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Ainsi obtenons-nous des sociétés dans lesquelles les relations raciales fonctionnent comme des rapports sociaux de production et où, inversement, les rapports sociaux sont imprégnés du facteur de couleur. Entre ces deux polarités, le schéma de base autorise un statut intermédiaire, - non représenté ici -, né de la miscégénation des deux races originelles, définissant une catégorie métisse, variable plus ou moins restrictive ou extensive selon les réalités sociales considérées. D'une société à l'autre, si la bipolarité originelle s'impose comme une constante qui fixe les cadres du système, c'est autour de la ligne de front du métissage que se construit vraiment le rapport racial et que s'édifie l'échelle hiérarchique de la couleur. Ainsi, la définition au plan social, et même phénotypique, de la variable "mulâtre" n'est pas la même à Cuba8, au Brésil, à Porto-Rico, en Jamaïque ou en Guadeloupe. Les disparités que l'on peut constater tiennent d'abord au type de colonisation. Classiquement, on a longtemps opposé les sociétés ibériques, apparemment plus tolérantes à la miscégénation et dans lesquelles une certaine aisance matérielle aurait atténué le facteur de couleur, aux sociétés anglo-saxonnes plus strictement ségrégationnistes. Dans le cas des territoire sous administration française, il fut entendu que la forte subjectivisation de l'idéal égalitariste républicain aurait joué comme facteur d'atténuation de la discrimination.9 Il apparaît cependant que l'analyse des phénomènes sociaux liés à la couleur ne saurait se satisfaire d'une approche aussi globalisante et générale, qui de surcroît présente le défaut de focaliser l’organisation socio-raciale sur le seul facteur économique et d'ignorer les particularismes historiques. On ne saurait non plus tenir pour des définitions établies ces grandes généralisations dessinées aux contours des aires de colonisation. L'étude des relations raciales dans la grande île de Cuba, qui connut à la fin du XIXème une véritable guerre raciale, réclame, en effet, une approche très différente de celle de la République 8

: L’appellation " mulâtre" y revêt un sens beaucoup plus extensif qu’en Guadeloupe. En fait, subsiste toute une gamme d’appellations (moreno, indio, etc...) que nous comprenons comme des substituts au mot " négro ". En Républicaine dominicaine, il existe, encore de nos jours, un système de valeur coloriste dominant, exaltant officiellement les traits physiques et culturels européens et dénigrant tout ce qui, dans le phénotype rappelerait le noir, assimilé au voisin haïtien. 9 : A ce propos, Etienne Balibar remarque une tradition spécifiquement française du racisme colonial, résidant en une croyance en l'existence d'une mission universelle d'éducation du genre humain d'où une politique d'assimilation et une vision hiérarchisée des peuples de couleur selon leur degré ou leur capacité à s'assimiler à la culture française (Voir E.Balibar, I.Wallerstein. Race, Nation. Classe; les identités ambigues., Paris, la Découverte, 1990).

Les nègres en politique; couleurs, identités et stratégies de pouvoir en Guadeloupe. Tome I-1  

Sainton, Jean-Pierre / Service commun de la documentation. Université des Antilles

Les nègres en politique; couleurs, identités et stratégies de pouvoir en Guadeloupe. Tome I-1  

Sainton, Jean-Pierre / Service commun de la documentation. Université des Antilles

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