faire la lumière pleine et entière sur cet horrible drame, car mon honneur ne lui appartient pas, c'est le patrimoine de nos enfants, de nos familles. Par conséquent, chère Lucie, je te répéterai toujours, à toi comme à tous, étouffez vos cœurs, comprimez vos cerveaux. — Quant à toi, il faut que tu sois héroïquement, invinciblement, tout à la fois mère et Française. Maintenant, chérie, te parler de moi, je ne le puis plus. Si tu savais tout ce que j'ai subi, tout ce que j'ai supporté, ton âme en frémirait d'horreur, et je ne suis aussi qu'un être humain qui a un cœur, que ce cœur est gonflé à


216

L'AFFAIRE

DREYFUS

éclater, et que j'ai un besoin, une soif immense de repos. Ah ! représente-toi ce qu'une journée de vingt-quatre heures compte de minutes épouvantables dans l'inactivité la plus inactive, la plus absolue, à me tourner les pouces, en tête à tête avec mes pensées. Si j'ai pu résister jusqu'ici à tant de tourments, c'est que j'ai évoqué souvent ta pensée, celle de nos enfants, de vous tous, et puis je savais aussi ce que tu souffrais, comme vous souffriez tous. Donc, chérie, accepte tout, quoiqu'il arrive, quoiqu'il advienne, en souffrant en silence, comme une âme humaine très haute et très fière, qui est mère et qui veut voir le nom qu'elle porte, que portent ses enfants, lavé de cette souillure horrible. Donc à toi, comme à tous, toujours et encore, courage et courage ! Tu embrasseras tes chers enfants pour moi, tu leur diras mon affection. Tu embrasseras aussi tes chers frères et sœurs, les miens pour moi. E t pour toi, pour nos chers enfants, tout ce que mon cœur contient de puissante affection. ALFRED.

Dans ses l e t t r e s suivantes, Dreyfus insistera encore s u r les « supplices » qu'il subit. Et l'on comp r e n d qu'il n e s'agit plus là s e u l e m e n t d e s supplices


A

L'ILE

DU

217

DIABLE

m o r a u x , mais des a u t r e s , de c e u x qu'a révélés m o n enquête à Cayenne. Le m a l h e u r e u x n'a pas compris ! le 4 mai i ller é p è t e : Je t'ai déjà écrit il y a quelques jours en attendant tes chères lettres et je te disais que je ne voulais ni chercher, ni comprendre, ni savoir pourquoi l'on me faisait succomber ainsi sous tous les supplices. Mais si dans la force de ma conscience, dans le sentiment de mon devoir, j ' a i pu m'élever ainsi au-dessus de tout, étouffer toujours et encore mon cœur, éteindre toutes les révoltes de mon être, il ne s'ensuit pas que mon cœur n'ait profondément souffert, que tout, hélas ! ne soit en lambeaux. Mais aussi je t'ai dit qu'il n'entrait jamais un moment de découragement dans mon âme, qu'il n'en doit plus entrer dans la tienne, dans les vôtres à tous. Oui, il est atroce de souffrir ainsi, oui, tout cela est épouvantable et déroute toutes les croyances en ce qui fait la vie noble et belle... 11 n'est p a s , il ne veut pas être d é c o u r a g é cepend a n t il parle d'effort

« s u p r ê m e », de prière « s u -

p r ê m e », telle de s e s l e t t r e s r e s s e m b l e à un testam e n t ; il y lègue le soin de défendre son h o n n e u r . . . Mais l'excès m ê m e de la peine l'a relevé... il veut... il veut ! Dans plusieurs l e t t r e s il affirme sa volonté, il la qualifie lui-même d ' i n d o m p t a b l e . 13


218

L'AFFAIRE

DREYFUS

Cela n ' e m p ê c h e p a s qu'il p a r l e e n c o r e d e s e s « horribles d é t r e s s e s d e v a n t de tels s u p p l i c e s ». Les n o u v e l l e s

qu'il r e ç o i t à la fin d e 1897 lui i n s -

pirent confiance. « J e comprends très bien, dit-il, que tu ne puisses pas me donner de détails. Dans des affaires pareilles où des intérêts graves sont en jeu, le silence est nécessaire, obligatoire. » Et c e p e n d a n t

u n e d e s e s l e t t r e s , c e l l e d u 26 j a n -

v i e r 1 8 9 8 , m o n t r e qu'il a v a i t u n s e n t i m e n t a s s e z n e t , a s s e z j u s t e s u r la c a m p a g n e r e v i s i o n n i s t e : « Ma pensée est tellement tendue nuit et jour vers toi, vers nos enfants, que je veux t'écrire encore pour te donner les conseils que je te dois. J'ai lu et relu toutes tes lettres, les vôtres, et je crois que depuis longtemps

nous vivons de malentendus qui

viennent de diverses causes (tes lettres souvent étaient des énigmes pour moi), du secret absolu dans lequel je suis, de

l'état

de mon cerveau, des coups qui

m'ont

frappé sans que j'y comprenne rien, de maladresses qui, peut-être aussi, ont été commises. Mais voici la situation telle que je crois la comprendre, et je m'imagine n'être pas loin de la vérité. J e crois que M. le général de Boisdeffre ne s'est jamais refusé à nous rendre justice. Nous, profondément blessés, nous lui de-


A

L'ILE

DU

DIABLE

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mandons la lumière. Il n'a pas plus été en son pouvoir qu'au nôtre de la faire; elle se fera dans un avenir que nul ne peut prévoir. Les esprits se sont probablement aigris, des maladresses peut-être ont été commises, je ne sais, tout cela a envenimé

une situation déjà si atroce. Il faut revenir en

arrière, s'élever au-dessus de toutes les souffrances pour envisager simplement notre situation. »

Et d a n s l'année 1898 ses lettres sont plus c a l m e s , plus c o u r t e s . . . il sent, il sait qu'on s'occupe de lui. Et il a t t e n d . . . « en c o m p t a n t les h e u r e s , les minutes

», j u s q u ' à sa

dernière

lettre connue

du

24 s e p t e m b r e , où encore u n e fois il a trouvé l'attente trop longue... et a semblé se d é s e s p é r e r . Mais cette nouvelle crise n ' a u r a point d u r é a u t a n t q u e d ' a u t r e s p u i s q u e le 16 n o v e m b r e , en a d m e t t a n t qu'officieusement il n e l'ait été a u p a r a v a n t , il a été avisé officiellement

d e s r é s u l t a t s o b t e n u s par sa

femme, son frère et ses amis.


SOUS

LES

B A M B O U S

A

C A Y E N N E


A

DEMERARA

XVI LES IMPRESSIONS D'UN PRÉDÉCESSEUR A L'ILE D U

CHARLES DELESCLUZE DÉPORTÉ DE LYRISME SON

DU

DÉSESPOIR

CONDAMNÉ

DE

A

L'EMPIRE

L'ASPECT

QUAND IL F U T DÉBARQUÉ

DIABLE —

DREYFUS

DIABLE

LE RÉGIME DES

DES

ILES

SUR L'ILE

DU

DÉPORTÉS

POLITIQUES A CETTE ÉPOQUE

En a t t e n d a n t q u e Dreyfus n o u s d o n n e ses i m p r e s sions plus complètes q u e d a n s ses lettres c e n s u r é e s p a r le m i n i s t è r e s u r son a r r i v é e et son séjour à l'île du Diable, i m p r e s s i o n s q u e j ' e u s s e bien désiré pouvoir 13.


L'AFFAIRE

222

DREYFUS

lui d e m a n d e r et publier le p r e m i e r , si les combinais o n s ministérielles n e m ' a v a i e n t pas enlevé

toute

c h a n c e « d ' e n t r e t i e n » lors de m o n voyage à C a y e n n e , j e crois i n t é r e s s a n t de d o n n e r les i m p r e s s i o n s d'un p r é d é c e s s e u r de Dreyfus d a n s la déportation politique à l'île d u Diable. Je veux parler de celles de Charles Delescluze. Elles sont t y p i q u e s , et j ' e n suis sûr, i n t é r e s s e r o n t . Charles Delescluze les a publiées d a n s le j o u r n a l le Réveil qui combattait a r d e m m e n t l ' E m p i r e . Voici son récit. Le j o u r , dit-il, était s u r son déclin lorsque n o u s r a n g e â m e s les îles du Salut ; le soleil inondait de ses d e r n i e r s r a y o n s le p a y s a g e e n c h a n t e u r qui se développait sous m e s y e u x ,

et d e v a n t ce magnifique

spectacle j e ne p u s m e défendre d'un m o u v e m e n t d ' a d m i r a t i o n . Si peu r a s s u r a n t e q u e fut la p e r s p e c tive sous laquelle j e devais e n v i s a g e r la

résidence

qui m'était imposée... j ' o u b l i a i tout p o u r céder à des i m p r e s s i o n s tout o p p o s é e s . En

effet,

à c o n t e m p l e r ces îlots j e t é s

comme

a u t a n t d'oasis au milieu de l'Océan, et livrant à la brise du soir u n e végétation l u x u r i a n t e , était-il pos-


A

L'ILE

DU

DIABLE

223

sible de r é s i s t e r d'abord au c h a r m e tout p u i s s a n t q u e d é g a g e n t les b e a u t é s de la n a t u r e ? Mais bientôt, hélas ! le s e n t i m e n t de la réalité m ' a r r a c h a aux p r e m i è r e s illusions de la s u r p r i s e . Derrière ces a r b r e s a u x b r a s g i g a n t e s q u e s , a u x feuillages é t e r n e l l e m e n t é p a n o u i s , il y a, m e disaisj e , des cris de désespoir et de malédiction. Ces m a i s o n s a u x parois si s o i g n e u s e m e n t blanchies, qui reflètent si g a i e m e n t la l u m i è r e et d o n t on aimerait à voir sortir u n e m é n a g è r e au milieu de ses h e u r e u x enfants, ce sont des prisons et des cachots. Ces c h e m i n s qui s e r p e n t e n t m o l l e m e n t aux

flancs

a r r o n d i s des collines et qui s e m b l e n t a p p e l e r le pas j o y e u x d u libre travailleur, n e sont foulés q u e p a r des forçats ou des g a r d e s - c h i o u r m e s . É t r a n g e anomalie ! A l'aspect de ces lieux c h a r m a n t s on se p r e n d à s o n g e r q u e les esprits fatigués n e s a u r a i e n t d e m a n der un lieu plus propice au r e p o s , et voilà q u ' a p r è s avoir c o m m e n c é à en faire u n d é s e r t , la civilisation en fait m a i n t e n a n t un b a g n e . ...Voici ce qui se passait de m o n t e m p s à l'île du Diable.


224

L'AFFAIRE

DREYFUS

Moins g r a n d e de b e a u c o u p q u e ses voisines d e r rière lesquelles elle se tient d i s c r è t e m e n t c a c h é e , l'île du Diable vue du canot qui m ' y

conduisait,

m'offrit l'aspect le plus saisissant de la m i s è r e et de la désolation. Là point de g r a n d s a r b r e s pour a r r ê t e r les r a y o n s d u soleil, mais d e s a r b u s t e s r a b o u g r i s , p r e s q u e d e s broussailles ; pas de r o u t e s s a b l é e s , m a i s des r o c h e r s c h a u v e s ; pas d'édifices p i t t o r e s q u e s , mais q u e l q u e s r a r e s c o n s t r u c t i o n s t e n a n t le milieu e n t r e la c a s e r n e et l ' é c u r i e . Voilà c o m m e n t m ' a p p a r u t le séjour où j ' a v a i s à p a s s e r dix a n n é e s de m a vie... ...La p r e m i è r e autorité de l'île était d e p u i s quelq u e s mois u n simple b r i g a d i e r de g e n d a r m e r i e , et c'est à lui q u e j e fus r e m i s p a r m o n g a r d e - c h i o u r m e . . . Il m e dit qu'il y avait trois appels p a r j o u r , le p r e m i e r à cinq h e u r e s d u matin, les d e u x a u t r e s à six h e u r e s et à huit h e u r e s du soir, et q u e , sauf l'obligation de p a s s e r la nuit au dortoir c o m m u n , j ' é t a i s libre d a n s l'île. La liberté est a s s u r é m e n t q u e l q u e chose, m ê m e d a n s u n e île qui n'a q u e 2.500 à 3.000 m è t r e s d e


A

L'ILE

DU

DIABLE

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tour s u r u n e l a r g e u r m o y e n n e de 400 ; m a i s on n e p e u t pas p a s s e r douze h e u r e s en état de v a g a b o n d a g e et j e m e d e m a n d a i s avec u n e profonde inquiét u d e c o m m e n t j ' e m p l o i e r a i s les loisirs q u e le g o u v e r n e m e n t m e faisait. Je voyais bien u n e espèce d'arche de Noë en bois, s u p p o r t é e p a r des p o t e a u x p o u r la p r é s e r v e r d e l'humidité, mais cet asile qui pouvait, à la r i g u e u r , servir p e n d a n t le t e m p s c o n s a c r é au sommeil, m e paraissait assez peu confortable c o m m e cabinet d e travail et j e c h e r c h a i s en vain l'abri q u e r e n d a i t imp é r i e u s e m e n t n é c e s s a i r e la t e m p é r a t u r e élevée de la G u y a n e . Les q u e l q u e s b â t i m e n t s qui s'offraient

à ma vue

n'étaient é v i d e m m e n t pas d e s t i n é s à l'usage

des

détenus. C'était d'abord u n corps de g a r d e où u n e demidouzaine de soldats de m a r i n e j o u a i e n t nonchalamm e n t a u x c a r t e s ; puis le l o g e m e n t du brigadier et de son g e n d a r m e ; plus loin, la maison j a d i s occupée p a r le. c o m m a n d a n t et d é s o r m a i s v a c a n t e . A p a r t cela j e n'apercevais q u e d e s r o c h e r s étalant l e u r s écailles b l a n c h i s s a n t e s . Si ce p a y s a g e me


226

L'AFFAIRE

DREYFUS

p a r u t aussi s a u v a g e q u ' u n d é s e r t , j e n e fus g u è r e r a s s u r é en voyant p a s s e r au loin des h o m m e s aux pieds n u s , aux traits b r û l é s par le soleil, a u x vêtem e n t s en l a m b e a u x ; c'étaient n o s futurs c o m p a gnons. Si, à ce m o m e n t , u n e i m m e n s e commisération s'éleva d a n s m o n c œ u r , j e m e s u r a i s tout aussitôt le sort qui m'était r é s e r v é , et j e ne cache pas q u e j ' e n fus m é d i o c r e m e n t satisfait. Serai-je donc ainsi d a n s q u e l q u e t e m p s , m e disais-je ! Vais-je moi aussi dépouiller m e s h a b i t u d e s p o u r m e plier aux nécessités de la vie s a u v a g e ? Et j ' é t a i s là, en plein soleil, n e s a c h a n t où dépos e r m e s malles, assez inquiet, s u r t o u t , de savoir si je pourrais déjeuner. Enfin, u n d é p o r t é qui survint p a r h a s a r d ,

m'of-

frit de p a r t a g e r sa case, et, g u i d é par lui, j e m e dirigeai vers l'intérieur de l'île. Je r e n c o n t r a i s u r m o n chemin des c a b a n e s capric i e u s e m e n t s e m é e s à droite et à g a u c h e , toutes b â ties de p i e r r e s et de boue, à peine c o u v e r t e s d e paille de m a ï s , o r n é e s d e

t r o u s , qui, suivant la

g r a n d e u r , figuraient la p o r t e ou la f e n ê t r e .


A

L'ILE

DU

DIABLE

227

C'étaient les r é s i d e n c e s d e j o u r de m e s compag n o n s , et p r è s d'elles, a s s u r é m e n t , les

dernières

m a s u r e s de n o s p a y s a n s auraient p a s s é p o u r des palais. Arrivé au logis d e m o n hôte, la vue de l'intérieur n e fit q u ' a u g m e n t e r m e s perplexités. Le mobilier se composait d'une table b o i t e u s e et d'un e s c a b e a u , et sauf la satisfaction q u e j ' é p r o u v a i s d ' é c h a p p e r à l'ard e u r du soleil, j e n e prévoyais pas q u e ce triste a m é n a g e m e n t p û t en offrir d ' a u t r e . Quoi qu'il e n soit, j ' é t a i s trop familiarisé avec les e n n u i s et les privations p o u r m'effrayer de si peu ; puis, j e savais p a r e x p é r i e n c e q u e , s'il est p r u d e n t de ne j a m a i s p r e n d r e au c o m p t a n t les a p p a r e n c e s favorables, la situation la m o i n s s é d u i s a n t e c o m p o r t e u n e s o m m e de r e s s o u r c e s qu'il suffit de savoir trouver. Fort de cette réflexion philosophique, j ' a t t e n d i s p a t i e m m e n t la distribution d e s vivres et j e profitai de ce répit p o u r recueillir q u e l q u e s r e n s e i g n e m e n t s s u r le p e r s o n n e l a u q u e l j e venais de m ' a d j o i n d r e et s u r les conditions du r é g i m e q u e j ' a v a i s à subir. Au m o m e n t de mon a r r i v é e , les d é t e n u s de l'île


228

L'AFFAIRE

DREYFUS

du Diable é t a i e n t au n o m b r e de 36, moi c o m p r i s . Ils se divisaient en p l u s i e u r s catégories : La p r e m i è r e en d a t e , c o m m e p a r le n o m b r e , se composait de citoyens frappés au 2 d é c e m b r e 1851; puis venaient des t r a n s p o r t é s de 1848 q u e sous u n p r é t e x t e ou sous u n a u t r e , on avait d'Afrique

transportés

à la Guyane ; enfin, les c o n d a m n é s des

ardoisières d ' A n g e r s , plus q u e l q u e s c o n d a m n é s pour sociétés s e c r è t e s , et l'infortuné Tibaldi,

condamné

j u d i c i a i r e m e n t à la déportation, le seul de n o u s tous p o u r lequel l'amnistie du 16 août 1859 n'ait a p p o r t é q u e de nouvelles r i g u e u r s . Cette petite colonie, formée d ' é l é m e n t s passablem e n t d i s p a r a t e s , n e m e semblait pas s e n t i r aussi vivement q u e j e le faisais, les r i g u e u r s et les humiliations du r é g i m e a u q u e l elle était s o u m i s e . Mais j e n e tardai pas à c o m p r e n d r e le motif de cette diffé-

rence d'appréciation. Les horribles

épreuves

avaient, traversées

que

nos

précédemment

compagnons les

rendaient

moins sensibles aux inconvénients devant lesquels s'effarouchait ma susceptibilité de n o u v e a u débarq u é ; en s o n g e a n t au p a s s é , ils se trouvaient pres-


A

L'ILE

D U DIABLE

229

q u e h e u r e u x du p r é s e n t . N a g u è r e obligés de travailler comme les forçats, ils j o u i s s a i e n t

maintenant

d ' u n e liberté relative et disposaient de leur t e m p s à leur g r é . Cette concession tardive qui n'était, en s o m m e , q u e l'abandon d ' u n e m o n s t r u e u s e violence et qui laissait s u b s i s t e r toutes les h o r r e u r s de la s é q u e s t r a t i o n d a n s l'exil au d é s e r t , cette concession, si c h è r e m e n t achetée avait en q u e l q u e sorte réconcilié m e s comp a g n o n s avec le d é t e s t a b l e séjour de l'île du Diable. Mais parce q u e le prisonnier politique souffre s a n s se plaindre, fait-il a m n i s t i e r ses geôliers...? En vérité,

ce serait faire la p a r t trop belle a u x

s e r v i t e u r s é t e r n e l s de t o u t e s les t y r a n n i e s

et ce

n ' e s t pas à cette balance qu'il faut p e s e r les actions qui affectent la dignité et la liberté d e s citoyens. Ne l'oublions p a s , le d o g m e c o m m o d e de l'obéissance passive n e détruit pas la responsabilité individuelle car la responsabilité individuelle e s t la condition indispensable de la moralité p u b l i q u e ; elle n e se r a c h è t e p a s avec des accès d ' h u m a n i t é p a r t i e l s , avec d e s caprices qui se r e n c o n t r e n t de loin avec la j u s t i c e . 14


230

L'AFFAIRE

DREYFUS

Nul n e peut se faire le m i n i s t r e de l'iniquité ! Voilà le principe et l ' a d o u c i s s e m e n t d ' u n e consig n e b a r b a r e n e suffit point p o u r a b s o u d r e celui qui n'a pas craint d e l'accepter, et qui, par u n r e t o u r en a r r i è r e , c h e r c h e m o i n s à servir la j u s t i c e qu'à mén a g e r sa s é c u r i t é . ... Chaque j o u r u n canot apportait de l'île Royale les provisions en n a t u r e , et la distribution s'en faisait p a r les d é t e n u s e u x - m ê m e s qui s ' a r r a n g e a i e n t à leur g r é p o u r les p r é p a r e r . La n o u r r i t u r e se composait d ' u n e livre et d e m i e d e pain plus ou moins reprochable ou de 450 g r a m m e s d e biscuit en g é n é r a l avarié, parfois r e m p l a c é p a r d u couac ou farine de manioc, de viande fraîche quelquefois, le plus s o u v e n t de b œ u f ou de porc salé ou de bacaliau, de haricots ou de riz avec u n e petite q u a n t i t é d'huile et de g r a i s s e et six centilitres de tafia. Si m a i n t e n a n t j ' a j o u t e q u e la viande fraîche était r a r e m e n t m a n g e a b l e , q u e le porc et le bœuf salé n e l'étaient p r e s q u e j a m a i s , q u e les haricots défiaient les appétits les plus i n t r é p i d e s , q u e le riz était enc o m b r é de vers, on c o m p r e n d r a q u e cet abominable


A

L'ILE

DU

231

DIABLE

ordinaire n'était q u ' u n e m p o i s o n n e m e n t p e r m a n e n t . Joignez à cela u n e série de corvées qui étaient la d e r n i è r e e x p r e s s i o n du travail r é p u g n a n t et, délicatesse

à p a r t , on c o m p r e n d r a

tout ce qu'avait

d ' é p o u v a n t a b l e la vie à l'île du Diable. A tour de rôle, il fallait aller recevoir au débarcad è r e les provisions de la j o u r n é e , les p o r t e r à plus de c e n t pas de d i s t a n c e , c o u p e r la v i a n d e , faire et p e s e r les p a r t s d e c h a q u e plat, a u t a n t q u e possible c o m p o s é de dix p e r s o n n e s , comme d a n s la m a r i n e , et enfin se livrer à u n e foule d'exercices aussi désagréables

q u e fatigants.

J'ajoute

l'obligation

de

h i s s e r s u r u n plan incliné qui pouvait m e s u r e r u n e c e n t a i n e d e m è t r e s , d e u x t o n n e s d ' e a u et de les vider d a n s u n e citerne de fer. En d e h o r s de cette corvée g é n é r a l e qui roulait s u r tout le p e r s o n n e l , il y avait encore les corvées particulières, qui consistaient à r é p é t e r s u r u n e p r o portion r é d u i t e le t r a n s p o r t et la distribution

des

p a r i s afférentes à c h a q u e plat. Quand j e m e trouvai en p r é s e n c e de ces n é c e s sités et q u e j e m e vis réduit à faire à m o n j o u r , et s u c c e s s i v e m e n t le m é t i e r de portefaix, de b o u c h e r ,


232

L'AFFAIRE

DREYFUS

de commissionnaire, q u e de plus j ' e u s la perspective i n q u i é t a n t e d e m a n g e r la cuisine faite de m e s propres

mains, j'éprouvai

u n véritable

découra-

gement. La fatigue n'était p a s ce qui m ' é p o u v a n t a i t . La b o n n e volonté n e m e faisait pas défaut, m a i s cela n e suffisait p a s . Quand j e m e r e p r é s e n t a i s en face d'un q u a r t i e r de bœuf ou de porc à diviser exactem e n t , et scientifiquement, de m a n i è r e à n e p a s mé-

contenter m e s c o m p a g n o n s qui n ' e n t e n d a i e n t [ a s raillerie à cet endroit, j e m a u d i s s a i s de bon c œ u r l e s h a b i t u d e s d e ma vie et l'insuffisance d e m o n éducation P a r b o n h e u r un d e m e s c a m a r a d e s de plat voulut bien se c h a r g e r de toutes m e s corvées en é c h a n g e de m a ration q u o t i d i e n n e d e tafia, et q u a n d j ' e u s conclu cette affaire qui pour moi avait une

importance

é n o r m e j e c r u s avoir fait u n mar-

ché d'or. E n effet j e venais d e c o n q u é r i r m a tranquillité. Restait bien m a cuisine,

niais j e serais

seul à en souffrir, c'était donc p e u d e chose. Toutefois, le p r e m i e r j o u r où j e r e ç u s m a portion de victuailles j e m e sentis bien e m b a r r a s s é . . . ... Qu'allais-je faire d e cette macédoine d e c o m m e s -


A

L'ILE

DU

233

DIABLE

tibles q u e j ' e m p o r t a i s t r i s t e m e n t dans des feuilles de b a n a n i e r ? Je n'avais pas l'ombre d'un ustensile de m é n a g e , pas de fourneau ni rien qui p û t y s u p p l é e r : et pard e s s u s tout j ' é t a i s affligé de cette i n a p t i t u d e n a t u relle qui doublait les difficultés en les faisant paraître i n s u r m o n t a b l e s . Le d é t e n u qui m'avait offert la moitié de sa case m e vint h e u r e u s e m e n t en aide s u r ce point et m e proposa de m a n g e r avec l u i . . . Le plaisir d'être

d é b a r r a s s é d ' u n e aussi

i n q u i é t u d e n e m e d i s p e n s a pas de m e s u r e r

grave avec

effroi l'abîme de mon i m p u i s s a n c e en m ê m e t e m p s q u e j e concevais u n e vénération s a n s b o r n e s p o u r la capacité de m o n a m p h y t r i o n . Cette case qui m e paraissait si p e u hospitalière prit, sous sa main intelligente, u n e forme

toute

n o u v e l l e . Dans l'un de a n g l e s , d e s p i e r r e s c o n v e nablement

é t a y é e s faisaient

l'office

de foyer,

et

bientôt q u e l q u e s m o r c e a u x d e bois y d é g a g è r e n t u n e flamme dont la fumée disparaissait tant bien q u e mal à t r a v e r s les mur.

fissures

m é n a g é e s d a n s le


L'AFFAIRE

234

DREYFUS

En un mot, au bout d ' u n e d e m i - h e u r e je pris m a p a r t d'un d é j e u n e r qui n'était peut ê t r e p a s de n a t u r e à flatter le palais d'un g o u r m e t , m a i s qui suffisait l a r g e m e n t à m e s h a b i t u d e s de sobriété, et j e c o m p r i s q u ' à tout p r e n d r e on pouvait n e p a s m o u r i r de faim à l'île du Diable. Mais combien de c o n n a i s s a n c e s n e devait-on pas r é u n i r , et qui, toutes, d é p a s s a i e n t m e s forces

de

cent c o u d é e s !

Au b o u t de q u e l q u e t e m p s j e m e trouvais e n g a g é d a n s la vie v é g é t a t i v e à laquelle é t a i e n t r é d u i t s m e s c o m p a g n o n s . Vêtu c o m m e e u x , si c o m m e la p l u p a r t d ' e n t r e eux j e n ' é t a i s pas e n c o r e a r r i v e r à m a r c h e r pieds n u s , j ' a v a i s du m o i n s renoncé à l'usage de ces superfluités q u ' o n n o m m e d e s c h a u s s e t t e s et dont u n e c o u r t e e x p é r i e n c e m'avait d é m o n t r é les inconvénients. J'avais m a place appels, j e

au dortoir, j e r é p o n d a i s

m e levais et m e couchais a u coup

aux de

canon ; en u n m o t j e fonctionnais avec la r é g u l a r i t é d'un vétéran d e s îles du Salut.


A

L'ILE

DU

DIABLE

(Mais la situation particulière de Delescluze

235

fit

fléchir les r è g l e m e n t s en sa faveur. On lui p e r m i t de d e m e u r e r d a n s u n e case spéciale qu'il n o u s décrit de la sorte) : Au milieu d e l'île et à l'extrémité d u petit plateau qui en occupait la partie la plus élevée il y avait u n e case a b a n d o n n é e . Elle devint la m i e n n e ... A partir de m o n installation, le séjour de l'île m e p a r u t moins affreux. Mon l o g e m e n t n'avait rien d'un palais : c'était u n petit réduit de trois m è t r e s c a r r é s environ, où c e r t e s n ' a b o n d a i e n t ni les r e c h e r c h e s d u luxe ni m ê m e les commodités les plus v u l g a i r e s . Ma p o r t e se composait d ' u n e e s p è c e d e treillage, d e s t i n é à défendre m o n s a n c t u a i r e contre l'invasion d e s poules de m e s voisins. Ma fenêtre était o r n é e d'un contrevent, c'est-àdire d ' u n e planche mobile q u e j e levais le j o u r et q u e j e fermais le soir au m o y e n d'un bâton fiché d a n s le sol. La t e r r e b a t t u e qui m e servait de p a r q u e t laissait


236

L'AFFAIRE

DREYFUS

p e r c e r çà et là des pointes de rocher q u e j ' a v a i s g r a n d ' p e i n e à r e n d r e inoffensives. Quant à mon mobilier, il se composait d'un lit de s a n g l e s , s a n s m a t e l a s ni paillasse, m a i s j ' a v a i s u n oreiller b o u r r é de feuilles de m a ï s et q u a n d

les

cancrelas voulaient bien p a r h a s a r d ne pas courir s u r ma figure cl se c o n t e n t e r d e r o n g e r la m ê c h e de la lampe et m e s souliers j e d o r m a i s m i e u x qu'on n e dort d a n s un palais, car ni le r e m o r d s ni la crainte n ' a s s i é g e a i e n t mon sommeil. » Delescluze n e d e m e u r a pas l o n g t e m p s à l'ile du Diable. Il obtint la r é s i d e n c e à C a y e n n e , où les hab i t a n t s de cette ville lui firent un accueil d o n t le vieux jacobin conserva j u s q u ' à sa m o r t le plus reconn a i s s a n t souvenir. Il est m ê m e curieux de lire les lignes t o u c h a n t e s d a n s lesquelles il a fixé ce s o u venir.


A

LA

TRINIDAD

NOTES RELATIVES

A DE

LA

CONDAMNATION

DREYFUS ET

A LA P E I N E Q U E C O M P O R T E CETTE C O N D A M N A T I O N

I. A r r ê t c o n d a m n a n t II III.

Dreyfus.

T e x t e s d e s L o i s v i s é s par l'arrêt. N o t e s sur le r é g i m e d e la d é p o r t a t i o n d a n s u n e e n c e i n t e fortifiée. 14.


ARRÊT C O N D A M N A N T

DREYFUS

Texte de l'arrêt du 2 2 décembre 1894. (Extrait du Droit, 2 3 décembre 1894) « A u nom du peuple français, ce jourd'hui, 22 décembre 1 8 9 4 , le premier conseil de guerre du gouvernement de Paris, délibérant à huis clos, le président a posé la question suivante : Dreyfus (Alfred), capitaine breveté du 14e régiment d'artillerie, stagiaire de l'Etat-Major de l'Armée, est-il coupable d'avoir, en 1 8 9 4 , livré à une puissance étrangère ou à ses agents, des documents intéressant la défense nationale pour les engager à commettre des hostilités ou à entreprendre la guerre contre la France ou pour leur en procurer les moyens ? Les voix, recueillies séparément en commençant par le grade inférieur, le Président ayant émis son opinion le dernier, le Conseil déclare : Sur l'unique question : « Oui, à l'unanimité des voix, l'accusé est coupable ». Sur quoi et attendu les conclusions prises par le commissaire du gouvernement, dans ses réquisitions, le Président a lu le texte de la loi et a recueilli de nouveau les voix dans la forme indiquée ci-dessus pour l'application de la peine. E n conséquence, le Conseil condamne à l ' u n a n i m i t é des voix le nommé Dreyfus (Alfred) à la peine de la détention dans une enceinte fortifiée et à la dégradation militaire conformément aux articles ci-après. M. le Président donne lecture de chacun des articles conformément à la loi. — Art. 76 du Code Pénal ; art. 7 de la loi du 8 octobre 1830 ; art. 5 de la constitution de


L'AFFAIRE

240

DREYFUS

1848; art. 1er de la loi du 8 juin 1 8 5 0 et les art. 189 et 2 6 7 du Code de Justice militaire. Le Conseil le condamne en outre aux frais envers l'Etat en vertu de l'article 1 3 9 du même Code de Justice militaire ; enjoint au commissaire du gouvernement de faire donner immédiatement lecture du présent jugement à l'accusé en présence de la garde et de faire évacuer la salle.

T E X T E S D E S LOIS V I S É S P A R L'ARRÊT A R T . 7 0 . Code Pénal. — « Quiconque aura pratique des machinations ou entretenu des intelligences avec les puissances étrangères ou leurs agents, pour les engager à commettre des hostilités ou à entreprendre la guerre contre la France ou pour en procurer les moyens, sera puni de mort. Cette disposition aura lieu dans le cas même ou lesdites machinations ou intelligences n'auraient pas été suivies d'hostilités. »

Note

sur l'art.

75

auquel renvoie cet article :

« La peine de mort, quoiqu'elle n'ait pas disparu du texte de l'article 7 5 , non plus que des autres dispositions du même chapitre, est, depuis l'abolition de cette peine, en matière politique remplacée dans toutes ces dispositions par la peine de la déportation dans une enceinte fortifiée ».

La loi du 8 octobre 1830 détermine les délits politiques et y range notamment : 1° Dans la classe des actes attentatoires à la sûreté extérieure de l'Etat, mentionnés au Livre I I I , titre 1 , er


241

NOTES

chapitre 1 du Code Pénal (c'est-à-dire aux articles 75 et suivants), le fait par tout individu d'avoir livré aux agents d'une puissance étrangère, neutre ou alliée, des plans de fortifications, arsenaux, etc., qui se trouvaient entre ses mains sans soustraction préalable. er

Constitution du 4 novembre 1848, art. 5. DALLOZ

PÉRIODIQUE,

1848

IV,

p.

215.

« La peine de mort est abolie en matière politique. »

Loi du 8 juin 1850,

art. 1

er

(DALLOZ,

Cod. Pén.

p. 3 7 ) . LOI

S U R L A DÉPORTATION

:

Dans tous les cas où la peine de mort est abolie par l'article 5 de la Constitution, cette peine est remplacée par celle de la déportation dans une enceinte fortifiée désignée par la loi, hors du territoire continentale de la République. Les déportés y jouiront de toute la liberté compatible avec la nécessité d'assurer la garde de leur personne. Ils seront soumis à un régime de police et de surveillance déterminé par un règlement d'administration publique. Observations : 1° Les §§ 2 et 3 ci-dessus ont été abrogés par l'art. 1 de la loi du 2 3 mars 1872 qui reproduit les dispositions de ces deux §§ avec quelques modifications ; 2° La déportation dans une enceinte fortifiée consiste non pas à être renfermé dans une prison, mais à résider dans un lieu où la surveillance puisse s'exercer — D A L L O Z , e r

Jurisprudence

générale,

V . Peine n° 612.

E n effet, « par enceinte fortifiée on entend un ensemble de fortifications dont la citadelle est le dernier réduit et qui comprend même des terrains libres, » ( V . le Rapport


242

sur

L'AFFAIRE

la

loi

de

1850,

DALL.

DREYFUS

PÉRIOD.

1850

IV,

p.

181,

note); 3° L'art. 4 de la loi de 1 8 5 0 désignait la vallée de Vaïthau aux îles Marquises comme lieu de déportation dans une enceinte fortifiée. L'art. 2 de la loi du 2 3 mars 1 8 7 2 désigne à cet effet la presqu'île Ducos (Nouvelle-Calédonie). Voir infra textes intéressants de la loi de 1 8 7 2 et de celle du 2 5 mars 1 8 7 3 .

Code de Justice militaire. A R T . 1 8 9 . — Les peines des travaux forcés, de la déportation, de la détention, de la réclusion et du bannissement sont appliquées conformément aux dispositions du Code Pénal ordinaire. Elles ont les effets déterminés par ce Code et comportent, en outre, la dégradation militaire. ART. 2 6 7 . — Les tribunaux militaires appliquent les peines portées par les lois pénales ordinaires pour tous les crimes ou délits non prévus par le présent Code, et, dans ce cas, s'il existe des circonstances atténuantes, il est fait application aux militaires de l'article 4 6 3 du Code Pénal. Nota. — L'article 4 6 3 du Code Pénal est celui qui permet aux juges, s'ils estiment qu'il y a lieu d'appliquer, des circonstances atténuantes, d'abaisser la peine édictée par la loi d'un ou de deux degrés.


NOTES

243

NOTES SUR

LE R É G I M E

DANS

DE LA

UNE ENCEINTE

DÉPORTATION FORTIFIÉE

Loi du 23 mars 1872. A R T . 4 . — Les condamnés à la déportation dans une enceinte fortifiée, jouiront, dans la presqu'île Ducos, de toute la liberté compatible avec la nécessité d'assurer la garde de leur personne et le maintien de l'ordre. Ils seront soumis à un régime de police et de surveillance déterminé par un règlement d'administration, qui sera rendu dans un délai de 2 mois ( V . Règlement du 81

mai

1872.

D A L L . P É R . 72-IV-72).

Loi des 25-28 mars 1873 qui règle la condition des déportés dans la Nouvelle-Calédonie. A R T . 1 . — Les condamnés seront soumis dans le lieu assigné à la déportation, aux mesures nécessaires tant pour prévenir leur évasion que pour garantir la sécurité et le bon ordre dans le sein de la colonie. Ces mesures seront l'objet d'arrêtés pris par le gouverneur en conseil, exécutoires provisoirement et soumis à l'approbation des ministres de la Marine et de la J u s t i c e . Ces arrêtés seront insérés avec mention de l'approbation ou du refus de l'approbation, dans une notice spéciale qui sera distribuée aux assemblées législatives et par laquelle il sera rendu compte de l'état et des progrès de la colonisation pénale. Toute infraction à ces arrêtés sera punie des peines disciplinaires portées par l'article 369 C. J u s t . milit. pour les armées de mer, modifié par l'article 8 du décret d u 21 juin 1858 (peine maxima : 8 jours de prison). er


L'AFFAIRE DREYFUS

244

A R T . 7 . — Les femmes et les enfants des déportés auront la faculté d'aller les rejoindre. (La fin de l'article suppose le concours pécuniaire de l'Etat pour les familles nécessiteuses. V . le Rapport D A L L . PÉR. 1 8 7 8 - I V - 5 0 , note I I . D A L L . — Supplément au Répertoire. V . Prisons. N° 9 1 . — En ce qui concerne les lieux de déportation, nous rappellerons que c'est la loi qui les désigne ; en cela la déportation diffère de la transportation.

N° 9 2 . — Le régime des déportés à la Nouvelle-Calédonie est réglementé par trois lois et deux décrets principaux. Les premières sont : 1 ° la loi précitée du 8 juin 1 8 5 0 ( D A L L . P É R . 5 0 - I V - 1 2 9 ) ; — 2 ° la loi du 2 3 mars-3 avril 1 8 7 2 qui désigne de nouveaux lieux de déportation ( I ) . P . 7 2 - 1 V - 7 1 ) ; — 3° la loi du 2 5 - 2 8 mars 1 8 7 3 qui règle la

condition des déportés à la Nouvelle-Calédonie ( D . P . 7 3 - I V - 4 9 ) . Ces lois ont été complétées par : 1° le décret du 31 mai 1 8 7 2 portant règlement d'administration publique sur le régime de police et de surveillance auquel les condamnés à la déportation dans une enceinte fortifiée sont assujettis ( D . P . 7 2 - I V - 7 2 ) ; 2° le décret du 1 0 mars 1 8 7 7 ( D A L L . P É R . 7 7 - I V - 4 0 ) portant règlement d'administration publique pour l'exécution de l'article 1 3 de la loi du 2 5 mars 1 8 7 3 .

Décret du 11 mai 1872. —

DALL.

PÉR.

72-

I V - 7 2 « portant règlement d'administration publique sur e régime de police et de surveillance auquel les condamnés à la déportation dans une enceinte fortifiée sont assujettis » A R T . 1 — Les condamnés à la déportation dans une enceinte fortifiée habitent, dans l'étendue de l'enceinte, er


NOTES

245

le lieu qui leur est désigné par le commandant de l'établissement. Le gouverneur accorde autant que possible aux condamnés l'autorisation d'avoir des habitations séparées. Il détermine les conditions d'habitation des familles admises dans l'intérieur de l'enceinte. A R T . 2. — Entretien des déportés sans ressources. ART. 3. — « Les condamnés sont assujettis aux règlements d'ordre et de police en vigueur dans les établissements militaires. » A R T . 4. — « Le gouverneur détermine les règles concernant les rapports des condamnés a v e c le personnel libre habitant l'enceinte fortifiée et leurs communications avec les personnes du dehors. Il peut, s'il le juge nécessaire au maintien de la sécurité, interdire ou suspendre ces communications, à la condition d'en rendre compte au ministre de la Marine. Le gouverneur peut interdire l'introduction dans le lieu de déportation des publications qu'il juge dangereuses. A R T . 5-6-7. — Concessions, travail industriel. A R T . 8. — « Toute réclamation faite par des condamnés sera individuelle et rédigée par écrit. Les réclamations destinées au ministre de la Marine seront remises au g o u verneur qui les transmettra dans le plus bref délai. » A R T . 9. — « Les règlements sur la discipline intérieure de l'établissement sont faits par le gouverneur sous l'approbation des ministres de la Justice et de la Marine. Ils sont provisoirement exécutoires. A R T . 10. — E n cas d'infraction aux règlements d'ordre et de police prévus par les précédents articles, il est fait application aux déportés des dispositions de l'article 369 (Code de Justice militaire pour l'armée de mer) rendu applicable aux colonies par le décret du 21 juin 1858.


246

L'AFFAIRE

DREYFUS

Décret du 10 mars 1877

(DALL. PÉR. 77-IV-49.)

Sans intérêt. Ce décret ne concerne que les biens laissés par le déporté à son décès. D A L L O Z . 1 8 9 3 . — Supplément au Répertoire. V. Peine. N° 6 2 1 . — « La déportation, qu'elle soit simple ou dans une enceinte fortifiée, n'a jamais pour effet de faire enfermer le condamné dans une prison; elle consiste dans la transportation suivie d'internement perpétuel dans une colonie lointaine (Laborde, Cours élémentaire de Dr. crim., n° 2 6 8 ) . Elle est dans son essence simplement restrictive de la liberté, elle n'impose en effet, au condamné d'autre obligation que celle de ne pas quitter le territoire ou il a été transporté (ibid.) ; le déporté n'est pas astreint au travail ; il a, suivant l'expression de M. Garraud « droit à l'oisiveté ». N° 6 2 5 . — Lieux de déportation. On n'en a pas désigné de nouveaux depuis 1 8 7 3 , sauf en 1 8 9 5 . (Voir infra la loi du 9 février 1 8 9 5 . )

N° 6 2 6 . — Régime de la déportation, réglé par divers lois et règlements. Voir Prison. Cependant, constater de suite : 1 ° En principe, les déportés jouissent, dans le lieu de leur déportation, de toute la liberté compatible avec la nécessité d'assurer la garde de leur personne et le maintien de l'ordre ; 2°, 3 ° , 4 ° , 5 ° Que le déporté en mesure de subvenir à leurs besoins, a le droit d'être rejoint par son conjoint et ses enfants. Bulletin des Lois. 12 série, 1 semestre 1 8 9 5 , partie principale, p. 2 9 8 . N° 2 9 1 2 2 . — Loi modifiant la loi du 23 mars 1 8 7 2 qui désigne les lieux de déportation. e

er


NOTES

247

Du 9 février 1895 (Promulgation au Journal officiel du 12 février 1895.) Le Sénat et la Chambre des Députés ont adopté. Le Président de la République promulgue la loi dont la teneur suit : Article unique. — L'article 2 de la loi du 23 mars 1872 est modifié ainsi qu'il suit : « La presqu'île Ducos, dans la Nouvelle-Calédonie, et les îles du Salut sont déclarées lieux de déportation dans une enceinte fortifiée. » La présente loi délibérée et adoptée par le Sénat et la Chambre des Députés sera exécutée comme loi de l'Etat. Fait à Paris le 9 février 1895. Signé : FÉLIX FAURE. Le garde des sceaux, ministre de la Justice Signé : L . TRARIEUX. Le ministre des Colonies Signé : CHAUTEMPS.


FORÇATS

HOLLANDAIS

TABLE DES

A

SURINAM

MATIÈRES

AVANT-PROPOS Exposé sommaire de l'affaire Dreyfus

1

A l'Ile d u D i a b l e CHAPITRE

PREMIER

Comment je fus envoyé à Cayenne. — Une mission aussi difficile que précise. — Débrouillez-vous. — Mes lettres de recommandation

7

CHAPITRE II Paris-Cayenne. — 45 jours aller et retour. — Je trouve à Saint-Nazaire un confrère qui s'embarque pour la m ê m e destination. — L'envoyé de l'Illustration. — Un contrôle précieux

23


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TABLE DES MATIÈRES

CHAPITRE III Aux îles du Salut. — L'aspect des î l e s . — L'île du Diable. — La prison de Dreyfus telle qu'on la voit à trois cents mètres. — Il n'y a ni mur ni grille, mais une palissade. — Ma photographie corrige les cartes m a r i n e s . — Les notes officielles s u r les îles du Salut. — Un prédécesseur de Dreyfus................35 CHAPITRE IV Pour aborder aux îles. — Une idée d'Abéniacar. — Chez M. Roberdeau. — Le g o u v e r n e u r de la Guyane est professionnellement tenu à ne me rien dire. — Cependant il me donne des indications très précieuses. — Les coups de feu s u r qui a p proche des i l e s . — Lo régime cellulaire de Dreyfus. — La liberté relative des deux p r e m i è r e s années. — Pourquoi ? — Un problème de psychologie gouvernementale ..............

53

CHAPITRE V

Il y avait à Cayenne des g e n s informés. — Mon enquête auprès d'eux. — Quand coururent l e s bruits d'évasion du condamné, M. Lebon c h a n g e a son rég i m e . — Une expédition romanesque de M. Vérig n o n , directeur de l'administration pénitentiaire. — M. Deniel, h o m m e de confiance choisi pour commander a u x îles du Salut. — Dreyfus aux fers. Les protestations. — L'ordre précis de M. Lebon. En quoi consiste la peine d e s fers

65

CHAPITRE VI Les précautions prises par M. Deniel. — L'installation de s a maison. — Le téléphone avec les gardiens de Dreyfus. — Une alerte. — La c o n s i g n e des îles. — Tout le monde y est prisonnier. — Surveillance e x c e s s i v e et vexante pour ceux qui en sont l'objet. — L'examen des lettres. — Précautions puériles. — Le melon du docteur

83

CHAPITRE

VII

Description détaillée de la prison de Dreyfus. — L'enceinte en wapa. — Les portes et les g r i l l e s . —


TABLE

DES

MATIÈRES

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Le jeu des s e r r u r e s . — Précautions contre une entente avec les g a r d i e n s . — Le mobilier du prisonnier. — La vie du déporté. — L'emploi du t e m p s . — Le supplice du silence et la réclusion......... 91 CHAPITRE VIII Les maladies de Dreyfus. — Quand il attendait le medecin sur la plage de l'île du Diable. — Un homm a g e mérité aux médecins coloniaux. — Craintes pour la vie de Dreyfus dans sa nouvelle prison. — La réponse de M. Lebon. — Qu'on l'embaume........... 101 CHAPITRE IX Le ressort de Dreyfus. — Il a voulu se bien porter. — Il se porte bien. — Ce que veut dire bien. — S e s occupations. — Son entrevue avec M. D a n e l . — Il ne répond pas au g o u v e r n e u r . — Son régime. — S e s c o m m a n d e s . — Celle pour octobre. — Une fourniture raisonnée. — Son tour de taille. — Il a engraissé. — Les travaux du D O r g e a s . — La m o y e n n e de la vie autrefois dans les bagnes des îles du Salut 109 r

CHAPITRE X Les lectures et les correspondances de Dreyfus. — Chez le banquier des forçats. — Les souvenirs de cet honnête financier. — Les lettres dans les manchettes de D r e y f u s . — Idées i n g é n i e u s e s . — Les R des étiquettes. — Indications curieuses sur la vie des bagnes 125 CHAPITRE X I Les propositions d'évasion. — A Cayenne on s'en occupait par dilettantisme. — Offre faite à Paris à M Dreyfus et à l'île du Diable, au prisonnier luim ê m e . — Cependant une tentative aurait eu pendant deux ans toutes chances de s u c c è s . — Opinion autorisée de M. de la Loyère, ancien directeur de l'administration pénitentiaire 145 me

CHAPITRE XII Un représentant de Dreyfus à Cayenne. — Chez M. Paul Dufourg. — Sa mission h u m a i n e . — Le


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TABLE

DES

MATIÈRES

mauvais vouloir de l'administration. — Lettres de M Lucie Dreyfus et de M. Mathieu Dreyfus........ 155 me

CHAPITRE XIII Une théosophe qui allait consoler Dreyfus. — La télépathie. — La communication à distance. — Touchant d é v o u e m e n t . — Un cas à signaler à la Société d'études psychiques. — Si m a l g r é tout... Dreyfus avait senti, compris ! . . . . . . . 165 CHAPITRE XIV L'opinion a Cayenne. — Ce qu'on disait au c e r c l e . — Le café de France. — Le journal. Le Combat. — La lettre de Justicius. — Quelques articles du Combat. — Une étrange prédiction. — Chez M. Eleuthêre Le Blond, maire de Cayenne. — Ma reconnaissance pour les Cayennais 171 CHAPITRE XV Dreyfus en prison, d'après le commandant Forzinetti. — Les lettres de Dreyfus à sa famille. — Les souffrances du c o n d a m n é . — Allusions aux supplices qu'on lui a infligés. — L'attente brise s e s nerfs. — S e s alternatives de force et de décourag e m e n t . — Les lettres qui coïncident avec l'aggravation de son régime et sa mise aux fers. — Son calme et son sang-froid dans les premiers mois de 1898 — Esprit devenu plus méthodique que j a m a i s . La lettre de septembre 193 CHAPITRE X V I Les impressions d'un prédécesseur de Dreyfus à l'île du Diable. — Charles Delescluze, déporté de l'empire. — Lyrisme du c o n d a m n é à l'aspect des îles. — Son désespoir quand il fut débarqué sur l'île du Diable. — Le r é g i m e des déportés politiques de cette époque 221 NOTES : I. Arrêt condamnant D r e y f u s . — II. Textes de lois v i s é s par l'arrêt. — III. Notes s u r le régime de la déportation dans une enceinte fortifiée....................... 237 C o u r b e v o i e . — Imprimerie E. B E R N A R D et C , 14, rue de la S t a t i o n . Bureaux : 29, quai des G r a n d s - A u g u s t i n s . P a r i s . i e


Paris. â&#x20AC;&#x201D; Imprimerie

E. BERNARD

&

C. ie

A l'ile du Diable : Enquête d'un reporter aux iles du salut et à Cayenne  

Auteur : Jean Hess / Ouvrage patrimonial de la bibliothèque numérique Manioc. Service commun de la documentation Université des Antilles et...

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