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CHEZ NOS I N D I E N S .

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qui est fermé à clef, il ne fracturera jamais une malle, mais il se croit autorisé à faire main basse sur tout ce qu'il trouve à l'abandon, et manifeste de l'étonnement quand on s'en scandalise. L'Indien vous étonne parfois par sa candeur. Il vient vous offrir une mauvaise petite couronne de plumes qu'il vous propose d'échanger contre une hache. Vous lui riez au nez; il insiste et,

finalement,

vous sert cet

argument qu'il croit irrésistible : il a absolument besoin d'une hache et il ne possède que cette couronne de plumes à offrir en échange. A la mi-janvier il nous arrive des visiteurs. C'est d'abord Taloucali, qui a un village à la crique Courouapi, affluent de gauche du Haut Yary. Taloucali est l'ami d'Apatou. La plupart des Bonis ont un ami chez les Roucouyennes, et inversement. Ces amitiés entre Noirs et Indiens sont aussi sérieuses qu'elles peuvent l'être entre exploiteurs à moitié sauvages et exploités qui le sont complètement. De temps à autre Apatou apporte à Taloucali des sabres, des haches, des perles, des camisas, des couteaux, un assortiment complet de tous les objets de bonne vente chez les Indiens. Six mois, un an après, Taloucali, qui a réuni des marchandises soigneusement réservées pour son ami, fait savoir à celui-ci qu'il

tient à sa disposition une certaine quantité

de

hamacs et de chiens, qu'il porte lui-même, le plus souvent, chez la tante d'Apatou à Cottica. Il va de soi qu'on s'applique de part et d'autre, en bons mercantis, à se voler le plus qu'on peut, sans sortir toutefois des bornes de l'honorabilité nécessaire et suffisante. Mais cette fois Taloucali s'est moqué d'Apatou un peu brutalement : il ne lui apporte que deux hamacs et un chien non dressé, que le rusé Boni saura bien toutefois vendre 1 5 0 francs à Saint-Laurent. Ce ne seront pas les Bonis qui perfectionneront le sens moral des Roucouyennes. On connaît le mercantilisme rapace et jaloux du nègre, ses instincts bêtement cupides qui lui font dépenser dix fois plus de ruse et de peine pour voler un sou qu'il ne lui faudrait de travail pour gagner un franc : tout ce mélange de paresse, de vanité et de puérilité qui caractérise le primitif africain — toutes ces qualités s'épanouissent dans leur fleur chez le Boni, nègre sauvage quelque peu frotté de civilisation. Quand deux Bonis se rencontrent dans un village roucouyenne, ils se disputent avec une telle avidité les marchandises disponibles, qu'ils arrivent à les payer trois ou quatre fois leur prix habituel. Ils sauront bien tout à l'heure se dédommager par quelque bonne coquinerie. Les Roucouyennes ne peuvent que profiter à si bonne école, ils s'habituent, eux aussi, à mettre en pratique les

Chez nos Indiens, quatre années dans la Guyane française (1887-1891). Partie 1  

Auteur : H. Coudreau Partie 1 d'un ouvrage patrimonial de la bibliothèque numérique Manioc. Service commun de la documentation Université de...

Chez nos Indiens, quatre années dans la Guyane française (1887-1891). Partie 1  

Auteur : H. Coudreau Partie 1 d'un ouvrage patrimonial de la bibliothèque numérique Manioc. Service commun de la documentation Université de...

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