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CANTONNEMENT E T E X P L O R A T I O N .

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que sais-je, moi? — il reprend connaissance, se lève sur son séant, demande où il est, m'appelle par mon nom : il est sauvé! Les Indiens, qui ne connaissent pas les fièvres comateuses, me demandent comment j e m'y suis pris pour faire revivre ce mort. Dès que le malheureux est en état de supporter une conversation d'une demi-minute : « Vous savez, lui dit triomphalement Apatou, c'est moi qui vous ai sauvé la v i e » . Laveau, qui connaît son ladre, murmure un « Combien est-ce? » sublime dans un pareil moment. Le lendemain mon fidèle Apatou, renforcé de son Gouacou, revient à la charge et apprend à Laveau que j e ne me suis nullement occupé de lui pendant sa maladie. « Chaque fois, dit-il, que j e passais à côté de son hamac, j'allais de suite me laver les mains avec des gestes de dégoût. » Viles canailles ! S'ils avaient été avec quelque Stanley, dans quelque tribu de l'Afrique centrale.... Mais j e suis en territoire français. C'était vraiment triste, cette agonie, sous ce hangar, avec le chant des piayes qui avaient absolument voulu faire leur devoir, à côté des artistes du pono faisant claquer leur long fouet autour de ce pacolo mortuaire. Aux spasmes de râle, j e faisais arrêter le pono. Maintenant c'est la convalescence. De suite un bon bouillon de volaille. Gouacou ne veut pas faire cuire la poule parce qu'il a trop chaud, dit-il. La poule une fois cuisinée par une Indienne, Laveau prend un peu de bouillon et j e suis obligé de déranger ces deux messieurs, Apatou qui travaille à son hamac, et Gouacou qui dort dans le sien, pour les prier de venir partager mon modeste repas. J e comprends que Laveau ait été si gravement malade. Le cantonnement, quand on le pratique comme j e le fais, est une chose bien dure. L'alimentation indienne est absolument insuffisante pour des estomacs européens. Pour peu que vous restiez seulement une

semaine

sans être absorbé par votre travail, la société de brutes et de sauvages que vous êtes obligé de subir, la privation totale de toute jouissance intellectuelle, vous ouvrent des perspectives de maladie de langueur et de désespoir mortel. Crevaux faisait de petits voyages de quelques mois, puis il rentrait en France. Il remontait son premier cours d'eau, passait sa montagne, descendait son second cours d'eau, et, en quatre mois, sa mission d'un an était faite. C'était moins coûteux et moins exténuant. A mi-chemin il avait encore du porto et du marsala. Apatou se plaint du régime auquel j e le soumets. Cela lui fait verser des larmes amères quand il pense, en comparaison, aux petites sucreries dont l'accablait le bon docteur. 13

Chez nos Indiens, quatre années dans la Guyane française (1887-1891). Partie 1  

Auteur : H. Coudreau Partie 1 d'un ouvrage patrimonial de la bibliothèque numérique Manioc. Service commun de la documentation Université de...

Chez nos Indiens, quatre années dans la Guyane française (1887-1891). Partie 1  

Auteur : H. Coudreau Partie 1 d'un ouvrage patrimonial de la bibliothèque numérique Manioc. Service commun de la documentation Université de...

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