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contraire des syndromes de victimisation historiquement vécues par d'autres communautés persécutées (les juifs par exemple), l'auto-victimisation du nègre a ceci de particulier qu'elle ne se vit pas seulement par rapport au bourreau présumé, en l'occurence le blanc, mais également inclut le congénère nègre, perçu lui aussi comme bourreau éventuel, en une sorte de reconduction tragique de l'expérience vécue de la Traite et de la structure hiérarchique de l'habitation esclavagiste, d'où une relation sociale marquée par la permanence de la défiance85. Ainsi se crée au plan de l'imaginaire collectif des descendants d'esclaves, une condition

nègre, représentation mentale puisant sa justification dans la réalité de la structuration socio-raciale. Mais l'intégration de la condition nègre au plan psychique génère également une vision particulière du progrès social : progresser devient synonyme d'échapper à la condition nègre; c'est, autrement dit, ne plus être nègre du tout.

Le mal-être mulâtre.

Le mal-être mulâtre tient à la constitution de cette catégorie : compromis biologique, tour à tour toléré ou réprimé, en tous cas difficilement évitable, le métis ne parvient pas à constituer durablement dans l'univers socio-racial esclavagiste conçu pour deux, un compromis social. Dans la logique et au regard d'un système marqué par la bi-polarité, il souffre d'être demeuré malgré tout "une anomalie"86.

85

: Ici encore la langue créole de Guadeloupe a conservé sous forme d'adages, de sentences, ce sentiment de défiance instinctive : "Nèg toujou vann nèg" (Les nègres ont de tous temps vendu leurs frères), "Nèg pé ké jen pé koumandé nèg" (les nègres seront à jamais incapables de diriger d'autres nègres), "Konplo a nèg, sé konplo a chyen" (les solidarités des nègres ne durent pas plus longtemps que celles des chiens en bandes) etc,... Il n'est sans doute pas hasardeux d'avancer que ces représentations mentales tiennent à la proximité de l'expérience sociale de l'habitation esclavagiste et aux particularités des relations sociales établies. Dans un opuscule écrit à la fin du XVIIIe et reproduit en 1804, un propriétaire d'habitation guadeloupéen recommandait, pour la sauvegarde du travail et de la discipline des ateliers, de veiller particulièrement au respect des hiérarchies esclaves : " Le maître commandeur doit avoir la même portion d'autorité sur tous les

esclaves, excepté dans tous les cas les domestiques, qu'un planteur doit distinguer des autres esclaves, afin de leur imposer un esprit de corps qui les lui attache et les éloigne des autres esclaves; ils doivent servir de rempart entre le maître et les autres nègres. " in Poyen de Ste-Marie. De l'exploitation des sucreries, ou conseils d'un vieux planteur aux jeunes agriculteurs des colonies. 1804. p.14. 86 : Josette Fallope. Esclaves et citoyens ...(op.cit.).p. 97

Les nègres en politique; couleurs, identités et stratégies de pouvoir en Guadeloupe. Tome I-1  

Sainton, Jean-Pierre / Service commun de la documentation. Université des Antilles

Les nègres en politique; couleurs, identités et stratégies de pouvoir en Guadeloupe. Tome I-1  

Sainton, Jean-Pierre / Service commun de la documentation. Université des Antilles

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