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construction historique du champ de la politique en Guadeloupe. Deux questions nous sont soumises : 1°) Dans quelles conditions historiques s'est opéré ce qui est apparu comme un élargissement du champ politique ? 2°) Quels effets aura eu cette construction du corps politique sur l'établissement du système politique ? En effet, l'on peut avancer que le changement de la condition juridique de l'esclave ne transforma pas ipso facto sa condition sociale; non plus que la fonction idéologique qu'il remplissait dans la société esclavagiste. Un retour s'imposait donc à l'analyse de ce rapport particulier que fut le rapport esclavagiste, surajoutant au rapport juridique et au rapport social de production, la sujétion de la couleur et de l'origine. Le rapport esclavagiste fut en effet ce rapport social global déterminant non seulement la place des individus dans l'organisation sociale, mais encore leur état existentiel même. Aimé Césaire en avait déjà très bien saisi l'essence lorsqu'il saisit en ces termes la société esclavagiste :

Telle était la situation coloniale : mieux qu'une hiérarchie, une ontologie. En haut, le blanc, l'être au sens plein du terme; en bas, le nègre, sans personnalité juridique, un meuble, la chose, autant dire le rien ; mais entre ce tout et ce rien, un redoutable entre-deux : le mulâtre, l'homme de couleur libre.13

L'ontologie dont parla Aimé Césaire induit un rapport étendu, hors des limites temporelles auxquelles on pourrait le croire confiné. L'étude des sources de la période post-esclavagiste confirmait largement les a priori de l'analyse. Voici comment, en 1920, à trois générations de l'abolition de l'esclavage, le Conseiller d'Etat Gaston Jèze décrivait les relations sociales en Guadeloupe :

Il n'y a pas de solidarité entre les trois grandes classes de la population : blancs, mulâtres, noirs. Un blanc ne reçoit jamais chez lui un mulâtre ou un noir. Rarement le mulâtre reçoit chez lui un noir. C'est une mésalliance pour un blanc que d'épouser une mulâtresse ou une négresse. Pour une femme blanche, c'est encore pis. Le préjugé de couleur est fait de jalousie, de mépris et de haine réciproques. Les blancs accusent les noirs de paresse et d'ivrognerie, d'immoralité, de barbarie. Pour eux, les mulâtres ont tous les défauts des blancs et tous les défauts des noirs. Les noirs accusent les blancs de rapacité et d'égoïsme. Les mulâtres envient les blancs et méprisent les noirs. Avec de pareils sentiments, il est difficile d'organiser une collaboration féconde.

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: Aimé Césaire, in préface de Michel Leiris Contacts de civilisations en Martinique et en Guadeloupe (op.cit.).

Les nègres en politique; couleurs, identités et stratégies de pouvoir en Guadeloupe. Tome I-1  

Sainton, Jean-Pierre / Service commun de la documentation. Université des Antilles

Les nègres en politique; couleurs, identités et stratégies de pouvoir en Guadeloupe. Tome I-1  

Sainton, Jean-Pierre / Service commun de la documentation. Université des Antilles

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