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Enfin, les systèmes de solidarité organisée, à caractère permanent, s’observent dans l’existence de "sociétés fraternelles", formes associatives regroupant les membres d’une même profession (servantes, cuisinières, etc ...), ou d’un même lieu dans un but festif (sociétés de quadrille47) ou autre. Ces sociétés, extrêmement vivaces en Guadeloupe, mais dont il serait difficile de préciser le chiffre, puisque non formellement déclarées, s'apparentent aux confréries noires de l’époque esclavagiste:

Formes embryonnaires d’organisation collective d’entraide et d’assistance mutuelle, elles émergeaient de l’habitation et pouvaient s’étendre sur plusieurs. Parties sans doute des nations africaines de l’habitation, elles se sont prolongées dans la phase de créolisation des esclaves, selon un processus qui nous est encore peu connu sous la forme de réseaux, d’associations fraternelles organisées le plus souvent autour d’une personnalité forte, le plus souvent féminine, appelée la reine. Chaque société avait un nom : Violets, Grenats, la Rose ..., ses symboles et ses couleurs propres, ses affidés, ses fêtes, ses rites d’initiation, sa hiérarchie interne. (...) Plus concrètement, elles servaient, outre de réseaux solidaires pour faire face sur l’habitation à des injustices ou à d’éventuelles exactions, à organiser le soutien moral et financier d’une famille en cas de décès. La société se chargeait des funérailles, mais organisait aussi les fêtes du groupe. Embryon organisé des formes de résistance passive, elles pouvaient également être actives dans la contestation de l’ordre esclavagiste; ce qui explique que, bien que tolérées, elles pouvaient être périodiquement réprimées ou interdites.48

Dans ces organisations, le rôle des femmes est prédominant. Elles sont les "reines"49, nomment le "roi", quand il y en a un, désignent celle qui doit leur succéder, lui transmettent leurs pouvoirs lors d’une cérémonie initiatique, organisent la vie de la

société et les actions solidaires, ordonnent la vie collective, règlent les conflits, et surtout prennent une part essentiel au déroulement des élections. Et c’est encore Monchoisy qui, ayant assisté à des consultations électorales, raconte : Une tournée à la place (le marché) vaut mieux ici qu’une réunion publique. Il faut avoir les femmes pour soi. Ce sont elles, les brunes filles, énergiques et fières, et passionnées qui donnent la popularité et la reprennent; ce sont elles qui composent et qui chantent ces couplets créoles au rythme étrange et berceur, élogieux ou satiriques, improvisés au jour le jour à propos de tout et de tous; ce sont elles que l’on voit le lendemain de la bataille électorale, manifester en

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: Danse populaire paysanne, très inspirée des danses collectives provinciales françaises. : Jean-Pierre Sainton ." Aux origines du mouvement syndical guadeloupéen (1889-1912)", Etudes guadeloupéennes. AGRE, janvier 1995. Notons que le système des confréries noires se retrouve sous différentes formes (sociétés secrètes ou religieuses) dans la plupart des îles de l’aire culturelle afroaméricaine. Concernant la Guadeloupe et la Martinique, leur présence est attestée dans de nombreux témoignages, pour la période nous concernant. Malheureusement, bien que leur existence ait pu être justement perçue comme la source d’inspiration des premières organisations syndicales antillaises (cf; travaux de Cécile Celma), il faut regretter qu’elles n’aient fait à ce jour l’objet d’aucune étude sy stématique approfondie. 49 : Il existe encore actuellement des chants où subsistent des paroles saluant, dans le cercle des danseurs, l’arrivée de la reine : "Larè'n rivé ..." (la reine est là). 48

Les nègres en politique; couleurs, identités et stratégies de pouvoir en Guadeloupe. Tome I-1  

Sainton, Jean-Pierre / Service commun de la documentation. Université des Antilles

Les nègres en politique; couleurs, identités et stratégies de pouvoir en Guadeloupe. Tome I-1  

Sainton, Jean-Pierre / Service commun de la documentation. Université des Antilles

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