Page 110

83

pour son élargissement, la captation et la déportation transatlantique à une échelle industrielle (la Traite) de cargaisons d'hommes réduits à l'état de marchandises-instruments de travail. L'institution de l'esclavage s’est accompagnée de la destruction non seulement de l'organisation socio-économique interne des régions ponctionnées, mais encore des référents culturels et des systèmes de valeur originels des populations transportées. Ce trait distingue fortement l'organisation socio-raciale américaine issue des sociétés de plantation et de la traite des schémas africains et océaniens de la colonisation. L'Africain devenu esclave aux Amériques n'est plus ce captif vaincu, dont on a épargné la vie. Il est un être arraché à sa terre, à sa cosmogonie, à ses dieux, déclaré marchandise-instrument de travail, introduit dans un nouvel univers au sein duquel il est devenu l'objet total. La chosification est accomplie, l'aliénation est entière. L'homme africain perd son identité propre au plan de la culture, de l'ethnie, de la civilisation, pour se découvrir dans le regard de l'autre, et renaître en nègre, désormais qualifié par sa seule couleur et sa seule fonction. Il y eut racisation du rapport de domination par "négrification" du dominé. Cette domination est cristallisée dans la couleur, preuve visuelle du statut et de l'origine. Au contraire par exemple du racisme blanc antisémite, qui ne peut s'appuyer sur aucune différence phénotypique incontestable, le racisme blanc anti-noir s'appuie sur l'évidence visuelle de la différence de couleur. Cette différence apparente sécrète à son tour un ensemble de stéréotypes racistes propres au racisme anti-noir qui met instantanément en jeu une symbolique des sens (sensations olfactives, auditives, visuelles), des émotions (gêne, rejet, crainte, peur) et du mental (préjugés). Enfin, avec la mise en contact des "races" originelles au sein d'une même structure sociale et l'inévitable miscégénation qui l'accompagna, un continuum ethnique s'établit, étalant sur une palette de métissages du blanc au noir et du noir au blanc sa variété de couleur. Les métissages biologiques qui ont fait, sur plusieurs siècles et millénaires, les populations modernes, sont ici effet de laboratoire. Le métissage se vit au présent, sa conscience loin d'en être satisfaite est torturée, car elle est insérée dans le rapport de domination. Et pourtant, la pan-mixie interdit ici de poser la relation ethnique en terme de races "pures" (ou soi-disant pures). En retour, elle inscrit automatiquement la question de

Les nègres en politique; couleurs, identités et stratégies de pouvoir en Guadeloupe. Tome I-1  

Sainton, Jean-Pierre / Service commun de la documentation. Université des Antilles

Les nègres en politique; couleurs, identités et stratégies de pouvoir en Guadeloupe. Tome I-1  

Sainton, Jean-Pierre / Service commun de la documentation. Université des Antilles

Profile for scduag
Advertisement