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CHEZ NOS I N D I E N S .

Le cantonnement! Dans la maison des étrangers, tout le long du j o u r , des Indiens dont la curiosité indiscrète nous énerve; toujours les mêmes visages, les mêmes maisons, les mêmes champs de culture, les mêmes sentiers, et la même obsession bienveillante de nos hôtes. Pour être seul avec soi-même il faut, au cœur de la nuit, se réfugier à l'écart, assis sur quelque tronc d'arbre abattu, et, sous la protection des ténèbres, s'abîmer dans une rêverie aux étoiles. Mais comment les fuir, ces montagnes trop voisines, ces colosses noirs toujours là, qui nous oppressent, qu'on voudrait écarter de la main; et ce terne coin de ciel d'où tombe sans fin, sans trêve, lourd comme le plomb d'un catafalque, un morne ennui? Travaillons. J'ai connu, par le monde, certains aventuriers chercheurs de fortune, outrecuidants rastaquouères

qu'une furieuse envie de la richesse n ' i m -

porte comment, unie à quelque intrigue véreuse, avait jetés des cafés du boulevard dans quelque exploitation copieusement installée avec des capitaux crédules. Pour ces messieurs, Crevaux n'était qu'un « farceur » et nous autres tous, missionnaires scientifiques, sommes dans le même cas. « Il est des âmes viles, pétries de boue et d'ordure

» La Bruyère les avait

pressentis! Comme tous ceux qui ont l'âme mauvaise, toute supériorité les blesse, tout sentiment élevé les irrite, ils bavent leur venin aux talons où ils peuvent atteindre. Ils émargent pour de grosses sommes à des budgets édifiés avec les capitaux naïfs. Tant que leur pseudo-compétence de chevaliers du parchemin,

ou leur problématique honorabilité d'hommes d'affaires

très

comme il faut n'ont pas été percées à j o u r , en attendant qu'elles soient remisées à Mazas, ils les tarifent à des appointements de ministre pour contresigner les machineries financières les plus véreuses du marché. Toujours au point scabreux où le chemin bifurque d'un côté vers le million et de l'autre vers le bagne, il est naturel que, dans leurs inquiétudes angoissées, ils accablent, sous couleur de dédain, des traits de leur jalousie haineuse, le pauvre diable de missionnaire scientifique qui se contente, pour son dur métier, d'émoluments dont leurs Bertrands ne se contenteraient pas pour parader derrière leurs maîtres. Dans leurs placers ou leurs factoreries, ils retrouvent plus que le confort auquel ils n'étaient pas toujours habitués en France. Ils ont une maison bien installée et bien montée. Ici nous sommes sous un hangar nu ouvert à tous les vents. Ils ont pain, vin, biscuits, tafia, bière, liqueurs, cigares, café, sucre, conserves, lit, domestiques et prostituées. Ici c'est la grossière démocratie de la vie indienne : du bouillon de piment, quelque brouet

Chez nos Indiens, quatre années dans la Guyane française (1887-1891). Partie 1  

Auteur : H. Coudreau Partie 1 d'un ouvrage patrimonial de la bibliothèque numérique Manioc. Service commun de la documentation Université de...

Chez nos Indiens, quatre années dans la Guyane française (1887-1891). Partie 1  

Auteur : H. Coudreau Partie 1 d'un ouvrage patrimonial de la bibliothèque numérique Manioc. Service commun de la documentation Université de...

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