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Citons encore, à titre d'exemples, ces deux anecdotes rapportées par l'abbé abolitionniste Dugoujon. En 1840, il assiste sur une plage de Guadeloupe aux tentatives infructueuses d'une équipe d'esclaves essayant de mettre un canot à la mer sur une mer particulièrement houleuse.

(...) Un esclave pousse un cri furieux, saisit un énorme caillou et frappe à coups redoublés le dos nu d'un autre noir, qui reçoit ces mauvais traitements sans résister et sans se plaindre. A cette vue, je cours vers eux et crie à l'auteur de ces brutalités "Que faites-vous, misérable ? Vous allez tuer

cet homme ! n'avez-vous pas honte de maltraiter ainsi votre frère ?" "C'est ainsi, me répond-il gravement qu'il faut traiter ces gens-là" (...)

82

Et cet autre témoignage : (...) J'ai entendu plusieurs fois Séraphin (un jeune esclave) apostropher ainsi deux négrillons appartenant comme lui à M. le Curé : "Marche, nègre! ô vilaine race !"83

Ces comportements couramment consignés dans les récits des observateurs européens de la Guadeloupe n'ont rien d'exceptionnel. Armand Corre, médecin colonial en poste en Guadeloupe à la fin des années 1880, dresse complaisamment une liste qu'il nous annonce " réjouissante " d'anecdotes de ce type au terme de laquelle il conclut :

Ce qu'il ne tolère pas du mulâtre, ni du blanc, le nègre le dit et le pratique contre ceux de sa race (...) Le comble au-delà duquel il n'y a pas de plus blessante invective, c'est l'expression de "nèg bitasyon". Cela veut dire que l'adversaire n'est pas seulement un nègre, mais un nègre qui cultive le sol pour un salaire, un être qui tient de l'esclave d'autrefois. 84

L'autre aspect du complexe nègre tient en ce que nous appelerions un syndrome de fatalité. La couleur de la peau ayant déterminé la condition et limité l'univers existentiel de l'esclave, elle confère à ceux qui la portent la conscience d'une sorte d'immuabilité du statut social, de prédétermination de la condition et du destin. Les nègres ont tendance à se vivre comme les victimes d'une malédiction, créatures destinées à occuper éternellement une condition inférieure, à être discriminés, exploités, bernés, de toute éternité. Mais, au 82 83

84

: Abbé Dugoujon. Lettres sur l'esclavage dans les colonies françaises. Paris, Pagnerre, 1845. : ibidem. : Armand Corre. Nos créoles. Paris. 1890.

Les nègres en politique; couleurs, identités et stratégies de pouvoir en Guadeloupe. Tome I-1  

Sainton, Jean-Pierre / Service commun de la documentation. Université des Antilles

Les nègres en politique; couleurs, identités et stratégies de pouvoir en Guadeloupe. Tome I-1  

Sainton, Jean-Pierre / Service commun de la documentation. Université des Antilles

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