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englobant

indistinctement

toutes

les

formes

actuelles

de

discrimination

ou

de

marginalisation, fait courir à l'antiracisme véritable18. Il conviendrait de s'interroger également sur certains effets pervers de minoration des phénomènes racistes qu'une mise à l'index du mot a paradoxalement contribué à créer19. La difficulté d'aborder la question raciale est accrue pour le chercheur autochtone issu d'une société racisée. Confronté à l'étude d'un objet qui pour être du domaine subjectif, n'en participe pas moins à sa propre conscience historique et n'en relève pas moins du fait de culture, il pourrait se voir sommé, sous peine d'être suspect de succomber aux miroirs de l'apparence, voire aux sirènes du racisme lui-même, d'entourer sa démarche de précautions qui ne seraient pas seulement d'ordre méthodologique ou conceptuel.20 Sous l'apparence de l'objection scientifique, la critique ne serait alors qu'idéologique. Le débat relève dès lors du ''point de vue", au sens littéral du terme, et de l'éthique. Dans un débat similaire, c'est Etienne Balibar qui, prévenant les tendances à une perception uniformisante des communautés humaines, faisait remarquer non sans malice :

Au nom d'une "évidence" scientifique on a négligé l'éventualité que, dans une conjoncture historique donnée, les victimes actuelles et potentielles de la discrimination collective aient paradoxalement besoin de ce "signifiant" impur, mais universellement répandu, comme d'une référence pour leur résistance à l'oppression, leur revendication d'égalité, égale dignité, égale liberté, égale citoyenneté... En bref, comment faire pour que la proposition "les races n'existent pas" ne soit pas entendue comme " vous n'existez pas" ou même pour que la proposition " vous n'auriez jamais du être discriminés au nom du concept pseudo-scientifique de race" ne soit pas entendue comme " vous n'auriez jamais dû exister autrement que nous" ? (souligné dans le texte) 21 18

: Nous faisons ici référence à tous ces regrettables et répandus abus de langage sur le "racisme antijeunes", "anti-femmes", "anti -handicapés", etc... 19 : Nous pensons en particulier à la formulation de cet amendement déposé à l'Assemblée Nationale en 1993 tendant à instaurer un contrôle automatique de l'identité des étrangers "sur tout critère autre que l'appartenance ethnique"...! Singulier et pudique détour du non-dit ou de l’art d’être raciste sans prononcer le mot " race ". 20 : C'est ainsi que certains auteurs, dont on ne saurait mettre en doute la sincérité anti-raciste et la rigueur théorique, ont pu comparer les accents par lesquels Frantz Fanon dénonça naguère l'européo-centrisme à ceux du discours hitlérien !! (Fiedrich cité in P. A Taguieff. "les métamorphoses du racisme et la crise de l'anti-racisme" (op.cit.) ... La passion polémique qui anima Fanon peut prêter à débats, l'humanisme intransigeant et la conscience de l'universel dont il témoigna, beaucoup moins. Faut-il comprendre ce contresens comme une lecture trop rapide de Fanon ou l'accepter comme un nouvel avatar de l'ethnocentrisme européen ? En d'autres termes, le racisme ferait-il partie de ces phénomènes dont l'étude théorique ne saurait être dissociée de son vécu sans risquer une dangereuse épure ? Albert Memmi qualifie avec humour cette tendance de "généreuse myopie jacobine". (Cf; Albert Memmi. Le racisme., Paris, Folio, 1994). 21 : Etienne Balibar. "Le mot race n'est pas de trop dans la constitution française". Mots; les langages du politique, (op.cit.). p.247.

Les nègres en politique; couleurs, identités et stratégies de pouvoir en Guadeloupe. Tome I-1  

Sainton, Jean-Pierre / Service commun de la documentation. Université des Antilles

Les nègres en politique; couleurs, identités et stratégies de pouvoir en Guadeloupe. Tome I-1  

Sainton, Jean-Pierre / Service commun de la documentation. Université des Antilles

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