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Il (le mulâtre) s'unit au nègre afin de dominer une masse imposante, l'orgueilleuse aristocratie qui reste obstinément fermée à ceux d'autre sang. Mais il n'en estime pas davantage le noir qu'il prétend conduire et diriger à sa guise (...) Si le mulâtre est clair, soyez assuré que, loin de son pays, personne ne tonnera davantage contre les gens de couleur.92

Hormis ces appréciations d'une subjectivité douteuse, il reste que pèse constamment sur le mulâtre la présomption de la trahison. Les sous-bassements historiques de cette présomption sont à rechercher dans le souvenir des attitudes du groupe ethno-social des libres, à composante majoritairement mulâtre, à l'égard des esclaves. Il est un fait que si, à certains moments conjoncturels, les intérêts des libres ont pu se conjuguer avec ceux des esclaves, la revendication propre au groupe ethno-social des libres n'a jamais été l'abolition de l'esclavage avant la période des années 1833

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.

Certains travaux récents tendraient d'ailleurs à relativiser l'opinion que l’on s’était faite de l’existence d'une solidarité d'intérêts libres / esclaves qui se serait raffermie pour présenter un front commun en faveur de l'abolition à la fin de la période esclavagiste.94 Parlant des comportements socio-politiques à la Martinique, Jean-Claude William a distingué trois types de trajectoires socio-politiques chez les mulâtres : le mimétisme et l'intégration vers le blanc, la quête de l'égalité, la revendication de la différence 95.

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: Armand Corre. Nos créoles. ..(op.cit) : En février 1818, le mulâtre guadeloupéen Blin précisait dans une suplique au roi

est nécessaire que vous sachiez seulement Monseigneur, qu'il est de la plus grande importance que la France ne reconnaisse dans les colonies que deux classes d'hommes : le libre et l'esclave" (CAOM. Série Géo.Gua. Cart.132/ dos.884). En 1829, au plus fort de l'agitation des libres pour l'obtention de l'égalité civile et politique, une pétition au roi signée de 130 hommes de couleur de Pointe-à-Pitre pour l'abolition des distinctions entre blancs et libres sur les actes d'état-civil, argumentait sa revendication en ces termes: ..."Ce

n'est pas en refoulant la population libre de couleur vers la population esclave que l'on consolidera la propriété et la sûreté des blancs qui ne forment pas chez nous le dixième de la population. Si nous étions leurs ennemis secrets, nous applaudirions à leurs fautes, aux explosions de leur orgueil, aux cruautés commises par plusieurs sur leurs habitations, à la séparation complète qu'ils veulent établir entre eux et toute la population de couleur; car le moment du réveil ne tarderait pas à arriver" in Jacques AdélaideMerlande. Documents d'histoire antillaise et guyanaise (1814-1914). 1979. p.83. Jean-Claude William cite cet extrait d'une préface peu connue (et fort peu glorieuse pour son auteur) écrite en 1843 par le célèbre romancier métis Alexandre Dumas : " Le scandale n'est pas que les Africains soient

traités comme du bétail, mais qu'on prétende leur assimiler les mulâtres, qu'on ne reconnaisse pas que le sang blanc est rédempteur". 94

: Ainsi, concernant Marie-Galante, Maurice Rose établit à partir du dépouillement des actes notariés que le mouvement d'affranchissements initié par les libres aurait été bien moins important et plus sélectif qu'on le pensait. L'étude met par ailleurs en relief la particularité du processus d'ascension sociale du groupe des libres articulé sur la couleur, la possession d'un "métier", et les stratégies matrimoniales. Cf; M. Rose. Savoirfaire ... (op.cit.)

Les nègres en politique; couleurs, identités et stratégies de pouvoir en Guadeloupe. Tome I-1  

Sainton, Jean-Pierre / Service commun de la documentation. Université des Antilles

Les nègres en politique; couleurs, identités et stratégies de pouvoir en Guadeloupe. Tome I-1  

Sainton, Jean-Pierre / Service commun de la documentation. Université des Antilles

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