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Il nous apparaît qu'en ce qui concerne la Guadeloupe, à la fin du XIXe , l'élite de couleur appelée "mulâtre" a achevé sa constitution en une ethno-classe à peu près homogène et stable. Tout en ayant conservé des liens multiples, génétiques, parentaux et de patronage avec la masse "nègre", elle se revendique une identité propre, une forme de conscience de légitimité et d'authenticité autochtone qui la place à équidistance du blanc et du "nègre"; conscience identitaire qu'exprime le taxon de "franc-mulâtre"96 qui apparaît plus fréquemment dans les sources de la fin du XIXème. C'est cette conscience identitaire propre, élitaire et distinctive, arrêtée aux contours d'un groupe socio-ethnique, que la perception commune appela l'esprit mulâtre. L'opinion commune, aussi bien blanche que "nègre", assimile la volonté d’assumer ce positionnement médian à un insupportable complexe de supériorité. L'image sociale du

mulâtre le représente, en permanence engagé dans une lutte concurrentielle avec le blanc; lutte qu'il conçoit comme un devoir de revanche.97 Parallèlement, il s'octroie un droit de commandement et de patronage sur la masse "nègre" qu'il considère comme moins évoluée et, par suite, devant être naturellement guidée par lui.98 Ainsi, les processus psychiques que nous avons regroupés sous les vocables fanoniens de "complexe" et de "mal-être" dépassent la simple idéologisation de la différence phénotypique ou généalogique. Ils induisent un type de comportement, par une forme de prédétermination des individus, d'assignation sociale en quelque sorte. Il importe peu alors que le comportement soit imaginaire, fantasmé ou attesté; l'important c'est qu'il soit socialement repéré, puis pré-jugé ou assumé, car compris dans une connivence culturelle commune modelée par l'héritage collectif des valeurs de l’idéologie de couleur esclavagiste. 95

: Jean-Claude William. Métissage et comportements...(op.cit) : La sémantique de cette expression valorisante (aujourd'hui disparue) peut être cernée dans les contextes de son utilisation par opposition aux termes plus courants sang-mêlé, mulâtre et noir. Est dit franc-mulâtre le métis qui peut se targuer de n'avoir que des mulâtres pour ascendants directs. Ce qui tendrait à prouver aussi bien l'ancienneté de sa liberté que la "vérité" de son égale distance biologique d'avec les blancs et les noirs. 97 : Le conseiller Garnier prête au mulâtre d'origine martiniquaise, Perrinon, qui fut gouverneur puis député de la Guadeloupe, ces propos: " Les blancs n'ont d'humain que la forme. Nous leur pardonnons la mort 96

donnée dans les tortures à nos ayeux et à nos pères, à nos voisins, mais jamais nous n'oublierons les outrages, les humiliations dont on nous a accablés." Cité par Josette Fallope. Esclaves et citoyens ... (op. cit.). p.480. Les dispositions testamentaires des actes notariés du groupe ethno-social mulâtre de Marie-Galante, à la fin du 18ème /début 19ème siècle, recommandant aux blancs ou à d'autres notables mulâtres l'éducation de leurs nègres esclaves et apprentis éclairent tout-à-fait cet aspect de la relation. Cf; M.Rose. (op.cit.) 98 :

Les nègres en politique; couleurs, identités et stratégies de pouvoir en Guadeloupe. Tome I-1  

Sainton, Jean-Pierre / Service commun de la documentation. Université des Antilles

Les nègres en politique; couleurs, identités et stratégies de pouvoir en Guadeloupe. Tome I-1  

Sainton, Jean-Pierre / Service commun de la documentation. Université des Antilles

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