Page 71

48

morue, traditionnellement importée d’Amérique du nord, et dont le prix était longtemps resté stable, autour de 0,40 F. à 0,45 F. avant la crise, passe de 0,80 F. à 0,90 F. en 1899 pour plafonner entre 0,90 F. et 1 F. en 1900. La hausse renchérit la morue au point qu’en 1900, les importations doivent être pour un temps suspendues. Christian Schnakenbourg estime qu’au tournant du siècle, les prix auraient subi une augmentation de 30 à 50 %43. La hausse des prix des denrées importées, par effet de contagion, se communique aux denrées locales, les consommateurs se détournant des produits extérieurs pour se rabattre sur les produits alimentaires du pays disponibles sur le marché (farine de manioc par exemple); ceux-ci à leur tour connaissent une augmentation artificielle. Il note également que si ce sont bien évidemment les salariés industriels et agricoles de la canne qui, avec une chute évaluée au moins à 30 % de leur revenu, ressentent le plus durement la hausse, l’élévation du coût de la vie touche toutes les catégories de travailleurs. Conjugué à la baisse des salaires, le niveau de vie des travailleurs du sucre passe en 1901 " en dessous du minimum vital"44. Sous l’effet de la crise, l'on assiste d’une part à une accentuation des mutations en cours, et d’autre part à l’apparition de nouvelles tendances socio-économiques. Les

dernières

habitations-sucreries

traditionnelles

disparaissent,

tandis

qu’à

l’instigation des grands propriétaires sucriers, s’accentue le mouvement de concentration foncière et industrielle, provoquant nouvelles faillites et premières fermetures d’usines45. A l’exemple de la Martinique, certains habitants sucriers, qui seront appelés bouilleurs de crus ou distillateurs, se lancent dans la fabrication de rhum pour l’exportation, provoquant dans un premier temps de vives réactions des grands usiniers qui plaident pour le " tout sucre ", avant de se convertir à leur tour à la fabrication de ce nouveau dérivé de la canne46. En revanche, la crise du sucre entraîne le véritable décollage à partir de 1895, dans les régions non sucrières, des cultures secondaires comme le cacao, le coton et surtout le café dont la 43

: Christian Schnakenbourg. "La banque de la Guadeloupe et la crise du change (1895-1904); loi de l’usine ou loi du marché ?", (op.cit.). 44 : ibidem. 45 : Sept usines sont contraintes de fermer leurs portes entre 1886 et 1905. 46 : Pour l’Usine, la distillerie est un concurrent qui lui soustrait une part de la matière première au moment, où elle doit accroître sa production et ses rendements. De plus, les distillateurs, en vertu du décret de 1888, bénéficient d’un dégrèvement de 30 %. Enfin, la rivalité économique de fait se double d’une animosité sociale : les bouilleurs de cru représentant l’embryon d’une classe moyenne composite de métis et d’anciens habitants blancs créoles en difficulté ou ruinés face à l’omnipotence des grands usiniers de plus en plus liés au capital européen.

Les nègres en politique; couleurs, identités et stratégies de pouvoir en Guadeloupe. Tome I-1  

Sainton, Jean-Pierre / Service commun de la documentation. Université des Antilles

Les nègres en politique; couleurs, identités et stratégies de pouvoir en Guadeloupe. Tome I-1  

Sainton, Jean-Pierre / Service commun de la documentation. Université des Antilles

Profile for scduag
Advertisement