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4

FEBRUARY

1761.

IV. Dat alle die genen, wie het ook mogte wezen, verzoekende aan den Edele Hove de Vrijheid van

eenige Slaaf zich zullen moeten verobligeren, om dezelve in de Christelijke Religie te doen onderwijzen en opbrengen. V. Zoo zijn ook de Gemanumitteerden gehouden, hunnen Patronen mitsgaders derzelver Kinderen en verdere Decendenten, in armoede vervallen zijnde naar hun vermogen ende gelegenheid te allimenteren, namelijk onderhoud te verzorgen, ter taxatie van den Regter. VI. Ook zullen de Gemanumitteerde onder zich of wel anderzins mogen trouwen, except met Perso足 nen die in Slaveraij zijn. VII. De Gemanumitteerde dezer Wereld overlijdendo, zullen haar wettige Lijfsgeboorte en verdere De足 cendenten in infinitum, zoo eenige hebben, in alle


4 FEBRUARY 1 7 6 1 . derzelver nagelatene Goederen succederen, op den voet van het versterf Regt in Amsterdam gebruikelijk, doch geene kinderen, invoege voorsz. nalatendc, gehouden zijn, hunne Patronen of derzelver Kinderen, te institueeren, in een geregte vierde part van derzelver Nalatenschap. VIII. Dat alle vrijgelatene Mulatten, Indianen, Negers en Negerinnen, die zich met Slaven ofte Slavinnen mogten komen te vermengen, en daar mede Kinderen procreeren voor de eerste reize zullen werden gemulcteerd, met eene arbitraire pecuniele Boete, de helfte voor den Heer Raad Fiskaal, en de andere helfte voor het Hospitaal; de tweede reize met Corporele Correctie, en de derde reize in de vorige Slavernij geredigeert. IX. Ook werden alle Gemanumitteerden gewaarschouwt ende ge誰terdiceert, vooral zich niet te laten vinden bij het Balliaren van Slaven, op poene dat zij daar bij bevonden en geattrapeert wordende, voor de eerste reize de Executie van zoodanige Slaaf of Slavinnen zullen moeten aanzien, en daarbij pesent zijn, en voor de tweede reize


4 FEBRUARY 1 7 6 1 . geattrapeert wordende, ipso facto, in haar vorige Slavernij zullen vervallen ten behoeven van den Lande. X.

Alle Gemanumitteerden of Vrijgemaakte Slaven zondor onderscheid, in wat tijd zij Gemanumitteerd of Vrijgemaakt zijn, zullen zich zorgvuldig wagten, dat zij niet alleen geene de minste As足 surantie, Insolentie, of eenige Feitelijkheden aan eenige Blanken zullen hebben te doen, noch gedogen dat door Slaven wordt gedaan, maar ter Contrarie, dat zij aan alle Blanken zonder onder足 scheid, alle Respect en Eerbied zullen hebben te bewijzen, op poene van na bevinding van zaken, te worden gestraft. Werdende dezelven bij dezen indrukkelijk gewaarschouwt dat schoon zij Lieden in andere zaken egale Regten genieten met Vrij geborenen, zij echter in zulk geval geconsidereert zullen Averden, als zulken, die het onwaardeerlijk pand van Vrijheid aan Blanken verschuldigd zijn.

En op dat niemand eenige Ingnorantie zoude hebben ofte kunnen pretenderen, zal deze alomme werden gepubliceerd ende geaffigeerd, ter plaatsen daar gewoon is zoodanige Publicatie en affictie te doen.


4

FEBRUARY

1761.

Aldus Gedaan, Geresolveerd, Gearresteerd onze Vergadering gehouden alhier aan Paramo dezen 4 Februarij 1 7 6 1 . (Was get.) W. CROMMELIN. (Onderstond) Ter Ordonnantie van den H (en get.) F. E. BECKER.


DESCRIPTION G É N É R A L E ,

H I S T O R I Q U E ,

G É O G R A P H I Q U E

DE

ET

PHYSIQUE

LA

COLONIE D E SURINAM. Contenant. Ce qu'il y a de plus Curieux et de plus Remarquable, touchant fa Situation, les Rivieres, fes Fortereffes; son Gouvernement et fa Police ; avec les mœurs et les ufagis des Habitants Naturels du Païs, et des Européens qui y font établis ; ainfi que des Eclairciffements fur l'œconomie générale des Efclaves Negres, fur les Plantations et leurs Produits, les Arbres Fruitiers, les Plantes Médécinales, et toutes les diverfes Efpeces d'animaux qu'on y trouve, &c. Enrichie de F i g u r e s , & d'une C A R T E T O P O G R A P H I Q U E du Païs. PAR

P H I L I P P E

F E R M I N ,

Docteur en Médecine. TOME

A Chez E

PREMIER.

AMSTERDAM, VAN

H A R R E V E L T .

M D C С L X I X.


AVERTISSEMENT. SI

j'ai effuyé des reproches, tant de la part des

Naturaliftes,

que de celle de quelques Journaliftes,

au fujet de mon Hiftoire Naturelle de la Hollande Equinoxiale, imprimée en 1765, je ne faurais me diffimuler, que je ne me les fois attirés à certains égards.

Cependant la bonne opinion que j'ai-

de l'quité de mes Cenfeurs, dont je refpecte les lumieres fupérieures,

me fait

efpérer qu'ils cefferont

de me blâmer, dès qu'ils feront

informés que ce

n'a été qu'enfuite des preffantes follicitations de plufteurs Curieux, que je me fuis précipité à leur donner un Catalogue des plus rares productions de la Nature dans ce Pais,

uniquement pour leur en fa-

ciliter la Collection; et que dans cette vue, je l'ai même augmenté de divers articles, que je favois appartenir à d'autres Claffes, mais dont ils pouvoient *

5


X

A V E R T I S S E M E N T .

également faire l'acquifition, et qui ne dévoient pas moins fatisfaire la curiofité des Amateurs. Je fens bien néanmoins, que, quelque foin que j'euffe

pris pour remplir mon but, et outre-paffer

même les bornes que je m'étois prefcrites,

aimant

mieux pécher par le plus, que par le moins, le titre de l'Ouvrage en a impofé au Public, qui s'attendait à y trouver une Defcription complette de ce Continent, au lieu d'une fimple Nomenclature des Productions naturelles,

et

même encore affez en

abrégé, comme j'en préviens dans ma préface. Je fens qu'il ne méritoit tout au plus que le titre d'Effai, et ceft aufficelui que je lui avois d'ahord donné, mais que j'ai changé enfuite, cédant à cet égard, aux fortes infiances de mon Libraire qui m'a fuggéré l'autre , par des raifons particulieres à fes interêts, pas combattre.

et

que j'ai eu la foibleffe de ne

J'efpere

que l'on daignera me par-

donner cette condefcendance en faveur des efforts redoublés que fai faits depuis ma premiere

Edition,

pour réparer ma faute, en en donnant une nouvelle beaucoup plus ample que la premiere, et qui s'étend particulièrement aux objets intéreffants que le Public auroit fouhaité de voir mieux traités.


EPITRE D É D I C A T O I R E A MESSIEURS LES D E D E

L A

D I R E C T E U R S

S O C I É T É

S U R I N A M ,

&c.

MESSIEURS,

UN

Ouvrage deftiné à illuftrer Vos Poffes-

fions dans le Nouveau Monde, femble en quelque façon leur appartenir; & fon auteur, accoutume à vivre fous Vos L o i x , ainfi qu'à jouïr de la Protection qu'elles accordent aux *

3


bons Habitans, croit encore Vous le devoir, & à titre d'hommage, & à titre de reconnoisfance. Daignez donc, Meffieurs, agréer le Tribut que j'ai l'honneur de Vous préfenter, dans cette Defcription Générale, Hiftorique.

Géographi-

que et Phyfique de la Colonie de Surinam,

en

Vous priant de vouloir bien excufer fes imperfeclions, en confidération des difficultés inféparables de l'entreprife. Ces défauts & ces obftacles, je l'avoue, auroient été moindres, & l'ouvrage feroit en même temps plus digne de Vous être offert, fi mes talents euffent mieux répondu à l'importance de l'objet, & à l'ardeur du zele qui animoic ma plume. Qu'il me foit cependant permis de tirer un augure favorable de la fidélité fcrupuleufe que j'ai apportée à repréfenter exactement ce que j'ai vu de mes propres yeux, & ce dont

un


féjour de plufieurs années à Surinam, m'a procuré des occafions fréquentes de m'inftruire. Amateurs de la vérité, Juges éclairés fur cette matière, c'eft: à Vous, Meffieurs , que j'ofe adreffer mon Livre. C'eft à Vous de prononcer fur le mérite des efforts que j'ai faits, pour furpaffer tous les Ecrivains connus qui m'ont précédé dans la même carrière; & c'eft de vos Suffrages mêmes, que j'attends ceux du Public curieux, comme un double prix des foins & des travaux que j'ai confacrés à Vous plaire, & à le fatisfaire. Heureux, fi, en obtenant votre approbation, Meffieurs, pour ce foible témoignage de mes devoirs, je pouvois me flatter qu'un avenir favorable à mes défirs, me remît à portée de Vous donner d'autres preuves de mon parfait dévouement, & de Vous rendre de plus utiles fervices dans ces Contrées, dont la prospérité * 4


formera toujours l'objet chéri de mes vœux tendres & confta. J'ai l'honneur d'être avec la plus profonde Vénération,

MESSIEURS,

Amfterdam ce 15 de Mars

1769.

Votre très-humble & très-obéisfant Serviteur PHILIPPE

F E R M I N ,

Docteur en Médecine.


A V E R T I S S E M E N T .

X

Cependant, malgré toutes ces recherches, malgré tous mes foins, et le n'ombre de Mémoires que j'ai recueillis, je fuis bien éloigné de préfumer que j'aie épuifé la matiere; mais du moins j'ai ouvert à d'autres une carriere, où je ne fache pas que perfonne fe foit engagé depuis mon premier ouvrage, tout informe qu'il ait pu paroître : et fi je fuis tombé dans quelques erreurs involontaires, je prie les perfonnes mieux inftruites,

de vouloir bien me faire

part de leurs lumieres, dont je profiterai dans l'occafion, avec la plus vive reconnoiffance, pour m'acquitter envers le Public

de celle que je lui dois,

au fujet de l'accueil favorable qu'il a daigné faire à d'autres Productions que je me fuis bafardé de lui préfenter. Cet Ouvrage renfermera actuellement une fidelle Defcription

Hiftorique

du même Continent,

des

mœurs et usages de fes Habitants, et en particulier des Naturels du Pais, et de leur œconomie.

J'ai

tâché de ne rien omettre, en un mot, de tout ce qui pouvait exciter la curiofité du Public; et j'ofe me flatter,

que les éclairciffements qu'il y

trouvera,

fuffiront pour lui faire connoître une des principales Colonies Hollandoifes de l'Amérique, et à diffiper


XI

A V E R T I S S E M E N T .

les préjugés qu'on nourrît ici contre un Pais fi digne d'attention à une infinité d'égards,

mais fur-

tout par fa fertilité en Sucre, en Caffé, en Cacao et

en Coton,

dont les produits font

immen-

fes.

Le Relieur eft prié de placer ci - après la Carte Topographique.

Expli-


Explication de quelques Articles

inconnus,

relatifs à la Carte Topographique.

Tous

les villages, qu'on voit marqués fur la

Carte, ont été brûlés & détruits par divers Détachemens de la Garnifon, que le Gouvernement y a envoyés d'année en année, pour prendre ou chaffer les Negres marons,.ou fugitifs, qui les occupoient. Le Chemin d'Orange forme une nouvelle petite ville, qui eft habitée par un petit nombre de familles blanches, pour y former de nouvelles habitations, afin d'être plus à portée de veiller aux ennemis de la Colonie, qui font les Negres fugitifs. Les Poftes, fignifie où il y a une forte garde de foldats, pour être à la pifte des ennemis. Le

Pofte

d'avertiffement

eft occupé par quel-


q u i e s foldats, pour veiller Ă  l'arrivĂŠe des vaiseaux, afin d'en avertir tout de fuite les Forterefles voifines, par un coup de canon. Savanes fignifie prairies produifent beftiaux.

ou plaines,

qui

de l'herbe pour la nourriture des


Lifte générale de tous les Plantages qui Je trouvent fur la Carte,

par ordre

et

numérotés,

avec cette obfervation, que ceux qui ont une *, n'ont point d'autre nom que celui du Propriétaire, et que ceux qui n'ont qu'un fimple numéro , fans

autre

citation,

font

des Plantages

abandonnés ou incultes.

N o m s des Plantages de la Riviere de Surinam, à commencer de fon e x t r ê m i t é , jusqu'à la Fortereffe d'Amfterdam. i

N. I 2 3 4 5

*. - Néale Wilkens - Talbot* - Carelswoud.* - Bergendaal.

6 -

7 8 9 10 — 11 — 12 — 13 - Beaumond. 14 - La Providence. 15 - Porto-bello. 16 — Florentia. 17 - Gloria. 18 - D'Appas. 19 - Steenenberg. 20 — Rama. 21 — Venetia. 22 — d'Otan.

Carmel. Cayan. Bonne Efpérance. Geurahr. Hébron. 2 8 - Abocharanfa. 29 — Wayamoe. Ryauerahr. 31 - Moria. 32 - Cadix. 33 - Abr. Brueno Bibar *. 34 - Accadeel. 35 - Inweya. 36 37 - je prends. 38 - Porfio. 39 - L. d'Jacob * 40 - Auka. 41 -

N.23 24 25 2б -

42 43 ** 2


XVI

N44 45464748. 495051 52 5354555657585960-

-

-

NOMS

DES P L A N T A G E S .

- Retiro. - Quamaba. - La Diligence. - Ayo Boven. - Ayo Beneeden.

- Surinamonbo. -Palmenifebo. - Mahanaem. - Florida. Abroer. L'Efpérance. -Klyn Amfterdam. Sucoht. - Waynpinica. - Bcríaba. 61 - - Pomibo. 62- Guilgall. 6 3 - - Nahamoe. 64- La Confiance. 6 5 - Watervlied. 66- Overburg. 61- - Zandpunt. 68- - Zurza. 6 9 - Bovifta. 70- - L a Simplicité. 7 1 - - Urapinica. 7 2 - - De Scanzo. 7 3 - - Licdenshock. 74- - D'Ovale *. 7 5 - - Surigo. 76- - D e goede Fortuyn. 7 7 - - Roode Bank. 78- - Strela Nova. 79- - Goede Vreedc. 80- - Cabo Verdo. 8r. - Gofen, 82- - La Recuperada.

N . 83 — Cartago. 84 — Rak à Rak. 85 — De goede Buurt. 86 — De drie Gebroeders. 87 — Acaribo. 88 — Châtillon. 89 — Gelderland. 90 — Roorak. 91 — Waaterland. 92 — Klaverblad. 93 — St. Euftachius. 94 — Ste. Barbara. 95 — Merveille. 96 — Magdebourg. 97 — Laarwyk. 98 — Vreeland. 99 — La Rencontre. 100 — Dombourg. 101 — Boxel. 102 — Do. Phaff *. 103 — Edam. 104 — Liege. 105 — Géneve. 106 — Ornamibo, 107— L a Liberté. 108 — Tout lui faut. 109 — Mopentibo. 110 — Pceperpot. 111 — Dykveld. 1 1 2 - Meerforg. 113 — Wout Vlied. 114 — Beekhuyfen. 115 — Jagt Luft. 116 — Dordrecht. 1 1 7 — Ruft en Luft. 118 — Bellewarde. 119 — Klevia. 12o - Sufanas Daal.


N O M S DES P L A N T A G E S .

XVII

Plantages de la Crique de Para. N . I —Houtuyn. 2 — Vreedenburg. 3 — Altona. 4 — La bonne Amitié. 5 — Tortona. 6 — La Concorde. 7 — Nicuw Mocha. 8 — L'Efpérance. 9 — Spyt-je bakkes. 10 — Onverdagt. 11 — De Watering. 12 — Oneribo. 13 — Swermer. 14 — De Vryheid. 15 — Ofembo. 16 - Sorgvlied. 17 — Onverwagt, 18 — Mon Repos.

N . 1 9 — Overtoom. 20 — Topibo. 21 — Vollenhoven. 22 — Nieuw Concordia. 23 — Loefbeck. 24 — Matavarica. 25 — Wangunft. 26 — Jagerburg. 27 — Copinawabo. 28 — Beaulieu. 29 — What je Call. 30 — Majacabo. 31 — Leevenberg. 32 - Socictyts Land. 33 34 — Sawacabo. 35 — D e oude Hoop. 36 — Quakoc.

Plantages de la Crique de Corropine. N . 1 3 — 2de. N. I — La Piquanterie. 14 — Ifte. 2 — Bonne Aventure. 15 — La Liberté. 3 — Corpinibo. 16 - L'Harmonie. 4 — Societyts Land. 1 7 — La Prospérité. 5 — L'Efpérancc., 18 — Les 4 Enfans. 6 - Tout lui faut. 19 - Myn Hoop. 7 — L'Inprévu. 8 - Tonpoko Atambo. 20 Nicuw Bergerac, 21 - Zell. 9 - J.V,Sandik*. 22 — Bleckvlied. 10 23 11 — 4de. 24 -. 12 — 3de. -

** 3


XVIII

NOMS

DES P L A N T A G E S ,

Plantages de la Crique de Tavaricoeroe. N . I - Vreeland. 2 — Mon Retour. 3 — Mon Gagne-pain. 4 - Mon Travail. Plantages

N . 5 - Gloria. 6 — Bruynsberg. 7 — Sonder Sorg. 8 — L e Défert.

de la Crique de Paulus.

A — Eyland. B — Putterforg. C - De Hoop. D - Aurora. E — Bleyendaal, F — Mon Repos. G - Belafoir,

H I K L M N O

- Zand-grond. — La Paix. - Erv. Voltelen * — Paracabo. — Mev. Boreel.* — Nieuw Wiergevond. - Paracouba.

Plantages de la Crique de Pararac,

A. B. C , D .

....

Plantages de la Riviere de Commewyne. A . I - Brcukelwaard, B . 2 — Schoon Oord. C . 3 — Hoovland. D. 4 — Voffenburg, E. 5 — Taverfielt. F. 6 — La Jaloufie. G . 7 — Myn hoop. H. 8 — Oftage. J. 9 — Schatfenburg. K. 10 — De Goud Myn. II — Berlin, 12 — Roofenburg. 13 - Peuoribo.

14 — Cannawapibo, 15 — Siparipabo. 16 — Arent Luft. 17 — Nieuwen hoop, 18 — Curcabo. 19 - Blickveld. 2 0 — Wried teyk, 21 — Potribo. 22 — Macriabo. 23 — Mon Plaifir, 24 — Malabathrum, 25 — Bruynsburg,

26 - Ruftyeld.


NOMS

DES P L A N T A G E S .

N.27 — Egmond. 28 - Utrecht, 29 - Concordia. 30 — Berkshoven, 31 — Ruftenburg, 32 — Bethlehera, 33 — Killefteyn Nova. 34 — Berg op Zoom. 35 — Hazard. 36 — Des Tombesberg. 37 — L'Efpérance. 38 — Roolenbeck. 39 — Vlamenberg. 40 — Fauquenborg. 41 — Appe Cappe. 42 — Wajampibo. 43 — Claarenbeek.

XIX

N.44 — Nimmerdoor. 45 — Crawaffibo. 46 — Blaak-kreek. 47 — Goed accoord. 48 — D. Knegt.* 49 — Inkernombo, 5O — Capibo. 51— Imotapi. 52 — Sirimotibo. 53 — Cucracabo. 54 — N. Ribanica, 55 — Sorg-hoven. 56 — Ornamibo. 57 — Groenveld. 58 — Verwagt. 59 — Den berg. 60 — Quaad gerugt.

Plantages de la Crique de la Cafswinika. A. B. C. D. E.

Knopomonbo. Erv. l'Efpinaffe. * Eenfamheyd. J. en J, J. Fafch, * Quapibo.

F. G. H. I. K,

Waicoribo. Onobo. Wed. J. Marques. * Prado. * La jaille. *

Plantages de la Crique de Commetaivane. A. B. C. D. E.

F. G. H. I.

Slootwyk. Saltzdaale, Fortuyn. Eendragt. Sinabo.

Nieuw Sorg, Welbedagt. La Solitude, Oofterhuyfen.

Plantages de la Riviere de Cottica. N. I - Vloordinge. 2 - N. Akenoribo,

N. 3 — Nieuw Mocha. 4 — Twyffelagtig. ** 4


-

-

XX

NOMS

DES P L A N T A G E S .

N . 5 — L'Avanture. N.46- - Wildbaan. 4 7 - - Ysbrand. *, 6 — Nieuw Levand. 48- - M . Overfchilde. * 7 La Metraye. 8 — De gekroonde Pauw. 49- - P. Grande. * 50- - Alb. Lippert. * 9 — Moolenhoop. 5 1 - - D e Vries. * 10 — Beyenkorff. 5 2 - - W e d . Dane. * 11 — Leeverpool. 5 3 - - Glaperus. * 12 — Charlottenburg. 5 4 - - Erv. van Pifa. 13 — Beekvliec, 5 5 - -H. Holleboom. * 14 — Rotterdam. 5 6 - - Bokfteyn. 15 — Stuttenborg. 5 7 - - Lands Knegt. * 16 — Geertruydenberg. 5 8 - - Prefentendes. 17 — Euphrata. 5 9 - - D e Libanon. 18 — N . Eendragt. 60- D e Zuynigheid. 19 — Bellevue. 6 1 - - Va comme je te pous20 — Munikkendam. 21 — Karrelsburg, fe, 6 2 - - Tweede Mocha. 22 — D e Alia. 6 3 - - Montferar. 23 — Kort grond 24 — Louifenburg. 64- - De Vreede. 25 — Bleyenhoop. 6 5 - - Elk het zyn. 26 — Luft en Ruft. 6 6 - - Manheim. 6 7 - - Mon Tréfor. 27 — Lunenburg. 68- - Annesburg. 28 — Mocha. 29 — Marfeille. 6 9 - - Elftenhage. 30 — La Paix. 7 0 - Cuylenburg. 7 1 - - Seiden Ruft. 31 — 29. la Jaille. * 7 2 - - Contentement. 32 — Nieuw Java. 7 3 - - Vingt en trouw. 33 — 7 4 - - Arke. 34 7 5 - - Goed Succes. 35 7 6 - -Patience. 36 7 8 - - Brunswyk. 37 — Caffipore. 7938 — Wildbaan. 80- - Court vlugt. 39 — De Berg. 8 1 - - Hambourg. 40 82- - Saardam. 41 ' 83- - Lemmers. * 42 -84- N . Clarenbeck, 43 — Vriendfchap. 85,- Pietersburg, 44 - Suyd Duyn. 45 — Nes en Camp.


NOMS

DES

PLANTAGES.

Plantages de la Crique de A. -

-

M.N. 6

B. C. D.E. F. G.H.. I K.L. -

- Sallem. - Concordia. - De Hoop. Rietwyk. - Soribo. - Nieuw Timotibo. Le Mat-Rouge. - Copoerica. - De Vreede. - Sapatone. - Korten duur. - Bel-Air. - Schoon Naauwe.

O. P. Q. R. S. T. U. V. W X. Y. Z.

Pirka.

— Nieuwelyk. — Carafana. — Wayanoe. — Langenhoop. — Amfterdam. — Den Haag. — Brouwershagen. — Eendragt. La Solitude. — Waterwyk. - Do. Klein.* — Ruftenburg.

Plantages de la Crique de

-

XXI

Paramarica.

N. I.- W e d . Woudenberg.* N.4. — Ulsman & Comp.*

2. • -- Kleinhaufen. La Perfévérance.

5. — Paddenburg.

Plantages du Mot Crique. A. — W . Caffeau. * B . — De 3 Gebioeders. C — Naaldwyk. D . — Java. E . — Queek Kouen. F. — Mirandibo. G. — W. Viffer.*

H. I K. L. M. N.

— Misgunft. — Ooftwaarts. — Toevlugt. — Stolkenburg. — Ryswyk. — Nacracabo.

Plantages de la Crique de Hoer

Helena.

Du cote de l'Eft. N . 6 — Vrouwen Luft. N.I.— 7 — Liefdens Hoop. 2. — La Favorita. 8 — Laus Aukoer. 3. — 9 — Paris. 4. — Byval. 10 — Tulpenburg, 5 — Hoopwyk. ** 5


XXII

N O M S DES P L A N T A G E S .

Du coté de l'Oueft. N. 17 — Kores-Oerg. N.II — Perfévérance, 18 — Jans Luft. 12 — Leever. * 19 — Vries Hoop. 13 — Blokkenbos. 20 — Stolkert.* 14 — Рractiса. 21 — Huys Luft. 15 — St. Germain. 16 — De Uitvlugt, Nouveaux Plantages de la Riviere de commewyne, à la droite, en descendant.

10

N . I — De Jonge Beyenkorf. N.17 — Brouwers Luft. 18 — Kronenburg. 2 — Sporksgift. 19 — Sylershoop. 3 — Klein Bellevue. 20 — Kerman en Son. * 4 — Purmerend. 21 — J. Schaap.* 5 — Picardie. 22 — Js. Godefroy.* 6 — Idem. 23 — Marienburg. 7 — Van der Waayen.* 24 - Guadaloupe. 8 — Sorg en Hoop. 25 — Augsburg. 9 — La Singularité. 26 — Fredriksdorp. Hegt en Sterk. 27 — Belgraade, 11 - La Croix.* 12 - Fredriksburg. 28 - Berlin. 29 - Maaftroom, 13 — Het Vertrouwen. 30 - Johannesburg. 1 4 - Koksburg. 31 — Ruften Werk. 15 — Killesfteyn. 1 6 - Nut en Schadelyk. Idem à la gauche.. N.I — Nieuw Roeland. 2 — L'Embarras. 3 — Beninehburg. 4 — De Nieuwe grond. 5 — Akkerborn. 6 — Wel te Vreedcn. 7 — Beekhorft. 8 — Tirone. 9 - Spiringshoek

N . 1o — Vriends belyd. 11 — Ouders Sorg. 12 — Weeder Sorg. 13 — Katwyk14 — Welgeleegen. 15 - Mon Tréfor. 16 — Grand Plaifir. 17 — Alkmaar. 1 8 - S o r g Vlied..


NOMS

DES P L A N T A G E S .

N.19 — Viffers Sorg. 20 — Leliendaal. 21 — Nooit Gedagt. 22 — Marienburg.

XXIII

N.23 — Geertruydenberg. 24 — Smaldee. 25 — Zoelen.

Plantages qui fe trouvent au bas des Criques de Paramarica, Cabur, la Tocripata, Mapatica et Warop. N . I — St. Michel.* 2 — Dadina.* 3 — Steenge.* 4 — Strube.* 5 — Orrok.* 6 — Roux.* 7 — Steenberg.* 8 — Heyne.* 9 — Henftchel* 10 — Sommers.* 11 — Ingelhooge.* 12 — J. C. Veyra.* 13 — Boch.* 14 — D e Jager.* 15 — Van Son.* 16 — Van der Gaagh.* 17 — Soting.* 18 — Spiring.* 19 — Commandeur.* 20 — Du Tri.* 21 - Pelkwyk.* 22 — Rees.* 23 — Van der Meer.* 24 — De Zonnebloem. 25 - J. Bock.* 26 — Grootveld.* 27 — Du Vignon.* 28 — Weftphalen.* 29— Diering.* 30 — Nepveu.*

N 313233343530373839404142434445 4647484950515253545556575859 60-

- Spiring.* Idem.* Losner.* Dolaas.* Grootveld.* Curtius.* Van Naffau.* Wiltens.* - De Vries.* Polak.* - Abbekerk.* P. Kock.* Wolf.* - Meyer.* - Trantz.* - Krantz.* - J.A.André.* -J.Klein.* - C. W . Wittchouw.* Spaan.* - Potter.* - Maron.* - Reneval.* - Rynsdorp.* - Cornelia.* - Rynsdorp.* - Prado.* - Jacobs.* -Reneval*

=


XXIV

Petits

N O M S DES P L A N T A G E S . Terrains qui environnent la Ville de Pa­ ramaribo,

N . I — Societyts Plantagie. N . 1 7 — Roulleau.* 18 — La Blache.* 2 — Lands Grond. 19 — Sauret.* 3 - Pikorna.* 20 - Bley.* 4 — Van der Werf.* 21 — Haterman.* 5 — Papot.* 22 — D e Crépi.* 6 - V. d. Velde.* 23 - Caftillo.* 7 - Siefferd.* 8 24 — D e Britto.* 25 — Roulleau.* 9 - Mulder.* 26 - Holting.* 10 — Himenes.* 27 - Adams Zoon .* 11 - Non. 28 - Britto & Соmр.* 12 — Bretkom.* 29 — Colbach.* 13 - Chariot.* 30 — Wolfgang.* 14 — Bylevald. 31 — De Meefter.* 15-Sieffert.* 16 — Bratkom.*

DESCRIPTION


DESCRIPTION

GENERALE,

HISTORIQUE, GÉOGRAPHIQUE E

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COLONIE

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SURINAM.

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Defcription des Côtes de Surinam, de l'emhouchure de fa Riviere,et de toutes celles qui en dépendent. LA premirre chofe que fait un Ingénieur, lorfqu'il s'agit de fortifier une p l a c e , eft d'en dreffer un plan fidele, qu'il puiffe expofer à la v u e de ceux qu'il a deffein d'employer à ce travail; parce que toutes fes obfervations verbales ou par écrit ne fuffiroient pas fouv e n t , même aux A r t i f t e s , s'ils n'avoient Tome

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inceffamment devant les yeux la place m ê m e , p o u r ainfi d i r e , p o u r les guider dans leurs ouvrages. Il en doit être de m ê m e , ce me f e m b l e , de ceux qui e n t r e p r e n n e n t de décrire u n pays inconnu à beaucoup de perfonnes : & c'eft pour imiter une pareille c o n d u i t e , que je mets à ]a tête de ce L i v r e , u n e Carte Topographique de celui dont j'ai deffein de parler ; afin qu'en y jettant les yeux o n puiffe s'inftruire, avec plus de c e r t i t u d e , ou fe donner une jufte idée du Continent dont il eft: ici queftion. Mais avant que d'entrer en m a t i e r e , je crois qu'il n'eft pas hors de propos de faire r e m a r q u e r , qu'il en a coûté beaucoup aux Hollandois p o u r s'en e m p a r e r , par les grands combats qu'ils ont été obligés de foutenir contre les naturels du p a y s , qui en étoient les premiers poffeffeurs ; ce qui les a comme forcés de contracter avec ce peuple une étroite liaif o n , pour s'en rendre m a î t r e s , & p o u v o i r n o n feulement cultiver le p a y s , mais encore y établir u n C o m m e r c e : ce à quoi ils o n t très-parfaitement réuffi, comme on le verra dans la fuite. De la Ce qu'il y a d'abord à remarquer de cette fituation de la Co- C o l o n i e , c'eft qu'elle eft fituée fur la rilonie, et viere de S u r i n a m , dans la partie du Contià qui elle apparti- n e n t de l'Amérique Méridionale en terre fer. ent.


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me, à fix degrés de latitude feptentrionale, & à dix-neuf degrés quinze minutes de longitude. Ce Continent a été fucceffivement occupé autrefois par les François & par les Anglois ; mais enfuite abandonné des uns & des autres, parce qu'ils le reconnurent pour être très mal-fain. Les premiers établiffemens Hollandois y furent formés par quelques habitans de Zeelande, fous la protection des Etats de cette Province. Les Etats de Zeelande céderent cette Colonie à la Compagnie des Indes Occidentales, & comme elle ne fe trouvoit pas en état d'y envoyer tous les fecours néceffaires pour continuer à défricher les terres marécageufes, & en former par conféquent une Colonie , elle en céda un tiers aux Magiftrats d'Amfterdam, un autre tiers à M . F. van Aarffen, Seigneur de Sommelsdyk, & ne s'en referva qu'un tiers. C'eft de-là qu'on a nommé cette Colonie la Société de Surinam, laquelle eft reftée jusqu'à préfent fous l'adminiftration de trois Co-Seigneurs, de la Compagnie des Indes Occidentales, de la Ville d'Amfterdam, & des Héritiers du feu M . F. van Aarffen, Seigneur de Sommelsdyk. Les fuccès rapides de cette Colonie engagèrent les Etats Généraux à la favorifer, - A 2


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Ils lui accorderent en effet un 0CTRoi,contenant trente-deux Articles, tant en faveur de la Compagnie des Indes Occidentales, que pour la fûreté des habitans, qui y étoient déja établis, ou de ceux qui s'y établiroient. Je crois que l'on ne fera pas fâché de trouver ici la lifte des Gouverneurs qui ont régi fucceffivement cette Colonie. 1. Dans l'année 1 6 8 3 . M. F. van Aarsfen. Seigneur de Sommelsdyk, en fut le premier Gouverneur Général, mais il eut le malheur d'y être affaffiné par la Garnifon, dans l'année 1688. 2. Le 20 du mois de décembre de la même année, fuccéda M . Jan van Scharpenbuy. fen, qui fut remercié dans l'année 1 6 9 5 . 3. M . Paul van der Peen, qui fut auffi remercié l'année 1 7 0 6 . 4. Dans le mois d'octobre de la même année, M . Willem de Gruyter, qui mourut l'année fuivante. 5. M . Jean de Goyer, qui ne vécut auffi que jusqu'en l'année 1 7 1 5 . 6. M . Jean de Mahony, qui ne lui furvéeut que d'une année. 7. Le 2 mars 1 7 1 8 . fut nommé M . Jean Coeter, qui mourut en 1 7 2 1 . 8. M . Henri Temming, qui mourut l'année 1 7 2 7 .


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9. M . Charles-Emelius-Henri de Cheuffes, lequel m o u r u t en 1 7 3 4 . 10. M . Jacob-Alexandre-Henri de Cheuffes, qui m o u r u t a u f f i l'année fui van te. I I . M . Jean Ray, lequel ne v é c u t que deux ans. 1 2 . L e I I feptembre 1 7 3 7 . fuccéda M . Girard van der Schepper, qui reçut fa démiffion en 1 7 4 1 . 1 3 . M . Jan-Jacob Mauritius le remplaca le 7 février 1 7 4 2 , jusqu'en 1 7 5 3 . qu'il reçut fa démiffion. 1 4 . E n 1 7 5 4 . fuccéda M . P . A. van der Meer, qui m o u r u t en 1 7 5 6 , à la place duquel fut nommé ad interim M . Jean Nepven, premier Fiscal de la C o l o n i e , qui fut relevé cinq ou fix mois après par M . Wigbol Crommelin, actuellement vivant & G o u v e r neur Général de la C o l o n i e , comme Colonel en chef de t o u t e la Garnifon : deforte que depuis l'établiffement de cette C o l o n i e , il y a eu quinze Gouverneurs Généraux effeólifs, y compris M . Crommelin. L'embouchure de la riviere de Surinam De l'embouchure eft fituée entre Cayenne & la Colonie de de la riBerbice, à une diftance de foixante milles de viere de la p r e m i e r e , que l'on laiffe à gauche en ve- Surinam. nant d'Europe , & à environ trente-deux milles en deçà de la f e c o n d e , de maniere q u e toute l'étendue des côtes peut aller au A 3


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delà de quatre-vingt-dix milles. L'ifle de Cayenne eft à cinq degrés cinquante-deux minutes de latitude feptentrionale, & à troiscents vingt-trois degrés vingt-fept minutes de longitude ; & la rivière de Berbice à fix degrés vingt minutes de latitude feptent r i o n a l e , & à trois cents dix-fept degrés dix minutes de longitude : en forte que la côte de Cayenne, vers Surinam, peut fe dire Oueft-Nord-Oueft, & de Surinam à Berlice, Oueft. Les bords feptentrionaux font couverts d'une infinité de fort beaux a r b r e s , entre lefquels il y a beaucoup de marais. Des Les principales rivieres du pays font la princiMarawyne, celle de Saramaca, celle de Supales rivières du rinam , celle de Commewyne, & enfin celle pays. de Cottica, lefquelles je vais décrire toutes féparément. La riviere de Marawyne eft à u n e diftanDe la riviere ce de vingt-quatre milles de l'ifle de Cayenne, dе Marawyne. en allant à Surinam, ou au cinquieme degré cinquante-huit minutes de latitude feptentrionale, & à trois cents vingt degrés quinze minutes de longitude. Elle eft fort dangereufe pour le paffage des vaiffeaux qui v o n t à Surinam, par fon extrême reffemblance avec la véritable e m b o u c h u r e ; car tous ceux qui ont le malheur d'y e n t r e r , en fortent rarement, par r a p p o r t à la quan-


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tité de bancs de fable & quelques rochers qu'on y rencontre. L e fond en eft d'ailleurs fi bourbeux que les vaiffeaux s'y enterrent, & , par conféquent, ne peuvent en fortir, fi l'on ne décharge ceux qui y ont échoué, par le moyen de petites barques, fans quoi ils refteroient enfablés pour toujours. Auffi a-t-on eu foin, pour prévenir de pareils accidens, deconftruire, à douze lieues de l'embouchure de la riviere de Surinam, une efpece de redoute ou de batterie munie de quelques pieces de canon, & occupée par un détachement de la garnifon, afin de veiller à l'arrivée des vaiffeaux, & de les avertir par un ou plufieurs coups de canon, en cas qu'ils fe trouvaffent dans l'incertitude de la hauteur où ils feroient. C a r , fans cet avertiffement, 11 arriveroit indubitablement qu'ils pafferoient tellement l'embouchure, qu'ils ne pourroient y revenir (à caufe de la rapidité du courant de la riviere de Saramaca, qui les entraîneroit malgré toute l'habileté des Pilotes , ) à moins que de reprendre la route .d'Europe, jufqu'à une certaine hauteur, au long de la côte. On nomme cette redoute Brand-Wacbt, & elle eft fituée à l'embouchure d'une petite crique, qu'on appelle Mot-Kreek. A 4


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De la La Saramaca eft une petite r i v i e r e , qui riviere & qui n'offre de Sara- fépare les Berbices de Surinam, maca. rien de remarquable que fon c o u r a n t , qui

eft des plus rapides. De la L a riviere de Surinam eft certainement riviere de Suri- une des principales de toute la C o l o n i e , nam. puifqu'elle a , p r e m i é r e m e n t , d'un bord à

l'autre plus d'une demi-lieue, & qu'en out r e elle a fon écoulement ou defcendant dans la mer au Nord-Oueft, & fon montant au Sud-Eft: ce qui forme alternativem e n t toutes les fix heures fon flux & reflux. L e flux & reflux fe fait alternativement Duflux et retoutes les fix h e u r e s , avec cette différence, flux de la même qu'il y a chaque fois un intervalle de trois riviere. quarts d'heure ; de forte que cela varie tant p o u r le montant que pour le defcendant. Mais il faut remarquer que dans le plein de la l u n e , & à fon r e n o u v e l l e m e n t , la mer prend un tel accroiffement qu'elle fait regorger toutes les rivieres: & c'eft ce qu'on appelle Spring- Vloed, ou hautemarée. Lorfqu'elle eft à fon plus haut d e g r é , non feulement elle facilite l'entrée des gros vaiffeaux dans la riviere de Surinam, en couvrant plufieurs bancs de fable, qui fe t r o u v e n t difperfés çà & là vers l'embouc h u r e , mais elle procure encore à beaucoup de, Plantations à f u c r e , particuliére-


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ment à celles qui font dans les criques, la facilité de faire agir leurs moulins à eau; ce qui rend cet accroiffement d'une indifpenfable utilité pour, ces deux ufages. A trois bonnes lieues & demie de la mer, ou de fon embouchure, elle fe divife en deux branches, dont l'une qui coule vers le Sud-Eft, eft nommée Commewyne, & l'autre , qui continue fon cours vers le Sud- Weft, conferve toujours" le même nom de Surinam. Cette derniere branche s'étend en longueur, ou profondeur, au delà de trente milles; ayant à gauche dès le commencement de fa divifion des Plantages à caffé , à la diftance chacun d'une demi-heure, qui forment le plus beau coup d'œil du monde, & à la droite on ne voit que de forêts qui s'étendent jusqu'auprès de la Ville de Paramaribo. Après avoir confidéré cette branche, ou riviere , depuis fon embouchure jufqu'à une petite demi-heure de la V i l l e , toujours en deçà, nous la confidérerons plus loin. En continuant donc de la monter, on voit nombre de criques, ou canaux, tant du côté de l'Oueft, que du Couchant ; comme on peut le voir diftinctement fur la Cart e , de même que tous les Plantages que ces mêmes criques renferment, & dont elA 5


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les portent le nom chacune en particulier. Elle offre en outre un coup d'œil infiniment plus beau qu'à fon commencement, par la quantité de Plantages, tant à caffé qu'à fucre, qu'on y voit de chaque côté de fes bords, à la diftance chacun d'une, de deux & quelquefois de trois heures , dans les intervalles defquels on refpire un air frais, & une odeur agréable, que procure une fuperbe rangée d'arbres de diverfes efpeces, que la feule Nature a produits, qui ne fe deffechent jamais, & qui, par conféquent, forment au long des rives une perfpective de verdure perpétuelle. Mais en montant plus haut, on découvre un petit Bourg, nommé Torrarica, fitué fur la rive gauche, qui n'eft habité que par quelques Planteurs Juifs. A huit lieues de-là fe trouve encore un Village Juif, dans lequel il y a une grande & très belle Synagogue; & à deux lieues plus haut on trouve une crique qui fe partage en deux branches, dont l'une va au Midi, & l'autre au Nord. A peu près à fix lieues plus loin eft la fameufe montagne qui porte le nom de Blauw-Berg, ou montagne b l e u e , fur laquelle il y a un corps-de-garde, pour loger quelques foldats qu'on y envoye pour veil-


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ler à la conduite des Indiens voifins. D e puis cette montagne, de laquelle on peut pénétrer jufqu'à la Cayenne, tout le refte du pays, tant en profondeur qu'en largeur, n'eft pareillement que montagnes, entre lefquelles fe trouvent des rochers, formés de pierres bleues, comme auffi nombre de chûtes d'eau. Il eft impoffible d'ailleurs de déterminer la richeffe de ces montagnes; mais il eft néanmoins certain, que fur le rapport de quelques Mineurs qui y ont fait des recherches, on y trouveroit quantité de toutes fortes de minéraux, fi on vouloit faire les dépenfes néceffaires pour les en extraire; ce qui eft affez probable, ces mêmes montagnes formant la côte des Indes Occidentales Efpagnoles. Ce que je viens de dire de la riviere de De la riviere Surinam, n'empêche pas que celle de Com- de Commewyne n'ait auffi fon mérite, par fa lar- mewyne. geur. Elle prend fa fource dans la précédente, -à une diftance de quatre lieues de la mer, & dirige fon cours au Sud-Sud-Eft : & fi elle n'offre pas tout-à-fait le même coup d'œil que la fufdite, il n'en eft pas moins beau, par celui que forment les Plantations à caffé, dont les Bâtimens font plus vaf-


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tes & plus agréables à la vue que ceux 4 fucre. C e t t e riviere fe termine dans celle de Cottica.) dans laquelle elle perd fon n o m , laiffant à droite & à gauche n o m b r e de c r i q u e s , les unes plus grandes que les a u t r e s , & dont les rives font plus ou moins garnies de P l a n t a t i o n s , tant à caffé qu'à f u c r e , qui p o r t e n t chacune leur n o m , comme il eft marqué fur la Carte. La riviere de Cottica, qui reçoit dans De la riviere fon fein les eaux de celle de Commewyney de Cottica, et de prend elle-même fa fource dans cette mêfa for- me r i v i e r e , à une diftance de huit heures tereffe.

de la m e r ; & l'on t r o u v e à fon e m b o u c h u r e u n e F o i t e r e f f e , dont je réferverois à parler au fecond C h a p i t r e , où il femble que la defcription en feroit mieux p l a c é e , fi cela ne dérangoit l'ordre que je me fuis prefcrit, qui eft plus intelligible, ce me femble , comme on pourra le v o i r , que fi je retournois fur mes pas. C'eft pourquoi je traite ici de t o u t ce qui peut avoir rapp o r t à cette r i v i e r e , pour n ' y plus revenir. Cette Fortereffe tire fon nom de la riviere où elle eft fituée, & eft bâtie fur une élevation un peu marécageufe , e n t o u r é e de foffés & de remparts fort élevés. Elle


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eft très bien pourvue, tant de munitions de guerre, que de toutes provifions néceffaires à l'entretien du détachement qu'on y tient pour la garder, de forte qu'elle eft en état de très bonne défenfe. On prétend qu'elle a été conftruite par les ordres de M . F. van Aarffen , Seigneur de Sommelsdyk, comme Gouverneur, duquel je parlerai dans un autre article; & qu'on n'a pas difcontinué depuis de la fortifier , ce qui la rend égale en défenfe à celle de Zeelandia, qui couvre la Ville de Paramaribo, comme je le ferai connoître dans le Chapitre fuivant. A peu près vers le milieu de cette rivier e , & de même à celle de Cmmewyne, il y a une Eglife, ou plutôt une grande maifon, dans laquelle on fait le fervice divin, tous les quinze jours, à caufe du grand éloignement de la Ville ; de forte qu'il y a pour les habitans, qui font au long de chacune , un Miniftre fixé, qui a fon Presbytere près de chaque Eglife, à laquelle les propriétaires des Plantages peuvent fe rendre aux jours marqués. Elle offre, en furplus, un très beau coup d'œil par le nombre de Plantages qu'on y v o i t , tant d'un côté que de l'autre. Elle eft d'ailleurs fort fpacieufe, & fe divife en


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trois branches, dont la premiere conferve le nom de Cottica , la feconde prend celui de Pirica, & la troifieme celui de Kruis-Kreek , toutes les trois entiérement bordées de Plantages , tant à caffé qu'à fucre , formant une vue des plus brillantes. On prétend que la riviere de Pirica eft la plus profonde de toutes les autres, & qu'elle a, par le moyen des divers détours qu'elle fait, au delà de vingt lieues de longueur. Je crois avoir affez amplement décrit, maintenant, toutes les côtes & les principales rivieres de ce Continent, pour n'avoir pas befoin de faire mention d'un nombre infini de criques ou canaux, que ces mêmes rivieres fourniffent; d'autant plus qu'on peut avoir recours à la Carte pour s'inftruire de ces petites particularités.


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II.

D e f c r i p t i o n des Redoutes, de la Fortereffe n o m mée A m f t e r d a m , de celle de Z e e l a n d i a , et de la F i l l e de Paramaribo.

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deux lieues de l'embouchure de la rivie- Des deux re de S u r i n a m , il y a de chaque côté du redoutes qui dérivage u n e redoute , où l'on tient plu- fendent fieurs pieces de c a n o n , & autant d'hommes l'entrée de la riqu'il en faut pour difputer ce paffage en viere de temps de guerre ; attendu qu'elles font face Surinam. à tous les vaiffeaux qui doivent m o n t e r la riviere : ce qui eft: d'un grand fecours p o u r la nouvelle Fortereffe, en ce qu'elle eft: avertie par elles de fe tenir fur fes gardes. E n continuant de m o n t e r la r i v i e r e , on De la apperçoit de loin la nouvelle Fortereffe nouvelle Forterefnommée A m f t e r d a m , fituée à l'embouchure fe Amde la riviere de Commewyne, à la g a u c h e , fterdam. & en face des redoutes ci-deffus mentionn é e s . On a commencé à la conftruire dans l'année 1 7 3 4 , & elle n'a été achevée qu'en 1747. Elle eft: bâtie fur une efpece de r o c h e r , environnée de larges foffés, & très bien fortifiée d'ailleurs. Elle ne m a n q u e ,


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en dedans, d'aucun des magafins néceffaires, tant pour les munitions de guerre , que pour celles de bouche ; & l'on a même eu foin d'y faire conftruire, depuis fix ou fept ans, un moulin à v e n t , tout de pierres, pour moudre les grains de la garnifon. Elle pourroit, en temps de guerre, contenir au moins trois mille hommes; mais en temps de paix, il n'y en a gueres plus de c e n t , qui font fous les ordres d'un Capitaine d'artillerie, lequel a le titre de Commendant, & qui font foutenus par une très forte artil^,lerie : de forte que pour peu qu'on voulût faire la moindre violence, après avoir paffé les redoutes, pour outre-paffer la Fortereff e , on ne pourroit que courir grand rifque entre ces trois feux. Il eft même d'ufage qu'un vaiffeau, lorfqu'il entre dans la riviere, doit ancrer à une certaine hauteur, en arborant fon pavillon, & envoyer enfuite fon paffe-port au Commendant de la Fortereffe, en lui faifant demander la permiffion de pourfuivre fa route ; fans quoi il reçoit un boulet, pour lequel il doit payer quinze florins. Si le Capitaine du vaiffeau s'obftine à avancer fans permiffion, il en reçoit jufqu'à trois, dont le prix double au fecond & triple au troifieme : un plus long entêtement lui feroit rifquer d'être coulé à fond. Il eft encore à

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obferver, que dès que le vaiffeau fe trouve à la portée du canon de la Fortereffe, il d o i t , avant de la paffer,la faluer par fept ou neuf coups de fon artillerie; & elle de fon côté arbore auffitôt fon pavillon, & lui en rend trois autres pour le remercier. A deux lieues de cette Fortereffe, toujours en montant la riviere, il y en a une DelaForteref fe Zeefeconde qu'on appelle Zeelandia; laquelle, landia. à ce qu'on r a p p o r t e , a été conftruite par les P o r t u g a i s , emportée enfuite de force par les A n g l o i s , mais r e p r i f e , dans l'année 1667, par les Zeelandois, fous la conduite du brave Amiral Krynzen & du Vice A m i r a l Culewaard, avec une F l o t t e de trois vaiffeaux de guerre & quelques bateaux p l a t s , p o u r m e t t r e à terre les foldats qui étoient au n o m b r e de trois cents , commandés par le Général Ligtenberg, qui fut nommé Gouv e r n e u r de la C o l o n i e , lorfqu'elle fut réduite enfuite de la Fortereffe. Cette Fortereffe, qui tient en quelque maniere lieu de Citadelle à la Ville de Paramaribo, eft un pentagone m a ç o n n é , dont le polygone extérieur n'a gueres au delà de cent cinquante pieds : elle n'a point de par a p e t s ; mais fes murailles font élevées au deffus du terre-plein d'environ cinq p i e d s , & en ont bien fix d'épaiffeur. Tome I. B


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Son intérieur eft extrêmement refferré par divers bâtimens qu'on y a conftruits, comme l'Arfenal, plufieurs Barraques & divers Magafins. C'eft auffi la place où l'on enterre les Gouverneurs & les Officiers; & c'eft l'endroit où l'on garde les efclaves criminels, ou qui font condamnés au fervice de la Société. T o u t autour de ce F o r t , il y a une efpece de chemin-couvert, précédé du côté de la Ville d'un pont de bois, au bout duquel, avant que d'entrer dans la Citadelle, il y a une garde de foldats commandés par un officier. A u deffus du corps-de-garde eft la prifon, tant pour la garnifon, que pour les habitans. Ce pentagone a deux embrafures à chaque face, & une à chaque flanc, garnies de leurs canons, dont on ne manque point dans la place ; de forte qu'elle eft en état de défendre la Ville , tant par fa pofition, que par la forte artillerie dont elle eft pourvue, joint au fecours qu'elle peut tirer de la premiere, à laquelle elle fait face, fans qu'elles puiffent néanmoins fe v o i r , à caufe des finuofités de la riviere : & nul batiment, foit Hollandois ou Anglois, n'ofe paffer celle-ci après le foleil couché, fans une permiffion expreffe du Gouverneur; bien plus il eft obligé, dès


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qu'il fe t r o u v e à la portée du c a n o n , d'obferver la même cérémonie de celle de la Fortereffe d'Amfterdam. J e ne dois pas o m e t t r e non p l u s , que dans un des baftions de la Fortereffe Zeelandia il y a une cloche fufpendue fous un t o î t , où toutes les heures un foldat mont e par un petit efcalier, pour fonner l'heur e , tant le jour que la n u i t , et qu'il n'y a p o i n t d'autre horloge pour la Ville. Dès qu'on a paffé ce dernier F o r t , on découvre la Ville de Paramaribo, dont je n e parlerai qu'après avoir décrit quelques particularités de mon arrivée dans le p a y s ; ce qui donnera quelque idée de ceux qui l'habitent. L e premier objet qui me parut digne d'att e n t i O n , en entrant dans la riviere de Surinam, fut un petit canot de huit à neuf pieds de l o n g , fur quatre de l a r g e , dans lequel il y avoit trois Negres p ê c h e u r s , qui v i n r e n t à n o t r e vaiffeau p o u r nous fouhait e r la bien-venue. A peine en furent- ils p r o c h e , que l'un d'eux l'efcalada avec u n e telle agilité, que je fus furpris de le voir à l'inftant fur le tillac. Ce N e g r e qui étoit d'une beauté accomplie, avoit la taille au deffus de la m é d i o c r e , fans être néanmoins de la plus g r a n d e , n'avoit que p e u B 2


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de b a r b e , avoit les yeux du plus beau noir, & les traits du vifage très réguliers & fort agréables, les dents plus blanches que l'iv o i r e , & t o u t e la peau d'un noir luifant, comme du jais. Son habillement étoit fi fimple , qu'il ne l'incommodoit pas beauc o u p , en égard à la grande c h a l e u r , ne confiftant qu'en une piece de t o i l e , d'environ fix aunes de l o n g u e u r , fur huit ou dix pouces de l a r g e u r , laquelle après avoir fait quelques plis a u t o u r de fes r e i n s , lui repaffoit entre les j a m b e s , pour couvrir les parties de la pudeur. Il adreffa t o u t de fuite fon compliment d'une maniere fort foumife au Capitaine J . L . qui nous c o m m a n d o i t , & lui dit dans fon jargon ; audi maffeva, hou faffi you tan, welkom na diffi contri; ce qui fignifie: bon j o u r , m a î t r e , comment vous p o r t e z - v o u s ? foyez le b i e n - v e n u dans cette contrée. Je n'eus pas beaucoup de peine à comprendre ce langage ; parce que je fçavois l ' A n g l o i s , & qu'il y eft beaucoup analogue. L e Capit a i n e , après l'avoir r e m e r c i é , lui fit donner une piece de viande falée, qui eft le mets le plus exquis de ces gens-là, & , par conf é q u e n t , le plus beau préfent qu'on puiffe leur faire. Ce N e g r e , bien content de l'avoir , ne tarda pas à s'en r e t o u r n e r , pour re-


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joindre fes deux camarades , qui l'attendoient, & qui partirent avec l u i , bien charmés de la provifion qu'ils avoient. Nous entrâmes, le même jour, dans la riviere de Surinam, & nous débarquâmes au F o r t , ou bien à la Ville de Paramaribo. Nous n'eûmes pas plutôt mis pied à terre, que nous fûmes environnés à l'inftant de plufieurs Négreffes , qui n'avoient pour tout vêtement qu'une jupe légere, qui leur defcendoit jusqu'au génouil , uniquement pour couvrir ce que la pudeur ne permet pas d'expofer à la v u e , & le relie du corps tout nud, de même que les Negres que nous avions déja vus. Une de ces Négreffes entre autres me frappa ; elle étoit d'une beauté achevée, ne le cédant en rien (à la couleur de la peau près, à laquelle il faut être accoutumé,) à la plus belle femme de notre hémisphere, ni pour les traits du vifage , ni pour la taille, qu'elle avoit faite au tour. Elle avoit le nez très bien fait, contre l'ordinaire des Negres qui l'ont épaté, une fort belle bouche, les yeux d'une vivacité peu commune , & , enfin, l'air fi aifé, dans fon mince habillement , qu'elle me rappella l'idée de l'enfance du monde & de nos premiers peres. Dans les premiers jours de mon arrivée B 3


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à Paramaribo, j'avois une prévention contre les gens de cette nation, que je combattis autant qu'il me fut poffible, fentant combien j'aurois befoin de leurs fecours, tant pour le fervice particulier de ma profeffion, que pour les recherches que je me propofois de faire dans ce riche pays. Mais avant que de rien entreprendre avec e u x , il me fallut apprendre leur jargon, qui n'eft qu'un Anglois fort corrompu, mêlé de quelques mots Hollandois, comme on a pu le remarquer dans le premier compliment du Negre au Capitaine de notre vaiffeau ; & qu'il eft encore ficile d'en juger par les mots fuivans , dont les premiers font leur Jargon, les feconds le véritable Anglois, & les troifiemes leur fignification en François. O goede Godi, O goed G o d , O bon Dieu. Forki, fork, une fourchette. Pleti, plate, une affiette. Bredi, bread, du pain. Boy, b o y , un garçon. Give mi da bedi, give my hat, donnez-moi mon chapeau; & ainfi du refte. Ce peu d'exemples prouve, qu'ils ont voulu apprendre la langue des Anglois, qui ont primitivement poffédé cette ColoB i e ; mais fans y pouvoir réuiffr: ce qui a fait qu'ils l'ont eftropiée, en y mêlant divers mots de leur idiôme d'Afrique, par


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lesquels ils o n t cru même la rendre plus élégante. Enfuite ils fe font vu c o n t r a i n t s , p o u r fe faire e n t e n d r e , d'y inférer plufieurs mots H o l l a n d o i s , depuis que cette Nation les a conquis ; c a r , au lieu de dire à leurs maît r e s , maffera, comme du temps des Anglois, ils fe fervent p r é f e n t e m e n t du tit r e de Mynbeer, qui fignifie Monfieur, & de Mevrouw, pour Madame, en place de Miffi, qu'ils difoient pour miftriffe; titre que les Anglois d o n n e n t aux femmes bourgeoifes. Revenons maintenant à la defcription de la Ville de Paramaribo, dont m'a détourné ma digreffion. Ce que les habitans appellent le Fort, De la Ville de eft p r o p r e m e n t la Ville de Paramaribo, qui Paramaé t o i t anciennement un Village habité par ribo. les I n d i e n s , & c'eft d'eux qu'elle a reçu fon n o m . Elle eft; fife, en partie fur le bord d e la r i v i e r e , à une diftance d'environ fix lieues de la mer. Elle eft bâtie fur un r o c fablonneux & g r a v e l l e u x , de forte que le pavé n'incommode jamais dans les r u e s , qui font en affez grand nombre ; mais auffi dans les grandes chaleurs, le foleil eft fi brûlant que l'ardeur du fol p é n e t r e les foul i e r s , même les plus épais.

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T o u t e s les maifons qui font au n o m b r e de Du nombre des huit c e n t s , font très régulièremens b â t i e s , maifins de la Vil- & presque toutes fans f e n ê t r e s , à caufe de le et de- la grande chaleur, ayant presque chacune leur conleur jardin particulier. Elles ne font que ftruiction. d e b o i s , à l'exception de celles du G o u v e r n e u r , & du C o m m a n d a n t , & coûtent néanmoins , à commencer par la plus p e t i t e , depuis cinq jusqu'à vingt-cinq mille florins de Hollande , fuivant leur grandeur : ce qui paroît peut-être exorbitant-, mais fans parler de la main d ' œ u v r e , il faut confidérer l'énorme cherté du bois dans ce p a y s , & le tranfport de quantité de matériaux que l'on eft obligé de faire venir d ' E u r o p e , & que l'on paye au double pour le moins. Elles coûteroient bien davantage fi on les bâtiffoit de p i e r r e s , n'y en ayant point dans le p a y s , non plus que de c h a u x , ni rien enfin de t o u t ce qui eft: néceffaire à la conItruftion des bâtimens : d'ailleurs, toutes les maifons font bâties fur un pied de briques de la hauteur de deux à trois pieds, & quelquefois plus. 11 eft encore à confidér e r , que fi les maifons étoient bâties de pierr e s , elles ne feroient non plus fi faines, que celles de b o i s , par rapport à l'extrême humidité du terroir , à laquelle celles de pierres feroient beaucoup plus expofées; ce


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qui cauferoit plus o u moins d'incommodité à ceux qui les habiteroient. L e G o u v e r n e m e n t eft fitué fur la place Du Goud'armes, vis-à-vis de l'endroit de la rivie- reniement. re où débarquent tous les E t r a n g e r s : il eft même fort fpacieux & très-beau; & a fur le derriere un fort beau jardin, par o ù le G o u v e r n e u r peut fe rendre à la F o r t e reffe Zeelandia. C e qui fait v o i r combien cette Citadelle eft proche de la V i l l e ; comme je l'ai dit ci - deffus. C'eft auffi devant le G o u v e r n e m e n t que la Parade s'affemble tous les jours à huit heures du matin pour monter la garde. L a maifon du Commandant eft contigue à celle du G o u v e r n e u r , & a de même un f o r t beau jardin : ces deux Batimens appartiennent à la Société. Il y a dans presque toutes les r u e s , une allée d'orangers devant toutes les maifons, qui fleuriffent deux fois l ' a n n é e , & y répand e n t , en tout t e m p s , une odeur des plus fuaves. L ' o n compte préfentement près de foi- De la xante vaiffeaux Hollandois en R a d e , fans Rade. les barques A n g l o i f e s , depuis le débarquement jusqu'à une certaine hauteur ; & vis-à-vis de cette Rade r e g n e , comme dans les rues de la V i l l e , une furperbe allée d'oB 5


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r a n g e r s , qui embaument u n e file de maifons placées d e r r i è r e , & forment le coup d'œil le plus riant que l'on puiffe imaginer. Je pourrois même a j o u t e r , fans crainte d'être c o n t r e d i t , qu'il n'y a point dans t o u t e l'Amérique Hollandoife & F r a n ç o i f e , de Rade qui approche de celle-ci, p o u r l'aifance que tous les vaiffeaux ont d'y charger les produits de cette C o l o n i e ; mais ce qu'elle a de plus m a u v a i s , ce font des vers qui percent les bâtimens aux endroits o ù la poix & le goudron laiffent le bois à d é c o u v e r t . Il eft aifé cependant de s'en g a r a n t i r , en carenant bien le vaiffeau, en forte qu'il ne refte aucun endroit qui ne foit couvert de g o u d r o n , &c. La maifon de Ville eft fituée fur une très De la maifon belle place ( t o u t e garnie pareillement d'ode Fille, rangers , ) où fe tient actuellement le marché des E s c l a v e s , tant à la volaille , qu'aux f r u i t s , légumes, &c. Elle fervoit autrefois de cimetiere b a n n a l , mais comme on a craint que la quantité de cadavres qu'on y e n t e r r o i t presque j o u r n e l l e m e n t , ne procurât beaucoup de maladies, par les mauvaifes exhalaifons , le G o u v e r n e m e n t a pris une autre p l a c e , à l'extrêmité de la V i l l e , & n'a réfervé le premier que pour les perfonnes de diftinction, qui payent cinq cinq


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florins p o u r y être placées ; au lieu qu'il n ' e n coûte que cinquante pour occuper le nouveau. Q u o i qu'il en foit, il en c o û t e toujours affez cher , comme on le v o i t , p o u r fe faire i n h u m e r , fans compter les auti'es frais f u n é r a i r e s , qui font encore très dispendieux. L e haut de la maifon de Ville eft defti- Des né pour le fervice D i v i n , qui s'y f a i t , Eglifes. tous les Dimanches m a t i n , en H o l l a n d o i s , & l'après midi en François. Pour cet effet il y a deux Miniftres Hollandois & u n F r a n ç o i s , qui o n t chacun douze cents L i v r e s , argent courant de H o l l a n d e , le log e m e n t , en o u t r e , & trois Efclaves p o u r les fervir; ce qui p e u t encore fe m o n t e r au de-là de leur penfion. Quoique les pauvres foient rares dans le p a y s , il ne laiffe pas que d'y avoir une Diac o n i e , où l'on reçoit les orphelins indigens & les perfonnes â g é e s , qui n ' o n t pas de quoi vivre ; & elle eft fi bien g o u v e r n é e , q u ' o n n ' e f t pas expofé, dans la C o l o n i e , à être accablé de pauvres dans les r u e s , comme cela fe voit dans les moindres Villes d ' E u r o p e : bien loin de-là, car on n ' y en rencontre jamais. Il y a auffi u n e fuperbe Eglife L u t h é r i e n n e , où l'on prêche de même régulièrem e n t tous les dimanches deux fois ; quoi


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qu'il n'y ait qu'un Miniftre pour cet effet. Elle eft fituée fur le bord de la r i v i e r e , & bâtie t o u t e de pierres. Des Sy Les J u i f s , dont le n o m b r e eft fort connagotant Portugais, qu' Allemands , gues des fidérable, Juifs. o n t auffi deux Synagogues. Celle des premiers eft fort b e l l e ; mais celle des Allemands ne l'eft pas tant à beaucoup près. La garnifon eft compofée de deux BatailDu Gouvernel o n s , y compris l'artillerie, qui doivent ment miformer le t o u t enfemble, le nombre de litaire. douze cents h o m m e s , dont la moitié eft à la folde de la S o c i é t é , & l'autre à celle des habitans de la Colonie. Ces troupes font fous les ordres du G o u v e r n e u r qui en eft Colonel en chef, nommé par la S o c i é t é , & b r e v e t é par leurs Hautes-Paiffances. Le C o m m a n d a n t , qui eft auffi nommé par la Société & b r e v e t é de leurs Hautes-Puiffanc e s , eft Colonel du fecond Bataillon. Chaque Bataillon eft commandé par deux Lieutenants C o l o n e l s , quatre Capitaines, autant de L i e u t e n a n t s , Sous-Lieutenants, & Enfeignes : mais il n'y a pour tous deux q u ' u n F i s c a l , o u auditeur militaire;un Commis en chef pour les Magafins des Vivres ; & un T e n e u r de l i v r e , qui font tous à la folde d e la Société. Il y a u n Hôpital militaire pour les malades ; p o u r le foin desquels il y a u n M é -


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d e c i n , & un Chirurgien-Major , qui font payés par la S o c i é t é . E n outre des troupes r é g l é e s , les habi- De la tans de la Ville forment entre e u x trois milice BOUTCompagnies de m i l i c e , d'environ deux geoife. mille hommes en t o u t . Chacune de ces Compagnies eft commandée par un Capitain e , un L i e u t e n a n t , un S o u s - L i e u t e n a n t , & un E n f e i g n e ; & t o u t e s , dans un b e f o i n , doivent, fe t r o u v e r prêts à combattre l'ennemi , parce que chaque habitant eft muni d'un bon fufil, & de poudre & de p l o m b , autant qu'il lui en faut pour fe mettre en défenfe : & c'eft auffi à quoi les Capitaines o n t foin de veiller fcrupuleufement, deux fois par a n , par une vifite g é n é r a l e , qui doit fe faire fuivant les ordres du G o u v e r nement. Il en eft de même dans toutes les rivieres o ù il y a des Plantations, car chacune d'elles a plufieurs divifions, qui forment de petites Compagnies. E n t r e les Directeurs & les E c r i v a i n s , qui habitent ces Plantatio n s , on compte en tout huit divifions, dont chacune a fon C a p i t a i n e , fon L i e u t e n a n t , fon S o u s - L i e u t e n a n t , & fon E n f e i g n e , lesquels doivent fe rendre à leurs départements, au premier coup de canon qu'on tire en ligne d'allarme. Ils font d'ailleurs auffi bien armés que la milice de


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la Ville ; mais leur n o m b r e ne fe m o n t e env i r o n qu'à mille perfonnes ; d'où il eft aifé de concevoir qu'il n ' y a , dans t o u t e la Colonie, qu'environ quatre mille deux cents Blancs en état de p o r t e r les a r m e s , y compris la garnifon. Du GouDans les premiers t e m p s , le G o u v e r n e u r verne& quelques membres du Confeil jugoient ment Politique. en dernier reffort & fans a p p e l , tous les différends qui naiffoient dans la C o l o n i e : ce qui n'étoit pas alors fort difficile, parce qu'il n ' y avoit que p e u de C o l o n s , & par conféquent peu de conteftations ; mais le nombre s'en étant a u g m e n t é , les différends font devenus plus confidérables &plus fréquents. Comme les n o u v e a u x venus d ' E u r o p e n ' o n t pas oublié , en paffant la m e r , l'am o u r des p r o c è s , ni la fubtilité de la chican e , il a fallu établir différents Confeils, p o u r les m e t t r e à même d'appeller de leur premier jugement à un Confeil S u p é r i e u r , o u Souverain. On ne doit cependant pas s'attendre à t r o u v e r dans aucun des membres de ces Confeils, de fameux Jurisconfultes verfés dans l'étude des L o i x , mais des hommes fages, fort aifés, & par conféquent défintéreffés, & d'une fi grande probité que le bon fens & la droiture dictent tous leurs arrêts : que peut-on exiger de plus ? L e G o u v e r n e u r eft d é c i d é , par é t a t , P r é -


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fident de tous les trois Confeils qu'il y a à Surinam. L e premier de ces Corifeils, qui eft ap- De la Cour de pellé Cour de Police & de criminelle Jufti- Police. c e , eft compofé de treize p e r f o n n e s , fçavoir le G o u v e r n e u r , le C o m m a n d a n t , un Fiscal , un Secrétaire & neuf autres m e m b r e s , qui font choifis e n t r e les principaux habit a n s , & nommés par e u x ; enfuite de la voix desquels le G o u v e r n e u r a encore droit de choix e n t r e deux élus. Mais il eft à r e marquer que perfonne ne p e u t aspirer à e n t r e r dans ce Confeil , à moins qu'il n'ait des biens-fonds dans la C o l o n i e , d'autant que ce font des charges à v i e , qui ne r a p p o r t e n t que de l ' h o n n e u r , & aucun bénéfice. L ' o n n e traite dans cette Cour que des affaires criminelles , & de celles qui c o n c e r n e n t l'Economie de la Colonie. L e f e c o n d , qui p o r t e le titre de Cour De la Cour de de civile Juftice, & dont les membres fontJuftice. néanmoins élus par le premier Confeil, eft compofé de douze p e r f o n n e s , y compris le G o u v e r n e u r , un S e c r é t a i r e , & dix autres membres. Celui-ci ne juge que des affaires civiles, lesquelles p e u v e n t ê t r e rappellées en E u r o p e , au Confeil de leurs HautesPuiflTances. Ce qui fait que cette Cour eft abfolument indépendante de la premiere ;


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auffi s'eft-elle arrogé le titre de Cour S o u v e . raine. L e troifième Confeil n'eft u ' u n e p e t i t e Des Comis- Cour Commiffariale, compofée d'un V i c e faires, ou troifie- Préfident qui remplace le G o u v e r n e u r , me Con- quand il ne juge pas à propos d'ufer de fon feil. droit d'y préfider, d'un Secrétaire & de neuf autres m e m b r e s , lesquels font é l u s , comme ceux du fecond, du premier Confeil. L ' o n n ' y traite que des affaires pécunia i r e s , depuis la fomme de trois florins, jusqu'à celle de deux cents cinquante florins ; & l'on en peut rappeller au Confeil Souverain dès que la fomme furpaffe les cent cinquante florins. Il eft à remarquer que les membres de ces deux derniers Confeils, font renouvellés tous les quatre a n s , à l'exception des S e c r é t a i r e s , qui font dans tous les ,trois ai Vitam.

T o u s les frais qui fe f o n t , par les longues p r o c é d u r e s , ou a u t r e m e n t , ne regard e n t que les fufdits Secrétaires, fi ce n'eft dans les deux derniers Confeils, que les membres o n t droit de fe faire payer leurs v a c a t i o n s , lors de la v e n t e de quelques Plantages, ou d'autres venditions particulieres.

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Il eft encore à remarquer que tous les trois Confeils , dont je viens de parler , n ' o n t que quatre féances régulieres par a n ; excepté le premier qui doit s'affembler lorfque le cas le r e q u i e r t , c'eft-à-dire , p o u r des affaires importantes qui regardent le bien-être de la Colonie. Comme il y a quantité de procès dans ce p a y s , il eft aifé de juger qu'on ne fçauroit s'y paffer d'Avocats ni de Procureurs ; auffi y en a-t-il un affez bon nombre : car je fçais que des premiers il y en a fept ou h u i t , autant des feconds & cinq à fix Solliciteurs: ce qui e f t , j e p e n f e , fuffi. fant pour fatisfaire ceux qui aiment à plaider. L e G o u v e r n e m e n t a auffi établi une De la Chambre Chambre des O r p h e l i n s , qui eft dirigée par des Ordeux Commiffaires, & un Secrétaire, afin phelins. de veiller aux perfonnes qui meurent abinteftat ; lefquels font obligés de les faire i n h u m e r , pour peu que l'hoirie fiffife aux fraix des funérailles ; fi n o n , c'eft la Diaconie qui doit y fuppléer. Mais en cas que le décédé laiffe du b i e n , pour-lors la Chambre eft obligée de citer les héritiers préfomptifs, pour leur rendre compte de l'hoirie du défunt & leur remettre les f o n d s , fur lefquels ils tirent p o u r leur peine dix pour cent de provifion. Tome I.

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Ce que j'apelle D o m a i n e , font les reveDes Domaines nus que la Société retire de cette Colonie. de la Société et Ils confiftent en plufieurs impôts que les du pays. habitans doivent payer à différens compt o i r s , ou bureaux de r e c e t t e s , qu'elle y a établis, pour en recevoir par conféquent les revenus. L e premier de ces bureaux eft deftiné premiérement à percevoir les droits d'entrée & de fortie des denrées Angloifes. S e c o n d e m e n t , ceux impofés fur t o u t e la partie du Commerce tel que je l'ai d é c r i t , dont chaque article doit payer fuivant le tarif. Il y a même une taxe que les Capitaines y doivent p a y e r , pour chaque barque ou vaiffeau qui entre ou qui f o r t , fuivant leur grandeur. Troifiémement, ceux desproduits des Plant a g e s , qui fortent du p a y s , pour lefquels on paye à raifon de quinze fols par cent livres, pour le caffé, de trente-cinq fols p o u r autant pefant de c o t o n , & un florin par barrique de fucre. Le bois de charpente , qui fe fait dans le p a y s , y eft a u f f i redevable d'une certaine taxe. La Garnifon eft payée de tous ces revenus , & le furplus eft remis à Meffieurs de la Société. Le fecond comptoir eft celui de la capitation ordinaire , pour laquelle on paye


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vingt-cinq fols par tête tous les a n s , tant p o u r les Blancs que pour les Efclaves, depuis l'âge de trois ans jufqu'à d o u z e , & cinquante fols depuis douze jusqu'à foixant e . T o u s les Blancs qui ne font point nés dans le p a y s , font francs de ce d r o i t , pendant les dix premieres années de leur féjour dans le pays. T o u s les Planteurs à caffé doivent payer leur capitation en efpec e s ; mais ceux qui font du f u c r e , ont le privilege de la payer en cette d e n r é e , fur le pied d'un fols la l i v r e , dont le b u r e a u tient compte à Meffieurs de la Société. L e Gouverneur peut difpofer des recettes de ces deux b u r e a u x , felon fon bon plaifir, fans être obligé d'en rendre compte qu'à Meffieurs de la Société. Quant au troifième, il regarde les venditions , & tout vendeur eft tenu d'y payer un certain droit pour la vente qu'il v e u t faire, & l'acheteur un fols par livre ; excepté dans l'achat des Efclaves, où il ne paye que deux & demi pour cent. L e quatrieme eft celui où les habitans font obligés de déclarer fous ferment le gain clair qu'ils ont fait dans le courant de l'année, & d'en payer un certain droit ; fans compter une feconde taxe de capitation extraordinaire, tant pour les Blancs

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que pour les Efclaves, depuis l'âge de douze ans. Ces deux fortes de contributions regardent les artifans & tous ceux qui font gag é s , comme les Planteurs. E t les revenus en font employés pour fubvenir aux fraix des détachemens qu'on fait pour aller contre les Negres m a r o n s , qui ne font plus à la vérité confidérables, depuis qu'on a fait la paix avec eux ; mais cela n'empêche pas que ce comptoir n'ait befoin de fonds fuffifants , pour fatisfaire aux préfens annuels qu'on eft obligé de leur faire. L e cinquieme eft celui où f o n paye le droit d'entrée des vins de toute efpece, de la b i e r e , du b r a n d e v i n , du g e n e v r e , & enfin de toutes les liqueurs f o r t e s , dont tous les Capitaines Hollandois & Anglois font obligés de déclarer fous ferment leurs cargaif o n s , pour ne point frauder l'entrée d'aucun de ces articles; & fur lefquelles il y a u n e taxe fort modique. La penfion des Miniftres, celle du Fiscal, & de quelques autres employés, font payées des revenus de ce bureau : & ces deux derniers font du reffort du Gouvernement Politique. Le fixieme & dernier comptoir eft celui où l'on paye la taxe des maifons, des


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équipages & des beftiaux , comme b o e u f s , v a c h e s , &c. des revenus duquel on entretient les chemins , les places publiques, & les favannes où paiffent les beftiaux. D e p l u s , l'Infpecteur de la Rade retire u n droit de tous les vaiffeaux qui viennent y mouiller ; & ce bénéfice eft totalement" p o u r lui.

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C H A P I T R E D u Climat, nam.

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ou Température de l'air de Suri-

N pays a u f f i vafte & arrofé d'un nombre infini de rivieres & de c r i q u e s , couvert de quantité de forêts marécageufes comme celui-ci, ne peut manquer de corr o m p r e extrêmement l'air, & de contribuer à u n e variété prefque perpétuelle de faifons. L'on en compte néanmoins q u a t r e , ou Des fai plutôt deux de féchéreffe, & deux de p l u i e , fans qui que l'on fubdivife ainfi: p r e m i é r e m e n t , en regnent pluyes , auxquelles en dans le temps de petites pays, fuccede un autre de féchéreffe, où la chaleur commence à fe faire reffentir davantage ; après quoi furviennent de grandes p l u yes , qui font donner improprement à cette faifon le nom d'hiver ; car il ne fait Jamais affez froid dans ce pays pour qu'on foit obligé de s'yc h a u f f e u r; puifqu'on n ' y fait jamais de feu que pour faire la cuifin e ; encore eft-elle féparée de la maifon , &; prefque contigue au jardin, pour n'en pas reffentir la chaleur ; & l'on n'y brûle que


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du bois. Ce qu'on a p p e l l e , à plus jufte t i t r e , l ' é t é , font les chaleurs i m m o d é r é e s , qui prennent la place de ces continuelles & violentes p l u y e s ; après quoi reparoiffent les petites ; & de même tous les a n s , aux varitations p r è s , dont je parlerai plus amplement tout-à-l'heure. Il y regne en o u t r e un équinoxe perpét u e l , le foleil s'y levant en t o u t temps à fix heures du m a t i n , & fe couchant précifement le foir à la même h e u r e , ce qui rend les foirées, comme les n u i t s , très pernicieufes à ceux qui s'expofent au fer i n , après les grandes chaleurs qu'ils o n t effuyées dans le j o u r , furtout dans la derniere faifon dont je viens de p a r l e r , & quand il fait clair de l u n e ; parce qu'alors l'air, qui eft toujours très vif après le foleil c o u c h é , & plus encore plus il a fait c h a u d , l'eft encore davantage quand le premier de ces aftres répand fes influences fur cette Région. Ce que je viens d'annoncer de ce p a y s , ne doit pas le faire regarder comme fort fain, auffi ne l'eft-il pas : & je ne puis pas détruire cette p r é v e n t i o n , fi c'eft-là celle q u ' o n s'en eft faite. Car quelque bien que j'aye à en dire d'ailleurs, j'ai entrepris d'être véridique en t o u t ; & l'on s'en appercevra. C 4


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Il n'y a point de d o u t e , p r e m i é r e m e n t , que lorfque le foleil est à l'on plus, haut d e g r é , l'air ne foit morbifique, & ne caufe u n e grande mortalité parmi les habitants, & encore plus parmi les pauvres matelots qui refpirent un air encore moins pur dans les vaiffeaux, que fur terre ; parce que la chaleur y eft fi étouffante, que l'homme le plus robufte peut à peine fe f o u t e n i r , furt o u t quand on y a chargé du fucre, lequel produit des vapeurs presqu'enflammées , qui interceptent prefque la refpiration : de forte qu'il ne peut manquer d'en périr beaucoup , n ' y ayant pas même d'hôpital en Ville pour e u x , o ù l'on puiffe les tranfporter & leur donner les fecours que leur mal exigeroit. O u t r e cette c a u f e , il y en a une bien plus grande qui achevé d'entraîner ces p a u v r e s miférables au tombeau. Ces genslà font obligés d'aller de Plantage en Plantag e , chercher les produits dont leurs vaiffeaux doivent être chargés. Ces voyages fe font pendant le jour & dans la plus grande ardeur du foleil ; il faut qu'ils ayent touJours la rame à la main : exercice violent qui t o u t feul fuffiroit pour les échauffer out r e mefure. Dès qu'ils m e t t e n t pied à terr e , ils boivent avec avidité & fans difcrétion de l'eau froide, & enfuite du jus de canne à f u c r e ; ils y joignent des o r a n g e s ,


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des. citrons. Ces fruits font fort froids d'eux-mêmes : le plus fouvent ils les mangent v e r d s , & dans cet état ils font encore plus propres à nuire à leur f a n t é ; auffi contractent - ils des fievres violentes , des coliques furieufes & des diffenteries dont on a bien de la peine à les g u é r i r ; de forte que l'on ne doit pas être furpris fi j'ai v u dans l'année 1 7 5 6 . jufqu'à huit e n t e r r e m e n s , de ces pauvres m a l h e u r e u x , dans un jour de ces exceffives c h a l e u r s , fans compter ceux des habitants de la Ville. L e moyen que cela p u i f f e être autrem e n t ! L'atmofphere eft fi embrafée dans cette faifon, que fon ardeur produit dans les humeurs une p r o m p t e diffolution, d'où s'en fuit une tranfpiration fi abondante & fi c o n t i n u e , que l'eau m ê m e , auffitôt qu'elle eft b u e , paffe à travers les p o r e s , & qu'on l'en voit fortir de MÊME que d'une éponge mouillée que l'on comprimeroit. Joignez à cela l'inconftance du climat, qui eft telle q u e , quoi qu'il y a i t , comme je l'ai d i t , quatre faifons prefque d é c i d é e s , elles fe fuccedent néanmoins fouvent toutes quatre dans un même j o u r ; que les vents y font en outre fréquents & i m p é t u e u x , les tonneres des plus v i o l e n t s ; & qu'enfin, au milieu de la plus grande f é r é n i t é , l'on

C

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voit t o u t à coup prefque tous les météores réunis confpirer à la deftruction des habitants de cette Colonie. Je doute fort cependant que la mortalité en fût fi grande, fi l'on abattoit & défrichoit les forêts marécageufes qui c o u v r e n t la Ville de Paramaribo, d'où il s'éleve continuellement des vapeurs qui infectent l'air, & qui ne peuvent qu'influer extraordinairement fur les h u m e u r s , affecter les parties fibreufes du corps h u m a i n , en détruire l'harmonie & caufer un affoibliffement des plus confidérables ; d'où il refulte u n e infinité de maladies, plus dangereufes les unes que les a u t r e s , dans lefquelles la putréfaction s'enfuit prefque toujours. L'air t r o p fec, quoique moins nuifible au corps q u e le trop h u m i d e , produit néan. moins à peu près les mêmes effets ; parce qu'il refferre les canaux , & comprime f o r t e m e n t , en conféquence , les liquides qu'ils c o n t i e n n e n t : mais rien n'agit inconteflablement plus fur les n e r f s , les fibres, les p o r e s , & finalement fur toute l'économie animale, que ces changements rapides dans l'air, defquels j'ai fait mention. Il n'y a qu'à confidérer les effets que produifent la chaleur & l'humidité fur les différentes efpeces de c o r p s , même fur les plus d u r s , comme le bois & les m é t a u x , qui


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en font dilatés ou gonflés, p o u r concevoir tous ceux que ces deux agents peuvent p r o d u i r e , alternatifs ou r é u n i s , fur les parties folides du corps h u m a i n , quand ils déploient fur elles t o u t e leur activité. Si donc la Ville étoit moins environnée de b o i s , elle feroit moins expofée à toute la malignité de ces diverfes influences; parce que l'air qu'on y refpireroit feroit plus pur & plus fain : les mauvaifes exhalaifons de ce t e r r o i r , s'évaporant à mefure qu'elles s'élev e r o i e n t , elles n'y pénétreroient pas imm é d i a t e m e n t ; & ce peuple feroit p r é f e r v é , fi non en t o u t du moins en p a r t i e , de cette légion de maux dont il eft accablé. Ce qui me refte à faire obferver de ce terroir , avant que de parler des Naturels du p a y s , c'eft qu'il ne r a p p o r t e , à caufe de fon extrême h u m i d i t é , aucun des fruits que nous connoiffons en E u r o p e , comme Poires , Pommes , Cérifes , Grofeilles , Prunes , Pêches, Abricots, &c. Mais cela n'empêche p a s , qu'il n'y en ait une infinité d'autres qui les remplacent avantageufement, & dont je parlerai plus amplement à leur place.


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C H A P I T R E Des Indiens, ou Naturels

I

IV. du pays.

L eft inconteftable, que les premiers habitants de cette Colonie o n t été des Ind i e n s , comme le font encore ceux des Ifles voifines, à la Cayenne, aux Berbices ,&c. oil ceux qui font difperfés çà & l à , dans les terres,forment plufieurs Bourgades ou Villages, dont je me propofe de parler. Mais il me femble que le nom d'Amériquains leur convient beaucoup mieux que t o u t autre ; comm e celui d'Européens convient aux peuples d ' E u r o p e ; celui d'Afiatiques à ceux d'Afie; & celui d'Afriquains à ceux d'Af r i q u e ; fauf à y ajoûter le nom particulier de leur Province , pour déterminer plus précifément d'où ils fortent. Ils vivent d'ailleurs en paix avec les h a b i t a n t s , par les foins que le G o u v e r n e m e n t fe donne de leur rendre juftice & d'empêcher qu'ils ne foient moleftés par les h a b i t a n t s , à qui d'ailleurs ils font d'un très grand fecours: o n peut dire même qu'ils leur font abfolument néceffaires p o u r une infinité de chofes.


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Ces peuples , tant ceux qui font nos plus proches voifins que ceux qui font r é pandus dans t o u t e la C o l o n i e , font tous d'une moyenne taille, bien prife & fans défaut. Il eft même inouï d'en voir de boiteux , de boffus, de n o u é s , à moins que ce ne foit par accident. Ils font d'une couleur de canelle tirant fur le rouge. Cela n'empêche cependant pas qu'ils ne viennent au monde auffi blancs que nous ; mais leur couleur change en peu de jours. Ces gens fçavent fe modérer dans le trav a i l , & ils aiment le repos autant que gens qui foient au monde. Ils o n t les cheveux noirs comme du geais, l o n g s , épais, & n e blanchiffent que dans un âge fort avancé. Ils ont les yeux n o i r s , allez bien f e n d u s , & la vue très percante. La N a t u r e ne leur a donné que peu ou point de b a r b e , & ils craignent tant d'en a v o i r , qu'à peine leur croît-il un p o i l , foit au vifage ou ailleurs, qu'ils prennent un grand foin de l'arracher, & cela par un principe de propreté : peu de gens au monde le font autant qu'eux ils fe baignent dès qu'ils font fortis de leurs l i t s , ou hang-mac ; leurs femmes les frottent enfuite avec du Rocou ( a ) détrempé (a) L e Rocou

eft un fruit

d'une figure oblongue

ou o v a l e , un peu applati fur les côtés, ayant à peu


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avec- de l'huile de Palma Chrifti, ou Kara pat ( b ) , ce qui les fait reffembler à des écréviffes cuites. Ils prétendent que ce baume conferve leur p e a u , l'empêche de fe crévaffer, & l'endurcit tellement qu'ils ne reffentent point la piquure des mofquites ou confins. Prefque tous les, Caraïbes, ( n o m qu'on donne à tous les Indiens qui peuplent la près la figure d'un mirabolan, long d'un doigt & d e m i , & couvert d'une robe hériffée de pointes d'un rouge foncé.

Il croît fur un arbre d'une m o y e n n e g r a n d e u r ,

& lorfqu'il eft m û r il devient r o u g e â t r e , 5c s'ouvre en deux parties, qui renferment

chacune une tren-

taine ou environ de grains, dont on prépare une p â t e , en les faifant macérer: les teinturiers s'en fervent, & l'on en mêle auffi

dans la cire, pour lui donner une

couleur plus jaune & plus relevée.

O n en fait deux

récoltes par an. (b) O n donne le n o m de Palma Chrifti à un petit arbriffeau, qui produit un fruit difpofé en maniere de grapes épineufes, rudes au toucher ; chacun de ces fruits eft à trois côtes arrondies, & compofé de trois capfules qui renferment chacune fa femence ovale ou o b l o n g u e , affez grofie, de couleur l i v i d e , 8c tâchée en dehors , remplie d'une moelle blanche & tendre. Q u a n d ce f r u i t , que les Botaniftes reconnoiffent fous le nom de Ricinus,

eft bien m û r , il s'y fait de cre-

vaffes par où fes femences fortent avec

impétuofité.

C'eft de ces grains de f e m e n c e , q u ' o n tire par expreffion l'huile de Karapat.


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Colonie) v o n t t o u t n u d s , fans autre chofe pour cacher leur nudité qu'un petit morceau de toile qui leur paffe entre les jambes. Mais ce que j'ai admiré le plus parmi ce p e u p l e , c'eft l'arrangement parfait & la blancheur de leurs d e n t s , qu'ils confervent faines jufqu'à l'âge le plus a v a n c é ; n'ayant nulle connoiffance des maux que nous y reffentons en E u r o p e . Lorfqu'ils font en g u e r r e , ils fe font faire par leurs femmes plufieurs raies noires fur le c o r p s , avec du fuc ou jus de Genippa ( c ) , lefquelles n e p e u v e n t être emportées par quelque chofe que ce foit; mais elles s'effacent d'ellesmêmes vers le huit ou neuvieme jour. L e s femmes Indiennes font à peu près de Portrait femla taille des hommes. Elles o n t les yeux des mes Incdienne (c) L'arbre qui porte ce fruit eft fort g r a n d , & fes feuilles

ont

moins

de largeur.

un demi-pied de l o n g u e u r ,

& un tiers

Son fruit eft de la groffeur

d'un

œuf d'oie r o n d , couvert d'une écorce tendre & cend r é e ; fa chair eft folide, j a u n â t r e ,

vifqueufe,

remplie

de fuc aigre, d'une odeur agréable. O n trouve au m i lieu de ce fruit une cavité remplie de femences c o m p r i m é e s , plates, presqu'orbiculaires,

entourées d'une pul-

pe m o l l e ; il devient m o u en mûriffant comme la fle,

nef-

& alors il eft bon à m a n g e r , à ce qu'on prétend.

C'eft de l'écorce de ce fruit que les Caraïbes tirent par expreffion une l i q u e u r , q u i d'abord eft claire c o m m e de l ' e a u , mais qui devient enfuite fort noire.


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noirs & bien f e n d u s , les traits du vifage bien p r o p o r t i o n n é s : elles ont les cheveux n o i r s , longs & en quantité. 11 ne leur manque que la couleur des Européennes p o u r être de très belles perfonnes : elles ne laiffent pas d'être fort robuftes, quoi qu'elles paroiffent délicates; elles fe peignent le corps comme les hommes & font extrêmement propres ; elles cachent ce que la pudeur ne leur permet pas de laiffer v o i r , avec u n e Camifa, qui n'eft proprement qu'un morceau de toile de coton o u v r a g é , ou brodé avec de petits grains de Raffade (d) férentes c o u l e u r s , & garni par le bas a une frange auffi de Raffade, d'environ trois pouces de h a u t e u r , afin de lui donner une certaine pefanteur, qui empêche le vent de la foulever. Des diverfes parures des Indiens,

Chaque Nation a d'ailleurs fes diverfes manieres de fe p a r e r , ou plutôt de fe défig u r e r , car il n'y en a pas u n e qui ne leur donne un air de mafcarade. Il y en a qui fe font des bonnets & d'autres ajuftcm e n s , avec les plus belles plumes des oifcaux du C o n t i n e n t : les femmes furtout ont de gros colliers de Raffade de différentes (d)

N o m q u ' o n donne à des efpeces de petites per-

les de verre ou d ' é m a i l , d o n t on fait diverfes fortes d'ornements.


4 FEBRUARY 1761.

Wij W I G B O L D CROMMELIN, Gouverneur Generaal over de Colonie Suriname, Rivieren en Districten van dien, mitsgaders Kolonel over de Gezamentlijke Militie dezer Lande &c. &c. &c. en de Raden van Politie en Criminele Justitie der voorsz. Colonie &e. &c. Allen de genen die dezen zullen zien ofte hooren lezen, SALUT! doen te weten: als dat bij ons in overweging genomen zijnde, het veelvuldige Vrijgeven van Slaven en Mulatten; het Accrosseren van dien, en de menigvuldige kwade gevolgen, die veeltijds daar uit voort komen, aangezien dezelve gemanumitteerd zijnde, zich veeltijdsy ontzien om zich evenwel met dienstbarep mengen, door dronkenschap en kwade dezelve te debaucheren, tot groot nad genaren. Zoo IS НЕТ: dat wij deze zaa overwogen hebbende, hebben go volgende Reglement ten opzi Personen te Publiceren,


4 FEBRUARY 1761. I.

Niemand zal vermogen, het zij wie het ook wezen mogte, eenige Mulatten ofte Negers te Manumittcren, het zij bij Testament, ofte anderzints, zonder voorgaande Permissie en de goedkeuringe van

den Edele

Hove van Politie

&c.

En dewelke

ook niet aangenomen zullen werden, bevorens de zelve in Staat zijn haar kost te kunnen ten einde zij bij faute van dien, niet komen te vervallen ten lasten van de Colonie. II.

Die uit hunne Slavernije Gemanumittee wor足 den, blijven echter gehouden, gelijk mede hare Kinderen en Decendenten, hunne Patronen en Vrouwen, mitsgaders derzelver Kinderen en DeKenten, alle Eere, Respect ende Reverentie te III.

as de Gemanumitteerde zijn Patroon komen te slaan, injurien ofte eenige te doen, daar van valabele blijx:i weder in Dienstbaarheid n van zijn gewezene Pa-


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tes c o u l e u r s , & p o r t e n t aux poignets & au deffus des c o u d e s , des bracelets de la même m a t i e r e , à fix ou fept rangs ; & p o u r chauffure, elles o n t à mi-jambe des brodequins de coton qui leur defcendent jusqu'à la cheville du pied. C'eft plutôt une t o r t u r e pour elles, comme pour leurs enfans qui en p o r t e n t auffi, qu'un o r n e m e n t ; car elles les ferrent d'une force extraordinaire pour a v o i r , difent-elles,la jambe bien faite. E t les hommes o n t en o u t r e de la t o i l e , dont j'ai p a r l é , une grande ceinture a u t o u r des r e i n s , pour tenir un grand couteau fans fourreau. Les h o m m e s , ainfi que les f e m m e s , font généralement parlant , d'un naturel affez doux & timide: ils font hofpitaliers, quoi qu'affez indifférens : ils ne donnent pas leurs fervices pour r i e n , mais ils ne les m e t t e n t pas à un fort haut p r i x ; peu de chofe les contente parce qu'ils eftiment ce p e u beaucoup. Par exemple , un coûteau , quelques h a m e c o n s , un fufil, une hache eft un petit tréfor pour eux. A v a n t qu'ils connuffent nos m o n n o y e s , & la valeur de f o r & de l'argent, ils auroient donné un fac plein d'or p o u r les articles ci-deffus mentionnés. Mais ils font mieux inftruits à p r é f e n t , & c'eft une très grande faute de la part des E u r o péens de leur en. avoir tant appris. Si Tome I.

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Les caraïbes p o r t e n t la jaloufie à un fi haut degré comme on les en accufe, il ne faut pas en être extrêmement furpris; car je crois que nous le ferions autant q u ' e u x , fi on vouloit prendre avec nos femmes des libertés à nous feuls refervées. C ' e f t donc u n e preuve qu'ils aiment véritablement leurs femmes & leurs enfans. On peut encore ajouter que malgré leur indifférence , ils aiment t o u s ceux qui fe font déclarés leurs amis & qui leur font quelque bien. Ils font tous menteurs , & c ' e f t un de leurs plus grands défauts ; a u f f i ne s'en corrigent-ils jamais. E t quoiqu'ils paroiffent fort fimples, ils n e laiffent pas de connoître leurs intérêts & d'être fourbes & diffimulés. Ils font ftupides & adonnés à l'ivrognerie, fans g o û t , fans politeffe, fans r e l i g i o n , & d'une indolence & d'une infenfibilité qui rend leur vie unie & languiffante, & ne fournit rien que d'ennuyant : g e n s , en un m o t , qui font accoutumés à vivre à leur gré & à leur fantaifie.


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C H A P I T R E

51.

V.

Des différentes armes de ces Nations , de leur ftructure, et l'adreffe finguliere que ces peuples ont à s'en fervir.

L

E U R S armes ne confiftent qu'en a r c s , flèches, maffues ou b o u t o n s , & u n couteau t o u t nud. Ce n ' e f t pas que l'ufage du fufil leur foit tout-à-fait inconnu, puisqu'il y en a même qui tirent fort adroitement ; mais ils font rares : ils n e p o u r r o i e n t pour la plûpart s'en f e r v i r , fans courir rifque de le faire crever entre leurs m a i n s , parce qu'ils ignorent parfaitem e n t la force de la p o u d r e , & par conféquent la maniere de le charger. Les arcs dont ils fe f e r v e n t , o n t fix Des pieds de l o n g , & font d'un très beau bois arcs. f o u p l e , péfant, compacte & fort d u r , appellé bois de L e t t r e . Ils o n t deux efpeces ou fortes de fle- De leurs fleches. c h e s , les unes de r o f e a u , de la longueur de trois pieds & d e m i , y compris la pointe de fer qui y eft entée & fortement attaD 2


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chée avec du fil de c o t o n . Le refte du r o feau eft t o u t u n i , il y a feulement une entailiure au b o u t , afin d'empêcher qu'elle n e gliffe ou n'échappe de la corde quand on la tire. Ils les o r n e n t très fouvent avec des plumes de perroquets refendues & collées à fix pouces près du b o u t . Lorfque ces fleches font une fois entrées dans le corps de l'ennemi , il n'y a plus moyen de les en r e t i r e r , fans excorier ou déchirer les chairs. Les autres qui font faites de bois de palm i e r , ne font pas plus groffes qu'une très petite p l u m e , & ont exactement quatorze pouces de l o n g ; elles fe terminent en pointe a u f f i affilée que la plus petite aiguille. : Ils ont coutume d'empoifonner les unes De leurs fleches & les autres ; mais particulièrement ces deremploifonnses. nières , en en trempant l ' e x t r ê m i t é , à la hauteur de deux p o u c e s , dans le fuc extrait (a) O n donne ce n o m à un arbre qui eft de ,la hauteur du plus grand noyer. Son bois eft très b e a u , d u r , c o m p a c t e , marbré de veines noirâtes ; fes feuilles reffemblcnt à celles du poirier; elles font laiteufes en dedans ; fes fleurs ont la forme d'un épi long d'environ quatre pouces, & font d'un fort beau rouge. fleurs fuccedent des fruits de la groffeur

A ces

& de la figu-

re de nos pommes d ' a p i , qui ont une allez bonne o -


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d'un arbre appelle Mancélinîer ( a ) , qui eft f o r t b e a u , mais bien dangereux. Auffitôt qu'on y fait u n e incifion, il en fort une fubftancc laiteufe & mordicante , remplie -de parties fi volatiles, que le poifon en eft des plus p r o m p t s , comme des plus violents. Il fe conferve même fort l o n g - t e m p s , dans les fleches qui en font i m p r é g n é e s , comme je l'ai éprouvé moi- même fur différents amimaux que j'ai tirés avec quelques-unes, ( q u ' u n de mes amis gardoit depuis quatre ou cinq ans) & qui font tous morts une demi-heure après de leurs bieffures. J'ai ces mêmes fleches encore chez m o i , & je ne doute nullement que le venin n'y fubfifte encore dans prefq u e toute fa force ; ce qui doit faire augur e r combien il eft pernicieux quand il eft r e c e n t : ce que confirme l'expérience fuivante. P o u r en convaincre les Efpagnols, un ExpéRoi Indien bleffa très légèrement d'un coup rience funefte, de fleche empoifonnée, un enfant de dou- du poifon de ces d e u r : leur chair eft empreinte d'un fuc fort blanc,,fleches. femblable à celui de l'écorce & des feuilles.

O n appel-

l e , à ce qu'on p r é t e n d , ces fruits, pommes de m a n c e nilles, mais qui empoifonnent ceux qui ont le malheur d'en m a n g e r :

cet arbre croît au bord de la

mer.

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ze ans fort fain, à l'extrêmité d'un doigt du p i e d , & ordonna t o u t de fuite aux Chirurgiens qu'il avoit eu foin d'appeller, de lui amputer la jambe au deffus du gen o u : ce qui fut à peine fait, que les E n voyés des Efpagnols virent expirer l'enfant , non par les fuites de l ' o p é r a t i o n , comme cela fût vérifié ; mais par l'effet du poifon qui s'étoit fubitement répandu dans la maffe du fang, & avoit rapidement gagné les parties n o b l e s , avant qu'on eût pu y apporter aucun fecours. De l'aCes peuples font d'ailleurs d'une adreffe dreffe de extrême à décocher leurs fleches, & vices peuples à de--fent parfaitement à une diftance de plus cocher leurs fle- de foixante pas ; auffi t o u t leur divertiffecbes. ment confifte à s'y. e x e r c e r : mais ce qu'il

y a de plus furprenant , ce font les enfans qui s'y exercent de fort bonne h e u r e , & n ' o n t point d'autre amufement dans leur plus tendre jeuneffe que de faire la chaffe aux petits oifeaux, fans prefque jamais en manquer un : de forte que t o u t pareffeux que je les ai dépeints, ils ne red o u t e n t nullement leurs ennemis , par la confiance qu'ils o n t en leur p r o p r e dextérité. Mais auffi ne font-ils nul quarlier à ceux qui tombent entre leurs mains ; ils ne réfervent que les femmes & les en-


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fans qu'ils vendent enfuite aux Européens c o m m e des Efclaves. Ils boucannent & dévorent comme des bêtes féroces les corps de leurs ennemis. Ils ne fe fervent point d ' a r c , p o u r ti- De leur farbarer les petites fleches de b o i s ; mais d'une cane. farbacane , par le moyen de laquelle ils foufflient à plus de cent vingt pas. Cet inftrument eft fait d'un rofeau naturel & c r e u x , long de neuf à dix p i e d s , de la groffeur d'un bon p o u c e ; & pour que la fleche puiffe atteindre à un fi grand éloig-nement,à caufe de fa grande l é g é r e t é , ils e n enveloppent le gros bout de c o t o n n o n filé , qui la fait entrer avec un p e u de difficulté, dans, la farbacane; ce qui comprimant l'air la fait fortir en foufflant d'une rapidite f u r p r e n a n t e , fans quoi il ne feroit pas poffible de faire traverfer u n fi grand efpace. Leurs maffues ou boutons font faites Des maffues ou d ' u n bois très-dur & fort pefant : elles boutons. o n t près de deux pieds & demi de l o n g , font plates & épaiffes de trois pouces, ils y gravent différents deffeins très finguliers, qu'ils rempliffent de diverfes couleurs. Ils y attachent u n e corde de cot o n , pour y paffer la main , de peur qu'elle ne leur échappe dans le combat ; D

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& il n ' y a certainement pas de coup de cette a r m e qui ne caffe un b r a s , ou n'en­ fonce le crane ; auffi eft ce celle qu'ils re­ fervent pour fe combattre corps à c o r p s , lorfqu'ils o n t épuifé toutes leurs fleches: car ils ne fe fervent du c o u t e a u , dont j'ai p a r l é , q u e lorfqu'ils font i v r e s , & qu'ils p r e n n e n t difpute entre eux.


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C H A P I T R E

Des habitations des Indiens, et de leur économie.

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VI.

de leur difcipline

C

OMME je ne me fuis propofé de parler que de ce qui concerne Surinam & fes c ô t e s , je me bornerai conféquemment à ce que j'ai dit des Indiens ou Caraïbes en g é n é r a l , pour me reftreindre à ce qui concerne ceux avec lefquels nous e n t r e t e n o n s , comme je viens de le dire dans le chapitre p r é c é d e n t , u n e parfaite harmonie.

Ce peuple change fouvent de d e m e u r e , & ne paroît pas d'un efprit fort ftable à ce fujet; j'ignore cependant fi c'eft par inconflance ou par p r é c a u t i o n ; mais à peine ont-ils formé leur bourg ou village dans un e n d r o i t , qu'on les en voit fouvent partir p o u r aller s'établir ailleurs. A l'égard de leur difcipline, fi elle n'eft De leur difciplipas la même que chez les Nations civili- ne. fées , on peut cependant dire qu'il y régne un ordre qu'on ne devroit pas en attendre. D 5


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Chaque bourgade ( o u village) eft compofée de plufieurs familles, dont le nombre peut aller, tant en hommes qu'en femm e s , à vingt ou trente perfonnes fubordonnées à un chef, appellé en leur langue Grandman, qu'elles reconnoiffent pour leur Capitaine; & aux ordres duquel , en cas d'allarme , t o u t le monde eft fur p i e d ; ceux qui ne font point en état de p o r t e r les armes , vont fe m e t t r e en lieu de fureté. De leurs L e u r d e m e u r e , c o m m e je viens de le dihabitar e , eft fort incertaine. T a n t ô t ils habitent tions. les b o i s , t a n t ô t les rivages de la m e r , tant ô t dans les Plantages, & t a n t ô t quelque crique. Leurs maifons qu'on appelle Carbets , n e coûtent pas b e a u c o u p , parce qu'ils font eux-mêmes les architectes & les ouvriers. Elles font faites de plufieurs fourches plantées en t e r r e de diftance en diftance, d'un affez mauvais b o i s , fur lefquelles on met les fablieres 6c le faîte ou f o m m e t : on pofe enfuite les chevrons fur l e t o u t , & on y met pour lattes des rofeaux ou des pieces de palmifte r e f e n d u , que l'on couvre de feuillages ou de têtes de r o f e a u x , fi près à près & fi ferrés que la pluie n e fauroit pénétrer. Ils y e n t r e n t par u n e petite o u v e r t u r e , qu'ils y o n t ménagée : voilà t o u t e leur habitation qui

De leurs bourgades.


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bien fouvent eft la maifon commune de t o u t e la c o m m u n a u t é ; fa grandeur répond au nombre de perfonnes qui y doivent log e r , & par conféquent y travailler. Si c'eft dans les bois qu'ils ont deffein Des ocd'établir leur domicile , les hommes alors cupatons des inpréparent un t e r r e i n , pour y planter de la diens. Caffave ou Manioc, des Patates & du Mahis ou bled de T u r q u i e , autant qu'il en faut p o u r leur entretien. Par intervalles ils v o n t à la chaffe & à la p ê c h e , ils s'occupent auffi à faire des canots & des armes. L e u r adreffe pour la pêche eft merveilleuf e ; ils fe fervent de la fleche pour percer le poiffon quand les rivieres ne font pas t r o p p r o f o n d e s , ou que le poiffon ne paroît qu'à u n ou deux pieds fous la furface de l'eau ; ils pêchent auffi à la ligne dans la mer & dans les rivieres. Lorfqu'ils veulent faire de grandes p ê c h e s , ils environnent les criq u e s , & ils y p r e n n e n t autant de poiffons qu'ils v e u l e n t ; & voici leur méthode. Ils o n t un certain - bois verd ( a ) qu'ils écrafent en petits m o r c e a u x , & le j e t t e n t dans (a) O n appelle ce bois Aftragalus

nenatus,floribuspurpureis, pouffe de petites tiges,

incanue frutecens,ve-

C'eft une petite plante qui

fimples,

creufes,

revêtues de petites feuilles c o u r t e s ,

rougeâtres,

pointues,

velues

& fort ameres. Sa racine eft longue d'environ d'un p i e d , & auffi groffe que le poignet.


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D E S C R I P T I O N

l'eau: l'odeur en eft fi forte que dès que les poiffons la f e n t e n t , elle les enivre tellement qu'ils viennent fur l'eau t o u t étourd i s , fans ceffer cependant de frétiller: au contraire, il femble que cela les y excite dav a n t a g e ; mais ils ne s'en laiffent pas moins prendre à la main. Ils v o n t ordinairement à la pêche dans Des piro¿ues. leurs p i r o g u e s , qui eft un petit c a n o t , de neuf à dix pieds de l o n g , fimiffant en pointe par les deux b o u t s , qui font plus élevés d'environ quinze pouces que le milieu, qui a quatre pieds de large. La pirogue eft ordinairement garnie de neuf planches, e n forme de b a n c s , diftantes l'une de l'aut r e de huit pouces ; & de deux petits m â t s , ayant chacune leur voile quarrée. Quand ils reviennent de la pêche ils n e fongent qu'à fe repofer, ils paffent le temps couchés tranquillement dans leurs hamacs, avec du feu a u t o u r , tandis que les femmes font occupées à boucanner les poiffons & aux foins du ménage. Les femmes de leur côté ne font pas fi Des occupation pareffeufes que les h o m m e s , car elles font desfemtoujours occupées aux foins du m é n a g e , & mes. à faire toutes fortes de petits o u v r a g e s , comme des paniers de fins rofeaux , des


DE

S U R I N A M .

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pagaies, toutes fortes de vaiffelle de t e r r e , & enfin des branles ou hamacs. Les paniers ou corbeilles que font ces Des paniers ou f e m m e s , o n t toujours une longueur du dou- corbeilble de leur l a r g e u r , quoique de diverfes les. f o r m e s ; l'emportent par la fineffe & par la p r o p r e t é fur tous nos ouvrages de v a n n e r i e ; & font deftinés à m e t t r e leurs petits ouvrages ou leurs provifions de fruits. Les pagaies font des, efpeces de man- Des pagaies. n e s , faites d'un rofeau plus groffier que celui des corbeilles; elles ont pour l'ordinaire depuis- trois jufqu'à cinq pieds de l o n g , fur deux de largeur, & autant de p r o f o n d e u r . On s'en f e r t , c o m m u n é m e n t , en guife de coffre , lorfqu'on voyage , p o u r tranfporter un branle & quelques hardes ; & on peut les fermer avec un cadenat. La vaiffelle chez e u x , confifte en t o u t e s fortes de p o t s , de plats & de jattes de t e r r e , prefque auffi durables que le cuivre , fabriqués de la façon fuivante. Les femmes (car comme j'ai dit plus h a u t , c'eft leur o c c u p a t i o n , ) p r e n n e n t une certain e quantité de cendres de l'écorce d'un arb r e , connu dans cette contrée fous le nom de Kweepi, qu'elles paffent au travers d'un tamis bien fin, & qu'elles mêlent enfuite avec de la bonne terre graffe, p o u r


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en former tous les uftenciles indiqués cideffus ; qu'elles font d'abord fécher à l'air, après quoi elles les m e t t e n t au four p o u r les cuire , & leur donnent un très beau vernis. Les pots à l'eau qu'elles f o n t , font d'une Des pots à l'eau. grandeur prodigieufe , car il y en a qui contiennent entre les quatre à cinq ancres ; & il n ' y a pas de maifon en V i l l e , ni aux Plantages, où il n'y en ait au moins trois o u q u a t r e , pour y conferver l'eau de pluie qu'on boit j o u r n e l l e m e n t , qui s'y purifie & s'y maintient auffi fraîche que fi elle fortoit d'une glaciere. Des

macs.

ba-

Les hamacs , nom que tous les Indiens d o n n e n t à leurs lits , que nous appelions b r a n l e s , font faits d'une piece de toile de c o t o n , qui a fix à fept pieds de l o n g , fur douze à quatorze de l a r g e , dont chaque b o u t eft partagé en cinquante parties & même p l u s , enfilées dans de petites c o r d e s , pareillement de c o t o n , bien filées & bien t o r f e s , qui o n t chacune deux pieds & demi de l o n g , & qu'on appelle rabans. T o u tes ces petites cordes s'uniffent enfemble au bout de la piece , pour former u n e boucle , où l'on paffe une corde que l'on attache à deux c r a m p o n s , fichés dans leurs carbets à deux p o t e a u x , ou à des arbres fi leurs maifons ne font pas encore bâties,


DE

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pour fufpendre le branle à une certaine élevation de t e r r e . Ce qu'il y a de commode à ces fortes de l i t s , c'eft que leur peu de volume en rend le tranfport très facile ; qu'en o u t r e on y dort plus au frais que dans les n ô t r e s , & qu'on n'y a befoin ni de c o u v e r t u r e s , ni de linceuls, ni de m a t e l a t s , ni même d'oreillets. On y eft au furplus à l'abri des puces & des punaifes. Il y en a, comme je viens de le d i r e , dans toutes les maifons des E u r o p é e n s habitués , qui les préferent à nos meilleurs l i t s , quand ils font accoutumés d'y c o u c h e r ; & qui s'en muniffent quant ils v o n t à leurs Plantages. Mais quelque communs qu'ils f o i e n t , ils ne laiffent pas de coûter depuis c i n q u a n t e , qui font les m o i n d r e s , jufqu'à cent t r e n t e florins de H o l l a n d e ; ce qui fait pour ces derniers trois cents livres de F r a n c e . La maniere de bien étendre un b r a n l e , eft d'éloigner les deux e x t r ê m i t é s , l'une de l ' a u t r e , de forte qu'avec fes cordages il faffe un demi-cercle , dont la diftance, d'un bout à l'autre , foit le diamètre ; enfuite on l'éleve de terre de maniere à s'y pouvoir affeoir, comme fur u n e chaife un peu h a u t e ; on fe jette dedans, on s'y allonge , & l'on eft couché comme dans le meilleur lit.


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La principale n o u r r i t u r e de cette Natif on confifte en gibier , poiffons frais & botcannés , en crabes, & en chair de tortue T o u s articles dont je traiterai féparé m e n t dans un autre e n d r o i t , n'ayant de: fein de parler dans le Chapitre fuivant qu de ce qui leur tient lieu de p a i n , comme de la caffave ou manioc, des patates, & mahis ou bled de Turquie, & enfin de leu boiffons ordinaires.


DE

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C H A P I T R E

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VII.

DE la Nourriture des Indiens en général.

L

A maniere d'accommoder leurs viandes eft certainement la plus fimple & la plus naturelle. L'ufage des épiceries, fi pernicieux aux E u r o p é e n s , ne s'eft point encore introduit chez ce peuple. Ils man­ gent leurs viandes & les poiffons bouillis à l'eau. Ils les boucannent ou les font gril­ l e r ; le plus fouvent ils étendent les viandes & le poiffon fur le charbon , les retour­ n e n t , & ne les mangent point qu'elles ne foient bien cuites. Ils fe fervent pour íes boucanner d'une efpece de gril de bois éle­ vé de deux p i e d s , fous lequel on a fait u n t r o u en t e r r e , pour y faire un feu médio­ c r e , qui deffeche infenfiblement la viande & la cuit l e n t e m e n t ; l'odeur de fumée qu'el­ le contracte, ne les incommode en aucune maniere. Ils ne font gueres ufage de fel, mais ils ufent par-contre d'une quantité prodigieufe de poivre ou de piment. Cette maniere fimple de préparer les m e t s , me feroit croire fans me t r o m p e r , que c'eft à cette Tome I. E


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D E S C R I P T I O N

vie fimple qu'ils font redevables de leur fanté robufte & de leur longue vie dont ils jouiffent. D e la L ' o n peut dire que la caffave eft; dans ce caffave ou ma- pays la fource de la vie & de la m o r t , parnioc. ce qu'il y en a de deux fortes; l'une qui eft bonne à m a n g e r , & l'autre qui eft un poifon des plus m o r t e l s : deforte qu'il eft très important de les fçavoir bien diftinguer. Les Naturels du pays appellent la premiere caffava t o u t c o u r t , la feconde bitter caffava. On cultive la premiere dans prefque toutes les Plantations, & elle fert de n o u r r i t u r e aux Efclaves noirs. Les Directeurs des Plantages n'ofent point cultiver la f e c o n d e , fans la permisfion de leurs maîtres qui font très refervés fur cet a r t i c l e , à caufe du rifque qu'ils p o u r r o i e n t c o u r i r , lorfqu'ils achetent des Efclaves nouvellement arrivés Afrique ; lefquels étant très affamés pourroient en m a n g e r , faute de la c o n n o î t r e , & en être empoifonnés , comme cela eft arrivé plus d'une fois. La plante tant de l'une que de l ' a u t r e , croît à la hauteur d'environ fix p i e d s , en forme d'arbriffeau , rempli de tiges raboteufes ; fes feuilles font larges & pyramidal e s ; la tige principale eft un peu ugeâtre,


DE

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fa racine qui eft de la groffeur du poîgnet, s'étend aux environs d'un pied ou UN pied & demi. Ce qui diftingue la feconde efpece de la p r e m i e r e , c'eft que fa tige tire beaucoup fur le cramoifi, & que fa racine eft d'un tiers, plus greffe; -mais ces indications peuvent induire à e r r e u r , d'autant plus qu'il arrive que la racine de l'une & de l ' a u t r e , étant hors de t e r r e , fe reffemblent fouvent en c o u l e u r , groffeur & l o n g u e u r ; & conféquemment ceux qui ne la connoiffent pas p a r f a i t e m e n t , p e u v e n t y être trompés. Il y en a une plus fûre & qui caractérife indubitablement la b o n n e : la voici. Celle que l'on fait rôtir dans les cendres chaudes, & que l'on mange avec du beurr e , qui eft n o n feulement b o n n e , -mais excellente & préférable au pain en ce qu'elle le a le véritable goût de la chataigne, a EN dedans, d'un bout à l ' a u t r e , un filament de la groffeur d'une p l u m e , que l'on EN extrait parce qu'il n'eft pas bon à manger : dans l'autre on t r o u v e le même filament, mais il ne va pas à la moitié de la r a c i n e , & n'excede pas un gros fil double : c'eft c e qui les diftingue , à ne pouvoir s'y méprendre ,& à quoi il faut véritablement s'attacher. Quelque vénimeufe que foit cette DERn i e r e , les Créoles comme LES INDIENS, NE E 2


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D E S C R I P T I O N

laiffent pas d'en faire des galettes ou petit g â t e a u x , qu'ils préparent de la maniere fui v a n t e , pour lui faire perdre fa mauvaife qualité. Ils rapent cette racine t o u t e c r u ë , fuel une grage ( a ) , & après en avoir expriman le fuc qu'elle contient dans une couleuvre Caraïbe ( b ) , ils l'expofent au foleil pen dant quelques h e u r e s , puis ils en font de fa galettes, qu'ils font cuire ou rôtir fur de platins de fer. Elles deviennent alors d'un blancheur extraordinaire : on en mange a deffert, & on les regarde comme un met fort délicat. Ce qu'il y a encore de plus furprenant (a) La grage eft une planche de quelque racine cuiffe d'arbve,

dans laquelle

o

on a fiché de

petit

éclats de cailloux fort aigus, qui forment une

efpece

de rape. (b) La couleuvre Caraïbe eft un inftrument

cylindre

q u e , de quatre pieds de l o n g , quand il, eft v u i d e , de quatre à cinq pouces de diametre.

Il eft

compofe

de pieces de rofeaux refendus, ou de lataniers, o u treffés en forme de chauffe.

¡mu

O n f o u l e , on preffe

le m a n i o c , à mefure qu'on le fait entrer dans la

cou

l e u v r e , ce qui augmente beaucoup fon diametre e m ê m e temps que fa longueur diminue ; mais le q u ' o n attache à l ' e x t r ê m i t é , la fait allonger en minuant fon diametre.

exprimant, le fuc.

Ce qui ne peut arriver

poid di qu'en


DE

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c'eft q u e , comme ces peuples cherchent à m e t t r e tout à profit, ILS font du fuc même de cette pernicieufe plante une compofition qu'ils appellent caffiripo , qui eft U N E fuefpece d'extrait ou c o u l i s , en y ajoutant une fuffifante quantite du poivre Indien que nous appelions capifcum , pour l'épaifICNFIR; puis ils le mêlent dans toutes fortes de fauces, pour donner du haut goût. Il n'y a en effet rien de plus agréable & de plus un appétiffant que ce coulis. Sans doute que dans la premiere o p é r a t i o n , le foleil & le feu defféchant le fuc de la p l a n t e , en retire le venin qui y réfide ; & que dans la fec o n d e , le poivre a la vertu de le détruire. Quoi qu'il en foit, plufieurs de mes amis m'ayant affuré que ce coulis étoit d'un goût exquis , je voulus l'éprouver ; mais pec j'en eus la bouche fi vivement affectée , pendant plus de deux h e u r e s , que l'envie me paffa d'en faire ufage comme e u x : & quelque affurance que m'aient donné plufleurs vieux C o l o n s , qu'on pouvoit fans aucun danger manger de cette racine bien rôtie , jufqu'à entiere exfication, je n'ai point été tenté d'en faire l ' é p r e u v e , après celles que j'ai faites de ce terrible poif o n , tant en nature que diftillé : & que voici. E3

E 3


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D E S C R I P T I O N I.

ExpéJ'ai fait avaler à un chien de trois femairiences n e s , une d r a g m e , qui eft la huitieme partie funestes du fur d'une o n c e , du fuc récemment exprimé de de la caffave ame- la racine de cette caffave a m e r e , & à peine re. l'eut-il dans le c o r p s , qu'il fit des efforts

confidérables mais inutiles pour le rejett e r ; deux minutes après il ne fit que t o u r n e r de côté & d ' a u t r e , & fe trouva dans des angoiffes terribles, qui furent fuivies de convulfions, dans lefquelles il expira au bout de trente-deux minutes. II. J'ai mis dans un vafe une demi-once du même f u c , & un jeune chat qui en but une partie enfla t o u t de fuite, fit à peu près les mêmes mouvemens du c h i e n , & m o u r u t en douze minutes. III. U n plus grand chat qui en avoit avalé cinq parties d'une once , fit inutilement tous les efforts poffibles pour le r e j e t t e r ; trois minutes après les pattes de devant lui devinrent r o i d e s ; il commença à faliver , & les mouvemens convulfifs l'emporterent en dix-huit minutes.


D E S

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IV. En ayant fait p r e n d r e , par f o r c e , à un chien de b o u c h e r , une once & d e m i e , il tomba deux minutes après par t e r r e , fît les hurlements les plus t e r r i b l e s , accompagnés d'efforts pour v o m i r , en vint effectivement à b o u t , & le t r o u v a par ce m o y e n un peu foulagé; il fe r e l e v a , comme pour s'échapper; mais à peine fut-il fur fes quatre pattes , qu'il retomba t o u r n a n t de côté & d'autre & les yeux égarés & larm o y a n t s : il commença enfuite à f a l i v e r , & après de nouveaux hurlements , plufieurs m o u v e m e n t s convulfifs, & une abondante évacuation d'urine & de matiere fécale , il mourut au b o u t de trente-deux minutes. J'ouvris chaque animal, l'un après l'aut r e , & je leur trouvai dans l'eftomac, la même quantité de fuc qu'ils avoient p r i s , fans aucun changement de couleur. J e n'appercus pas la moindre altération dans les vifceres ; point de figne d'inflammat i o n , ni aucune coagulation dans les vaiffeaux languins : ce qui me c o n v a i n q u i t , qu'en général ce poifon n'agit que fur le genre n e r v e u x par fon extrême acrimonie ; de forte que la m o r t eft inévitable, dès qu'il eft une fois dans l'eftomac; à moins q u ' o n n'ait recours au remede qui f u i t , E 4


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&. dont j'ai fait l ' é p r e u v e , comme on va le voir. J'attachai un chat fort & r o b u f t e , & lui fis avaler par force une once & demie de ce même fuc; trois minutes après il eut des anxiétés terribies; à la quatrieme minute il fît nombre d'efforts pour v o m i r , qui furent tous inutiles; & je m'appcrçus qu'il auroit pirouetté comme les autres , s'il n'eût été g a r r o t t é ; fon eftomac enfla, & fes pattes de derriere devinrent r o i d e s , ce qui fut fuivi d'une forte falivation. Je lui fis alors avaler une once d'huile chaude de n a v e t t e , qu'il rejetta tout auffi-tôt avec u n e partie du fuc; fe trouvant par-là foulage il repofa deux m i n u t e s , & recommença enfuite à vomir tout le fuc; ce qui fut fuivi d'une abondante évacuation d'excrém e n t s : après quai je le détachai , & il le fauva à toures jambes. Par cette expérience on voit qu'il eft aifé de fauver quelqu'un qui auroit mangé de cette racine. Mais ce qu'il y a de plus furpre nant c'eft que ce poifon n'agit point fur les v e r s ; car en faifant l'ouverture du chien de b o u c h e r , je trouvai dans fon eftomac deux grands vers qui nagoient dans ce fue. Je les en tirai, & les remis dans une plus grande quantité de tout récemment extrait; ils y vécurent jufqu'au fixieme j o u r , & même augmente-


DE

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rent de plus d'un tiers en grofleur; mais comme le fuc commença à fermenter au b o u t de ce t e m p s , & à devenir f é r e u x , ils y périrent. Sans doute que fi je les en euffe fortis, pour les r e m e t t r e dans du nouveau , qu'ils auroient vécu davantag e ; & que loin de leur être p e r n i c i e u x , il leur étoit falubre , puisqu'ils y avoient profité. V o y a n t donc que ce fuc n e pouvoit pas fe conferver un plus long efpace de t e m p s , je portai mes expériences plus l o i n ; & je formai le deffein d'en tirer un alkobol volatil , par la voye de la diftillation. Je pris donc à cet effet cinquante livres de ce fuc récemment e x p r i m é , que je mis diftil1er dans un alambic pour en tirer l'efprit par gradation : la premiere opération ni fournit trois onces d'alkohol volatil ; je changeai alors de r é c i p i e n t , & j ' e n tirai u n e quatrieme once moins forte ; puis en agisfant encore de m ê m e , une cinquieme once qui fe trouva fans o d e u r ; & je renouvellai mes épreuves. Je fis avaler plein une cuiller à caffé, des trois premieres onces , à un chien d'un an , lequel tomba tout de fuite en f y n c o p e , puis fit des hurlements affreux, & tomba dans les convulfions les plus terribles , accompagnées d'une abondante évacuation d'u-

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r i n e , & m o u r u t en moins de cinq minutes. J e voulus réiterer ou plutôt continuer mes é p r e u v e s , mais ce que j'avois tiré dans la feconde & troifieme opération ne fe trouva nullement vénéfique: ce qui p r o u v e que le poifon n'exifte que dans les parties volatiles du fuc de cette p l a n t e , lequel étant donné à quelque animal que ce f o i t , agit fi rapidement & fi puiffamment fur les parties nerveufes , qu'il en arrête fucceffivement le m o u v e m e n t & c a u f e la mort, De la Voici maintenant la culture de ces deux culture de la -plantes. J'ai dit précédemment qu'elles caffave viennent en arbriffeaux; mais on ignore qu'elles proviennent de b o u t u r e ; & voici comme on s'y prend. L'on fait une foffe d'environ un pied & demi de l o n g , & de fix à fept pouces de p r o f o n d e u r ; on y couche deux branches ou deux morceaux de branches de l'arbriff e a u , de dix-huit à vingt pouces de long , dont on laiffe un b o u t de l'une hors de terr e , après quoi on les recouvre de la mêm e terre qu'on a tirée de la foffe ; & au b o u t de quatorze ou quinze mois la plante eft, c o m m e je l'ai o u ï - d i r e , dans t o u t e fa grandeur & fa maturité. Des

tates.

pat-

Les pattates font des fruits qui ont beaucoup de reffemblance avec nos pommes de t e r r e . Il y en a de trois efpeces ; de blan-


DE

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c h é s , de r o u g e s , & de j a u n e s , qui toutes font de différentes f o r m e s , r o n d e s , ovales ou b i c o r n u e s , & qui ont depuis deux jusqu'à cinq pouces de diametre ; leur peau eft m i n c e , u n i e , fans chevelure ou filaments. Les rouges ont le dedans, comme la p e a u , couleur de chair ; & les blanches, ainfi que les jaunes , ont la peau grife, & le dedans blanc ou jaune. C'eft la n o u r r i t u r e ordinaire des Neegres, qui en général eft fort l é g e r e , & par conféquent de facile digeftion, quoique très fubftantielle. Ces trois efpeces fe multiplient ou de b o u t u r e , ou en mettant les fruits mêmes en terre dans un temps p l u v i e u x , & le en recouvrant d'environ quatre pouces. Il leur faut depuis trois jufqu'à quatre m o i s , pour parvenir à parfaite m a t u r i t é , & elles demandent une terre fort légere. On les fait ordinairement cuire avec d é la viande , & elles tiennent lieu de pain ; mais les Indiens & les Efclaves noirs les mangent le plus fouvent cuites à l'eau ou é t u v é e s , avec du poiffon b o u c a n n é , où ils ajoutent beaucoup du piment qui eft d'une force à enlever la bouche. L e mahis ou. bled de Turquie, eft encore Du his. u n e très bonne n o u r r i t u r e pour ce p e u p l e , qui le cultive de la maniere fuivante. Après qu'on a préparé la t e r r e , o n fe

ma-


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c o n t e n t e de faire des t r o u s , avec un pe Il b â t o n , & on laiffe tomber dans chaqu'un deux ou trois grains de mahis ou de mies ; (car ils le fement de même) enfuite ont remplit le trou de t e r r e , en comprimain celle qui eft à côte. Il eft furprenant c o o f f e bien les volailles qui font nourries de cet m graine font graffes, fermes & fucculente on en donne a u f f i aux chevaux ; mais deviennent pouffifs. Ces peuples en rôtes fent les épis e n t i e r s , quand il eft encore tendre & plein de l a i t , & les mangent avec grande délicateffe. lis Les Créoles blanches font de fa farine excellent tomton ou efpece de p o u d i n , q u e , les Anglois appellent boudin; qu'elles foi enfuite cuire avec de la viande falée, de poiffons b o u c a n n é s , à quoi elles ajoute de l'ocre (c) du piment en affez quantité , & autres drogues fembles puis ils !e mangent à la mode des Indiens des Efclaves. n o i r s , fans cuiller ni fou c h e t t e , mais purement avec les doigts maniere q u i , felon e u x , le rend plus délica Cependant quelque bonté prétendue qui cela lui d o n n e , cette façon de le mange eft capable d'ôter l'envie d'être leur con menfal. (c) Voyez ce que c'eft dans le Chapitre des plant potageres.


DE

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Il eft vrai que les excès dans la boiffon De leur toujours été en ufage chez ces peu- boiffon. e s ; ils boivent outre m e f u r e : quand ils ont m o r t s - i v r e s , ils s'excitent à r e n d r e , main de recommencer à nouveaux frais. La poiffon ordinaire des Indiens fe prépare de cet maniere fuivante. Ils m e t t e n t dans u n e ces grands p o t s , dont j'ai p a r l é , plulis eurs galettes de caffave , des pattates & s oranges aigres, qu'ils laiffent fermenter avec une certaine quantité d'eau, pendant quelques j o u r s , & q u ' i l s paffent par un talis avant que d'en faire ufage. On m'a ffuré que cette boiffon, quoique fort agréal e , eft affez forte pour enivrer.


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C H A P I T R E

VIII.

De leur culte, de leurs mariages , de l' couchement des femmes , des médicame en ufage dans le pays, et de leurs o ques.

L

A religion de ces peuples eft un mifte qu'il n'eft pas facile de p é n é t r e r , fi pofé même qu'ils en ayent u n e , ou p fleurs. Mais je fçais moralement qu'ils n'a m e t t e n t en général nul Chriftianifme : font tous idolâtres. La lune , le foleil, i é t o i l e s , & toutes fortes d'animaux mêm font les objets de leur c u l t e : & qui que chofe qu'on ait pu faire pour leur culquer d'autres principes de religion , r a i f o n t e m e n s , comme la f o r c e , y o n t choué. De leurs La cérémonie de leurs mariages eft d mariaplus fimples; car il fuffit que celui qui ve ges. époufer u n e fille lui porte toute la chaf & la pêche qu'il a faite dans la j o u r n é e ; elle reçoit ce p r é f e n t , c'eft u n e marqu qu'elle l'agrée pour fon m a r i : p o u r - l o elle a foin de lui préparer le foupé & de De leur culte.


DE

S U R I N A M ,

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apporter dans fon carbet ; après quoi fe retire chez elle : elle y r e t o u r n e ceant le lendemain pour fixer le temps célébration de leur mariage. E n atant le futur é p o u x , avec fes parents ou principaux amis, fait de grandes chaifes e grandes pêches. Le jour du mariage v e n u , le futur époux va trouver fa re époufe pour lui d i r e : je vous ai fie pour ma femme ; cela fuffit pour l e le fuive t o u t auffitôt. E t c'eft, je par cette raifon, qu'ils prennent cocment leur plus proche parente , -à-dire, leur coufine ou leur niece. Mais que peu de précaution qu'ils prennent leur u n i o n , les femmes n'en font pas as affujetties à une obéiffance fervile. rs maris ont fur elles une autorité desq u e , & elles ne font que leurs efclaJ ce qui eft fans doute une fuite de rit de liberté qui regne parmi ce peulequel fouffre impatiemment q u ' o n lle y donner la moindre atteinte. Auffi amitié que les maris portent à leurs, m e s , rien ne difpenfe celles-ci du resque les premiers s'attribuent; & elles ont pas plus de tranquillité, de quelmaniere qu'elles s'acquittent de ces endus d e v o i r s , expofées, comme elles ont j o u r n e l l e m e n t , à tous les caprices


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de leurs é p o u x , q u i f o n t , comme je l'a, n u é plus h a u t , fort i n c o n f t a n t s , & qu le d r o i t , à la moindre phantaifie ou moindre foupçon d'infidélité, de les v o y e r ou même de les t u e r , fans pli formalité, ni fans appréhender d'en être pris ni c h â t é s , Auffi la polygamie p o i n t connue chez e u x , par la liberté o n t de fe féparer de leurs femmes q ils v e u l e n t , ou de s'en défaire & d'en dre d'autres à l'inftant. La feule ration qu'ils ont pour leurs femmes, de leur rapporter au r e t o u r de leurs p a g n e s , les chevelures de ceux qu'ils tués , en marque de leurs viéloires, qu'elles s'en p a r e n t , & publient par-là triomphes : ce qui tient plus de l'orguei de la vanité que de l'amour. Quelque amitié qu'un Indien ait pouj j f e m m e , elle n'a jamais la fatisfaftion de iijj, ger avec lui. Elle le fert au contraire va enfuite manger avec fes enfants. pendamment de ce que j'ai dit de la fa de manger des I n d i e n s , qui n'eft pas des appétiffantes, il eft affez curieux de les v accroupis fur leur c u l , comme des finge, dans,leurs r e p a s , & manger très goulume fans fe dire un feul mot. Ils n'ont po, d'ailleurs une heure fixée pour leurs repa


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ils mangent quand ils ont faim, & boi quand ils ont foif. Pour prouver encore davantage l'état de De l'acvitude de ces pauvres f e m m e s , & par couchement de féquent la vaine gloire de leurs maris, leurs eft à remarquer que lorfqu'une d'elles femmes. nt à accoucher, à peine a-t-elle mis au nde fon f r u i t , qu'elle fe tranfporte à la iere ou à la crique la plus voifine pour laver ; & e l l e - m ê m e s'y lave t o u t le s; pendant laquelle opération le pere l'enfant fe met dans le hamac, qu'il y te pendant fix femaines pour fe repofer peines qu'il s'eft données à procréer nouvel être ; & que pendant t o u t ce n p s , l'accouchée doit avoir t o u t le foin ménage. On le vifite pendant ce temps& on lui témoigne qu'on prend beauap de part à fes incommodités. Toutes femmes ont à vrai-dire une grande faté à accoucher; & pour peu qu'il fe préte la moindre difficulté , elles o n t r e urs au fuc d'un certain arbre qu'elles noiffent, qui leur procure une h e u r e u f e prompte délivrance. Elles allaitent leurs enfants jufqu'à l'â- De la façon dont de huit à dix m o i s , mais elles ne leí elles élemaillotent ni ne les bercent jamais; bien vent eurs ende-là, car tandis qu'elles font occupées'fants. ménage, elles les mettent tout nuds par Tome I.

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t e r r e , où ces petites créatures fe traînent & fe roulent à leur gré dans le fable ; ayant pour principe que c ' e f t le vrai moyen de les accoutumer de bonne heure à la fatigue , & de leur procurer un tempérament robufte & femblable à celui de leur pere : & dès qu'ils p e u v e n t tant foit peu fe foutenir , leurs meres les p o r t e n t fur le d o s , où ils fe cramponnent à merveille, ou les p o r t e n t fur un b r a s , jambe d e c à , jambe delà. O u t r e le lait qu'elles leur d o n n e n t , elles leur donnent de t o u t ce qu'elles mangent elles-mêmes. Malgré ce peu de foin a p p a r e n t , ces enfants ne deviennent jamais boffus, ni de t r a v e r s , ni boiteux. E t je puis affirmer que pendant mon féjour à Surinam, je n'ai pas vu un I n d i e n , mâle ni femelle , contrefait : ce qui p r o u v e que c e t t e maniere d'élever les enfants eft infiniment préférable à celle d ' E u r o p e , où l'on en voit une m u l t i t u d e , ou difformes, ou mal b â t i s , ou enfin qui ne peuvent pas fouffrir la moindre fatigue. De l'éducation des enfants.

Quand ils font parvenus à un certain â g e , on les éleve dans la même idolâtrie de leurs p e r e s , pour lefquels on leur inc u l q u e , en même t e m p s , le refpect le plus p r o f o n d , & d'être exacts & les fécourir & affifter dans leurs travaux,- devoirs dont ils s'acquittent tous très parfaitement.


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Quoique nous regardions ces peuples comme des fauvages, il ne faut pas que nos idées nous les repréfentent comme des bêtes fans fociété & fans police. Ils font très libres à la v é r i t é , & ne craignent rien tant que la dépendance. La fervitude fous quelque afpeft qu'on puiffe la leur repréfenter, leur eft en tous temps odieufe, n ' y ayant rien au monde qu'ils n'entrep r e n n e n t pour s'en délivrer : mais ils ne laisfent pas que de compofer des communautés libres ; & pour le bon ordre ils reconnoiifent des chefs , tel que je l'ai infinué plus haut. leurs La frugalité de ces peuples les met à l'a- De médicabri de prefque toutes les incommodités que ments. nous connoiffons, fi l'on en excepte la caducité qui les oblige à refter dans leur ha-, mac; & s'il leur en furvient, ce qui eft fort r a r e , i l s font leurs propres Médecins & Chirurgiens, & n'ont pour tous remedes que quelques h u i l e s , qu'ils prennent intér i e u r e m e n t , & un excellent baume q u ' o n appelle racaciri. Ce baume fort d'un arbre Du baudes environs de la riviere des Amazones : me deracaciri on le fait d é c o u l e r , dans une calebaffe,par des incifions qu'on a faites dans l'arbre. C'eft un fouverain remede pour toutes plaies r é c e n t e s , de même que pour les vieux u l c e r e s , en l'appliquant en forme d'emF 2


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p l â t r e , le plus chaudement qu'il eft poffible. Il eft encore fort falutaire pour la poit r i n e , & infaillible pour arrêter les fleurs blanches & les vieilles gonorrhées. La gomme copal eft encore chez eux De la gomme un remede fpécifique contre la diarrhée: copal. on fait découler cette gomme par incifion du tronc d'un fort gros arbre que l'on appelle loms (a), dont les feuilles font longues , allez larges & p o i n t u e s , & qui porte un fruit qui reffemble fort à nos concombres. Elle eft d u r e , j a u n e , luifante & tranfparente; & rend fur le feu une odeur approchante de celle de l'oliban ou de la m y r r h e : elle ramollit, elle r é f o u t , & l'on s'en fert auffi comme d'un des meilleurs vernis. L e bois de cet arbre eft employé à toutes fortes de beaux m e u b l e s , comme t a b l e s , cabinets, buffets; mais il eft fort cher. L a longue vie de ces p e u p l e s , & la fanté dont ils jouiffent jusqu'à la caducité , m'engage à rappeller ce que j'ai dit dans le Chapitre I I I , de l'utilité qu'il y auroit d'élaguer les forêts des environs de la Ville de Paramaribo; puisqu'il y a t o u t e apparence que l'inftabilité de leur d e m e u r e , dont j'ai parlé au Chapitre V I , y a r a p p o r t ; & me conduit infenfiblement à parler de (a) O u coubraril, bifolia pyramidata.


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de leurs obfeques, avant que d'entrer dans le détail de leurs v o y a g e s , de leurs guerres , de leurs divertiffements & de leur commerce. La mort d'un Indien met t o u t e la com- De leurs munauté en d e u i l , auffi bien que celle de obfeques. tous fes p a r e n t s ; & leurs funérailles fe font fans beaucoup d'appareil & de c é r é m o n i e , mais avec de grandes marques de d o u l e u r , ne faifant que crier & pouffer des hurlements les plus affreux. On commence l'enfevéliffement par laver t o u t le corps du cadavre; on le frotte enfuite avec u n e certaine h u i l e ; après quoi on lui a t t a c h e , avec une c o r d e , les bras entre les g e n o u x , de maniere que la tête puiffe repofer fur les deux m a i n s , qu'on attache une feconde fois enfemble : cela fait on le met dans u n fac de toile t o u t neuf, & on l'enterre dans le carbet où il eft mort. On a foin de m e t t r e à côté de lui toutes fes armes de g u e r r e , parce qu'on s'imagine qu'il aura befoin de toutes ces chofes dans l'autre monde.

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C H A P I T R E

IX,

De leurs voyages, tant fur mer que fur terre, de leurs guerres, de leurs danfes de leur commerce.

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OUR peu qu'on fe rappelle ce que j'ai dit dans le fixieme C h a p i t r e , fur l'inconfiance de cette N a t i o n , on ne fera point furpris d'apprendre qu'elle aime beaucoup à voyager, De leurs Comme la Colonie de Surinam a beauvoyages. coup de rivieres & furtout de criques, & qu'elle eft voifine de quantité d'ifles, comm e la Cayenna, les Berbices, le Bréfil, les côtes des Amazones & Efpagnoles, ces peuples ne p e u v e n t point fe vifiter les uns les a u t r e s , pour traiter enfemble, c'eft-à-dire p o u r faire commerce de leurs marchandifes, fans faire leurs voyages en pirogues ou canots. Ils ne manquent jamais de porter leurs hamacs avec e u x , ni leurs arcs & leurs fleches de chaffe & de p ê c h e ; car ils ne s'inquiettent jamais des befoins de la v i e , remettant à la Providence le foin de leur fournir des vivres; mais fi leurs voyages


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font de longue d u r é e , pour - lors ils prenn e n t quelques viandes & du poiffon boucannés , qu'ils mangent avec du p o i v r e , & des galettes de la caffave en guife de pain. Dès que le foleil eft couché ils m e t t e n t pied à terre , & attachent leurs hamacs à deux a r b r e s , qu'ils c o u v r e n t de feuillag e s , pour fe repofer jufqu'au lendemain au lever du foleil, qu'ils pourfuivent leur r o u t e . Leurs femmes & leurs enfants les accompagnent toujours dans leurs v o y a g e s , à moins qu'ils n'ayent d'autres ménages dans les lieux où ils doivent coucher ou paffer la nuit. Comme ces gens ignorent parfaitement l'arithmétique, des nœuds faits à une longue corde ou ficelle fervent à tous leurs calculs. Quelquefois cependant ils voyagent par t e r r e , & alors le chef de la t r o u p e m a r c h e toujours à la t ê t e , avec quelques ajuftements qui le diftinguent des a u t r e s ; & quand c'eft par les bois qu'ils p r e n n e n t leur r o u t e , il a foin de faire avec u n couteau des marques fur les arbres auprès desquels ils paffent, pour ne fe point tromper en revenant. Il n'y a pas d'ailleurs de gens plus habiles qu'eux pour fuivire les traces des gens qui ont paffés par des e n d r o i t s , oh F 4


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d'autres qu'eux n'en remarqueroient pas la moindre. De leurs L e langage de ce peuple eft fi différent langues. dans chaque N a t i o n , que fouvent des Indiens voifins ne s'entendent pas. On prétend néanmoins qu'ils ont quelque langue générale qu'ils comprennent presque t o u s , ou pour le moins le chef de chaque bourgade ou communauté. De leurs Lorfque le chef d'une communauté a guerres. quelques motifs de faire la guerre à une autre N a t i o n , il allemble premiérement tous les Capitaines de la fienne. Il prépare pour cet effet un grand feftin, & après s'être tous bien enivrés, celui-ci déclare le fujet des plaintes qu'il a contre la Nation qu'il a deffein d'attaquer, Auffitôt que les conviés l'ont a p p r o u v é , ils fe noirciffent t o u t le corps avec du genipa, fe parent de plumes rouges de p e r r o q u e t s , dont ils fe font des couronnes & des ceintures; & dans cet équipage guerrier ils fe rendent à un endroit où ils font l'un après l ' a u t r e , avant que d'aller c o m b a t t r e , leurs danfes de guerre. C'eft-là où ils chantent la gloire de leurs ancêtres & la leur. Ils vantent d'avance les belles actions qu'ils vont faire; ils déclament le t o r t que leurs ennemis leur o n t fait; & enfin ils s'écrient qu'ils font forcés à fe venger, Voici quelles font leurs danfes.


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Ils n'ont point d'autres inftruments que des flûtes & des grelots. Les flûtes qui o n t près de deux pieds & demi de l o n g u e u r , n ' o n t qu'un feul t r o u , & p o u r embouchure une anche comme les hautbois, ce qui fait que chacune n'a qu'un ton. Les grelots font faits des noyaux creufés d'un fruit appellé abouai, qu'ils attachent affez près l'un de l ' a u t r e , pour que cela faffe un certain bruit lorfqu'ils font agit é s , lequel reffemble à celui que feroient de petites fonnettes. Leurs danfes ne f o n t , à proprement par- De leurs l e r , que des marches, dans lefquelles ils danfes. battent des p i e d s , en fe balançant de côté & d ' a u t r e , comme font les gens i v r e s : ce qui p e u t durer cinq ou fix heures de fuite ; de forte qu'il faut être Indien p o u r fupporter de pareilles fatigues. Revenons maintenant à leur commerce , De leur qui eft relatif à leur méchanique. Il con- commerce. fifte en h a m a c s , en vaiffelle de t e r r e , corbeilles & pagaies, dans le d é b i t , pareill e m e n t , de leurs a r m e s , de toutes fortes d'animaux les plus r a r e s , du baume de racaciri , & enfin dans celui de la t o r t u e , dont je vais p a r l e r , à caufe de leur adreffe à la prendre. Ils font a u f f i des échanges avec les Européens de toutes ces marchanF 5


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De la maniere de prendre la tortue.

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difes, contre tout ce dont ils p e u v e n t avoir befoin ou qui p e u t être propre à leur ufage pour leurs fabriques : & l'on fait fouv e n t avec eux de très bons m a r c h é s , parce qu'ils i g n o r e n t , la plupart du t e m p s , la valeur intrinfeque de leurs brocantages. N ' a y a n t rien omis jufqu'ici de t o u t ce qui regarde ces p e u p l e s , je finirai ce Chapitre par ce que j'ai promis de dire de la pêche de la t o r t u e verte de m e r ; & dans le fuivant je parlerai des Européens habitués dans la C o l o n i e , avant que d'entrer dans le détail des Efclaves noirs. P o u r fe m e t t r e au fait de la maniere dont les Indiens prennent la t o r t u e de m e r , il eft bon d'obferver qu'elle vient dépofer fes œufs für le fable. Ils la renverfent alors fur le d o s , bien fûrs qu'elle ne fe retournera pas ; car il y en a depuis deux jufqu'à cinq pieds de l o n g , fur deux & trois pieds de l a r g e , qui pefent jufqu'à quatre cents livres ; & d'ailleurs elles o n t l'écaille du dos affez p l a t e , & par conféquent peu propre à leur permettre de faire ce mouvement & d'y réuffir. Il n'en eft pas de même du C a r e t , qui eft une autre efpece de t o r t u e , dont l'écaille eft précieufe, mais dont la chair eft de peu de valeur. Comme il a le dos r o n d , & qu'il eil extrême-


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m e n t vif, il fe remue v i o l e m m e n t , & fe remet t o u t de fuite fur le v e n t r e . U n e de ces grandes t o r t u e s , dont je viens de p a r l e r , pond jufqu'à trois cents œ u f s , de la groffeur d'une balle de jeu de p a u m e , & auffi ronds. L e u r coque reffemble à un parchemin m o u i l l é ; l'on y remarque toujours un petit v u i d e , & le blanc n e fe durcit jamais bien : quant au j a u n e , il cuit & durcit comme celui des œufs de p o u l e , & eft très délicat. C'eft la meilleure à m a n g e r ; mais fon écaille n'eft bonne à rien : elle paît l'herbe fous l'eau où elle fait fa demeure ordinaire , & n'a pas befoin de venir fur la t e r r e pour prendre fa n o u r r i t u r e . Elle la trouv e dans des prairies qui font au fond de la m e r , le long des ifles voifines de Surinam; & il y a fi peu de braffes d'eau fur ces f o n d s , que quand la mer eft calme & le temps ferein , on p e u t voir aifément ces tapis v e r d s , & les tortues s'y promener. U n e feule de ces tortues a tant de chair, qu'elle eft capable de nourrir près de quatre-vingt p e r f o n n e s , & eft auffi délicate que le meilleur v e a u , p o u r v u qu'elle foit bien fraîche : elle eft entrelardée de graiffe, d'un jaune v e r d â t r e , quand elle eft cuite.


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Il n ' y a que quatre mois dans l'année pour la p r e n d r e , qui font ceux de f é v r i e r , m a r s , avril & mai. Les Créoles blancs diftinguent deux chairs différentes dans cet animal, d'abord une groffiere, & une fine, qui eft en effet la plus délicate de t o u t e la b ê t e , qu'ils appellent Kalpé & qu'ils app r ê t e n t comme il fuit. Ils laiffent cette fine chair fur l'écaille, Du Kalpe et de qu'ils font tremper , t o u t e la n u i t , dans la maniedu jus de l i m o n , afin de la rendre plus re de l'apprê- ferme ; puis ils la font cuire au f o u r , fans ter. la fortir de l'écaille, & y ajoutent une fauce faite des o e u f s , de la graille, des boyaux de la b ê t e , & d'autres ingrédients que j ' i g n o r e , mais qui coutent b e a u c o u p ; & c'eft dans cette occafion qu'on peut véritablement appliquer ce proverbe vulgaire : que la fauce eft plus chere que le poiffon car un tel plat revient aux environs de vingt florins de Hollande. Les Indiens vendent ordinairement cette t o r t u e aux b o u c h e r s , & s'adreffent, la plupart du t e m p s , pour cela aux interprêtes de ces derniers, qu'on appelle vulgairement bokke-ruilers, ou en François Troqueurs, parce que ce font des Blancs qui o n t communément cet emploi. L e Caret differe en t o u t de la précédente Du caret. tortue : la femelle ne dépofe pas fes


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œufs fur le fable, mais dans le gravier, & où il y a le plus de petits cailloux. Sa chair n'eft pas à la vérité des plus agréables ; mais fes œufs font plus délicats que ceux de la précédente tortue : & fon écaille eft extrêmement recherchée , parce q u ' o u t r e qu'elle eft fuperbe par e l l e - m ê m e , on la peut façonner comme on v e u t , en l'amolliiTant dans l'eau c h a u d e , puis la mettant dans un m o u l e , dont on lui fait prendre exactement la forme & fur le c h a m p ; & qu'elle fe rendurcit tout de fuite. T o u t ce qui me refte à dire préfentement des I n d i e n s , c'eft qu'ils femblent être nés dans l'eau & pour l'eau, les femmes comme les hommes ; car lorfqu'une pirogue t o u r n e , quand ils font en m e r , ce qui arrive quelquefois, fur-tout quand ils veulent forcer leurs voiles o u quand ils font i v r e s , ils ne perdent rien de leur bagage ; & fçavent fi bien nager , que lés petits enfants que les femmes ont à la mammelle, ne courent aucun rifque, tan-dis que les hommes font occupés de leur côté dans l'eau-, à redreffer le bâtiment & à vuider l'eau dont il eft rempli.


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Des ufages communs aux Européens, habitués, à Paramaribo, et de leur commerce.

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U E L Q U E forcé qu'on foit à différents égards, de fe conformer à certains ufages reçus dans un pays où l'on v e u t s'habituer, il n'y a point de doute qu'on ne conferve une affez forte prévention de la bonté des fiens, pour ne pas s'en départir totalement ; furtout quand on y eft maître : voilà l'homme : il cherche , au cont r a i r e , à fubjuguer p l u t ô t , s'il p e u t , les goûts & les volontés de ceux à qui il s'allie ou qu'il foumet. Sur ce p r i n c i p e , on ne doit pas s'attendre à voir vivre à Surinam les Européens en Caraïbes; quoique les premiers de not r e continent qui ont habité ce pays fe foient peut-être prêtés d'abord à la ruftique fimplicité de ces peuples, pour fe les concilier. E t c'eft fans contredit à tort que bien des gens s'imaginent qu'on y a le goût d é p r a v é , tant pour la nourriture que p o u r les vêtements. T o u t ce qu'on en


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peut d i r e , c'eft qu'il y regne uniquement une honnête liberté , que nous ignorons dans nos grandes villes; & qu'on n'y eft pas tenu de s'adonifer depuis le matin jusqu'au foir. Le b o u r g e o i s , comme le planteur ( a ) , obligé même de fe trouver en compagnie, peut s'y rendre en vefte blanc h e , u n bonnet de coton fur la tête, & u n chapeau par deffus. C'eft même fon habillement ordinaire, à moins qu'il ne forte p o u r une vifite de c é r é m o n i e , ou qu'il n'aillé chez quelque perfonne de diftinction. L'ârtifan même en ufe de la même m a n i e r é , lorfqu'il eft appellé dans quelque maifon : & t o u t le monde y vit fans gêne ; fi ce n'eft les perfonnes du S e x e , que le plaifir de plaire prive des mêmes commodit é s ; mais cela leur eft pardonnable, & perfonne ne leur en fcait mauvais gre- Elles ne font pas même les feules à faifir les nouvelles modes d'Europe qui parviennent dans ce p a y s , tant pour les hommes que p o u r les f e m m e s , prefque auffitôt qu'elles font inventées ; & que, c h a c u n , malgré t o u t ce que je viens de d i r e , met en ufage, félon fon g o û t , avec élégance & fomptuofité. Car on ne s'y fait pas gloire d'aller (a) N o m qu'on donne à tous ceux qui ont des Plantations.


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Bu prix des

vres.

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toujours en négligé : licence , en t o u t , ne fait pas loi. La preuve qu'on s'y met pour le moins auffi bien qu'en E u r o p e , & que le luxe y regne a u t a n t , c'eft qu'il y a dans la Ville plufieurs boutiques & nombre de magafins très bien fournis en tout g e n r e : le d r a p , le v e l o u r s , les étoffes, les galons d'or & d'argent, rien n'y manque ; mais à fort haut p r i x , parce qu'il n'y a point de manufaftures, & que le tout y eft apporté de dehors. La bonne chere n'y eft pas non plus oubliée , quoi qu'elle y foit fort difpendieufe en comparaifon de celle d ' E u r o p e , comme on n'en doutera pas par l'énumération fuivante. Mais comme chacun eft e m p l o y é , dans ce p a y s , felon fes t a l e n t s , les gains y font affez confidérables pour y rendre auffi la vie plus gracieufe. On t r o u v e chez les b o u c h e r s , deux fois la femaine, du bœuf à dix fols la l i v r e , du m o u t o n à douze fols, & du cochon à fix; le veau y eft fort rare ; & la livre de pain fe vend cinq fols. L e marché eft toujours affez bien garni de volailles, fuivant leurs faifons,& qui font meilleures qu'en aucun lieu du monde : les c h a p o n s , f u r t o u t , deviennent exceffivement gros dans ce p a y s , & coûtent ordinairement


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ment trente fols la p i e c e , une poule quinze fols, un canard v i n g t , un poulet d'Inde dix à douze florins, & ainfi du refte. Les rivieres r e g o r g e n t , pour ainfi d i r e , de poiffons de toute efpece, & exquis; mais comme il y a plufieurs particuliers dans la Ville qui tiennent des Negres pêcheurs pour en faire c o m m e r c e , cela les rend affez chers. Quoiqu'on ne recueille point de vin dans le p a y s , on n'y en confomme pas m o i n s , ni de moins bons de toute efpece. La délicateife des Colons n'eft pas moindre fur cet article que fur bien d'autres ; ils n'épargnent rien pour en avoir des meilleurs. E t fi on y ajoute tout ce qu'un Planteur tire de fa baffe-cour, qui eft toujours remplie de la meilleure volaille, comme fes étables des meilleurs b e f t i a u x , l'on fera obligé de convenir qu'en ce p a y s , comme ailleurs, la cherté n'eft que pour les indigents. Car il a fous la m a i n , fi j'ofe ainfi m'exprimer , de quoi fournir aux tables les plus abondantes & les plus délicates ; fans compter le fafte, avec lequel on eft fervi par nombre d'Efclaves; ce qui acheve de donner un air de feigneurs aux moindres particuliers: les Planteurs n'étant pas les feuls qui en o n t , cela ne va que du plus au moins. Tome

I.

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D e p l u s , les blanchiffeufes, dont je par­ lerai plus l o i n , l'emportant fur toutes cel-. les d ' E u r o p e , le l i n g e , foit de table ou de c o r p s , y eft d'un blanc à éblouir , & on eft à cet égard d'une curiofité qui va jufqu'au l u x e ; de forte qu'on ne peut rien reprocher aux habitans fur la p r o p r e t é , M a i s , pour en revenir à t o u t ce qui concerne la t a b l e , il ne faut pas oublier le gibier, qui ne manque pas fur celle des Planteurs , parce qu'il n'y a qu'eux qui aient des chaffeurs à eux. S'il eft plus ra­ r e pour les b o u r g e o i s , ce n'eft pas que la chaffe ne foit a b o n d a n t e , ni qu'elle ne foit permife à tout le monde indifféremment ; mais comme elle eft t r o p r u d e , elle ne c o n v i e n t qu'aux Negres & aux naturels du p a y s , de forte que l'on ne mange en Ville de la venaifon que lorfque par hafird des Indiens viennent en v e n d r e , ce qui n'eft par conféquent pas fréquent. A l'égard des l é g u m e s , on ne doit pas m e t t r e en doute que fous un climat tel que je l'ai dépeint chaud & h u m i d e , il n'y en ait à profufion, & qu'on n'en ait des potagers toujours r e m p l i s , & de toutes les fortes; toutes les faifons y étant pro­ pres à leur c u l t u r e , comme à leur accroisfemcnt & à leur m a t u r i t é , pour peu de foin qu'on veuille fe donner ; & ayant de


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plus des Efclaves propres aux travaux les plus rudes. Je réferve cependant à en parler plus amplement dans un autre article, où j'entrerai dans tous les détails du jardinage. Quel heureux p a y s ! n e puis-je m'empêcher de m ' é c r i e r , où l'on peut jouir toute l ' a n n é e , fans aucune i n t e r r u p t i o n , des précieux dons de Flore & de P o m o n e ; où la n e i g e , la glace, & les frimats font i n c o n n u s ; & où l'on ignore la cruelle néceffité de fe r ô t i r , pour fe rechauffer, comme on fait dans une partie de l ' E u r o p e , plus de la moitié de l'année ; & dans leq u e l - u n e heureufe & délectable harmonie ne fe perd jamais de vue entre les concitoyens ! Pour la c i m e n t e r , comme il n'y a que les artifans, les marchands, ou ceux qui o n t des emplois, lefquels exigent une réfidence en V i l l e , qui y d e m e u r e n t , & que les Planteurs habitent leurs Plantations, ceux qui font voifins font prefque toujours enfemble, fe régalent t o u r à t o u r , & vivent avec une cordialité fi digne d'env i e , qu'il eft à fouhaiter qu'elle fe foutienne jufqu'à la poftérité la plus reculée. Ajoutez qu'il y a même peu de perfonnes au m o n d e , qui pratiquent l'hofpitalité avec plus d'effufion de cœur & plus de grandeur d'ame, que les Surinamois. E t p o u r G2 G 2


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convaincre le lecteur de la vie gracieufe des perfonnes aifées, voici une efquifle de celle d'un Planteur. Il fe l e v e , comme c'eft affez l'ufage, avec le foleil, c'eft-à-dire à fix heures. A peine eft il d e b o u t , qu'il prend fon thé ou fon caffé, pendant que fes Efclaves ont foin de couvrir une table pour fervir le d é j e û n é , qui fe fait dans presque toutes les maifons, avec du j a m b o n , ou une piece de viande falée ou fumée, ou auffi avec de jeunes pigeons à la crapaudine, accompagnés de b e u r r e , de fromage, de la caffave , & de bonne biere forte ou de vin de M a d e r e , que f o n coupe avec de l'eau. Cette table refte ainfi dreffée jufqu'à près de neuf heur e s , pour tous les amis qui fe préfentent. Après ce déjeûner presque dînatoire, il s'occupe des diverfes affaires de fa maifon, jusques vers les onze h e u r e s , temps auquel on fe rend à la b o u r f e , qui eft une auberge , où l'on boit du punch ou du fangris, qui eft un mêlange des deux t i e r s , foit de vin de Madere ou de vin rouge, avec u n tiers d'eau , un peu de fucre & de mufcad e , & u n e tranche de c i t r o n , qu'on met dans une jatte de v e r r e ; & je ne connois rien de fi agréable que cette boiffon. Il y a auffi de la. limonade & de la biere p o u r ceux qui l'aiment, & l'on s'y amufe jus-


équipa-

DE

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qu'à une heure après-midi, foit au billard, aux échecs ou aux dames ; après quoi chacun fe retire chez foi pour dîner. Au fortir de ce répas on fait la méridienne, ou comme on l'appelle en Efpagne la fiefte; c'eft-à-dire, que l'on dort jusqu'à quatre h e u r e s , que l'on prend le t h é ; & à cinq on r e t o u r n e à la b o u r f e , ou l'on va à la p r o m e n a d e , quand il fait beau ; parce qu'alors le foleil n'eft plus fi a r d e n t , qu'il l'eft ordinairement depuis les dix heures du matin jusqu'à trois heures après midi. D'ailleurs , comme il n'y a que le G o u v e r n e u r , le Commandant, & cinq ou fix principaux de la Ville qui aient équipage, qu'il n'y a point de fiacres dans ce p a y s , & qu'il n'y a que quelques particuliers qui aient des chaifes, uniquement pour les parties de plaifir, perfonne ne va dans les rues fans avoir un Negre - qui lui p o r t e un parafol fur la tête , tant hommes que femmes : ces dernieres o n t feulement quelques fuivantes de plus. Comme les équipages ne fe font pas dans Des le p a y s , & qu'on les fait venir d'Europe,ges. à prix très c o u t e u x , on ne doit point être furpris qu'il y ait fi peu de perfonnes qui en aient ; quoique beaucoup foient fort à leur aife : d'autant plus qu'il faut payer p o u r le tranfport d'un c h e v a l , de Hollande G 3


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Des auberges.

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à Surinam, cent florins, ou deux cents livres de F r a n c e , fans compter l'achat & nombre de petits fraix qui n'y font pas c o m p r i s , & les autres rifques que l'on court ; ce pays ne produifant que très peu de c h e v a u x , qui ne font même encore pas plus grands que des â n e s , ce qui les r e n d , joint à leur vivacité, peu propres à l'attelage. Ils font beaucoup plus ronds que les n ô t r e s , & néanmoins bien proportionnés : c ' e f t dommage qu'ils foient fi petits. Mais cela n'empêche pas qu'on ne les employe aux moulins à f u c r e , où ils font très util e s , parce qu'ils font infatigables & d'une force au deffus de celle que l'on fembleroit en a t t e n d r e : auffi les v e n d - o n , pour cet u f a g e , jufqu'à trois cents cinquante florins de Hollande. A l'égard de leur nourriture , elle n'eft pas coûteufe ( à l'avoine p r è s , qui ne croît point dans le p a y s , & qu'on eft obligé d'y faire tranfporter , ) parce qu'on a-là de l'herbe toute l'année. Mais pour revenir aux aifances de la v i e , dont m'a détourné ma digreffion fur les équip a g e s , j'avouerai que ceux qui arrivent dans le p a y s , ne s'en apperçoivent pas d ' a b o r d , parce qu'il n ' y a premiérement que quatre auberges, & qu'en outre on n'y t r o u v e point d'autres lits que des bangmac, qui


D E

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ne font pas ordinairement du goût de ceux qui n'y font pas faits. P o u r les repas ils font réglés à un florin par t ê t e , mais fans v i n , & la bouteille y coûte t r e n t e fols ; ce qui n ' e f t pas flatteur pour ceux qui ne font pas encore accoutumés aux boiffons du pays. Parlons maintenant du commerce qui Du comeft-là, comme ailleurs, le premier m o b i l emerce en de la vie , & qui fait fleurir tous les Etats général. bien policés. Il n ' e f t permis dans la Colonie qu'à ceux qui dépendent du G o u v e r n e ment de la Société de Surinam ; & cela va fi l o i n , qu'il n ' e f t permis à aucun vaiffeau, de quelque Nation qu'il foit, d'entrer dans le port pour y trafiquer , pas même à ceux des autres Colonies Hollandoifes. Les Anglois feuls font exceptés de cette interd i a i o n , par les raifons que je déduirai, après avoir parlé des Hollandois. L e commerce que les Capitaines Hollan-. Du comd o i s , dépendants de la S o c i é t é , font dans,merce des ce p a y s , confifte en toutes fortes de vins Capitaines Hol& de liqueurs f o r t e s ; en b i e r e , b e u r r e , landois. fromage, viandes falées & f u m é e s , langues f o u r r é e s , & épiceries ; comme auffi en bas , fouliers , chapeaux , toiles blanches , & autres marchandifes de cette nature. G 4


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L ' o n fera fans doute furpris que l'on foit obligé d'avoir recours aux é t r a n g e r s , pour quantité de chofes qui devroient naturellement fe t r o u v e r dans le p a y s ; mais il eft bon d'être inftruit qu'il y manque Des ar- d'artifans néceffaires ; car dans l'année 1 7 6 2 tifans. il n'y avoit encore que deux tailleurs à Paramaribo, autant de cordonniers, autant de boulangers , autant de b o u c h e r s , & de charpentiers, un maçon & un maréchal: d'où il eft bien facile de j u g e r , que ce nombre ne peut fuffire à l'entretien de près de quatre mille habitans, que l'on y compt e , tant dans la Ville que dans les Plant a g e s , foit Européens ou Créoles (b) ; y compris la garnifon, qui peut aller à environ neuf cents hommes , dans toute l'étendue de ce Continent. Ce n'eft pas qu'il n'y ait, parmi les Efclaves, des gens de toutes fortes de m é t i e r s , comme on le verra dans leur article; mais comme ils ne peuvent être utiles qu'à leurs propres maît r e s , tous ceux qui ne font pas en état d'en a v o i r , ou d'y mettre les prix conve(b) O n donne à Surinam

le nom de Créoles , à

tous ceux qui font nés- dans le p a y s , de pere & de mere

Européens.

Efclaves cains.

noirs,

Ce nom qui

eft auffi applicable aux

defcendent

de

parents

Afri-


DE

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n a b l e s , font obligés de recourir au p e u d'ouvriers qu'il y a en Ville. E n f i n , il eft toujours conftant que cette difette dans la méchanique rend t o u t fort c h e r ; puisque l'on paye pour la façon d'un habit comp l e t , vingt-cinq à trente florins de Holland e , les fournitures non comprifes; vingtcinq florins pour une perruque ; & quatre à cinq pour une paire de fouliers. Mais fi les artifans, comme je viens de le faire v o i r , y font fi r a r e s , en récompenfe les M é decins , Chirurgiens & Apoticaires y font en fort grand nombre. J'en reviens maintenant au, commerce indifpenfable qu'on y a avec les Anglois ; enfuite de quoi je parlerai du principal nerf du c o m m e r c e , c'eft-à dire des efpeces ; & c'eft par où je finirai ce Chapitre, dont j ' a u r a i , je c r o i s , r e m p l i l'objet. Les Anglois fourniffent à la Colonie la Du comv i a n d e , les h a r e n g s , & les maquereaux fa- merce des Capitail é s , ce qui eft de la derniere néceffité nes Anpour les Efclaves; de même que le tabac,glais. en feuilles, qui eft meilleur que celui de H o l l a n d e ; des planches de fapin , de la farine, de gros oignons fecs, des chandelles, de fpermaceti, du fucre raffiné en pain & autres denrées ; & cela uniquement en échange du fyrop de fucre appellé malaffe, que G 5


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leur livrent les P l a n t e u r s , pour faire chez eux le rum ; ne leur étant pas permis de r e m p o r t e r autre chofe, C'eft-là l'accord, p o u r lequel ils livrent encore des chevaux d ' A n g l e t e r r e , qui font auffi bons que ceux du pays pour les moulins à f u c r e , & dont on n'a p a s , c'eft-à-dire de ces d e r n i e r s , u n e fuffifante quantité. Sans cette derniere c o n d i t i o n , qui eft effentielle, je ne fçais même fi l'entrée du port ne leur feroit pas défendue comme aux autres. Mais le marché eft trop avantageux aux uns comme aux a u t r e s , pour qu'on fonge à le rompre d'aucun côté ; parce que les Planteurs n e fçauroient que faire de leur fyrop de fuc r e , & que d'ailleurs t o u t ce que les Angïois donnent en échange eft, comme on l'a pu v o i r , de la derniere utilité. Ceux-ci, p o u r leur p a r t , y trouvent leur c o m p t e , par la facilité qu'ils ont de faire-là t o u t de fuite leur cargaifon de fyrop , dont ils ne p e u v e n t fe paifer ; & tout le monde eft content. Parlons maintenant des efpeces. Les Des efpeces qui feules qui ont cours dans ce pays font celont cours les de la R é p u b l i q u e , à la réferve d'une pedans le pays. tite piece de trois fols qui y a été i n t r o duite par les P o r t u g a i s ; mais auffi n'y en a-t-il pas de m o i n d r e , & l'on ne p e u t rien ,


DE

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acheter au deffous de cette valeur. Quoique "tous les comptes s'y faffent en florins, fols & deniers; les deux dernieres efpeces reffemblent à la piftole de F r a n c e , qui n ' e f t qu'imaginaire. Auffi faut-il obferver que la plupart des payements fe font en lettres de change fur la H o l l a n d e , tirées à fix femaines de vue. A quoi il faut ajout e r , que fi le tireur a le malheur qu'elles foient p r o t e f t é e s , faute d'avis , ou fans raifon plauflble, il eft obligé, fuivant la l o i , de payer le rechange , qui eft fixé à vingt-cinq pour c e n t , non compris les autres fraix du p r o t ê t .


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C H A P I T R E

XI.

De m'origine des Efclaves noirs à Surinam; s'il eft permis d'en avoir et de s'en fervir comme tels; du Commerce qu'on en fait en Afrique, et du nombre qu'il y en a dans la Colonie; des différentes efpeces d'Ef­ claves ; et enfin des Negres marons ou fugitifs.

C

E que j'ai dit des chaleurs exceffives du payS , doit naturellement faire préfumer qu'il a été phyfiquement impoffible aux Européens qui font venus l'habi­ t e r , de foutenir les fatigues, tant de la culture que de leur établiffement; & cette impoffibilité bien f e n t i e , il en doit réfulter pareillement qu'ils ont été forcés de chercher des perfonnes robuftes, & en état de leur rendre ces fervices importants. C'eft ce qu'ils ont fait; & ils n'en ont point t r o u v é de plus propres à ce qu'ils défiroient, que les Afriquains, connus fous le nom de Negres ou Noirs. Chaque particulier, dans les commence­ m e n t s , a trafiqué pour fon compte avec ces


DE

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peuples b a r b a r e s , fuivant l'ufage introduit depuis longtemps pour en avoir. Mais à mefure que la Colonie s'eft augmentée & fortifiée, l'on a trouvé plus à propos d'établir u n e Compagnie qui fe chargeât de ce foin : & c'eft aujourd'hui la Compagnie d'Amfterdam, qui a différents comptoirs aux côtes de Guinée, p o u r y entretenir ce commerce qui fe fait par voie d'échange. Qu'il me foit p e r m i s , avant que de le détailler, de répondre à l'objection de certains Philofophes m o d e r n e s , parmi lefquels il s'en t r o u v e d'une morale fi refferrée, qu'ils avancent qu'un pareil commerce eft n o n feulement contraire à la charité chrétienne , qui nous oblige de regarder tous les hommes comme nos freres & nos é g a u x , mais à la loi de Dieu qui nous défend d'en faire des Efclaves. Rien n'eft fi aifé que de réfuter leur fentiment; & c'eft u n e digreffion, dont ne me fçauront pas mauvais g r é , je c r o i s , ceux à qui ces fombres moraliftes ont infpiré quelques fcrupules, contraires à leurs véritables intérêts. Je dis d ' a b o r d , qu'il y a quatre claffes de fervitude c o n n u e s , autorifées, & même ordonnées par l'Ecriture Sainte : & c'eft ce que je crois pouvoir p r o u v e r . La premiere, de ceux qui font condam-


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nés p o u r crime à perdre leur l i b e r t é ; la l e c o n d e , de ceux qui font faits prifonniers dans un c o m b a t ; la troifieme, de ceux qui font vendus par leurs peres & m e r e s , ou qui fe vendent e u x - m ê m e s , comme c'eft l'ufage de plufieurs pays ; & la quatrieme enfin, de ceux qui font nés dans l'efclavage. Sans recourir aux loix actuelles que dispenfent nos t r i b u n a u x , Noé nous donne un exemple de la premiere. Dès qu'il eut appris de quelle maniere fon fils Cham en avoit ufé envers lui pendant fon fommeil, il le maudit dans fa p o l l é r i t é , & le condamna à la f e r v i t u d e ; comme on le p e u t voir dans ces paroles du Chapitre IX, vers. 2 5 & 27 du livre de la Genefe : „ C'eft ,, pourquoi il dit: maudit Canaan; il fera „ ferviteur des ferviteurs de fes freres : „ que Dieu attire en douceur Japbet, & ,, qu'il loge dans les Tabernacles de Sem, „ & que Canaan leur foit fait ferviteur". A u Chapitre XX. vers. 3 de l ' E x o d e , la Loi de Dieu condamne un v o l e u r , qui n e peut pas reftituer ce qu'il a p r i s , par ces p a r o l e s : „ Si le foleil eft levé fur l u i , il „ fera coupable de m e u r t r e . 11 fera donc „ une entiere reftitution ; & s'il n'a pas ,, de q u o i , il fera vendu p o u r fon lar„ cin".


DE

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On p e u t encore fe rappeller i c i , qu'il falloit qu'il fût d'ufage autrefois de faire vendre les débiteurs infolvables, puisqu'en Saint M a t t h i e u , vers. 2 5 du Chapitre X V I I I . Jéfus-Chrift propofe ainfi la parabole d'un r o i , qui faifant rendre compte à fes fervit e u r s , en trouva un infolvable de dix mille talents: „ E t parce qu'il n'avoit pas de „ quoi p a y e r , fon Seigneur commanda qu'il „ fût v e n d u , l u i , fa f e m m e , & fes e n f a n t s , „ & t o u t ce qu'il a v o i t , & que la dette fût „ payée". N'eft - ce pas encore de plus un ufage parmi nous de condamner tous les j o u r s , à la chaîne ou aux galeres p e r p é t u e l l e s , les criminels qui n ' o n t pas tout-à-fait mérité la mort ? Servitude plus cruelle que celle des Negres qui font traités avec d o u c e u r , quand ils font leur devoir ; puisque ce n'eft en conféquénce d'aucun délit , du moins pour la p l u p a r t , qu'ils font réduits en efclavage. O n t r o u v e encore dans l ' E x o d e , dans le Lévitique & dans le D e u t é r o n o m e , nombre d'exemples touchant les efclavages , foit des H é b r e u x ou des G e n t i l s , où il eft parlé de la durée de leur f e r v i t u d e , comme de l'autorité de leurs maîtres. E t en impoferois-je même en ajoutant qu'il étoit d'ufage, en conféquence-, dans les premiers


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DESCRIPTION

fiecles de l'Eglife, de voir des Chrétiens de t o u s é t a t s , avoir des Efclaves ,foit infideles ou de leur croyance. Pourquoi donc n'oferions-nous , dans celui c i , nous prêter aux coutumes reçues chez ces p e u p l e s , & les acheter pour cultiver nos t e r r e s , dès que nous en pouvons faire une acquifition légitime ? L'exemple de Philémon (a) doit juftifier ce que je viens d ' a v a n c e r , & nous prouver que la R e l i g i o n , ni la charité chrétienn e ne nous défendent nullement d'avoir des E f c l a v e s ; m a i s , qu'au c o n t r a i r e , elles nous pres(a) Philémon étoit poëte G r e c , fils de Damon , & contemporain de M é n a n d r e , fur qui il l'emporta fouvent par faveur, ce qui lui faifoit-dire

par ce dernier:

N'avez-vous pas h o m e de me v a i n c r e ? " Ce m ê m e P h i l é m o n , qui étoit ami de Saint P a u l , avoit un Efclave n o m m é O n é f y m e , q u i , ennuyé de la f e r v i t u d e ,

s'enfuit ,

&

felon

Efclaves fugitifs vola fon maître.

la

coutume

des

Onéfyme fe réfugia

à R o m e , où par un effet de la miféricorde de Dieu ; ayant appris que Saint Paul y étoit dans les fers la prédication-de l'Evangile, il l'alla voir. l'accueillit avec

pour

Cet Apôtre

b o n t é , l'inftruifit , le c o n v e r t i t ,

baptifa, & le renvoya à. fon m a î t r e ;

le

le

chargeant

d'une l e t t r e , dans laquelle il employe une éloquence toute

divine,

pour engager

Philémon à pardonner

à Onéfyme la faute qu'il avoit commife , & à lui rendre fes bonnes graces.


DE

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prefcrivent les devoirs réciproques entre eux & n o u s ; qu'ils doivent nous obéir, & que nous les devons traiter h u m a i n e m e n t : voilà le précepte. Serai-je auffi récufable, quand je dirai que ce n'eft qu'un jeu de mots de la part de ces meffieurs, lequel ne tombe que fur le terme d'efclavage; parce qu'il eft dit qu'il n'y a point d'efclave fous la Loi de Grace ; mais qui ne fçait que c'eft dans un tout autre fens ? L e foldat ne vend-il pas fa l i b e r t é , foit à fon Prince ou à d'autres puiffances, pour une fomme & p o u r un temps? L e domeftique moyennant les gages qu'on lui p r o m e t , n'eft-il pas dans le même cas ? & aucun d'eux peut-il difpofer de fes actions ou de fa p e r f o n n e , fans l'aveu de fes maîtres ? T o u t e la différence ne gît donc qu'en ce qu'on achete, ceux-çi à vie ; mais auffi coûtent-ils davantage : & n'eft - ce pas d'ailleurs ou de leur confentem e n t , ou t o u t au moins de la volonté de ceux qui ont le droit d'en difpofer? E t en nous conformant à leurs ufages, n ' e f t - c e pas un vrai bien pour eux, de les faire pasfer dans une fervitude moins b a r b a r e . que celle qu'ils éprouveroient parmi des Nations infideles, & en outre utile à leur falut. Après cette digreffion Tome I. H

que j'ai cru né-


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De la Guinée.

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ceffaire , p o u r détruire les opinions de ceux qui blâment les Surinamois, par u n zele indifcret, j ' e n reviens au commerce des Negres ; mais avant que d'en p a r l e r , il eft bon de dire quelque chofe de leur p a y s , pour ceux qui ne le connoiffent pas. Prefque perfonne n'ignore qu'ils font originaires de la Guinée; mais t o u t le monde ne fçait pas que c'eft un des plus grands pays de toute l'Afrique. Il eft fitué au dixfeptieme degré de latitude feptentrionale ; il a près de fept cents lieues de c ô t e s , & s'étend jufqu'au troifieme degré de latitude méridionale; il confine au nord & à l'eft à la N i g r i t i e , & eft b o r n é , au fud & à l'oueft, par l'océan. L e climat de ce pays eft fort mal-fain p o u r les E u r o p é e n s , qui n'y font p a s , en conféquence, un long féjour, & qui n'y v o n t que pour commercer avec les Princes Negres qui leur l i v r e n t , en échange de ce qu'ils y a p p o r t e n t , de l ' o r , dont il y a beaucoup de m i n e s , des N o i r s , des dents d'éléphant, & de la maniguette, qui eft une efpece de p o i v r e , appellé graine de paradis ou cardamome. Les vaiffeaux Hollandois qui y font envoyés pour trafiquer, ne font chargés que de marchandifes utiles à cette N a t i o n , comme barres de f e r , fufils, p o u d r e , bal-


D E

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les, toutes fortes d'étoffes l é g e r e s , du tabac, des p i p e s , du genièvre & des quinquailleries fur lefquelles ils triplent au moins leur capital. D è s qu'un Capitaine Hollandois a u n e certaine quantité d'Efclaves , dont le nomb r e furpaffe le plus fouvent trois c e n t s , il les tranfporte à Surinam, pour s'en- déf a i r e , foit en vendition publique ou à la main. Mais il eft à remarquer qu'il y en a d eDes différentes différentes côtes , comme de difFérents-jfortes prix , auxquels on donne les noms di- d'Efclaftinctifs de Cormentin, Papa & Louango, ves. leurs patries. O n p r é t e n d que les premiers font les Efclaves particuliers des Princes du pays, qu'ils vendent lorfque la fantaife leur en prend ; les feconds des prifonniers que les Princes font fur leurs voifins , quand ils font en guerre ; & les troifiemes des malfaiteurs , qui o n t prefque généralement mérite la m o r t dans leur pays ; & à qui les Princes font g r a c e , en tranfmuant leur peine en un banniffement p e r p é t u e l , & les vendant pour cet effet, au premier qui fe préfente. Auffi font-ce les plus mauvais, & ceux qu'on fait beaucoup de difficulté d'acheter à Surinam; à moins qu'ils ne foient jeunes, parce qu'alors on préfume qu'il fera plus

H

2


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facile de déraciner les vices auxquels ils font enclins : mais on les a toujours vingt pour cent de moins que les Cormentin & les Papa ; parce que ceux-ci font plus fideles, & plus vigilants qu'eux au travail. On me demandera peut-être à quoi l'on reconnoît ces différentes fortes de N e g r e s , & s'il ne feroit pas poffible au Capitaine d'en impofer , & de vendre u n Louango auffi cher qu'un Cormentin ou un Papa ? J e réponds à cette queftion, qu'on ne d o u t e nullement que tous ces peuples ne fe connoiffent, & qu'à peine l'Efclave feroit achet é , qu'il feroit déclaré pour ce qu'il e f t , par quelqu'un des a u t r e s , ce qui feroit perdre le crédit au vendeur , & l'expoferoit à reprendre fon E f c l a v e , & à fe détruire dans le pays; qu'au c o n t r a i r e , ils font très-exacts à déclarer de quelle Nation font ceux qu'ils expofent en v e n t e , & à profiter même, de la prédilection qu'ils fçavent, ou qu'ils remarquent que certains acheteurs o n t pour une Nation plutôt que pour une autre. De la Lorfqu'on les met en v e n d i t i o n , on les vente des fait m o n t e r l'un après l'autre fur u n e taEfclaves , à ble , où un Chirurgien prépofé pour les Surinam.examiner, les vifite fcrupuleufement, & après qu'il a affuré que celui qui eft à l'en-


DE

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c h e r e , eft fain & faris défaut , chacun offre deffus ; & on les v e n d , depuis trois jufqu'à quatre c e n t s , même jufqu'à quatre cents cinquante florins de H o l l a n d e , qui n e fe payent ordinairement qu'au bout de trois femaines: mais l'acheteur n'a que vingtquatre heures p o u r examiner fi le N e g r e n'a point de défaut; s'il lui en t r o u v e , pendant ce t e m p s , il eft en droit de le rendre au Capitaine ; p o u r v u cependant qu'il ne l'ait pas encore m a r q u é , car en ce cas il feroit t e n u de le garder. P o u r comprendre ce que je veux dire De quelle par marquer, il faut fçavoir que chacun maniere on marmarque fes Efclaves, pour pouvoir les re- que les c o n n o î t r e , ce qui fe fait ainfi: on fait Efclaves, pour les faire une lame d ' a r g e n t , fur laquelle on reconnoîfait fouder les deux lettres capitales du tre. n o m de baptême & du nom p r o p r e du m a î t r e ; on ajoute à cette lame un manche de b o i s , pour pouvoir la t e n i r , puis on la fait chauffer, fans la laiffer-rougir ; & on applique cette marque a i n f i c h a u d e , qui refte empreinte fur la p e a u , qu'on a eu foin de frotter auparavant d'huile d'oliv e . L e s uns marquent leurs Efclaves fur le b r a s , & d'autres fur les mammelles. Sans cette p r é c a u t i o n , perfonne ne pourroit diftinguer ceux qui lui appartiennent dans le nombre prodigieux qu'il y en a dans H 3


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la Colonie , comme on le va voir t o u t à - l ' h e u r e ; d'autant plus que ce peuple n'a point de phyfionomie affez diftinctive à nos yeux. Du nomR e v e n o n s à leur n o m b r e , fans y combre des prendre les Negres Marrons, par lesquels je Efclaver qu'il y a finirai ce C h a p i t r e , qui o n t été Efclaves à Paracomme les autres ; mais qui s'étant fousmaribo. t r a i t s , d'eux-mêmes à leur f e r v i t u d e , form e n t aujourd'hui une efpece de peuple à p a r t , avec lequel la Colonie a été obligée de t r a i t e r , & qui peut fe monter à vingtcinq mille hommes, dans t o u t l'intérieur du p a y s ; indépendamment de ceux qui s'y p e u v e n t joindre tous les jours, A commencer par la Ville de Paramaribo,où il y a p r è s de huit cents maifons, comme je l'ai dit au fecond C h a p i t r e , en évaluant chacune à dix domeftiques, l'une dans l'autre , on t r o u v e r a que pour le nombre de deux mille & quelques centaines d'habitans b l a n c s , il y a huit mille E f c l a v e s , y compris les enfants, tant M U Mtres

,

que

Mouftiches

&

Cabougles.

Je

pourrois même ajouter qu'il y en a p l u s , fans craindre d'en i m p o f e r , d'autant que Je fçais nombre de maifons, qui ont e n t r e vingt à trente domeftiques , c'eft-à-dire Efclaves. Auffi ne d o i t - o n pas être furpris q u ' o n foit fi bien fervi dans ce pays ; car


DE

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il s'en t r o u v e d'une très grande capacité, tant pour l ' é c o n o m i e , que pour la méchanique. Il y a particuliérement des Négresf e s , qui font fi excellentes cuifinieres, fi parfaites couturieres en drap & en l i n g e , & fi habiles brocheufes de b o n n e t s , de gants & de b a s , qu'aucune E u r o p é e n n e ne les p e u t égaler: elles lavent auffi, & repaffent on ne peut mieux. Parmi les N e g r e s , il y en a auffi de très-adroits, tant pour le fervice ordinaire de leurs maîtres que pour la table. Ceux qui ont appris à faire des t o n n e a u x , la charpentenie & la maçonner i e , ne cédent en rien à ceux d ' E u r o p e , à l'exception des deux d e r n i e r e s , car ils ne posfédent pas fi bien les regles de l'Architectur e que les nôtres ; mais cela n'empêche pas qu'on n'apprécie un bon c h a r p e n t i e r , depuis deux mille jufqu'à deux mille cinq cents florins de H o l l a n d e , un bon maçon deux m i l l e , un tonnelier & un cuifinier dix-huit cents ; ce qui fait qu'il n ' y a que des Planteurs qui en a i e n t ; & c'eft ce qui fe rapporte à ce que j'ai dit dans le Chapitre précédent de la difette d'ouvriers dans la Ville. Comme dans le compte que je viens de f a i r e , je n'ai compris que ceux de la Ville , il s'agit de palier maintenant à ceux des Plantations. H

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Du nomDans l'année 1 7 6 2 , on m'a affuré qu'il bre des y avoit quatre cents vingt-cinq Plantages , Efclaves, qui font dans t o u t e la Colonie ; dans chacun desdans toute la Co- quels il y a , pour le m o i n s , cent quatrelonie, vingt Efclaves ; je dis pour le m o i n s , car

dans quelques-uns il y en a deux c e n t s , je dis p l u s , jufqu'à trois & même jufqu'à quatre cents. Mais à ne les prendre enfin qu'à cent quatre-vingt dans c h a q u e , le t o tal ne s'en montera pas moins à foixante & feize mille cinq c e n t s , q u i , joints aux huit mille de la V i l l e , & aux vingt-cinq mille Negres Marrons, feront en t o u t cent neuf mille & cinq cents de cette N a t i o n , contre environ quatre mille habitans blancs ; fans ce qui s'en augmente tous les jours par la voie de ¡a propagation. Heureufenient que le pays eft affez fertile pour les n o u r r i r t o u s , & que la chaffe & la pêche contribuent à mettre ce peuple dans l'abondance.

Des Mu-

lâtres,

Comme il eft de la l o i , que l'enfant né fous l'efclavage de fon pere ou de fa mere eft efclave, tous ceux que j'ai ci-devant n o m m é s , Mulâtres , Mouftiches & Cabougles , font par conféquent de ce nomb r e . Il ne s'agit plus que de les faire connoître. On appelle M u l â t r e s , ceux qui proviennent du commerce d'un Blanc avec une


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Négreffe, ou d'une Blanche avac un N é gre : quoique cette derniere efpece de propagation foit r a r e , elle n'eft pas fans exe m p l e ; mais l'autre eft plus c o m m u n e ; & l'on n'imite en rien les Caraïbes. Dans l'un ou l'autre de ces deux c a s , ces créatures font toujours des mieux conform é e s , n'ayant prefque aucuns traits de N e g r e s , & tenant plus de l'efpece. blanche que de la noire ; mais leur couleur eft néanmoins bafanée. Peu de ceux-là reftent efclaves, furtout quand ils proviennent de Négreffes qui appartiennent en propre au p e r e ; parce qu'alors il peut les affranchir, & qu'il ne néglige rien enfuite pour leur donner de l'éducation. Ils leur font apprendre la profeffion à laquelle ils les trouv e n t enclins, & dès qu'ils font en état de gagner leur vie , pour l'ordinaire ils ne s'en embarraffent plus. Mais il n'y a pas de Nation qui porte plus loin la reconnoiffance , jufques là qu'ils braveroient toutes, fortes de périls pour fauver la vie de leur Bienfaiteur, & qu'ils la défendroient aux dépens de la leur p r o p r e : outre cela, zélés pour les devoirs de la Religion C h r é t i e n n e , dès qu'on les en a inftruits, & poffédant toutes , fortes de bonnes qualités ; d'une grande facilité à apprendre t o u t ce qu'on leur, enfeig n e , & y devenant -plus habiles que les H

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Des Moufti-

ches.

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N o i r s : forts & v i g o u r e u x ; d'ailleurs induf t r i e u x , vigilants , laborieux ; d'une vivacité & d'une hardieffe qui va jufqu'à la témérité. On donne le nom de Mouftiches, aux enfants qui réfultent du commerce d'un N e gre avec une Indienne ou naturelle du pays. Cette race eft d'une couleur brunât r e , tirant fur le n o i r , ayant les cheveux frifés & fort mous. Ils font naturellem e n t bien faits, & deviennent forts & robuiles. Ceux-ci qui font en fort petit n o m b r e , o n t la même facilité d'apprendre que les Mulâtres, & deviennent plus habiles qu'eux. J e dirai ici en paffant, qu'il y a une autre efpece d'Efclaves, qui p r o v i e n n e n t du commerce d'un Blanc avec u n e naturelle du pays , ce qu'on ne peut conn o î t r e qu'aux cheveux qui font du plus beau n o i r ; parce que ceux-ci, à cela p r è s , reffemblent aux E u r o p é e n s , foit pour la couleur ou pour les traits.

DesCaLa derniere efpece d'Efclaves eft celle bougles. des Cabougles, qui proviennent du commerce d'un N e g r e avec une Mulâtreffe. C e t t e race eft d'une nuance plus foncée en couleur que celle des Mouftiches, ayant fur la t ê t e u n e forte l a i n e , en place de cheveux ; laquelle eft plus fine que celle des Negres. Il n ' y a pas non plus un fort.


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grand nombre de cette efpece, & ils ne cèdent point en capacité, aux autres Efclaves dont j'ai parlé. Quelque prolixe que je croye avoir é t é , DES FIgnes qui dans la defcription de ces divers Efclaves, caractéil me relie encore à faire connoître le fi- rifent les enfants gne affuré qui caractérife, à n'en point dou- notivet e r , la véritable p a t e r n i t é , dans les enfants aux-nés de ces din o u v e a u x - n é s qui en p r o v i e n n e n t : car ilverfes n e faut pas s'imaginer que ces Efclaves , fortes d'Efclade quelque efpece qu'ils f o i e n t , viennent ves. au monde de la couleur qui leur doit ê t r e naturelle : point d u t o u t . Ils naiffent t o u t auffi blancs que n o u s , & ne changent de couleur qu'après les premiers jours. Ce n'eft donc qu'aux parties naturelles ou de la génération qu'il faut s'attacher, lesquelles dès l'inftant de leur naiffance font dans un f e x e , comme dans l ' a u t r e , de la couleur dont t o u t le corps doit être par la f u i t e , n o i r e s , tannées ou blanches. Voilà t o u t ce que j'ai pu recueillir de plus intéreffant au fujet des Efclaves, & de leur propagation. Il ne me refte plus qu'à parler de leur é c o n o m i e , que je r é ferve pour le Chapitre ftuvant; afin d'en revenir aux Negres Marrons ou fugitifs, que je n'ai pas pu placer dans la même claffe, parce qu'ils fe font affranchis d ' e u x - m ê m e s ; rosis qui ne laiffent pas d'en faire toujours


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p a r t i e , comme en fait foi la marque de leur d é p e n d a n c e , qu'ils ne peuvent effacer. On appelle Marrons, les Negres fugitifs Des Negres qui ont d é f e r t é , foit pour fe difpenfer du Marrons. t r a v a i l , ou pour fe fouftraire aux châtiments qu'ils o n t mérités. Beaucoup même d'entre eux o n t maffacré leurs Maîtres ou leurs Directeurs ; de forte qu'il n'y a rien qu'ils n'aient mis en ufage p o u r éviter d'être r e p r i s , & auffi en font-ils venus à bout. I l s , fe font augmentés journellem e n t , & o n t formé des bourgades dans les bois & les montagnes les plus éloig n é e s , d'où ils ne fortoient que la nuit (avant qu'on eût traité avec e u x ) pour voler des vivres fur les Plantages voifins. Ceux qui en ont pu r a t t r a p e r , ont eu une prime de cinquante florins p o u r chacun : ce qu'on donne encore aftuellement quand il s'en f a u v e , comme cela a r r i v e ; mais pas fi fréquemment que par le paffé, Il eft inénarrable ce qu'on a ,eu à fouff r i r , en cherchant ou à les détruire ou à les r a v o i r ; combien il en a c o û t é , fans f r u i t , au G o u v e r n e m e n t , & les pertes qu'on a faites dans les divérfes guerres qu'on a eu à foutenir contre eux. Car premiérem e n t , dès qu'on a voulu les p o u r f u i v r e , ils s'en font vengé en débauchant de nou-


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veaux fujets , qu'ils engagoient à maffacrer pareillement leurs fupérieurs. Enfuite ils ont rompu & barré les c h e m i n s , par où l'on pouvoit les j o i n d r e , non fans difficulté c e p e n d a n t , car il y a nombre de marais à traverfer, où il y a de l'eau jufqu'à la ceinture : en outre il a fallu paffer des nuits entieres à la belle é t o i l e , dans des bois prefque impénétrables, où l'on étoit dévoré d'infectes, qui font terribles & nombreux dans ce pays : toutes fatigues , presque infoutenables à un E u r o p é e n . Ce n'eft pas t o u t ; avertis par leurs fentinelles ils grimpoient fur les a r b r e s , d'où fans q u ' o n pût les a p p e r c e v o i r , ils canardoient leurs ennemis à bout portant : enfin, rebuté par ces obftacles, on s'eft réfolu à traiter avec e u x , pour éviter de plus grands défaftres. Ce fut au mois d'octobre 1 7 5 9 , qu'on négocia la p a i x ; p o u r l'avancement de laquelle on envoya au mois de feptembre 1 7 6 0 , par un détachement de la Garnifon, les préfents convenables: de forte qu'elle fut lignée fur le Plantage Auka, par fix Confeillers & un Secrétaire, envoyés p o u r cet effet de la part de la R é g e n c e ; & du côté des M a r r o n s , par feize de leurs c h e f s , dont les Confeillers députés prirent avec eux fix en ô t a g e , lorfqu'ils s'en r e t o u r n e rent ; lefquels f i x , après avoir féjourné


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quelque temps à Paramaribo, s'en r e t o u r nerent auprès de leurs compagnons , avec promeffe de revenir quelques femaines ap r è s , avec leurs femmes & leurs e n f a n t s , p o u r fixer leur demeure dans la Ville, & r é p o n d r e fur leur tête de la folidité de la paix qui venoit d'être conclue. On p r o mit à tous les Marrons de ne les plus inquiéter ; & on leur permit auffi, de s'établir où ils voudroient. D e leur côté ils s'engagerent à ne pas augmenter leur n o m b r e , mais au contraire à rendre les déferteurs qui voudroient fe joindre à eux moyennant u n e prime pour chaque : loi qu'ils n'obfervent pas à la derniere rigueur ; mais à laquelle ils fe font cependant foumis, & paffablem e n t conformés ; & en fus d'affifter la Colonie en guerre ou autrement. On leur a permis auffi de commercer avec les Blancs; & ils forment maintenant une Nation particulière,, avec laquelle on efi; en paix.


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C H A P I T R E

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XII.

De l'économie des Efclaves en général.

P

O U R peu qu'on réfléchiffe à la violente chaleur du pays d'où font les N e g r e s , & de celui où ils font comme tranfplantés dans la C o l o n i e dont il eft q u e f t i o n , o n s'imaginera que la nudité des Efclaves doit être un obftacle à la propagation ; parce q u ' é t a n t , par ce m o y e n , plus enclins à l'amour & de meilleure h e u r e , l'excesfive lafciveté qu'on doit leur f u p p o f e r , & qui eft r é e l l e , eft felon le fentiment des meilleurs phyficiens contraire à la génération. Cependant ce fyftême qui peut être recevable dans notre hémifphere, n'a rien de réel pour eux. A u c o n t r a i r e , jamais population ne fut fi a b o n d a n t e , foit dans leur pays ou dans leur état d'efclavage, ce à quoi donne lieu la polygamie qui eft por- De la t é e à l'excès tant par les N e g r e s a v e c les PolygaI n d i e n n e s , que par les B l a n c s , par i m i t a t i o n , mie. avec les Négreffes & Mulâtreffes ; lefquelles ont un fi grand tempérament, qu'il eft


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fort rare qu'un E u r o p é e n qui dans ce payslà fe livre à ce f e x e , atteigne un âge fort avancé. Il eft bien plus c o m m u n , au cont r a i r e , d'en voir expofés à n o m b r e de maladies du p a y s , qui jointes à d'autres e x c è s , abregent pour le moins les deux tiers de leur carriere. Ce qu'il y a de f u r p r e n a n t , c'eft que les maladies vénériennes ne foient caufe de ces morts anticipées. E t on doit l'attribuer à l'extrême attention qu'a ce peuple d'y veiller, par la plus grande propreté. L e u r conftitution eft naturellement fi rob u f t e , que malgré la furabondante transpiration dans laquelle ces Efclaves ne cesfent d ' ê t r e , depuis le lever du foleil jufqu'à fon c o u c h e r , on ne remarque en eux aucune altération dans les fondions n a t u r e l l e s , qui foit capable d'occafionner ces maladies fréquentes & funeftes qui attaquent les E u ropéens. Ce dont ils font redevables, fans doute , à la maniere dure dont ils o n t été é l e v é s , bien différente de la n ô t r e , qui nous empêche de réfifter aux moindres impreffions des changements qui fe font dans l'athmofphere ; ce qui prouve que notre molle complaifance nous eft plus funest e , que ne leur eft la dureté de leur éducation.

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Il y a des Auteurs fyftématiques qui avancent que les Efclaves fe frottent avec de certains fucs, qui forment une efpeca de v e r n i s , capable de les garantir des impreiîions de l'air; mais comme je fuis fûr du contraire, qu'il me foit permis de réfuter cette opinion, qui n'eft fondée que fur des ouï-dire, & d'en faire connoître le faux. La preuve de ce que j'avance eft, que leur infenfibilité par rapport aux injures de l'air, n'eft qu'habituelle, puisque dès qu'ils fe fentent piqués par les mosk i t e s , ou autres infectes v e n i m e u x , ils fe p o r t e n t des coups fur la partie piquée^ comme des muficiens qui battroient la mê^ f u r e ; ce que leur éviteroit le vernis en queftion, s'il leur endurciffoit la peau au p o i n t de la priver de fentiment. Ceci regarde en général leur tempérament commun tant aux hommes qu'aux femmes : mais comme les a c c o u c h e m e n t s , plus ou moins difficultueux, dépendent de celui qui eft particulier au f e x e ; c'eft dequoi je Vaiä t r a i t e r , pour ne rien omettre. La groffeffe de toutes ces femmes, de De la groffeffe quelque efpece qu'elles foient, c'eft-à-dire des femNégreffes, Mulâtreffes, Mouftiches ou Ca- mes, et de leurs houglesi eft fi confidérable en comparaifon accoude celle des E u r o p é e n n e s , qu'on les croi- chement t o i t enceintes de deux o u trois enfants,

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quoiqu'il foit très-rare qu'elles en p o r t e n t plus d'un à la fois. Mais ce qu'il y a de plus remarquable parmi elles c'eft, q u e , quoiqu'elles foient obligées de travailler à des ouvrages r u d e s , jufqu'au m o m e n t de leur délivrance, elles ne font jamais incommodées , & qu'il ne leur arrive aucun des accidents fi communs en E u r o p e . J'ai VU même une Négreffe q u i , pour avoir commis une faute puniffable, reçut cinq ou fix heures avant fon a c c o u c h e m e n t , plus de cinquante coups de fouet fur les feffes; ce qu'affurement nous regarderions comme contraire à toutes les loix de l'humanité ; & n ' e n accoucha pas moins heureufement. C ' e f t une chofe é t o n n a n t e , que la faciHté qu'ont ces femmes à fe débaraffer d'un fardeau qui caufe de fi mortelles allarmes aux n ô t r e s , & qui leur eft fi funefte auffi quelquefois. Celles-là, au contraire, n ' o n t pas même befoin de matrones fort habiles; car elles n ' o n t recours uniquement à une autre Négreffe mariée que p o u r recevoir l ' e n f a n t , dont elles fe délivrent feules & fans p e i n e , & p o u r lui couper le cordon umbilical. C e t t e opération f a i t e , la nouvelle accouchée lave elle-même fon enfant , &


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après l'avoir c o u v e r t d'une pagne ( a ) , elle fe met dans une cuve d'eau t i e d e , pour fe laver pareillement. Quelques heures après elle donne le fein à fon e n f a n t , & au bout de fix à fept jours elle eft obligée de retourner à fes travaux. Elles en ufent avec ces petits innocents comme les Caraïbes, & ne les emmaillotent jamais, regardant cette méthode comme me la plus funefte à l' humanité ; parce qu'elle eft, difent-elles, la fource de tous les accidents qui arrivent à nos enfants ; la t r o p grande compreffion du bandage intercept a n t , felon elles, la circulation du fang, qui doit être le fuc nourricier de leurs petits membres ; qu'en o u t r e la tête qui eft toujours penchée par ce m o y e n , doit néceffair e m e n t recevoir une plus grande quantité d'humeurs qu'en reftant dans une fituation naturelle. Ce qui me paroît fi p h y f i quement fondé , que je ne puis m'empê(a) On donne ce nom à un morceau de toile de deux aunes & demie de long, fur une aune de large, dont les femmes s'enveloppent le corps, au défaut des aiffelles; qui fait ordinairement deux tours, & dont les bouts qui fe croifent, fe replient en dedans pour le tenir ferme. Ce pagne defcend pour l'ordinaire jusqu'au milieu des jambes, afin de couvrir ce que la pudeur ne permet pas d'expofer à la vue.

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cher de l'admettre comme une vérité confiante. T r o i s ou quatre jours après fes c o u c h e s , De la cétémo- la mere vient elle-même préfenter l'enfant nie du Baptême pour être n o m m é , o b f e r v a n t q u e , fi c'eft de leurs un g a r ç o n , elle s'adreffe au m a î t r e , & q u e enfants. fi c ' e f t une fille, c ' e f t à la maîtreffe. Cett e cérémonie ayant été fcrupuleufement obfervée , elle s'en r e t o u r n e fort contente. A u temps v e n u , où elle doit fe remettre à fon travail ordinaire, elle y retourn e , après avoir mis fon enfant dans un l i n g e , qu'elle attache & qu'elle porte derriere fon d o s , de maniere qu'il y eft t o u t courbé & en peloton. Il eft inouï q u e , malgré ce peu de foin qu'elles o n t de leurs e n f a n t s , n e pouvant faire a u t r e m e n t , on en ait jamais vu de boffus, boiteux ou aveug l e s , à moins que ce ne foit par quelques accidents imprévus , mais qui n ' o n t nul rapport à la maniere dont ils font élevés. Ces femmes toutes Efclaves qu'elles f o n t , n'en o n t pas moins de fentiments auffi juftes que g é n é r e u x , & q u i , fi je l'ofe d i r e , feroient fouvent h o n t e à plufieurs d'entre celles des pays les plus civilifés; c a r , de quelque lubricité que je les aye dé-_ p e i n t e s , en quoi je n'en ai point i m p o f é ,


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cependant dès. qu'une mere a commencé à donner le fein à fon e n f a n t , elle s'interdit t o u t commerce avec fon mari , comme avec t o u t a u t r e , jufqu'à ce qu'il ait atteint l'âge de fept à huit m o i s ; perfuadées qu'elles f o n t , que leur lait ne pourroit plus ê t r e fi pur fi elles fe permettoient la moindre l i b e r t é , & que l'enfant en deviendroit malade ou mal fain. D e forte qu'elles ont affez d'empire fur elles dans ce t e m p s , pour n'avoir rien à fe reprocher. L'amitié de nos meres atteint-elle à ce De l'amitié degré de perfection ? E t ne préferent-elles,meres. pas leur fatisfaction à la douceur d'avoir des enfants purs & fains ? Puisque nous en voyons r a r e m e n t , qui les allaitent jufqu'à l'âge de fix m o i s , fans avoir déja fenti quelques fymptômes de groffeffe; & que bien fouvent elles ne fevrent leurs e n f a n t s , qu'après s'être bien affurées qu'elles font e n c e i n t e s , depuis trois ou quatre mois. D'autres m ê m e , & c ' e f t le plus grand nomb r e , ne livrent-elles pas les leurs entre les mains d'étrangers, fans fe mettre en peine fi elles r o m p e n t par-là les principaux liens qui établiffent la m a t e r n i t é , comme la filiation ; & fi leurs enfants contractent les vices du fang ou de l ' a m e , de celles à qui elles les confient ? Cette oppofition d'ufages, I 3

des


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p u de m œ u r s , ne doit que nous défabufer de la prévention où nous fommes de regarder ces peuples comme des Barbares, puisqu'ils rempliffent fi fcrupuleufement ces premiers devoirs de la Religion, comme de l'humanité. Mais pour en revenir à ce peu de foin apparent qu'elles en o n t , il faut qu'il foit bien fondé en principes; puisque j'ai v u , non fans une extrême furp r i f e , que leurs enfants, dès l'âge de neuf à dix m o i s , commencent déja à m a r c h e r , ou plutôt à fe traîner t o u t nuds fur l e fab l e , en marmottant quelques mots entre leurs dents. De l'éduLes premieres paroles qu'une mere apcation de leurs en- prend à fon enfant, font : audi Maffera, ce qui fants. fignifie, comme on l'a vu plus haut : bon jour , maître. E t le premier devoir qu'elle lui infpire, c'eft de refpecter fon m a î t r e , de l'aimer , & de lui être fidele, même au péril de fa vie. Auffi font-ils presque t o u s , comme je l'ai d i t , d'une fidélité fans exe m p l e , pour peu qu'on les traite avec huBianité. Mais elle ne fe p r e f f e pas de même de lui inculquer aucun principe de R e ligion : c ' e f t le dernier des d e v o i r s , qu'elle lui met devant les yeux , qui ne confifte De leur qu'à reçonnoître qu'il y a un D i e u , que Relices peuples appellent en leur l a n g u e , comgion me en Anglais, God, Paffé c e l a , ils f o n t


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en général tous i d o l â t r e s , ne p o u v a n t fe défifter de rendre un culte particulier à quelque animal, dont leurs p a r e n t s , de per e en fils , o n t fait choix. Si le p e r e , par e x e m p l e , adore un cerf, le fils l'imitera ; & fi la mere rend fon culte à un f e r p e n t , la fille en fera de m ê m e , de forte que chaque famille a , pour ainfi d i r e , fon animal qu'elle révere ; & que rien n'eft capable de les empêcher d'avoir leurs efpeces de Pénates. L'idée que ce peuple s'eft formée de ce c u l t e , eft t r o p finguliere, p o u r ne pas la rapport e r ici. Ils croient fermement qu'en adorant l'animal qu'ils o n t en v é n é r a t i o n , il n e leur fera jamais de m a l , ni à eux ni à leurs enfants : ce qui doit faire préfumer que la crainte ou l'antipathie a donné lieu à cette fuperftition. E t comme le choix n e vient pas d ' e u x , mais de leurs a n c ê t r e s , ils fe tiennent indispenfablement obligés de fe foumettre à cette L o i , & feroient dévorés de remords s'ils y m a n q u o i e n t ; fe fortifiant, par cette déférence p o u r leurs aïeux , dans celle qu'ils fçavent être obligés d'avoir pour leurs patrons : dogme , que les meres ne ceffent d'inculquer, à leurs enfants ; & qui eft pour eux u n éternel fouvenir de la baffeffe de leur e x t r a c t i o n , &

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De la difficulté d'affranchir les Efclaves à Surinam.

Du caractere des Negres.

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la fource immanquable de la fidélité dont j'ai parlé. Ce culte cependant n'a plus lieu parmi ceux qui ont le bonheur d'être inftruits dans la Religion C h r é t i e n n e , & d'être baptvifés; parce qu'alors ils ne reconnoiffent plus que l'Etre S u p r ê m e , & que d'ailleurs le baptême les affranchiffant, ils perdent t o u t e idée de fervitude & d'idolâtrie. L e nombre de ces chrétiens n ' e f t pas fort confidérable, par le nombre de difficultes qui fe rencontrent à leur donner la liberté. P r e m i é r e m e n t , fi un maître v e u t affranchir fon Efclave, il eft obligé, outre la perte qu'il fait de ce qu'il lui a coût é , de lui acheter des lettres de franchife, qui coûtent aux environs de deux cents florins; car fans elles l'Efclave ne peut être inftruit ni baptifé. Cet inconvénient ne feroit encore r i e n , à moins que le maître ne fût de la plus fordide avarice; mais il faut encore que l'Efclave, tel qu'il f o i t , ait non feulement appris u n e profeffion, mais qu'il foit en o u t r e en état de gagner fa v i e , fans quoi le maître eft obligé de le nourrir & de l ' e n t r e t e n i r , de crainte qu'il n e foit à charge à d ' a u t r e s , ou qu'il n'augmente les ennemis de la Colonie, Les N e g r e s , en g é n é r a l , font fi fideles entre eux à l'amitié , qu'ils fouffriroient


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plutôt les plus rudes châtiments que de fe n u i r e , j u s q u e s - l à que fi quelqu'un de leurs amis devient m a r r o n , c'eft-à d i r e , qu'il abandonne fon maître-, ils le retirent dans leur cafe ou maifon, & périroient plutôt que de le déceler : malheur auffi à celui qui les accuferoit. Mais s'il leur furvient quelque dispute parmi e u x , ils fe méconnoisfent au point de ne rien épargner pour fe venger ; & ils font fi vindicatifs qu'il n ' y a pas moyen d'en venir à aucune méd i a t i o n , s'ils ont été jusqu'à fe battre. Ils font en o u t r e plus jaloux de leurs Des fuites de la femmes qu'un I t a l i e n , & ils les empoi- jaloufie fonnent dès qu'ils s'apperçoivent de la moin- des Negres. dre liaifon , foit avec un autre N e g r e ou avec un Indien ; mais ce qu'il y a de fingul i e r , c'eft qu'ils ceffent de penfer de la forte lorsque c'eft avec un B l a n c , qu'ils s'en font g l o i r e , au contraire , & qu'ils n'en ont pas le moindre reffentiment. T o u s les Negres parviennent à un âge fort a v a n c é , & n'ont presque jamais d'autrès infirmités que la caducité ; femblables en cela aux Indiens dont j'ai p a r l é : j'ignore fi cela eft annexé aux uns comme aux a u t r e s , ou fi c ' e f t un effet du climat du pays de Surinam. Quoi qu'il en f o i t , perfonne n'a plus de refpect pour les vieillards que les jeunes gens de cette Nation ; I5

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DE leurs mariages.

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ils ne les appellent jamais autrement que Tata , qui fignifie p e r e , & ont pour eux t o u t e la foumiffion imaginable. Ceux-ci, de leur c ô t é , ne ceffent de les exhorter à remplir leurs devoirs envers leurs maît r e s , afin d'en être bien t r a i t é s , & d'en recevoir par la fuite les récompenfes qu'ils p o u r r o n t avoir méritées. E t il eft conilant que p o u r peu que l'humanité nous prescrive d'en ufer avec douceur envers e u x , nous ne pouvons que nous attendre à en être bien fervis : ce qui me ferable auffi être un moyen plus efficace que celui de la t r o p grande f é v é r i t é , qui n'eft que t r o p fouvent la caufe du défespoir dans lequel ils fe p l o n g e n t , plutôt à n o t r e préjudice qu'à leur détriment. Les mariages de ces peuples font beaucoup plus folides que ceux des Indiens ou naturels du p a y s , quoiqu'ils n'exigent pas beaucoup plus de préparatifs. Si , par exemple , un N e g r e & une Négreffe font d'accord de fe m a r i e r , & qu'ils appartiennent à différents m a î t r e s , le N e g r e alors en fait la demande à la maîtreffe à qui appartient fa prétendue , avec p r o m e f f e qu'il en aura foin ; & la Négreffe, de fon c ô t é , s'adreffe à fa maîtresf e , pour lui faire part de fes i n t e n t i o n s , & lui demander fon confentement : lequel a c c o r d é , ils fe donnent la m a i n , & célebrent le même


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jour leurs noces. Si c'eft un N e g r e un peu confidéré, il invite plufieurs de fes amis à paffer la foirée enfemble, & ils font un petit fouper qui eft ordinairement fuivi d'un b a l , où ils fe divertiffent quelquefois toute la nuit. L e lendemain matin le nouveau marié r e t o u r n e chez fon m a î t r e , & ne fe r e t r o u v e avec fa femme que les foirs. Les enfants qui réfultent de ce mariage , appartiennent au maître de la N é greffe , & non à celui du N e g r e . La danfe eft u n e des plus grandes pas- De leurs danfes. de ce p e u p l e ; & il n'y a perfonne au monde qui y foit plus attaché. Il y en a même qui danfent un menuet auffi p r o prement qu'un Blanc ; mais ce n'eft pas la danfe qui les amufe le plus. Ce qui flatte le plus leur g o û t , c'eft de faire toutes fortes de poftures & de m o u v e m e n t s , remplis d'indécence, dans lefquels la cadence eft néanmoins rigoureufement obfervée ; car ils ont beaucoup d'oreille. Les danfeurs,par, e x e m p l e , f o n t dispofés fur deux lignes , les uns devant les a u t r e s , les hommes d'un c ô t é , & les femmes de l ' a u t r e : ceux qui font déja fatigués de la danfe, ainfi que les fpectateurs, forment un cercle autour des danfeurs & de ceux qui jouent des inftruments. Quand la danfe doit c o m m e n c e r , le plus habile chante

sons


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u n air ou une chanfon, fur tel fujet qu'il le juge à p r o p o s , dont le refrein fe répete par tous les fpectateurs, pour que les muficiens puiffent le j o u e r , & que les danfeurs puiffent s'y conformer. C'eft u n e chofe finguliere que de voir tous les tours & les virevoltes qu'ils font : ils s'approchent à deux ou trois p i e d s , les uns des a u t r e s , & fe reculent en c a d e n c e , jufqu'à ce que le fon de leur tambour les avertiffe de fe joindre , c'eft-à-dire , les hommes contre les femmes. A les voir on diroit que ce font des coups de v e n t r e ; quoi qu'il n ' y ait cependant que les cuiffes qui s'approchent. Ils fe retirent enfuite en p i r o u e t t a n t , pour recommencer les mêmes m o u v e m e n t s , avec des gestes tout-àfait lascifs , autant de fois que le tambour en donne le fignal, ce qu'il fait ordinairement plufieurs fois de fuite : & de temps en temps ils s'entrelacent les b r a s , & font deux ou trois tours en fe frappant toujours les cuiffes , & fe baifant. Tous les N e g r e s , en un m o t , ne font point de pas en danfant, que chaque membre de leur c o r p s , chaque articulation, la tête mêm e , ne marquent tous en même temps un mouvement différent, & toujours en obfervant la cadence, quelque précipitée qu'elle foit. C'eft dans la jufteffe de ce


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nombre infini de mouvements que confifte principalement chez eux l'art de la danfe. Il faudroit être né avec une fouplesfe pareille à la leur pour pouvoir les imiter. Ils ne connoiffent que trois fortes d'in- De leurs inftruftruments, qu'ils appellent t a m b o u r , tam- ments. bourinet & guitare. L e tambour eft fait d'un morceau de t r o n c d ' a r b r e , inégalement c r e u f é , o u v e r t par un des b o u t s , & c o u v e r t par l ' a u t r e , d'une peau de chevre ou de b r e b i s , dont on a gratté le p o i l , & rendue comme u n parchemin. Il y en a depuis trois jusqu'à quatre pieds de longueur , fur quinze à dixhuit pouces de diametre. Ceux qui s'en ferv e n t , le paffent entre leurs j a m b e s , & le touchent du plat des quatre doigts de chaque m a i n , en obfervant parfaitement la mefure. L e tambourinet eft une petite planche-, pofée fur un p i e d , & fur laquelle on frappe en m e f u r e , avec deux petites baguettes. La guitare eft faite d'une moitié de calebaffe, à laquelle ils ajoutent un manche affez long ; ils la c o u v r e n t d'une p e a u , femblable à celle du t a m b o u r , fur laquelle ils mettent quatre cordes de foie, ou de boyaux d'oifeaux féchés, & enfuite préparés avec de l'huile de dates : & ces quatre cordes font foutenues par un chevalet. Ils j o u e n t de cet inftrument en pinçant &


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en b a t t a n t , & le confiderent comme une efpece de violon : ils l'appellent en leur langage Bagna. De leurs Ils o n t tous leurs petites maifons, conmaifons. ilruites à part de celles de leurs maîtres. Chaque cafe, comme ils les appellent, eft de la hauteur de huit à neuf p i e d s , n'ay a n t qu'un rès de chauffée; & elles o n t depuis dix jufqu'à douze pieds de circonférence. Il n ' y a pour t o u t e o u v e r t u r e qu'une feule petite p o r t e q u a r r é e , encore eft-elle fort baffe: & tous leurs meubles confiftent en un ou deux l i t s , pour t o u t e la famille, compofés fimplement d'une claie pofée fur des traverfes , foutenues par de petites fourches à un pied de terre ; ils étendent u n e n a t t e deffus qui leur tient lieu de paillaffe, de m a t e l a t s , & p o u r l'ordinaire de draps & de couvertures ; p o u r d'oreillers ils s'en paffent, n'en connoiffant point l'ufage. A l'égard de leur vaiffelle, elle fe borne à quelques pots de terre , des calebaffes, des febilles, & autres chofes de peu de valeur. C e qui en t o u t , tant meubles que vaiffelle, n'occafionne pas l'extrême attention qu'ils ont de tenir pendant la nuit la porte de leur cafe exactement f e r m é e ; la feule raifon qui les engage à ce foin, c'eft le froid qui eft t r è s - p i q u a n t , comme je l'ai d i t , dans ce p a y s , dès que le


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foleil eft c o u c h é ; & qu'ils y font très-fenfibles. Ce qui fait môme qu'ils entretiennent du feu pendant la n u i t , fans s'erabarraffer de la f u m é e , dont ils font presque fuffoqués, & dont ils contractent tellem e n t l'odeur qu'ils fentent toujours la fuye. Ils font tous grands f u m e u r s , tant hommes que f e m m e s , & ils aimeroient mieux fe paffer de dîner que de fe priver d'une pipe de t a b a c , ce qui fait que leurs maîtres leur en donnent autant qu'ils en peuv e n t défirer. Cette libéralité ne regarde toutefois que les Planteurs qui cherchent à les encourager par-là d'autant plus au travail. La n o u r r i t u r e de ce peuple confifte en De leur nourritudifférents l é g u m e s , tels que les Bananes, re. les Bacaves , les Ignanes ou Teies, les Piftaches, le Chou palmifte,les Patates, le Mahis & le Manioc. Comme j'ai déja parlé des trois derniers dans le Chapitre V I . je ne ferai connoître que les autres. Le Bananier (b) eft une efpece d'arbre, Des Bananes. ou pour mieux d i r e , une plante qui croît à la hauteur d'un a r b r e , dont la tige n e peut fe comparer qu'à un gros rouleau de feuilles q u i , fe r e c o u v r a n t les unes & les au(b) En Latin Mufa.


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t r e s , forment comme des écailles, par la façon dont elles font rangées -, les extrêmités des unes fervant d'écorce ou d'enveloppe à celles qu'elles renferment. Les fupérieures font fi longues & fi larges, qu'une feule eft presque capable d'envelopper une perfonne. L e u r couleur eft d'un fort beau verd fatiné. D u fommet de cette plante fort & s'éleve un rameau qu'on appelle Régime, qui eft de la groffeur du b r a s , & reffemble à l'épi du bled de T u r quie ou à une pomme de pin. Il p o r t e des fleurs rouges , auxquelles fuccedent des fruits qui deviennent de la groffeur & de la forme de nos c o n c o m b r e s , en grandiffant, & au nombre de deux ou trois cents. Ils font v e r d s , avant que d'avoir atteint toute leur perfection, & o n t la peau fort liffe; mais fls jauniffent en meuriffant comme les o r a n g e s , & renferment une fubftance moëll e u f e , pleine d'un fuc humectant , d'un goût très-agréable, que je ne fçaurois mieux comparer qu'à celui de la poire ou du coing : & c'eft une des meilleures nourritures pour les Efclaves. Une grande preuve de fon extrême b o n t é , c'eft que tous les animaux frugivores en font trèsfriands. L'arbre ou la plante dont je p a r l e , n e fe plante ni ne fe replante jamais, & n e por-


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porte qu'une fois ; après q u o i , foit qu'on le coupe ou n o n , il décline peu à p e u , fe flétrit, fe feche & t o m b e ; mais fa racine qui eft greffe, ronde & b u l b e u f e , ne m e u r t p o i n t , & a bientôt pouffé d'autres rejettons q u i , à neuf m o i s , ont toute leur g r a n d e u r , & qui ont p o u r - l o r s dis à douze pouces de diametre : groffeur qui ne les rend pas plus d u r s , ni plus difficiles à c o u p e r , par la raifon qu'ils n ' o n t , comme on l'a v u , ni écorce ni bois. Sa culture demande un terroir h u m i d e , gras & p r o f o n d ; car il lui faut beaucoup de n o u r r i t u r e , & pour peu que cela lui m a n q u e , il ne profite pas & ne produit que des fruits avortés. Les pêcheurs & autres gens qui fréquentent les bords de la m e r , en mangent les f r u i t s , avant qu'ils foient m û r s , e n guife de navets & de carottes ; & les Efclaves les font cuire dans l ' e a u , avec de la viande falée ou du poiffon b o u c a n n é , o u fimplement avec du poivre Indien. On fait encore rôtir la Banane fur les charbons , & on la mange après en avoir lavé la p e a u , ou on la fait étuver avec du vin & du fucre en guife de compote. On t r o u v e des Bananiers non feulement dans t o u t e l ' A m é r i q u e , mais encore en Afrique & en Afie. Tome I. K


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DESCRIPTION

La Bacove eft u n e efpece de Banane De la Bacove. m i n e u r e , c'eft-à-dire plus p e t i t e , ne paffant gueres fix à fept pouces de l o n g u e u r , fur huit à dix lignes de d i a m e t r e , & dont la chair, qui eft incomparablement plus dél i c a t e , a une petite odeur mufquée t r è s agréable. La plante qui la p o r t e , ne differe en rien de celle du Bananier, n i dans la figure, ni dans la c u l t u r e , n i dans l'ufage que l'on fait de fon f r u i t , de forte qu'elles font toutes d e u x , tant la Banane que la B a c o v e , u n e excellente nourriture pour les Efclaves. DU L e Palmifte qui eft u n arbre fort comChoux mun à S u r i n a m , vient droit comme u n e Palmifte. fleche, & haut allez fouvent de plus de t r e n t e pieds, n'ayant qu'une feule racine principale, de médiocre groffeur, qui s'enfonce perpendiculairement en t e r r e , & qui ne feroit pas capable de le f o u t e n i r , fi elle n'étoit aidée par une infinité de petits rameaux ronds & fouples q u i , s'entremêlant les uns dans les a u t r e s , l ' e n v e l o p p e n t , & viennent raiz terre former u n e affez groffe touffe autour du pied de l'arbre , ce qui l'affermit parfaitement & lui fournit t o u t e la nourriture néceffaire.

L'ufage

qu'on fait du Palmifte, eft de

l'abattre,puis

d'en

Couper

le

foramet

à

deux pieds o u deux pieds & d e m i de l ' e n -


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droit où les feuilles prennent naiffance, & après qu'on a levé l'extérieur, on trouve vers le cœur de l'arbre une efpece de b o u q u e t de feuilles repliées en éventail f e r m é , & ferrées les unes contre les au,t r e s , blanches, t e n d r e s , délicates, & d'un goût approchant de celui des culs d'artichauts , qu'on a p p e l l e , en cet é t a t , Choux Palmifies : les Créoles & les Negres les n o m m e n t Cabifch. On les met dans l'eau f r a î c h e , & on les mange en falade, o u bien on les fait bouillir dans l'eau avec du f e l , & après qu'ils font é g o u t t é s , o n les mange à la fauffe blanche avec de la mufcade, comme les cardons ou les falfifis: ils donnent auffi un très-bon goût au potage ; enfin de quelque maniere qu'on les accommode , ils font t r è s - b o n s , fort délicats, & font une n o u r r i t u r e très-légere & de facile digeftion ; de forte qu'on peut les appeller la manne du pays. J'oubliois qu'on les met auffi confire dans le v i n a i g r e , comme les cornichons. Des vers Cet arbre produit encore des vers ( q u e de Choux l'on m a n g e , & que les Créoles appellent Palmifte, Cabifch-Worm ) à l'aide de certaines m o u ches qui en aiment beaucoup la moelle : & & voici comment. Quand l'arbre eft ab a t t u , & qu'on ne veut pas fe fervir de K 2


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fon t r o n c , on y fait plufieurs entailles t o u t du l o n g , jufques au c œ u r , pour que ces mouches puiffent y pénétrer & en manger la m o ë l l e , ce qu'elles font : après quoi elles ne manquent pas d'y dépofer, à la p l a c e , des œufs qui donnent naiffance aux vers en queftion, lefquels font de la grosfeur d'un p o u c e , & longs environ de deux. J e n e puis mieux les comparer qu'à u n peloton de graiffe, enveloppé d'une pélicule fort tendre & fort transparente. On n e remarque dans cet animal, du moins à la v u e , ni inteftins ni aucune partie de la g é n é r a t i o n ; je dis à la v u e , car avec la loupe on apperçoit, quand on a fendu l'animal en deux p a r t i e s , quelque chofe d'approchant des parties i n t e r n e s , mais q u ' o n ne peut cependant encore bien définir. Sa t ê t e qui eft noire tient au c o r p s , fans aucune diftinction de col. Maniere La maniere de les apprêter eft de les end'apprê-filer dans une brochette de b o i s , pour les ter les vers du tourner devant le feu comme des a l o u e t t e s , Palmifte.ou bien de les faire frire à la poële. L'on prétend que c'eft un excellent ragoût & trèsd é l i c a t : je veux le croire tel pour ceux qui peuvent vaincre la répugnance qu'on a de manger des vers ; mais quant à m o i , la figure qu'ils ont d'une groffe c h e n i l l e ,


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fuffiroit pour m'en d é g o û t e r , quand je n'aurois pas mangé de huit jours. L'Igname eft une r a c i n e , qu'on appelle Des Teies ou dans le pays Teie. C'eft une efpece de bette- Ignames, rave qui demande une b o n n e terre f o r t e , graffe & profonde , & qui devient par conféquent groffe à proportion de la b o n t é du terroir où on la feme. Sa peau eft affez épaiffe, r u d e , inégale , c o u v e r t e de beaucoup de chevelure ou filaments, & d'un violet tirant far le noir. L e d e d a n s , foit qu'elle foit cuite ou crue , eft d'un blanc fale, qui tire quelquefois fur la couleur de chair ; fes feuilles font fort l o n g u e s , larges, & fe terminent en pointe. C'eft à elles que l'on connoît quand le f r u i t , ou pour mieux dire cette r a c i n e , eft dans t o u t e fa m a t u r i t é , & qu'elle a acquis toute la groffeur qu'elle doit a v o i r ; parce qu'alors elles fe flétriffent. On la tire de t e r r e à cette m a r q u e , & on la laiffe au foleil p o u r fe reffuyer, & enfuite on la met dans un lieu fec où elle fe conferve au moins fix mois. La tige que produit cette plante , porte De la culture quelques épis garnis de petites fleurs en des Teies, forme de c l o c h e , dont le piftil fe change en une petite filique, qui eft remplie de petites graines noires. Il fuffit d'en avoir K 3


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une fois femé ou p l a n t é , p o u r en recueillir t o u j o u r s ; parce qu'on fe fert communément de la tête de la racine pour en avoir l'efpece. On la coupe en plufieurs m o r c e a u x , que l'on met en t e r r e , à la diflance de trois pieds l'un de l ' a u t r e , & au b o u t de fix mois on peut recueillir le f r u i t , ce qui n'arrive pas fitôt quand on en feme la graine. Cette racine fe cuit aifément, & n e laiffe pas que d'être fort nourriffante, quoique très-légere & de facile digeftion. O n la mange cuite avec de la v i a n d e , ou rôtie fous la braife ; & enfuite on y ajoute du jus de c i t r o n , du piment écrafé , & du fel. O n en fait encore de très-excellent braf, qui fe prépare de la maniere fuivant e . On choifit les plus petites de ces racin e s , parce qu'elles font plus délicates, on les fait cuire dans l'eau, & on y ajouts u n e piece de la meilleure viande falée, des poiffons boucannés, & des affaifonnements qui rendent ce ragoût exquis. J'en parle fçavamment pour en avoir mangé par g o û t , réguliérement une fois par femaine. J'ajoute même que quand on n'auroit q u e cette p l a n t e , & les patates ou pommes de t e r r e que j'ai décrites, on pourroit fort aifément fe paffer de p a i n , en quelque temps que ce fût.


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Il y a deux fortes de Piftaches, dont Des Piftâches l ' u n e eft le fruit d'un arbre qui fe nonime au Pinda. Piftachier, & l'autre celle qui croît en terr e , & toutes deux fe t r o u v e n t à Surinam: les Créoles les nomment Pinda. Les premieres font rouffes, & contienn e n t une moëlle v e r t e , à peu près du goût des pignolats; elles pendent en grappes , au bout des branches de l'arbre. On en f a i t , fi on v e u t , des confitures & des dragées. Les fecondes font des fruits r o n d s , tortus & b r u n â t r e s , gros comme le d o i g t , & d'un pouce de l o n g u e u r , contenant chacun une ou deux graines, groffes comme une de nos noifettes, & de même g o û t , de couleur c e n d r é e , refonnant ou faifant du bruit lorsqu'ils font fecs. Ils provienn e n t d'une plante qui donne beaucoup de rameaux r a m p a n t s , garnis de feuilles jaun e s , légumineufes, arrondies & rangées quatre fur u n e même q u e u e , au dos de laquelle viennent des gouffes, qui ne mûriffent qu'étant couvertes de terre ; de fort e que ces fruits y font enfouis. Us font fort agréables au g o û t , bons à l'eftomac, & fourniffent en affez grande quantité une affez bonne n o u r r i t u r e , q u o i q u ' u n peu grosiiere.

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De leurs

Après avoir parlé de la nourriture des N e g r e s , venons à leurs maladies. Quoique j ' a y e dit plus haut qu'ils n'en avoient pas de fréquentes ni de funeftes, je n'ai prétendu parler que des aiguës; car ils font beaucoup fujets à celles qu'on appelle chroniques ou invétérées , qui durent longt e m p s , & dont on ne fcauroit fixer le terme de la guérifon. Pour les bien connoît r e , on peut avoir recours à mon Traité des maladies de Surinam , imprimé dans l'année 1 7 6 4 : on y trouvera l'ample defcription que j'en ai faite, & les remedes les plus propres à les guérir.

maladies,

T o u t ce qui me refte à faire obferver à ce fujet, ce font les excès où fe p o r t e n t les Negres p o u r , fe d é t r u i r e , foit lorfque la fainéantife s'empare d ' e u x , ou lorfqu'ils tombent dans une noire mélancolie, qui leur rend la vie à charge. Ils prennent alors un tel dégoût p o u r leurs aliments ordinaires, qu'ils leur fubftituent des charbons pilés, des bouts de p i p e s , de la terr e , de la c r a i e , des c e n d r e s , du t a b a c , & autres chofes femblables s ce qui leur rend le vifage bouffi, & les paupieres fort gonflées, & finit ordinairement par une hydropifie qui met le comble à leurs défirs, en terminant bientôt leur carriere, fans qu'on puiffe y remédier.


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Auffitôt qu'un Negre ou une Négreffe De leurs m e u r t , tous leurs parents jettent les cris obfeques. les plus affreux, en faifant diverfes questions au cadavre, pour vérifier apparemment fon t r é p a s ; car quelle autre vue pourvoient-ils avoir ? E t après plufieurs autres lamentations ils difent enfin qu'il eft mort. L e même jour on le met en t e r r e , & on a foin de pofer à fes côtés deux calebaffes, dont l'une eft remplie d'eau , & l'autre de toutes fortes de v i a n d e s , p o u r lui fervir de n o u r r i t u r e , fuppofé qu'il lui p r e n n e envie de boire ou de manger. Les parents du défunt p o r t e n t le d e u i l , pendant un certain t e m p s , & paroiffent fort triftes de la perte qu'ils ont faite : fi c'eft un Efclave un peu aimé de fon Maître , on le met dans un c e r c u e i l , finon on le jette en terre tel qu'il eft décédé. J e ne veux point finir ce Chapitre fans rapporter un trait fingulier au fujet d'un N e g r e blanc. Dans le Plantage de Voffembourg il y avoit, Defcription d'un dans l'année 1 7 6 0 , un Negre t o u t b l a n c , Negre qu'on appelloit Jean Witt. né de pere & de blanc. mere C r é o l e s , très-noirs. J e l'ai moi-même affez examiné, pour ne rien avancer ici que de conforme à l'exacte vérité. Il étoit venu au monde le 12 mars 1 7 3 8 ; il avoit la véritable figure d'un N e g r e , le K 5


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nez e x t r ê m e m e n t plat & l a r g e , de groffes l e v r e s , les deux premieres dents de la mâchoire fupérieure beaucoup plus longues & plus larges que les a u t r e s ; & avoit furt o u t des yeux très finguliers. La ftructure d u globe n'avoit rien de particulier ; mais la conjonctive étoit parfemée de petits filaments r o u g e â t r e s ; l'iris étoit d'une couleur m a r b r é e , grife & b l a n c h e , & la prunelle c o u l e u r de f e u , d'une vivacité égale au plus beau diamant. La lumiere qu'elle j e t t o i t , ne paroiffoit pas au grand j o u r ; mais elle étoit parfaitement vifible dans l'obfcurité de la nuit. Quoique ce N e g r e p û t appercevoir en t o u t tems les objets qu'on lui préfentoit, il ne pouvoit cependant bien les diftinguer que dans les ténebres. Lorfqu'il vouloit fixer fa v u e fur quelque c h o f e , ou qu'il vouloit m a r c h e r , il tournoit toujours l'iris, comme font les crabes. Sa t ê t e , de même que le deffus de fa p o i t r i n e , & les parties de la génération , étoient fortement garnies d'une espece de poil de chevre très-fin, & de la derniere blancheur , au lieu de la lain e n o i r e , qu'ont ordinairement les N e gres. C'étoit u n e efpece d'idiot, qui m'a affur é n'avoir e u , jufqu'au m o m e n t où je


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l ' e x a m i n a i , aucun commerce avec le f e x e , parce qu'aucune Négreffe n'avoit v o u l u fouffrir qu'il l ' a p p r o c h â t , par rapport à la différence de fa couleur. D e forte que je doute qu'il ait jamais de poftérité : il étoit cependant en t o u t très-bien conformé. Mais ce qu'il y avoit de plus remarquable à fon égard , c'eft que fa mere m'a affuré avoir eu huit e n f a n t s , dont le premier étoit M u l â t r e , le fecond N o i r , le troifieme une Négreffe b l a n c h e , qui a été envoyée à P a r i s , dans l'année 1 7 3 4 ( c ) , le quatrieme un M u l â t r e , le cinquieme Jean Witt, dont il eft queftion, & les trois derniers très-noirs, J e n'entreprendrai point d'expliquer u n phénomene auffi extraordinaire que celuici. On p e u t confulter là-deffus la Venus phyfique du célèbre Monfieur de Maupertuis , dans laquelle on trouvera u n e explication affez détaillée fur l'origine des Negres blancs. J e ne ferai que r a p p o r t e r ce que Monfieur de Voltaire a dit à ce fujet. ”Il a p l u , dit-il, à la Providence de (c) V o y e z l'hiftoire de l'Académie des Sciences de la même année.


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„ faire des hommes à membranes n o i r e s , „ & des têtes à l a i n e , dans les climats „ t e m p é r é s ; d'en m e t t r e de b l a n c s , fous „ la ligne ; d e bronzer les hommes aux „ grandes I n d e s , & au Bréfil; de donner „ aux Chinois d'autres y e u x , & d'autres „ figures qu'à nous ; & de m e t t r e des „ corps Lapons t o u t auprès des Sué„ dois." Comme je crois n'avoir rien oublié fur l'économie de ce p e u p l e , il ne me refte qu'à ajouter qu'ils font excellents chaffeurs, bons p ê c h e u r s , & habiles nageurs.


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SURINAM.

C H A P I T R E Réflexions importantes fur gouverner les

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XIII. la maniere de bien Efclaves.

E R S O N N E n'ignore que le premier devoir de l'homme ne foit vis-à-vis de fes femblables de les traiter avec hum a n i t é , dans quelque état ou de quelque âge qu'ils foient, ce qui a fait dire à u n ancien: Homo fum, nil humani à me alienum puto. „ Je fuis homme, & rien de ce „ qui appartient à l'humanité n'eft étranger „ pour moi". Celui qui n'aime pas íes f r è r e s , eft u n aveugle qui méconnoît la n a t u r e ; & celui qui pourroit les h a ï r , feroit un monftre qui l'outrageroit. Dans quelle occafion pouvons-nous plus à propos fuivre un dogme fi vrai que vis-à-vis d'un peuple q u i , quoique né dans la fervitude , n'eft pas moins compofé d'hommes femblables à nous ? Pour peu qu'on les confidere comme tels, on doit non feulement les traiter


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avec h u m a n i t é , mais n'avoir nulle prédilection marquée pour l'un , au préjudice de l ' a u t r e , fi nous ne voulons que celui que nous priverons de n o t r e bienveillance , p o u r en accorder u n e plus particuliere à un a u t r e , ne foit méprifé & molefté par fes propres camarades : car c ' e f t - là ce qui arrive indubitablement, quand nous fommes affez foibles pour laiffer entrevoir la moindre diftinction entre perfonnes fubordonnées. L e P l a n t e u r , ni le D i r e c t e u r , ne doiv e n t pas néanmoins fe trop famifiarifer avec aucun d ' e u x , parce que cela n'engend r e r o i t , comme dit le p r o v e r b e , que du m é p r i s ; mais il faut qu'ils fçachent, l'un & l ' a u t r e , s'en faire a i m e r , craindre & respeéler. Ils doivent éviter auffi très-ftrictement d'avoir aucun commerce avec leurs Efclaves mariées, par rapport aux d e s o r d r e s , comme aux fuites funeftes qui en peuv e n t refulter : p r e m i é r e m e n t , la pareffe , foit du côté de la femme ou de celui du mari ; fecondement, l'efprit d'orgueil & d'indépendance ; & qu'en o u t r e , fu un Efclave vient à être maltraité par ceux qui fe font emparés de fa f e m m e , il ne manque pas de chercher les occafions de s'en venger , foit en défertant & en emmenant d'au-


DE

S U R I N A M .

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tres avec l u i , foit en empoifonnant fon Directeur ou le P l a n t e u r , qui lui fait u n traitement qu'il t r o u v e injufte , dès qu'il partage fes plaifirs. Voilà les malheureux effets de la Polygamie ! D e forte que p o u r prévenir de pareils accidents , l'on doit abfolument éviter de donner la moindre jaloufie à des gens qu'on eft obligé de traiter f é v e r e m e n t , s'ils viennent à manquer à leurs devoirs. On ne doit les laiffer manquer de rien de ce qui leur eft néceffaire, t a n t p o u r l'entretien de la v i e , que pour ce qui eft d'ufage de leur donner dans les Plantations, p o u r de certains petits befoins. Si quelques-uns t o m b e n t m a l a d e s , ce qui eft r a r e , comme je l'ai d i t , ou s'il leur arrive quelque accident, il faut en avoir fcrupuleufement f o i n , les tenir furt o u t à l'abri des injures de l'air, & ne jamais manquer chez foi des médicaments qui font en ufage dans les Plantations p o u r les avoir fous la main en cas de befoin : c'eft à quoi le Directeur doit pareillement veiller. Comme t o u t excès eft condamnable , jufques dans les meilleures chofes, il n e faut pas d'un côté les furcharger de trav a i l , ni d'un autre laiffer, par t r o p d'indulgence , le moindre crime i m p u n i ; l'ex-


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emple feroit dangereux, fi on fe relâce t r o p fur le dernier article ; mais il faut les peines foient proportionnées au délit furtout ne fe point laiffer entraîner par la fion en les c h â t i a n t , ou en les faifant chât à o u t r a n c e , pour ne point irriter le cou b l e , & le forcer à fe porter au défespo ce qui feroit toujours préjudiciable à ce qui n'auroit cru que le p u n i r , & qui fe roit fatisfait lui-même à fes propres dépe Dès qu'on ne les châtie qu'à proport qu'ils l'ont m é r i t é , & felon les loix de q u i t é , on peut être moralement fur d voir de bons & fideles ferviteurs; car to Efclaves qu'ils f o n t , ils penfent & réfléchi fent tout a u f f i bien que n o u s , & fçavent trè bien difcerner ce qui eft j u ñ e d'avec ce qui l'eft pas. D'ailleurs ils reconnoiffent aiféme leurs fautes, à moins que ce ne foit da un cas d'empoifonnement ; car alors rie n ' e f t capable de leur faire avouer no feulement leur propre c r i m e , mais encore de décéler quelqu'un de leurs camarade qu'ils en fçauroient coupable, Il eft bon a u f f i & même néceffaire d leur permettre à certains jours de le diver tir entre e u x ; car ils font fi paffionnés comme je l'ai d i t , pour la danfe, qu'ils font fort reconnoiffants dès qu'on leur accorde de s'y amufer; & l'on peut être fûr que


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cela renouvelle leur zele pour le trai l , auquel ils fe livrent enfuite du meileur de leur c œ u r ; mais il faut alors remmander aux Officiers Negres ( a ) de iller à leur c o n d u i t e , afin qu'il ne furvienaucun defordre, fans quoi cette licence urroit avoir de mauvaifes fuites. Je finis par répéter combien il eft imortant de les traiter avec d o u c e u r , & de les point châtier, comme il arrive dans que toutes les Colonies, avec une riueur qui tient de la barbarie ; ou qu'on n e pit plus furpris, s'ils cherchent à s'affranc h i r du joug rigoureux qu'on leur impofe. qui doit-on s'en prendre en effet, quand ela arrive fi ce n'eft bien fouvent à la conduite dure & cruelle de leurs Direccfeurs? C'eft donc aux Planteurs eux-mênes & aux Adminiftrateurs à y v e i l l e r , & (a)

O n donne le n o m

qu'on

d'Officiers N e g r e s , à ceux

a choifi parmi e u x ,

pour

veiller à la con-

eiuite des autres Efclaves; lesquels ont l'autorité fur e u x , & le droit de les châtier, lorfqu'ils ne veulent pas

travailler,

faute. Negres

Chacun à

ou quand

ils ont

commis

quelque

de ces Officiers a une trentaine

gouverner, &

a toujours un fouet

m a i n , pour s'en fervir en cas de befoin.

de

à la

Il eft tenu

de faire fon rapport tous les foirs, foit au

Maître,

foit ail Directeur, afin de recevoir de nouveaux o r d r e s , pour les travaux du lendemain,

Tome

I.

L


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aux premiers à ne choifir , pour cet emp l o i , que des gens d'un caractere i n t e g r e , & p o r t é s pour leurs i n t é r ê t s , qui leur ménagent des gens de qui dépend t o u t leur bien-être : car il n ' y a point de doute que l'Efclave fidele & laborieux ne foit la richeflTe du Maître. Q u e deviendroient , fans e u x , les terres & les Plantages, qui proc u r e n t tous leurs aifes aux p r o p r i é t a i r e s , s'ils n'avoient des bras a u f f i vigoureux p o u r les cultiver ? Sans parler de l'économie du dedans, à laquelle j'ai fait connoître que les deux fexes étoient fort entendus. | H o m m e s , foyez h u m a i n s , & p o u r e u x , & pour v o u s ; car ce peuple eft la fource de v o t r e bonheur & de v o t r e prospé-

rité L'occafion de faire des heureux eft plus rare qu'on ne penfe ; la punition de l'avoir manquée eft de ne la pouvoir plus retrouv e r . Malheur à qui ne fçait pas facrifier un jour de plaifir aux devoirs de l'humanit é ! Si c'eft la raifon qui fait l ' h o m m e , c'eft auffi le fentiment qui doit le conduire. Plus le nombre de ces gens eft g r a n d , plus d'ailleurs on doit les ménager. Que l'on confidere les A t h é n i e n s , qui traitoient leurs Efclaves avec beaucoup de d o u c e u r , & qui n ' o n t point éprouvé les troubles qui

!


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mirent Lacédémone à deux doigts de fa perte. Les Romains n ' e u r e n t jamais la moindre inquiétude de la part des leurs , tant qu'ils les traiterent comme des h o m m e s : ce n e fut que lorfqu'ils perdirent pour eux ces fentiments d'humanité, que l'on vit naître ces guerres civiles, qui furent comparées aux guerres Puniques. Par une Loi des G r e c s , les Efclaves que leurs Maîtres traitoient t r o p rudement, pouvoient demander à être vendus à d'autres. J e conviens qu'une pareille Loi ne pourvoit pas avoir lieu dans la Colonie de Surinam, par nombre de raifons plaufibles; mais je l'ai citée pour p r o u v e r que , de t o u t t e m p s , on a eu quelques égards pour les perfonnes de cet état. Ce n'eft pas qu'en bien des occafions il ne fût à fouhaiter qu'on pût la m e t t r e en pratique pour le bien commun ; parce que fouvent la dureté d'un feul particulier a fait & fait e n c o r e , tous les j o u r s , le détriment de fes compatriotes ; fans quoi le nombre de Marrons ne feroit pas devenu fi confidérable qu'il l'eft aujourd'hui. Q u e ceux donc qui en ont à e u x , ou fous leur direction, profitent de cet a v i s , qui ne tend qu'à leur en faire trouver la récompenfe dans le temps préfent & à venir, L

2


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C H A P I T R E

XIV.

Defcription des différentes efpeces de fruits qu'on trouve dans le pays, et de quelques arbres particuliers.

C

O M M E l'on fçait que chaque pays a fes diverfes productions, on ne doit point être furpris de ne pas t r o u v e r à Surinam, comme je l'ai d i t , précifément les mêmes fruits qu'en E u r o p e , puisqu'en revanche il y en a une infinité d ' a u t r e s , que je puis avancer qui les furpaffent en bont é . Ce que je veux m'attacher à p r o u v e r , dans ce C h a p i t r e , en les indiquant féparém e n t , & fous les mêmes noms par lesquels ils font c o n n u s , tant des naturels du p a y s , que des Européens qui l'habitent, afin que tous ceux qui fe deftinent à y aller, puisfent en avoir une fuffifante notion pour fe les procurer.

Des nas.

Ana-

Parmi tous les fruits d'Europe , il n ' y en a certainement pas qui a p p r o c h e , en excellence, de l'Ananas. Il y en a de trois efpeces, que l'on diftingue par leur figure.


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Le premier ( a ) eft fort gros & b l a n c , ayant huit pouces de d i a m e t r e , & quinze ou dix-huit de h a u t e u r ; fon écorce devient jaune en mûriffant; mais fa chair eft blanche & fibreufe; & quoiqu'il foit d'une fort belle a p p a r e n c e , ce n'eft pas le meilleur des t r o i s , parce qu'il eft un peu acerbe. L e fecond (b) a une figure pyramidale, c o n i q u e , & fon goût eft infiniment meilleur que celui du précédent. L e troifieme ( c ) eft r o u g e , & furpaffe les deux autres en b o n t é . Ce f r u i t , tant d'une efpece que de l'aut r e , p o r t e plufieurs feuilles femblables à celles du r o f e a u , longues de deux à trois p i e d s , de couleur verd-gai, creufées en g o u t t i e r e s , & dentelées; du centre s'éleve une t i g e , haute de deux p i e d s , de la grosfeur du d o i g t , garnie de quelques feuilles. Cette tige foutient à fon fommet une r o fe formée de plufieurs feuilles t r è s - c o u r t e s , de couleur de f e u , lesquelles cachent le fruit q u i , dans la f u i t e , groffit peu à peu & prend la forme d'un pain de fucre. Sa tête eft couverte d'un bouquet de petites (a) Ananas aculeatus,

fructu

ovato,

(b)

fructu

pyramidato,

Ananas aculeatus,

carne albida. carne

rea, (c) Ananas

au_

aculeatus, maximo fructu conico.

L 3


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feuilles, de môme efpece que celles de la tige qui l'a p o r t é , mais plus petites & plus délicates. Quand on coupe cette couronn e , & qu'on la met en t e r r e , elle porte du fruit au bout d'un an. Son goût & fon odeur répondent à fa beauté. Il tient beaucoup de la p ê c h e , & de la poire de bon-chrétien, mais encore plus des fraifes, quand on le coupe en petits m o r c e a u x , & qu'on le mange avec du vin rouge & du fucre. On le confit a u f f i tout entier avec fa c o u r o n n e ; mais il faut qu'il foit extrêmement j e u n e ; & l'on en fait des envois en E u r o p e . L'on en tire encore le f u c , par expreffion, & l'on en fait un vin qui approche de la malvoifie, & qui enivre fubitement. On cultive ce fruit dans presque toutes les Plantations, à caufe qu'il eft fort rafraîchiffant; & ce qu'il y a de fort fingulier , c'eft q u e , quoique fa cult u r e ne foit ni pénible ni c o û t e u f e , les Efclaves n o i r s , qui en font un grand commerce , les vendent au m a r c h é , depuis cinq jufqu'à huit fols de Hollande la piece. Du Pompelmous.

Le Pompelmous ( D ) eft un autre f r u i t , qui a bien auffi fon mérite. C'eft une es(d) Aurantia, fructu rotundo, maximo, pallescente bummm caput excedente.


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fpece d ' o r a n g e , de la groffeur de la tête d'un enfant de huit à dix a n s , qui a u n goût de fraife ou plutôt de raifin, & dont la peau eft épaiffe comme le d o i g t , & fort amere ; ce qui n'empêche pas que le fruit n'en foit fort rafraîchiffant & fort fain. Sa chair eft des plus excellentes, à caufe de fon agréable acidité. On en peut manger tant qu'on v e u t , fans craindre qu'elle incommode. Il y en a de deux efpeces, une dont la chair eft r o u g e , & l'autre qui l'a blanche. Ce fruit croît fur une efpece d'oranger qu'on cultive dans presque toutes les Plantations. Les Negres le vendent auffi au m a r c h é , à raifon de cinq fols la piece. Il n'y a point de doute que les Oran- Des gers ne foient originaires de l'Afie ou de Oranges, la Chine puisque ce font les Portugais ou les Efpagnols qui les ont apportés à Surin a m ; mais ils s'y font comme naturalifés, tant il y en a dans t o u t e la Colonie. On y en diftingue de trois efpeces: les aigres, les d o u c e s , & celles de la C h i n e , qu'on appelle dans le pays Cinaas - Appel, ( e ) . On appelle les p r e m i e r e s , oranges fûr e s , & elles font les moins eftimées. On (e)

Aurantium,

L 4


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n ' e n fait ordinairement ufage que pour orner les m e t s , qu'on fert fur la table ; ou pour nettoyer les maifons, pour leur donner une bonne o d e u r , les tenir fraîches, & les garantir des infectes. Son fuc cependant eft e m p l o y é , avec un fuccès étonn a n t , pour la guérifon des vieux ulceres des N e g r e s , en les l a v a n t : ce qui détruit n o n feulement les chairs baveufes qui les e n t o u r e n t , mais les déterge à un tel point-, qu'avec le moindre defficatif on peut parfaitement les cicatrifer. Ce p a n f e m e n t , q u ' o n réitere deux fois par j o u r , eft à la v é r i t é des plus douloureux ; mais auffi l'on eft fur d'en g u é r i r , quelque opiniâtre que l'ulcere puiffe être. La feconde efpece d'oranges eft la d o u c e , qui reffemble à la p r é c é d e n t e , à la réferve que l'écorce en eft plus mince & le fuc fort agréable & fort doux ; il eft auffi rafraîchiffant & défalterant, & l'on peut manger de ce fruit à fon a p p é t i t , fans appréhender la moindre incommodité. La troifieme efpece , enfin, eft celle qu'on appelle Cinaas - appel, parce qu'elle reffemble parfaitement aux oranges de Portugal; elles ont un goût fucré au - delà t o u t ce q u ' o n p e u t exprimer. L'écorce des deux dernieres efpeces eft t r è s - b o n n e p o u r fortifier l'eftomac &


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l e c e r v e a u , de même que pour réfifter à la malignité des humeurs. La fleur eft céphaliqne, ftomachale, hyftérique, & prop r e contre les vers. Les Orangers f o n t , comme t o u t le monde fçait, des arbres des plus b e a u x , qui produifent des fleurs d'une odeur fort fuave ; leurs feuilles font du plus beau v e r d , & l'arbre n'en eft jamais dépouillé. J e crois que les Citronniers ( f ) ne font Des Citrons. pas plus originaires de ce pays que les or a n g e r s ; & comme l'arbre eft t r o p conn u , pour m'y a r r ê t e r , je me bornerai à -dire qu'ils y font en affez grande abondance. Il y en a cependant de deux efpeces, l'une qui eft fort acide, & l'autre douce. La premiere a une écorce épaiffe & un peu r a b o t e u f e , & la feconde eft plus mince & plus égale. On fait un grand ufage de la premiere efpece, dans les fievres ardentes & malignes, par la v e r t u que le fuc a d'appaifer la foif, & de réprimer le bouillonnement & l'effervefcence de la bile & du fang, de même que de retablir les forces abattues. On employe auffi avec fuccès l'écorce de ce même c i t r o n , pour corriger la mauvaife haleine & fortifier l'efto(f)

Citreum,

L 5


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m a c , à caufe de fon amertume. On les vend jusqu'à fix florins de Hollande le c e n t , malgré la quantité que le pays en fournit ; & c'eft encore un commerce des Negres. Il n'y a presque point de différence enDes Limons. t r e les limoniers & les citronniers, ayant l'un comme l ' a u t r e , la même hauteur & le même feuillage, & les fruits ne differ e n t qu'en ce que le limon eft plus petit & plus rond que le c i t r o n , & en ce que fon écorce eft moins épaiffe : l'intérieur eft éigalement divifé en cellules qui renferm e n t la g r a i n e ; mais l'exterieur n'a pas tout-à-fait la même c o u l e u r , ni la même odeur. On en fait autant d'ufage que des c i t r o n s , & même p l u s , car on employe le fuc des l i m o n s , pour tempérer l'ardeur de la fievre, dans les maladies aigues, & précipiter en même temps la bile. On en fait auffi communément le p u n f c h , dans lequel il eft certainement préférable au fuc de c i t r o n , parce qu'il eft plus a c i d e , & les Apothicaires en font un fyrop fort ufité en médecine. Pomme de canel-

le.

La Pomme de canelle ( g ) eft un f r u i t , qui n'excede pas la groffeur d'un œuf d ' o i e : elle reffemble presque à une pomme de pin. (g)

Guanabanus,


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Sa p e a u , qui eft de l'épaiffeur d'un demidoigt, eft toute parfemée de petites écailles t e n d r e s , médiocrement élevées, d'un affez beau v e r d , au c o m m e n c e m e n t , mais qui fe flétriffent à mefure que le fruit approche de fa maturité. La fubftance, que cette pomme renferme , eft comme u n e crême bien épaiffe, d'un goût à la vérité un peu fade, mais extrêmement rafraîchiffante. Elle contient auffi de grandes femences noires. E l le croît fur un arbriffeau, que l'on cultiv e dans les jardins. La Pomme d'Acajou eft d'une figure ob- Pomme l o n g u e , a r r o n d i e , & c o u v e r t e d'une peau d'Acajou et de la extrêmement fine & unie. Elle a quatre noix. pouces environ de l o n g u e u r , fur vingt lignes de diametre. L'arbre qui p o r t e ce fruit approche du p o i r i e r , quoique fes feuilles reffemblent à celles du f r ê n e , & l'écorce à celle du chêne. Il croît fi h a u t , que de fon tronc les Negres font des canots ou p i r o g u e s , t o u t d'une feule piece. Les feuls Indiens m e t t e n t ce fruit au nomb r e des aliments. L e noyau qu'il renferm e , a la figure du rognon d'un animal; & c'eft ce qu'on appelle noix d'acajou. Elle a le bois fi dur & fi épais, qu'il réfifte presque au marteau. Elle renferme une belle a m a n d e , de même figure que fa c o q u e .


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laquelle eft l'ecouverte d'une pellicule brun e , de l'épaiffeur d'une feuille de papier. Cette amande eft d'une blancheur admirable; elle eft compacte, huileufe, & d'un goût infiniment au deffus de celui des amandes , des noifettes, & de tout autre fruit de cette efpece: quand elle eft f r a î c h e , on la mange avec du fel comme les cerneaux. Ces noix peuvent fe transporter p a r t o u t , & fe garder fort longtemps. J'en ai dans mon cabinet , qui ont actuellement près de dix a n s , qui o n t , à la vérit é , un peu perdu de leur huile & de leur faveur, mais qui font encore mangeables. Les naturels du pays leur ont donné le nom d'Ingui-Noote, ce qui fignifie en Fran-, çois N o i x I n d i e n n e s , parce que ce font les Indiens qui nous ont appris à les connoîîre.

Avocat.

Il découle du même arbre une efpece de gomme A r a b i q u e , laquelle étant détrempée dans de l'eau t i e d e , tient lieu de la plus forte glu. L'arbre qui porte le fruit qu'on appelle Avocat, n'eft pas fort commun dans le pays ; ce qui me feroit croire qu'il y a été transplanté par les Efpagnols, parce qu'il eft très-commun chez eux. Je n'en ai vu que t r o i s , pendant t o u t le temps que j'ai été dans la Colonie ; deux dans le jardin


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de Monfieur Ladesma à Paramaribo, & un dans la crique de Para. Il eft fort beau & reffemble presque à nos noyers. Son bois eft grifâtre, de même que fon écorce ; fes feuilles font longues & p o i n t u e s , p e u épaiffes; & les fleurs qu'il porte viennent en b o u q u e t : le fruit qui leur fuccede, a la figure d'une poire de bon - chrétien ; fa chair fe fond d'elle-même dans la b o u c h e , & je pourrois la c o m p a r e r , fans me tromp e r , à celle de la pêche. Elle eft d'un v e r d - p â l e , & n'a presque point de confiftance, quand le fruit eft bien mûr. Ce fruit renferme un noyau presque r o n d , un peu r a b o t e u x , qui ne renferme aucune am a n d e , & qui n'eft pas plus dur qu'un marr o n dépouillé de fa peau. Cet arbre commence à porter du fruit au bout de trois a n s , & l'on m'a fortement affuré que la décoction de fes feuilles étoit un fouverain remede pour accélérer le r e t o u r des menftrues interceptées. Les Cerifes ( b ) de Surinam n'ont pas Des Cemoins leur mérite que celles d'Europe. rifes. Elles font q u a r r é e s , & ont intérieurement un z e f t e , comme celui d'une n o i x , dont chaque partie renferme un petit noyau, (b) Malpigbia, mali punici facie.


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L e goût de ces cerifes approche beaucoup de celui de nos griottes ; mais il faut pour cela qu'elles foient bien m û r e s , car quand cette qualité leur m a n q u e , elles font fort acides. Elles font d'ailleurs d'un auffi beau rouge que les n ô t r e s , & excellentes à manger. On les confit au f u c r e , & on en fait auffi de la marmelade. L'arbriffeau qui porte ce f r u i t , en rapp o r t e tous les trois mois de n o u v e a u x , & reffemble à peu près au grenadier. De l'AL'Avoira croît fur une efpece de palvoira. mier, (i) Il a la figure d'un œuf de poule ; fon écorce eft rougeâtre & un peu épaiffe ; fa chair eft jaune comme de l ' o r , mais il y en a peu à caufe du gros noyau qu'elle r e n f e r m e , qui eft d u r , n o i r , & avec lequel les Negres fabriquent des bagues. On prétend que l'amande de ce noyau eft aftiring e n t e , & par conféquent fort p r o p r e à arrêter le cours de v e n t r e .

33es

Ce fruit contient encore beaucoup d ' h u i l e , qu'on tire ordinairement par décoélion, & qui eft proprement l'huile de palme. Il eft auffi d'une excellente nourrit u r e pour les beftiaux, parce qu'il les engraiffe beaucoup. MaL e Maripa reffemble beaucoup à l'Avoi-

ripas. (i) Palma dactylifera, fructu globofo.


D E

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ra, excepté qu'il eft plus g r o s , & qu'il eft moins jaune. Il croît fur le palmier, q u ' o n appelle communément Chou-Palmifie. Son noyau qui eft d'une couleur b r u n e , a les mêmes qualités, & eft employé au m ê m e ufage que le précédent. L'arbre qui p o r t e le Coumou, eft auffi uneDu Couefpece de palmier ( k ) ; mais qui eft plus mou. petit que les deux autres. Ce fruit qui vient par g r a p p e s , comme le raifin, n'eft gueres plus gros qu'une noifette; il eft d'une couleur p u r p u r i n e , un peu b l e u â t r e , & renferme un noyau. Son goût n'eft pas des plus agréables; mais on a le fecret d'en faire une efpece de c h o c o l a t , qui eft très-bon , & qui fe prépare de la maniere fuivante. O n fait tremper u n e certaine quantité de ces grains dans de l'eau b o u i l l a n t e , pendant une demi-heure; on les écrafe enf u i t e , & on paffe le tout par un t a m i s ; on y ajoute du fucre & de la canelle; & ce mêlange a la véritable couleur du chocolat. Les Néfles ( l ) de Surinam different de Des celles d'Europe en ce qu'elles font fansfles. (k) Palma coccifera, latifolia, fructu

emnium minimo. (l) Mefpilus, fructu rubro.

atro-purpureo,

Né-


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n o y a u , & qu'elles ont une couleur du plus beau rouge. La peau en eft fort tend r e , & la chair f e r m e , blanche, & d'un goût un peu acre ; mais elle s'amollit en mûriffant, & acquiert une faveur douce , vineufe & agréable. Les nêfles en général font fort aftringentes, de même que les feuilles du nêflier ; & l'on s'en fert affez fouvent dans les gargarismes, pour les inflammations de la gorge. L'arbre qui p o r t e celles-ci, eft d'une médiocre grandeur , & on le cultive dans plufieurs jardins de la Ville. Bu Zuur-

Zacb.

L e Zuur Zach eft un fruit de la grosfeur à- peu-près d'un m e l o n , & d'une forme pyramidale , approchant de la poire ; & l'arbre qui le p o r t e , reffemble auffi à u n p o i r i e r , tant par fa hauteur que par fes feuilles. Sa peau eft extrêmement v e r t e , & toute parfemée de petits piquants. La fubftance qu'il r e n f e r m e , eft pofitivement comme une crême des plus épaiffes ; elle eft rafraîchiffante, & appaife l'ardeur de la foif par fon acidité.

Des Noix La Noix de Coco eft de la groffeur de la de Coco. tête d'un h o m m e , un peu ovale & quelquefois ronde , ayant trois côtes dans fa l o n g u e u r , qui lui donnent une forme triangulaire. La coquille de cette noix eft fort épaiffe, d u r e , ligneufe & ridée. Elle

fert


DE

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fert aux Negres à puifer de l'eau, en y faifant un trou au milieu, pour y mettre u n m a n c h e , & lui donner la forme d'une cuiller à punfch. L'arbre qui porte ce f r u i t , eft un P a l m i e r , (m) qui croît fort droit & fort h a u t ; fa t ê t e eft terminée par des feuilles fort longues & fort larges, & épaiffes à proportion : fes fleurs font femblables à celles des autres Palmiers. Il fleurit tous les m o i s , & eft c o u v e r t , toute l ' a n n é e , de fleurs & de f r u i t s , qui mûriffent les uns après les autres. Lorsque ce fruit eft bien m û r , il a fept ou huit pouces de diametre dans fon mil i e u , & dix à douze de hauteur. Cette noix eft recouverte d'une enveloppe compofée de groffes fibres, femblables à de la filaffe, & fort adhérente au fruit. Sous cette enveloppe fe t r o u v e une peau m i n c e , liffe & d u r e , d'un verd d'autant plus p â l e , que le fruit approche de fa maturité. La noix dépouillée de fon e n v e l o p p e , a encore cinq à fix pouces de hauteur , & eft épaiffe de quatre à cinq lignes dans fon milieu , & de fix à fept à fon extrêmité. Elle eft fort d u r e , d'une couleur b r u n e , avec quelques filets d'un gris f a l e , mêlé (m) Palma Tome. I.

coccifera, fructu

M

maximo.


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de petits points blancs. L e b o u t , par lequel le fruit eft attaché à la b r a n c h e , a u n e o u v e r t u r e par o ù , felon toutes les a p p a r e n c e s , le fruit tire fa nourriture de l'arbre. Quand on perce cette n o i x , il en fort une liqueur laiteufe, f u c r é e , odorante , & néanmoins un peu a i g r e l e t t e , fi a b o n d a n t e , quand le fruit eft encore j e u n e , qu'il en eft t o u t r e m p l i , mais dont la quantité diminue à mefure qu'il m û r i t , parce qu'elle fe convertit en une fubftance auffi blanche que de la n e i g e , & plus ferme qu'une pomme. Elle a , dans cet état de parfaite maturité , trois à quatre lignes d'épaiffeur; & on la fcie p o u r en retirer cette fubftance, dont le goût eft un comp o t e de ceux de la noifette & du cul d'art i c h a u t : auffi la mange-t-on avec du fel. Elle eft d'affez facile digeftion. Les N e gres vendent cette noix dix fols la piece. Des

Figuiers.

Les Figuiers de ce pays viennent presque tous de b o u t u r e , & p o r t e n t t o u t e l ' a n n é e , p o u r v u qu'on ait foin de m e t t r e du fumier au pied. Les fruits qu'ils produifent, font comme ceux d ' E u r o p e , excepté qu'ils font rouges c o m m e du fang , e n d e h o r s , comme en dedans. Ils font fort agréables à m a n g e r , & il y en a d'extrêmement gros.


DE

SURINAM.

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L'arbre qui porte la Goyave (n) eft d'une médiocre g r a n d e u r , & fleurit deux fois l ' a n n é e ; il eft fi commun qu'on en t r o u v e non feulement dans les terres c u l t i v é e s , mais encore dans les prairies & dans les b o i s , parce qu'il vient facilement p a r t o u t où fa graine t o m b e , & qu'au bout de trois ans elle reproduit un arbre qui p o r t e fruit pendant près de t r e n t e ans. La Goyave reffemble à u n e p o m m e de r e i n e t t e , excepté qu'elle porte fur fa t ê t e une c o u r o n n e , à p e u près femblable à celle de la nêfle. Son écorce ou fa peau eft rude & pleine d'inégalités. A u commencement elle eft verdâtre & a c e r b e ; mais en mûriffant, elle devient d'une c o u l e u r de citron un peu pâle. Comme il y e n a de deux efpeces, les unes renferment u n e fubftance r o u g e , & les autres u n e blanche ; mais la peau des deux efpeces eft précifément la même. Ce fruit eft divifé intérieurement en quatre p a r t i e s , qui contiennent chacune des graines f o r t menues & offeufes. Il eft fi b o n &; fi fain, qu'on peut le manger en t o u t temps : fi, par exemple , on le mange bien m û r , il relâche ; & au c o n t r a i r e , s'il ne l'eft pas encore affez, il refrerre. O n en fait de très bonnes pâ(n) Goyava.

M2

De la Goyave.


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t e s , & d'excellentes compotes. La racine de l'arbre eft aftringente, & très-eftimée pour la dyffenterie. De la L'arbre qui porte la Grenade, (0) auGrenade. trement dit le G r e n a d i e r , eft fort p e t i t , & a par conféquent les branches affez menues ; elles font anguleufes, & revêtues d'une écorce r o u g e â t r e , & armées d'épines roides. Ses feuilles font placées fans o r d r e , & ont quelque reffemblance avec celles du grand M y r t e ; elles ont une odeur forte & défagréable , lorsqu'on les froille entre les doigts. A u x fleurs, qui font de couleur écarlate, fuccede la G r e n a d e , qui eft, à peu p r è s , de la groffeur d'une pomme de r e i n e t t e , & qui a une couronne un p e u applatie des deux côtés. L'écorce de ce fruit eft rouge en d e h o r s , r i d é e , épaiffe comme du c u i r , & caffante. La Grenade eft divifée intérieurement en petites cellules, remplies de graines, entasfées les unes fur les a u t r e s , charnues , d'un très-beau rouge , pleines d'un fuc très-agréable au g o û t , & renfermant chacune une femence o b l o n g u e , le plus fouv e n t irréguliere & jaunâtre. Il y en a de deux efpeces ; mais je ne connois que celle que je viens de d é c r i r e , & qui (o) Punica nana, feu bumillma.


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eft la feule qu'on cultive dans les jardins. La Pomme de Sapadille eft un fruit que Pomme de Sapal'on confidere comme un des meilleurs dudille. C o n t i n e n t , mais que je n'aimerois pas à caufe de fa trop grande douceur. Il n'eft pas plus gros qu'un œuf de p o u l e , mais rond comme une boule. Sa peau eft veloutée , couleur de canelle & un peu épaisfe. La fubftance que ce fruit renfermée, reffemble à une marmelade, & eft d'un goût mielleux, un peu fade. Elle eft partagée en zeftes, comme une o r a n g e , dont chacun renferme une graine n o i r e , ovale & fort épaiffe , qui eft la femence de ce fruit. L'arbre qui le p r o d u i t , eft fort g r a n d , & il lui faut cinq ou fix années avant qu'il en rapporte. J e ferois tenté de croire que l'arbre qui Du Tap o r t e le Tamarin, a été transporté en A- marin, mérique par les Efpagnols, & qu'il s'y eft infenfiblement naturalifé. Il eft de la grandeur d'un n o y e r , mais plus touffu. Son tronc eft fort droit & r o n d , couvert d'une écorce b r u n e , épaiffe & gercée. Ses branches font rameufes, & s'étendent de tous côtés fymmétriquement; les feuilles qui y, font placées alternativement , & toujoursc o u p l é e s , font l o n g u e s , é t r o i t e s , affez, ifortes & d'un verd pâle. Aux fleurs (qui fe M 3


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forment en grappes, portées par des pédicules g r ê l e s , & compofés de trois pétales couleur de rofe,) fuccedent les f r u i t s , qu'on appelle Syliques, & qui viennent par bouquets. Elles font de la groffeur du petit d o i g t , de cinq à fix pouces de l o n g u e u r , & vertes au c o m m e n c e m e n t ; mais à mefure qu'elles mûriffent , elles deviennent brunes. Elles font remplies d'une pulpe grife, qui enveloppe de petits f r u i t s , à peu près comme des f e v e s , affez tendres au comm e n c e m e n t , de couleur v i o l e t t e , & d'un goût aigrelet , fort agréable. On confit ces f r u i t s , ou t o u t e n t i e r s , ou dépouillés de leurs fyliques, bien avant qu'ils foient m û r s , mais toujours devant qu'ils foient fecs. La pulpe de ce fruit eft n o n feulement fort rafraîchiffante, mais légérement laxative, & cependant aftringente. On en fait un grand ufage , quand il eft confit, parce qu'il c a l m e , par fon agréable acidité, le trop grand m o u v e m e n t des h u m e u r s ; il modere la fievre, il rafraîchit, il défaltere, & furtout dans les fievres continues. Des Vignes.

La Vigne a beaucoup de peine à fe naturalifer dans ce pays ; parce que, quelque chaud qu'y foit le climat, il y eft en même temps t r o p h u m i d e , ce qui fait que le raifin mûrit t r o p t ô t , & inégalement. Car


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le même cep p r o d u i t , t o u t à la f o i s , des raifins t r è s - m û r s , d'autres qui le font m o i n s , & d'autres qui ne font encore que du verjus. Ce ne feroit r i e n , fi ces m ê mes raifins qui n'acquierent pas leur maturité en même temps que les a u t r e s , y p a r v e n o i e n t ; mais les faifons contraires y m e t t e n t obftacle , & l'on n'en recueille que très-peu en état d'être m a n g é s : d'autant plus qu'on t r o u v e le plus fouvent à la mêm e g r a p p e , ces trois fortes de raifins, d o n t les mûrs ne font pas d'ailleurs fi c h a r n u s , fi pleins de f u c , ni par conféquent fi agréables que les nôtres. L e feul avantage qu'on a , c'eft que la vigne porte deux fois l'an. Il y en a cependant qui produit de fort bon f r u i t , felon la bonté du t e r r o i r ; mais cela eft fort r a r e : & l'on m'a affuré que les raifins en devenoient meilleurs, à mefure que les ceps vieilliffoient. L e Marcoujas eft un fruit fort c h a r n u , Des qui n'eft pas plus gros qu'une grenade du Marcoujas. p a y s , de figure o v a l e , & de couleur d'or a n g e , lorsqu'il a atteint fa parfaite maturité. La fubftance qu'il renferme , eft u n e efpece de gelée de couleur de c e n d r e , & d'un goût aigrelet ou acerbe. Elle contient plufieurs femences o v a l e s , chagrinées , & d'affez bonne odeur. P o u r manger ce f r u i t , o n l'ouvre comme un œuf, M 4


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& on en hume le fuc, ou cette gelée , avec beaucoup de délicateffe. Ce Marcoujas croît fur une efpece de Mangle. L'arbre qui porte le Papaye, a près de Du Papaye. vingt-cinq pieds de hauteur. Il eft de la groffeur de la cuiffe d'un h o m m e , creux & fpongieux au d e d a n s , & fi tendre qu'on p e u t le couper en travers d'un feul coup de fabre. Il croît ordinairement dans les f o r ê t s , & autres lieux incultes , & s'éleve en très-peu de temps. Il eft presque nud jusqu'à moitié de fa h a u t e u r , & l'autre fe r e v ê t , en montant vers le f o m m e t , de feuilles , qui reffemblent à celles du figuier. Il y en a de deux efpeces, la premiere qui eft la femelle ( p ) , & la feconde qui eft le mâle. (q) L e premier porte toute l'année des fleurs, & par conféquent des f r u i t s , qui font foutenus par de longs pédicules , & naiffent t o u t proche du t r o n c de l ' a r b r e , où les queues des feuilles commencent à fe faire voir. Chaque fleur eft grande comme celle du glaïeul, & eft compofée de cinq feuilles j a u n e s , d'une odeur de fis de vallée. (p) Papaya,fructu maximo,cucummeris effigie, (g) Papaya, fructu melopeponis effigie


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L e fruit de celui-ci n'eft pas plus gros qu'un gros c o i n g , & a la figure d'un conc o m b r e ; il eft d'abord v e r d â t r e , & enfuite jaune ; mais on n'attend pas fa maturité pour le confire avec du f u c r e , de même que fa fleur, qui eft excellente, en ce qu'elle a la vertu de fortifier l'eftomac. L e fecond Papayer porte un fruit de la groffeur d'un m e l o n , qu'on laiffe venir en parfaite maturité. Pour - lors fa chair eft a u f f i jaune que de l ' o r , & bonne à manger ; mais elle doit être c u i t e , fans quoi elle eft trop rafraîchiffante & nuifible à la fanté. L ' u n & l'autre fruit renferment des femences, qui font propres pour les fcorbutiques. L'arbre qui porte les Mamis ( r ) devient Des Mamis. affez g r a n d , & l'on prétend qu'il y en a auffi un mâle & un femelle, dont la différence fe doit connoître par le fruit ; parce que celui que la femelle produit n'a jamais plus d'un n o y a u , pendant que celui du mâle en a d e u x , & même jufqu'à trois. L e bois , tant de l'une que de l'autre espece , eft blanchâtre ; fes fibres font grosfes & liantes; fon écorce eft grife, affez (r) Pekia ,fructu maximo globofo, M 5


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u n i e ; & fes feuilles longues de fix à huit p o u c e s , en maniere d'ellipfe, un peu pointues par un b o u t , d'un très-beau verd & affez épaiffes: de forte que les branches qui en font parfaitement garnies , forment un ombrage charmant. Le fruit resfemble affez à un boulet de c a n o n , ayant u n e figure un peu fphérique. Il a depuis fix jusqu'à huit pouces de d i a m e t r e ; il eft c o u v e r t d'une écorce rouffâtre, de l'épaisfeur d'un petit demi-doigt, fouple comme du c u i r , & qu'on l e v e , comme fi on écorchoit le f r u i t , ou de même qu'on fait de la pelure d'une pêche. On t r o u v e e n c o r e , au-deffous de cette é c o r c e , une pellicule j a u n â t r e , adhérente à la c h a i r , qui eft a u f f i j a u n e , f e r m e , & d'une odeur à embaumer. P o u r le m a n g e r , il faut le couper par tranches. Il p o r t e un noyau de la groffeur d'un œuf de p i g e o n , qui eft plat d'un c ô t é , raboteux & fort dur , & qui renferme une amande blanche & fort amere. Il eft certain que ce fruit eft un des meilleurs q u e je connoiffe, d'un goût e x q u i s , & d'une odeur à ne pas l'oublier de huit j o u r s , tant elle eft fuave. On en fait des marmelades & des t a r t e s , qu'il eft impoffible de faire a u f f i b o n n e s avec nos meilleurs fruits d ' E u r o p e .


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Les Marmeladedoos ne font pas plus gros Des Marmeq u ' u n e p ê c h e ; ils ont une figure o v a l e , ladedoos. & une écorce femblable aux feves de jardin , un peu velue & d'une couleur jaunât r e . La fubftance que ce fruit r e n f e r m e , eft une efpece de compote d'une couleur r o u g e â t r e , que l'on mange avec une cuiller à caffé, & qui eft d'un très-bon goût p o u r ceux qui l'aiment. La femence qu'elle r e n f e r m e , reffemble à de petites lentilles. L'arbre qui porte ce f r u i t , eft une espece de palmier, qui ne croît pas fort haut. Les Monpés font des fruits j a u n e s , lon- Des guets, peu c h a r n u s , & d'un goût affez agréa- Monpés. ble. Ils agacent un peu les d e n t s ; mais l'odeur en eft flatteufe. On en fait a u f f i une marmelade , qui reffemble beaucoup à celle du Mamis par la couleur. L'arbre qui les porte ( s ) , eft u n e efpece de grand prunier. L e Melon d'Eau eft en abondance dans Des Melons ce p a y s , & fe cultive fans peine dans tous d'Eau. les jardins. On n'a qu'à femer fa g r a i n e , qui eft t o u t e n o i r e , & elle produit presque auffi-tôt du f r u i t , qui devient d'une groffeur prodigieufe. Il a cette bonne (s) Mombin, arbor foliis fraxini ,fructu luteo.


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q u a l i t é , qu'on en mange tant que l'on v e u t fans craindre d'en être incommodé. Il rafraîchit confidérablement. Auffi ne fait-on nulle difficulté de le prescrire aux malades, dans le plus fort de la fievre. Il y en a de deux efpeces, dont la chair de l'une eft r o u g e , & celle de l'autre eft blanche. Des CnnOn donne le nom de Cantaloupe à une taloupes. efpece de Melon de F r a n c e , dont la chair eft r o u g e , d'une odeur c h a r m a n t e , f e r m e , & d'un goût délicat & fin. On ne p e u t , en un m o t , rien manger de plus exquis. Ils deviennent d'une groffeur prodigieufe , ayant de groffes c ô t e s , extrêmement enfoncées & fort épaiffes, & font d'une figure ovale. Ils viennent avec beaucoup de facilité dans toute forte de terreins. Il fuffit feulement de faire un petit t r o u en t e r r e , avec un bâton , & d'y jetter trois ou quatre grains de fa femence, qui eft j a u n â t r e , pour en avoir en t o u t temps. On a uniquement foin d'arrofer, fi le temps eft fec; & voilà t o u t e la fcience. Des Me- Les Melons d'Europe fe cultivent dans lons ordi- ce pays avec la même facilité que les deux naires. efpeces précédentes ; mais leur chair y devient b l a n c h â t r e , tirant un peu fur le v e r d , & d'un fort bon goût. L e u r figure eft r o n d e : ils n ' o n t que de très-petites


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c ô t e s , & leur peau eft fort mince. On en peut manger tant que l'on v e u t , fans craindre la moindre i n c o m m o d i t é , furtout quand on les affaifonne avec un peu de poivre & de fel. La femence de ces deux dernieres efpeces , eft une des quatre femences froides majeures , qui fert à faire des émulfions rafraîchiffantes, également utiles dans les chaleurs d'entrailles & dans la difficulté d'uriner. L'arbre ( t ) qui porte ce fruit , eft de la De l'Agrandeur d'un poirier. Son écorce eft bouai. blanche & remplie de fuc. Ses feuilles font longues de trois p o u c e s , larges de d e u x , & toujours vertes. A u x fleurs, qui font en forme d'un e n t o n n o i r , fuccede un fruit qui a un n o y a u , duquel les Indiens font une forte de grelots pour leurs danfes, & les jours qu'ils fe parent de leurs atours. J'ignore d'ailleurs fi ce même fruit eft bon à manger. Voici un fruit qui mérite d'être bien,Pomme de Tetc o n n u , p o u r le danger qu'il y a d'en man- tons. ger : & fi on lui a donné le nom de pomme de tetton, c'eft parce qu'il a la véritable figure d'une mamelle. L'arbre qui (t) Arbor Ammerican, foliis

Pomi,fructu

triangule.


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le p o r t e , eft une efpece de M o r e l l e (u) Ce fruit qui eft jaune comme de l ' o r , a la figure d'une groffe pomme de r e i n e t t e , ayant u n e écorce fort épaiffe. Il croît dans les h a y e s , au long des prairies. La fub­ ftance qu'il renferme eft d'une couleur gri­ fâtre , qui eft capable d'empoifonner, fi on en mange. Des Dat­ L'arbre qui porte ce fruit eft un pal­ tes. mier , qui reffemble au cocotier. Il pousfe fes branches comme une g e r b e , & elles fe répandent comme un parafol, en pen­ chant vers la t e r r e , à mefure que le cen­ t r e en pouffe de nouvelles : elles font auffiaflez femblables à celles du c o c o t i e r , ex­ cepté qu'elles font armées de pointes for­ tes & affez longues. Ses fleurs naiffent enclofes dans u n e groffe e n v e l o p p e , qu'on appelle Elate. Cette enveloppe s ' o u v r e , quand elle a atteint une certaine groffeur , & elle laiffe paroître des fleurs b l a n c h e s , dispofées en grappes. A ces fleurs fucce­ dent les dattes ou f r u i t s , dont chaque ré­ gime en contient aux environs de cent cin­ quante. Ils font d'une figure un peu obl o n g u e , de la groffeur d'une petite n o i x , affez c h a r n u s , de couleur j a u n e , & d'un (u) Solanum molle, foliorum nervis et aculeis flavefcentibus,fructumammofo.


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goût un peu fade. Ils renferment un noyau fort d u r , offeux, de couleur grife c e n d r é e , qui contient une amande un peu amere. On prétend que ce fruit fert de n o u r r i t u r e aux Indiens ; mais c'eft ce que je n'oferois affurer, ni dire non plus quel eft le nom fous lequel il eft c o n n u dans le pays. Quoiqu'on diftingue trois efpeces de Va- De la nille, je ne parlerai que de celle qui fe Vanille. t r o u v e dans le Plantage Caffe V i n i c a , en terre h a u t e , étant la feule qu'il y ait dans le pays. La Vanille eft u n e petite gouffe, tantôt ronde & tantôt plate , longue de fix à fept p o u c e s , & d'un petit doigt de l a r g e , fe terminant en pointe un peu r i d é e , rouffât r e , mollaffe, huileufe, & comme un peu coriace à l'extérieur. La pulpe que cette gouffe renferme , eft rouffâtre, remplie d'une infinité de petits grains noirs & luifimts; elle eft un peu a c r e , a r o m a t i q u e , & a l'odeur agréable du baume du P é rou. La plante qui porte ce f r u i t , eft une efpece de Volubilis Siliquofa Mexica , haute de dix à douze pieds , qui grimpe le long des a r b r e s , & qui les embraffe. Ses feuill e s , qui ont environ dix pouces de long u e u r , reffemblent à celles du plantain;


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mais elles font plus groffes, & d'un verd plus foncé. A fes fleurs, qui font n o i r â t r e s , fuccedent les gouffes , qui font vertes au commencement , enfuite j a u n â t r e s , & qui bruniffent à mefure qu'elles approchent de la maturité. Lorfqu'elles font bien m û r e s , on les c u e i l l e , on les fait fécher à l ' o m b r e , & on les oint extérieurement avec un p e u d'huile, pour les rendre fouples; ce qui empêche qu'elles ne fe brifent en morceaux. La Vanille contient beaucoup de parties huileufes, réfineufes & odorantes , que l'on peut facilement extraire par le moyen de l'efprit de vin. Elle fortifie & réchauffe l'eftomac: elle eft a p é r i t i v e , carminativ e , & attenue les humeurs visqueufes ; elle p r o v o q u e les regles aux femmes , & facilite l'accouchement. Les Anglois la regardent comme u n fpécifique pour diffiper les affections mélancoliques ; mais fi elle eft bonne à cet ufage, on doit en ufer avec m o d é r a t i o n , car elle anime trop le fang par fes parties volatiles. T o u t le monde fçait d'ailleurs qu'elle entre dans la compofition du chocolat. L e Calebaffier (v) eft u n arbre dont o n Du Calebuffier ne fçauroit fe paffer dans aucune Plantati-

on. (v) Macba-mona,


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o n . Il reffemble affez à nos plus grands pommiers. Ses feuilles font épaiffes, & longues de cinq à fix p o u c e s , & fe terminent en pointes. Ses fleurs font bleuâtres & en cloche; elles croiffent fur le t r o n c d e l ' a r b r e , comme fur fes b r a n c h e s , a u f f i bien que le f r u i t , q u i , affez f o u v e n t , touche à terre. A u x fleurs fuccede le f r u i t , qui a la figure de nos calebaffes & de nos citrouifles. II y en a d'ovales & de ronds, les uns longs d'un p i e d , & d'autres de d e u x , fur fix jufqu'à dix pouces de diametre. L'écorce ,en eft ligneufe & très-dure , & le deffus de cette écorce eft verdâtre & veloutée. L e dedans de ce fruit eft divifé par c ô t e s , comme le melon l'eft en deh o r s : l'entre-deux de ces côtes eft rempli de filaments , qui attachent la chair à la partie interne de f é c o r c e , & , partant de la circonférence, fe terminent au cœur du f r u i t , & fe réuniffent pour en former la queue qui le tient à l'arbre. La chair eft de la même couleur que celle de la c i - . t r o u i l l e , & renferme très-peu de femences. On connoît que ce fruit eft m û r , quand la queue fe flétrit & fe n o i r c i t : pour-lors on le détache de l'arbre ; on le creufe enf u i t e , en y jettant de l'eau bouillante, pour faire macérer plus promptement la moëlle

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o u la p u l p e ; après quoi on y fait e n t r e r u n petit b â t o n , pour la r o m p r e , & la faire fortir. Les Negres , après l'avoir ainfi v u i d é e , en font des bouteilles, des p l a t s , des écuelles, & enfin toutes fortes de vaisf e a u x , pour leurs ufages domeftiques. Il y a des Negres qui gravent fur la convexité de ce f r u i t , des compartiments & des grotesques à leur m a n i e r e , dont ils remplisfent enfuite les hachures de craie ; ce qui fait un fort joli effet: & quoiqu'ils ne fe fervent ni de r e g l e , ni de c o m p a s , ces deffeins ne laiffent pas d'être fort juftes & fort agréables. Voilà la vaiffelle ordinaire, & la batterie de cuifine, tant des N e g r e s , que des naturels du pays. On prétend en o u t r e , que la moëlle de ce f r u i t , qui eft d'une froideur extraordin a i r e , eft un excellent remede pour la brûlure : on en fait auffi u n e l i q u e u r , dont on ufe pour fe rafraîchir. Du LaCet arbre eft une efpece de palmier ( w ) , tanier. qui s'éleve fort h a u t , quoiqu'il ait p e u de groffeur. Ses feuilles font plates & faites en forme d'éventail, q u i , venant à s'épanouir, fe partagent en plufieurs p o i n t e s , qui font comme u n e étoile à plufieurs rayons. Le (w) Palma dactylifera,

radiata

major.


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hois de cet arbre eft fort d u r , mais, il n'eft pas fort épais d'autant que l'intérieur n'eft qu'une forte de filaffe, avec laquelle les naturels du pays font leurs corbeilles & leurs autres ouvrages de vannerie. Les Lianes m o n t e n t , en f e r p e n t a n t , au- Des t o u r des. arbres qu'elles r e n c o n t r e n t , & Lianes. après être parvenues jusqu'aux branches les plus h a u t e s , elles jettent des filets, qui r e t o m b e n t perpendiculairement , s'enfoncent dans la t e r r e , y r e p r e n n e n t r a c i n e , & s'élevent de n o u v e a u , montant & redescendant alternativement. Il y en a de plufieurs efpeces, dont les unes fervent aux naturels du pays à faire, des cordages, & d'autres à défaltérer ceux qui fe t r o u v e n t dans des lieux où il n'y a ni ruiffeaux, ni fontaines. Celles-ci font fort groffes, & ont de petites feuilles tendres m i n c e s , d o u c e s , & d'un fort beau verdi L e u r bois eft flexible, liant, fpongieux &, pefant ; leur écorce eft affez mince. Lorsqu'on fe t r o u v e dans le befoin d e b o i r e , on en coupe u n e , environ à u n pied de t e r r e , puis on tend fon chapeau deffous, & l'on y voit t o u t auffi-tôt couler u n e eau fi claire & fi agréable à b o i r e , qu'il n'y a point d'eau de pluie ni de fource qui en approche pour la b o n t é . Mais ce qu'il y a d'admirable, c'eft, qu'en quelque expoN 2


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fition que foit la b r a n c h e , au foleil ou à l ' o m b r e , qu'on la coupe le jour ou la n u i t , l'eau en eft toujours également fraîche. Il y a encore une autre Liane, dont o n fe fert p o u r faire des cercles ; elle eft fort fpongieufe auffi; le dedans en eft r o u g e â t r e ; l'écorce noire & affez épaiffe, & elle eft fort flexible & aifée à travailler. Du Pale- L e Paletuvier devient fort g r a n d ; c'eft tuvier. une efpece de M a n g l e , qui croît fur le bord des rivieres ou de la mer. Son bois n'eft bon que pour brûler : mais ce qui le rend r e c o m m a n d a b l e , c'eft qu'il a deux é c o r c e s , dont la p r e m i e r e , qui eft n o i r e , eft trèsb o n n e , à ce qu'on p r é t e n d , pour tanner les c u i r s , & la f e c o n d e , qui eft d'un rouge brun & fort a m e r e , eft b o n n e , à ce qu'on affure, pour les fievres intermittentes. O n la regarde même comme une efpece de Quinquina : mais comme je n'en ai jamais fait l ' e x p é r i e n c e , je n'en parle ici que p o u r la faire connoître à quiconque fera tenté d'en faire l'analyfe.


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C H A P I T R E Des Plantes

I

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XV.

Potageres.

L eft inconteftable que dans l'immenfe variété d'arbres & de p l a n t e s , que la N a t u r e offre à nos y e u x , il s'en t r o u v e qui fourniffent à l ' h o m m e , fans la moindre c u l t u r e , des aliments néceffaires ou fuperflus ; de forte que ces a r b r e s , ou ces p l a n t e s , ne peuvent avoir manqué de fixer de fort bonne heure fon attention. De-là lui fera indubitablement venu l'idée de les t r a n s p l a n t e r , tant pour fe les a p p r o p r i e r , que pour être à p o r t é e de veiller à leur confervation. Pour ce faire, il a fallu qu'il étudiât les différents t e r r o i r s , propres à chacun , les amendements convenables p o u r les t e r r e s , & les divers foins qu'il en falloit p r e n d r e , foit, en les arrofant à p r o p o s , f o i t , en les expofant plus ou moins à l'air ou au foleil, ou f o i t , enfin , en en renfermant quelques-uns dans des ferres, qui les miffent entiérement à l'abri des diverfes impreffions de l ' a i r , qui leur pourroient être nuifibles. Car les végétaux ont non N.3


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feulement leur fenfibilité comme les anim a u x , mais encore leurs maladies particulieres. L'air froid refferre la f e v e , & empêche les plantes de profiter; l'air t r o p chaud leur fait infiniment plus de t o r t , en ce qu'il en deffeche quelquefois entiérement l'humide radical; les temps pluvieux font contraires aux u n e s , & les temps trop fecs aux autres ; d'où s'enfuit la neceffité de la c u l t u r e , qui r e m o n t e aux temps les plus reculés. L ' o n a f o i n , à Surinam, de faire élever fur les planches nouvellement femées, ou fur celles où l'on a transplanté quelques lég u m e s , fur-tout dans les grandes c h a l e u r s , de petits t o î t s , de la hauteur de deux p i e d s , qu'on couvre de brouffailles, p o u r les garantir du foleil, fans leur ôter néanmoins tout-à-fait l'air. P o u r peu qu'on ait du goût pour la cult u r c des Jardins, il eft certain qu'on peut y avoir des légumes en abondance & en t o u t t e m p s , puisque toutes les faifons y font propres. Il n ' y a feulement qu'à avoir foin que la terre foit bien a m e n d é e , avec du fumier de v a c h e , qui eft meilleur, p o u r les terreins fablonneux, que celui de cheval. E t comme presque tous les Negres font jardiniers, il eft facile de juger avec quelle aifance on peut fe procurer, non feule-


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ment l'utile en ce g e n r e , mais encore l'agréable. Après ce petid e x o r d e , j ' e n t r e dans tous les détails des légumes qu'on y p e u t cultiver. Je dirai d'abord, à commencer par les Des Choux, que de toutes les efpeces qu'on a Choux. en E u r o p e , il n'y a que les choux pomm é s , b l a n c s , les choux frifés v e r d s , & les choux r o u g e s , qui viennent bien à Surinam. O n fçait d'ailleurs que le t r o p grand ufage de ce légume n'eft pas fort fain, parce qu'il caufe beaucoup de ventofités aux eftomacs foibles; de forte qu'il n'eft b o n qu'à ceux qui font un grand travail de corps. Les Carottes y viennent auffi en pér- Des feftion ; mais elles n'atteignent pas la gros- Carottes. feur de celles d ' E u r o p e , quoiqu'elles foient produites de la femence qu'on y en apport e : en r e v a n c h e , elles font plus délicates & de meilleur goût. Il en eft de même des Panais qui y vien- Des Panais.

n e n t fort vîte & très-bien. La Pimprenelle, le Cerfeuil, & le PerfilDe la Pimprey réuffiffent, ou ne p e u t m i e u x ; il faut nelle, du Cerfeuil, feulement avoir foin de les couper fou-c v e n t , pour qu'ils ne m o n t e n t point enet du Perfil. graine.

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200 Du Pourpier.

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Comme le Pourpier y croît naturellem e n t , il y eft en abondance, fur-tout dans les b o i s : mais il differe de celui des jard i n s , en ce que fes feuilles font plus petites. On en mange beaucoup en falade, parce qu'il eft rafraîchiffant, & fort propice contre le fcorbut. Il y a encore une autre efpece de Pourpier , que l'on peut appeller m a r i t i m e , parce qu'il croît aux rivages de la mer. C'eft un petit arbriffeau, qui pouffe des tig e s , longues d'un p i e d , grêles, pliantes, couchées à t e r r e ; & dont les feuilles font o b l o n g u e s , un peu d u r e s , & d'un goût falé. On confit celui-ci dans le vinaigre, comme les cornichons. Il eft excellent avec toutes fortes de viandes, & particulièrement avec le bouilli. Il y a deux efpeces d'Ofeille, l'une que De l'Ofeille. l'on cultive dans les jardins, & l'autre qu'on appelle Ofeille de Guinée. Celle-ci croît en arbriffeau, à la hauteur de cinq ou fix pieds: fes branches font en fort grand n o m b r e , & très-déliées. Ses feuilles font partagées en trois parties inégales, par deux coupures , qui vont presque jusqu'à la principale n e r v u r e ; elles font dentelées , & leurs nervures font de couleur de chair. Cet arbrifleau p o r t e , deux fois l'année, des fleurs, d'où proviennent en


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même temps le fruit & la femence. Ces fleurs reffemblent à des t u l i p e s , qui ne feroient pas bien o u v e r t e s ; mais elles font plus petites. Les feuilles qui les compf e n t , font de l'épaiffeur d'une piece de d i x f o l s , r o i d e s , & d'un rouge foncé. Elles renferment dans le c œ u r , un bouton v e r d , qui contient quelques petites graines brunes ; & c'eft ce b o u t o n , qu'on met en terre , qui en reproduit l'efpece. Quand ces petites tulipes font m û r e s , ce qu'on connoît à une petite noirceur qui paroît au bout de leurs feuilles, on les cueille pour en faire des confitures. On en fait une g e l é e , qui tient lieu de celle de grofeilles, & qui eft auffi rafraîchiffante ; auffi l'ordonne-t-on dans toutes les maladies aiguës, parce qu'elle a la vertu de diminuer le m o u v e m e n t de fermentation du fang, & fa trop grande fluidité: elle reprime auffi la bile qui b o u i l l o n n e ; elle l'épaiffit, lorsqu'elle eft trop a t t e n u é e , & elle l'adoucit, enfin, lorsqu'elle eft trop âcre : elle eft encore très-bonne dans les fievres bilieufes, foit fimples ou peftilentielles. Les Oignons de Surinam ne f o n t , t o u t Des Oiau p l u s , que des ciboules, malgré qu'ils gnons. fe multiplient de graine d'Europe ; car on n'en a jamais pu recueillir dans le pays : de forte qu'il ne faut pas être furpris fi, com-

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DESCRIPTION

me je l'ai dit au Chapitre h u i t , les Anglois en apportent de leur p a y s , puisqu'ils dégénerent à ce point dans la C o l o n i e , & qu'il eft impoffible qu'ils s'y reproduifent. DM Les Echalottes y v i e n n e n t , mais ce n'eft Echalotpas fans peine ; encore ne parviennent-elles tes. jamais à la groffeur des nôtres. De la La Patience, qui eft une efpece d'ofeille, Patientient heu d'épinards dans ce p a y s ; elle y ce. eft même fort grande & un peu aigre. On s'en fert beaucoup en m é d e c i n e ; parce qu'elle eft apéritive & laxative. On y a deux efpeces de Creffon, l ' u n , Creffon. que l'on cultive dans les jardins, & l'aut r e , qui croît naturellement & abondamm e n t aux rivages de la mer. Les feuilles de celui-ci font plus r o n d e s , plus g r a n d e s , & toujours plus vertes que celles de l'aut r e . On, en fait un grand ufage, parce qu'il eft anti-fcorbutique , & par ,conféquent propre à purifier la maffe du fang. Les Concombres y font très-faciles à cultiDes Concombres. ver,- parce qu'ils viennent partout où on les feme. L e u r graine eft une des quatre femences froides, & l'on a coutume de l'employer dans les émulfions, pour les maladies qui proviennent d'une t r o p grande chaleur interne.


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D é toutes les efpeces de Salade qu'on Des Saa en E u r o p e , il n'y a que la laitue pom- lades. m é e , l'endive & la chicorée fauvage, qui y viennent très-bien. L e céleri y eft auffi fort c o m m u n ; mais il n ' y devient pas fi gros que le n ô t r e . Les asperges y vienn e n t en perfection, & ont même un goût plus délicat que celles d'Europe. T o u t e s les efpeces de pois y viennent d e même : les h a r i c o t s , les r a v e s , les radis , les p o r r e a u x , & les citrouilles ou pampoenes. T o u t e s les terres font auffi fertiles en Des Poivres ou différentes efpeces de Poivre ou Piment, Piments. qui f o n t : Celui qui eft d o u x , & d'une figure oblongue; le p i m e n t - b o u c , qui eft r o n d & p e t i t ; le piment r o u g e , & celui qu'on nomme c r o t t e de r a t , parce qu'il a la figure d'une filique; & , enfin, u n autre plus p e t i t , qui eft très-brûlant. T o u t e s ces efpeces viennent fur de petits arbriffeaux, de la hauteur de deux à trois p i e d s , p o r t a n t des feuilles longues & p o i n t u e s , larges, affez charnues , de couleur verd-brune , & attachées par dès queues. Les fleurs forment de petites rofettes p o i n t u e s , de la couleur du f i a i t , auxquelles fuccedent des capfules l o n g u e s , groffes, rondes ou o v a l e s , luifantes & p o l i e s , vertes au c o m m e n c e m e n t , & en-


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fuite de la couleur dont le fruit doit ê t r e . T o u t e s ces capfules font divifées intérieur e m e n t en plufieurs l o g e s , qui renferment des femences plates. Les naturels du p a y s , de même que les N e g r e s , mangent toutes les efpeces de pim e n t s , t o u t c r u d s , parce qu'ils y font acc o u t u m é s , dès leur tendre jeuneffe, malgré qu'ils écorchent la b o u c h e , & la mett e n t t o u t en feu. Mais ce qui m'a furpris , c ' e f t le fréquent ufage que les Créoles blancs en font à chaque repas. O n les confit auffi, p o u r les envoyer en Europe. J e veux bien c r o i r e , avec ceux qui aiment ces p i m e n t s , qu'ils font capables de réveiller l ' a p p é t i t , & d'aider à la digeftion; mais je tiens qu'il f a u t , comme on d i t , avoir la bouche p a v é e , pour pouvoir fupporter le feu qu'ils y caufent ; car je l'eus tellement erabrafée ,1a premiere fois que j ' e n mangeai, que l'envie ne m'a plus repris d'en goûter une feconde. Des Les Champignons viennent abondamment Cham- dans les favanes ou p r a i r i e s , fur-tout dans pignons. le commencement des petites pluies ; mais comme cette plante eft fouvent plus pernicieufe e n c o r e , qu'elle n'eft a g r é a b l e , quoiqu'elle le foit b e a u c o u p , il eft bon,


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SURINAM.

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n o n feulement, d'ufer avec difcrétion des m e i l l e u r s , mais e n c o r e d'apprendre à les bien connoître : parce qu'il y en a de fi v e n i m e u x , qu'il en réfulte de terribles effets , lorsqu'on a eu le malheur d'en mang e r ; comme le vomiffement, l'oppreffion, ou la tenfion de l'eftomac & du bas-vent r e , des a n x i é t é s , & des douleurs trèsvives dans les entrailles, des évanouiffem e n t s , le tremblement de presque t o u t le c o r p s , & même très-fouvent la m o r t . Après de fi funeftes accidents, ne devroiton pas frémir, toutes les fois qu'on fatisfait fa fenfualité, par u n mets fi dangereux , quelque flatteur qu'il nous paroiffe ? N é a n m o i n s , comme il eft ufité de le regarder comme un a l i m e n t , & qu'on l'admet aux meilleures tables, je dirai que le plus fouverain remede pour ceux qui en auroient trop m a n g é , comme p o u r ceux q u i , par ignorance ou par t é m é r i t é , en auroient mangé de la mauvaife e f p e c e , eft, d'avoir t o u t de fuite recours à un bon v o mitif, p o u r débarraffer promptement l'estomac de ce poifon. O n affure e n c o r e , qu'une partie de vinaigre, fur quatre d ' e a u , d o n n é e au malade , après cette premiere é v a c u a t i o n , fait un fi merveilleux effet fur les moindres parties de ce v e n i n , qu'il en détruit l'activité, & lui ôte tout pou-


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De l'Oire,

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voir de n u i r e : mais je le r é p e t e , Je meilleur de tous les r e m e d e s , c'eft d'en ê t r e extrêmement f o b r e , & de s'attacher à les bien diftinguer; o r , pour cela, il n'y a qu'à faire attention à la defcription qui va fuivre. T o u t le monde c o n v i e n t que les meilleurs champignons font ceux qui croiffent dans une n u i t , qu'ils doivent être d'une groffeur médiocre , c h a r n u s , bien nourris , blancs en deffus, rougeâtres en desfous , blancs & moëlleux en d e d a n s , d'une confiftance affez ferme , &: d'un parfum très-agréable. Il eft maintenant queftion de faire conn o î t r e les venimeux. Ils o n t ordinairement les feuillets n o i r s , & fentent mauvais pour la p l u p a r t , ou n ' o n t point de parfum ; quelques-uns m ê m e , quand on les a c o u p é s , noirciffent, ou verdiffent presque auffi-tôt: ce que ne fait pas le b o n , qui garde fa blancheur. l'Ocre eft une gouffe, qui croît fur u n petit arbriffeau, dont les feuilles font oblongues , les unes fimples, & les autres rangées, par paires. Ces gouffes font de la groffeur d'un œuf de p i g e o n , attachées aux tiges , par une petite q u e u e , & fe termin e n t en pointes. Elles font cannelées en d e h o r s , c o m m e les cataloupes; & cha-


cune des.

D E

SURINAM

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renfenne.

plufieurs f e m e n c e s

ron-

Les C r é o l e s , tant blancs que n e g r e s , font un grand ufage de l ' o c r e , qu'ils font bouillir, & auquel ils ajoutent u n e f a u c e , où il entre beaucoup de piment. Ce manger , ainfi a p p r ê t é , eft fi t e n a c e , qu'il file à la fourchette comme de la glu. O n prétend qu'il eft fort délicat & fort rafraîchisfant ; mais cette grande vifcofité m'en a tellement d é g o û t é , que je n'ai jamais pu me réfoudre à en p o r t e r à ma bouche. Les Aubergines font des fruits o b l o n g s , .Des Aude la groffeur des concombres , folides, bergines. liffes, de couleur p u r p u r i n e , extrêmement, doux au toucher , remplis d'une chair b l a n c h e , empreinte de f u c , & piquée de beaucoup de femences blanchâtres , app l a t i s , & qui o n t , le plus f o u v e n t , la figure d'un rein. C e fruit provient d'une p l a n t e , qui pousfe u n e feule t i g e , à la hauteur de deux pieds , groffe comme le p o u c e , r o n d e , roug e â t r e , r a m e u f e , & couverte d'un peu de l a i n e , qui fe fépare facilement. Les feuilles, qui font attachées à de longues & groffes q u e u e s , font plus longues & plus larges que la m a i n , finuées ou pliffées t o u t autour , v e r t e s , mais couvertes fuperficiel-


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DESCRIPTION

lement poudre, ou coton menu blanc comme de la farine. Ses fleurs des r o f e t t e s , à plufieurs p o i n t e s , ches & p u r p u r i n e s , foutenues par c a l i c e s , hériffés de petites épines rouge & divifés chacun en cinq parties point A ces fleurs fuccede le f r u i t , que cultive dans les jardins. Il y en a de deux efpeces; celle qu viens de décrire , & une a u t r e , qui ne fere de celle-ci qu'en ce que le fruit boffu, c o u r b é , ou de travers. O n les ge en falade, comme les c o n c o m b r e s ; bien on les coupe par tranches, & ON fait frire à la p o ë l e , a v e c de bonne h de P r o v e n c e , en y ajoutant un peu p o i v r e . J e puis affurer qu'il n'y a pas meilleur ragoût au m o n d e , que l ' A u gine apprêtée de la f o r t e ; mais elles font pas de facile digeftion, furtout fi en mange beaucoup. On prétend que ce fruit, fraîchem c u e i l l i , appliqué fur les b r û l u r e s , eft ca ble d'en arrêter les douleurs.


DE SURINAM 209

CHAPITRE, antes

Médicinales,

et

de leurs

XVI.

qui naiffent

dans

le

propriétés.

ne fçauroit révoquer en d o u t e , que premier foin de tous les hommes t é , de temps i m m é m o r i a l , de veilleur propre confervation. Expofés ur naiffance, à mille infirmités, ils certainement: dû c h e r c h e r , de fort boni r e , tous les m o y e n s , ou de s'en gaou d ' y remédier ; mais ce qui nous fçavoir, c'eft la maniere dont ils font nus , par degrés , à connoître les des propres aux diverfes maladies, & rminer ceux qu'il falloit employer , fees circonftances, , ou le tempérament malade. n'eft pas que nous n'ayions quantité teurs qui traitent de l'invention de la cine; mais d'obfcurités, que de radictions, & par conféquent, que de ! Chaque peuple a voulu fe l'attrî& a nommé celui ou ceux d'enès concitoyens, qu'il en a reconnu Tome I. O

s


210 DESCRIPTION pour Mais quelle prc y a que tous les hommes n'aie comme de concert, examiné ce qui fait au bien-être de leur individu ; a ait été finguliérement réfervé feul h o m m e , ou à une feule Croyons plutôt que le genre hum tant difperfé dans toutes les par m o n d e , chacun a cherché dans qu'il o c c u p o i t , les productions not ment fubftantielles ; mais encore cette pouvoient convenir à préferver ce individu de toutes les infirmités a les il eft e x p o f é , ou à le r é t a b l i r , lui en eft furvenu. Ce qu'il y a d ' é t o n n a n t , c'eft que monde a vieilli, moins il s'éft appl faire de nouvelles d é c o u v e r t e s , en d'une Colonie à l'autre : on n'a qu'aux remedes connus , fans s'in qu'il en pouvoit exifler d'autres, en a emporté a v e c f o i , ou fait re grands fraix, fans faire attention fouverain Créateur de ce vafle uni diftribué dans toutes fes parties, étoit néceffaire aux créatures deft, l'habiter , fans qu'elles euffent befo voir r e c o u r s , pour fe conferver, aliments ni à des remedes exotique le monde eft la patrie de l'homme,


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doit trouver partout ce qui lui conpar les foins du premier de tous tres. Pas une p l a n t e , pas un infecte, en, enfin, qui ne foit deftiné à lui u t i l e , qui ne foit homogene au climat habite ; tandis q u e t o u t ce qu'on v e n i r , p e r d , par le t r a n s p o r t , les quarts des vertus qu'il avoit ; & que lui lui r e f t e , eft encore hétérogene à à qui on le deftine. out ce discours ne tend qu'à prouver bien on a eu t o r t de négliger la Botanidans le pays dont je p a r l e , qui abonn plantes de toutes efpeces, plus faes les unes que les autres. E t quel leur aftuellement ne feroit-ce p a s , pour leurs les Surinamois, fi quelque habile nifte vouloit fe donner la peine de veics analyfer dans les vaftes & belles camnes de ce pays ? Je ne puis diffimuler, v é r i t é , qu'une pareille entreprife lui teroit beaucoup de travail ; m a i s , pour que les intéreffés coopéraffent à lui ucir les difficultés qu'il t r o u v e r o i t , à courir des terres brûlantes , comme es de ce Continent , il eft certain qu'il richiroit par fes immenfes découverCombien de fois ne me fuis - je pas reti de ne m'être pas appliqué à un genre O2


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d ' é t u d e , qui a fait tant d'honneur aux t i e n s , chez qui il a pris naiffance ! Je me fais, maintefois , adreffé ; fieurs Efclaves noirs , qui font ex dans la connoiffance de nombre de plantes ; mais ce peuple eft fi jaloux d fçavoir, que tout ce que j'ai pu foit par a r g e n t , ou par careffes, m' i n u t i l e ; & que je n'en ai jamais pu fuader un de m'inftruire, à quelque dition que ce fût. Ce qui me force fifter, par amour pour les habitant S u r i n a m , fur la néceffité qu'il y a à inviter quelque habile h o m m e , à travailler fur les lieux, tant pour plus obligés de faire venir des dro étrangeres, par les raifons que j'ai d que pour ne plus expofer leur v i e , ( me ils le font très-fouvent , entre mains d'Efclaves, qui ne font pas jours bien i n t e n t i o n n é s , & qui peu abufer de la confiance qu'on eft cont de leur témoigner. La preuve de ce que je viens d'avanfera dans le petit nombre de plantes, j'ai connoiffance, & dont je vais ner la defcription. Quelle multitude c tres ne découvriroit-on pas ! DU Bois La premiere qui s'offre à mon idée de Coiffi. la racine, ou bois de Coiffi, qui doit


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à la découverte qu'en a faite un N e appelle Coiffi. renverrois totalement le Lecteur à la nte defcription qu'en a donnée le Naturalifte Suédois (fur le rapport de d'Helberg, qui l'a apportée en E u r o l'année 1 7 6 1 ) , fi je ne m'étois prode ne rien omettre dans ce L i v r e , de ui m'en eft connu d'ailleurs. Sans taxer d'Halberg de n'être pas v é r i d i q u e , il emble que le Naturalifte Suédois & lui rce nt un peu trop fiés fur la foi d'autrui : ce me le fait c r o i r e , en p a r t i e , c'eft que d'Haberg, au rapport du Naturalifte, le premier à qui le Negre Coiffi a apà connoître ce b o i s ; or cela ne me papas tout-à-fait vraifemblable, puisqu'il déjà connu, depuis près de quarante de presque tous les habitants de Suri, qui faifoient ufage des fleurs que rapte cet a r b r e , & qui les regardoient ome très-ftomachiques ; & cela à mon vee en 1 7 5 4 . je ne défavoue cependant pas, que je ve entendu dire de grandes merveilles de bois ; mais pour ne me point mettre dans cas d'être repris moi-même, faute d'obfer;ions, je n'en dirai fimplement ici que ce j'en fçais parfaitement , & fur quoi n fe peut fier. O 3


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Cette racine eft regardée comme un des plus grands ftomachiqucs , par la vertu qu'elle a de fortifier l'eftomac, de rétablir l'appétit, & d'aider à la digeftion. Elle tue auffi les vers chez quelques malades. Mais ce qui la rend encore plus recommandable , c'eft qu'elle guérit radicalement toutes efpeces de fievres i n t e r m i t t e n t e s , même les plus invétérées ; en ce qu'elle agit plus fortement fur les h u m e u r s , que le Quinquina, parce qu'elle contient plus de parties falines. D e forte qu'on p e u t , en toute fûreté, en faire ufage, en décoction, dans toutes fortes de fièvres intermittentes , r é m i t t e n t e s , continues ou continentes ; pour toutes fortes de perfonn e s , de tout âge & de tout f e x e , tant enfants du premier â g e , q u ' a d u l t e s , vieillards, filles, femmes enceintes, & même en couche. Mais il eft bon d'obferver, qu'avant de faire prendre cet infaillible rem e d e , il faut abfolument purger u n e , & même jusqu'à deux fois de fuite le malade, pour peu qu'il puiffe le fupporter. Je préférerois même de lui faire prendre un vomitif d'Ipecacuanba, afin de mieux détacher les crudités de l'eftomac, & de rendre l'effet de la décoction de ce b o i s , beaucoup plus prompt. Cette maniere de l'employer en décoction, eft auffi meilleure, que de


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le faire prendre en fubftance, c'eft-à-dire en p o u d r e , parce que l'effet de cette derniere eft non feulement plus l e n t , mais qu'elle caufe encore des obftructions. Voici donc comme il faut faire. On prend une demi-once de l'écorce de la racine de ce b o i s , qu'on fait bouillir dans fix livres d'eau, jusqu'à reduction de la m o i t i é , obfervant que le vaiffeau foit bien f e r m é ; enfuite on paffe cette décoction par un linge, & on en fait prendre u n e taiffe pleine au malade, toutes les deux h e u r e s , jusqu'à l'entiere extinction de la fievre : p u i s , cinq ou fix jours a p r è s , on doit repurger le convalescent. Voilà toutes les qualités, ou v e r t u s , que je lui connois. Le Simarouba eft, p r o p r e m e n t , l'écorce Du Simarouba. d'un a r b r e , ( a ) qui reffemble affez, par fes feuilles, comme par fa h a u t e u r , à un pommier. Ses fleurs, qui ont l'air de violettes blanches, ont une odeur fort défagréable;. & le fruit qui y fuccede, eft rouge & partagé en q u a t r e : on affure qu'il p u r g e , par haut & par bas. L'écorce de cet a r b r e , ou le Simarouba, eft d'un blanc jaunâtre сompacte , fans o d e u r ; mais d'un goût fort amer. Elle ( a ) Evonnynius, fructu nigro

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tetragono.


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eft compofée de fibres pliantes, & attachée au bois blanc, léger & infipide, des racin e s , des fouches, & des t r o n c s , dont on la fepare aifément. Elle contient beaucoup de parties réfin e u f e s , d'un goût fort agréable , & eft excellente pour fortifier r e f t o m a c , à caufe de ion amertume. Elle appaife auffi les violentes douleurs & les tranchées des entraill e s , par les parties balfamiques qu'elle contient. S a décoction eft généralement reconnue pour être un fpécifique contre la dyffenterie & t o u t e a u t r e efpece de flux de v e n t r e . Quoiqu'elle foit plus fouveraine en décoction qu'en fubftance, fi, cepend a n t , le malade fait choix de la d e r n i e r e , on peut lui en donner jusqu'à trente-cinq grains, pour une prife, après avoir eu foin de débarraffer les premieres voies. C'eft aux naturels du p a y s , qu'on eft redevable de cette importante d é c o u v e r t e : p e u p l e , c e p e n d a n t , des plus ignorants dans la Phyfique. L'arbre qui porte la Caffe, vient trèsDe la Caffe. grand , & croît dans tous les pays chauds des Indes Orientales. Ses feuilles font gues & é t r o i t e s , d'un verd p â l e ; & il te des fleurs, par gros b o u q u e t s , qui une odeur fort agréable. Aux fleurs cedent des fyliques, qui font d u r e s ,

lonporont fuclon-


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g u e s , environ d'un pied, cilindriques, d'un pouce d'épaiffeur, d'une fubftance ligneufe & m i n c e , qui cil couverte d'une pellicule, d'abord v e r d â t r e , & tirant enfuite fur le n o i r ; ce qui dénote leur maturité. L'inréricur eft fubdivifé en plufieurs cellules, qui renferment la graine , au milieu de la m o ë l l e , qui eft d o u c e , d'abord blanchâtre, jaune enfuite, & puis noire. La fylique, qui renferme cette moëlle, ne vient jamais feule; on en c o m p t e , depuis douze jusqu'à q u i n z e , & même v i n g t , attachées enfemb l e , & pendantes, f é p a r e m e n t , à la branche , par une petite queue qui leur perm.et de s'agiter, quand il fait du v e n t ; ce qui leur fait p r o d u i r e , en fe h e u r t a n t , un petit b r u i t , plus ou moins confidérable, & c'eft ce qui les fait tomber. Quand ces fyliques font bien m û r e s , ce qu'on c o n n o î t , comme je viens de d i r e , à leur n o i r c e u r , il faut choifir celles qui font les plus pefantes, n o u v e l l e s , pleines, qui ne refondent p o i n t , c'eft-à-dire, dont les graines ne font point de b r u i t , lorsqu'on les agite; parce qu'alors c'eft un figne que la fubftance eft graffe, & d'un beau noir. Elle purge doucement les humeurs bilieufcs, & elle ne laiffe point d'impresfion de chaleur, dans le corps de ceux qui en ufent. O 5


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La Sarcepareille (b) de ce p a y s , eft une plante rameufe, qui s'entortille & s'attache aux arbriffeaux voifins & aux haies. Elle eft compofée d'un nombre infini de branches , ou racines, très-longues, groffes comme des plumes d ' o i e , flexibles, cannelées dans leur l o n g u e u r , qui ont une écorce m i n c e , de couleur rouffâtre, ou de cend r e , e x t é r i e u r e m e n t , & blanche en dedans; elles p o r t e n t , de diftance en diftance, des feuilles de la figure de celles du l i e r re. Cette efpece de Sarcepareille n'eft pas fi groffe que celle d'Efpagne; c'eft pourquoi je la regafderois plutôt comme u n e efpece de f i n i l a x a s p e r a , que pour la véritable Sarcepareille, Cela n'empêche p a s , c e p e n d a n t , qu'elle ne foit bonne pour purifier toute la m a f f e du fang. LE feuille de M a l a b a t h r u m , appellée ainDe la feuille de fi, parce qu'elle tire fon origine de M a l a Malababar , fe trouve auffi à Surinam : on lui donttrumi n e , en F r a n ç o i s , le nom de feuille Indienne. Elle eft g r a n d e , comme la m a i n , affez femblable à celle du c i t r o n n i e r , de coucouleur vêrd-pâle; elle eft o b l o n g u e , p o i n t u e , compacte, luifante, diftinguée par trois De la Sarcepareille.

(b)

Sarffaparilla.


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n e r v u r e s , qui vont de la queue à la poin­ te ; & a une odeur aromatique , toute femblable à celle du clou de girolle. L'arbre qui porte cette feuille, produit un fruit, qui eft une efpece de b a y e , grosfe comme un petit p o i s , de figure o v a l e , r o u g e â t r e , & enclofe dans un petit calice gris-brun, r i d é , d u r , attaché à une petite queue. Ce fruit eft â c r e , & a u f f i aromati­ que. Celui qui m'a fait c o n n o î t r e , & la feuil­ le & la baye , m'a affuré que la feuille , prife i n t é r i e u r e m e n t , procuroit une abon­ dante transpiration, & chaffoit toutes les h u m e u r s , par la voie des urines ; mais comme je n'en ai point vu d'expérience , je ne fais que rapporter fon témoigna­ ge. Il paroît que le Gingembre ( c ) eft origi­ Du Ginnaire du p a y s , car il y vient aifément. gembre. C'eft proprement la racine d'une p l a n t e , qui vient affez touffue, & dont la feuille eft longue & étroite , allez douce au tou­ cher , & affez femblable à celle du ro­ feau. La tige ne croît jamais à plus de deux pieds de h a u t , & p o r t e des feuilles, qui viennent aux deux côtés , couplées , (c)

Zingiber,


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lesquelles font d'un verd-gai, quand elles font j e u n e s , qui jauniffent en mûriffant, & qui fe deffechent e n t i é r e m e n t , lorsque la racine a acquis toute la maturité qui lui eft néceffaire. Ces racines viennent plates , larges, & de différentes figures. Elles font très-peu avant en t e r r e , fouvent même elles font presque d e h o r s , & tout à découvert. On en trouve de t r è s - l a r g e s , & d'un pouce d'épaiffeur. Leur peau eft m i n c e , de couleur de c h a i r , lorsqu'elles font v e r t e s , & grifes, quand elles font feches. La fubftance du dedans eft blanche & f e r m e , & même affez compacte & pefante. Elle eft traverfée, par des n e r v u r e s , qui partent de l'endroit par où elle tient à la t i g e , & qui fe répandent dans toute fa largeur, comme dans fa longueur ; de même que les v e i n e s , dans les membres du corps humain. Ces nervures font remplies d'un fuc piq u a n t , & plus fort que le refte de la chair, qui eft d'autant plus douce qu'elle eft éloignée, de ces n e r v u r e s , ou qu'elle eft -moins mûre. Le Gingembre confit eft excellent, p o u r hâter la digeftion ; il confomme les phlegmes qui font dans l'eftomac; il nettoye les conduits, & excite l'appétit; il provoque l'u-


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r i n e ; & rend l'haleine d o u c e , & de bonne o d e u r : mais, comme il faut ufer de tout avec modération, il faut particuliérement ufer de cette plante avec beaucoup de discrétion , parce qu'elle eft extrêmement chaude , & que , quelques foins qu'on prenn e , on ne peut lui ôter fon â c r e t é , ni rien diminuer de fa chaleur. Les uns difent que la racine de Jalap eftDe la racine, de originaire du P é r o u , & d ' a u t r e s , qu'elle-Jalap. vient des Iles de Madere: quoiqu'il en foit, elle ne fe trouve pas moins à Surinam, furt o u t dans les terres hautes. C'eft une racine o b l o n g u e , en forme de n a v e t , groffe , compacte , c o u p é e , transv e r i a l c m e n t , en t r a n c h e s , & pefante ; noirâtre en d e h o r s , brune en dedans ; réfin e u f e , difficile à r o m p r e , & d'un goût fort âcre. Suivant la defcription que m'a faite , de la feuille de cette plante , le Propriétaire du Plantage Knopomonbo, on p o u r r o i t , fans fe t r o m p e r , la regarder comme une efpece de Belle de Nuit, que le Pere Plumier & M r . Tournefort appellent officinarum, fructu rugofo. Quoiqu'elle ne foit pas toutà-fait fi purgative que celle du P é r o u , qui a la vertu d'évacuer, parfaitement, toutes les férofités, les Negres en font néanmoins ufage.


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De la S'il y a peu de perfonnes qui ne connoisRégliffe. fent la Régliffe, il y en a peu auffi qui fçachent que les Scythes furent les premiers qui découvrirent les qualités de cette plante , & qui la mirent en ufage, , Cette p l a n t e , ou cette r a c i n e , eft grand e , l o n g u e , & fe divife en plufieurs branc h e s , les unes plus groffes que le p o u c e , & les a u t r e s , comme le doigt; elle eft r a m p a n t e , & s'étend de tous c ô t é s , dans la terre ; de couleur grife ou rougeâtre en d e h o r s , jaune en dedans ; d'un goût fort doux & agréable : elle a la vertu d'être pectorale, & d'adoucir l'âcreté des r h û m e s ; elle facilite les crachats, & elle humecte la poitrine & les poumons. Cette plante fe t r o u v e , particuliérement, dans les endroits marécageux. Du RoLe Romarin eft affez commun dans tous marin. les pays chauds : c'eft pourquoi cet arbrisfeau l'eft auffi à S u r i n a m ; & on l'y cultive dans tous les jardins. Il eft b o n , lorsqu'il eft pris i n t é r i e u r e m e n t , pour fortifier le c e r v e a u , contre l'épilepfie, & les vapeurs hyftériques. On prépare auffi, par infufion, un vin de r o m a r i n , qui eft excellent dans les affections des n e r f s , de même que pour la ftérilité: on s'en fert auffi extérieurement pour fortifier les jointures & les


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SURINAM.

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nerfs, & pour réfoudre les humeurs froides. La Rue eft une plante qu'on cultive dans De la Rue. presque tous les jardins, qui vient fort aifément dans tous les pays chauds ; & qui eft très-bonne pour calmer les convulfions des enfants, lorsqu'elle eft mêlée avec un peu de levain , & appliquée fur le pouls. Elle eft capable auffi de réfifter au venin ; elle excite, prife i n t é r i e u r e m e n t , les menftrues aux femmes ; elle abat les vapeurs ; & elle eft encore bonne pour les coliques venteuf e s , & pour la morfure des chiens enragés. La décoction de fes feuilles eft merveilleufe en gargarisme, pour les gencives des fcorbutiques, & pour ceux qui ont la petite vérole. Quoiqu'il y ait plufieurs efpeces de Jas- Du Jasmin. mvfiio'je ne parle que de celui que l'on cultlvn^à Surinam. C'eft une plante qui vient en arbriffeau, qui pouffe quantité de tiges, branches, ou r a m e a u x , tous d r o i t s , qui s'entrelaffent, fe fortifient, & multiplient merveilleufement, fi on a foin de les taill e r , une ou deux fois l ' a n n é e , au commencement & à la fin des pluies. Les fleurs commencent par un bouton l o n g u e t , & de couleur purpurine , lequel s ' o u v r e , & fe partage en cinq feuilles blanches, dont le fond forme un calice, du milieu duquel


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s'éleve une petite colonne , ou piftil, q u i , dans fa m a t u r i t é , porte une gouffe, renfermant deux graines, proches l'une de l ' a u t r e , applaties du côté qu'elles fe touc h e n t , & rondes du côté oppofé, qui font proprement les femences de la plante. L ' o deur de fes fleurs, quoique fort d o u c e , ne laiffe pas de s'étendre fort loin: on pré-, tend qu'elles font bonnes pour aider à l'accouchement , & pour réfoudre les humeurs froides. De la Mentbe.

De la Marjo-

laine.

La Menthe

( d ) eft une p l a n t e , qui pouffe

des tiges jusqu'à la hauteur de trois pieds. On la cultive dans les jardins, à caufe de la vertu qu'elle a d'être carminative & hyfcérique. Elle fortifie le c e r v e a u , le c œ u r , l'eftomac ; elle chaffe les vents , excite l'appétit, & provoque les menftrues aux femmes. Elle eft encore v a l n é r a i r e réfoiutive , & anthelmintique. Elle tous auffi presque infaillible pour arrêter le vomiHem.ent, furtout fi on prend de fon eau diftillée. La Marjolaine eft une plante t r o p comm u n e , pour en faire une longue defcription. On la cultive dans tous les jardins, à caufe de fon odeur aromatique. On en fait (d) Mentha bortenfis.


D ES U R I N A M .2 2 5 fait ufage dans les aliments, ou pour les rendre plus agréables, ou pour corriger ce qu'ils p e u v e n t avoir de flatueux, o u , enfin, p o u r en faciliter la digeftion. Cette plante eft a u f f i bonne pour les maladies de n e r f s , p o u r l'eftomac, pour chaffer les vents de la m a t r i c e , & pour les autres maladies froides de ce vifcere , de même que p o u r évacuer toutes les humeurs aqueufes , par la voie des urines. Q u o i q u ' o n diftingue cinq efpeces de De la Mauves, je n'en ai vu qu'une à Surinam, Mauve. que l'on cultive dans les jardins, à caufe de la beauté de fa fleur, qui reffemble, en quelque m a n i e r e , à des rofes épanouies : auffi la nomme-t-on Malva rofea. Elle eft bonne pour h u m e c t e r , amoll i r , calmer les douleurs , adoucir l'acrimonie de l ' u r i n e , & pour lâcher doucem e n t le v e n t r e . Ses fleurs font excellent e s , en gargarisme, cuites avec du lait, p o u r les maux des amygdales & de la gorge. L e Chiendent n'eft pas moins communI Du Chiendans les favanes ou prairies de Surinam, dent. qu'il l'eft en E u r o p e . Ses racines font b l a n c h e s , r a m p a n t e s , n o u e u f e s , par int e r v a l l e s , épaiffes de deux lignes, de couleur de paille, quand il eft f e c , & ayant très-peu de faveur. Ses tiges o n t deux Tome I. P


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o u trois pieds de l o n g , & font garnies de quatre ou cinq longues feuilles, qui fort e n t d'autant de nœuds , & enveloppent la tige. Cette plante a été mife dans le n o m b r e des cinq racines a p é r i t i v e s , ( d o n t les autres font le f e n o u i l , le perfil, la g a r a n c e , & le petit h o u x , ) parce qu'elle p r o v o q u e les u r i n e s , & qu'elle leve les obftructions. L e Fenouil vient aifément dans tous les Du Fejardins. Cette racine eft de la groffeur du nouil, d o i g t , d r o i t e , b l a n c h e , o d o r a n t e , d'un goût un peu doux & aromatique : elle pousfe une tige haute de quatre p i e d s , d r o i t e , c a n n e l é e , n o u e u f e , liffe, c o u v e r t e d'une écorce m i n c e , d'un v e r d - b r u n . Elle e f t , comme je viens de le d i r e , fort a p é r i t i v e , &, b o n n e , par conféquent, pour purifier la maffe du fang. Ses feuilles font trèsbonnes pour les maladies des y e u x ; elles adouciffent auffi les âcretés de la poitrine. Sa femence eft c a r m i n a t i v e , ou propre à chaffer les v e n t s , & à fortifier l'eftomac, en lui facilitant la digeftion. Du CaL'efpece de Capillaire qui vient à Suripillaire, nam, reffemble beaucoup à la fougere. Cette plante pouffe u n e tige un peu rougeâtre , longue de dix à douce p o u c e s , garnie de feuilles v e r d â t r e s , l o n g u e s , den-


DE

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telées d'un c ô t é , & entieres de l'autre, qui ont une o d e u r & une faveur très-agréables. On le t r o u v e dans certaines favanes, où il y a beaucoup d ' h e r b e s , & dans les endroits un peu marécageux & humides ; & il eft plus grand que celui d'Europe. Il eft bon pour la p o i t r i n e , en ce qu'il aide à expectorer la pituite visqueufe qui y f é j o u r n e ; il guérit la t o u x ; il déterge les humeurs épaiffes, attachées dans les v i f c e r e s , qui y produifent des obftruct i o n s ; il eft encore fort falutaire dans la jauniffe, & p r o p r e p o u r les maladies des reins. L e Bafilic eft fort commun dans tous Du Bafilic. les j a r d i n s , à caufe de fon odeur aromatique. Il croît à la hauteur d'un p i e d , fe divifant en nombre de r a m e a u x , garnis de feuilles femblables à la pariétaire. O n prétend que l'infufion de cette plante eft très-falutaire p o u r les maux de têt e . Elle eft b o n n e auffi pour chaffer les vents , & pour fortifier le cœur & le cerv e a u , parce qu'elle contient beaucoup de fel volatil. Quoiqu'il y ait deux efpeces de Sauge De la Sauge, ( e ) , je ne ferai mention que de la petite, (e) Salvia, P2


Centau-

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que l'on cultive avec foin dans tous les jardins de Surinam, à caufe du fréquent ufage qu'on en fait, p o u r la vertu qu'elle a d'être céphalique, cordiale & réfolutive. On l'ordonne en infufion , comme le t h é ; elle atténue la p i t u i t e , & fortifie le cerveau. On s'en fert auffi beaucoup en gargarisme, cuite avec du l a i t , p o u r les maux de gorge, De la La petite Centaurée eft u n e plante des plus a m e r e s ; elle fe t r o u v e dans les favarée. nes marécageufes. Elle pouffe des tiges presque r a m p a n t e s , anguleufes & liffes: fa racine eft fort p e t i t e , blanche infipide: fes feuilles f o n t , à-peu-près, comme celles du M i l k e - p e r t u i s , ( f ) d'une très-grande amertume. C'eft avec cette p l a n t e , que les Negres fe guériffent de la fievre i n t e r m i t t e n t e . Lorsque la décoction qu'ils en font , n e l'emporte p a s , ils o n t recours au grand fébrifuge du N e g r e Coiffi, De la Canette bâ- La Canelle bâtarde eft l'écorce d'un artarde. b r e , qui a le t r o n c de la groffeur de la cuiffe d'un h o m m e , & qui eft r e c o u v e r t de deux é c o r c e s , dont l'extérieure eft affez. épaiffe, & de couleur de c e n d r e , parfemée de quelques tâches blanchâtres & ra(f)

Hypéricum.


DE

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b o t e u f e s , & d'un goût a r o m a t i q u e , u n peu acre. Les feuilles de cet a r b r e , qui reffemblent à celles du l a u r i e r , o n t l'od e u r & le véritable goût de la canelle. On ne connoît qu'un feul arbre de cette e f p e c e , dans toute la C o l o n i e , qui eft dans le plus haut des t e r r e s , fur un P l a n t a g e , dans la crique de Caffi-vinica. eft affez commun à Surinam; De mais fon ufage en médecine y eft encore l'Aloës. inconnu. On fe fert de fes feuilles, qui font extrêmement épaiffes, pour n e t t o y e r , o u , pour mieux d i r e , récurer la vaiffelle d'étain. Elles font armées de p i q u a n t s , & d'un très-beau verd. La tige de cette plante eft extrêmement forte & épaiffe, & contient une efpece de réfine, ou fuc huileux. On teille auffi la p i t t e , comme le c h a n v r e , & les Indiens en font des cordes pour les banc-mac. L'ALOËS

L e Rofier eft beaucoup cultivé dans t o u s Des les jardins, non feulement p o u r l'odeur fes. & la beauté de fa fleur, mais parce qu'on en fait une eau diftillée , que l'on t r o u v e dans toutes les boutiques de pharmacie, & qui eft deftinée à mille petits ufages domeftiques.

Ro-

La Nicotiane, ou t a b a c , qui eft une De la Nicotiaplante généralement c o n n u e , par le grand,ne. ufage que t o u t le monde en f a i t , ne vient P

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pas fi bien à Surinam que dans les autres p a y s , quoiqu'elle foit originaire de l'Am é r i q u e , quelques tentatives qu'on ait faites pour perfectionner fa c u l t u r e : de forte qu'on a été obligé de l ' a b a n d o n n e r , parce que les Negres n ' o n t jamais pu fouffrir fon â c r e t é , p r o v e n a n t de t r o p de parties huileufes ; & qu'ils o n t , par cette raif o n , toujours préféré celle que les Anglois apportent dans le pays. On fçait, d'ailleurs, que la Nicotiane purge par haut & par b a s , avec beaucoup de violence. On s'en fert avec fuccès, dans l'apoplexie , dans la paralyfie , & particuliérement dans les lavements. Des BaOn donne le nom de Balauftes aux fleurs lauftes. du grenadier fauvage, qu'on t r o u v e dans le pays. Prifes en décoction, elles font très-bonnes p o u r la dyffenterie, la lient e r i e , & pour la diarrhée , de - même que p o u r le crachement de fang. On diftingue deux fortes d'Orties, l'une Des Orties. m â l e , & l'autre femelle. L a premiere p o r t e , fur des pieds qui ne fleuriffent p o i n t , des capfules, formées en fer de p i q u e , brûlantes au toucher , & qui c o n t i e n n e n t , c h a c u n e , une femence ovale & luifante. L a feconde n e p o r t e que des fleurs, & n e produit aucun fruit. O n s'en fert dans la m é d e c i n e , parce qu'elles font apéritives,


DE

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& qu'elles accélerent le r e t o u r des menftrues fupprimées. Elles arrêtent auffi , p a r t i c u l i é r e m e n t , le faignement de n e z , & réfiftent, à ce qu'on p r é t e n d , à la gangrene , étant écrafées, & appliquées fur la partie affectée. L e Gui eft u n e plante parafite, qui ne Du Gui. végete point dans la terre, ce qui fait qu'elle n'a point de racine apparente. O n m'a fait remarquer qu'elle n e fe p r o d u i t , à Surinam, que fur les o r a n g e r s , les neffliers, & les goaviers. On prétend qu'elle eft excellente pour les convulfions, p o u r la paralyfie, & p o u r les vers. L'efpece de Ferge dorée ( g ) qui vient De la dans ce p a y s , croît dans les bois. C'eft une plante qui pouffe des t i g e s , à la Verge hauteur de deux ou trois p i e d s , rondes , dorée. cannelées, & pleines d'une moëlle fongueufe. Ses feuilles f o n t o b l o n g u e s , p o i n t u e s , & un peu dentelées à leurs bords. Ses fleurs font radiées, de couleur j a u n e - d o r é , & foutenues par un calice de plufieurs feuilles en écailles. Cette plante eft bonne pour être employée dans les b o u d i o n s , ou dans les tifanes, parce qu'elle eft un p e u amere. Elle eft encore fort falutaire (g)

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Virga aurea.

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De la Véronique

De la Verveine.

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p o u r la colique néphrétique , & p r o p r e à atténuer la pierre des r e i n s , & de la veffie. On ne c o n n o î t , dans ce p a y s , qu'une efpece de Véronique, qui croît dans les bois. Sa racine eft fort déliée, fibreufe, & rampante ; elle pouffe plufieurs t i g e s , hautes d'un p i e d , m e n u e s , rondes , garnies de feuilles oppofées l'une à l ' a u t r e , un peu dentelées à leurs b o r d s , v e r t e s , ridées , & arrondies. Cette plante eft très-bonne p o u r purifier le fang, pour les ulceres de la poitrine & des poumons. On s'en fert auffi en guife de t h é , pour expulfer la gravelle des reins. Sa décoction s'emploie e n c o r e , avec fucc è s , dans la jauniffe & les obftructions : de forte qu'on ne fçauroit affez recommander fon ufage, dans toutes ces incommodités. La Verveine fe t r o u v e auffi dans les favanes & dans les bois. Sa racine eft oblong u e , un peu moins groffe que le petit d o i g t , un peu b l a n c h e , & d'un goût a m e r ; elle pouffe des tiges, d'un pied ou deux de hauteur. Ses feuilles font o b l o n g u e s , découpées profondément , verdâtres , & d'un goût très-amer. O n prétend que cett e plante eft céphalique, réfolutive & v u l n é r a i r e , de même que fes feuilles: &


D E

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mife en p o u d r e , elle eft bonne pour l'hydropifie naiffante , prife en guife de thé. L e Nénuphar eft une plante a q u a t i q u e , Du Néqui eft affez commune dans les endroits nuphar. marécageux. Quoiqu'on n'en faffe aucun ufage, elle ne laiffe p a s , néanmoins , d'être connue dans la médecine. Elle poulie des feuilles fort grandes, larges, presque r o n d e s , épaiffes, c h a r n u e s , flottantes fur l ' e a u , v e i n e u f e s , de couleur v e r t e , blanchâtres fur le d o s , d'un verd-brun en deffous, & foutenues par de longues q u e u e s , groffes comme le petit d o i g t , r o u g e â t r e s , tendres & fongueufes. On e m p l o i e , o r d i n a i r e m e n t , cette racine dans les tifanes rafraîchiffantes, pour les inflammations des reins & de veffie; de - même que dans les fievres ardentes , les infomnies, & , enfin, dans tous les cas où il eft néceffaire de tempérer l'impétuofité du fang. La Méliffe ( b ) eft cultivée dans quelques De la Métiffe. jardins. On l'appelle auffi c i t r o n e l l e , parce que les feuilles ont une véritable odeur de citron. C e t t e plante pouffe des tiges de la hau(b) Meliffa

bortenfis.

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teur de deux p i e d s , les unes p l u s , les au-. t r e s moins. Ses feuilles font o b l o n g u e s , p o i n t u e s , & allez larges, de couleur verdb r u n , luifantes, & d'un goût un peu âcre. Ses fleurs, qui font p e t i t e s , d'une couleur b l a n c h e , ou d'un rouge p â l e , p r o d u i f e n t , à leur c h û t e , quatre femences enfermées dans leur calice même. Elle eft très-bonne dans l'apoplexie; elle eft e m p l o y é e , avec fuccès, dans la mélancolie & les fievres malignes. Elle fortifie l'eftomac, le c e r v e a u , & p r o c u r e les menftrues aux femmes. De la L a Matricaire croît aifément dans les Matrijardins, dès qu'elle y eft cultivée. Sa racaire. cine eft b l a n c h e ; elle pouffe plufieurs tig e s : & fes feuilles, qui font n o m b r e u f e s , o n t une odeur affez f o r t e , & un goût fort amer. Après avoir cultivé cette p l a n t e , pendant u n certain t e m p s , dans quelques jardins , on l'a r e c o n n u e fouveraine p o u r les maladies hyftériques ; & elle eft encore , aujourd'hui, tenue par tous les médecins , comme t r è s - b o n n e , p o u r toutes les duretés de la m a t r i c e , pour provoquer les regles aux f e m m e s , pour lever les obftructions & pour les vapeurs. De la Linaire.

La Linaire (i) croît dans les marais, o u (i) Linaria paluftris ,pumila tenui folia.


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dans les eaux croupiffantes. Elle n'a pas plus de deux pouces de hauteur. Ses feuilles reffemblent à celles du lin , & font très-ameres au goût : fa racine eft fort m e n u e , ferp e n t a n t e , un peu d u r e , & blanche. On prétend qu'elle eft bonne p o u r l'hydropifie , & p o u r la jauniffe. On m'a fait voir un pied de Lis rouge,Du Lis furaommé de Saint Jean, dont on ne fçau- rouge. roit t r o p admirer la fuperbe couleur de feu. Comme c'eft l'unique que j ' a y e v u , & qu'on ne m'a point inftruit s'il a quelque p r o p r i é t é , je ne puis en rien dire. L'Herniole eft une plante r a m p a n t e , qui De a quelque reffemblance avec le f e r p o l e t , l'Herniole. & qui s'étend par t e r r e , en rond. On ne la t r o u v e que dans certaines favanes. Elle eft extrêmement d i u r é t i q u e , & , par conféq u e n t , très-bonne pour ceux qui font atteints de la gravelle. La Fougere eft, à Surinam, une plante De la Fougere. a q u a t i q u e , qui croît dans les lieux marécageux. Sa racine eft un amas de fibres longues & noirâtres. Ses tiges font haut e s , d'environ deux ou trois p i e d s , vertes & rameufes : fes feuilles font longues & étroites. Je ne connois aucune propriété à cette efpece de fougere : s'il s'agiflToit des deux autres efpeces, connues de


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t o u s les médecins , je pourrois en parler plus fçavamment. De la Il y a deux efpeces de Bryone , ou Bryone. c o u l e v r é e , ( k ) dont l'une porte des bayes r o u g e s , & l'autre des noires. Cette plante poulie des tiges g r i m p a n t e s , garnies de longs filets, avec lesquels elles s'attachent aux plantes voifines. Ses feuilles reffemblent à celles de la v i g n e ; mais elles font un peu plus p e t i t e s , blanches, & dispofées en g r a p p e s , auxquelles fuccedent des b a y e s , pareilles à celles du fureau; vertes au, commencement , mais qui deviennent rouges ou n o i r e s , en mûriffant ; pleines d'un très-mauvais f u c , & de quelques femences ovales & pointues. La racine de ces deux efpeces a la forme d'un, gros navet. Elle eft b l a n c h e , pleine de f u c , & d'un goût âcre & amer. On prétend que cette même r a c i n e , toute fraîche, préparée en décoction, purge les férofités , & leve les obftructions. De l'Eul ' E u p a t o i r e . bâtarde eft une plante aquapatoire bâtarde. t i q u e , qui croît dans les marais; fes feuilles reffemblent à celles du c h a n v r e , & fa racine eft fibreufe. On allure qu'elle eft bonne pour la morfure des f e r p e n t s , & qu'on en fait une (k) Bryonia , feu Vitis alba.


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poudre fternutatoire, p o u r les maladies de la tête. Il y a deux efpeces de Mouron, ou mor- Du Mouron. g e l i n e , l'une aquatique, & l'autre terrestre. C'eft une plante qui pouffe plufieurs tiges menues & r a m p a n t e s ; fes feuilles font p e t i t e s , o b l o n g u e s , oppofées deux à d e u x , le long des t i g e s , & d'un goût herbeux. Cette p l a n t e , quoique bonne à nourrir les oifeaux, ne laiffe pas que d'être encore employée dans la m é d e c i n e , en ce qu'elle eft rafraîchiffante, h u m e c t a n t e , & adouciffant e , comme le pourpier. On prétend qu'elle arrête le flux des h é m o r r o ï d e s , & qu'elle en appaife les d o u l e u r s , étant prife en décoction. La Noix Vomique de Surinam eft propre- De la Noix ment le noyau d'un fruit qui m'eft incon- Vomique, nu. Ce noyau eft p l a t , orbiculaire , & de la groffeur, e n v i r o n , d'une f e v e , de couleur j a u n â t r e , & quelquefois blanc ; il fe partage en d e u x , & r e n f e r m e , dans chaque c ô t é , une amande , couverte d'une pellicule d'affez mauvaife q u a l i t é , comme on le va voir. Quand on veut fe divertir, à Surinam, aux dépens de quelque nouveau d é b a r q u é , ou de quelque autre qui ne connoît pas ce f r u i t , on commence par lui faire goûter de ces amandes p e l é e s , qui o n t un goût;


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fort agréable : p u i s , fans qu'il s'en apperç o i v e , on lui en fubftitue trois ou quatre qui ne le font pas. Il ne les a pas p l u t ô t m a n g é e s , q u e , par l'attention qu'on a de lui faire avaler un verre d ' e a u , par desf u s , il relient des anxiétés extraordinaires, fuivies de naufées & de vomiffements, qui le t o u r m e n t e n t , pendant plus de deux heur e s ; ce qui paroît fort divertiffant aux fpectateurs, mais qui ne me le femble nullement. Ceux qui connoiffent le f r u i t , ou qui en o n t été a v e r t i s , levent la pellicule , avec la pointe d'un c o u t e a u , & mangent l'amande fans rien craindre de fes effets: ce qui met les rieurs de leur côté. J e ne veux pas finir ce C h a p i t r e , fans parler d'une plante que j'ai v u e dans plufieurs jardins, & qui eft digne d ' a t t e n t i o n , par fa fingularité, lorsqu'on la t o u c h e . C'eft la Senfitive. De la Monfieur Tournefort, dans fes Inftitu. Senfiti- tiones Rei herbarice, page 6 0 5 , en diftingue ve. de plufieurs efpeces ; mais je ne parlerai que de celle que j'ai v u e , les autres m'étant inconnues. Elle croît à la hauteur de quatre p i e d s , en forme de petit arbriffeau; & elle pourr o i t , facilement, être appellée plante vive o u v i v a n t e ; parce que dès qu'on la tou-


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che, foit avec u n b â t o n , ou avec la m a i n , & fi imperceptiblement que ce puiffe ê t r e , fes feuilles, qui font l o n g u e t t e s , & de la figure de celles des lentilles, fe rapprochent , t e l l e m e n t , l'une de l ' a u t r e , qu'elles fe ferment , & demeurent quelques minutes immobiles , après quoi elles fe r o u v r e n t , & r e p r e n n e n t leur fituation ordinan-e. Lorsque le foleil fe c o u c h e , la plante paroît fe fiétrir,comme fi elle étoit m o r t e ; m a i s , au retour de cet a f t r e , elle reprend fa vivacité; & plus le ciel eft clair & fans n u a g e s , plus elle femble reverdir. J e ne puis attribuer ce p h é n o m e n e , qu'à u n e efpece de convulfion de la plante mêm e , laquelle e f t , fans d o u t e , produite par les principes actifs dont elle doit être c o m p o f é e , & q u i , a p p a r e m m e n t , font d'une fi grande délicateffe, que le moindre ébranlement qu'on donne à fes feuilles , en les t o u c h a n t , les fait raréfier & fe gonfler, de forte qu'il élargit & raccourcit les fibres o u les vaiffeaux, qu'elles contiennent. O n m'a affuré que les feuilles de c e t t e p l a n t e , étant m â c h é e s , excitoient l'expector a t i o n , modéroient la t o u x , éclairciffoient la v o i x , & adouciffoient la douleur des reins ; mais comme je n'en ai point vu d'ex-


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p é r i e n c e s , je m'en tiendrai à ce qu'on m'en a d i t , fans penfer à le donner p o u r un fait certain. Voilà t o u t ce que j'ai pu recueillir, dans la partie de la B o t a n i q u e , tant par moi-mêm e , que par ceux qui m'en ont fourni les inftructions. J e fouhaite que ceux qui aiment leur confervation, faffent de férieufes réflexions fur t o u t ce que j'ai dit à ce fujet; ne doutant point qu'ils ne me fçachent , un jour ou l ' a u t r e , quelque g r é , d'avoir m i s , fous leurs y e u x , les remedes qui peuvent leur p r o c u r e r la guérifon de tant de maladies, dont ils ne font que t r o p fouvent attaqués. Puiffe le motif, qui me g u i d e , faire impreffion fur tous ceux qui ont l'humanité en p a r t a g e , & en les faifant correfpondre à mes v u e s , rendre mes travaux utiles aux habitants de cette Colonie!

CHA-


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XVII.

Defcription des Bois propres pour la Charpente, et de quelques Gommes qui en découlent.

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E R S O N N E n'ignore que le bois eft cette matiere , que nous fournit l'intérieur des arbres ou des arbriffeaux ; laquelle varie en pefanteur, denfité & d u r e t é , non feulement dans les diverfes fortes d'arbres , mais encore dans ceux de même espece , qui ont crû en différents t e r r e i n s , ou en différents climats. La denfité des bois a toujours un rapp o r t avec le temps de leur accroiffement ; car plus ils croiffent l e n t e m e n t , plus le bois en eft dur. La nature différente des b o i s , dont les uns fe confervent mieux dans l ' e a u , & les autres dans des terreins plus fecs, les rend propres à divers ufag e s ; plus auffi font-ils d u r s , & plus propres font-ils pour toutes fortes d'ouvrages. Il n'en manque pas à Surinam, de ceux qui font bons à la c h a r p e n t e , & dont on pourroit fe fervir indifféremment; mais ce qui Tome I. Q


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les rend exorbitamment c h e r s , c'eft qu'il s'en t r o u v e une infinité de fi durs à travaill e r , & principalement de ceux dont on auroit le plus de befoin, que les N e g r e s , qui font naturellement fainéants, fe r e b u t e n t par les difficultés, & n'en mettent pas beaucoup en œ u v r e . Voici une lifte de tous ceux dont il s'agit. Du BolL e Boltri eft un b o i s , qui eft n o n feutri. lement dur & c o m p a c t e , mais qui eft capable de réfifter aux injures de l'air, & dont la couleur eft d'un brun foncé. On s'en f e r t , généralement, p o u r des p o u t r e s , des folives, & p o u r couvrir les maifons; car le pays ne fournit ni t u i l e s , ni ardoifes , qui feroient d'ailleurs t r o p pefantes p o u r la conftruction des b â t i m e n t s , & t r o p chaudes p o u r le climat. P o u r cet effet, après avoir équarri ce b o i s , on en fcie des t r o n ç o n s , de la longueur de vingt à v i n g t - d e u x p o u c e s , que l'on fend enfuite en planches, d'un demipouce d'épaiffeur ; & c'eft avec ces petites planches , que l'on c o u v r e généralement tous les bâtiments de la Colonie. Elles p e u v e n t même fervir une vingtaine d'années , avant que de les renouveller. On vend le minier de ces petites a i s , q u ' o n appelle vulgairement dans le pays Cingels, depuis t r e n t e jusqu'à quarante florins de


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Hollande. On en fait a u f f i d'un autre bois, qui ne coûtent que vingt florins le millier ; mais qui ne durent p a s , à beaucoup p r è s , fi long-temps. L e Locus eft certainement le roi des Du Locus. b o i s , tant pour fa beauté que p o u r fa grand e u r : c'eft, en un m o t , le plus haut & le plus gros arbre de tous ceux qu'on p e u t employer à la charpente. Il eft fort comp a r e , dur , d'un fort beau g r a i n , & couleur de canelle. Il eft fi eftimé, qu'on ne s'en fert que pour faire des rouleaux p o u r les moulins à f u c r e , & des a m e u b l e m e n t s , comme buffets, cabinets, a r m o i r e s , & autres de cette nature. Comme il eft fort difficile à travailler, c'eft ce qui le rend le plus cher de tous les bois. Il découle de cet arbre une réfine, que les marchands-droguiftes vendent ordinairem e n t fous le nom de Gomme C o p a l , dont j'ai parlé dans le Chapitre feptieme. V o y e z cet article. Il y a deux efpeces de Bois de Lettres, Bois de Lettres. appelle autrement Bois Royal. D e ces deux efpeces, on p r é t e n d que l'un eft le mâle & l'autre la femelle. L e premier eft jaspé de noir , fur u n fond de la couleur du bois d ' A r m é n i e , & reffemble au plus beau m a r b r e ; le fecond n'a que des taches n o i r e s , parfemées, çà Q2


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& l à , fur un fond plus clair que le précédent. Ces bois font fort r e c h e r c h é s , parce qu'ils font rares dans le pays ; & ils f o n t , en o u t r e , très-difficiles à travailler, parce qu'ils fe fendent fort aifément. On n'emploie que le cœur de ces a r b r e s , qui font fort gros ; mais le cœur n'a guere plus de 1 2 à 1 5 pouces de diametre. On en fait plufieurs ouvrages de menuiferie , & des c a n n e s , qui d e v i e n n e n t , par la longueur du t e m p s , auffi noires que le bois d ' E b e n e , & le t o u t eft d'un poli inexprimable. Du Bois L e Bois de fer eft affez commun dans le de fer. pays. Il y en a de deux f o r t e s , l'un qui eft r o u g e â t r e , & l'autre b l a n c ; il paroît même ondé de différents t e i n t s , en le fciant. L'arbre d'où il fort, eft grand, droit & gros ; fon écorce n'eft pas épaiffe, elle eft grife end e h o r s , & rougeâtre en-dedans , & d'un goût un peu ftiptique. On prétend que les Indiens fe fervent de la rapure de cette écorce , p o u r la guérifon de plufieurs maladies. C'eft bien à jufte titre qu'on a donné à ce bois le nom qu'il porte ; car il eft fort pefant, & fi compaéle , qu'il faut que les haches avec lesquelles on le c o u p e , foient d'une excell e n t e t r e m p e , pour qu'elles ne repouffent pas fur ces a r b r e s , ou qu'elles ne fautent pas en pieces. Auffi les N e g r e s , quand ils fe rebutent d'y travailler, donnent-ils leur


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c o u p à f a u x , & la hache ne manque pas de fauter. Si donc on ne cherche que la duret é dans un b o i s , on eft fûr de la t r o u v e r dans celui-ci. On n'en fait que des ouvrages de menuiferie, parce qu'il demande à être à c o u v e r t , & qu'il ne vaut rien dans l ' e a u , ni expofé à la pluie. Le Bois de Pourpre ou Violet, tire fon Le Bois n o m de fa couleur qui eft fort belle , à la- violet ou quelle font jointes plufieurs marbrures. Il pourpre. a , en o u t r e , u n e odeur douce & agréable: p o u r peu qu'il foit p o l i , il reffemble à l'ivoire ; auffi eft-il fort eftimé. On ne l'emploie que p o u r des a m e u b l e m e n t s , comme buffets, tables, b u r e a u x , & autres femblables. Ce bois vient d'un arbre affez grand & g r o s , qui eft fort p e f a n t , quoique facile à travailler. L e Bois de Kanavatepi eft, à peu près , Bois de de la même couleur que celui de Lettres Kanavafemelle; mais fans taches n o i r e s , ni aucu- tepi. nés marbrures. Il y a cependant deux chof e s , qui le diftinguent de plufieurs autres b o i s : la premiere e f t , que lorsqu'on le coupe ou qu'on l'équarrit, il en fort u n e odeur approchante de celle du girofle; la feconde eft , que dans le commencement de la grande féchéreffe, les feuilles de l'аrb r e , d'où il f o r t , fe flétriffent, mais revienn e n t peu de temps a p r è s ; enfuite de quoi Q 3


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DESCRIPTION

paroît u n e fleur, o u efpece de couronne, couleur de p o u r p r e , qui a les feuilles d'un verd très-foncé. On emploie ce bois pour les faîtages ou les folives: i l n ' e f t pas d'ailleurs difficile à travailler. Bois de L'arbre d'où nous vient le Bois de Cedre, Cedre. eft fort grand; il eft dur, l é g e r , tantôt b l a n c , tantôt r o u g e â t r e , n'étant expofé ni aux v e r s , ni à aucun infecte que ce foit, à caufe de fon extrême amertume. Il a , o u t r e cette bonn e qualité, u n e odeur des plus fuaves. Il tranffude de cet arbre une gomme ou r é fine claire, & transparente comme la gomm e A r a b i q u e , & odorante ; qui eft digest i v e , amolliffante, confondante & fortifiant e . Ce bois eft fort recherché pour conftruire des cloifons dans les a p p a r t e m e n t s , p o u r y faire des p o r t e s , & pour à conflruélion des bachots ou efquifs, qu'on appelle dans le pays Booten, & dont je parlerai dans un autre article. On en fait a u f f i des c a b i n e t s , des coffres & des armoires, parce que les effets qu'on y m e t , font préfervés de toutes fortes d'infectes & de v e r mine. Bais de L e Bois de Kopie v i e n t , d i t - o n , d'une Kopie. efpece de châtaignier fauvage ; mais je ferois plus porté à c r o i r e , que c'eft plutôt

d'une autre efpece de Cedre bâtard, par-


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ce que fa couleur, fa pefanteur, & fon grain font précifément les mêmes que dans le précédent, finon qu'il n'eft pas odoriférant comme lui. On en fcie des planches, depuis quinze jusqu'à vingt pieds de longueur, qui fervent pour entourer les maifons , en place de murailles. Le Bois de Groen-hardt eft d'une couleur Du verdâtre, qui le pourroit faire appeller, à Groenjufte titre, bois verd. Il eft d'ailleurs de hardt, la même qualité que celui de pourpre; mais ce qu'il y a de remarquable à l'arbre qui le produit, c'eft qu'il change de feuilles deux fois par a n , & qu'il a pour fleur une efpece de couronne, de couleur d'orange. Ce bois, quand on le brûle, s'enflamme comme un flambeau, & jette une odeur de fouphre, qui prouve qu'il contient beaucoup de parties fulphureufes, On l'emploie pour des poutres & des folives de maifons. Le Bois de Bruyn-hardt eft presque le mê- Du me que le précédent, à la couleur près, Bruynhardt. qui tire fur le brun. Le grain & la pefanteur font les mêmes ; mais il n'a pas d'odeur fulphureufe, quand on le brûle.

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Bois de Beyl eft à p e u près de la qualité que le Boltri, fi ce n'eft qu'il a quelques rainures ou raies noires de plus. Son ufage & fa dureté font précifément les m ê m e s , & les forêts en fournilfent fuffifamment. Bu Bois L e Bois de Vanne a p p r o c h e , en c o u l e u r , de Vanne. en grain & en l é g e r e t é , de celui de Cedre , fi ce n'eft qu'il n'a aucune odeur. On en fcie des planches pour faire des cloif o n s , des p o r t e s , de petites nacelles o u efquifs, & divers ameublements ; mais il n'eft pas exempt de vers ni d'infectes, comme le bois de Cedre. Du Bois L e Bois de Saffafras vient d'un grand de Saffaa r b r e , qui a la figure du p i n ; fes feuilles fras. reffemblent à celles du figuier, & fa couleur eft un peu jaunâtre. Il a u n e odeur de fenouil ; mais je ne fçaurois rien déterminer fur fon ufage. Bu TaL e Tapouripa eft un bois fort commun ; pouripa. auffi ne s'en f e r t - o n que p o u r conftruire de petits bâtiments de peu de durée. Il eft b l a n c h â t r e , & fort l é g e r , cependant affez c o m p a r e , mais peu eftimé. Bu KoiLe Bois de Koiri n'eft gueres plus eftimé ri. que le p r é c é d e n t , à caufe de fa l é g e r e t é , & parce qu'il ne peut pas fupporter les injures de l'air, ,& qu'en outre il s'y introduit


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facilement de la v e r m i n e , de même que dans l'autre. L e Bois de Goyave eft, à peu p r è s , de; Du Goyave. la même claffe que les deux p r é c é d e n t s ; & je ne lui connois aucune p r o p r i é t é . J'ai décrit l'arbre d'où il v i e n t , au Chapitre d o u z e , de même que le fruit qui en p r o vient. L e Bois de Noyer eft t r o p c o n n u p o u r Du Bois de Noyer. que j ' e n donne aucune defcription; mais je dirai qu'il eft fort rare dans le p a y s , & qu'en o u t r e cet arbre y a une autre fingul a r i t é , c'eft q u e , quoiqu'il devienne trèsbeau , & qu'il fleuriffe à fon t e m p s , comme en E u r o p e , il ne rapporte jamais aucun fruit ; ce qui paroît affez étrange , & dont on ne peut rendre raifon : ainfi l'on voit qu'il n'a d'autre utilité que p o u r la charpente. L e Bois de Cattentri provient d'un ar- Du Catbre qui eft un cotonier fauvage , lequel tentri. croît à la hauteur du plus grand c h ê n e , & dont l'écorce a plus de fix pouces d'épaisfeur. Il eft d'une groffeur fi prodigieufe, qu'il n ' y en a pas de femblable dans toute la Colonie. Il change toutes les années de feuilles, lesquelles font fort larg e s ; & il leur fuccede tous les trois ans u n e fleur, qui produit enfuite le f r u i t , dans lequ ce le coton eft renfermée. Ce Q 5


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c o t o n eft d'une couleur grifâtre , & les colibris s'en fervent p o u r faire leurs nids. Ce b o i s , qui eft de la couleur de celui de chêne, eft affez compacte & pefant. On en fait des a m e u b l e m e n t s , mais particuliér e m e n t des tables. Bois de L e Bois de Palme p r o v i e n t de plufieurs Palme. fortes de Palmiers; & de quelque efpece qu'il v i e n n e , il eft également bon & trèsp r o p r e pour la c h a r p e n t e , mais pas p o u r des ameublements; parce qu'on ne p e u t pas le rendre a u f f i uni que les a u t r e s , à caufe de la quantité d'échardes qu'il fournit. On donne au Bois de Guiaba le nom de Bu Bois de Guia-bois de t e i n t u r e , parce qu'il furpaffe toi la. les autres p o u r la teinture en noir. Son écorce eft d'une couleur grife, parfemée de quelques taches vertes. Ses feuilles font fort grandes & fort épaiffes, & je ne lui connois point d'autre ufage. La Gomme du Janipabas découle d'un arDe la Gomme b r e , qui reffemble fort au palmier. Ses du Jani palas. feuilles font l o n g u e s , & t o m b e n t tous les ans au mois de D é c e m b r e , mais elles renaiffent peu de temps après. Cet arbre p o r t e aux mois de Mars & d'Avril des fleurs, auxquelles fuccede un fruit j a u n e , de la groffeur d'une b o u e de ail, qui a


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une odeur fort agréable. C ' e f t du t r o n c de cet a r b r e , que découle cette gomme r é fineufe, qui eft grife, mollaffe, de b o n n e o d e u r , & un peu aromatique. On prétend qu'elle réfout puiffamment les matieres visqueufes , qu'elle fortifie les n e r f s , & appaife les douleurs de jointures. J e crois que cette gomme eft celle q u ' o n appelle Caranna, ou en François Caregne. L'arbre d'où provient le Bois de Mabouja, Du Bois Man'eft pas fort commun dans le pays : on de bouja. en t r o u v e cependant dans les terres hautes. La racine en eft n o i r e , l o n g u e , affez épaisf e , compacte & n o u e u f e , plus dure & plus pefante que le bois de fer. C'eft de ce b o i s , ou de cette r a c i n e , que les Indiens font leurs maffues ou boutons. Si, après ce que je viens de dire, les habitants de Surinam fe plaignent de la difette des b o i s , on pourra leur r é p o n d r e qu'ils ont grand t o r t : car ce n'eft pas ce qui les rend chers ; mais bien la main d'œuv r e , q u i , bien confidérée, empêche q u ' o n ne les ait à bon marché : d'autant qu'ils doiv e n t ê t r e , p r e m i é r e m e n t , coupés dans les f o r ê t s , enfuite équarris par les mains des E f c l a v e s , q u i , d'ailleurs, font fort lents dans ces fortes d'ouvrages; fans compter que toutes les planches doivent être auffi fciées à la m a i n , ce qui prend certainement plus


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&c.

de tems que fi on avoit des moulins à f c i e , comme en E u r o p e , D e f o r t e , qu'en confid é r a n t , e n o u t r e , l'extrême dureté de n o m bre de ces b o i s , on ne doit plus s'étonner de la cherté des maifons, non plus que de celle des locations. Enfuite de cet a r t i c l e , que j'ai circonftancié autant qu'il étoit en mon p o u v o i r , je vais paffer à celui des Plantations , d o n t je tâcherai de donner le détail, auffi a m p l e , que peut l'exiger ce qui eft véritablement le N e r f du Commerce du pays. Fin du Tome premier.


D E S C R I P T I O N G É N É R A L E ,

H I S T O R I Q U E ,

G É O G R A P H I Q U E D E

ET

P H Y S I Q U E

LA

COLONIE D E SURINAM, Contenant Ce qu'il y a de plus Curieux et de plus Remarquable, touchant fa Situation, fes Rivieres, fes Fortereffes; fon Gouvernement et fa Police; avec les mœurs et les ufages des Habitants Naturels du Païs, ET des Européens qui y font établis; ainfi que des Eclairciffements fur l'œconomie générale des Efclaves Negres, fur les Plantations et leurs Produits, les Arbres Fruitiers, les Plantes Médécinales, et toutes les diverfes Efpeces d'animaux qu'on y trouve, & c . Enrichie de F i g u r e s , & d'une C A R T E TOPOGRAPHIQUE du Païs. P A R

P H I L I P P E F E R M I N , Docteur en Médecine. TOME

A Chez E .

SECOND.

AMSTERDAM, VAN

H A R R E V E L T .

M D C C L X I X.


DESCRIPTION

GÉNÉRALE,

HISTORIQUE, GÉOGRAPHIQUE E T

P

H

Y

S

I

Q

DE

DE

SURINAM.

C H A P I T R É l'Agriculture, port

à

E

LA

COLONIE

De

U

et

de tout

l'Etabliffement

d'une

I. ce qui nouvelle

à

rap­ Plan-

tation.

jamais ii y eut une Nation propre à cultiver les terres d'un SI pays , auffi , marécageux que celui de la Colonie de S u r i n a m , on peut bien dire, avec vérité, que ce font les Hollandois, gens naturellement laborieux & fort induftrieux. Il ne faut donc pas s'étonner s'ils font venus à bout, Tome

II.

A


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par leur patience, & par un travail affidu, de les rendre auffi fertiles, aujourd'hui, qu'elles étoient ftériles auparavant ; ni s'ils y ont amaffé de très-grandes richeffes, par la voie de leur commerce. Ce pays étoit fi couvert de marais, & tellement inacceffible , ci-devant, que les naturels du pays furent obligés d'établir leur communauté , où eft aujourd'hui la Ville de Paramaribo, comme je l'ai infinué dans l'article qui les concerne ; parce qu'ils ne pouvoient fe fixer aucune demeure dans les forêts ; ignorant l'art d'en deffécher les eaux, & de les rendre habitables. Ainfi, ce n'eft affurément qu'à force d'induftrie, que les Hollandois ont trouvé les moyens de fertilifer un pays habité par une Nation , non feulement indolente , mais la plus ignorante alors, & de le rendre auffi riche qu'il l'eft actuellement par la multitude des établiffements, qu'ils y ont formés, & qu'ils continuent d'y former encore , d'années en années : ce qui f a i t , proprement, le nerf du commerce de la Nation. Mais ce n'eft pas fans s'être expofés à mille inconvénients, même au péril de leur propre v i e , & de celle de leurs Efclaves, qui étoient alors fort rares & par conféquent fort c h e r s , qu'ils font par.


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venus à défricher ces t e r r e s , qui jettoient, (comme elles le font encore aujourd'hui, quand on commence un nouveau Plantage ;) des exhalaifons très-mauvaifes, fources d'une infinité de maladies ; & qui emportoient, non feulement beaucoup d'Efclaves, mais bien fouvent les Maîtres, dont le tempérament, plus foible que celui des Noirs, y pouvoit encore moins réfifter. Combien n'en a-t-il pas coûté aux premiers Colons, pour abattre les forêts, pour brûler tout l'inutile des arbres abattus, & pour procurer, par le moyen des canaux multipliés, un écoulement aux eaux, qui fubmergeoient les terres, qu'ils avoient obtenues par le droit de conceffion, & pour les cultiver ! Mais, pour qu'on puiffe fe former une jufte idée de la maniere que s'eft fait tout ce que je viens de dire, je vais entrer dans tous les détails d'une nouvelle habitation , expliquer comment on la défriche, & parler de tout ce qui eft néceffaire pour la former. Auffi-tôt qu'on a obtenu la conceffion d'un terrein, de telle grandeur qu'il foit, on commence par choifir un endroit un peu élevé, pour y bâtir une petite cabane ou maifon, pour le Maître, afin qu'elle a i t A

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un peu d'air, & qu'on puiffe voir, plus aifément, le travail des Efclaves. On la place, ordinairement, à une petite diftance de la riviere, pour être à portée d'avoir de l'eau, tant pour les befoins de lamaifon, que pour les Efclaves, qui la boivent Volontiers, quoiqu'elle foit un peu falée, & enfin pour les beftiaux. Mais on recueille, en général, dans toute la Colonie, pour l'ufage des Blancs, l'eau de p l u i e , que l'on réferve dans les pots Indiens, où elle fe purifie, & devient auffi bonne que la meilleure eau de fource. Après qu'on a pofé la cabane du Maître, on conftruit les cafes, pour y loger les Efclaves. Elles font faites de paliffades, & couvertes de branchages de palmiftes, ou d'autres arbres approchants, après qu'on a abattus ceux de l'endroit qu'on veut défricher, pour y former l'établiffement. Dès que l'on a abattu les arbres, dansun efpace de quatre à cinq akkers ( a ) de (a) U n akker de terrein contient dix chaînes de longueur & une de largeur, la chaîne étant de cinq, verges, mefure de Rhinland; de forte qu'un Plantage de cinq cents akkers forme une étendue de terrein de cent cinquante & un mille deux cents & cinquante verges quarrées.

On peut encore ajouter à ce calcul,

qu'un akker contient deux verges & demie en quarré, plus qu'un d e m i - b o n i e r ; le bonier étant compté à fixcents verges quarrées.


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t e r r e , on choifit tout le bois qui eft propre pour la charpente, qu'on met de côté; enfuite on fait un monceau du refte, qu'on laiffe jusqu'au temps fec, pour y mettre le feu & le confumer. Mais il faut obferv e r , en faifant cette opération, que le vent ne porte pas la flamme du côté des habitations, mais bien de celui qui leur eft oppofé, & , qu'en outre, le feu foit éloigné du terrein, de peur qu'il ne s'y puiffe communiquer. En fuivant exactement cette méthpde , premiérement, on en fera maître, quelque violent qu'il puiffe ê t r e ; & , fecondement, il aura tout le temps de confumer les bois,auffibien que leurs fouches ou racines. Le terrein étant bien nettoyé, on feme , dans les temps de pluie, le mahis ou mil, & on plante des bananiers, des ignames ou taies, qui font les principales nourritures des Efclaves, & qui ne doivent point leur manquer; fans quoi on court grand risque de les perdre, foit par la mort, ou par la défertion : car on ne fçauroit s'imaginer combien des travaux auffi pénibles que ceux-ci, & tant d'autres où ils font occupés journellement, les rendent affamés; de forte qu'il eft important de ne les laiffer manquer de rien, jusqu'à ce que les A 3


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vivres, qu'on a femés & plantés, foient en état de maturité, & d'être confumés. Dans les premiers temps, les nouveaux établiffements que la Société donnoit aux nouveaux Colons, étoient, depuis mille jusqu'à paffé les deux mille Akkers de terr e ; mais les plus ordinaires font, actuellem e n t , de cinq cents; encore n'eft-on pas en état, dans l'efpace de cent ans, de bien cultiver toute l'étendue d'un pareil terrein ; de forte qu'il eft plus que fuffifant, pour enrichir deux ou trois générations, & même plus, avant que d'être ruiné. Ce que j'ai dit ci-deffus regarde tout terrein , petit ou grand, qu'on fe propofe de cultiver, foit en fucre, caffé, cacao, cot o n & indigo, tous articles dont je traiter a i , amplement, chacun en particulier; au moyen de quoi on aura une parfaite notion de la culture de toutes ces efpeces de produits. Mais il me refte à faire obferver, qu'on doit apporter un foin tout particulier, à ce que les terres, déja cultivées, ne fe trouvent pas dans le cas d'être fubmergées, foit par les grandes pluies, ou par d'autres accidents imprévus: ce qu'on peut, facilement, prévenir , par la conftruction de quelques bonnes éclufes de bois ou de


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pierres, que chaque Plantation doit avoir pour en faire écouler les eaux. Enfuite de tous les travaux précédents, on doit conftruire différents bâtiments , tels que les fuivants : premiérement, une belle maifon de Maître, avec toutes fes commodités, laquelle doit être élevée fur un fond de briques, de deux ou trois pieds de hauteur, afin que les poteaux ne fe pourriffent pas en terre; à quinze ou vingt pas de la maifon, l'on place, en fecond l i e u , la cuifine, qui doit être munie d'un four, pour y cuire le pain de ménage; puis, vis-à-vis de celle-ci, des magafins, tant pour les provifions du Maître, que pour les Efclaves ; de même que pour tous les uftenfiles néceffaires à l'agriculture. A quelque diftance de ce magafin, on place encore d'autres bâtiments, pour le gros & menu bétail, comme bœufs, vac h e s , veaux, moutons, cabrits, cochons, chevres, coqs-d'Inde, dindons, poules, canards, pigeons, &c. dont chaque habitation doit être plus ou moins fournie, tant pour les befoins de la vie du M a î t r e , & de tous fes domeftiques blancs, que pour bien recevoir les étrangers, ainfi que fes amis: & parce que ce font auffi les A 4


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Planteurs, qui fourniffent aux bouchers de la ville le gros bétail, pour la nourriture des habitants. A une centaine de pas, ou environ, de la maifon du Maître, on pofe les Négreries, ou maifons des Efclaves, qui font toutes bâties de bon bois, entourées de planches, couvertes de cingels, & le dedans planchéié; lesquelles forment, quelquefois, une file de quatre-vingts à cent pieds de longueur ; & quand le nombre des Efclaves furpaffe les quatre cents, on en conftruit une pareille, vis-à-vis de la premiere ; ce qui forme affurément un fort beau coup d'œil. Tous ces bâtiments peuvent aller aux environs de trente mille florins de Hollande , fans compter le Laboratoire, fur un Plantage à fucre, ni un autre bâtiment de foixante à quatre-vingts pieds de l o n g , fur ceux à caffé, desquels je parlerai ci-après. Outre les dépenfes, que je viens d'indiquer, qui ne font pas petites, il faut encore, a chaque habitation, une nacelle ou bateau, qu'on appelle, dans le pays, Tent-booten, qui coûte, depuis mille, jusqu'à quinze cents florins de Hollande, ce qui fait trois raille livres de France. L'on


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peut voir à la troifieme Planche, Fig. A. la figure d'une de ces nacelles, que j'ai fait tirer. Ce bateau, qui eft mené par fix ou huit Negres à la rame, fert à transporter le Maître , de fon Plantage à la Ville, parce qu'il n'y a aucun chemin qui s'y rende par terr e ; les habitations étant toutes aux bords des rivieres: & comme celui-ci n'eft ré'fervé que pour les voyages du Maître ou du Directeur, on doit encore en avoir, un moindre, de quatre à cinq cents florins, pour d'autres befoins du Plantage; fans compter quelques petites pirogues, pour les Efclaves, quand ils vont à la pêche, ou quand ils font envoyés dans les Plantages voifins, pour des commiffions particulieres. Ce que je viens de dire, me femble fuf-. fifant, pour donner une jufte idée de l'établiffement d'une nouvelle plantation, & je vais entrer dans le détail de chaque produit. Il n'y a qu'à joindre l'expérience à toutes ces notions, pour être convaincu que ce n'eft pas peu de chofe que d'en former u n e , comme bien des gens fe l'imaginent: mais auffi ne puis-je nier, q u e , lorsqu'on a le bonheur de réuffir, il eft aifé de tirer quinze à dix-huit pour cent d'intérêt. du Capital qu'on y a mis, tous fraix dé A 5


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duits; c'efl-à-dire, lorsque le Plantage eft non feulement formé, mais que les produits commencent à en devenir confidérables. Malgré cela, je ne ferai jamais d'avis d'en commencer un moi-même, par les risques qu'y court la fanté , & les dommages que caufe la perte des Efclaves. Je préférerai toujours d'en acheter un tout fait, qui me mette à portée de recueillir, tranquillement, mes revenus, fans effuyer mille & mille chagrins, auxquels on eft journellement expofé, avant que les dits Plantages foient en état de payer feulement les intérêts du capital, qu'on y a employ é . Quiconque, néanmoins, voudra le tenter, doit être bien muni d'efpeces, & s'attendre à en bien dépenfer, avant que de pouvoir fe dire: Je jouis, maintenant, du fruit fe mes travaux.


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C H A P I T R E Defcription Qualité.

L

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II.

des Cannes de Sucre, et de

leur

ES Cannes de Sucre font des efpeces de rofeaux, dont on tire , par expresfion, une liqueur fucrée , à laquelle on donne, par la cuiffon , la confiftance du Sucre, tel que nous le connoiffons. Mais, comme ces Cannes different des rofeaux ordinaires, qu'on trouve fur le bord des étangs, ou en d'autres lieux marécageux , je crois qu'il eft à propos de les décrire tous deux, pour les bien diftinguer. Les rofeaux, connus fimplement fous ce n o m , pouffent, ordinairement, plufieurs tuyaux ligneux , durs, noueux, qui ne s'élevent gueres au-delà de la hauteur d'un homme; plus menus que le doigt, & dénués de fuc dans l'intérieur. Leurs feuilles, qui fortent de chaque n œ u d , font longues d'un pied & demi, affez larges, roides, un peu rudes au toucher, & enveloppent en partie la tige. Leurs fleurs ,


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naiffent par paquets, à la fommité, petites , menues, molles, & compofées d'étamines, qui fortent d'un calice à écailles, de couleur purpurine, au commencement, mais qui fe développent, peu à peu, s'allongent, fe répandent, en maniere de chevelure , & prennent, enfuite , une couleur cendrée. Leurs racines font nombreufes, longues, nouées & ferpentantes. Les Cames. Sucrées parviennent jusqu'à la hauteur de huit à neuf pieds ; leur grosfeur eft de douze à quinze lignes. Elles font nouées d'abord; mais ces nœuds fe diffipent, à mefure que le rofeau croît; & de fon extrêmité fortent les feuilles, qui font longues, étroites, aiguës, tranchantes , vertes, & qui n'ont qu'une nervure, laquelle les partage , par le milieu, dans toute leur longueur. Du milieu de ces feuilles s'éleve une maniere de fleche, qui p o r t e , en fa fommité, une fleur, en forme de pannache , de couleur argentée. L'écorce des Cannes eft fort tendre, loin d'être ligneufe & dure, comme celle des rofeaux, & eft remplie d'un fuc très-doux, dont l'abondance & la pureté dépendent de la nature du fol, où elles font plantées, de fa bonne expofition, & de l'attention à les couper dans leur jufte maturité : toutes obfervations, qu'il faut néceffairement


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faire, tant par rapport à leur hauteur, qu'à leur groffeur, & à leur bonté. Les Cannes menues font, ordinairement, pourvues de gros nœuds, placés irréguliérement, & le fuc, qu'elles renferment, eft d'autant meilleur que ces nœuds font en petit nombre ; ce qui dépend, comme je le viens de dire, du terrein. La terre la plus propre à cultiver les Cannes, avec avantage, doit être fpongieufe, légere, profonde, & fituée de façon que l'eau n'y féjourné p o i n t , mais qu'elle ait un écoulement, & que le foleil y donne depuis le matin jusqu'au foir. Une terre trop graffe & compacte, produit, à la vérité, de longues & groffes Cannes; mais elles viennent rarement à une parfaite maturité, outre qu'elles font plus aqueufes que fucrées. Si la terre n'eft pas profonde, & que la racine de la Canne s'y trouve gênée, fans pouvoir s'étendre librement, on ne peut alors recueillir que des Cannes fort maigres, & remplies de nœuds, qui fe deffechent d'abord. Cependant, lorsque ces terres ont beaucoup de pluie, elles fournisfent, à la vérité, du fucre abondamment ; mais il eft très-difficile de le bien purifier. E t fi le fol eft bas & marécageux, il produira des Cannes longues, épaiffes, & fort


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pefantes. D ' a i l l e u r s , comme ces efpeces de terroirs font compofés de parties falines & n i t r e u f e s , le Sucre, qu'on en r e t i r e , n e p e u t jamais devenir parfaitement blanc. Les Cannes, qui font plantées fur des hauteurs , environnées de b o i s , font n o n feulement fort fujettes aux p l u i e s , mais encore aux fraîcheurs de la n u i t ; ce qui les fait devenir fort groffes, mais aqueufes & vertes ; & le Sucre qu'on en r e t i r e , n e p e u t jamais ê t r e rendu blanc ni clair. L o r s donc qu'on v e u t recueillir de bonnes Cannes, il faut n e t t o y e r bien foigneufement le terrein où on les v e u t m e t t r e , & en extirper entiérement toutes les ronces & les r a c i n e s , qui p o u r r o i e n t leur nuir e ; ce qu'on doit fcrupuleufement obferv e r , afin que la racine des Cannes n e fe t r o u v e nullement gênée dans fon accroiffem e n t , c o m m e je le vais indiquer dans le Chapitre fuivant.


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III.

De la Culture des Cannes de Sucre.

A

que la terre eft bien nettoyée, & qu'on l'a rendu unie, on la partage en plufieurs quarrés, de quatre-vingts, quatre-vingt-dix ou cent pas, & l'on tend une corde, de toute la longueur du terrein, pour former, par ce moyen, un filIon droit, que l'on marque avec le bout d'un bâton, afin de planter les Cannes en droite ligne. Plus la terre paroît bonne, & plus grande, auffi, peut être la diftance des filions; de forte, qu'en pareil cas, on peut laiffer, au moins, trois pieds & demi de diftance, d'un fillon à l'autre, en tout fens: mais quand le terrein, au contraire, eft maigre & aride, & qu'on eft obfigé parlà de planter de nouveau, tous les deux ans, on ne doit laiffer, alors, qu'un efpace de deux pieds, entre chaque. Il n'eft pas douteux, que la premiere façon de planter demande bien plus de temps, furtout dans le commencement, & avant qu'on y foit accoutumé; mais on PRES


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y gagne bien amplement, d'un autre côté, par là facilité qu'ont les Negres, de farder ou arracher, entre les rangs, les mauvaifes herbes, de nettoyer les Cannes des infectes, qui pourroient leur nuire ; & par celle qu'a le Propriétaire, ou fon Directeur, de voir, d'un bout à l'autre d'une piece de Cannes, ce qu'il y a à faire, comment les Negres font leur travail, & s'ils ne le quittent point pour fe repofer. Ce qui ne fe peut pas de même, quand les touffes des Cannes font pêle-mêle ; parce qu'elles fe couvrent les unes les autres, & cachent, en même temps, les défauts du travail des Efclaves. La faifon des pluies, depuis fon commencement, jusqu'à fes deux tiers, eft le temps le plus propre à planter ; & la raifon en eft fenfible: car, pour-lors, la terre étant molle & imbibée d'eau, les racines & les germes, que le plançon pouffe, y pénetrent facilement, & l'humidité les fait c r o î t r e , - l e u r fournit .toute la nourriture dont ils ont befoin ; au l i e u , que, fi l'on plante dans un temps fec, la t e r r e , qui eft comme brûlée, deffeche & confume tout le fuc, qui eft dans le plançon, lequel , en peu de temps, devient auffi fec que fi on l'avoit mis au four. De forte, que la


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la bonne ou ]a mauvaife qualité des Cannes d é p e n d , non f e u l e m e n t , comme je l'ai dit dans le Chapitre p r é c é d e n t , de la b o n t é du t e r r o i r , mais encore de la faifon dans laquelle on les a p l a n t é e s , & de tous les foins qu'on en doit néceffairement prendre. Quand le terrein eft alligné ; on place u n N e g r e , ou une Négreffe, vis-à-vis de chaque ligne ou fillon ; on m a r q u e , fur le manche de leur h o u e , la diftance qu'ils doiv e n t laiffer e n t r e chaque foffe, ou bien on leur donne une petite m e f u r e , qui doit ê t r e de quinze à vingt pouces de l o n g u e u r , fur quatre à cinq de largeur ; & ils doivent faire la foffe de fept à huit pouces de profondeur. A mefure que les Negres qui font les foffes, avancent chacun fur fa l i g n e , quelques jeunes N e g r e s , incapables d'un plus grand travail, j e t t e n t , dans chaque fillon, deux pieces de Cannes l o n g u e s , au m o i n s , de quinze pouces. Après ces derniers fuivent d'autres N e g r e s , munis de b ê c h e s , qui ajuftent les bouts des Cannes, de façon qu'ils ne fortent pas plus de trois pouces hors de t e r r e ; après quoi ils remplisfent les filions avec la terre qui en à été tirée. Ces bouts fe p r e n n e n t , ordinairement, Tome

II.

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à la tête des Cannes e n t i e r e s , un peu aud e f f u s de la naiffance des feuilles. Plus ils o n t de nœuds ou de b o u r g e o n s , & plus u o p e u t fe flatter d'avoir de jets ; car chaque nœud en donne un avec fa racine. Six jours font à peine é c o u l é s , après les avoir ainfi p l a n t é s , qu'on en voit déja fortir les jeunes r e j e t t o n s , & , fi la terre eft b o n n e , on leur voit pouffer des feuilles à v u e d'œil. C'eft alors le temps de commencer à fair e arracher les mauvaifes h e r b e s , q u i , fans cela , amaigriroient confidérablement le t e r r e i n , & , f u r t o u t , fi on les laiffoit grain e r , parce qu'elles attireroient à elles une partie des fucs, que les Cannes doivent recevoir p o u r leur accroiffement. C'eft en cela que confifte, principalement, .leur c u l t u r e . On d o i t , p a r t i c u l i é r e m e n t , avoir ce f o i n , pendant que les Cannes font encor e j e u n e s , & réiterer ce travail, au moins deux ou trois f o i s , felon les circonftances ; après quoi on les laiffe repofer cinq ou fix m o i s , p o u r y m e t t r e la derniere m a i n , enfuite de quoi l'on n ' y t o u c h e plus qu'à leur parfaite maturité. Quoique l'on affure qu'il faut une année aux Cannes, pour être dans leur parfaite m a t u r i t é , ce n'eft p a s , toutefois, l'âge qui en décide p l e i n e m e n t ; mais c'eft au


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P r o p r i é t a i r e , ou à fon D i r e c t e u r , s'il a les intérêts du Maître à c œ u r , de veiller, au temps de leur r é c o l t e , & de s'en faire initruire de maniere à ne pas s'y m é p r e n d r e , fans avoir égard au temps où elles ont; été p l a n t é e s , ni à d'autres raifons particulieres. Lorsque les Cannes font en état d'être c o u p é e s , ( c e que l'on connoît à leur couleur qui doit être bien j a u n e , ) on place les Efclaves le long de la p i e c e , afinque cela fe faffe également. On commence par abattre les têtes des rejettons de t o u t e une f o u c h e , les unes après les a u t r e s , à trois ou quatre pouces au-deffous de la naiffance de la feuille la plus baffe. Enfuite on coupe les c o u r o n n e s de chaque Canne ; ce qui s'appelle les étêter, o u les dépouiller de leurs couronnes. On c o u p e , e n c o r e une f o i s , les Cannes en deux o u trois p a r t i e s , & on ne les laiffe guere plus longues de quatre pieds ; mais on ne les coupe jamais au-deffous de deux pieds & demi. Pendant que l'on fait cette réduction de Cannes, d'autres Efclaves les jettent en m o n c e a u x , derriere eux , afin que ceux qui font deftinés à les a m a r r e r , ou lier en paq u e t s , le puiffent faire avec plus de facihté & plus p r o m p t e m e n t ; & c ' e f t à quoi l'on e m p l o i e , presque toujours, de jeunes

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Efclaves, qui n ' o n t pas la force de faire un plus grand travail. A p r è s que les Cannes font bien liées enfemble , avec leurs dépouilles, on porte les paquets o u fagots dans un b a t e a u , pour les transporter au moulin. J e dis dans un bateau , parce qu'il eft à obferver que t o u s les Plantages à Sucre doivent avoir des can a u x , de dix jusqu'à quinze pieds de larg e u r , tant p o u r l'écoulement des e a u x , que p o u r faciliter le transport des Cannes aux m o u l i n s , à caufe de leur extrême éloigneraent. La derniere obfervation qu'on doit faire , c'eft de ne jamais couper plus de Cannesqu'on n'en peut travailler dans le cours de vingt-quatre h e u r e s ; car fi elles reftent plus l o n g - t e m p s , fans qu'on les faffe paffer au m o u l i n , elles s'échauffent, f e r m e n t e n t , s'aigriffent, & d e v i e n n e n t , par conféquent, inutiles.


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IV.

Des Moulins à Sucre.

A

PRES avoir traité à fond de la maniere de planter & de couper les Cannes de Sucre, je crois qu'il, eft néceffaire de faire connoître les Moulins deftinés à en exprimer le fuc: mais comme j'ignore tous les termes de cette m é c h a n i q u e , je me contenterai de repréfenter ces mêmes Moulins fur des P l a n c h e s , afin qu'on puiffe en c o n n o î t r e la conftruction. Il y a deux efpeces de Moulins, dont o n fe fert pour moudre ou écrafer les Cannes, afin d'en exprimer le fuc. Les uns t o u r n e n t par la force de f e a u , & les autres par le moyen des c h e v a u x , des ânes , o u des boeufs. Depuis quelques années un Particulier en a fait dreffer un à v e n t , mais j'ignore s'il a réuffi. Les Moulins à eau different très-peu de ceux que les bêtes font m o u v o i r , par rapp o r t à leur conftruction, mais bien prix ; car les premiers c o û t e n t , o r d i n a i r e m e n t , y compris leur Laboratoire & t o u t ce qui B 3


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dépend de la fabrique du Sucre, depuis cinquante jusqu'à foixante mille florins de Hollande, pendant que les feconds ne peu­ vent revenir qu'à fix à fept mille florins ; à moins que l'on ne confidere la perte qu'on fait annuellement, par la mortalité des bes­ tiaux qu'on y emploie , ce qui m o n t e , au m o i n s , à deux mille cinq cents florins : de forte q u e , par-là, je crois qu'à la lon­ gueur du t e m p s , ceux-ci deviennent plus chers que les premiers. On peut voir la figure du p r e m i e r , à la Planche p r e m i e r e , & celle du fecond, à la Planche qui fuit. Pour prendre une jufte idée de la façon dont on écrafe les Cannes, il faut fe figurer que le Moulin tourne de gauche à d r o i t e , & qu'on met les Cannes entre le premier, tambour ou rouleau A , & le fecond B ; par­ ce que le premier eft le principe du m o u v e m e n t des deux autres. Ces tambours ou cylindres font de fer f o n d u , de l'épaiffeur d'environ deux pou­ ces , & leur hauteur eft de feize à dix-huit. L e u r diametre eft en dedans de feize pou­ c e s , & le vuide en eft rempli d'un rouleau de bois de Locus. Ils font tous a u f f i polis qu'une g l a c e , & fi preffés, l'un contre l'autre , qu'on n'y fçauroit faire paffer un écu de fix francs,


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temps les vafes où on met le Sucre, fortant de la derniere chaudiere, afin qu'il, fe refroidiffe avant que d'être mis dans les barriques. U n e partie du refte de l'efpace oppofé eft creufé en t e r r e , de la profondeur de cinq à fix p i e d s , & r e v ê t u , dans le f o n d , de m ê m e qu'aux c ô t é s , d'une maç o n n e r i e : c'eft ce qu'on appelle la c i t e r n e , qui eft deftinée à recevoir le fyrop qui y découle des b a r r i q u e s , & que l'on en retir e par le moyen d'une o u v e r t u r e en guife de p o r t e . Au deffus de cette c î t e r n e , o n pofe des foliveaux, de trois à quatre pouces en q u a r r é , éloignés, l'un de l'autre , de fix p o u c e s , foutenus par deux groffes poutres adoffées à la m a ç o n n e r i e , & élevés à u n demi-pied au deffus du niveau de l'aire de la citerne. C'eft fur ces foliveaux qu'on pofe les barriques de Sucre b r u t , pendant qu'il fe p u r g e , c'eft-à-dire, pendant que le fyrop qui eft joint au grain de Sucre, s'en fépar e , & tombe dans la c î t e r n e ; & c'eft ce fyгор que les Planteurs vendent aux A n g l o i s , qui en font le Rum. Les bouches des f o u r n e a u x , p o u r les chaudieres, font en dehors du Laboratoire, & l'on obferve qu'elles foient toujours fous le vent. Elles doivent être hautes & bien, p e r c é e s , afin que la fumée & les exhalai-


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f o n s , qui s'élèvent des chaudieres, aient la liberté de fortir, à l'aide de l'air, qui ent r e par les portes & les fenêtres du Laboratoire. L e t o u t eft fait de maçonnerie. Des Les Chaudirres different entre elles deChaudieg r a n d e u r , c'eft-à-dire, qu'elles diminuent res. de diametre & de p r o f o n d e u r , à mefure qu'elles approchent de celle où le Sucre r e çoit fa derniere cuiffon. La p r e m i e r e , qui eft la plus g r a n d e , a , au m o i n s , quatre pieds de d i a m e t r e , & cela va en diminuant jusqu'à la d e r n i e r e , qui eft la plus p e t i t e , & qui n'a que deux pieds & demi. Elles font maconnées toutes de niveau. Il faut encore obferver qu'on doit a v o i r , dans chaque Laboratoire , un double de chaudieres en r é f e r v e , pour fuppléer, à l'inftant, à celles qui deviennent défectueufes. Elles font toutes de cuivre r o u g e ; & la plus grande pefe environ trois cents liv r e s ; les a u t r e s , par conféquent, à p r o portion. A un pied ou deux des chaudieres, il y a une auge c o n t i n u e , faite de c a r r e a u x , dans laquelle on met l'écume du Sucre, à mefur e qu'on l'enleve avec les écumoires , afin qu'elle s'écoule dans un réfervoir qui lui eft deftiné.


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Les uftenciles du Laboratoire confiftent rafraîchiffoirs à bec de corbin , en cuill e r s , é c u m o i r e s , caiffes à paffer, blanchets , barils à leffive , p o i n ç o n s , coûteaux à Sucre, f o r m e s , p o t s , & canots. Les Rafraîchiffoirs à bec de c o r b i n , Des Rafont faits de cuivre r o u g e , & r o n d s , &,fraîchisfoirs. font deftinés à mettre le Sucre dans les formes. Les Cuillers, qui font de même m é t a l , Des Cuilfont r o n d e s , à peu près comme la forme lers. d'un chapeau. Elles ont huit pouces de diametre , & fix à fept pouces de profond d e u r , & font garnies au b o r d , en d e h o r s , d'un cercle de f e r , qui fe termine en douille ou godemichi, dans lequel on fait ent r e r un m a n c h e , d'un bois flexible, de cinq pieds de long. Elles fervent à transvafer le Sucre d'une chaudiere à l'autre. Les Ecumoires fervent à enlever les écu- Des Ecumes , & les autres ordures qui font dans moires, le Sucre, & que la cuiffon fait m o n t e r à la fuperficie. Elles o n t depuis neuf jusqu'à douze pouces de d i a m e t r e , & o n t un manche de cinq pieds de long. La Caiffe à paffer a quatre pieds de l o n g , De la fur deux pieds & demi de large. Sa pro- Caiffe à paffer. fondeur eft de quinze à dix-huit pouces, 11 faut qu'elle foit faite de bois qui ne tei-


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découle du Sucre qui eft dans les formes. Les Canots font des auges, faites de Des Cabois, plus ou moins grandes, pour y faire nots. refroidir le Sucre, & le mettre, de-là, dans les barriques. Après avoir décrit tout ce qui eft relatif au Laboratoire, je vais faire connoître quelle eft la préparation du Sucre brut, qu'on envoie en Europe.

C H A P I T R E De la préparation du Sucre brut, mie en Europe.

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VI. qu'on en-

EU de temps avant que d'écrafer les Cannes au Moulin, il convient que les fourneaux foient allumés, parce que le fuc, qui eft déja exprimé , s'aigriroit au bout d'un jour. J'ai dit, dans le Chapitre précédent, que les Cannes, ayant été paffées au Moulin, leur fuc en découloit, par le moyen d'un auget, dans la grande chaudiere ; & c'eftlà qu'il commence à cuire, pour fe dégrais-_ fer & fe débarraffer de fes parties les plus


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grofferes. Pour cet effet on j e t t e , avec la cuiller , deux ou trois livres de chaux dans la chaud i e r e , & l'on remue bien le t o u t , pour la faire diffoudre : mais il faut obferver q u e le feu du fourneau doit être m o d é r é , afin que le fuc puiffe fe purger des principales faletés, qu'on enleve avec l ' é c u m o i r e , & qu'on donne , enfuite , pour n o u r r i t u r e aux beftiaux. De-là on le transvafe dans la feconde chaudiere, dans laquelle, au moyen d'un feu plus f o r t , & de la leffive qu'on y a j o u t e , faite de chaux & d ' a l u n , on l'écume de nouveau & encore mieux ; ce qui doit fe faire affez promptement. D e cefle-ci, on le transporte dans la troifieme , pour le faire cuire & écumer derechef. Cette é c u m e , qu'on appelle Lika, eft deftinée pour les Efclaves, qui en font une liqueur ou boiffon très agréable, en la mêlant avec de l'eau. Il eft à remarquer que le feu de c e t t e chaudiere doit être plus fort que celui de la p r é c é d e n t e , & qu'il f a u t , en out r e , avoir un foin t o u t particulier de bien remuer le Sucre, pendant qu'il c u i t , jusq u ' à ce qu'il foit propre à être mis dans une quatrieme chaudiere, ou bien qu'il aitacquis la confiftance qu'il doit avoir , p o u r être mis dans les formes. P o u r connoître fi le fuc bouilli a acquis la confiftance requife de f y r o p , on t r e m p e

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dedans, le couteau de bois que j'ai d é c r i t , & après l'avoir tiré t o u t couvert de ce fuc épaiffi, on le touche avec le pouce de la main d r o i t e , & , un inftant a p r è s , on app u y é le doigt du milieu fur le pouce p o u r voir fi le Sucre file entre d e u x ; s'il file,& que le filet fe rompe près du d o i g t , il eft alors à fon degré de perfeftion. Il y a encore un autre figne presque affuré, pour déterminer ce degré, de cuisfon. Si le fuc fait beaucoup de petites perles fur la cuillier, pendant qu'on le rem u e , & qu'elles foient de la même couleur du S y r o p , on conjecture auffi qu'il eft au point requis. Quand on juge que le Syrop eft presque c u i t , on y jette quelques gouttes d'huile d ' o l i v e , ou un petit morceau de b e u r r e , afin d'empêcher qu'il ne -s'éleve & ne s'écoule hors de la chaudiere. D è s qu'il eft bien c u i t , on le jette dans les rafraîchiffoirs, puis on le remue un inftant pour lui faire prendre également le grain p a r t o u t ; & on l'y laiffe, e n f u i t e , jusqu'à ce qu'il fe foit formé une croûte audeifus. La croûte étant f a i t e , on le remue une feconde f o i s , pour aider à le durcir ; & , quand il eft bien d u r , on le caffe alors en pieces , & on le met dans les barriques, que l'on p o f e , enfuite, fur Tome II. C


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les foliveaux de la c i t e r n e , pour que le fyr o p en puiffe découler. On appelle , dans le p a y s , le deffus de cette cîterne, Barbecot. Des Dou- Les Douves des Barriques , dont on fe ves des fert p o u r m e t t r e le Sucre, viennent la pluBarriques. part d ' E u r o p e en b o t t e s , & on les mionte ur chaque Plantation avec les cercles d u pays ; parce qu'il y a toujours u n e couple de bons T o n n e h e r s N e g r e s , qui ne font employés qu'à ce travail : & , quoiqu'ils ne les ferrent pas e x a c t e m e n t , pour que le Sucre puiffe fe purger par les f e n t e s , ils font encore des trous dans le fond , p o u r que le fyrop s'en fépare plus vîte. O n compte que chaque Barrique de Sucre b r u t , fait & enfutaillé, étant fec & bien p u r g é , peut pefer depuis fept jusqu'à huit cents l i v r e s , fans compter la tare de la Barrique. T o u t ce que je viens de dire de la préparation du Sucre, p e u t , je c r o i s , fuffire, p o u r qu'on s'en puiffe former une j u ñ e idée. Si je ne fuis pas entré dans le détail de la Raffinerie , c'eft, parce qu'elle eft affez connue en E u r o p e , & qu'elle eft interdite à Surinam; & que tout le Sucre, qu'on y fait, doit fortir brut du pays.


DE SURINAM.

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Ce que j'ai, encore à, faire remarquer, tant au sujet des Moulins que des, Laborat o i r e s , c'eft qu'un Moulin à eau expédie beaucoup plus de Cannes en très-peu de t e m p s , que celui où l'on employe des bestiaux. Il en eft de même des Laboratoires , qui ont cinq ou fix c h a u d i e r e s , d'av e c ceux qui n'en ont fouvent que trois : car il faut fçavoir, q u e , dès q u e la premiere chaudiere eft v u i d e , on la r e m p l i t , tout de fuite, de nouveau jus de C a n n e s , & que cela fe répete alternativement ainfi, de la feconde à la troifieme ; de f o r t e , que plus on en a , & plus on fait de SUCRE & beaucoup plus v i t e ; puisqu'aucune ne refte vuid e , pendant qu'on paffe les Cannes au Moufin. Quant à là quantité de Sucre, qu'on p e u t retirer d'une , Piece , de C a n n e s , on ne fçauroit au jufte la d é t e r m i n e r ; parce q u e , quoique cela dépende en partie de la bonté du t e r r e i n , la faifon y contribue b e a u c o u p ; car plus elle, eft f e c h e , & plus les Cannes o n t de fubftance épurée & prête à fe convertir en Sucre. Quand elles font en parfaite maturité , elles rendent auffi infiniment plus que quand elles n'y font pas encore arrivées. T o u t e s circonftances qui font des différences fi confidérables, qu'un Akker de Can-

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nes ne p r o d u i t , bien f o u v e n t , que deux B a r r i q u e s , pendant qu'il y en a qui en rap­ p o r t e n t depuis trois jusqu'à cinq. Ce qui p r o u v e qu'un nouveau Planteur à Sucre n e fçauroit t r o p faire attention à toutes les remarques que j'ai faites à ce fujet. Bien e n t e n d u , que j'écris ici plus pour les E u r o p é e n s que pour les habitués dans le p a y s , ou les C r é o l e s , qui font au f a i t , fans d o u t e , de toutes ces obfervations ; mais qui p o u r r o i e n t avoir leurs raifons p o u r n'en pas inltruire les étrangers nou­ veaux v e n u s . N ' a y a n t , j u s q u ' i c i , rien omis de toutes les o p é r a t i o n s , depuis la culture des Cannes jusqu'aux plus petites minuties du Labora­ t o i r e ; je v a i s , m a i n t e n a n t , paffer au Distillatoire, dans lequel on prépare la liqueur de t o u t e s les écumes du Sucre, pour l'ufa­ ge des Efclaves.


Description générale, historique, géographique et physique de la colonie de Surinam