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Pêcheuses d’huitres d’Arcachon. — Gravure de Thiriat, d’après une photographie de M. Neurdein.

DE LA GIRONDE AUX PYRÉNÉES I. De la Gironde au bassin d’Arcachon. — A 7 kilomètres de la côte, le phare de Cordouan éclaire l’embouchure de la Gironde. Cordouan, que la mer assiège et qu’elle emportera, fut en son temps une roche continentale. L’Atlantique soulève sa houle verte sur l’emplacement de Noviomagus, ville gallo-romaine, et, quand il gonfle, il frappe à la porte du phare, jadis monument magnifique, dont on a détruit l’harmonie pour élever à 65 mètres son feu rouge et blanc. Cet îlot condamné voit passer et repasser les navires sans nombre qui mettent Bordeaux, la reine du SudOuest, en relation avec tout, l’univers. La pointe de Grave, où commence la côte landaise, est un cap au bout de la péninsule de Grave, très menacée par le flot qui voulait en faire une île, puis sans doute un écueil, ensuite un ébat de la vague sur les hauts-fonds. Son salut a déjà coûté des mil-

lions à la France. Quand on entreprit de la cuirasser contre la mer, la terre perdait par an près de 48 mètres, et de plus en plus elle s’éloignait du feu de Cordouan, que 5 kilomètres seulement éloignaient de la côte il y a 250 années, tandis que 7 kilomètres séparent aujourd’hui la rive landaise du phare insulaire. Mais voici que l’Océan semble arrêté, pour longtemps ou pour toujours, dans son projet de s’unir à la Gironde en trouant l’isthme des Huttes, étroit de terre qui a maintenant 500 mètres de largeur, au lieu de 200 quand les ingénieurs se sont mis à l’œuvre. Long de 228 kilomètres entre la Gironde et l’Adour, le littoral landais reçoit annuellement de la mer 5 à 6 millions de mètres cubes de sable râpés par l'Océan sur le plateau qui continue la Lande au-dessous des vagues. Il est presque invariablement droit : hors l’échan-


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crure du Bassin d’Arcachon, il n'a ni baies, ni bouches de grande rivière, ni ports. Les navires fuient ce rivage sans abri, blanc de sable au pied des dunes, noir de pins sur leurs versants. Avant qu’on arrêtât leur procession vers l’est, ces dunes barraient les ruisseaux de l’intérieur : elles en refoulèrent les eaux, qui, montant peu à peu sur le plateau, devinrent des étangs côtiers séparés de l’Atlantique par des chaînes de sable. Les étangs littoraux des Landes valent, de loin, les flots bleus des lacs de montagne. Ils ont des eaux sombres amenées par des ruisseaux que le fer de l’alios a rougis, que le tannin des brandes a noircis, et qui pourtant sont clairs. Sur ces ruisseaux, près de ces étangs, on voit des villages, des hameaux, des bergeries, à l’ombre des pins, autant que les aiguilles du père de la résine arrêtent le soleil (elles ne peuvent que le tamiser). Mais au bord de l’Atlantique, devant la ligne noire des rameaux où passent en chanson les vents sourds de la mer, près de l’Océan qui gémit ou qui tonne, il n’y a ni bourgs, ni hameaux, rien que quelques phares, des cabanes de pêcheurs, des corps de garde de douaniers qui vivent seuls devant les souffles salés, avec le flux et le reflux, la brise ou la tempête, le sable, les gourbets, les gramens, les chênes-lièges et les mille et mille colonnes du péristyle de la forêt des pins maritimes. Depuis quelques années la solitude y est moindre : profitant des plages de sable fin, des hameaux s’y sont établis, baraques, chalets, villas, hôtels, qui sans doute deviendront çà et là des villes : car où cherchera-t-on la santé si le salut n’est pas dans la dune, sous les pins, contre la mer Atlantique ? Où mieux trouver ailleurs ce que la nature peut nous conserver ou nous rendre de jeunesse ? De ces lieux de bains, deux reçoivent plus de baigneurs que les autres : Soulac, au nord du Bassin d’Arcachon ; et, au sud, les chalets de Mimizan. Soulac-les-Bains, près de la péninsule de Grave, est voisin du Vieux Soulac, ville et port de mer que la dune a couverts, puis en partie rendus au jour, si bien qu’on voit maintenant l’antique et belle église de Notre-Dame de Fin-des-Terres. Mais, depuis que les sable’s sont solidement fixés, ils cacheront à jamais les villages et hameaux, les églises, les prieurés, les châteaux ensevelis par eux sur ce rivage d’entre la Gironde et la mer: à moins que celle-ci ne les montre quelque jour avant de les engloutir, car elle ronge ici le litto-

ral , de 2 à 7 mètres suivant les années, entre l’anse des Huttes et la pointe de la Négade. A la plage des bains de Soulac succède celle des bains de Lillian, puis viennent le cap de la Négade, les bains des Olives, les bains de Montalivet, et la longue chaîne des dunes, ligne inflexible, derrière laquelle se suivent, du nord au sud, l’étang d’Hourtin, le marais de Talaris, l’étang de la Canau, les palus du Porge. On arrive ainsi au bassin d’Arcachon, où l'on entre en tournant le cap Ferret, arène si déliée, si dispersable à tout souffle de l’air, qu’on ne sait encore comment la fixer par des plantations. II. Bassin d’Arcachon : Leyre et Lège. — Le Bassin d’Arcachon est une espèce de Morbihan qui a vu grandir sur sa plage méridionale une très charmante ville d’hiver et ville de bains, Arcachon, à l’orée des dunes où frémissent les plus beaux pins de France. Cette grande baie serait semblable aux étangs du littoral, rigidement droit, des Landes, si la rivière qu’elle reçoit, la Leyre, n’était assez puissante pour tenir la passe ouverte : celle-ci restant libre, la marche en avant des sables marins n’a pu repousser les eaux du Bassin vers l’est en leur faisant gravir avec lenteur la pente du continent. Resté baie, mais devenant de plus en plus lagune grâce aux sables, aux atterrissements de la Leyre, le Bassin d’Arcachon est séparé de l’Atlantique par une langue de sable qui a 16 kilomètres environ de longueur, de sa racine jusqu’au cap Ferret, qu’éclaire un grand phare. Toutes sinuosités non infinitésimales comprises, il a 80 ou 85 kilomètres de contour. Sans sa large passe, ce serait un triangle à côtés presque égaux de 17 000 à 18 000 mètres de hase sur 14 000 de hauteur. Sa surface varie du simple au triple, suivant la hauteur de la mer : 4900 hectares à marée très basse, 15 500 à marée très haute. Pour le comparer à une surface des environs de Paris, il n’est pas beaucoup plus petit que la forêt de Fontainebleau. On a donc sous les yeux tantôt un grand golfe à pleins bords, tantôt une immense vasière et sablière avec dix ou douze chenaux tordus qui sont comme les fouets de la Méduse, et une île nue de 225 hectares, dite l'île des Oiseaux. Mais, tel quel, le Bassin peut abriter en toute sûreté 20 grands navires de guerre et 7500 moyens navires de commerce. Ses plages sont belles dans la sauvage région des dunes, c’est-à-dire sur le rivage de l’ouest et sur la rive du sud aux environs d’Arcachon ; mais, quand


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les pins s'éloignent, elles sont monotones, peu variées par les appareils de l’industrie, marais salants, marais à sangsues, réservoirs de poissons, huîtrières, etc. Ses villes et villages, Arès, Andernos, Taussat, Lanton, Certes, Biganos, le Teich, Mestras, Gujan, la Teste de Buch, Arcachon, bordent ou avoisinent la rive du nord-est et la rive du sud; la rive de l’ouest, près de l’Océan, n’a ni bourgs, ni hameaux. Le Goulet d‘Arcachon s’ouvre par un bâillement de 2960 mètres, dont 520 pour la passe, profonde de 7 à 8 mètres à bas flot, sur fine arène : par-

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dessus ce sable la marée jette à chaque fois 336 millions de mètres cubes dans la baie; puis, à mer descendante, le Bassin se vide à raison de plus de 15 000 mètres cubes par seconde. C’est une rude et presque vaine entreprise de lutter à la fois contre le sable et contre la vague. On n’a donc pas osé commencer les travaux projetés pour l’amélioration de cette passe au moyen de digues réduisant l’ampleur de l’entrée; et de ce « Morbihan » des Gascons on a fait une immense huîtrière qui fournit annuellement 150 à 200 millions de bivalves.

Arcachon. — Dessin de Taylor, d’après une photographie.

Il lui arrive un petit fleuve, la Leyre, deux canaux de desséchement d’étangs, nommés Lège et canal d’Arcachon, plus diverses crastes ou ruisseaux de la Lande. La Leyre1 unit deux rivières essentiellement landaises, eaux brunes jamais taries, sur fond de sable, entre talus où s’accrochent des bruyères, où pointent des racines d’arbres; ces eaux, qui pourrissent des aiguilles de pins, des genêts, des brandes, sont fraîches, bien vivantes et courantes, mais point bonnes à boire : ainsi en est-il de tous les ruisseaux de la Lande gasconne. Cours, 100 kilomètres : bassin, 202 000 hectares ; eaux ordinaires 8 à 10 mètres cubes (?).

La Grande Leyre1 doit naissance et première croissance à d’innombrables lagunes dispersées sur le plateau de Morcenx ; elle reçoit les eaux de Sabres et passe devant Pissos. La Pet ite Leyre2, également née de lagunes dans la Lande entre Labrit et Captieux, coule devant le bourg de Sore. Flottable en trains — et, de fait, elle emporte vers la Mothe des troncs de pins assemblés en radeaux, —- la Leyre arrose le vallon de Salles, surnommé le Paradis des Landes ; elle coupe le chemin 1. Cours, 55 kilomètres; bassin, 72 000 hectares ; eaux ordinaires, 5000 litres (?) ; étiage, 1500 (?). 2. Cours, 42 kilomètres ; bassin, 42 000 hectares ; eaux ordinaires, 2000 litres (?) ; étiage, 1000 ; (?).


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de fer de Bordeaux à Hendaye devant la Mothe, puis, formant delta, se perd peu après à la pointe orientale du Bassin. La Lège, canal de dessèchement et de navigation creusé de 1860 à 1875, s’appelle ainsi d’un village proche de sa rive gauche, non loin de son entrée dans le Bassin d’Arcachon. Ce village, Lège, fut longtemps menacé d’ensevelissement par la dune, et deux fois les Légeois durent rebâtir leurs maisons et cabanes, loin du sable qui roulait sur elles : en 1480, puis en 1660. Elle part de l’étang d’Hourtin, dit aussi l’étang de Carcans, ou même, en réunissant les deux noms, qui sont ceux de deux bourgades voisines, l’étang d’Hourtin et Carcans. L’étang d’Hourtin est plus qu’un étang: c’est une sorte de lac de 15 kilomètres de long, de 6150 hectares d’étendue, que sépare de la mer un bourrelet de dunes de 5000 à 4000 mètres de largeur, fait de plusieurs rangées de collines de sable ayant jusqu’à 80 mètres de hauteur où les pins jettent leur sombre manteau. Guéable jusqu’à peu près mi-largeur à partir de la rive orientale, qui est bordée de marais, de roseaux, sa profondeur augmente brusquement et atteint 12 mètres 1/2 au pied des dunes ; son lit est de vase, de sable, de tourbe. Un canal de 6 kilomètres ayant 5 mètres de pente conduit son trop-plein dans l’étang de la Canau, à travers les marais de Talaris. Sinon qu’il n’a que 8 kilomètres de long et 1920 hectares de surface, l’étang de la Canau1 ressemble en tout à celui d’Hourtin : à l’ouest, même dune noire de pins, haute de 50 à 46 mètres, large de 5000 à 6500 mètres jusqu’à l’estran de mer; même eau sur même fond de tourbe, de vase et sable; même profondeur de 12 mètres 1/2 au pied de la dune ; même improfondeur sur la rive opposée; mêmes joncs et roseaux, mêmes anguilles, tanches et brochets que le Bordelais mange ; enfin même recul de l’eau sur le fond plat quand darde le soleil, même empiétement quand la pluie tombe à seaux du ciel de la maritime Gascogne. De l’étang de la Canau sort la Lège, qui est large de 10 mètres et pourvue d’écluses régularisant sa pente de 12 mètres à travers le marais du Porge, bas-fonds indécis entre la terre et l’eau, celle-ci représentée par des étangs, celle-là par des vases palustres et des sables : dans cette bataille de deux éléments, l’eau semble triompher encore, et 1. On écrit habituellement Lacanau, en agglomérant l’article au nom.

cela grâce à l’arène qui comble canaux, chenaux, fossés. Aussi la Lège ne rend-elle pas les services qu’on en attendait : la solitude qu’elle devait exonder, assainir et peupler est restée solitude, et le marais, un moment presque dégagé, redevint plus que jamais palus. Le canal d’Arcachon ou canal de Cazau déverse au nord le grand étang de Cazau, dont une autre et plus grande saignée, celle de Sanguinet, emporte aussi les eaux vers le sud. Long de 14 679 mètres, navigable aux petits bateaux1 par le secours de huit écluses, c’est la régularisation d’une craste ou ruisseau de la Lande. Il devait faire des merveilles, aider l’industrie, transporter bois, charbons, minerais, irriguer des rizières, assainir le pays, et en somme il reste inutile. Ce n’est même pas lui qui amène à l’étang d’Arcachon la moindre part du trop-plein de l’étang de Cazau : c’est un autre canal qui s’en détache à l'est, connue une sorte de contre-fossé. III. Du Bassin d’Arcachon à l’Adour : Étangs et Courants. —Arcachon, villas et châteaux mêlés de pins, est à la fois ville de bains, ville de santé, ville d’hiver, ville de plaisirs. Ses bains ne sont pas tout à fait des bains de mer, à lame franche, et il faut sortir du Bassin, puis du Goulet, pour se tremper dans la grande vague. A la pointe du Sud, protubérance arrondie peu avancée dans l’Atlantique (et pourtant c’est la plus saillante sur la rive landaise) on a l’immensité vis-à-vis. De la pointe du Sud à l’embouchure du Courant de Mimizan, sur un peu plus de 40 kilomètres, la Dune sépare du flot les trois étangs de Cazau, de Biscarosse et d’Aureilhan, tous les trois dans l’ancien pays de Born. Nulle part en terre, ou plutôt en sable de France, elle ne lève de si hautes crêtes séparées par les sillons parallèles des lettes ou lèdes ; nulle part aussi les pins n’y sont aussi beaux; entre l’étang de Cazau et l’Océan un mamelon se dresse à 89 mètres, dans les bourrelets de Lescours : c’est là le Mont-Blanc de toutes nos dunes — Mont-Blanc par son sable, Mont-Noir par ses pins maritimes. Le Courant de Mimizan2 a pour principe, à 19 ou 20 mètres d’altitude, un lac de 52 kilomètres de 1. Jusqu’à 24 tonnes. 2. Cours 9 kilomètres : 55 jusqu’à la source du ruisseau de Sanguinet ; bassin, 132 000 hectares; eaux ordinaires, 6000 à 8000 litres (?) ; étiage, 4000 à 4500 (?).


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tour, de 5970 hectares de surface, dont la pointe septentrionale n’est qu’à 15 kilomètres au midi d’Arcachon. Ce lac, l’étang de Cazau1, rappelle exactement (sauf par sa forme, qui est triangulaire) les deux grandes nappes d’Hourtin et de la Canau. Son eau sans profondeur est au levant, son eau profonde à l’ouest, au pied de la dune, où l’on trouve jusqu'à 14 mètres de creux : ce côté d'occident, côté désert, sans un hameau, sans une cabane, est aussi le côté sylvestre avec pins et chênes géants ; mais, à vrai dire, les autres rives cessent rapidement d'appartenir à la lande rase. Deux canaux épanchent sa surabondance vers deux versants opposés. Celui du nord, dit canal de Cazau ou canal d’Àrcachon, descend vers le Bassin ; celui du sud, dit canal de Sanguinet ou canal de Navarosse, mène l’eau brune au Petit étang de Biscarosse par une ligne droite de 2600 mètres. Du Petit étang de Biscarosse, fort petit en effet2, le canal de Biscarosse conduit en 800 mètres au Grand étang de Biscarosse3, lequel miroite à 17 mètres au-dessus de l’Océan. L'eau de Biscarosse n’a que 28 kilomètres de contour et 5540 hectares : elle est donc moins vaste que celle de Cazau, mais pareille en tout autre point et n’ayant de profondeur qu’à l’occident, devant la dune que les pins ont immobilisée, noirs sur le sable blanc. Le Biscarosse émet le Courant de Sainte-Eulalie4, torrent qui écume sur les seuils d'alios ou passe en silence à l’ombre du chêne, de l’ormeau, du pin, sur la couche moelleuse des sables. C’est une onde vive, bordée de dunes sur sa rive droite, de dunes encore et aussi de landes sur sa rive gauche. Au bout de 8 kilomètres elle s’amortit dans l’étang d’Aureilhan. L’Aureilhan (665 hectares) n’est même pas à 2 mètres d’altitude, le Courant de Sainte-Eulalie ayant racheté 15 mètres de hauteur depuis la nappe du Biscarosse. Peu profond, il dort au pied de quelques pointes de dunes, sur le rivage de l’ouest seulement : partout ailleurs c’est la lande ou c’est le marécage. Il verse le Courant de Mimizan, flot sombre de 20 mètres de largeur, ainsi nommé du bourg 1. Appelé aussi, moins communément, l’etang de Sanguinet ; et, en réunissant les deux noms, l’étang de Cazau et de Sanguinet. 2. 1400 à 1500 mètres, sur 500 à 800 ou 900 de large. 5. Appelé aussi l’étang de Parentis ; et, en unissant les deux noms, l’étang de Biscarosse et de Parentis. 4. Étiage, 2750 litres.

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de Mimizan, qu’il laisse à quelques centaines de mètres à gauche. Mimizan, nom tragique, car, s’il y a un Mimizan vivant, il y en a de morts, ensevelis sous la dune. Cette bourgade a fui longtemps devant le sable, et chaque bouffée du vent de mer avançait l’heure de ses ruines. Son port, dont on dit qu’il fut plein de navires, porte aujourd’hui le poids de la dune d’Udos, et le Mimizan qui survit aux autres allait périr aussi quand l’arène, grâce aux pins, cessa d’être incohérente : elle avait englouti déjà des maisons, elle allait crouler sur l’église. Le Courant de Mimizan « court » en effet, d’un élan rapide, qui le trouble en soulevant les sables du fond. Il se perd dans l’Atlantique sur la côte raide, inhospitalière, près des chalets de Mimizan, embryon d’une petite ville de bains menacée par le Courant lui-même, qui attaque au nord la dune de son embouchure. Du Courant de Mimizan à l’Adour, d’autres Courants versent d’autres étangs du pied des dunes. Le Courant de Contis1 sépare le pays de Born (au nord) du Marensin (au sud). Il sort de l'étang de Saint-Julien, nappe d'eau qui a grandement diminué, qui même tend à s’effacer depuis qu’on a désobstrué le Courant, qu'on l’a désencombré des seuils et rocs d'alios, et çà et là des troncs d’arbres qui le barraient comme tel rio, grand ou petit, des pays du Tropique. Le Courant baissant et fuyant plus vite à travers la dune jadis errante, maintenant fixée, l’étang a baissé : de plus en plus reculant devant des plages encore aujourd’hui molles et mal assurées, il s’est réfugié dans deux cuvettes, l’étang de Lit (250 hectares) et l’étang de SaintJulien (200 hectares). Ces nappes sont unies par le Courant Mort, qui est une section de 500 mètres de longueur dans un isthme marécageux. Le Courant de Contis, eau vive et pittoresque, d’une limpidité rougeâtre ou dorée suivant l’alios ou le sable du fond, s’achève près des bains de Contis. Le Courant de Léon2 ou Courant de Huchet est le « desaguadero », autrement dit le déversoir de l’étang de Léon » (970 hectares). 1. Cours, 3 kilomètres ; 32 jusqu’à la source du Mézos ; Bassin, 63 000 hectares ; eaux ordinaires, 3 mètres cubes (?) ; étiage, 2000 à 2400 litres (?). 2. Cours, 7500 mètres ; 55000 jusqu’à la source de la l’alud ; bassin, 29 000 hectares ; eaux ordinaires, 7200 à 1500 litres (?) ; étiage, 800 à 1000 (?).


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Ayant dune au couchant, lande au levant, les rives de l’étang de Léon contrastent comme celles de tout autre étang du littoral gascon : à l’orient elles sont plates, basses, fangeuses, avec tourbes et fondrières, et de ce côté-là les longues pluies submergent les « barthes » où croit l’aune ; à l’ouest se dressent, les sables, et sur le sable les pins, excepté dans la petite maremme créée peu à peu par les alluvions de sortie. Le Courant de Léon n’a pas été régularisé par l'homme ; il se tire comme il peut de sa percée du cordon des dunes, sinueux dans une prairie palustre : en quoi le « fleuve » de Léon ressemble au maître affluent de l’étang, à la rivière de Castets, bien nommée la Palud.

des champs, des prairies. L’onde est claire, malgré son teint rougeâtre : tantôt rapide, tantôt indolente, c’est un plaisir de la descendre en barque. Au Vieux Boucau il rencontre à gauche la dépression de derrière la dune littorale qui marque l’ancien cours de l’Adour, puis il entre humblement dans la mer Atlantique, au pied de collines de sable blanc, près des cabines de bains du Vieux Boucau, sur une plage dangereuse par la force et l’inconstance des courants maritimes. Quand l’Adour fut barré par les sables en aval de Bayonne et qu’il remonta vers le nord, parallèlement, à la côte et près d’elle (des dunes étroites le séparant de la mer), le Vieux Boucau posséda quelque temps l’embouchure du fleuve : alors il accueillait les vaisseaux, et ses marins allaient à la grande pêche; à peine s’il y a là maintenant quelques petits canaux, et l’on y vit surtout de la bouchonneric et autres industries du liège.

Le Courant de Soustons1 ou chenal du Vieux boucau sort de l’étang de Soustons. L’étang de Soustons doit son nom à la jolie petite ville de Soustons, mêlée de grands arbres en belles avenues, qui est située tout près de sa rive sud-est et qui en était plus voisine encore avant qu’on eût débarrassé de ses herbes, de ses joncs, de ses souches, de ses arbres, le Courant qui lui sert de déversoir : le lac alors était plus grand, et la ceinture de prairies basses qui l’environne n’existait, pas encore. Grand de 759 hectares, à 2 mètres ou un peu moins d’altitude, ses rives sont très peu élevées ; elles continuent presque partout le miroir des eaux, et ce n’est guère qu’à l’endroit où l'étang se contracte pour devenir peu à peu le Courant que d’abrupts sables se lèvent, couronnés de pins. Au nord, à l’est, au sud, le sol plat s’étend en prairies (qui valent plus qu’avant l’abaissement du lac et la dépaludation du sol), en cultures, en lande rase, avec des bouquets de pins çà et là. Sa profondeur atteint rarement 2 mètres; le fond est uniformément tapissé d’une plante aquatique, intentionnellement semée et propagée, qui fait sous l’onde une « forêt » continue, asile des poissons. Le Hardy lui porte le tribut des étangs de Tosse, qui sont l’étang Noir, l’étang Blanc (200 hectares), l’étang de Hardy. Le Courant de Soustons est une gracieuse riviérette en un charmant vallon resserré par des dunes où frémissent les pins et les chênes-lièges. De ces dunes au Courant — quand toutefois les mamelons de sable ne dominent pas la rivière même — il y a

Le Boudigau1 jette à l’Océan le surplus de petits étangs de la Marenme, et les palus de son bassin remplacent des cuvettes sans profondeur dont la plus vaste était l’Orx. L'étang d’Orx couvrait jusqu’à 4500 hectares après les longues saisons de pluie : vidé par ordre de Napoléon III, il ne l’a pas été sans retour possible de l’onde, et les années mouillées y submergent encore de vastes étendues. Le Boudigau traverse sous forme de canal artificiel cet étang resté marais, puis il se porte brusquement au nord, dans le bas-fond qu’emprunta l’Adour lorsqu’il porta son embouchure vers le septentrion. Ayant à droite des dunes noires de pins et à gauche le cordon littoral que des pins maintiennent aussi, car sans eux la dune reprendrait le chemin de l’intérieur, il arrive à Gap Breton, ville déchue. Cap Breton n’a plus de flottes depuis que le fleuve jadis mobile, l’Adour, refaisant son embouchure bayonnaise, a cessé de couler au nord vers l'une quelconque des deux ou trois ouvertures qu’il conquit successivement, ou simultanément, sur le cordon littoral : au cap Breton, au Vieux Boucau, peut-être au cap Moïsan2. Comment rester un port de navigation hauturière, voire un port de cabotage, quand au lieu de l’Adour on ne voit plus passer, que l’eau palustre du Boudigau ? Pourtant le Courant de Cap Breton s’engloutit en mer devant un des meilleurs gouffres de l’Océan.

1. Cours, 6 kilomètres, 35 jusqu’à la source du Magescq ; bassin, 42 000 hectares ; eaux ordinaires, 2 mètres cubes (?) ; étiage, 1200 à 1500 litres (?).

1. Cours, 28 kilomètres ; bassin, 28 000 hectares ; eaux ordinaires, 1200 à 1500 litres (?) ; étiage, 800 (?). 2 A 2 ou 5 kilomètres au nord du Vieux Boucau.


Dans la forêt d’Arcachon. — Dessin de Drouin, d’après nature. O. RECLUS. — EN FRANCE.

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Le Gouf de Cap-Breton est une fosse qui commence à 4 kilomètres environ de la côte par des profondeurs de plus de 50 mètres, puis s’élargit et se creuse jusqu’à 580 mètres ; longue de 10 kilomètres, elle en a 4 de large à 14 kilomètres du rivage, là où elle tombe dans la grande mer. Sans cesse nettoyée par des courants inconnus, elle a toujours les mêmes profondeurs : tout au moins les sondages de 1860 ont-ils retrouvé les mêmes abîmes que ceux de 1826 ; et, par surcroît, l’onde est calme sur tout le Gouf, fût-elle terrible à l’entour. Donc Cap-Breton n’est plus marinier ; il a des pins, des chênes-lièges ; il fait des « vins de sable », sur la dune, dans des enclos protégés du vent, s’il se peut, par des palissades en brande. Une des grandes îles de l’Amérique du Nord porte son nom : peut-être parce qu’elle fut découverte par des Cap-Bretonnais. C’est un bloc de granits, de schistes, ayant 1 133 000 hectares, qu’un détroit sans largeur sépare de la NouvelleEcosse. Sur 84500 habitants, le recensement de 1881 y a reconnu 12 450 Acadiens, hommes de langue française, de foi catholique. On croit que les Acadiens eurent parmi leurs premiers ancêtres, pères et fondateurs de la nation, des hommes venus de Cap-Breton, quand Cap-Breton naviguait et pêchait encore, vers le commencement du XVII siècle. Les Acadiens, restés fidèles à leurs origines, sont un petit peuple français de près de 150 000 âmes, concentré ou dispersé en divers pays : Nouveau-Brunswick, Nouvelle-Écosse, îles du Cap-Breton et, du Prince-Edouard, Labrador, Canada, États-Unis. Sa force d’expansion dépasse celle même des Canadiens-Français, et, chaque année, sa part au soleil est plus grande. e

IV. L’Adour. — Encore une incorporation d’article : car l’Adour est, de toute évidence, la Dour : nom identique à la Doive, et à vingt autres. A 4 kilomètres seulement de l’endroit où la rive de l’Atlantique perd ses dunes et ses pins pour les rochers que taille la mer de Biarritz, à 50 kilomètres de l’Espagne, une barre qui brave obstinément les ingénieurs marque l’embouchure de l’Adour1, fleuve pyrénéen et landais recueillant les eaux d’une des régions de France où la montagne reçoit le plus de neige, et la plaine le plus d’ondée. Chez 1. Cours, 500 kilomètres ; bassin, 1 702 080 hectares ; eaux ordinaires, 150 mètres cubes (?) ; étiage ordinaire, 60 (?) ; extrême étiage, 55 (?) ; crues, 1500 (?).

les Bigordans, les Béarnais, les Basques lui naissent les beaux torrents de la Sierra ; chez les Gascons de la Lande, les ruisseaux et rivières de l’alios presque insensibles à l’été ; sa part de ruisseaux morts ou presque morts en « canicule » lui vient du plateau de Ger et, pour un très peu, du plateau de Lannemezan. A 25 ou 50 kilomètres de l’Atlantique, à la lisière des Landes, au pied de collines, béarnaises et. basquaises au sud, landaises au nord, deux rivières se rencontrent, égales pour le regard ; l’Adour et le Gave. L’Adour vient de plus loin ; le Gave apporte, en été du moins, tantôt deux à trois, tantôt trois à quatre fois plus d’eau. Le lieu de ce confluent se nomme le Bec du Gave : c’est ainsi que, dans des bassins plus grands, le confluent de la Loire et de l’Ailier s’appelle Bec d’Allier ; et celui de la Garonne et de la Dordogne, Bec d’Ambès. L’Adour naît à 1931 mètres d’altitude, dans le Tourmalet, mont de près de 2500 mètres, non loin du Pic du Midi de Bigorre, qui en a près de 2900, à 18 kilomètres en ligne droite au sud de Bagnères. Il ne reste pas longtemps dans la montagne : après avoir arrosé la vallée trop vantée de Campan, reçu l’Adour de Lesponne, et mù les scies à marbre de Bagnères-de-Bigorre, ville d’eau ravissante, il entre en plaine pour y rester jusqu’à la mer. Déjà son altitude n’est plus que de 550 mètres à Bagnères; elle n’est guère que de 500 à Tarbes, où le jeune fleuve, où l’Echez, où le vieux canal d’Alaric1, dispersés en brillants ruisseaux, irriguent une large vallée qui nourrit des chevaux à jarrets d’acier. Par ces canaux d’arrosement sans nombre, la richesse, la grandeur de ses villages, le spectacle des montagnes voisines, courtines bleues ou draperies de neige, la plaine de Tarbes est le Piémont du Sud-Ouest. Elle prolonge au loin ses prairies et ses gigantesques maïs vers le nord, sur l’un et l’autre bord de l’Adour, par Vic-de-Bigorre, Maubourguet, Castelnau-Rivière-Basse et Riscle. Cette campagne ample et féconde n'est pas seulement l’œuvre de l’Adour : c’est le Grand Gave qui l’a surtout créée quand il s’épanchait en glaciers vers Tarbes, en aval de Lourdes, par le val de Bénac, puis par celui d’Ossun : route reconnaissable encore et qu'il sera facile de lui faire reprendre quand on voudra doubler ou tripler les irrigations du pays tarbésan. Au-dessous d’Aire, l'Adour effleure de sa rive droite les sables et les pinadas des Landes, qui l'ac1. Tiré de l'Adour au Ve siècle.


DE LA GIRONDE AUX PYRÉNÉES

compagnent jusqu’à la mer. Il passe au pied de Saint-Sever, jadis appelé Cap de Gascogne, et, de fait, sa colline s’avance en promontoire sur une plaine immense que les pins se disputent jusqu’à l’horizon le plus reculé du nord. L’Adour baigne ensuite la ville des plus merveilleux platanes, Dax, l’antique Aquæ Tarbellicæ, qui est bien, en effet, une cité des eaux : des eaux fraîches ou tièdes par son fleuve qui s’épanche en crues fréquentes sur la campagne; des eaux chaudes par ses sources à 60-65 degrés jaillissant du sol avec tant d’abondance qu’on peut croire qu’elle est assise sur une espèce de lac plus près du bouillant que du glacé. De ces fontaines, la plus puissante fume dans la ville même : elle verse 18 à 20 litres à la seconde (suivant le temps) par 21 robinets. De toutes ensemble monte une nuée tépide, et, dans ce Sud-Ouest tiède et mou, Dax est la plus molle, la plus tiède ; il se peut que l’avenir en fasse un séjour d’hiver pour les fourbus et pour les phtisiques. L’Adour décrit un demi-cercle : de sa source au confluent de l’Arros il va vers le nord, de l’Arros au confluent de la Midouze vers le nord-ouest, puis l'ouest, après quoi il ondoie vers le sud-ouest jusqu'à la rencontre du Grand Gave, auquel il arrive augmenté de l’Arros, du Gabas, de la Midouze et du Luy. Y. Arros. — Rivière qui, comme l’Adour, sort très vite des Pyrénées, l’Arros1 commence au sudest de Campan, dans le massif de montagnes moyennes où domine, entre autres, la Pêne de Lhéris (1595 mètres). Il a pour tête l’Oueil de l'Arros, belle et pure source issue de la roche calcaire, dans le Gourg de l'Arros, cirque dont le hêtre et le sapin couronnent les hauts escarpements sauvages. Coulant vers le nord, presque parallèlement à l’Adour, dont il se rapproche peu à peu, il passe de gorge en vallée au-dessous de l’abbaye de l’Escaledieu et de la haute colline où pointe la vieille ruine du château de Mauvezin, qu’on admire un instant du chemin de fer de Toulouse à Bayonne ; et cette vallée devient bientôt large, féconde, tant par elle-même, comme sol d’alluvion, que par les canaux tirés de l’Arros. Ayant baigné Tournay, Villecomtal et la riche Plaisance, il s’unit à l’Adour, par 105 mètres d’altitude, à 4 kilomètres en amont de Riscle. 1. Cours, 100 à 105 kilomètres ; bassin, 90 000 hectares ; eaux ordinaires, 5250 litres ; étiage, 290 ; crues, 410 000.

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VI. Gabas. — Le Gabas1 a 100 kilomètres ou plus, mais il sort d’une « hauteur des terres », d’un plateau de graviers fortement raviné qui ressemble au pays de Lannemezan par son infécondité, par sa situation au nord d’un grand torrent pyrénéen (ici le Gave, là-bas la Neste) et par l’indigence de ses rivières : en un mot, il a ses sources, si vraies sources il a, sur le plateau de Ger. Le Gabas est donc un long ruisseau, sec ou peu s’en faut en été, trouble quand l’eau des pluies délaye ses collines; ni moins beau, ni moins laid que ses voisins et frères issus du môme plateau, le Lées, le Bahus, le Louts, le Luy ; mais son vallon a de la grâce, de la fraîcheur, de petits recoins d’Arcadie. N’ayant arrosé que des villages, les bourgades, d’ailleurs petites, étant sur son tertre de droite, il passe près de Saint-Sever, au pied méridional du massif qui porte cette ville si fièrement assise au-dessus de l’Adour, en face de l’immense horizon et de la forêt des pins, immense aussi. C’est alors, vers la fin de son voyage, qu’il lui arrive de belles fontaines venues des assises de la craie et qui, montant d’une très grande profondeur, ont une température supérieure de plusieurs degrés à celle des autres sources du pays : telle est, entre autres, la font de Marseillon, si forte qu’elle fait mouvoir un des plus grands moulins de cette contrée, qui se nomme la Chalosse. Le Gabas finit par environ 15 mètres d’altitude, en amont de Mugron. VII. Midouze.— La Midouze2 se forme à 25 mètres au-dessus des mers, dans la ville de Mont-deMarsan, par l’union de deux rivières nées sur les collines terreuses de l’Armagnac : la Douze et le Midou. La Douze5 supérieure n’est rien tant qu’elle reste dans les coteaux boueux. Dès qu’elle arrive sur le plateau des Landes, vers Cazaubon, d’où sortent les meilleures eaux-de-vie d’Armagnac, elle s’accroît de ruisseaux landais, courants brefs mais jamais tarissants. Et, quand elle entre dans la pittoresque Roquefort, elle y rencontre un charmant torrent de l’alios, l’Estampon, qui est le plus abondant cours d’eau de tout le bassin de la Midouze. Cet Estampon4 décrit un demi-cercle qui rappelle 1. Cours, 100 kilomètres ; bassin, 46 000 hectares. 2. Cours, 43 kilomètres, 155 jusqu’à la source de la Douze ; bassin, 307 000 hectares ; eaux ordinaires, 18 mètres cubes (?) ; étiage, 10 (?). 3. Cours, 112 kilomètres ; bassin, 115 000 hectares ; eaux ordinaires, 6 mètres cubes (?) ; étiage, 4. 4. Cours, 40 kilomètres ; bassin, 38 700 hectares ; eaux ordinaires, 2500 litres (?) ; étiage, 1500 (?).


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exactement, en très petit, l’arc de cercle de l’Adour. Il naît entre Gabarret et Cazaubon, sur un plateau de peu de pente, ancien marais resté marais à demi avec joncs, rouches, lagunes plus ou moins sèches en été. La première ville qu’il rencontre est aussi la dernière : c’est Roquefort. Là, au pied d’un rocher, dans un site encaissé, pittoresque, un peu sauvage, en aval d’un grand moulin, son eau noirâtre heurte impétueusement l’eau blanchâtre ou jaunâtre de l’argileuse Douze, qui vient de passer sous un haut pont; les deux flots auraient peine à se mêler, mais l’Estampon est tellement supérieur à la Douze qu’incontinent il la dévore. De là jusqu’à Mont-de-Marsan la Douze coule rapidement dans un ravin superbe, étroit, profond, tapissé de végétations, entre des rochers, des talus, des escarpements, et souvent de hauts et beaux arbres; elle ne boit désormais que des affluents « landais », ondes constantes dont la plus large et longue est la charmante Gouaneyre. Le Midou ou Midour1 reproduit exactement la Douze, en ce qu’il procède aussi de l’Armagnac, dont il tire ses eaux de crue, et de la Lande, dont il tire ses eaux de source ; mais il est pins court en un bassin moindre et il ne reçoit aucun Estampon : aussi roule-t-il moins de flot malgré les belles fontaines qui lui viennent en amont de Mont-de-Marsan (ainsi que d’ailleurs à la Douze), dans la région des sables fauves. Bien qu’inférieur, il garde la direction et le nom, ou plutôt il contribue plus que la Douze au nom commun de Midouze. La Midouze est navigable dès son origine pour les bateaux de 15 à 25 tonnes. De magnifiques ruisseaux de Lande l’accroissent : Estrigon de Labrit, Géloux, Bez de Morcenx et d’Arjuzanx, puis, en aval de la jolie ville de Tartas, la Retjou de Rion. Elle tombe dans l’Adour, par 10 mètres environ, au Hourquet, c’est-à-dire à la Fourche, à 8 kilomètres sous Tartas. VIII. Luy. — Par un peu moins de 50 mètres d’altitude, le Luy2 ou Grand Luy réunit deux Luys plus petits, qui sont le Luy de France et le Luy de Béarn. Le Luy de France3 est fait de sources incon1. Cours, 105 kilomètres ; bassin, 80 000 hectares; eaux ordinaires, 5 mètres cubes (?) ; étiage, 5 (?). 2. Cours, 130 kilomètres ; bassin, 126 500 hectares ; eaux ordinaires, 4 mètres cubes ; étiage très bas, presque nul. 5. Cours, 75 à 80 kilomètres ; bassin, 36200 hectares.

stantes, sur des coteaux de 400 mètres, bois, Grandes et cultures; il passe près de Morlaas et baigne une vallée de la Chalosse, entre de hautes collines encore çà et là bocagères. Le Luy de Béarn1, non plus, n’est guère abondant ; il n’a rien de « fluvial », mais il coule dans une très ample vallée, digne d’un grand fleuve, dans la lande du Pont-Long, encore pleine de touvas. c’est-à-dire de genêts, d’ajoncs, de Grandes servant de litière ; dans ce grand val il s’est creusé une ravine où il serpente, eau trouble, entre des berges de terre. Né à 10 kilomètres est de Pau, il baigne Sault-de-Navailles et Amou. Comme le long l’autre Luy, presque tous les bourgs et villages ont pour piédestal la colline gravie par des champs, des vergers, des vignobles : sauf la mer, son infini, son vert sombre et sa frange d’écume, sauf encore le serpentement d’argent des rivières (car les Luys sont trop étroits pour briller au loin dans la plaine), l’homme de ces bourgades voit tout ce qu’il y a de beau dans ce monde : la vallée, les bocages, la fuite des collines, les reculs d’horizon, l’immense espace et les Pyrénées. Le Grand Luy, extraordinairement sinueux, passe à quelques kilomètres au sud de Dax, devant Terris, qui a des eaux sulfureuses chaudes ; il s’unit à l’Adour en amont de Saubusse, à peu près à l’extrême limite du travail de la marée sur le fleuve pyrénéen et landais. S’il lui verse très peu d’onde fontainière, il ne faut pas de longues pluies pour jeter dans son lit un torrent d’eau bourbeuse menant à l’Adour des débris de collines, des lambeaux de berges, des lavages de fossés, des argiles, des sables dont ce fleuve, gêné par une mer colérique, ne compose point un delta pour l’agrandissement de la France.

IX. Gave de Pau ou Grand Gave. — Le Gave2 arrive de plus loin que l’Adour, mais plus droit : il ne suit pas le chemin des écoliers, comme la rivière de Tarbes, qui semble longtemps devoir s’engloutir dans la Garonne vers Bordeaux. Il naît parmi les plus belles des Pyrénées françaises, sur la glace éternelle, derrière la corniche du cirque de Gavarnie, dans la région sublime des monts de plus de 3000 mètres. Des glaces, des neiges du Marboré il se jette dans 1. Cours, 65 à 70 kilomètres ; bassin, 47 500 hectares. 2. Cours, 180 kilomètres ; bassin, 520 000 (?) hectares ; eaux ordinaires, 75 mètres cubes (?) ; étiage habituel, 45 (?) ; étiage extrême, 25 (?) ; crues très fortes, 650 à 700.


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le Cirque de Gavarnie : c’est un saut de 422 mètres. Il reçoit tous les gaves, c’est-à-dire tous les torrents possibles : le Gave d’Ossoue lui mène des eaux descendues de la glace du Vignemale ; le Gave de lléas lléas lui conduit par de tristes gorges les cascades solitaires du Cirque de Troumouse et du Cirque d’Estaubé. Au-dessous de Saint-Sauveur et de son pont de 65 mètres de haut, le Gave de Bastan, nom basque s'il en est, lui arrive dans l’admirable bassin de Luz, où la terre tremble souvent : il lui descend de la triste, froide, même très froide Barèges,

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ville thermale à 1232 mètres d’altitude. Le Gave de Cauterets, fils du Vignemale, lui vient de Cauterets, dans la charmante vallée de Pierrefitte, ruisselante d’eaux vives. Le Gave d’Argelès ou Gave d’Azun, augmenté par le Gave de Bun, qui tombe des monts où règne le dangereux Balaïtous, l'accroît d’un flot gris bleu, près de la charmante Argelès. Et l’on peut dire que dès lors le Grand Gave est fait : il ne reçoit plus qu’un affluent puissant, le plus fort de tous à vrai dire, et comme son frère jumeau ; mais ce maître tributaire, le Gave d’Olo-

Le pont de Betharram (voy. p. 310). — Dessin de Boudier, d’après une photographie.

ron, ne le rencontre que tout à fait dans le bas de son voyage, à peu de kilomètres en amont de l’Adour. Tous ces Gaves grondants, tonnants, tapageants, sautants, tournoyants, insensés, éperdus, n’ont de repos que dans les lacs, et çà et là dans de petits abîmes; ils brillent rarement en ruisseaux d’argent sur l’herbe des prairies, car ils sortent peu des défilés étroits, pierreux, obscurs. Tous ont de claires eaux, surtout celui de Cauterets, plus transparent que les flots un peu savonneux du Grand Gave. De sa vallée natale, dite val du Lavedan, le Grand

Gave sort à Lourdes, petite ville, vieux château, grotte prodigieusement célèbre dans les deux mondes, d’où les pèlerins lui viennent par multitudes : sa hauteur au-dessus des mers n’y est déjà plus que de 380 mètres. Brusquement il y abandonne sa direction du sud au nord ; il déserte l’antique vallée qui l’épanchait autrefois dans les immenses plaines de Tarbes que l’Adour, bien moins grand, bien moins créateur, n’était point capable de remplir de graviers et d’alluvions. Cette vallée, suivie maintenant par le chemin de fer de Lourdes à Tarbes, est très facile à reconnaître, et, si le Gave montait d’une trentaine


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de mètres, il reprendrait aisément son ancien cours : là passera quelque jour le canal destiné à verser en arrosement dans le riche pays de Tarbes et de Bagnères une moitié des eaux du torrent lavedanais. Tournant à l’ouest, le Gave passe devant la grotte miraculeuse, au pied de la basilique où l’on vient en dévotion de tout pays sous le soleil. Fidèlement suivi dans ses détours par le chemin de fer de Toulouse à Bayonne, il se tord en un défilé superbe ayant à gauche la montagne forestière qui est le premier gradin des Pyrénées, à droite la haute colline. Eau verte, rapide, incessamment brisée sur la roche, tourbillon de courants, de contrecourants, et parfois gouffre qui dort, il passe sous l’arche lierrée du pont de Betharram, au pied d’un calvaire bien plus visité jadis, quand on n’accourait pas en foules profondes à la grotte de Lourdes. Peu après, vers Coarraze, au-dessus de Nay, il entre dans une large vallée féconde où les grands villages se pressent à se toucher. Il arrive ainsi à Pau, l’un des paradis de l’Europe : il court sur de larges grèves devant cette ville d’hiver, séjour de poitrinaires, surtout d’Anglais, attirés par la douceur du climat, la moiteur d’un air calme, la splendeur du site, la vue et le voisinage des Pyrénées ; il y mêle à sa vague impétueuse l’eau plus molle du Néez 1 sorti, près de Rébénacq, d’un grand goueil ou font bouillonnante, grossi par une perte du Gave d’Oloron. De Pau à Orthez le Gave est en large plaine, très violent, fantasque, sur des lits de gravier, faisant et défaisant des bras à chaque inondation. Entre ses lits divers, eaux courantes et bruyantes, ou longues flaques mortes qui se dessèchent, des îles de cailloux et de sable s’allongent avec de grands arbres et des saules frémissants : d’où leur nom de saligues. Il laisse à moins de 2 kilomètres à droite, sur la colline, la ville de Lescar, autrefois illustre et alors siège d’évêché : c’est, croit-on, l’antique Beneharnum, nom qui survit, deux fois plus court, dans le nom de Béarn. À Orthez cesse la large plaine commencée entre Betharram et Coarraze ; elle devient une étroite vallée où, durant 8 kilomètres, le Gave est un traître et mauvais torrent dans une gaine de rochers, avec courants forcenés, rebouilles terribles, gours endormis, remous mortels aux faibles nageurs, roches pointues ou tranchantes qui ouvrent le ventre à l’imprudent, cavernes latérales, ténébreuse1, Eaux ordinaires, peu supérieures à l’éliage, 1000 à

200 litres (?),

ment ouvertes, où le flot vert, rayé de blanche écume, engouffre et noie celui qu’il entraîne. Passage magnifique : mais des carriers sont à l’œuvre sur les bords du torrent : bloc à bloc ils font de ces rochers des moellons, et les charrettes emportent loin du Gave la magnificence de ses rives de pierre. Le Gave y sommeille, à Orthez, sous un pont du xm et du XIVe siècle avec tour guerrière à son milieu et, dans cette tour, la « frineste clous Caperas », la fenêtre des Chapelains, c’est-à-dire des Prêtres : quand les protestants s’emparèrent de la ville, au beau temps des guerres de religion, ils jetèrent de là les prêtres ou moines dans le gouffre du Gave. — Ainsi dit la légende, qui peut-être est l'histoire. En aval de l' « étroit » d’extrême profondeur sur lequel est jeté le pont de Bérenx, ou, plus exactement, en aval du château de Bellocq, antiques tours ruinées qui furent un « palais » des comtes de Béarn, le Gave s’apaise : il n’est plus torrent dans le roc, mais ample et puissante rivière sur le gravier, entre des rives heureuses. A 1500 mètres en amont de Peÿrehorade il se choque à une autre et superbe rivière, presque rivale en flots, au second de tous les Gaves, au Gave d’Oloron, et, presque doublé, c’est dès lors une espèce de fleuve large, calme, reposé, qui porte des bateaux à vapeur, un indolent Rot bleu vert où l’on ne devinerait jamais le fils turbulent des sierras. Il baigne Peyrehorade, Hastingues et, devenu sensible à la marée, mêle son eau de montagne à l’eau de plaine et de coteau de l’Adour. Le Gave apporte l’eau, l’Adour, garde le nom: cette injustice est commune. Navigable sur 9 kilomètres, depuis Peyrehorade, il est censé flottable du pont de Betharram à Peyrehorade, sur 102 kilomètres. Et de fait il y a dans la cascade d’Orthez, chute artificielle et néanmoins splendide par la déchirure et le fracas des eaux, il y a dans la digue de murs sur rochers une brèche, un « passe-lis » pour la descente des trains de bois. Mais le torrent est trop rapide, trop raboteux, périlleux, traître et destructeur pour qu’on y flotte en trains, et certainement on n’y a jamais beaucoup flotté. e

X. Gave d’Oloron. — Le Gave d’Oloron1 se forme 1. Cours, 155 kilomètres, 145 jusqu’à la source du Gave d’Ossau ; bassin, 258 000 hectares ; eaux ordinaires, 32 mètres cubes (?) ; étiage ordinaire, 18 ; bas étiage, 12 (?) ; crues extrêmes, 250 à 280.


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à Oloron, à 200 mètres d'altitude, par l’union du Gave d'Aspe et du Gave d’Ossau. Le Gave d’Aspe1 ne naît pas en France, comme il serait naturel : cette frontière est parfois absurde. C’est en Espagne, dans la province d’Aragon, qu’il

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commence ; c’est au Pas d’Aspe (1676 mètres) qu’il nous arrive, pour couler vers le nord, dans une vallée célèbre. Il bruit dans la gorge que le fort d’Urdos commande du haut des 150 mètres d’un roc en surplomb auquel on monte par un escalier

Le pont d’Orthez. — Dessin de Whymper.

de 506 marches ; après quoi il baigne un ancien épanouissement de lac, le bassin de Bedous, où l’altitude ne dépasse guère 400 mètres, puis Sarrance, pèlerinage célèbre, et il quitte enfin la montagne près des bains de Saint-Christau.

Le Gave d'Ossau, français tout du long, bondit au pied du Pic du Midi de Pau, dit aussi Pic du Midi d’Ossau ; il écume dans l’âpre défilé des Eaux-Chaudes ; il sort des monts à Arudy, puis, se courbant soudain, comme le Grand Gave à Lourdes, il roule

1. Cours, 55 kilomètres ; bassin, 56 900 hectares ; étiage, 7 à 8 mètres cubes ; grandes crues, 120 à 150 (?).

1. Cours, 65 kilomètres ; bassin, 52 500 hectares ; étiage, 4 à 5 mètres cubes.


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de superbes eaux vertes dans une ravine déserte, entre bois ou entre prairies, ayant à gauche les premiers relèvements de la Pyrénée, à droite les collines béarnaises. Oloron, c’est la ville de beauté : elle a les splendeurs de la montagne à son horizon du sud, autour d'elle une campagne admirablement fraîche, et dans elle ses deux torrents, qui sont sonores. A peine Aspe et Ossau se sont-ils unis en Gave d’Oloron quand le torrent fait des deux eaux de montagne passe sous un très haut pont de chemin de fer; puis il serpente en une large vallée,

la plus fertile du Béarn, pleine de riches villages si rapprochés qu’on ne quitte l’un que pour entrer dans l’autre; mais il n’arrose pas cette plaine : il ne fait que la sillonner, presque toujours fort au-dessous de son niveau, entre des talus ombragés de grands arbres, si bien qu’à deux pas des bourgades on se croirait devant un courant vierge du Nouveau Monde. Il reçoit le Vert, torrent de la vallée d’Aramits, et le Saleïs de Salies de Béarn, ville dont la source est sept fois plus salée que les eaux de la mer; il rencontre Navarrenx, Sauveterre et boit le Gave de Mauléon.

Le Gave de Pau, à Peyrehorade (voy. p 310). — Dessin de Taylor, d’après une photographie.

XI. Gave de Mauléon1. — Le Gave de Mauléon ou Saison, comme d’ailleurs ceux de Pau, d’Ossau, d’Aspe, a ses torrents originaires dans la roche « primitive », surtout dans le schiste; puis vient la craie. Mais ces torrents ne se nomment pas des Gaves : la rivière de Mauléon descend du Pays Basque, et les torrents y ont des noms escualdunacs, les monts aussi, dont l’un s’appelle l’Otxogorrigagna, terme aussi peu français ou béarnais que possible. Du massif où trône cet Otxogorrigagna sort une des branches mères du Saison, l’Olhadu, qui fuit au fond de la terrible fissure du Bois d’Holçarte, 1. Cours, 64 kilomètres ; bassin, 62 700 hectares ; étiage, mètres cubes (?) ; crues extrêmes, 140 à 150 (?).

franchie par un « pont du Garabit » rudimentaire : deux cordes tendues de paroi vive à paroi vive, sur 67 mètres de longueur, à 150 mètres au-dessus de l’eau; et sur ces deux câbles glisse un chariot à poulies. Sorti des gorges en amont de Tardets, il serpente en une très fraîche et jolie vallée de la Soule (ainsi se nomme cette province orientale de notre Pays Basque). Les villages, bien ombragés, y succèdent aux villages. Mauléon, sa grande ville, n’est guère non plus qu’un petit bourg au pont pittoresque oit grimpe le lierre et d’où pend la ronce : elle « régna » pourtant sur la Soule. Le Saison s’achève par 45 mètres d’altitude, à 2500 mètres en aval de Sauveterre.


Le Gave d’Ossau (voy. p. 511). — Dessin de Whymper. O.

RECLUS.

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XII Adour maritime : Nive. — L’Adour inférieur porte des bateaux à vapeur ; il serait visité par les grands vaisseaux sans les périls de sa barre. Large de 150 à 200 mètres et plus, il boit, au pied du coteau de Guiche, la Bidouze1, rivière basquaise de Saint-Palais et de Bidache, et, à Bayonne, la Nive, basquaise aussi, sauf dans Bayonne même, qui est française, béarnaise et juive. La Nive2 se forme dans le bassin dp Donajouna de la rencontre de trois torrents : Donajouna, c’est le nom basque de Saint-Jean-Pied-de-Port. Ces trois torrents s’appellent tous trois la Nive,

ce qui est un nom générique dans ces petites montagnes. Deux sur trois, la Nive de Béhérobie ou Grande Nive et la Nive d’Arnéguy ou Petite Nive, naissent en Espagne, dans la province de Navarre, parmi des sommets de 1000 à 1500 mètres. Sur les Nives, comme qui dirait sur les Gaves ou sur les Nestes, la nature est belle ; surtout elle est charmante en ce coin du Pays Basque, tandis quelle est grandiose sur les Nestes et les Gaves : on n'a pas ici les neiges et névés, voire les glaciers, ni les cascades éperdues, mais tout, jusqu’à la roche, verdoie sous le ciel humide ; amples y sont les

Vue d’Oloron. — Dessin de II. Clerget, d’après une photographie.

châtaigniers, beaux les chênes, gaies les prairies, même les bruyères. Plus loin arrive une autre Nive, celle des Aldudes ou Nive de Baïgorry, née de deux torrents partis d’Espagne qui portent les deux charmants noms basques de Sabiondo et d’Immélestégui ; ses eaux sont rougeâtres à cause de l’oxyde de fer qui les teinte, et il se peut que le nom de la vallée vienne de là : Baïgorry, pour Ibaïgorry, ce qui veut dire la Rivière Rouge. La Nive faite de toutes ces Nives est verte; elle traverse un chaînon des Pyrénées par la triste et noirâtre gorge du Pas de Roland, près d’Itsatsou 1- Cours, 75 à 80 kilomètres ; bassin, 67 500 hectares. 2. Cours, 72 à 75 kilomètres ; bassin, 100 000 hectares,

aux jardins pleins de cerisiers ; elle frôle au pied la délicieuse colline de Cambo, puis commence à subir l’influence de la marée près d’Ustaritz. Ayant divisé en deux sous-villes, Grand-Bayonne et Petit-Bayonne, la ravissante ville que l’Adour sépare en Bayonne et en Saint-Esprit, elle se perd dans le fleuve à côté du pont de 200 mètres en sept arches qui relie ledit Saint-Esprit ou Bayonne de rive droite à la place murée qui est Bayonne de rive gauche. Le fleuve termine son destin à G kilomètres en aval de la cité de Nive et d’Adour, l’antique Lapurdum, dont tira son nom le Labourd, l’un de nos trois petits Pays Basques, les deux autres étant


DE LA GIRONDE AUX PYRÉNÉES

la Soule de Mauléon et la Navarre de Saint-JeanPied-de-Port. Pendant 200 ans, de la fin du xiv siècle à la fin du xvie, il s’achevait plus loin : obstrué par des sables, il tournait droit au nord, coulait derrière la dune, silencieux tout près du bruyant Océan, par un lit que marquent des étangs, des prairies, des joncs, des roseaux, des ruisseaux, et allait se perdre dans la mer au Vieux-Boucau, e

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à 50 kilomètres en droite ligne de la plage où le dévore aujourd’hui l’Atlantique. Il y eut un temps où, remontant moins haut vers le septentrion, il finissait moins loin vers le nord, dans le Gouf de Cap-Breton, qui est une embouchure digne d’un grand fleuve. XIII. De l’Adour à la Bidassoa. — Au midi

Sur la Vive : le Pas de Roland. — Dessin de Whymper.

de la bouche de l’Adour, le sable landais fait place à la roche pyrénéenne, près de la célèbre Biarritz. Si longtemps droite, hostile aux vaisseaux, la côte se frange, mais ses caps ne protègent point contre le flot grondant des baies faites pour le commerce des nations ; elles ne dominent que des criques fouaillées par les vents. Ici la mer est sujette aux lubies, aux transports, aux colères, et ce bout de l'Occitanie a des tempêtes aussi noires que celles qui font trembler la sombre Armorique.

Si du haut de ces promontoires l’horizon est toujours magique, s'il est grand et quelque peu vaporeux sur les flots, diaphane sur les pics pyrénéens de France et d’Espagne, les Basques de cette rive ont cessé d’être les hardis matelots, découvreurs d’îles, de continents que d'autres ont découverts après eux : si bien que Portugais, Espagnols, Normands, Hollandais, Anglais, Saintongeais, ont dans l’injuste histoire un renom d’audace, une gloire d’avant-garde qui n’est peut-être qu’un vol fait aux


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EN FRANCE

vieux Escualdunacs.Biarritz, Bidart, Guétary, SaintJean-de-Luz, Hendaye, n’aventurent plus que des bateaux de pêche sur la terrible eau glauque. Biarritz, c’est le premier nom basque de ce rivage, mais cette ville a cessé de parler la langue antiquissime : elle est française, et en même temps espagnole, anglaise, cosmopolite; des milliers et milliers d’étrangers y viennent passer des mois d’été (et des mois d’hiver, tant le climat est doux), se tremper à la vague et s’emplir la poitrine au grand vent du large. A ceux qu’effarouchent les forains opulents, le luxe, la mode, les hôtels fastueux, le brouhaha et tohu-bohu, le casino, les jeux, les fêtes, Bidart et Guétary, voisins villages basques, offrent encore, pour peu de temps sans doute, la simplicité de la vie et le silence de l’homme en face de la mer éloquente. À Saint-Jean-de-Luz, lieu d’embouchure de la Nivelle ou Petite Nive1, l’Océan fut clément, non sans quelques fureurs, jusque vers la fin des belles années du règne de Louis XIV. La vague du large n’entrait pas dans l’anse arrondie du port par une ouverture aussi large qu’aujourd’hui, et Donajouna2, qui pêchait au loin la morue, la baleine, avait une eau tranquille derrière un abri de roches : aussi put-elle lancer en mer jusqu’à 80 navires et 3000 Basques dessus. Quand le flot, eut mangé ces rochers, la conque reçut de gigantesques tempêtes démantelant la plage quai par quai, et rue par rue la ville, qui reculait toujours, qui aurait disparu si l’on n’avait pas réparé ce que détruisait la nature. Une digue part maintenant du cap de SainteBarbe, une autre de la pointe schisteuse du Socoa, une troisième s’appuie au roc d’Arta. Ces trois 1. Cours, 42 kilomètres ; bassin, 47 500 hectares. 2 C’est-à-dire, en basque, Saint-Jean.

brise-lames terminés, nous aurons à ce bout de la France, devant une plage aimée des baigneurs, un port calme en eau très profonde1. Hendaye est notre dernier bourg sur le rivage de l’Atlantique. Il commande le petit golfe de la Bidassoa, en vue de la Rhune, du Chouldocogagna, des Trois Couronnes ou Haya et du Jaïzquibel, ces deux derniers en Espagne, dans la province de Guipuzcoa, les deux premiers en France. La Bidassoa2, Vidasoa des Castillans, sépare ici les deux pays. Beaucoup plus espagnole que française, elle ne nous appartient que pendant 13 à 14 kilomètres, et seulement par la rive droite. Formée dans la Navarre, province hispano-basque, elle y boit des torrents descendus de monts de 1000 mètres d’altitude encore fort boisés; elle y baigne le val de Baztan, beau, surtout gracieux et frais. Torrent pur coulant sur la roche, elle rencontre la marée en amont de Béhobie et dès lors change de nature : elle s’élargit, laisse à gauche la guipúzcoanne Irun, coupe le chemin de fer de Paris à Madrid et devient un estuaire de 600 à 1600 mètres d’ampleur, entre la française Hendaye et Fontarabie, décombres espagnols presque autant que bourg d’Espagne. Le vrai nom basque de Fontarabie, Ondarrabia, c’est-à-dire le Fleuve ensablé, dit bien ce qu’est l’estuaire, tout sable, et sans profondeur à marée basse. Le golfe de Fontarabie s’ouvre par une bouche de 3 kilomètres, au fond de l’immense entonnoir du golfe de Biscaye ou golfe de Gascogne, entre le cap Sainte-Anne en France et le cap du Figuier en territoire de Castille et Léon. 1. 15 à 16 mètres au-dessous des mers les plus basses. 2. Cours, 70 kilomètres ; bassin, 74 000 hectares ; eaux ordinaires, 8 mètres cubes (?).


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Collioure : vue générale. — Dessin de Boudier, d’après une photographie de M. Baquié.

DES ALBÈRES AU RHONE I. Littoral du Roussillon. — Nous possédons sur la mer lumineuse, sur la Méditerranée, 615 kilomètres de plage, le long de sept départements : Pyrénées-Orientales, Aude, Hérault, Gard, Bouchesdu-Rhône, Var, Alpes-Maritimes. Une côte dentelée, qui plus loin devient sablonneuse, avec des étangs derrière le cordon littoral, donne au rivage méditerranéen des PyrénéesOrientales une grande ressemblance avec le rivage océanien des Basses-Pyrénées. De Banyuls, de Port-Vendres, de Collioure, d’Argelès, anses rocheuses, on voit une sierra pyrénéenne, les Albères, escalader l’horizon entre la France et l’Espagne, comme de l’Atalaya de Biarritz, ou de Saint-Jean-de-Luz, ou d’Hendaye, on voit monter au ciel les Pyrénées basques entre deux azurs : l'un qui nous appartient, l’autre qui dépend de Madrid, si toutefois l’azur n'est pas aux seuls oi-

seaux en attendant que l’homme conduise à son gré les ballons. Mais la ressemblance n’est, que dans la plastique du sol ou les broderies de la mer, bleue ici, verte là-bas. Le vrai, l’aride soleil du Midi luit sur les rochers, la vigne et l’olivier des Albères, tandis que le frère de la pluie, le soleil de l’Ouest, sourit aux maïs, aux touyas ou bruyères, aux chênes de l’Adour et de la Bidassoa. Chez les Basques et les Béarnais, c’est l’Europe; chez les Roussillonnais, et plus loin chez les Bas-Languedociens et les Provençaux, c’est l’Afrique poudreuse, éclatante. Comme le rocheux littoral des Basques, la côte montueuse du Roussillon est fort courte; elle est granitique, celle des Escualdunacs de France étant crayeuse. La première ville se nomme Banyuls, la seconde Port-Vendres, la troisième Collioure. Banyuls n’arrache plus, le corail à la mer, mais


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elle pêche la sardine, et ses vins liquoreux sont un délice : avec la chaleur on boit la santé, la force, en buvant le grenache de Banyuls. Merveilleusement abrités des vents, les vallons des environs, d’ailleurs les plus méridionaux de la France, Corse à part, semblent destinés à rivaliser comme séjour d’hiver avec ceux de Cannes et de Menton. Port-Vendres avoisine un cap Béar ou Béarn qui n’a rien de commun avec l’occidentale patrie des Gascons béarnais : le vrai nom serait Biar1, mot de la langue de Mahomet ; et, de fait, les Arabes, ou plus exactement les Berbères convertis à l’Islam, fréquentèrent longtemps ce bout de France ; même ils y dominèrent quelques années. Port-Vendres fut sans doute Portus Veneris, le Port de Vénus, sur une rade sûre, profonde, plus rapprochée d’Alger, d’Oran, qu’aucune autre en France, et déjà reliée à ces deux villes par un service de bateaux à vapeur. Collioure s’appela Cauco-Illiberri, nom essentiellement basque, soit que le peuple énigmatique ait eu par ici des colonies, soit qu’il y ait eu réellement une « Vasconie » compacte, presque immense en regard de celle de nos jours, du Roussillon jusqu’en Galice, c’est-à-dire beaucoup plus encore que l’espace réclamé par le dicton d’Espagne : « Desde Bayona à Bayona », de la Bayonne française à la Bayonne galicienne. Collioure est semblable à Banyuls : ses bateaux vont à la sardine, scs coteaux donnent des vins de liqueur. Ici les rochers, les anses, les lignes à chaque instant brisées font, place à des sables, littoral droit qu’ouvrent de petits fleuves pyrénéens non navigables, mais très précieux pour l’irrigation des plaines brûlées du soleil, battues des vents, où ils entrent à l’issue des gorges de la montagne. Ces plaines ont été conquises par des alluvions sur la Méditerranée, et la première ville qu’on y trouve, au pied des Albères, Argelès-sur-Mer ne borde plus le flot, les apports de la Massanne, torrent bref, rapide, inconstant, l’en ayant fort éloignée. Le premier fleuve qui coupe ici la route au voyageur descendu de la « Pyrénée » dans la Plaine, c’est le fleuve Tech. II. Tech. — Le Tech2 a la partie supérieure de son bassin, jusque vers Céret, dans les granits et les schistes, l’inférieure dans les terrains modernes. Ses inondations redoutables l’ont fait surnommer le Justicier de la contrée. Né dans de 1. Les Puits. 2. Cours, 75 à 80 kilomètres ; bassin, 93 700 hectares; eaux ordinaires, 5 mètres cubes (?).

rudes montagnes de 2000 à 2500 mètres qui vont se relevant vers le puissant Canigou, il descend bruyamment, par la gorge centrale du Vallespire ou Vallspire, dont le nom fait image. Vallis aspera, c’est l’Apre val : âpre par ses rocs, par ses étroits, sa pente, mais le châtaignier, le hêtre, le chêne vert, le frêne en ombragent les versants, et les Catalans français, hommes hâlés qui ne craignent pas leur peine, en cultivent amoureusement, pieusement les conques, petits bassins qui furent des lacs étagés suspendus sur l’aval. Le Justicier de la contrée passe devant les bains de la Preste, devant la petite place de guerre de Prats-de-Mollo, devant Arles, devant Amélie-les-Bains, ville d’hiver, devant Géret où le franchit une arche romane de 45 mètres d’ouverture, de 29 mètres de hauteur, bâtie par le Diable en une seule nuit, comme le peuple le raconte de plus d’un autre pont dont il admire la svelte hardiesse. Là s’écartent monts et collines ; le Tech entre dans une large vallée, jardins et vergers que le soleil accable de chaleur, mais que l’eau des canaux tirés du fleuve et de ses tributaires rafraîchit : pas assez cependant, car le val est ample, l’astre d’en haut terrible, et le Tech aux trois quarts bu pendant l’été par le jour torride. Les gens d’amont le détournent en ruissellements sur leurs prés, sur leurs champs; il en arrive bien peu chez les gens d’aval, dans la plaine languissante où la plante se sent mourir de chaleur et de soif. On ne sait encore comment remédier à l’estivale pénurie du Tech. Le réservoir projeté sur le Tech lui-même, au Pas du Loup, en amont d’Arles, aurait contenu 12 millions de mètres cubes, mais derrière une digue de 60 mètres de haut, trop menaçante pour le bas du val : d’ailleurs le torrent l’aurait vite comblé de rocs, de blocs, de cailloux, de terre. Le barrage de la Fou, plus haut encore, lèverait sa chaussée à 65 mètres, pour ne retenir que 5 millions de mètres cubes; le défilé dont il remplirait le fond par un lac allongé s’ouvre à 2500 mètres en amont d’Arles : c’est un fantastique abîme entre une paroi de granit et une paroi de calcaire séparées de 15 à 20 mètres à leur cime, de 5, de 5, de 2, même de 1 mètre seulement au niveau du torrent de la Fou ; la profondeur du gouffre, long de 3 kilomètres, est de 400 mètres. A 500 ou 600 pieds au-dessus du torrent un arbre s’est désaccroché de la roche et n’est point tombé dans le précipice : retenu par la paroi contraire, c’est un pont, ou ce serait un pont si l’on pouvait l’atteindre et si l’on osait y passer.


DES ALBÈRES AU RHONE

En plaine le Tech coule sur un large gravier, au milieu des osiers et des saules, ou parmi les joncs et roseaux. Il laisse à 1500 mètres à gauche la vieille ville d’Elne, qui fut comme Collioure une Illiberri. Il se peut qu’avant de tomber en mer au lieu précis où il s’abîme dans la Méditerranée, il se soit achevé jadis dans l’étang de Saint-Nazaire, alors beaucoup plus vaste que de nos jours, car il n’a plus que 1190 hectares. 8 kilomètres environ séparent de la ville de Perpignan cet étang de SaintNazaire ou étang du Canet, long de 4000 à 4500 mètres, large de 1500 à 2500, parallèle à la Méditerranée et séparé d’elle par un cordon de sable ou, pour parler à la vénitienne, un lido de 200 à 600 mètres de largeur. Point profond, palustre, malsain sous le chaud soleil qui en évoque les miasmes, il serait bon de le dessécher : entreprise compliquée parce que l’étang reçoit un torrent de 30 kilomètres en un bassin de 23 700 hectares, venu des Aspres, région de collines sèches et raboteuses. Il n’est point et il ne sera jamais démontré que le nom de ce torrent, le Réart, répond aux mots latins rivus aridus, ruisseau sec, torrent aride ; mais il arrive souvent que ces fils des Aspres, ayant irrigué à droite, à gauche, ne roule plus une goutte d’eau dans la plaine où son lit a 60 mètres de grève. Ses crues sont de grande puissance ; elles empêchent le marécageux étang de perdre peu à peu son eau, pompée par le soleil, et de devenir enfin terre ferme. Quand elles l’ont rempli, celui-ci, coupant le sable du lido, s’ouvre vers la mer un grau, c’est-à-dire un passage, ou plusieurs graus ; quelquefois c’est la mer qui perce l’arène et ravive à son tour le Saint-Nazaire. III. Têt. — Supérieure au Tech, la Têt1 a cette ressemblance avec lui que le granit et autres roches primitives, où trône le géant Canigou, dominent dans le haut de son bassin, tandis que le bas de son cours appartient aux terrains modernes et aux alluvions, singulièrement fertiles dès qu’elles sont arrosées, le ciel roussillonnais étant presque africain. Elle commence en un cirque de montagnes où l’empire est au Puy de Prigue (2810 mètres), sur un plateau lacustre qui se déverse aussi dans le fleuve d’Aude, dans le fleuve de Garonne par l’Ariège, dans le fleuve d’Èbre par la Sègre. Elle puise ses premières eaux dans des laquets de haute altitude, qu’elle se charge de combler, 1. Cours, 131000 mètres; bassin, 98 500 hectares; eaux ordinaires, à la sortie de la montagne, 7500 litres ; étiage,

1490 ; crues énormes,

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ou de vider par soudaine rupture, comme elle fit de l’un d’eux au IX siècle : du lac des Barres, dont la chute subite lança sur la vallée jusqu’à la mer un torrent mortel. Son cours supérieur, jusqu’à Montlouis, est une suite de « Plans » marécageux, lits d’anciens lacs. Des ressauts séparent ces Plans : de l’un d’eux le torrent tombe par un bond de 25 mètres ; d’un autre il descend dans le Plan de la Bouillouse, froid palus qui a plus de 100 hectares et qui serait un site admirable pour un réservoir ; On projette d’y arrêter 20 390 000 mètres cubes, soit pour la Tôt un supplément de plus de 2300 litres par seconde pendant les cent jours les plus chauds de l’année. Au-dessous de la cascade du Trou de la Cheminée, ou, dans le catalan de ces lieux, Forat de la Ximinella, le Plan des Noisetiers (Pla des Abellans) pourrait retenir 3 150 000 mètres cubes. Un autre vieux lac aujourd’hui sans eau, celui-là môme qui s’écroula sur le val après avoir forcé l’obstacle d’une antique moraine, c’est le Plan des Barres, cirque de prairies ; là, par 1660 mètres, se montrent les premiers champs de la vallée. Ayant passé au pied de Montlouis, très froide place murée à 1600 mètres d’altitude, la Têt descend si vite par d’étroits défilés qu’à 5 ou 6 kilomètres en aval de cette bourgade, à Fontpédrouse, elle n’est plus qu’à 960 mètres : chute d’au moins 100 mètres par kilomètre, puisque l’altitude du torrent est de 1540 mètres dans le précipice de Montlouis. Elle coule devant les bains des Graus d’Olette, devant Olette (613 mètres), devant Villefranche de Conflent, place forte, ville de marbre rouge dont le nom est mérité, car deux gros torrents issus du Canigou s’y versent à la Têt. La montagne de ce bassin étant fort déchiquetée, les vallons y sont innombrables, les ruisseaux également, et le fleuve en reçoit à chaque pas. A Prades on n’est plus qu’à 315 mètres au-dessus des mers. Prades veut dire prairies, et en effet les canaux de la Têt verdissent ici de beaux gazons : cette conque, jadis lacustre, est riante, merveilleusement arrosée, féconde, au pied du Canigou colossal. A la conque de Prades succède celle de Vinça ; puis, à Rodès, le torrent entre dans la plaine du Roussillon, sillonnée par ses dérivations, canaux et canalicules sans lesquels ce beau jardin serait un steppe, par le trop d’ardeur du soleil : nombreux y sont les bourgs, les villes, les gros villages, les uns sur la rive de la Têt, les autres sur tel ou tel grand canal, desquels le plus puissant est le e


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canal de Corbère, irriguant à lui seul1 10 515 hectares sur les 12 000 qui doivent leur fécondité grande aux dérivations du fleuve. Par malheur celui-ci n’a pas assez d’onde en été pour toutes ses « huertas » et « vegas » : souvent le jardinier, le maraîcher de plus d’un territoire du périmètre officiellement arrosé, soupirent vainement après l’eau vivifiante; et maintenant aussi le vigneron, il y a quelques années si riche, aujourd’hui misérable, qui demande à cor et à cri d’inonder sa vigne phylloxérée pour noyer le puceron. Au-dessous de la vieille et noble Perpignan, place de guerre, la Têt s’avance vers la mer en longeant de sa rive gauche la plaine de la Salanque, accaparée sur la Méditerranée par les progrès du colmatage. Avant de s’engloutir, elle coule au pied de Castel-Rossello ou Castel-Roussillon : là une tour de 20 mètres et une église romane marquent l’emplacement de l’antique Ruscino dont le Roussillon a tiré son nom; là aussi s’arrêtait l’ancien rivage. L’embouchure, qu’obstruent en été cailloux et sables, est voisine des bains du Canet, sur une plage droite, déserte, funeste aux navires. IV. Agly . — C’est à tort qu’on nomme aussi Gly ce fleuve au bassin pour la plus grande part crayeux, pour la plus petite part granitique : le plus vieux document, antérieur à l’an mille, l’appelle Flumen Aquilinum, ce qui veut dire la rivière de l’Aigle. Il naît du Puy de Rugarach, dans les sèches Corbières, cassées en plus de rocs inaccessibles, foudroyés par le tonnerre, qu’il n’en faudrait à tout le peuple « aquilin » dont il porte le nom, qui sait pourquoi? Très vite il arrive dans la cluse de Galamus, puissamment creusée, profondément taillée, superbe par ses parois de craie, fameuse en Roussillon par son ermitage de Saint-Antoine. Il y arrive, mais pas toujours : les pluies sont rares, très irrégulières sur ce versant, et par suite l’Agly supérieur oscille entre un minimum qui est le néant, et un maximum où il est pareil à une immense rivière jaune venue de 1000 kilomètres. Mais à partir de cette cluse il coule en tout temps, car dans son lit même sort d’au-dessous d’une vaste roche l’énorme Gorch de la Llause, nom qui, traduit du patois catalan à la langue française, veut dire le Gouffre, le Bouillidour de la Dalle, la source de la Grande-Pierre. 2

1. En théorie. 2. Cours, 80 kilomètres ; 100 jusqu’à la source de la Boulzane ; bassin, 110 500 hectares ; débit variant d’ordinaire entre 609, 800 letres (?) ; crues, 1000, 1200, 1500 mètres cubes.

A ce gorch, à ce jet puissant, violent même, font constante dans la rivière inconstante, l’Agly doit de l’emporter sur la deux fois plus longue Boulzane, qu’il trouve en route au-dessous de SaintPaul-de-Fenouillet, à l’issue des gorges de Caudies célébrées par un géologue1 pour leur beauté sereine, harmonieuse, hardie, colorée, qui fait songer à l’orient de Grèce, aux Cyclades, à l’Ionie. Presque toujours emprisonné, l’Agly, gonflé (souvent fort peu) de la Boulzane, passe dans le défilé de la Fou, puis contourne le mamelon de marbre de Saint-Arnac, où il se peut qu’on régularise un jour son débit par la haute digue d’un barrage; puis il entre dans le pays de la vigne. Il baigne, terme ambitieux, la Tour de France, Estagel, et, délivré de la pression et compression des roches, s’épand sur des grèves larges de 200 mètres, parfois plus, dans la plaine du Roussillon. Plaine malmenée par cers et mistral, dure, avare sous le dardant soleil, mais riche et généreuse partout où murmure le canal d’irrigation : malheureusement l’Agly, pauvre, fantasque, presque aussi altéré que sa campagne, n’y peut et n’y pourra jamais irriguer que la moindre partie de ses champs. Rivesaltes, qui a des vins de feu, y est sa seule cité. Il se perd en mer au Barcarès, sur le lido sans ports. V. De l’Agly à l’Aude : Leucate et Sigean. — A 4kilomètres au nord de l’Agly brille le vaste étang de Leucate. Aux temps passés, la mer ne s’amortissait point ici sur des sables : elle se brisait sur un îlot et, au sud-ouest de cet îlot, contre la racine des Corbières. A force de pousser des sables devant elle, la Méditerranée réunit à la terre ferme l’ilot, qui est aujourd’hui le promontoire de Leucate (72 mètres); elle dressa la digue aréneuse qui finit par séparer du grand flot l’étang que nous appelons étang de Leucate, d’un village bâti sur le promontoire ; ou étang de Salses, d’un autre village à 1800 mètres du littoral occidental de la vaste mare. — Car cet, étang, jadis creux, n’est plus qu’une mare de nulle profondeur, encombrée de plantes s’entrelaçant en un tel feutrage qu’on y peut marcher en maints endroits sans passer au travers : ce sont prairies flottantes pareilles à une « mer de sargasses » infinitésimale. Sous celle herbe emmêlée vivent, innombrablement, des poissons qu’on pêche dans des bateaux plats. 1. Vicomte

d’Archiac.


DES ALBÈRES AU RHONE

Au nord le grau de Leucate, au sud le grau de Saint-Laurent vont de l’étang à la mer, ou de la mer à l’étang, suivant les caprices de la vague ou les caprices du vent, à travers le bourrelet des sables, qui est long de 12 kilomètres, large de 300 ou 400 mètres à 1500 ou 2000. Le plus souvent ils sont obstrués, et alors le Leucate se dessèche à son aise. A cette évaporation et aux sources salées de Font Dame et de Font Estramer, le Leucate doit d'être plus chargé d’amertume que la Méditerranée elle-même. Font Dame et Font Estramer jaillissent près de la rive occidentale de l’étang, de falaises

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crayeuses se rattachant aux Corbières ; 2500 mètres les séparent. La plus forte naît auprès du chemin de fer de Narbonne à la frontière d’Espagne, non loin de l’auberge de la Rigole, à 5 kilomètres nord-est de Salses, qui doit à ces deux fontaines son nom latin de Salsulæ. Il y a tout lieu de croire qu’elles ramènent au jour les eaux entrées à quelques kilomètres au nord-ouest dans trois failles du plateau fissuré d’Opoul, qui est un bassin fermé. Puissantes sont ces deux sources quelque peu thermales, qui seraient précieuses dans un pays aussi brûlant que le Roussillon ; mais elles

Sur le Tech : le pont de Céret et le Canigou. — Dessin de F. Schrader, d’après nature.

jaillissent trop bas : il faudrait les hausser par une digue, et en les relevant on les diminuerait. Peut-être même les perdrait-on, car dans un pays fêluré, dès que l’on contrarie l’écoulement d’une onde, elle prend souvent, et quelquefois tout entière, un nouveau chemin dans quelque autre faille de la roche. Dans le moment présent, l’étang de Leucate a 8000 hectares, dont 5540 toujours sous l’eau. A l'abri de la falaise de Leucate, nom grec qui signifie le Blanc promontoire, le golfe de la Franqui, garanti des vents du sud, est une espèce d’« anse du repos » sur le littoral agité. Riquet avait projeté d’en faire le terme du canal des Deux Mers; et sans trop de peine, par des fonds de 6 à O.

RECLUS.

EN FRANCE.

10 mètres, on y créerait un port, le meilleur possible entre les criques des Albères et les calanques des monts de Marseille : meilleur qu’Agde, meilleur que la Nouvelle, meilleur que Cette, si coûteux pour la France. Le golfe de la Franqui reçoit le grau de la Franqui, déversoir d’un étang sans profondeur de 1000 à 1200 hectares : l’étang de la Palme, né de la mer comme celui de Leucate, par l’effort de la Méditerranée qui, abandonnant une petite partie d’ellemême au pied des Corbières, s’en divisa définitivement par un cordon de sables. L’étang de Sigean, l’étang de Gruissan, son voisin, et d’autres plus petits, voilà ce qui reste d’un golfe comblé par l’Aude, grand charrieur de boue. I — 41


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Ce golfe était le golfe Rubresus ou Rubremis. Il bordait Narbonne, la fière Narbo Martius Decumanorum, qui devait la fin de son nom sonore à ses colons, les vétérans de la dixième légion, phalange aimée de César, dont elle fut, pour ainsi dire, la trente-deuxième demi-brigade. De ses eaux s’élançaient des îles devenues les monts de la Clape, depuis que le vieux Narbôn, appelé plus tard l'Atax, puis l’Aude, souda ces roches au continent par le dépôt de 20 000 hectares d’alluvions. Les monts de la Clape, faits de craie, se nomment ainsi du mot de nos patois méridionaux clapaz, qui veut dire « traînée de pierres ». Ils ne dépassent pas 214 mètres, mais ils sont d’allure hardie, taillés, bouleversés, déchiquetés ; ils ont la majesté de l’isolement, entre la mer, une plaine et un fleuve, l’Aude : celui-ci, après avoir comblé les Ilots au sud-ouest du massif, coule maintenant au nord, et, n’ayant plus de golfe à remblayer, commence à s’épanouir en delta. L’étang de Sigean, au pied des crayeuses Corbières, est séparé de l’étang de Gruissan par l’étroite langue de terre qu’utilisent et le chemin de fer de Narbonne à la frontière espagnole et la Robine ou Roubine de Narbonne, canal de navigation de 22 kilomètres de long, qui est, au vrai, une dérivation du fleuve de l’Aude. 4350 hectares, telle est l’étendue de cette eau salée, point profonde, dont on extrait du sel par évaporation. Elle a de longueur 15 kilomètres, de largeur 1200 à 5500 mètres, et, grossie de la Berre1, torrent des Corbières, elle s’ouvre sur la mer par le chenal ou grau de la Nouvelle, port lamentablement mauvais, qui entretient quelques relations avec l’Algérie. En même temps que le chenal débouche en Méditerranée la Robine de Narbonne, venue de la brillante cité romaine qui eut 60 000 âmes, 100 000 peut-être, quand elle régnait en Narbonnaise. L’étang de Gruissan, qu’on parle de dessécher, communique avec le flot vivant par deux graus que divertit l’île de Saint-Martin : le grau du Grazel au nord, le grau de la Vieille. Nouvelle au sud. L’île de Saint-Martin est moitié sable, moitié roche de craie (70 mètres), détachée des monts de la Clape. VI. L’Aude. — L’Aude2, commencée dans les granits et schistes, se continue dans les craies et s’achève dans les terrains modernes. A sa conque Cours, 36 kilomètres. 2. Cours, 223 kilomètres ; bassin, 608 200 hectares ; module, 62 mètres cubes (?) ; étiage, 5 ; crues. 3000 et plus.

elle enlève annuellement 1 700 000 a 1 800 000 mètres cubes de débris : on comprend qu’avec une pareille prodigalité d’alluvions elle ait facilement cousu les îles de la Clape au vieux sol de la Gaule. Elle naît dans une région des Pyrénées où d'admirables sapins vibrent : pas dans la chaîne mère, « internationale », mais sur un chaînon de 2377 mètres seulement. Issue du lac de l’Aude, qui n’est pas tiède ni gai, non plus que les monts qui l’environnent, elle serpente d’abord dans le val du Capsir ou Capcir, bassin d’un lac écoulé, qui est devenu l’une de nos vallées les plus hautes, avec villages perchés à 1400-1500 mètres d'altitude, où les soirées sont fraîches, froides même, dès qu’août se rapproche de septembre. Torrent mince encore, elle sort du Capcir pour s’engouffrer dans des gorges terribles dont les anciens auraient fait l'entrée du Tartare, dans un des cagnons les plus sinistrement étroits qui se puissent voir. Sous un ciel moins lumineux ce serait un « Styx » effroyable : la roche d’une rive y touchant presque la roche de la rive opposée, il n’y a que pierre ici, et dans cette pierre un peu d’eau; point de prés, point de bosquets, pas de champs, pas de village, si ce n’est dans quelque écartement des deux parois. Dans ce long encagnonnement, qui parfois, mais rarement, se desserre un tantinet, se suivent les bains de Cancanières, de la Garrigue, d’Usson, d’Escouloubres, et le bourg d’Axat, où l’altitude du torrent n’est même plus de 400 mètres. Au-dessous d’Axat, en amont de Quillan, le défilé de Pierre-Lys ou Pierre-Lis marque la fin des étroits grandioses : l’Aude coule encore longtemps dans les gorges, mais ces gorges ne sont plus un cagnon. Elle passe devant Quillan, Couiza, Alet, Limoux, qui fait un célèbre vin blanc mousseux, dit blanquette de Limoux. Des gorges, le fleuve entre enfin dans la vallée entre Limoux et Carcassonne, et le « torrent des fissures » s’étale désormais en plaine, sur de larges graviers. Il sépare Carcassonne de son faubourg de la Cité, legs merveilleux du moyen âge, dédale de ruelles tournantes sur une colline ardue, entre les deux murs et les cinquante tours d’une enceinte qui protège un donjon et que ce donjon protège. Jusque-là l’Aude coule au nord : les Corbières, contenant sa rive droite, l’empêchent d’incliner à l’orient vers la Méditerranée voisine, et longtemps elle semble destinée à grandir la Garonne par l’entremise de l’Agout et du Tarn, car sa haute vallée la dirige vers Castres. Mais, peu après Carcassonne,


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les Corbières se cassent, et finissent ; le vieil Atax fléchit vers l’est, lui qui jadis tournait sans doute à l’ouest, quand les Pyrénées tenaient aux Cévennes : alors le bassin de Carcassonne était un lac ayant son issue vers l’occident, c’est-à-dire vers l'Atlantique, par l’un quelconque des cols du Lauraguais, probablement par celui de Naurouze. Où fut ce lac descendent aujourd’hui côte à côte le Fresquel, tributaire de l’Aude, et le canal du Midi. En même temps qu’il passe du nord à l’est, le fleuve quitte la zone sans oliviers pour la zone où l’olivier est l’arbre essentiel. Il longe le pied du Mont d’Alaric, bastion le plus septentrional des Corbières, et tantôt boit les déluges d’eau que lui amènent les torrents de la Montagne Noire (à gauche), des Corbières (à droite), tantôt ne reçoit rien d'eux, ou quelques gouttes à peine, la terre aidée du soleil ayant humé toute l’eau des sources du mont. De ces torrents les plus grands, non les moins excessifs, sont l’Orbieu, fils des Corbières, la Cesse, fille de la Montagne Noire. L’Orbieu 1 descend du Bugarach, pic culminant des Corbières. La Cesse2 est la rivière du Minervois, pays ainsi nommé de la rocheuse et pierreuse Minerve, ruines tragiques dorées par le Midi flamboyant, sur la falaise entre deux torrents, le Brian et la Cesse, tous deux à sec huit mois sur douze. Quand ils grondent, la Cesse est magnifique. Elle s’engouffre, sourdement tonnante, dans les entrailles d’une colline, d’où elle sort presque aussitôt pour rentrer peu après, presque à toucher Minerve, sous une autre et plus longue voûte où elle pénètre par une haute ouverture. Si puissantes et tourbillonnantes que soient les crues du torrent, elles ont place dans cette caverne d’outre en outre du mont, qui, longue de 150 mètres, a 15 mètres d’élévation. La bouche de sortie, large mais basse, est à Minerve même, devant le roc où Simon de Montfort brûla 160 Albigeois. A 1000 mètres en aval de la Cesse, près de Sailèles, le fleuve se divise. La branche de gauche, qui est proprement le fleuve de l’Aude, va se perdre en mer au nord des monts de la Clape, au grau de Vendres, par deux bras, dont un déjà presque mort. Vendres, c’est le latin Veneris : il y avait dans ces parages, au bord même de la Méditerranée, quand les alluvions n’avaient pas tant rempli le golfe narbonnais, un temple de Vénus dont on voit encore quelques vestiges au bord de l’étang de Vendres. Un 1. Cours, 75 à 80 kilomètres ; bassin, 67 500 hectares. 2. Cours, 50 kilomètres ; bassin, 38 700 hectares.

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autre reste de la mer qui flottait au nord comme au sud de Narbonne, entre Clape, Corbières et Cévennes, c’est, à 5 kilomètres au nord de Coursan, l’étang de Capestang, plus reculé dans les terres que l’étang de Vendres. Cet ancien fond de mer tient son nom de la ville de Capestang, située à son extrémité nord, mais en réalité c’est surtout Capestang qui lui doit son nom : Caput stagni (la Tête de l’étang) ; il y a tautologie évidente dans l’expression d’étang de Capestang. On en avait commencé la suppression, et 500 hectares étaient déjà desséchés quand éclata la Révolution de 1789. N’étaient les crues de l’Aude, qui de temps en temps le ravivent, il aurait déjà disparu, et il disparaîtra certainement par le colmatage, sans nouveaux travaux d’exondance. Pour l’instant son aire varie, selon la pluviosité des semaines, entre 1226 et 1893 hectares. La branche de droite, dite Robine de Narbonne, prend en moyenne à l’Aude 600 000 mètres cubes d’eau par jour, soit près de 7 par seconde. N’ayant que 1 ,10 de fond, elle n’amène à la riche et très riche Narbonne que des bateaux de 80 tonneaux. De cette ville elle descend au misérable port de la Nouvelle, à l’embouchure de l’étang de Sigean. Les Romains avaient muré l’un des deux bras du fleuve, à Sallèles ; il coulait donc tout entier vers Narbonne, et de cette ville au golfe qu’il a fini par effacer de la mer ; mais une crue emporta le mur en 1320, et l’Aude marcha désormais droit devant elle, et librement, jusqu’à la Méditerranée. Narbonne alors, près des lagunes, loin du cours des eaux vives, devint si fiévreuse que les Narbonnais méditèrent un moment d’aller s’installer à Leucate. Le comblement des étangs, le tassement des terres, la culture du sol, les plantations de vigne lui ont rendu la salubrité, mais sou commerce maritime est mort, et l’établissement de la Robine ne l’a pas fait revivre. Que confier à un canal de 3 pieds de profondeur qui s’achève sur une méchante plage, dans un chenal de 3 ,30 à 3m,60 ouvert sur une barre que les bateaux de plus de l ,50 de quille ont parfois beaucoup de peine à franchir? m

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VII. Orb. — Lias, schistes, terrains houillers, terrains modernes se partagent le bassin de ce petit fleuve tortueux dont les grandes crues centuplent dix fois l’étiage. L’Orb1 a sa tête dans les Cévennes, au pied du 1. Cours, 145 kilomètres ; bassin, 150 000 hectares ; module, 25 mètres cubes (?) ; étiage, 2500 litres ; crues extrêmes, 2500 mètres cubes.


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Larzac, à 12 ou 15 kilomètres au nord-ouest de Lodève. Très rapide est sa descente et, né par 600 mètres, il s’abaisse de 400 dans les 45 kilomètres qui séparent sa source de la ville de Bédarieux : parmi les cascades ou, pour mieux dire, les cascatelles qui le jettent rapidement aux basses altitudes, la plus belle est le Canellon, qui plonge de 10 à 12 mètres dans les gorges d'Avène, parmi des roches chaotiques. Il reçoit la Mare, torrent du bassin houiller de Graissessac ; puis les ruisseaux que l’escarpement du Caroux lance à sa rive droite par des bonds dans des précipices; puis le Jaur1 de Saint-Pons et d’Olargues, auquel court le Bureau, tombé du Saumail par les dix cascades de Vésoles, l’une pressant l’autre, si bien qu’elles sont presque une seule chute de plusieurs centaines de mètres de hauteur. Un autre affluent de l’Orb, le Vernazoubre, a montré, le 12 septembre 1875, ce qu’un torrent du Midi peut faire. Gonflé par une trombe, il monta soudain, il devint mille fois lui-même et, s’emparant de Saint-Chinian, il en emporta 149 maisons. Avant le phylloxera, quand la vigne aux pampres inondés de soleil puisait la fraîcheur sous le sol par de saines racines, nul pays du monde n’était plus orgueilleusement riche que le Bas-Languedoc, et les collines de l’Orb inférieur avaient pleine part à cette richesse : alors triomphait Béziers, d’où l’on voit la mer, et les Biterrois nageaient dans l’opulence. La contrée s’est appauvrie en môme temps que se flétrissait le vignoble; elle espère qu’il reverdira ce qu’attendant, Béziers reste prospère, vendant plus que jamais le vin et l’eau-de-vie. Au pied de son coteau pittoresque, dentelé de vieilles églises, l’Orb coule sous un pont de 17 arches datant du XIII siècle, et sous un bel aqueduc portant d’une rive à l’autre le canal du Midi, qu’abaisse de 25 mètres l’escalier des huit écluses de Fonserannes. A douze kilomètres sous Béziers l’Orb s’achève par les deux graus de Sérignan, dont l’un presque bouché, dans une mer sans profondeur, sur une côte de sable sans caps et sans criques. e

VIII. rieur, a trois l’Arre,

Hérault2 et Vis. — Dans l’Hérault supétel qu’il arrive au bassin de Ganges, il y torrents : l’Hérault, des trois le moindre, la Vis, des trois la plus grande.

1. Cours, 30 kilomètres ; bassin, 25 000 hectares. 2. Cours, 160 kilomètres ; bassin, 290 000 hectares; module, 50 mètres cubes (?) ; étiage, 6 ; crues, 3700.

L’Hérault naît sur le versant sud du granitique Aigoual. Si prompte est d’abord sa course qu’à moins de 10 kilomètres de la première fontaine, à Valleraugues, son altitude n’atteint même plus 350 mètres. Comme les pluies qui tombent sur l'Aigoual, des plus copieuses qu’il y ait en France, s’y versent par énormes orages, il arrive parfois que l’Hérault passe devant ce bourg avec une puissance de fleuve ; mais, en temps ordinaire, ce n’est ici qu’un pur et tout petit torrent. Augmenté de plus long et plus grand que lui, de l’Arre1, qui rassemble les torrenticules du délicieux pays du Vigan, l’Hérault s’avance à la rencontre de la Vis par de beaux défilés, profonds, bien taillés ; il y dort entre les roches, ou se brise aux blocs, ou glisse vivement sur les cailloux. Le confluent est à 1200 mètres en amont de Ganges, par environ 150 mètres au-dessus des mers. Sauf après quelques-unes de ces tornades fréquentes dans notre Midi, le torrent de l’Aigoual roule deux à trois fois moins d’eau, et une eau moins vierge que le flot puisé par la Vis aux couloirs souterrains de l’oolithique Larzac, et son cours est deux fois plus bref. Mais il garde la direction, et la nature, l’aspect, F illumination du pays rattachent l’Hérault supérieur à l’inférieur bien plus que la Vis dont le val est d’apparence moins méditerranéenne. La Vis 2 commence par la Vis Sèche ou Virenque et finit par la Vis Courante ou Vis de la Foux. La Vis Sèche ou Virenque naît sur un flanc du Saint-Guiral et coule au sud-ouest, puis au sud, puis au sud-est. Couler, c’est trop dire, car, à peine hors de la montagne, elle perd ses eaux, et il n’y a pas une goutte, pas même d’humidité dans son large lit tortueux, grève incendiée par le soleil, sinon quand un immense torrent, fils d’un typhon, mugit sur ses pierres. Enfoncée dans une faille du Larzac, tantôt entre rocs vifs, tantôt entre talus avec arbustes et oliviers, elle n’y rencontre rien, pas même des moulins, puisqu’elle ne pourrait en animer les meules. Le nom de son seul village, Vissec, traduit évidemment F « aridité » de la rivière5. Puis ce lit où courraient sans peine une Marne, une Oise, et pres1. Cours, 24 kilomètres ; eaux ordinaires, 1600 litres, étiage, 500 ; crues, 150 mètres cubes. 2. Cours, 35 kilomètres : 65 jusqu’à la source de la Virenque ; bassin d’une étendue ignorée, car on ne sait pas exactement quelle portion du Larzac lui envoie souterrainement son onde ; eaux ordinaires, 5 mètres cubes ; étiage, 2500 litres (?). 3. Si l’orthographe est exacte, Vis est du masculin ; si Vis est du féminin, il faut écrire : Vissèque (Vis Sèche).


Baquié. 322). — Dessin de Vuilier, d’après une photographie de M. Sur l’Aude : le défilé de Pierre-Lys (voy. p.


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que une Dordogne, se resserre; il s’enfonce, il se remplit de grands blocs de rochers; et toujours, pas d’eau, jusqu’à la Foux. Là, d’une gueule de caverne, une transparente rivière tombe en bruyantes cascades. 400 mètres, plus ou moins, c'est l’altitude de cette foux, c’est-à-dire de cette source perdue dans une anfractuosité du Larzac, à 250 ou 300 mètres audessous des créneaux de rebord. On conte qu’à la suite d’éboulements dans les couloirs où passe la rivière souterraine qui quitte l’ombre à la Foux, la fontaine cessa de couler, mais au bout de quelques heures de néant, la Vis, revomie de nouveau, roula des eaux rouges ; puis l’onde redevint l’honneur des blanches Cévennes, le frais et clair épanchement des ruisseaux caverneux de la grande oolithe. Ce flot s’en va vers le nord-est, réfléchissant des moulins, des hameaux, des villages, de beaux arbres, et la pierre vive des monts de sa cassure, signalée de loin, quand on vient de l’est, par la noble pyramide du Pic d’Anjau (865 mètres) L’Hérault quitte le soleilleux bassin de Ganges pour de superbes corridors de la roche oolilhique. Il y entre en frôlant la montagne escarpée de Taurac, criblée d’avens, de grottes dont une, la Baume des Demoiselles ou Grotte des Fées, est universellement célèbre. Il en sort par les gorges de SaintGuilhem-le-Désert, au loin fameuses, quoique n’étant point les plus belles de la Cévenne, superbes d’ailleurs, et l’on y admire un de ces sites méridionaux où l’herbe, le gazon, les bosquets, les forêts, la verdure ne sont rien ; où la pierre, l'eau vive et le soleil sont tout; où l'homme aussi n’est rien ou peu de chose, par des jardins arides, des murs d’enclos, des moulins, des maisons que le temps a dorées ou brunies et qui sont de loin semblables au roc. Le fleuve y descend de rapide en rapide, entre deux parois à pic ou de surplomb, pur, et parfois si serré qu’au-dessus de certains gouffres muets un vigoureux sauteur essayerait de le franchir. La fin de ce pas est au Gouffre-Noir, sous le Pont-du-Diable, en aval de la cascade de Cla mouse qui jette sur son onde immobile une fontaine du rocher : il passe alors, par 45 mètres d’altitude, dans une large vallée, domaine de la vigne et du poudreux olivier. Avant l’invasion du puceron, cette vallée, fabuleusement prospère, voyait ses bourgs devenir villes, et ses villages, bourgs. Pour lui rendre une partie de son opulence, on compte sur un canal qui partirait d’un barrage de 14 mètres de hauteur, en

amont de Saint-Guilhem et arroserait 4000 hectares sur les deux rives du fleuve. En cette plaine, des « oueds » accourent en foule à l’Hérault, mais peu l’augmentent, car ici le ciel est sec, le mont sec, large la grève pour le librement des eaux, puissant le soleil pour boire l'eau des fontaines. Un seul a quelque grandeur, la Lergue1 : elle naît à 1500 mètres de la source de l’Orb, coule au pied d’immenses escarpements du Larzac dont les cavernes lancent des sources pérennes ou dégorgent entre-temps des rivières ; puis elle baigne Lodève et s’ouvre à des torrents descendus des schistes ou des lias, de monts dont la plupart sont très pelés après avoir été sylvestres. L’Hérault laisse à 800 mètres à gauche la ville de Pézenas, grand marché d’eaux-de-vie, cité dont on se moque en France, comme de Quimper, de Landerneau, de Brive, de Carpentras, sans aucune raison, par imbécillité pure. A Saint-Thibéry, près d'une colline de basalte qui fut un volcan, il passe sous les quatre arches ruinées d’un pont romain. En ce point il est à 15 kilomètres de la Méditerranée : tout ce trajet, il l’a gagné sur la mer, et dès lors il coule dans les graviers, les alluvions dont il a comblé le golfe au bord duquel un mont flambant crachait des laves. Ce mont, à vrai dire colline de 115 mètres, domine Agde, dernière ville du cours de l’Hérault, et l’embouchure du fleuve, qui est un chenal artificiel entre deux digues, avec barre sur laquelle il y a souvent moins de 3 mètres d’eau : aussi le port d’Agde ne reçoit-il que des navires de 400 tonnes, et encore fort peu. Agde, c’est pourtant Aγαθὴ, Tύχn, Bonne Fortune : ainsi l’appelèrent des marins grecs ravis de trouver un port tranquille entre le Saint-Loup, la terre ferme et la chaussée par laquelle l’Hérault, rayé d'alluvions, avait peu à peu soudé le volcan, île jadis, à la lèvre du continent. Mais depuis lors la côte a beaucoup changé. Le fleuve, fidèle à l’éternelle devise des eaux courantes : « râper la terre et remplir le flot », a comblé le calme azur que les Hellènes avaient joyeusement salué du nom d’Heureuse Rencontre. Du Saint-Loup sortirent les laves dont on a construit Agde, la « ville Noire ». Ce fut là le volcan le plus méridional de notre sol, comme le plus septentrional était, tout au nord des Dôme, le cratère où sommeille le Gour de Tazana. Terminant au midi la rangée volcanique de 1. Cours, 40 kilomètres ; bassin, 45 000 hectares.


DES ALBÈRES AU RHONE

l’Escandorgue, il pousse des laves au sud, pardessous le flot de la mer, et ces laves reparaissent à petite distance du rivage par les roches sombres que couronne le fort de Brescou.

IX. La chaîne des étangs. Le Vidourle et Vistre. — Au delà de l’Hérault recommence la ligne des étangs riverains, divisés du flot méditerranéen par une très mince levée de sable que des graus interrompent : sur cette levée, des Onglous à

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Frontignan, grondent les trains de la ligne de Bordeaux à Cette, et dans ces étangs passe la voie navigable qui continue le canal du Midi jusqu’au Rhône. Le premier, le plus beau, le plus grand, le Thau, est une eau bleue brassée par les vents, peu profonde, navigable pourtant et beaucoup naviguée. Son onde salée, dérobée à la mer par le cordon des sables, a près de 20 kilomètres de long sur 2 à 6 de large, et sa surface de 7000 à 8000 hectares fait la moitié de l’aire totale (15590 hectares) des étangs qui se suivent depuis les Onglous

La Vis de la Foux (voy, p. 324). — Dessin de Taylor, d’après une photographie. — Gravure communiquée par le club Alpin.

jusqu’à Aigues-Mortes, ville à partir de laquelle les nappes d’eau côtières sont plutôt des palus du Rhône que des étangs littoraux. Des graus, dont l’un à Cette, l’unissent à la Méditerranée, à laquelle il apporte peu d’eau, ses affluents n’étant guère que des « oueds » presque toujours arides. L’Issanca ne lui arrive plus, grande source voisine de Poussan, dans le lit même du torrent d’Avène — elle a été détournée par la ville de Cette — mais Avisse ou Abisse et Enversac, curieuse fontaine, l’entretiennent encore. Avisse, c’est Abyssus, l’abîme. Elle jaillit du sein même de l’étang, d’une baie entre Balaruc et Bouzigues. Vient-

elle, comme ou le prétend, de pertes de l’Hérault, par-dessous les collines de Montagnac ? Toujours est-il que parfois elle est puissante, et qu’elle arrive en bouillonnant à la face des ondes. Enversac, c’est Inversæ Aquæ (?), les Eaux renversées, c’est-à-dire alternées. Elle sort du rocher à 2500 mètres au sud-est de Balaruc, à 4 kilomètres à l’ouest de Frontignan, au hameau d’Alezieu. En hiver elle est source, mais à partir d’avril, et jusqu’au commencement des pluies automnales, elle ne verse plus à l’étang un surgeon d’eau douce : devenue gouffre, elle boit l’eau salée du Thau — d'où le nom d’« Ondes alternées ». L’étang de


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Thau étant de niveau avec la mer, il s’ensuit qu’il y a ici un phénomène analogue à celui d’Argostoli dans l'île de Céphallénie : là un flot de mer entre dans un chenal du rocher, met des moulins en branle et se perd avec fracas : mystère inexpliqué jusqu’à ce jour, quoique beaucoup expliqué. Le Thau, qui est fort poissonneux, a pour grande ville une cité que baigne aussi la Méditerranée, Cette, où les vents font rage. Un chenal navigable, grau approfondi dans le sable en 1666, y unit l’étang à la mer. On le doit à Riquet, qui choisit ce lieu pour le débouquement de son canal du Midi. Long de 1598 mètres, il a l , 65 de profondeur, et sa largeur est de 40 mètres. Cette n’a point trompé l’espoir de Riquet, son vrai fondateur, puisqu’il fait plus de commerce qu’aucun autre port français de la Méditerranée, après Marseille, cela s’entend toujours; et au commerce s’ajoute l’industrie cynique de la fabrication des vins, français ou exotiques, fins ou extrafins, vendus comme fils légitimes des ceps les plus généreux du monde. Mais le port est mauvais, voire exécrable, d’un abord dangereux en tempête, surtout par les vents d’est, alors que la mer soulève et balance des blocs de 40 tonnes. Profond de 6 mètres 1/2 à l’entrée, on veut le creuser à 8 mètres et le compléter hors de l’atteinte du flot par des établissements dans l’étang de Thau, lequel est parfaitement à l’abri des transports qui encombrent chaque année de près de 100 000 mètres cubes de sable les bassins du port de Cette. Au-dessus de la ville, plongeant sur ses deux eaux salées, grande Méditerranée d’entre trois continents, et petite Méditerranée de Thau, bordée de plages basses, s’élance brusquement et grandement la colline jurassique du Pilier de Saint-Clair (180 mètres). De sa cime, comme du haut du Saint-Loup d’Agde, on voit la mer, si belle en ce soleil du Sud, la côte entre les Albères et les embouchures du Rhône, les étangs du littoral, les collines de l’Hérault, les Cévennes. A l’étang de Thau succède l’étang d’ingril (1000 hectares), dominé par les calcaires de la Gardiole (256 mètres) : on l’appelle aussi l’étang de Frontignan, du nom d’une ville insalubre qui récoltait le meilleur des muscats quand le phylloxera n’avait pas tari la sève de ses vignes. Viennent ensuite quatre étangs, à la queue leu leu. L’étang de Vic a 1500 hectares. L’étang de Maguelonne (1300 hectares), fait de quatre sous-étangs, baigne de ses flots amers une roche volcanique, île autrefois et présentement litm

toral, depuis qu’elle est collée aux sables du rivage. Ladite roche était Maguelonne, port de Montpellier et ville épiscopale. Du port il ne reste rien, puisque, de cité sur mer, Maguelonne est devenue hameau sur étang. La cathédrale est encore debout. On l’avait fortifiée contre les pirates sarrasins ; mais la roue de la fortune a tourné : c’est maintenant le Languedoc et la Provence qui débordent sur la principale patrie des corsaires musulmans. Sur la levée de sable qui sépare l’étang de Maguelonne de l’étang de Pérols, coule entre deux levées, à côté du chemin de fer de Montpellier à Palavas-les-Flots, le petit fleuve bleu nommé Lez. Le Lez 1 continue une rivière cachée dans les flancs de l’oolithe, sous les monts arides, lumineux, parfumés, francs de cassure, d’où jaillit pyramidalement le Saint-Loup, grand, et noble, et beau, quoique haut seulement de 633 mètres. Que de géants des Alpes sont plus petits que lui ! Les torrents courts et fantasques attirés par les avens, les eaux sauvages de typhons languedociens, peut-être des fuites de l’Hérault, composent dans le mystère le flot de 3000 litres par seconde en moyenne, de 565 à l’étiage, qui sort en cascade par la « foux » du Lez, à 68 mètres d’altitude, au pied d’un roc de 140 mètres. Cette « Vaucluse » de Montpellier est à une douzaine de kilomètres au nord de la ville. Le Lez passe devant le bloc de basalte de Montferrier, qui jaillit du calcaire; il laisse à droite et tout près Montpellier, ville d’études, plus que d’industrie et de commerce, qui reçoit de lui par chaque seconde 125 litres d’eau à boire; puis il est pris par un canal et versé dans la mer à Palavas-les-Flots, hameau de pêcheurs dont chaque saison d’été fait une ville de bains plus fréquentée, à l’ourlet d’une plage de sable fin qui incommode et parfois ferme l’embouchure du fleuve. L’étang de Pérols couvre 1200 hectares; l’étang de Mauguio ou de l’Or, juste trois fois plus ample, en couvre 3600. Ces quatre étangs, du Thau à l’Or, sont funestes aux riverains, et surtout ils le furent. Frontignan, Vic, Mireval, Villeneuve-lès-Maguelonne, Palavas, Lattes, Pérols, Mauguio, boivent la fièvre en aspirant leurs miasmes chauffés par le soleil : mais d’ores et déjà on peut purifier leur air en faisant un polder de leurs eaux les moins profondes. Tous quatre ils sont bordés de salines ; le dernier touche aux nombreux étangs d’AiguesMortes, également livrés aux sauniers, et les étangs 1. Cours, 28 kilomètres , bassin, 47 500 hectares.


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d’Aigues-Mortes touchent à la Camargue ou delta du Rhône. Aigues-Mortes vaut le voyage. Bâtie en 1272 par Philippe le Hardi, sur le modèle de Damiette, cité d’Egypte, elle porte sur d’anciennes alluvions du Rhône, et, si ce fleuve passe aujourd’hui loin d’elle, il peut, quand il rompt certaines de ses digues, envahir encore ce sol lentement déposé par sa bourbe jaune ou grise dans la bleue transparence de la Méditerranée. C’est ce qu’il a fait en 1840 ; mais les gens d’Aigues-Mortes, n’ayant point abattu l’enceinte dont les entoura le fils de

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saint Louis, bravèrent le fleuve « extravagant » en fermant les portes de leur ville. Un ennemi plus pressant que ce Rhône lointain, c’est, la fièvre, toujours présente, comme l’annonce le seul nom d’Aigues-Mortes, en français Mortes-Eaux. Tout ce littoral souffre de l’exhalaison des marais : la cité de Philippe le Hardi eut d’abord 10 000 habitants, 15 000 peut-être; elle descendit à 1500, et n’est remontée qu’à 3500. Mais une fortune imprévue lui sourit. Si ses étangs salés ne sont bons qu’à donner du sel, et ses

Sur l’Hérault : roches oolithiques (voy. p. 326). — Dessin de Taylor. — Gravure communiquée par le club Alpin.

marais de la rouche et du jonc, en attendant qu'ils se tassent, la dune arrêtée par de grands pins maritimes, des tamaris et des ailantes, est magnifiquement propice à la vigne parce qu’elle est impropice aux cheminements du phylloxera : le sable, s’éboulant toujours sur lui-même, n’offre aucune galerie au puceron des racines. C’est, pourquoi la sylve sur marais, la « pinède », perd ses pins et elle devient vignoble. Aigues-Mortes, à 6 kilomètres de la mer, communique avec elle par la Grande Roubine, canal de 30 mètres de largeur, de 3 mètres de profondeur, qui finit au Grau du Roi, vers le sommet de l’infléO. RECLUS.

— EN FRANCE.

classement sablonneux qu’on nomme golfe d’AiguesMortes. Il passe dans la triste maremme, entre palus et salins, puis entre deux levées, dans l’étang du Repausset, qui reçoit le fameux Vidourle, relié par un canal au Vistre de Nîmes. Le Grau du Roi est le Trouville des Nîmois, qui s’y baignent sur un sable fin, devant les dunes. Son nom rappelle Louis XV, sous lequel on creusa la Roubine. Celui du Grau Louis, au nord-ouest du Grau du Roi, sur une plage très remaniée par Rhône, Vistre et Vidourle, remémore le juste et vaillant roi qui partit de là deux fois, ayant fait vœu de croisade : en 1248, sur des vaisseaux itaI - 42


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liens, pour l’Égypte, où il allait être vaincu et pris ; en 1270, pour Tunis, où il devait mourir. Le Vidourle1 tire quelque célébrité de ses vidourlades, crues subites. Voici le torrent, sillon dans la pierre : son ciel flamboie, son val sommeille ; l’ombre est rare sur les champs et les vignes, sous le mûrier, le micocoulier dont on fait des fourches, l'olivier qu’on taille à l’extrême et que d’arbre on étrique en arbuste; la colline est aromatique, la montagne blanche, décharnée ; à l’horizon le SaintLoup darde son pyramidion dans un azur chaud de lumière. C’est l’Attique et c’est la Judée, et le Vidourle un Cédron, un Arnon, un torrent de Jaboc où le troupeau tond l’herbe sèche entre des cailloux qui brûlent. L’astre brille en sa force et sa sérénité sur la plaine, mais il y a plu « tropicalement » sur le mont. Tout à coup un bruit sourd résonne, l’air de la gorge ou du vallon s’ébranle, et la vidourlade arrive, prompte comme le mascaret, mais elle ne rencontre point de bateaux. Ce fleuve, qui coule sur la grève où s’égarait un ruisseau, passe avec la puissance de 10, 20, 30 et 40 fois la Seine d’été dans Paris. Les trombes ne durant que quelques heures en pays de Cévenne, le Vidoule retourne bientôt à son repos, qui parfois est presque la mort. Le Vidourle naît au nord-est de Ganges, dans un massif d’un peu moins de 1000 mètres; il passe à Saint-Hippolyte-du-Fort, à Sauve où jaillit une source puissante, bouche commune des nombreux avens d’un pays aridement crayeux qui est l’une des patries du micocoulier : quand dure longtemps la saison sèche, cette font n’est plus que « l’ombre d’elle-même », mais le torrent diminue encore plus qu’elle, et il y a des semaines où la font de Sauve ranime un Vidourle tari. Viennent ensuite Quissac, Sommières ; puis il entre dans la plaine du Bas-Languedoc au défilé d’Aubais, passage majestueusement régulier qu’on n'a pas manqué d’attribuer aux Romains, comme si la nature n'était pas capable de tailler à grands pans la craie avec autant de maîtrise que les conquérants du vieux monde classique. En aval et près de là, le peupleroi jeta sur le torrent capricieux qui lui rappelait 1. Cours, 100 kilomètres : bassin y compris celui du Vistre, 133 500 hectares; eaux ordinaires, 3000 litres; étiage, 220 ; crues extrêmes, 1500 mètres cubes.

ses petits fleuves d’Italie, un pont d’Ambrussum (aujourd’hui Pont Ambroix, sur la route de Nemausus (Nîmes) à Substantio ou Sextantio (Montpellier) : il en reste quatre piles et deux arches. Ayant parcouru la plaine que les vins muscats de Lunel avaient faite riche et célèbre, il coule avec langueur et lourdeur dans la maremme. Le Vistre1, issu de coteaux, non de montagnes, boit la fontaine de Nîmes, ville qui est la Rome française par ses Arènes, sa Maison Carrée, son Temple de Diane et sa Tour Magne. Au pied de collines arides, loin du Rhône, loin du Gard, loin de la mer, Nîmes doit l’existence à sa fontaine, et sa fontaine est encore aujourd’hui sa gloire, sa beauté, sa richesse. Cette source illustre est un gouffre d’eau pure profond de 15 mètres, à côté du Temple de Diane, au pied du mont Cavalier, coteau verdi par les pins et couronné par la Tour Magne, qui signale Nîmes de tous les bouts de l’horizon. Elle est remplie par les orages qui tombent sur les cailloux rougeâtres des Garrigues, Arabie Pétrée où les roches n’ont pas de terre, où les ravins n’ont pas d’eau, où le ciel n’a pas de pluie, où le mistral, tyran de cet azur, déchire impitoyablement les airs. C’est là que les Nîmois ont leurs mazets, villas et jardins de plaisance, sous la forme d’une treille, d’un arbre fruitier, de quelques pins et d’oliviers mourant de soif sur la roche, entre quatre murs de pierre sèche habités par le scorpion. — Pays pourtant superbe par la franchise des lignes, la magie des couleurs, et c’est avec enthousiasme qu’on peut célébrer la pure splendeur des Garrigues. Comme les pluies sont rares sous ce climat sérénissime, la fontaine, au lieu d’unir des ruisseaux sous la pierre des Garrigues, finit souvent par ne plus rassembler que des gouttes d’eau; elle peut n’offrir que 7 litres par seconde à la ville altérée ; mais, dès qu’une averse tombe sur les coteaux, Nîmes possède une rivière transparente que l’industrie s’empresse de ternir : elle en fait un bourbier cynique. Le Vistre finit dans le marécage, par le canal du Vistre. Ce canal s’arrête à celui de la Radelle, qui communique, d’une part avec le Vidourle, d’autre part avec le canal d’Aigues-Mortes, devant la ville solitaire dont six siècles de soleil ont doré l’enceinte. 1. Cours, 65 kilomètres.


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La Perte du Rhône à Bellegarde (voy. p. 334). — Dessin de Weber, d’après une photographie.

LE RHONE I. Le Rhône en Suisse. — Des 9 888 540 hectares du bassin du Rhône, peuplé d’environ 4500 000 hommes, plus de 9 millions appartiennent à la France : le reste est à la Suisse, soit par le fleuve lui-même et ses affluents directs, soit par le Doubs, tributaire de la Saône. C’est en Suisse que le Rhône1 prend naissance, à 1753 mètres d’altitude, dans le canton du Valais, non loin des sources de l’Aar, de la Reuss, du Rhin et du Tessin. Il part d’un grand glacier appuyé sur la Furka. Plus ou moins abondant suivant ce que la chaleur délaye de frimas sur des montagnes de 3000 à 3600 mètres, le torrent de ce glacier, digne du fleuve superbe qu’il inaugure, dévore 1. Cours, 812 kilomètres ; 860 jusqu’à la source de la Saône ; 1025 jusqu’à celle du Doubs ; bassin, 9 888 540 hectares ; eaux basses, 550 mètres cubes ; crues, 12 000 à 15000(?) ; module, 2000 à 2200.

brusquement un tout petit ruisseau fait de trois sources. C’est, ce petit ruisseau que les montagnards du Haut-Valais élèvent à la dignité de père du Rhône : dans leur patois allemand ils l’appellent Rothe ou Rotten. Ainsi commence notre beau Rhône, qui, d’après les poètes anciens, naissait près des Colonnes du Soleil, aux portes de la Nuit éternelle. L’Oberland, le Mont-Rose, inclinent vers lui de vastes champs de froidure. L’Oberland lui envoie par la Massa le tribut du glacier d’Aletsch, le premier des Alpes, ayant 23 kilomètres de long sur 1800 à 2000 mètres de large, et 14 000 hectares d’étendue : ce prodigieux bloc de glace, puissant, croit-on, de plus de 30 millards de mètres cubes, abreuverait pendant au moins dix-huit mois la Seine telle qu’elle passe devant Paris quand


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ses eaux oscillent entre la moyenne et l’étiage. Le Mont-Rose, dont une cime (4638 mètres) est inférieure au seul Mont-Blanc dans toutes les Alpes, lui décoche la Viège, qui, de par les 30 225 hectares de glaces de sa conque, l’emporte peut-être au confluent sur le Rhône, qui n’a reçu jusque-là qu’un tribut de 28 929 hectares de frimas éternels. La Navisanche, la Borgne, la Dranse du Valais, dont 15 362 hectares de froidure « immortelle » plaquent le bassin de moins de 64 000 hectares, ces torrents et d'autres moindres lui mènent les eaux des glaciers, des névés étincelants accrochés à la magnifique chaîne qui va du Cervin au MontBlanc. Vers Sierre, au-dessus de Sion, capitale des Valaisans, l’allemand disparaît et le Rhône est déjà français par l’idiome de ses riverains. Vers SaintMaurice il quitte sa vallée supérieure par la Porte du Valais, passage étroit entre deux belles montagnes, la Dent de Morcles, pic de Vaud, et la Dent du Midi, pic de Valais, puis il court vers le lac de Genève ou Léman à travers une plaine marécageuse qu’il a lentement fondée, que toujours il augmente. De ce côté d’amont le Léman a perdu 18 kilomètres ; du côté d’aval il en a perdu 15, de Genève au Fort de l’Écluse. C’est près du fameux château de Chillon que le Rhône entre dans le lac de Genève, après avoir reçu les eaux de 263 glaciers. II Le Léman ou lac de Genève. — Suisse par sa rive septentrionale, ce lac, l’un des plus beaux et en même temps, par une rare fortune, l’un des plus riants et gracieux qu’il y ait sur terre, est français, savoisien si l’on veut, par la majeure partie de sa rive du sud. Dans un cirque de montagnes d’une grande magnificence, Alpes, Jorat, Jura, sa longueur est de 82 714 mètres sur le rivage du nord, de 71813 seulement sur le rivage du midi, qui est la ligne intérieure de ce croissant d’onde indigo ; sa largeur varie entre 2 à 3 kilomètres et un maximum de 13 935 entre Rolle et Thonon ; son pourtour est de 152 kilomètres ; sa surface, de 57 320 hectares, dont environ 23 000 à la France ; sa profondeur, de 334 mètres entre Ouchy et Evian, dans le « Grand Lac », de 97 seulement dans le « Petit Lac » : car le Léman cache sous un même miroir deux bassins distincts, le plus vaste et le plus profond à l’est et au centre, le moins ample et le moins creux à l’ouest. Au premier que commandent les Alpes, on peut donner le nom de lac de Lausanne ou lac de

Vevey, ou lac de Chillon ; au second, voisin du Jura, le nom de lac de Genève. Le seuil souslacustre qui les divise part de la pointe de Promenthoux en Suisse et aboutit à la pointe d’Yvoire en France. On estime qu’il contient environ 86 700 000 000 de mètres : ce qui en fait, une cuve capable à elle seule de faire couler pendant 30 000 jours une rivière égale à la Seine de Paris lors de ses eaux les plus basses. Étant à 375 mètres d’altitude et n’ayant que 334 mètres de creux, son fond n’atteint pas tout à fait le niveau de la mer. Il arrive que le vent, soufflant d’Alpe ou de Jorat ou de Jura, de nord ou de sud, d’est ou d’ouest, tombe furieusement des sommets glacés dans la conque tiède, abritée : il soulève alors le Léman en tempête, et la vague du lac est comme la vague de la mer. Mais, en dehors de ces heures terribles, tout est doux et charmant. Tout : l’onde bleue, la rive, le coteau, la montagne; même l’Alpe soucieuse, rauque, heurtée, terrible, dont l’éloignement tourne la puissance en sérénité. Au nord, les avant-coteaux du Jorat portent les meilleurs vignobles de la Suisse. Sur le rivage français, qui est plus haut, moins soleilleux, plus rude, plus froid, qui ne regarde pas le midi comme le bord helvétique, mais le plein nord, des châtaigniers, des noyers magnifiques, des forêts de cerisiers, de hautes vignes, des prairies font la parure des villages ; Évian, ville de bains, et Thonon, ses deux seules cités, n’ont point la gaieté de Lausanne, de Vevey, de, Montreux, de Clarens, qui brillent vis-à-vis d’elles sur le rivage de Vaud. L’arc de cercle du Léman se termine à Genève. Là le Rhône sort de la petite mer intérieure par des eaux d’un bleu merveilleux, l’idéal d’une rivière à la fois limpide et rapide. A l’étiage absolu, ce déversoir épanche encore 65 à 70 mètres cubes par seconde, 82 à l’étiage ordinaire, 200 en basses eaux, 575 en grande crue, 270 pour la moyenne de l’année : et en s’en tenant à ce dernier volume, en le supposant toujours le même pendant onze années, il faudrait tout ce temps au lac pour se vider s’il ne recevait, du premier au dernier jour, ni flot de torrent, ni goutte de pluie, ni flocon de neige, ni cristal de grésil. A peine sorti de la conque du Léman, le fleuve passe, à l'étiage extrême, de 65 ou 70 à plus de 100 mètres cubes à l’étiage extrême par l’arrivée des flots jaunes de l’Arve. Les deux grands courants, l’Arve terreux, le Rhône azuré, se frôlent d’abord


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sans s unir : quand le mariage est consommé, le fleuve a perdu sa transparence bleue. A son entrée en France, le Rhône, déjà très abondant, a reçu en Suisse les eaux de 103 700 hec-

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tares de glaciers, et par l’Arve la plus grande part des frimas du Mont-Blanc, III. De Genève à Lyon. — En France le Rhône

Carte du bassin du Rhône.

est d’abord tourmenté par l’intime rapprochement du Jura et des monts de Savoie ; longtemps leurs parois l’étranglent, dont il tombe des pierres qui s'engouffrent dans le flot profond et verdâtre ; il advient même que des talus entiers s’écroulent et barrent le fleuve. Ainsi fut en 1883 la chute

d’un gros million de mètres cubes qui glissèrent à côté du Fort de l’Écluse, d’un flanc du Grand Crédo, mont jurassien qui se porte à la rencontre du Vuache ou Chaumont, arête savoisienne. Brusquement arrêtée, l’eau des glaces de Valais et Savoie recula derrière la digue et s’éleva si haut


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dans le couloir d’amont, qu’elle faillit atteindre, à l'entrée de la cluse, la voûte de l'arche du pont dit de Collonges : or cette arche se courbe à 120 pieds au-dessus] du Rhône. Au-dessous du Fort de l’Écluse, en arrivant à Bellegarde, le fleuve, disons le torrent, comprimé par ces deux mêmes montagnes, disparaissait autrefois en eaux basses dans une caverne de la craie. Lors des eaux ordinaires, le flot surabondant, montant le long des parois, cachait cette lacune apparente de son cours. C’est ce qu’on nommait la « Perte du Rhône ». Elle n’existe plus réellement, depuis que dans un but de commerce, pour le flottage des bois, qu’on n’y flotte guère, on a fait sauter la voûte d’engouffrement : l’endroit se nomme le Pont de Lucey. En amont et tout près de la perte, un canaltunnel ravit au Rhône un minimum de 61 mètres cubes par seconde, qui d’ailleurs lui reviennent à moins d’un kilomètre en aval, à l’issue du souterrain, par une chute de 12 à 14 mètres. Ce canal développe une force motrice de six à huit mille chevaux-vapeur, que de longs câbles, d’immenses poulies, font monter à 130 mètres de hauteur sur le plateau de Bellegarde, où l’on projette une grande ville industrielle. Ce n’est pas sitôt la fin des cluses du Rhône, qui longtemps encore garde l’étroitesse d’un ruisseau : au Pas de Malpertuis par exemple, sa largeur n'est que de 6 mètres. Jura sur la rive droite, et, sur la rive gauche, des monts qui sont encore Jura sans se nommer ainsi, les deux tenailles du Rhône se desserrent quelquefois, mais pour remordre ensuite, et à chaque instant le torrent change de rapidité, de largeur, de profondeur. Il frôle à Culoz le pied du Grand Colombier, il mouille le rocher qui porte la vieille chartreuse et le Fort de Pierre-Châtel. Ses derniers étranglements sont aux roches du Bois du Mont, près de Lhuis, où il se réduit à 36 mètres ; et au Pont du Saut, où il forme un rapide qu’on a rendu moins périlleux, descente de 3 mètres, en 1500 mètres de longueur. Il ne suivit pas toujours ces chemins difficiles conquis sur la roche par le plus patient de tous les ouvriers, l’eau, qui n’a ni sommeil, ni repos, ni chômage. il coula vers les lieux qu’arrose aujourd’hui l’Isère, comme le montre l’espèce d’avenue qui mène de Seyssel à Montmélian par le lac du Bourget et Chambéry ; puis il s'égara dans de larges graviers, fils des moraines, où nous voyons à pré-

sent des bas-fonds, des tourbes, des marais : il courut alors où serpente la Save, petit ruisseau, et où passe la Bourbre, petite rivière, vers Morestel, Bourgoin et la Verpillière. Au-dessus du confluent de l’Ain, le Rhône sort enfin de ces tortueux passages sciés dans la pierre. Devenu tout à coup très large, parfois même de 2 à 3 kilomètres, il se disperse en bras, entre des îles basses qu’on appelle des lônes1, terres de peu de consistance où nul ne sème ni ne moissonne ; leurs sables et leurs graviers portent , avec le saule, l’arbre vert, élancé, flexible au vent, mais sans couronne et sans branches étalées, le peuplier, qu’on trouve partout en France. A Lyon, par 162 mètres, la Saône, bien que très inférieure au plus fougeux de nos fleuves, le tord droit au sud, tandis que depuis sa source il courait du nord-est au sud-est, non sans grands détours. Et de plus elle contribue singulièrement à régulariser jusqu’à la mer le grand torrent des Alpes et du Jura. C’est en été que le Rhône a le plus d’abondance, grâce à la fonte des neiges de la montagne, et précisément alors la Saône arrive à son minimum ; au contraire, pendant la saison d’hiver, le Rhône est au plus bas, tandis que la Saône verse en moyenne quatre ou cinq fois plus d’eau qu'en été. Il résulte de là qu’en aval de Lyon le fleuve fait de la rencontre du Rhône et de la Saône varie peu dans son débit moyen. Lyon, la cité de la soie, première en France après Paris, a tout l’aspect, d’une grande capitale : sur son beau fleuve et sa belle rivière, avec des faubourgs escaladant des escarpements de 100 à 150 mètres, une seule chose lui manque et manque encore plus à Paris, les grands navires de Marseille et de Bordeaux, ou même les bricks de Nantes. Si le Rhône lyonnais avait souffert des vaisseaux comme la Garonne ou la Tamise, Lyon, située sur un des grands chemins du Nord et du Midi, dans une contrée magnifique, serait devenue l’une des métropoles de l’Europe; elle eût régné sur la France, sans doute aussi sur la Suisse, et peut-être par Belfort sur le Rhin moyen, et par la Savoie sur la Haute-Italie. Les ponts que le fleuve y mord ont de 200 à 350 mètres, portée double de celle des ponts de la Saône. IV. Le Rhône inférieur. — Courant désormais vers le Midi, sans un seul puissant méandre, comme un méridien visible, le Rhône s’en va, large, ra1. Ce mot se retrouve dans Saint-Jean-de-Losne, ville au Lord de la Saône, et en plusieurs autres lieux.


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pide, impatient, puissant, orgueilleux, grandiose. Il a des monts à droite, des monts à gauche, qui jadis s’embrassaient çà et là et retenaient le fleuve en lacs devenus plaines magnifiques. Suivant qu’il coule dans des défilés ou dans des plaines, il se contracte en un seul courant d’impérieuse allure ou se disperse en bras entourant des îles basses qu’il noie dans ses crues et dont alors il déracine les saules. Quand il frôle des collines, on n’aperçoit plus la montagne; mais, quand les coteaux s’écartent au loin, ou quand une rivière arrive au fleuve par un large val, on voit ou l’on entrevoit , à l’orient, des pointes, des créneaux, des glaciers des Alpes, et, à l’occident, des Cévennes de granit ou des Cévennes de craie ou des Cévennes de laves. Dans ce grand val passe un des grands chemins de l’Europe, des mers du Nord à la Méditerranée, du Septentrion pâle au Midi blanc, violet, jaune et rouge. Les races de tout temps s’y heurtèrent, et les religions, les ambitions nobles, les désirs fous, les vœux cyniques, les passions allumées par le soleil qui brille et qui flambe. Le Rhône inférieur roula longtemps du sang dans son eau ; son histoire est tragique : chaque ville y a ses ruines, chaque haut tertre ardu, chaque rocher son château qui chancelle ou qui, déjà tombé, cramponne encore quelque tour, quelque tronçon, quelque mur à la pierre de son précipice. Le fleuve baigne Givors, ville industrielle, puis touche aux plus basses assises du Pilat, fin des Cévennes. Il coule devant Vienne, où Rome est encore debout, visible en quelques monuments ; puis au pied des collines généreuses d’Ampuis près Condrieu, mères du vin de Côte Rôtie dont le nom présage l’approche du Midi, sinon même sa présence réelle. Le fleuve rencontre ensuite Tournon, dont le collège eut 2000 élèves; Tain, qui possède le glorieux vignoble de l’Ermitage, premier cru de la « Côte du Rhône » avant qu’arrivât le phylloxéra, le maître et seigneur de la vigne qui menace de sécher jusqu’au dernier ces nobles ceps, venus, dit-on, de l’orientale Chiraz. Tain et Tournon, c’est une même ville aux deux bords du Rhône, dans deux départements, à l’entrée de la vaste plaine qui remplace le lac où tombaient le Rhône et l'Isère. Cette dernière est un torrent immense roulant assez d’eau de glaciers pour l’emporter en étiage sur toute autre rivière de France au-dessus du flot de marée : même sur la Seine, la Loire, la Garonne, la Dordogne ; le Rhône seul est plus fort, qu'elle, et de beaucoup.

Ayant bu l’Isère, deux fois supérieure à la Saône, le Rhône baigne Valence. Peu à peu, entre les monts de l’Ardèche et les monts de la Drôme, le ciel se teint de plus chaudes couleurs. Vers Beauchastel, près la Voulte, paraissent les premiers oliviers. Et, comme on sait, l'arbre de la sage Minerve annonce le Midi sec et resplendissant. Il passe au pied de Rochemaure, ville sur basalte, ayant derrière elle son volcan de Chenavari ; puis il laisse en plaine, à 3 ou 4 kilomètres à gauche, la ville de Montélimart ; après quoi il rencontre l’épiscopale Viviers, qui donna son nom au Vivarais. Au-dessous de Viviers, le val étroit est le dernier goulot du Rhône antique : le fleuve s’achevait jadis vers Donzère, sur un golfe de la mer qui pénétrait dans le continent d’Europe, golfe qui avait à l’occident les Cévennes, à l’orient les Alpes : les plaines du Comtat et celles de Tarascon-Beaucaire sont une vieille Camargue. Au Pont-Saint-Esprit, le fleuve frappe avec violence les piles d’un pont de 21 arches (xiii siècle) qui a 840 mètres; il passe à 5 ou G kilomètres à l’ouest d’Orange, la ville gallo-romaine dotée par les maîtres du monde, peuple très bâtisseur de monuments, dont deux encore presque intacts, l’arc de triomphe et le théâtre. C’est à partir des rivages voisins de cette vieille Arausio que les îles du Rhône sont grandes : île du Colombier, île de la Piboulette, île de Miemar devant Roquemaure, île d’Oiselet, île de la Barthelasse, de toutes la plus vaste, entre les deux bras qui coulent devant Avignon, la « reine de la beauté ». Avignon voit le Ventoux, les monts de Vaucluse, le Lubéron, les Alpines, les Cévennes ; dans sa plaine soleilleuse, que tant de canaux fécondants baignent, elle a devant elle le Rhône, notre plus grand fleuve, près d’elle la Durance, notre plus long torrent et celui qui fertilise le plus de campagnes; elle boit à la Sorgues, fille pure de cent avens d’immense profondeur. Du temps celtique elle n’a rien gardé, ni du temps d’Avenio la Romaine, mais ses murailles du XIV siècle, que trenteneuf tours fortifient, son énorme palais aux sept tours, ses églises, rappellent que les papes y résidèrent cent six ans, de 1305 à 1411. Ainsi l’humanité catholique eut pour métropole Avignon. Si le monde néo-latin avait gardé son unité, si l’empire d’Occident, qui était romain, par opposition à l’empire d’Orient, qui était grec, avait mieux cimenté l’Italie, la Gaule, l’Ibérie. l’Afrique, e

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la Numidie, la Mauritanie, aucune de ses villes ne profil « impérial » de ses filles blanches de peau, réunissait mieux qu’Avignon toutes les puissances noires de cheveux; mais ces édifices ont presque qui font une ville mère : la presque centralité, entièrement disparu, sauf le théâtre, voisin de le sol généreux, le vaste fleuve, la mer voisine, l’amphithéâtre et capable d’asseoir 16 000 specla surabondance d’eaux arrosantes, l’onde fraîche tateurs, sauf encore un obélisque de 15 à 16 mèet bonne à boire, la limpidité de l’air, et le climat, tres, des restes de l’enceinte romaine et quelmoins la fougue des vents : « Si le mistral souffle ques débris du palais de Constantin, l’empereur sur Avignon, on n’y peut vivre; s’il ne souffle qui fit d’Arles la capitale des Gaules et médita pas, on y meurt ». Ainsi peut-on traduire à peu d’y bâtir la nouvelle Rome, la tête de l’empire. près le vieux dicton . A Tarascon-BeauV. La Camargue. caire il est plus grand — Des deux bras qui encore que devant Avise séparent devant gnon, car il a renconFourques, celui de tré la Durance : il y gauche, le bras d’Arcoule sous un pont les, le Grand Rhône, s’empare de 86 pour suspendu de cinq travées, long de 450 mè100 du fleuve ; 14 pour 100 s’écoulent par le tres, et sous un viaPetit Rhône, que le duc de 597 mètres en castor n’a pas abanhuit arches (chemin donné tout à fait et qui de fer de Tarascon à passe à Saint-Gilles, Cette). A Fourques, la cité cinq fois moindre très bien nommée, il se bifurque, en avant qu’au x siècle ; puis va s’engloutir dans la d’Arles. Méditerranée près du Arles, où les femmes sont, moins qu’autrebourg somnolent et fois, splendides, n'est fiévreux des Saintesplus la reine des GauMaries-de-la-Mer. Grand Rhône et les, comme à la fin Petit Rhône coulent de l’empire Romain, d’abord à l’ombre des quand elle assemblait saules et des ormeaux vingt-six mille spectablancs, puis il n’y a teurs dans l’amphique des arbustes sur théâtre dont elle montre encore les ruines, leur rive ; enfin, près Arlésienne. — Gravure de Thiriat, d’après une photographie alors qu’elle réunisde la mer, les brousde M. Dumaine, d’Arles. sait dans son port « les sailles mêmes dispatrésors de l' Orient, les parfums de l' Arabie, les déraissent, et le roi de nos fleuves se termine au milieu des joncs. Dans la terre molle dont il a rempli son licatesses de l’Assyrie, les denrées de l’Afrique, les ancien golfe, il a souvent varié de cours et varié coursiers de l’Espagne et les armes des Gaules ». d’embouchure : il se versa, par exemple, dans l’éAujourd’hui, par la faute des embouchures du Rhône, son port est vide, ses rues désertes, qui tang de Mauguio, à l’époque où cet étang, bien plus montent, étroites, durement pavées de cailloux, grand qu’aujourd’hui, car il avait été beaucoup moins comblé, dormait aussi dans les lieux devenus embrouillées, tordues et retordues, jusqu’aux depuis lors la campagne marécageuse d’Aiguesimmenses arènes auxquelles le Moyen Age ajouta des tours de guerre. Il y avait d’autres merMortes. En 1711 la branche qui est aujourd’hui le veilles dans cette ville, grecque avant d’être laGrand Rhône passait dans le lit, maintenant délaissé, tine, et qui doit sans doute au sang grec le qu’on appelle Bras de Fer ou Canal du Japon : ce chenal s’envasant de plus en plus, l’eau prit une 1. Avenio ventosa ; cum vento fastidiosa ; sine vento autre route, celle du Bras des Lônes, et, profitant venenosa. e

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d’une tranchée de dessèchement, qu’elle élargit à sa taille, ouvrit en treize années le passage qu’elle suit à l’heure présente jusqu’aux graus de son embouchure. “Aριστoi µὲv, ὓδwp, a dit Pindare : « Rien ne vaut l’eau ». Souverainement belle, elle est aussi souverainement forte, bien que toujours brisée, toujours fuyante. Quand elle glisse ou tombe, elle arrache et transporte la matière des continents ; quand elle tourne ou s’arrête, dans les replis, les dormants, les lacs ou la mer, elle dépose le sable et la roche des terres futures. Goutte, ruisseau, rivière, fleuve, torrent, trombe, voyage calme ou course effrénée, elle fait, défait, refait le lieu de notre court passage, et chaque seconde qui se perd derrière nous dans le gouffre donne à l’eau des monts comme à l’eau des mers le temps de changer un peu la forme de notre séjour. Le Rhône, fils impatient des Alpes, travaille plus que tout autre courant de France à ce cycle éternel. Jadis, quand la montagne était plus haute, il combla près de son lieu de naissance une grande partie du lac dont le reste se nomme Léman, lac qu’il continue à diminuer en amont, que même il effacera tout à fait du Bouveret à Genève ; en bas il créa la plaine du Comtat, la Grau et le littoral maremmatique du Languedoc, jusqu’à Cette, au pied du mont Saint-Clair. Il fit aussi la Camargue et l’agrandit sous nos yeux par les 21 millions de mètres cubes de limon qu’il traîne annuellement à sa suite, boue capable de déposer 100 hectares de terre dans 21 mètres de mer. Depuis les empereurs romains, le Rhône a gagné 16 mètres par an sur la Méditerranée, et constamment il forme de nouveaux teys, îlots d’alluvions autour du moindre point d’attache, sous-roche, piquet, tronc d’arbre, épave ou carcasse de navire. La Camargue ou delta du Rhône, entre le Grand Rhône, le Petit Rhône et la Méditerranée, ne porte aucune colline sur les 75 000 hectares dont elle a diminué les eaux bleues : où le flot n’entourait pas d’îles, la moderne alluvion n’environne pas de coteaux. Les berges, les levées des deux fleuves, les talus des ruisseaux et des tranchées, les rives des étangs, sont les seuls ressauts de ce marais mélancolique où le mistral secoue des arbres verruqueux et des plantes amères, filles d’un limon salé. La France n’a pas su profiter encore de ce cadeau fait par le Rhône au nom des Alpes, du Jura, des Cévennes. A cette Hollande quelque peu méridionale, et par cela même plus féconde mais aussi plus malsalubre que la vraie Néerlande, il manque

les Néerlandais, ces hommes castors qui ont retiré des eaux deux pays : en Europe, leur propre Hollande, et sous un ciel plus chaud, dans l’Amérique du Sud, la Guyane vaseuse où dorment les criques du Surinam. Nous possédons ici plus de terreau que dans tel de nos grands départements, mais ces terres sont presque toutes salées : ce qui n’aurait pas lieu si les Rhônes laissés à eux-mêmes inondaient comme jadis la Camargue une ou plusieurs fois par an. Depuis l’établissement des digues, ils n’ont que rarement l’occasion de laver le marais provençal ; il leur faut pour cela des crues exceptionnelles. Quant aux étangs, ils pourrissent, avant cessé d’être avivés par l’eau qui en renouvelait les flots, en même temps qu’elle les comblait peu à peu. Et, pour ne rien celer des malheurs de ce delta, certaines ruines feraient croire qu’il fut plus riant, plus opulent, beaucoup moins vide, quand on n’avait pas encore enchaîné les branches du Rhône inférieur. Pour le moment, 15 000 hectares cultivés en 200 mas ou fermes, ce n’est encore que le (cinquième de la Camargue ; 30 000 hectares sont en bas-fonds où bourdonne le moustique, en « sansouires » d’où l’eau de mera disparu, mais où le sel est resté, en dunes où croît le tamaris, en pâtures salées que tondent de petits chevaux blancs, des taureaux noirs et 200 000 moutons. 30 000 hectares sont aux étangs, à la boue que piétinent des flamants, aux joncs, aux roseaux, et il en sort des miasmes. La fièvre, heureusement, y heurte à peu de portes, car le delta du Rhône est désert : sa seule et triste bourgade, les Saintes-Maries-de-laMer, n’a pas 1000 habitants, marins, douaniers, fonctionnaires que séparent du monde la mer, deux fleuves sans ponts, et la Camargue elle-même à ses divers degrés d’inconsistance. Le plus vaste des étangs de la Camargue, le Valcarès ou Vaccarès, c’est-à-dire l’étang des Vaches, avait 12 000 hectares, 21 000 y compris les lagunes qui communiquaient avec lui : c’était un Morbihan provençal sans roches, sans îles, sans mégalithes, sans verdure entretenue par les brumes du puissant Atlantique. De fait, les Provençaux le nomment la Petite Mer (Pichoto Mar), justement ce que signifie le mot breton de Morbihan ; mais il ne doit plus être comparé au golfe armoricain depuis que l’évaporation l’a réduit à quelque 2500 hectares : d’ailleurs la Petite Mer de Vannes est profonde, et celle de la Camargue ne l’est pas. Des « afoux », graus ou passages à travers le cordon des dunes, unissent le Vaccarès à la Méditerranée.


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L’eau noie le phylloxera ; or la Camargue est ! Aigues, Ouvèze, etc., s’épanchent également en au partout inondable, excepté sur quelques reliefs où tomne, par la vertu des grands orages ; la Durance des arbres ont pris racine, saules, ormeaux, peuaussi, méditerranéenne par ses affluents d'en bas pliers, aubes superbes, pareils aux trembles, et autant qu’alpestre par ses affluents d’en haut. dont le nom dit la feuille argentée. Donc, ayant Tous ces fantasques oueds de la Cévenne ou de l’Alpe méridionale pourraient être quelque peu sol bas, et sur deux de ses trois côtés le maître fleuve, la Camargue semble destinée à se couvrir brisés dans leur fureur folle par des digues d’en de vignes : avenir qu’on n’aurait jamais prédit à ce travers retenant les eaux sauvages en réservoirs grand palus du Rhône. semblables, bien qu’artificiels, à ceux qui modèrent le Rhône supérieur, à l’Annecy, au Bourget, au VI. Étiage et crues du Rhône. Canal du Léman surtout : celui-ci reçoit en grande neige Rhône. — Le Rhône proprement dit est long de fondante jusqu’à 1100 mètres cubes par seconde et 812 kilomètres seulement; mais de la fin du Grand n’en rend que 575 au seuil de Genève : soit Rhône à la source de la Saône il y a 860 kilomè525 mètres cubes enlevés à la crue. tres. et 1025 jusqu’à la source du Doubs : ce qui On estime diversement le module du Rhône est à peu près la longueur de la Loire. entre 1718 et 2603 mètres cubes par seconde. Il tombe sur son bassin 950 millimètres de pluie, 2000 à 2200, c’est sa force probable. la moyenne de la France n’étant que de 770, et il Il engloutit donc dans le flot bleu trois fois reçoit tant d’eau, qu’il a droit au nom de grand autant d’eau que la Seine, presque deux fois fleuve malgré la petitesse de sa conque. Pour lui autant que la Garonne-Dordogne, plus de deux la neige des Alpes croule en avalanche, ou fond fois autant que la Loire. en pluie, ou, de névé, se contracte en glaciers; Or son bassin ne dépasse celui de la Seine que pour lui le Jura caverneux distille un flot sans de 2 112 000 hectares, celui de la Garonne que de souillure ; pour lui, quand la trombe éclate, un 1 407 000 hectares, et il a 2 221 000 hectares de Mississipi descend des Cévennes. moins que celui de la Loire. Au plus bas niveau de l’année, en hiver, quand Malgré sa masse d’eau, le Rhône porte peu de les sources de la montagne sont glacées et qu’un bateaux, très peu de navires. En amont de Lyon, le faible soleil tire peu d’eau laiteuse de la neige lit est trop raboteux, le fleuve ou plutôt le torrent éternelle, il confie encore à la mer 550 métrés trop âpre, trop brusque et sauvage ; de Lyon à cubes par seconde : autant ou plus que l’étiage Arles le courant est trop rapide; au-dessous réuni de tous les autres fleuves et rivières et ruisd’Arles, le Grand Rhône a des vases mouvantes et, seaux côtiers de France, y compris ce que nos pour entrer en mer, des boues capricieuses, difficours d’eau du Nord-Est emportent vers le Rhin, ciles aux vaisseaux, qui trouvent très rarement la Meuse et l’Escaut. 3 mètres 1/2 d’eau sur la barre, et souvent 2 mètres En grandes crues il ne balance plus tout le seulement, ou même moins. Si le travail des allureste de la France : à peine s’il est alors supérieur vions n’engorgeait pas tellement le bas de la à la Loire, égal à la Garonne-Dordogne. Cela surrivière, Arles serait un Bordeaux, un Anvers. Sous tout parce que la Saône et les affluents d’en bas, les Romains, quand les galères les plus lourdes émus par un autre climat que les affluents d’en pesaient à peine autant sur le flot que nos bricks haut, ne s’irritent pas en même temps que les les plus légers, elles descendaient aisément le rivières des Grandes Alpes. Rhône jusqu’à la mer, alors deux fois plus voisine ; Les torrents descendus de la haute montagne et Arles put devenir la « Gallula Roma », la Petite suisse ou savoisienne ont leur extrême puissance Rome gauloise. à la fonte des neiges, au printemps ; tandis que On a voulu, sinon rendre à cette citéle rang qu’elle presque toujours c’est en automne que les torrents a perdu, au moins la mettre en relations commodes cévénols montent, Doux, Érieux, Ardèche, Cèze, avec la mer et, s’il est possible, avec Lyon, et par Gard, capables ensemble de pousser au Rhône des cela même avec la Saône jusqu'aux canaux qui plus hautes crues un autre Rhône, et même plus lient celle-ci à la Loire, à la Seine, au Rhin, à la qu’un Rhône : 12 000, 15 000, peut-être 18 000 à Meuse : canal du Centre, canal de Bourgogne1, 20 000 mètres cubes par seconde. Et les autres 1. Longueur, 242 kilomètres, de Saint-Jean-de-Losne à la torrents « méditerranéens1 » du bassin, Drôme, de la Saône, et 1 Méditerranéens quant au climat.

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Roche-sur-Yonne, le long de l’Ouche, affluent de l’Armançon, affluent de l’Yonne ; 191 écluses, dont 76,


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canal du Rhône au Rhin1, canal de la Saône à la Marne2, canal de l'Est5. Renonçant au canal d’Arles à Bouc, qui n’a que 2 mètres d’eau, on a creusé, à partir de 1863, du Grand Rhône à la Méditerranée, un canal de navigation creuse, long de 3300 mètres, large de 60, profond de 6. Il se nomme canal Saint-Louis, d'après une tour construite il y a 150 ans au bord même des vagues et qui, de nos jours, se dresse en plein continent à 8000 mètres du rivage. Cette voie, qu’on peut aisément approfondir jusqu’à l'excès d'exigence des plus lourds navires, s’ouvre sur le mouillage du Repos, dans le golfe de Fos, suffisamment abrité, suffisamment creux, mais que les alluvions du fleuve menacent. Si la ville embryonnaire de ce canal, Saint-Louis, d’avance jalousée par Marseille, devient grand port et grande cité, il faudra préserver ledit golfe de Fos d’envasement en jetant le fleuve dans le Grau de Rostan barré depuis moins de trente années : ce faisant, on donnerait au Rhône une embouchure pour 200 mètres de pente, sur le versant du Rhône, et 115, pour 300 mètres de pente, sur le versant de la Seine. Le faîte, à Pouilly-en-Auxois, est à 375 mètres d'altitude : c’est par un tunnel de 3333 mètres qu’il passe d’un bassin dans l’autre. Prises d’eau dans l’Ouche et dans l’Armançon (131 450 mètres cubes par jour) ; plus dans cinq réservoirs, proches du faîte, contenant ensemble plus de 22 millions de mètres cubes. Il passe à Dijon et à Tonnerre. 1. Longueur, 322 kilomètres, dont nous avons perdu 132 quand l’Alsace-Lorraine est devenue « terre d’Empire » ; commençant à Saint-Symphorien, en amont de Saint-Jean-deLosne, il remonte le Doubs par Dole, Besançon, Baume-lesDames, l’Allaine par Montbéliard, le Saint-Nicolas ; puis, passant sur le versant du Rhin, il descend l’Ill, passe à Colmar et s’achève dans la plaine de Strasbourg. Pourvu d’eaux d’éclusée par le Doubs, l’Allaine, l'Ill, sa pente est de 173 mètres, avec 70 écluses, sur le versant du Rhin ; de 206 mètres, avec 85 écluses, sur le versant du Rhône. 2. Non commencé sur le versant du Rhône, inachevé sur celui de la Seine. 3. Longueur, 481 kilomètres, dePort-sur-Saône à l’endroit, où la Meuse passe en Belgique, sous Givel. Il remonte la Saône, le Coney, affluent de la Saône, descend sur la Moselle par un escalier de 15 écluses rachetant 45 mètres de différence de niveau ; après quoi il suit, puis emprunte la Moselle jusqu’à Toul. De Toul à Troussey-sur-Meuse (22 kilomètres), il se confond avec le canal de la Marne au Rhin : quand il s’en sépare, c’est pour suivre désormais la Meuse, d’abord comme canal latéral, puis comme part intégrante du fleuve, auquel des barrages assurent un tirant de 2 mètres. Il passe près d’Épinal, à Toul, Commercy, Saint-Mihiel, Verdun, Sedan, Mézières-Charleville, Givet. Aux rivières qu’il longe, il emprunte l'eau qui le maintient à son niveau malgré les pertes par éclusées : il puise notamment à la Moselle en amont de Toul, à trois prises, par trois pompes élévatoires. Le réservoir de Bouzey (7 100 000 mètres cubes), à 7 kilomètres à l’ouest d’Épinal, à côté du fort de Girancourt, alimente l’un de ses deux grands biefs de partage, long de 11 kilomètres, entre Saône et Moselle ; l'autre bief, celui de Pagny, entre Moselle et Meurthe, lui est commun avec le canal de la Marne au Rhin.

plus éloignée du golfe où finit le canal de SaintLouis. Si le Rhône se navigue mal il peut changer toute sa vallée en jardins de verdure, ainsi que le fait déjà la Durance ; et plus qu’elle, puisqu’il est plus puissant. On ne l’utilise pas encore, quoique son flot soit passionnément désiré par les riverains de son cours inférieur, dans le pays brûlé, en Comtat, en Bas-Languedoc ; là il noierait le puceron dévastateur de la vigne, il verserait l’eau de plaisance et l’eau de pureté chez les citadins, l’eau d’arrosement chez les paysans et les jardiniers, l’eau de mouvement chez les usiniers et meuniers ; ce qui sèche, il le reverdirait ; ce qui a soif, il le rafraîchirait ; ce qui va mourir, il le rajeunirait. Le Grand Canal du Rhône devait prendre et ne prendra point 60 mètres cubes aux Roches de Condrieu, en aval de Vienne ; il devait arroser les plaines de la rive gauche autour de Valence et de Montélimar, franchir le fleuve en siphon à Mornas, puis, s’éloignant du Rhône, s’en aller vers Narbonne par Uzès, Nîmes, Sommières de Vidourle, Montpellier, Béziers. 200 000 hectares auraient reçu de lui les plus riches présents. Au lieu de 60 000 litres par seconde, on n’en puisera que 47 000, en deux endroits, pour deux canaux, l’un plus petit que l’autre. Le moindre des deux, partant de la rive gauche, irriguera le « campo » de Valence ; le canal majeur commencera sous le confluent de l’Isère et tout près de cette rencontre, un peu en amont de Valence, au pied des monts de l’Ardèche, à Cornas : il suivra plus ou moins la route qu’aurait suivie le Grand Canal, tel qu’on l’avait d’abord projeté; long de 400 kilomètres, il finira devant Narbonne.

De Genève à Lyon, le Rhône reçoit l’Arve, la Valserine, les Usses, le Fier, le canal de Savières, le Guiers, la Bourbre et l’Ain. Avant Genève, deux rivières françaises, la Dranse de Savoie et la Versoix, entrent dans le Léman. VII. Dranse de Savoie1. — Dans un petit recoin des Alpes, à l’ombre colossale du Mont-Blanc, Dranse est un nom générique en Valais, en Savoie, et les diverses Dranses (ou Drances) s’unissent en deux rivières très différentes : la Dranse du Valais, eau louche prise aux grands glaciers ; la Dranse de 1. Cours, 50 kilomètres ; bassin, 54 000 hectares ; eaux ordinaires, 7 mètres cubes (?).


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Savoie, belle eau verte faite de fontaines du calcaire et de la craie. La Dranse de Savoie réunit trois Dranses de l’ancien pays de Chablais : Dranse du Biot ou Grande Dranse, Dranse d’Abondance, Dranse d’Enfer ou Dranse de Bellevaux, toutes trois nées sur des montagnes de 2000 à 2500 mètres. Ces trois branches réunies, elle court impétueusement dans un corridor de l’oolithe. Arrivée à 1800 mètres à l’est de Thonon, elle s’épanche dans de larges grèves, en lits irréguliers, changeants. Après quoi elle se divise en petits torrents indisciplinés, formant delta, qui tombent dans le Léman entre Thonon et Évian, près des bains d’Amphion. VIII. Versoix. — La Versoix1, suisse par son embouchure, française par son origine, qui est fort belle, est une rivière du pied du Jura. Elle jaillit à 8 kilomètres au nord-est de Gex, à Divonne, dont le nom se retrouve dans la magnifique fontaine de Cahors. Ses trois sources, montant du sable, versent par seconde plus de 1000 litres d’une eau très froide, à 6 degrés 1/2 : onde idéalement pure, descendue, dit-on, par une route souterraine, du lointain lac des Rousses, qui sommeille à plus de 1100 mètres au-dessus des mers sur un plateau du Jura. IX. Arve2. — La source officielle est au fameux col de Balme, ouvert à 2204 mètres entre Savoie et Suisse, sur le chemin de Chamonix à Martigny ; mais le ruisseau de la Balme n’est qu’un filet d’eau que dévorent bientôt, par environ 1400 mètres, les flots troubles du torrent qu’émet le glacier du Tour (1059 hectares). A 2500 mètres plus bas, à l’Argentière, par 1200 mètres, l’Arve rencontre les bras d’un autre torrent boueux bien plus fort quelle, et qui est, au vrai, sa véritable origine : c’est l’eau du glacier de l’Argentière (2602 hectares), dominé par des aiguilles de près ou de plus de 4000 mètres. Dès lors l’Arve est un puissant cours d’eau que l’Arvéron double aux portes de Chamonix, par 1050 mètres d’altitude. L’Arvéron, Arveyron, Petite Arve, sort d’un cintre de glace, par 1125 mètres, au pied du glacier des Bois : celui-ci est la partie basse de la célèbre Mer de glace, qui rassemble 1. Cours en France, 10 kilomètres ; eaux ordinaires, 2672 litres ; étage, 1536 ; crues, 30 630. 2 Cours, 400 kilomètres ; bassin, 206 000 hectares ; étiage, 35 mètres cube ; crues, 700 ; module, 160.

trois immenses glaciers étalés en éventail avec leurs sous-glaciers : glacier du Géant ou de Tacul (2989 hectares), glacier de Leschaux (1409 hectares), glacier de Talèfre (1379 hectares). Après avoir reçu les torrents des glaciers des Bossons et de Taconnaz (1880 hectares), descendus directement du Mont-Blanc lui-même, l’Arve, qui jusque-là coulait au sud-ouest, dans la direction de l’Isère, tourne vers le nord-ouest. Elle emporte la fameuse Diosaz, espèce de longue cascade tellement engouffrée dans les fissures, qu’elle était inaccessible avant qu’on scellât une galerie dans sa gorge, aux parois de la roche à demi ténébreuse ; après la Diosaz, le Bon Nant, qui passe aux bains de SaintGervais et grandit l’Arve du tribut de plus d'un glacier du Mont-Blanc, notamment du glacier Trélatète (1526 hectares) ; et après le Bon Nant, le Giffre 1 de Sixt, de Samoens et de Tanninges, le torrent du Fer à cheval2, qui est l’un des cirques les plus grandioses de nos Alpes. Le val de Chamonix est le premier et le moindre des lacs écoulés de l'Arve ; le val de Sallanches, au-dessous du confluent de la Diosaz, est le second ; le val de Bonneville, à partir de Cluses, est le troisième et le plus grand ; elle y boit le Giffre, elle y arrose Bonneville, elle y passe au pied de la roche de Faucigny, qui donna son nom à l’une des provinces de la Savoie, celle précisément que traverse le torrent, et qu’il ravage, bien qu’on ait prétendu le discipliner par des digues. Passé de France en Suisse, l'Arve y court entre Genève et son faubourg de Carouge. Par 372 mètres, elle s’y heurte, terreuse, au Rhône encore incontaminé, puis se confond avec lui. Ce torrent forcené, d’une largeur de 80 à 95 mètres, ne met que douze à quatorze heures pour descendre de sa source au fleuve, qu’il augmente de moitié à l’étiage, de plus de moitié dans la moyenne de l’année, et qu’il dépasse en crue de 125 mètres cubes par seconde. Son étiage, 35 mètres cubes, égale à peu près celui de la Seine à Paris ; or la Seine « métropolitaine » écoule un bassin vingt fois plus vaste que celui de l'Arve. Son module, 160 mètres cubes, est supérieur à celui de rivières de 400 à 500 kilomètres, dans des bassins de plus d’un million d’hectares, comme le Lot; même de 1500 000, comme l’Allier. Telle est la vertu des glaces éternelles. 1. Cours, 50 kilomètres : étiage, 6 mètres cubes. 2. Eu amont de Sixt.


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Ses crues sont de 700 mètres cubes par seconde. : si l’on versait Arve en Léman, facile entreprise, on diminuerait d’autant les expansions du Rhône en France.

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X. Valserine. —Moins rivière que torrent, la Valserine1 est jurassienne. Elle longe à l’occident le plus haut chaînon de tout le Jura, celui où se bombent Montrond, Colombier de Gex, Montoissey,

Gorge de la Diosaz. — Dessin de Sorrieu, d’après une photographie.

Reculet de Thoiry, Grand Crédo. Dans son sillon de l’oolithe, nommé vers son milieu Val Chézery, son cours, que soutiennent des sources vives, offre les accidents classiques des rivières du calcaire, notamment les sources vauclusiennes : telle celle de Trébillet1, dans le val de la Semine, en amont de 1. Eaux ordinaires, 3532 litres (?) ; étiage, 1370 (?).

Châtillon de Michaille. Elle a même sa « perte », comme près de là le Rhône ; mais, à bien dire, elle ne s’engouffre point, elle bouillonne dans un étroit sillon de roche auquel il manque une voûte. 1. Cours, 50 kilomètres ; bassin, 37 000 hectares ; eaux ordinaires, 4500 litres (?) ; étiage, 1200 (?) ; crues, 177 mètres cubes (?).


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C’est dans son lit, tout près du confluent, que tombe en cascade l’eau prise au fleuve par un tunnel pour le service des usines du plateau de Bellegarde. Avant de s’unir au Rhône, elle passe sous un viaduc du chemin de fer de Lyon à Genève dont l’arche la plus haute a 52 mètres. XI. Les Usses. — Si la Valserine est de Jura, les Usses1 appartiennent aux Petites Alpes de Savoie. Leur source est au versant oriental du Salève, moins rapide et cassé que le versant qui regarde Genève. Au-dessus des bains de la Caille, où sourdent des eaux sulfureuses (28° à 30°), ce torrent coule dans la profondeur d’un gouffre, à 147 mètres au-dessous du tablier d’un pont suspendu de 192 mètres de longueur. Il a son embouchure en amont et près de Seyssel, par 250 mètres d’altitude. XII. Fier. — Rivière d’Alpes ou crayeuses ou calcaires, le Fier2 descend du Charvin (2414 mètres), mont de la chaîne des Aravis. Il reçoit, dans le bassin d’Annecy, le Thiou, très court, mais clair, abondant, inestimable pour l’industrie. Le Thiou est l’écoulement du lac d’Annecy : écoulement probablement factice, car il semble évident que cette belle nappe d’eau se versait jadis dans le Fier à Brogny, à travers la plaine qui borde le lac au nord. Il se forme, dans Annecy, de trois canaux, qui font marcher une foule d’usines. Ayant laissé la ville d’Annecy à 3 kilomètres à gauche, le Fier, qui est fier en effet, s’engage dans les Abîmes. Ainsi se nomme un couloir du calcaire, profond de 90 mètres, long de moins de 300, mais tellement serré, tellement inaccessible, impraticable, qu’il était comme un monde inconnu. En 1869 on y accrocha par des crampons, à la paroi du roc vif, une galerie ou pont latéral de 256 mètres, pendue à 27 mètres au-dessus de gouffres bleu verdâtres ; or des crues élèvent en quelques heures les eaux du torrent jusqu’à ce frêle balcon, tant la gorge est étroite : en plus d’un endroit on touche sans peine, d’une main la rive droite, de l’autre la rive gauche : c’est que les parois surplombent le Fier qui, plus large, a de 4 à 10 mètres d’ampleur. Ayant reçu le Chéran de Rumilly, le torrent 1. Cours, 45 kilomètres ; bassin, 34 000 hectares ; eaux ordinaires, 4 mètres cubes (?). 2. Cours, 75 kilomètres ; bassin, 138 000 hectares ; eaux ordinaires, 17 mètres cubes (?).

visite d’autres gorges, les Bagnes du Fier : il y passe sous un pont naturel1, il en sort par un majestueux portail de montagne, par une coupure de 500 à 600 mètres de profondeur dans un mur d’Alpe qui, par delà le fleuve du Rhône, regarde le mur parallèle du Grand Colombier, chaînon du Jura dominant Culoz. A peine dégagé de l’étreinte, de ces « Portes du Fier », il entre en Rhône par un peu moins de 250 mètres, à 3 kilomètres sous Seyssel. XIII, Canal de Savières2. — C’est une rivière étroite, mais navigable aux bateaux à vapeur. Elle n’a que 3 mètres de chute entre le lac du Bourget, qu’elle épanche, et la rive gauche du Rhône. Le canal de Savières contourne par une rive un promontoire de 605 mètres de haut, qui est l'éperon septentrional du Mont du Chat, tandis que l’autre rive, celle de droite, borde les prairies liasses du marais de Chautagne : dès qu’il monte de dix à douze pieds, le fleuve envahit ce marais et va même souiller de ses courants jaunes la transparence du lac du Bourget, qui devient alors, comme le Léman, mais à un degré moindre, un modérateur des crues rhodaniennes. XIV. Guiers. — On ne saurait trop louer le Guiers3, torrent d’une eau splendide, filtrée dans les obscurités de la craie, aux entrailles du massif de la Grande Chartreuse. Deux Guiers le font : Guiers Vif, le plus abondant des deux; Guiers Mort, le plus long. Le Vif commence grandiosement, héroïquement, par une cascade qui tombe d’une vaste caverne ouverte dans l’Anche du Guiers, rocher puissant de la montagne du Haut du Seuil. Il baigne la double bourgade des Échelles et d’Entre-deuxGuiers. Le Mort se nomme ainsi de ce qu’il est plus sensible à la longueur de l’été que le Vif : on l’aurait même vu sans onde ; il reçoit le ruisseau de la Grande Chartreuse et passe à Saint-Laurent-du-Pont, Vif et Mort s’unissent à l’aval et près d’Entredeux-Guiers en une rivière bleue qui creuse et polit des rochers. 1. Le Pont Navet : deux roches qui s’équilibrent entre les parois du précipice. 2. Cours, 4 kilomètres ; 48 jusqu’à la source du Laisse, maître tributaire du lac du Bourget ; bassin, 65 000 hectares; caux ordinaires, 8 mètres cubes (?). 3. Cours, 45 kilomètres ; bassin, 55 500 hectares ; eaux ordinaires, 10 mètres (?) ; étiage, 4 ; crues, 150.


Sur le Fier : cascade de la Balme de Thuy. — Dessin de A. Bar. 1 — 44 O.

RECLUS.

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EN FRANCE

Le Guiers reçoit le Tier, affluent du lac d'Aiguebelette, l’un des plus grands de nos Alpes parmi ceux qui sont petits. Ce lac de 400 à 500 hectares dort par 376 mètres d’altitude, à une dizaine de kilomètres à l’ouest de Chambéry; à son orient se lève en escarpements le Mont de l'Épine, qui est le prolongement méridional du Mont du Chat ; à son occident il a des collines. Il se peut que cette nappe d’eau de 50 mètres et plus d’extrême profondeur marque un des anciens passages du Rhône, quand ce fleuve errait deçà delà, dans les sillons de la craie avant d’avoir entaillé la roche de Pierre-Châtel. C’est, par un peu plus de 200 mètres au-dessus des mers que le Guiers disparaît dans le Rhône, à l’un des grands coudes brusques de ce fleuve.

XV. Bourbre1. — Elle a ses sources dans les Terres Froides, petites montagnes, des plus fraîches et bocagères, mais humides, et en hiver brouillardeuses. Elle rencontre la Tour du Pin et Bourgoin, puis s’engage dans des prairies qui furent sans doute une vallée du Rhône alors que le fleuve n’avait pas scié sa voie dans le Jura bugésien : ces plaines sont très marécageuses, et pour les dessécher dans la mesure du possible on a dû doubler la Bourbre d’un canal d’égouttement. Son union avec le fleuve, par 180 mètres, ne précède le confluent de l’Ain que de 2 kilomètres. XVI. Ain. — L’Ain2 rassemble les eaux d’un des bassins les plus mouillés de France, car il y tombe annuellement 120 à 125 centimètres de pluie. Il naît et grandit par des sources du calcaire ; il va de corridor en corridor avec de longues lignes droites et de subits détours, d’un cours cassé ; sur ses deux rives la roche s’ouvre en cavernes pour verser de claires fontaines, en gorges pour amener des rivières pures. Il commence à 780 mètres au-dessus des mers, à 12 kilomètres à vol d’oiseau de la source du Doubs. Sorti d’un gouffre d’eau bleue, froid cristal, et beau dès son origine, il impose presque aussitôt son nom à une petite rivière de plateau douze fois plus longue que lui, puis absorbe l’énorme source de Conte ou fontaine de Sirod5, 1. Cours, 65 kilomètres ; bassin, 79 600 hectares ; eaux or dinaires, 5 mètres cubes ; étiage, soutenu par les marais, 3, crues, 110 ; crue « inouïe », 400, le 31 mars 1856. 2. Cours, 190 kilomètres ; bassin, 418 290 hectares; eaux ordinaires, 50 mètres cubes; étiage, 15 ; grandes crues, 2500 (?). 3. Eaux ordinaires, 3000 litres (?).

et s’engage dans une espèce de tunnel de 100 mètres de longueur, voûte qu’ont faite des écroulements et des entassements de blocs tombés des parois du rocher : c’est ce qu’on nomme la Perte de l’Ain. Au sortir de cet obscur passage il s’abat de 17 mètres de haut sur 45 mètres de large. Moins élevé de 5 mètres, mais plus ample et massif, est le Saut de la Saisse, à une dizaine de lieues plus bas : l’Ain, très grandi par d’admirables riviérettes qui puisent à l’oolithe, s’y déploie sur 132 mètres. Le Saut du Mortier, périlleux rapide, précède de 5 kilomètres l’embouchure de la superbe Bienne1, semblable à l’Ain par ses défilés, ses fontaines du roc, ses claires eaux promptes, ses soudains détours de vallée. La Bienne est le torrent des cluses prodigieusement étroites et profondes, entailles où il n’y a que la pierre, l’eau, les cascades, les « doyes », grands surgeons sortant des cavernes. Elle traverse la très active et très industrieuse Morez, puis Saint-Claude, jadis Condat, c’est-à-dire confluent, où lui arrivent en effet une des grandes sources de France et un torrent tapageur ; la fontaine se nomme l’Abîme2, de ce qu’elle s’épanche de deux gouffres ovales, et Vaucluse, de ce qu’elle jaillit dans un bout du monde; le torrent retentissant, sourd tonnerre de la nuit, c’est le Tacon, brisé de cascades. Les gorges de l’Ain finissent à Neuville, et la superbe rivière, verte à l’étiage, rouge en crue, entre dans une vaste plaine, ancien lac du Rhône comblé par le Rhône et, moindrement, par l’Ain lui-même : sa rive gauche frôle cette plaine, sa rive droite baigne le talus qui porte le plateau de la Dombes. Il boit l’Albarine3, que 400 mètres de cascades interrompues de rapides jettent du plateau d’en haut dans les gorges d’en bas, si belles au long du chemin de fer de Genève à Lyon, depuis Tenay jusqu’à Ambérieu. L’Ain apporte au Rhône des trains de bois du Jura, surtout sapins et chênes. Son embouchure est par un peu moins de 180 mètres.

XVII. Saône.

La Saône4 semblerait plus

1. Cours, 68 kilomètres ; bassin, 75 500 hectares ; eaux ordinaires, 12 mètres cubes ; étiage, 2500 à 3000 litres (?). 2. Eaux ordinaires, 2500litres ; étiage, 200 ; crues, 50 000. 3. Cours, 58 kilomètres ; bassin, 43 760 hectares. 4. Cours, 455 kilomètres, 620 jusqu’à la source du Doubs ; bassin, 2 958020 hectares ; étiage absolu, 22 mètres cubes (?) ; maigre ordinaire, 60 ; eaux ordinaires, 250 ; crues, 4000.


LE RHONE

grande si son cours ne se terminait au Rhône, qui, en France, est incomparable. Quand cette fille des collines rencontre à Lyon, par 162 mètres d’altitude, le fils orageux des montagnes, elle est trois à quatre fois plus faible que ce vaillant compagnon. Mais le Rhône vient de travers, d’une longue fissure des monts. C’est un vainqueur, mais c’est un intrus qui malgré sa puissance et sa rudesse fléchit devant la Saône, dans le bassin dont il s’empare : celle-ci vient du nord ; même elle est presque un méridien visible à partir du confluent du Doubs ; elle incline droit au sud l’immense torrent qui jusqu’alors cherchait le sud-ouest, avec tel grand détour qui le rejetait au nord-ouest, comme pour aller s’unir à la Loire, la dévorer plutôt en amont d’Orléans. Ainsi la « tranquille » impose au « fougueux » sa marche du nord au sud. Qui vient de la mer et remonte le val, entre naturellement à Lyon dans le bassin de la Saône, qui continue droit le sillon du Rhône inférieur. Elle est molle au tant que le Rhône est héroïque, elle ne perce pas de montagnes, elle n’a point son berceau dans la neige éternelle. Elle arrive au jour par une petite source des Faucilles, à 396 mètres d’altitude, à Vioméni, à une trentaine de kilomètres en ligne droite au sud-ouest d’Épinal. Faucilles, Vosges, plateau de Langres, de ces monts et coteaux, vieux grès du trias et du lias, lui viennent ses premières riviérettes, fortes en crues, faibles d’étiage quoique la forêt, vaste encore, préserve ici beaucoup de ruisseaux d’une complète sécheresse : ainsi son premier grand affluent, l’Apance1, descend à 139 litres. — C’est la rivière de Bourbonne-les-Bains, ville thermale ayant des « eaux d’arquebusades », aux températures de 50° à 58°,75. Bien plus abondant est le Coney, qui est, au vrai, le rival de la Saône ; puis vient la Mance, à tort nommée Amance2, dont les fontaines, sur le plateau de Langres, ne sont pas éloignées de celles de la Meuse. Saône propre, Apance, Coney, Mance, unies en un même lit, équilibrent à peine la Lanterne, beau tributaire qui boit maint torrent des Vosges. Doublée de cette rivière dont le nom baroque est tel par corruption du vieux nom celtique, la 1. Cours, 36 kilomètres ; bassin, 22 000 hectares. 2. Cours, 40 kilomètres ; bassin, 31 700 hectares ; eaux ordinaires, 1200 litres ; étiage, 400.

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Saône ne tarde guère à devenir navigable, pour les bateaux et batelets s’entend, non pour les vaisseaux, ou seulement les lourdes gabares. Elle reçoit le Durgeon de Vesoul, le Salon ou Saôlon ou Saulon1, qui a ses premières fontaines sur le plateau de Langres, non loin de celles de la Marne. Sinueux est le cours du Salon, belle sa prairie, oolithique son bassin, avec sources dont la plus forte, le Jaleux, avoisine Champlitte : ce « dormant » d’eau bleue a près de 25 mètres de fond. Ayant traversé Gray, sa première « grand’ville », d’ailleurs petite, la Saône s’augmente de la Vingeanne et de l’Ognon ; peu de la Vingeanne2, rivière de l’oolithe qui naît sur le plateau de Langres, à 5 kilomètres à peine du commencement de l’Aube, et qui passe par trente villages. Mais l’Ognon (encore un nom défiguré) apporte un grand flot d’eau pure. A ce confluent la Saône ne domine plus les mers que de 185 mètres : il ne lui reste donc plus que 23 mètres à descendre jusqu’à la rencontre du Rhône (162 mètres) ; or de l’Ognon au Rhône, en suivant la paisible « Arar3 », il y a 253 kilomètres de voyage — ainsi la rivière bourguignonne descend très lentement, poussée plutôt par les eaux d’amont que par la pente vers l’aval. Vers Auxonne elle pénètre dans la plaine de Bourgogne, l’un des plus grands lacs abolis qu'il y ait sur le cours des rivières françaises. De même que la Loire ne touche point Saint-Étienne, la ville majeure du Centre, de même que l’Allier ne baigne pas Clermont, la métropole auvergnate, la Saône, ici, n’arrose point Dijon, la capitale bourguignonne ; elle la laisse bien loin sur la droite, au pied de ses petits monts calcaires. Bèze, Tille, Ouche empruntée par le canal de Bourgogne, Dheune4 confisquée à partir de Chagny par le canal du Centre, ces faibles rivières ne sont rien au prix du Doubs, que la Saône heurte à Verdun, par 176 mètres. Ici, même bataille qu’à Lyon ; la Saône, qui marque l’axe général de la vallée, lutte à Verdunsur-le-Doubs contre une rivière probablement plus puissante qu’elle, en tout cas plus longue de 165 kilomètres, venue du nord-est par une fente de la montagne, comme le fleuve lugdunien. 1. Cours, 05 kilomètres ; bassin, 45 000 hectares ; eaux ordinaires, 1000 litres ; étiage, 350 ; crues, 60 mètres cubes, 2. Cours, 80 kilomètres ; bassin, 67 500 hectares ; eaux ordinaires, 4500 litres ; étiage, 400. 3. C’est sous cette forme que les Romains nous ont transmis le nom celtique de la Saône. 4. Cours, 60 kilomètres ; bassin, 105 000 hectares ; eaux ordinaires, 1250 litres (?), étiage, 300 (?).


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Mais la montagne originaire du Doubs, le Jura, n'ayant point de neiges éternelles comme l’Alpe natale du Rhône, n’en fait pas une rivière tellement supérieure à la Saône que celle-ci doive abdiquer à Verdun comme à Lyon. Elle garde le nom et, désormais dans toute sa force, baigne Châlon, que suit l’embouchure de la Grosne ; Tournus, que suivent le confluent de la traînante Seille, puis celui de la Reyssouze ; Mâcon, voisine du confluent de la Veyle ; après quoi elle engloutit la Chalaronne et pare de ses larges eaux calmes La plus belle lieue de France Entre Villefranche et Anse.

Anse est le lieu du confluent de l’Azergues. Au delà de l’amphithéâtrale Trévoux, la vallée qui, vers Tournus, avait succédé à l’immense plaine, devient un val, presque une gorge où la rivière coule majestueusement entre le rebord du plateau de Dombes à gauche et les éperons du Mont d’Or à droite. Bordée de parcs, de châteaux, de villas, de cités, elle est plus vive, étant moins épandue : on dirait un grand torrent qui ne se hâte pas encore, mais qui va se hâter. Le plus étroit du couloir est vers Rochetaillée : Rocherompue plutôt, car c’est l’effort subit ou la longue patience de la nature, et non le travail de l’homme, qui a livré passage au fleuve — toutefois on prétend qu’un général romain y débarrassa la Saône d’un rocher quelconque, sinon d’un encombrement d’écueils. Mais la belle rivière approche de sa fin ; elle entoure de ses deux bras la gracieuse Ile Barbe, entre à Lyon, où des quais l’enchaînent, au pied de collines devenues urbaines, amphithéâtre ardu. Sur la rive gauche s’élève le coteau qui porte la Croix-Rousse, grosse ville ouvrière ; sur la rive droite montent ceux de Fourvière, de Saint-Irénée, de Saint-Just, où fut le « Lugdunum » gallo-romain Cette métropole de la Gaule celtique, les Romains ne la bâtirent point dans la vallée : étant avant tout conquérants parmi des conquis, ils l’installèrent en acropole sur la hauteur, ainsi que le montrerait à lui seul le radical celte que nous retrouvons ailleurs, dans Dun, Issoudun, Châteaudun, Verdun, etc. « Lugdunum », qui dominait deux vastes courants, prenait son eau bien loin, dans le Mont Pilat, par un aqueduc de 48 kilomètres, dont il reste de beaux arceaux. Le bourg de plaine, à la fourche des rivières, s’appelait, à la celtique lui aussi, Condate : il n’était point concentré (ou dispersé) sur la pointe au bout de la-

quelle Rhône et Saône s’unissent aujourd’hui, mais là où ils s’unissaient alors, à 2500 mètres environ en amont de leur actuelle rencontre. Enfin, la Saône, ayant passé sous une douzaine de ponts de Lyon, touche le Rhône et disparaît. XVIII. Coney. — Le Coney1, courant du trias, prend sa source à 4 kilomètres seulement de la rive gauche de la Moselle, à 6000 mètres au sud d’Épinal, vers l’orientale extrémité des Faucilles, là où ces collines de 400 à 500 mètres sans rudesse et raideur se buttent contre le terme occidental des Vosges. Etant si près de la grande rivière lorraine, le Coney offrait au canal de l’Est une voie facile entre le bassin du Rhin et le bassin du Rhône. Et le canal en a profité : il arrive sur le Coney en aval d’Uzemain et le suit jusqu’à son embouchure dans la Saône, au fond d’une vallée presque solitaire, sur laquelle expirent des forêts. Saône et Coney se confondent à Corre, par environ 230 mètres. La Saône vient de moins loin, mais par une route beaucoup plus sinueuse ; aussi dépasse-t-elle le Coney de 8 ou 10 kilomètres, et son bassin est plus vaste : 64 000 hectares contre 50 000. XIX. Lanterne2. — Elle ne s’appelle ainsi, fort ridiculement, que depuis les premières années de ce siècle ou depuis les dernières du siècle passé, par corruption de Lantenne, nom qu’a conservé Lantenot, l’un des premiers villages qu’elle arrose. Il y aurait donc lieu de remettre Lantenne en honneur, si Lantenne était une vérité, mais c’est aussi un mensonge, par intégration de l’article : en réalité cette rivière comtoise est une Antenne, tout comme, près de Cognac, l’Antenne de Saintonge, affluent de la Charente. L’Antenne franc-comtoise sort d’un étang situé par un peu plus de 400 mètres, au pied de collines de moins de 500 qui sont les derniers contreforts des Vosges, à une douzaine de kilomètres en droite ligne au nord de Lure. Recevant des émissaires d’étangs et des ruisseaux de forêts, elle coule, souvent en plusieurs bras, dans de larges prairies, sans grande pente. Ayant à peine parcouru 30 kilomètres, elle rencontre une rivière vosgienne, 1. Cours, 52 kilomètres ; bassin, 50 000 hectares ; eaux ordinaires, 3 mètres cubes ; étiage, 1500 litres ; crues, 200 mètres cubes. 2. Cours, 50 kilomètres ; bassin, 106 000 hectares ; eaux ordinaires, 6 mètres cubes ; étiage, 3200 litres ; crues, 300 mètres cubes.


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pour mieux dire un torrent qui l’emporte sur elle viron 215 mètres : — les deux rivières se valent à de plus de 15 kilomètres : c’est le Breuchin1, fils peu près. des Vosges, qui saute dans les Vaux de Faucogney, puis passe, plus indolemment, dans les prairies de XX. Durgeon : Frais-Puits. — Durgeon1, Drugeon, Dregeon, cette riviérette du lias et de l’oolithe Luxeuil, jadis « Lixovium », même nom que Lisieux reçoit, de temps en temps, par l’entremise de la (Lexovium) : Luxeuil est célèbre par ses eaux therColombine, le torrent qui sort du Frais-Puits. males (19°,6 à 51°,5), ferrugineuses ou salines. A Conflans arrive la Semouse2, égale ou supéDe temps en temps, car le Frais-Puits ne dégorge rieure à la Lanterne. Née près de Remiremont, pas une rivière constante : au contraire, il est comme le Coney près d’Épinal, non loin de la rive presque toujours à sec. gauche de la Moselle, la Semouse passe à SaintCe gouffre célèbre est à 6 kilomètres au sud-est Loup, et reçoit l’Augronne, la Combeauté, le Planey. de Vesoul, à côté du chemin de fer de Besançon, au pied de collines L’Augronne ou Eaugrode 300 à 400 mètres, tantôt gne3, torrent vosgien, court chauves, tantôt couronnées dans le val de Plombières, de bois, qui sont essentielbourgade thermale et milement calcaires avec trous, nérale ayant, de 11° à 71°, fissures, entonnoirs d’aben quinze fontaines, des sorption des eaux. Il se eaux guérissantes, tout au à l’origine d’un racreuse moins soulageantes, donvin qui débouche à Quincey nant le répit et l’espoir aux sur la Colombine, là même sont sources malades : ces où jaillit la puissante Font ou « savonneuses » ou ferde Champdamois. rugineuses. Une eau transparente est La Combeauté4, vosgienne au fond de cet entonnoir également , est le torrent de de 17 mètres de profonla vallée des Roches ; c’est deur, de 60 mètres de tour, l’eau vive qui se déchire qu'environne une sorte de au Saut de Faymont, celle cirque boisé. qui serpente dans le Val Mais cette eau dort. Il d’Ajol, puis devant Fougede longues pluies, des faut rolles, où tant de cerisiers orages puissants pour l’éfleurissent. mouvoir ; alors elle bouilLe Planey5 naît à 3 kilonne, elle monte à ses lomètres au sud-ouest de Le val du Fier.—Dessin de A. de Bar, d’après une photographie. parois, elle vomit un torSaint - Loup - sur- Semouse, d’un profond dormant, rent; et les deux rivières de Vesoul, Colombine et Durgeon sortent de leurs abîme d'environ 30 mètres de diamètre, et des rives, grâce au Frais-Puits, grâce à lui seul. Heulors il a toute sa largeur, qui est de 10 mètres, reusement que sa fureur est courte; il est rare tout son flot bleu, qui fait aussitôt tourner les qu’elle dure plus de trois jours, rare aussi qu’il en meules d’un grand moulin. sorte plus de 15 mètres cubes par seconde. C’est à Conflans que F « Antenne » se double, Ce vaste trou de la roche, cette lucarne dans c'est à Conflandey que cette héritière de torrents des grès vosgiens s’achève dans la Saône, par enl’oolithe est une fenêtre de dégagement : quand l’eau souterraine amenée par les « emposieux2 » 1. Cours, 45 kilomètres ; bassin, 23 500 hectares ; eaux enfle dans les grottes calcaires du plateau de ordinaires, 1600 litres; étiage, 800 ; crues, 80 mètres cubes. Noroy, quand leur obscur réseau n’a plus assez 2. Cours, 45 kilomètres ; bassin, 45 000 hectares ; eaux ordinaires, 3 mètres cubes ; étiage, 1500 litres ; crues, de l’issue que lui donne en tout temps la Font mètres cubes. de Champdamois, belle source pérenne, Fonde 3. Cours, 27 kilomètres ; eaux ordinaires, 1200 litres ; étiage, 400. 4. Cours, 40 kilomètres ; eaux ordinaires, 1200 litres ; étiage, 400 ; crues, 30 000. 5. Eaux ordinaires, 1300 litres (?).

1. Cours, 46 kilomètres ; bassin, 40 100 hectares ; eaux ordinaires, 1500 litres ; étiage, 300 ; crues, 90 mètres cubes. 2. Fissures, entonnoirs, « puits ».


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s'épanche alors orageusement par l’ouverture du Frais-Puits. La Font de Champdamois, gouffre vaste et profond, fait marcher un moulin à cinq tournants et se perd dans la Colombine au bout de 500 mètres; aux eaux ordinaires elle verse 600 litres, à l'étiage 200, en crue 15 000, alors que le Frais-Puits se débonde. Le Durgeon arrose les prairies de Vesoul ; il se perd dans la Saône entre Port et Scey, par environ 212 mètres. XXL Ognon. — Nom ridicule d’une rivière qui s’appelait réellement le Lignon. L’Ognon1 tire ses premiers flots d’une fontaine des Vosges, dans les croupes forestières que couronne le Ballon de Servance. Sa course dans les grès vosgiens est rapide, et il tombe de 13 à 14 mètres de haut près de Servance ; après un bref passage dans le lias il arrive, pour y rester désormais, dans l’oolithe, qui n’a nulle part plus de craquelures, d’entonnoirs de succion, de naissants d’eau vive que la roche prend, rend, reprend, redégorge : tellement que maint ruisseau coule autant sous terre que sur terre. L’Ognon lui-même a sa part de ces défaillances, morts et résurrections. Vers Froideterre il filtre en partie dans le sol ; l’eau qu'il perd ainsi reparaît, c’est du moins ce qu’on imagine, devant la maison sous-préfectorale de Lure, par la Font de Lure, profond bassin dont émane un ruisseau qu’aucune saison ne tarit. Au-dessous de Villersexel il voyage de cap de colline à cap de colline, incroyablement errant. Les Grecs l’auraient nommé Méandre ; mais ses détours ne sont pas mollement arrondis, ils sont brusques, en retour aigu; il ne serpente pas harmonieusement, il se tord plutôt et se recroqueville en passant devant une foule de villages et quelques bourgades, telles que Montbozon, Marnay, Pesmes. Il se perd dans la Saône par deux bras, le Grand Ognon et le Petit Ognon, en aval de la ville de Poulailler. XXII Bèze2. — La Venelle, ruisseau du plateau de Langres, s’engouffre par 263 mètres. Sous terre, ce ruisseau des cavernes rencontre d’autres courants des antres aveugles et sourds, 1. Cours, 185 kilomètres ; bassin, 225 000 hectares ; eaux ordinaires, 10 mètres cubes ; étiage, 4 ; crues, 800. 2. Cours, 30 700 mètres ; eaux ordinaires, 3 mètres cubes ; étiage ordinaire. 1500 litres ; étiage extrême, 990.

filets d’eau perdus par la Tille1, rivière de l’oolithe issue de ce même bloc rocheux de Langres. C’est entre Thil-Châtel et Lux que la Tille s’infiltre, lorsque, grossie du pittoresque Ignon2, sa vraie branche mère, elle s’apprête à passer d’une étroite combe de montagne dans la grande et large plaine de la Bourgogne. Venelle et filtrations de Tille rejaillissent à côté du bourg de Bèze par un « bouillant » dont sort toute une rivière donnant, aux eaux ordinaires, 1200 à 1500 litres (?) par seconde, que toutefois de très longues sécheresses peuvent réduire à 568. La Bèze passe à Mirebeau, elle finit en aval de Pontailler. XXIII. Ouche. —L’Ouche3 a deux natures, deux aspects, deux orientations qui se coudent vers Dijon, jadis le Paris de la Bourgogne, et maintenant simple ville de province dont huit forts sur la montagne, disons la colline, font une redoutable place d’armes. En amont de Dijon elle est serrée dans le calcaire, au fond d’une combe de la Côte d’Or ; elle marche au nord-ouest, ayant à son côté le canal de Bourgogne, qui descend d’écluse en écluse. En aval, c’est une rivière presque à sec en été, qui s’égare dans l’immense plaine avec une foule de ruisseaux, de rivières que l’été ne respecte pas non plus. Elle s’unit à la Saône à côté de Saint-Jean-de-Losne. XXIV. Doubs4 — Dubius, le douteux, l’incertain, l’errant, disaient nos latinistes, et, en effet, le Doubs est une rivière extraordinaire, presque unique au monde pour le vagabondage. 90 kilomètres seulement séparent son commencement de sa fin, sur le droit chemin, ligne idéale du sud-est au nord-ouest ; mais, en suivant le fil de son eau, la route est de 430 kilomètres : si bien que F « Incertain », qui coude ses directions plutôt qu’il ne les courbe (car il est brusque et saccadé), arrive à la Saône après un voyage dépassant de 165 kilomètres celui de la phlegmatique rivière bourguignonne. Le « Dubius » prétendu ne porta jamais ce nom. 1. Cours, 85 à 90 kilomètres ; 100 jusqu’à la source de l’Ignon ; bassin, 126 200 hectares; eaux ordinaires ; 3 mètres cubes (?) ; étiage, 270 litres ; crues, 110 mètres cubes. 2. Cours, 40 à 45 kilomètres. 3. Cours, 85 kilomètres ; bassin, 92 500 hectares ; eaux ordinaires, 3 mètres cubes (?) ; étiage fort bas ; crues, 130 mètres cubes. 4. Cours, 43 kilomètres ; bassin, 782 600 hectares ; eaux ordinaires, 100 mètres cubes (?) ; étiage, 25 (?) ; crues,

1000 (?).


Saut de Faymont, sur la Combeauté. — Dessin de II. Clerget, d’après une photographie.


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Il y a lieu de croire que Doubs, radical celtique, est une forme de Doux, Douix, Dhuis, Douze, Doye, etc. Rivière merveilleusement bleue, il reste longtemps prisonnier dans les fissures profondes de ce Jura qui l’a vu sourdre sur un de ses plateaux, par 937 mètres au-dessus des mers, près de Mouthe, dans une caverne du Noirmont. De sa première fontaine jusqu’à l’endroit du Rhône le plus rapproché, qui est Genève, il n’y a que 55 kilomètres à vol d’oiseau, et l’eau de ce surgeon n’atteint le fleuve, à Lyon, qu’après une odyssée de 620 kilomètres ! Il reste longtemps sur le plateau natal et n’y croît guère : c’est en humble rivière qu’il arrive à Pontarlier après s’être une fois répandu en lac, au Saint-Point, qui est charmant. Non seulement il demeure longtemps faible, mais, coulant sur l’oolithe, son lit fêlé laisse fuir tant d’eau qu’au fort de la saison sèche il diminue grandement, et même cesse d’être en aval d’Arçon. Mieux vaut se borner à dire qu’il diminue, car il ne disparaît plus en entier. Beaucoup des fissures, des ouillettes1 qui buvaient son onde estivale, ne la boivent pas depuis qu’elles sont environnées de murailles supérieures au niveau moyen du courant, inférieures au niveau des crues : de la sorte, en eaux sauvages, le flot surabondant continue d’entrer sous terre pour aller rebondir on ne sait par quelles sources, ou disparaître à jamais on ne sait dans quels abîmes. Par l’obstacle de ces murs, une moyenne de 4 mètres cubes par seconde échappe aux gouffres avides, et il n’y a plus de déchirure dans le ruban bleu du Doubs. On trouve de par le monde bien des rivières qu’on pourra renouer comme le Doubs, ou prolonger vers l'aval bien au delà des lieux qui les dévorent aujourd’hui. Les plaines d’en haut s’en réjouiront, mais les vallons d’en bas pleureront le « Bouillant » ou le « Dormant » ou le « Bouillidour » ou la « Foux » qui fait leur orgueil et leur joie. Au-dessous de Morteau, dans un trajet où il sépare la France de la Suisse française ou romande, il s’amortit en un lac de 3 kilomètres qui n’a que 400 mètres de largeur, le lac de Chaillexon ou des Brenets, immobile entre les hautes roches droites ; mais bientôt l’onde s’irrite contre les écueils du Tracoulot, puis tombe de 27 mètres dans un gour de profondeur inconnue — c’est là le célèbre Saut du Doubs. 1. Entonnoirs : en patois de Saintonge.

Il arrive souvent que le « saut mortel » d’une rivière marque la fin de ses gorges. Ce n’est certes pas le cas du Doubs. Longtemps encore il est étreint par la pierre, et comme enfoui dans la profondeur, à 200, 300, 400 mètres au-dessous du plateau sévère, froid, neigeux, sapinier, et cependant peuplé, tandis qu’il n’y a que des scieries, des moulins, dans l’âpre anfractuosité du torrent, qui est bruyant, sauf à quelques silences de gouffre et d’abîme. Le Doubs sépare ici la France de la Suisse, et va même faire un grand détour dans la « libre Helvétie » : le repli de Saint-Ursanne, dans le canton de Berne. De sa source à Saint-Ursanne, soit pendant au moins 130 kilomètres, le Doubs a marché droit vers le Rhin de Bâle. Près de ce bourg suisse il se jette à l’ouest, rentre en France et, coupant ou côtoyant des chaînons du Jura, va boire à SaintHippolyte le Dessoubre1, belle eau dans une belle cluse, puis traverser le Lomont par la gorge de Pont de Roide : ici il court droit au nord, mais bientôt il prend la route du sud-ouest, c’est-à-dire que désormais il coule jusqu’à la Saône en sens contraire de sa première direction, et qu’entraîné d’abord vers le fleuve des Allemands, il est ensuite attiré par le fleuve des Français. Laissant Montbéliard à 2000 mètres à droite, il en reçoit à la fois le canal du Rhin au Rhône et l’Allaine2, rivière suisse par la moitié supérieure de son cours, qui a baigné Porrentruy, ville bernoise, et reçu la Savoureuse de Belfort. Puis il s’augmente, près de Baume-les-Dames, d’un courant semblable au Dessoubre par sa limpidité vive : c’est, le Cuisancin3, qui passe aux bains de Guillon. Guisancin, Dessoubre, et l’on peut dire presque tous les tributaires grands ou petits du Doubs, naissent de belles fontaines de l’oolithe. C’est donc une eau fraîche et limpide, celle qui boucle Besançon au pied d’une citadelle assise à 125 mètres au-dessus de la rivière, sur le plan d’une colline ardue. Cet escarpement fit la force d’un oppidum celtique, puis de la Vesontio galloromaine dont Besançon a si fidèlement gardé le nom. Aujourd’hui qu’on se bat à l’arme discourtoise et que la victoire est aux canons qui lancent le plus loin leur boulet, la puissance de la place, devenue camp formidable, n’est plus dans son 1. Cours, 33 300 mètres ; eaux ordinaires, 3500 litres ; étiage, 825 (?). 2. Cours, 60 kilomètres ; bassin, 115 000 hectares ; eaux ordinaires, 7415 litres ; étiage, 1000. 3. Cours, 12 440 mètres : eaux ordinaires, 3250 litres ; étiage, 625.


Le Doubs à Morteau. — Dessin de Whymper. O. RECLUS.

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acropole, mais dans les forts détachés sur de lointains coteaux : l’un d’eux, Chailluz, tire à la fois sur la vallée du Doubs et sur celle de l’Ognon, ici fort rapprochées l’une de l’autre1. À Besançon même s’échappe de sous terre une des grands fonts du bassin du Doubs, la Mouillère2. La colline où tantôt l’on marche, tantôt l’on rampe dans les célèbres grottes d’Osselle, est l’une des dernières à resserrer le val du Doubs : il entre en plaine, côtoie l’immense forêt de Chaux, baigne Dole et prend en passant la Loue. XXV. Loue. — C’est une belle rivière. La Loue3, qui a son embouchure à 198 mètres, en large plaine, commence à 544 mètres, en un bout du monde, en un trou de l’oolithe, à 16 kilomètres au nord-ouest de Pontarlier. Un vaste rocher monte droit au ciel : il a 106 mètres de hauteur. Du pied de ce rocher à la gueule immense d’une caverne, la Loue tombe de 10 mètres, déjà rivière, et rivière de cristal qui descend rapidement dans les combes de Nouailles. Devant la claire et fraîche abondance des flots qu’amène au jour l'antre originaire, on s’est demandé d’où tant d’eau peut provenir, si ce n’est des pertes du Doubs en aval d’Arçon : mais la Loue est évidemment la renaissance des ruisseaux bus par les plateaux qui dominent au loin le cirque de la source. Loue, disaient les « abstracteurs de quintescence », émerveillés de la puissance de la fontaine, de la sauvagerie de la rivière en sa combe ; et Loue, c’est Louve. Étymologie enfantine, et la France a justement, en son Sud-Ouest, dans le Limousin, une autre Loue qui est calme, uniforme en ses flexions, morte en ses étangs, endormie derrière ses chaussées de moulin. La Loue va de cluse en cluse, d’un cours cassé, crispé, dont l’orientation moyenne est l’ouest. Elle passe dans les anfractuosités du pays d’Ornans, recevant des torrents de hautes cascades et des fontaines d’une eau « divine » ; elle dévore le fameux Lison4 né comme elle de la bouche d’un antre par un flot de cascade ; elle s’approche de la rive gauche du Doubs jusqu’à 2500 mètres, puis s’en éloigne par un violent crochet vers le sud1. Moins de 8 kilomètres. 2. Eaux ordinaires, 900 litres ; étiage, 500 ; crues, 5000. 3. Cours, 125 kilomètres ; bassin, 178 500 hectares ; eaux ordinaires, 15 mètres cubes (?) ; étiage, 2500 litres (?) ; crues, 450 mètres cubes. 4. Cours, 25 460 mètres ; eaux ordinaires, 2800 litres ; étiage, 600 ; crues, 24 000.

ouest et va s’épanouir en plusieurs bras dans le fertile « val d’Amour » ; val ayant à son nord la forêt de Chaux dont le Doubs côtoie l’autre lisière. XXVI. Grosne. — Issue des monts les plus hauts du Beaujolais, soit presque exactement de 1000 mètres, la Grosne1 écoule les terrains les plus divers ; des plus vieux aux plus jeunes, granits, gneiss, schistes, lias, calcaires, dépôts tertiaires, détritus modernes. Sa ville est Chiny, puissance déchue, qui fut souveraine au moyen âge; aucune abbaye mère ne commanda plus de moindres couvents que son abbaye de Bénédictins, dont deux mille moûtiers dépendirent : « capitale intellectuelle de l’Europe2 », ce monastère exubérant versait la doctrine, la science, l’art, les métiers aux quatre coins du monde catholique; il dressait une église romane qui resta la plus grande en chrétienté jusqu’à la construction de Saint-Pierre de Rome. La Grosne, faite de plusieurs petites « Grosnes », gagne la Saône à 13 kilomètres en aval de Châlon. XXVII. Seille, Reyssouze, Veyle et Chalaronne. — Ce sont là trois rivières de Bresse et une rivière de Dombes. Le Doubs et l’Ain se partagent l’intérieur du Jura de France, ce dédale de chaînons, de cluses, de combes, tant bassins ouverts que bassins dits fermés et qui ne le sont qu’en apparence, à la surface. Il ne reste donc à la Saône que le penchant occidental du chaînon d’occident, au-dessus de cette vaste plaine de Bresse où l’eau coule à peine, ou ne coule pas et s’arrête en étangs. Des environs de Poligny à ceux de Bourg-enBresse, des combes entament, suivant l’usage du Jura, ce chaînon d’ouest, haut de 500, 600, 700, presque 800 mètres, c’est selon : combes qui se ressemblent toutes, ayant créneaux de roches, « bouts du monde » ou « Vaucluses » en fer à cheval, et, dans ces fonds de ravine, une source brillante, pure, parfois capable d’animer incontinent une usine ; toutes s’ouvrent bientôt sur la plate expansion de la Bresse, où leur ruisseau bondissant s’attarde aussitôt dans l’indolence et presque l’immobilité. Seille, née des belles fonts du cirque de Baume, en amont de la haute Château-Chalon dont on dit que son vin est le madère 1. Cours, 90 kilomètres ; bassin, 120000 hectares ; eaux ordinaires, 6600 litres ; étiage, 2500. 2. Viollet-le-Duc.


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de France ; Brenne lente, entortillée, soutenue par d’innombrables étangs bressans ; Vallière2, qui baigne Lons-le-Saunier ; Solnan3, qui s’achève à Louhans, ces quatre rivières reçoivent toutes ces eaux de combe. Elles ont pour commun continuateur la tournoyante Seille, qui arrose la Bresse louhannaise : elle fait plus que l’arroser ; de Louhans jusqu’à la 1

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Saône elle l’impalude. Son embouchure est à 5 kilomètres en aval de Tournus. La Reyssouze1 a aussi sa part du Jura, mais extrêmement petite : deux ou trois combes, et c’est tout, dans le chaînon occidental, haut de 400 à 600 mètres, qui s’appelle ici le Revermont. Née à peine depuis 200 ou 300 mètres, elle entre

Sources du Lison. — Dessin de Weber, d’après une photographie.

dans la Bresse pour y baigner les villes de Bourg, Montrevel, Pont-de-Vaux, et s’engloutir à 16 kilomètres en amont de Mâcon. La Veyle5 ne participe en rien au Jura : toute à

la Dombes, à la Bresse, et absolument rivière de plaine, elle s’approche de Bourg jusqu’à moins de 3000 mètres, entoure de ses bras l’île qu’occupe Pont-de-Veyle, dont le vrai nom serait plutôt les Ponte-de-Veyle. C’est par deux branches qu’elle

1. Cours, 56 600 mètres ; eaux ordinaires, 1850 litres. 2. Cours, 47 kilomètres ; eaux ordinaires, 1700 litres. 3. Cours, 57 kilomètres , eaux ordinaires, 3500 litres. 4. Cours, 110 kilomètres ; bassin, 235 000 hectares ; eaux ordinaires, 5120 litres : étiage, 4300 (?). 5. Cours, 67 800 mètres, bassin, 65 000 hectares ; eaux

ordinaires, 4 mètres cubes (?) ; étiage, 900 litres ; crues, 230 mètres cubes. 1. Cours, 76 kilomètres ; bassin, 51 200 hectares ; eaux ordinaires, 4405 litres (?) ; étiage, 500 ; crues, 120 mètres cubes.


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atteint la Saône dans les immenses prés de SaintLaurent, par la Grande Veyle en face de Mâcon, et par la Petite Veyle à 2500 mètres en aval. La Chalaronne1 est la rivière « essentielle » de la Dombes, celle qui reçoit le plus de déversoirs d’étangs sur ce brouillardeux plateau d’argiles pliocènes. Elle-même sort d’une cuvette fort vaste (316 hectares), dont la chaussée date de 1388 : comme on sait, la plupart de ces arrêts d’eau malsains sont d’origine artificielle. Cet étang, dit le Grand Birieux, l’un des principaux de la Dombes, est long de 3500 mètres, sur 400 à 600 de large, à 288 mètres d’altitude. La Chalaronne traverse le plateau de la Dombes en son centre, là où il est lacustre presque autant que terrestre; elle passe à Châtillon, à Thoissey, et finit dans la Saône à 17 kilomètres sous Mâcon. XXVIII. Azergues. — La charmante Azergues aurait tout son bassin dans les roches primitives sans les lias, craies et calcaires du cours inférieur ; ses premiers ruisselets descendent du massif culminant des monts du Beaujolais. Dans presque toute sa longueur elle se dirige droit sur Lyon ; elle a déjà parcouru prés de 50 kilomètres quand son « alter ego », la Brévenne, grossie de la Turdine ou rivière de Tarare, la jette au nord-est, cours exactement contraire à celui qui la menait vers la ville aux deux fleuves. Elle a sa fin dans la Saône, au bout d’Anse, la seule ville qu’elle rencontre en chemin. 2

De la Saône à l'Isère quelques torrents accourent au Rhône : Gier, Gère, Claires, Cance, Doux, etc. Aucun n’est grand, plusieurs sont terriblement fantasques. XXIX. Gier. — Fils du Pilat, où il tombe par une cascade de 30 mètres, le Gier3 serait pur s’il ne lui venait des ruisseaux d’un noir pays de houille, des collines à l’orient de Saint-Étienne, et si son cours rapide ne l’amenait dans ces villes d’industrie qui prennent de l’onde et rejettent de 1. Cours, 52 700 mètres ; bassin, 65 000 hectares ; eaux ordinaires, 2000 litres ; étiage, 350 ; crues, 100 mètres cubes. 2. Cours, 64 kilomètres ; bassin, 90 000 hectares ; eaux ordinaires, 5 mètres cubes (?). 3. Cours, 44 kilomètres ; bassin, 69 000 hectares ; belles eaux ordinaires, 5 mètres cubes (?) ; étiage, 500 litres ; crues, 350 mètres cubes (?).

l’ordure : Izieux, Saint-Chamond, Saint-Julien, la Grand’Croix, Lorette, Rive-de-Gier, longue rue d’usines enfumées sous un ciel malpropre. Il se perd dans le Rhône, à Givors, par un peu plus de 150 mètres d’altitude. Sans les barrages-réservoirs du Janon et du Ban, il sécherait en été malgré les fontaines du Pilat ; sans celui du Couzon, le canal de Givors, qui l’accompagne depuis la Grand’Croix, n’aurait pas assez d’eaux d’éclusée. XXX. Gère. — Où voit-on courir en « Noble France » une petite rivière plus travailleuse que la Gère1 de Vienne ? Travail industriel et non point œuvre géologique, car, à part le hasard d’énormes crues, la Gère est une eau constante et pure, faite de sources filtrées dont la plus forte est près de Septême : à ces fontaines renaissent les ruisseaux perdus en amont dans le pays de Saint-Jean-de-Bournay, entre autres la Gervonde. Arrivée à Vienne, l’homme l’y enchaîne, et c’est alors qu’elle se démène dans ses prisons et que ses fuites animent une infinité d’industries ; on dit qu’elle y fait virer 500 roues. XXXI. Les Claires. — Rives est une ville d'industrie, sur la Fure, affluent de l’Isère. En montant ses collines, à l’ouest, on arrive dans une plaine, ou plutôt dans une vallée assez ample pour le passage d’un fleuve ou d’une grande rivière telle que l’Isère, qui est voisine ; mais il n’y coule que des ruisseaux. Ces ruisseaux filtrent sur le sol perméable de cette plaine, la Bièvre, qui a de long 30 kilomètres, de large 4 à 10 ; sylvestre au temps jadis, nue aujourd’hui, dure au colon qui ne la saupoudre point de plâtre, les Terres Froides la bornent au nord, les collines de Chambaran au sud : entre ces massifs de 700 mètres, son altitude est de 450 mètres au levant, de 350 au couchant. Là où elle finit commence la Valloire, également pliocène, également perméable, mais plus basse, moins froide, beaucoup plus féconde : Vallis aurea, ou Val d’or, disait hier encore l’étymologiste, qui voyait partout du latin sur la terre des Celtes. Elle a de long 20 kilomètres, de large 4 à 7. Que deviennent les engouffrements de la Bièvre ? Ils revoient la lumière aux sources de l’Auron 2, à 1. Cours, 33 kilomètres ; bassin, 37 000 hectares ; eaux ordinaires, 2500 litres ; étiage, 1500 ; crues de 1856, 86 mètres cubes. 2. Cours, 10 kilomètres ; bassin, 51000 hectares ; eaux ordinaires, 2600 litres ; étiage, 1300 ; crues, 15 000.


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1200 ou 1500 mètres au nord-ouest de Beaufort, au pied du coteau des Roches, près de la ligne de Saint-Rambert à Grenoble. Aussitôt sorti de terre, l’Auron ou Oron s’ébranche en ruisseaux dans un marais; il passe devant Beaurepaire, disparaît sous le sol, reparaît, disparaît encore. Que devient, à son tour, l’Auron qui s’est englouti ? Il remonte au jour à 1500 mètres nord-

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nord-est de Moras, dans le parc du château de Mantols, en une rivière de 20 mètres de large. Cette rivière, c’est la Veuze1, qui se divise et subdivise aussi dans des prairies mouillées, puis filtre et l’on ne la voit plus. Rejaillit-elle dans le Rhône par une source de fond ou des suintements du gravier ? La seule eau courante qui atteigne le Rhône à l’issue de Bièvre et de Valloire, près de Saint-Rambert,

Source de la Seille (Jura).— Dessin de Tirpenne.

c’est le ruisseau des Claires ou Colières, filet d’eau misérable, de 87 litres en eaux ordinaires, et nul à l’étiage, bien qu’ayant derrière lui un bassin d’une soixantaine de milliers d’hectares. XXXII. Cance1. —Deux torrents s’unissent dans une gorge, au bas des rues escarpées d’Annonay, l’un et l’autre ayant tout leur cours dans les roches 1. Cours, 40 kilomètres ; bassin, 37 500 hectares ; eaux ordinaires, 2 mètres cubes (?) ; étiage, 500 litres (?).

primitives ; la Cance vient des Routières, de SaintBonnet-le-Froid, le village bien nommé (1160 mètres d’altitude). La Déôme unit dans son lit des ravins des Boutières et des ravins du Pilat. Les orages sont terribles par ici, car le climat de ces ravines participe déjà du Midi, de ses tornades épouvantables comme de ses aridités qui 1. Cours, 8100 mètres ; eaux ordinaires, qui se confondent avec l’étiage, la source étant presque immuable, 1850 litres (?) ; crues, 4300 (?).


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durent des mois et des mois. Donc Cance et Déôme descendent quelquefois sur Annonay avec une vitesse, une puissance d’avalanche ; mais souvent aussi elles ont peine à servir les industries de la ville, qui est la plus active et la plus diversement occupée en Ardèche. Depuis 1866 le réservoir du Ternay (2800000 mètres cubes) 1, tributaire de la Déôme, remédie petitement à cette inconstance, en versant quelques centaines de litres d’eau par seconde aux usines annonaisiennes pendant les semaines les plus sèches de l’année. La digue qui retient le Ternay, torrenticule du Pilat, a plus ou moins 100 pieds de haut, 28 mètres d’épaisseur à la base, 4 mètres au sommet. La Cance ne sort des gorges qu’au moment môme de se perdre dans le Rhône par 137 mètres, à 2 kilomètres en amont du pont de Saint-Vallier. XXXIII. Doux. — On a vu le Doux2 rouler de gorge en gorge, en un jour de fureur, 1430 mètres cubes d’eau sauvage par seconde, mais presque tout le long de l’an ce torrent très sinueux, très encaissé, très clair, a peu d’abondance. Il ne quitte pas la roche primitive, gneiss ou micaschiste, et tout son cours est en défilés, sans une seule plaine, sans une seule petite conque d’épanouissement. Telle est sa serpentaison, qu’il voyage pendant plus de 60 kilomètres, tandis que 30 kilomètres seulement séparent la source de l’embouchure. Né comme la Cance dans les Routières, et tout près d’elle, aux environs de SaintBonnet-le-Froid, il décrit une sorte de demi-cercle bossu dont le point le plus méridional est vers Lamastre, et se perd dans le Rhône par 115 mètres d’altitude, à Tournon.

XXXIV. Isère. — C’est une fort puissante rivière que l’Isère3, à laquelle accourent des torrents mêlant un peu de l’onde épurée par les lacs au grand flot bourbeux des glaciers de la Tarentaise, de la Maurienne, de la Vanoise, des Grandes Rousses, du Pelvoux, du Champsaur. Au-dessous de Grenoble, en aval du confluent du Drac, elle roulait encore 105 mètres cubes d’eau par seconde aux eaux les plus basses qu’on 1. Contenance, qu’on veut porter à 3 500 000 mètres cubes. 2. Cours, 60 à 65 kilomètres ; bassin, 62 500 hectares ; eaux ordinaires, 4 mètres cubes (?) ; étiage, 1 (?) ; grandes crues, 1000, 1200, 1500. 3. Cours, 290 kilomètres ; bassin, 1 213 990 hectares ; eaux ordinaires, 425 mètres cubes (?) ; étiage, 115 (?) ; crues, 5000 (?).

lui ait connues : c’est trois fois l’étiage de la Garonne à Tonneins, plus de trois fois celui de la Seine à Paris, plus de trois fois aussi celui de la Loire orléanaise. Par malheur aucun Léman ne clarifie ce vaste courant grisâtre qui se mêle difficilement au Rhône, tellement que sous le pont de Valence, c’est-à-dire à 6000 mètres en aval du confluent, on reconnaît encore le fleuve et la rivière. Il faudrait à l’Isère un lac de Grenoble, comme le fleuve de Valais et Savoie a son lac de Genève : une immense conque profonde qui aurait son seuil au Bec de l'Échaillon, quand la rivière de la Tarentaise a déjà reçu l’Arc et le Drac, les deux énormes rouleurs de débris schisteux. Cette eau de Grenoble aurait sur celle de Genève la supériorité d’engloutir le Drac, tandis que le Léman n’engloutit pas l’Arve jaune. Elle est savoisienne, puis dauphinoise. Les monts de 3000 à 4000 mètres qui se pressent autour du col d’Iseran sont panachés de glaciers qui descendent jusqu’à 1900 mètres ; aux eaux laiteuses de ces longs frimas commence la rapide Isère. Sortie de l’arche du grand glacier de la Galise. dans le même massif que son affluent l’Arc et que l’Orco, tributaire du Pô, son premier village, à 1849 mètres, est Val de Tignes, lieu d’un atroce hiver : le villageois y passe la moitié de l’année dans une cave-écurie, à côté du bœuf et de la vache, respirant leur souffle qui le réchauffe, sentant leurs exhalaisons, et leur purin qui suffoquerait tout autre que lui ; au dehors, la neige immense ploie la forêt; elle couvre la prairie, et le seigle ou l’orge qu’on a semé pendant l’été et qu’on ne moissonnera que quatorze mois après avoir confié la graine à la terre du « val » de Tignes. Puis la neige fond, la verdure éclate, la prairie pousse, la sylve embaume et de partout les torrents tombent en cascades : c’est un brusque avatar, mais la splendeur ne dure que quelques semaines et la neige recommence. Tel est le décours de l’année pour les Valdetignois et leurs frères en très haute altitude. Devant Tignes on n’est plus qu’à 1659 mètres; à 1050 mètres devant Sainte-Foy, à 810 devant Bourg-Saint-Maurice. Recevant des « liants », autrement dit des torrents, et des « dorons », c’est-à-dire encore des torrents, l’Isère coule dans la principale vallée de la Tarentaise, très affligée de crétins. Elle baigne Moûtiers (480 mètres) où afflue le Doron de Bozel, laisse à 1500 ou 1800 mètres à droite Albertville, d’où lui vient l’Arly, puis, désormais plus on


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moins bien, plus ou moins mal contenue par des dignes, rencontre à Chamousset le torrent de la Maurienne, l’Arc sauvage, presque son égal. Au delà de Montmélian, dans une vallée reliée à Chambéry et au lac du Bourget par un col où passa peut-être le Rhône, elle quitte la Savoie pour le Dauphiné, province qui nous appartient depuis beaucoup plus longtemps que le « Pays des sapins1 » sans être plus intimement française. Elle y coule entre les escarpements de la GrandeChartreuse, à droite, et la superbe chaîne de la Belle-Dame (Belledone), plus haute de 1000 mètres,

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à gauche. Son val se nomme ici le Graisivaudan ou Grésivaudan : on le dit le plus beau de France, et certes il est « magnificentissime ». Des levées essayent de l’arracher à la voracité du grand torrent en maintenant de force les eaux dans un lit de 112 mètres de largeur moyenne. L’Isère y boit le Bréda vis-à-vis du haut tertre du fort Barraux et s’achemine au sud-ouest, vers Grenoble, suivant l’une de ses deux directions. La rivière, tant dauphinoise que savoisienne, oscille toujours entre deux horizons contraires : son cours est fait de six tronçons alternativement inclinés

La vallée de l’Isère : Albertville et Conflans. — Dessin de Schrader, d’après une photographie.

vers le nord-ouest et le sud-ouest : le premier, de la source à Bourg-Saint-Maurice (vers le nordouest), mènerait l’Isère à Genève ; le second (vers le sud-ouest), de Bourg-Saint-Maurice à Moûtiers, la conduirait au Rhône vers Valence ou Montélimar ; le troisième (nord-ouest), de Moûtiers à la conque d’Albertville, la ramène vers Genève ; le quatrième (sud-ouest), d’Albertville à Grenoble, la reporte vers Valence ; le cinquième (nord-ouest), qui est court, de Grenoble au Bec de l’Échaillon, l’enverrait droit à Lyon, qui aurait alors trois grandes rivières au lieu de deux : mais soudain elle reprend la route du sud-ouest pour ne plus la quitter. Tous 1. Sapaudia, la Savoie.

ces brusques changements d’orientation forment, deux par deux, des angles droits. Ayant baigné Grenoble, la ville des admirables horizons de val et montagne, elle entraîne le Drac ou « Dragon » et contourne les parois élevées des monts crayeux du Lans : elle absorbe la Fure, dont l’industrie use et abuse, puis la transparente Bourne, et pénètre, vers Romans, dans la plaine du Rhône. Les deux rivières s’unissent à 6 kilomètres en amont de Valence, à Coufoulin — nom qui est une forme du mot confluent— par 105 mètres d’altitude. Si grandement que coule l’Isère, elle est très inférieure au fleuve Rhône, qu’elle atteint par deux bras.


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XXXV. Doron de Bozel. — Le Doron de Bozel1 n’a garde de jamais tarir, lui qui part des froidures de la Vanoise et attire d’autres dorons et des nants issus des glaciers de Chasseforêt. C’est le torrent de Pralognan (1424 mètres), village entouré de si belles montagnes avec de si vastes glaces qu'il tend à devenir un petit Chamonix, un petit Zermatt ; c’est aussi celui qui rugit désespérément dans les abîmes de Ballende ou Ballendaz, gouffres presque impénétrés encore parce qu’ils sont presque impénétrables et qu’il leur faut, comme à la Diozaz et au Fier de Savoie, ou au Trient du Valais, une galerie agriffée à la roche, sur le vide horrible : il y plonge en sept ou huit cascades. Échappé de cet obscur chaos gigantesquement taillé (cesmonts étant d’oolithe), et comme réveillé d’un cauchemar, il passe devant Villard-le-Goitreux, de moins en moins peuplé d’hommes à goitre, devant Bozel, devant Brides-les-Bains, lieu d’eaux thermales (35°), devant Salins, lieu d’eaux salines, thermales aussi (35° à 36°), et s’unit à l’Isère au bout de Moûtiers, par environ 460 mètres. XXXVI. Arly. — Partagé entre l’oolithe et le gneiss, l’Arly2 n’a pas un seul glacier dans son bassin. Il naît du mont Joli (2527 mètres), en amont de Mégève, reçoit le Doron de Beaufort3 à 1500 mètres en amont d’Albertville et se termine à 1500 mètres en aval, par environ 325 mètres audessus des mers, au pied de la colline escarpée de Conllans. C’est lui qui semble entraîner l’Isère, et il se peut qu’il l’ait en effet dévorée dans une ère antérieure, quand il continuait une grande rivière, le Rhône d’alors, qui lui arrivait par le val de Faverges, sillon manifestement ouvert dans la montagne pour le passage de larges eaux. XXXVII. Arc. — C’est un indomptable torrent (pie l’Arc 4, dans le demi-cercle parfait de sa vallée de Maurienne qui lutterait de grandeurs avec les plus grandioses, de beautés avec les plus belles, si ses pans avaient des forêts, et si chaque orage ne déchirait ses pelouses, qui prennent le chemin du delta du Rhône. 1. Cours, 33 kilomètres ; bassin, 70 000 hectares ; eaux ordinaires, 30 mètres cubes (?). 2.Cours, 40 kilomètres ; bassin, 63 500 hectares ; eaux ordinaires, 25 mètres cubes (?) ; étiage, 7800 litres ; crues, 480 mètres cubes. 3. Cours, 30 kilomètres ; bassin, 28 000 hectares ; eaux ordinaires, 5871 litres ; étiage, 2240 ; crues, 147 mètres cubes. 4. Cours, 150 kilomètres ; bassin, 200000 hectares ; eaux ordinaires, 90 à 100 mètres cubes ; étiage, 30 ; crues, 1200 (?).

Son harmonieuse rondeur contourne la Vanoise, glace éternelle d’où lui tombent ses plus forts torrents. Ce long, ce puissant, ce terrible a presque tout son bassin dans l’oolithe, la moindre part relevant des gneiss et des schistes cristallins. Il sort à 2188 mètres d’altitude, du vaste glacier de l’Arc, dominé par les monts de la Lévanna ou des Trois Becs (3000 à 3640 mètres). A l’Écot (2046 mètres) il y a déjà quelques pauvres champs de seigle dans une petite conque. Son premier village, à 1835 mètres, est Bonneval, nom qui semble ironique pour des maisons neigeuses dans un vallon de froidure ; l’homme amolli de la plaine l’appellerait plutôt Malval, mais c’est vraiment Bonneval pour qui descend des glaciers, des débris, des chaos supérieurs. Lans-le-Bourg, sur la route du Mont-Cenis, est à 1390 mètres; Modane, au-dessous du formidable rocher calcaire de l’Esseillon, ancienne forteresse, tout près d’une bouche du tunnel des Alpes, n’est plus qu’à 1078 mètres ; la seule ville de la vallée, Saint-Jean-deMaurienne, est à 519 mètres ; le confluent avec l’Isère à 285, à Chamousset, entre des collines armées de forts, car la vallée de l’Arc est une des routes de l’Italie et le lieu de passage d’un grand chemin de fer international. Il y avait autrefois, nous dit-on, trois goitreux sur dix personnes dans la Maurienne. XXXVIII. Bréda. — Le Bréda1 descend d’un lac à 2182 mètres, l’un des onze qui constellent les Montagnes Abîmées ou plateau des Sept Laux, c’està-dire des sept lacs, qu’on eût dû nommer les Onze Laux. Il passe dans Allevard, lieu d’eaux sulfureuses iodées froides (16°,7), et dans Pontcharra, dont il a fait un bourg d’industrie, puis il entre dans l’Isère par environ 250 mètres. XXXIX. Drac. — Le Drac2 est un Arc plus grand, plus varié, dans un bassin plus vaste d’un tiers,qui relève de terrains très divers, granits, gneiss, schistes cristallins, calcaires oolithiques, craies inférieures, craies supérieures. Il agrandit l’Isère de près de deux cinquièmes, au-dessous de cette Grenoble que lui promet le dicton prophétisant qu’un jour « le Dragon mettra Grenoble en savon ». 1. Cours, 31 200 mètres ; bassin, 19 000 hectares ; eaux ordinaires, 4 mètres cubes ; étiage, 1600 litres ; crues, 70 mètres cubes. 2. Cours, 125 kilomètres ; bassin, 360 000 hectares (?) ; eaux ordinaires, 150 mètres cubes; étiage, 40 ; crues, 1800.


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Il se forme dans le Champsaur, froide vallée Mais il tourne au nord-ouest devant Saint-Laudont les vingt communes ont leurs principaux harent de Champsaur ; il passe devant Saint-Bonnet meaux entre 1000 et 1500 mètres au-dessus des et reçoit la Séveraisse (32 kilomètres), qui est un fort torrent, presque égal au Drac lui-même : elle mers : il s’ensuit que les Romains n’ont probablecommence contre des pics ou des glaciers brillants, ment pas nommé Campus Aureus ou Champ d’or ce roches de 3500 mètres qui s’attachent au Pelvoux, fond d’un lac antique, bien que le sol n’y manque pas d'une certaine exubérance : il faut chercher et finit par 750 mètres, à l’ouest de Saint-Firmin, après avoir rugi dans ailleurs, dans une le val Godemar, vallangue antérieure lée, vallon plutôt, et en France au latin, mieux encore étrandu nom de le sens glement entre monts Champsaur. décharnés, stériles. En ce pays dont Quittant ici la on a trop abattu les conque du Champchênes et les mésaur, le Drac précilèzes, protecteurs pite sa course, en des pentes, pourmême temps qu’il voyeurs et conserl’enfouit dans des vateurs des ruisEn amont gorges. seaux, le « Dragon » pont du Sautel, du naît par plus de de 100 mètres, haut 1150 mètres, de l’uil une rientraîne Blanc Drac nion du Dévoluy, vière du Chamde Drac ou la Souloise1, qui ne poléon et du Drac serait qu’un ruisNoir ou Drac d’Orseau sans ses Fonts cières. Gillardes2, urnes de Ces deux torrents, la craie fissurée. sautant de monts Après la Souloise entre 3000 et près la Bonne3, arrive de 3500 mètres, ont aux s’entretient qui à peu près même Pelvoux glaciers du 16 de à longueur et, née de l’aiguille 18 kilomètres : toud’Olan (3883 mètefois la préémitres), se brise dans nence revient au le val Jouffrey, puis Drac Blanc, qui est dans le val Bonnais un peu moins court, ou val de la Bonne. qui tombe de crêtes Le confluent est dans plus élevées et, boit un abîme. Dans un une source de flot, Défilé du Doron, près de Champigny. — Dessin de Fr. Schradcr, abîme aussi l'emboupuissant, quoique d’après une photographie. chure de l’Ebron, la inconstant, Fontorrent du Trièves ; dans un abîme encore les taine de Lait, eau de caverne clarifiant l’ eau de sources très thermales de la Motte-les-Bains, et le neige et d’orage du « Blanc ». précipice ne cesse, que là où le « Dragon » pénètre Le Drac tend d’abord vers la Durance : il y va dans le bassin de Grenoble pour y recevoir la foumême en partie maintenant, par l’effort de l’homme, gueuse Romanche et se heurter bientôt après à depuis qu’un canal de 50 kilomètres, auquel il verse 4000 litres d’eau par seconde, perce la monta1. Eaux ordinaires, 3500 litres ; étiage, 2500. gne en un tunnel de 3600 mètres et, pénétrant 2. Eaux ordinaires, 2500 litres ; étiage, 2000 ; crues, 4000. dans le bassin de la Luye, tributaire de la Durance, 3. Cours, 37 200 mètres ; bassin, 39 680 hectares ; eaux ordinaires, 7500 litres ; étiage, 3750 ; crues, 80 mètres cubes. s’en va vivifier 3000 hectares des environs de Gap. O. RECLUS. — EN FRANCE.

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l’Isère, au pied des escarpements du Lans, comme de ceux de la Grande Chartreuse, à 3500 mètres en aval de Grenoble : les deux courants s’unissent par environ 200 mètres au-dessus des mers. XL. Romanche. — Torrent immense en regard de la petitesse de son bassin, la Romanche1 est un demi-Drac, tantôt étroit comme un saut de chamois, tantôt éparpillé sur une large grève. Elle puise au Pelvoux et aux Grandes-Rousses : de là sa force terrible. C’est la rivière de l’Oisans. Elle mugit devant la Grave; elle tonne dans la combe de Malaval, au bas des gneiss dont le glacier du Mont de Lans argente le fronton; elle crie sourdement dans la gorge de l’Infernet, puis, dégagée soudain, se répand dans le bassin du Bourg d’Oisans. A peine entrée dans cette cuve d’un lac du temps des très vieux ancêtres, elle rencontre le Vénéon2, son égal. Encore un «géant», qui tire d’un bassin grand comme quatre fois Paris entre murs un flot supérieur d’un tiers à l’étiage de la Marne. C’est essentiellement un fils du Pelvoux. Peu de torrents sont cerclés autant que lui par la glace immortelle : au nord de sa conque, à l’est, au sud, au sud-ouest, des mers de glace pendent à sa montagne d’enceinte. La Romanche laisse à gauche le Bourg d’Oisans. Vers le confluent de l’Eau d’Olle 3, qui sort des Grandes-Rousses, les étroits recommencent : on les nomme gorges de Livet. La chaîne de Belledonne y verse une ombre livide. Dominant de très près, de très haut la Romanche, elle y jeta, vers les dernières années du XII siècle, tout un versant de la montagne de Voudène. Telle fut la masse, telle la cohérence de l’éboulis que le torrent s’arrêta contre pendant un quart de siècle et reforma l’antique lac de l’Oisans, qui s’appela le lac de Saint-Laurent ; il noya les villages, et sur la rive les laboureurs devinrent des pêcheurs en eau profonde. Cela dura jusqu’en 1219. Cette année-là, dans l’obscurité d’une nuit de septembre, le lac creva sa digue de retenue : il s'élança sur la basse Romanche, la Romanche s’effondra sur le Drac, le Drac sur l'Isère, et Grenoble faillit périr dans des e

1. Cours, 78 kilomètres ; bassin, 124 000 hectares ; eaux ordinaires, 45 mètres cubes ; étiage, 12 ; crues, 500. 2. Cours, 30 kilomètres ; bassin, 30 600 hectares ; eaux ordinaires, 18 mètres cubes ; étiage, 6; crues, 200. 3. Cours, 27 kilomètres ; bassin, 15 000 hectares ; eaux ordinaires, 6 mètres cubes ; étiage, 3 ; crues, 70.

tourbillons et des remous plus hauts que les parapets de ses ponts. Longues sont ces étroitures. Elles finissent à Séchilienne, puis la Romanche s’étale devant Vizille, qui est cité d’industrie. Elle accroît le Drac de presque un tiers, par environ 250 mètres. XLI. Fure. — La Fure1 sort du lac de Paladru, qui fut le second de France, après le plat GrandLieu, quand la Savoie nous manquait encore. Il n’a pourtant pas tout à fait 500 hectares, à 494 mètres d’altitude, entre collines de 700 à 800 mètres qui l’étirent, en longueur sur 5500 mètres, la largeur variant entre 600 et 1200. Mais, s’il est petit, il est beau, gracieux surtout, au milieu de sa verdoyante région des Terres. Froides. On vient en été se plonger dans ses eaux, profondes de 25 à 30 mètres au plus creux : pour le plaisir de l’onde fraîche ; ou pour la santé, le Paladru ayant, on ne sait pourquoi, le renom de guérir du rhumatisme et des maladies de peau. Réglée à sa sortie du lac, la Fure ne roule, d’ailleurs constamment, que 1200 litres par seconde, mais ces 1200 litres font un travail inimaginable. Cette riviérette ne se repose pas; elle ne tombe d’une usine, forge, aciérie, taillanderie, papeterie, moulin, tissage, que pour s’endormir un instant dans le bief d’une autre usine. Et, cela du seuil du lac jusqu’à l’embouchure dans l’Isère, à 3500 mètres de Tullins, par moins de 190 mètres d’altitude. XLII. Bourne2. — Ceci est une admirable rivière de la craie, une onde merveilleusement abondante, un flot clair, beau dans sa montagne, utile dans sa plaine. Longue de 35 kilomètres à peine, dans un bassin de moins de 80 000 hectares, dix à onze fois Paris, elle roule autant d’eau que l’Eure, longue de 225 kilomètres en un pays de 550 000 hectares : à surfaces égales, c’est sept fois plus de puissance, grâce à la cavernosité des roches. Aux sources du Lans, lieu de son origine, elle unit celles du Vercors, d’où lui vient la Vernaison, et celles du Royannais, d’où lui vient la Lionne. Cette Vernaison3, qui est le torrent des fameux Goulets et le sillon central du Vercors, lui amène entre autres jets l’Adouin4, fontaine énorme par 1. Cours, 24 kilomètres ; débit presque immuable, 1200 litres. 2. Cours, 34 700 mètres ; bassin, 79 500 hectares ; eaux ordinaires, 12 mètres cubes ; étiage, 5500 litres ; crues, 100 mètres cubes. 3. Cours, 28 kilomètres ; eaux ordinaires, 1700 litres ; étiage, 1120. 4. Eaux ordinaires, 900 litres ; étiage, 700.


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laquelle le ravin vomit ce qu’ont avalé des entonnoirs du plateau. Une ville étrange domine son embouchure dans la Bourne. C’est Pont-en-Royans, assise ou conquise sur le roc, ou pendant en saillie sur des poutres, aux deux flancs de l’abîme de Bourne et Vernaison, eaux de toute transparence : la truite y joue, l’aigle pêcheur la guette. La Lionne1 doit beaucoup à une fontaine semblable à l’Adoin en ce qu’elle régurgite un torrent du plateau, le Brudour, engorgé par un scialet, c’est-àdire par un gouffre de la craie néocomienne. Cette fontaine2, site grandiose, donne naissance au Cholet.

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En aval et près de Pont-en-Royans un barrage relève le plan des eaux de la Bourne et les verse dans un canal d’irrigation qui est une des belles œuvres de l’hydraulique. Le canal de la Bourne, long de 50 kilomètres, a 7000 litres de portée par seconde; il arrose un périmètre de 22 000 hectares dans les campagnes à l’est de Valence, arides, sèches avant qu’il leur versât fécondité, fraîcheur. La Bourne tombe dans l’Isère par 150 mètres environ d’altitude.

Le val Godemar (voy. p. 361). — Dessin de Fr. Schrader, d’après une photographie.

XLIII. Érieux. —On peut supposer que l’Érieux3 est tout simplement le Rieux ou, en français classique, la Rivière, plus exactement ici le Torrent. Les étymologistes durent se sentir violemment tentés de tirer ce nom d’Aureus, le Doré, parce qu’il roule des paillettes d’or, plus ou moins, suivant la coutume de beaucoup des courants qui raclent la roche « primitive ». Il commence dans les Routières de Saint-Agrève, hautes de 1100 mètres, et s’achève à côté de la 1. Cours, 20 kilomètres ; eaux ordinaires, 3460 litres ; étiage, 2500 (?). 2. Eaux ordinaires, 600 litres (?). 3. Cours, 72 kilomètres ; bassin, 87500 hectares ; eaux ordinaires, 6 mètres cubes (?) ; étiage, 1500 litres (?) ; crue extrême, 4674 mètres cubes (?).

Voulte, par 90 mètres d’altitude. Sinueux est le déploiement de sa course, étroite et souvent déserte sa vallée, on peut dire sa gorge, où le 10 septembre 1857 vit (dit-on) courir un fleuve égal à huit étiages du Rhône : ce jour-là l’Érieux, montant à 17 ou 18 mètres en tel de ses étranglements, roula 4674 mètres cubes par seconde; or il est moins long que mainte riviérette des environs de Paris, comme, par exemple, l’Yères de VilleneuveSaint-Georges. Un de ses affluents, la Dorne du Cheylard, descendue des plateaux de la Champ-Raphaël, est jusqu’ici la rivière de France reconnue la plus pure par les expériences des chimistes : qui la franchit, traverse un torrent de cristal.


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XLIV. Drôme1. -— Des monts de calcaire et des monts de craie s’inclinent vers ce vaste torrent. Vaste par l’ampleur de la grève, partout où le rapprochement des rives opposées n’étrangle pas la capricieuse rivière de Luc, de Die, de Saillans, de Crest et de Livron. Vaste aussi quand la Drôme, centuplée par une trombe, noie tous ses cailloux, monte à sa roche et s’écroule dans la campagne : non comme un Nil dont on bénit l’ascension régulière, mais comme un flot exécrable, exécré, dont la menace épouvante. Puis, lorsque le ciel s’est rasséréné, chaque heure de soleil augmente la plage de gravier, et le fleuve, visiblement décroissant, redevient le torrent auquel on ne peut demander que la moindre partie de l’eau d.’irrigation réclamée par la vallée pulvérulente. Elle unit dans le cirque de Valdrôme sept torrents dont le plus long part des montagnes de la Bâtie des Fonts. Coulant dans le vieux pays de Diois, elle se heurte, en amont de Luc, à deux barrages de débris tombés de la montagne en l’an 1442 et que le torrent n’a pas eu la force de déblayer : il Pont-en-Royans (voy. p. 363). — Dessin s’arrête donc derrière ces deux obstacles, en deux lacs ayant ensemble 300 hectares ; et de l'un comme de l’autre la Drôme tombe en cascade. Elle passe devant la ville dont le Diois tire son nom, Die, qui ne nous rappelle plus, contre l’usage presque constant de nos cités, la nation gauloise fixée dans la région, mais nous remémore les conquérants romains qui l’appelèrent Dea Augusta Vocontiorum. Dea devint Die, et les Voconces laissèrent leur nom à Vaison, autre cité qu’ils possédaient là où les monts s’abattent sur la grande vallée du Rhône. Die n’a pas perdu toute trace du peuple-maître ; il lui reste, notamment, trois autels tauroboliques. Crest, l’autre grande ville des bords du torrent, 1. Cours, 105 kilomètres ; bassin, 173 500 hectares ; eaux ordinaires, 15 mètres cubes (?) ; étiage, 3 (?).

gravit l’amphithéâtre d’une colline dont un donjon roman garde le faîte. La Drôme finit par 85 mètres environ d’altitude, à 1500 mètres en amont du Pouzin, ville où le fleuve reçoit le torrent de Privas, la très inconstante Ouvèze (25 kilomètres), dont les sources tombent, du Coiron. XLV. Roubion. — De sa source au delà de Die la Drôme descend au nord-ouest, comme pour atteindre l’Isère à Romans, puis elle se courbe au sud, et ensuite vers l'ouest : ainsi fait le Roubion1, torrent dans un bassin de craie. Ses villes sont : dans la montagne, Bourdeaux ; dans la plaine du Rhône, à 3 kilomètres du fleuve, Montélimar dont ses canaux et ceux qu’on tire du Jabron de Dieulefit, son affluent, arrosent la vaste et soleilieuse campagne. Né dans des monts de 1400 à 1600 mètres, il meurt par moins de 60 mètres, entre Rochemaure et Viviers. XLVI. Ardèchehe2, Chassezac. — Presque tous les terrains semblent s’être donné rendez-vous dans le bassin de de Thérond, d’après une photographie. ce torrent extraordinaire : granits, gneiss et schistes cristallins, lias, roches volcaniques, roches carbonifères, trias, lias, oolithe, craie. Elle part des mêmes monts que les affluents de la Loire et de l’Ailier, dans le massif qu’échancre le col de la Chevade (1271 mètres), emprunté par la route d’Aubenas au Puy. Et d’abord elle bondit dans des gorges habillées jadis de laves et de basaltes par des soupiraux de volcan. Elle mord au pied « le pavé des géants » et autres pierres que vomirent la Gravenne de Montpezat, le volcan de Thueyts, la Gravenne de Souillols et qui, d’abord inconsistantes, lorsqu’elles brûlaient et fumaient 1. Cours, 67 kilomètres ; bassin, 68 000 hectares ; eaux ordinaires, 6 mètres cubes (?) ; étiage, 2 (?) ; crues, 1800 (?). 2. Cours, 112 kilomètres ; bassin, 238 700 hectares ; eaux ordinaires, 20 mètres cubes (?) ; étiage, 5 ; crues excessives. 8000 (?).


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encore, se rétractèrent ensuite en prismes carrés, pentagonaux, octogonaux. Ses hauts affluents, Lignon, Fontaulière, Volane de Vals, etc., et les affluents de ces affluents rongent aussi des basaltes rangés en colonnades. L’Ardèche baigne la colline de la charmante Aubenas, grand marché de soies brutes. Elle n’est ici qu’à 200 mètres d’altitude, la ville dominant de plus de 100 mètres le val où les béalières, c’està-dire les canaux dérivés du torrent, animent des moulins, des usines, des ouvraisons de soie, devant des champs où le mûrier croît en lignes régulières. Désormais il n’y a plus de laves sur sa route, et c’est entre les calcaires du lias qu’elle a creusé son cagnon de Ruoms, profond de 100 à 120 mètres.

En amont des Vans, le Chassezac quitte les couloirs d’incarcération où luit son flot d’un très beau vert. Le voici dans la vallée large et soleilleuse, à l’exception d’un court passage, là où il baigne la falaise d’Endieu, puis contourne le promontoire de Casteljau et longe le superbe chaos de roches et d’arbres nommé Bois de Paolive. Quand se trouble son eau verte, on peut tout redouter : la Seine à Rouen, tous grands tributaires admis, n’a probablement jamais entraîné tant de milliers de mètres cubes par seconde que ce vertigineux ravin de 75 kilomètres perdu dans les fissures de la montagne ; la crue de 1827, qui fit monter l’Ardèche de 21 mètres au pont de Gournier, venait pour moitié du Chassezac.

À l’issue de ce cagnon, deux torrents, Baume et Chassezac, la doublent. La Baume (40 kilomètres) descend du Tanargue méridional, l’un des versants de France où les orages sont le plus furieux : ainsi, à Joyeuse, ville riveraine de la Baume, la hauteur annuelle des pluies atteint ou dépasse 2 mètres. C’est pourquoi les crues de ce raboteux courant sont immenses. Immenses aussi celles du Chassezac1, qui naît à moins de 3 kilomètres en ligne droite de la source de l’Ailier, coupe à Prévenchères le chemin de fer de Paris à Nîmes et pénètre ensuite en de puissants défilés qui ont jusqu’à 500 et 000 mètres de profondeur dans l’anfractuosité de SainteMarguerite-la-Figère où lui arrivent ses maîtres affluents, la Borne et l’Altier. L’Altier court en avant de Villefort sous un viaduc de 72 mètres bâti pour le chemin de fer de Paris à Nîmes. La Borne (32 kilomètres) est fille du Tanargue ; elle passe près de Saint-Laurent-les-Bains, eau thermale de 48° à 53°, 5, et donne son nom à la région des Bornes, ainsi qu’on appelait, qu’on appelle encore, la partie la plus déchirée du bassin supérieur du Chassezac, celle aussi peut-être où le patient Cévénol a le mieux dompté l’âpre talus, le rocher sec, le sol sans terre : l’âpre talus, il l’étage en terrasses; le rocher sec, il lui amène l’eau des torrents par des canalicules ; le sol sans terre, il lui porte, la hotte au dos, l’humus nourricier : cet humus, cette eau, vivifient le pêcher, l’amandier, la vigne, et le grand châtaignier verse la fraîcheur opaque aux parois ardentes. Ce que fait ici le Cévénol, il le fait partout, race héroïque, de celles que le Midi n’énerve pas, mais qu’il trempe et qu’il aiguise.

Le Chassezac reçu, l’Ardèche entre dans le bassin de Vallon. Elle passe entre cette ville et Salavas sous un pont suspendu dont elle rasa presque le tablier dans sa grande exondance de 1827 : cette année-là elle s’éleva sous ce pont à 17 mètres 70 centimètres au-dessus de l’étiage, bien qu’ayant une largeur de 140 mètres. Peu après, elle s’engage dans des gorges de très grand aspect, de très grande allure, dont elle ne sort qu’à son entrée dans la vallée du Rhône. Tout d’abord elle y coule sous le Pont d’Arc. Jadis ses eaux vertes suivaient, à gauche, un lit d’entrepierre, encore reconnaissable à une grande hauteur au-dessus du torrent : c’était un harmonieux détour ovale, au pied d’une paroi qui se nomme les rochers d’Estre. Dans le roc néocomien, percé de cavernes, qui forçait l’Ardèche à tourner en cingle, le torrent, profitant sans doute d’une grotte dont il força la paroi d’avant ou la paroi d’arrière, s’ouvrit un triomphal passage, soit qu’il eût longuement, lentement, obscurément, traîtreusement rongé ce marbre gris, soit après l’avoir renversé d’un bloc, en quelque jour de haute exaspération. Maintenant le Pont d’Arc, c’est-à-dire le Pont en arc, l’Arche de pont, est un cintre de 66 mètres d’élévation, de 59 mètres de portée, de 32 mètres de flèche. Il livre passage à l’Ardèche, mais à l’Ardèche seule : point de prairie, ni cailloux, ni sentier entre le roc et l’eau. Sans l’ancien canal que la rivière peut encore emprunter, dit-on, quand elle gonfle immensément, elle serait presque capable de monter jusqu’à la clef de voûte de ce pont prodigieux de la nature. Chênes verts, buis, toutes sortes d’arbustes, genévriers, micocouliers, arbousiers, térébinthes, et les plantes odoriférantes du

1. Cours, 75 kilomètres ; bassin, 56 000 hectares.


LE RHONE Midi, lavande, thym, serpolet, sont accrochés aux saillies de la roche, blottis dans ses trous et ses interstices. Du Pont d’Arc à l’issue dans la plaine du Rhône, les défilés de l’Ardèche sont une thébaïde où parfois le torrent gronde, quand il s’ébranle en rapides : tels sont les rebouilles et les fuites du Rocher d’Aiguille, de l’Olivier, de la Dent Noire, de Tempesta, de Figueras. Les parois du cagnon montent à 200, même 250 mètres ; rarement elles s’écartent assez pour que l’Ardèche s’épanouisse, elles la

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contractent plutôt à 20 mètres, à 15, à 10, même à beaucoup moins encore, tellement que la barque du pêcheur n’y vire pas toujours avec aisance. A certaines de ces étroitesses, on se demande comment y passe en ses grandes crues le torrent qui est alors un fleuve presque égal au Danube, grâce à l’imperméabilité des roches de la partie supérieure du bassin, à la rapidité des versants déboisés, et surtout à la puissance des orages, telle dans ces montagnes qu’une seule tempête a pu verser ici plus d’eau qu’il n’en tombe à Paris dans

Rochers du bois de Païolive. — Dessin de Fr. Schrader. — Gravure communiquée par le Club Alpin.

toute l’année. On ne connaît pas le débit de la crue d’octobre 1827, quand le torrent monta de 19 , 25 au Pont d’Arc, de 21 ,40 à l’étranglement de Gournier, dans les gorges inférieures. Celle de 1857 aurait donné 3000 mètres cubes par seconde au pied d’Aubenas, 7900 au Pont d’Arc. On pourrait régulariser un peu le débit de l'Ardèche, enlever quelque puissance à ses terribles montées du mois de septembre ou du mois d’octobre, lorsque souffle le vent du sud-est, enfin grandement augmenter son étiage en l’arrêtant par de grands barrages, ses affluents aussi, et ses sousaffluents par des digues moindres. Les deux emplam

m

cements les mieux indiqués par la nature sur la rivière elle-même sont celui de Ruoms, à quelques centaines de mètres en amont du confluent de la Ligne1, et, dans le bas de l’Ardèche, à 23 kilomètres au-dessous du Pont d’Arc, le lieu dit. Rocher Pointu : à eux deux ils retiendraient 55 millions de mètres cubes, soit un peu plus du septième de l’eau qui passa sous le Pont d’Arc en moins d’une journée, du 10 septembre 1857, midi, au 11 septembre, dix heures du matin : 351 936 000 mètres cubes. D’autres digues sont possibles, en amont de 1. C’est le torrent de Largentière.


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Mayres, à Thueyts, à Montpezat, etc. On peut aussi refaire l’antique lac qui remplissait, à la source de la Fontaulière, le volcan de la Vestide de Pal, lequel n’a pas moins de 4000 mètres de: tour au fond du cratère. En quittant ces nobles gorges, le plus beau passage de toutes les eaux qui tombent du Tanargue, l’Ardèche s’ouvre sur la vallée du Rhône. Elle atteint le fleuve à 1500 mètres en amont du PontSaint-Esprit, par environ 40 mètres au-dessus des mers. XLVII. Aigues ou Eygues. — L’Eau, ou plutôt les Eaux, c’est ce que signifie ce nom occitanien qui pendant trois mois de l’année n’est, qu’une antiphrase, au moins dans la basse plaine du torrent. Car l'Aigues1 tarit en saison sèche dès sa sortie de la montagne : il y a toujours de l’onde sous son gravier, mais il n’y en a plus alors sur la grève, dans le lit de 250 à 300 mètres de largeur. 1200, 1300 mètres, c’est l’altitude des monts hachés qui voient sourdre ses premiers ruisseaux. Des forêts tigrent encore leur calcaire oolithique, mais pas autant que jadis ; c’est pourquoi l’Aigues roule tantôt beaucoup moins, tantôt beaucoup plus de flots qu’autrefois, de gorge en gorge, emportant souvent les champs qu’elle longe, la route qui la suit, et aussi les ponts qui la traversent, : elle en respecte un depuis tantôt 600 ans, celui de Nyons, arche en dos d’âne de 18 à 20 mètres de hauteur, de 40 mètres d’ouverture. Nyons est la seule cité riveraine, à peu près à l’endroit où l’oolithe et la craie de l’Aigues supérieure font place aux terrains miocènes de l’Aigues inférieure. Orange, ville plus grande et plus illustre, reçoit de la rivière un canal, mais elle ne la borde point : il y a presque 2 kilomètres entre la rive gauche de F « Eau » et l’arc de triomphe qui, datant probablement de Tibère, ouvre ses trois portes devant la vieille « Arausio ». L’Aigues se perd dans un bras du Rhône à 6 kilomètres au couchant d’Orange, entre Mornas et Caderousse, à 5000 mètres en amont de l’embouchure de la Cèze. XLVIII. Cèze. — Rivière cévénole appartenant aux terrains les plus divers, des roches primitives aux calcaires miocènes, la Cèze1 a ses naissants 1. Cours, 100 kilomètres ; bassin, 110 000 hectares ; eaux ordinaires, 10 mètres cubes, étiage ordinaire, 2 ; crues, 870. 2. Cours, 115 kilomètres ; bassin, 118 200 hectares ; eaux ordinaires, 15 mètres cubes (?) ; étiage, 2640 litres (?) ; crues, 1340 mètres cubes (?).

près de Villefort, sur des monts de 1000 mètres qui se rattachent à la Lozère ; le lieu se nomme Saint-André-Capcèze. Du chemin de fer de Paris à Nîmes, qui se développe en longs replis sur la montagne, avec vastes embrassements d’horizon brusquement interrompus par des obscurités de tunnels, on entrevoit un moment des ravines profondes ombragées de grands châtaigniers. De ces ravines procède la Cèze, qui descend prodigieusement vi te : au confluent du Luech de Chamborigaud, c’est-à-dire à 16 kilomètres à peine (en ligne droite) du « cap de la Cèze », l’altitude ne dépasse pas 180 mètres. Entrée dans un des riches bassins houillers du Midi, la Cèze traverse la ville noire, enfumée, de Bessèges, puis Robias, Molières, Saint-Ambroix, non moins enfumées et noires. De Saint-Ambroix à Rochegude elle erre dans ce qui fut un grand lac, dans ce qui est une plaine dominée à l’est par les escarpements du Bouquet, mont crayeux d’humble altitude (631 mètres) et de magnifique apparence : c’est même le prince de l'espace entre le Rhône et les Cévennes, des garrigues de Nîmes aux coteaux du Pont-SaintEsprit. De Rochegude à Montclus, c’est une torsion de gorges boisées par où se vida le susdit lac. Les plateaux entre lesquels elle serpente étant des plus perméables, les eaux de source, les torrents adventifs s’y engouffrent dans les nombreux avens du Bouquet, à l’avantage de la Cèze, qui les reçoit en nobles fontaines : telles les sources d’Ussel1, de Goudargues2, de la Bastide d’Orniol3, etc, La plus forte de toutes, celle d’Arlende4, lui arrive en amont de Rochegude et de l’entrée des défilés, par l’entremise de l’Auzon. Ainsi s’accroît-elle d’eaux limpides, qui la font clairement verte, et qui sont en été pour une grande moitié dans le beau flot transparent qui tombe de 8 à 10 mètres en deux gouffres par deux cascades sœurs et une infinité de cascatelles. Cette chute brise la Cèze à quelques centaines de mètres en aval du pont roman de la Roque (12 arches) : on la nomme Sautadet, de ce qu’un leste jouvenceau pourrait bondir par-dessus l’une ou l’autre des deux anfractuosités parallèles où plongent côte à côte les deux cascades. La Cèze baigne Bagnols, Elle s’engloutit dans le 1. 2. 5. 4.

Eaux Eaux Eaux Eaux

ordinaires, ordinaires, ordinaires, ordinaires,

200 300 200 400

litres. litres. litres. litres.


O. RECLUS.

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Rhône à 3500 ou 4000 mètres en amont de la ville de Caderousse. XLIX. Sorgues1 : Vaucluse. — A une vingtaine de kilomètres à l’orient d’Avignon, l’Isle est la ville des platanes aux rameaux étalés. Une eau merveilleuse y court, vivante, brillante, juvénile, purement et magnifiquement verte sous le ciel éclatant, toujours fraîche dans l’air embrasé du grand val de Rhône. Cette jeunesse et cette fraîcheur de flot, cette onde qu’on apaise un moment, mais qu’on n'arrête jamais, ces cascades, ces fuyants d’usine, cette rivière en riviérettes, cette vie ondoyante et prodigue, c’est la Sorgues ou, pour vrai dire, la moitié de la Sorgues, la branche de l’Isle ou de Thor, l’autre étant celle de Velleron. En remontant le courant du bras de l’Isle, on atteint bientôt la séparation des deux Sorgues, pu is, longeant la rivière, une et indivisée, telle qu’elle sort de son gouffre, on arrive à l’aqueduc de Galas2, qui porte dans les plaines du Comtat 6 mètres cubes par seconde pris à la Durance alluvionigère : l’onde si claire de Vaucluse rafraîchit plus qu’elle ne féconde, et les riverains des Sorgues et Sous-Sorgues lui préfèrent le flot trouble que la « Grande Bourbeuse » emporte près de là vers le Rhône. Puis le val tourne : on est à Vaucluse. Un rocher monte. Il est droit, peut-être surplombe-t-il, de 200 mètres de haut; il est de couleur ardente, avec plaques sombres; à gauche se lèvent des pointes blanchâtres; à droite un bloc, blanchâtre aussi, continue sa pierre par une ruine de château. Devant le roc, dans une fin du monde, une rondeur d’eau s’épanche en hiver, au printemps, ou quand les orages d’été, d’automne, ont eu force de typhon, puissance de déluge : du seuil elle s’incline en cascade sur un chaos de blocs brunis par la mousse. C’est la Sorgues. Elle ne monte au niveau de sa large ouverture de puits que lorsque son abîme lui transmet 22 mètres cubes par seconde, c’est-à-dire pendant la moindre moitié de l’année. Lorsque la pluie manque sur les plateaux, l’eau baisse dans le puits : ne sortant plus à la gueule 1. Cours, 40 kilomètres ; bassin, 320 000 hectares (?) ; module de la source, 17 mètres cubes (?) ; eaux ordinaires, 13 ; étiage biséculaire, 5 mètres cubes et demi ; crues extrêmes, 120. 2. 24 ,50 de haut ; 13 arches. m

d’en haut, elle s’échappe latéralement par des fissures et va jaillir entre les roches entassées désordonnément sur la pente de la cascade. On observe depuis plus de deux cents ans l’abaissement, de l’eau dans le puits et sa surgescence hors du puits. Le 28 mars 1683, l'eau descendit à 19 ,54 au-dessous du seuil ; d’un peu plus de 20 mètres le 17 janvier 1833 ; de 21 , 10 le 17 décembre 1869 : ce sera là désormais le « sorguomètre », l’étiage de la Fontaine. En ce jour de plus bas niveau pendant plus de deux siècles, Vaucluse versait 5500 litres par seconde; les crues extrêmes sont de 120 mètres cubes; les eaux ordinaires de 15 mètres ; le module de 16 à 18 (?). D’où part cette eau miraculeuse ? De mille et mille ravins d’en haut sur 165 000 hectares de craie néocomienne, pays compris à peu près entre le Ventoux et, le Lubéron, entre Forcalquier et Vaucluse, entre Séderon et Bonnieux ; du million de fissures et des grands avens du plateau fauve ; peut-être aussi des pertes de la Nesque de Sault et, du Coulon d’Apt. La Sorgues n’a que 2 kilomètres en vallon : dès l’aqueduc de Galas, elle entre dans la plaine, qui, après avoir été lac, resta longtemps marais. Elle y coule en deux branches, Sorgues de l'Isle et Sorgues de Velleron. arrosant de leurs canaux des terres dont la vigne, le mûrier, la garance, faisaient la fortune : c’était alors le pays des récoltes opimes. La vigne y meurt du phylloxera, le mûrier y nourrit moins de vers à soie depuis que le bombyx souffre de maladie, la garance a été tuée par la chimie, qui tire d’ailleurs la couleur rouge. Ce sont trois grandes ruines à la fois, mais là où l’eau répond au soleil et le soleil à l’eau, tous les désastres se réparent. La Sorgues de Velleron reçoit la Nesque ; puis les deux branches, ayant rassemblé leurs sousbranches, s’unissent en amont de Bédarrides. La Sorgues, redevenue une, boit l’Ouvèze et disparait dans l’un des deux bras rhodaniens qui étreignent l’île de la Barthelasse. Elle arrose plus de 2000 hectares; elle anime plus de 200 usines. m

m

Les torrents qui font la Nesque 1 tombent du Ventoux et des monts de Lure. La craie humant les eaux à mesure (probablement à l’avantage du trésor de Vaucluse), ce torrent n’est souvent qu’un gra1. Cours, 57 kilomètres ; bassin, 70 000 hectares.


LE RHONE vier sec devant sa maîtresse ville, Pernes, qui a son site à l’orée de la grande plaine, au bas des monts de Vaucluse. Autre rivière qui perd des eaux en route, par l’aspiration du sol, par l’attraction du soleil, l’Ouvèze1 part de montagnes calcaires de 1500 mètres d’élévation et court de roche en roche dans le vieux pays des Baronnies, qui est un chaos de chaînons désarbrés. A Vaison, vieille ville, héritière des Voconces, elle coule sous une arche romaine, et c'est là tout le pont sur ce torrent souvent terrible qui, peu après, sort de la montagne. Sa

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largeur en plaine est de 125 mètres : lit d’un fleuve, passage d’un ruisseau.

L. Durance d’en haut. — Ce vaste torrent de la Durance1 ne fut pas toujours un affluent du Rhône. Il eut dignité de fleuve. Quand les Alpines tenaient au Luhéron, il se perdait sans doute dans la mer aux parages du golfe de Fos : en relevant son niveau de 20 à 25 mètres, on pourrait lui rendre cette antique embouchure. Granits, porphyres, schistes, lias, oolithe, craie

Briançon, vue générale. — Dessin de Fr. Schrader, d’après une photographie.

inférieure, craie supérieure, terrains miocènes, terrains pliocènes, transports modernes, presque toutes les natures de roche se rencontrent dans son bassin. Elle naît, ou plutôt elle est censée naître à 6 ou 7 kilomètres en droite ligne à l’est de Briançon, près de la frontière d’Italie, dans un cirque contemplé par des monts de plus de 2500 mètres : l’un d’eux, le mont Janus ou mont Genèvre, porta jadis un temple de Janus aux deux visages et porte aujourd’hui l'un des forts détachés de Briançon. De là s’échappe un gros ruisseau qui passe au pied du village et du col du mont Genèvre. C’est à 1. Cours. 85 kilomètres ; bassin, 76 500 hectares ; eaux ordinaires. 6 mètres cubes (?) : étiage, 1 ; crues, 870.

ce col que ce ruisseau doit sa fausse prééminence sur le grand torrent de la Clairée qu’il rencontre à 3 kilomètres en aval : la Clairée mène dans un cul-de-sac des monts, elle n’est sur aucune grande route des peuples, tandis que le torrenticule issu du cirque a de tout temps conduit les pasteurs, les marchands, les voyageurs, les grandes armées, de France en Italie ou d’Italie en France, par un passage très facile, nullement dangereux, échancrure de 1860 mètres seulement d’altitude. Quand la Durance trouve en chemin la Clairée ou Clarée, elle 1. Cours, 350 kilomètres ; bassin, 1503130 hectares ; étiage extrême, 40 mètres cubes ; étiage ordinaire d’été, 72 ; crues extrêmes, 9000 (?) ; module variant suivant les années entre 125 et 350.


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n'a guère parcouru que 8 kilomètres, tandis que le torrent de la vallée de Névache, né de monts plus hauts et roulant de cascade en cascade une eau plus pure, a fait un voyage de 30 kilomètres dans un bassin incomparablement plus grand : 19 500 hectares contre 1500. À 4 kilomètres en aval de la Clairée, la Durance court dans la tissure de Briançon, place murée à 1321 mètres d’altitude : le pont qui réunit ici les deux rives, arche de 40 mètres d’ouverture, est à 56 mètres au-dessus du torrent. A l’issue de ce défilé, deux rivières violentes lui arrivent, la Guisane1,

de Monestier et du beau val de Saint-Chaffrey, qui a sa petite part des glaciers du Pelvoux, et la Cerveyrette1, qui coule de monts frontières dépassant 3000 mètres. L’altitude de la Durance est ici de 1200 mètres; elle n’est même plus de 1000 an delà des gorges grandioses de la Bessée, à l’entrée dans l’épanouissement de l’Argentière. En même temps que la Durance, débouche dans le bassin de l’Argentière un fort torrent, la Gironde ou Gvronde2, tille du Pelvoux. Sa source est double: du Glacier Blanc, dont la chute est splendide, sort une rivière blanche ; du Glacier Noir, dont la mo-

Chateau-Queyras. — Dessin de Fr. Schrader, d’après une photographie.

raine est, affreuse, boueuse, désordonnée, sordide, partent des eaux fangeuses. Etrange et unique dans les Alpes est, dit-on, le contraste de ces deux mers de glace quand elles se rencontrent à angle droit et heurtent leurs moraines par 1851 mètres audessus des mers. La Gironde n’est point faite, comme on l’a tant répété, du continent d’un Gir et d’une Onde, Elle court dans la Vallouise, val charmant devant des monts titaniques. L’épanouissement de l’Argentière est un lac comblé : cela s’entend, comme de toute expansion des vallées de montagne. Un autre et plus grand lac rempli, c’est celui où le Guil rapide s’unit à 1. Cours, 30 kilomètres ; bassin, 24500 hectares.

la Durance, devant le haut rocher de conglomérats dont Mont-Dauphin, petite place forte, coiffe le plateau. Ce Guil5 a dans son bassin le village le plus liait perché de France, à 2009 mètres : Saint-Véran Torrent farouche, qui s’échappe du massif où brille la pointe du Viso, il a pour premier village Ris tolas, a 1633 mètres ; pour bourgade, Aiguilles : pour fort contre une irruption d’Italie, Château Queyras, sur une roche pyramidale. Son pays c’est justement ce Queyras, c’est-à-dire cette Pierrière noire et sauvage dont la forteresse porte le nom. 1. Cours, 24 kilomètres. 2. Cours, 20 kilomètres ; bassin, 27 000 hectares. 3. Cours, 50 kilomètres ; bassin, 72 500 hectares.


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De sombres combes transmettent le Guil à la vallée de la Durance. Clairée, Guisane, Gironde, Guil, tout cela compose un maître torrent, et l'on peut dire que la Durance est déjà la Durance. Longtemps elle détruit plus qu’elle ne féconde. S’il lui arrive souvent, profonde et paisible, d’être serrée par des roches au point de n’avoir pas dix mètres entre bords, il est des élargissements de vallée où elle roule dans des grèves de. 1000 et 2000 mètres de large, sur la pierre et sous la pierre, nouant et renouant ses torrents rapides autour des iscles1 ; et ce lit où couleraient sans peine, à débit normal, toutes les rivières de France réunies, n’est môme pas assez ample pour contenir toutes ses fureurs. Il n’y a que de petites villes sur ses bords ou près d’elle. Embrun commande ses eaux d’une centaine de mètres, du sommet d’un escarpement de conglomérats : la racine de ce nom celtique (Eburodunum) est la même que celle du nom d’Évreux. Sisteron sommeille au pied d’un immense rocher feuilleté, mais scs flots, Durance et Buech, n’y sommeillent point : au plus étroit du passage de la rivière, une arche d'ample ouverture lie la ville au faubourg. Manosque est à 3500 mètres de la rive droite, dans le pays chaud, en Basse Provence, parmi les oliviers, les mûriers, les vignes. Uhaye, Buech, Bléone, Asse, Largue, voilà les courants majeurs qui lui apportent leur tribut d’eau de montagne; puis le Verdun lui vient, qui est son plus bel affluent. LL Ubaye2. — 2500 à près de 3500 mètres ont de hauteur les montagnes qui serrent le bassin de cette rivière de Barcelonnette. Elle sort, à côté de la frontière d’Italie, d’un des lacs les plus longtemps glacés de nos Alpes, le Longet (2655 mètres). C’est elle qui court au bas du fort de Tournoux, petit Gibraltar qui a ses défenses dans la roche autant que sur la roche : là môme, devant les gueules de canon sortant toutes noires des embrasures de la pierre vive ou des meurtrières de la muraille, elle reçoit l'Ubayette dont la vallée mène au col de l’Argentière3, par où passa l’armée qui allait vaincre à Marignan (1515). La seule cité de la vallée, Barcelonnette, est moins une ville qu’un campement de fonctionnaires. 1. Iles et îlots, les uns nus, les autres avec des arbres, surtout des saules. 2. Cours, 80 kilomètres ; bassin, 90000 hectares ; eaux ordinaires, 20 mètres cubes (?) ; étiage, 7 (?) ; crues, 800 (?). 3. Ou de Larche.

Les montagnes du bassin de l’Ubaye étaient des plus nues, par conséquent des plus ravinées. Un les reboise : elles se restaurent, les torrents d’aventure s’y éteignent, les sources renaissent, les vallons reverdissent. LIE Buech. — Des monts déchirés, décharnés, dépouillés, décarcassés, craies et surtout calcaires, font du Buech1 un torrent redoutable auquel suffit à peine, lorsqu’il s’irrite, le lit de 150 mètres de largeur taillé par ses colères dans la vallée qu’il laboure, entre les rocs qu’il désosse. Il descend du Dévoluy. Il est presque constamment suivi, de près ou de loin, par le chemin de fer de Grenoble à Marseille, qui vient de passer du bassin de l’Isère dans celui de la Durance par le col de la Croix Haute (1180 mètres). Il accueille des torrents sans nombre, plus ou moins secs en temps normal, mais que le moindre orage exaspère; puis un Buech presque égal à lui, le Petit Buech2 ou Buech de Veynes, qui concentre presque tous les ravins méridionaux du Dévoluy. Aspres-lès-Veynes, Serres, Laragne, ses villes sont des bourgades, en un val lumineux, méridional par son climat, ses oliviers, scs plantes, ses couleurs, sa « noble » sécheresse. Il tombe dans la Durance à Sisteron, par environ 450 mètres, et lui amène quelques bois de flottage malgré les difficultés de son lit rocheux, de son cours enragé. LIII. Bléone. — La Bléone3 conserve le nom des Bledontici, peuplade qui vivait dans ces montagnes lors de l’arrivée des Romains : montagnes infiniment moins violées que maintenant et parées alors de forêts qui ont presque toutes disparu des pointes, des « serres », des versants de précipice et des cluses de l’oolithe. Dans ces monts déchirés, le plus haut lieu de ses sources a nom pic des Trois Évêchés (2927 mètres) : il fait partie du chaînon de la Blanche. — Blanche par décharnement et ravinement, depuis la mort des sylves. A 800 mètres d’altitude elle passe devant la Javie ; à moins de 600 mètres devant Digne, ville qui en 1886 a 3000 ou 4000 âmes de moins qu’en l’an de grâce 1629. Et durant ces deux siècles et demi le pays a diminué comme la ville. 1. Cours, 80 kilomètres ; bassin, 149 000 hectares ; eaux ordinaires, 7 mètres cubes ; étiage, 5 ; eaux les plus basses, 3 (?) ; crues, 1000 ; crues extrêmes, 1500. 2. Cours, 40 kilomètres ; étiage extrême, 1 mètre cube ; crues ordinaires, 200. 3. Cours, 65 kilomètresbassin, 91200 hectares ; eaux ordinaires, 10 mètres cubes (?) ; étiage, 3 (?) ; crues, 1200.


LE RHONE C’est une malepeste qui ruina Digne en y tuant, dit-on, six personnes sur sept, et en alignant jusqu'à 160 cercueils par jour dans la rue qui menait jusqu’au cimetière. C’est la déforestation, fléau plus terrible, qui a dépeuplé la campagne : une peste est chose passagère ; elle se répare plus vite que le chêne, le hêtre, le pin, le sapin, le mélèze au flanc des escarpements du calcaire. La Bléone finit par s’épandre sur une grève de 250 mètres de largeur : c’est dire qu’elle contiendrait sans peine deux, trois fois les eaux moyennes

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de cette Durance qu’elle rejoint par un peu plus de 400 mètres au-dessus des mers. LIV. Asse1. — Encore un de ces torrents tantôt presque vides en un lit qui brûle au lieu de rafraîchir, tantôt immenses, extravagants, ensauvagés, monstrueux. Et cela depuis que fut sapée la forêt, du plus bas au plus haut du mont. Dans son bassin d’oolithe ou de craie que continuent des roches pliocènes, dans les cluses, les vallons, les conques dont le bûcheron, le mouton,

La Durance à Embrun. — Dessin de Fr. Schrader, d’après une photographie.

la chèvre, ont consommé la ruine, on dit, en pensant à ses crues : L’Asse, fou qui la passe !

Deux « Asses » la forment, toutes deux grossies d’« Asses » plus petites. Asse est un nom générique en ce petit parage des Alpes. Elles s’unissent au pied de Barrême, par 685 mètres. Son cours en montagne finit au-dessus de Mezel par les gorges de Chabrières, nues, grisâtres, maussades, et le torrent court ensuite en un lit de 200 mètres. Son embouchure est par 325 mètres. LV. Largue1. — Non loin de Banon, qui est

1.

Cours, 55 kilomètres ; bassin, 40 000 hectares ; eaux ordi-

un bourg du versant méridional de la montagne de Lure, deux grandes sources peu éloignées l’une de l’autre jaillissent, chacune en sa combe : celle du Largue et celle de son affluent la Laye. Le Largue finit à 3 ou 4 kilomètres en aval de l’ Asse, à 6 kilomètres nord-est de Manosque, par 310 mètres au-dessus des mers, dans des plaines où l’on espère fertiliser avant longtemps 4000 hectares, au moyen d’un canal de 76 kilomètres tiré de la Durance. La Laye a Forcalquier dans son bassin. naires, 8800 litres (?) ; étiage, 1500 (?) ; crues, 300 mètres cubes. 1. Cours, 70 kilomètres ; bassin, 81 200 hectares ; eaux ordinaires, 5226 litres ; étiage, 769 ; crues. 717 mètres cubes.


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LVI. Verdon. — Larges lits de cailloux dans des expansions de val, ou passages étroits dans des couloirs de pierre, ainsi court le Verdon1, appelé de la sorte pour la superbe couleur verte de ses ondes. Des sources latérales composées sous l’oolithe ou sous la craie, ainsi s’accroît-il : car il reçoit peu d’eau de ses longs affluents à demi secs, ou taris entièrement pendant les trois quarts de l’année. Parmi ses belles fontaines on doit nommer le Rieu du Trou, qui tombe en cascatelles des flancs calcaires de la montagne de Sallambre, à 2 kilomètres en amont de Thorame Haute ; la Font Gaillarde, à 3500 mètres en aval de ce même village ; la Font du Pasquier, à 7 kilomètres au-dessus de Castellane ; la Font de Chasteuil, à 8 kilomètres en aval ; enfin, et surtout, Font-l’Evêque. Né comme la Bléone parmi les monts où règne le pic des Trois Évêchés, à une douzaine de kilomètres au sud-ouest de Barcelonnette, le Verdon reçoit le Chadoulin au pied d’Allos, par 1400 mètres d’altitude; et ce Chadoulin déverse, en toute vraisemblance, le lac d’Allos (2257 mètres), en apparence fermé tout à l’entour par des élancements ou des éboulements de roches noirâtres striées de neige éclatante. Le Verdon est la rivière de Castellane, qu’un énorme roc blanc domine : il n’y est plus qu’à 720 mètres au-dessus des mers. Au pont de Garuéjan, soit à moins de 15 kilomètres eu aval du haut pont de Castellane, là même où lui arrive le Jabron, il entre dans sa plus belle dus, cagnon formidable de vingt et quelques kilomètres de longueur taillé dans la craie à 300, 400, 500 mètres de profondeur, avec une architecturale régularité. Il en sort vers le pont d’Aiguines, au confluent de la Maïre, qui est le torrent de la ville très étrange, très rocheuse et scabreuse de Moustiers-Sainte-Marie, célèbre par sa chaîne de l’Étoile2. En arrivant aux ruines romaines du pont de Bauduen, à l’entrée de la gorge qui s’ouvre sur le petit bassin de Quinson, le Verdon rencontre Fontl’Évêque, appelée aussi la source de Sorps : ce qui est une tautologie, puisque Sorps, équivalent de Sorgues et de surgeon, veut dire la source. 1. Cours, 175 kilomètres ; bassin, 229 000 hectares ; eaux ordinaires, 10 mètres cubes ; étiage, 6 ; crues, 420. 2. La chaîne de fer de 227 mètres de long tendue de cime de roc à cime de roc sur la gorge de Moustiers se nomme chaîne de l’Étoile, de ce qu’une étoile de fer dorée à cinq pointes pend à son milieu : singulière étoile, singuliers maillons qui seraient l’ex-voto d’un chevalier.

Les escarpements au bas desquels naît ce « sorps » portent les vastes plateaux crayeux des cantons d’Aups et de Tavernes, et notamment le Plan de Canjuers : ce sont là des roches Assurées dont les infiltrations expliquent la merveilleuse abondance de ce jaillissement qui est, du moins en temps d’étiage, une demi-Vaucluse. 3500 litres par seconde aux eaux ordinaires, 3000 à l’étiage, c’est ce que verse Font-l’Évèque. Encore ne peut-elle délivrer en grandes pluies toutes les eaux prisonnières dans les geôles du sol : elles cherchent alors une autre issue, et à 3000 mètres de là, du Garaby, roche droite, s’enfuit un torrent rapide. La rivière de Sorps, que trois moulins arrêtent, est belle autant qu’elle est courte. Bordée de peupliers, de trembles, de vignes vierges, calme sur fond de cailloux et de sable, elle marie, au bout de quelques centaines de mètres, son eau toujours limpidissime au Verdon souvent louche, du fait des orages. Font-l’Évêque n’est presque pour rien dans les crues du Verdon, puisqu’elle n’épanche jamais plus de 14 mètres cubes, aidée même de son Garaby ; mais elle fait la moitié de son étiage. C’est grâce à elle, à elle seule, que le Verdon peut confier 6000 litres d’eau par seconde au canal d'Aix. Le canal d’Aix1 prend ces 6 mètres par seconde à Quinson, derrière un fort barrage, juste à la fin de la dus qui commence au pont de Bauduen. Pendant 8000 mètres il suit la rive gauche du Verdon, d’abord d’assez bas, puis de plus en plus haut à mesure que le torrent s’ahaisse, et finit par planer sur le défilé : tantôt il perce en tunnels des éperons de la roche, tantôt il profite des ressauts, des corniches de la pierre ; et des murs le contiennent et retiennent du côté du précipice. Ensuite il quitte brusquement le sillon du Verdon et s'en va par un chemin de souterrains, d’aqueducs, de siphons, qui l’amène d’abord à Rians ; il contourne le massif du Grand Sambuc en se rapprochant de la Durance jusque près du bord des crêtes qui dominent Peyrolles ; après quoi, tournant au sud-ouest, il arrive dans les campagnes, jadis brûlées, de la capitale de la Provence. Il a plus de 19 kilomètres de tunnels2, presque le quart de son voyage de 82 kilomètres dans un périmètre arrosable de 17 945 hectares où l’ensemble de ses rigoles et rigolettes fait une longueur de 600 000 1. Le nom complet est : canal du Verdon à Aix. 2. Dont 5080 mètres pour le souterrain de Ginasservis, 4136 pour celui des Maures, 3029 pour celui de Pierreliche.


LE RHONE mètres, et il développe en ses chutes une puissance de 1900 chevaux-vapeur, dont plus du tiers dans la ville d’Aix. C’est, une œuvre récente (1863-1876). Si le Verdon perd 6000 litres par seconde au profi t des bassins secs de l’Arc d’Aix et de son confrère le torrent de la Touloubre, il en pourra gagner quatre fois autant par les digues projetées à SainteCroix, à Montpezat, etc., et par le relèvement du lac d’Allos ; de plus, le gazonnement et le reboisement augmenteront d’au moins 35 mètres cubes à la seconde le volume de la Durance, abstraction faite du Verdon.

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Ayant reçu le Colostre de Riez, qui fut l’Albece Reiorum, et jusqu’en 1790 ville épiscopale, le Verdon passe devant Gréoulx, célèbre par ses eaux thermales (37°,5) ayant sel et soufre : quand la Provence était la « Province », les Romains venaient demander réconfort ou plaisir aux « Nymphes de Gréoulx ». Le Verdon entre dans la Durance par 260 mètres au-dessus de la Méditerranée. LVII. Durance inférieure : Grands canaux d'arrosage. — Aucune vraie rivière n’augmente

Le Verdon à Quinson. — Dessin de Taylor, d’après une photographie.

la Durance au-dessous du Verdon. Descendant presque aussi vite dans le bas pays que dans le haut, elle arrive, plus large que jamais dans un val élargi, au niveau d’où son onde peut ruisseler sur les plaines du Comtat et de la Provence : dès lors on saigne aux quatre veines ce torrent dont les eaux transportent par année 11 millions de mètres cubes de matières terreuses1, mais qui, malheureusement, verse au delta du Rhône et à la mer la plus grande partie de ces limons régénérateurs, capables de déposer en 50 années autant de terre arable qu’en porte un département moyen. 1. En huit années (1868-1875), le transport annuel de limon a été en minimum de 4 158 000 mètres cubes (1869), en maximum de 23 152 000. O. RECLUS.

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Au pied du rocher de Mérindol, par 108 mètres d’altitude, commence à la rive droite de la Durance un canal qui, sous trois noms, et creusé à trois époques, ne s’arrête que sur l’Aigues, à Travaillans, après avoir franchi le Coulon, la Sorgues à Galas, à l’issue de Vaucluse, la Nesque à Pernes, l’Auzon à Carpentras et l’Ouvèze. C’est en ligne serpentante une longueur de 122 600 mètres, suivant assez exactement la lisière de la plaine du Comtat, à la base occidentale du Lubéron, des monts de Vaucluse et du Ventoux. De ces 122 à 123 kilomètres, 18 appartiennent au CabédanNeuf, construit au siècle dernier (1767), quand Avignon était encore terre papale, pour irriguer la campagne de Cavaillon ; 6 au canal de l’Isle, qui I — 48


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continue le Cabédan-Neuf et date de 1852 ; près de 87 au canal de Carpentras, fait de 1854 à 1857. Le Cabédan-Neuf prend 10 000 litres par seconde à la Durance ; il en transmet 8000 au canal de l’Isle, et celui-ci en fournit 6000 au canal de Carpentras, lequel est en somme le seul des trois qui féconde au loin son « campo » : son périmètre arrosable étant de 16 600 hectares, il en vivifie plus de 3000, et pourrait en irriguer utilement 3000 encore. Les autres grands canaux partent de la rive gauche. Le canal de Marseille, doté de 9 mètres cubes par seconde, a son origine en amont du pont suspendu de Pertuis, par 187 mètres d'altitude. Il longe d’abord assez longtemps la Durance, au pied du versant septentrional de la Trévaresse, puis, virant au midi, descend de souterrain en aqueduc, d’aqueduc en siphon, de siphon en tunnel. Autant que le canal du Verdon à Aix, il lui faut percer ou contourner les monts qui hérissent les Bouches du Rhône, Trévaresse, chaîne d'Éguilles, monts de Vitrolles, chaînon de l’Estaque, monts de l’Étoile : si bien qu’il passe dans l’ombre durant 16 kilomètres, sur les 83 qu’il y a de la prise en Durance à l’arrivée sur le territoire de Marseille, là où la branche mère se divise en rameaux dont le plus long s’en va finir dans les champs d’Aubagne. Les trois maîtres tunnels ont chacun 3500 mètres environ. La grande œuvre de ce canal, entrepris en 1838 et que 1848 vit terminer, c’est l’aqueduc de Roquefavour, qui le porte au-dessus de la vallée de l’Arc. Le pont de Roquefavour n’a pas de rival au monde; il brave tout ce qu’ont fait les anciens; monument plus « romain » que ceux de Rome ellemême, il a trois rangs superposés d’arcades, 82 ,50 de haut, 400 mètres de long : à son côté le Pont du Gard serait petit, mais il est doré par dix-neut cents ans de soleil. La Durance étant impure, le canal de Marseille la filtre par décantation dans les bassins de SaintChristophe et du Réaltor, et notre grande ville méditerranéenne la peut boire. Cette onde étrangère a changé les rochers marseillais en jardin de plaisance, en villa quelque peu théâtrale avec jets d’eau, ruisseaux et cascades; elle a vêtu d'arbres les blanches collines de la fille de Phocée, collines que le soleil seul faisait belles, et qui le sont doublement aujourd'hui, car, dit le poète, c’est un bonheur de voir ondoyer les buis du Citore1. La Provence doit le canal de Crappone, le prem

1.

mier en date de ses grands canaux1, au génie et à l’énergie d’un de ses enfants, Adam de Crappone. Il commence à 150 mètres au-dessus des mers, au pied du roc de Pic-Béraud, près du pont de Cadenet. Arrivé au pertuis de Lamanon, passage ouvert entre les Alpines à l’ouest et le chaînon de Vernègues à l’est, entre le val de Durance au nord et la Crau caillouteuse au sud, il s’y divise en deux grandes branches arrosant l’une et l’autre celle plaine qu’elles ont transformée : la branche de Salon finit par deux sous-branches dans la rivière de Touloubre et dans l’étang de Berre ; la branche d’Arles s’achève dans le Rhône, et par un souscanal dans ce même étang de Berre, à Istres. Donc, un tronc commun de près de 23 kilomètres; deux branches, deux sous-canaux, des souscanalicules, d’innombrables rigoles, c'est, là un réseau compliqué disposant d’environ 16 mètres cubes par seconde et irriguant dans l’instant présent une dizaine de milliers d’hectares. Encore plus compliqué que le réseau de Crappone est le dédale du canal des Alpines. Voté en 1772 par le parlement de Provence, dont le président était alors Monseigneur de Boisgelin, archevêque d’Aix, le canal des Alpines s’appela d’abord canal de Boisgelin. Son départ de la Durance est à 100 mètres d’altitude, en amont du pont suspendu de Mallemort. Le tronc commun se bifurque au bout de 1700 mètres à peine. La branche septentrionale, celle d’Orgon et Saint-Remy, longe le pied septentrional des Alpines ; elle étend sa canalisation sur tout le plat pays compris entre les « Petites Alpes », la Durance en aval d’Orgon, le Rhône en amont d’Arles. La branche méridionale, imitant le canal de Crappone, gagne le pertuis de Lamanon ; elle se dissémine en sous-canaux dans la Crau, où ses branchements se croisent et recroisent avec ceux de l’eau amenée il y a trois siècles un quart dans le « Champ des pierres » par la volonté d’un seul homme, haï des uns, moqué des autres. Non amené encore à sa perfection, le canal des Alpines arrose plus ou moins 10 000 hectares au moyen des 22 mètres cubes qu’il dérobe théoriquement à la « Bourbeuse ». Ses artères ont une longueur totale de 313 kilomètres, toute déduction faite des filioles ou rigoles et des sous-filioles ou sous-rigoles. Moindres canaux compris, la Durance donne vie

Et juvat undantem buxo spectare Citorum. (Virgile.)

1. 1554-1559.


LE RHONE et vigueur à plus de 40 000 hectares. Encore plus utile sera-t-elle quand on lui prendra près de Mallemort presque tout le reste de ses eaux1 pour les amener à ce précieux pertuis de Lamanon, passage essentiel des « Nils de la Crau ». Du Verdon au Rhône, la Durance, toute saignée ressaignée et qu’elle est, coule dans un lit aussi large, plus large même que celui du fleuve d’Avignon : au nord, ses terres soleilleuses ont les escarpements du Lubéron ; au sud se lèvent, non moins escarpés, le Grand-Sambuc, la Trévaresse et

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les Alpines. Pertuis, Orgon, la riche Cavaillon, sont les villes de cette plaine où elle rencontre le Coulon, rivière singulièrement pauvre. Lorsque le Coulon s’ouvre sur la Durance, au bout d’un cours de 90 à 95 kilomètres jusqu’à la source la plus reculée de son réseau, à l’issue d'un bassin de 84 500 hectares, il ne lui amène en eaux ordinaires que 230 litres par seconde. Cette extraordinaire faiblesse tient à la nature du pays, craie absorbante où les rivières ne sont que des lits secs presque toute l’année. Les véritables veines d’eau de la contrée sont sous terre,

Pont de Roquefavour. — Dessin de Catenacci, d’après une photographie.

dans des cavernes, à l’abri de Phébus-Apollon : tirant leur flot des filtrations du plateau, elles descendent vers l’ouest-sud-ouest et vont jaillir par le gouffre de Vaucluse. Non seulement les avens de la roche néocomienne boivent sur le plateau les ruisseaux de surface dont le Coulon revendique la propriété, mais cette rivière même perd peut-être, sinon probablement, par filtration directe, une part de son onde au profit de la magnifique fontaine. Année ordinaire, il est vide aujourd’hui pendant trois grands mois de l'année, tandis qu’autrefois son épanchement ne cessait jamais. Bien fou qui 1. 80 mètres par seconde.

affermerait la pêche d’Apt, comme il était d’usage il y a quelques siècles, alors qu’il y avait en tout temps de l’eau sur les cailloux du Coulon, et des poissons dans cette eau. Effet probable de la déforestation. Le Coulon est donc un torrent nul, mais avec des crues, qui peuvent rouler jusqu’à 740 mètres cubes. Né dans la montagne de Lure, aux environs de Banon, il s’écroule en cascatelles au fond de la gorge d’Oppedette ou défilé de Gournié, si serrée, si profonde qu’elle ne voit guère le soleil ; puis, ayant à gauche les escarpements du Lubéron, à droite les monts et plateaux de Vaucluse, il passe devant Apt, et s’engage dans un cagnon de 5 kilomètres, fort grandement taillé, qui s’achève au


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pont Julien, bel ouvrage de Rome et superbement conservé : haut de 14 mètres, long de 64, il franchit le torrent par trois arches. La Durance entre dans le Rhône à 6 kilomètres en aval d’Avignon, par 13 mètres d’altitude.

dans le rapport de 5 à 3, tient son nom de la petite ville d’Anduze. Le Gardon d’Alais1 prète ses défilés, ses évasements, ses contournements de mont au chemin de fer de Paris à Nimes, tout le long de la noire ville houillère, minière, usinière, que forment la Levade, la Pise, la Grand’Combe ; il LVIII. Gard ou Gardon. — Le Gard1 ressemble court devant Alais. aux autres torrents du Bas Rhône par sa promptiGardon d’Anduze et Gardon d’Alais se rencontude à rouler un fleuve immense : un orage, une trent par moins de 100 mètres d’altitude, à 2 kilomèfonte de neige peuvent lui verser tout à coup des tres du pied de la colline de Vezenobres. milliers de mètres par seconde; quelques jours, Ces deux branches mères unies, le Gard s’épanche quelques heures après, il n’y passe que des filets en un large lit. dans la plaine de la Gardonnenque, d’eau verte. laquelle évidemment s’appelle ainsi de sa rivière. Sur son cours se suivent presque tous les terIl y ronge ses berges, il y déplace son cours durant rains, roches dites primitives, roches houillères, lias les grandes crues ; cela jusqu’à Dions où commendivers, calcaires et cent d’austères et socraies, terrains miolitaires défilés dans cènes, cailloux roula craie, entre roches lés, alluvions mocaverneuses. dernes. Ces couloirs de En ses Cévennes, solennel silence, il qui sont les vraies les anime souvent du Cévennes, celles qui tonnerre de ses oraportent uniquement ges ; mais souvent ce nom, du Bougès aussi pas un filet à l’Aigoual, une foule d’eau n’y murmure, de torrents naissent le Gard se perdant sur des monts de totalement par infil1000, 1100, 1200, tration dans la Gar1300 mètres et desdonnenque au cours cendent précipitamde la saison sèche, ment dans des gorges surtout dans les ensauvages, étranglées, virons de Moussac. raboteuses, parfois Le Coulon et le Pont Julien à Apt. — Dessin de Taylor, d’après une photographie. Il arrive donc que nues, parfois brousle voyageur ne voit sailleuses, ici pastorales et ailleurs ombragées au-dessous de lui qu’un lit aride quand il traverse de châtaigniers dont beaucoup sont de vieux pale Gardon sur le haut pont de Saint-Nicolas de Camtriarches. Tous ces torrents se nomment des Gardons, pagnac2. Mais à 1000 mètres en aval de ce pont les comme ailleurs des Dranses ou des Nants ou des eaux infiltrées commencent à reparaître : d’abord Gaves ; Gardons de Dèze, de Saint-Frézal, de Saintpar la source de la Ferragère ou des Frégeires3, Germain, de Saint-Martin, de Sainte-Croix, de Saintpuis, dans de nouvelles gorges, par diverses fonJean, etc., etc. Ceux du nord forment le Gardon taines jaillissant dans le lit même ou découlant du d’Alais, ceux du centre le Gardon de Mialet, ceux pied des roches, notamment au-dessus du moulin du sud le Gardon de Saint-Jean ; et les deux torrents de la Baume et en amont du pont suspendu de Colde Mialet et de Saint-Jean s’unissent en Gardon lias. Ensemble, toutes ces sources fournissent par d’Anduze. seconde,même en saison très sèche, 2000 à 3000 liLe Gardon d’Anduze2, plus fort que celui d’Alais tres d’une onde superbement verte. 1. Cours, 113 kilomètres ; bassin, 222000 hectares ; débit, pendant dix mois sur douze, 6 à 40 mètres cubes ; étiage, 4 à 5 ; étiage absolu, 2 à 3 ; crues, 4000. 2. Cours, 68 kilomètres ; bassin, 58 700 hectares ; débit variant d’ordinaire entre 1000 et 5856 litres.

1. Cours, 56 kilomètres ; bassin, 50 500 hectares ; débit variant d'ordinaire entre 450 et 3500 litres. 2. Route de Nîmes à Uzès. 3. Cette fontaine peut presque tarir, mais ses eaux ordinaires sont de 300 à 475 litres.


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Splendides sont ces défilés du Gard inférieur, au pied de leurs rochers blancs ou colorés : c’est une de ces clus du lumineux Midi, plus belles avec leur pierre vive, leurs flots transparents, leurs arbustes, que les vallées du Nord avec tout leur luxe de prairies, de forêts, de sapins, de cascades. A Collias tombe l’Alzon1, rivière intarissable faite des belles fontaines d’Uzès, qu'avait confisquées le Romain ; au Pont du Gard finissent les gorges, et le torrent serpente en une large plaine qui le conduit jusqu’au Rhône. Le Pont du Gard n’est pas un pont, mais un aqueduc romain cimenté pour les siècles : il portait au château d’eau diviseur de Nemausus (Nîmes) 1. Belles eaux ordinaires, 1000 à 2000 litres; petites eaux ordinaires, 625 litres; étiage. 250.

les flots purs de la font d’Eure ou d’Ure1, née près des rochers que couronne Uzès, et ceux des fontaines d’Airan, qui jaillissent plus haut dans la conque de l’Alzon ; la conduite d’eau, construite, dit-on, par les soins d’Agrippa, gendre d’Auguste, avait 41 kilomètres. Le Pont du Gard, triple rang d’arcades superposées, domine le torrent de 48 à 49 mètres; il a 269 mètres de longueur. En plaine la rivière baigne Remoulins et Montfrin : par ici quelques castors nagent encore à la faveur des nuits dans son eau. L’embouchure, à 5 ou G kilomètres en amont do Tarascon-Beaucaire, par 5 mètres d’altitude, avoisine les deux grandes pompes élévatoires qui puisent dans le fleuve pour l’usage de la ville de Nîmes. 1. Étiage, 120 litres par seconde.


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Canal Saint-Louis. — Dessin de Guillaume, d’après une photographie.

DU RHONE A L’ITALIE 1. Étang de Berre : Touloubre, Arc. — De même qu’à l’ouest du Petit-Rhône le pays d’AiguesMortes à Saint-Gilles diffère peu de la Camargue, puisqu’il n’est qu'étangs et marais, de même, à l’est du Grand-Rhône, une espèce de Camargue prolonge l’île de la Camargue jusqu’à la lisière pierreuse de la Crau. On la nomme le Grand Plan du Bourg (18 700 hectares). Plane elle est en effet, derrière le golfe de Fos, où ses étangs s’ouvrent par des gratis. C’est un palus submersible, et peut-être, comme la Camargue, un vignoble de l’avenir, au lieu d'une rizière ou d’un champ de culture comme on le présumait de lui. Le canal d’Arles à Bouc le traverse. Il n’a qu’une bourgade à cette heure : Saint-Louis, au bord de la grande voie navigable de ce nom. Fos, autre bourg, ne porte pas sur le Plan même ; il couronne une colline, au bord du

canal d’Arles à Bouc, entre le Plan, la mer, l’étang de l’Estomac et le marais qui sépare cet étang de la Méditerranée. Étang de l’Estomac, ce nom si vulgaire est purement grec. C’est la corruption de Stoma, la Bouche, et cette nappe d’eau fut le Stoma Limnê, l’étang de la Bouche : à l’époque où ses voisins, l’étang d’Engrenier, l’étang de Lavalduc et autres moindres, communiquaient avec lui, il leur servait d’ouverture, d’embouchure sur le flot ; il était golfe, ou, plus vraisemblablement, un grau praticable l’unissait aux eaux du golfe de Fos. Tandis que, grâce à des filtrations, le Stoma Limnê restait de niveau avec la mer malgré la porte de son grau, l’Engrenier (107 hectares) et le Lavalduc (380 hectares), n’étant plus ravivés, s’évaporaient lentement : ils ont aujourd’hui leur miroir à 14 mètres en contre-bas de la Méditerranée.


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d’âneries, de mots innocents, de pensers saugrenus dont les Martigaus ne furent jamais coupables. L’étang de Berre a pour entour les premières collines qui rompent l’uniformité du rivage méditerranéen à partir des Albères, sauf les rares massifs isolés qui furent des îles : monts de la Clape, volcan d’Agde, pilier de Saint-Clair, etc. De ces collines, celles du sud (214 mètres), qui le séparent de la mer, appartiennent au chaînon de l’Estaque, franchi non loin de là par le tunnel de la Nerte ; celles de l’est (274 mètres), collines ardentes, se nomment les monts de Vitrolles ; celles de l’ouest, qui ne dépassent guère 100 mètres, ont à leur Fermée comme le Stoma, devenu si ridiculement autre revers les grèves de la Crau ; au nord l'étang l’Estomac, serait peut-être aujourd’hui la petite a été vastement diminué, de tout un grand golfe, par les alluvions, les mer intérieure dite sables, les pierres l’étang de Berre, si qu’amena le torrent les marins et les de l’Arc. pêcheurs n’avaient Sur ces monts, qui maintenu dans son sont craie et calcaire, intégrité le grau de la nudité règne, car Bouc ou étang de les oliviers de petite Caronte, qui a tentaille et les arbustes dance à se combler d’alluvions, rhodade maquis n’y font niennes ou autres. point de forêt; à leur Cet étang de Capied s’étendent, autour de l’étang souronte, les bordiventefois bordé par guiers ou gens des les salines en dabordigues, c’est-àmier, des champs et dire des pêcheries, vergers, des jardins l’empêchent de s’end’amandiers, des olicombrer en conserLes Martigues. — Dessin de Fr. Schrader, d’après une photographie. vettes plus ou moins vant à la passe la irriguées par les caprofondeur d’un mènaux dérivés de l’Arc, de la Touloubre et de la tre ou quelque peu plus qui est nécessaire à la Durançole. batellerie. Sur tout cela, le Midi brille. Il s’ouvre sur le golfe de Fos par une passe de Suivi par le chemin de fer de Paris à Marseille, 160 mètres, et son port terminal, Bouc, abri sûr, a sur sa rive de nord-est et d’est, à distances vade 4 à 6 mètres d’eau : si l’étang avait profondeur riables, et quelquefois de très près, ce lac amer a égale, de beaux navires pourraient monter à la 22000 mètres de long, 6000 à 14 000 de large, mer de Berre, qui ne reçoit que des barques. De la passe de Bouc à Martigues, en remontant 72 000 de tour sans les sinuosités infimes, et le Caronte, il n’y a même pas 6 kilomètres. 15530 hectares, avec profondeurs de 3 à 10 mèMartigues est à l’endroit où l’étang de Berre tres. s’échappe entre des îlots par les chenaux du gouProfondeurs qui diminuent par suite des apports lot de Caronte, chenaux qu’on a faits plus profonds de l’Arc, de la Touloubre et des limons de trois et qui séparent la ville en ses trois quartiers de sous-branches des canaux dérivés de la Durance : l’Ile, de Jonquières, de Ferrières. C’est la « Venise la première, sortie du canal de Crappone, arrive par le ravin de la Touloubre ; la seconde, tirée provençale » ; c’est aussi la « Béotie de Provence », du canal de Crappone, et la troisième, tirée du caen ce que les Marseillais, fiers de Marseille, attripauvres « Martigaus » une infinité nal des Alpines, tombent dans l’étang, près d’Istres. buent aux Ces « Caspiennes » provençales s’effaceraient d'elles-mêmes, en un long temps : devançant l’arrêt de la nature, l’homme les dessèche en ce moment, comme il a desséché tout près l’étang du Pourra et transformé celui de Citis et celui de Rassuen en salines. Estomac, Engrenier, Lavalduc ont des rives basses, mais aussi des rives rocheuses. Fos marque la fin de la côte plate : on arrive aux roches âpres, à la côte soleilleuse, espalier, serre chaude, ville d’hiver, lieu de guérison, de convalescence ou d’agonie plus douce et moins prématurée.


O. RECLUS.

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De 1724 à 1820 son fond s’est exhaussé moyennement de près de 90 centimètres, et, depuis, le remblaiement se continue sous l’onde. Mais bien des siècles s’écouleront avant que cette conque amère, qui offre encore aux vaisseaux 5000 à 6000 hectares de grands fonds, cesse d’être un étang capable de se transformer en un immense port de paix et de guerre.

vence. Elle naît dans la plaine de l’Arc inférieur, au pied des abruptes collines (177 mètres) de Constantine et de la Fare ; c’est un surgeon superbe de 1000 litres en eaux ordinaires, de 500 à letiage, de 2000 en crues. La Durançole entre dans l’étang de Berre à 1500 ou 1800 mètres au nord de l'embouchure de l’Arc.

L’Arc1, principal combleur de la mer de Berre, commence aux environs de Saint-Maximin, au pied d’un mont de 614 mètres qui s’attache au chaînon de l’Olympe. C’est lui qui passe dans la plaine où Marius détruisit les Ambrons, les Teutons, et Pourrières, bourgade voisine de son cours, serait les « Champs pourris », Campi Putridi, de ce que cent mille cadavres s’y décomposèrent. Il laisse à gauche Fuveau, qui donne son nom à un bassin de lignite et houille étendu sur 100000 hectares, et à droite Aix ; il reçoit l’excès des sous-canaux et rigoles du canal du Verdon et passe à Roquefavour sous une arche du plus monumental des ponts-aqueducs. Sorti des gorges, il arrose de ses béais et béalets 500 hectares de la plaine de la Fare, puis deux bras le versent dans l’étang de Berre.

II. Marseille et son rivage. — C’est un fortuné littoral celui qui se découpe entre l’étang de Caronte et la borne de l’Italie : la mer y entre dans les terres par des anses, des calanques, de gracieux golfes abrités du nord, et la terre dans la mer par des promontoires qu’on dirait détachés de la Sicile ou de la claire Ionie. Là le plus beau soleil de France attiédit l’air, l’oranger l'embaume, et à l’est de Toulon le palmier balance des palmes. Sous son ciel gris la vague armoricaine tonne avec plus de fureur contre les falaises, mais la vague bleue de Provence murmure sur de plus riants rivages, et les caps qu’elle froisse en ses jours de colère s’élancent bien plus haut que les promontoires de Bretagne. Le cap Roux, roche de porphyre, a 453 mètres : quelle poussière de flot pourrait injurier son sommet, comme l’Océan mouille le front des roches rougeâtres de l’Enfer de Plogoff ? De Bouc on arrive à Marseille en longeant, de calanque en calanque, le pied méridional de cette chaîne de l’Estaque dont le versant septentrional s’abat sur l’estran de la mer de Berre. Marseille, premier port de la France et de la Méditerranée, croyait follement que la section de l’isthme de Suez allait en faire la reine du monde ; or elle ne pouvait que perdre à l’ouverture de ce passage qui pousse les hommes et les choses de l’Angleterre et de l’Europe centrale sur des chemins situés à l’orient de la route de Paris à Marseille. Mais l’Algérie, l’Afrique du Nord sur laquelle ne comptait point la « fille de Phocée », lui réserve un vaste avenir. Les jours viendront où l’homme de la Cannebière verra de sa colline ardue de Notre-Dame de la Carde (150 mètres) une ville plus grande que Paris, car Lutèce doit descendre, Marseille doit monter ; elle est sur la mer, au nœud de vibration des deux Frances du vieux continent. La « reine de la Méditerranée » naquit avant Rome, l’on ne sait quand, et l’on ne sait de qui : dès qu’un sauvage osa lancer un radeau sur les vagues, Marseille eut des Marseillais.

La Touloubre2 boit fort peu d’eau de source ; à peine serait-elle ruisseau sans le tribut qu’elle reçoit du canal du Verdon et du canal de Crappone : sa montagne, Grand-Sambuc, Trévaresse, chaîne des Côtes, massif de Vernègues, est basse, nue, calcinée, ravinée. Elle passe à Pélissanne et près de Salon ; après quoi elle s’engage dans les défilés de Grans et de Cornil lon et, laissant à 1000 mètres à droite la ville de Saint-Chamas au bord de l’étang de Berre, coule sous un beau viaduc courbe (49 arches) de 385 mètres de long, de 26 mètres de haut (chemin de fer de Paris à Marseille), et sous le Pont Flavien : celui-ci, œuvre romaine d’admirable conservation, n’a qu’une seule arche avec porte triomphale à chaque bout. On attribue aussi, suivant l'usage, au peuple-roi la régularité de la basse Touloubre, dont les Romains auraient taillé le lit dans le roc vif. La Durançole n’est guère qu’une fontaine, mais une des mieux jaillissantes qu’il y ait en Pro1. Cours, 70 kilomètres ; bassin, 77 500 hectares ; eaux ordinaires, 5 mètres cubes ; étiage, 400litres ; crues, 700 à 800 mètres cubes. 2. Cours, 65 kilomètres ; bassin, 23 700 hectares ; eaux ordinaires, 2000 litres; étiage, 600 ; crues, 60 mètres cubes.


DU RHONE A L’ITALIE

Les Phéniciens y passèrent ; des Grecs de Phocée s’y établirent 600 ans avant notre ère, et la bourgade barbare devint une ville hellénique où l'hellénisme résista longtemps au latinisme après que Rome eut ajouté Marseille à son empire. C’est en ce siècle-ci que, reléguant tout à fait dans l’ombre Bordeaux et Nantes, Marseille est devenue, et de beaucoup, le premier port de France : même avant le Havre, qui a Paris à ses portes et devant lui l’Angleterre, au bord de la grande mer dont la Méditerranée n’est qu’un golfe. Jusqu’en 1853 elle n’avait qu’un port, anse par-

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faitement abritée autour de laquelle s’élevèrent les premières cabanes de la bourgade antéphénicionne, antéligure : à ces mille et mille et mille ans en arrière cette crique s’avançait plus profondément dans les terres, mais, tandis qu’elle se comblait à son bout par le délayement du pays et les ordures du village, puis de la cité, le flot rongeait les roches de l’entrée — de 250 mètres, dit-on, depuis le premier des Césars, conquérant cruel. De siècle en siècle ce bassin, essentielle origine de Marseille et sa raison de durer, se réduisit, tandis que les fétidités dont le polluait la ville mon-

Marseille : le palais de Longchamp. — Dessin de Thérond, d’après une photographie.

taient en miasmes du bourbier et redescendaient en peste malgré le mistral. Et pas de flot de rivière pour laver ce flot, de mer corrompu ; pas même d’onde à boire, l’Huveaune et le Jarret séchant presque en été et ne roulant alors qu’une eau chaude, impure. Les Marseillais ont changé tout cela depuis l’année de la prise d’Alger, qui marque à peu près la seconde naissance de Marseille, la première étant, pour ainsi dire, antédiluvienne. 1848 vit arriver l’eau de la Durance par l’aqueduc de Roquefavour : des 9000 litres par seconde dont ce canal est théoriquement doté à sa prise d’eau dans le torrent, 3000, fortune princière, coulent aux fontaines de Marseille ; le reste lave

les rues, sert aux industries et verdit les coteaux voisins ou les collines lointaines. 1853 vit l’inauguration du premier des nouveaux ports, auquel maint autre a succédé, si bien qu’à l’heure présente Marseille peut recevoir à la fois mille navires1, dans 174 hectares de bassins, entre 16 500 mètres de quais. Aussi depuis la fatidique année 1830 Marseille a-t-elle passé de moins de 75 000 à 375 000 âmes, croît proportionnellement supérieur à celui du grand Paris. En même temps la cité méditerranéenne devenait splendide, mais d’une splendeur d’apparat, semblable à celle de Lutèce, sans rien

1.

Leur moyenne jauge étant supposée de 300 tonnes.


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de grand, d’inspiré, comme si la Nouvelle-Phocée n’avait pas son site en un « Orient », devant une campagne marmoréenne. Marseille a son fleuve comme Paris, Lyon, Bordeaux et Nantes. Seulement ce fleuve n’est qu’un torrent de 50 à 52 kilomètres de long, d’une portée moyenne de 2100 litres, l’étiage étant de 600 litres grâce à des secours du canal de Marseille, et les grandes crues de 110 000. Son nom c’est Huveaune1 : sorti de la Sainte-Baume, il passe mainte fois de bassins arrondis, jadis lacs, dans des couloirs de la pierre; il arrose Aubagne, ou, pour mieux dire, il essayait en vain d’en rafraîchir les plaines brûlantes avant qu’arrivassent jusqu’ici les eaux d’une dérivation du canal de la Durance. De Marseille aux caps toulonnais on admire les magnifiques promontoires que lancent dans les flots les craies de la Gardiole, ayant 646 mètres pour cime culminante ; la baie de Cassis, aux fonds de corail, dominée par le mont Canaille (416 mètres) ; le superbe cap de l’Aigle entre la baie de Cassis et celle de la Ciotat, qu’on nomme aussi golfe des Lèques ; la Ciotat, qui construit de grands navires à vapeur; les petits ports de Bandols et de Saint-Nazaire. Cette côte serait d’une beauté parfaite s’il ne lui manquait les forêts et les rivières. Les pluies que le ciel verse, quelquefois abondamment, sur cette rive altérée, descendent à une grande profondeur dans le sol, puis elles fuient du continent pour aller surgir du fond même de la mer, après avoir glissé de caverne en caverne dans les veines de la pierre sous l’ourlet des monts littoraux. Elles mêlent ainsi leur eau douce à l’immensité du gouffre amer sans avoir égayé les cirques, les ravins, les effondrements du rivage par la fraîcheur de leurs fontaines et le murmure de leurs courants. On connaît plusieurs de ces rivières perdues pour la sèche Provence : telles celle de PortMiou, voisine de Cassis et faite peut-être des eaux qu’absorbent, près d’Aubagne, des paluns ou marais qui furent un des lacs de l’Huveaune ; celle de la Ciotat, qui vient sans doute des orages bus par les entonnoirs du Plan de Cuges, bassin fermé ; celle de Saint-Nazaire ; celle de Cannes, qui naît sous le poids de 162 mètres d’eaux marines. La presqu’île du Cap Sicié, littoral d’une splendeur magique harmonieusement dentelé par les promontoires, a pour éperon le cap Sicié, haut de 1. Bassin, 57 500 hectares.

359 mètres. A cette presqu’île est soudée l’étroite péninsule du cap Sépet ou Cépet, qui sépare de la mer les rades de Toulon.

III. Toulon, Hyères, Saint-Tropez. — Ainsi que sa grande, très grande voisine Marseille, Toulon fut une colonie grecque, sous le nom de Tauroention, conservé jusqu’à ce jour, sauf la corruption du mot et sa diminution de moitié. Comme Marseille aussi c’était un site « fatal ». Comment des marins, quels qu’ils fussent, Phéniciens, Carthaginois, Hellènes, ou race inconnue, n’auraient-ils pas profité de ces eaux de mer presque immobiles, qu’on dirait lac, à l’abri de tout vent du large? Du nord, aucun souffle de mer : c’est le côté du continent ; à l’ouest, la rade est gardée par la presqu’île du cap Sicié ; au sud, par le pédoncule du cap Sépet ; à l’est, par un retour de la côte, d’où part maintenant une digue, œuvre récente, qui accroît artificiellement la sécurité de ces flots que la nature a faits si tranquilles. C’est là la Petite Rade ou rade intérieure, par opposition à Grande Rade ou rade extérieure, qui, protégée du nord, de l’ouest, de l’est, s’ouvre largement au sud. Aucune anse, aucune baie du Midi de France ne se prêtait mieux (ni même aussi bien) à l’établissement d’un port de guerre que ce lac devant la ville assise près du pittoresque torrent de Dardenne, an pied du Faron, d’où l’on voit les Alpes, d’où l’on devine la Corse, dans une enceinte de monts continentaux ou péninsulaires faciles à hérisser de batteries. C’est pourquoi nous avons fait de Toulon le Brest de la Méditerranée, défendu par autant de canons qu’on en peut désirer : les arsenaux y couvrent 270 hectares, sur 8 kilomètres de rivage, et la Seyne, grand chantier de construction, les complète. Là se forma, voici bientôt soixante ans, l’escadre de six cents navires qui s’en allait prendre Alger et nous ouvrir le continent où nos destins rajeunissent. La Grande Rade de Toulon se termine aux caps de Carqueyranne, séparés par environ 5500 mètres des promontoires orientaux de la chersonèse du cap Sépet, : telle est l’ouverture qui mène aux eaux intérieures du puissant port de guerre. Quand on a tourné ces caps de Carqueyranne, on entre dans le golfe de Giens, qui est très évasé, avec rive rocheuse, à laquelle succède brusquement rive de sable.


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Le sable susdit est l’une des deux flèches aréneuses qui cousirent au continent l’île de Giens, la plus occidentale de ce que nous nommons aujourd’hui les îles d’Hyères. Entre les deux flèches miroite l’étang salé des Pesquiers, qu’avive incessamment d’eau de mer un grau toujours menacé d’encombrement : aussi le débarrasse-t-on toujours ; sans lui sécherait l’étang et périraient les Salins Neufs (536 hectares) dont on tire annuellement 10 000 tonnes de sel. Devenue donc presqu’île, l’antique île de Giens, charmant et chaud littoral, termine la borne qui

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divise le golfe de Giens des eaux nommées rade d’Hyères ou golfe d’Hyères, d’après une ville d’hiver où se balancent des palmes. Plus on tend vers l’est à partir de Marseille, plus l’azur est azur, et plus l’air est clément : Marseille a des oliviers, Toulon des orangers, Hy ères des palmiers. Hyères est une de ces villes d’hiver qui ne sont pas maritimes : tout au moins n’est-elle pas riveraine, puisqu’il y a près de 4 kilomètres de sa colline ardue au littoral harmonieusement dessiné en arc de cercle. N’ayant pas tout à fait la mer et sujette à quelque

Toulon. — Dessin de Taylor, d’après une photographie.

mistral, Hyères est de climat doux et chaud, mais avec une certaine brusquerie ; il y a là telle journée de froid, de pluie, de vents impérieux où les arbres méridionaux, dont quelques-uns singulièrement exotiques, frissonnent comme sur une terre de septentrional exil : dattiers qui montent à 15 mètres de haut, palmiers nains, orangers et citronniers en cinquante variétés, eucalyptus, cactus de toutes sortes, même goyaviers et cannes à sucre ; parmi tous ces étrangers fleurissent en foule, et d’une si belle fleur, les pêchers et les amandiers. A ces magnifiques jardins un béal, c’est-à-dire un canal, apporte des eaux du Gapeau1, riviérette vive 1. Cours, 55 kilomètres ; bassin, 61 200 hectares; eaux

qui passe devant les quatre bourgs de Solliès1. La mer est sans profondeur devant le rivage où Hyères envoie ses baigneurs à la magnifique plage du Ceinturon ; mais les fonds de 10 mètres sont à petite distance, puis viennent bientôt ceux de 20, de 30, 40, 50, dans des flots abrités au nord par le continent, à l’ouest par la presqu’île de Giens, au sud par les îles d’Hyères. Cet espace plus ou moins tranquille, suivant que soufflent ou ne soufflent pas les vents de la montagne, et ceux qui, nés au grand large, enfilent les passes, cette mer à demi fermée, c’est la rade d’Hyères, assez vaste pour les ordinaires, 600 litres; étiage, 350 litres; crues, 250 mètres cubes (?). 1. Solliès-Toucas, Solliès-Pont, Solliès-Ville, Solliès-Farlède.


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manœuvres des escadres toulonnaises : elle a bien 15000 hectares, dans une longueur de 18 kilomètres, une largeur de 10. Depuis que Giens est chersonèse par la vertu de ses deux flèches de sable, il n’y a plus que quatre îles d’Hyères : Porquerolles, Bagaud, Port-Cros, l’île du Levant : en tout, 2600 hectares. Quand l’archipel s’appelait les Stœchades, nom qu’il tenait des Grecs colons du rivage, Porquerolles était Protê, c’est-à-dire Première ou Majeure ; plus tard les Néo-Latins la désignèrent d’après les

porcs (les sangliers) qui l’habitaient. A 2500mètres seulement de la péninsule de Giens, dont elle est divisée par la Petite Passe de la Rade, elle a 8 kilomètres de long, 1200 à 2500 mètres de large, 1200 hectares, 300 habitants. De roche primitive, comme les Maures dont elle dépend par-dessous mer ainsi que ses îles sœurs, sa plus haute colline atteint 150 mètres. Porquerolles est pins et chênes, vallons ravissants, gracieuses calanques, mer bleue, resplendissant soleil. À 8 kilomètres du cap Blanc, promontoire continental, Port-Cros1, terre sauvage, boisée, presque

La plaine d’Hyères, vue de la terrasse Saint-Paul. — Dessin de H. Clerget ; d’après une photographie.

déserte, dresse une roche à 197 mètres, droit audessus de sa côte du sud ; ses ravins entre coteaux couverts de fraisiers, parfumés de lavande, sont animés des oiseaux et des bêtes que l'homme aime à foudroyer d’un « noble » coup de fusil. De longueur elle a 4000 mètres, de largeur 1500 à 2000, de surface 600 hectares. Port-Cros, c’est Port creux, Port profond : les Hellènes la nommaient Messê ou l’île Médiane. L’espace de près de 10 kilomètres qui la sépare de Porquerolles est la Grande Passe de la Rade. A 1200 mètres à l’est de Port-Cros, l’île du Levant ou du Titan, l’Hypea ou Inférieure des Grecs, est aussi longue que Porquerolles, mais d’un tiers moins large : donc d’un tiers moins vaste. Des bois

solitaires vêtent ses collines, qui ont pour culmen les Pierres Blanches (129 mètres), et dans ces bois il arrive souvent que le bruit des feuilles soudain froissées révèle au promeneur le passage onduleux d’un serpent qui s’éveille. Aux habitants de Porquerolles et de Port-Gros, l’île du Levant ajoute sa colonie de jeunes détenus pour parfaire le nombre de 600, qui est celui des insulaires de l’archipel des « Iles d’Or ». Au-delà des Vieux-Salins (400 hectares), dont on extrait le sel à milliers de tonnes chaque année, le littoral de la rade n’est plus un sable devant la terre 1. Cette île a l’îlot de Bagaud pour annexe.


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basse et plate. Les Maures, montagne primitive, plongent sur la mer par des caps splendides, entre des anses jusqu’où descend l’odorante forêt. Ce littoral frangé, très abrité des vents autres que ceux du Grand Gouffre, de la fontaine de vie et de jeunesse, se développe en harmonie sous toutes les couleurs, splendeurs et sérénités du soleil. Quelle calanque élire ici pour y vivre loin des villes et devant la mer, flot de pied du Liban autant que de Provence? L’enthousiasme hésite. Que préférer : les criques de la rade de Bormes, qui a pour port le Lavandou,

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garé du mistral? Les anses du cap Nègre? La plage arrondie de Cavalaire? L’estran droit, haut, serré du cap Lardier, du Cartaya, du Camarat? L’anse de Pampelanne ou Pampelune? Partout la mer est belle, et la terre, et le ciel. Et l’homme en est encore absent, à la veille d’y bâtir les palais de vanité. A l’est de l’anse de Pampelanne, en tournant les promontoires orientaux des Maures, on arrive de cap en cap au golfe de Saint-Tropez ou golfe de Grimaud, jadis golfe Sambracitan, l’un des plus

Saint-Tropez. — Dessin de Taylor, d’après une photographie.

enfoncés dans les terres et des mieux garantis qu’il y ait en Provence : l’entrée étant de 4 kilomètres, il s’avance de 7000 mètres dans le continent, auquel il ravit 2000 hectares, avec de grandes profondeurs d’eau. A sa côte du sud, là où s’échancre le port de Saint-Tropez, montent des collines des Maures, à sa côte nord aussi, là où se déploie l’anse de Saint Maxime ; à tous ses bords, des palmiers, des aloès agaves, des cactus, des lauriers-roses rappelaient aux Musulmans le rivage d’outre-mer, alors que ces Numides islamisés régnaient sur les monts du rivage, quand la GardeFreinet était leur « casbah » et que les ports du golfe étaient leurs ports. Des eaux de Saint-Tropez à la plage de Saint-Ra-

phaël, c'est aussi la montagne des Maures que caresse la mer onduleuse. A la plage de Saint-Raphël, palustre et fiévreuse, la « rivière d’Argent », l’Argens, arrive en face du flot d’azur. IV. Argens1. — Rivière de foux, c’est-à-dire de fontaines, dans un bassin où craies et calcaires dominent, au sein d’une superbe vallée tout à fait lumineuse, et, comme on dit, « italienne » parla noblesse des sites, la beauté des roches, les teintes du ciel. Ici c’est un peu comme en Algérie : l'Argens doit 1. Cours, 106 kilomètres; bassin, 285 000 hectares; eaux ordinaires, 10 mètres cubes ; étiage, 3310 litres.


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plus à de courts ruisseaux dont la source est voisine qu’à de longs ruisseaux dont la source est lointaine : quand la « foux » jaillit à quelques kilomètres ou à quelques lieues de la rivière, les champs la boivent en route si les riverains la détournent; en cas contraire, il se peut que le soleil la pompe ou que le lit l’absorbe peu à peu. Il commence par 270 mètres d’altitude, au pied de coteaux boisés dominant la route d’Aix à Draguignan, à 2 kilomètres de Seillons : sa source a quelque puissance en temps ordinaire; les roches fissurées du massif de 400 à 624 mètres qui se dresse en arrière expliquent son abondance. Il a plus de la moitié de sa course de 106 000 mètres dans des défilés dont le seul peuple est celui de quatre villages. Successivement il reçoit l’Eau Salée de Barjols, amère en effet, qui serpente en un charmant vallon dit le Tivoli de la Provence ; la Cassole de Cotignac, ville qui craint les écroulements du tuf à pic de 82 mètres au bas duquel elle est assise; le gracieux Carami ou Calami1, rivière de Brignoles; la Bresque de Sillans et de Salernes. Ces quatre torrents n’augmentent l’Argens que de la moindre partie de l’onde qui glisse de leurs innombrables « foux » : l’arrosage prend presque tout et ne rend presque rien. L’Argens s’achemine ainsi vers sa célèbre perte, qui est à 5 ou 6 kilomètres en amont de Vidauban, dans le défilé solitaire de Saint-Michel. Plongeant dans un gouffre sur lequel se penchent des genêts et des figuiers sauvages, il passe sous deux ponts naturels qui n’en faisaient qu’un seul avant l’écroulement d’une partie de la voûte : ce plongeon, c’est le Saut de Saint-Michel ; ce passage obscur sous deux arceaux, c’est la Perte de l’Argens, qui avait 230 mètres de longueur avant son effondrement. Là finissent les couloirs du fleuve aux eaux pures, qui coule désormais, sauf resserrements en amont du Muy, dans une ample et très féconde vallée. Le fleuve rencontre au Muy le torrent de Draguignan, ou plus exactement de près Draguignan, qui a pour nom la Nartuby 2 : née de foux, en des gorges profondes à parois monumentales, elle se brise à la cascade de Trans et au Saut du Prêtre, à la Mothe. La meilleure de ses foux, celle de Trans, donne 1000 litres par seconde en temps ordinaire, et 600 à l’étiage. 1. Cours, 47 820 mètres: bassin, 44683 hectares; eaux ordinaires, 1200 litres; étiage, 800. 2. Cours, 32 060 mètres ; bassin, 21 485 hectares ; eaux ordinales, 1060 litres; étiage, 600.

Fort apaisé, bien différent de l’eau qui gronde à Châteauvert, à Correns, à Carcès et. dans les couloirs de Saint-Michel, il s’engage dans les alluvions dont il remblaya le golfe d’entre les Maures et l’Estérel. Ce golfe a tellement disparu qu’il n’en reste plus que la concavité bordée par la plage de SaintRaphaël. Fréjus lui dut « la vie, le mouvement et l’être » dès avant l’arrivée des Grecs de Marseille, puis les Romains en firent le Forum Julii, dont la muraille enfermerait cinq fois la ville française. Cette enceinte est encore en partie debout avec restes de portes et de tours, débris de théâtre, d’arènes, de temple, beaux piliers enlierrés de l’aqueduc qui versait à la colonie les eaux prises à l’une des pures foux de la Siagnolle : à 5 kilomètres à l’est de cette fontaine où Fréjus s’abreuva, Cannes, Vallauris, Golfe Jouan, Antibes, puisent aujourd’hui dans la Siagne. Fréjus n’est plus rien. Les troubles dont le résidu des irrigations souille l’Argens l’ont rejetée à 1500 ou 1600 mètres du rivage ; le fleuve s’est incorporé la rivière de Forum Julii, le Reyran, jadis fleuve côtier, et, continuant son œuvre sur la plage de Saint-Raphaël, au bout de la plaine où son dernier flot passe avec indolence, il éloigne de plus en plus du littoral le vieux port où trafiquèrent le Ligure, le Phénicien, l’Hellène et le peuple de brigandage issu des Sept Collines. V. De l’Argens au Var : l’Esterel, la Siagne, Cannes. — De Fréjus à Saint-Raphaël à peine s’il y a 3 kilomètres. Saint-Raphaël, jeune ville de bains, jeune ville d’hiver, a ses chalets, ses « palais » de Boulouris, de Valescure, au bord de la mer ou dans les replis de collines qui font partie de l’Esterel, aussi beau que les Maures. D’abord ces collines sont basses, mais à partir de la rade d’Agay elles se lèvent en petites montagnes qui sont l’Esterel lui-même. Le cap Roux (453 mètres), qui s’appellerait mieux cap Rouge, tant sa roche de porphyre brille comme de la braise, et d’autres promontoires porphyriques moins hauts, non moins superbes, ces éperons de l’Esterel brisent l’eau bleue en blanche écume; eux-mêmes, le soleil les empourpre, et sur leur cime ou dans leurs ravins la sylve estérélienne est verte, avec tous les tons du vert tendre et du vert sombre. Des escarpements de Théoulé, qui sont un bastion


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d’Esterel, jusqu’à la pointe occidentale de l'île Sainte-Marguerite, 7 kilomètres font l’ouverture du golfe de la Napoule ou golfe de Cannes; de la pointe orientale de cette même île au cap d’Antibes, 5000 mètres font l’ouverture du golfe de Jouan. Sainte-Marguerite est la plus grande des deux îles de l’archipel de Lérins. Quart de cercle des plus réguliers, le golfe de la Napoule pénétrait autrefois en pointe allongée dans la masse de l’Esterel, alors que le fleuve Siagne1 finissait vers Auribeau, à 7 kilomètres du présent rivage.

Aucune rivière française, voire provençale, n’a de plus belles foux que la Siagne. Et nulle n’a de plus belles dus. Foux dont le trésor, patiemment recueilli, s’amasse dans la noire tortuosité des cavernes, sous des plateaux de craie gercés d’embues ou puits, entonnoirs; dus où peu de maisons des hommes profanent le désert au bord de l’eau transparente et rapide. On attribue le flot de la grande foux originaire de la Siagne aux embues du Plan de la Caille, bassin fermé qui n’est pas le seul dans le remous

Cannes. — Dessin de Taylor, d’après une photographie.

de ces montagnes cassées, les plus hautes de la Provence en dehors des Alpes. A une lieue de sa naissance, elle coule sous un petit Pont d'Arc conforme à l’étroitesse du courant, car il n’a que 5 mètres d’ouverture, l’épaisseur de la voûte étant de 30 : on le nomme Pont à Dieu; puis elle verse une part de son vivant cristal à l’aqueduc de Cannes, un peu en amont du confluent de la Siagnole, dont les Romains s’étaient emparés pour Fréjus. Saint-Césaire, d’aspect encore féodal comme mainte bourgade et maint village accroché par ici sur le penchant des rocs ou planté sur leur pointe, 1. Cours, 40 kilomètres; bassin, 71200 hectares; eaux ordinaires, 2 mètres cubes. O. RECLUS.

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FRANCE.

est la principale dominatrice des gorges de celle rivière qui a dans son bassin l’heureuse Grasse, la cité de. la foux puissante1, la ville des fleurs, des parfums, des essences. Cannes, qui boit ses eaux, est le Midi par excellence de la France continentale; elle l’emporte sur la « ville du Vésuve » elle-même, sur Naples dont le ciel est toujours en fête : la moyenne de chaleur annuelle y est un peu plus forte, avec meilleur équilibre des saisons; autant que Menton, et plus que Nice, reine officielle de la Ligurie française, elle a le premier rang parmi nos villes d’hiver. 1. La grande foux de Grasse fournit plus de cent, fontaines et donne le branle à plus de cent roues d’usines; elle arrose en outre la banlieue de la ville.

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On peut dire que Cannes n’est plus seulement dans Cannes : chaque année l’augmente en dehors d'elle-même par des villas, des châteaux, d’énormes et fastueux hôtels avec tous les encombrements et toutes les puérilités du luxe ; le flot étant au-devant, elle s’élargit en arrière dans les vallons, sur les collines, et surtout elle s’étire vers l’orient, jusqu’à faire présager qu’un jour elle s’en ira rejoindre Antibes par le long de la côte, de chalet en chalet, de palais en palais, en suivant le golfe Jouan et en tournant la péninsule de la Garouppe : ce sera l’une des « marines1 » les plus brillantes sous le ciel. Le divorce du golfe de la Napoule et du golfe Jouan est nettement marqué par la presqu’île basse de la Croisette et par les deux îles de Lérins, exactement parallèles entre elles et dont on dirait deux navires à l’ancre, le flanc vers la côte, la proue vers l’orient. Bientôt il le sera mieux encore, quand la plus grande des deux îles, qui est la plus septentrionale, Sainte-Marguerite, tiendra par une chaussée au cap de la Croisette, lequel est distant de 1400 mètres seulement à travers une mer peu profonde où ne se hasarde aucun vaisseau dépassant 5 mètres de quille. Sainte-Marguerite, île « collineuse » de 7000 mètres de tour, porte une forêt de grands pins maritimes. Elle eut longtemps pour hôte muet le mystérieux « Masque de Fer ». Le passage du Frioul, qui n’a que 700 mètres d'ampleur, sépare de Sainte-Marguerite Saint-Honorat, dont l’entour ne dépasse pas 3000 mètres. Cet îlot bas brilla, durant le VIe, le VII siècle, comme le plus haut phare de toute la chrétienté, quand il y avait de 3000 à 4000 moines dans son abbaye de Lérins; puis la lumière s’éclipsa, d’elle-même ou parce que les corsaires musulmans tentaient trop souvent de l’éteindre.

des flottes. C’est là qu’en 1815 aborda Napoléon, dans le court voyage d'Elbe à Waterloo. Quand on a doublé le cap d’Antibes et tourné la presqu’île de la Garouppe, autre paradis constellé de villas d’hiver, on rencontre d’abord Antibes, l’une de nos rares villes de nom grec ainsi que. par exemple, Agde et Nice. Antibes, c’est « Antipolis », qui prête à deux sens : Ville en face ou sentinelle, gardienne. Ville en face parce qu'elle regarde Nice; gardienne parce que c’était un boulevard des Hellènes du littoral contre les Ligures de la montagne. Lorsque de ce port gracieusement arrondi, profond de 6 mètres, on s’en va vers le nord-est jusqu’à Nice, on rencontre trois embouchures de fleuves inégaux : le Loup, la Cagne, le Yar. Seul ce dernier a grandeur et puissance; même il est redoutable. Le Loup1 est une Siagne plus longue en un bassin plus petit, vu l’extrême étroitesse et l’absence d’affluents. Né des mêmes monts crayeux, il doit aussi son existence à d’admirables foux, et ses dus sont également d’une profondeur « infernale » : celle de Saint-Arnoux, dite aussi dus de Courmes, a 10 kilomètres de longueur; ses roches montent jusqu’à 500, 600 mètres au-dessus du torrent, eau brisée de cascades, incessamment accrue par de grands surgeons transparents. La Cagne2, moindre encore que le Loup, mais en tout pareille à lui, par les craies, par les foux. par les dus, s’élance d'une caverne du Cheiron, près de Coursegoules, et s’engloutit dans la Méditerranée près de Cagnes.

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Le golfe Jouan ou golfe Juan, où la sonde trouve des profondeurs de 50 mètres, n’a pas pour seule protection les îles de Lérins au sud-ouest; il est également abrité des vents d’est par la presqu’île en bec d’épervier qui finit au cap de la Garouppe, et de ceux du nord par les bombements de l’Esterel. Il ne s’ouvre qu’aux tempêtes du sud-est, et pourrait être défendu de ce côté par une digue reposant sur une chaîne d’écueils et de bas-fonds; il deviendrait alors une rade magnifique pour l’évolution 1. Ainsi se nomme le quartier littoral de la plupart des villes méditerranéennes.

A4. Le Var. —Comme l’a dit Vauban, c’est un fou et c’est un gueux que le Var3. Il voyage de dus en dus, parfois dans le demijour ou presque dans les ténèbres. Entre ces défilés il erre sur les grèves, les alluvions, les sables dont il a fini par emplir les anciens lacs qui retenaient sa course rapide. Les chaînes déboisées d’où ruissellent ses premiers torrents sont d'oolithe ou de craie, et l’une ou l’autre de ces deux natures de roche accompagne le fleuve jusqu’à l’embouchure, mais ses deux maîtres affluents, la Tinée et la Vésubie, ont leurs naissants sur la roche primitive. 1. Cours, 50 kilomètres; bassin, 50000 hectares; eaux ordinaires, 1667 litres (?). 2. Cours, 30 kilomètres; bassin, 10000 hectares. 3. Cours, 125 kilomètres; bassin. 290000 hectares; eaux ordinaires, 43 mètres cubes (?); étiage, 28 (?); crues. 4000(?).


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S'il faut en croire la tradition, sa source, très abondante, très constante en son épanchement, viendrait du lac d’Allos par des cheminements sous montagne. Mais on sait, à n'en douter guère, que ce lac de haute « sierra » qui, par rapport au Var, est une conque d’outre-mont, se verse souterrainement dans le Chadoulin, ce qui veut dire dans le Verdon, puis dans la Durance, enfin dans le Rhône. Un doit donc supposer que la grande font mère du Var écoule, par déversoirs hypogés, certains petits lacs

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situés à des niveaux supérieurs dans les montagnes du voisinage (2600 à 2931 mètres), lesquelles sont parsemées de laquets. Cette fontaine jaillit à 1800 mètres au-dessus des mers, à 6 kilomètres en amont d’Entraunes, bourg de froidure hivernale dont le nom (inter amnes) répond à Entraigues ou Entre-deux-Eaux, Descendant très vite, le Var n’est plus qu'à 1250 mètres devant Entraunes ; à 750 mètres devant Guillaumes où tombe la Tuébie, grand torrent schisteux dont les orages font une houe noire ; à 500 mè-

La Tour du monastère de l’ile Saint-Honorat. — Dessin de A. de Bar, d’après une photographie.

tres au pont de Gueidan, où afflue le Coullomb ou Colomp, eau sauvage dans des monts arides. Peu à peu climat et flore ont changé : de beaux oliviers annoncent la chaude, la sèche Provence, dès qu’au delà du Pas de Saint-Branne on entre dans le bassin d’Entrevaux. À Puget-Théniers, par moins de 400 mètres, il absorbe la Roudoule, que les crues teignent en rouge; plus bas il accueille un dévastateur, le Gians, Ciamp ou Champs, à l'issue d’une gorge terrible; après quoi se suivent trois grands tributaires : Tinée, Vésubie, Estéron. Les dus, tantôt horribles, tantôt terribles, finis-

sent au confluent de la Vésubie, et le fleuve court en une vallée, d’ailleurs étroite, entre des collines que couvrent la vigne et l’olivier : on l’y emploie au colmatage, à l’irrigation des terres, pour une part infime de son volume capable d’entretenir une ample campagne en splendeur toujours renouvelée ; et justement cette campagne largement déployée manque à l’une comme à l’autre de ses rives opprimées par la montagne. Il se perd dans la « mer entre terres » à quelques kilomètres au sud-ouest de Nice, au-dessous d’un pont de six arches du chemin de fer de Marseille à la frontière d'Italie.


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La Tinée1, beau torrent presque égal au Var, Hotte des troncs de mélèzes et des troncs de sapins coupés dans la forêt de ses liantes montagnes (2000 à 3000 mètres). Partie du même massif que le Var, elle reçoit des eaux italiennes, car toute cette frontière est absurde; plusieurs de ses affluents ont tout ou partie de leur cours dans le royaume ultramontain : bien plus, à 2500 mètres en aval de la très charmante Isola, elle devient elle-même limite entre les deux pays pendant G kilomètres, la rive droite étant à la France.

Ce n’est point dans la pleine lumière, par une de ces vallées où les rivières déroulent de larges anneaux, que la Tinée court au Var, mais par des dus presque partout solitaires, ici comprimées par des roches droites, résistantes, là par des schistes qui cèdent et se brisent en éboulis quand la pluie les a décollés. Le confluent, appelé la Mescle, c’està-dire le Mélange, est par un peu moins de 200 mètres d’altitude, au fond du défilé de l’Échaudan ou de Ciaudan. Ce cagnon, profond de 300 à 400 mètres, est l’un de ceux où le Var reflète le moins de soleil.

Le Var à Puget-Théniers. — Dessin de Taylor, d’après une photographie.

La Vésubie2, torrent superbe en val splendide, sert de plus en plus d’asile à ceux que fatigue l'ardent climat de la côte. Elle se forme à Saint-Martin-Lantosque, à moins de 950 mètres, par la rencontre de deux torrents nés en Italie, dans des monts lacustres de plus de 3000 mètres qu’on déboise en toute hâte, pour la ruine prochaine du pays. Son affluent majeur, la belle Gordolasque, naît dans ces mêmes monts stellés de lacs et laquets, dans ce massif du Gelas et du Clapier, le seul des 1. Cours, 72 kilomètres; bassin, 75000 hectares; étiage, 5 à 6 mètres cubes. 2. Cours, 52 kilomètres ; bassin, 53 700 hectares ; étiage, 4000 litres; étiage extrême, 3500, 3200.

Alpes Maritimes qu’illumine au soleil couchant un peu de neige éternelle. Sans ces laquets de haute altitude, la Vésubie, terriblement penchée, s’écroulerait souvent comme un tonnerre, et plus souvent encore manquerait d’eau pour le flottage des bois, l’arrosement des prés, la fraîcheur des vergers, des jardins, des villas ; mais les bassins d’azur ou d’émeraude la font rivière lacustre plutôt que torrent brutal, et l'on peut lui demander sans trop de présomption 4000 litres par seconde pour le futur canal de Nice. Icelui, quand on l’aura parachevé et que son flot sera soutenu par l’endiguement des lacs de Frema Morta, se versera sur 5000 à 6000 hectares dans les


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EN FRANCE

ravines soleilleuses, suffoquées, poudreuses, du littoral niçois. La Vésubie se transmet au Var, à 140 mètres d’altitude, par des dus sans habitants, sans chemins et sentiers, dont le rebord porte les deux bourgades d’Utelle et de Levens. L’Estéron1, perpétuellement englouti dans les précipices de la craie ou du calcaire, est un torrent, de dus et d’abîmes. Son maître village se nomme Roquestéron. Tous encagnonnés, ses affluents lui ressemblent.

VII. Du Var à l'Italie : Nice, Monaco, Menton — A 5 ou 6 kilomètres du large lit inconstant par lequel le Var porte à la Méditerranée les ravages de la montagne, la fameuse Nice est à la bouche du Paillon (35 kilomètres). Cette belle ville d’hiver, cité cosmopolite, ne vaut ni Cannes, ni Monaco, ni Menton, ni tel bourg de l’Estérel : on y connaît les brusqueries du ciel, la violence des vents, le siroco, l’affreux mistral et les tourbillons de la noire poussière. Les deux grands vents de Nice, le brusque et sec, l’humide et mou, l’un passant par des écarte-

Monaco. — Dessin de Taylor, d’après une photographie.

ments de monts, l’autre arrivant par la mer, incommoderont toujours la « ville de la Victoire »2, que les Marseillais nommèrent ainsi, du temps qu’ils étaient Grecs, en mémoire d’un triomphe sur les Ligures; mais le canal de la Vésubie réduira la poussière, il tempérera le jour ardent,le sol réverbérant, la colline fervide, et des ombres fraîches descendront sur le palais du soleil. De Nice en Italie, la route se nomme la Corniche, de ce qu’elle domine de haut le flot d’azur. Elle est célèbre dans le monde entier, et, de fait, peu de chemins plongent sur d’aussi beaux vallons du 1. Cours, 65 kilomètres ; bassin, 48 700 hectares.

2. Nice vient du grec Nίχη, la Victoire.

côté de la terre et planent sur de tels horizons du côté de la mer. La route de la Corniche passe à Villefranche, dont la rade harmonieuse avance au loin dans les terres, entre des collines que le reboisement revêt de grâces nouvelles; elle domine ensuite le golfe évasé d’Eze, où le rivage se relève en rocs d’une grandeur idéale, et traverse Monaco, où le jeu fait tort à la mer. Monaco, c’est la ridicule enclave. La France l’environne, ou plutôt l’on ne sort par terre de cet État souverain que pour fouler le sol du canton de Menton. L’empire monégasque longe la mer pendant


DU RHONE A L'ITALIE

3500 mètres. C'est sa dimension la plus « impériale », la largeur ne dépassant nulle part 1500 mètres et se réduisant à 500, 400, 300, même 150 : en tout quelque 200 hectares avec 1500 habitants, dont 1200 pour Monaco même sur son admirable rocher et autour de la rondeur du Port d’Hercule. Hercule solitaire, ou mieux n’ayant qu’une seule demeure, comme le dit le nom même de Monaco 1,

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lequel est essentiellement hellénique : cette colonie, la première des Grecs sur le rivage de Provence, fut fondée, d’après la légende, par Hercule dans son voyage de Grèce jusqu’en cette Espagne où il allait ouvrir, en un effort inouï, la Méditerranée sur l’Océan et séparer l’Europe de l’Afrique. Jusqu’au jour où les Hellènes commencèrent d’autres établissements sur cette côte, le Port

Menton, vu du côté est. — Dessin de H. Clerget, d'après une photographie.

(l’Hercule mérita le nom de Mόνοιχος, qui resta toujours à la rade et au roc. Ainsi les origines de Monaco sont mythologiques autant que celles de n’importe quelle glorieuse ville antiquissime au bord de la « mer vineuse » d'Homère ; et ni la vague, ni la roche, ni les arbres, ni les cieux, ni les rayons, ni les souffles ne démentent ici la Grèce harmonieuse. 1. Monaco vient du grec Mόνοιχος, « qui n’a qu’une maison».

A 8 kilomètres au nord-est de Monaco, tout près de la frontière d’Italie, Menton l’amphithéâtrale, au bord de son golfe de la Paix, est la princesse de la Ligurie française. Aucune de nos villes d’hiver n’a le climat si doux, si brillant : la moyenne de la saison froide y atteint 9°,6, celle de l’année 16°,3, comme à Naples, et sur ses 365 jours il en est 214 pour verser des torrents de lumière sur les bois de citronniers, sans le plus petit nuage pour ternir la splendeur d’en haut.


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EN FRANCE

De Menton à l'Italie il n’y a que 3 kilomètres. À 5 kilomètres au delà des limites, à Vintimille, la Roya1 se perd dans l'azur méditerranéen. Ce beau torrent appartient à Rome par la plus grande partie de son bassin, lequel est avant tout crayeux, puis oolithique, avec des recoins de roches primitives : l’Italie possède le cours supérieur et l’inférieur, la France ayant le cours moyen, d’ailleurs le plus beau : soit 15 kilomètres seulement, sur environ 60. Elle prend ses sources dans les montagnes coupées par le fameux col de Tende (1873 mètres) qui mène du versant littoral de la Méditerranée dans le bassin du Pô, fleuve presque tout de plaine qui court vers l’Adriatique. Grandie de la Miniera dont les nombreux lacs 1. Cours. 60 kilomètres; bassin, 56 700 hectares, 31 200 en France; eaux ordinaires, 8 mètres cubes (?).

dont

sont blottis dans des monts de plus de 3000 mètres cuirassés par la glace éternelle, la Roya pénètre en France à 500 mètres d’altitude, par une gorge terrible qu’elle a creusée dans des schistes diversicolores : c’est la gorge de Gaudarena, plus bas gorge de Berghé. Dès avant Saorge, bourg assis sur un rocher de 150 mètres de haut, se montrent les oliviers, ces témoins du climat méridional ; à Breil on est en plein Midi, et bientôt la rivière nous quitte, accrue de torrents sortis des dus redoutables. Redevenue italienne, elle descend à la mer par une grève d’ampleur « fluviale » qui a souvent plusieurs fois cent mètres de large, lit disproportionné quand il n’y passe que les 8 mètres cubes de portée ordinaire, mais presque trop étroit pour le flot turbulent des eaux rouges, quand la neige de l’hiver fond au souffle du printemps.


RHIN, MEUSE, ESCAUT

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Un bras du Rhin, près de Strasbourg. — Dessin de Lix, d’après nature.

RHIN, MEUSE, ESCAUT I. Le Rhin, la Moselle. — En dehors des grands et des petits bassins français, nous partageons le Rhin, la Meuse et l’Escaut avec les Étrangers. Le Rhin, la Meuse et l’Escaut portent tous trois le nom de fleuve, mais le Rhin seul y a droit : la Meuse est son humble affluent, l’Escaut son satellite. Ils gagnent la mer du Nord par un même dédale de bras, d’estuaires, d’îles, d’ilots de sable et de vase, après avoir franchi la plaine des Pays-Bas : plaine qui semblait vouée à rester un domaine indivis entre la terre et l’eau, mais dont la patience des Hollandais et de leurs voisins et cousins les Flamands a fait l’une des contrées les mieux ordonnées du monde. Le Rhin n’a plus rien de français depuis 1871 : il nous appartenait auparavant, par sa rive gauche, pendant 184 kilomètres, de Huningue à l'embouchure de la Lauter. Ce fleuve de 1320 kilomètres, en un bassin de 16385800 hectares, sort tout fait de la Suisse. Il s’y forme, dans les Grisons, de torrents fougueux lancés par des glaciers qui reposent sur des monts O. RECLUS

— EN FRANCE.

de plus de 3000 mètres, où commencent aussi le Rhône, fleuve français, le Tessin, rivière italienne, et l’Inn, vraie mère du Danube, qui est un très grand fleuve allemand, autrichien, hongrois, slave et roumain. Ainsi, de ces pics festonnés de neige, quatre vastes rivières partent impétueusement pour quatre horizons. Il se lave dans les abîmes du Bodensee, conque moitié germaine, moitié suisse, appelée par nous lac de Constance : entré louche dans cette petite mer de 53850 hectares dont le miroir est à 398 mètres au-dessus des Océans, il en ressort clair et vert. En aval de Schaffhouse, à Lauffen, à la traversée d’un chaînon du Jura, le Rhin se précipite par une cascade de 16 à 20 mètres, la plus célèbre de l’Europe, et non la plus belle : il y en a d’aussi puissantes, bien plus hautes et plus terribles dans la froide Scandinavie; il y en a de plus pittoresques, dans le sens originaire de ce mot, en Italie, en Dalmatie, en Espagne, dans l’éclatant Midi. Il reçoit en Suisse le tribut de 75000 hectares de glaciers, dont au delà de 48 000 dans le bassin de la puissante Aar, qui porte plus de 500 mètres I - 51


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EN FRANCE

cubes par seconde en eau moyenne, plus de 200 en temps d’étiage. S'il y avait une justice pour les fleuves, le fameux père Rhin, le Vater Rhein des Allemands, s’appellerait la mère Aar, car, lorsque ces deux rivières se rencontrent, l’Aar est plus forte d’un tiers. A Bâle, ville helvétique mémorablement opulente, le Rhin a parcouru 360 kilomètres, et déjà il roule en moyenne 1000 mètres cubes d’eau par seconde, que l’étiage réduit à 340, que les crues extrêmes enflent à 4000. Dans l’ancienne France, en Alsace, il court au sein d’une plaine immense, ancien lac dont les lames battirent des caps arrondis qui sont maintenant les collines des Vosges à l’ouest, de la ForêtNoire à l’est. Les villes de cette plaine féconde, Mulhouse, Colmar, Strasbourg, ne se mirent point dans son flot rapide ; elles bordent l'Ill, rivière paisible, parallèle au Rhin. Devant la rive qui fut nôtre, le fleuve est large, entre digues, de 2400 mètres en amont de Strasbourg, de 1700 mètres en aval : mais, en même temps que les eaux vertes, ce lit où passerait l’Amazone lui-même1 renferme des hauts-fonds, des grèves, des îles nombreuses : l’ampleur moyenne des bras réunis est de 900 mètres. Il dévore le Neckar à Mannheim, le Main à Mayence, puis pénètre à Bingen dans un défilé célèbre, entre des monts schisteux portant des burgs2 effondrés, au pied de roches austères où la Sirène du Nord, l’Ondine, la Lorelei des légendes, attirait en chantant les nochers dans les cavernes humides. A Coblence il reçoit la Moselle, puis va frôler les quais de Cologne. Mais peu à peu sa fureur s’est apaisée, les montagnes qui le forçaient se sont écartées et sont devenues collines, puis ces collines elles-mêmes s’effacent, et le fils de la Suisse entre dans le marais de la Hollande. Boileau a fait naître le Rhin « entre mille roseaux » ; il aurait mieux fait de l’y faire mourir. Après avoir bu des glaciers, ses eaux ne reflètent plus que des prés, des maisons, des moulins à vent, des barques, des navires; il mêle ses bras aux bras de la Meuse et s’engloutit dans la mer du Nord, sous le nom de Meuse, au sud de la Haye, en aval de Rotterdam. Quand le hasard des batailles nous fit maîtres de l’Europe, nous eûmes là un département des Bouches-de-la-Meuse : le vrai nom, c’était Bouches-du-Rhin, pour répondre à Bouches-du-Rhône. 1. A Obidos, où il ressent déjà la marée, l’Amazone n’a que 1566 mètres de large. 2. Châteaux forts.

Le Rhin jette en moyenne dans la mer 1915 mètres cubes par seconde : plus ou moins que le Rhône, suivant qu’on accorde au fleuve français un module de 1718, de 2000, de 2603 mètres. Or le bassin du fleuve français est presque deux fois plus petit que le bassin du fleuve allemand. II. Orbe. — Dans ses vastes ondes helvétiques et germaines, le Rhin supérieur porte quelques gouttes d’eau française. Car l’Aar reçoit la Thielle, rivière de 62 mètres cubes par seconde qui est le déversoir du lac de Neuchâtel, et ce grand lac a pour principale fontaine la charmante Orbe, dont les plus hauts ruisseaux sont en France. Sur un plateau du Jura, plateau des plus froids, parce qu’il est un des plus « aériens », tout près de la frontière du canton de Vaud (Suisse), un lac de 85 hectares reçoit quelques ruisseaux, à 1070 mètres d’altitude. C’est le lac des Rousses, celui dont on dit sans aucune preuve que son eau, fuyant dans les profondeurs, va ressortir à Divonne en sources glacées. A l’ouest il a les escarpements de la forêt de Risoux, à l’orient ceux du Noirmont dont les sapins plient longtemps chaque année sous la neige par toutes leurs extrémités de rameau. Que le lac des Rousses pourvoie ou non les surgeons de Divonne, fontaines mères de la Versoix, il s’écoule par l’Orbe. De l'issue du lac des Rousses à l’entrée en Suisse, l’Orbe est française, durant 9 kilomètres. Quand elle nous quitte, ruisseau de 6 mètres de large, elle roule en moyenne 742 litres par seconde, avec un étiage de 114. En Helvétie elle remplit, à 1000 mètres environ, le lac de Joux, exactement orienté comme en amont celui des Rousses et, en aval, la petite « mer de Neuchâtel ». De cet étroit bassin de près de 9 kilomètres de longueur, dont l'onde a 50 mètres de creux, elle entre dans le petit lac de Brenet, qu’entoure un calcaire lâche. Dans les fentes de cet oolithe, l’eau fuit par des puits, les uns artificiels, les autres naturels, desquels le plus grand ne doit rien à l’homme, mais le courant qui s’y engouffre a été confisqué par les usiniers des moulins de Bon-Port. On croirait l'Orbe perdue, elle n’est que cachée: au nord-est de cette mort apparente, à une altitude inférieure de 224 mètres aux entonnoirs qui l’ont dévorée, elle ressuscite là où elle semble


RHIN, MEUSE, ESCAUT

naître, à la grande source de Vallorbe, petite Vaucluse au bas des rocs couronnés de sapins. III. Moselle1. — On rencontre au long de cette rivière, ou dans son bassin, des terrains de tout âge et de toute structure. Tellement qu’on peut lire sur le sol presque toute l’histoire antérieure de la Planète sans sortir des versants de la « Petite Meuse » : que la Moselle soit moindre que la Meuse ou qu’elle soit plus grande, Moselle veut dire évidemment « Meuse mineure ».

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Elle sort des Vosges occidentales, près du col de Bussang (734 mètres), ouvert sur le chemin d’Épinal à Mulhouse : naissance officielle, car le torrenticule majeur parmi tous ceux dont elle procède a ses origines dans le Drumont. Très souvent, communément même en montagne, c’est le cours d’eau du col le plus facile, le plus fréquenté, qui passe pour la tête de la rivière, fût-il incomparablement plus petit que tel torrent latéral. Devant son premier village, Bussang, célèbre par des eaux gazeuses, elle est emportée au sud-ouest, c’est-à-dire vers l'Ognon, sous-affluent du Rhône

La Moselle à Épinal. — Dessin de Taylor, d’après une photographie.

par la Saône, mais bientôt elle prend le chemin du nord-ouest, auquel succédera le nord-est. Au-dessus et près de Remiremont, par 385 mètres d’altitude, lui arrive la Moselotte (45 kilomètres). Moselotte, c’est-à-dire Petite Moselle, mais de fait la Petite Moselle n’est guère inférieure à la Grande; elle la dépasse de 5 kilomètres, et toutes, deux, au bout de bassins à peu près égaux, roulent chacune 1500 litres par seconde aux eaux basses. A peine Moselle et Moselotte ont-elles uni leurs 1. Cours, 514200 mètres, dont 205 000 en France ; bassin, 2836040 hectares, dont 908 700 en France; portée moyenne à l'embouchure dans le Rhin, 250 mètres cubes (?); étiage à la sortie de l’ancienne France, 24 mètres 1/2 ; étiage absolu. 16 1/2.

eaux prodigieusement actives sous les roues de cent usines, que l’on enlève 2000 litres d’eau par seconde à la rivière qui les continue toutes deux, et qu’on les confie au canal de Bouzey (43 kilomètres) : celui-ci les conduit au réservoir de Bouzey (7 100 000 mètres cubes) pour le service des éclusées du canal de l’Est : mais, ces 2000 litres, on ne les prend à la Moselle que pendant les 160 jours de l’année où elle peut les fournir sans dommage pour les usiniers de son cours, pour les arroseurs de ses prairies. A Jarménil elle s’accroît de la Vologne; puis elle baigne Épinal (312 mètres), centre d’un vaste camp retranché, polygone de 42 kilomètres. Elle rencontre peu après le canal de l’Est, qui la suit ou


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l'emprunte longtemps et lui dérobe en trois endroits, par pompes élévatoires, des eaux pour le bief de partage de Pagny, commun aux deux canaux de l’Est et de la Marne au Rhin. A PontSaint-Vincent, qui fut auparavant Conflans, par un

peu moins de 220 mètres, le Madon mêle une veine impure à sa veine transparente. A Toul, grande place forte dont 12 forts défendent le camp retranché, la Moselle se débarrasse du canal de l’Est, pour s’embarrasser aussitôt du

Carte des bassins de la Meuse et de l’Escaut.

canal de la Marne au Rhin1, qui l’accompagne jus-

qu’à Liverdun : là un pont-aqueduc de 12 arches

1. Longueur, 315 kilomètres, du canal latéral à la Marne près de Vitry-le-François, jusqu’à l'Ill en aval de Strasbourg, par Revigny, Bar-le-Duc, Void, Toul. Liverdun, Nancy, SaintNicolas-du-Port, Saverne, le long de l’Ornain, de la Moselle, du Sanon, de la Zorn. Pentes et contre-pentes, 470 ,18, rachetés par 180 écluses. Prises d’eau dans les rivières qu’il traverse ou qu’il suit, notamment dans l’Ornain (par l’embranchement

de Demange-aux-Eaux à Houdelaincourt) et dans la Moselle, à Villey-le-Sec, à Pierre-la-Treiche et à Valcourt, pour l’alimentation du bief de partage de Pagny. Tunnel de Mauvages (4891 mètres) sur le faîte entre Ornain et Meuse ; grand tunnel d’Arschwiller sur le faîte entre Sarre et Zorn (2300 mètres). Depuis la perte de l’Alsace-Lorraine il n’est plus français que pendant 207 kilomètres.

m


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porte cette voie navigable de la rive gauche à la rive droite de la rivière. À 2000 mètres sous Frouard, son plus grand affluent sur la terre de France, la Meurthe, l’augmente d’un tiers, par environ 190 mètres au-dessus des mers. En aval de Pont-à-Mousson, la souveraineté de la France fait place à celle de l’Allemagne. En ce lieu, l’altitude est de 175 mètres et la Moselle a parcouru 205 kilomètres. Elle en parcourt encore 60 dans ce qui fut territoire français jusqu’en 1871, et qui depuis est Alsace-Lorraine, « province d’Empire ». Là, en ce gouvernement d’Alsace-Lorraine, elle baigne la grande ville de Metz où lui porte son onde endormie la très sinueuse rivière de ChâteauSalins1, la Seille, qui, d’entièrement française, est devenue presque tout à fait allemande; elle boit l’Orne de Woëvre2, au bassin en éventail, rivière restée pour la plus grande part française, et où s’absorbent une infinité de ruisseaux traînants, marécageux, déversoirs d’étangs innombrables ; elle passe à Thionville et sort enfin de l’ancienne France par 142 à 143 mètres. On estime que son pèlerinage est jusque-là de 265 kilomètres : il lui en reste encore 249 avant d’atteindre le Rhin, puisque son cours est de 514 200 mètres. Elle sépare d’abord la Prusse rhénane (à droite) du grand-duché de Luxembourg (à gauche) ; puis, tout entière en Allemagne à partir du confluent de la Sure, grande rivière luxembourgeoise, elle reçoit la Sarre, dont le cours supérieur était français, passe devant l’antique Trèves et se tord convulsivement entre les schistes d’une vallée dont les Germains célèbrent bruyamment les « vins de feu ». Son embouchure est à Coblence. Nous ignorons ce que la Moselle verse au Rhin, en eaux ordinaires, en étiage, en crues et dans la moyenne de l’année. Nous savons seulement que c’est une belle et abondante rivière. Quand elle quitte l’ancien territoire français, maintenant Alsace-Lorraine, en aval de Sierck, avant d’avoir recueilli Sure, Sarre, Kyll, son débit d’étiage est de 24 500 litres, volume que de longues sécheresses ont pu réduire à 16 500 : il se peut que Sure, Sarre et autres gros ou minces tributaires fassent de la Moselle un courant d’environ 250 mètres cubes de portée. 1. Cours, 125 kilomètres; eaux ordinaires, 6200 litres. 2. Cours, en France 57 900 mètres, sur 72 ou 75 kilomètres; eaux ordinaires, à la sortie du territoire, 1300 litres; étiage, soutenu par les étangs, 1000.

IV. Vologne. —La Vologne1 se nommait auparavant la Volange. Torrent qui ne sort pas des roches primitives, des granits, gneiss, micaschistes, grès vosgiens, ses sources avoisinent celles de la Meurthe, à 1500 mètres à vol d’oiseau du col de la Schlucht, sur la nouvelle frontière d’Allemagne. Commencée non loin du Haut du Chaume (Honeck), le plus haut mont des Vosges restées françaises, elle se poursuit par deux expansions célèbres (bien que fort petites) : le Retournemer, à 780 mètres d’altitude; le Longemer, à 716. Puis elle se déchire au Saut des Cuves, l’une de ces belles cascades où le granit sombre et le sapin presque noir donnent plus de blancheur encore à l’écume des eaux; elle reçoit la Jamagne, effluent du lac de Gérardmer, à l’entrée de défilés étroits, creux, presque ténébreux, entre des roches à pic amenant l’obscure forêt jusqu’au-dessus du gouffre. Quand, en aval, ces gorges s’ouvrent, la rivière entreprend une foule de travaux. Presque indomptable en son lit penché, pierreux, on l’a domptée, ou plutôt on l’a calmée par instants dans des biefs d’usine, moulins, scieries, papeteries, féculeries, filatures, tissages, blanchissages, dont elle s’échappe furieuse , pour être presque aussitôt remise à la chaîne. Et d’industrie en industrie, la pure naïade, chaste fille des lacs dans le secret des forêts, devient une laide et livide empoisonneuse. Elle entre en Moselle à peu près à distance égale entre Remiremont et Épinal, par 350 mètres d'altitude. V. Madon2. —Il commence sur un des penchants de cette colline de Vioménil dont un autre versant voit jaillir la Saône. Coulant en moyenne exactement vers le nord, non sans quelques replis dont l’un3 n’a pas moins de 6 kilomètres de contournements brusques pour moins de 500 mètres d’isthme, il s’en va, lent et bourbeux, sur les argiles du trias et du lias; fertile est son val, parfois gracieux, jamais très beau. Ayant passé devant une trentaine de bourgs et villages, et devant une ville, Mirecourt, il se confond avec la Moselle à Pont-SaintVincent : quand les pluies l’ont accru, il est là comme une petite Arve en face d’un petit Rhône, et 1. Cours, 50 kilomètres; bassin, 36 200 hectares; étiage. 1250 litres. 2. Cours, 80 à 85 kilomètres; bassin, 105 500 hectares;eaux ordinaires, 3 mètres cubes (?). 3. A Lemainville, en aval d’Haroué.


RHIN, MEUSE, ESCAUT

son flot fangeux lutte longtemps de couleur avec l'eau non boueuse de la Moselle. VI. Meurthe 1. — Belle rivière qui commence par le granit et le grès des Vosges et finit par Foolithe après avoir passé sur du trias et du lias. Étant fille des Vosges, c’est longtemps la compagne des hauts sapins aromatiques.

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Grande Meurthe ou Meurthe du Valtin, Petite Meurthe ou Meurthe de Clefcy, Fave dont le confluent précède de 2 kilomètres le passage de la rivière dans la ville de Saint-Dié, Rabodeau, Plaine, tels sont les maîtres torrents qui concourent à la Meurthe supérieure : tous se ressemblent par la serpentaison dans les roches, l’ombrage de la sapinière, la turbulence du flot que des scieries

Vallée de la Vologne : lacs de Retournemer et de Longemer. — Dessin de Vuillier, d’après une photographie.

déchirent et que de plus en plus l’industrie déshonore par ses rebuts, ses puanteurs, ses acides ennemis du poisson qui ne reconnaît plus ses palais d’antan sous la roche, car ils étaient discrètement éclairés à travers l'onde, et voici qu’ils sont obscurs dans une eau lourde et. métallique. La Meurthe moyenne, qui est celle de Baccarat la verrière et de Lunéville la guerrière, reçoit la 1. Cours, 165 à 170 kilomètres ; bassin, 291200 hectares; eaux ordinaires, 25 mètres cubes (?); étiage, 6 (?).

Vezouze et la Mortagne. La Vezouze1, née du grès des Vosges, est flotteuse de sapins, scieuse de bois, tourneuse d’usines ; elle baigne Cirey, puis Blamont, et trouve sa fin par 221 mètres dans la banlieue de Lunéville. La Mortagne2, rivière du trias, passe à Rambervillers, dans une plaine où 1. Cours, 70 kilomètres; bassin, 52 500 hectares; eaux ordinaires, 5 mètres cubes (?). 2. Cours, 65 à 70 kilomètres; bassin, 58700 hectares; eaux ordinaires, 2109 litres (?) ; étiage, 400 (?) ; crues, 70 000 (?).


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le houblon monte aux perches, et s’engloutit dans la Meurthe à Mont, par environ 220 mètres. La Meurthe inférieure est en relations avec les grandes voies navigables du canal de l’Est et du canal de la Marne au Rhin ; elle baigne l’ancienne capitale de la Lorraine, Nancy, la ville aujourd’hui grandissante qui hérite d’une bonne part de nos industries d’Alsace : chaque année des rues s’y ajoutent aux rues, tracé géométrique, autour de la cité régulière, pompeuse, un peu vide, qu’agrandit, que créa presque, au siècle dernier, Stanislas, le dernier duc de l’antique Lotharingie. C’est par 190 mètres, au lieu dit la Gueule d’Enfer, près de Frouard, que la Meurthe, large en moyenne de 80 mètres, confie ses eaux à sa grande sœur la Moselle, qui a moyennement 100 mètres d’ampleur.

VII. Meuse1. — Fleuve indépendant jadis, mais le dépôt des alluvions dans un golfe de la mer, a fini par marier son onde au flot du Rhin. Elle est censée recevoir les grandes branches du Rhin : en réalité ce n’est qu’un affluent, dix fois plus petit que le puissant courant de Suisse, Allemagne, Hollande, fait d’une immensité de neiges éternelles, alors que la Meuse n’a pas un seul glacier dans son bassin. En France, la Meuse débute dans le lias, se continue dans l’oolithe, se termine dans le schiste. Elle puise ses premières gouttes à 409 mètres au-dessus du niveau des mers, au pied de collines reliant les Faucilles à ce plateau de Langres qui, tout bas qu’il est, comparé à tant d’autres, voit cependant douze rivières sortir de ses collines. Née à Pouilly, à 25 kilomètres au nord-est de Langres, elle coule, bien modeste, et en été presque réduite à rien, dans un val que regardent, du haut de leur colline, Montigny-le-Roi, puis Clefmont, puis Bourmont. A ce val et à ses sous-vaux se bornait originairement le Bassigny, pays dont l’usage étendit ensuite le nom sur la vallée supérieure de la Marne jusqu’en aval de Chaumont. Bien qu’ayant déjà fait 60 kilomètres en un bassin d’une cinquantaine de milliers d’hectares, c’est à peine une riviérette de 500 litres par seconde en temps ordinaire quand elle arrive au moulin de Bazoilles. 1. Cours, 950 kilomètres, dont 450 en France; bassin, 3299850 hectares, dont 838 000 en France; débits, à la sortie de France : eaux ordinaires, 100 mètres cubes; étiage, 25: eaux très basses, 16 (?) ; crues, 700.

En aval et tout près de ce moulin, elle se perd dans des fêlures de l’oolithe : perte invisible quand les eaux sont hautes, car les fentes du sol ne boivent alors qu’une partie de la Meuse, et le reste coule à ciel ouvert; mais, quand les eaux sont basses, la Meuse disparaît en entier pour n’aller rejaillir qu’à 3 kilomètres en aval, au pied du bois de Noncourt. On dit que les fontaines de Noncourt ne rendent pas tout ce qu’ont aspiré les failles de Bazoilles. Dans Neufchâteau, sa première ville, une «Petite Meuse » qui ne s’appelle pas Moselle, comme la « Petite Meuse » de Metz, mais Mouzon1, lui amène par 280 mètres d’altitude une eau des monts Faucilles grandement diminuée par les infiltrations à son passage sur l’oolithe. Dans une longue vallée, dirigée vers le nord, la Meuse ne baigne en France que des bourgs, des villes sans grandeur, mais elle passe devant le lieu des visions et des voix, Domrémy la Pucelle, où naquit Jeanne d’Arc. Elle rencontre à Troussey le canal de l’Est, qui d’abord la suit, puis dont elle devient part intégrante jusqu’à l’entrée en Belgique; elle coule, étroite, en un val étroit, dans un étroit bassin, par Commercy, Saint-Mihiel, Verdun, Dun, Stenay, Mouzon. Une rivière souvent divisée d’où partent, où rentrent à chaque instant des bras latéraux; une onde pure, lente, sinueuse en la prairie ; pas d’affluent qui soit plus qu’un ruisseau; de beaux flots de fontaine, la roche étant calcaire; de hautes collines d’Argonne, crêtes boisées avec forts détachés de Verdun, place de guerre devenue puissant camp retranché ; telle est la Meuse, argonnaise avant d’être ardennaise, de la maison rustique où la libératrice vit le jour jusqu’à Sedan francovore. Le premier grand tributaire de la Meuse l’atteint par 157 mètres au-dessus des mers, à 5 kilomètres en amont de cette fatale Sedan où commence le grand détour d’Iges : 12 000 mètres de boucle, 2500 mètres d’isthme. Vers Mézières, le fleuve passe dans les terrains schisteux, en même temps qu’augmente sa tortuosité. Le cingle qu’il décrit de Mézières à Charleville — deux cités, l'une murée, l’autre ouverte, qui ne sont qu’une seule et même ville — n’a pas moins de 8 kilomètres, l’isthme n’étant que de quelques centaines de mètres. De Mézières-Charleville, où son altitude est de 140 mètres, à l’entrée en Belgique par un peu 1. Cours, 60 kilomètres.


RHIN, MEUSE, ESCAUT

moins de 100, la Meuse erre entre des collines d'ardoise, on peut presque dire des monts, qui s’élèvent jusqu’à 270 mètres au-dessus du fleuve assombri, très raides et faisant parfois descendre l’immense forêt jusqu’au bord de l’eau. L’immense forêt, c’est celle des Ardennes : elle gravit toutes les crêtes, elle frissonne à tout vent sur le plateau, la « rièze » et la « fagne », elle s’abrite en tout vallon. Où elle manque, la nudité du val est noire et triste; encore plus celle de la haute plaine, neigeuse en hiver, humide au printemps, presque froide en été : mais les clairières

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sont rares sur la table de l’Ardenne, là où ses roches pressent l’une et l’autre rive de la basse Meuse française, et la profonde sylve, contemplée d’un des mamelons supérieurs du schiste, ondule en calme magnificence ou frémit et gémit jusqu’à l’horizon, comme la mer. A Monthermé s’ouvre un val plus sinueux encore que celui de la Meuse, avec une rivière admirable, la Semoy, très belge et peu française; à Laifour se dressent les plus hauts rocs de la Meuse, les Dames de Laifour, — dames fières et de peu de sourire; — Revin va de rivière à rivière, sur un

Sur la Meuse. — Dessin de Boot.

étranglement de 400 mètres de largeur qui est le cou d’une boucle très harmonieuse, ovale presque parfait de 5 kilomètres; Fumay, ville ardoisière, est également le lieu de contraction d’un cingle merveilleusement régulier; enfin un détour de 9000 mètres, l’isthme n’en ayant pas même 1000, précède Givet, place forte, et le fleuve passe en Belgique. Il y prend une largeur de 100 à 150 mètres. Continuant à réfléchir de superbes parois rocheuses, il y reçoit la Lesse, fameuse par son long voyage dans la caverne de Han, la Sambre à Namur, la belle Ourthe, rocheuse rivière du Luxembourg belge, devant la grande ville française-wallonne de Liège. O. RECLUS. —

EN

FRANCE.

En Hollande, la Meuse baigne Maestricht; elle s’accroît de la Roer et s’unit au Wahal, branche du Rhin; puis la Meuse-Wahal, qui est purement et simplement une moitié du Rhin, rencontre l’autre moitié du fleuve helvético-germain, qui se nomme le Leck. Et Meuse mêlée à Rhin ou Rhin mêlé à Meuse s’en vont à la mer, en s’anastomosant autour d’îles plates, jonqueuses, marais qu’a tant bien que mal exondé l’homme attentif, minutieux, patient de la Néerlande. La célèbre ville de Rotterdam horde l’un des bras de cette Meuse, ici nommée Maas, qui usurpe le nom et la gloire du fleuve de Schaffhouse, de Bâle et de Cologne. I — 52


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EN FRANCE

VIII. Chiers1. — Nom désagréable, presque malhonnête, qui est en réalité le même que celui du Cher, puisque les anciens titres nomment la Chiers : Carus, Charus, Cara, Chara, etc. Elle a son berceau dans le grand-duché de Luxembourg, à 15 kilomètres (à vol d’oiseau) à l’ouest de la ville de Luxembourg : dans ce pays, qui est de patois allemand, on la nomme Korn. N’ayant encore erré que pendant 12 kilomètres, elle entre en France par 270 mètres d’altitude, passe au Bas-Longwy, que domine le Haut-Longwy, place forte, et serpente à 100-150 mètres au-dessous du plateau d’oolithe où elle a tracé son sillon. Dans un cours très biscornu où tel cingle a 6 kilomètres pour 1500 à 1600 mètres d’isthme, ou même 5000 mètres pour 250, elle rencontre Longuyon, lieu du confluent de la Crune2, tranquille rivière du calcaire, et Montmédy, citadelle voisine du confluent de l’Othain 3, autre paisible rivière de l’oolithe ; puis elle boit l’Oison4 et baigne Carignan, ville de forges qui se nommait Yvois. La nature oolithique de son bassin lui vaut de belles sources, un bon étiage, des allures modestes : elle n’est pas traîtresse à ses moulins, à ses forges et laminoirs, à ses filatures et foulons. IX. Semoy ou Semois. — Il manque à la Semoy5 un ciel plus doux que la voûte belge, et des couleurs plus éclatantes que celles du schiste ardennais ou du trias, du lias, même de l’oolithe de Luxembourg. Encore faut-il dire que le profond encaissement de son val en fait une serre chaude en terre froide, et qu’il y a là comme une Italie de la Belgique. Hors cela c’est une merveille d’eau limpide et rapide ; et aussi d’onde muette, immobile, obscure en sa profondeur, si claire soit-elle, car on ne voit pas tous ses flots à travers les flots; de hautes pierres dominent le gouffre, et au rocher pend la forêt d’Ardenne. Extraordinaire en détours, elle coule au sud parce qu’elle vient de couler au nord, au nord 1. Cours, 143 kilomètres, dont plus de 130 en France; bassin, 227 500 hectares, dont 166 200 en France; belles eaux ordinaires, 15 mètres cubes (?); eaux ordinaires, 9 (?); étiage, 3 (?); crues, 100 (?). 2. Cours, 41485 mètres; eaux ordinaires, 2200 litres; étiage, 750; eaux très basses, 300. 3. Cours, 70 kilomètres; eaux ordinaires, 2250 litres; étiage, 820; eaux très basses, 450. 4. Cours, 56050 mètres; eaux ordinaires, 3600 litres; étiage, 870. 5. Cours, 198 kilomètres ; bassin, 135000 hectares, dont 10000 en France; eaux ordinaires, 20 mètres; étiage, 4; crues, 170.

parce qu’elle vient de couler au sud, et à chaque promontoire elle approche de l’ouest, qui pour elle est le chemin de la Meuse. Il se peut qu’il n’y ait pas dans le monde une rivière méprisant autant la ligne droite; pourtant, comme ses détours ne sont pas des « contours », mais de brusques « retours » sans ampleur de courbure, sans déploiement de rondeur, elle ne triple même pas sa route directe ; il y a 75 à 78 kilomètres à vol d’oiseau de sa source à son embouchure, et c’est à peine si sa course atteint 200 kilomètres, dont 26 en France. Née à 380 mètres au-dessus des mers, tout près d’Arlon, capitale du Luxembourg belge, elle passe à Bouillon, qui fut une seigneurie fameuse. Arrivée chez nous, elle finit à la Val-Dieu, vieille abbaye, tout près de Monthermé, l’une de ces villes tellement enfoncées dans leur val de talus ardu qu’il leur manque une partie du soleil de la journée. Quand elle a pénétré dans le fleuve, elle mêle à regret son flot aux eaux de la Meuse, qu’ont ternies des débris d’ardoise ; mais peu à peu la grande rivière domine la petite, et l’onde claire versée par les naïades luxembourgeoises disparaît sans retour. X. Sambre. —Aussi belle et rare est la Semoy. aussi banale est la Sambre 1, belge en bas, française en haut, tandis que la Semoy est belge en haut, française en bas. Rivière du schiste, du terrain houiller, et des sables, des grès, des calcaires éocènes et miocènes, la Sambre naît sur les plateaux de Nouvion et de la Capelle, hauts seulement de 200 à 232 mètres. Elle baigne Landrecies et reçoit les deux Helpes, sinueuses et gracieuses riviérettes, mais de plus en plus souillées par les crachats des usines. De filature en filature, sans parler d’autres industries, descend la Petite Helpe2, qui passe à Fourmies; de filature en filature aussi la Grande Helpe , qui baigne Avesnes : l’une et l’autre égayent la « Suisse du Nord », comme les gens du plus long, du plus bas, du plus plat de nos départements aiment à nommer ce « haut » territoire qui, géographiquement, est pays d’ « Ardenne », et non pays de « Flandre ». Haumont, Maubeuge et Jeumont, elle arrose ces trois autres villes françaises avant de passer en Belgique par environ 120 mètres au-dessus des 3

1. Cours, 190 kilomètres, dont 85 en France; bassin. ordinaires, à 266200 hectares, dont 107 500 en France ; eaux 58 la sortie de France, 5760 litres (?); étiage, 3500; crues, mètres cubes. 2. Cours, 40 kilomètres; bassin, 27500 hectares. 3. Cours, 57 600 mètres; bassin, 30 000 hectares.


RHIN, MEUSE, ESCAUT

mers. Arrivée dans le royaume bilingue, elle y coule dans deux provinces, Hainaut et Namur; elle y traverse un des grands bassins houillers de l'Europe, coule dans Charleroi, cité de noires et bruyantes industries, et va se perdre dans la Meuse à Namur, par 75 mètres d’altitude : elle lui apporte, ce dit-on, 18 mètres cubes par seconde, eaux moyennes.

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XI. Escaut1. — Ce fleuve appartient à la France et à la Belgique, à celle-ci surtout, dans un bassin aux formations géologiques diverses, terrains houillers, craies, terrains tertiaires, terrains modernes, alluvions récentes. Il prenait autrefois sa source dans le cimetière de Beaurevoir, par une centaine de mètres d’altitude, près de la ferme de Somescaut, pour Sommes-

Sur la Semoy. — Dessin de Verdryen, d’après nature.

caut, c’est-à-dire tète de l’Escaut : il y a des siècles que n’existe plus cette ferme, témoin de l’ancienne origine du fleuve. A la suite des déboisements, et aussi de transports de terrains qui gênèrent la marche des eaux dans le vallon de Beaurevoir, la fontaine de l’Escaut descendit à 3 ou 4 kilomètres en aval, à l’abbaye du Mont-Saint-Martin, en amont et tout près du Catelet. Mais ledit vallon de Beaurevoir remonte à une

grande distance au-dessus de cette fontaine, le long du canal des Torrents. Ce canal a été creusé en deux fois (1746-1748 et 1807), dans le val de ce qu’on nomme en Cambrésis un riot sec, c’est-à-dire dans un ravin le plus souvent sans eau, qui parfois, en temps de 1. Cours, 420 kilomètres, dont 100 en France; bassin, 2 070000 hectares, dont moins de 700 000 en France ; module, 92 mètres (?) ; eaux ordinaires à la sortie de France, 12 mètres cubes; étiage, 7 1/2; crues, 40.


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grande pluie, de grand orage, roule un torrent temporaire. Mais, tel quel, ce torrent d’occasion est l’antique Escaut, que la déforestation, ou peut-être une cause cosmique a desséché. On doit le regarder comme le haut du fleuve, comme sa source la plus reculée dans les saisons très humides. Il commence à 8 ou 10 kilomètres nord-ouest de Guise, près Grougis, sur des collines de 180 mètres dont la pente opposée s’incline vers la Seine, par l’Oise. Il rejoint la source du fleuve après 30 kilomètres d’un voyage régulier, entre levées de terre et sans beautés imprévues : à cette fontaine pure il amène, lorsqu’il coule, une eau contaminante. Aujourd’hui né par 87 mètres seulement au-dessus des mers, il ne tarde guère à rencontrer le canal de Saint-Quentin1 près de la sortie du souterrain du Tronquoy, tunnel de 5677 mètres qui conduit cette voie de batellerie du bassin de la Somme dans le bassin de l'Escaut. Le canal de Saint-Quentin suit l’Escaut jusqu’à Cambrai, et à partir de cette ville se confond avec lui, suivant la coutume des rivières de la plaine flamande, toutes endiguées, entravées, toutes dirigées au plus court dans la vallée, où elles étaient palustres, mais claires et libres. Cette liberté n’est plus, ni cette clarté, car l’industrie s’est emparée du fleuve et de tous ses affluents et sous-affluents français. Vers Bouchain où tombe la Sensée2, rivière sur tourbe et marais doublée d’un canal encombré de bateaux, l’Escaut entre dans le noir pays du charbon de terre; il passe à Denain la forgeronne, à Valenciennes, place de guerre voisine d’Anzin qui est une très grande piocheuse de houille; puis ce sont, à droite, à gauche, d’immenses palus desséchés, mais qui ne seront jamais trop secs. A Condé lui vient la Haine3, rivière bien plus belge que française qui a donné son nom au Hainaut, province de Belgique ; tandis que plus bas la Scarpe, autre tributaire, est entièrement chose de France. A 1500 mètres en aval du confluent de la Scarpe, par 16 mètres d’altitude, l’Escaut passe en Bel1. Longueur, 93 400 mètres, de Chauny sur Oise à Cambrai sur Escaut, par Saint-Simon et Saint-Quentin sur Somme : il unit donc l’Oise, et par conséquent la Seine, à la Somme, la Somme à l’Oise ; et un embranchement partant de Tergnier le relie au canal de l’Oise à la Meuse par la Sambre, lequel a 67 kilomètres, de la Fère à Landrecies. 2. Cours de près de 60 kilomètres ; bassin, 67 500 hectares. 3. Cours, 80 kilomètres.

gique, sous la forme d'une rivière canalisée de 20 à 25 mètres de largeur. Dans le royaume wallon-flamand, c’est essentiellement la rivière flamande, par opposition à la Meuse, qui est la rivière wallonne. Les Flamands l’appellent Schelde. Chez eux il a 40 mètres de largeur en arrivant à Gand, ville où il reçoit la Lys, qui est mi-française; il en a 100 à Termonde ou Dendermonde, 350 à 700 devant Anvers, devenue grâce à lui l’un des premiers ports du monde. Peu après, salé comme la mer, il passe en Hollande et s’achève par deux grands estuaires; l’Escaut Occidental ou Hondt et l’Escaut Oriental, que séparent trois îles basses, Beveland du Sud, Beveland du Nord, Walcheren avec son port de Flessingue. L’Escaut n’est pas beau, et, sauf de rares vallons, son bassin ne l’est pas davantage, parce qu’il est plat et que l’homme s’y fait trop voir : on l’y trouve partout avec ses grandes villes et ses bourgs étirés jusqu’à d’autres bourgs, avec ses puits de houille, ses canaux, ses chemins de fer, ses outils, ses engins, sa vapeur, sa fumée de locomotive ou d’usine, et toutes ces baraques infinies que nous appelons béatement les palais de l’industrie moderne. Elle est là, dans tout le criant et grinçant déploiement des forces confisquées, l'image de l’avenir triomphal prédit par les prophètes de l'humanité nouvelle ; machines qui tournent ou roulent, qui bourdonnent ou sifflent; tuyaux qui crachent; cheminées qui s’époumonent; nuages industriels qui cachent le soleil du jour, la lune de la nuit et qui, sous la pluie, retombent en chimie noire; lignes ou courbes de fer sur le sol aplani; wagons et tramways; rivières asservies qui pourrissent; plus de sylve au vent murmurante, et la ville infinie étouffant la campagne.

XII. Scarpe. — La Scarpe1 est artésienne et flamande. En Artois elle a ses naissants sur des plateaux déboisés de 100 à 140 mètres, pays de craie profitant des vallons pour y verser des sources murmurantes; elle y baigne Arras, où vit encore le nom des Atrébates. Mais à la contrée des hautes plaines, des collines, des vallées et vallons, succède la basse plaine de Flandre, qui est fange et tourbe; à la craie succède la terre bourrée de houille, et la rivière qui des1. Cours, 100948 mètres; bassin, 121200 hectares; eaux ordinaires, 5 mètres cubes; étiage, 3 ; crues, 37.


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cendait à sa fantaisie devient le canal où passe, bateau par bateau, la flottille sans fin du charbon minéral. Les villes de la Scarpe sont Douai, cité de quelque science dans une région de beaucoup d’industrie, Marchiennes, Saint-Amand-les-Eaux, lieu de boues thermales et de sources soufrées. XIII. Lys. — Pareille à la Scarpe en ce qu’elle part de la craie d’Artois pour se continuer sur la tourbe de Flandre, la Lys1 naît à Lisbourg2, d’une font copieuse, au sein de plateaux de 150 à 180 mètres. Son val d’amont est gracieux, frais avec fraîches fontaines et villages nombreux : où l’un commence, l’autre s’achève. Thérouanne, bourgade qui n’est plus ville depuis que la saccagea l’empereur de l’empire où le soleil ne se couchait jamais 3, Thérouanne est la fin des gloires naturelles de la Lys et le commencement de ses « gloires » industrielles : elle coule désormais 1. Cours, 209 kilomètres, dont moitié en France; bassin, 389 000 hectares, dont 275 000 en France; eaux ordinaires à l’entrée en Belgique, 7 mètres cubes ; étiage, 2500 litres ; crues, 230 mètres cubes. 2. Le vrai nom serait donc Lis et non Lys. 3. Charles-Quint.

sur une terre glaiseuse, dans la plaine de Flandre, plus basse que partout ailleurs, sauf dans les fonds à peine exondés du pays de Dunkerque; à droite, à gauche, elle a l’immensité banale, les villes et villasses de fabriques, la tourbière, le marécage; elle est navigable (à partir d’Aire), elle rouit des lins qui la corrompent, elle boit des fuyants d’industrie qui l’empoisonnent. Ainsi va-t-elle, vaseuse, large de 15 à 25 mètres, uniformément profonde, vu sa canalisation, par Merville, Estaires, Armentières, Houplines, Deulémont où tombe la Deule. Celle-ci fut jadis une sorte de. marais : c’est maintenant un canal, un égout depuis que Lille, la cité de mille industries, y jette les ordures de ses usines et les ordures de ses hommes. Française à ses deux bords pendant 99 kilomètres, puis franco-belge pendant 27, dans le pays de Warnêton et de Wervicq, elle relève de la seule Belgique pendant 88 000 mètres. C’est dans ce pays qu’ayant baigné Courtrai elle a sa fin dans l’Escaut., à Gand, ville autrefois plus riche et puissante où le flot de marée soulève le fleuve d’environ trois pieds et demi, pendant quatre heures à chaque flux.


CORSE

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Les Sanguinaires (voy. p. 418). — Dessin de Boudier, d’après une photographie communiquée par M. Lequeutre.

CHAPITRE IV CORSE

I. La Corse.— La Corse est une île de la Méditerranée, la troisième en grandeur dans cette plus belle des mers bleues, après la Sicile, après la Sardaigne. Longue de 183 kilomètres, large de 84800 mètres à son plus ample travers, elle a 875 000 hectares entre 500 kilomètres de côtes, non compris ce qu’il y a de très petit, de presque « infinitésimal » en sa découpure. C’est beaucoup plus que la moyenne du département français, laquelle dépasse de peu 600 000 hectares. Mais ce n’est guère que le tiers de la Sicile, carl ’ « île triangulaire » dérobe à la Méditerranée 2 580 000 hectares.

L’ « île en forme de sandale », la Sardaigne, l’emporte sur la Corse presque autant que la Sicile, de par ses 2 384000 hectares. Quant à la Terre de Vénus, à ce qui fut l' « île aux cent villes » et n’est plus que l’île aux cent villages, la Crète n’a que 780 000 hectares. Troisième en grandeur, première en beauté. Elle n'a pas la sécheresse de la Crète et des plateaux calcaires de la Sicile ; ses montagnes percent plus de ciel que les monts crétois, plus que les monts siciliens, l’Etna mis à part, qui est latéral à la Sicile plutôt que Sicile elle-même ; elles dominent surtout de haut les chaînes de Sardaigne. Avant tout, la Corse est incomparablement plus boisée, plus arrosée, plus verte que l'île de Vénus, et


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que celle des bergers de Théocrite, et que la maremmatique Sardaigne. Avec moins de prairies et plus de bois, avec moins de pluie fine et plus d’ardent soleil, la Corse, hérissée de monts et de forêts, est une « île de l’Émeraude » comme Érin, bien qu’Érin soit lacustre et tourbeuse, et que la Corse n’ait ni tourbières, ni grands lacs, ni plaines étendues. A 180 kilomètres environ de la France d’Europe — c’est la distance d’Antibes à Calvi, — à 460 de la France d’Afrique — c’est la distance de Bonifacio à Bône, — l’homme de la Corse, beaucoup plus proche de l’Italie que de l'une ou de l’autre France, n’a pas plus de 80, 85, 90 kilomètres de mer à franchir pour débarquer en Toscane. Quant à l’Espagne, son promontoire le moins éloigné, le cap de Creus, pointe catalane, est à 450 kilomètres. Une île italienne, un rocher de fer, Elbe, surgit à l’est, dans les flots tyrrhéniens qui bercent à la fois la Corse et la Toscane. Et plus voisine encore est la Sardaigne, autre île « romaine » qui se lève au sud, par delà les 12 kilomètres d’ampleur du détroit de Bonifacio. Son nord extrême, c’est 43°0'42"; son sud extrême, 41°21'4"; son extrême occident, 6° 11'47" ; son extrême orient, 7° 11'6". Ses latitudes sont plus ou moins celles de Porto la lusitanienne, de Barcelone la catalane, de Rome l’italienne et de Constantinople, qui est un caravansérail des peuples : sa capitale, Ajaccio, a presque exactement le même soleil que la « Ville Éternelle »

lienne, non par les sentiments, mais par l’histoire, les mœurs, les superstitions, le langage : si beaucoup de citadins y savent notre langue, aucun district rural ne la parle, faute par nous d’avoir voulu coloniser cette île. Certes la place n’y manquait point. La Corse n’avait alors que 120 000 habitants, là où cinq fois cent mille hommes, sinon même dix fois cent mille s’assiéraient largement au banquet de la vie. L’île était ou belle ou superbe en sa mer poissonneuse, les femmes aimables, le ciel brillant et gai, l'air doux et salubre sauf à quelques petites plaines basses des fleuves, et sur la moitié du rivage d'orient autour d’étangs miasmogènes. Mais il ne vint que quelques ouvriers ou marchands dans les villes; aucune famille de France n’élut son séjour dans la campagne de Corse, là où quelque « fiume 1 » ou fiumicello2, sortant d’une étroiture du mont, peut arroser d’un flot non tarissant l’épanouissement de sa gorge en val ou vallée. Pourtant la Corse est intimement française : mêlée depuis cent dix-huit ans à nos tragédies, fertile en émigrants pour toute ville de France et toute bourgade et colonie d’Algérie, elle mêle de plus en plus ses passions, ses intérêts avec les intérêts, les passions de ceux qu’elle nomme les continentaux5, et la grande langue nationale prend peu à peu droit de cité dans les deux métropoles, Bastia et Ajaccio, et dans les principaux bourgs de la vieille et très vieille Kyrnos4.

Il y a cent dix-huit ans que la Corse fut vendue par les Génois à la France au prix de 40 millions. La domination de ces marchands, succédant à celle de Pise, avait duré bien près de cinq siècles; elle avait exploité, pillé, malmené, évoqué la haine et la résistance. Enfin, lasse des révoltes, la ville des palais de marbre blanc, la mère de Christophe Colomb1, la boutique, le port et l’arsenal des Ligures, Gênes, offrit l'île indomptable aux Français, qui l’acceptèrent. C’était en 1768. Un Corse habile, héroïque, Paoli, voulut la défendre contre les héritiers de Gênes : il fut vaincu sur les bords du Golo, fleuve majeur de l’île, à Ponte-Nuovo (1769). Vingt-trois ans plus tard, il la livra, croyant bien faire, aux Anglais, qui ne la gardèrent que jusqu’en 1796. Soumise pendant vingt siècles à des pouvoirs italiens, à Rome, à Pise, à Gênes, la Corse est ita-

II. Le tour de la Corse. — « Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage5. » Il n’en est guère de plus charmant qu’autour de la Corse, tant la rive occidentale est harmonieusement découpée, de même que le littoral du sud et du sud-est. Le promontoire le plus septentrional, le cap Corse, termine une presqu’île dure et rocheuse, étroite montagne dont les Capo-Corsini, grands émigrants en Amérique du Sud, ont fait un petit paradis, un odorant jardin, un verger d’orangers, d’oliviers, de cédratiers, de châtaigniers, de noyers, un vignoble de vins chauds et généreux. A la racine de cette presqu’île, à l’ouest, en face de Bastia, mais séparé de cette ville par la montagne, le golfe de Saint-Florent, qu’on a comparé tour à

1. A supposer que Christophe Colomb ne soit pas Corse : ce dont on discute aujourd’hui.

1. Fleuve, torrent. 2. Petit torrent, ruisseau. 3. Les Français : par opposition aux Étrangers, Italiens ou autres. 4. Un des antiques noms de l'île. 5. Joachim du Bellay.


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tour à celui de la Spezia et à celui de Toulon, est très vaste; il est aussi très sûr, mais la fièvre des marais empeste son rivage : la faute en est aux « extravagances », autrement dit aux crues du petit fleuve Aliso qui se répand en marais et remblaye, bien qu'avec lenteur, le port de Saint-Florent. Cet Aliso court dans une des maîtresses vallées du Nebbio, pays sauvage qui fut un des six diocèses de l'île, les autres s’appelant Mariana, Sagona, Accia, Aléria, Ajaccio. Ledit Nebbio tenait son nom d’une ville que mirent à mal les pirates musulmans de l'Afrique aujourd’hui française : ce qui témoigne encore de ce siège d'évêché, c’est, à 1000 mètres environ de Saint-Florent, l’église cathédrale de Nebbio, monument byzantin, et les débris du palais épiscopal. De Saint-Florent à Porto-Vecchio par Calvi, Ajaccio, Bonifacio, soit sur la rive nord, sur la rive ouest et sur la rive sud, c’est un brillant spectacle que le défilé de Carte de mille promontoires, blocs les plus bas quoique très hauts encore, d'une île qui est un entassement de rocs, et çà et là, moins que jadis, un amphithéâtre de forêts. Ils séparent des baies fiordiques, de grandes anses à la bretonne : mais le soleil ici n’a rien d'armoricain, et ce n’est pas le granit, sombre, le gneiss obscur, le schiste noir qui s’y reflètent dans l’eau d’azur ; le granit rouge y cerne les O. RECLUS.

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grands et profonds golfes où évolueraient des escadres, et les sous-golfes, les criques, asiles sûrs de la barque du pêcheur. Le long de ce rivage, qui de loin semble stérile et dur, quand on n’entre pas dans l’intimité des calanques, le navigateur voit successivement passer devant lui, dans un lumineux périple : Le littoral des Agriates, anses petites après petites anses, et point de pêcheurs dans des villages du bord de l’eau : solitaire est toute la rive, solitaire aussi l’intérieur, les montagnes, les vallons, les pâtures, les garrigues, ou, pour parler comme le Corse, les maquis, — il n’y a dans ce désert d’herbes et d’arbustes que des hameaux de bergeries pour les bergers et pour leurs moutons; L’île Rousse devant des îlots et rochers rouges, d’où son nom : cette ville, une des plus modernes en Corse (1758), est le port de la Balagne, région fertile, riche en oliviers; Calvi la génoise, la Corse. sur un beau golfe qui regarde le nord : mais peu de navires abordent à cette plage insalubre, car ici les vallons de l’intérieur ont peu d’hommes pour les cultiver; Le golfe de Galéria, très lentement diminué, de siècle en siècle, par les alluvions du Fango, qui est le fils d’une vallée presque déserte; Le golfe de Girolata, luisant comme la braise quand le soleil incendie son granit rouge : tout I — 53


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grand et superbe qu’il est, c’est une simple indentation du vaste golfe de Porto, non moins rouge au flamboiement du jour que la baie de Girolata; Le golfe de Sagone, dont la grâce est ineffable, et à cette grâce il allie la grandeur : plus évasé que le golfe de Porto, il comble peu à peu sa demiconque aux anses régulières là où lui arrivent la Sagona et surtout le Liamone, qui est l’un des grands « fleuves » corses, encore que bien court et de fort petit bassin ; Le golfe d’Ajaccio ayant à son entrée les îles Sanguinaires; son tour est de 90 kilomètres; deux fleuves y entrent, le Gravone, le Prunelli. Sa ville, Ajaccio, règne en Corse : ce premier rang lui vient de son port ample, sûr et profond, non de son histoire ou de son antiquité, car son fondateur ne fut point, comme la tradition le prétend, et comme des savants l’ont prouvé, le fabuleux Ajax, fils de Télamon ; Le golfe de Valinco ou de Campo Moro, auquel accourent le fleuve Taravo et le fleuve Tavaria ou Rizzanese ; Bonifacio, port merveilleux qui s’enfonce de 1500 mètres dans l'île entre falaises, et ville hautaine avec tours et clochers sur un blanc calcaire qui contemple de près la Sardaigne. Ce calcaire s’effile en une presqu’île qui tombe à pic des deux côtés, sur la mer captive du port, sur la mer libre des Bouches de Bonifacio1, et il se termine par un surplomb terrible : c’est de 50 mètres que la vague a creusé la roche, et de 50 mètres que la vieille cité, colonie génoise qui combattit fidèlement pour Gènes, s’avance sur la vague d’en dessous. — De temps en temps la pointe du surplomb s’écroule, mais le flot ronge sans repos l’élancement de la demi-voûte, et Bonifacio suspend toujours des maisons sur le détroit céruléen ; Le golfe de Santa-Manza, le premier sur la côte orientale, quand on a tourné la pointe sud de la Corse, en face d’un îlot de sombre mémoire, le Lavezzi : dans une nuit de février 1855 cet écueil entr’ouvrit un navire2 qui portait plus d’un millier d’hommes de guerre en Crimée, devant Sébastopol, alors glacée comme le pôle et grondante comme le tonnerre : de ces plus que mille, pas un ne sortit vivant du gouffre nocturne; Le golfe de Porto-Vecchio ou du Port-Vieux, presque incomparable, même en Corse : il pénètre de 8500 mètres dans les terres, avec des profon1. Tel est le nom du détroit qui sépare la Corse de la Sardaigne. 2. La Sémillante.

deurs de 5 à 24 mètres, sur une largeur qui est assez constamment de 2 kilomètres 1/2. A quelques lieues au nord du Port-Vieux, vers la tour de la Solenzara, lieu fiévreux qu’ont fait salubre et pur des bois d’eucalyptus, la côte change d’aspect, parce que ses rocs, changeant de nature, passent du granit à la craie. L’estran, jusque-là presque partout sans aucune largeur, devient une plaine ; la montagne s’écarte ou plutôt le rivage s’éloigne de plus en plus, depuis des milliers d’années. Les roches, sur ce versant de la Corse, ont une texture bien plus lâche que sur le penchant opposé ; leurs torrents transportent plus de débris, et ces dépouilles du mont se tassent paisiblement dans une onde que protège de loin l’Italie, et que les vents malmènent peu, tandis qu’ils fouettent brutalement les vagues du littoral d’Occident. Une plaine s’est donc déposée sur ce côté de l’île : plaine qui, dans le lointain des âges, combla des golfes, enterra des pieds de caps ; qui, plus tard, sous les yeux de l’histoire, transforma des baies en étangs; qui maintenant remplit peu à peu ces étangs, remblaye des échancrures et amortit en rivières marécageuses les torrents sautés des rocs de la montagne. De la tour de la Solenzara à Bastia, ce plan peut avoir 80 kilomètres, sur une largeur qui varie singulièrement, ici 6000 mètres, là 12000, et jusqu’à 15 000 ou 16000 : il a pour nom plage d’Aléria. Là jauniront un jour les plus belles moissons de l’antique Thérapné1; là sévissent aujourd’hui ses fièvres les plus cruelles, les Corses n’ayant pas le courage d’y dessécher les marais, eux qui, pour bêcher, semer, scier le bois, couper le blé, laissent venir annuellement huit à dix mille Italiens, des Lucquois, qui regagnent leur paradis de l’Apennin, riches de l’argent des insulaires, si quelques pauvres louis sont la richesse. Non pas que l'« insulaire » soit plus indolent que l’ « étranger », mais il n’a pas encore épousé la terre avec autant de passion que les paysans des contrées ayant grandes villes pour dévorer les moissons et grands chemins pour porter ces moissons à ces villes. Les fièvres de la plage d’Aléria ne ravagent pas seulement la plaine, que d’ailleurs nul n’ose habiter toute l’année durant, et que tous abandonnent pendant trois à quatre mois, lorsqu’on a coupé la 1. L’un des anciens noms de l’île corsique.


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moisson, en fin de juin, en juillet, en août, en septembre et part d’octobre; les vents du littoral en emportent le miasme jusqu’à des hameaux et villages de la basse montagne que leur altitude semblerait devoir préserver. Sur ce rivage peu sinueux, mal abrité, on trouve, de la Solenzara à Bastia : l’embouchure du Travo ; celle du Fiumorbo ; l’étang littoral d’Urbino (750 hectares) dont l’eau salée nourrit de grandes huîtres; la bouche du Tavignano, près des ruines informes d’Aléria, ville antérieure aux Romains, dont Sylla fit une colonie du Peuple-Roi

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et qui fut ensuite, pendant des siècles, la capitale de la Corse; l’étang de Diane (570 hectares) ; la bouche du Golo; enfin l’étang de Biguglia (1500 hectares). Il est ainsi nommé d’un misérable village, à peine digne d’être appelé hameau, qui, ville jadis, régna sur l’île au temps des Pisans, puis au temps des Génois, avant la fondation de Bastia. Quand Biguglia était une ville, son étang, port très ample et suffisamment creux, était apte aux navires; aujourd’hui sans profondeur, il a pour toute flotte les bateaux des pêcheurs de poissons, surtout d’an-

Bonifacio. — Dessin de Taylor, d’après une photographie.

guilles, et seulement en hiver, vu le redoutable empestement de l’été. Il n’y a que 4000 mètres entre l’ouverture du grau de Biguglia et Bastia, ville majeure de la Corse.

III. Monts et torrents. —Sous des latitudes moins méridionales, la Corse aurait des névés, des glaciers, car fort élevés sont ses monts. Les monts corses sont faits de roches massives au centre, à l’ouest et au sud. Des roches moins vieilles et dures dominent au nord et sur la majeure partie du versant d’orient : de celles-ci, notamment de la craie, relève environ le tiers de l’île, les deux autres tiers étant granits, syénites,

serpentines, gneiss, porphyres, schistes cristallins, etc. La chaîne mère, celle qui partage l'île en versant d’est et en versant d’ouest, appartient essentiellement aux pierres « primitives ». Le Monte Rotondo (Mont Rond)1, au panorama vaste et vague, passait jusqu’à ces dernières années pour le géant de la Corse : haut de 2625 mètres, il se lève à peu près au centre de l’île, entre les bassins du Tavignano et du Liamone. On le disait premier, il n’est plus que second : le Monte Cinto (2710 mètres), qui l’emporte sur lui de 85 mètres, trône au nord-ouest de la Corse, entre Calvi et Corte, dans le bassin du fleuve Golo. 1. On lui donnait 2800 mètres.


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Au-dessous du vrai monarque et du roi détrôné, nombreux sont l es princes, si l’on veut bien nommer ainsi, comme étant au-dessus des principicules, les sommets qui s’élancent à plus de 2000 mètres. De l’un des moins liants d’entre eux, de l’Incudine (2136 mètres), qui monte au voisinage de la Solenzara, le périorama est miraculeusement beau, sur tout le sud de la Corse, du Rotondo jusqu’au détroit de Bonifacio et jusqu’à la Sardaigne, du golfe d’Ajaccio jusqu’à l'asile du Porto-Vecchio et aux étangs morbifères qui miroitent sur la plage d’Aléria : il y a par ailleurs de plus grands spectacles de montagnes, nulle part une plus superbe contemplation de la mer sans marée. De tant de sommets, pointus ou trapus, arbrés, arbustés ou nus, mille torrents tombent en cascatelles, au grand jour ou sous bois. Malgré leurs détours, ils expirent bientôt dans la mer de Toscane, ou dans celle qui regarde au loin les Baléares, l’Espagne, la France. Les plus longs, Golo et Tavignano, s’engloutissent dans la mer d’orient; le Liamone, la Gravona, le Prunelli, le Taravo, le Tavaria, dans la mer d’occident. Le Golo1 donna son nom à l’un des deux départements qui se partagèrent d’abord la Corse. Il naît au plus haut de l’île, là où s’escarpent Cinto et Paglia Orba (2525 mètres), et descend parmi les pins larix, les hêtres, les ifs, les peupliers, les aunes de la forêt de Valdoniello (4647 hectares). Son bassin supérieur, le plus haut, le plus froid, le plus pastoral de la Corse, s’appelle Niolo, l'une des deux formes du nom dont l’autre forme apparaît dans Valdoniello (val du Niello, du Niolo). Étant ce qu’il y avait de moins accessible dans l'ile, ses bergers, chevriers et porchers ont mieux conservé que les autres Corses l'héritage du passé de « Kyrnos », mœurs, coutumes, costumes, traditions; moins qu’ailleurs ils ont oublié les « voceri », chants d’amour, de guerre ou de vengeance. Ou plutôt leurs femmes et leurs filles restent fidèles à la vieille Corse, car eux, les hommes, ils sont pasteurs itinérants : ils descendent au commencement de l’automne avec leurs bêtes vers les vallons d’ouest, jusqu’au bord de la mer, en climat plus doux, pour ne remonter qu’au printemps. Les défilés de Santa-Régina transmettent le Golo à sa basse vallée; puis il entre dans la plaine 1. Cours, 75 kilomètres; bassin, 108700 hectares; eaux ordinaires, 10 mètres cubes (?); étiage, 2450 litres (?).

orientale, dans la maremme où Marius bâtit Mariana, ville disparue, et il s’engouffre en mer au midi de l’étang de Biguglia. Le Tavignano1 porta le même nom que le Rhône, puisque les Latins l’appelèrent Rhotanus; toutefois ce n’est point le premier courant de Corse, comme le Rhône le premier courant de France : à peu près aussi long que le Golo, mais dans un bassin moindre, il ne roule pas autant d’eau que le fleuve des Amazones de l’île française après avoir été génoise. Il vient à peu près des mêmes monts que le Golo. Sorti d’un lac à 1743 mètres d'altitude, de l'Ino ou Nino, coupe limpide, il a pour vallée supérieure le val de Campotile ; en belle forêt comme son rival et maître, entre rochers comme lui, il reçoit au bas de la pierreuse Corte, ville centrale de l'île, la belle Restonica dont on vante la pureté d’onde. Sa fin dans la mer Tyrrhénienne est près d’Aléria, au sud de l’étang de Diane. Le Liamone2 fut pendant quelque temps le frère du Golo en ce qu’il désigna l’un des deux départements de l’île. Commençant, en hiver du moins, dans les neiges, non loin des premières fontaines du Tavignano et de la Restonica, il bondit dans les gorges du pays de Vico, puis serpente paisiblement dans une plaine palustre et va se mêler à l’azur du golfe de Sagone. La Gravona3 commence au Renoso, mont, de 2357 mètres où les gens d’Ajaccio prennent leur glace en été. Rapide, elle descend vers la capitale de l’île, pourvoit ses fontaines et arrose son Champ d’Or (Campo del Oro), ainsi nommé comme riant et riche ; puis elle se perd en deux bras dans le golfe d’Ajaccio, non loin de l’embouchure du Prunelli4, qui, né pareillement sur le Renoso, est le « fiume » de Bastelica. Le Taravo5, qui sort de la magnifique forêt de San-Pietro di Verde, se perd dans le golfe de Valinco; de même le torrent qui a dans son bassin 1. Cours. 72 kilomètres; bassin, 82000 hectares; eaux ordinaires, 7 mètres cubes (?) ; étiage, 1800 litres (?). 2. Cours, 40230 mètres; bassin, 36966 hectares; eaux ordinaires, 3 mètres cubes (?) ; étiage, 1100 litres (?). 3. Cours, 42550 mètres; bassin, 29 898 hectares; eaux ordinaires, 3500 litres (?) ; étiage, 600. 4. Cours, 41260 mètres ; bassin, 28 454 hectares ; eaux ordinaires, 2650 litres; étiage, 600. 5. Cours, 61 400 mètres; bassin, 49 250 hectares; eaux ordinaires, 4 mètres cubes (?); étiage, 1 (?).


Lequeutre. Gorges de la Restonica. — Dessin de Boudier, d'après une photographie communiquée par M.


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Sartène et Tallano, et qui, fils de l’Incudine, porte trois noms : Valinco, moins usité que les deux autres, Tavaria1 et Rizzanese. IV. Forêts, maquis, châtaigniers. — Les torrents corses doivent leurs grandes crues à la neige du mont; ils doivent à la forêt, gardienne des sources, protectrice des ruisseaux, presque tout ce qui leur reste d’eau pendant la saison caniculaire. À ces forêts la Corse n’a pas conservé toute leur splendeur première. Ainsi la forêt d’Aïtone, charmante encore, n’a plus la majesté d’antan; d’Evisa, ses sapins, ses larix ou laricios, arbres de bonne odeur, montent toujours jusqu’au toit d’entre deux mers, dont ils redescendent pour aller marier leur verdure à celle des bois de Valdoniello ; mais elle ne lève plus de hautains laricios : on les a coupés, et, ceux qui les remplacent, gracieux et minces comme la jeunesse, ne sont plus des géants de 120 à 150 pieds de haut, avec 18 ou 20 pieds de tour. C’est récemment qu’on a couché par terre les patriarches de la sylve d’Aïtone, comme de mainte autre forêt, depuis que des chemins vont des ports de la côte à la futaie majestueuse ; mais la déforestation date de plus loin, des temps premiers, du Ligure ou de l’Étrusque, du Phénicien, du Carthaginois, puis du Romain. Le paysan continue l’œuvre sauvage ; il allume l’arbuste pour semer dans la cendre, et l’incendie gagne souvent les grands bois. Le troupeau du berger nomade, qu’accompagnent, des chiens féroces, fait plus de mal encore : les moutons arrachent les herbes dont le tissu retient la terre sur le penchant du mont; la chèvre broute les jeunes pousses, espoir trompé d’une forêt future, et des versants s’écroulent et s’écoulent. De bois solennels, certains districts sont devenus des pierres sans ruisseaux, sans verdure. Toutefois la forêt corse ombrage encore 209 000 hectares, y compris le roc et la clairière. Sur les pentes inférieures, l’empire est au pin maritime et au larix, superbe mélèze qui s’élance à 40 ou 45 mètres. Au-dessus de 1200 mètres d’altitude, la montagne appartient surtout au chêne blanc, au hêtre, à l’érable, au tremble, à l’if, au majestueux châtaignier, à l'aune; tout à fait en haut, sur les cimes supérieures que le vent tourmente, que l’orage foudroie, que la neige saupoudre ou qu’elle ensevelit, le sapin sombre alterne avec le blanc bouleau. 1. Cours, 58266 mètres; bassin, 38771 hectares; eaux ordinaires, 3500 litres (?) ; étiage, 800 (?),

Parmi ces forêts, il en est de merveilleuses : tels, du nord au sud, les bois de Tartagine (2900 hectares), laricios et pins maritimes dont un torrent emporte au Golo les aiguilles; la sylve de Valdoniello, noire sur la blanche écume du Golo supérieur; la forêt de Vizzavone, larix, sapins, chênes verts, superbes hêtres, dans le val du Vecchio, tributaire du Tavignano, au pied du Mont d’Or (Monte d’Oro ; 2391 mètres), à la descente de la foce, c’està-dire du col de Vizzavona (1162 mètres), où la route d’Ajaccio à Bastia franchit la grande arête de la Corse ; la forêt de San-Pietro di Verde, la plus solennelle de toutes, ce dit-on, par ses très hauts laricios, ses grands hêtres, ses chênes verts, aux deux bords des profondeurs où se démène le naissant Taravo, sur le chemin de Sartène à Corte; le bois de Bavella, fait de laricios splendides, sur des croupes où se tord la route de Sartène à la Solenzara. Heureuse Corse où tous les bois abattus n’ont pas été remplacés par des cultures, des prairies, des terres vagues, des rocs en ruine, des ravins dont le torrent, jadis bruyant sous l’ombrage, est devenu la goutte d’eau que le caillou cache, que le sable boit, que le soleil sèche. Plusieurs centaines de milliers d’hectares qui furent autrefois bois sombre ou même forêt vierge, ont pour monotone parure le maquis, mot détourné de l’italien macchie, qui veut dire les taches (maculæ). Jadis asile du patriote et du proscrit, aujourd’hui bauge du bandit, du voleur, ces fourrés tachent, en effet, de tons verts ou bruns les flancs fauves, les bosses rouges, blanches ou grises des montagnes corsiques. Odorants sous les rayons du Midi, coupés d’abîmes et de torrents sans ponts, ces fouillis inextricables réunissent les arbrisseaux du climat méditerranéen, lentisques, buis, myrtes, cistes, genévriers, arbousiers, ronces, fougères, chênes verts, bruyères arborescentes : sous un autre nom c’est, le « monte bajo » des sierras espagnoles, la brousse du Sahel d’Alger et des pentes inférieures du vieil Atlas. L’antique forêt devrait reprendre une partie de cette « brousse », comme on dit dans les colonies françaises : les oliviers, les vergers, les châtaigneraies, çà et là des champs et des prés, s'empareraient du reste. Ce qui n’est pas maquis ou grand bois appartient surtout à la châtaigne et à l’olive. Le châtaignier, dont l’habitant vit, ainsi que du lait, du fromage


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des brebis et surtout des chèvres, protège d’un feuillage épais les villages contre le soleil : ceux-ci, presque toujours, sont accrochés à des penchants de montagnes, vissés à des parois, juchés sur des pitons. Le peuple corse, longtemps malheureux, et qui ne respire que depuis la souveraineté française, avait choisi pour scs cabanes de pierre sèche, des sites escarpés, écartés, hautains, tragiques.

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Il fallait bien tenir sa chèvre près du maquis, ses moutons près du pâturage, garder sa famille loin des basses vallées qu’opprimait le Génois, et plus que le Génois la fièvre des marais, loin de la rive qu’écumait le pirate, que le Barbaresque pillait malgré les tours de défense. Or le Génois n’a disparu de l’île que dans la seconde moitié du dernier siècle, et le corsaire y enlevait encore, il y a

Tallano. — Dessin de Boudier, d’après une photographie communiquée par M. Lequeutre,

cent ans, des chrétiens : non seulement sur le littoral du sud, ouvert de plus près à ses iniquités, mais aussi tout à fait au nord, jusqu’aux environs du cap Corse. Cet arbre admirable, ce châtaignier de puissant ombrage, est, comme le pin laricio, presque ubiquiste en Corse, mais nulle part il ne domine comme dans la contrée qui lui doit le nom de Castagniccia ou Châtaigneraie. Contrée dont quelques ravins, dans le bassin de

Lama, s’ouvrent par le fleuve Ostriconi sur la mer du septentrion; mais tout le reste appartient au versant d’orient. La « Châtaigneraie » s’étend au sud de Bastia, à l’est et au nord-est de Corte, entre le bas Golo, le Tavignano inférieur et la mer de Toscane, autour de la célèbre Orezza1 de Fium’alto et de sa montagne de San-Pietro (1766 mètres) dont le panorama 1. Fameuse par son eau minérale froide (11°), ferrugineuse et gazeuse, qui se boit en tout pays.


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« splendidissime » rivalise avec celui de l’Incudine lui-même. Ami de la silice, ayant à son pied la fougère, le châtaignier voit passer des centenaires, même des millénaires et, devenu cabourne1, il s’épanche encore en feuillage. Sa forêt fut jadis le dernier asile de la liberté corse ; aujourd’hui qu’elle ne cache plus les patriotes, elle nourrit paysans et bergers, dans le pays de l’arbre lui-même et dans les vallées où il ne croît pas, mais où s’exporte la châtaigne, dont se fait la « polenta » nationale. L’autre fidèle compagnon des hameaux, l’olivier, connaît peu la greffe et la taille, mais ce n’est pas ici l’arbre chétif étriqué, du Languedoc. Le climat de la Corse, sous un ciel plus méridional, hors du mistral, dans un bain de mer, accroît mieux les arbres du Midi qu’Avignon, que Perpignan, Nîmes ou Marseille. V. Les Corses. — Il est honteux qu'il n’y ait pas 280 000 habitants sous un pareil climat, le long d’une telle mer, au pied de monts minéraux qui ruissellent de torrents capables d’irriguer les bas lieux. Le Corse, très énergique cependant, n’a jamais voulu se vouer entièrement à la terre, à l’arrosage, aux mines. Il préfère la vie contemplative, le lazzaronisme ; il est chasseur, il est berger, avant tout gardeur de chèvres : ceci à la campagne ; en ville il adore les fonctions publiques, les honneurs, si petits soient-ils, la demisinécure ou la sinécure entière. Il aime aussi le métier des armes, le grand soleil, les aventures. Depuis que le Corse est Corse, il dépense, ou du moins il dépensait les plus belles heures de sa vie à défendre sa chaumière, son rocher, ses oliviers, sa châtaigneraie. Ibère, Celte, Ligure, Étrusque à ses premières origines, que sait-on? il a lutté contre l'Étrusque, le Celte, le Ligure, l’Ibère du continent. d’Italie, d’Ausonie, d’Ibérie; puis contre le Carthaginois, le Romain, le Vandale, le Goth, l’Italien, l’Aragonais, l’Arabe et le Berbère, les routiers cosmopolites du Moyen Age et le Génois, Ligure moderne. Il n’a compté sur le lendemain qu’au temps des Césars; puis sous les Pisans, maîtres débonnaires ; enfin sous les Français. 1. Mot de divers patois d’oïl qui s'applique aux arbres vidés par l'âge, ayant pour tronc la seule écorce, tels que finissent par être saule et châtaignier.

Et il se peut que la guerre continentale ne lui ait pas tiré plus de sang que la guerre intérieure, de val à val, de piève ou paroisse à piève, de famille à famille et de chaumière à chaumière. La vendetta, c’est la loi naturelle, qui paye la mort par la mort jusqu’à la millième génération. Que ferait-elle de l’homme de loi, du juge? Il n’a pas senti l’injure, il ne saurait la punir. C’est le frère, le père, le fils, même la mère ou la fille qui rougira le maquis du sang d’un assassinat, et cette vengeance appellera d’autres vengeances, comme « l’abîme appelle un autre abîme au son de ses canaux ». Comme l’a dit un chant du Niolo : De toute ta race, que reste-t-il? Rien qu’une sœur, petite, pauvrette, orpheline, sans parents. Mais pour te venger, soisen sûr, c’est bien assez d’elle !

Épier l’ennemi, viser juste, plonger l' « impeccable » couteau, ce fut la vie du Corse pendant des semaines, des siècles, et de tout temps on le connut pour son caractère sombre, altier, méfiant, vindicatif. Que sont les Corses modernes? Après tant de chocs de peuples, d’unions franches ou forcées, de mélanges de races, quel sang prédomine chez eux? Nul ne sait. Le temps a tout émoussé : le même esprit, la même âme, les mêmes usages, le même dialecte italien, la même nécessité du français, chaque jour croissante, sont maintenant le commun patrimoine de cette nation faite cependant de tant de pères ennemis que, si les morts couchés dans l’île reprenaient tout à coup le souffle et la mémoire, une furieuse bataille éclaterait aussitôt, d’Ajaccio à la tour de la Solenzara, et du cap Corse à l’azur marin des grottes de Bonifacio. Les seuls hommes qui se distinguent franchement du reste des insulaires, ce sont les Grecs du bourg de Carghèse, au nord d’Ajaccio, sur le golfe de Sagone. Ces Hellènes qui ne parlent plus guère que le français et le corse, mais qui ont gardé leur religion grecque, arrivèrent en l’an 1676, au nombre de 730, de monts Péloponnésiens dominant le rivage d’un golfe du Magne, sous la conduite d’un descendant des Comnène. Ils viennent d’essaimer vers la France de par delà les flots et de fonder une Carghèse nouvelle, à Sidi-Mérouan, dans une belle vallée des montagnes, près du Roumel, qui est la rivière de Constantine.


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CLIMATS, VENTS, PLUIES

Climat breton : figuier à Roscoff (Finistère) (voy. p. 430). — Dessin de Bérard, d’après nature.

CHAPITRE V CLIMATS, VENTS, PLUIES I. Pourquoi la France a plusieurs climats. — Nous attachons presque invinciblement l’idée de froid au mot Nord, l’idée de chaleur au mot Sud. Et cependant l’homme de Dieppe ou de Dunkerque peut grelotter à Saint-Flour ou à Montlouis-desPyrénées; l’homme de Brest gèle en hiver à Limoges, et les Alsaciens-Lorrains établis à Terni, dans la province d’Oran, en pleine Afrique, et tout près du Sahara, ont pu s’y plaindre de la rudesse de décembre. Le climat ne dépend pas seulement des latitudes; la hauteur au-dessus des mers est plus puissante que le voisinage ou l’éloignement de l’Équateur, lieu des rayons verticaux du soleil. La nature du sol et du sous-sol, la prédominance de tel ou tel vent ; la présence de l’Océan ou des grands lacs, O.

RECLUS.

EN FRANCE.

des marais, des rivières; le passage de tel courant froid ou de tel courant chaud de la mer ou des cieux; la proximité des déserts, qu’ils soient brûlants ou glacés; l’absence, la modération, l’excès des pluies, leur distribution suivant les saisons ; le luxe, l’indigence ou l’absence des forêts, tout ce qui est la terre, la mer ou l’air change et brouille infiniment les climats. Les pays de grandes plaines, fouettés par les mêmes vents de chaleur ou de froidure, ont un climat uniforme sur de larges espaces, de l’est à l’ouest, et même du nord au sud. Il faut cent, deux cents lieues vers le midi pour donner un peu plus de tiédeur aux cités sibériennes ou russes. Sol plat, ciel uniforme, peuple homoglotte, ces I — 54


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trois choses vont ensemble : la toute petite Grèce, terre raboteuse, avait plus de climats, d’États, de dialectes que l’immense et plane Russie. Autres sont les pays de plastique puissante; leurs montagnes rompent, arrêtent, font tourner les vents, et à leurs pieds se créent des climats provinciaux, et sur leurs flancs, suivant l’altitude, une infinité de climats locaux. La France est une de ces contrées. Elle a quatre mers, des plateaux, des sierras, des glaciers à sa frontière, des monts moyens et de hautes collines à l’intérieur. Telle de ses cités craint la marée haute ; une de ses villes, Briançon, est à 1321 mètres d’altitude; un de ses bourgs, Montlouis-des-Pyrénées, à 1513; un de ses villages, Saint-Véran-desAlpes, à plus de 2000 ; et son Mont-Blanc s’élance à 4810 mètres. Tel de ses cantons n’a pas d’arbres, il gèle au vent ou brûle au soleil; dans tel autre, des bois tempèrent la chaleur, brisent les vents, conservent les sources. Certaines de scs contrées doivent le nom de Terres froides à leur sol argileux qui retient les eaux et les rassemble en étangs : ce sont des pays de prairies. D’autres s’appellent Terres chaudes, à cause de leur calcaire ou de leur craie : ce sont des pays de vignobles. Telle de ses plaines est d’argile, telle autre de cailloux, telle autre d’humus; telle vallée est à fond de sable, et ni l’argile, ni le sable, ni les cailloux, ni l’humus ne reçoivent, ne rayonnent et ne gardent également la chaleur. Dans tel ou tel de ses lieux le vent, soufflant surtout de la mer, apporte la brumosité, la pluie, la douceur, l’égalité de climat; dans tel autre il souffle surtout du continent ou de la montagne, et il amène le froid, la dureté, la sécheresse de l’air. Tout cela détermine une infinité de climats, que cependant on peut réduire à sept. Il ne faut donc pas s’imaginer qu’en allant droit devant soi, vers le sud, de Dunkerque à Montlouis, de Cambrai à Béziers, de Givet aux Saintes-Maries de la Mer, on verra le Nord faire insensiblement place au Midi. Loin de là! L’homme de Dunkerque ou de Cambrai trouvera le Nord juste au moment où, venant de passer la Loire, il se croira tout près d’entrer dans les pays du soleil torride; car il lui faudra monter sur ce Massif Central qui porte de durs hivers au seuil même du doux Midi. Et l'homme de Givet, quand il descend le Rhône vers Montélimar, passe brusquement du septentrion au méridion, et

presque d’Europe en Afrique : en quelques lieues il change de climat plus qu’il ne l’avait fait en plusieurs centaines de kilomètres. Dans l’autre sens, de l’ouest à l’est, de Brest à Épinal, de la Rochelle à Chamonix, de Bayonne à Menton, on ne reste point sous le même climat en suivant le même degré de latitude, car de l’occident à l’orient les climats français empirent : plus loin de l’Océan et hors de l’influence des tièdes vents du sud-ouest, ils deviennent plus froids dans la moyenne de l’année, beaucoup moins tièdes en hiver et plus chauds en été. En moyenne l’hiver est relativement plus doux dans le nord que dans le centre et le midi de la France, en exceptant, cela va de soi, le littoral méditerranéen de Provence, de Bas Languedoc, de Roussillon, où les mois froids sont presque ce qu’on nommerait ailleurs des mois tièdes. Ainsi la moyenne de janvier, ce qu’on devrait appeler l'« égal hiver » ou F « égal janvier », pour ne pas dire l’isochimène, l’« égal janvier » de Paris passe à peu près par Dieppe, Orléans, Blois, Chinon, la Roche-sur-Yon, Coutras, Bergerac, Toulouse, Carcassonne, Valence, et par les petites montagnes au nord de Marseille et de Nice : il fléchit donc extraordinairement vers le midi, parce qu’au nord le pays est de plaine et que la pluie y adoucit la température, tandis qu’à l’ouest et au sud, tout autour du Plateau Central et des Alpes du Sud-Est, la montagne fait le temps dur et brusque. Si F « égal janvier » de Paris s’infléchit au sud presque jusqu’à toucher la mer bleue, cela grâce aux montagnes, son « égal juillet », pour ne pas dire son isothère, s’infléchit au nord-est, c’està-dire vers le continent, cela parce que l’Océan, qui est à l’ouest, rafraîchit l’occident par ses vents, par ses pluies, auxquels participent moins les régions de l’intérieur : l’« égal juillet » de Paris pénètre en France non loin des Sables-d’Olonne, et il quitte la France au delà de Mézières : c’est le franc nord-est. Quant aux moyennes de l’année, l’influence de la mer les incline généralement au nord-ouest, parce que l’Océan égalisateur et réchauffant baigne notre nord et notre nord-ouest, tandis que le mont refroidissant charge notre est, notre centre, notre sud. II. De 9° à 16° : les sept climats français. — Il n’y a guère de villes françaises dont la moyenne annuelle soit inférieure à 9° : peut-être n'y en at-il pas. La ligne des lieux ayant l’année de 9° n’est pas


CLIMATS, VENTS, PLUIES

une ligne française; elle est belge et allemande; elle passe sur Gand, Bruxelles, près de Trèves et dans la montagne au sud de Mayence. Le dixième degré de chaleur moyenne entre en France par la Manche près Saint-Valery-en-Caux ; il passe sur la Seine près de Rouen, coupe l’Oise vers Pontoise, la Marne vers Meaux, et, dans son cours supérieur, vers Saint-Dizier, puis la Moselle vers Épinal. Cherbourg, Saint-Lô, le Mans, Amboise, Bourges, Decize, Mâcon, Bourg-en-Bresse, tels sont les lieux

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situés à peu près sur le parcours du onzième degré de chaleur annuelle. Le douzième passe plus ou moins sur la Tremblade, Saintes, Brantôme, Tulle, Argentat-sur-Dordogne, et s’en va couper le Rhône entre Vienne et Valence. Le treizième traverse la Grande Lande au sud de Bordeaux, passe près d’Agen et rencontre l’Aveyron au nord de Montauban, le Tarn vers Millau, le Rhône entre Montélimar et Avignon. Le quatorzième quitte l’Atlantique pour le conti-

La Seine gelée à Paris. — Dessin de Tournois, d’après nature.

nent au nord de Bayonne; il franchit l’Adour au confluent du Gave, puis, derechef, à Tarbes, la Garonne au confluent du Salat, l’Aude vers Limoux, puis, s’infléchissant au nord-est, passe près de Narbonne, de Montpellier, coupe la Camargue et, arrivé à l’orient de Marseille, se tient dans la Provence au-dessus du littoral. Le quinzième, le seizième, passent sur les villes privilégiées de ce littoral, dites villes d’hiver, entre Hyères et la frontière d’Italie. On partage la France en sept climats, sans trop forcer l’infinie variété des choses. Quatre de ces climats, régentés par les vents de

mer, sont des climats maritimes, et par cela même tempérés, avec moins d’écart que les climats continentaux entre la chaleur et le froid des heures successives, du jour et de la nuit, de l’été et de l’hiver. Les climats continentaux, que n’amollit pas l’humidité marine, sont plus variables, plus brusques, plus secs, plus sensibles au rayonnement nocturne, plus esclaves du pouvoir glaçant de l’altitude; et, en somme, plus froids dans la moyenne de l’année, quoique plus chauds à certaines heures et dans certaines saisons. III. Climat vosgien. — C’est le plus semblable


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des sept à celui qui domine en Europe sur les plus vastes étendues. Ce climat, qu’on pourrait aussi bien nommer climat austrasien, est essentiellement continental et dépend surtout des vents de l’est et du nord-est, venus de la Russie, de la Sibérie même, par les plaines de l’Allemagne septentrionale. Épinal, Nancy, Mézières, Rocroi, lui obéissent, villes où l’hiver ramène ce qu’on est convenu d’appeler les « beaux froids », des jours de soleil sur la candeur vierge des neiges. La glace, les flocons tombant d’un ciel blafard, les rayons éclatants qui égayent la neige et ne la fondent pas, la pluie qui la troue, qui la déchire et qui l’emporte, elle si blanche, en noirâtres ruisseaux; de nouveaux flocons, de nouvelles glaces, un nouveau givre, de nouvelles pluies, gel et dégel, ainsi se passe l’hiver. Au printemps c’est, une transformation magique : quinze jours après les dernières fanges du dernier dégel, la nature a repris toute sa fécondité, les arbres ont leurs fleurs, et les champs leurs promesses. Sous ce climat on a des étés superbes, des automnes fort beaux. La moyenne de Paris étant presque égale à 11°, celle d’Épinal, ville plus méridionale, mais aussi beaucoup plus élevée que Lutèce, n’est que de 9°,6 : on y a vu des froids de 25 à 26°, même de 30 au-dessous de la glace fondante, et des chaleurs de 36 à 37 au-dessus ; il y a 86 jours de gelée par an. L’année de Nancy est de 9°,5, avec 2° pour moyenne de l’hiver et 19°,9 pour moyenne de l’été; il y a 68 jours de gelée et 120 jours de pluies, surtout de pluies d’été, donnant environ 800 millimètres par an. IV. Climat parisien. — Il se nomme ainsi de la plus grande ville qu’il baigne : on l’appelle aussi climat séquanien, de ce qu’il domine dans le bassin de la Seine (en latin Sequana); ou climat neustrien, par opposition à l’austrasien. C’est un climat tout maritime. Il règne du cap de la Hague à la Belgique, sur les bassins de la Seine, de la Somme, de l’Escaut, des petits fleuves côtiers normands, picards, artésiens, flamands. Les vents de la Manche, mer septentrionale et pourtant chaude, lui donnent un climat fort tempéré pour ses latitudes. Paris, on le sait, n’est point froid. On y coule des hivers presque sans neiges, presque sans glaces; novembre, décembre, janvier, février, les sombres mois qui font le tiers de son année, lui dispensent parfois des heures tièdes qui seraient printanières s’il ne leur man-

quait, la clarté du ciel et les baumes du renouveau. Le Paris des Français est bien au nord du Paris des Canadiens, de Québec, qui se trouve assez exactement sous la latitude de Châtellerault ou de Châteauroux. Or à Québec la moyenne de l’année est de 4° seulement, celle de l’hiver étant de — 12°, avec des jours et des nuits qui font parfois geler le mercure. Paris a les caractères du climat parisien, mais adoucis par le paravent des collines, l’abri des rues et monuments, la chaleur, les fourneaux, la lumière, le gaz, par la respiration de ses 2 500000 hommes, de ses chiens et chats « innombrables » et de son énorme « cavalerie ». Aussi sa moyenne annuelle, 10°,7 ou 10°,8 1, dépasse-t-elle évidemment de quelques dixièmes celle des lieux de son voisinage. L’hiver surtout y pique moins : alors qu’en décembre 1879 le mercure ne descendait qu’à 17° sous zéro dans l’intérieur de la métropole, il marquait — 20° à Asnières et — 25°,6 dans le bois de Vincennes, au parc Saint-Maur. Voilà pourquoi la moyenne hivernale de Lutèce atteint 3°,7, celle du printemps étant de 10°,3, celle de l’été de 18°,2 et celle de l’automne de 11°,1. L’hiver y est fait de journées de pluie et de brume plus que de journées de gel ; le printemps abuse aussi de la pluie et des nues; l’été, brillant, est torride, orageux, l’automne superbe. Les froids les plus vifs qu’on y ait ressentis, en 1778, en 1871, en 1872 et en 1879, ont amené le thermomètre à —23, —24, même —25°,6, non dans la ville même, mais hors ville, sur les coteaux de la banlieue ; la chaleur la plus forte, 38°,4 à l’ombre, a pesé lourdement sur ses trottoirs, dans les rues sans un souffle d’air, le 9 juillet 1874. En moyenne, le « pôle du froid » de Paris est le 8 janvier; son « pôle du chaud », le 19 juillet. Sur les 365 jours qui sont pour nous la division normale du temps, 143 y sont des jours de pluie, généralement de pluies fines, tombant surtout en automne, en été, et ne donnant que 510 millimètres. Il y a 80 jours très beaux ou beaux, presque sans flocons de nuée; 90 jours nuageux; 183 jours couverts ou rayés de pluie; 56 jours de gel, 12 de neige; 13 d’orage; 20 de grêle. V. Climat breton. — Du cap de la Hague à la 1. Calculée sur 75 ans (1804-1880).


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Loire, le climat breton ou climat armoricain est le plus maritime des sept climats français. Par la mer dans laquelle baigne la presqu’île celtique, il profite, plus qu’aucun des six autres, des bouffées d’air tiède qui accompagnent le « courant du Golfe ». C’est ainsi qu’on appelle un immense fleuve d’eau plus chaude que l’Océan, dans le sein duquel il chemine en rivière indépendante, bien qu’elle soit sans rivages : on l’y distingue à sa chaleur, à sa couleur, à sa vitesse. Venu des mers tropicales, et un peu du golfe du Mexique, il frappe le Portugal, l’Espagne, la France, l’Irlande, l’Angleterre, l’Ecosse, la Norvège, et va porter quelque tiédeur jusque dans les flots arctiques. Ce n’est pas seulement du courant du Golfe, dont on s’exagérait « benoîtement » la domination, c’est de la mer elle-même en sa puissance et grandeur, de ses effluves, de ses vents de nordouest, d’ouest et de sud-ouest, que le climat armoricain tient sa douceur singulière. Ciel obscur et bas pendant la moitié de l’année, pluies fines, vents mélancoliques, le climat breton a très peu de neige, et si peu de froids l’hiver, que des arbres provençaux, africains même, le grenadier, le figuier, l’aloès, le magnolia, le camélia, le laurier-rose, y vivent en pleine terre au bord des anses, dans les presqu’îles, dans les îles. À Brest, dont la moyenne annuelle est de 11°,71, l’hiver donne 7°, 1 et l’été 16°,8. Il y a 180 jours de pluie, tombant surtout en automne, mais cette pluie n’est souvent qu’une bruine épaisse, donnant à la fin de l’année une hauteur de 900 millimètres.

Peu ou pas de neige dans la froide saison, des pluies d’hiver et de printemps, des étés chauds, des automnes superbes, quoique pluvieux, c’est la marche des saisons, de Nantes à Bayonne et de la mer aux montagnes. L’année de Nantes donne une température de 12°,6, avec 122 jours de pluie; celle de la Rochelle 12°,7, avec 137 jours de pluie versant 660 millimètres ; celle de Bordeaux 13°,02, avec 6°,2 pour la moyenne de l’hiver, 12°,35 pour celle du printemps, 20°,48 pour celle de l’été, 13°,32 pour celle de l’automne. Il y a 107 jours de pluies, surtout automnales, donnant 831 millimètres, et 102 journées splendides sans un soupçon de nuages. Arcachon, sol de sable, air marin, pins frémissants, guérit des phtisiques sous un ciel si doux que la moyenne de l’hiver est de 10° dans la forêt et la dune, de 8 sur les plages du Bassin; Pau les guérit aussi, dans une atmosphère sans vent dont la moyenne annuelle est de 13°,39. Le climat de l’humide Bayonne est plus clément encore. VII. Climat limousin. — Les bassins supérieurs de la Dordogne, du Lot, du Tarn, de la Vienne, de la Creuse, de l’Allier, de la Loire, et les hautes vallées des torrents qui percent la rive droite du Rhône au-dessous de Lyon, appartiennent à une région que son altitude fait plus dure que ne le voudrait son soleil. Car cette région, le Massif ou Plateau Central, est à égale distance du Pôle et de l’Équateur, dans la zone tout à fait tempérée, le 45 degré de latitude passant justement tout près d’Aurillac, tout près de Saint-Flour, tout près du Puy-en-Velay; et, comme on sait, il y a de l’Équateur au Pôle un quart de cercle ou 90 degrés. Le climat limousin ou climat auvergnat a des hivers très froids, même terribles, avec de hautes neiges effaçant les plis de vallons, cachant les routes, neiges qui se tassent, qui se glacent, et sur lesquelles tombent d’autres neiges : aux mauvais passages, sur certains plateaux, dans les fonds de vallon, des poteaux élevés balisent les chemins, et il arrive que ces poteaux disparaissent, tant le ciel verse de flocons sur le plateau, tant le vent ou la pente entraînent d’avalanches dans la ravine. L’été, par contre, est violent dans les vallées, les gorges fermées aux souffles de l’air; mais, sur les hautes plaines, la bise, âpre, brusque, inattendue, vagabonde, tempère souvent les ardeurs du soleil; et l’altitude des lieux donne même aux jours les plus e

VI. Climat girondin. — De la Loire aux Pyrénées, de la mer Atlantique aux monts du Centre, le climat girondin, ou climat gascon, ou climat d’Aquitaine, réclame une portion du bassin de la Loire, une très grande part de celui de la Gironde, ceux du Lay, de la Sèvre-Niortaise, de la Charente, de la Leyre et de l’Adour. C’est encore un climat maritime, un peu moins tempéré que le breton, mais plus brillant, et, à mesure qu’on avance au sud, plus agréable et plus chaud. Tout au nord de son domaine, la basse Loire a des prairies, des sillons et des landes, avec quelques pieds de vigne; au centre, Cognac doit son renom aux premières eaux-de-vie, Bordeaux aux premiers vins sur terre ; et tout au sud, en Pays Basque, en Béarn, en Bigorre, un climat charmant caresse des villes d’hiver. 1. Ou même 13°, d’après d’autres documents.


CLIMATS, VENTS, PLUIES

enflammés, des matins froids, des soirées fraîches, des heures perfides. Le Puy, Mende, Saint-Flour, Rodez, Limoges, sont soumis à ce climat, « labradorien » pendant le quart, le tiers ou la moitié de l’année, suivant la hauteur des sites au-dessus de la mer. On estime que la moyenne annuelle de Limoges est de 11°, et qu’il y tombe 918 millimètres de pluie, en 101 jours, surtout en automne ; celle de Mende n’est que de 9°,95, c’est-à-dire inférieure de près d’un degré à celle de Paris. VIII. Climat lyonnais. — On devrait le désigner ainsi d’après la ville, prodigue en froids brouillards, qui voit s’unir les deux grandes rivières du pays où il règne. On l’appelle d’habitude et moins justement climat rhodanien : mais ce nom ne fait penser qu’au Rhône, et point à la Saône, qui baigne plusieurs de ses cités. Il rattache le climat continental du Centre au climat, continental aussi, de la Lorraine et des Ardennes. Ainsi que toute autre zone plus ou moins sevrée de la mer, le climat lyonnais a des étés chauds, des hivers froids, parfois rigoureux même dans la plaine, toujours très durs dans les vallées élevées de la Savoie et sur les hauteurs du Jura, qui pour la rudesse de la triste saison sont un autre « Plateau Central ». Lyon, que ses deux fleuves font si désagréablement humide et brumeux, ne reçoit pourtant que 780 millimètres de pluie par an, ce qui est à peu près la moyenne de la France : l’été donnant moyennement 21°,11, température bien chaude, l’hiver n’arrive qu’à 2°,3, température bien froide; modérés sont le printemps (10°,9) et l’automne (12°,84) ; l’ensemble de l’année varie d’habitude entre 11°,5 et 12°. Mâcon a pour moyenne 11°,3 ; Dijon, 11°. IX. Climat méditerranéen. — Qu’on aille de Toulouse à Cette ou de Lyon à Marseille, on voit, vers Carcassonne ou vers Montélimar, le pays passer du vert au jaune ou au blanc, les prairies roussir, les roches s’illuminer, la poussière charger les feuilles jusqu’à courber les tiges, et le terne olivier s’abriter à des mamelons pierreux, devant des plaines sèches et des monts décharnés. On vient de passer du climat girondin, ou du lyonnais, au climat méditerranéen, ou climat provençal, fait de deux zones : zone du mistral à l'ouest de Toulon, zone presque sans mistral à l'est. Le mistral, qui tord rageusement l’olivier vers

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le sud-est, est un souffle exécrable. Les Provençaux disaient : « Le Mistral, le Parlement, la Durance sont les trois fléaux de la Provence ». Un fléau, c’est trop dire : car ce vent féroce, haïssable, haï, chasse les effluves, les miasmes, les ferments, les odeurs impures ; grâce à lui on ne meurt pas autant qu’on mourrait sur les bords d’étangs, dans les « paluns », dans les lieux arrosés, en Camargue, et dans mainte et mainte ville mal tenue sous ce traître soleil. Sa force est incroyable, et sa persistance inouïe : il peut même arrêter des trains. C’est le « Rorée noir » de Slrabon : le « Mélamboras, dit-il, est un vent violent, terrible, qui roule des pierres, précipite les hommes de leurs chars, broie leurs membres et les dépouille de leurs vêtements et de leurs armes ». Son nom veut dire le « maître », et en effet il règne dans le ciel comme sur la terre; il déchire lugubrement les airs, il courbe, tord ou casse les arbres, il agite éperdument les branches, il éparpille les eaux, il soulève, brise et disperse les spirales de la poussière, il entre par les portes closes, il fait frissonner sous le manteau; et, quand on le rencontre à l’improviste, au détour d’un vallon, à la sortie d’une demeure, à l’angle de deux rues, il faut raidir tous ses muscles contre lui. Des oliviers, des bois, des herbes, des vignes, des cailloux, des murs de pierre sèche, des plaines comme de la garrigue ou du mont, de toute la nature il tire une voix qui gémit. Quand il souffle, c’est parfois pour des semaines, pendant le jour clair et la nuit pâle et blanche (car, poussant violemment les vapeurs vers la mer, il n’amène avec lui ni tempête ni pluie fine sur le sol d’entre Mézenc et Méditerranée). Descendant des monts cévenols avec acharnement, par rafales continues ou par bouffées passagères, il se démène au loin en Provence, dans le Comtat, en Languedoc, en Roussillon : au nord il commence à peu près avec l’olivier, un peu au-dessus de Montélimar ; à l’ouest il se déclare à partir du col de Naurouze, de Gastelnaudary, et surtout de Carcassonne, qui est aussi l’une des bornes de l’olivier; au sud il se fait maudire jusqu’au pied des Pyrénées et des Albères, ou va se perdre dans la Méditerranée. Mais ici ce n’est pas tout à fait le même vent, venu de la même borne de l’horizon ; il ne porte pas non plus le même nom, car à Narbonne et autres lieux de Bas Languedoc et de Roussillon, on le nomme cers ou cierce : c’est aussi un bien méchant et violent compère que ce cers, ter-


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rible à la Nouvelle et sur les plages de sable, lido derrière lequel miroitent les étangs palustres, en face des ardentes Corbières. A l’est de Toulon, le mistral ne souffle que çà et là, par des cassures et cols de la montagne; l’oranger, le palmier, fleurissent dans des parterres « africains », aux tièdes brises de la mer, au seul gré du sud, à l’abri du nord, dont ils sont garantis par un rideau de hautes roches. Mais, dans la zone à mistral comme dans la zone sans mistral, les moyennes annuelles sont plus élevées que dans le reste de la France, à altitudes égales s’entend. L’année de Montpellier, ramenée à cette unité factice et, de fait, souvent trompeuse, qui s’appelle une moyenne, se résume par 14°,6, avec 5°,8 pour l’hiver et 22° pour l’été ; l’année de Marseille par 14°,36 ; celle de Toulon par 14°, 4 ; celle d’Hyères par 15°, avec 40 jours pluvieux seulement (?), tandis que d’autres villes, sous d’autres climats, en ont 150, 175, comme Abbeville (?), même 200 ; celle de Cannes par 15°,5 (l’hiver étant de 9°,8) ; celle de Nice par 15°,6 (avec 9°,3 en hiver); celle de Menton par 16°,3 (l’hiver donnant 9°,6). En résumé, l’hiver le plus doux de la France est celui du climat breton ; le plus dur est sans doute celui du climat auvergnat. L’été le plus chaud est sous le climat méditerranéen, le plus froid sous le climat breton. 11° pour l’année, 5° pour l’hiver, 20° pour l’été, voilà le climat de la France, autant qu’on peut tirer une moyenne d’un ciel si changeant, d’un sol si varié. X. Les pluies. — En supposant que toute la pluie tombant chez nous restât sur le sol sans couler, sans filtrer, sans s’évaporer, comme dans une citerne fermée, au bout de l’année elle ferait de notre territoire un lac de 770 millimètres de profondeur, et peut-être bien de 800 ou au delà ; car les éléments de ce nombre sont surtout des observations faites en plaine, et sur la plaine il tombe moins d’eau que sur la montagne. Ce lac, les divers climats de la France ne le rempliraient pas également. Il pleut beaucoup sur les vallées ouvertes aux vents humides, sous les parages du ciel où quelque remous les arrête ; il pleut fort peu sur certaines plaines, certains plateaux cerclés de montagnes et qui ne voient nager dans leur azur que des nuages épuisés déjà. Sur le bord de l’Océan, de la Manche, et plus encore dans les monts contre lesquels buttent et

crèvent les nues, la quantité d'eau du ciel dépasse la moyenne générale. Sur certaines Alpes, sur certaines Pyrénées, sur certaines Cévennes, il tombe deux, trois, quatre fois plus d’eau que sur certaines plaines : Alpes dressées du Mont-Blanc à la Durance briançonnaise et embrunoise, de Grenoble à la frontière d’Italie, sur l’Isère, l’Arc, le Drac, la Romanche ; Pyrénées de Gavarnie ; Cévennes du Tanargue. A ces Alpes diadémées de glaciers, à ces Pyrénées argentées de frimas éternels, la pluie vient sous ses deux formes, onde et neige, mais, l’année finie, les blancs flocons ont fait plus que les gouttes pour le murmure de la fontaine et le tonnerre du Nant, du Doron, de la Neste et du Gave. Sur le Tanargue il arrive souvent que la neige descend silencieusement du ciel pâle sur la sylve ou les nus de la Cévenne, mais ici l’orage noir cuivré par l’éclair jette en une heure d’été, surtout d’automne, plus de flots dans les torrents d’Ardèche que toute une journée, peut-être que toute une semaine ou quinzaine de nivôse. Il « mouille » aussi singulièrement, ainsi que dit le paysan de mainte province d’oïl, sous les deux formes de neige et pluie, dans le Haut Jura, la Haute Vosge, le Morvan, le Limousin, tous pays de croupes élevées qui sollicitent le nuage. Les rives de mer les plus humides sont le rivage picard et normand, du cap Gris-Nez à SaintValery-en-Caux ; le littoral occidental du Coutantin et le pourtour de la haie du Mont-Saint-Michel; la côte de Brest et Douarnenez ; la plage landaise, et surtout le bout extrême de notre Atlantique, de Bayonne à la frontière d’Espagne, au pied des Pyrénées Occidentales : là, et dans tout le pays basque et béarnais qui s’étend en arrière, la pluie est de toute saison, surtout d’automne et de printemps, et il y a des semaines suivies d’autres semaines où la jeune aurore voit ce qu’a vu l’aube de la veille, ce que verra demain le lever du jour, un doux vent d’ouest, un ciel livide, et le ruissellement d’en haut sur la prairie, la bruyère ou fougère du touya, le champ de maïs et l’arbre dont tous les rameaux pleurent. Les lieux de moindre pluie sont avant tout dans la plaine champenoise, de l’Aisne à la Seine, sur les deux rives de la Marne : ainsi Reims ne reçoit annuellement que 449 millimètres. Cette sécheresse-là s’étend, à un moindre degré, sur toute la conque de la Seine, excepté dans ses parties d’Argonne, de Morvan, et, tout au bas du fleuve, dans la Normandie maritime : de nos grands bassins,


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c’est le moins humide ; le plus sec après lui, c’est le bassin de la Loire ; après quoi viennent, par ordre de pluviosité : la Vilaine, la Gironde, la Charente, le Rhône et, premier de tous pour la moyenne d’annuelle humidité, le pyrénéen Adour. En résumé, presque tout notre tour de mer et de terre, Manche, Atlantique, Pyrénées, Alpes, Jura, Vosges, et tout notre relief central, du Morvan jusqu’à la Montagne Noire d’où l’on voit les Pyrénées par-dessus le val d’Aude, voilà chez nous l’empire de la pluie. Les plaines intérieures, sur la Seine, la Marne, l’Aisne, l’Eure, la Saône supérieure et dans une grande partie du bassin ligérien, voilà le domaine, non pas de la sécheresse, car la France n’est vraiment sèche que sur divers plateaux de calcaire et de craie, mais le domaine de la pluviosité moindre. D’après les calculs faits jusqu’à ce jour1 sur des observations très insuffisantes, dont beaucoup ne sont pas légitimement comparables entre elles, 898 000 hectares du territoire français ne recevraient que 400 millimètres de pluie par an (?), tous ou presque tous en Champagne ; 8 500 000, le sixième du « plus beau royaume après celui de Dieu », recevraient de 400 à 600 millimètres ; 27 000 000, soit la moitié de «Noble France », 600 à 800 millimètres ; 11 000 000, ou le cinquième de la Gaule tronquée, diminuée depuis les ancêtres, 800 millimètres à 1 mètre; 2 400 000 attireraient en moyenne 1000 à 1200 millimètres ; 1 300 000 en appelleraient 1200 à 1400 ; Sur 2 067 000 il en tomberait de 1400 à 1600 ; 110 000 en recevraient de 1600 à 1800 ; 1. Par M. Delesse.

Enfin 320 500 obtiendraient de leur ciel 1800, 2000, 2500 millimètres. Pour le répéter encore, la plupart de ces hauteurs d’eau sont inférieures à la vérité vraie; et la moyenne officielle jusqu’à maintenant, 770 millimètres en 140 jours, surtout en automne, nous montre la France comme un pays moins mouillé qu’il ne l’est réellement. Paris, voisine de la province essentiellement impluvieuse, ne reçoit que 510 millimètres par an: moins que la brûlante Montpellier où vole une poussière aride ; à peine autant que la radieuse et poudreuse Oran, ville sèche en la sèche Afrique. Et pourtant Paris est une humide cité. Parce qu’il y pleut souvent, par gouttelettes; tandis qu’à Montpellier, à Oran, il pleut par seaux d’eau, mais rarement, avec un intervalle de 6 ou 8 mois entre les dernières averses du printemps et les premières ondées de l’automne ou de l’hiver. 400, 500, 600, 700 millimètres par an de pluies peu abondantes chaque fois, mais tombant à propos, arrosent bien mieux le sol que 800,1000,1500 millimètres s’abattant par averses. La campagne de Reims elle-même, craie aride en Champagne Pouilleuse, avec ses 449 millimètres seulement de pluie durant les 365 jours, est moins altérée que la plaine de l’Hérault avec ses 600 ou 700 millimètres, ou que certains parages du Vivarais avec leurs 800, 1000, 1500, 1800 millimètres. Il tombe moins d’eau sur la verte Érin que sur les gorges éternellement brûlées des Cévennes méridionales. La goutte d’eau, dit le vers latin, perce la pierre à force de tomber. De même, c’est en mouillant paisiblement mais souvent la terre, que la pluie entretient la verdure, habille les arbres, adoucit les cieux, évoque les sources et trace les rivières


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Typas du Massif Central. — Dessin de Zier, d’après une photographie.

CHAPITRE VI ORIGINES DES FRANÇAIS

1. La France et ses Français. — Tel est, mers, monts, rivières et climats, le pays où vivent les Français, d’une plage septentrionale où le froid humide contrarie la vigne, à la rive éclatante où le vent du Midi secoue les palmes du dattier. Telle est la France avec ses grandes régions : Le Nord, rarement beau, à part, et comme partout, le rivage de la mer. Très souvent laid, surtout monotone, très riche avec de noires misères, car il porte trop de maisons, trop d’usines, il a des champs savamment cultivés, des houillères profondes, des villes et des bourgs qui s’enchevêtrent tellement les uns dans les autres, qu’on y perd à chaque instant la vue de la campagne, jamais celle du casse-échine, qui est la fabrique, et du « casse-

poitrine », qui est le cabaret : ainsi s’étiole et s'avilit un peuple vigoureux; Le Nord-Est, hautes collines, petites montagnes, plateaux humides, grandes forêts que l’automne peint, puis qu’il dépouille, et que l’hiver, rude et long, charge de neige. Des hommes forts l’habitent. Comme une de ses villes, Phalsbourg, que nous avons perdue, cette patrie de Jeanne d’Arc est la « pépinière des braves ». Les gens du NordEst, laboureurs, bûcherons, usiniers, tirent du sol tout ce qu’on peut tirer : grâce à eux, ce coin de la France est à la fois agricole, sylvestre, manufacturier, et ses champs, ses forêts restaurent la race fatiguée par l’atelier, l’usine, et par les cafés et tabagies, qui sont nos « jardins d’Académus ».


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Le Nord-Ouest, plaines, coteaux et plateaux d’un climat très doux, mais très humide, sous des deux éplorés, est aussi une « pépinière des braves ». Agricole, pastoral et marin, point industriel, pas trafiquant, exubérant en hommes, c’est la principale réserve de nos flottes de guerre et de nos vaisseaux de commerce ; Sur le charmant Sud-Ouest, Landes à part, la nature a secoué la corne d’abondance; un gai soleil mêlé de pluies tièdes sourit à cette terre des vins et des fruits ; une race aimable, spirituelle, heureuse de vivre, féconde en hommes de guerre, habite ses riantes collines ; Le Sud, Alpes du Midi, Pyrénées Orientales, Cévennes, est une France à part, un pays extrême, aux contrastes éclatants : à demi polaire sur ses monts, aux trois quarts africain dans ses vallées et dans ses plaines, hormis les jours où tombe du ciel la douche glacée du mistral ou du cers. Terre des vins forts, de l’huile, du mûrier, des oranges, ses Catalans, ses Languedociens, ses Provençaux sont les plus mobiles des Français. Vignerons, ils luttent contre le phylloxera ; marins, ils sont les Bretons de la Méditerranée ; hommes des patois, ils francisent l’Afrique, et leurs patois meurent; Dans l’Est, presque en entier fait de montagnes, Alpes et Jura, vivent les Dauphinois, les Savoisiens, les Comtois, les Bourguignons, races patriotes, intelligentes, solides, guerrières, qui sont avec les Lorrains l’avant-garde de la France contre l’Europe. Cet Orient de la France est industriel, agricole et pasteur, mais, par bonheur, l’industrie n’y domine point ; Le Centre, notre acropole, l’urne de cent rivières, le champ de nos plus vastes neiges d’hiver (mais il n’a point de glace éternelle), est comme suspendu sur le Sud et l’Est, qu’il domine par des pans courts et rapides; il s’incline plus doucement vers l’Ouest, le Nord-Ouest et le Nord. Il a plus de prairies que de sillons, peu de commerce, peu d’industrie. Ses monlicoles sont un peuple osseux, vigoureux, entêté, parcimonieux, endurant, fécond. Hommes des hauteurs, ils renouvellent perpétuellement la France des plaines ; ruraux sans lettres, ils assiègent, ils pressent, ils pénètrent, ils remplacent les urbains fiers de leurs écoles, de leurs boutiques, de leur luxe et de leur politesse.

II. Il n’y a pas de races françaises. — Nés de mélanges infinis, dix fois plus croisés qu'ils ne l’imaginent, ayant des ancêtres blancs, des ancêtres jaunes, et même des ancêtres noirs, les Français ne se ressemblent pas tous, ou, pour mieux dire, il en est peu qui aient même visage, même taille et même allure. Des familles blondes, aux yeux bleus, grandes, élancées, se sont unies chez nous à des familles brunes, aux yeux bruns ou noirs, petites et trapues. Où domine le sang des premières, le Français se rapproche plus ou moins de ce que le langage courant appelle homme du Nord ; où les secondes prépondèrent, il a plus ou moins le type de ce qu’on est convenu de nommer homme du Midi. Entre les deux extrêmes, les dégradations sont infinies : il n’y a ni taille française, ni crâne français, ni cheveux français, ni yeux français, ni type français. Il n’y a pas de race française, pas plus que de race allemande, de race anglo-saxonne ou de race espagnole. Ce sont là des inventions de savants et pédants d'Allemagne : elles ont répandu des fleuves de sang, elles en répandront encore, et, pendant que de « nationalité » à « nationalité » on se canonnera sur les champs de bataille, les soidisant races continueront à se mêler en tout lieu, de tout élément à tout élément, comme cent rivières tombant dans un même lac. Seulement les Rhônes s’épurent dans le repos des Lémans, et de la promiscuité de mille eaux sordides le bassin profond compose une eau transparente. En serat-il de même pour les argiles humaines, et que sortira-t-il du concubinage de toutes ces familles ? Nous ne sommes pas bien sûrs, ni nous ni les autres Européens, de sortir de cette prétendue race des Aryas qui ne cesse d’exalter sa beauté, sa noblesse et sa grandeur, mais où tant d’hommes ivres de leur aryanisme descendent des tribus méprisées que nos prétendus pères laissaient à la porte du temple. Nos principaux ancêtres, à nous Français, sont évidemment les Gaulois du temps de César. Mais ces Gaulois que nous vénérons étaient-ils vraiment de race aryane : ne s’étaient-ils pas mêlés sur notre sol à des peuplades moins belles, plus petites, plus ramassées, plus brunes, que la science suppose, que l’histoire ignore ? Et, avant de s’unir à ces tribus obscures, n’avaient-ils pas altéré déjà leur sang dans les migrations, pendant leur long voyage à travers l’Asie, à travers l’Europe, dans ces steppes sarmates où passèrent tant de Barbares, le long de ce Danube qui est un grand


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chemin des nations? Eussent-ils été purs en arrihameaux de ce qu’on nomme très justement le vant en Gaule, s’ils admirent alors les filles des Mauvais Pays, et sur les plateaux de ce départeindigènes à l’honneur de leur alliance (or les conment de la Corrèze qui est le dernier de la France quérants exterminent moins qu’ils n’épousent), il pour la taille de ses hommes. Ces figures sont tannées, ridées avant l’âge, peut se faire que nous soyons surtout les héritiers simiesques, animalesques, sous un front bas, la de pauvres sauvages qui tremblèrent devant l'arromâchoire étant puissante et tenace ; les corps gance des Aryas. qu’elles couronnent sont petits, souvent même au« Voilà, dit maint orgueilleux qui est encore moins dessous de 4 pieds et demi ; ils sont trapus, sur Arya que nous, voilà bien là le secret de toutes vos misères ! Les infirmités de votre peuple viennent courtes jambes, et les âmes qui animent ces corps sont sournoises, liasses, sanguinaires. de la bassesse de son origine. » Laissons ces vains docteurs enfler bruyamment la voix : nul de On cite un hameau d’Auvergne 1 qui pourvoyait une partie de nos guilnous ne sait de quelle de est lotines alors que la source vie il meilleur France n’était pas ende couler. le core réduite aux seuls Les premiers rayons bois de justice de Monde l’histoire, quand ils sieur de Paris. tombent sur notre terre gauloise, n’y montrent III. Invasions anpoint une race unique. ciennes. — Que les Du Rhin aux Pyrénées, Kymris du Nord et du des fiords armoricains Nord-Est, les Celtes aux anses de Ligurie, du Nord-Ouest et du au la Gaule portait grands Centre eussent ou non trois moins le même sang dans le peuples : des Kymris, cœur, — en tout cas hauts et blonds, dans on suppose qu’ils parCeldes Nord-Est ; le laient des dialectes tes, bas et trapus, à d’une même langue, l’Ouest et au Centre ; sœur du latin, du des Ibères, au Sud. grec, du germain, du Rien ne nous dit que slave, du lithuanien, ces trois peuples fuset autres idiomes dits sent, chacun chez eux, aryens ; homogène ; tannées, ridées avant l’âge... — Dessin de Ronjat, Ces figures sont d’un bloc d’après un dessin de M. E. Rupin. Que les Ibères du on doit contraire, au Sud-Ouest fussent ou d’une plus que croire les ou dans n e encore fussent pas les Basques d’aujourd’hui ; bravait les d’hétérogènes tribu Que les Ligures du Sud-Est appartinssent ou non vallons reculés, dans les marécages, dans les à cette même race des Ibères ; monts, qui sont l’éternel asile des proscrits. Ces trois ou quatre familles, telles qu’elles se S’il est bien vrai que tel clan, telle famille, même composaient alors, mêlées entre elles et mêlées à tel homme isolé, de face fruste et rudimentaire, leurs prédécesseurs sur le sol des Gaules, forment fasse revivre parmi nous l’une quelconque des races certainement la trame de notre nation. Ni Rome ancestrales, mainte vallée perdue des Alpes, maint degré quel ni les Germains ne brisèrent le tissu, mais ils y à montrent plateau du Massif Central tribus de des certaines quelques fils. ajoutèrent furent petites et bestiales on n e sait qu’arrivât, antégauloise, avant la Gaule Les Grecs s’établirent en républiques sur le litd’où, le peuple « qui ne craignait rien sur terre, toral du golfe du Lion : républiques de nom seusinon la chute du ciel ». lement, cela s’entend assez, comme de toutes ou On voit là des figures qui rappellent une autre humanité que celle dont nous sommes, notamment 1. La Narse, près Gelles, canton de Rochefort, à 860 mètres, près de l’origine d'un affluent de gauche de la Sioule. dans la montagne du Puy de Dôme, en plusieurs


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presque toutes les communautés, dites républicaines, de l’antiquité qui furent des oligarchies fondées sur l'esclavage des tribus vaincues ou sur la spoliation des concitoyens pauvres. Les prétendues « démocraties » de la race des Hellènes en France furent des gouvernements de marchands; elles prospérèrent, elles essaimèrent, de Marseille aux Pyrénées et de Marseille à la Corniche où les Alpes embrassent la mer. Qu’eurentelles de dominance ou d’influence sur le Ligure, le Celte, l’Ibère, le Celtibère ? On le sait très peu : il en reste quelques noms, Agde, Antibes, Nice, etc., et des traits de visage de plus en plus abolis, chez les Artésiennes, jadis superbes. Aux Grecs succédèrent les Romains, leurs vainqueurs. Ils s’emparèrent, par des guerres atroces, des peuples gaulois, qui les valaient bien, et dont d’ailleurs ils étaient proches parents par les torrents de sang celtique versés de tout temps au delà des monts dans la veine italiote. De fait, les Latins du temps de César étaient à moitié Celtes : Cisalpins contre Transalpins, ce fut un égorgement entre presque frères. Les Transalpins succombèrent, étant divisés et n’ayant ni la tactique des légions, ni le plan longtemps médité, ni la fourberie du divin Jules. La Gaule devint chose romaine, et les Romains s’y installèrent çà et là, surtout dans la « Province », terre italienne de climat, de nature, qui devint la Provence, et dans la Narbonnaise, d’où ils descendirent la Garonne, comme de la Provence ils remontèrent le Rhône. Mais en réalité peu nombreuses furent leurs colonies ; ils ne rendirent point en sang italien ce qu’ils avaient tiré de force à la Gaule meurtrie : des administrants, des généraux, caporaux et soldats, des entrepreneurs de plaisirs, des spéculateurs, des touristes, c’est tout ce que reçut d’eux le pays conquis par le « paillard chauve ». Celtes ou Kymris, Ibères ou Celtibères ou Ligures, le sol avait partout des maîtres; laboureurs, pasteurs, bûcherons, chaque plaine ou val portait sa tribu ; chaque mont ardu, chaque pointe ou plan de colline propre à la résistance dressait son « oppidum ». Rare et petite était la place vide; le Romain, n’ayant point détruit le paysan, ne le remplaça pas : il l’entortilla dans ses lois, il l’emprisonna dans les mailles du fisc ; il lui prit sa simplicité de barbare; il détourna son âme par le luxe, les jeux, les voluptés urbaines, il détourna son esprit en lui enseignant le latin, d’abord très

lentement, sans grands succès, sinon dans la ville, puis très vite quand la langue du Latium, devenue le verbe de l’Église chrétienne, pénétra partout avec l’apôtre, avec le prêtre, jusque dans les cabanes de la montagne neigeuse. Par là triompha Rome en Gaule, et non par l'infusion de la vie charnelle. On peut croire que durant ses cinq cents ans de règne elle fit moins pour la perpétuité du peuple dont elle traversait le destin que ne fit en quelques années une irruption de Bretons, lorsque, vers la fin de l’Empire, des foules celtiques passèrent de la Grande-Bretagne dans l’Armorique, laquelle dut à cette immigration son nom de Petite-Bretagne, aujourd’hui Bretagne simplement. Ainsi se renforça d’un coup l’élément celtique plus qu’il ne s’adultéra jamais d’élément romain ; ou, pour plus d’exactitude, ainsi se mêlèrent à des Celtophones, dans un coin de la France, d’autres Celtophones, qui peut-être n’étaient parents que par les formes du langage. Avant et après cette subite arrivée de Celtophones en un lieu restreint du pays, dans une presqu’île, des Germains ou Germanophones envahirent longtemps la « Gallo-Romanie », s’y répandirent au loin et finirent par la conquérir. Venus en plus grand nombre que les Romains, et souventefois avec leurs femmes, ils prirent évidemment plus de part que le sang du Latium à la naissance du peuple dit « néo-latin » dont nous sommes les continuateurs ; mais, à l’inverse des conquérants partis de la « Ville Éternelle », leur langue ne triompha ni du latin, déjà très puissant en Gaule, ni du gaulois, vivant encore. Invasion longue, multiple, tenace : les Francs dans le Nord-Ouest, jusque vers Paris, les Burgundes dans le bassin de la Saône, les Visigoths dans la conque de la Garonne. Ce transport de peuples modifia quelque peu la race, quelque peu aussi la langue, non point dans son esprit, sa texture, mais par l’entrée de quelques centaines de radicaux. Il n’en laissa pas moins l’une et l’autre intactes : celle-ci latine, celle-là gauloise, dans le sens étendu du mot, avec tous les éléments dont se mêlèrent les conquérants dits gaulois sur la terre de Gaule. Une autre invasion en masse fut celle des Normands. cousins plus ou moins germains des Francs, Burgundes et Visigoths. Ces Scandinaves, pirates abominables, écumèrent


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les côtes de la Manche et de l’Atlantique ; ils remonpays, aussi loin que la terre porte le galop du tèrent les grands fleuves Seine et Loire, les petits cheval : le monde n’était-il pas donné d’avance et fleuves, les ruisseaux à marée ; leurs barques, très tout entier aux louangeurs du Prophète, aux légères, les portaient au loin dans l’intérieur jushommes de la « Guerre Sainte » ? Et le vrai croyant qu’à des bourgs qui s’étaient crus protégés par mort en conquérant le sol infidèle au nom du Dieu l'improfondeur de leur riviérette contre ces adhéunique, clément et miséricordieux, n’était-il pas rents de la politique du fer et du feu. La vallée de impatiemment attendu par les vierges dans le lieu la Seine les attira plus que toute autre, sans doute des délices, Walhalla sans bière et sans hydromel, parce qu’elle menait à la grande ville, à Paris, — les hommes du Sud étant sobres de nature autant qu’ivrognes ceux dont le glorieux pildu Nord ? lage leur promettait toutes les orgies du Ces Arabes, ces MauWalhalla1, le rut, le res, ces Sarrasins, disons mieux, ces Bersang et l’ivresse. bères islamisés, étaient Ils n’entrèrent pas peut-être, un peu ou dans Paris, en vain asbeaucoup, les cousins siégé, mais ils obtindes hommes de notre rent par traité, sur Midi, de par une comce même fleuve de munauté d’ancêtres Seine, et au loin sur préhistoriques ; ils enle rivage de la mer, trèrent sûrement alors le beau pays qui prit dans l’alliance de beaud’eux le nom de Norcoup de maisons mémandie. N’ayant point ridionales ; jusqu’en mené leurs familles, pleine Bresse, aux enils se marièrent aux virons de Pont-deGallo-Romaines et disVaux, près de la Reysparurent. souze, affluent de gauLes Normands étant che de la Saône, il y a les corsaires du Nord, des villages de sang les Arabes furent les sarrasin, s’il faut en corsaires du Sud. Sans croire une tradition rien dire de leur imconfirmée plutôt que mense incursion dans démentie par les traits l’Ouest, de l’Espagne des villageois. aux vallées d’entre où Tours, Poitiers et De moindre puisleur destin fut scellé, ils piratèrent long- Bressane. — Gravure de Thiriat, d’après une photographie de M. Paubel sance d’adultération fude Bourg. rent les Anglais (alors temps sur le littoral passablement Frande la Méditerranée çais) qui dominèrent pendant des siècles sur le « rhodanienne », dans le pays de Narbonne, de Sud-Ouest; et les Espagnols qui régnèrent sur la Maguelonne et vers l’orient de Marseille, en ce qui Flandre et la Franche-Comté ; et les traînards de fut plus tard Roussillon, Ras Languedoc, Provence. toutes les invasions, et les routiers hétérogènes à En certains lieux ils ne firent que passer et rela solde des rois, des princes ou des seigneurs : passer ; ailleurs ils demeurèrent, notamment dans Brabançons, Gardes écossais1, régiments irlandais, les montagnes auxquelles est resté le nom de Lansquenets allemands, Espagnols de la Ligue, Maures : là ils eurent un vaste camp retranché, difficile à forcer en ce temps d’armes sans portée 1. Il y aurait environ 3000 descendants plus ou moins purs lointaine, et ils méditèrent la conquête de tout le 1. Paradis des Scandinaves.

des Gardes écossais de Charles VII, en Berry, au nord et près de Bourges : on les nomme Forêtains ; ils habitent à SaintMartin-d’Auxigny et à Ménetou-Salon.


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Suisses de la Cour, Mamelouks de Napoléon ; et les ouvriers de tout métier qu’attira, que garda la France; et les matelots jetés sur notre côte par la tempête ou restés après désertion ; et les trafiquants sans nombre venus pauvres en « Douce France » et restés par habitude, par reconnaissance et surtout par intérêt ; et les courtisans, les écervelés, les déclassés, les aventuriers, les misérables envoyés par l’étranger, auquel il ne faut point reprocher la lie qu’il verse chez nous : nous en versons aussi chez lui, et nous lui devons des grands hommes, comme il nous en doit également. IV. Invasion moderne. — Les grandes invasions armées qui jettent un peuple dans un autre peuple ont pour l’instant cessé de créer violemment des foyers doubles, des peuples mêlés, des parlers bilingues ; mais les immigrations pacifiques sont devenues formidables. Elles ne peuvent violer la langue des nations littéraires, et ne font qu’effleurer leurs mœurs; pour le sang, c’est autre chose, elles ne cessent de l’adultérer, soit en mieux, soit en pire. D’heure en heure elles changent la composition du peuple français. Belges, Italiens, Espagnols, Allemands, Suisses, Polonais, Anglais, viennent par nombreux milliers planter leur tente en France, isolément ou par familles. Chez nous le climat est égal, la vie gaie, le vin chaud et délicat : aussi le Polonais nous préfèret-il à ses froides forêts, à la Vistule, à la Sibérie. L’Anglais venu en France compare nos jours riants à ses brouillards pleureurs : usine pour usine, misère pour misère, mieux vaut celle qu’éclaire un rayon de soleil . L’Allemand de toute Allemagne, Rhénan, Bavarois, Souabe, voire Prussien, quitte pour nous sa patrie neigeuse et caporalesque ; plus que personne au monde il chérit l'adage : Ubi bene, ibi patria1 ! Il dit aussi : Patria est ubi pascor, non ubi nascor2. Le Belge, tant Wallon que Flamand, étouffé dans son petit pays par cinq millions et demi à six millions d’autres Belges, vient en France par bandes, plus que toute autre nation, absolument et relativement. Le Suisse, à l’étroit dans son Helvétie, aime la France, où les horizons sont plus larges, et où l’on fait fortune : ce qui charme intimement la gent montagnarde. L’Italien, homme d’intelligence vive, aiguë, en1. « Où l’on est bien, c’est la patrie ». 2. « Ma patrie est où je pais, non où je nais ».

thousiaste et pourtant pratique, avec toutes les ruses du savoir-faire, se sent attiré par les grandes villes, Marseille, Lyon, Paris ; et, travailleur sobre, infatigable, bravant pluie et soleil, il pioche et brouette la terre, il pose les traverses des voies ferrées, il creuse les canaux, il extrait la pierre, il la taille, il la dispose et l’étage en maisons. L’Espagnol passe les monts Pyrénées avec un vaste mépris pour une terre qui n’est ni Léon, ni Castille, ni l'Aragon, ni l’Andalousie; mais, une fois chez les Gabachos, ainsi qu’il nous appelle, ouvrier, terrassier, exilé politique, déserteur, homme fuyant la justice pour un coup de navaja1 malheureux, il se fait aux Français et ne revoit pas toujours l’Espagne. L’Américain du Sud, l’espagnolisant comme le lusitanisant, vient jouir de Bordeaux, surtout de Paris, qui est pour lui une seconde patrie : parlant l’une ou l’autre langue péninsulaires, qui sont sœurs de la nôtre, sachant notre idiome ou le comprenant sans l’avoir appris, ayant lu nos livres, la France lui plaît; souvent il y reste. L’Américain du Nord, le Yankee, vient étaler à Paris le luxe hautain qu’il doit au pétrole, à la houille, au fer, à l’industrie, de la plus simple à la plus compliquée, aux immenses tueries de porcs, aux monopoles de l’argent, aux fièvres, aux enthousiasmes, aux insomnies, aux désespoirs de la chasse à l’or fauve. Le recensement de 1881 a trouvé parmi nous un million d’Étrangers2, savoir : 432 265 Belges ; 240 730 Italiens ; 81 990 Allemands ; 73 780 Espagnols ; 66 280 Suisses ; 37000 Anglais, etc., etc. Cela fait 268 Étrangers sur 10 000 habitants, ou encore 1 Étranger parmi 36 ou 37 Français. Le Nord, les Bouches-du-Rhône, les Ardennes, la Seine, le Var, les Alpes-Maritimes, sont les départements les plus chargés d’Étrangers. Le Centre et l’Ouest en ont encore très peu, mais de proche en proche, par le va-et-vient qui est la respiration d’un pays, le sang des divers peuples s’infiltre dans toute la nation française. Mais ici deux forces interviennent, qui sont tou1. La navaja est un grand couteau pointu. 2. Exactement, 1 001 090.


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jours agissantes : la fusion d’abord; puis le milieu, dans les limites de sa puissance, car il ne fait rien de grand qu'avec le secours des siècles. Au-dessus de toutes les différences entre les

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Français du Nord et du Sud, de l’Est et de l’Ouest, entre le laboureur de l’alluvion et le pasteur de la montagne, entre le sylvicole et l’habitant des pays nus, entre les gens du Centre et les hommes assez

Habitants du Centre : paysans des environs de Thiézac (Cantal). — Dessin de Jules Laurens.

heureux pour voir tous les jours la mer, plane l’ensemble de laideurs et de beautés, de défauts, de médiocrités et de talents qui compose notre « être » national. Le Français, malgré tout, a sa physionomie parmi les peuples, et cette figure il O. RECLUS. — EN FRANCE.

semble la tenir de deux causes : de la prépondérance du sang gaulois, de l’agrément, de la facilité de la vie dans un pays ni froid ni chaud, ni sec ni pluvieux, ni brumeux ni étincelant, sur de gais coteaux où mûrissent encore les premiers des vins. I — 56


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V. Il n’y a pas de peuple supérieur. — Longtemps les Français ont eu la stupidité de se dire le premier des peuples du monde. Ce faisant, ils ressemblaient aux autres nations. L’Anglais, plus que tout autre peuple, est orgueilleux de lui jusqu’à l’emportement; l’Allemand se donne depuis cent ans toutes les vertus modestes et toutes les vertus viriles ; le Slave se décerne l’hégémonie de l’avenir ; l’Espagnol n’a pas un regard pour le reste des humains ; le Portugais a vaincu les « vainqueurs des vainqueurs de la Terre » ; l’Arabe a courbé le monde et ne désespère pas de le courber encore; le Chinois habite le Milieu ; les Hottentots se donnent trois noms : Hommes des hommes, Premiers des hommes, Vrais hommes ; le Nègre a son fétiche, roi des fétiches ; le Grec sa « grande idée » ; l’Italien sa « destinée manifeste ». Tous les peuples, grands ou petits, les plus misérables tribus elles-mêmes, ont l'insigne faiblesse, puérilité chez les uns, sénilité chez les autres, de se croire la «race élue, la nation sainte, le peuple acquis ». Chaque ville a comme Marseille sa Cannebière, qu'elle croit incomparable. Toute cité fait de son Manzanarès un Amazone, de sa halle un Parthénon, de son rimeur un Homère. Un poète immense nous apprenait que Paris est la cité mère, la ville antérieure, l’Alpha et l’Oméga, le commencement et la fin, le but des choses, la balance de justice et l’éternel flambeau; que la France est le peuple-lumière, la sainte martyre, la race marquée, l’exemple du monde. Paroles indignes, honteuses, abominables, que toute la nation répétait après lui, sauf h; peu d’hommes francs et fermes qui ont l’horreur de la vanité. Mieux vaut cent fois le Teuton qui s’enroue à nous injurier depuis trois générations d’hommes : il nous appelle famille de singes, tribu grimacière, nation de coiffeurs, race décriée, risée des

hommes, rôdeurs de nuit, écume sans nom, Velches pourris, brutale engeance. «En revenant de leur pays, dit à peu près un poète allemand1, jette une pierre derrière toi : peut-être écraseras-tu une fleur ! » Un jour luira sans doute où les peuples se jugeront avec moins de scélératesse. Fétus éternellement roulés dans le tourbillon d’heur et malheur, ils se réveilleront enfin du triple néant de leurs songes, et nul d’entre eux ne criera, comme le Pharisien : « Nous sommes plus justes que ces hommes-là ! » Il se peut qu’alors les Français rougissent de leur vanité « latine », les Anglais, les Allemands de leur sotte et « saxonne » outrecuidance. Il se peut aussi que la France devienne plus grande que l’Allemagne, parce que le hasard des temps lui a donné deux pays non tropicaux pour se perpétuer et s’étendre : l’Afrique du Nord sèche, le Nord-Est de l’Amérique septentrionale, froid en son midi, polaire en son septentrion. Alors, entre cette Germanie moindre et cette France majeure, les héritiers des «héros» casqués et bottés qui crurent avoir conquis le monde verront la Terre pleine de Russes, d’Anglais, de Lusitaniens, d’Espagnols, même de Français. Ils sauront ce qu’il y avait de rêve dans la prédiction d’un de leurs généraux et princes, à Sedan, vers la fin de l’horrible déroute des « Velches ». Au tonnerre des canons de longue atteinte qui furent, avec les mouvements tournants facilités par le nombre, le principe vital de la « vaillance » allemande, ce général, ce prince enivré de triomphe, daigna (dit-on) faire aux vaincus l’honneur de parler un moment leur langue, et du haut de son cheval il cria le vers du poète héroïque2 : Un grand destin commence, lin grand destin s’achève ! 1. Ruckert. 2. Corneille.


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Chez les Français d’Amérique : Québec. — Dessin de Th. Weber.

CHAPITRE VII LA LANGUE FRANÇAISE EN FRANCE, EN EUROPE, DANS LE MONDE

I. Du sanscrit au français moderne. — Nos grands écrivains n’ont été dépassés nulle part, ni dans l’antiquité ni dans les temps modernes ; leur influence, leur gloire sont universelles. Au XIIe et au XIII siècle, nos poètes, nos conteurs et nos chroniqueurs furent imités dans toute l’Europe, depuis l’Italie, qui s’ignorait encore, jusqu’à l’Angleterre, où la cour, les seigneurs et la justice parlaient notre langue. Ces œuvres enthousiasmèrent le Moyen Age. Elles fondèrent la suprématie que notre idiome a gardée jusqu'à ce jour en Europe ; nous les avons oubliées, et le français d’alors nous semble barbare parce que nous ne le connaissons pas. Nous les aimerons de nouveau quand, au lieu de commencer le français avec Malherbe, petit esprit, moyen poète, ou avec Villon et Charles e

d'Orléans, nous le prendrons à son origine même. 850 ans avant Malherbe, Louis le Germanique prononça devant les soldats de Charles le Chauve, à Strasbourg, un serment qui n’est plus du latin, qui est déjà du français. Et 850 ans avant ce serment, les vétérans, les ruraux, les citadins que Rome essaima plus ou moins dans la Gaule parlaient un latin roturier où le français était en germe. C’est à partir de ce latin populaire et de son frère patricien, le latin des livres, que nous devons étudier dorénavant notre langue, siècle par siècle, de métamorphose en métamorphose, depuis les vieux chants religieux de Rome, la Loi des Douze Tables ou les Comédies de Plaute jusqu’à la Légende des Siècles. Il nous faudrait même remonter bien plus haut dans le temps, jusqu’à l’aurore des langues dites


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« aryennes » ou « indo-européennes » qui sont l’héritage commun des peuples triomphants aujourd’hui dans le monde : non certes jusqu’aux premières lueurs de l’aube, car l’éveil de la parole, aryenne ou non aryenne, est pour nous un mystère de la nuit, mais jusqu’au matin déjà brillant, sinon même déjà midi, que marque la langue pour nous la plus antique, le sanscrit, l’idiome sonore, superbe, vaste, harmonieux, puissant en mots, puissant en formes. A lui remontent, chacun par son sentier, tous nos langages celtiques, latins, grecs, slaves, germains : à quelques siècles en arrière, plusieurs de ces idiomes se trouvent sur une route commune, et à des mille ans de recul nous les voyons au lieu de départ, on ne sait où, dans le pays où vivaient les ancêtres les plus éloignés que connaisse notre mémoire : encore ignorons-nous tout d’eux, si ce n’est que leur langue contenait en germe toutes les nôtres, de l’auvergnat au lithuanien, de l’anglais au bengali, du persan au portugais de Minas Geraes, du celtique écossais ou de l’erse au français des Métis de la Saskatchéwan. Ce verbe ancestral était comme un arbre dont aucun rejeton ne fut tout à fait pareil à l’autre, et les fils de ces rejetons ne se ressemblèrent pas non plus tout à fait, si bien que, de génération en génération, l’arbre devint une forêt Touffue, inextricable et fourmillante à l’œil1.

Il est mort, cet arbre, ancêtre de la forêt profonde; mais un de ses fils ou petits-fils, le sanscrit, vit encore, et c’est dans le murmure de ses feuilles que le Français, comme l’Espagnol ou le Russe ou l’Anglais, doit écouter les premières voix de son langage. Aux magnifiques années de jeunesse et d’expansion du français durant le XII et le XIII siècle succéda la décadence, au XIV et au XV , quand la France luttait pour ne pas mourir, lasse à ne plus lever le bras. La guerre de Cent Ans finie, l’Anglais chassé, le sang lavé, la flamme éteinte, qui brûlait les villes (soit que l’étranger l’eût allumée, soit que ce fût le Bourguignon ou l’Armagnac), le Parisien François Villon, le poète qui faillit pendre au gibet « plus becqueté d’oiseaux que dés à coudre », retrouva les accents profonds, lui qui ne rêvait qu’à « trippes », pauvre « estudiant » pensif devant les « rostisseries ». e

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1. Victor Hugo

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Et, après lui, vint l’éclosion prodigieuse du XVI siècle, le Tourangeau Rabelais, Homère gaillard et raillard, maître éternel de la langue, le Périgourdin Montaigne, le Vendômois Ronsard et sa « Pléiade », et tant d’autres lâchement oubliés : ère vraiment classique à laquelle nous revenons tous les jours avec l’espoir de rendre au français la force plastique, l’aisance, l’abondance dont les « Aristarques » du siècle suivant l’ont, misérablement dépouillé. Siècle pourtant grand et magnifique celui qui prit rang dans l’histoire des hommes après les déploiements de jeunesse, d’audace, de sève et force de cette « Renaissance », prodigue de tout, même de sang. Mais les superbes écrivains de cette ère dite le « grand siècle » ou « siècle de Louis XIV » tinrent servilement leur pensée chez les Grecs, les Romains et les Juifs. Plût au ciel qu’ils eussent laissé la harpe de Sion aux saules de Babylone et la lyre classique aux branches du pâle olivier! Molière et La Fontaine s’inspirèrent seuls des fabliaux, des joyeusetés, des vieilles rimes, et tous les autres méprisèrent nos antiques refrains, nos ballades, nos chansons de geste, nos « mystères ». Que ne procédèrent-ils de F « ecolier » Villon ? Ses seules Neiges d'autan valent, tragédies à part, toute la lyre du XVII siècle, qui ne comprit point la nature et qui ne la chanta pas 1 : à tel point qu’un vers comme celui de Molière : e

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La campagne à présent n’est pas beaucoup fleurie,

y éclate comme un scandale. Non moins fermés à la simple et franche nature furent les faux poètes d’un autre grand siècle, le XVIII , nommé « siècle de Voltaire », d’après l’homme sec, mais « incommensurablement » spirituel, qui écrivit dans une langue si claire, si vive, si sobre, que certes on n’a jamais vu la pareille. Réduite alors sur terre et sur mer, la France perd l’Inde qui dore le palais des marchands, le Canada qui porte une race virile ; mais elle devient l’Athènes du monde, le temple du goût, l’asile des arts, l’exemple de la mode, et le français assure son rang de langue littéraire, langue sociale et langue politique de l’Europe. Au XIX siècle enfin, un brillant renouveau fait fleurir parmi nous de grands prosateurs et de grands poètes : de ces poètes le plus vaste, à peine couché dans sa tombe, est, ce nous semble, le premier lyrique de tous les temps et de tous les lieux. e

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1. Hormis La Fontaine, s’entend.


LA LANGUE FRANÇAISE EN FRANCE, EN EUROPE, DANS LE MONDE

II. Le latin, les langues néo-latines, le français. — Vers le milieu de l’« Ausonie », en face de

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idées ou de leur politique et de leur commerce. Rome elle-même adorait cette langue des Hellènes, la Corse, passe un courant d’eau, grand comme plus souple que la sienne, et beaux fils, belles rivière, petit comme fleuve. Peu inférieur à notre dames, artistes, pédants, savants, aigrefins affecDordogne, mais impur, la Dordogne étant limpide, taient de parler le grec jusque sur le forum des il a mérité le surnom de Jaune ; il naît dans les Latins. Apennins voisins de l’Adriatique, il se perd dans Rome cessa de gouverner la Terre, et le latin la mer Tyrrhénienne. d’être officiel. Mais cet idiome avait conquis C’est le Tibre. l’occident de l’empire, moins par la colonisaIl y aura bientôt 2650 ans qu’un village se bâtit tion que par l’administration. Il se pourrit, dans son val inférieur, à quelques lieues au-dessus diversement suivant les divers pays, et donna naissance aux lande la fourche de son gues « néo- latines » delta, en vue des volou « latines », parmi cans sabins, à la lilesquelles est notre sière des Latins et des français. Étrusques, près des Étant neo-latin, le Celtes, non très loin français est le frère de des Hellènes de la l’espagnol, parlé en Grande-Grèce. Espagne et dans la Énigmatiques resplus belle partie de tent jusqu’à ce jour et l’Amérique ; du porresteront sans doute tugais, qui sonne en les fondateurs de ce Portugal, dans l’immoins village ; non mense Brésil, et aussi ceux qui l’accrurent : dans l’Afrique tropiLatins, Sabins, Étrusques, Osques, « Itacale; de l’italien, qui règne, en nombreux liotes » on ne sait dialectes, dans la plus comment venus en célèbre presqu’île de Italie. la Terre ; du roumain, Le village devint dont on use au bord Home, qui domina le du Danube inférieur et monde ; un idiome s’y dans les monts Carde forma d’un choc pates, en Moldavie, en langues et patois, à Valachie, en Hongrie, moins que le parler de l’une quelconque en Transylvanie, en Métis français du Nord-Ouest. — Dessin de P. Sellier, d’après une photographie. Bukovine, en Bessades tribus fondatrices rabie, et un peu en n’ait régné dès la naisSerbie, en Bulgarie et dans le Pinde. sance de la « cité des Sept Collines ». Cet idiome Ces cinq langues sont en ce moment le patrisuivit la fortune de la ville-empire : il fut d’abord moine de plus de cent cinquante millions d’homjargon de pasteurs, de laboureurs, puis langage mes, dans termes, soit du dixième des mortels. Et ce nombre urbain incessamment accru dans ses ses formes, dans ses idiotismes, par les ruraux que croît rapidement, grâce à l’étendue, à la fécondité des colonies fondées par les Espagnols et les Porla ville attirait, ou dont elle s’emparait comme tugais : Mexique, Guatemala, San-Salvador, Honesclaves ; puis langue d’un grand peuple marchant duras, Nicaragua, Costa-Rica, Colombie ou Nouà la conquête de l’Italie et, après l'Italie, de tout velle-Grenade, Venezuela, ™quateur, Pérou, Bolivie, le tour de la Mer Intérieure ; enfin verbe universel Chili, République Argentine, Uruguay ou Bande en sa domination sur le vieux monde, sinon que Orientale, Paraguay, Brésil, Antilles. La France a le grec était plus ou moins officiel en Orient, que sa part dans cette augmentation du nombre des plusieurs peuples le parlaient « maternellement », « Latins », par elle-même, par le Canada, son ande leurs et que d’autres en avaient fait l’organe


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cien empire, et par l’Algérie, son Canada nouveau, sans compter des Frances moindres et des Frances encore mal assurées, d’avenir douteux : mais cette part n’est pas digne d’elle, et le nombre des hommes de langue espagnole, et même de langue portugaise, grandit avec beaucoup plus de vitesse que celui des hommes de langue française. Four l’instant on peut estimer les Roumains à 9 millions, les Portugais à 17 millions, les Italiens à 30 millions, les Français à 47 ou 48 millions, les Espagnols à 55 millions. Le capitaine qui fit de la Gaule une chose romaine, César, introduisit chez nous le sang d’Italie et la langue latine ; ce sang ne vainquit point le sang indigène, mais cette langue tua le gaulois. Quelques centaines d’années suffirent à cette œuvre de mort. Que pouvaient des patois sans lettres, et n’ayant que des chansons, des proverbes, contre la langue littéraire parlée par les maîtres du monde, langue des soldats, des tabellions, des juges, des collecteurs d’impôts, des marchands, des bains, des cirques ? La langue aussi des prêtres, lorsque le christianisme eut renversé les autels païens, mais alors le gaulois ne vivait déjà plus que dans les lieux reculés. Ce fut la lutte impossible de l’algonquin contre le français, de l’iroquois contre l’anglais, du guarani contre le lusitanien, le combat désespéré des langues indiennes contre l’espagnol, des langues sibériennes contre le russe. Le celte de nos pères disparut tellement devant le latin, qu’il n’y a guère en français que vingt mots authentiquement gaulois. Quand Rome, si longtemps secouée, tomba, la Gaule était donc romaine : par la langue s’entend, le sang restant avant tout gaulois, et sans doute « antégaulois ». Elle parlait le latin populaire, vulgaire, la lingua rustica; elle écrivait le latin littéraire. Les invasions germaines déposèrent quelques centaines de mots teutons dans la langue gallo-romaine, qui peu à peu s’altéra, perdant ses désinences, contractant ses mots et usant de plus en plus des verbes auxiliaires, que dédaignait le latin, du moins le latin des livres. Et pendant que germait, puis que fleurissait ce parler populaire si méprisé d’abord, le latin séchait de plus en plus, bien que langue d’église et quoique les lettrés, les savants, n’en voulussent pas d’autre. Sous les Carolingiens, la chrysalide prépare sa métamorphose, elle l’achève sous les premiers Ca-

pétiens, avant Philippe Auguste. Quand on pose la première pierre de Notre-Dame de Paris, en 1163, le français est tout à fait lui-même ; les poètes l’embelliront, les grammairiens l’appauvriront, l’Orient, l’Italie, l’Espagne, l’Allemagne, l’Angleterre, lui donneront des mots, beaucoup moins qu’il ne leur en fournira, mais il a déjà son véritable trésor, ses noms et ses verbes vitaux, son esprit, son allure et son caractère. Son vocabulaire est alors de 4260 mots, les dérivés à part, et sans tenir compte des termes dont la filiation nous échappe. Sur ces 4260 mots, il y en a 20 d’origine celtique, 20 d'origine grecque, 420 d’origine allemande, 3800 d’origine latine : c’est dire combien notre langue est l’héritière de Rome. Depuis lors nous avons pris 450 termes à l'italien, 110 aux langues sémitiques, 100 à l’espagnol, 100 à l’anglais, 60 à l’allemand, 50 à la langue d’oc, 20 à l’Amérique, 16 à l’Orient d'Asie, 16 aux langues slaves; 40 mots sont des onomatopées, 115 des mots de hasard, ayant une origine historique. 650, de provenance encore inconnue, se résoudront surtout dans le latin, puis dans l’allemand, et peut-être aussi dans le celtique. Il ne s’agit ici que des mots vitaux, en dehors du vocabulaire scientifique, lequel est immense, et dont les termes proviennent des deux langues classiques, surtout du grec. Le français de Raoul de Cambrai, de la Chanson de Roland et du million de rimes qu’ont laissées les trouvères ne tint pas les promesses de son adolescence. Fils des temps féodaux, il mourut avec eux. Après avoir crié Montjoie Saint-Denis ! l’oriflamme au vent, sous les murs de Jérusalem, de Constantinople, de Damiette, de Tunis, couvert de baronnies franques la Syrie, la Grèce et les îles, il fallut rentrer battus en « Douce France », et de tout ce long fracas d’armes il ne resta qu’un vain souvenir, des poèmes de prouesses et quelques robustes châteaux qui sont les Coucy de l’Orient. Puis, avec la famille des Valois, la fatalité s’assit sur le trône de France. A force de reculer devant les Anglais alliés aux Gascons, il vint un jour où nous ne fûmes plus que le royaume de Bourges. Pendant cent ans et plus de batailles perdues, de villes forcées, de moissons en flammes, sous l’accablement des dix plaies d’Égypte, en ce siècle de peste noire, de typhus, de folie, de névrose, de famine, étranglée par ses propres fils, n’attendant plus rien des hommes, rien même du Dieu des pauvres et des navrés qui semblait avoir oublié le très chrétien royaume, la France crut périr, et sa


LA LANGUE FRANÇAISE EN FRANCE, EN EUROPE, DANS LE MONDE

langue aussi fut profondément blessée : elle perdit le cas régime qui la rapprochait du latin pour ne garder que le cas sujet, comme l’espagnol et l’italien ; elle abandonna des termes précieux, elle en acquit de nouveaux, la plupart moins droits que les anciens et, dans le sens profond du mot, moins français, parce qu’ils sont plus latins. D’usure en usure le français que les jongleurs chantaient devant des seigneurs vêtus, coiffés et chaussés de fer devint la langue de Villon, de Marot, de d’Aubigné, de Henri IV, d’où sort directement celle que nous parlons. Et d’ailleurs, pour ne rien outrer, notre idiome est si voisin de la langue des trouvères, qu’il y a, même dans la Chanson de Roland, des vers et même des tirades que peut comprendre sans effort le premier venu (l’entre nous, hommes de l’an 1880. Le français de Marot, de Rabelais, de Ronsard, de Montluc, de Montaigne, d’Agrippa d’Aubigné, de Henri IV, était très souple, très abondant; il fut appauvri, raidi, glacé par des puristes qu’on nomma les législateurs du Parnasse. Ces tyranneaux sont morts, mais non leur tyrannie, et des milliers de mots parfaitement français n’ont pas droit de cité dans nos livres. Quand notre langue osera reprendre tous les termes qui lui appartiennent, elle triplera sa richesse ; nos vieux auteurs fourmillent de mots charmants, vifs, brefs, naïfs, pittoresques, pleins de suc, que nous regrettons amèrement, que notre devoir est de reprendre, et que nous reprenons. On est émerveillé quand on ouvre le glossaire de l’un de nos patois d’oïl, du poitevin ou du saintongeais par exemple. Tout ce qui nous manque est là, sous plusieurs formes, notamment une infinité de mots qui peignent les aspects du sol ou du ciel, l’état de l’air, les faits et gestes du soleil, de la lune, des vents et bises, des tonnerres, des pluies, des gelées, des neiges : mine inépuisable de termes non scientifiques, et par cela même vivants, sur tout ce qui est histoire du jour et de la nuit, cours des saisons, calmes ou tempêtes, terre ou mer, montagne ou plaine, sylve ou clairière, contenances des arbres, allures des rivières, reflets plombés des marais, et les prés, les herbes, les travaux, les moissons, les vendanges, bref toute la nature et toute la vie. Ces patois meurent, mais en nous laissant un inestimable héritage. Par sa grâce et sa clarté le français rachète son indigence présente, qui dès demain sera richesse à ne pas compter les trésors.

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Il se plie à la poésie et nomme avec orgueil des poètes que nul ne dépasse. Il se plie mieux encore à la prose : à lui le récit limpide, l’histoire, la science, le discours; l’éloquence est aussi son fait, surtout celle qui a son principe dans l’esprit, la netteté, la bonne grâce : en tout cela c’est bien l’idiome supérieur, digne de sa réputation de langage le plus vif et le plus civilisé de l’Europe. Dans le français l’harmonie abonde, harmonie discrète. Pas de rythme accentué, nulle clarisonance, mais aussi pas de gutturales, de blaisements, de lettres zézayantes, point de consonnes amoncelées et heurtées, pas d’excès de sifflantes, rien de la cantilène méridionale, de la redondance espagnole ou des gloussements de l’anglais. Il se distingue par une juste pondération des voyelles et des consonnes et par une sainte horreur de l’hiatus. L'e muet qu’on lui reproche abonde en toute langue, même dans celles du Midi, où l’a, l’e, l’o final ne sont qu’un e sourd écrit d’une lettre sonore : blanca se prononce blanque, et primero, c’est primère. Aussi l’espagnol, par exemple, estil plus éclatant aux yeux qui le lisent qu’aux oreilles qui l’écoutent, et de même l’italien ; nous ne disons rien du portugais, dont la nasalité dépasse toute croyance. Il est des étrangers qui viennent au ThéâtreFrançais pour la seule musique de la parole qui tombe de la scène. Parmi ceux d’entre nous, point nombreux, qui savent les grands idiomes littéraires, tous, après avoir trop admiré le riche allemand, l’anglais énergique et bref, le castillan grandiloquentissime et sonorissime, le portugais profondément poétique, le musical italien, ou, comme on dit, le toscan dans la bouche romaine, tous ou presque tous rentrent pieusement dans la révérence de leur beau langage maternel. Et si nous entendions parler le latin comme le prononça Rome, le grec tel que le prononçait Athènes, sans doute réprouverions-nous l’un et l’autre : celui-ci nous semblerait tantôt mou, tantôt guttural, tantôt dental et sifflant; celui-là nous paraîtrait dur ; et à tous les deux nous reprocherions la ritournelle que les langues rythmées ne peuvent éviter. Ritournelle singulièrement monotone : on appuie fortement sur la longue, on glisse rapidement sur la brève, ou sur les brèves, qui s’assourdissent. C’est pour cela qu’on ne parle pas réellement ces langues; on ne les chante pas non plus, on les crie. Les détonnements de l’espagnol ressem-


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Lient singulièrement aux explosions sourdes de l’anglais. III. Universalité du français. — Le français jouit de la prépondérance que lui firent, il y a deux cents ans, la splendeur de la cour du Grand Roi, il y a cent ans l’esprit de ses écrivains. Mais celte royauté touche visiblement à sa fin : l’anglais passe au premier rang, et derrière l’anglais s’avancent le russe, l’espagnol, et même le portugais, grâce au Brésil. Dans le moment présent, le français règne encore universellement. C’est le lien de la société, la langue de la conversation, du bon ton, du « grand genre », celle aussi de la politique. C’est l’instrumentde la diplomatie depuis le traité de Nimègue, ce qui lui donne déjà plus de deux cents ans d’empire. Tous les gens dits hommes du monde le parlent, surtout en Allemagne, en Italie, et plus encore dans l’immense Russie, aussi loin qu’elle va, jusqu’à ses ports du Pacifique. Les Italiens, les Portugais, les Roumains, les Néo-Latins d’Amérique l'apprennent très facilement, sauf l’accent : n’est-il pas issu du latin, père de leurs propres langages? Hors de France, et non compris les millions d’hommes pour lesquels c’est l’idiome essentiellement policé, et comme la seconde langue maternelle, hors de France son empire direct, immensément diminué dans le siècle dernier par la perte de presque toutes nos colonies, s’agrandit aujourd’hui plus vite que jamais : Parce que la colonie française de l’Afrique du Nord croît rapidement en nombre ; qu’elle absorbe les éléments européens, Espagnols, Catalans, Italiens, Maltais, qui sont en contact avec elle; et que les Arabes, surtout les Berbères, commencent à se courber sous la nécessité d’apprendre notre langue, devenue par la force des choses le parler général du pays de l’Atlas ; Parce que les Canadiens-Français, qu’on croyait disloqués, sinon même anéantis, font preuve d’une vertu singulière ; qu’on ne les refoule pas, mais qu’ils refoulent et que, désormais les maîtres du Bas Saint-Laurent, ils marchent à la conquête du Haut Ottawa, du pays au nord des Grands.Lacs, et peutêtre même de la Nouvelle-Angleterre ; Parce que les Français ont rangé plus ou moins sournoisement sous leur loi quatre contrées dont chacune dépasse en étendue la France : Soudan de Sénégal et Niger, Ouest-Africain d’Ogôoué et Congo, Madagascar, Indo-Chine ; que dans chacune

de ces contrées notre langage est dès maintenant officiel; et que, s’il ne lui est guère possible d’étouffer les idiomes parents du chinois, il lui sera facile de mettre à mort tous les idiomes nègres, surtout ceux que parlent des peuplades non musulmanes. A supposer même que ces grandes régions nous échappent avant d’avoir été conquises à notre « novo-latin », l’Atlas, septentrion de l'Afrique, et les Laurentides, nord-est de l’Amérique, ouvrent à la langue élégante née du latin dans la Gaule un avenir qu’aucun Français n’aurait osé rêver il y a soixante ans. IV. Pays d’Europe où le français est langue nationale. — Hors de France, 8 à 9 millions d’hommes en usent, dont moins de 4 millions en Europe, et près de 5 millions hors d’Europe. En Europe il vit dans une partie de l’AlsaceLorraine, dans la Suisse française, dans les hautes Vallées piémontaises, dans la Belgique Wallonne et quelques lieux de la Prusse Rhénane et du Luxembourg Hollandais, dans l’archipel Anglo-Normand.

En Alsace-Lorraine. — En Alsace-Lorraine 300 000 francophones gardent leur français et le garderont longtemps, sinon toujours, en dépit des écoles allemandes et de la passagère tyrannie du Nord. Ils habitent un grand lambeau de ce que nous avons perdu de la Meurthe, spécialement l’ancien arrondissement de Château-Salins ; quelques cantons de ce que nous appelions la Moselle ; le pays des sources de la Bruche, sous-affluent du Rhin, qui faisait et ne fait plus partie du département des Vosges ; plusieurs bourgades de l’ex-Bas-Rhin, dans l'ex-canton de Villé ; enfin, dans l’ex-HautRhin, la vallée de Sainte-Marie-aux-Mines, la région de la Poutroie et quelques villages voisins de la frontière de notre territoire de Belfort. Dans ces lieux le français n’a plus rang de langue officielle, mais il reste langue nationale. Reprendrons-nous ces vallées? Évidemment, puisque tout n’a qu’un jour, que la fortune insolente est près de la ruine, et que « celui qui s’élève sera abaissé ». C’est la loi de la nature, et rien n’en défend, ni fantassins, ni cavalerie, ni canons, ni blindage : quand a sonné l'heure de l’écrasement, c’est en vain qu’on invoque son Dieu, son roi, son « droit », sa force, ses alliés et les trésors de la tour de Spandau. Mais ne semble-t-il pas qu’on voit surtout


Types alsaciens. — Dessin de Lix, d’après nature.

O. RECLUS. — EN FRANCE.

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poindre déjà le jour où les nations de l’Occident, l’Allemagne en tête, ne seront plus que des satrapats de la sainte Russie ? Avant nos désastres, les patois tudesques reculaient devant le français : c’est ainsi que Dieuze, où l’allemand seul était connu vers 1600, parle aujourd’hui le français, ainsi que nombre de villages voisins.

En Suisse. — Sur les 2 846 102 arrière-neveux de Guillaume Tell dénombrés par le recensement du 1 décembre 1880, la Suisse renfermait 608 007 Français, contre 2 030 792 Allemands, 161 923 Italiens, 38 705 Roumanches, etc. Ce nombre de 608 007 ne représente pas tout à fait la force de notre élément en Suisse, parce que les cantons francophones contiennent, en nombreux milliers, et dispersés parmi les Français, des Allemands rapidement, incessamment dénationalisés, dont la seconde génération appartient presque toujours à l’« engeance velche ». Sinueuse est la ligne de divorce entre les durs dialectes allemands de la Suisse et les patois français, de plus en plus remplacés par la pure langue littéraire : patois relevant de la langue d'oc, non de la langue d’oïl. Elle part de Lucelle, village frontière entre le canton de Berne et l’Alsace-Lorraine, non loin des sources de l’Ill, qui est la rivière de Strasbourg, et se termine au mont nommé par les Français Cervin et par les Allemands Matterhorn, sur la frontière de Suisse et d’Italie. Elle coupe la Birse, affluent du Rhin de Bâle, en amont de Liesberg, entre Délémont, et Laufen et, suivant plus ou moins la crête du plateau jurassien, là où cette crête domine le val de l’Aar, laisse à la langue française ledit plateau, tandis que le sillon de ce torrent, principale branche du Rhin, est exclusivement germanophone. Du rebord de la crête elle descend sur le lac de Bienne entre Neuveville, restée française, et Ligerz, jadis Gléresse, qui ne l’est plus; puis elle remonte le cours de la Thielle, affluent du lac de Neuchâtel, et, après la Thielle, le cours de la Broye, qui verse à ce grand lac de Neuchâtel l’eau du petit lac de Morat : sur ces deux déversoirs, l’un et l’autre lents et marécageux, le rivage de gauche usé du français, le rivage de droite use de l’allemand. Après quoi la ligne d’entre Teutons et Romans passe à Morat, plus allemande que française; à Fribourg, plus française qu’allemande; puis entre Charmey et Jaun, que nous appelons er

Bellegarde, mais qui appartient au parler germain ; elle croise ensuite la Sarine1, en son cours supérieur, entre Rougemont et Saanen. Puis elle gravit les grandes Alpes neigeuses qui montent comme un mur entre le canton de Berne et le Valais. Ces Alpes, elle en atteint la crête au-dessus des glaces éternelles des Diablerets, à l’Oldenhorn ; elle les suit vers l’est, à peu près jusqu’au Wildstrubel, et de là s’abat sur le val du Rhône valaisan, qu’elle franchit à Sierre pour s’élever jusqu’à la chaîne italo-suisse, jusqu’au Cervin, en laissant à la « francophonie » le val d’Anniviers, celui de la Tourtemagne à la « germanophonie ». En somme, les Vaudois, les Neuchâ telois, près des trois quarts des Fribourgeois, plus des deux tiers des Valaisans et les Bernois du Jura relèvent de la « langue moult délectable », en un territoire d’au delà de 900 000 hectares, égal à plus du cinquième, à moins du quart de l’Helvétie. Qui a gagné, qui a perdu le long de cette limite des deux langues? L’une et l’autre. Les positions restant à peu près les mêmes sur le plateau du Jura bernois, le français a perdu plusieurs villages de la vallée de l’Aar, rive gauche, en amont de Soleure, entre la rivière et l’escarpement du mont : quand vint la Réforme, les gens de la plaine se firent protestants, ceux d’en haut restant catholiques, et. l’allemand, qui était l’idiome de l’immense majorité des réformés du canton de Berne, conquit peu à peu les Velches, par le temple et par l’école. Partout ailleurs le français a gagné : dans le canton de Fribourg il a presque définitivement acquis la cité capitale et dénationalisé nombre de villages et de hameaux germains ; dans le canton du Valais il a fait de Sion, qui fut entièrement allemande, une ville aux deux tiers francophone, et il est aujourd’hui le maître exclusif de la vallée du fleuve jusqu’à Sierre. Enfin, là où le français a reculé, entre l’Aar et le pied de la paroi jurassienne, la ville de Bienne2, précédemment teutonne, tend à se franciser.

En Haute Italie. — Au midi de la Suisse, à l’est de la France, par delà l’immense barrière des Alpes où nivôse ne finit jamais, des patois français régnent dans les hautes vallées piémontaises descendant sur Ivrée et sur Turin : vallée 1. C’est la rivière qui coule sous le célèbre pont suspendu de Fribourg. 2. Nombre d’élèves dans les écoles allemandes, 1070 ; dans les écoles françaises, 574.


LA LANGUE FRANÇAISE EN FRANCE, EN EUROPE, DANS LE MONDE

d’Aoste, val de Cogne, val Tournanche, vallée de Suze, vaux de Bardonnèche, d’Oulx et de Pragelas, vallées vaudoises de Saint-Martin, d’Angrogne et de Luzerne. Il y a 150 000 à 140 000 personnes de langue française sur le versant italien des Alpes, du Mont-Rose au Viso, mais la parole du Dante y gagne sur celle de Hugo, et l’italien semble devoir détruire ici rapidement notre idiome.

En Belgique. — La Belgique wallonne ou Belgique Française est le midi du royaume bilingue et même trilingue, puisqu’il contient quelques dizaines de milliers d’Allemands. C’est la Montagne : par opposition à la Plaine, qui forme presque exclusivement la Belgique flamande, sur l’Escaut, le rivage de la mer, et le long de la frontière hollandaise. La ligne de divorce entre le wallon, dialecte français, et le flamand, dialecte bas-allemand à peu près identique au hollandais, passe à quelque distance au midi de Bruxelles ; toutefois beaucoup de Bruxellois ne parlent que le français, et tout le monde le comprend dans cette ville et dans ses faubourgs, surtout dans ceux qui touchent au haut Bruxelles, comme Elsene, Schaarbeck, Saint-Josse-ten-Node. Sur le champ de bataille de Waterloo, à 15 kilomètres au sud de la métropole belge, on voit les noms flamands, tels que Waterloo même, côtoyer les noms français, comme Planchenoit, Mont-SaintJean, la Haie-Sainte et Belle-Alliance : c’est que la séparation des deux langues se fait sur ces collines pleines de morts. Que de Waterloo on tire une ligne à l’ouest vers l’endroit où la Lys, affluent de l’Escaut, quitte les Français pour les Belges ; qu’une autre ligne aille aux lieux où la Meuse passe des Belges aux Hollandais, on aura divisé de la sorte le petit mais riche royaume en deux parts : la part des Flamands au nord, celle des « Franquillons »1 au sud. La part des « Franquillons » est la plus grande, mais les monts, les coteaux, les plateaux qui la composent, ont en moyenne un climat plus rude, un terrain moins gras que la campagne flamande : aussi n’y avait-il que 2 237 867 francophones sur 5 520 009 Belges au recensement du 31 décembre 1880, tandis que les Flamingants2 étaient au nombre de 2 497 747. Mais peu de Wallons parlent le flamand et l’allemand, tandis que beaucoup de Flamands et d’Alle1. Nom que les Flamands donnent, aux Wallons, avec une Pointe d’ironie.

2. C’est-à-dire les gens parlant flamand.

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mands savent le français à côté de leur langue maternelle. Ce même dénombrement de 1880 a constaté que 420 339 Belges parlent à la fois français et flamand, 35 321 français et allemand, 13 410 français, flamand et allemand. Tout cela sans préjudice de 283 058 enfants audessous de deux ans classés comme aphones par les recenseurs. Donc, et tous les aphones mis de côté, 2 707 000 Belges parlent français : soit la moitié des regnicoles. L’éternel va-et-vient entre la Flandre flamingante et les villes industrielles de notre Flandre à nous, où des centaines de milliers de Belges s’entassent dans les usines, augmente chaque jour le nombre des Nederduitsch1 francophones. Dans le duel entre les deux Belgiques, les Flamands se croient vainqueurs depuis que des poètes, des historiens, des romanciers, pléiade de patriotes dont le premier, le plus grand2, était un fils de Français, ont réveillé la nation du Bas Escaut, nantie maintenant de journaux, d’orphéons, de théâtres, et qu’ils ont obtenu pour leur idiome l’égalité de droits avec le verbe de Paris. Et cependant le flamand périra sans doute : même avec le hollandais, son frère, c’est une petite langue parlée par peu de millions, et le français est une grande langue, voire une des premières. Si par malheur le français n’en héritait point par le progrès des Wallons, ce serait l’allemand. Rares ou absents sont les documents sur l’avance ou le recul de l’un et l’autre des deux idiomes. En moyenne, c’est évidemment le français qui triomphe. Ainsi nous savons, entre autres faits, que des bourgs de la Flandre Occidentale, sur la rive gauche de la Lys, ont abandonné leur bastudesque pour le français : tels Ploegsteert, Warnêton, Bas-Warnêton, Comines et Houthem : soit, pour ces cinq lieux, environ 12 000 personnes. Les Flamingants occupent presque toute la Flandre Occidentale, la Flandre Orientale, la province d’Anvers, le Limbourg, le nord et le centre du Brabant, c’est-à-dire environ 1 350 000 hectares. Les Allemands habitent la part ie orientale du Luxembourg. Il reste donc aux Français Wallons un lambeau de la Flandre Occidentale, le Hainaut, l’arrondissement de Nivelles, qui est le tiers méridional du Brabant, la province de Namur, presque toute la province de Liège et de beaucoup la plus grande 1. Nederduitsch signifie « Bas-Allemand ». 2. Henri Conscience.


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EN FRANCE

part du Luxembourg : environ 1 450 000 hectares, un peu plus de la moitié du royaume. Bruxelles et ses faubourgs sont indivis entre les deux idiomes, avec prépondérance du français.

En Prusse. — Tous les Wallons ne demeurent pas en Belgique. Sans parler de ceux de France, il y en a 11 000 en Allemagne, dans la Prusse Rhénane, à la frontière de la province de Liège et du Luxembourg Belge : ils vivent autour de Malmédy, sur des hautes fagnes, plateaux argileux et froids où se forme l'Amblève, qui est une rivière tortueuse, saccadée, dont les eaux gagnent l’Ourthe, affluent de la Meuse à Liège. En Luxembourg Hollandais. — Si le Luxembourg Belge est beaucoup plus français qu’allemand, le Luxembourg dit Hollandais est presque absolument germain, et 3000 à 4000 personnes à peine y parlent usuellement notre langue, sur les 210 000 dont ce grand-duché de 258 745 hectares est ou la patrie ou la résidence. Mais le français y a rang de langue officielle, et voici pourquoi : Le Luxembourg d’idiome germanique est le démembrement d’un Luxembourg plus vaste où les Wallons avaient la majorité : Wallons que se sont partagés depuis la Belgique et la France. Dans l’Archipel Normand. — L’Archipel Normand ou Anglo-Normand, ce que les Anglais nomment les Iles du Canal, appartient contre nature à l’Angleterre. Il émerge de notre mer, près de nos côtes, loin d’Albion. Aussi la plupart des 87 750 habitants de ces quatre îles et îlots1, qui n’ont tous ensemble que 19 600 hectares, sont-ils restés jusqu’à ce jour coutumiers du français, ou plutôt d’un vieux dialecte normand. C’est à la campagne qu’ils lui demeurent fidèles. Dans la ville qui concentre presque toutes les forces d’un si petit pays, l’anglais tend à supplanter le français. V. Pays extraeuropéens qui parlent français. — Dans l’Asie, notre langue parait sans grand avenir.

En Indo-Chine. — Le français se répand en Indo-Chine depuis la conquête de la Cochinchine 1. Jersey, Guernesey, Aurigny, Serck.

et du Tonkin et l’imposition du protectorat à l’Annam, au Cambodge. Ce nouvel empire Français n’est français que de nom et ne le sera jamais de fait, on peut le craindre. Car ces contrées plus grandes que la France, ici désertes, là grouillant d’hommes, ne sont pas des colonies, dans le sens profond du mot. Nous ne nous y établissons pas en colons, mais en soldats, en trafiquants, en administrateurs ; de telle sorte qu’il pourra s’y former une aristocratie de commerçants, d’industriels, de fonctionnaires. Ces aristocraties-là ne durent pas : elles gardent longtemps leur langue, mais elles l’imposent rarement ; souvent même elles la perdent et ne laissent d'autres témoins de leur domination que des métis noyés dans la mer du peuple autochtone. On a vu des Noirs, des Bouges, adopter l’idiome de conquérants non colonisateurs, mais c’étaient des tribus enfantines, sans cohésion, sans patriotisme, sans histoire, sans arts, sans littérature. Tandis que nos 15 à 18 millions d’Annamites ont des traditions, une langue écrite, un fanatisme, et ils s’appuient sur 500 millions de frères, les Chinois, qui parlent un idiome semblable au leur. On peut donc croire, sans rien affirmer, puisque tout est possible, que les Tonkinois, les Cochinchinois, les Cambodgiens n’auront jamais le français pour verbe national : ce sera bien plutôt le chinois, tel quel ou transformé.

Dans l’Inde. — De même, les 275 000 habitants de nos comptoirs de l’Inde, à Pondichéry, Karikal, Yanaon, Mahé, Chandernagor, ne déserteront probablement jamais leur « aryen » ou leur « dravidien » pour notre « néo-latin ». En Afrique. — Ainsi le français n’a point de racines dans la plus vaste des cinq parties du monde. En Afrique, au contraire, il a des racines puissantes qui, chaque jour, s’enfoncent et s’étendent. Avant tout, c’est le langage des 500 000 colons de l’Algérie : langage maternel pour la majeure partie d’entre eux, et, pour tous les autres, langage de l’école, de la rue, des affaires; chaque journée amène des transfuges à l’idiome officiel, et le français est d’ores et déjà le lien commun des 500 000 Européens. Plus que cela, puisque le Berbère qui sort de sa tribu pour descendre dans la plaine, travailler dans la ville, est contraint d’adresser au « Boumi » la parole dans la langue du Roumi ; l’Arabe aussi,


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mais il le fait plus à contre-cœur, lui l’élu du Dieu un, du « plus puissant », c’est-à-dire du seul puissant, qui lui a révélé sa pensée dans l’idiome le plus guttural parlé par les enfants des hommes. Tout s’unit ici pour présager au français un domaine immense : la croissance rapide d’une colonie qui, vers la fin du siècle, sera proche du million d’hommes ; l’extension, tantôt petite et lente, tantôt brusque du territoire, mais qui toujours se continue et ne tardera pas à souder au pays d’Oran, d’Alger, de Tunis, le Niger et le Sénégal par-dessus le Sahara, sans compter tout ou partie du Maroc ; la nécessité, déjà presque inéluctable, où sont de parler français l’Arabe, qui y répugne, et le Berbère, qui n’y répugne point ; l’existence à côté de l’arabe, langue religieuse et langue littéraire (d’ailleurs incommode), d’un idiome sans littérature, le berbère, que rien ne semble devoir préserver d’une prompte mort; la séparation virtuelle que les déserts sans fin de la Tripolitaine font entre les Musulmans arabophones du Tell et ceux de l’Égypte, de la Syrie, de l’Arabie ; le voisinage de l’Europe, de la France qui met Alger, Tunis, Constantine, Biskara, et bientôt les oasis de Touggourt, infiniment plus près de Marseille et de Paris que de la sainte la Mecque. Déjà des centaines de milliers1 d’Arabes et Berbères peuvent nous demander et nous répondre en français, et certes il y a telle tribu où notre langue est plus connue que dans certains vallons du Finistère : les Béni-Mzab, hommes du Grand Désert, le parlent presque tous, et beaucoup l’écrivent ; et plus loin que les Mozabites il y a des Touatis, mieux encore, des Soudaniens qui ne l’ignorent pas. Dans cent années, vers l’an deux mille, qui peutêtre sera plus tragique que cet an mille dont on attendait la fin du monde, quelle sera la royauté du français dans nos autres grands pays d’Afrique, en Sénégal et Niger, en Ogôoué et Congo, et dans Madagascar? Question plus qu’obscure. On peut croire que le Sénégal-Niger, en partie musulman, ayant par conséquent l’arabe pour langue religieuse, résistera longtemps à l’ascendant du français ; d’ailleurs il est de climat très chaud, très dur, fort hostile à l’Européen. L’Ouest-Africain sera plus malléable en temps que non encore conquis par l’Islam et fait en partie de hauts plateaux assez accessibles à l’homme de France, de Corse et d’Algérie. Mada1. 500 000 d'après les uns, 800 000 d’après les autres.

gascar doit se franciser sans peine, grâce à ses hauts terrains propices aux Blancs, grâce surtout à ses voisins, francophones « isothermiques » de race blanche, de race noire ou de race métisse. Nous avons là quelque 500 000 pionniers : à Bourbon, terre française autour d’un volcan; à Maurice, l’ancienne île de France, restée française malgré soixante-dix ans de domination anglaise ; aux Seychelles, britanniques de nom, françaises de lait, comme ayant longtemps obéi aux fleurs de lis, avant de saluer de force le léopard, bête de proie.

En Canada. — Dans le Nouveau Monde, dans la Puissance du Canada, 1 500 000 Canadiens et Acadiens, qui prodigieusement essaiment, débordent sur le nord-est du demi-continent de l’Amérique Septentrionale, que le « testament d’Adam » semblait nous avoir légué, quand débarqua dans une anse du grand fleuve SaintLaurent l’homme qui fut le premier colon du Canada, Louis Hébert. La nation anglaise fixée maintenant dans le Dominion grandit de deux manières : par voie naturelle et par intussusception, car c’est à dizaines de milliers par an qu’elle absorbe des Européens. Les Français du Saint-Laurent n’ont qu’une seule façon de croître : les naissances, mais elle leur suffit tellement que, tout décimés qu’ils sont par l’émigration aux États-Unis, ils ne reculent point dans leur propre pays, le Bas Canada, terroir grand comme la France et deux ou trois ou quatre fois plus vaste avec son Labrador et sa part probable des territoires de la baie d’Hudson. Même, loin de reculer chez eux, ils avancent chez les autres. Déjà sûrs de l’avenir dans le Bas Canada, sur leur Saint-Laurent, leur Saguenay, leur Saint-Maurice, leur Ottawa grandiose, ils empiètent vaillamment autour d'eux : Dans le Labrador méridional, jusqu’à ce jour pays de pêche, où ils essayent en ce moment des colonies agricoles ; Dans le Nouveau-Brunswick, dont ils possèdent le nord et l’ouest et où ils augmentent beaucoup plus vite que les autres éléments; Dans la province d’Ontario, ou Haut-Canada, qui est la citadelle des « Saxons » de la Puissance : citadelle menacée, bien que très forte et redoutable. Les Canadiens-Français l’ont assaillie : ils sont maîtres de presque tout le bastion d’est, le long de la rive droite de l’Ottawa, et ils s’emparent du bastion nord, le long de la Mattawan, du lac Nipissingue et du chemin de fer du Pacifique. Ici,


LA LANGUE FRANÇAISE EN FRANCE, EN EUROPE, DANS LE MONDE

en trois ou quatre années, ils ont gagné 214 kilomètres dans la direction de l’ouest, de Mattawan, ville riveraine de l’Ottawa, jusqu’à la station de Chelmsford. De ce bourg naissant de Chelmsford jusqu’à l’anse labradorienne du Blanc-Sablon, sur le détroit de Belle-Isle, le peuple canadien-français s’étend déjà « souverainement » sur 24 degrés de longitude, soit le quinzième de la rondeur de la Terre sous la latitude dé Paris. On ne sait où s’arrêtera cette race de laboureurs, de chasseurs et de bûcherons, cette nation simple et saine, la plus féconde sur Terre. Au recensement de 1881, fort dépassé maintenant, le français était l’idiome national de 1073 820 Bas-Canadiens, de 56 635 Néo-Brunswickois, de 41 219 Néo-Écossais, de 10 751 habitants de l’île du Prince-Édouard, de 102 743 Ontariens, de 9949 Manitobains, de 2896 personnes des territoires du Nord-Ouest, et de 916 hommes de la Colombie Anglaise. En tout, 1 298 929 individus1, sur 4 324 810, soit 30 pour 100 : c’est-à-dire une minorité fort inférieure à la majorité, mais très compacte et très envahissante, ayant tendance visible à dominer dans tout l’orient, et peut-être dans tout le nord de l’immense pays. Tout cela sans les 600 000 à 700 0002 CanadiensFrançais passés aux États-Unis qui tiennent ferme comme un roc au milieu d’une mer anglaise et cosmopolite : ils ont leurs paroisses, leurs curés, leurs sociétés, leurs journaux, leurs « conventions » ou assemblées générales, leur fête de saint Jean-Baptiste, patron de la nation canadienne ; ils ne deviennent pas Anglais, ils ne se font point protestants; ils forment autant de petits Canadas d’où l’on retourne volontiers au vieux pays, ou d’où l’on part pour le Manitoba et le Nord-Ouest, qui sont une autre patrie des Français d’Amérique. Notre langue est môme officielle, à côté de l’anglais, dans la jeune province du Manitoba, autour de Saint-Boniface et de Winipeg, villes qui regardent le confluent de l’Assiniboine et de la Rivière Rouge du Nord. Elle est répandue chez les métis, les sauvages et les colons canadiens, de plus en plus nombreux3, de l’immense Nord-Ouest, ancien terri1. Pour diverses raisons, ce chiffre est d’un assez grand nombre de milliers au-dessous de la vérité. 1 315 000 répond mieux à la réalité du mois d'avril 1881, époque du dénombrement. 2. Les évaluations varient entre 400 000 et 1 million. 3. En avril 1881 il y avait 2659 « Français » dans le NordOuest (abstraction faite du Manitoba et des pays dits Athabaska et Nord-Est) : il y en avait 4907 à la fin de 1885.

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toire de la Compagnie de la baie d’Hudson, entre le lac Winipeg et les monts du Soleil-Couchant1 ; et le patois commercial de la Colombie Anglaise, pays incliné vers l’océan Pacifique, le chinouk est un mélange, à parts égales, de mots français et de termes indiens.

En Louisiane.—Le Mississippi, que nous reconnûmes les premiers, ainsi que le Nord Ouest, entend toujours sonner la langue de ses premiers maîtres à la Nouvelle-Orléans et dans nombre de bourgs et de domaines de la Louisiane peuplés par les anciens colons français, puis par des Acadiens, et, dans notre siècle, par des Français venus surtout de la Gascogne ou du Béarn. 200 000 Louisianais en ont conservé l’usage dans ce pays qui, sous un nom français et monarchique, n’est plus qu’un simple État de la République à la bannière étoilée ; mais, quand nous le possédions, on appelait Louisiane tout ce qui n’était pas Canada, Nouvelle-Angleterre et Mexique. Aux Antilles. — Entre l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud, les Antilles, que l’usage range dans le demi-continent septentrional, sont en réalité une Amérique Centrale comme celle qui porte les isthmes d’entre deux mers desquels le plus célèbre a nom Panama : seulement les isthmes des Antilles sont sous-marins et font de la longue sierra qu’ils interrompent un archipel de grandes et de petites îles, essentiellement tropicales, vu leurs latitudes. Cet archipel fut malheureusement le lieu de nos plus grands efforts. Certes nous y envoyâmes dix fois plus d’hommes qu’au Canada, mais le Tropique est un lieu qui dévore, et de tant de Normands, de Bretons, de Gascons venus dans ces plus belles des îles de l’Atlantique, le temps n’a pas fait un grand peuple. C’est justice, car ils arrivaient là sans femmes blanches, pour régir des Noirs et non pour propager la France, pour l’honorer du travail de leurs mains. D’ailleurs la place manquait : un archipel n’est pas un continent, quand même il aurait autant d’îles, perles ou fleurs de la mer, qu’il y a de jours dans une année. De tous ces aventuriers, cadets de famille, matelots, soldats, colons, il nous reste les Français d’Haïti et de diverses petites Antilles. Français, c’est trop dire, car le sang de Normandie, de Gas1. Les Rocheuses.


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EN FRANCE

cogne, de Bretagne, de Provence, a été noyé dans le sang des nègres importés d’Afrique, et la foule des « Français d’Antilles » est une race nègre ou mulâtresse, usant de notre langue, ou, pour dire mieux, du dialecte créole qu’on parle également dans la Guyane et dans la Louisiane. Notre part des Grandes Antilles, c’est le tiers occidental d’Haïti, l’ancienne et prodigieusement opulente colonie de Saint-Domingue, environ 2 400 000 hectares en merveilleuses vallées. Il y a là 500 000 hommes au moins, 800 000 au plus, Nègres pour les neuf dixièmes, l’autre dixième étant Mulâtres, sans aucun Blanc. Ils ont pour langage maternel le patois créole, qui est un habillement de nourrice, une espèce de balbutiement d’enfant, un parler doux, chantant, naïf, à peu près sans conjugaisons, avec un minimum de syntaxe, gracieux cependant, précisément, parce qu’il est puéril : le français littéraire est l’organe de leurs poètes, de leurs écrivains, de leurs journalistes, de leurs maîtres d’école. Créole et français régnent également plus ou moins à côté de l’espagnol, et au-dessous de lui, sur une portion du rivage de la grande île de Cuba tourné vers Saint-Domingue, dans le pays de Santiago et de Guanatamo. C’est que ce littoral de la « perle des Antilles », de Cuba castillanophone, reçut de Saint-Domingue des centaines de familles, quand se déchaîna sur le Port-au-Prince, sur Jacmel, sur les Cayes, sur Jérémie, les Gonaïves, le Cap Haïtien, le typhon sanglant de la révolte des Noirs, vers la fin du siècle dernier, durant la non moins terrible tempête de la Révolution de 1789 et des guerres de la France contre toute l’Europe. Nous perdîmes alors Haïti, et diverses petites Antilles, si bien que nous n’en possédons plus que deux : la Martinique et la Guadeloupe, celle-ci pourvue de quelques dépendances, îlots plutôt qu’îles. Cette Martinique, cette Guadeloupe ; la Trinité, que nous ne possédâmes jamais, mais qui fut l’asile de nombreux Français enfuis de Saint-Domingue ; plus, des terres perdues par nous, les Anglais nous les ayant enlevées, la Dominique, Sainte-Lucie, Saint-Vincent , la Grenade : voilà les Petites Antilles francophones, avec quelque 500 000 insulaires, Nègres ou Mulâtres, parmi lesquels très peu de Blancs.

En Guyane. — Au sud des Antilles Françaises, notre Guyane en reçoit de temps en temps des

familles, qui viennent surtout pour fouiller l'or dans la vase des criques fécondes en crapauds ou dans le courant des rivières claires, brisées de sauts et rapides. Mais ce grand pays où vivraient des millions d’hommes n’en porte encore que trois dizaines de mille, et c’est jusqu’à ce jour une très obscure « francophonie », à côté de la très brillante « lusitanophonie » du Brésil.

En Océanie. — Misérables sont aussi nos « francophonies » dans la plus vaste des mers océanes : les Marquises, dettes sans colons français ; Taïti, égale à cinq ou six de nos cantons; les Tuamotou, qui sont des écueils de corail ; les îlots çà et là disséminés ; et la Nouvelle-Calédonie, qui, toutes annexes comprises, est presque quatre cents fois plus petite que l’Australie sa voisine, continent qui parle anglais. VI. Nombre des Francophones. — Considérons pour l'instant la France comme entièrement francophone : ce qui n’est point tout à fait le cas. Admettons que les étrangers européens fixés dans l’Afrique du Nord parlent tous plus ou moins le français : ce qui concorde presque avec la réalité des choses. Regardons comme Français les Canadiens des États-Unis, qui restent fidèles à leur langue, qui ont leurs écoles, leurs prêtres, leurs sociétés littéraires, leurs grands congrès patriotiques, le sentiment très vif de leur nationalité, et qui en valussent plus qu’ils ne sont envahis : notamment dans l’État du Maine, l’un de ceux qu’ils semblent destinés à conquérir sur leurs anciens et persévérants ennemis, les Yankees de la Nouvelle Angleterre, race devenue stérile. Considérons les « Louisianais » comme n’étant pas encore morts à la vie française, quelque mortellement atteints qu’ils soient. Admettons que nos quatre colonies supérieures en étendue à la France, Sénégal-Niger, OuestAfricain, Indo-Chine, et même Madagascar, resteront à tout jamais soumises à leurs langages de Nègres, de Négroïdes et de Jaunes. Et faisons fi de nos colonies en terre étrangère, en pays anglais, espagnol, portugais : même de celles de la Plata, fortes et nombreuses, mais néanmoins condamnées à une « castillanisation » très rapide, et de plus en plus submergées par le flot des Argentins et par la vague d’une puissante immigration italienne.


Paysans flamands. - Dessin de M. Constantin Meunier, d’après nature, O.

RECLUS.

— EN FRANCE.

I — 58


EN FRANCE

458 NOMBRE PROBABLE DES FRANCOPHONES AU

Europe. . .

31

DÉCEMBRE

France 38 500 000 Alsaciens, Lorrains, Wallons d’Allemagne 300 000 Suisses français. 625 000 Vallées françaises et vaudoises d’Italie 135 000 Belges wallons et bilinBelges gues, y compris la part propordes tionnelle « aphones »1. . 3 100 000 Iles Anglo-Nor75 000 mandes ....

Asie

Afrique

1886.

42 735 000

»

.

Amérique. .

Océanie. . .

Français, Européens, Juifs, Arabes et Berbères bilingues d’Algérie et de Tunisie .... Bourbon et dépendances, île de France et Seychelles. . . Canadiens et Acadiens de la Puissance du Canada, y compris Saint-Pierre et Miquelon. . . . des Canadiens États-Unis . . . Louisianais francophones. . . . Haïtiens . . . Petites Antilles francophones. . Guyane Française

1 000 000 1 550 000 550 000

1 450 000 550 000 200 000 700 000

Dans l’état présent il faut dix à douze années aux Francophones pour augmenter de 2 500 000. Comme la France est peu féconde, que la Belgique et la Suisse n’ont plus de place pour les nouveaux venus, nous ne pouvons attendre un rang d’accroissement meilleur que de deux pays plus jeunes que le nôtre, l’Afrique du Nord, âgée de cinquantesix ans, et le Canada, qui n’a pas encore trois siècles. Les mêmes dix à douze années donnent à la langue anglaise, déjà deux fois plus parlée que la nôtre, quinze à dix-huit millions d’anglophones ; Au russe, douze millions de russophones ; Aux deux langues sœurs de l’Ibérie, huit à dix millions de castillanophones ou de lusitanophones.

3 430 000

500 000 30 000

Nlle- Calédonie et dépendances, Taïti, etc

Y compris les « Français par destination évidente 1 » ; Mais sans y comprendre : Les millions et millions d’hommes vivant sur 1rs centaines de millions d’hectares de nos colonies et protectorats ; Les Français dispersés par centaines de milliers sur les terres étrangères ; Les millions de Russes, d’Allemands, d’Anglais, d’Italiens, d’Orientaux, de Néo-Latins d’Amérique, etc., parlant le français pour l’avoir appris comme langue « distinguée » dans les écoles ou autrement.

35 000

Soit 47 750 000 personnes seulement.

51 750 000 Français, ce n’est pas beaucoup plus du trentième des mortels, puisqu’on estime la race effrontée de Japet à 15 millions d’êtres « à deux pieds, sans plumes ». Il ne nous faudrait pas trop descendre au-dessous de cet humble trentième, et il serait bon que la francophonie doublât ou triplât pendant que décuplent certaines hétéroglotties. L’humanité qui vient se souciera peu des beaux idiomes, des littératures superbes, des droits historiques ; elle n’aura d’attention que pour les langues très parlées, très utiles.

Mais il y a lieu de considérer dès maintenant l’Algérie, de Gabès au Maroc, comme étant un pays peuplé de « Français par destination », Arabes et Kabyles tellement mêlés à nos colons et dans une telle nécessité de parler notre langue (et bientôt de s’asseoir sur les bancs de nos écoles) qu’ils ont les jambes et les bras dans l’engrenage, comme, par exemple, les Bretons bretonnants de la presqu'île têtue. L’Afrique du Nord doit donc compter pour cinq millions d’hommes, et non pour un seul million. Nous arrivons ainsi à 51 750 000 comme puissance maxima de la « francophonie » :

Ce sont là tous nos vœux, et d’ores et déjà nous renonçons pour notre claire langue à son ancienne hégémonie. Nous ne la regrettons même pas. Le cosmopolitisme, c’est l’indifférence, et l'indifférence est la mort. Le Gallois qui défend son celte contre l’Anglais; le Hongrois qu’assiègent l’Allemand et le Slave ; le Roumain perdu comme

1. Lu population de la Belgique étant supposée de 5 900 000 habitants.

1. Toute catastrophe à part, dans la probabilité des choses.


LA LANGUE FRANÇAISE EN FRANCE, EN EUROPE, DANS LE MONDE

le Magyar dans un océan de langues ennemies ; le Finlandais que les Suédois ont cessé d’envahir, mais qui redoute les Russes dévorants, ses voisins et maîtres; le Franco-Canadien, qui a cru longtemps qu'il serait submergé par la marée des Anglais : tous ces petits peuples aiment passionnément leur langue, ils vivent d’elle, en elle et pour elle; tandis que l’idiome universel, si jamais le malheur des temps nous l’amène, restera sans autels et sans adorateurs. À la royauté du français nous devons la moitié de notre colossale ignorance. Tous les hommes instruits de la Terre savent au moins deux idiomes, le leur et le nôtre; nous, dans notre petit coin, nous ne lisons que nos livres et ce qu’on veut bien nous traduire. C’est pourquoi nous sommes en dehors du monde, et de plus en plus dédaignés par lui, parce que nous devenons relativement plus petits chaque jour. Quand le français aura cessé d’être le lien social, la langue politique, la voix générale, nous apprendrons les idiomes devenus à leur tour « universels », car sans doute il y en aura plusieurs, et la Terre ne deviendra pas la proie d’un volapük. Parmi ces langages universels, l’idiome élégant dont nous avons hérité gardera probablement sa place, grâce à ses conquêtes en Afrique et dans le nord-est de l’Amérique : il sera l’une des langues mondiales, mais il aura cessé d’être la langue universelle. VII. Français dont le français n’est pas encore la langue. — En France même, si la langue nationale se comprend partout, il y a de petites contrées où elle n’est point encore l’idiome le plus usuel.

Flamands. — Dans le département du Nord, au sud de Dunkerque et autour d’Hazebrouck, 150 000 hommes environ se servent encore du flamand, tout en usant aussi presque tous du français. En 1858, sur les 112 communes des deux arrondissements d’Hazebrouck et de Dunkerque, 71 parlaient encore exclusivement le flamand, 10 exclusivement le français, 15 les deux langues avec prédominance du français, 16 avec domination du flamand. Ce dialecte allemand, qui, chez nous du moins, devient de plus en plus un patois, s’efface rapidement de France : il disparaîtrait plus vite encore si les leçons de catéchisme ne se donnaient en flamand

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dans presque toutes les églises du pays flamingant français. Au Moyen Age on le parla jusque vers Abbeville, et il y a quelques siècles il régnait jusqu’à Boulogne, ville voisine de bourgs aux noms essentiellement nederduitsch, comme Halinghem, Verlincthun, Echinghem, Widehem, Alincthun, etc. Au siècle dernier, Ryssel (Lille) n’était guère qu’à demi française; et en ce siècle-ci la frontière des deux verbes ne cesse de se déplacer vers le nord où bruit la mer, et vers l’est où les Belges Flamands essayent de sauver leur dialecte en l’écrivant, en l’épurant, en le fondant avec le hollandais, qui est une langue ayant une histoire, des monuments et des droits. Ainsi le domaine des Flamands Français, où déjà des villes, telles que Dunkerque, sont bilingues, ou même françaises comme Gravelines et Bourbourg, se rétrécit de jour en jour entre le territoire roman, la mer et la lisière des Belges. Il sera bientôt réduit à rien : présage du sort qui menace les Flamands des Flandres, du Brabant, du Limbourg, si jamais la Belgique redevient terre de France.

Bretons. — Dans le nord-ouest, un grand territoire conserve encore l’usage du breton, idiome celtique très ressemblant à celui que gardent opiniâtrément un million de montagnards du Pays de Galles, en Angleterre, tandis que tout près de là, dans cette même Angleterre, vis-à-vis de notre Bretagne, les gens de la Cornouaille ont cessé de le parler depuis plus de cent ans. Gallois et Bretons ont d’ailleurs en partie la même origine. Au Vv et au VIe siècle débarquèrent sur le rivage armoricain de nombreux milliers de Celtes insulaires fuyant la barbarie des Saxons : ces hommes d’outre-Manche mêlèrent leur sang à celui de leurs cousins les Celtes, latinisés ou non, de l'Armorique ; et, en mémoire de la grande île qu’ils abandonnaient aux Germains, ils nommèrent le lieu de leur refuge la Petite-Bretagne. Ce dialecte celtique diminue devant la langue générale de la nation. Ayant derrière lui la mer, en face les quarante millions d’hommes que les Bretons nomment Gallos (les Français), il perd des villes qui déjà sont au pouvoir de l’idiome de Paris plus qu’en son pouvoir propre, et les champs vont imitant les cités. On le parle à l’occident d’une ligne qui part de la Manche entre Saint-Brieuc et Paimpol, passe entre Loudéac et Pontivy et finit sur l’Océan à l’estuaire de la Vilaine : ligne assez uniformément dirigée e


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vers le sud un peu est, qui laisse aux Bretons Gallos le bassin presque entier de la Vilaine et donne aux Bretons bretonnants des fleuves côtiers très nombreux, non moins que petits ou très petits : Tréguier, Trieux, Elorn, Aune, Odet, Laita, Blavet, rivière d’Auray, etc. Le Finistère, moins les villes, la grande moitié du Morbihan, la petite moitié des Côtes-du-Nord, sont maintenant le seul domaine du breton ; sur les 3 400 000 hectares et les 3 100 000 habitants de l’Armorique, l’antique langue ne règne plus que sur 1 300 000 à 1 400 000 hectares, et sur 1 150 000 ou peut-être 1200 000 hommes. C’est par une colonisation venue de Normandie que la Bretagne bretonnante commença de fuir devant le roman du Nord. Dans toute la partie française de l’Armorique, même en pleine Ille-etVilaine, et jusque près des frontières normandes, les noms de lieux purement bretons abondent, notamment ceux qui commencent par lan, c'està-dire pays, terre; ou par plé, pleu, plou, c’està-dire peuple, population, village ; ou par tré, c’est-à-dire trêve, paroisse : tels Tréhorenteuc dans l’arrondissement de Ploërmel ; Plélan et Treffendel dans celui de Montfort ; Pléchâtel, Guichen, Guipry, Pipriac, Lohéac, dans celui de Redon ; Langoué, Lanrigan, dans celui de Rennes ; Landavran dans celui de Vitré ; Landéan dans celui de Fougères ; Plerguer, Lanhélin, Tréméheuc, Baguer-Morvan. Minihic, Pleurtuit, Plesder, Pleugueneuc, Tinténiac, Trévérien, Trimer, dans celui de Saint-Malo. Ce sont là d’infaillibles témoins de ce qui fut, de ce qui n’est plus. Ainsi le breton fut chassé de ses terres d’orient et ne garda que son occident, la pointe de sa presqu’île Armoricaine. De même au sud il a beaucoup perdu, comme le prouvent Piriac, qui ne parle plus la vieille langue depuis cent à cent cinquante années, et Batz où 400 hommes seulement l’emploient encore, petit îlot celtique, toujours décroissant, isolé dans la mer française à huit ou dix lieues des plus voisins villages bretonnants. Dans ce qui lui reste encore, et qui se corrompt, la langue des bardes, jadis chantée autour des dolmens, des menhirs, criée aujourd’hui sur la mer orageuse devant la côte sauvage, le « breizad » n’est pas homogène. Il a quatre grands dialectes : le trécorien, dans le pays de Tréguier (Côtes-duNord); le léonard ou léonnais, dans le pays de Léon (nord du Finistère) ; le cornouaillais en Cornouaille, vers Douarnenez (Finistère occidental); le vannetais, autour de Vannes (Morbihan). Ces quatre dia-

lectes sont de plus en plus souillés de mots français : ils ne mourront pas de cette intrusion d'éléments étrangers, la grammaire, le génie des deux langues étant différents; ils disparaîtront parce que, de proche en proche, dans la ville, puis dans le bourg, enfin dans le village, le hameau, on les abandonne pour la langue générale, qui peu à peu rassemble en un seul et même peuple des patois divers, des parlers ennemis, des origines éparses. La plus littéraire des quatre façons de parler bretonnes, la plus féconde en chansons, en complaintes, en contes, en dictons, c’est celle du pays de Tréguier.

Basques. — A l’angle sud-ouest de la France, dans les Basses-Pyrénées, les Escualdunacs ou Basques habitent des montagnes et des vallées ravissantes, depuis le pic d’Anie, l’Olympe de leur race, jusqu’au Chouldocomendia ou Chouldocogagna qui domine de loin la plage où la Bidassoa pénètre dans la mer. De l’arête pyrénéenne à presque toucher le fleuve Adours il couvrent les arrondissements de Bayonne et de Mauléon, sauf quelques bourgades, sauf surtout la ville de Bayonne qui est béarnaise et française, et la ville de Biarritz. Très petit pays, 260 000 à 270 000 hectares, continué au sud et à l’ouest, en Espagne, par un pays deux fois plus grand qui comprend la province de Guipúzcoa, une part de la Biscaye, le nord de la Haute Navarre ou province de Pampelune et un lambeau de l’Alava. La Haute Navarre étant espagnole, la Basse Navarre, qui avait pour capitale Saint-Jean-Pied-dePort, est française; on ignore l’origine de ce nom de Navarre, on ne sait pas non plus ce que signifient les mots Soule et Labourd qui désignent les deux autres provinces franco-basques : la Soule, chef-lieu Mauléon, se nomme en basque Zuboroa, terme inexpliqué ; le Labourd, entre la Navarre et la mer, s’étendait au sud de Bayonne, autour d’Ustaritz, sa capitale. Ainsi ce peuple habite un territoire qui ne dépasse guère ou même n’atteint pas 800 000 hectares, pays d’ailleurs très peuplé, sur lequel vivent de 550 000 à 600 000 Basques, dont 115 000 à 120 000 en France. Qu’est-ce auprès de l’antique maîtrise de cette race, s’il est bien vrai qu’elle couvrit toute l'Ibérie et tout le sud de la France ? Des noms absolument basques se retrouvent en France du Sud et en toute Espagne : Collioure et


Bretons de Pont-Aven et de Douarnenez. — Dessin de Maillard, d’après nature.


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Elne, cités de nos Pyrénées-Orientales, s’appelaient l’une et l’autre, au temps des Romains, Illiberri, c’est-à-dire la Ville-Neuve ; Auch était également une Illiberri, et son nom moderne lui vient du peuple des Ausci : or les Basques se nomment dans leur langue les Euskes, les Euskariens, les Eskaldunacs, Escualdunacs. Dans un tout autre monde, près de la dévorante Afrique, sous un soleil voisin du Maroc, Grenade, la suprêmement gracieuse et grandiose, rappelle par son mont Elvira qu’elle aussi fut une Ville-Neuve, une Illiberri. Le Bigorre, c’est-à-dire probablement la Rivière Rouge, porte aussi un nom basque, de même qu’un de ses torrents, le Bastan ou Gave de Barèges. Martres Tolosanes, bourg presque riverain de notre Garonne supérieure, au pied de nos Pyrénées, fut Calagorris, nom des plus euskariens, presque intégralement conservé en Espagne par Calahorra, ville peu éloignée du fleuve de l’Èbre. Ces mots dispersés sur notre Midi de Gascogne et Languedoc, et sur la très fière presqu’île, ont suffi pour prouver aux savants, clair comme le jour, que les Basques sont les anciens Ibères, ce grand peuple qui régna de la Garonne aux Colonnes d’Hercule avant que l’invasion des Celtes en fit en partie des Celtibériens. C’est conclure très vite : comme si, tous documents disparus sauf quelques noms, quelques phrases, et l’histoire presque toute abolie, les « abstracteurs de quintessence » de l’an 4000 démontraient que les Français couvraient l’Allemagne, ainsi qu’en témoignent invinciblement le château de Sans-Souci près Berlin, ou la Solitude ou Mon Repos et tel autre palais des rois et des princes tudesques. Aux savants qui font des Escualdunacs les fils appauvris, diminués, presque anéantis des « vastes Ibères », d’autres savants, même des Basques, s’opposent : ils croient que ces Illiberri, ces Calagorris furent des colonies lointaines des Euskariens, colonies de bon gré, ou installées de force, car, nous disent les Romains, le « Cantabre » était inhabile au joug; il regimbait contre l’aiguillon, et l’on peut penser que les vainqueurs déportèrent maintes fois telle ou telle de leurs tribus. Ils pensent que l’étude approfondie de la magnifique langue des Basques, de leurs mœurs et coutumes, de tout le cours de leur civilisation, montre que ce peuple fut toujours petit, sans aucune influence et puissance à l’entour, et que sans doute il n’habita guère que là où il habite aujourd’hui, devant la mer respirante, en sa montagne agreste, sur les

collines mouillées que la rondeur de l’arc-en-ciel unit à d’autres collines. Leur origine se cache dans les nues les plus reculées du passé. Qui ne sait rien, peut tout supposer : aussi leur donne-t-on les ancêtres les plus divers et leur fait-on parcourir deux routes contraires entre leur première patrie et leur dernier asile. Les uns les font venir d’Asie par la « Porte des peuples » entre l’Oural et la Caspienne, par les grandes plaines du Nord et par le Danube ; les autres les amènent en Espagne par la montagne de l’Afrique du Nord et le détroit de Gibraltar, par la voie qui fut, bien des siècles plus tard, le chemin des Mahométans. On les a rattachés aux Sémites, dont les langues n’ont avec la leur aucune parenté; à la vieille race des Berbères, campée dans cet Atlas que si peu de mer éloigne des sierras ibériennes ; aux Finnois, auxquels ils ne ressemblent point. Pour nous en tenir aux Basques Français, les Romains avaient, semble-t-il, latinisé le pays d’entre Garonne et Pyrénées, et il n’y avait plus que peu d’Escualdunacs sur notre versant de la chaîne lorsque, vers la fin du sixième siècle, les Euskes Espagnols franchirent la montagne par les cols des Pyrénées Occidentales et s’établirent en corps de nation dans les vallées où nous les trouvons encore, en Labourd, en Navarre, en Soule. Hommes et femmes, ils sont d’une grande beauté de visage, d’une superbe noblesse de membres. Il n’y a pas d’Européens si souples, tous les Basques sont des Achilles aux pieds légers. Ils mènent une vie simple dans la montagne, peuple heureux s'il en est au monde, et pourtant l’émigration vers la Plata dépeuple leurs aimables villages. Dans les vagues steppes de Buenos-Ayres, dans la Pampa Cordobienne, ou même sur les bords du charmant Uruguay, ils ne retrouvent point un pays aussi beau, frais et sain que celui qu'ils abandonnent. Plus d’un regrette alors sa gentilhommière aux contrevents rouges, sa prairie, sa bruyère en fleur, son bois de chênes et son torrent des Pyrénées quand il regarde les plaines banales de l’Argentine, qui n’ont que la beauté du désert et sont près de la perdre; devant ces horizons sans montagne, ces rios sans eau, ces lagunes sans ombre, il songe et, se souvient. Que de libres bergers de la Rhune et du mont Orrhy sont devenus garçons égorgeurs dans les immenses boucheries de l’Amérique du Sud ! Avant longtemps il y aura plus d’hommes d'ori-


LA LANGUE FRANÇAISE EN FRANGE, EN EUROPE. DANS LE MONDE

gine basque à la Plata que dans l’Europe gasconne. Encore ne parlons-nous que des hommes de l’émigration contemporaine. Sans compter les Escualdunacs qui débarquent maintenant à pleins navires dans l’Argentine ou la Bande Orientale, les descendants de ceux qui cinglèrent vers le Nouveau Continent à partir de la conquête espagnole, et surtout depuis le commencement du XVIII siècle, formeraient à eux seuls un peuple basque égal à celui des Pyrénées. Mais à cette ancienne émigration les montagnards de la Soule, du Labourd et de la Navarre Française n’eurent qu’une très petite part; elle fut surtout composée de Biscayens et de Guipúzcoans ; et, si elle a fait beaucoup pour la colonisation de l’Amérique, la gloire espagnole, l'essor du commerce, elle n’a guère laissé d’autre trace que ces longs noms de famille sur lesquels le castillan n’a pas de prise : au Chili, au Venezuela, aux Antilles, au Mexique, tous les petit-fils de ces premiers immigrants basques ont oublié la langue de leurs ancêtres. Les Basques acquièrent en se jouant le français, le béarnais, l’espagnol, tandis que, malgré sa beauté, sa régularité, sa saveur primitive et son harmonie sans cantilène, leur langage rebute ceux qui ne le tiennent pas du berceau, ou tout au moins de la première adolescence. Sans doute cet idiome extraordinairement riche en formes et capable de créer des mots d'une longueur insolente a des vertus que n’ont plus nos parlers émoussés. Mais pourquoi le Béarnais, le Castillan, l’Aragonais, apprendraient-ils cette langue sans passé (quelque vieille qu’elle soit), puisqu’elle n’a pas de littérature; sans présent, puisque les Basques savent le français ou l’espagnol; sans avenir, puisque les jours qui viennent verront croître partout les grands et diminuer les petits? Les Escualdunacs, petit peuple, le basque, petite langue, sont voués à la mort. Cette nation vivra dans ses descendants, mais sous un autre nom, comme Français, Espagnols, Argentins ; son langage tombera dans le néant, car c’est être profondément oublié que de servir d’argument à quelque grammairien, de thèse à quelque savant, et c’est périr deux fois que périr sans chefsd’œuvre. Ainsi les Basques Français apprennent de plus en plus la grande langue de la patrie. Ils vont disparaître; et déjà leurs frères d’Espagne, cinq fois plus nombreux qu’eux, ont perdu plusieurs vallées. e

Corses. Catalans. — Les 280 000 Corses parlent

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un dialecte italien; peu à peu leurs villages, même leurs bourgades, s’accoutument en même temps au français. Le catalan a cours dans les Pyrénées-Orientales et dans un coin de l’Aude; mais cette langue n’est pas, comme on le croit trop, un dialecte de l’espagnol. C’est bel et bien un tronçon de la langue d’oc semblable à nos patois du Midi. Si le destin de la France avait été d’absorber toute la terre d’oc, par opposition à la terre d’oïl, nous aurions des préfets jusque vers Alicante, le catalan régnant encore plus ou moins en Espagne sur les cinq provinces de la Catalogne, sur l’orient de la province aragonaise de Huesca (à partir du Rio Cinca), sur les trois provinces du royaume de Valence, enfin sur l’archipel des Baléares. VIII. Langue d’oïl et langue d’oc. — Flamands, Bretons, Basques, Corses à part, il reste près de 37 millions de Français. Ceux-ci se partagent en deux grands dialectes : la langue d’oc, la langue d’oïl. Autrefois cette division était capitale. La langue d’oïl ou langue du Nord, le français en un mot, n’était alors parlé que sur son territoire propre, sur les fleuves côtiers de Calais à Saint-Brieuc, sur la Seine, sur la Saône, sur la Loire à partir des montagnes, sur la Vilaine et sur la Charente. Les hommes du Centre et du Sud ne connaissaient que leurs idiomes rythmés, tirés du latin comme le français, mais presque aussi voisins de l’espagnol et de l’italien que de la langue de Paris. Auvergnats, Limousins, Gascons, Béarnais, Languedociens, Provençaux, Catalans, tous les gens de la langue d'oc n’étaient Français que pour payer l’impôt, donner leur sang au roi de Paris et envoyer leurs nobles à la cour du Nord, et non pas à Madrid ou chez les podestats italiens. En ce temps-là les Méridionaux nous appelaient Gavaches, comme les Espagnols, Gabachos. Mais aujourd’hui le français règne dans toutes les villes de France, et là où il n’est pas encore le maître, il s’infiltre sournoisement dans les patois. Quelques poètes un instant célèbres sur le Rhône et la Garonne ont essayé de rendre la vie à ces langues mourantes. On les a lus, on a [chanté leurs refrains, on les chante encore, et pourtant chaque minute voit une pierre tomber de l’édifice effondré des dialectes méridionaux. Un coiffeur de la rive droite de la Garonne,


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Jasmin, le plus mélodieux de ces poètes, a sa statue sur une place d’Agen. On y lit au piédestal ces mots qu’il adressait à la langue agenaise, dialecte gascon : « Plantareï uno estelo à toun froun encrumit ». Et certes, il a, comme il le dit, « planté l'étoile à ce front soucieux », mais quand déjà ce front portait la pâleur de la mort. Qui donc oserait aujourd’hui, même en terroir d’Agen, prédire une immortalité d’un siècle au gai patois du pays des prunes ? En Limousin, en Auvergne, en Languedoc, en Gascogne, aucun chantre d’oc ne s’est cru le précurseur d’un destin nouveau, le résurrecteur d’un peuple mort. Chacun d’eux pensant n’être que le chansonnier de sa rue, de son faubourg, de sa ville, ou tout au plus de son bout de province, aucun n’a déclaré la guerre à la langue de la patrie1. Les « félibres » du Bas Rhône ont été moins modestes. Quelques fusées de gloire tirées à Paris et non pas en Provence les ont éblouis ; les Alpines, le Lubéron, le Ventoux, leur ont caché la puissance du Nord. Prenant à la lettre le mot de « provençal » sous lequel ou range maintenant les innombrables jargons qui sont le démembrement de la vieille Occitanie, ils n’ont pas vu que leur patois, tel que l’ont fait des siècles de soumission au français, est l’un des plus petits de toute la France, et des plus menacés parce qu’il est sur le premier grand chemin de notre pays, sur la route de Paris à Marseille. Ils ont parlé bruyamment d’un peuple provenço-catalan ; ils ont dit que vingt-cinq ou trente départements aspirent à secouer le joug du verbe de Paris. Or, dans tous ces départements-là, sauf près d’Avignon, de Tarascon, de Saint-Remy, nul n’a le moindre souci du provençal des félibres ; leur prose et leurs vers sont colossalement indifférents aux hommes des autres patois, aux gens de Confolens, de Ribérac, d’Arcachon, de Bayonne, d’Orthez, d’Auch, d'Agen, de Rodez, de Montpellier, et même de Nîmes, ville déjà presque francophone dont le parler n’est pas celui d’Avignon, de Tarascon, d’Arles, pourtant si voisines Les félibres n'ont pas compris le dilemme qui les étreint : « Ou vous introniserez le provençal actuel, et alors on ne vous comprendra que dans vos quelques bourgades ; ou vous restaurerez l’ancienne langue d’oc, et alors on ne vous enten1. Sauf Jasmin, qui a dit : « Pour moi la petite patrie est bien avant la grande. Fidèle à sa mère, le peuple sera toujours gascon, jamais franciman ! » Et justement son patois est l’un de ceux qui se francisent le plus vite.

dra nulle part dans le Sud, pas même chez vous. Puis vous ne pouvez instituer le provençal que comme Rome étendit le latin, les armes à la main, non contre le Nord, mais contre le Midi, sur les ruines de cinquante dialectes qui ne sont plus votre langue, et qui tous, sans exception, préfèrent ce parler d’oïl que vous prétendez mépriser, lui qui a plus de chefs-d’œuvre que vous n’avez de chansons. » Quant à former, comme jadis la Grèce, une confédération de dialectes qui aurait, par exemple, son éolien en terre de Limoges, son dorien chez les Auvergnats, son ionien chez les Gascons, son attique à Toulouse ou Toulon, quel autre qu’un délirant peut y songer en ce siècle torrentiel qui déracine, qui tord, qui triture, qui brasse et qui mêle ? Les chemins de fer, la grande ville qui boit des Provinciaux et rejette des Parisiens, l’école commune où tous vont désormais lire, écrire et compter en français, le commerce que nulle meule de pressoir n’égale en écrasement, en faut-il autant pour achever les patois d’oc qui déjà, sentant une étrange difficulté de vivre, se sont presque tous couchés chacun dans son coin pour mourir ? Quel élixir les rajeunirait, quand de très grandes langues littéraires s’effrayent de l’impétueux accroissement de l’anglais, du russe et des langues sœurs de la péninsule où Madrid envoie son Manzanarès auTage de Lisbonne ; quand l’allemand et l’italien doutent de l’avenir ; quand le français lui-même, jusqu’à maintenant langue générale, se demande s’il sera vraiment sauvé par l’Afrique du Nord et par la Puissance du Canada ? Et d’ailleurs la mort ne sera point difficile aux dialectes occitaniens : le passage d’oc à oïl n’est pas celui du grec à l’arabe, ou du celtique au chinois ; de même chair, de même sang que le français, ce sera pour eux la mue plutôt que la mort. Ou, si l’on tient à l’idée de trépas, ils s’en iront sans secousse, non comme le jeune homme qui se cramponne à l’être, mais comme le vieillard qui s’éteint, n’y songeant point, n’y croyant pas, sans râle, sans soubresauts, sans hoquets convulsifs. El bientôt, dans le siècle qui s’approche, on montrera du doigt le dernier vieux ou la dernière vieille dont là chanson « limousine » aura bercé l’enfance, sur une Alpe, sur une Pyrénée, sur une pelouse des Monédières, un ségalas du Rouergue, un causse du Gévaudan, une chéire d’Auvergne : on ne sait où, dans l’un des 12 000 villages de


Basques : types et costumes (voy. p. 462). — Dessin de Whymper.

O.

RECLUS. — EN

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l'Occitanie, quelque part, entre la tiède brise de la Corniche et la psalmodie des pins de la Gascogne, entre le Montcalm d’où les neiges s’écroulent et Saint-Benoît-du-Sault où des torrents babillent1. Pourquoi tracer sur le beau sol de France, de l’est à l’ouest, une ligne sinueuse au nord de la laquelle règne sans rivalité la langue sans cantilène, tandis qu’au midi vit encore la langue rythmée d’oc? Ce qui fut n’est plus, et le verbe du Sud ne rassemblera point ses tronçons : gascon, béarnais, agénais, toulousain, catalan, provençal, dauphinois, savoisien, cévenol, auvergnat, limousin, périgourdin, cadurque, tous ces rameaux de l’ancien arbre d’oc sont maintenant flétris ; ils se dessèchent, parce que les racines vont mourir. Voilà bientôt sept cents ans que la nation d’oc reçut la blessure mortelle. C’est dans la vaste campagne de Toulouse, près de Muret, en vue des Pyrénées, sur un des grands passages de la France, qu’un homme du Septentrion, Simon de Montfort, terrassa les hommes du Midi, tant Languedociens qu’Aragonais (1213). Depuis ce jour de deuil pour la belle Occitanie, nul baron ne refit le pouvoir des comtes de Toulouse ; nul dialecte, ni le languedocien, ni le gascon, ni le limousin, ni l’auvergnat, ni le provençal, ni le catalan, n’eut la vertu d’hériter du latin comme langue écrite. Au français revint donc la formidable puissance qu’a la parole officielle quand elle n’est pas seulement l’organe de la force par les décrets, les lois, les jugements, les actes; lorsqu’elle est aussi la voix de la persuasion par les livres, les théâtres, les chansons, les salons, la science, le commerce et les arts. Un haut monument devrait rappeler ce plus grand événement peut-être de notre histoire, ce mariage violent du Nord et du Midi qui nous a fait la France que nous sommes, à la fois océanienne et méditerranéenne, européenne et prête à modeler l’Afrique. Nul Méridional ne verrait dans ce monument une offense aux vaincus ses ancêtres. Quel homme du Midi, sauf deux ou trois félibres, songe à venger sur le Nord le désastre de 1213 ? Il ne 1. L’auteur de ce livre est un Français de l’ex langue d'oc.

pousse pas de longues haines sur le sol généreux de la France ; puis, des prairies d’Availles-surVienne aux caps de Port-Vendres, nous ignorons si les dialectes des troubadours auraient donné des chefs-d’œuvre, et nous savons tous ceux que doit le monde aux floraisons séculaires de la langue du Septentrion. Il faut considérer la ligne de divorce d’oïl et d'oc comme une digue irrévocablement crevée par le courant du Nord. Déjà le flot, septentrional submerge toutes les cités, tous les bourgs du Midi. La reine du Sud-Ouest, Bordeaux, qui a 225 000 âmes, fut une ville d’oc; elle est. devenue ville d’oïl, et l'on peut la traverser sans entendre dix mots du grasseyant patois qu’on parla dans toutes ses rues. La plupart de ces jargons sont dès aujourd’hui tellement francisés, qu’en traduisant mot à mol leurs chansons, on écrit des vers français sur les mêmes rimes, avec le même nombre de syllabes: il n’y a plus entre ces charabias et la grande langue du pays que des différences de terminaison, la diversité d’accent, et çà et là de vieux mots, souvent précieux, que les dialectes ont gardés, que le français a méprisés follement. Bientôt toute celle langue d’oc n’aura laissé d’elle que l’accent dit méridional, qui perpétuellement change en ïambes les spondées du parler français. Les deux tiers des Français parlent la langue du Nord, avec plus ou moins de vivacité, et, surtout de lourdeur dans l’accent. On admet dans les livres que le pays d’oïl s’arrête à la Loire. Il n’y a pas de plus grande erreur : en aucun point de son cours ce fleuve ne sépare le langage du Nord des patois du Midi. Sur la route de Paris à Bordeaux, le dernier village d’oïl, les Billaux, touche Libourne, à plus de 300 kilomètres au sud de la Loire devant Tours. Les villes de Poitiers, Napoléon-Vendée (la Rochesur-Yon), la Rochelle, Niort, Angoulême, sont en pleine terre d’oïl ; cette dernière ville est même célèbre dans le Sud-Ouest par la pureté de son accent. Ainsi nos patois s’en vont, et plus vite encore les mœurs, les originalités, les costumes.


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Principales communautés protestantes du midi de la France.

CHAPITRE VIII CATHOLIQUES, PROTESTANTS, JUIFS

Les derniers recensements n’ont pas tenu compte des religions professées en France. Bien qu’étant coupable, cet oubli volontaire a moins de gravité qu’en tel autre empire ou royaume, la France n’étant pas un de ces pays où Protestants et, Catholiques élèvent un front rival, soit, que les deux confessions s’équilibrent, soit que l’une ou l'autre y présente une minorité compacte, irréductible, qui peut tendre à la majorité. Elle n’est pas non plus semblable à ces contrées du Centre, de l’Orient d’Europe où les Juifs se nombrent par centaines de mille, où ils dominent dans mainte cité, remplissent les bourgades, et non seulement peuvent ouvrir ou fermer le coffre-fort, cela va sans dire, mais tiennent aussi tous les commerces, presque tous les métiers de l’ouvrier et

de l’artisan : exemples, la Galicie, la Pologne, la Moldavie et divers gouvernements de la Russie occidentale. En France, le catholicisme prépondère tellement, que les autres cultes sont presque comme n’existant pas. Plus encore depuis la guerre de 18701871 que ce n’était auparavant le cas, puisque la perte de l'Alsace-Lorraine nous a privés de bien près de 250 000 Protestants et de beaucoup d'Israélites : nous avions là, de la « Vosge » au « Fleuve », le département le plus hétérodoxe de la nation, le Bas-Rhin, à la fois premier pour le nombre des Protestants, premier pour le nombre des Juifs. Sur nos trente-huit millions et demi d’habitants, les Protestants n’arrivent peut-être pas à 600 000 ;


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les Juifs sont 68 000. Restent près de 38 millions de catholiques. C’est un véritable écrasement. Et la force du catholicisme ne réside pas uniquement dans le nombre. En face du protestantisme devenu riche et sceptique et, de plus, déchiré par ses fils, qui sont frères ennemis, il demeure uni, compact, puissamment hiérarchisé. Au temps de la Réforme, quand il luttait pour l’existence même, quel Français aurait osé prédire que ce vieux culte, dont on pouvait penser qu’il était déjà mort, survivrait majestueusement à la

jeune religion qui prétendait l’abolir de la France, de l’Europe, du Monde ? C'est, de la France que la religion « catholique, apostolique et romaine » reçoit le plus de dons en argent et en hommes ; d'elle que partent surtout ces apôtres et missionnaires, jeunes gens qui s’en vont cherchant le martyre « in partibus infudelium », en Indo-Chine, en Chine, en Corée, en Afrique, en Amérique, dans les mers du Sud, partout où il y a des Jaunes, des Noirs, des Cuivrés, des Bronzés, des Basanés, des Rouges qui ne confessent pas encore le nom de Jésus.

Murailles des Vaudois à l’entrée de la Vallouise (voy. p. 470). — Dessin de Fr. Schrader.

Ce martyre auquel ils courent avec joie, beaucoup l'atteignent, et souvent : ... la mouche horrible, essaim au vol joyeux, Comme dans une ruche entre en leur bouche noire Et bourdonne au soleil dans les trous de leurs yeux1.

Nous avons certes moins de Protestants qu’il ne tomba de Huguenots sur les champs de bataille et dans les mille et mille sièges de nos guerres de religion, durant les règnes sanglants des derniers Valois. On ne se battait pas alors comme aujourd’hui, cinq cent mille contre cinq cent mille, sur un front de 50 kilomètres, avec un immense attirail 1. Victor Hugo.

électrique, chimique et mécanique. La guerre n’eu était que plus terrible, parce qu'elle était partout, et de tous contre tous; rien ne lui échappait, pas même le hameau; le capitaine de reîtres, le moindre « corporal » de gens de pied s’attaquait, suivant son nombre d’hommes, à la ville, à la bourgade, à la maison forte, et, s’il était Protestant, à tout couvent d’hommes ou de femmes. Donc le sang coula par rivières dans ces longues guerres de religion; des villes furent prises dix. quinze et vingt fois, d’abord par le Calviniste sur le Papiste, puis par le Papiste sur le Calviniste, puis encore par le Réformé sur le Romain, et ainsi de suite, chaque forcement de l'enceinte ayant pour consécration le massacre.


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On conte que deux cités du Sud-Ouest, l’une leur monde, et que des campagnes se dépeuplècatholique, l’autre de la « religion prétendue rérent, et que de grandes et belles familles allèrent formée », n’étaient séparées que par quelques peà l’étranger chanter en français les psaumes de lites lieues d'un pays de collines. Par une nuit David ou des enfants de Corée, qu’ils entonnèrent noire, de la ville catholique sortit un bataillon ensuite en anglais, en hollandais, en allemand. « papal » qui marcha contre la ville protestante, Ainsi disparut le culte protestant de maint pays et, l'ayant trouvée sans défense, y mit la flamme et qui l’avait conservé malgré la guerre et la défaite. coupa la gorge aux En 1789 les Proendormis. testants de France Quand ces vaillants étaient au nombre d’à peu près un milhommes rentrèrent lion. Depuis lors ils chez eux, joyeux du ont diminué, non bon tour, tiers de la seulement par la victoire sur les femperte des 250 000 mes et les enfants, ils Luthériens de l’Altrouvèrent leur cité sace-Lorraine, mais blessée, leurs maiencore par lente absons en feu, et des sorption, comme il lits et des berceaux arrive le plus souvicies : car, pendant vent aux très petites marchaient qu’ils minorités dispersées sourdement, sans la dans les majorités la lune amie, vers massives. Les mabicoque réformée, la riages mixtes surtout jeunesse et la virilité leur font tort, depuis d’icelle avaient pris, qu’il y a des mariasous les mêmes téges « interréligionnèbres, mais par un naires », depuis que autre vallon, la route les héritiers des Vieux de la bicoque des Camisards ne sont « Papalins ». plus des Protestants finies Ces guerres passionnés, croyant à par le demi-triomphe leur doctrine, à leur la Catholiques, des apostolat, à l'exemple France, en somme de la vie probe et de restée papiste, renla foi sincère. fermait certainement Ils se divisent en plus de Protestants Calvinistes, en Luque de nos jours, thériens , en Dissiquoiqu’elle eût alors dents . deux fois moins d’haSynagogue de la rue de la Victoire, à Paris. — Dessin de Deroy, d’après une photographie. Les Calvinistes habitants qu’au mobitent surtout le Midi ment présent : des calvinistes, qui Cévennes qu’il y en et le dans étaient C’est les Sud-Ouest. villes, des contrées entières a le plus, là même où Louis XIV ne put les écraser, ne le sont presque plus, ou même plus du tout. à l’ouest, et au nord de Nîmes ; le seul département C’est que la révocation de l’Édit de Nantes du Gard en compte près de 120 000 ; l’Ardèche chassa de notre sol, vers la fin du XVII siècle, 45 000, la Drôme 36 000, la Lozère 21 000, le Tarn une « infinité » de Réformés, dont on ignore le 17 000, le Tarn-et-Garonne 10 000, etc. Au Sudnombre : 200 000, disent les uns ; 300 000, disent Ouest on en compte 38 000 dans les Deux-Sèvres les autres; 400 000 même, d’après les plus généautour de Saint-Maixent, et 18 000 dans la Chareux. Toujours est-il que des villes riches, industrielles, perdirent la moitié, les trois quarts de rente-Inférieure, autour de la Rochelle, de Roe


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chefort, de la Tremblade. La Seine aussi, naturellement, en compte un très grand nombre, environ 50 000 ; mais dans la plupart des départements ils existent à peine, par centaines ou par dizaines seulement, et presque tous fonctionnaires errants de l’Etat. Les Luthériens, fort réduits par le départ de l’Alsace-Lorraine, se trouvent surtout à Paris et dans le pays de Montbéliard, la seule ville de France où les non-Catholiques aient la majorité ; la plupart des 33 000 protestants du Doubs sont des Luthériens. Les Dissidents, secte extrême, ou, pour mieux dire, ensemble de petites sectes, sont disséminés un peu partout au milieu des autres Protestants. C’est le département de la Gironde qui en renferme le plus. Il y a quelques familles de Vaudois dans les HautesAlpes, où jadis ils furent nombreux dans mainte vallée, notamment dans l’une des plus belles, dans la Vallouise, à l’ombre du Pelvoux. Mais ces « réformateurs avant la Réforme », ces montagnards qui lisaient leur bible dans l’idiome vulgaire des centaines d’années avant Luther et Calvin, sont aujourd’hui purement et simplement des Calvinistes. Si la semence des martyrs était toujours féconde, les Vaudois couvriraient la Terre, car

aucune secte ne connut autant le bourreau, et de France connue d’Italie on persécuta férocement l' « Israël des Alpes », aujourd’hui réduit à 17 000 fidèles, presque tous sur le versant d’Ausonie, dans le ruisselant pays des sources du Pô. Avec l’Alsace-Lorraine nous avons perdu 39 000 Israélites. Il nous en reste 68 000, dont 50 000 à Paris ou dans les départements voisins de Paris. Ces « Sémites » ne sont point tous des « Sémites », et, si les Israélites originaires de Portugal ou d’Espagne ont souvent le noble visage, le beau nez ou le grand nez, les yeux noirs, les cheveux de jais, le teint jaune ou basané, toutes marques de l’Orient arabe, la plupart, originaires d’Allemagne et de Pologne, descendent de Juifs tartares ou aryens : ils n’ont du Sémite que l’une des trois grandes religions nées parmi les hommes au nez busqué du Désert ou du Demi-Désert, dans la lumière sèche, devant la roche illuminée de la Judée ou de l’Arabie. En réunissant à la vieille France d’Europe la jeune France d’Afrique, on lui donne 400 000 a 500 000 Catholiques de plus, très peu de Protestants, 80 000 Juifs et 4 500 000 Musulmans.


ACCROISSEMENTS DES FRANÇAIS — ÉMIGRATION

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Caravane d’émigrants. — Dessin d'Adrien Marie, d'après une photographie.

CHAPITRE IX ACCROISSEMENTS DES FRANÇAIS - ÉMIGRATION I. Ce qui fait la force d’un peuple. — Trois choses font la force d’un peuple : un idéal, des mœurs simples, des familles fécondes. Un idéal, national ou religieux : un bourg de voleurs, Rome, devint la maîtresse du monde par la fierté de ses grands et par l’orgueil de son nom : dès que la cité des Sept-Collines eut dompté ses voisins, les Etrusques, les Latins, les Samnites, les Grecs campaniens, elle méprisa le reste des hommes. C’est, le zèle de la Loi qui fit l’empire des Arabes, la haine du More qui fit l’Espagne, le fanatisme de secte qui fit les Yankees; le dogme de l’infériorité des Velches vient de cimenter l’Allemagne; la vision de Constantinople, la tentation de la mer et peut-être l’espoir du soleil de l’Inde

poussent inexorablement la Russie vers le sud. La France eut aussi son rêve, la frontière du Rhin, songe pauvre et faux qui fut notre malheur; et c’est à peine s’il s’éveille chez nous un nouvel idéal : l’Afrique du Nord et le nord-est de l’Amérique froide. Des mœurs simples : les Romains furent longtemps un peuple frugal, dur, grossier, quelque peu barbare, et, pour tout dire, « auvergnat ». C’est alors qu’ils soumirent la Terre. Dès qu’ils connurent les Grecs, puis l'Orient, leur destin pencha : en quelques années les rhéteurs, les joueurs de flûte, les baladins, les cuisiniers, les épileurs, les professeurs de bon ton, les flatteurs empoison-


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nèrent, leur sang rustique; il ne leur fallut plus seulement du pain, mais aussi des théâtres. Les peuples qui débordèrent ou débordent sur le Globe, Arabes du désert, Germains des bois, Turcs et Mogols des steppes, Slaves des plaines et des marais, Irlandais des bogs, Canadiens-Français bloqués par l’hiver, furent ou sont des nations ou rustiques ou pastorales, ayant pour tout palais la chaumière ou la tente. Le luxe est le plus redoutable des faux Dieux. Qui l’adore perd l'idéal, la virilité, la conscience; comme l’homme de Sybaris il est vaincu par une feuille de rose; eunuque autant qu’on peut l’être en dehors des sérails, il ne témoigne plus pour le juste, il ne lève point l'épée contre le superbe, il n’étend ses mains impures que pour les faux serments. Or la France, jadis agreste, devient de plus en plus l’asile et l’exemple du luxe ; sans les montagnes, dernier temple de la sainte simplicité, elle sacrifierait tout entière à l’autel des vœux stériles. La fécondité des familles suit la franchise et la simplicité des mœurs. C’est par elle que l’Angleterre, île étroite, a fondé vingt nations; plus que des victoires de hasard elle donne à l’Allemagne la conscience de sa force; elle promet à l’immense Russie, jadis petite Moscovie, la domination du Vieux-Continent; en Amérique, de 65 000 paysans abandonnés sur les quelques arpents de neige de M. de Voltaire, elle a fait en cent vingt-cinq ans un peuple de 2 millions d’hommes qui refoule ou submerge et noie les Anglais, les Ecossais, les Irlandais de son voisinage, ajoute des quartiers français aux villes industrielles de la NouvelleAngleterre, et couvre de villages le Far-West des Yankees et le Nord-Ouest des Canadiens. Or la France a parmi les nations de l’Europe le honteux « privilège » de l’infécondité. II. Infécondité de la France. — La Révolution de 1789 a creusé dans notre histoire un gouffre si profond que la France d’aujourd’hui ne sait rien de la France d’autrefois, ou ne comprend plus ce qu’elle n’en ignore pas. Nous n’avons point d’amour pour notre vieille aïeule, qui fut belle, et sans laquelle nous n’aurions pas vécu : malgré nous, c’est elle qui nous a fait ce que nous sommes. Beaucoup de Français croient qu’il n’y avait rien en France avant ces dures années, ni mœurs, ni lois, ni vérités, ni grandeur; ils n’y voient qu’une cour éclatante, des seigneurs dorés, des abbés obscènes, et, dans la pénombre, autour de Ver-

sailles, une espèce de forêt avec des hameaux taillables et corvéables à merci, le seigneur dans son château, le paysan dans sa tanière et le loup dans les bois. Cependant la France portait alors vingtquatre millions de Français, presque tous ruraux, car les villes, sans industrie, étaient petites; et ces hommes obéissaient à des lois dont beaucoup, heureusement, sont mortes, mais dont beaucoup feraient bien de renaître. Bien plus, il n’est pas absolument sûr qu’au XIIIe, au XIV siècle, et jusqu'à l’aurore de la guerre de Cent Ans, la France n’eût, pas autant d’habitants qu’au seuil du XIX siècle. Certes nos villes sont beaucoup plus grandes qu’en 1200, 1300, et parmi ces villes tel baraquement où la vie déborde, entrepôts devant une forêt de mâts, assemblées d’usines, puits de houille, ateliers sans fin, n’était, alors qu’un hameau, parfois qu’un désert ; et çà et là diverses contrées ont doublé, souvent même décuplé le nombre de leurs demeures; mais aussi que de cités ont diminué, disparu, que de monts, de plateaux, ont moins de maisons qu’il y a six cents ans ! Et les maisons, presque silencieuses aujourd'hui dans la moitié de la France, étaient alors bruyantes et riantes, avec des enfants dans tous les coins. La Peste Noire secoua ses poisons, et, après ce fléau « dont, bien la tierce partie du monde mourut », le canon, la dague et l’arquebuse, l’Anglais, l’Armagnac, le Bourguignon, le Lansquenet, le Protestant, le Catholique, agrandirent démesurément les cimetières autour des églises de la France de saint Louis. Pendant deux siècles et demi de fatales années, la vie ne put, racheter la mort. Et peu à peu la solitude étendait son froid empire sur le plus beau royaume du monde. e

e

En revenant à cent, ans en arrière, nous voyons la France peuplée de 24 millions d’hommes, l'Autriche de 18, la Russie de 17, l’Allemagne de 15. Aujourd’hui la France, étant à 38 millions 1/2, accroissement d’un peu plus de moitié, n’égale pas l’Autriche, qu'elle dépassait d’un quart il y a cent ans. La Russie, grandie de son propre sang plus encore que par ses conquêtes, a franchi 100 millions d’âmes, six fois les 17 millions d’alors. Les Allemands ont. triplé leur race en Allemagne même, en dépit d’un prodigieux épanchement d’émigrants; et au delà du fossé dont une eau salée sans profonds abîmes ronge les falaises de craie, la Grande-Bretagne et l’Irlande, plus exubérantes encore, colonisent une partie de l’univers. C’est que la France, jadis féconde, a cessé de l’être.


O.

RECLUS

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On connaît l’une des deux grandes causes de cette lenteur d’accroissement. C’est le luxe, et pourtant : « Un enfant coûte moins qu’un vice 1 » ; il coûte aussi moins que les vanités de la mode, les soirées, les théâtres, moins que la périlleuse futilité du tabac; moins que l’absinthe et l’alcool, qui sont un danger mortel. L’autre cause majeure, la cause rurale, le luxe étant surtout cause urbaine, c’est l'amour passionné du paysan pour le sol. En F rance la propriété n’est pas fixée dans quelques milliers de familles; tous y ont accès; les enfants se partagent l’avoir paternel, généralement à lots égaux, et chez nous l’aîné ne spolie pas les puînés par droit de primogéniture. La majorité de la nation se compose de paysans maîtres du sol qu’ils retournent, et peu de ces campagnards connaissent la vraie misère, celle de l’Irlande et de la « libérale Angleterre », où il n’y a pas de paysans, mais seulement des seigneurs, des fermiers et des journaliers. Ces lois sont l’équité même. Cependant elles pèsent lourdement sur la France. Dès que l’homme français a sa vigne, son pré, son bois, son ruisseau, dès qu’il a fondé son royaume ou qu’il l’a mené jusqu’à la baie, jusqu’au fossé de ses vœux, il ressemble au conquérant qui redoute le démembrement de son empire, il appréhende alors la famille qui, lui mort, dispersera son domaine. Heureux s’il n’a que des fils, héritiers de son nom! Quand il a des filles, son clos passe à quelque étrangère lignée, dynastie sans durée comme sa devancière et comme celles qui lui succéderont. Tous ces « royaumes » se brisent ou tombent en quenouille : histoire obscure et sans unité que celle de ces terres errant de maître en maître pour la fortune des hommes de loi. Les domaines devraient vivre des siècles, ils ne vivent que des années sans qu’une famille y laisse et sa trace et son nom. Que de Français n’ont pas de maison paternelle, soit qu’ils aient vu le jour dans le bottant caravansérail d’une ville aux rues passagères, soit que déjà la demeure natale ait changé son seigneur ! Ainsi nous bâtissons éternellement sur le sable. Telle est la grande cause de l’infécondité de nos campagnes. L’excès du célibat, l’armée, les ordres ecclésiastiques sont tout à fait secondaires : telle race 1. Franklin.

fertile a plus de célibataires que nous; le recrutement pèse autant sur l’exubérante Allemagne et sur la grouillante Russie que sur la France; enfin le Bas-Canada, sans rival pour la puissance des familles, donne au clergé la dïme de son sang : nulle nation, relativement, ne voue plus d’enfants à l’église, prêtres, nonnes et moines, peuple en dehors du peuple; mais pourquoi le flétrir ? Il y a, chez les hommes noirs et les pauvres filles, des cœurs chauds, des âmes dévorées d’idéal, et aussi des coupables pleurant leur faute : Quidquid peccatur, lacrymarum fonte lavatur ! Aussi ne sort-il que peu d’enfants de nos chaumières, disons de nos maisons des champs, puisque les paysans français sont riches, sauf dans les sols très indigents, sur certains plateaux et. diverses montagnes. Qui sait combien de villageois regardent d’un œil louche les fils qui partageront l’enclos ? L’enfant supplémentaire entre dans la famille en étranger, presque en ennemi : la mère l’aimait déjà, mais le père le subit, il ne l’avait point désiré. Nos villes non plus ne sont pas fécondes, et les mères n’y sont point maternelles; l’enfant naît à peine, qu’il part en wagon pour la campagne, dont souvent il ne revient pas; il y dépérit sur le sein mercenaire, par la négligence, l'avarice, la brutalité des faiseuses d’anges, comme on a nommé les nourrices sans amour pour leurs nourrissons. Heureusement qu’il nous reste, surtout dans les montagnes, des familles qui vont droit devant elles et qui croissent, pour leur propre force et pour F l'honneur de la France. Presque partout en plaine nous nous maintenons tout juste, si même nous ne diminuons, non par beaucoup de décès, la France étant salubre, mais par peu de naissances.

III. Augmentations et diminutions; villes et campagnes. — Les diminutions se remarquent surtout dans la Normandie et dans quelques départements opulents de la vallée de la Garonne. L’Eure a près de 40 000 habitants de moins qu’au temps de Bonaparte, premier consul, en 1801 : c’est pourtant le pays des plateaux fertiles, des prairies arrosées, des vallons magnifiques. L’Orne en a près de 20 000 de moins, depuis cette année 1801 qui fut celle du premier recensement précis de la France : et lui aussi est une contrée belle et saine, avec superbes prés, majestueuses forêts, vallées fécondes. La Manche est également moins peuplée qu’à


ACCROISSEMENT DES FRANÇAIS — ÉMIGRATION l'aurore du siècle, elle qui a l’entour de la mer, les pluies créatrices, les savoureuses pâtures. Le Tarn-et-Garonne, fait après les autres, de cantons pris à cinq départements, a 21 000 âmes de moins qu’au dénombrement de 1821 : or rien ne lui manque, ni les alluvions au long de la Garonne et du Tarn, ni les coteaux vinicoles, les vergers, les fruits, l’air sain, le gai soleil. Rien non plus ne fait défaut au Lot-au-Garonne, possesseur de terres de plaine presque incomparablement généreuses, de collines à fruits et raisins, sous un admirable climat : cependant il y a là 12 000 hommes de moins qu’en 1801, et, sans une immigration d’Espagnols, maint canton y tomberait en friche. Ces départements-là sont riches, trop riches. Les sols médiocres, où la vie, sans être dure, est plus difficile que dans les gras vallons ou sur les collines splendides, ont plus de naissances que les terres opimes, et le peuple y croît, bien que la mort entre plus facilement dans la chambre obscure, humide, mal close, mal odorante du pauvre que dans les appartements capitonnés du riche, et que son dail y fauche à plaisir dans une foule mal habillée, mal soignée, mal nourrie, insouciante et malpropre. Dans les contrées tout à fait misérables, comme aussi chez les ouvriers des villes, la population grandit également malgré les demeures sordides, les haillons, les repas sans suc, les vins fraudés, les épidémies. Les départements féconds l’emportent encore un peu sur les stériles : grâce à eux, 60 000, 80 000, 100000, rarement 125 000 ou 150000 hommes s’ajoutent, suivant les années, à la nation française, tous immigrants à part. Par malheur, cet accroissement, œuvre unique des champs, ne profite pas aux campagnes : il est tout absorbé par la ville qui flatte et qui dévore. Des bois balsamiques, des pelouses d’en-haut, des roches salubres, du bord des fonts d’eau vive, de la lèvre des glaciers, notre race, comme aujourd'hui toutes les races de la Terre, descend au cloaque doré des cités. L’Auvergne elle-même voit flétrir dès la première ou la seconde génération les familles rouges qu’elle mêle sans compter à la foule pâle des Parisiens. Il y a cent ans, Paris ne faisait pas la cinquantième partie de la nation ; il fait aujourd’hui le dix-huitième de la France, et plus du quinzième avec les pattes d'araignée, les tentacules de pieuvre qu’on nomme les faubourgs

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Depuis 1789 Lyon a passé de 139 000 à 400 000 habitants; Marseille de 76 000 à 375 000; Bordeaux de 83 000 à 225 000; Lille de 13 000 à 200 000; Toulouse de 55 000 à 150 000; SaintÉtienne-en-Forez de 9 000 à 125 000, etc., etc. Ces villes ont doublé, triplé, ou même sont devenues treize, quatorze, quinze fois plus fortes pendant que le nombre des Français augmentait à peine d’un tiers. Partout, surtout dans le nord, nos cités sucent les campagnes. Rien que de 1872 à 1881, Paris a gagné plus de 400 000 âmes, et le département de la Seine, qui n’est guère que Paris avec faubougrs, environ 580 000; le département du Nord, qu’on peut regarder comme une ville immense, un peu mêlée de campagne à son nord, à son centre, et beaucoup à son sud, le Nord a crû de 155 000 personnes; la ville de Lyon, de 53 000; Marseille, de 47 000; Bordeaux, de 27 000; Lille, Reims et Nancy, de 20000; Roubaix et Toulouse, de 16 000, etc , etc. Dans ces neuf à dix ans le gain total des cités de plus de 30 000 âmes a été de 874 000, celui de la France n’étant que de 1 569 000; le reste du bénéfice, sinon plus encore, s’est partagé entre les petites villes et les bourgs. Tous les pays du monde, même ceux où la colonisation bâtit des fermes à milliers, souffrent de ce grand mal, notamment tout près de nous, et plus que nous, l’Angleterre, la Belgique et la Saxe; mais, la plupart de ces nations étant de lignée féconde, les villes enflent démesurément sans que la campagne se flétrisse, tandis qu’en France elle maigrit et sèche en maint département. De 1872 à 1876, vingt départements ont diminué de population, de la Charente-Inférieure, qui a perdu 25 personnes, à Vaucluse, qui en a perdu 7 148; l’Orne a baissé de 5 724, le Lot de 4 892, la Manche de 4 866, l’Yonne de 4538, l’Eure de 4 245, le Calvados de 3 792, les Basses-Alpes de 3166, le Lot-et-Garonne de 2 369. Et si telles de ces contrées ont diminué par excès d’émigration, comme Vaucluse et les Basses-Alpes, presque toutes doivent leur déclin à la rareté des naissances. Bien au contraire, la plupart des départements en voie d’augmentation tirent leur surplus de la présence de villes industrielles ou commerçantes : la Seine, par exemple, a gagné durant ces quatre ans 191 000 âmes; le Nord 72 000; la Loire 40 000; Meurthe-et-Moselle plus de 39 000 ; presque tous Alsaciens-Lorrains; le Rhône 35 000; le Pas-deCalais 32 000; la Gironde 30 000; la Marne 22 000;


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EN FRANCE

Saône-et-Loire 16 000, etc., etc Parmi les départements de peu d’industrie dont l’augmentation vient surtout de la fécondité des familles, l'honneur est au Finistère, qui a gagné 23 000 âmes; puis viennent le Morbihan, augmenté de 16 000; l’Allier, grandi de 15 000, etc., etc. De 1876 à 1881, ce n’est plus vingt départements qui décroissent, mais trente-quatre : du Tarn, qui perd 9 personnes, à l’Orne, qui dépérit de 16400. La Manche diminue de 13 533, Vaucluse de 11554, le Calvados, de 10390, l'Eure de 9 338, le Gard de 8 175, la Haute-Saône de 8 147, la Drôme de 7 993, l’Ardèche de 7 511, la Sarthe de 7 322, la Mayenne de 7 052, la Somme de 5 084 : tandis que s’agrandissent démesurément les départements où les grandes villes, les mines, les tissages,les filatures, les soieries, les industries et commerces attirent le rural, comme la lumière un papillon qui va brûler ses ailes; la Seine augmente de 388 480 personnes; le Nord de 83674; le Rhône de 36 339; les Bouches-du-Rhône de 32 649, etc. Parmi les départements agricoles, l’Aude gagne 27 877, par l’immigration des vignerons et vendeurs de vins et d’eaude-vie chassés des pays phylloxérés, le Finistère 15458, le Morbihan 15041, les Deux-Sèvres 13448, la Haute-Vienne 13271, l’Ille-et-Vilaine 12 768, l’Allier 10 976, les Pyrénées-Orientales 10 915, la Corse 9 938, la Vendée 9 861, la Vienne 9 379, etc. IV. Émigration. — Les Français émigrent beaucoup de la campagne à la ville, ou de la ville à la ville, mais ils n’aiment guère à secouer la poussière de leurs pieds sur « belle et douce France », et, bien qu’ils s’expatrient beaucoup plus qu’on ne croit, c’est un des peuples qui se dispersent le moins à l’étranger : aussi n’augmentent-ils que lentement la France Majeure ou France du dehors. Avant 1870, cinq à dix mille Français nous quittaient tous les ans; depuis, un nombre double d’émigrants abandonne chaque année le sol natal, presque tous avec regret. Est-il beaucoup de pays valant la France parmi ceux que les Français vont habiter, soit par nécessité, soit par étourderie? Ce n’est certes point la terre des Yankees, trop froide ou trop chaude suivant la saison; il y faut, coûte que coûte, baragouiner la langue étrangère, et l’on s’y trouve longtemps perdu dans une foule indifférente, hostile même, Scandinaves, Anglais hautains, Américains méprisants, Allemands devenus par la grâce de leurs docteurs les ennemis « héréditaires » de la France.

Ce n’est pas la Louisiane, où l’on parle encore un peu français, mais où l’on meurt beaucoup de la fièvre jaune. Ce n’est pas l’Argentine, malgré la langue espagnole, sœur de la nôtre; car sauf au bord de son Paraná, de son Uruguay et de son Paraguay, ce grand empire latin de l’avenir a pour tout attrait la Pampa, Beauce zébrée de Sahara ou Sahara zébré de Beauce, avec des îlots de sierras pelées, et, à l’horizon lointain, vers l’ouest, des montagnes sèches, nues, inhumaines, les Andes sans glaciers, versant à la plaine des torrents indignes de la majesté d’une Cordillère aussi haute que le Sancy sur le Mont-Blanc. Ce n'est pas le Brésil avec la sécheresse de ses provinces du Nord, l'air étouffant de sa Beiramar; ni les Antilles où le soleil terrasse, où la tiédeur énerve, où l’on fait peu fortune depuis qu'il ne suffit plus d’y cingler des Noirs. L’Algérie seule vaut la France pour les Français du Midi; et le Canada pour les Français du Nord, des hautes montagnes ou des plateaux froids. En Algérie nous retrouvons tous notre idiome, mais les Méridionaux y retrouvent de plus leur climat, leur nature sèche, grandiose même en sa petitesse, éclatante, harmonieuse, et, pour tout dire, provençale, italienne, andalouse. Au Canada, sur les plus belles rivières du monde, devant des lacs sans nombre, à l’entrée de la forêt qui s’en va vers l’aurore boréale, notre langue règne aussi, et là n’apprend l’anglais que qui veut bien l’apprendre. Déjà nos émigrants y vont de plus en plus, mais encore en trop petit nombre. Les pays que jusqu’à celte heure ils préfèrent sont : l’Amérique du Sud, notamment la région de la Plata; les Etats-Unis; l’Algérie et la Tunisie. Et, ces contrées d’outre-mer à part, l’Europe qui nous entoure, l’Angleterre, la Belgique, la Suisse, l' Italie, l’Espagne, reçoivent, l’Allemagne exceptée, beaucoup de Français dont peu nous reviennent. Une grande moitié de la France n’émigre pas ou émigre très peu. Normandie, Poitou, Saintonge, d’où l’on partait, d’ailleurs très petitement, pour le Canada, ces provinces se sont repliées sur elles-mêmes depuis la mort du glorieux Montcalm. Le pays de l’Adour, d’où les Béarnais et les Basques s’en vont en foule, et les départements garonnais à partir de Toulouse, envoient leurs enfants vers l’Amérique Espagnole ou Portugaise, vers les Antilles, vers la Nouvelle-Orléans, l’Algérie, l’Espagne.


ACCROISSEMENT DES FRANÇAIS — ÉMIGRATION. Les départements pyrénéens à l’orient de Toulouse, ceux du Rhône à partir de Lyon et ceux de la côte méditerranéenne émigrent beaucoup en Algérie. L’Est se porte surtout vers les États-Unis, et un peu vers la Puissance du Canada. La Seine émigre partout, mais l'émigration des urbains ne vaut jamais celle des ruraux pour

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le pays où les uns et les autres vont s’établir. Le Nord, le Nord-Ouest, l’Ouest de Brest à Bordeaux et le Centre n’essaiment point à l’étranger : Paris est leur Californie dorée. C’est en 1850 que l’expatriation française apprit deux des routes qu'elle préfère aujourd’hui : cette année-là nous entrâmes en Algérie, et c’est alors qu’apparurent dans les Basses-Pyrénées les recru-

Densité de la population en France

teurs qui entraînèrent les premiers Basques et Béarnais vers la Plata. Avant 1830 les États-Unis, les Antilles et l’Amérique du Sud recevaient tous nos transfuges, alors encore moins nombreux qu’à présent, car nous n’avons jamais beaucoup traversé les mers. Nous n’eûmes de part très active qu’à l’établissement des Antilles. Il s'agissait surtout alors d'acheter et de fouetter des esclaves : la Garonne et l’Adour fournirent les planteurs, les intendants, les surveillants, les fouet-

teurs. Quant aux négriers, l’Europe en eût trouvé pour des plantations cent fois plus vastes : elle les trouverait encore. De la sorte, nous créâmes la Guadeloupe, la Martinique, diverses petites Antilles, la superbe Saint-Domingue, le sud de Cuba, la Trinité. Dans l’Océan des Indes nous remplîmes Bourbon et l’ile de France. Sur le continent d’Amérique, dont les Antilles sont l’archipel majeur, la France fut paresseuse, elle en porta la peine. Au lieu d’y semer à main libérale des paysans qui pouvaient devenir la na-


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tion prépondérante du Globe, à peine si elle jeta des centaines d’hommes en Acadie, dix à douze mille colons au Canada1, et quelques aventuriers en Louisiane. Voilà pourquoi nous sommes petits sur la Terre. Ce n’est pas que les fils de la Gaule ne soient partis par centaines de milliers, par millions, pour la terre étrangère, mais ils passèrent la frontière drapeaux au vent, tambours en tête, pour l’œuvre sanglante, et la moitié ne revint jamais au clocher paternel. Voilà comment la France a tari sa veine. D’autres centaines de milliers nous quittèrent aussi, vaste exode qui ne nous a point donné de fils. Ce que nous perdîmes quand Louis XIV révoqua l’édit de Nantes, les bras vaillants, les esprits résolus, les consciences qui préférèrent l’exil à l’abjuration (si étroite que fût la doctrine), tout cela, cette vigueur, cette ardeur, cette sagesse, la Prusse, la Hollande, l’Angleterre, les ennemis, les envieux le gagnèrent et le tournèrent aussitôt contre nous : les Huguenots montèrent sur les navires de haut bord qui nous disputaient l’Océan, chemin des peuples; ils s’alignèrent en régiments contre les Français; ils fécondèrent des industries qui firent la splendeur de l’Étranger, et c’est aux Calvinistes français que la Hollande dut l’essor de l’Afrique australe, de New-York et de Surinam. Les Puritains anglais avaient, eux aussi, maudit la terre maternelle, mais le hasard qui fit l’Angleterre grande en Amérique, les poussa vers un monde à prendre au néant, l’Homme Rouge, pêcheur et chasseur, n’ayant encore évoqué du sol fécond rien de ce qui pouvait germer dans ses flancs inépuisables. Les Puritains français ne traversèrent point la 1. Peut-être 20000, d’après d’autres documents.

mer sur le chêne ou le sapin sujet au naufrage: la France, malheureusement, n’était point marinière. L’Espagne et l’Italie, terres papistes, leur faisaient horreur. Il ne leur resta donc pour s’enfuir que la frontière de l’Allemagne et des Pays-Bas, la où ils avaient leurs amis, participants de leur loi, là où la France avait ses ennemis, l’Allemand luthérien du Nord, et le calviniste Hollandais, riche en ports d’où l’on s’embarquait pour le pays des Anglicans, autres ennemis mortels. Ainsi tourna contre nous la plus forte de nos émigrations, dans le siècle môme où nous essaimions au loin sur la terre la plus française après la France, et qui pourtant a reçu de nous vingt fois moins de colons que nous n’avons perdu de « réfugiés » de l’édit de Nantes. Le siècle qui suivit la révocation vit peu de personnes partir de France, si ce n’est quelques Saintongeais pour le Canada, et des Gascons pour Saint-Domingue. Après quoi vinrent 1793, et la guillotine, la guerre civile, les batailles de la France contre toute l’Europe, et le Rhin, le Pô, le Nil, le Danube, le Tage, le Dniéper, l’Elbe, puis la Seine, la Marne, l’Aisne roulant nos cadavres. Ainsi d’année en année nous remplîmes l’Europe de cimetières, avec moitié des fosses pour les enfants de la France; et d’année en année s’amoindrissait notre part du Globe, jusqu’en 1830. Depuis lors nos destins se sont élargis. L’Afrique Septentrionale, la plus historique de toutes les Afriques, la plus voisine de l’Europe et presque Europe elle-même, s’est ouverte à nos familles, des dattiers sans fruits du littoral aux palmiers chargés de régimes qui sont la gloire du Sahara ; de l'Atlantique nous avons atteint le grand Niger et le grand Congo; dans la mer des Indes, Madagascar devient nôtre; et surtout le Canada de Champlain, de Montcalm, qu’on croyait mort, est ressuscité.


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Carcassonne : les murailles de la Cité. — Dessin de Taylor, d’après une photographie.

CHAPITRE X LES ANCIENNES PROVINCES

I. Les trente-deux provinces. —Avant l' année 1791, la France n’avait pas exactement les mêmes limites qu’aujourd’hui : elle possédait l’Alsace et toute la Lorraine, mais il lui manquait le comtat Venaissin, alors terre papale bien qu’entourée de terre française, et la Savoie, et le comté de Nice. Dans ses frontières d’alors, elle comprenait 32 provinces ou gouvernements militaires; plus 8 gouvernements urbains : d’abord celui de Paris, puis ceux du Havre, de Dunkerque, de Boulogne, de Sedan, de Metz et Verdun, de Toul, de Saumur. Ces gouvernements, ces provinces étaient singulièrement inégales. La Guyenne et Gascogne, qui répondait à peu

près à l’ancien pays d’Aquitaine, s’étendait sur environ 6 750 000 hectares : soit 2 615 000 hectares de plus que la Suisse ; 504 000 de plus que la Belgique et la Hollande réunies; 281 000 de plus que la Grèce avec sa Thessalie et son Epire ; 1 140 000 de moins que l’Ecosse ; 1 675 000 de moins que l’Irlande; 2 164 000 de moins que le Portugal. Le Languedoc, grand de 4 150 000 hectares, l’emportait, de très peu, sur la Suisse ; la Bretagne, ayant 3 400 000 hectares, dépassait de 100 000 hectares la Hollande ; la Champagne et la Normandie, ayant chacune environ 3 050 000 hectares, étaient supérieures au royaume Belge. Mais la Marche ne s’étendait que sur 490 000 hec-


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tares, l’Artois sur 478 000, le comté de Foix sur 406 000, le Roussillon sur 365 000 Ainsi la Guyenne et Gascogne contenait près de dix-neuf fois le Roussillon : c’étaient là les deux extrêmes. Officiellement ces provinces sont mortes depuis bientôt cent ans, mais elles vivent toujours dans la mémoire de la nation. Nous disons encore : Mon père était de Normandie, je reste en Touraine, je vais en Bourgogne, je viens du Limousin. Suivant notre pays d’origine, nous nous traitons de Normands, de Bretons, de Gascons, de Béarnais, de Comtois, de Poitevins, d’Angevins. Récemment encore, quand il a fallu donner un nom aux Français ravis par la Prusse, nous les avons tout naturellement nommés Alsaciens-Lorrains. Fallait-il les appeler Haut-Rhénans, Bas-Rhénans, Meurthais ou Mosellois ? D’ailleurs la plupart de nos départements ont des noms tels, qu’on n’en peut tirer que des dérivés ridicules : il est facile de désigner les gens des Vosges, de la Vendée, de la Savoie, de l’Aveyron, de la Corrèze, de la Creuse, de la Gironde ou des Landes ; mais que faire de ceux des Bouches-duRhône, du Pas-de-Calais, du Puy-de-Dôme, de Saôneet-Loire, de Seine-Inférieure ou d’Ille-et-Vilaine? Nous avons 87 départements, en comptant le territoire de Belfort pour un département « pierre d’attente ». Sur ces 87, il en est 32 qui portent un nom composé, tel que Maine-et-Loire, comme étant parcouru par deux maîtresses rivières; ou LoireInférieure, Ilaute-Loire, Rhône, Bouches-du-Rhône, suivant leur situation sur le cours d’un fleuve; ou Basses-Alpes, Basses-Pyrénées, par opposition aux Hautes-Alpes et aux Hautes-Pyrénées où les pics dardent plus en avant dans l’éther, etc., etc. Comment trouver un ethnique pour les habitants de ces départements de nom composé ? Peut-on nommer décemment des hommes : les Maine-etLoiriens, les Bouches-du-Rhônais, les Ille-etVilainois, les Deux-Sévrois ou Deux-Sévriers? Il serait plus sage de remonter à deux mille ans avant 1789 et de donner aux gens d’un même département le nom de la peuplade qui en couvrait le territoire ou qui en possédait la ville devenue de nos jours le chef-lieu de l’une quelconque de nos 87 unités territoriales — noms plus ou moins latinisés, comme les Romains nous les ont transmis : mais, tels quels, ils approchent fort de la vérité, et avec eux nous pénétrons dans le vif de nos origines.

Ainsi les hommes du Pas-de-Calais seraient des Atrébates, à cause d’Arras; les hommes de Maineet-Loire, des Andes, ou Andécaves, ou Andegaves, a cause d'Angers; ceux de Saône-et-Loire, des Éduens, d'après le peuple qui vivait dans le pays d'Autun. de Châlon, de Mâcon; ceux de l’Ille-et-Vilaine, des Redons, de la tribu des Redones ou Riedones qui habitait autour de Condate (Rennes) ; ceux des Hautes-Pyrénées, des Tarbelliens ; ceux de la Dordogne, des Pétrocoriens, et ainsi de suite. Donc les noms des provinces survivent à la division par départements. C’est qu’ils sont bien plus vrais ; ils sortent du fond de l’histoire, de la vie de la France depuis qu’elle est France, et avant qu’elle fût France, lorsque des sauvages vêtus de peaux, la hache de fer, ou même la hache de pierre à la main, rôdaient, l’oreille au guet, dans les forêts et dans les fondrières. La Franche-Comté, la Champagne, le Dauphiné, nous rappellent le Moyen Age roman. La Normandie fait revivre devant nous les pirates Scandinaves, ravisseurs et pillards auxquels rien n’était trop lourd ou trop léger. Au nom de Lorraine s’attache le souvenir des héritiers de Charlemagne, quand l’empire d’Occident se cassa en France, en Allemagne, en Italie. La Bretagne nous empêche d’oublier que des Celtes d’Albion, pressés par des Saxons, vinrent se mêler, à la corne de notre Nord-Ouest, avec des Celtes pressés par les Gallo-Romains. L’Ile-de-France nous ramène aux Francs, la Bourgogne aux Burgundes : toutes deux aux invasions des Barbares pauvres, ayant par conséquent les promesses de l’avenir, dans le pays des civilisés riches, et par cela même destinés à la ruine, au fouet, à la corde, au couteau. La Provence nous remémore l’arrivée du Romain chez le Grec et chez le Ligure, à la veille du jour où il allait entrer chez le Celte. Guyenne, Gascogne, ces deux noms nous font également remonter, sinon aux Ibères, puisqu’il n’est plus bien sûr que les Eskaldunacs proviennent des Ibériens, du moins au peuple le plus préhistorique de l’Europe, aux Basques. Gascogne représente, à n’en pas douter, le même radical que Basque, et ce radical, Ausk, Eusk, Esk, se retrouve probablement aussi dans Guyenne, corruption d’Aquitaine. Le nom d’Auvergne garde la mémoire des Arvernes, ce peuple central, ces montagnards gaulois qui furent les derniers à défendre la Gaule. Le Berry nous montre les Bituriges, Celtes exu-


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bérants qui, dès six cents ans avant notre ère, en- qu’en Orient : l’invasion gauloise avant l’invasion voyaient des fondateurs de nations en Italie et jus- germaine ou louranicnne.

Carte de France.

Le Poitou, c’était la patrie des Pictaves, c’est-âdire des peints, soit qu’ils portassent fièrement un tatouage comme de nos jours encore des tribus O.

RECLUS.

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polynésiennes, soit que flottât à leur épaule un « plaid » ou manteau multicolore. Les départements, eux, sont de simples fictions I — 61


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qui durent depuis deux ou trois vies d'homme ; ils sont nés d’un décret, ils peuvent mourir d’un décret; et, si quelque accident, quelque loi, quelque nouvelle fiction les emportent, ils laisseront peu de trace dans le souvenir du peuple.

II. Les petits pays. — Pour ne rien exagérer, les 32 provinces de 1789 avaient encore, lorsqu’elles furent subitement abolies, quelque chose d’administratif et de conventionnel. Quand éclata la Révolution, elles n’avaient pas eu le temps de cimenter tous leurs éléments; elles renfermaient un nombre plus ou moins grand de petits pays, divers de nature et d’histoire, pays dont les noms vivent et vivront longtemps encore, tant que durera la France, et même après elle. On compte 350 à 400 de ces pays, à peu près autant qu’il y a d’arrondissements. Parfois ils se distinguent peu ou point de leurs voisins, l’histoire seule, qui est en partie le hasard, ayant créé ces petites contrées autour d’une ville ou de l’aire d’un hobereau. Mais beaucoup d’entre eux ne ressemblent point aux contrées voisines, et à cette différence d’aspect ils doivent leurs noms, bien antérieurs à la féodalité, ou à l’époque gallo-romaine et aux plus anciennes traditions conservées en Europe parmi les enfants des hommes. La signification de presque tous ces noms nous échappe : d’abord parce que nous sommes singulièrement ignorants du celtique de nos pères, puis peut-être parce que les hommes qui désignèrent ces pays ne furent pas des Gaulois, mais des sauvages quelconques, de visage inconnu, d’origine cachée, de langue abolie, prodigieusement anciens par rapport aux Celtes, et même aux prédécesseurs de ces premiers conquérants connus de notre sol. Tout ce qu’on peut dire, c’est que ces pionniers de nos pays les nommèrent probablement avec une grande simplicité, d’après leur aspect le plus rudimentaire, suivant ce qu’ils y voyaient d’arbres, de marais, de montagne. Hommes de la nature, ils désignèrent les contrées d’après la nature la plus visible des choses, ainsi que le faisaient les anciens voyageurs, et que ne le font plus les modernes, gens compliqués qui infligent aux monts, aux caps, aux cascades, aux fleuves, aux lacs, des noms sans justice et sans vertu, pour honorer un prince, un millionnaire, un Mécène, une belle brune, une jeune blonde, un savant parcheminé dont toute la science est patience. Souvent, en passant de l’un à l’autre de ces pays, qui sont régions naturelles, en allant, par exemple,

de val d’Isle ou Dronne en Double, de Chalosse eu Lande, de Lande en Entre-deux-Mers, de Plaine en Bocage, de Marais en Plaine, de Cévenne en Causse, de Puisaye en Gâtinais, de Beauce en Sologne par-dessus le val de Loire, de Caux en Bray, de Champagne en Argonne, on change en même temps de climat, de plantes, de nature de sol et de nature d’hommes. Suivant ces diverses contrées, on va des granits aux craies ou aux calcaires, de la glaise aux sables, de la brume à la lumière, du seigle au blé ou de la pomme de terre au maïs, du cidre au vin, de l' homme lourd à l’honnne alerte, du musculeux au nerveux, du contemplatif au bavard. Ces différences de nature entre pays qui se touchent ont pour principale cause la diversité des roches; les différences entre hommes ne viennent pas uniquement des dissemblances du sol, mais aussi des coups et contre-coups de l’histoire qui ont cantonné telle tribu dans telle région naturelle, telle autre tribu dans telle autre région. Une France partagée entre ces 350 à 400 petites contrées serait une France plus réelle que celle, des départements et des arrondissements ; mais ce partage est impossible, par le trop d’inégalité des pays : il y en a de très grands, comme Beauce, Sologne, Gâtinais, Champagne; de petits, comme la Double; et de très petits, qu’on pourrait presque dire microscopiques. III. Guyenne et Gascogne. — Le plus vaste des trente-deux gouvernements, c’était la Guyenne et Gascogne, faite en réalité de deux provinces dont l’histoire avait été différente : la Guyenne, grande de 4092 500 hectares, et la Gascogne, qui en avait 2 652 000; en tout, 6 744500. Considérées isolément, la Guyenne ne le cédait en France qu’au seul Languedoc, et la Gascogne venait au sixième rang, après la Normandie, avant la Bourgogne. Quand César Auguste divisa la Gaule Chevelue1 en trois grandes provinces, dont l’Aquitaine, celle-ci répondit assez à notre Sud-Ouest ; elle alla de la rive gauche de la Loire aux monts Pyrénées. Son nord et son centre avaient pour habitants des Celtes, jusqu’au delà de Bordeaux. Son sud était peuplé de Celtibères, race provenue du mélange 1. La Gaule Chevelue, parce que les Gaulois avaient les cheveux longs : par opposition à la Gaule des Braies, c’est-àdire des hauts-de-chausses, ainsi nommée de ce que ses Gaulois portaient pantalons. La Gaule des Braies était celle du Sud-Est, à peu près ce que les Romains appelaient la Province.


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des Celtes avec les Ibères : ces Celtibères étaient les Convenæ autour de Lugdunum Convenarum1, les Aquitains proprement dits, et leur pays la vériles Elusates autour d’Elusa2, les Iluronenses autable Aquitaine, qui tirait son nom d’une vieille tour d’Iluro3, les Lactorates autour de Lactora4, nation, grande ou petite, on ne sait, ibérienne ou les Sotiates autour de la bourgade appelée maintenant Sos5, les Tarbelli autour d’Aquæ Tarbellicæ0. non, on l’ignore, des Esk, Ausk, Eusk, c’est-à-dire La Guyenne et la Gascogne suivirent des voies des Escualdunacs, des Basques, campés quelque différentes. Tandis que la Gascogne restait à peu part vers le sud-ouest, au bord de la mer et dans près fidèle à la la montagne, là où France, la majeure nous avons aujourpartie de la Guyenne d'hui justement nos fut un satrapat de hommes les plus l’Angleterre pendant souples et gracieux. trois cents ans, de Au temps féodal 1152 à 1453, depuis l’Aquitaine perdit mariage d’Éléole son septentrion, qui nore, héritière de devint le duché de du Poil’Aquitaine, Poitiers, le Poitou. tou, de la Saintonge, Le centre de l’Aavec un prince d’Anquitaine primitive jou qui fut plus tard fut le nord de la nouroi d’Angleterre, jusvelle Aquitaine ; il qu’à la victoire des s’appela la Guyenne : de Charles troupes il s’étendait sur un sur VII les Anglais pays qu’avaient ocTalbot Castillonde à cupé des Celtes : sur-Dordogne. les Bituriges Vivisci Durant ces trois dans le pays de Borelle fut, avec siècles deaux, les Petrocorii sa ville de Bordeaux, qui laissèrent leur la clef de voûte de la nom au Périgord, puissance anglaise les Nitiobriges dont sur le continent ou, le site s’appela plus pour mieux dire, tard l’Agénais, les elle aida considéraCadurci d’après lesblement les princes quels se nomma le angevins devenus Quercy, les Ruthènes rois d’Angleterre, dont le Rouergue restés Français mais conserve l’ethnique; les Boiates du pays de race et de lanqui devint le Captat gue, à disputer aux de Buch, et les Vazarois de Paris l’emest autour de Bazas. pire de la « Douce En Gascogne : cloitre de Saint-Bertrand de Comminges. — Dessin de Fr. Schrader. Le sud de l’AquiFrance ». Il y avait taine se nomma la Gascogne, et, diminué du Béarn, beaucoup de Gascons dans les armées dites anglaises embrassa plus ou moins la contrée celtibérique, qui nous frappèrent cruellement sur des plaines ce que les Romains avaient nommé la Novemposanglantes, si bien que ces victoires du Nord pulanie ou pays des Neuf-Peuples : les Aturenses sur le Midi étaient en partie des victoires du Midi autour d’Atura1, les Ausci autour d’Elliberri ou 1. Saint-Bertrand de Comminges. Elimberris2, les Bigerriones autour de Turba3, 2. Eauze. 1. Aire-sur-Adour. 2. Auch. 3. Tarbes (?).

3. 4. 5. 6.

Oloron. Lectoure. En Lot-et Garonne, sur la Gelise. Dax.


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sur le Nord. Les Gascons passent à tort pour poltrons. On leur a fait cette renommée pour les punir de leur vantardise ; mais ces fanfarons (s'ils le sont autant qu’on le proclame), ces hâbleurs, ces « Gascons », c’est tout dire, ont prouvé clairement leur vaillance. La Gascogne est tout au contraire un pays d’aventuriers, de guerriers hardis, de vaillants capitaines, et, en bonne justice, la statue du Gascon mérite un autre piédestal que la pierre de Moncrabeau. Sur un coteau rapide au pied duquel passe la Baïse, tributaire de la Garonne, le bourg de Moncrabeau a sous sa balle un bloc fameux, la Pierre de la Vérité, ainsi nommée par antiphrase, car c’est la Pierre du Mensonge : à ce qu’on prétend, l’on y fait encore asseoir, avec une solennité plaisante, tout homme jugé digne d’entrer dans la société des menteurs, hâbleurs et craqueurs. Vantards et couards d’après les dictons, c’est, d’après l’histoire, une race très vive, très éveillée et alerte, spirituelle, gaiement héroïque, toujours prête à lutter d’estoc et de taille contre les embarras et les périls. « Sire, disait au plus Gascon des Gascons, au roi Henri IV, un jardinier de son jardin de Fontainebleau, c’est ici le plus mauvais coin : rien n’y lève. — Eh bien, mon ami, tu y planteras des Gascons : ils poussent partout! » De là sortaient au XVI , au XVII , au XVIII siècle, les cadets de famille qui allaient remplir Paris et la Cour du bruit de leurs duels, de leurs amours, de leurs succès auprès des rois et des belles; et pour les champs de bataille de. l’Europe toute une pauvre, rieuse, vaillante jeunesse; et des planteurs pour l’outre-mer, les Antilles, la Louisiane, SaintDomingue; de là s’en vont aujourd’hui, par plus grandes foules que d’ailleurs en France, les émigrants et colons, surtout pour l’Amérique du Sud. La Guyenne et Gascogne, chef-lieu Bordeaux, s’étendait du nord au sud depuis la Saintonge et le Limousin jusqu’à l’Espagne; de l’ouest à l’est elle allait de l’Atlantique jusqu’à toucher les Grands Causses peu éloignés de la Méditerranée et de la rive droite du Rhône : de celui-ci elle s’approchait jusqu’à cinquante et quelques kilomètres, de cellelà jusqu’à cent et quelques. Elle avait tout le cours, mais non tout le bassin de l’Adour, la Garonne supérieure et l’inférieure, le pays de Toulouse étant languedocien; plus une partie de la conque du Tarn, presque toute celle du Lot et les deux tiers de celle de la Dordogne. e

e

e

La Guyenne, capitale Bordeaux, comprenait le Bordelais (855 000 hectares), chef-lieu Bordeaux; le Bazadais (327000), chef-lieu Bazas; l’Agenais (477 500), chef-lieu Agen; le Périgord (832 000), chef-lieu Périgueux; le Quercv (693 500), cheflieu Cahors ; le Rouergue (907 500), chef-lieu Rodez. On en a plus ou moins tiré les départements de Dordogne,. Gironde, Lot-et-Garonne, Lot, Aveyron, et des morceaux des Landes et de Tarn-etGaronne. Dans la Gascogne, qui avait pour capitale Auch, les pays étaient plus petits. Il y en avait treize, qui se nommaient, de l’Atlantique aux frontières du Languedoc et du comté de Foix : le Labourd (77 700 hectares), terre basquaise, chef-lieu Bayonne; la Soule (71 800), basquaise aussi, chef-lieu Mauléon ; les Landes (604 500), chef-lieu Dax; la Chalosse (125 600), chef-lieu Saint-Sever; le Condomois (98 900), chef-lieu Condom; l’Astarac (173 200), chef-lieu Mirande; l’Armagnac (310700), chef-lieu Auch; la Lomagne (244 200), chef-lieu Lectoure; le Bigorre (242 000), chef-lieu Tarbes; les Quatre Vallées (160000), chef-lieu Labarthe de Neste; le Nébouzan (82200), chef-lieu Saint-Gaudens; le Comminges (257 700), chef-lieu Muret; le Couserans (202500), chef-lieu Massat. On en a tiré les départements du Gers et des HautesPyrénées, une grande partie de la Haute-Garonne et des Basses-Pyrénées, un quart du Tarn-et-Garonne et quelques villages du Lot-et-Garonne.

IV. Languedoc. — La Guyenne et Gascogne avait toutes ses terres sur le grand penchant d’ouest, vers l’Atlantique : il n’en était pas de même du Languedoc, qui prenait à la fois part à la Garonne, au Tarn et au Lot, ses affluents, et à la Loire supérieure, en même temps qu’au versant méditerranéen par l’Aude, l'Orb, l’Hérault, le Vidourle, fleuves côtiers, et par le Doux, l’Erieux, l’Ardèche, la Cèze, le Gard, tributaires du Rhône. Ainsi terre de Garonne, terre de Rhône, terre de Loire, il allait., sans jamais toucher à l’Espagne, des Pyrénées d’où descend le Grand Hers jusqu’au Petit Rhône, frontière de Camargue, et du confluent de la Garonne et du Tarn à l’endroit, où la Loire pénètre dans la plaine du Forez. Faute de posséder le Rouergue, il n’était pas massif, malgré ses 4 150 000 hectares, et, de la plage où l’Orb entre en Méditerranée jusqu’à la crête des Cévennes de Graissessac il y avait trois fois moins loin que des Pyrénées de l’Hers à la rencontre de la Garonne et


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du Tarn. En somme il se composait, de deux masses unies par un isthme : à l’ouest le pays de la Garonne et des Pyrénées et Corbières; au nord-est le pays de Cévenne et Margeride. Plongeant brusquement sur la Méditerranée et sur le bas Rhône, et s’étendant au contraire en longs et larges plateaux très élevés là où naissent Tarn, Agout, Lot, Truyère et Loire, réunissant les plus violents contrastes de la France, ce que nous avons de sibérien et ce que nous avons d’africain, cette province aux trois horizons était province clef de voûte : elle possédait le col de Naurouze, le plus facile des passages entre l’occident et l’orient au sud du Massif Central. Le littoral, plus accessible que l’intérieur, surtout que les ravins et forêts de la Cévenne, vit les Phéniciens, les Grecs, les Romains, les Arabes, les marchands, puis les conquérants, se mêler plus ou moins aux races du pays. Notamment les Romains pour qui ce pays brillant était comme une Italie : aussi colonisèrent-ils véritablement cette rive, qu’ils appelèrent la Narbonnaise, par opposition à la Province ou Provence, plus italienne encore et plus « romanisée » par eux. Les peuples qu'ils rencontrèrent ici, tant sur le rivage que dans l’intérieur, étaient des Kymris et des Celtes : Volces Tectosages autour de Toulouse, Volces Arécomiques autour de Nîmes, Albiens autour d’Albi, Helviens ou Heldes dans les monts de l’Ardèche, Vellaves dans le pays du Puy, Gabales sur les plateaux de la Lozère. Et ces Kymris, ces Celtes avaient été précédés par des Ligures, des Gaulois ombriens ou ombraniniens, des Ibères. Le Languedoc fut l’âme de la résistance du Sud contre le Nord, de la langue d’oc contre la langue d’oïl, lutte qui se termina sur le champ de bataille de Muret (1213) où les Albigeois et les Aragonais, champions du Midi, succombèrent. A cette rencontre, dont nos annales font peu de bruit, et qui pourtant assura l’empire à la langue d’oïl, nous devons précisément le Languedoc, qui toutefois ne fut annexé que peu à peu, par parcelles, à la suite de conventions, ou d’achats, ou d’héritages : la première annexion et la plus importante fut celle du comté de Toulouse en 1271, époque où naquit le nom même de pays de Langue d’oc, qu’on créa pour l’opposer aux pays de Langue d’oïl formant jusqu’alors la monarchie de France ; plus tard vint le beau synonyme d’Occitanie1. L’usage, encore existant, divisait la province en 1. Occitania, c’est-à-dire : Provincia linguœ occitanœ ou Province de la langue occitane, de la langue d’oc.

Haut-Languedoc et Bas-Languedoc, celui-ci bas en effet par son littoral, et cependant plus élevé moyennement que le Haut-Languedoc, ou Languedoc de Toulouse, de Carcassonne et d’Albi, car, si les plaines chaudes de Béziers, de Montpellier, de Nîmes, le faisaient presque égal à la mer, les Cévennes, les Boutières, les monts et plateaux Vellaves, la Margeride, la Lozère, les hauts plans du Gévaudan le rapprochaient des froides nues. En dehors de nombreux sous - pays et de six grands pays, il se divisait en diocèses. Les six grands pays se nommaient : Lauraguais ou Lauragais (176 300 hectares), chef-lieu Castelnaudary; Carcassez (144 800), chef-lieu Carcassonne; Rasez (205 600), chef-lieu Limoux; Gévaudan (523500), chef-lieu Mende; Velay (235 700), chef-lieu le Puy; Vivarais (568 500), chef-lieu Viviers. On en a tiré six départements : Tarn, Aude, Hérault, Gard, Ardèche, Lozère, sans compter une grande partie de la Haute-Garonne, de Tarn-etGaronne, de la Haute-Loire, et un lambeau de l’Ariège et des Pyrénées-Orientales. La capitale était la « Rome de la Garonne », Toulouse.

V. Bretagne. — Troisième en grandeur, et plus isolée, plus indépendante que toute autre, était la grande péninsule : la Bretagne, assaillie par la Manche, du Mont-Saint, Michel à la fin des Terres, et par l’Atlantique depuis cette fin des Terres sur une mer sans repos jusqu’au delà de la Loire, aux flots amortis de la baie de Bourgneuf. Contrée des plus anciennes en France par la primordialité de ses roches fondamentales, des plus archaïques aussi par la langue, l’esprit, les mœurs de la moindre moitié de son peuple, elle contenait 3 388 800 hectares, en neuf évêchés : Dol, Saint-Malo, Saint-Brieuc, Tréguier, Saint-Pol-deLéon, Quimper ou diocèse de Cornouaille, Vannes, et, dans l’intérieur, Nantes et Rennes. Tout cela ayant Rennes pour capitale et siège de parlement. On y a découpé cinq départements : l’Ille-et-Vilaine, les Côtes-du-Nord, le Finistère, le Morbihan, la Loire-Inférieure. Quand le neveu du grand vainqueur Marius, quand César, grand vainqueur lui-même, assaillit l’Armor, qui ne s’appelait point encore Bretagne, cinq nations de sang gaulois y vivaient : les Curiosolites autour de Corseult, bourg du pays de Dinan ; les Redones, nom qui subsiste encore dans Rennes et dans Redon; les Osismes, à la pointe de la péninsule, dans ce qui est notre Finistère; les Vé-


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nètes, autour de Vannes, nom sans doute identique à Venise; les Nannètes ou Namnètes, autour de Nantes. Rome avait-elle romanisé l’Armor lorsque vers la fin de l’empire les Celtes d’Albion envahirent la presqu’île ? Aucun document ne l’affirme ou ne le contredit. Toujours est-il que chassés, rechassés, pourchassés par les pirates anglo-saxons, les Celtes d’Albion méridionale passèrent la mer en grand nombre et se jetèrent sur le nord et l'ouest de la chersonèse armoricaine, chez les Curiosolites,

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les Osismes, les Vénètes, et qu’ils receltisèrent ces peuples s’ils n’étaient plus Gaulois, ou les celtisèrent autrement s'ils étaient demeurés fidèles à leur dialecte de la langue de Gaule. Alors l’Armorique devint la Bretagne. Mais, quelques siècles plus tard, la poussée des Normands, autres « Saxons » rencontrés ici par les héritiers des Celtes enfuis d’Albion, rejeta violemment les Bretons bretonnants vers l’ouest, et la langue antique perdit Dol, Saint-Malo, Saint-Brieuc et des centaines de paroisses.

En Bretagne ; anciennes murailles de Vannes, — Dessin de Taylor, d’après une photographie.

Aujourd’hui l’élément celtique vit encore, mais de plus en plus voisin de sa fin, dans ce qui était la Basse- Bretagne ou Bretagne bretonnante, par opposition à la Haute-Bretagne ou Bretagne Gallo, c’est-à-dire Bretagne française. Ce vieux pays, ces ports sans nombre, cette race obstinée, ces « guerriers et poètes, sur la côte marins et pâtres dans les champs », devinrent choses françaises à la fin du XV siècle, par le mariage de la « bonne duchesse » Anne de Bretagne avec un roi de France. e

VI. Champagne. — Elle s'étendait de Sens, de Provins, de Meaux, c’est presque dire des portes de Paris, jusqu’au plateau d’où descendent l’Aube, la Marne et la Meuse, d’une part, et d’autre part jusqu’à l’endroit où la Meuse entre en Belgique. Grande d’un peu plus de 3 050 000 hectares, elle devait son nom à ses plaines, à ses champs sans bornes, à sa « Champagne », craie marâtre où pas un arbre ne brisait l’horizon. Voisine de Paris, avec la Seine, la Marne et l’Aisne, chemins faciles et courtes descentes vers la cité mère de la France, elle fut bien vite française, par le mariage d’une comtesse héritière avec Philippe le Bel, en 1284 ;


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mais la réunion « définitive et sans remise » tarda soixante-dix-sept années encore, jusqu’en 1361, sous Jean le Bon, le futur vaincu de Poitiers. L’invasion romaine s’y heurta contre des nations de sang celtique ou de sang kymri : Senones, Tricasses, Meldi, Gatalauni, Remi, Lingones, Condurci, Eburones. Les plus voisins de Lutèce, les Meldi, entouraient l’oppidum devenu Meaux-en-Brie ou Meaux-surMarne; les Senones se rangeaient autour de Sens, sur l’Yonne ; les Tricasses autour de Troyes, sur la Seine; les Gatalauni vivaient dans le pays de Châlons-sur-Marne; les Remi, dans les plaines de Reims, sur la Vesle : ce peuple, traître à sa race, fut l’ami de César dans ses guerres contre la Gaule; et comme eux les Lingons, que Langres rappelle; les Condurci et les Eburones habitaient sur la Meuse et dans l’Ardenne. Les pays dont elle augmenta la France étaient au nombre de neuf : Et tout d’abord le moins éloigné de Paris, la Brie champenoise, dans la région des collines parisiennes, sur la Marne, les deux Morins, et jusqu’à la Seine, là où nous voyons Château-Thierry, Meaux, Coulommiers, Provins; Puis le Sénonais, sur l’Yonne et l’Armançon, à Sens, à Joigny, à Tonnerre ; La Champagne, l’immense plaine « pouilleuse », sur la Seine, l’Aube, la Marne, l’Aisne, à Troyes, Arcis-sur-Auhe, Épernay, Châlons et Sainte-Menehould ; Le Bassigny, sur le plateau de Langres, sur la Marne tout à fait supérieure et la Meuse naissante, à Langres, à Chaumont, à Montigny, et jusqu'à Bourbonne-les-Bains dans le bassin de la Saône; Le Vallage ou pays des Vallées, sur la Marne, la Biaise, l’Aube, à Joinville, à Vassy, à Clairvaux, à Bar, à Brienne ; Le Perthois, ainsi nommé du bourg de Perthes, sur la Marne, la Saulx, l’Ornain, à Saint-Dizier, à Vitry-le-François; L’Argonne champenoise, sur l’Aisne supérieure en amont de Sainte-Menehould ; Le Rémois, dans la Champagne Pouilleuse et sur les « montagnes », autrement dit les coteaux qui la bordent ou qui en rompent l’uniformité : Reims en était la ville ; Rocroi, sur la froide Ardenne, lui appartenait aussi ; Le Rethélois, sur l’Aisne et la Meuse, à la fois terre de Champagne Pouilleuse et territoire d’Ardenne, ayant dans celle-ci Mézières, dans celle-là Rethel.

Ces neuf pays ont donné les territoires dont on a fait l’Aube, la Haute-Marne, la Marne, les Ardennes; plus une bonne part de la Seine-et-Marne et de l’Yonne, un lambeau de l’Aisne et un tronçon de la Meuse.

VII. Normandie. — Peu inférieure à 3 050 000 hectares, c’était une superbe province qui longeait la Manche, de l’embouchure de la Bresle à la baie du Mont-Saint-Michel; elle possédait le cours inférieur de la Seine et les bassins de petits fleuves dont les prairies étaient les meilleures du royaume. Elle tira son nom des Hommes du Nord, des Normands, pirates Scandinaves arrivés des fiords norvégiens et des rives danoises. Un des chefs de ces écumeurs de mer devenus écumeurs de fleuve sur la Loire, sur la Seine et sur toute rivière capable de porter leurs canots, Rollon, se fit vassal de la France, en 911, au traité de Saint-Clair-sur-Epte, et avec la main d’une fille de sang royal reçut le titre de duc de Normandie. Ces païens transformés en chrétiens, ces fils du Septentrion de plus en plus détournés de leur première sève par des mariages avec les Gallo-Romaines, furent bientôt aussi Français que les gens de l’Ile-de-France; quelques noms de lieux, connue Darnetal et Danestal (val des Danois) rappelèrent seuls ce grand mouvement de peuple. C’est la Normandie qui faillit faire (et fit en effet pour quelque temps) de l’Angleterre une France nouvelle, quand un de ses ducs envahit Albion et mit en fuite les Anglo-Saxons à la grande bataille d’Hastings (1066). Elle fut longtemps disputée entre Paris et Londres : la bataille de Formigny lia tout à fait ses destinées aux nôtres, en 1450 — trois ans avant la journée de Castillon qui nous rendit la Guyenne, bien plus vaste et non moins belle que la province normande. On y rencontrait, de l'est à l’ouest, une foule de pays : Petit Caux, pays de Bray, pays de Caux, Vexin Normand, Roumois, pays de Neubourg, Ile de Grâce, plaine de Saint-André, pays d’Auge, Ouche, Haut-Perche, Hiémois, Marche, Merlerault, Campagne d’Alençon, Houlme, Campagne de Caen, Bessin, Bocage normand, Coutantin, Avranchin, etc. Si Darnetal, Carquebut ou le Bourg de l’Église, Dieppe ou l’Eau profonde, et cent cinquante autres noms rappellent encore en Normandie les corsaires arrivés de Danemark et Norvège, quelques noms de pays et de villes y dressent aussi devant


En Normandie : la cathédrale de Rouen. — Dessin de Barclay, d’après une photographie.

0.

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nous l’image de nos pères les Celtes : le Vexin appartenait aux Véliocasses, le pays de Caux aux Calètes, Évreux aux Eburovices, Lisieux aux Lexovii, Vieux1 aux Vidicasses, Bayeux aux Bajocasses, Valognes aux Veneli, Avranches aux Abrincates, etc., etc. Au temps celte, au temps normand, quand la sylve couvrait encore les vastes plateaux dont elle a disparu, les vallées étant comme aujourd’hui prairies au bord de l’onde claire, ce pays resté superbe avait toutes les magnificences, et sa race un bouillonnement et dégagement de sève qui la fît conquérante, voyageante, essaimante, expansive. Sous Louis XIV encore le Normand avait ces vertus, et c’est lui qui contribua le plus, bien que trop peu, à l’établissement du Canada. Aujourd’hui la source est tarie : la Normandie est essentiellement la province à la fois très riche et très stérile où l’homme décroît à mesure que l’argent s’empile dans les tiroirs du cabaretier. Chaque recensement quinquennal voit plus vide la Normandie, le plantureux pays des matois processifs, et plus remplie la Bretagne pauvre, où l’on meurt davantage, sur terre à cause de cette pauvreté même, et sur mer parce que le Breton est plus marinier que le Normand. Les dénombrements de 1872, 1876 et 1881 en font foi :

1872 1876 1881

Nombre des Bretons. 2 947 348 3 019 320 3 071 868

Nombre des Normands. 2 564 954 2 554 699 2 520 692

Et cette diminution des Normands malgré l’immigration vers les villes de fabrique de l’industrie rouennaise vient de la rareté des naissances, et non pas du nombre des décès.’ La Normandie, qui avait Rouen pour capitale, a fourni cinq départements : la Seine-Inférieure, l’Eure, le Calvados, l'Orne, la Manche.

VIII. Bourgogne. — Cette province de 2 600 000 hectares était clef de voûte, comme le Languedoc, et plus encore que lui, à plus grande proximité de Paris, ville maîtresse de notre histoire. De même que le Languedoc participait à trois grands versants, Gironde, Loire et Rhône, et à deux mers, Océan et Méditerranée, de même aussi la Bourgogne relevait de l’Atlantique et de la 1. Village à 13 kilomètres S.-S.-O. de Caen, sur un affluent de gauche de l’Orne.

« mer entre terres » : de celle-ci par le Rhône, ainsi que le Languedoc; de celui-là par la Seine et la Loire, les tributaires languedociens de l’Océan étant cette même Loire et la Garonne. Ainsi la Bourgogne possédait les cols entre Seine et Saône, entre Seine et Loire, entre Loire et Saône, et de tout temps les routes passèrent par ces cols : d’abord les sentiers, puis les grands chemins et les canaux, et aujourd’hui les voies ferrées. La différence notable entre ces deux provinces clef de voûte, c’est que le pays de la Seine diffère moins du pays de la Saône que la région girondine de la région méditerranéenne, et il n’y avait pas chez les Bourguignons de si violents contrastes de nature, de climat, de plantes, que parmi les hommes du Languedoc. Ainsi donc la Bourgogne se divisait en deux régions, que séparait la ligne de faîte européenne entre Atlantique et Méditerranée : à l’ouest de cette ligne, la Seine naissait en Bourgogne et la Loire coulait entre cette province et le Bourbonnais; à l’est se déroulaient des pays parcourus par la Saône et le Rhône. Les agresseurs latinophones conduits par César y trouvèrent de puissantes peuplades celtiques: les Éduens qui avaient leur oppidum, Bibracte, sur la cime d’une des plus hautes montagnes du Morvan1, les Lingons. les Mandubiens, les Séquanes, établis sur la rive gauche de la Saône et dans les montagnes du Jura, les Ambares, riverains de l’Ain, etc. Son nom lui vint d’un peuple germain, les Burgundes, dont l’histoire nous apprend qu’ils étaient de taille élevée, de mœurs clémentes. Ils s’y établirent au commencement du Ve siècle et y fondèrent un royaume qui, de germain, devint presque aussitôt roman, et, dans ses diverses fortunes, s’étendit sur le Rhône, le Jura, la Suisse, l’Ardenne, les Pays-Bas, oscillant longtemps entre la France et l’Allemagne. Sous les Valois, aux plus mauvais jours de notre histoire, et sous Louis XI, la Bourgogne balança la France. Dijon eût pu vaincre Paris, la Saône et le Jura valaient la Seine et la Beauce, et l’ample vallée de la Saône est plus que l’Ile-de-France un maître chemin des peuples. Son prince le plus batailleur, Charles le Téméraire étant mort à la bataille de Nancy sans heritier mâle en 1477, la portion de son domaine pour laquelle il était vassal de la France fit retour au 1. Le Beuvray (810 mètres).


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roi de Paris, au cauteleux Louis XI. En 1601 Henri IV obtint du duc de Savoie la Bresse, le Bugey, le pays de Gex. L’Auxerrois, sur l’Yonne, autour d’Auxerre, était de tous ses pays et sous-pays le plus rapproché de Paris; l’Auxois, autour de Semur, avait pour voisins le Mémontais et, autour d’Avallon, l’Avallonnais ; la Montagne ou Châtillonnais, pays des sources de la Seine, avait pour dépendances le Duesmois et le Barrois. — C’était là ce qu’on nommait Basse Bourgogne. Dans la Haute-Bourgogne, le Dijonnais ou pays

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de Dijon comprenait aussi, sur la Saône, l’Auxonnois et le Losnois; le. Châlonnais était également pays de Saône, ainsi que le Mâconnais; l’Autunois, qui aurait encore mieux mérité que le Châtillonnais le nom de Montagne, s’arrondissait autour d’Autun dans le bassin de l’Arroux, tributaire de la Loire; le Charolais, qui environnait Charolles, envoyait de même ses eaux au fleuve d’Orléans : il avait le Brionnais dans sa dépendance; la Bresse, plaine d’étangs, de ruisseaux amortis, à la rive gauche de la Saône, se divisait en Bresse châlonnaise, autour de Louhans, et en Bresse bressane autour

En Bourgogne : tombeaux des ducs de Bourgogne à Dijon. — Dessin de Clerget.

de la ville qui lui doit son surnom : Bourg-enBresse; la Dombes, encore plus embarrassée d’étangs que la Bresse, dominait de son plateau les vallées du Rhône et de la Saône au-dessus de leur confluent (elle se gouvernait à part); le Bugey, le Valromey, le pays de Gex, — plus montagneux que l’Autunois, car l’Autunois n’est que Morvan, et ces trois contrées sont Jura, — formaient ensemble un bloc haut et froid, plateaux et chaînons parallèles, à la frontière de la Suisse romane et de la Savoie qui n’était pas encore française. Des dépouilles de la Bourgogne, qui avait Dijon pour capitale, on a fait la Côte-d’Or, Saône-etLoire, l’Ain; plus des morceaux d’Yonne, d’Aube, de Haute-Marne.

IX. Lorraine. — Avec le duché de Bar et les Trois-Évêchés ou Diocèses de Metz, de Toul et de Verdun, la Lorraine couvrait 2240000 hectares. Commençant du côté de l’est aux Vosges, elle s’étendait, à l’ouest jusqu’au delà de Bar-le-Duc et à l’Argonne, au nord jusqu’à l’Allemagne et au Luxembourg. C’était, en somme, le bassin de la Moselle française et de la Meuse supérieure, avec quelques lambeaux des bassins de la Marne et de l’Aisne. Encore aujourd’hui tellement boisée que les forêts en couvrent le quart, et ces forêts sont magnifiques, elle opposa jadis aux marches et contremarches des légions romaines une sylve presque sans lacunes et comme infinie où les


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vallées appartenaient à trois peuples kymris : aux Leuci dans le sud, aux Virodunenses dans le nord, aux Mediomatrici dans l'est. — Les Leuci avaient leur maître oppidum à Toul, les Virodunenses à Verdun, les Mediomatrici à Metz. En 843 le traité de Verdun déchira l'empire d’Occident, passé des fortes mains de Charlemagne aux mains débiles de Louis le Débonnaire. Des trois fils du Débonnaire, Charles le Chauve eut la France, Louis le Germanique l’Allemagne, et Lothaire I un territoire tout en longueur allant de la mer du Nord à la Méditerranée, avec part d’Italie : territoire dont le nord parlait l’allemand, le centre le français d’oïl, le sud le français d’oc. Au fils de ce Lothaire I , à Lothaire II, revint la moitié de ce domaine, celle du nord, qu’on nomma, dans le latin, qui était alors la langue officielle, universelle, Lotharii regnum ou royaume de Lothaire; puis vint le terme de Lotharingie, dont les Français tirèrent successivement Lotheringe, Lohereigne, Lorraine. Cette moitié des biens du premier Lothaire ne forma pas longtemps un domaine compact : elle perdit des territoires au sud, puis se coupa de nouveau, en Lorraine du nord ou Basse-Lorraine1 et en Lorraine du sud ou Haute-Lorraine ou Lorraine de Moselle, laquelle est plus ou moins la Lorraine que la guerre de 1870-1871 a de nouveau scindée, en Lorraine française et en Lorraine allemande ou Lothringen. La Lorraine, telle qu’elle était avant 1870, nous vint en deux fois : une partie du Barrois et les Trois-Évêchés entrèrent dans le concert français sous Henri II, en 1559; le reste du Barrois et la Lorraine proprement dite furent annexés en 1766, à la mort du beau-père de Louis XV, Stanislas Leczinski, roi de Pologne qui était devenu duc viager de Lorraine. Il y avait là divers petits pays : Barrois, autour de Bar-le-duc, sur l’Ornain et la Saulx; TroisÉvêchés de Metz, de Toul, de Verdun ; Luxembourg français, tout au nord, sur la serpentante Chiers; Lorraine allemande, sur la Nied et la Sarre; Vosges, dans la montagne vosgienne; — et beaucoup de sous-pays: Argonne, grand quartier de forêts sur les montagnes, disons les collines, de l’Argonneoccidentale; Clermontoisautour de Clermont en Argonne ; Woëvre, région d’étangs au pied de l’Argonne orientale, dans le bassin de l’Orne mosellane; Scarponais, autour de Dieuer

louard, près de Pont-à-Mousson, sur la Moselle; Nide ou bassin des deux Nied, grands ruisseaux formant un tributaire de la Sarre; Sarregau ou région de la Sarre ; Toulois, sur la Moselle à l’entour de Toul; Saintois ou pays de Vaudémont, dans le bassin du Madon ; Chaumontois ou bassins de la Haute-Moselle et de la Meurthe, etc. De tout cela, 1791 fit la Meuse, la Moselle, la Meurthe, les Vosges. 1871 nous ayant ravi près de 650 000 hectares de l’antique Lotharingie, il ne nous reste plus que 1 600 000 hectares de Lorraine, dont on a formé, plus ou moins, trois départements : Meuse, Meurtheet-Moselle, Vosges.

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1. La Basse-Lorraine répondait à peu près à la Prusse Rhénane et aux Pays-Bas de la rive gauche du Rhin.

X. Provence. — Elle avait 2 128 000 hectares, au bord de la mer Méditerranée, depuis le Petit Rhône, frontière de Languedoc, jusqu’au Var, frontière d’Italie. Ce qu’on nommait la Haute-Provence, par opposition à la Basse-Provence ou Provence maritime, comprenait la plus grande portion du bassin de la Durance. Cette « Grèce de la France », cette Bretagne de la Méditerranée, tire son nom de ce qu’elle fut une province de Rome : province par excellence parmi celles de la Gaule, la plus semblable à l’Italie, comme aussi la plus voisine de la péninsule des maîtres du monde. Étant la plus voisine de Rome, elle vit le Romain plus tôt qu’aucune autre région des Gaules, et avant le Romain le Grec, et avant le Grec le Carthaginois, et avant le Carthaginois le Phénicien. C’est vers l’an mille avant notre ère que les trafiquants ubiquistes de l’Ancien Monde abordèrent à ce littoral ligure. Un ne sait s’ils firent autre chose qu’acheter à bon marché, vendre cher, comme plus tard leurs fils africanisés, les marchands puniques. L’an 600 avant le Nazaréen crucifié commencèrent d’arriver les Hellènes, en conquérants, en colons autant qu’en négociants ; ils créèrent, augmentèrent, policèrent, puis Rome arriva, qui profita de leurs travaux. 154 avant Jésus-Christ fut l’année fatidique de l’entrée des Romains en Gaule; dès 122 ils y bâtirent leur ville d’«, Aquæ Sextiæ » ou Aix, et peu à peu le pays devint la « Province », à mesure que les légionnaires soumettaient les tribus ligures ou celtoligures ou gauloises de l’intérieur : Cœnobrigiens des environs de Marseille, des bords de l’étang de Berre et des basses terres d’Arles;


En Lorraine : façade du palais ducal de Nancy. — Gravure de Barbant, d'après une photographie,


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Salyens de la Crau et des collines d’Aix, Oxybriens et Suelteri de ce qui est plus ou moins exactement le territoire du Var ; Reienses ou Reii dont Riez conserve le nom; Sencii que rappelle Senez; Verguni dont témoigne encore Vergons, village entre Castellane et Annot ; Bledontici du pays de Digne qui ont laissé leur nom à la rivière de Bléone ; Edunates du Val de Seyne; Nemolani du Val de l'Ubaye, autour de Miolans où revit leur nom ; Esubiens dont il semble probable que ladite Ubaye s’appelle ainsi d’après eux. Nous possédons la Provence depuis le testament que le bon roi René d’Anjou se laissa extorquer par le roi sournois, Louis XI de France ; l’union officielle date de 1486. Puisque la Terre d’oc, la belle Occitanie, tuée à Muret, ne devait pas renaître, la Provence pouvait tendre à l’Italie autant qu’à la France, étant assise au bord de la mer intérieure et parlant une langue romane qui fut une espèce de dialecte de l’italien — aujourd’hui c’est un patois éparpillé en sous-patois de plus en plus français. Mais l’Italie était divisée, impuissante, sans idéal d’avenir et, à tout prendre, séparée de la Provence par les Alpes-Maritimes, tandis que la France coule vers ce rivage par la Saône et par le Rhône. Aix était sa capitale. 1791 en composa les Bouches-du-Rhône, le Var, les Basses-Alpes, sans préjudice de tronçons des Alpes-Maritimes, des Hautes-Alpes, de la Drôme, de Vaucluse.

XI. Orléanais. — Ainsi nommée de la ville d’Orléans, cette province de 2 millions d’hectares était assise sur la Loire moyenne. Mais l’Orléanais avait aussi des terres dans le hassin de la Seine : si d’une part il embrassait la Loire dans le pays de son grand coude, s’il touchait le Cher et s’il possédait la moitié supérieure du Loir, d’autre part il descendait l’Eure jusque près de Dreux et le Loing jusqu’à 14 ou 15 kilomètres en amont de Nemours. Uni à Paris plutôt que séparé de la ville mère par la plate étendue de la Beauce, il est français depuis 987 : il faisait partie du domaine d’Hugues Capet quand cet aïeul des Capétiens monta sur le trône. Un grand millier d’années avant celte absorption du pays d’Orléans dans la France, il y avait là, sur les plaines dont l’immense nudité nous attriste aujourd’hui, des forêts tenant à d’autres forêts, profond sanctuaire où les Celtes venaient écouter leurs

prêtres réunis en concile dans la clairière, à l’ombre des grands rouvres où le druide cueillait le gui sacré. C’était le saint des saints de la Gaule, le lieu d’adoration devant les pontifes et les prophètes et, comme Delphes pour les Grecs, le nombril du monde, tout au moins celui de la Celtie, car nos ancêtres le croyaient au centre de la patrie gauloise. Là vivaient les Carnutes, tribu dont Chartres a gardé l’ethnique ; leur grande ville était Genabum, au bord de la Loire, plus tard Aurelianum, quand l’empereur Aurélien l’eut restaurée ; puis Aurelianum devint Orléans dans la bouche française1. D’autres Celtes de ce pays furent les Durocasses, dont le nom reste à Dreux, dans le bassin de l’Eure, et les Senones, dans le bassin du Loing, vers Montargis. De ses diverses régions naturelles, Beauce, Sologne, Gâtinais, Puisaye, de ses pays et sous-pays historiques, Orléanais, Vendômois, Blaisois, Dunois, Gâtinais Orléanais2, les reconstructeurs, souvent hâtifs, de 1791 tirèrent deux départements, Loiret, Loir-et-Cher; plus la majeure partie de l'Eure-etLoir, et des morceaux de l’Yonne, de la Nièvre, de l’Indre, de l’Indre-et-Loire.

XII. Poitou. — Deux millions d’hectares, c’était le lot de cette province où passèrent de tout temps les routes entre la Loire et la Gironde, routes faciles, car le pays étend de longues plaines et des plateaux bas, oolithe entre des granits antiques. Lesdits granits relèvent au sud-est du Massif Central ; à l’ouest, au nord-ouest, ils font partie de l’ossature bretonne. Le Poitou bordait l’Atlantique, de la baie de Bourgneuf, demi-bretonne, à la baie de l’Aiguillon, demi-saintongeaise ; et de l’Atlantique il allait jusqu’aux monts du Limousin, tant sur le bassin de petits fleuves côtiers que sur les bassins de la Loire et de la Charente. Ses deux millions d’hectares le faisaient plus grand en 1790, à la fin des provinces, que n’était à l’arrivée des « conquistadores » romains le territoire des Celles Pictaves ou Pictons. La terre des Pictaves était triple comme aujourd’hui : un plateau sec, un massif froid, un marais. Le plateau sec, bloc de calcaire, était une espèce de lande aride avec sillons profonds pour les eaux de ruisseaux courant au Clain, à la Charente, à la 1. Il se peut que Genabum ne réponde pas à Orléans, mais à Gien. 2. Chef-lieu, Montargis : Orléanais, par opposition au Gâti nais français, dont Nemours était la capitale.


LES ANCIENNES PROVINCES. Sèvre Niortaise ; l’homme a labouré cette lande, et l’a plantée de châtaigniers, de noyers. Le massif froid, bloc de granit, ondulait sous la sylve profonde ; l’homme a jeté bas le plus épais de cette forêt. Le marais impraticable contournait un grand golfe de la mer. Celle-ci déposait des débris de roches riveraines; le Lay, la Sèvre, la Vendée, l’Autise amenaient des alluvions, et le sol s’exhaussait peut-être : le susdit marais s’est donc extraordinairement agrandi, l’Océan s’est éloigné de Luçon, de Fontenay, de Niort, et l’homme a canalisé, désséché, cultivé le plat domaine dont s’agrandissait le Poitou. Lié longtemps à l’Aquitaine, pays d’oc, il a dans son vocabulaire plusieurs centaines de termes d'origine occitanienne, mais ce n’en est pas moins et très franchement un pays d’oïl. Devenu comme l’Aquitaine terre anglaise par le mariage d’Éléonore, il nous revint plutôt que la Guyenne, grâce à sa presque contiguïté avec la Loire, qui était alors presque autant que la Seine le lieu de la puissance française. C’est sous Charles V, le Sage, qu’il fut reconquis. Poitou propre, Gâtine, Bocage, Plaine, Marais, etc., on l'a coupé en trois départements : Vienne, DeuxSèvres, Vendée — sans parler de ce que lui doivent la Haute-Vienne, la Creuse, l’Indre-et-Loire, la Charente, la Charente-Inférieure. Sa capitale était Poitiers. XIII. Dauphiné. — Du Jura bugésien à la Durance au-dessus de Sisteron, de Lyon au Mont Viso, du Rhône de Vienne, Valence et Montélimar aux pics frontières de la Savoie et de l’Italie, de la vallée toujours chaude à l’éternelle froidure des glaciers, le Dauphiné couvrait assez exactement 2 millions d’hectares, comme le Poitou. Toutes ses eaux courantes s’engloutissaient après leur course folle dans le grand fleuve impétueux. A l’aube de notre histoire, ces montagnes qui continuent le Mont-Blanc, ces torrents dont le plus ample et fort arrive de Savoie, ces plaines faites pour moitié d’alluvions savoisiennes, en un mot tout ce beau pays hérissé de piliers de neige reconnaissait pour principale nation le peuple celte des Allobroges, qui dominait aussi dans la patrie des Sapaudes1. En réalité, ce qui est maintenant Savoie, Hautes vallées Piémontaises et Dauphiné, formait alors une seule et même Celtique, l’Allobrogie. 1. La Savoie.

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Les Allobroges de ce qui devint Dauphiné vivaient au nord de la rivière Isère et dans les grands monts qui sont l’origine de la Romanche, du Drac, de la Durance. Ils se divisaient en Segusiani1; Brigantini, autour de la ville appelée d’après eux Briançon; Caturiges, autour de Chorges ; Tricorii dans le pays de Gap. Au midi de l’Isère le site de la rhodanienne Valence était chez les Cavares ; les Voconces habitaient un grand domaine, dans la contrée de Die et de Nyons, sur la Drôme, l’Aigue, l'Ouvèze : ils avaient au milieu d’eux les Vertacomiri, dont le Vercors a transmis le nom jusqu’à nous, et les Médulles que nous rappelle Mévouillon2; les Tricastins avaient pour séjour le bord du Rhône, là où parle encore d’eux la ville de Saint-Paul-Trois-Châteaux; les Segalauniens ou « gens du Seigle (?) » demeuraient on ne sait où, parmi les Voconces ou parmi les Cavares. Quand en 1349 le dauphin Humbert II vendit la province au roi Philippe de Valois, à condition que l’héritier du trône de France s’appellerait désormais le dauphin, le Dauphiné nous apporta de nombreux pays et sous-pays, les uns régions naturelles, les autres régions historiques, et plusieurs nés à la fois de la nature et de l’histoire. Les pays de haute montagne étaient : le Graisivaudan, autour de Grenoble, en amont de la ville capitale du Dauphiné; ce nom s’appliquait surtout à la vallée de l’Isère et à ses deux versants de Belledonne et de Grande-Chartreuse ;— l’Oisans, sur la Romanche, entre les Grandes-Rousses et le Pelvoux ; — le Val Godemar ou Val de la Severaisse, que cernent de grands monts rattachés au Pelvoux; — le Champsaur, lieu d’origine du Drac, qui est un vaste torrent; — le Dévoluy, entre Drac et Durance, au nord-ouest de Gap ; —l’Embrunois, que parcourt la Durance dans la vallée d’Embrun ; — le Briançonnais, autour de Briançon, aux origines de la Durance; — le Queyras ou Val du Guil, etc., etc. Les pays de moyenne élévation se nommaient : le Lans ou les Quatre-Montagnes dans le grand coude de l’Isère en aval de Grenoble ; — le Royannais, coupé par la Bourne de Pont-en-Royans ; — le Vercors, craie pittoresque fendue en deux par la Vernaison; — le Diois, autour de Die, sur la Drôme supérieure et la Drôme moyenne ; — le Désert, sur des affluents de la Drôme et des affluents de l’Aigue ; — les Baronnies, dans les roches sèches, cassées de la haute Ouvèze ; — le Trièves, entre Vercors 1. D’eux tire son nom la ville piémontaise de Suse. 2. Village du canton de Séderon, sur la Méauge, affluent du Buech.


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et Dévoluy; — le Gapençais, autour de Gap, au midi du Champsaur; etc. Les pays de coteaux, de plateaux, de plaines, étaient, entre autres : les Balmes Viennoises au nord de Vienne, au sud-est de Lyon; — l'île Crémieu, massif d’oolithe qui domine Crémieu, dans le grand coude décrit vers le nord par le Rhône en amont du confluent de l’Ain ; — les Terres-Basses, marais imparfaitement séché qui fut vraisemblablement un lit du grand fleuve entre les collines de l’île Crémieu et le relief des Terres Froides; — les Terres Froides, ou pays de la Tour du Pin, environnant le lac de Paladru ; de leurs verdoyantes collines elles regardent, au sud, le plateau de Bièvre, terre nue qui se continue à l’ouest jusqu’au Rhône par la fertile plaine de la Valloire ; — le massif de Chambaran, dominant au midi cette même Bièvre; — la Bayane, petite plaine entre Romans et Valence ; — le Valentinois (ainsi nommé de Valence), de la rive gauche de l’Isère à Montélimar et du Rhône aux premiers relèvements de montagne ; — le Tricastin, au bord du Rhône et sur la colline, à Pierrelatte et Saint-Paul-Trois-Châteaux, etc., etc. De tout cela procèdent trois départements : l’Isère, les Hautes-Alpes, la Drôme. La capitale était Grenoble.

XIV. Ile-de-France. —- Par cette province commença la France, et cette province elle-même débuta par l'Ile-de-France, tout petit pays compris entre la Seine, la basse Marne, la basse Oise, à peu près de Pontoise à Lagny : mais Paris était là, qui devint cité mère. Paris, c’est Lutèce, qui prit le nom de sa nation des Parisii. Les autres peuples gaulois du territoire de l’Ile-de-France, telle que la firent les temps féodaux et royaux, c’étaient, à l’ouest et au sudouest de Lutèce, les Carnutes de Chartres; au nordouest, les Véliocasses du Vexin français1 ; au sud, les Meldi de Melun et les Senones de Sens; au nord, les Silvanectes de Senlis, les Bellovaques de Beauvais; au nord-est, les Suessiones de Soissons, les Rend de Reims. La plupart de ces peuplades étaient des rameaux du tronc des Kymris. C’est entre l’Orléanais, la Normandie, la Picardie, la Champagne, qu’était pressée la province génératrice, vaste de près de 1 850 000 hectares. Toutes ses eaux allaient à la Seine, à travers de gracieux vallons, des plaines fécondes, au pied de 1. Par opposition au Vexin normand.

coteaux modérés, sans aucune montagne, même petite. Parmi les pays, naturels ou seulement historiques, dont elle se composait, il y avait le Vexin, plateau fertile entre l’Oise et l’Epte; la Thelle, continuant le Vexin à l’est, de l’Oise au Therain; la Chaussée, campagne nue tirant sur la Picardie, au nord-est de Beauvais, au nord-ouest de Compiègne; le Noyonnais autour de Noyon; le Laonnois autour de Laon; le Soissonnais autour de Soissons ; le Valois, plateau qu’interrompent les gracieuses vallées de l’Automne et de la Nonette ; l'Ile-de-France propre, qui est la banlieue septentrionale de Paris; le Hurepoix, banlieue méridionale de la métropole, sur les branches de l’Orge et la basse Essonne ; la Brie française 1, autre banlieue de la grand’ville, au sud-est, sur la très serpentante Yères, de la rive gauche de la Marne à la rive droite de la Seine; le Gâtinaisfrançais2, sur la Loing inférieur, autour de Nemours. Seine, Seine-et-Oise, presque toute l’Oise, une grande part de Seine-et-Marne et d’Aisne, c’est ce que donna l’Ile-de-France lors de la division des provinces en départements.

XV. Auvergne.—Nos préancêtres, nos ancêtres virent fumer ce pays, quand les volcans bavaient sur les roches anciennes. Ces ancêtres, les Arvernes, suscitèrent Vercingétorix contre César et battirent les Romains devant l’oppidum de Gergovie. L’Auvergne a gardé le nom de ce vaillant peuple. Elle ne touchait point au centre de la France, dont le Bourbonnais la séparait, mais, bien que beaucoup plus rapprochée de la Méditerranée que de la Manche, elle n’en était pas moins le « pays du milieu ». Le Plateau Central y avait son couronnement dans les deux massifs les plus élevés de la France intérieure, les Dore et le Cantal, volcans soulevés par les forces d’en bas sur un socle de granit et gneiss. L’Allier s’y divisait, de la Dordogne, autrement dit la Loire de la Gironde, et, en même temps que les eaux, descendirent de tout temps et continueront toujours de descendre vers tout horizon français, les hommes qui raniment et ravivent la France : non que d’autres provinces, montagnardes ou maritimes, ne se répandent hors d’elles-mêmes, surtout dans Paris, mais nulle ne 1. Par opposition à la Brie champenoise. 2. Par opposition au Gâtinais Orléanais.


O.

RECLUS.

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s’épanche autant que l'Auvergne1, et depuis si longtemps. Outre ses Dore et son Cantal, l’Auvergne dressait les ampoules de ses Dôme, le dos allongé de sa part de Margeride, les croupes forestières de son Livradois, et les cimes de la montagne dite du Forez quoiqu’elle soit d’Auvergne pour moitié : mais en Auvergne elle ne dominait que le val de la Dore, tandis qu’en Forez elle commandait une grande plaine du fleuve de la Loire — aussi l’appelat-on les Monts Foréziens. N’ayant, en dehors de la rivière Allier, que les sources de la Dordogne, le vallon supérieur du Cher, la Sioule toute en gorges, la Dore, petite rivière en petite vallée, la courte Cère, le court Alagnon et les étroits de la Truyère, cette région de monts et plateaux trouvait sa meilleure richesse dans les épanouissements du val de l’Allier, plaine de Brioude, Petite Limagne d’Issoire, Grande Limagne de Clermont, de Riom et de Gannat. On la divisait en Basse Auvergne et Haute Auvergne, celle-ci tendant vers Aurillac, celle-là vers Clermont. Il y avait là 1 700 000 hectares, plus ou moins, domaine des grains et des fruits dans les plaines, vallées, vallons d’en bas, et prairie, vaine pâture, forêts et terres vagues sur les monts et plateaux d’en haut. De l’Auvergne inférieure procèdent le département du Puy-de-Dôme et la lisière orientale de la Creuse ; de l’Auvergne supérieure viennent le département du Cantal et l’arrondissement de Brioude (Haute-Loire). Confisquée par François Ier sur le connétable de Bourbon, puis incorporée définitivement en plusieurs fois, par lambeaux, l’Auvergne contenait plusieurs pays politiques et de nombreux pays naturels. Parmi les pays politiques : le comté de Clermont (Clermont-Ferrand, Billom, Lezoux) ; le Dauphiné d’Auvergne (Rochefort, Herment, Champeixsur-Couze) ; le duché-pairie d’Auvergne (Riom) ; le comté d’Auvergne (Vic-le-Comte) ; le Randannais, autour du château de Randan, entre Gannat et l’Allier, là où s’unissent Limagne d’Auvergne et Limagne de Bourbonnais; l’Ussonnais, près d’Issoire, à la rive droite de l’Allier, autour du château d’Usson, qui fut puissant et seigneurial et n’est plus que ruine sur un haut tertre de basalte; la Chandesse, au pied du Sancy, autour de Besse, aux deux côtés de la Couze-Pavin; le Tallendais, autour du château de Tallende, aux deux rives de 1. Toutes proportions gardées.

la Veyre; le Féniers, dans le bassin central de la Rue, pays qui se « cristallisa » autour d’un monastère cistercien fondé en 1173 à Féniers, près de Condat; le Carladès, entre la Cère et la Truyère, pays de montagnes çà et là cuirassées de laves, autour de Carlat dont le terrible château fut rasé au niveau du sol il y a déjà 284 ans, en 1604, sous le grand roi de la « poule au pot » ; le Veinazès, montagnes sans revêtement volcanique, autour de Montsalvy, entre Cère, Truyère et Lot, etc., etc. Parmi les pays plus ou moins naturels, la Limagne d’Auvergne ou val d'Allier, divisée en Petite Limagne d’Issoire et Grande Limagne de Clermont et Riom; le Brivadais, également le long de l’Allier, en amont de la Limagne d’Issoire, autour de Brioude ; le Livradois, à l’orient de la Limagne, au pied des monts Livradoisiens et Foréziens, à Ambert et en amont d’Ambert, dans le val supérieur de la Dore; la Combrailles ou bassin supérieur du Cher, chef-lieu Évaux; la Planèze, haut plateau volcanique autour de SaintFlour, entre Cantal et Margeride, entre Alagnon et Truyère; etc, etc. La capitale était Clermont-Ferrand.

XVI. Franche-Comté. — Vigoureuse province frontière comme la Lorraine et le Dauphiné ; mais les Comtois ne confrontent pas ainsi que les Lorrains à un peuple d’« étrange » langage : ils s’appuient hors France aux Suisses francophones des plateaux du Jura. Ces plateaux jurassiens forment la moitié méridionale de la Franche-Comté, au sud de Besançon, de Baume-les-Dames, de Saint-Hippolyte; très hauts à la frontière de Suisse, ils s’abaissent vers l’ouest, et leur dernière arête occidentale, dominant de loin la Saône, n’a plus taille de montagne, mais de grande colline montant abruptement des larges plaines. Par la vertu de ces hauts plateaux, le sud de la province est un pays longuement hivernal, plus froid que ses latitudes. Le nord, sur l’Ognon, la Saône, ondule en coteaux, et, au nord-est, les coteaux deviennent Vosges. Vosges, collines, Jura, plaines de l’ouest, toutes les eaux vont au Rhône, sauf le peu que l’Orbe emporte vers le lac de Neuchâtel, c’est-à-dire vers le Rhin. Quand César, aïeul des empereurs « Augustes », entra dans ces chaînons de calcaire, alors couverts de forêts impénétrées, ils appartenaient aux


LES ANCIENNES PROVINCES

Séquanes, très puissante confédération de Celtes qui allait de la Seine supérieure au Rhin de Bâle. En 1044, le pays devint un fief du « saintempire » d’Allemagne, mais un fief à peu près libre, une province alliée en temps de guerre, et ne payant aucune espèce d’impôt : d’où son nom de Franche-Comté 1. A presque cinq cents années de là, le XVI siècle vit l’empire d’Allemagne charger les épaules du roi d’Espagne et vice-roi d’Amérique, CharlesQuint, le fils de cette Jeanne la folle qui languit si longtemps devant la Bidassoa, dans le château de e

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Fontarabie. En même temps que l’Allemagne, la Comté devint une province d’Espagne, que les Espagnols gardèrent jusqu’à sa conquête par le roi Louis XIV. Le comté de Montbéliard, qui était comme une annexe de la Franche-Comté, relevait des ducs de Wurtemberg. Son incorporation à la France, sans déchirements et douleurs, ne date que de 1793. Il ajoutait 22 300 hectares aux 1532 000 de la Comté : en tout 1 554 300. Province forestière ayant encore 420 000 hectares de bois, soit plus du quart de son aire, elle

En Franche-Comté : le château de Montbéliard. — Dessin de Taylor, d’après une photographie.

comprenait trois bailliages : Bailliages d’amont, du milieu, d’aval, ainsi nommés par rapport à la descente du sol vers le sud, en suivant la Saône. Le Bailliage d’amont ou de Vesoul s’étendait sur la Vosge comtoise et sur les pays de Gray, de Vesoul, de Baume-les-Dames; le Bailliage du milieu ou de Besançon sur la contrée de Besançon et de Dôle; le Bailliage d’aval ou de Lons-le-Saunier sur le Jura de Pontarlier et de Saint-Claude, sur Salins, Arbois, Poligny. La Comté nous a donné les départements du Doubs, de la Haute-Saône, du Jura. 1. Comté fut un mot féminin plutôt que masculin durant le Moyen Age.

Elle avait pour capitale Besançon, « vieille ville espagnole ».

XVII. Berry. — Ce nom rappelle encore, bien que fort rétracté, celui des Bituriges, l'un des peuples les plus forts, les plus essaimants, les plus célèbres de la Gaule, et l’un de ceux que César ne dompta qu’avec peine. Avec le Bourbonnais et le Nivernais, c’était la province centrale de la France. Né autour de Bourges, il finit par s’étendre sur 1434 000 hectares, de la Gartempe, et presque de la Vienne, jusqu’à l’Allier, jusqu’à la Loire au pied de Sancerre et vis-à-vis de Gien ; tout au sud,


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vers Boussac, il avait part très petite au Massif Central de la France. Tantôt collines, tantôt vastes plateaux de monotonie grande, Gartempe, Creuse, Indre, Arnon, Cher, Sauldre, emportaient toutes ses eaux vers la Loire ; le Cher était sa rivière centrale. Divisé en deux parties que séparait le cours dudit Cher, Haut-Berry, chef-lieu Bourges, et BasBerry, chef-lieu Châteauroux, il comprenait des pays, les uns créés par la nature, les autres d’origine féodale : Brenne aux étangs putrides ayant pour ville Mézières; Champagne Berrichonne dont Châteauroux, Buzançais, Levroux, Vatan, Issoudun, marquaient presque exactement le pourtour; Boischaut ou pays de la Châtre; Sologne Berrichonne, sur la Grande Sauldre, avec Aubigny pour cheflieu; principauté de Boisbelle, sur la Petite Sauldre, avec Henrichemont pour capitale; Sancerrois autour de Sancerre ; Septaine de Bourges sur l’Yèvre et l’Airain; Gout, près de la Septaine et dans le même bassin, aux environs de Nohanten-Gout. On en a fait le département de l’Indre presque entier, la majeure partie de celui du Cher, des recoins de la Creuse, de la Haute-Vienne, de la Vienne, de l’Indre-et-Loire. Bourges y régnait, sur une colline devant laquelle se rencontrent des ruisseaux en foule. Cette ville et sa province, tous les Berrichons ou Berruyers étaient définitivement français depuis le règne de Louis XI.

XVIII. Maine. — Il se peut que le nom du Mans et celui du Maine viennent des Cenomani, peuplade gauloise de la forte confédération des Aulerques. Les Cenomani vivaient dans l’orient de ce qui est aujourd’hui le Maine. D’autres Aulerques en habitaient l’occident; c’étaient les Diablintes dont Jublains a conservé presque exactement le nom : Jublains, qui fut oppidum celtique, puis ville gallo-romaine appelée Noviodunum, —- et ce n’est plus qu’une bourgade à 11 kilomètres au sud-est de Mayenne. Le Maine allait de la Bretagne à l’Ile-de-France, sur la série de terrains si divers qui relient ces provinces et qui, de l’ouest à l’est, sont les schistes, les oolithes, les craies, les remblais tertiaires. Presque tout son domaine, plaines, plateaux, coteaux, mais point de montagnes, s’épanchait dans la Loire par la Sarthe, l'Huîne, le Loir, la Mayenne; la Seine recevait par l’Eure les ruisseaux de la

pointe nord-est du territoire, dans le pays de Dreux. Eure et Huîne descendaient du Perche, massif boisé dont Nogent-le-Rotrou et Mortagne étaient les principales villes; et ce Perche était un important pays : tellement que le Maine s’appelait, de son nom complet : gouvernement de Maine-etPerche. Le Maine, qui avait pour capitale le Mans, suivit le destin tour à tour anglais et français de l'Anjou dont les comtes, les Plantagenets, furent des rois d’Angleterre. Il devint définitivement nôtre en 1447, quand Dunois en eut chassé les dernières garnisons d’outre-Manche. Partagés en Bas-Maine ou Maine Occidental et Haut-Maine ou Maine Oriental, ses 1300 000 hectares ont fourni, lors du partage en départements, les quatre cinquièmes de la Mayenne, presque toute la Sarthe, le sud-est de l'Orne (pays de Mortagne) et l’ouest de l'Eure-et-Loir (Nogent-leRotrou, la Ferté-Vidame, Senonches).

XIX. Picardie. — Avant que Rome entrât par déchirure dans l'existence gauloise, il y avait sur ce territoire des tribus belges de la grande nation des Kymris : les Morini, c’est-à-dire les Marins, sur le littoral, vers Boulogne; les Ambiani, que le nom d’Amiens nous rappelle, sur la Somme Moyenne et la Somme Inférieure; les Veromandui. qui laissèrent leur nom au Vermandois, sur la Haute Somme et sur l’Oise ; les Nervii, qui continuaient les Veromandui vers les sources de l’Oise, la Sambre, l’Escaut. Quand les provinces, lâchement organisées et en perpétuel devenir, se dégagèrent plus ou moins du magma des duchés, des comtés, des marches, des seigneuries, l'histoire vit à la place des Morins, des Ambiens, des Véromanduens, des Nerviens, un peuple de Picards en une province de Picardie. Pourquoi Picards? On en discute. Peut-être de ce qu’ils brandissaient hardiment la pique. Vaste de 1 269 000 hectares, la Picardie bordait la Manche, de Gravelines à l’embouchure de la Bresle; dans l’autre sens, de l'ouest à l’est, elle remontait en entier le fleuve minuscule de la Liane et la Canche jusqu’au delà de Montreuil; elle possédait la moitié méridionale du bassin de l’Authie, la moitié orientale de celui de la Bresle, toute la Somme, et l’Oise supérieure avec la Serre, son affluent. Elle n’avait pas une montagne; même peu de collines interrompaient son plateau désarbré, sinon


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dans le Boulonnais, dont les coteaux, les falaises dominent fièrement, celles-ci la mer, et ceux-là les vallons. Du nord au sud elle opposait à la Manche le Calaisis ou Pays Reconquis1, plaine et marais; le Boulonnais, massif de calcaire ou de craie; le Marquenterre, dune et, derrière la dune, palus desséché; le Vimeux, plateau d’entre Somme et Bresle. Du couchant au levant se suivaient : le Ponthieu, plateau d’entre Authie et Somme, en arrière du Marquenterre ; l’Amiénois, autrement dit le val de la Somme et les deux plateaux pelés qui prolongent le Ponthieu vers l’est-sud-est; le Sangterre, haute plaine féconde, entre Montdidier et Péronne; le Vermandois, sur la Somme, de Péronne jusqu’au delà de Saint-Quentin ; enfin la Thiérache, sur l’Oise et sur la Serre. L’un des rois qui ont le plus augmenté la France, Louis XI, annexa définitivement la Picardie en 1463. L’an 1790 la dépeça : il en tira le département de la Somme, l’ouest du Pas-de-Calais, le nord de l'Aisne, le nord de l’Oise, un morceau des Ardennes, un tout petit lambeau du Nord. Sa ville régnante était Amiens.

XX. Angoumois et Saintonge. — Cette province n'embrassait pas seulement les deux pays qui la désignaient, l’Angoumois ou gouvernement d’Angoulême, la Saintonge ou gouvernement de Saintes. Elle contenait aussi un troisième et moindre pays, l’Aunis, possesseur de la Rochelle et de Rochefort, ainsi que de l'île de Ré. L’ensemble de ces trois contrées, en cela pareil au Poitou, qui les bordait au nord, avait grandi par voie naturelle depuis l’époque antéromaine où dominaient ici les Santones dont le nom est resté à la Saintonge, et depuis l’ère où les Romains augmentèrent et embellirent Mediolanum Santonum, aujourd’hui Saintes, ville qui fut l’origine directe du nom de Saintonge. L’Angoumois n’a pas varié, qui est terre continentale sur Charente, Vienne et Dronne; la Saintonge non plus, car l’érosion de la mer lui a sans doute pris autant de terrains que lui en ont valu les dépôts d’alluvions et tassements de marais; mais l’Aunis a beaucoup gagné sur la rive méridionale du golfe de l’Aiguillon tel que nous le transmirent les temps antiques. 1. Sur les Anglais, en 1558.

Cette province allait, comme le Poitou, des dunes, des rochers, des palus de la rive Atlantique aux premières collines granitiques du Massif Central, par des collines, des plateaux, des plaines de craie, surtout d’oolithe. Ce qu’elle ne versait pas dans la Charente s’enfuyait vers la Sèvre de Niort, ou vers l’estuaire de la Seudre, ou vers la Loire par la Vienne Confolentaise, ou vers la Dordogne par la Dronne et l’Isle. Nombreux y étaient les petits pays, quoique nulle part le sol ne s’y bossât en montagne. Et d’abord, les deux îles, Ré, Oléron, avec le contraste de leurs côtes sauvages et de leurs côtes tranquilles, avec leurs roches, leurs sables, leurs marais salants. Puis, sur le rivage, le Marais, derrière la Rochelle, autour de Rochefort, de Marenne ; et, tout au sud, entre la Seudre et la Gironde, les dunes de la péninsule d’Arvert ; Puis, dans l’intérieur, sur la route du Périgord et du Limousin : le Bocage, qui ne l’est plus guère (ayant cédé la place aux champs et aux vignes) ; la Double Saintongeaise, collines peu généreuses dont les pins, très éclaircis maintenant, commencent près de la Gironde et finissent à la Dronne, en face des hauteurs sombres qui marquent l’entrée de la Double de Périgord ; la Champagne de Cognac, craie où le phylloxera vient de tuer la vigne des meilleures eaux-de-vie; les Pays-Bas, plaine argileuse au nord de Cognac ; les Terres Chaudes, calcaires à vignes couvrant environ la moitié du département de la Charente : on les a nommées ainsi par opposition aux Terres Froides du Confolentais qui sont des granits dépendants du Massif Central et traversés par la Vienne et par la Charente, celle-ci n’étant encore qu’un faible ruisseau coulant vers le nord-ouest. La Saintonge et l’Aunis, domaine des rois d'Angleterre depuis le fameux mariage d’Éléonore d’Aquitaine, furent reconquis par du Guesclin (1371, 1372) ; l'Angoumois, qui fit aussi partie de la dot d’Éléonore, nous revint quand le dernier comte d’Angoulême s’assit au trône de France sous le nom de François 1 . L’Angoumois-Saintonge-Aunis a formé presque toute la Charente-Inférieure et presque toute la Charente; il a fourni des morceaux de territoire à la Dordogne et aux Deux-Sèvres. er

XXL Limousin. — Ayant été diminué dès l’an 944 par la distraction de son septentrion, de la


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Marche, qui devint un comté indépendant, le Limousin en représente plus que les deux tiers de l’antique pays celtique des Lemovices. Tel quel, ses monts, dits monts du Limousin, le séparaient en deux bassins inégaux : au nord, la Vienne emportait les eaux vers la Loire; au sud, la Dordogne, la Cère, la Vézère, l’Isle, descendaient vers le fleuve de Gironde. Il étendait ses froides pelouses de la source de la Charente jusqu’au précipice de la Dordogne dans le pays de Bort. Partout il était gneiss et granit sévère, mamelons arrondis ou larges plateaux, prairies, châtaigneraies, brandes, et partout aussi région froide, sauf dans les environs de Brive. Là bien plus facile était la vie, dans une contrée plus basse, faite de roches moins anciennes, sous un ciel plus riant et plus doux : à vrai dire le Pays de Brive était une terre méridionale, et le reste du Limousin un pays franchement septentrional. Amoindrie en grandeur, la patrie des Lemovices l’est encore plus en gloire depuis que sa langue limousine, sœur du catalan et du valencien d’Espagne, a cessé d’enfler la voix des troubadours : ce pays de la chevalerie, des hymnes de guerre et des chansons d’amour ne parle plus, comme les autres provinces d’oc, que des patois très rapidement francisés. Haut-Limousin, chef-lieu Limoges ; Bas-Limousin, chef-lieu Tulle : ainsi divisait-on la province. Et justement le Bas-Limousin, étendu en larges plateaux élevés, domine le niveau des Océans beaucoup plus que le Haut-Limousin, sauf dans le bassin de Brive, qui est bien en effet un Limousin Inférieur, semblable pour l’aspect, les saisons, les cultures, au Périgord de son voisinage. On a tiré du million d’hectares de ces deux Limousins le département de la Corrèze, la majeure partie de la Haute-Vienne et des tronçons de la Creuse et de la Dordogne.

XXII. Anjou. — L’Anjou prit son nom d’Angers, et Angers s’appela de la sorte d'après le peuple gaulois de son territoire, les Andes, Andecavi, Andegavi. Entre la Bretagne et la Touraine il était en équilibre sur les deux rives de la Loire, qui s’y agrandissait de la Maine ou rivière d’Angers, faite des trois principales rivières mancelles, Mayenne, Sarthe et Loir. Pays presque plat, sauf dans son midi, là où se lèvent les collines du Bocage angevin, lequel se

continue vers la mer par le Bocage du Poitou, sa surface n’arrivait pas tout à fait à 900 000 hectares. Donc, petit pays, mais son action fut grande au Moyen Age, grâce à la fortune de ses comtes, les Plantagenets, qui devinrent rois de Londres, puis furent maîtres du Sud-Ouest, Anjou, Maine, Poitou, Saintonge, Guyenne, etc., par l’entrée d’Eléonore d’Aquitaine dans leur famille : alors ils prétendirent au trône de Paris, ils allumèrent la guerre de Cent Ans et furent les plus durs ennemis de leur première patrie, « Douce France », qui mourut presque. C’est sous Louis XI, en 1480, que l’Anjou, brebis perdue, rentra pour toujours au bercail. Cette province a formé le Maine-et-Loire, le sudouest de la Mayenne, la lisière méridionale de la Sarthe, un lambeau de l’Indre-et-Loire.

XXIII. Bourbonnais. — Si de l’Anjou sortit la famille des Plantagenets qui gouverna l' Angleterre et faillit régir aussi la France, du Bourbonnais procéda la famille des Bourbons qui régna sur le pays français et sur maint autre, et qui règne encore sur l’Espagne. Voici presque mille ans qu’elle commença son destin, à Souvigny-sur-Queune, puis à Bourbonl’Archambault, ville thermale dans le vallon de la Burge, sous-affluent de l'Allier, dans la contrée, à peu près centrale en France, où se rencontraient au temps gaulois les confédérations des Bituriges, des Éduens, des Arvernes. De simples seigneurs de Bourbon, ils devinrent ducs de Bourbon ou du Bourbonnais. Quand l’homme le plus illustre de leur lignée, Henri IV, fut sacré roi de France, il ne nous apporta point le Bourbonnais, devenu français depuis nombre d’années, depuis que François I l’avait confisqué sur le duc et connétable Charles de Bourbon, traître à sa nation. Cette province était centrale. Elle avait 789 000 hectares et possédait le Cher, de sa sortie d’Auvergne à son entrée en Berry, l’Allier inférieur et la rive gauche de la Loire en face de la Bourgogne. Entre le Cher et l’Allier elle dressait de hautes collines « primitives » cachant dans leurs pierres des houilles qu’on n’exploitait pas; entre l’Allier et la Loire s’étendaient des landes mêlées de bois et d’étangs; aux sources de la Bèbre se levaient les montagnes des Bois-Noirs et celles de la Madeleine. er


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De ses dépouilles est né le département de l’Allier; et il a contribué au Puy-de-Dôme, au Cher, à la Nièvre. Sa ville capitale était Moulins.

XXIV. Lyonnais. — Ce gouvernement de 781 000 hectares touchait au Bourbonnais, lequel était, en son nord-ouest, le pays central de la France ; Auvergne, Languedoc, Dauphiné, Bourgogne, les autres gouvernements d’alentour avaient rang parmi les grandes et fondamentales provinces. Aucune des circonscriptions d’avant 1790 ne montre mieux ce qu’il y avait d’artificiel, de fortuit, dans les provinces péniblement sorties du heurt des seigneuries féodales. Loin d’être un pays homogène, le Lyonnais réunissait deux étroites régions allongées du nord au sud, aux deux côtés de montagnes de 800 à 1434 mètres : — monts du Lyonnais, du Beaujolais et Pilat. Et les deux régions que ce haut relief sépare appartiennent à deux natures différentes : à l’est on est en un pays de vignes, sur la Saône, qui tend vers le Rhône, et sur le Rhône, qui tend vers l’olivier, vers le Midi, vers la Méditerranée; à l'ouest on est dans un bassin plus haut, plus continental, plus froid, plus humide, plus éloigné de la mer, et cette mer n’est pas la Méditerranée, mais l’Océan, puisque ce bassin d’occident, le Forez, par opposition au Beaujolais et au Lyonnais, qui sont le bassin d’orient, a pour fleuve la Loire, tributaire de l’Atlantique. Forez, Lyonnais, Beaujolais, ce sont là trois pays, et la province aurait dû porter ce triple nom : mais, pareil à l’Angoumois, qui ne s’appelait, au long, qu’Angoumois et Saintonge, bien qu’il fût, en sus, pourvu de l’Aunis, le Lyonnais n’avait pour nom complet que Lyonnais et Forez. Le Lyonnais comprenait le Lyonnais propre , soumis aux impôts et tailles ordinaires, et le Franc-Lyonnais, qui en était exempt : heureux petit pays qui se bornait à Neuville-sur-Saône et à sa banlieue, tandis que le Lyonnais taillable et corvéable suivait la grande eau courante, d’Anse-surSaône à l’arrivée du Rhône en Languedoc, et que de cette eau courante il montait le long des torrents jusqu’aux cimes du pays de Tarare. Le Beaujolais se forma autour du château du sire de Beaujeu (d’où son nom), et Beaujeu, bourg de montagne, fut longtemps sa capitale; puis ce fut Villefranche, cité de plaine. Le Forez était double. Il y avait un Forez de

montagne, le Jarrêt ou Haut-Forez, chef-lieu SaintChamond ; et un Forez de plaine, beaucoup plus grand, le Bas-Forez ou Forez proprement dit, qui tenait son nom de Feurs (Forum Segusiavorum), et dont ledit Feurs resta longtemps le chef-lieu; puis cet honneur échut à Montbrison. La grande, même très grande ville qui anime aujourd’hui ce pays, et qui est située justement vers le point de contact du Jarrêt et du Forez, Saint-Étienne, n'était alors qu’une bourgade, et elle resta petite jusqu’à l’éveil des industries de la houille et du fer. Forum Segusiavorum portait le nom de la nation gauloise qui peuplait à peu près le territoire lyonnais et forézien lors de l’arrivée des Romains sur la Saône inférieure et la Loire supérieure. En 1790 cette province forma le département de Rhône-et-Loire, divisé trois ans plus tard en Loire et en Rhône. La Haute-Loire, le Puy-de-Dôme, l’Ain, lui durent aussi quelque chose.

XXV. Alsace. — Presque entièrement annexée en 1648, par la paix de Westphalie, il manquait à l’Alsace, telle qu’elle entra totalement dans le concert français, sa belle ville de Strasbourg et divers petits coins de terre qui nous échurent officiellement en 1697, à la paix de Ryswick. 1815 fit un accroc, plus qu’un accroc, une première déchirure à notre domaine riverain du Rhin : la paix de 1815 retrancha de la France le nord de la Basse-Alsace, depuis la Lauter, rivière de Wissembourg et de Lauterbourg, jusqu'à la Queich, rivière moindre qui passe à Landau et à Germersheim. La Lauter resta notre frontière jusqu’à 1871, année de l’amputation qui ne nous a laissé, sous le nom de Territoire de Belfort, qu’une petite partie de la Haute-Alsace : 61 000 hectares, sur les 768 000 de la province telle que l’avait faite 1815 en la privant du pays d’entre Lauter et Queich. L’Alsace, comprise entre les Vosges et le Rhin, tirait son nom allemand, Elsass, de l’Ill (ou E11), sa longue rivière de plaine qui, presque parallèle au Rhin, passe par Altkirch, Mulhouse, Colmar, Schlestadt, Strasbourg. Au temps romain, trois de ses peuples étaient Celtes : les Mediomatrici, plus spécialement Kymris, les Rauraci, les Sequani; le quatrième, les Tribocci, procédait de la racine teutonne. L’Alsace nous avait donné le Haut-Rhin et le Bas-Rhin. Strasbourg en était la capitale.


En Béarn : le château de Pau. — Dessin de Whymper. 0.

RECLUS. — EN FRANCE.

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XXVI. Nivernais. — Province presque centrale, touchant au Bourbonnais et au Berry qui faisaient le milieu du pays, le Nivernais possédait le confluent de la Loire et de l’Allier, et, dans le bassin de la Seine, le cours supérieur de l’Yonne : en tout, près de 700 000 hectares. Les Éduens s’étendaient sur ce territoire où ils possédaient leur oppidum de Bibracte sur le Mont Beuvray, et leur « Mont sur rivière », leur Noviodunum qui devint Nevers, et autour duquel naquit, puis grandit, mais seulement jusqu’à modeste grandeur, le comté, puis duché de Nivernais. Le cardinal Mazarin acquit ce pays à prix d’argent, d’un de ses ducs, en 1659. Le Nivernais comprenait neuf petits pays : le Morvan Nivernais1, haut et froid noyau granitique autour de Château-Chinon, aux sources de l’Yonne; les Vaux d’Yonne, sur l’Yonne, du Morvan à Clamecy; le Bazois, contrée basique au flanc occidental du Morvan, dans le bassin de l’Aron, autour de Châtillon ; les Vaux de Montenoison, dans les environs de Préméry ; les Amognes, autour de Saint-Benoît-d’Azy; les Vaux de Nevers, autour de Nevers; l’Entre-Loire-et-Allier; le Donziois, autour de Donzy; la Puisaye Nivernaise2, au nord et nord-est de Cosne. Le Nivernais a fourni presque toute la Nièvre ; plus de très petits lambeaux du Loiret, de l’Allier, du Cher.

XXVII. Touraine. — Ce pays fut le domaine des Celtes Turones, dont le nom subsiste dans celui de Tours. Ces Turones avaient pour voisins les Pictaves, les Andécaves, les Cénomanes, les Carnutes, les Bituriges, comme aujourd’hui les Tourangeaux sont environnés par les Poitevins, les Angevins, les Manceaux, les Beaucerons (Chartrains) et les Berrichons. Région de plaines et collines, contrée riante et modérée que traverse la Loire, c’est essentiellement un lieu de confluents : le Cher, l’Indre, la Vienne y rencontrent la Loire; la Creuse, la Vienne; et la Gartempe, la Creuse. Devenue anglaise en même temps que l’Anjou et le Maine par l’accession des Plantegenets au trône d’Angleterre, elle revint à la France par conquête, sous Philippe Auguste (1204), et un traité sanctionna cette reprise trente-huit ans après, sous 1. Par opposition au Morvan Bourguignon. 2. Par opposition à la Puisaye Orléanaise et à la Puisaye Bourguignonne.

saint Louis : même nulle province ne fut plus intimement française et ne servit aussi souvent de demeure aux rois de Paris, pendant trois siècles, dans de brillants châteaux. Ses 694 000 hectares se distribuaient en petits pays différents d’aspect : Au nord de la Loire, la Gâtine Tourangelle, peu fertile comme toute autre Gâtine ou Gâtinais ; Au sud du fleuve, la Champeigne ou Champagne de Touraine, dos de collines entre la Loire et le Cher; la Grande Falumière ou plateau de SainteMaure, entre l’Indre et la Vienne; la Lande infertile du Ruchard, puis le fertile Véron, qui prolongent la Falumière de Sainte-Maure jusqu’au confluent de la Loire et de la Vienne; la Brenne Tourangelle, avec moins d’étangs, moins de fièvres que la Brenne Berrichonne, sa continuation vers l’est. Tours en était la grand’ville; elle a fourni les neuf dixièmes du département d’Indre-et-Loir, un pou plus du septième de la Vienne, un morceau du Loir-et-Cher et un très étroit lambeau de l’Indre. XXVIII. Béarn et Navarre. — En ce coin du Sud-Ouest on n’était plus en Gaule, chez les Celtes ou les Kymris, mais en Ibérie, chez les Ibères ou, pour mieux dire, les Celtibériens, le sang du peuple peu connu des « Gals » ou « Gaëls » s’y étant mêlé, par des mariages suivant une conquête, à celui du peuple presque ignoré dont on a prétendu que les Basques descendent. Cette Celtibérie du nord des Pyrénées Occidentales fut le noyau de l’Aquitaine. Quand les Romains poussèrent ladite Aquitaine jusqu’à la Loire et juxtaposèrent ainsi des Gaulois en nombre prépondérant à des Celtibériens, elle devint, par opposition à ces Celtes, la Novempopulanie ou Pays des Neuf-Peuples1; et plus tard, lorsque l’Aquitaine, privée du Poitou, ne fut plus que la Guyenne, la Novempopulanie fut la Gascogne, par opposition à cette Guyenne. Celui des Neuf-Peuples qui avait sa résidence dans le futur Béarn se nommait les Huronenses, dont Oloron évoque manifestement le souvenir. Trois à quatre cents ans plus tard, lorsque les documents donnent douze peuples celtibériens au lieu de neuf, nous y voyons des Beneharni, autour d’une ville de Beneharnum, probablement Lescar près Pau, mais, à vrai dire, le site n’en est pas 1. Sous-entendu : non gaulois — le Pays des Neuf-Nations non celtiques, mais celtibériennes.


LES ANCIENNES PROVINCES

rigoureusement déterminé. Ce dont on ne peut douter, c’est que Béarn dérive de Beneharnum. Au territoire des Beneharnenses et des Iluronenses le Béarn, tel que ses comtes réussirent à le constituer, en le séparant du reste de la Gascogne, le Béarn ajouta des lambeaux pris aux Bigerriones de Tarbes, aux Aturenses d’Aire et aux Tarbelli de Dax. Le jour où le plus illustre des Béarnais en même temps que des Gascons, HenriIV de Bourbon, monta sur le trône de France, il apporta son douaire, Foix,

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Béarn et Navarre, à la France : le Béarn était, par le fait, Gascogne, et la Gascogne depuis longtemps française, ainsi que le comté de Foix, espèce de dépendance du Languedoc, également français depuis des siècles. Ce que voyant, Henri IV considéra que son don réel se réduisait à la petite province basque; il signa désormais : roi de France et de Navarre, et, comme lui, tous ses successeurs jusqu’à Louis-Philippe, qui s’appela, roi des Français. L’annexion entière, absolue du Béarn et de la

Flandre : vieilles maisons de Valenciennes. — Dessin de H. Clerget.

Navarre n’eut lieu qu’en 1620, sous Louis XIII, fils de Henri IV. Ce beau pays d’environ 600 000 hectares avait Pau pour capitale. Toutes ses eaux allaient à l’Adour, celles du Béarn par le Grand Gave, celles de la Navarre par la Nive. 1790 en forma les quatre cinquièmes des BassesPyrénées et un petit morceau des Landes.

XXIX. Flandre Française. — Le hasard des événements fit trois pays politiques d’une contrée que la nature avait créée une, homogène, par le lent

et long dépôt des alluvions du Rhin, de la Meuse, de l’Escaut. Dans cette contrée basse, et même par endroits inférieure au niveau de la haute mer, les Ménapiens, peuple Kymri, chassèrent, pêchèrent, cultivèrent autant qu’ils savaient cultiver, et qu’ils le pouvaient sur un sol inconsistant, noyé par les crues des rivières et les incursions de la haute marée. Puis le Moyen Age nous y montre, dès son aurore, des tribus germaines, dans un pays qui se nomme la Flandre; ses Flamands sont vaillants, patients, industrieux en tout métier; ils retirent leur patrie


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des eaux salées, des eaux douces, et ils deviennent l’exemple de l’Europe. Entrée avec son unité dans la maison d’Autriche en 1477, la Flandre se démembra : son nord fut absorbé par la Hollande, son sud-ouest par la France ; la masse du pays, la Flandre « impériale », celle que garda l’empereur d’Autriche quand les Hollandais et les Français avaient déjà rogné la terre flamande, appartient maintenant à la Belgique, en deux provinces : la Flandre Occidentale et la Flandre Orientale. La Flandre Française est une conquête de Louis XIV sanctionnée en 1678 par la paix de Nimègue. Vaste de 581 000 hectares, avec Lille pour capitale, elle comprenait trois sous-pays : la Flandre propre, contrée basse, plate, maritime, qui avait tous les caractères de la région flamande, et dont tout le septentrion ne connaissait que le « thiois », dialecte bas-allemand; le Hainaut Français et le Cambrésis, terrains plus élevés que la Flandre propre et en communauté de nature et de langage avec la Belgique Française, comme le nord de la Flandre Française avec la Belgique Flamande. Presque tout le département du Nord en est issu ; plus un recoin du département des Ardennes.

XXX. Marche. — Boche « primitive », tout granit et tout gneiss, ce pays des prairies, des châtaigniers, des bruyères et fougères, fut un domaine des Celtes Lemovices, mais dès 944 il devint un comté autonome, autant qu’on pouvait l’être en ce temps hiérarchique, alors que l’Église dominait l’Empire, et l’Empire ou Royaume le Duché ou Comté, et le Comté la Seigneurie ; quand tout maître du sol devait foi et hommage à plus maître que lui ; alors aussi que tous s’agitaient désespérément dans un tournoyant vertige : car cette stabilité, cet ordre était un écroulement perpétuel; tout seigneur pensait à devenir plus grand par mariage, par rapt, héritage ou conquête et chevauchait, lourdement armé, toute sa vie durant, par monts et par vaux, cherchant aventure, argent, terre et profit, afin de monter au moins d’une marche vers le glorieux sommet de la Babel féodale. Ce démembrement du Limousin devint français sous Philippe le Bel (1303). C’était le bassin supérieur de la Creuse et le bassin supérieur de la Gartempe : autrement dit ses eaux couraient à la Vienne, et par la Vienne à la Loire. On estime son ; aire à 490 000 hectares. On la nomma la Marche, c’est-à-dire la frontière,

de ce qu’elle s’étendait à la lisière du Limousin, et, de fait, elle était bien province limite ; avec elle finissait le domaine de la langue d’oïl, dont on usait dans certaines paroisses du nord limitrophes du Berry; le centre et le sud parlaient (et parlent encore) un limousin plus « septentrional » et plus veiné d’oïl que celui des pays de Limoges, de Tulle, de Brive, d’Ussel. Elle comprenait la Haute-Marche et la Basse-Marche. La Haute-Marche, chef-lieu Guéret, fournit en 1790 les trois cinquièmes du département de la Creuse. La Basse-Marche, dont le Dorat fut d’abord la capitale, après quoi ce rang échut à Bellac, entra dans la Haute-Vienne, dont elle forma le nord.

XXXI. Artois. — 478 000 hectares, c’est ce qu’ici nous dûmes à des victoires gagnées sous Louis XIII et sous Louis XIV, à l'encontre des Espagnols, possesseurs de ce petit pays en qualité d’héritiers de la Maison d’Autriche. Quand cette contrée, ainsi nommée, comme sa capitale Arras, d’après le peuple kymri des Atrébates, quand l’Artois vint à la France, il lui apporta l’Artois flamingant et l’Artois wallon. L’Artois flamingant, au nord, parlait flamand et ne le parle plus du tout, sauf en quatre villages d’ailleurs bilingues, Ruminghem, Hoogbrugge, Lyzel et Clairmarais près Saint-Omer : de partout ailleurs il a disparu du pays entre Saint-Omer et Calais; Oye, village littoral, Saint-Folquin, SaintOmer-Capelle et Vieille-Église (Oudekerque) dans les marais de la rive gauche de l’Aa, Audruick, Polincove et Bayenghem ne l’ont entièrement oublié que vers 1840-1850. La capitale de l’Artois flamingant fut d’abord Thérouanne, puis, après la ruine de cette ville, Saint-Omer. L’Artois wallon comprenait l'Artois propre, autour d’Arras, capitale de la province; l’Ostrevant, autour de Bouchain; le Ternois autour de SaintPol-sur-Ternoise; l’Escrebieu, pays de Lens et de Béthune. De cette province nous avons tiré la majeure partie du département du Pas-de-Calais et un petit morceau du département du Nord.

XXXII. Comté de Foix. — On suppose que les conquérants italiens rencontrèrent dans le bassin supérieur et le bassin moyen de l'Ariège un peuple mêlé fait de l’union des Volces Tectosages avec les Ibères, et, par conséquent, celtibérien.


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EN FRANCE

Semblable au Béarn, qui parvint à s’abstraire de la Gascogne et à vivre de sa vie béarnaise, le comté de Foix réussit à s’abstraire de ses puissants voisins, du Languedoc, et de la Catalogne : de celle-ci d’ailleurs il était séparé par l'épaisseur et la hauteur des Pyrénées. En 1290 un mariage unit les destinées du comté de Foix à celles du Béarn, et elles restèrent confondues jusqu’à l’avènement de Henri IV au trône de France : c’est au Béarnais que nous devons le pays de Foix ainsi que le Béarn et la Navarre. C’est une contrée de 406 000 hectares qui se partageait en Haut-Comté et Bas-Comté : la séparation, sur le cours de la verte Ariège, était à l’étroit du Pas de la Barre, à une petite lieue en aval de la ville centrale et de son fier château sur piédestal rupestre. Le comté de Foix a formé l’est et le centre du département de l'Ariège, l’ouest étant le Couserans, terre de Gascogne. XXXIII. Roussillon. — Des Ibères, des Celtibériens, des Celtes Tectosages et des Celtes Sardons ou Sordons, voilà, croit-on, les peuplades qui virent le Romain promener ici ses légions moins de cent ans après le passage du grand Annibal. Il y avait là sur le littoral, à l’embouchure même du plus abondant des fleuves côtiers de ce pied des montagnes 1, un mamelon, et sur ce mamelon une bourgade, que Rome agrandit, embellit et latinisa. C’était Ruscino, nom qui finit par s’étendre à tout le Roussillon : à la plaine gagnant lentement sur la mer, aux collines et garrigues des Aspres, aux raides Albères, aux Pyrénées du Canigou; l’endroit s’appelle aujourd’hui Castel-Roussillon et, en catalan, Castel-Rossello, à peu près à mi-chemin de Perpignan au Canet. Du XIIe au XVIIe siècle, le Roussillon fut chose d’Espagne, comme s’il n’y avait pas de Pyrénées, et durant tout ce temps il suivit les fortunes de la Catalogne, sa voisine d’outre-mont, d’abord comme domaine aragonais, puis comme domaine espagnol après la réunion de l’Aragon et de la Castille. En 1642 les Français s’en emparèrent, et le traité des Pyrénées leur en assura la possession, y compris trente-trois villages du versant espagnol, au delà du col de la Perche, dans le bassin de la Sègre : ces trente-trois villages, très haut situés, forment la Cerdagne Française. Cerdagne Française, Vallespire ou val du Tech, 1. La Têt.

Confient ou val de la Têt, Capcir ou val supérieur de l’Aude, plaine du Roussillon, c’était une annexion de 365 000 hectares— annexion naturelle, étant cispyrénéenne. 1790 en a fait les Pyrénées-Orientales, ou, plus exactement les neuf dixièmes de ce département, le reste étant fourni par de petits sous-pays du Languedoc. La capitale était Perpignan. XXXIV. Corse. — La Corse, île de la Méditerranée, devint française en 1768, par achat aux Génois, qui depuis cinq ou six cents ans la pillaient sans la dompter. Sa capitale était Bastia. De ses 875 000 hectares on fit d’abord les deux départements du Golo et du Liamone ; puis à partir de 1811 ces deux territoires n’en firent plus qu’un seul, la Corse. XXXV. Comtat Venaissin. — Telles étaient les provinces en 1789. Bien que partout entourés de terres françaises, en 1791 Avignon et le Comtat Venaissin, pays de 181 000 hectares à peine, faisaient partie des États du pape depuis le commencement du XIV siècle : même les saints pères et souverains pontifes avaient résidé pendant plus de cent ans à Avignon, devenue la Nouvelle Rome, d’où le successeur des apôtres datait ses bulles Urbi et Orbi. Le 14 septembre 1791, la ville et le Comtat furent réunis par décret à la France. Le Comtat, c’était l’antique pays des Cavares et des Méminiens, c’était la plaine de la rive gauche du Rhône arrosée par l'urne éternellement penchée de la Sorgues aux flots verts. Il avait pour chef-lieu Carpentras, qui voit cette plaine, et au nord le mont Ventoux, au sud les monts de Vaucluse; il se peut que sa première capitale ait été Vénasque : d’où le nom de Venaissin. Le Comtat est entré pour un peu plus de moitié dans la formation du département de Vaucluse. e

XXXVI. Savoie. — Aux provinces de l’ancienne France, territoire diminué en 1871 de presque toute l’Alsace et de plus du tiers de la Lorraine, le vote unanime des Savoisiens et des Niçois avait réuni la Savoie et le comté de Nice en 1860. La Savoie, Sapaudia des Gallo-Romains, c’est, étymologiquement, le pays des Sapins.


LES ANCIENNES PROVINCES

Des sapins sur de hautes montagnes, puisque la plupart de ses Alpes s’élancent à des altitudes souveraines, et que l’une d’elles, le Mont-Blanc, règne en Europe. Ce pays élevé d’où sont descendues l’indépendance et la puissance de l'Italie ajoute à la France plus de 1 050 000 hectares légitimement français, puisqu’ils sont cisalpins, non transalpins, et français, non pas italiens de langage. Toutes ses eaux vont au Rhône, par la Dranse, l’Arve, le Fier, et surtout l'Isère. Rome y avait rencontré l’une des confédérations

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celtiques les plus redoutables de la Gaule, les Allobroges, qui possédaient aussi les hauts monts du Dauphiné. Ces Allobroges étaient la moitié de la nation des Broges : l’autre moitié, les Isobroges, habitaient, par delà Rhône et Jura, dans la Bresse, au bord de la Saône. Ils ne tenaient pas toute la Savoie, mais seulement le nord et le nord-ouest, au long du Léman et du Rhône, là où sont Thonon, Genève, Annecy, Chambéry. Les Centrons vivaient au pied du MontBlanc, sur l’Arve supérieure et dans la haute vallée

En Savoie : le château de Chambéry. — Dessin de H. Clerget.

de l’Isère ; la vallée de l’Arc appartenait aux Médulles et aux Graïocelles. De tout cela Rome (d’ailleurs proche parente des Gaulois) fit des Gallo-Romains; ensuite vinrent le Moyen Age et les obscurs conflits d’où se dégagea le duché de Savoie, l’immense nid d’aigle à hauteur de neiges éternelles d’où les ducs de proie pouvaient tomber sur la France ou sur l’Italie. L’Italie, plus tiède et brillante comme pays, plus faible et molle comme peuple, les attira plus que la France : ils refirent l’Italie, et la Savoie, que la nature incline vers le Rhône, est devenue française. La « Sapinière » avait Chambéry pour capitale : cette ville touchait presque le Dauphiné, mais elle

commandait la route la plus facile entre la Savoie rhodanienne et la Savoie iserane, route peu montagneuse avec col aisé, dans une dépression qui a tout l’air d’être un passage du Rhône antique. Elle se divisait en Haute-Savoie et en Savoie. La Haute-Savoie comprenait : le Chablais, capitale Thonon, incliné vers le lac Léman ; le Faucigny ou val de l’Arve, capitale Bonneville; le Genevois, capitale Annecy. Elle répondait à ce qui est présentement notre département de la Haute-Savoie. La Savoie se partageait en quatre pays : la Savoie, capitale Chambéry; la Haute-Savoie, bassin de l’Arly, capitale Albertville; la Tarentaise ou bassin de l'Isère supérieure, capitale Moûtiers; la Maurienne ou bassin de l’Arc, chef-lieu Saint-Jean-de-


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EN FRANCE

Maurienne. On en a tiré le département de la Savoie. Ainsi le nom de Savoie a quatre acceptions. Il désigne également : l’ensemble des sept sous-provinces de l’ancien duché; l’ensemble des quatre sous-provinces méridionales de ce duché; la sousprovince dont Chambéry était le chef-lieu en même temps que de tout le pays; le département qu’ont formé les quatre sous-provinces, avec Chambéry pour centre d’administration. Haute-Savoie a trois acceptions : l’ensemble des trois sous-provinces septentrionales ; la sous-province d’Albertville ; le département où domine Annecy.

XXXVII. Comté de Nice. Ce n'est pas seulement d’aujourd’hui qu’il y a des stations d’hiver sur le littoral heureux des Alpes Maritimes. Avant les civilisés, avant même les demi-policés, les Barbares aimèrent à jouir ici du soleil et de la mer, dans un enchantement pérannuel. Car, au pied de ces monts, janvier vaut souvent juillet, si même il ne vaut mieux, par moins de chaleur et d’étouffement

Si nous percions quatre ou cinq ou dix mille ans d’histoire au lieu de deux mille à deux mille cinq cents, nous verrions certainement des gourbis de bergers, des cabanes de pêcheurs, sur le littoral superbissime où s’élèvent à cette heure les palais fastueux, les villas embaumées, les casinos polystyles. Notre vue étant courte, ce que nous y soupçonnons de plus reculé, ce sont des tribus ligures : les Phéniciens, les Carthaginois trafiquent avec elles; les Grecs bâtissent chez elles des comptoirs, des villes, et, le temps venu, Rome s’installe avec ses légions, son droit, son fisc, que chaque siècle fait plus avide et suceur. Et la latinisation se consomme. Puis la Provence naît : la rive niçoise en fait partie; après quoi, de guerre en guerre, de mariage en mariage, d’hoirie en hoirie, elle s’en détache sous le nom de comté de Nice. Ce très beau, non moins que très petit pays n’augmente même pas la France de 500 000 hectares, à notre angle du Sud-Est. Il est entré pour moins des trois quarts dans la composition des Alpes-Maritimes, l’un de nos menus départements.


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LES DÉPARTEMENTS

Paris. — Dessin de Taylor, d’après une photographie.

CHAPITRE XI LES DÉPARTEMENTS

I. Division par départements, arrondissements, cantons, communes. —Nos vieilles provinces firent place pendant la tourmente révolutionnaire à des départements qui sont fort inégaux, comme l’étaient ces provinces mêmes. De 1790 à 1860 ce nouveau damier de la terre française subit quelques remaniements administratifs. En 1793 on scinda le Rhône-et-Loire en Loire et en Rhône. En 1808 on créa le Tarn-et-Garonne aux dépens du Lot, de la Haute-Garonne, du Tarn, de l’Aveyron, du Lot-et-Garonne, du Gers. En 1811 on réunit les départements du Golo et du Liamone, qui formèrent la Corse. En 1860, la victoire ayant agrandi la France, nous passâmes de 86 à 89 départements : la Savoie, la Haute-Savoie, les Alpes-Maritimes apparurent sur le plan de la patrie. En 1871, la défaite ayant diminué notre sol. le O.

RECLUS.

EN FRANCE.

Bas-Rhin, le Haut-Rhin, la Moselle, disparurent de la carte de France : du Haut-Rhin il resta le territoire de Belfort; de la Moselle et de la Meurthe, des tronçons réunis sous le nom de Meurthe-etMoselle. Et nous n’avons plus que 87 départements, ou plus exactement 86, plus un territoire très inférieur à l’arrondissement moyen. II. Départements. — On calcule en ce moment même1 avec une rigueur mathématique la surface de la France, qui est supérieure2 à l’aire, ou plutôt aux aires diverses que donnent les documents officiels. En admettant provisoirement que notre pays couvre 53 347 900 hectares3, et en élevant le tronçon de Belfort à la dignité de département, la 1. (1886). 2. De 500 000 hectares, peut-être plus. 3. Évaluation de Strelbitsky. 1 — 65


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EN FRANCE

moyenne de notre nouvelle unité administrative dépasse un peu 613 000 hectares. Les trois départements les plus voisins de cette moyenne sont l’Indre-et-Loire (611 000 hectares), l’Orne (610 000), la Seine-Inférieure (604 000). Les trois départements qui s’en écartent le plus, par excès de grandeur, sont : la Gironde, qui dépasse le million d’hectares1; les Landes, grandes de 932 000 ; la Dordogne, vaste de 918 000. Justement ils se touchent : leur ensemble, environ 2 900 000 hectares, répond presque à l’étendue de cinq départements moyens. Les trois départements qui s’en écartent le plus, par excès de petitesse, sont: la Seine (47 875 hectares), le tronçon de Belfort (61 000) et le Rhône (279 000) ; en tout moins de 388 000 hectares, pas même les deux tiers d’un département moyen. Le recensement de 1881 ayant donné 37 672 048 personnes, chaque département porte 433 000 individus. Les trois départements les plus voisins de cette moyenne sont les Basses-Pyrénées, peuplées de 434 366 habitants, la Sarthe (438 917), le Calvados (439 830). Des trois départements les plus habités, deux peuvent passer pour surpeuplés : la Seine, qui a 2 800 000 hommes, et le Nord, qui en a 1 603 000 ; vient ensuite le Pas-de-Calais, avec 819 000. Les trois territoires les plus pauvres en peuple sont le tronçon de Belfort, parce qu’il y a peu de place en si petit pays, les Hautes-Alpes, et BassesAlpes, par la ruine de la montagne méchamment dénudée — une forêt de moins, c’est, deux déserts de plus : l’un sur le mont, là même où frémissaient les arbres, l’autre dans la vallée conquise par les grèves du torrent. Le tronçon de Belfort a 74 000 habitants, les Hautes-Alpes 122 000, les BassesAlpes 132 000. Les cités où résident les préfets, administrateurs des départements, diffèrent prodigieusement en grandeur et splendeur. En haut brille Paris, la ville universelle, capitale de la Seine ; puis vient la capitale du Rhône, Lyon, qui n’est même pas six fois moindre que Paris ; puis Marseille, le maître port, capitale des Bouches-du-Rhône. En bas, dans l’ombre noire, Privas, chef-lieu de l’Ardèche, n’a que 4203 habitants de population dite agglomérée, sans les hameaux et écarts de son territoire ; Digne, 1. 1 034 000 hectares sans le Bassin d’Arcachon ; 1 049 000 avec ce Bassin.

chef-lieu des Basses-Alpes, en a 4609 ; Mézières, chef-lieu des Ardennes, 4675. III. Arrondissements. — Chaque département se divise en arrondissements, ayant à leur tète un sous-préfet. Département, arrondissement, que ces mots sont lourds et comme ils traînent! Il faut regretter que les répartiteurs de la France nouvelle, en 1790, n’aient pas eu l’instinct de choisir, pour ces circonscriptions dont le nom revient si souvent sur les lèvres et dans les écrits et paperasses, des mots courts et simples tirés de la langue de cette France ancienne qu’on se proposait d’abolir. Pays aurait parfaitement désigné le département, et comté, cercle, ou tout autre terme du temps féodal, l’arrondissement : l’idée de cercle, de rond, de tour, d’entour, est la même que celle d’arrondissement, mais arrondissement est un mot très pesant et pédant; et tour, entour, rond, cercle, sont des mots très simples et brefs. Avant la dernière guerre la France avait 373 arrondissements. Elle en a perdu 8 entièrement, et 6 en partie : il ne lui en reste donc que 362. En moyenne, l’arrondissement a 8 cantons1, 147 367 hectares et un peu plus de 104 000 âmes. Le plus ample de tous, l’arrondissement de Mont-de-Marsan, dans les Landes, s’épanouit sur 524 000 hectares, aire supérieure à celle de maint département; mais sa population, de 108 000 habitants seulement, ne dépasse guère celle de l’arrondissement moyen, le pays étant sable sur alios, bruyères, landes rases, bois de pins, étangs littoraux, dunes au bord de la mer. L’arrondissement de Bordeaux, second en grandeur, a 409 315 hectares, avec 428 176 habitants grâce à sa ville de Bordeaux et à ses rives de Garonne, de Dordogne : sans ces rivages, sans cette cité, ce serait un demi-désert comme l’arrondissement de Mont-de-Marsan, à cause de l’immensité de ses landes, qui vont du voisinage du fleuve à l’estran même de la mer Atlantique. L’arrondissement de Grenoble, troisième en surface, comprend 319 003 hectares, terre de montagnes. Les trois plus petits arrondissements sont naturellement ceux de la Seine, ce département si mince qu'il n’atteient même pas l’étendue de l’arrondissement moyen et que plusieurs cantons le dépassent. Après Paris, Saint-Denis et Sceaux, dans la 1. Pas fout à fait.


LES DÉPARTEMENTS

France rurale, l’arrondissement minimum est celui de Gex (39 845 hectares), à la frontière suisse, ès monts du Jura ; puis viennent celui de Douai (47 200 hectares), à peu près égal au département de la Seine, et celui de Belfort (61 014), à la fois arrondissement et département.

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Le plus peuplé, celui de Lille (636 077 habitants), se trouve dans le département du Nord. Mais cette campagne, la moins campagnarde de France, est en réalité ville plutôt que pays, et l’on peut la comparer à un Paris très lâche, dispersé sur 87 409 hectares. L’arrondissement de Lyon (569 731),

Carte des départements du Nord-Ouest.

second en peuple, doit son rang à sa grande cité, seconde en France. L’arrondissement de Bordeaux (428 176) a la troisième place pour deux raisons : sa grande étendue, son ample ville. Les trois moins peuplés appartiennent tous trois au pays squelette, aux Hautes-Alpes : l’arrondissement de Barcelonnette n'offre asile qu’à 14 760 personnes ; l’arrondissement de Castellane,

à 18 820 ; l’arrondissement de Sisteron, à 20 925. Si la population était aussi pressée sur les 105 962 hectares de l’arrondissement de Barcelonnette que sur les 87 409 de l’arrondissement de Lille, cette sous-préfecture des Hautes-Alpes gouvernerait 770 000 hommes au lieu de 14 760 ; si les 87 409 hectares de l’arrondissement de Lille avaient des maisons aussi clairsemées que les 105 962 hectares


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de l’arrondissement de Barcelonnette, la circonscription du Nord ne régirait que 11 775 individus au lieu de 636 000. Parmi les villes sous-préfectorales, chefs-lieux des arrondissements, le Havre prédomine : ses 105 867 habitants l’égalent à Rouen (105 906),

capitale de son département, qui est la SeineInférieure. Dans la Marne, Reims (93 823) l’emporte singulièrement sur Châlons (23 199); dans le Var, Toulon (70103) a toute préexcellence sur Draguignan (9133), et, dans le Finistère, Brest (66 110) sur Quimper-Corentin (15 228).

Carte des départements du Nord-Est.

Les trois plus humbles sous-préfectures sont : Rocroi (Ardennes), dont la population agglomérée ne se monte qu’à 834 personnes ; Saint-Julien en Haute-Savoie (892) et Lombez (1027), dans le Gers. IV. Cantons. — Chaque arrondissement se divise en cantons. Le canton est un ensemble de communes ayant

le même juge de paix, les mêmes fonctionnaires des administrations et du fisc ; un conseiller d’arrondissement représente ledit canton envers le sous-préfet, et un conseiller général envers le préfet. Avant 1870 il y avait en France 2941 cantons. Les désastres qui ont ébréché le pays nous en ont enlevé 84 entièrement, et 13 en partie ; maison


LES DÉPARTEMENTS

en a créé de nouveaux, et leur nombre est pour l’instant de 2868. En moyenne, le canton porte 1313 habitants, sur 18 610 hectares. Entre tous le plus vaste, le canton de Castelnau de Médoc s’étend du fleuve de Gironde à la plage de l’Atlantique, sur 80 864 hectares, plus de deux lois tout l’arrondissement de Gex. Malgré ce sur-

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nom de Médoc, c'est avant tout un pays de landes, rases ou non rases. De landes également les cantons les plus grands après lui : cantons de Lesparre (70 173 hectares), de Sabres (66 500), de Roquefort (65 893). Encore de landes, mais ici les landes se nomment Sologne, le canton de Salbris-sur-Sauldre (65 218), en Loir-et-Cher.

Carte des départements du Sud-Ouest.

D’autres cantons de landes et brandes dépassent 50 000 hectares, même 60 000 : tels Parentis-enBorn, Castets, Audenge, Arjuzanx, Belin. Démesurés sont aussi plusieurs cantons où l’homme est rare et petit, parce que la nature est grande et puissante : ici le sol se hérisse en montagne tranchante ; là blanchit la neige immaculée, là-bas, dans d’immenses marais, se livre le combat de la terre et des eaux; ailleurs des plaines de cailloux racontent le passage antique de quelque vaste torrent.

Ou bien c’est une forêt qui branle aux vents de l’air jusqu’au bout du mont, du plateau, de la plaine. Comme les pics, les névés, les éboulis, les clapiers, les glaciers, les marais, les plans de pierre, la sylve agrandit son canton sans le peupler, soit qu’elle se renouvelle toujours d’ellemême dans sa sauvagerie primévale, sans autres sentiers que le lit des torrents et les couloirs de l’orage, soit que les forestiers la dégagent et l’ouvrent par des chemins aux rayonnements de la lumière, car même alors il n’y a que des maisons


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EN FRANCE

de garde et point de clochers de village aux étoiles de ses avenues. Ainsi le canton de Lanslebourg (63 651 hectares), c’est la vallée natale de l’Arc de Maurienne avec ses grands glaciers de la Vanoise et le zigzag des puissants pics de la frontière d’Italie; le canton de Bourg-Saint-Maurice (55 594) c’est, en Tarentaise, le val supérieur de l’Isère dans la roche de hautaines sierras; le canton de Guillestre (50 524) et le canton d’Aiguilles (43 672), dans les Alpes briançonnaises, c’est le pierreux Queyras, sur le Guil orageux; le canton d’Accous (48 942) dans les Pyrénées oloronaises, c’est la conque natale du Gave d’Aspe ; les deux cantons d’Arles, qui ont ensemble 107 128 hectares, sont par leur part de Camargue un marais du fleuve Rhône, et par leur part de Grau une grève du torrent Durance, quand ce torrent, plus grand, s’en allait droit à la mer; le canton de Calenzana, près Calvi, dans le nord-ouest de la Corse, étend ses 64 284 hectares sur des bois, des maquis, des pâtures communales ; etc., etc. Les cantons les plus petits (et en même temps presque toujours les plus peuplés) sont ceux qui se partagent certaines de nos grandes ou de nos moyennes villes, avec ou sans la banlieue, les cantons urbains, par opposition aux cantons ruraux. Parmi ces derniers il en est de fort minces : les uns parce qu’ils se bornent à une îlette de la mer, comme Ouessant (1558 hectares) et Yeu (2247), les autres dans la montagne, parce qu’ils ne comprennent qu’une vallée restreinte isolée par des pans de roche, d’âpres penchants, des dus, des précipices. Les cantons les plus abondants en peuple étant ceux des villes, il se trouve que le plus pauvre en hommes est un canton de la montagne des HautesAlpes, Barcillonnette de Vitrolles (838 habitants), entre Gap et Sisteron, sur un affluent de droite de la Durance ; en montagne également, le canton d’Allos (1157), dans les Basses-Alpes, aux sources du Verdon ; et le canton de Senez (1548), aussi dans les Basses-Alpes, parmi les roches décharnées d’où descend l'Asse. Les trois grands chefs-lieux de canton qui ne sont pas en même temps chefs-lieux d’arrondissement, Roubaix, Tourcoing et Cette, ont : Roubaix 91 757 habitants, Tourcoing 51895, Cette 35 517 — les deux premiers dans le Nord, et Cette dans l’Hérault. Les petits chefs-lieux ne sont rien, et presque moins que rien : il y en a des dizaines, voire des centaines, qui valent à peine un hameau : église,

presbytère, mairie, école, auberge, c’est tout, avec quelques maisons pour le forgeron, le maréchal ferrant, l’épicier, le marchand de tabac ; les fonctionnaires se logent comme ils peuvent. V. Communes. — En 1870 nous avions 37548 communes ; Sedan, Metz et Paris nous en ont pris 1689 : il n’en resta donc que 35 859. Mais si chaque année on en supprime quelqu’une ou quelques-unes, surtout en en réunissant deux petites en une plus grande, chaque année aussi l’on en crée de nouvelles par distraction de sections; et, en somme, leur nombre augmente. Au recensement de 1881 il y en avait 56 097, peuplées en moyenne de 1043 à 1044 habitants, sur 1478 hectares. Comme étendue, comme population, ces communes sont incroyablement inégales. La plus grande, même immense, Arles, couvre plus du cinquième de son département des Bouches-du-Rhône et presque la moitié de son vaste arrondissement: elle a 103 167 hectares, soit l'aire de 70 communes moyennes. Tandis qu’il est un maire breton n’ayant pouvoir que sur neuf hectares. C’est le maire du Plessis-Balisson 1 : assisté de son conseil municipal, il préside aux destinées de 90 000 mètres carrés, à 5 kilomètres de la Manche, sur une abrupte colline à peu près cernée de ruisseaux. Arles doit l’immensité de son territoire à ce qu’elle règne sur deux contrées encore désertes, la Camargue et la Grau, où l’homme lutte contre des puissances de la nature et contre l’un des pires fléaux, puisqu’il y combat à la fois un grand et fantasque fleuve en bataille éternelle avec la mer, de vastes marais sous un lourd soleil, des plaines de boue, des champs de cailloux, et la fièvre. Comme Arles, fille de Grecs, et comme l’autre commune de la Camargue, dite les Saintes-Maries-de-laMer (37 591 hectares), les grandes « municipalités » de France commandent presque toutes à des solitudes : A des glaces, à des névés, à des roches, à des éboulis des Alpes, comme Saint-Christophe-enOisans (24 286 hectares) au pied du Pelvoux, et Chamonix (16 309) au pied du Mont-Blanc ; A des pics, à des bois, à des pâtis des Pyrénées, comme Laruns (23 872) et Cauterets (15 755) ; A des monts, à des terres vagues, à des commu1. Canton de Plancoët, arrondissement de Dinan, département des Côtes-du-Nord.


LES DÉPARTEMENTS

naux, à des maquis, comme Sartène (20 244), Corte (18 248), Bonifacio (13 800) ; A des coteaux, à des langues d’un sable apporté par la mer, à des salines, à des îles, comme Hyères (22 264) ; à de petites montagnes ravinées, comme Marseille (22 800) ; à des garrigues pierreuses, comme Nîmes (16 142) ; à des étangs et à

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des cordons de littorale arène, comme Narbonne (17 415); A des causses, comme Millau (16 823) et Nant (10 941) ou Sévérac-le-Château (10 597) ; A des landes mêlées de pins, comme le Porge (22 157) ; à des étangs et à des dunes, comme la Teste-de-Buch (19 126) et Biscarosse (19 217);

Carte des départements du Sud-Est.

A des bois, à des étangs de Sologne, comme Brinon-sur-Sauldre (11 365) et Salbris-sur-Sauldre (10 641) ; A des bruyères de Bretagne, comme Scaër (11 759) ; à des landes, à des caps nus, à de noirs écueils, comme Crozon (10 730) ; A de vastes forêts, comme Fontainebleau (17 015). Si le territoire d’Arles est 11 463 fois plus grand que celui du Plessis-Balisson, Paris avec ses fau-

bourgs est 150 000 fois plus peuplé que Morteau, la Genevroye et le Tartre-Gaudran. Morteau1 regarde le val de prairies du Rognon, tributaire de la Marne, et des forêts bordent ces prairies : le dénombrement de 1881 lui donne dixhuit. habitants. 1. Canton d’Andelot, arrondissement de Chaumont-en-Bassigny, département de la Haute-Marne.


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La Genevroye 1 dispose également de dix-huit habitants : elle a son site à 328 mètres, sur le massif qui sépare la Marne de son affluent la Blaise. Le Tartre-Gaudran2, près de la route de Mantes à Chartres, compte aussi, cas singulier, dix-huit habitants, ni plus ni moins. Il se trouve sur un plateau de 160 à 180 mètres, entre l’Eure et la Vesgre. Les vastes communes sont nombreuses : il y en a bien 120 supérieures à 10 000 hectares. Les petites sont presque innombrables : 4 sont au-dessous de 20 habitants; 11 n’en ont pas 30 ; 29 n’en ont pas 40 ; 66 n’en ont pas 50. 720 sont comprises entre 18 et 100 : 16 150 entre 100 et 500 ; 10 633 entre 500 et 1000 ; 8059 entre 1000 et 5000; 312 entre 5000 et 10 000; 132 entre 10 000 et 20 000 ; 18 entre 20 000 et 50 000 ; 19 entre 50 000 et 100 000 ; 9 entre 100 000 et 1 million ; Plus Paris, qui dépasse de beaucoup 2 millions, et, avec sa banlieue, 2 millions et demi. En somme, plusieurs milliers de nos communes sont, les unes un tout petit village, les autres un assemblage de maisons éparses. La moitié mérite le nom, probablement sarcastique, de l’une d’entre elles, le Petit Paris3 (76 habitants), hissé à 950 mètres d’altitude sur un rocher de la longue et tranchante montagne du Couspeau, audessus du torrent qui court vers Saint-Nazaire-leDésert. VI. Noms des départements. — Les départements ont été tracés sans soin, nommés sans intelligence. A peine imaginés, ils furent organisés : en général on les copia presque exactement sur les diocèses de la France d’avant 1789. Ainsi calqués sur les évêchés, ils furent ce qu’étaient ces évêchés : peu ou point homogènes. Ils réunirent des pays différents de mœurs et d’histoire, des climats divers, des bassins divergents, des sols disparates, des cantons « étonnés de se trouver ensemble » ; et à ces départements ainsi faits au hasard on conserva trop fidèlement les limites souvent conventionnelles des diocèses. 1. Canton de Vignory, arrondissement de Chaumont-enBassigny, département de la Haute-Marne. 2. Canton d’Houdan, arrondissement de Mantes, département de Seine-et-Oise. 3. Canton de la Motte-Chalançon, arrondissement de Die, département de la Drôme.

Au lieu de s’arrêter à des obstacles naturels, montagnes, faîtes, rivières ou tout au moins ruisseaux, on les voit qui finissent à l’aventure, en plein champ, coupant droit les crêtes au lieu de fléchir avec elles, traversant les eaux dont elles pourraient accompagner l’onduleux voyage. Même, certains départements ont des communes enclavées dans un département voisin. Ainsi trois communes du Nord, Mœuvres, Boursies, Doignies, sont encastrées dans le département de l’Aisne; tandis qu’une commune de l’Aisne, Escaufourt, est enfermée dans le département du Nord. Ainsi encore le canton de Valréas, qui dépend de l’arrondissement d'Orange, département de Vaucluse, est encagé dans l’arrondissement de Nyons, département de la Drôme. Et le département des Basses-Pyrénées contient, voisines l’une de l’autre, deux enclaves des HautesPyrénées, par la raison que ces deux territoires dépendaient du diocèse de Tarbes : l’enclave du nord renferme trois villages, Villenave près Béarn, Escaunets, Séron ; et l’enclave du sud, deux villages, Gardères et Luquet. Il n’y a rien de naturel, rien de vivant, rien de « fatal » dans la plupart de ces frontières : elles sont d’ordre administratif et paperassier. A celles des arrondissements, des cantons, des communes, on doit faire les mêmes reproches. Leurs noms aussi laissent à désirer. Quand on désigna les départements, voici bientôt cent années, on ne connaissait ni la terre, ni les climats, ni les hommes. On n’avait aucune idée vraie de la vertu des neiges éternelles, de la puissance des monts et surtout des plateaux ; on ignorait que ces cimes, que ces plans partagent les vents, distribuent les climats, attirent les pluies ; on ne se doutait pas qu’ils font les races qui ne veulent point servir. On ne savait pas quelle influence ont les steppes, les déserts, les « champagnes » nues, les forêts. On n’avait pas de chemins de fer, à peine des chaussées, elles rivières primaient tout: elles portaient les hommes et les choses, elles prêtaient leurs vallées aux routes; on n’ignorait pas tout à fait la vapeur, mais on ne lui commandait point, faute de machines, et l’eau courante faisait tourner toutes les meules des moulins, elle agitait toutes les roues, tous les battants de l'industrie. Comment n’aurait-on pas béni, célébré les rivières? On les maudissait aussi quelquefois : sans ponts, elles séparaient bien plus qu’aujourd’hui leurs


O. RECLUS.

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deux bords, et leur traversée en barque était la grande aventure des voyages. C’est pour cela que la Plaine, la Montagne, le Plateau, le Causse, le Steppe, la Forêt, la Mer, ont si peu de part à la nomenclature moderne de notre territoire. De nos 87 départements, un n’est, pas encore nommé. C’est le territoire de Belfort. A quoi bon se presser? Le Temps est un grand maître. Un autre, la Corse, a gardé son nom d'île. Deux autres, la Savoie et la Haute-Savoie, ont conservé le glorieux nom de leur montagnarde province. Treize ont des noms de monts et plateaux, noms parfois mauvais : Basses-Alpes, Hautes-Alpes, Alpes-Maritimes, Ardennes, Cantal, Côte-d’Or, Jura, Lozère, Puy-de-Dôme, Basses-Pyrénées, HautesPyrénées, Pyrénées-Orientales, Vosges. Cinq, le Pas-de-Calais, le Calvados, la Manche, les Côtes-du-Nord, le Morbihan, doivent leur nom à la mer ou à son rivage. Deux s’appellent d’après leur situation : le Finistère, de ce qu’il est à la fin des terres, au bout d’une presqu’île; le Nord, de ce qu'il occupe notre septentrion ; ce dernier demanderait, par contraste, un département du Midi, qui n’existe pas, un département du Centre, également absent. Un seul, les Landes, porte un nom de région naturelle, et il ne contient point toute cette région, tant s’en faut. Restent soixante-deux noms de rivière, dont un, bien mérité, pour la fontaine de Vaucluse : noms simples comme Seine, ou doubles comme Seine-etMarne, Loir-et-Cher, Tarn-et-Garonne. Le contraire eût certes mieux valu : vingtcinq noms pour les rivières, soixante-deux consacrés à la Mer, à la Montagne, aux Plateaux, aux Causses, aux divers grands traits de la nature physique. Combien nos cartes seraient plus franches si l'on y voyait des départements nommés Causse-et-Ségalas, Causse-Inférieur, GrandsCausses, Volcans-Morts, Plateau-de-Millevache, Bresse-et-Jura, Vosges-et-Faueilles, Ardennes-etChampagne, Beauce-et-Perche, Beauce-et-Sologne, Brenne-et-Boischaut, Bocage-et-Marais, Esterel-etMaures, Cévennes-et-Corbières ! Et parmi ceux qu’on désignerait d’après leurs rivières, il y en aurait dont les noms seraient charmants, comme Gaves-et-Nestes, Nants-et-Dorons. Mais les noms doubles ont deux graves défauts : ils ne se prêtent pas à la formation d’un ethnique,

et il arrive souvent qu’ils ne disent pas tout, la France étant tellement diverse que maint département comprend trois, quatre, cinq pays différents dont chacun a droit à sa part dans le nom général. Ainsi, c’est dire la vérité que d’appeler le département du Loiret : Beauce-et-Sologne ; mais ce n’est pas dire toute la vérité, puisque, sans parler du Val de Loire, le Gâtinais manque essentiellement à ce nom, qui devrait être, en son complet (et la Loire à part), Beauce-Gâtinais-Sologne. Et comment nommer l’Aude, qui a Pyrénées, Corbières, Montagne Noire et Lauragais ? Ou la Côte-d’Or, qui est terre de Morvan, d’Auxois, de Châtillonnais, de plateau de Langres, de Côte-d’Or, de Val de Saône et de Bresse? Quant a l’ethnique, quoi de plus ridicule que des Bocagers-et-Maraîchins, des Vosgiens-et-Faucillards, des Brennous-et-Boischautins, des Nantais-et-Doronais, des Gaveux-et-Nestiers, des Beaucerons-etSolognots ! En même temps, quoi de plus faux, puisque justement le Beauceron n’est pas le Solognot, que même il en diffère absolument, non moins que le Maraîchin du Bocager, ou le Vosgien du Faucillard !

VII. Ain. — Le département de l’Ain tire son nom d’une fort belle rivière vive, l’Ain, qui le coupe en deux blocs à peu près égaux, puis se perd dans le grand fleuve du Rhône après s’être tordu d’abord dans des cluses, ensuite dans une vallée. Si les noms doubles étaient sans défaut, on eût dû l’appeler de préférence Bresse-et-Jura, ou bien Dombes-et-Jura, les plaines de la Bombes et de la Bresse partageant son territoire avec les plateaux jurassiens. Département frontière, il touche aux cantons de Vaud et de Genève (Suisse). Plus frontière encore avant 1860, il faisait face, par delà le Rhône, à une terre étrangère, à la Savoie ; mais la Savoie est redevenue de droit ce qu'elle était de fait, un pays français. Son chef-lieu, Bourg-en-Bresse, est à 478 kilomètres au sud-est de Paris par chemin de fer, à 565 seulement en ligne droite; 305 à 310 kilomètres à vol d’oiseau séparent cette ville de la Méditerranée, 480 de l’Atlantique, 510 de la Manche, et 240 du Belvédère, considéré comme le point central de la France. Sur 579 897 hectares, le dénombrement de 1881 y a reconnu 363 472 habitants, soit 66 000 à 67 000


LES DÉPARTEMENTS

de plus qu’en 1801 : cela fait environ 63 personnes au kilomètre carré, la moyenne de la France étant de 71. Il a pour lieu le plus haut le Crêt de la Neige (1723 mètres), qui est en même temps la cime suprême de tous les monts du Jura. Le lieu le plus bas, c’est le passage du Rhône (et aussi celui de la Saône) dans le département du Rhône, 166 mètres environ. Ce qui donne au territoire une pente totale de 1557 mètres, différence de niveau telle que ce pays étage plusieurs climats, plusieurs végétations, depuis la nature molle, douce, des bords de la Saône, jusqu’à la nature âpre, froide, renfrognée, marâtre, des hauts plateaux du Jura, D'ailleurs l’Ain est fait de deux régions essentiellement disparates : à l’ouest la Plaine, à l’est le Plateau ou Montagne. Et, à son tour, la Plaine est double : au nord la Bresse, au sud la Dombes encore empuantie et glacée le matin par les étangs fébrigènes. Sapins, hêtres, chênes, charmes, belles forêts ou bois négligés et taillis, l’Ain possède encore 130 000 hectares d’arbres — c’est plus du cinquième de son domaine. Toutes les eaux du territoire vont passer devant Lyon, soit que le Rhône, soit que la Saône les y mènent ; le pays est donc tout entier dans le bassin du fleuve de Provence. Formé de quatre pays de l’ancienne Bourgogne, Bresse, Dombes, Bugey, pays de Gex, l’Ain a 5 arrondissements, Belley, Bourg, Gex, Nantua, Trévoux, 36 cantons, 453 communes. Sa capitale, Bourg-en-Bresse (18 233 hab.), est riveraine de la Reyssouze, très petite rivière, en vue du prochain Jura, dans la plaine immense qui va jusqu’à la Saône lointaine. Dans la banlieue, à toucher presque la ville, l’église de Brou (1506-1536) renferme trois superbes et trop somptueux mausolées voués à Marguerite de Bourbon, à son fils Philippe le Beau, duc de Bourgogne, et à la femme de Philippe, à Marguerite d’Autriche, la princesse qui eut pour célèbre devise : « Fortune infortune fort une ».

VIII. Aisne. — L’Aisne tire son nom d’une rivière qui la traverse de l’est à l’ouest et y baigne Soissons. Comme elle est parcourue par d’autres rivières, notamment la Marne et l’Oise, celle-ci au nord de l’Aisne, celle-là au sud, les noms d’Aisneet-Marne, d’Aisne-et-Oise, d’Oise-et-Marne, auraient été plus complets.

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L’appeler autrement que d’une ou de deux rivières, d’après quelque grand accident de la nature, c’était chose impossible, ce long pays, qui va de la Belgique presque jusqu’aux portes de Paris, n’a rien d’homogène, rien de superbe, et la montagne y manque. Département frontière par son extrémité nord-est, sa capitale, Laon, est à 140 kilomètres au nord-est de Paris par chemin de fer, à 120 seulement en ligne droite; 165 kilomètres à vol d’oiseau la séparent de la Manche, 490 de l’Atlantique, 660 de la Méditerranée, et 320 du Belvédère. Ses 735 200 hectares entretiennent 556 891 personnes, ou 76 hommes par kilomètre carré, ou encore 5 au-dessus de la moyenne de la France. C’est 134 577 habitants de plus qu’en 1801. De son point le plus bas, qui est l’endroit où l’Oise quitte son territoire par 37 mètres au-dessus des mers, jusqu’à son point le plus haut, qui est une colline de 284 mètres voisine de la Belgique, dans le bois de Wattigny, il n’y a que 247 mètres de différence de niveau. Ce n’est pas assez pour donner au pays la diversité d’aspects, de plantes, qu’on admire dans la moitié de nos départements. Ce qu’il a de beautés, il le doit à ses gracieuses rivières accrues par des sources jaillissant de la craie, et à ses grands bois (76 000 hectares), notamment à la forêt ardennaise de Saint-Michel, au bois de Nouvion, à la sylve de Saint-Gobain, à celle de Villers-Cotterets, vaste de 125 kilomètres carrés. Des vallées quasi parisiennes aux schistes de la Wallonie Belge, en passant par des terrains pliocènes et des craies, on y distingue divers pays : Au sud de la Marne, la Brie sans arbres; Sur l’Ourcq supérieur, la petite « Arcadie » du Tardenois, hauts coteaux avec bosquets et vallées profondes ; Un lambeau du Valois, avec la forêt de VillersCotterets; Le Soissonnais, rivages riants de l’Aisne; Le Laonnois, terre crayeuse, bien nue çà et là ; Un morceau du Vermandois, craie d’où sortent la Somme et l’Escaut ; La Thiérache, région froide, forestière qui touche à l’Ardenne. L’Oise avec l’Aisne, la Marne avec l’Ourcq, emportent, presque toutes ses eaux vers la Seine ; mais l’Escaut naît dans le département, et le pays de Saint-Quentin appartient au bassin de la Somme. Formée de quatre pays de l’Ile-de-France (Laonnois, Noyonnais, Soissonnais, Valois) et de deux


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pays picards (Thiérache et Vermandois), l’Aisne est divisée en 5 arrondissements, Château-Thierry, Laon, Saint-Quentin, Soissons, Vervins, en 37 cantons, en 838 communes. Sa capitale est Laon (12 623 hab.), ville haute, à 300 pieds au-dessus d’un affluent de l’Ailette, autour d’une cathédrale (XII et XIII siècle) dont l’harmonieuse façade rivalise avec celle même de Notre-Dame de Paris. En réalité celte froide et aujourd’hui morne cité porte le même nom que Loudun et que Lyon, puisque les Romains l’appelèrent, d’après les Celtes, Laudunum ou Lugdunum. Trois à quatre fois plus peuplée que Laon est Saint-Quentin (45 838 hab.), la tisserande en colons et en laines. e

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IX. Allier. — L’Allier est ainsi nommé de la rivière large et plate plutôt que creuse qui y passe devant Vichy, devant Moulins. Une autre rivière également ample et sans grande profondeur, la Loire, appartient au département par la rive gauche ; à l’ouest, le Cher serpente dans le pays de Montluçon. Situé dans la région tout à fait centrale de la France, son chef-lieu, Moulins-sur-Allier, est à 31 kilomètres sud-sud-est de Paris par chemin de fer, à 262 seulement à vol d’oiseau ; 325 kilomètres en ligne droite séparent celte ville de la Méditerranée, 340 de l’Atlantique, et. presque 400 de la Manche; quant au Belvédère, il n’est qu’à 60 kilomètres. Grand de 730 837 hectares, il possède 416 759 hommes, soit 167 895 de plus qu’en 1801, et c’est un des territoires agricoles français où la population croît le plus régulièrement par l’excédent des naissances. Toutefois cela ne fait guère que 57 personnes par 100 hectares, l’ensemble de la France en ayant 71. Sa plus fière montagne, frontière avec Loire et Puy-de-Dôme, le Montoncel (1292 mètres), domine de 1130 mètres le point le plus bas du département, qui est l’endroit où le Cher quitte le territoire par 162 mètres d’altitude, Cette pente comporte plusieurs étages de températures, depuis le climat des bords de la Loire, de l’Allier, du Cher, plein de mansuétude même en hiver, jusqu’à celui des Bois Noirs et des Monts de la Madeleine, dur même en été. D’autre part, le pays doit une variété grande à la diversité de ses sols, gneiss, micaschistes, granits, terrains houillers, miocènes, pliocènes, alluvions :

si bien qu’on y distingue quelques régions naturelles : La Montagne, à l’angle sud-est du département, à l’orient de Vichy, sur le Sichon et les torrenticules d’où naît la Besbre de la Palisse ; Les Landes ou Sologne Bourbonnaise, brandes, bois, taillis, étangs, à l’est de Moulins, autour de Chevagnes : ce pays se défriche et s’améliore tous les jours ; La Limagne Bourbonnaise, continuant sans la valoir la Limagne d’Auvergne, de la rive gauche de l’Allier aux collines de Gannat ; Le massif houiller de Commentry, à l’est, au sudest, au sud de Montluçon ; Les collines bourbonnaises, à l’ouest de Moulins, autour de Souvigny, ville où commença le destin des Bourbons au Xe siècle, et autour de Bourbonl’Archambault où ces seigneurs, alors sans puissance, allèrent se fixer au XIIIe siècle. Toutes les eaux vont à l’Allier à travers coteaux, plaines, bruyères, forêts : l’Allier possède 59 000 hectares de bois, dont 10 434 pour la superbe forêt de Tronçais qui va des collines de la rive droite du Cher jusqu’aux sources de l’Auron. Fait à peu près de la province du Bourbonnais, l'Allier comprend quatre arrondissements, Gannat, Montluçon, Moulins, la Palisse, 28 cantons et 321 communes. Sa capitale, Moulins (21156 hab.), borde l’Allier Elle ne vaut pas Montluçon (26 029 hab.), riveraine du Cher : Montluçon, ville d’industrie, puise sa force et sa chaleur aux collines de Commentry (12 416 hab.), dans un trésor de houille qui par endroits se consume d’elle-même en un incendie dont les premiers charbons brillèrent dès 1840.

X. Basses-Alpes. — Il est ainsi nommé des monts alpins qui le sillonnent en tous sens et qui, bien que très hauts, n’ont pas l’élévation des Alpes de la Savoie et du Dauphiné. Ce nom, de même que celui des Basses-Pyrénées, a le grave défaut d’évoquer l’idée de petites montagnes à propos d’un pays où de nombreux pics approchent de la neige éternelle : ainsi les soi-disant Basses-Alpes sont beaucoup plus hautes que les monts de la Scandinavie, les Carpates, les Balkans, les Apennins, et leur maître pic n’est inférieur que de 4 mètres au culmen de toutes les Pyrénées. On eût pu l’appeler convenablement la Durance, d’après l’une des deux grandes rivières françaises qui n'ont pas désigné de département : l’autre est l’Adour.


LES DÉPARTEMENTS

Touchant par son nord-est au Piémont, pays d'Italie, il a son chef-lieu, Digne, à 710 kilomètres au sud-sud-est de Paris par chemin de fer, à 610 seulement à vol d’oiseau ; moins de 85 kilomètres en ligne droite séparent cette ville de la Méditerranée, un peu moins de 600 de l’Océan Atlantique, 740 de la Manche, et sa distance du Belvédère dépasse un peu 400 kilomètres. Sur 695 418 hectares il n’y a que 131 918 BasAlpins, soit 19 habitants par kilomètre carré : nul de nos départements n’est, relativement aussi vide, par suite d’un déboisement insensé que commence

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à réparer la reforestation, notamment autour de Digne dans le bassin de la Bléone, autour de Barrème et de Senez dans le bassin de l'Asse, autour de Barcelonnette et de Saint-Paul dans le bassin de l’Ubaye. En 1801 ce territoire avait 2000 habitants de plus qu’en 1881. Sur la frontière piémontaise l'Aiguille de Chambeyron monte à 3400 mètres; à l’autre extrémité du territoire, à l’endroit où la Durance le quitte près du confluent du Verdon, la hauteur au-dessus des mers n’est que de 250 mètres. Cette énorme différence de niveau et les immenses rugosités du

Ardennes : la Meuse à Mézières (voy. p. 528). — Dessin de Toussaint, d’après une photographie.

sol calcaire ou crayeux provoquent dans les BassesAlpes une infinité de climats : tellement que l’olivier croît dans les vallées inférieures, sous un soleil presque italien, déjà provençal, tandis que les monts supérieurs sont une dure Sibérie, neiges blanches et glaciers vitreux. Sauf à l’est et au nord-est de Castellane, là où les eaux du pays d’Annot et d’Entrevaux courent vers le Var, fleuve côtier, toutes les neiges, toutes les pluies des Basses-Alpes sont entraînées vers le Rhône par la Nesque, le Caulon et la terrible Durance, entre des roches déshabillées : il y a bien encore 111 500 hectares de bois dans les Basses-Alpes, mais beaucoup de ces forêts sont très misérables. Formées d’une partie de l’ancienne Provence,

les Basses-Alpes ont 5 arrondissements, Barcelonnette, Castellane, Digne, Forcalquier, Sisteron, 50 cantons, 251 communes. La capitale, Digne, sur la Bléone, n'a que 6771 âmes, dont 4609 dans la ville même : elle est donc presque exactement égalée par Manosque, qui a 4601 habitants « agglomérés » ; Digne existait au temps celtique, et sous les Gallo-Romains elle s’appelait Dinia. XI. Hautes-Alpes. — Ce territoire doit son nom à des Alpes qui n’avaient pas de rivales en France avant l’annexion de la Savoie. On pouvait l’appeler autrement, et mieux : le département du Pelvoux.


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Pays de frontière qui s’ajuste au Piémont, il a son chef-lieu, Gap, à 649 kilomètres par chemin de fer au sud-est de Paris, à 565 en droite ligne ; 132 kilomètres à vol d’oiseau séparent cette ville de la Méditerranée, 560 de l’Atlantique, 680 de la Manche, et près de 360 du Belvédère. Les 121 787 « Hauts-Alpins » vivent sur 558 961 hectares, soit 21 à 22 personnes au kilomètre carré : dans toute la France il n’y a que les Basses-Alpes pour être plus désertes. Depuis 1801 ce département n’a gagné que 8000 à 9000 individus; d'un recensement à l’autre, tantôt il reste à peu près stationnaire, tantôt il recule. Ce n’est pas qu’il ait peu de naissances, mais on y meurt beaucoup, à cause de la rudesse du climat, du malentretien des chaumières, de l'excès de pauvreté; puis il en part beaucoup d’émigrants sans esprit de retour, comme aussi des Basses-Alpes, vers le bas pays, vers Marseille, vers Paris, l’Algérie, l’Amérique. De 4103 mètres, altitude suprême de la Barre des Escrins (Pelvoux), le territoire des Hautes-Alpes descend à 455 mètres à l’endroit où le Buech passe dans les Basses-Alpes : soit une pente d’environ 3650 mètres. Un pays étagé sur une pareille différence de niveau, et d’ailleurs appartenant à des roches diverses, gneiss, schistes, granits, craies et calcaires, ne peut manquer d’offrir une prodigieuse variété de climats suivant les hauteurs, les expositions, les natures de sol, l’absence ou la présence des forêts qui, plus ou moins ravagées, couvrent encore près de 100 000 hectares. De fait, sur le Pelvoux il a le Pôle, et, dans les gorges qui s’ouvrent sur la Durance moyenne et sur le Buecli inférieur, le ciel est éclatant, le soleil chaud, comme on peut l’attendre de lieux plus méridionaux que Gênes la Superbe, ville des palais de marbre. Tous les torrents des Hautes-Alpes coulent, ou plutôt courent, ou mieux encore plongent vers le Rhône, soit par la Romanche et le Drac, rivières du bassin de l'Isère, soit par l’Aigue, soit surtout par la Durance. Ils seront moins terribles, ces torrents, sur de moins larges grèves, mais dans un lit mieux rempli durant la saison d’aridité, quand on aura reboisé dans le département es 35 000 hectares destinés à redevenir forêt sur les pentes de la montagne. Terre de Dauphiné, sauf quelques milliers d’hectares de l’ancienne Provence, les Hautes-Alpes sont divisées en 3 arrondissements : Briançon, Embrun, Gap, en 24 cantons, en 189 communes.

Gap (10 765 hab.), sa capitale, conserve la première syllabe de son ancien nom celtique, accommodé par les Romains en Vapincum. Elle est à 800 mètres d’altitude, Embrun à 870, et Briançon à 1321.

XII. Alpes-Maritimes. — Département frontière touchant à l’Italie piémontaise et ligure, elles tirent ce nom de leurs montagnes, Alpes dont la Méditerranée frange les promontoires. Elles ont leur chef-lieu, Nice, à 1088 kilomètres sud-sud-est de Paris par chemin de fer, à 695 seulement en ligne droite; 670 kilomètres séparent de l’Atlantique cette ville méditerranéenne, 800 ou un peu plus de la Manche, et 490 du Belvédère. 373 561 hectares, c’est l’étendue de ce département, le plus petit de France après les PyrénéesOrientales, Vaucluse, le Rhône, le territoire de Belfort et la Seine. 226 621 habitants, c’est sa population : d’où 60 personnes environ par kilomètre carré, soit encore 31 000 à 32 000 âmes de plus qu’en 1861, année du premier recensement après l’annexion du comté de Nice. S’élevant de la Méditerranée à 3031 mètres, hauteur de la montagne frontière de Tinibras, le territoire des Alpes-Maritimes connaît de nombreux climats, du printemps presque perpétuel de certains ravins littoraux à l’hiver presque éternel de plusieurs de ses cimes ; par cela même il étage des zones de végétation, depuis le dattier des rives de la mer jusqu’au sapin ployant sous la neige. C’est là son originalité ; c’est, ce sera sa fortune, car de plus en plus on y bâtit, et villas de plaisance et villas de santé qu’habitent des désœuvrés, des fatigués, des fourbus, des condamnés à la mort et des mourants de toutes les nations du monde : villas d’hiver sur le rivage et dans les vallées basses, villas d’été sur la montagne, près des conques lacustres, parmi les eaux fraîches qui tombent en cascade, à l’ombre des bois et forêts dont, les AlpesMaritimes possèdent encore plus de 90 000 hectares, désormais plus augmentés par le reboisement que diminués par la déforestation. Les riviérettes constantes nées dans la craie par le jaillissement des foux, les torrents issus des lacs sertis dans le granit et le gneiss de la haute montagne quasi perannuellement neigeuse, les ravins secs dont les pluies orageuses changent parfois le silence en un bruit de tonnerre, presque tous ces flots s’en vont à des fleuves côtiers, Siagne, Loup, Cagne, Var, Paillon, Roya ; un petit territoire, à


LES DÉPARTEMENTS

l’est, se verse dans l’Artubi, sous-affluent du Rhône par le Verdon et la Durance. Formées du comté de Nice, que l’Italie nous a cédé en 1859, et d’un lambeau de Provence, que nous possédons depuis des siècles, les Alpes-Maritimes se divisent en 3 arrondissements, Grasse, Nice, Puget-Théniers, en 26 cantons, en 152 communes. Nice (66 269 hab.) en est la capitale, Nice, ville d’Étrangers plus que de Français, ou du moins les Étrangers, riches ou ayant renom de l’être, y font plus de tapage et y sèment plus d’or que les Niçois, mais les Niçois recueillent cet or, tribut de la maladie, de la vanité, des fêtes. Grasse (12 087 hab.) est aussi belle que Nice, plus fraîche, plus parfumée de fleurs, et peut-être plus indulgente encore pour les valétudinaires, mais la mer lui manque. Quant à Puget-Théniers (1426 hab.), c’est un de ces chefs-lieux d’arrondissement presque indignes du nom de bourgade, tandis que Menton (11 000 hab.), qui n’a pas rang de sous-préfecture, vaut Grasse et prétend supplanter Nice comme ville d’hiver.

XIII. Ardèche. — Elle est ainsi appelée d’un torrent vert qui baigne la colline d’Aubenas et qui serpente dans des gorges admirables. Mais on eût pu donner de meilleurs noms à ce territoire : département du Mézenc, de sa plus haute montagne ; département du Coiron, de sa chaîne centrale; département du Pont-d’Arc, de son pont naturel sur l’Ardèche, le plus grandiose qu’il y ait. Moins élevé que le Pont d’Icononzo, sur le Rio Grande de la Suma Paz, en Colombie (Amérique du Sud), ce n’est pas, comme cette « merveille » néo-grenadine, un simple bloc de grès arrêté sur une console de schiste : c’est un arc de triomphe immense sous lequel passe éternellement le vainqueur qui l'a conquis sur le roc, l’Ardèche, dont souvent les orages subits font pour quelques heures l'un des grands fleuves de l’Europe. Département de la région du Sud-Est, l’Ardèche a son chef-lieu, Privas, à 667 kilomètres sud-sudest de Paris par chemin de fer, à 480 seulement en ligne directe. Cette ville, 135 kilomètres à vol d’oiseau la séparent de la Méditerranée, 450 ou quelque peu plus de l’Atlantique, environ 600 de la Manche, 265 du Belvédère. Ses 552 665 hectares portent un peuple de 376 140 hommes, soit 68 à 69 par kilomètre carré, un petit peu moins que les 71 qui expriment la densité de population de la France entière. Depuis

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le commencement du XIXe siècle il a gagné 106 484 habitants. De son lieu le plus bas, l’endroit où le Rhône cesse de longer le département (40 mètres), à son lieu le plus haut, le sommet du Mézenc (1754 mètres), la différence de niveau, qui est de 1714 mètres, comporte plusieurs climats, plusieurs zones de végétation, depuis l'olivier et le mûrier jusqu’aux forêts de la montagne et aux plantes qui ne détestent pas le froid demi-polaire. Les forêts sont petites : il y a cependant près de 90 000 hectares de bois. Les eaux de ses monts vont au Rhône ou à la Loire. Le premier de ces fleuves réclame environ 500 000 hectares; le second, qui a précisément ses sources dans l’Ardèche, n’y possède guère que 500 kilomètres carrés. Formée de la presque totalité du Vivarais, pays de l’ancien Languedoc, l’Ardèche comprend 3 arrondissements , Largentière, Privas , Tournon, 31 cantons, 339 communes. Elle a pour capitale Privas (7921 hab.), sur l’Ouvèze, petit affluent du Rhône, et pour vieille ville historique l’épiscopale Viviers, raboteuse, ardue, sur un rocher du Rhône ; mais les deux cités maîtresses s’appellent Annonay et Aubenas. Annonay (17 291 hab.), mégissière et papetière avant tout, est aussi dévideuse de soies ; elle travaille au pied du Pilat, dans la gorge de la Cance. Aubenas (8260 hab.) vend des cocons.

XIV. Ardennes. — Ce département tient son nom de sa principale protubérance, les Ardennes, collines de schiste soutenant de vastes plateaux. Ardennes-et-Champagne aurait dit qu’à côté des Ardennes humides il y a par ici des craies sèches relevant de la Champagne ; mais il manquerait encore à ce nom très long, très lourd, la mention d’une troisième région naturelle, l’Argonne, coteaux de calcaire jurassique. C’est un territoire limite, confrontant à trois provinces de Belgique, au Luxembourg, à la province de Namur, au Hainaut. Il a son chef-lieu, Mézières, à 248 kilomètres au nord-est de Paris par chemin de fer, à 198 seulement en ligne droite. De cette ville il y a, par vol d’oiseau, 215 à 218 kilomètres jusqu’à la Manche, 570 jusqu’à l’Atlantique, 670 jusqu’à la Méditerranée, 360 jusqu’au Belvédère. 333 675 hommes peuplent ses 525 289 hectare -, dont 120 000, presque le quart, appartiennent aux


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arbres : grande forêt des Ardennes, forêt de Signyle-Petit, sylve de Boult, etc. Cela ne fait pas tout à fait 64 hommes par 100 hectares, l’ensemble de la France en ayant 71. Les Ardennes ont gagné 73 750 habitants depuis 1801. Du point le plus haut du territoire à l’endroit le plus bas il y a 446 mètres de différence de niveau, la Croix-Scaille, au sud-est de Fumay, près de la frontière belge, s’élevant à 504 mètres, tandis que les plaines où l’Aisne et son affluent la Retourne quittent le département ne dépassent pas 85 mètres d’altitude. Ces 446 mètres de pente ne sauraient donner aux Ardennes une bien grande variété de climats et de végétation; c’est la nature du sol qui lui vaut ses trois régions disparates, l’Ardenne, l’Argonne, la Champagne. Les eaux se divisent entre le bassin de la Meuse et le bassin de la Seine : à la Meuse accourent, dans l’est et dans le nord, parties les plus boisées du pays, les ruisseaux de la petite moitié du territoire; vers l’Oise et l’Aisne, affluents de la Seine, se dirigent les cours d’eau de l’ouest et du sud. Il a été formé d’un lambeau du Hainaut, dont la grande part est terre belge; d’un morceau de la Picardie; de la principauté de Sedan ; et surtout de 427 000 hectares empruntés à la Champagne. On l’a divisé en 5 arrondissements, Mézières, Rethel, Rocroi, Sedan, Vouziers, en 31 cantons, en 502 communes. La capitale, Mézières (6119 hab.), sur la Meuse, est place murée, et petite place : elle n’a donc pu s’étendre, mais sa voisine toute proche, on peut dire sa contiguë, Charleville (16 185 hab.), qui fut chef-lieu jusqu’en 1808, s’est fort développée, et Mézières-Charleville forme en réalité une seule et même cité de 22 000 âmes. Sedan (19 556 hab.) a grande renommée de drapière.

XV. Ariège. — La rapide Ariège lui donne son nom, ce torrent d'Ax, d’Ussat, de Tarascon, de Foix, cette rivière de Pamiers et de Saverdun étant le plus long et le plus large des courants d'eau du territoire. Le vrai nom, c’était ou département du Montcalm ou département du Vallier : Du Montcalm, d’après la montagne suprême du territoire en même temps que de toutes les Pyrénées à l’orient de la Garonne ; Du Vallier, d’après un autre mont vraiment dominateur, le plus beau de l’Ariège — mieux dé-

gagé de la chaîne, de partout on le reconnaît dans sa noble sérénité. Département frontière, l’Ariège touche au sud (la crête des Pyrénées faisant limite) à la république d’Andorre et à la Catalogne (Espagne). Foix, son chef-lieu, est à 831 kilomètres sud-sud-ouest de Paris par chemin de fer, à 660 en ligne droite. Cette ville, 115 kilomètres à vol d'oiseau la séparent de la Méditerranée, 255 à 260 de l'Atlantique, 665 de la Manche, 425 du Belvédère. 240 601 habitants sur 489 387 hectares, le peuple des Ariégeois occupe son pays à raison de 49 personnes seulement par kilomètre carré. C’est que ce pays manque de plaines ; il n’a d’ample campagne plate qu’au droit de la basse Ariège, vis-à-vis de Pamiers, de Saverdun ; partout ailleurs c’est la montagne, haute, moyenne ou basse, la Pyrénée, plus épaisse ici que nulle part en France, en vertu de ses trois chaînes parallèles — Pyrénées frontières, chaîne de Tabe, monts du Plantaurel. Et 178 000 hectares y appartiennent à la forêt, ruinée ou non, 122 000 aux terres vagues, aux hautes pâtures. Depuis 1801 le département n’a gagné que 44 149 habitants : effet de l’émigration des montagnards vers le plat pays plutôt que de la supériorité des décès sur les naissances. Du climat tempéré-chaud au climat semi-polaire, il embrasse toutes les températures, ayant ou peu s’en faut l’hiver dit éternel sur la croupe de ses grandes montagnes, et dans ses vallées inférieures un ciel tiède, ami des fruits et des fleurs. C’est que sa différence de niveau atteint 2946 mètres, le point le plus bas étant l’endroit où la Lèze passe en Haute-Garonne (195 mètres) et le plus haut, la Pique d’Estats (3141 mètres), pointe suprême du Montcalm. Au bassin de la Garonne appartiennent des torrents sans nombre courant à trois maîtresses rivières, à l’Ariège, au Grand’Hers ou Hers Vif, affluent de l’Ariège, et au Salat dont le bassin supérieur, qui se termine à Saint-Girons, est un admirable déploiement de vallées en éventail. Vers l’Aude courent des torrenticules, par des cluses terribles, sur le quarantième environ du territoire, dans le bout du monde qu’on nomme le Donézan. Formé de ce Donézan (qui dépendait du Languedoc), et du Comté de Foix, qui est le bassin de l'Ariège, et du Couserans, terre gasconne qui est la conque du Salat, l'Ariège comprend trois arrondissements, Foix, Pamiers, Saint-Girons, 20 cantons, 336 communes.


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Sa capitale, Foix (7076 hab,), en même temps sa ville historique, borde à 454 mètres d’altitude la torrentueuse Ariège, au pied du château qui décida des destins du pays. L’épiscopale Pamiers (11 726 hab.), sur cette môme Ariège, double presque Foix comme population agglomérée, et c’est elle qui a l’industrie, le commerce, la richesse des citadins faite de l’opulence d’une vaste campagne.

XVI. Aube. —- Ce département tire son nom de la claire rivière qui le traverse du sud-est au nordouest, par Bar et Arcis. Aube-et-Seine serait plus complet; Champagne-et-Forêt aurait rappelé que le nord de ce territoire est craie nue de Champagne, mais que de grands bois en couvrent le sud : forêts d’Othe, d’Aumont, de Chaource, de Rumilly, du Grand-Orient, de Soulaine, de Bossigan, de Clairvaux, de Beauregard, etc. : en tout, y compris les petits bois, 111 000 hectares ou presque le cinquième du territoire. Il a son chef-lieu, Troyes, au sud-est de Paris, à 167 kilomètres par chemin de fer, à 140 seulement en ligne droite. Cette même Troyes, 280 kilomètres à vol d’oiseau la séparent de la Manche, 445 de l'Océan, 525 de la Méditerranée, et 200, ou un peu plus, du Belvédère. Les Troyens, si l’on pouvait appeler de la sorte, à la classique, les habitants d’un département dont la capitale est Troyes, l’héritière des Gaulois Tricasses, les Troyens, chiches de naissances, n’augmentent guère. Ce pays n’a que 23 871 habitants de plus qu’en 1801. Ses 255 326 personnes sur 600 139 hectares ne lui donnent que 42 hommes par kilomètre carré, 26 au-dessous de la moyenne française. Le point le plus bas, l’endroit où la Seine passe en Seine-et-Marne, est à 60 mètres au-dessus des mers ; le point le plus haut, le Bois du Mont, dans la forêt de Clairvaux, au sud de Bar-sur-Aube, à 366. Cette différence de niveau de 306 mètres n’a pas la force de créer plusieurs étages de climats et de végétations; les diversités de culture et d’aspect y tiennent essentiellement à la nature du sol qui, du sud-est au nord-ouest, appartient surtout à trois espèces de roches, au calcaire oolithique, à la craie inférieure, à la craie supérieure. En réalité, ce département est double : au sud et à l’est, les forêts et les collines ; au nord, à l’ouest, au centre, la nudité, la platitude et l’ingratitude des craies de la Champagne Pouilleuse.

Tous les ruisselets, tous les ruisseaux finissent par gagner la Seine, soit directement, soit par l’Aube, soit par l’Yonne, vers laquelle se dirigent l’Armance et la Vanne. Faite, pour les quatorze quinzièmes, de terres empruntées à la Champagne, et, pour le reste, d’un lambeau bourguignon, l’Aube comprend 5 arrondissements, Arcis-sur-Aube, Bar-sur-Aube, Barsur-Seine, Nogent-sur-Seine, Troyes, 26 cantons, 446 communes. Troyes (46 067 hab.), sur la Seine, est vraiment ville, par l’antiquité, les précieux monuments du Moyen Age, l’activité des industries du coton et de la laine. Tout le reste n’est que gros bourgs ou menues bourgades.

XVII. Aude. — L’Aude a pris son nom d’un petit fleuve pyrénéen qui le traverse, d’abord du sud au nord, puis de l’ouest à l’est, et y baigne Axat, Limoux, Carcassonne et, par une branche de dérivation, Narbonne. Il aurait fallu l’appeler département des Corbières, d’après les chaînons arides que les Pyrénées y projettent.

Son chef-lieu, Carcassonne, est exactement au sud de Paris, à 841 kilomètres par chemin de fer, à 630 seulement à vol d’oiseau. De cette ville à la plage de la Méditerranée il y a 62 kilomètres en ligne droite, 310 jusqu’au bord de l’Océan, 760 jusqu’à la rive de la Manche, et 390 jusqu’au Belvédère. Pyrénéen, il ne va pas jusqu’à la grande crête des Pyrénées, aussi n’est-ce point un département frontière, et le territoire des Pyrénées-Orientales le sépare de l’Espagne. Sa population ayant grandement augmenté dans ces dernières années par l’immigration de vignerons phylloxérés du Gard et de l’Hérault, l’Aude a 102 814 habitants de plus qu’en 1801. A part cela, faible est sa natalité. 327 942 personnes y demeurent, sur 631324 hectares, soit 52 habitants au kilomètre carré. Département maritime ayant pour point le plus bas le seuil même de la Méditerranée, il s’élève jusqu’à 2471 mètres, dans les Pyrénées, au pic de Madrès. Cette différence de niveau suffit pour instituer plusieurs climats, plusieurs zones de végétation. Le territoire a d’ailleurs diverses natures de sol, notamment plusieurs espèces de craie et de calcaire, et au nord-ouest, entre des


LES DÉPARTEMENTS collines terreuses, de lourds ruisseaux, dans le Razès et le Lauragais. 207 000 hectares de pentes nues, de vaines pâtures, de landes, contre 51 000 hectares seulement de bois et 11 000 de vraie prairie, montrent de quelle sécheresse la déforestation, livrant le pays à la coction du soleil, a fini par affliger ces monts, coteaux et mamelons méditerranéens. Presque toutes les eaux vont au fleuve d'Aude : au nord-est et à l’ouest, la pente est vers le Grand Hers ou Hers Vif, et le Petit Hers ou Hers Mort, rivières du bassin de la Garonne ; au sud et à l’est, deux fleuves côtiers, la Berre et l’Agly, recueillent les torrents de beaucoup de ravins. Formé de quatre petits pays de l’ancien Languedoc, le Carcassez, le Lauragais, le diocèse de Narbonne et le Razès, l’Aude comprend 4 arrondissements, Carcassonne, Castelnaudary, Limoux et Narbonne, 31 cantons, 437 communes. Carcassonne (27 512 hab.), qui fut peut-être ibérienne avant d’être tectosage, autrement dit celtique, puis romaine, puis romane, enfin française, Carcassonne commande le grand détour de l’Aude, ou plutôt le commandait, alors que la vieille ville, dite la Cité, régnait sur la plaine, du haut de sa colline chargée de murailles guerrières1; la ville neuve est dans la vallée. Narbonne (28 134 hab.), sur la Robine, canal dérivé de l’Aude, dépasse Carcassonne, grâce aux vendanges opulentes du Narbonnais : gloire moderne ne rappelant que de loin la gloire antique, alors que « Narbo Martius » était capitale d’une province romaine et grand port sur un golfe de Méditerranée. Plus tard, après avoir été 39 ans sarrasine (720 à 759), elle faisait, dit-on, un tel commerce, que 200 000 hommes y vivaient — deux fois plus qu’au temps gallo-romain. Mais les alluvions chassèrent la mer, et Narbonne dégénéra.

XVIII. Aveyron. — C’est d’une rivière de peu d’abondance que ce département s’appelle ainsi, mais ladite rivière, qui y naît, y coule pendant 170 à 172 kilomètres, elle le coupe en deux, elle y baigne le coteau de Rodez et la vallée de Villefranche. On aurait pu lui donner d’autres noms, excellents s’ils n’étaient doubles : Causse-et-Ségalas, d’après la nature de ses plateaux; Aubrae-et-Larzac, de ses plus hautes montagnes et de son plateau 1. D’après Viollet-le-Duc, les murs et tours de la Cité sont un musée complet de bâtisse militaire, du V au XIV siècle. e

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le plus vaste; Aubrac-et-Lévézou, de ses deux principaux massifs. 663 kilomètres par chemin de fer séparent de Paris le chef-lieu de ce département, Rodez ; tandis qu’à vol d’oiseau la distance n’est que de 505 kilomètres, Rodez se trouvant presque au franc midi de Paris. Dudit Rodez jusqu’à la Méditerranée il y a, par la route idéale, 135 kilomètres ; jusqu’à l’Océan 300 ; jusqu’à la Manche 560 ; jusqu’au Belvédère 260 ou un peu plus. C’est un des départements majeurs de la France : 874 333 hectares, sur lesquels séjournent 415 075 personnes, soit 47 par kilomètre carré. Il a donc 88 735 habitants de plus qu’en 1801, bien qu’ayant perdu des terrains en l’an 1808, pour la formation du Tarn-et-Garonne. La place n’y manquera pas de longtemps au colon, l’Aveyron offrant encore aux entreprises du laboureur 151 000 hectares de terres vagues, plus 115 000 hectares de hauts pâturages; les bois, les forêts en couvrent 84 000. Son lieu le plus bas, le passage de l’Aveyron dans le Tarn-et-Garonne, domine les mers de 125 mètres, et son point le plus haut, dans les monts d’Aubrac, sur la frontière de la Lozère, les commande de 1451. La différence est de 1326 mètres, assez pour superposer plusieurs climats, du tempéré au froid, et pour évoquer diverses végétations; le sol, d’ailleurs, contribue à cette variété de plantes, étant divisé, suivant sa nature, en quatre terrains, causse, ségalas, rougier et rivière. Granits, gneiss, schistes, terrain houiller, grès rouge, lias, oolithe, d’autres roches encore, l'Aveyron se distingue par une fort grande diversité de sols et de sous-sols : lambeau du Cantal à la rive droite de la Truyère ; monts d’Aubrac, audessus de la rive gauche de cette même Truyère et de la rive droite du Lot ; tronçon du Causse de Sauveterre près de Sévérac-le-Château, Causse Noir entre Jonte, Tarn et Dourbie ; grand morceau du Larzac entre Dourbie, Tarn et Sorgues ; Cévennes au sud de Camarès ; monts du Lévézou, au nordouest de Millau, dans le pays natal du Viaur ; crête des Palanges au-dessus de la rive gauche du naissant Aveyron ; Causse du Comtal au nord de Rodez; plateau des Ségalas entre l’Aveyron et le Viaur ; collines houillères du bassin de Decazeville, etc., etc. Toutes les eaux vont à la Garonne, par le Lot ou le Tarn, sauf le peu de ravins qui s’écoulent dans la Méditerranée par la Vis, affluent de l’Hérault, et par le petit fleuve de l’Orb.


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Formé du Rouergue, l’un des grands pays de la province de Guyenne, l’Aveyron se divise en 5 arrondissements, Espalion, Millau, Rodez, SaintAffrique, Villefranche d’Avevron, en 43 cantons, en 301 communes. La capitale, Rodez (15 333 hab.), a conservé jusqu’à ce jour, ainsi que le Rouergue, le nom quelque peu défiguré des Ruthènes, vieux maîtres du pays. A 633 mètres au-dessus des mers, triste sur le plateau de sa noire colline regardant de 120 mètres le niveau du sombre Aveyron, elle contraste avec la ville majeure du département, Millau (16 268 hab.), riveraine du Tarn transparent, à 368 mètres d'altitude : Millau est ville d’industrie, parmi les jardins, au pied du Lévézou, devant les hauts créneaux du Larzac. Decazeville (9625 hab.) et sa voisine Aubin (9317 hab.) extraient la houille et forgent le fer.

XIX. Territoire de Belfort. — Ce squelette de ce qui fut, ou cet embryon de ce qui doit être, est un petit débris de l’ancien département du Haut-Rhin. Il représente à peu près la partie française de ce ci-devant Haut-Rhin, par opposition à celle où l’allemand était la langue la plus répandue. Le Haut-Rhin couvrait 410 771 hectares; le Territoire de Belfort ne s’étend que sur 61 014, soit un peu plus du sixième. Mais sur ces 610 kilomètres carrés, aire inférieure à maint canton, 74 244 habitants vivent, soit près de 122 par 100 hectares, ou plus de 50 au-dessus de la moyenne de la France. Depuis 1872, année du premier recensement après le démembrement de l’AlsaceLorraine, il a gagné 17 463 personnes, et ce croît énorme il le doit surtout à l’immigration d’Alsaciens-Lorrains. Le Territoire de Belfort est doublement frontière : au sud il touche à la Suisse romande de Porrentruy (canton de Berne), à l’est à l’Alsace-Lorraine, province d’empire. Son chef-lieu, Belfort, est à l’est-sud-est de Paris, à 443 kilomètres par chemin de fer, à 360 à vol d’oiseau ; il est à 430 kilomètres en ligne droite de la Méditerranée, à 475 de la Manche, à 620 de l’Atlantique et à 340 du Belvédère. Le lieu le plus haut du pays, c’est, le Ballon d’Alsace (1242 mètres), à la frontière de l’Alsace-Lorraine, des Vosges, de la Haute-Saône ; le plus bas, c’est le confluent de la rivière de Saint-Nicolas ou Bourbeuse avec l’Allaine (330 mètres), soit une

différence de niveau de plus de 900 mètres. Aussi le climat varie-t-il singulièrement suivant les altitudes en cette toute petite contrée aux sols variés : grès vosgiens, lias, oolithe, terrain pliocène. Toutes les eaux vont au Rhône, par l’Allaine, affluent du Doubs, et la Savoureuse, affluent de l’Allaine. H se divise en 6 cantons et en 106 communes. Sa capitale, Belfort (19 336 hab.), place de guerre puissante, dans un camp retranché de 30 kilomètres de tour, défend la Trouée de Belfort, qui est un passage entre les Vosges et le Jura. XX. Bouches-du-Rhône. — Elles s’appellent ainsi de ce qu’elles possèdent les embouchures du Rhône dans la Méditerranée : nom excellent, bien qu’il ne tienne compte ni de la Grau, ni des Alpines, ni des monts qui pèsent sur tout l’orient du territoire. Le chef-lieu de ce département maritime, Marseille, est au sud-sud-est de Paris, à 863 kilomètres par chemin de fer, à 660 seulement en droite route; de cette rumoreuse ville jusqu’à l’Atlantique il y a 540 kilomètres à vol d’oiseau, 780 jusqu'à la Manche, 440 jusqu’au Belvédère. 510 487 hectares, telle est son aire; 589 028 habitants, telle est sa population, supérieure de 544 807 à celle de 1801 : cela grâce à la croissance de Marseille. Ce n’est certes pas des roches vives, des lits de cailloux, des marais d’un pays encore inculte en grande partie qu’il aurait pu tirer un pareil accroissement. A la présence de cette grande ville il doit sa population spécifique de 115 habitants par kilomètre carré, qui dépasse de 44 la moyenne de la France. Du niveau de la Méditerranée ses terres montent jusqu’à 1043 mètres, hauteur du Baou de Bretagne, qui se dresse à l’est d’Aubagne, sur la frontière du Var, dans le massif de la Sainte-Baume. Cette différence de niveau comporte plusieurs étages de climats et de végétations ; les diverses natures du sol, terrains houillers, calcaires, craies, terrains miocènes, cailloux roulés, alluvions, aident également à la diversité des plantes. En somme, trois régions naturelles composent le département des Bouches-du-Rhône. A l’ouest s’étend la Plaine, qui est double : plaine des cailloux ou Crau, plaine des terres mouillées ou Camargue ; à l’est se dresse la Montagne, ensemble de chaînons tombant au nord sur la Durance, au midi sur la mer, à l’occident sur la Crau et sur


LES DÉPARTEMENTS

l'étang de Berre : Sainte-Baume, Roussargue, Gardiole, Étoile, Estaque, chaînon de Regagnas, monts de Vitrolles, monts du Cengle, Sainte-Victoire, Grand-Sambuc, chaîne d’Éguilles, Trévaresse, chaînon des Côtes, chaînon de Vernègues ; plus les Alpines, île escarpée entourée de Crau. Les eaux se divisent entre le Rhône et quelques fleuves côtiers, la Touloubre et l’Arc, affluents de l'étang de Berre, l'Huveaune, rivière de Marseille, etc. Du Rhône dépendent l’arrondissement d’Arles, l’ouest extrême et le nord de celui d’Aix : c’est plus de la moitié du territoire.

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Tronçon de la Provence, les Bouches-du-Rhône ont 3 arrondissements, Aix, Arles, Marseille, 27 cantons, 109 communes. La capitale, Marseille, dont les Marseillais sont justement tiers, a 560 099 habitants1. C’était ici la grande ville grecque, par opposition à Aix, à Arles, qui furent les grandes villes romaines. Aix (29 257 hab.) naquit 122 ans avant le Christ, sous le nom d’Eaux de Sextus (Aquæ Sextiæ), près d’une source thermale (35°) : le parlement de Provence y siégea jusqu’en 1789. Des pentes de son coteau, Arles (23 480 hab.) domine la bifurcation du fleuve en

Belfort : la citadelle. — Dessin de Taylor, d’après une photographie.

Grand-Rhône et en Petit-Rhône, à la tète de la Camargue, à la lisière de la Crau. Si l’on n’avait stupidement détruit ses monuments et brisé les pierres vénérables pour l’imbécillité de les mettre en poussière, cette cité des Arènes et des Alyscamps serait vraiment « Rome en Gaule ». Tarascon (9833 hab.) est une cité de 20 000 âmes, quand on lui adjoint Beaucaire, ville du département du Gard, qui lui fait vis-à-vis sur la rive droite du Rhône majestueux.

XXI. Calvados. — Ce nom lui vient d’une chaîne d'écueils du littoral de la Manche, ainsi appelée, ce dit-on, par corruption, d’après le Salvador, na-

vire de l'invincible Armada naufragé sur l’une de ces roches taillantes. On l'avait nommé d’abord Orne-Inférieure, mais ce petit fleuve ne méritait pas de désigner deux départements. Les noms doubles admis, c’était, d'après ses principales régions, département d’Auge-et-Bocage ou d’Auge-et-Bessin. Territoire maritime, il a son chef-lieu, Caen, à l’ouest-nord-ouest de Paris, à 239 kilomètres par chemin de fer, à 200 seulement à vol d’oiseau. Par le droit chemin, 240 kilomètres séparent cette ville de l’Océan, 700 de la Méditerranée, 340 du Belvédère. 1. 375 000 d’après le dénombrement de 1886.


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12 171 hommes de moins qu’en 1801 lui demandent leur subsistance ; la terre normande est toujours fertile, parfois exubérante, mais la race normande ne l’est plus. 439 830 personnes sur 552 072 hectares, cela donne encore 80 habitants par kilomètre carré, densité de population supérieure à celle de la France prise dans son ensemble. Il n’y a que 359 mètres de différence de niveau entre la Manche, plan des mers, et la cime du mont Pinçon, qui se lève au sud d’Aulnay-sur-Odon, à l’ouest de Thury-Harcourt. Ce n’est point assez pour créer des végétations et des climats bien divers; mais les différentes natures du sol, craie, oolithe, lias, trias, terrain houiller, schistes, grès rouges, granits, lui donnent quelque variété, et l’on y distingue plusieurs régions naturelles : D’abord le Bocage, de plus vieille création, sur les roches primitives, granits, schistes, grès rouges avec châtaigniers, hêtres, chênes : c’est la contrée de Vire, la plus haute du Calvados, la plus froide, la plus infertile par le sol, mais la moins stérile en sa race. Puis, il y a le fameux pays d’Auge, calcaires et craies, pommiers opimes, herbages touffus, sur la Dives, la Vie, la Touques ; la Campagne de Caen, vaste champ de céréales sur la sèche oolithe : le Bessin ou pays de Bayeux, ample prairie sur des lias et des calcaires. A l’exception de quelques communes du nordest qui se versent dans l’estuaire de la Seine, le Calvados envoie ses eaux à divers fleuves côtiers : Touques, Dives, Orne, Seulles, Vire, Sienne. Ce département, que l'on composa de tout, ou partie de petits pays de Haute et Basse Normandie, Auge, Lieuvin, Campagne de Caen, Bessin, Bocage, Cinglais, Hiémois, se divise en six arrondissements, Bayeux, Caen, Falaise, Lisieux, Pont-l’Évêque et Vire, en 36 cantons et en 763 communes. Caen (41 508 hab.), capitale, côtoie l’Orne, que double un canal amenant de la mer les moyens vaisseaux; Lisieux (16 039 hab.), tisseuse de toiles et drapière, horde la Touques.

XXII. Cantal. — Nom excellent, parfait, tiré d’une montagne volcanique de grande beauté, non moins que de grande hauteur, puisque parmi les monts français elle ne le cède qu’au seul Puy de Sancy. Aurillac, son chef-lieu, se trouve presque exactement sous le méridien de Paris, au sud, à 586 ki-

lomètres par chemin de fer, à 435 seulement par la droite ligne. De cette ville à la Méditerranée on compte assez exactement 200 kilomètres à vol d'oiseau, 285 jusqu’à l’Atlantique, 500 jusqu à la Manche, et jusqu’au Belvédère comme jusqu’à la Méditerranée 200. 41 habitants par kilomètre carré, soit 30 de moins que la France prise en bloc, c’est la densité de population que lui valent ses 236 190 personnes distribuées sur 574 147 hectares, dont 64 000 à 65 000 de bois et forêts. Depuis 1801 le département n’a gagné que 13 357 hommes — non certes par l’infécondité des familles, mais par suite d’une émigration considérable vers Paris, vers presque toutes les villes de France, et aussi vers l’étranger, notamment vers l’Espagne. Du sommet du Cantal (1858 mètres) au lieu le plus bas du territoire, celui où la rive droite du Lot cesse de longer le département (210 mètres), il y a 1648 mètres de descente — différence de niveau capable d’étager plusieurs climats, plusieurs végétations, depuis la zone tempérée, jusqu’à la zone très froide des sapins fléchissant pendant des mois sous la neige. A cette variété de températures, de plantes et d’aspects, concourt la diversité des sols : granits, gneiss, micaschistes, terrains volcaniques, terrains houillers, terrains tertiaires. Ayant Cantal, Luguet, Cézallier, Margeride, Aubrac, monts du Carladès, monts et plateaux du Mauriacois et de l’Artense, ce département singulièrement bossué manque de grandes plaines, de larges vallées; il n’est que gorges, vallons, escarpements, croupes et crêtes pastorales, et sa soidisant plaine, la Planèze de Saint-Flour, supérieure à mille mètres au-dessus des mers, interrompt par des collines, du Cantal à la Margeride, le plan de ses basaltes semés de seigle. Par la Truyère et le Célé, tributaires du Lot, par la Dordogne et ses affluents, Rue, Sumène, Auze, Maronne, (1ère, tous les ruisseaux du Cantal vont à la Gironde, sauf ceux de quelques cantons du nord-est, dont la Gronce, le Céloux et l’Alagnon emportent les eaux vers l’Allier, frère de la Loire. En somme, le cinquième des terres coule vers la Loire, les quatre cinquièmes vont à la Gironde. Formé de la Hau te-Auvergne, il se divise en quatre arrondissements, Aurillac, Mauriac, Murat, Saint-Flour, en 20 cantons, en 267 communes. Aurillac (13 727 hab.), sa capitale, est à 622 mètres d’altitude, sur la Jordanne, sous-affluent de la Dordogne par la Cère.


LES DÉPARTEMENTS

XXIII. Charente. — Territoire ainsi nommé du fleuve qui le traverse du sud-est au nord-ouest, puis du nord au sud, enfin de l’est à l’ouest, et y baigne Angoulême, Jarnac et Cognac. Le nom de Charente-et-Touvre, malheureusement double, aurait à la fois rappelé l’une de nos gracieuses rivières et la source qui verse plus d’eau que Vaucluse elle-même. Angoulême, sa capitale, est au sud-sud-ouest de Paris, à 445 kilomètres par chemin de fer, à 390 seulement en ligne droite ; de cette même ville jusqu’à l’Atlantique il n’y a guère à vol d’oiseau que 95 kilomètres, près de 350 jusqu’à la Manche, près de 360 jusqu’à la Méditerranée, 220 jusqu’au Belvédère. 378 822 Charentais demeurent sur les 594 238 hectares de leur Charente, soit environ 63 personnes par kilomètre carré. Le recensement, plus ou moins exact, de 1801 avait donné 307 000 habitants : c’est, en 80 ans, de 1801 à 1881, un gain de près de 72 000 existences. Le pays a pour culmen la cime de 366 mètres qui monte à l’est, de Confolens, au nord de Montrollet, sur la frontière de la Haute-Vienne, dans le massif dit la Montagne de Blond ; il a pour lieu le plus bas l’endroit où le quitte la Charente (6 mètres). C’est une pente de 360 mètres, incapable d’étager les climats et les plantes, mais la nature du sol a fait des granits et des gneiss du Confolentais, sur la Vienne et tout aux sources de la Charente, une région qui ne ressemble pas au reste du département. Cette région, nommée les Terres-Froides, se rattache au Massif Central de la France : froide en effet, dure, argileuse, humide, elle contraste violemment avec les Terres-Chaudes, environ six fois plus vastes, qui couvrent le nord, le centre, le sud, l’ouest, de la Charente, le Confolentais n’en occupant que le nord-est. Le sud-ouest, dans le bassin du Lary, tributaire de l’Isle, appartient à la Double, région presque stérile, collines d’argile miocène couvertes de pins qui se rattachent à la Double de Saintonge, laquelle est séparée de la Double du Périgord par le val de la Dronne. Les Terres-Chaudes, pays de la vigne, pourraient aussi bien s’appeler les Terres-Sèches ; calcaires ou craies, elles ont peu de ruisseaux, alors que les Terres-Froides voient couler un filet d’eau dans les moindres plis de vallon et maint rivulet s’arrondir en étang dans la prairie mouillée. La forêt, de la Braconne (4318 hectares) est la plus grande parmi toutes celles de la Charente,

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qui a 88 000 hectares de bois; elle gravit et descend, à l'occident de la Rochefoucauld, les collines qui pèsent en ténèbres sur deux rivières « infernales » du pays d’Angoulême, le Bandiat et la Tardoire, l’un et l’autre abîmés sous terre. De ces deux Achérons naît la Touvre, qui s’unit à la Charente dans le bassin d’Angoulême et forme avec elle le petit fleuve qui reçoit plus des trois quarts des eaux du territoire, environ 450 000 hectares. 75 000 hectares s’en vont à la Gironde par la Dronne et par le Lary, 68 000 à la Loire par l’entremise de la Vienne. Formée pour près des quatre cinquièmes par l’Angoumois, et, pour le reste, de tronçons de la Saintonge, du Poitou, de la Marche, du Limousin, du Périgord, la Charente se partage en 5 arrondissements, Angoulême, Barbezieux, Cognac, Confolens, Ruffec, en 29 cantons, en 426 communes. Angoulême (32 587 hab.) fut ville celtique, on ne sait sous quel nom : nos pères ne pouvaient négliger un pareil site de presque imprenable oppidum, sur le haut coteau1, de taille très raide, qui s’avance en promontoire entre la plaine de la Charente et le vallon de l’Anguienue. Quoi qu’il en soit de ses obscurités premières, puis de ses gloires médiévales, l’Icolisma des Gallo-Romains plane sur un tour d’horizon merveilleusement charmant, et les eaux pures des ruisseaux de l’Angoumois animent près d’elle des papeteries d’où sort un papier célèbre. Cognac (14 087 hab.) est riveraine de la Charente.

XXIV. Charente-Inférieure. — La Charente y passe devant Saintes, devant Tonnay, devant Rochefort, et s’y engloutit dans l’Atlantique : de là ce nom, qui dit bien ce qu’il doit dire, mais en six syllabes. Département maritime, la Charente-Inférieure a son chef-lieu, la Rochelle, au sud-ouest de Paris, à 477 kilomètres par chemin de fer, à 380 seulement à vol d’oiseau, la distance de la Manche étant de 265 kilomètres en ligne directe, celle de la Méditerranée de 470 à 475, et celle du Belvédère de 290. Son domaine de 682 569 hectares s’étend surtout en longueur ; car c’est le département le plus étiré de France, après le Nord et la Corse, celle-ci ayant 183 kilomètres de bout, à bout, celui-là 184, et la Charente-Inférieure 168, de la pointe des 1. 72 mètres au-dessus de la rivière.


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Baleines (île de Ré) jusqu’au pont de la Dronne entre Saint-Aigulin et la Roche-Chalais. Sa provision d’hommes, 466 416, ne dépasse que de 67 234 sa population de 1801. La CharenteInférieure, département jadis prolifique, l’est devenu de moins en moins dès que la lande a fait place à la vigne et que le coteau caillouteux, jusque-là presque inutile, s’est couvert des pampres qu’a séchés depuis le phylloxera. 466 416 personnes sur 682 569 hectares, cela fait 68 habitants par kilomètre carré, 3 de moins que la moyenne de la France. Faible est ici l’extrême écart des niveaux, puisque du seuil de l’Atlantique le sol ne s’élève qu'à 172 mètres, hauteur d’une colline voisine de la frontière des Deux-Sèvres, entre la source de la Nie et la forêt d’Aulnay. Cependant le pays a de la variété : ici de craie, là miocène, là de sable, là de vase. Deux grandes îles (grandes seulement par comparaison avec les îlots de nos côtes), Ré, Oléron, font face à son littoral, la première devant la Rochelle, la seconde devant Rochefort. Ce littoral, c’est tantôt la falaise, comme vers la Rochelle ; tantôt le sable, comme aux dunes de la Tremblade, dites dunes d’Arvert ; tantôt le marais, comme à Marans, comme à Brouage. Dans l’intérieur du pays s’étend le Bocage, qui n’est plus bocager, à l’exception de petites forêts et de bois et taillis dispersés çà et là sur le flanc des collines ou le dos du plateau. Le seul vaste et quelque peu sombre « bocage » qui lui reste, c’est, au sud-est du pays, de Mirambeau jusqu’aux collines de la Dronne, les 35 000 hectares de la Double, antique forêt de pins maintenant très mêlée de vignes, de champs, de prairies. Ses ruisseaux, ses sources, la plupart abondantes, vu la texture crayeuse du sol, s’engloutissent dans la Charente, dans la Sèvre Niortaise et la Seudre, fleuves côtiers; dans la Gironde, directement ou par la Dronne, le Lary, la Saye, affluents de l’Isle, laquelle court à la Dordogne. La Charente écoule à elle seule les trois cinquièmes du territoire. Formée de la Saintonge et de l’Aunis, pays de l’ancien Angoumois, et d’un lambeau du Poitou, la Charente-Inférieure se divise en 6 arrondissements, Jonzac, Marennes, Rochefort, la Rochelle, Saintes, Saint-Jean-d’Angély, en 40 cantons, en 480 communes. La capitale, l’illustre la Rochelle (22 464 hab.), compte sur son nouveau port de la Pallice pour éclipser sa moderne rivale, Rochefort (27 850 hab.), qui n’a pas l’avantage de la mer : Rochefort borde

la Charente, comme le fait plus haut Saintes (15 763 hab.), la vieille ville des Santones, et la mère de la Saintonge.

XXV. Cher. — Ce nom lui vient de la rivière qui le traverse du sud au nord-ouest, y baigne Saint-Amand-Mont-Rond et Vierzon, et y reçoit les eaux de Bourges. On eût dû l’appeler département du Centre, car il occupe assez bien le milieu de notre territoire, et, de toutes nos villes, SaintAmand est la plus centrale. Il aurait aussi fallu nommer département du Midi les Pyrénées-Orientales, qui contiennent les lieux les plus méridionaux de la France : de la sorte, par une très heureuse pondération, nous aurions un département du Nord, un département du Centre, un département du Sud ou du Midi. Son chef-lieu, Bourges, est exactement au sud de Paris, à 232 kilomètres par chemin de fer, à 195 seulement en ligne droite; cette même ville, à 40 kilomètres à vol d’oiseau du Belvédère, se trouve à 275 ou 280 kilomètres de l’Atlantique, à un peu plus de 300 de la Manche et de 400 de la Méditerranée. Le Cher, grand département, contient 719 943 hectares, où subsistent 351 435 personnes, soit 49 au kilomètre carré, soit encore 133 620 de plus qu’en 1801. Son peuple croit avec régularité, par l’infériorité du nombre des morts comparé au nombre des naissances. Son point le plus bas, le passage du Cher eu Loir-et-Cher, à Thénioux, est à 89 mètres. Son point le plus haut a 508 mètres : c’est le mont de Saint-Marien, à la source de l’Indre, près de SaintPriest. Cette différence de niveau de 419 mètres ne peut guère créer de climats bien distincts ; les diversités de végétation, de température, y ont donc pour cause, non l’étagement du sol, mais la nature des terrains : craies du Sancerrois ; terrains tertiaires de la Sologne ; lias et oolithes du pays de Bourges formant un plateau ferrifère très peu tourmenté qui couvre la majeure partie du département; marnes irisées ; granits qui, se rattachant au Massif Central, s’étendent sur six communes seulement, à l’angle méridional du territoire, de Culan à Saint-Priest, sur le haut Arnon et sur la haute Indre. Pays triste et monotone en somme, sauf dans le Val, au long de l’Allier et de la Loire, sauf encore dans les vallons du Sancerrois et dans la rude contrée du naissant Arnon ; et partout de jolis coins de


LES DÉPARTEMENTS rivière. Vastes y sont les plateaux ayant pour toute montagne des mamelons ou des ondulations gauches ; vastes aussi les landes, les vaines pâtures, auxquelles appartient le grand tiers du territoire. Il y a 125 000 hectares de bois et sylves, dont 5314 pour la forêt de Vierzon. Toutes les eaux vont à la Loire : directement, ou bien par les trois rivières de l’Allier, du Cher et de l’Indre. Formé pour plus des 23/24 par le Haut Berry, puis par des lambeaux du Bourbonnais, du Nivernais, de l’Orléanais, le Cher comprend 3 arrondis-

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sements, Bourges, Saint-Amand-Monl-Rond, Sancerre, 29 cantons, 291 communes. La capitale, Bourges (40 217 hab.), est un grand établissement militaire ; elle gravit en amphithéâtre la colline au pied de laquelle s’unissent quatre eaux tranquilles, l’Auron, l’Yèvre, le Langis, le Moulon. Ville des plus antiquement enracinées dans le sol des Gaules, ce fut l’Avaricum des Bituriges, oppidum difficile à forcer sur son coteau trempant dans les marais. Donc, cité historique, tète de la France quand le roi de France était le roitelet de Bourges, c’est aussi une cité monu-

Cher : vue générale de Bourges. — Dessin de Taylor, d'après une photographie.

mentale ayant à son faite une merveilleuse cathédrale à cinq portails (XIII siècle). e

XXVI. Corrèze. —Ainsi se nomme ce département, d’une rivière torrentueuse qui baigne sa vallée centrale et ses deux grandes villes, Tulle et Brive. En s’en tenant aux cours d’eau, mieux eût valu l’appeler département de la Vézère, celle-ci étant une plus grande rivière que la Corrèze. Mais le vrai nom c’était département des Monédières, d’après les montagnes pastorales que coupent la Vézère et la Corrèze, bruyantes en leurs défilés. C’était aussi département du Millevache, d’après le plateau tourmenté d’où descendent en O. RECLUS.

EN FRANCE.

froids ruisseaux les sources de la Vienne, de la Creuse, de la Diège, de la Triousonne, de la Luzège, de la Corrèze. Tulle, son chef-lieu, est au sud-sud-ouest de Paris, à 528 kilomètres par chemin de fer, à 400 seulement à vol d’oiseau. De cette même ville de Tulle à l’océan Atlantique la distance en droit chemin approche de 230 kilomètres, tandis qu’il y en a plus de 250 jusqu’à la Méditerranée, 440 jusqu’à la Manche, et 172 ou 175 jusqu’au Belvédère. Les 317 066 Corréziens, hommes en moyenne les plus petits de France, vivent sur 586 609 hectares, dont 50 000 en bois et forêts : il y a donc ici 54 personnes par kilomètre carré. Depuis 1801 le gain est de 73 412 existences. I — 68


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Là où la Vézère passe définitivement en Dordogne, le territoire n’est qu'à 80 mètres au-dessus des mers, tandis que le Mont Besson, qui domine le plateau de Mille vache, porte la tête à 978 mètres : différence de 898 mètres, capable d’étager plusieurs climats. Et d'ailleurs le sol appartient à des terrains fort divers, granits, gneiss, micaschistes, grès bigarrés, grès rouges, lias, oolithe. Où dominent les trois premières roches, c’est-à-dire dans tout l’ouest, dans tout le centre et dans presque tout le nord, ce sont les Terres-Froides ; où dominent les autres, dans une portion du pays de Brive, ce sont les Terres-Chaudes — celles-ci beaucoup moins étendues que celles-là, si bien que l’ensemble de la Corrèze est un pays froid par la nature de ses roches autant que par son altitude. Tout à l’est du territoire, dans le pays de Bort, se dressent des phonolithes, des basaltes qui procédèrent d’éruptions du Cantal. Presque toutes les eaux du département vont à la Gironde par la Dordogne, qui reçoit, dans la Corrèze même, le Chavanon, la Rue, la Diège, la Triousonne, la Luzège, le Doustre, la Maronne, et, hors du territoire, la Cère, la Vézère, augmentée de la Corrèze ; en plus les eaux de l’Auvézère, qui lui sont apportées par l’Isle. Au nord, un petit recoin se déverse dans la Vienne : à peine 20 000 hectares sur 587 000 Faite de la majeure partie du Bas-Limousin, qui, par l’élévation de ses sites, était vraiment le Limousin supérieur, la Corrèze comprend 3 arrondissements, Brive, Tulle, Ussel, 29 cantons, 287 communes. Tulle (16 196 hab.), sa capitale, suit les replis de la Corrèze, dans une gorge profonde ; Brive-laGaillarde (14 182 hab.), dont le nom1 n’a pas varié depuis les Celtes, borde aussi la Corrèze, dans un riant val épanoui.

XXVII. Corse. — Ce département remplit une île de la Méditerranée située à 180 kilomètres au sud-est de la France. De Paris à son chef-lieu, Ajaccio, il y a par les voies ordinaires environ 1100 kilomètres — 950 seulement en ligne droite. Après le Nord, c’est le département le plus long de la France (183 kilomètres). C’est aussi l'un des plus vastes : 874 741 hectares, où demeurent 272 639 habitants, soit 152 250 de plus qu’en l’an 1801, alors que l'île précédemment génoise, et depuis 1. Brive, c’est-à-dire le Pont.

32 ans française, n’avait encore que 120 389 insulaires. Ainsi son peuple a plus que doublé dans les quatre-vingts années, et cela malgré l’absence de grandes villes. — Le cas est unique en France. 272 639 habitants sur 874 741 hectares, cela donne 31 personnes au kilomètre carré, pas même la moitié de la moyenne française, qui est de 71 individus par 100 hectares. Pendant longtemps encore il y aura place pour la naissance et la croissance des villages, l'île ayant à cette heure 350 000 hectares de terres vagues; les forêts couvrent 209 000 hectares, les pâtis 142 000. S’élevant du niveau de la Méditerranée à 2710 mètres (cime du Cinto), la Corse a tous les climats de l’Europe, de celui qui sourit aux orangers, môme aux palmiers, à celui qui entasse neige sur neige au pied des sapins. La diversité des sols provoque aussi des végétations diverses, l'île ayant des granits, des gneiss, des schistes, des craies, des terrains tertiaires, des alluvions, des lambeaux volcaniques. Parmi les fleuves, les principaux sont le Golo, le Tavignano, le Fiumorbo, le Tavaria, le Taravo, le Prunelli, le Gravone, le Liamone. Sous les Génois, la Corse était partagée en dix provinces, Bastia, Cap-Corse, la Balagne, Calvi, Vico, Corte, Aléria, Ajaccio, Sartène, Bonifacio ; ces( dix provinces comprenaient 66 pièves ou cantons. Aujourd’hui l'île est divisée en 5 arrondissements, Ajaccio, Bastia, Calvi, Corte, Sartène, en 62 cantons, en 364 communes. Jusqu’en 1811 elle forma deux départements, le Golo et le Liamone. Bastia (20 100 hab.), capitale de l’ancienne Corse, et même de la Corse française jusqu’en 1793, est un port de la côte orientale, au nord de l'île, vis-à-vis de l’Italie; elle a cédé son rang à Ajaccio (18 005 hab.), riveraine d’un charmant golfe de la rive occidentale.

XXVIII. Côte-d’Or. — Ce grand département, quatrième en France pour l’étendue (après la Gironde, les Landes, la Dordogne), doit son nom à la chaîne de montagnes ou, plus véridiquement, de collines glorieusement vinicoles qui domine à l’occident l’immense conque de la Saône, au-dessus de Dijon, de Nuits, de Beaune. Il a son chef-lieu, Dijon, au sud-est de Paris, à 315 kilomètres par chemin de fer, à 260 seulement à vol d’oiseau. De ce même Dijon jusqu’à la Manche on compte 400 kilomètres en ligne droite, jusqu’à la Méditerranée 420, jusqu’à l’Altantique 475, jusqu’au Belvédère 200 ou un peu plus.


LES DÉPARTEMENTS

Il n’y a que 382 819 habitants sur ses 876 116 hectares, soit 44 au kilomètre carré; mais il faut dire que les terres sèches, point fertiles, y occupent de vastes étendues, et que 214 000 hectares y appartiennent aux forêts, dont 8640 pour celle de Châtillon -sur-Seine. Depuis 1801 la population n’a crû que de 42 319 personnes. Son lieu le plus bas, le passage de la Saône en Saône-et-Loire, est à 176 mètres au-dessus des océans; son lieu le plus haut est le mont de Gien (723 mètres), près de Ménessaire, canton de Liernais — soit une différence de niveau de 547 mètres, qui comporte une certaine diversité de climats. Mais c’est plutôt à la nature des sols que le pays doit sa variété. Si la plus grande partie de son aire appartient à l’oolithe, il possède aussi des alluvions, des terrains tertiaires, des lias, des granits, des gneiss. Dans ce département les calcaires de la Côte-d’Or, du plateau de Langres, du Châtillonnais, se distinguent aisément des lias de l’Auxois et des roches primitives du Morvan. C’est là une de ces contrées « clef de voûte » où s’ajustent plusieurs bassins. Comme diraient les Franco-Canadiens, la « Hauteur des Terres » serpente sur ce territoire où la Seine commence, où des rivières vont au Rhône, et d’autres à la Loire. Au bassin du Rhône appartiennent 430 000 hectares, presque la moitié du sol ; 382 000 à celui de la Seine ; 64 000 à celui de la Loire. Démembrement de la Bourgogne, la Côte-d’Or comprend 4 arrondissements, Beaune, Châtillonsur-Seine, Dijon, Semur-en-Auxois, 36 cantons, 717 communes. Sa capitale, Dijon (55 453 hab.), sur l’Ouche, affluent de la Saône, fut sous les Celtes une Divona ou Diviona ; plus tard elle régna sur la Bourgogne. Beaune (12 038 hab.) a ses vins pour gloire et pour fortune.

XXIX. Côtes-du-Nord. — Nom qui lui vient de sa situation sur la Manche, qui est en effet une mer du Nord quand nous la comparons à l'Océan de Gascogne ou de Saintonge et à la Méditerranée. Mais, comme plusieurs de nos territoires ont un rivage plus septentrional, on eût mieux fait de l’appeler autrement : on aurait pu le nommer département du Mené ou Menez, d’après la chaîne de hautes collines qui sépare ici le bassin de la Manche de celui de l’Atlantique. Son chef-lieu, Saint-Brieuc, est à l’ouest de Paris,

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à 475 kilomètres par chemin de fer, à 370 seulement en ligne droite. Riveraine de la Manche à 4000 mètres près, cette ville se trouve à 100 kilomètres de l’Océan, à 740 de la Méditerranée, à 440 du Belvédère. Le recensement de 1881 y a compté 627 585 habitants sur 686 562 hectares, soit 91 au kilomètre carré, 20 de plus que la moyenne de la France. C’est 123 282 personnes de plus qu’en 1801, sur un sol en moyenne dur, froid, humide, avec grandes landes et petites forêts dans l’intérieur; il n’y a de vraie fertilité que dans les basses vallées, autour des estuaires et à la rive même de la mer, et cette fertilité vient moins du sol lui-même que des engrais marins dont on l’anime, du goémon, du varech, de la tangue ou sable calcaire. Du plan de la Manche, le territoire monte de 340 mètres jusqu’au culmen du Mené, jusqu’au Bélair ou Notre-Dame de Mont-Carmel-en-Trébry — Trébry, c’est le nom de paroisse que le Breton ne manque jamais d’ajouter à la mention d’un lieu. 340 mètres, cette différence de niveau n’est pas de celles qui provoquent des climats divers, même des climats contraires. D’autre part, il y a bien peu de variété dans les sols : sauf quelques calcaires et quelques grès dans l’arrondissement de Dinan, tout le pays appartient aux diverses roches granitiques ou schisteuses. Point de grandes rivières. Le territoire confie ses eaux à de petits fleuves côtiers. De ces fleuves les uns vont à la Manche, tels que la Rance, l’Arguenon, le Gouessan, le Gouet, le Trieux, le Tréguier, le Guer. L’Aune et le Blavet coulent vers l’Atlantique. L’Oult ou Oust descend à la Vilaine. Démembrées de l’ancienne Bretagne, les Côtesdu-Nord se divisent en 5 arrondissements, Dinan, Guingamp, Lannion, Loudéac, Saint-Brieuc, en 48 cantons, en 389 communes. Le chef-lieu, Saint-Brieuc (17 833 hab.), domine le vallon du Gouet, petit fleuve côtier.

XXX. Creuse. —Territoire ainsi désigné d’après une rivière qui le traverse en entier du sud-est au nord-ouest et y baigne la ville d’Aubusson et le pied de la colline de Guéret. En admettant les noms doubles, on avait le choix entre Creuse-etCher, Cher et Taurion, Cher-et-Gartempe, Creuseet-Gartempe. Il a son chef-lieu, Guéret, au sud de Paris, à 405 kilomètres par chemin de fer, à 300 seulement


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h vol d’oiseau. Le département de la Creuse touchant à celui du Cher, qui est au centre de la France, il n’y a que 80 kilomètres de Guéret au Belvédère; il y en a 225 jusqu’à l’Atlantique, 335 jusqu’à la Méditerranée, 370 jusqu’à la Manche. Ses 556 830 hectares, sol sans chaleur et sans fécondité, roche, lande, pelouse, bois de châtaigniers, et quelques champs arables avec un seigle chétif, n’entretiennent que 278 782 personnes, ou 50 par kilomètre carré. Depuis 1801 la Creuse a gagné 60 741 habitants, malgré la grande saignée que lui fait tous les ans le départ de milliers d'adultes, maçons pour la plupart ; ces émigrants vont se perdre dans les grandes villes, et beaucoup ne reviennent plus au village. La Creuse est essentiellement un pays d’émigration, autant que l’Angleterre, l’Ecosse, l’Irlande, la Souabe, le Tessin, le Piémont ou la terre des Basques ; seulement elle émigre à l’intérieur. Son territoire a 756 mètres de montée, de l’endroit où la Creuse passe dans le département de l’Indre (175 mètres) jusqu’à la cime de la forêt de Châteauvert (931 mètres), près de la Courtine, sur la frontière de la Corrèze. Aux étages du sol répond un étagement de climats. Dans l’ensemble le pays est froid, moins peut-être par son altitude que par la nature de ses roches, granits, gneiss et schistes. Près de 100 000 hectares y sont en hautes pâtures, moins de 36 000 en bois et forêts. Par le Cher, la Creuse, la Gartempe, la Vienne, la Maude, le Taurion, il se verse à la Loire, sauf au sud-est : là, sur 20 000 hectares à peine, quelques torrents des cantons de la Courtine et de Crocq descendent vers la Dordogne, branche de la Gironde. Formée avant tout, pour près de trois cinquièmes, par démembrement de la Marche, la Creuse doit plus d’un sixième au Limousin, plus d’un dixième au Bourbonnais, près d’un quatorzième au Poitou, un vingt-deuxième au Berry. Elle comprend 4 arrondissements, Aubusson, Bourganeuf, Boussac, Guéret, 25 cantons, 264 communes. Sa capitale, Guéret (6749 hab.), est à 445 mètres d’altitude, sur un massif dominant de haut le val encaissé de la Creuse. D’Aubusson (6762 hab.), sur la Creuse même, à 456 mètres, sortent des tapisseries aussi belles que celles de Beauvais et des Gobelins de Paris.

XXXI. Dordogne. — Ce département tient son nom de la grande rivière de Bergerac qui le tra-

verse de l'est, à l’ouest, dans une vallée dont l’amont est singulièrement pittoresque, l’aval très riant et fertile. Elle a son chef-lieu, Périgueux, au sud-sudouest de Paris, à 499 kilomètres par chemin de fer, à 420 seulement en ligne droite. De ce même Périgueux à l’Atlantique la route (à vol d’oiseau) ne dépasse pas 150 kilomètres, la distance de la Méditerranée étant juste le double, 300 kilomètres, et celle de la Manche 410; jusqu’au Belvédère on en compte 220. Troisième département de France en étendue (après Gironde et Landes), de par ses 918 256 hectares, 495 037 personnes y séjournent, soit 54 habitants par kilomètre carré, soit encore 85 562 de plus qu’à l’aurore du siècle. D’une part, le territoire descend presque au niveau des mers, le confluent de la Dordogne et de la Lidoire n’étant qu’à 4 mètres et le flux montant jusque-là. D’autre part il s’élève jusqu’à 478 mètres, hauteur d’une colline de la forêt de Vieillecour, près de Saint-Pierre-de-Frugie, au sud de la Dronne naissante, à la frontière de la Haute-Vienne. Une pointe de moins de 500 mètres est incapable d’étager des climats bien divers, mais la nature du sol détache nettement du reste du pays, au nord, la contrée qu’on nomme le Nontronnais, sur le cours supérieur du Bandiat, de la Dronne et de l’Isle. C’est là une région de granits et de gneiss, de bois, d étangs, d’humbles sources, une Terre-Froide qui contraste avec les calcaires et les craies, les vignes, les puissantes sources des Terres-Chaudes qui forment presque tout le territoire de la Dordogne. Beaucoup d’étangs barrent les vallons de la Double, région de 48 743 hectares que la vallée de. la Dronne sépare des 35 000 hectares de la Double de Saintonge, ainsi que de la petite Double du département de la Charente. La Double de Périgord, l’Edobola Sylva ou forêt Edobole des plus anciens textes, va de la basse Dronne à l’Isle, au sud de Ribérac et de Saint-Aulaye, au nord de Mussidan et de Montpont, à l’est de la Roche-Chalais. Sable sur argile étanche, son sol, que n’échauffe et n’avive aucun calcaire, est un sol stérile, sans source pure, ayant pour toute eau de petits étangs, l’humidité des nauves ou prairies mouillées, les transissants brouillards nocturnes ou matinaux et le cours de ruisseaux rouilleux. Forêt de pins, elle devient de plus en plus un vignoble en lutte avec le puceron; ses étangs


LES DÉPARTEMENTS

disparaissent, on draine ses nauves, et son insalubrité diminue. Le beau département, varié, lumineux, qui a 200 000 hectares de bois, incline ses claires fonts vers la Gironde, par le Drot, affluent de la Garonne, et par la Dordogne, dont relèvent de charmantes rivières, la Vézère, l'lsle, l’Auvézère, la Dronne, la Nizonne. Une partie du Nontronnais, moins de. 40 000 hectares, descend vers la Charente par le Bandiat et la Tardoire. La Dordogne a été formée du Périgord, nom dans lequel revit celui des antiques Petrocorii ;

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plus d’un grand lambeau de l’Agenais, pays de Guyenne comme le Périgord ; elle a pris également un tronçon de l'Angoumois et un petit morceau du Limousin : à lui seul le Périgord a fourni 786 000 hectares, et l’Agenais près de 100 000. Elle comprend 5 arrondissements, Bergerac, Nontron, Périgueux, Ribérac et Sarlat, 47 cantons, 583 communes. Sa capitale c’est Périgueux (25 969 habitants), gracieuse ville sur un coteau de la rive droite de l'Isle.

Doubs : vue générale de Besançon. — Dessin de Taylor, d’après une photographie.

XXXII. Doubs. — Il se nomme ainsi de la belle rivière qui le traverse deux fois, dans un parcours de plusieurs centaines de kilomètres, en deux directions contraires, du sud-ouest au nord-est, puis du nord-est au sud-ouest, et qui y baigne Pontarlier, Baume-les-Dames et Besançon. Département frontière, touchant aux cantons suisses de Vaud, de Neuchâtel et de Berne, il a son chef-lieu, Besançon, au sud-est de Paris, à 406 kilomètres par chemin de fer, à 525 seulement en ligne droite; de ce même chef-lieu jusqu’à la Méditerranée dans le golfe de Gênes il y a 375 kilomètres, jusqu’à la Manche un peu plus de 450, jusqu’à l’Atlantique 550, et jusqu’au Belvédère 260 à 265.

Depuis l’an 1801 il a gagné 94 601 personnes, malgré l’émigration vers les grandes villes et aussi vers l’étranger, surtout l’Amérique du Nord. Toutefois il n’entretient encore, sur 522 895 hectares, que 510 827 habitants, qui sont les hommes les plus grands de France — soit, 59 individus seulement par kilomètre carré, 12 de moins que la moyenne de notre pays. Le lieu où l’Ognon, de son vrai nom Lignon, cesse de longer le département (200 mètres), est son endroit le plus bas. 1463 mètres en est le point le plus élevé (Mont-d’Or, près de Jougne, à la frontière suisse). Cette pente de 1263 mètres se prête à divers étages de climats ; mais, dans l’ensemble, nous avons peu de départements plus froids : sauf


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le fond des vallées et les collines entre Doubs et Ognon, le pays se compose de plateaux d’une grande altitude où le règne des plantes a peu de variété, la contrée relevant presque en entier du calcaire oolithique. Les forêts couvrent un grand quart du pays, 135 000 hectares, et dans ces forêts les sapins, les épicéas sont magnifiques. Les eaux vont au Rhône par l’entremise de l’Ognon et du Doubs, affluents de la Saône, excepté le Jouguena, petit torrent qui tombe dans l’Orbe au pied du Mont d’Or, au-dessus de la cascade du Day : par l’Orbe, la Thielle et l’Aar, ce Jouguena finit par atteindre le fleuve du Rhin. Formé d’une partie de l’ancienne Franche-Comté, le Doubs se divise en 4 arrondissements, Baumeles-Dames, Besançon, Montbéliard, Pontarlier, en 27 cantons, en 638 communes. La capitale, Besançon (57 067 habitants), sur le Doubs, en est la seule grande ville.

XXXIII. Drôme. — C’est le torrent de la Drôme qui a imposé son nom à ce département où il naît, où il meurt, qu’il coupe d’outre en outre, du sudest au nord-ouest, par Luc, Die, Saillans, Crest, qu’enfin il divise en deux parties presque égales. Il était malaisé de l’appeler autrement, d’après ses montagnes, car aucune d’entre elles n’est assez vaste ou assez haute pour avoir rang de domination, sauf toutefois le Vercors et le Dévoluy—mais le Dévoluy relève surtout des Hautes-Alpes, et le Vercors, très excentrique, appartient aussi pour une part à l’Isère. H a son chef-lieu, Valence, au sud-sud-est de Paris, à 618 kilomètres par la voie ferrée, à 542 seulement en ligne droite. De cette ville de Valence à nos trois mers les distances sont, à vol d’oiseau : jusqu’à la Méditerranée 170 kilomètres, jusqu’à l’Atlantique 475, jusqu’à la Manche un peu plus de 600, et jusqu’au Belvédère 265. De 1801 à 1881 les Drômois ont augmenté de 78 366 personnes. Le dénombrement de cette dernière année y a reconnu la présence de 313 763 habitants sur 652 155 hectares, soit 48 hommes seulement par kilomètre carré, la France en ayant 71. Il faut dire aussi que les sylves, dévastées ou non, habillent encore 161 000 hectares, près du quart du pays, et que vastes et brûlés sont les flancs ruinés des monts, les terrains vagues, les vaines pâtures, les nudités. Ces Alpes-là, crayeuses ou calcaires, sont en péril dès que tombent les

bois debout, et le défrichement en a blessé plus d’une ; plus d’une aussi se cicatrise depuis qu'on reforeste mainte montagne du bassin de la Drôme en amont de Die, dans les pays de Luc-en-Diois et de Châtillon-sur-Bez. Grandes sont les pentes sur ce territoire hérissé qui a pour point le plus bas (50 mètres) l’endroit où la rive gauche du Rhône cesse de longer le territoire, et pour point le plus élevé la cime d’un mont de 2405 mètres faisant partie du Dévoluy, à l’est de Lus-la-Croix-Haute. De là plusieurs climats, jusqu’à celui qui mûrit l’olive sans amener l’olivier à la plénitude de son être : à vrai dire l’arbre pâle ne croît que dans les vallées méridionales du département, qui est un de ceux où l’on passe de la région continentale à la région méditerranéenne. Dans l’ensemble, jusque sur les montagnes moyennes, la température est chaude, et le ciel éclatant, sur un sol presque partout de craie ou de calcaire. Toutes les eaux vont au Rhône. Formée des Baronnies, du Diois, du Tricastin, du Valentinois, du Viennois, pays de l’ancien Dauphiné, plus d’une vingtaine de milliers d’hectares empruntés à la Provence et au Comtat Venaissin, la Drôme comprend 4 arrondissements, Die, Montélimar, Nyons, Valence, 29 cantons, 376 communes. Valence (24 502 habitants), riveraine du Rhône, en est la capitale; Montélimar, sur le Roubion. dans la plaine du grand fleuve, a 12 894 habitants; Romans 13 806, et, avec Bourg-du-Péage, dont il est séparé par le cours de l’Isère, 18 612.

XXXIV. Eure. — Désignée de la sorte d’après la rivière qui y reçoit l’Iton, qui y baigne bouviers et s’y perd dans la Seine, l’Eure a son chef-lieu, Évreux, à l’ouest-nord-ouest de Paris, à 108 kilomètres par chemin de fer, à 85 seulement en droit chemin. Par rapport à nos trois mers, il y a d’Évreux à la Manche à peu près la même distance que d’Évreux à Paris ; jusqu’à l’Océan Atlantique on compte 320 kilomètres, 640 jusqu’à la Méditerranée, et jusqu’au Belvédère 270. 38 505 habitants de moins qu’à l’aube du XIXe siècle, c’est ce que l’Eure a «gagné)) à l'émigration vers Paris ou Rouen et surtout à la restriction des naissances. Le recensement de 1881 n’y a relevé que 364 291 personnes sur 595 765 hectares, ou 61 par kilomètre carré — 10 de moins que la


LES DÉPARTEMENTS

moyenne de la France. La terre y est pourtant généreuse, le pays d’Ouche à part, et les. prairies presque sans rivales. De son lieu le plus bas, l’estuaire de la Seine, qui est au niveau de la mer, à son lieu le plus haut, la colline du Mesnil-Rousset, (241 mètres), sur la frontière de l’Orne, il n’y a pas assez de pente pour un étagement de climats. D’ailleurs la nature des roches y est peu variée ; craies ou calcaires, elles forment divers petits pays, plateaux uniformes séparés les uns des autres par de très vives et gentilles rivières : Vexin Normand entre Epte, Andelle et Seine ; Ile de Grâce entre Seine et Eure ; Roumois entre basse Seine et basse Rille ; Plaine du Neubourg entre Iton et Rille moyenne ; Plaine de Saint-André entre Eure et Iton ; Ouche, moins féconde que les autres pays, moins plate, avec plus de forêts, entre le haut Iton et la Charentonne ; Lieuvin, à l’ouest de la Charentonne et de la Rille, jusque dans le département du Calvados 109 000 hectares de forêts interrompent la monotonité de ces campagnes très cultivées. La plus belle est la grande forêt de Lyons, sur les coteaux et plateaux de la rive gauche de l’Andelle ; dans l’Eure elle s’étend sur 6043 hectares, puis se continue sur la Seine-Inférieure. Toutes les eaux vont à la Seine, par l’Epte, l'Andelle, l’Eure, la Rille, excepté celles d’un petit recoin dont la Calonne emporte les sources vers la Touques, fleuve côtier. Formée de la Normandie propre, du comté d’Évreux, d’un lambeau du Perche (ancienne Normandie), l’Eure se divise en 5 arrondissements, les Andelys, Bernay, Évreux, bouviers, Pont-Audemer, en 36 cantons, en 700 communes. Évreux (15 847 habitants), capitale, borde l’Iton ; Louviers (10 753 habitants), fameuse par ses draps, borde l’Eure.

XXXV. Eure-et-Loir. — Ainsi nommé de ses deux maîtresses rivières, l’Eure de Chartres, le Loir de Châteaudun, il avait comme le Loiret et le Loir-etCher de grands droits à s’appeler la Beauce. Sa capitale, Chartres, est au sud-ouest de Paris, à 88 kilomètres par chemin de fer, à 75 seulement à vol d’oiseau. Elle a son site à 150 kilomètres environ de la Manche, à un peu plus de 300 de l’Atlantique, à 575 de la Méditerranée, à 200 du Belvédère. Les 280 097 habitants recensés en 1881 dans l’Eure-et-Loir ne dépassent que de 2304 la popu-

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lation de 1801 : les décès l’emportent ici sur les naissances. Le département s’étendant sur 587 430 hectares, il s’ensuit qu’il n’entretient que 48 personnes au kilomètre carré, soit presque exactement les deux tiers de la moyenne de la France. Le point le plus bas, 48 mètres, c’est l’endroit où l’Eure quitte définitivement le territoire en aval d’Ivry-la-Bataille ; le lieu le plus élevé, 285 mètres, c’est la colline de Vichères, à l’est de Nogent-leRotrou, au sud-ouest de Thiron-Gardais — soit une différence de niveau de 237 mètres seulement, incapable de superposer des climats. Mais la nature du sol provoque un grand contraste entre la Beauce, plaine à céréales qui couvre la majeure partie du pays, et le Perche ou HauteTerre, région de collines, de bois et de prairies, qui a l'Huîne pour rivière et pour ville Nogentle-Rotrou. Un troisième pays, le Thimerais, participe à la fois de la Beauce et du Perche. Séparé du Perche par le cours supérieur de l’Eure, il va de cette Eure à l’Avre normande par-dessus la Blaise de Dreux; moins froissé, moins haut, moins ruisselant d’eau que le Perche, il est moins uni, plus élevé, plus humide que la Beauce, et surtout moins nu, ayant des forêts telles que les bois de Senonches et la sylve de la Ferté-Vidame (3715 hectares), celle-ci la plus vaste du département, qui possède près de 60 000 hectares de bois. Les eaux se partagent, à bassins à peu près égaux, entre la Seine, à laquelle va l’Eure, et la Loire, où vont le Loir et l’Huîne. Il fut formé de trois pays normands, le Drouais, le Perche, le Thimerais, et de deux pays de l’Orléanais, la Beauce et le Dunois ; ces deux derniers ont fourni les trois quarts du territoire, et les trois autres pays le dernier quart. Il comprend 4 arrondissements, Chartres, Cliâteaudun, Dreux, Nogent-le-Rotrou, 24 cantons, 426 communes. Chartres (21 080 habitants), sur l’Eure, hérita du nom des Garnutes, mais non de leurs forêts, qui étaient le centre religieux de la Gaule, en même temps que le centre politique, le lieu des grandes réunions et, pour ainsi dire, du parlement fédéral des Celtes et des Kymris. Ainsi les Gaulois oscillaient presque autour du même milieu que maintenant les Français, puisqu’il n’y a guère que vingt lieues entre Paris et la ville des Carnutes. 6000 statues (la plupart statuettes) parent sa cathédrale à deux clochers, l’un des plus purs monuments sortis de la main des hommes.


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XXXVI. Finistère. — Ainsi le nomma-t-on de ce qu’il est situé à l’extrémité de la Bretagne, au bout, à la pointe, à la fin des terres, entre la Manche et l’Atlantique. Il a son chef-lieu, Quimper, à l’ouest de Paris, à 618 kilomètres par chemin de fer, à 480 seulement à vol d’oiseau. Le Finistère étant un département maritime à la fois immergé dans l’Atlantique et dans la Manche, il n’y a que 15 kilomètres en ligne droite de Quimper à l'Océan, et 70 de Quimper à la Manche, mais 770 kilomètres séparent celte ville de la Méditerranée, et 515 du Belvédère. 681 564 personnes vivent sur ses 672 171 hectares, soit. 101 individus par kilomètre carré, 41 de plus que la moyenne de la France. Son peuple vivace ne cesse de s’accroître : il y a là 242 518 habitants de plus qu’en 1801, et le quart du territoire, 270 000 hectares de terres vagues, de landes, attend encore les colons. De l'Océan à la cime culminante du territoire, à la chapelle de Saint-Michel de Braspart (391 mètres), sur la route de Quimper à Morlaix, la différence de niveau ne saurait étager plusieurs climats. Dans son ensemble, ce domaine granitique et schisteux serait froid si le voisinage de la mer, qui pénètre profondément dans le territoire par des estuaires enflés de marée, n’en faisait une contrée très humide, très tempérée, très douce. Sans cette bénignité du ciel, sans la fréquence des pluies, sans les engrais tirés de la mer, sans les poissons du fertile Océan, le Finistère ne nourrirait pas autant de centaines de milliers d’hommes, par manque de profondeur d’humus sur son granit et sur son ardoise. Tous ses ruisseaux et rivulets vont, soit à l’Atlantique, soit à la Manche, par des fleuves côtiers dont le moins petit est l’Aune, aussi nommée rivière de Chàteaulin. Démembré de l’ancienne Bretagne, il comprend 5 arrondissements, Brest, Châteaulin, Morlaix, Quimper et Quimperlé, 43 cantons, 290 communes. Son chef-lieu, Quimper-Corentin (15 228 habitants), port à marée sur l’Odet, ne vaut ni Morlaix (15 346 habitants), autre port à marée sur le Dossen, ni surtout le grand port militaire de l’Océan, Brest (66 110 habitants).

XXXVII. Gard. —Il s’appelle ainsi d’une rivière qui le traverse par le milieu, du nord-ouest au sud-

est, et s’y jette dans le Rhône après avoir passé à une quinzaine de kilomètres au nord de Nîmes. De tous nos territoires cévénols, c’est lui qui plus que tout autre aurait mérité le nom de département des Cévennes. Il a son chef-lieu, Nîmes, au sud-sud-est de Paris, à 725 kilomètres par chemin de fer, à 580 seulement à vol d’oiseau. Le Gard étant un département maritime qui touche à la Méditerranée, cette ville de Nîmes avoisine de très près (40 kilomètres) la «Mer Intérieure », mais elle se trouve à plus de 450 kilomètres en ligne droite de l’Atlantique, à 780 de la Manche, et à 550 du Belvédère. Les 415 629 habitants du dénombrement de 1881 dépassent de 115 485 la population de 1801, mais sont inférieurs de 8175 au nombre d’âmes de 1876. La cause en est au phylloxera, qui a provoqué l’émigration des vignerons ruinés, notamment vers l’Algérie. 415 629 personnes sur 583 556 hectares, cela répond à 71 hommes par kilomètre carré : c’est exactement la moyenne de la France. Du bord de la Méditerranée, du niveau des mers, le Gard monte jusqu’à 1567 mètres, hauteur de l’Aigoual, au nord du Vigan, sur les frontières de la Lozère. — D’où plusieurs climats, tellement que dans les Garrigues de Nîmes on a le ciel d’Alger, et dans l’Aigoual celui d’une Scandinavie clémente qui plongerait sur une Italie. Le territoire appartient surtout aux roches crayeuses, mais d’autres natures de sol concourent à la diversité des plantes. On rencontre des granits et des gneiss dans le pays du Vigan, des terrains houillers dans le pays d’Alais, des lias, des terrains tertiaires, des plaines d’alluvions dans le pays de Nîmes, des dunes, des étangs, des marais dans le pays d’Aigues-Mortes. Il relève surtout du Rhône, par le Gard ou Gardon, la Cèze, l’Ardèche; le versant méridional des Garrigues de Nîmes s’écoule dans le Vistre, fleuve côtier très misérable ; les Cévennes de son occident forment le Vidourle et l’Hérault; enfin, un tout petit recoin du nord-ouest confie ses eaux à la Dourbie, sous-affluent de la Garonne par le Tarn. Démembré de la province du Languedoc, le département du Gard se divise en 4 arrondissements, Alais, Nîmes, Uzès, le Vigan, en 40 cantons, en 350 communes. Sa capitale, Nîmes (63 552 hab.), l’antique Nemausus, qui semble être en communauté de nom avec Nemours, a mieux gardé ses monuments


LES DÉPARTEMENTS

romains que n’importe quelle autre ville de France, et spécialement mieux qu’Arles, sa voisine. A 15 kilomètres du Gard, à plus de 20 du Rhône, à 40 de la mer, au pied des Garrigues, sans autre rivière que le bourbier du Vistre et sans autre ruisseau que le Cadereau, lit de pierre, elle est pourtant devenue et restée grand’ville, par l’industrie de ses habitants. C’est le lieu le plus calviniste de France. Alais (22 255 hab.), sur le Gardon d’Alais, la Grand’Combe (12 138 hab.), sur ce même torrent, Bessèges (11 404 hab.), sur la Cèze, doivent leur moderne fortune à la houille et au fer.

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XXXVIII. Haute-Garonne.— Ce territoire tient son nom du cours supérieur de la Garonne, qui, toute petite encore, y pénètre en France, y coule pendant 250 kilomètres et y passe devant SaintGaudens, Muret et Toulouse. Pays frontière par sa pointe du sud-ouest, il touche à deux provinces espagnoles, Huesca (Aragon) et Lérida (Catalogne). Son chef-lieu, Toulouse, est au sud-sud-ouest de Paris, à 751 kilomètres par chemin de fer, à 585 seulement à vol d’oiseau. De cette même Toulouse à nos trois mers il y a, par la droite ligne, jusqu’à la Méditerranée 145 kilomètres, jusqu’à l’Atlantique

Gironde : le quai de Bordeaux (voy. p. 547). — Dessin de Benoist, d'après une photographie.

220, jusqu’à la Manche près de 600, et jusqu’au Belvédère, 565. De 1801 à 1872 la population du territoire actuel de la Haute-Garonne, département de 628 988 hectares, avait crû de 148 748 personnes, mais de 1872 à 1881 elle a diminué de près de 16 000, par l’effet de l’émigration, et aussi par un certain excédent de décès. Retombée à 479 362, elle ne donne plus que 76 habitants par kilomètre carré, soit 5 de plus que la moyenne de la France : supériorité qu’elle doit uniquement à la présence de sa populeuse ville de Toulouse. Qui va de l’endroit où le Tarn sort du département, par 75 mètres d’altitude, à la cime du pic Royo (3145 mètres), montagne au sud-ouest de O. RECLUS. — EN FRANCE.

Bagnères-de-Luchon, s’élève de 3070 mètres, différence de niveau capable d’étager de nombreux climats, jusqu’au climat arctique. Mais en somme, comme les Pyrénées, faites de granits, de grès vert, de calcaire jurassique, y ont peu de profondeur, peu de largeur, et que les Cévennes, ici nommées les monts de Saint-Félix, n’y sont que des coteaux, la Haute-Garonne a réellement deux natures de pays, avec deux climats. La plus grande de ses deux régions, la Plaine et Colline, celle-ci issue en partie du plateau de Lannemezan, occupe au delà des trois quarts du territoire ; la Montagne comprend ce qu’on peut nommer les grandes et les petites Pyrénées. Toutes les eaux finissent par gagner la Garonne. I — 69


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Formée de deux pays du Languedoc (diocèse de Toulouse et Lauragais), de cinq pays de Guyenneet-Gascogne (Lomagne, Comminges, Couserans, Nébouzan, Quatre-Vallées), la Haute-Garonne contient 4 arrondissements, Muret, Saint-Gaudens, Toulouse, Villefranche de Lauragais, 39 cantons. 587 communes. La capitale, Toulouse (140 289 hab.), qui continue de croître pendant que la population du pays diminue, est riveraine de la Garonne, sur le grand chemin de l’Atlantique à la Méditerranée, au sein d’immenses plaines fécondes. Bien que cité continentale très voisine de la montagne Pyrénée et fort éloignée de l’une et l’autre mer, cette ville de grand commerce et de grande industrie n’est qu’à 190 mètres d’altitude.

XXXIX. Gers. — Ce nom lui vient d’une rivière qui le traverse d’outre en outre, du sud au nord, et y baigne le pied des collines ardues d’Auch et de Lectoure. A le regarder sur la carte, il mériterait par excellence le nom de département des Rivières. Nul pays n’en possède autant : de la frontière des Landes à celle de la Haute-Garonne, on en traverse une douzaine, dans des vallées profondes, et parallèles sauf un léger écartement en faisceau d’éventail ; mais comme ces cours d’eau sont terreux, faibles, prompts à tarir, le nom de département des Rivières convenait avant tout à l'Indre-et-Loire, où courent la Loire, le Cher, l’Indre, la Gartempe, la Creuse, la Vienne. Il a son chef-lieu, Auch, au sud-sud-ouest de Paris, à 721 kilomètres par les voies ferrées, à 590 seulement en ligne droite. Sa distance des trois mers et du Belvédère est, à vol d’oiseau, comme suit : jusqu’à l’Océan Atlantique un peu moins de 160 kilomètres, jusqu’à la Méditerranée un peu plus de 200, jusqu’à la Manche près de 570, jusqu’au Belvédère environ 375. Émigration vers les grandes villes et dans l’Amérique du Sud, infériorité des naissances en regard des décès, le peuple de ce pays diminue depuis une quarantaine d’années : il avait crû jusqu’alors, et le recensement de 1881 marque encore une augmentation de près de 11 000 personnes sur l’évaluation de 1801, quoique le territoire ait perdu des cantons en 1808, lors de la formation du Tarnet-Garonne. La diminution continuelle agissant, le Gers n’a plus que 281 532 habitants sur 628 031 hectares,

soit 45 personnes seulement par kilomètre carré, la moyenne de la France étant de 71. Ses points culminants sont des collines de 350 à 400 mètres issues du plateau de Lannemezan, collines qui serrent les vallons du Gers et de l’Arrats naissants, aux frontières des Hautes-Pyrénées et de la Haute-Garonne, près de Mont-d’Astarae, au sud de Masseube ; l’endroit le plus bas, le passage de la rivière Gers dans le Lot-et-Garonne, est à 55 mètres : c’est une différence de niveau de 300 à 350 mètres, incapable d’échafauder plusieurs climats dans ce pays de terrains tertiaires étendus sur des roches argilo-calcaires. Les trois quarts du département s’inclinent vers la Garonne par la Save, la Gimone, l’Arrats, le Gers, la Baïse. L’autre quart tend vers l’Adour, qui est la plus coulante et courante rivière du territoire; outre l’Adour lui-même, Arros, Midour et Douze sont ici les « naïades » adouriennes. Formé de cinq pays gascons, Armagnac, Astarac, Comminges, Condomois, Lomagne, plus de quelques communes de l’Agenais, le Gers comprend 5 arrondissements, Auch, Condom, Lectoure, Lombez et Mirande, 29 cantons, 465 communes. Sa capitale, Auch (14 186 hab.), domine le val du Gers.

XL. Gironde. — Ce département maritime s’appelle ainsi du large estuaire où se confondent la Garonne et la Dordogne. On l’appela d’abord département du Bec-d’Ambès, excellent nom, d’après l’endroit où la Garonne rencontre la Dordogne, lieu du plus majestueux confluent de France. Il a son chef-lieu, Bordeaux, au sud-ouest de Paris, à 578 kilomètres par chemin de fer, à 500 à peine en ligne droite; de ce même Bordeaux à l’Océan on ne compte à vol d’oiseau que 50 kilomètres, mais il y en a près de 350 jusqu’à la Méditerranée et environ 420 jusqu’à la Manche ; jusqu’au Belvédère la distance est de 325 000 mètres. Sur ses 1 034 200 hectares1 ce département majeur de la France entretient 748 703 habitants, soit plus de 72 par kilomètre carré, ce qui dépasse un peu la moyenne de notre pays : cela malgré le désert des Landes, et à cause de Bordeaux. Depuis le premier recensement du siècle, son gain est de 245 980 hommes. Ce n’est pas la différence de niveau entre le point le plus bas et le plus élevé qui peut y étager plu1. 1 048 680 avec le bassin d’Arcachon.


LES DÉPARTEMENTS

sieurs climats avec le cortège de leurs plantes : la colline suprême, celle de Samazeuil, à l’est de Grignols, à la frontière du Lot-et Garonne, n’a que 163 mètres. Mais la nature du sol partage nettement le pays en deux régions naturelles : à l’est et au nord les Coteaux girondins, terres des vins, des grains, des fruits ; à l’ouest et au sud les Landes, forêts de pins et sables. Dans la belle région des Coteaux on distingue : le Bordelais, villas et vignobles autour de Bordeaux, sur la Garonne jusqu’à l’orée de la Lande ; le Médoc, aux vins incomparables, entre la Lande et la Gironde; le Bazadais, massif de collines entre cette même Lande et le fleuve de Garonne ; l’Entre-DeuxMers, vergers et vignes phylloxérées entre la Garonne et la Dordogne ; la Double, bois de pins entre l’Isle et la Dronne ; le Libournais, terre d’abondance autour de Libourne, sur la Dordogne et sur l’Isle ; le Fronsadais, sur la Dordogne et la rive droite de la Gironde, avec ses sous-pays — Cubzagais autour de Cubzac, Bourgès autour de Bourg, Blayais autour de Blaye, Marais, plus ou moins desséché, entre la Gironde et le pied des craies du plateau de Saintonge. Quant aux Landes, elles se divisent en landes et en dunes. Toutes les eaux vont à la Gironde, sauf les ruisseaux landais qui cherchent la Leyre, affluent du Bassin d’Arcachon, et les crastes qui se perdent au pied des dunes. Par à peu près, et d’ailleurs on ne limite pas facilement les versants sur le sol plat des Landes, 250 000 hectares ne relèvent point du fleuve Gironde : c’est un peu moins que le quart du territoire. Formée du Bordelais, du Bazadais, de petits tronçons du Périgord et de l’Agenais, tous pays de l’ancienne Guyenne, la Gironde se divise en six arrondissements, Bazas, Blaye, Bordeaux, Lesparre, Libourne, la Réole, en 48 cantons, en 552 communes. Elle a pour capitale le grand port de la Garonne, le majestueux Bordeaux (221 305 hab.) ; pour seconde cité Libourne (15 981 hab.), qui est un port de marée sur la Dordogne ; pour troisième, la ville de 13 196 âmes que forment ensemble, au bord du bassin d’Arcachon, les deux voisines Arcachon et la Teste.

XLI. Hérault. — Ce nom d’Hérault, c’est celui d'un fleuve côtier qui traverse le territoire, du

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nord-est au sud-ouest, et s’y perd dans la Méditerranée en aval d’Agde. On eût peut-être mieux fait de l’appeler département des Étangs, d’après les nappes d’eau salée, immédiatement proches de la mer, qui s’y suivent d’Agde à la plage d’Aigues-Mortes. Il a son chef-lieu, Montpellier, au sud-sud-est de Paris, à 775 kilomètres par chemin de fer, à 590 seulement en ligne droite. Très voisine de la Méditerranée (10 kilomètres), cette ville se trouve à 410 kilomètres environ à vol d’oiseau de l’Atlantique, à 690 de la Manche et jusqu’au Belvédère il y a 360 000 mètres. 441 527 personnes sur 619 799 hectares donnent à l’Hérault une moyenne de 71 habitants par kilomètre carré, exactement égale à celle de la France. Cette densité de population, l’Hérault, terre brûlée, rocheuse, qui semblait en partie vouée à la stérilité par trop de soleil et trop peu d’eau sur trop peu d’humus, l’Hérault l’a due à des vignobles d’une prodigieuse opulence : il y a telle année où un vrai fleuve de vin, le cinquième ou plus de toutes les cuves de France, est descendu de ses ardentes collines. Mais, de ce pays très riche, le phylloxera pourrait bien faire un pays très pauvre, voire indigent : rapidement il y détruit la vigne. Rapidement aussi le nombre des naissances a diminué dans cette contrée où le moindre paysan tendait au millionnaire ; il est devenu moindre que celui des morts, et la population a commencé de reculer. Toutefois le gain sur 1801 est encore de 166 078 existences. Du seuil de la Méditerranée, niveau des mers, son territoire monte jusqu’à 1122 mètres, hauteur d’une cime de l’Espinouse, au nord d’Olargues. Aussi trois climats règnent-ils sur cette région de roches variées, craies, calcaires, coteaux houillers de Graissessac, schistes, etc. : le climat semi-africain sur les rives marines, les étangs littoraux, les basses plaines ; le tempéré-chaud sur les hautes collines ; le tempéré-froid sur les Cévennes et sur le Larzac. Sauf quelques ravins du pays de Saint-Pons dont l’Agout emporte les eaux vers le Tarn, affluent de la Garonne, tout le département s'incline vers de petits fleuves côtiers, l’Aude, l’Orb, l’Hérault, le Lez, le Vidourle. Démembrement du Languedoc, l’Hérault a reçu de lui divers petits pays : Maguelonnais qui se forma autour de l’évêché de Maguelonne, remplacé plus tard par Montpellier ; Lodévois autour de Lodève ; Agadès autour d’Agde ; Béderrois ou Biterrois


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EN FRANCE

autour de Béziers ; pays de Thomières autour de Saint-Pons, et partie du Minervois dont le reste est entré dans l’Aude. Il comprend 4 arrondissements, Béziers, Lodève, Montpellier, Saint-Pons, 36 cantons, 336 communes. Il a trois grandes villes : son chef-lieu, la docte Montpellier (56 005 hab.), lieu d’études médicales, près du petit fleuve Lez ; puis la métropole des vins d’Hérault, Béziers (42 915 hab.), sur une colline de la rive du fleuve Orb ; enfin Cette (35 517 hab.), port sur la Méditerranée.

XLII. Ille-et-Vilaine. — Nom tiré de deux rivières qui s’y rencontrent à Rennes : l'Ille, longée par un canal de navigation menant à Saint-Malo ; la Vilaine, qui coule devant Vitré, Rennes et Redon. Si l'Ille ne baignait un quartier de l’ancienne capitale de la Bretagne, elle n’aurait certes pas contribué au nom du département, car ce n’est qu’un ruisseau. Vilaine tout court aurait mieux valu. Il a son chef-lieu, Rennes, à l’ouest-sud-ouest de Paris, à 374 kilomètres par la voie ferrée, à 300 seulement à vol d’oiseau. De cette ville, qui administre un département maritime ayant pour port la céléberrime bien que petite Saint-Malo, de Rennes à la Manche, il n’y a pas beaucoup plus de 50 kilomètres, et comme, d’autre part, l’Ille-et-Vilaine s’approche fort de l’Océan en descendant le cours de son petit fleuve central, il n’y en a que 90 jusqu’à l’Atlantique ; mais on en compte plus de 650 jusqu’à la Méditerranée, et le Belvédère est à 350 000 mètres environ. L’Ille-et-Vilaine est un de ces départements agricoles bretons qui, semblables aux poitevins, aux berrichons, etc., croissent régulièrement par la surabondance des naissances. 615 480 habitants vivaient en 1881 sur ses 672 583 hectares, soit 126 634 de plus qu’en 1801, soit encore 90 personnes par kilomètre carré, ou 19 de plus que la moyenne de la France. Le territoire, divisé en une infinité de petites fermes ayant chacune sa famille, n’a plus guère de sols en friche, et les forêts y sont rares, desquelles la plus vaste, celle de Paimpont, s’étend sur 6070 hectares. C’est dans ces bois de Paimpont, non loin de la frontière du Morbihan, que s’élève au sud-ouest de Montfort-sur-Meu le Tertre de Haute-Forêt (255 mètres), culmen de l'Ille-et-Vilaine. 255 mètres, voilà donc toute la différence des niveaux de ce territoire, entre la plus haute de toutes les cimes et le seuil de la Manche.

Ce minime étagement des terres ne peut évoquer de climats bien distincts, et le département d’Ille-et-Vilaine, très peu bombé, très peu varié de roches, soumis partout à l’influence marine, est un des plus uniformes de France. Il appartient aux granits et aux schistes. Ses eaux vont à divers fleuves côtiers qui s'engloutissent dans la Manche, tels le Couesnon et la Rance ; à la Vilaine, qui se dirige vers l'Océan Atlantique; et quelques petits vallons du pays de Vitré penchent leurs ruisseaux vers la Mayenne, affluent de la Loire. Tirée de l’ancienne Bretagne, l’Ille-et-Vilaine se divise en 6 arrondissements, Fougères, Montfortsur-Meu, Redon, Rennes, Saint-Malo, Vitré, en 43 cantons, en 357 communes. Dans sa capitale, Rennes (60 974 hab.), sévère et vide, se réunissait le parlement de Bretagne. Cette ville borde la Vilaine. Saint-Malo, place murée, à l’entrée de l’estuaire de la Rance, n'a que 11 212 citadins, mais, en lui réunissant sa voisine Saint-Servan, non close de murs, on se trouve devant une cité de 23 000 âmes.

XLIII. Indre. — Ce département ainsi nommé d’une rivière qui le traverse du sud-est au nordouest, par la Châtre et Châteauroux, a son cheflieu, ledit Châteauroux, au sud-sud-ouest de Paris, à 263 kilomètres par chemin de fer, à 230 seulement en ligne droite. Comme l’Indre touche au Cher, qui est notre territoire central, il n’y a même pas 70 kilomètres à vol d’oiseau de Châteauroux au Belvédère ; jusqu’à l’Atlantique il y en a 220, jusqu’à la Manche 300, et jusqu’à la Méditerranée 400. Depuis l’aube du siècle l’Indre a gagné 82 077 habitants, et le recensement de 1881 a reconnu 287 705 personnes sur ce territoire de 679 530 hectares, soit seulement 42 individus par kilomètre carré. C’est que l’Indre n’est fertile que dans la Champagne Berrichonne, laquelle n’occupe même pas le huitième du pays; les brandes du Boischaut, les étangs de la Brenne, les forêts enlèvent beaucoup de sol à la charrue. Parmi les bois, qui couvrent 81 000 hectares, la forêt de Châteauroux, entre Indre et Bouzanne, comprend 5144 hectares; celle de Bommiers, au sud d’Issoudun, 5061. Son point le plus bas (62 mètres) est l’endroit où la Creuse sort du département; le plus haut, c’est la cime du coteau de la Fragne (459 mètres), qui se dresse au sud-ouest de Sainte-Sévère et


LES DÉPARTEMENTS

à l'est, d’Aigurande, à la source de la Couarde. Cette différence de niveau d’un peu moins de mètres ne peut superposer des climats bien divers. Toutefois, et cela par la nature des sols et sous-sols, il y a trois pays distincts dans le département de l’Indre : Le Boischaut, c’est-à-dire le Bosquet, plaines et coteaux de cailloux, de sables, d’une étendue d'à peu près 500 000 hectares, terrains tertiaires, surtout, miocènes, qui ne répondent pas généreusement aux vœux des Boischautins ; les forêts dont la région tire son nom ont moins de consistance

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qu'autrefois; les landes sont grandes, et çà et là nombreux les étangs ; La Brenne ou Sologne de Berry, très palustre et très malfaisant royaume, d’ailleurs de moins en moins « mortel », les prés, les champs s’y agrandissant aux dépens des marais et des étangs funestes aux Brennous. Ce domaine étend ses 105 000 hectares sur des terrains miocènes imperméables, à la droite de la Creuse, au nord du Blanc, au nordouest de Saint-Gautier, tout le long de la Claise et de ses affluents; La Champagne Berrichonne (81 000 hectares),

Isère : Grenoble et les Alpes de Belledonne (voy. p. 551). — Dessin de Taylor, d’après une photographie.

plaine oolithique nue, de Châteauroux à Issoudun ; c’est un pays de grandes fermes, sur le sol le plus fécond de l’Indre. Toutes les eaux du pays vont à la Loire par le Cher, l’Indre ou la Vienne ; 325 000 hectares appartiennent au bassin de la Vienne, 192 000 à celui de l’Indre, 172 000 à celui du Cher. Formée pour les 9/10 du Bas-Berry, moitié de la province berrichonne, et, pour le reste, de lambeaux de l’Orléanais, de la Marche, de la Touraine, l’Indre comprend 4 arrondissements, le Blanc, Châteauroux, la Châtre, Issoudun, 23 cantons, 245 communes. Son chef-lieu, Châteauroux (21179 hab.), borde l’Indre, vers le point de contact du Boischaut, de

la Brenne, de la Champagne. Issoudun (14 928 hab.) domine le vallon de la Théols.

XLIV. Indre-et-Loire. — Ainsi appelé de son fleuve, la Loire, et d'une de ses rivières, l’Indre — la Loire y baigne Amboise et Tours, l’Indre y ruisselle dans la prairie de Loches — ce territoire parcouru par la Loire, le Cher, l’Indre, la Creuse, la Vienne, et un peu la Gartempe, méritait par excellence le nom de département des Rivières. Il a son chef-lieu, Tours, à 236 kilomètres sudouest de Paris, à 200 seulement à vol d’oiseau; à 200 kilomètres aussi, plus ou moins, par droit chemin, de la Manche comme de l’Atlantique; à


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490 de la Méditerranée ; enfin à moins de 150 du Belvédère. 329 160 habitants en 1881, sur 611 370 hectares, c’est environ 60 000 de plus qu'en 1801. Rapportée au kilomètre carré, cette population ne donne que 54 habitants par 100 hectares, 17 de moins que la moyenne de la France : cela tient au peu de fertilité du pays au nord de la Loire, à l’étendue, grande encore, des landes et brandes, des gâtines, des friches, et aux forêts (84 000 hectares), dont quelques-unes très vastes, comme celles d’Amboise, de Chinon, de. Loches. Son point le plus élevé, la colline de la Ronde (188 mètres), au nord de Montrésor, sur la limite du Loir-et-Cher, ne dépasse que de 158 mètres son lieu le plus bas, qui est l’endroit où la Loire le quitte. Cette différence de niveau est incapable de varier les climats ; toutefois le territoire comprend six petites régions naturelles : La Gâtine de Touraine, coteaux et plateaux argileux, humides, tourbeux, de fertilité très petite, au nord du Val de la Loire ; La Varenne, terre grasse et féconde, entre la rive gauche du fleuve et la rive droite du Cher en aval de Montlouis : c’est le pays de Tours ; La Champeigne, c’est-à-dire la Champagne, dite tourangelle, dos de collines entre le Cher et l’Indre aux larges prairies ; Le Véron, craie chaude et généreuse, riche en fruits, entre la rive gauche de la Loire et. la rive droite de la Vienne chinonaise ; Le plateau de Sainte-Maure, entre la Vienne et l’Indre : c’est une craie falunière de 15 000 hectares, immense amas de coquilles marines, restes des plus qu’innombrables mollusques et polypiers qui vécurent ici dans la mer, quand le « sel divin » couvrait le « Jardin de la France » ; ces menus débris de l’immense fécondité de l’Océan donnent aux sols auxquels on les mêle plus de chaleur, plus de puissance créatrice ; aussi les extrait-on de dessous le peu d’humus dont la suite des siècles Fa revêtu; La Brenne tourangelle, petit lambeau de la Grande Brenne ou Sologne de Berry, pays d’étangs malsalubres. Tous les ruisseaux finissent par gagner la Loire. A la formation de l'Indre-et-Loire ont concouru l’Orléanais, le Poitou, l’Anjou, et surtout la Touraine — celle-ci pour presque neuf dixièmes. Le département se partage en 3 arrondissements, Chinon, Loches et Tours, en 24 cantons, en 282 communes.

La capitale, Tours (52 209 hab.), borde la Loire, large de 400 à 500 mètres, presque autant que la Garonne à Bordeaux, mais basse et presque sèche pendant le quart de l’année, sans flot de marée qui la soulève et la ravive.

XLV. Isère. — Ce nom, le département l’a reçu de la grande rivière qui le traverse du nord-est au sud-ouest, anime la vallée du Grésivaudan, baigne Grenoble et boit le Drac. Il a son chef-lieu, Grenoble, à 633 kilomètres par chemin de fer au sud-sud-est de Paris, à 480 seulement à vol d’oiseau, à un peu plus de 200 de la Méditerranée, à 530 de l'Atlantique, à 625 ou 630 de la Manche, à 300 du Belvédère. Son lot territorial est grand, 828 934 hectares où vivent 580 271 habitants, soit 144 383 de plus qu’aux premières lueurs du siècle, soit encore 70 par kilomètre carré, la moyenne de la France étant de 71. Or 164 000 hectares y sont à jamais stérilisés par les froids éternels, ou chargés de hauts monts, de roches immenses, ou semés d’éboulis, de grèves de torrent, et les forêts, qu’accroît le reboisement, y ombragent 176 000 hectares. L’Isère est donc en réalité pourvue d’autant de peuple qu’elle en peut aisément nourrir. Son pic le plus élevé, c’est la fameuse Meije ou Aiguille du Midi (3987 mètres), au sud-est du Bourgd’Oisans, au-dessus de la vallée de la Romanche, sur la frontière des Hautes-Alpes ; son point le plus bas, l’endroit où le Rhône passe dans la Drôme (134 mètres). De cette énorme pente résultent une infinité de climats locaux, depuis le climat tempéré des bords du Rhône en amont et en aval de Vienne jusqu’au climat polaire des cimes supérieures ; l’Isère ne s’avance pas tout à fait jusqu’à la zone de l’olivier, mais elle s’élève jusque dans la glace immortelle. La diversité des natures de sol augmente encore sa variété de plantes, et l’on y distingue beaucoup de régions naturelles : Les Grandes Alpes : monts de l’Oisans, des Grandes Rousses, des Sept Laux, de Belledonne à l’est et au sud-est du territoire, de Grenoble aux frontières des Hautes-Alpes et de la Savoie ; Le Dévoluy, ou plutôt un lambeau du massif du Dévoluy, au midi du Drac, à la lisière du département des Hautes-Alpes ; La Matheysine, plateau lacustre, au sud de Vizille, entre le Drac et la Romanche ; Le Beaumont et le Rattier, qui touchent à la Matheysine ;


LES DÉPARTEMENTS

Le Trièves, monts oolithiques ravinés, entre le Dévoluy et le massif du Lans, sur le parcours du chemin de fer de Grenoble à Gap ; Les monts du Lans, escarpements de craie qui se rattachent aux monts du Vercors (Drôme) et que l'Isère contourne au Bec de l’Échaillon, vis-à-vis de la Grande-Chartreuse ; La Grande-Chartreuse, célèbre massif forestier, craies et calcaires, dans l’intérieur du grand coude de l'Isère au nord de Grenoble ; La Bièvre, haute plaine perméable dont l’inclinaison est à l’ouest, vers le Rhône dans la direction duquel elle se prolonge par la Valloire, autre plaine sans consistance ; Les Terres-Froides, massif bocager, au nord de la plaine de Bièvre, dans le pays de Virieu et de la Tour du Pin ; Les Terres-Basses, marais le plus possible délivré de ses eaux par un damier de canaux, dans une dépression qui fut peut-être un des passages du Rhône préhistorique ; Les Balmes de Crémieu, coteaux d’oolithe, entre les Terres-Basses, le Rhône, la Bourbre ; Les Balmes Viennoises, ainsi appelées de la ville de Vienne, leur voisine : ce sont collines et plateaux d’excellent sol, bien que pauvres en eau courante et n’ayant guère pour boire que des puits de 100 à 120 pieds de profondeur; elles dominent les plaines de Lyon, terres rouges sur cailloux de rivière, qui s’étendent jusqu’aux bords du Rhône lyonnais, tant en amont qu’en aval de la grande « Lugdunum » ; Le plateau de Saint-Jean-de-Bournay, qui absorbe tous ses ruisseaux. Démembrement du Dauphiné, l'Isère comprend 4 arrondissements, Grenoble, Saint-Marcellin, la Tour du Pin, Vienne, 45 cantons, 560 communes. La capitale, Grenoble (51 371 hab.), est l’une de nos villes, en somme assez rares, qui portent un nom romain : ayant été Cularo, bourg des Celtes Allobroges, elle devint Gratianopolis quand l’empereur Gratien l'augmenta, au IV siècle ; elle est riveraine de l’Isère, près du confluent du Drac, dans un superbe remous de montagnes, Grande-Chartreuse, Monts du Lans, Belledonne. Vienne (26 060 hab.), antique et monumentale, avec édifices romains, borde le Rhône, au confluent de la Gère. e

XLVI. Jura. — On l’a désigné de la sorte d’après des montagnes dont les chaînons et les plateaux occupent environ les deux tiers du territoire. Il

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eût fallu l'appeler autrement, car il n’a point le monopole du Jura français, lequel appartient également au Doubs, et à l’Ain où se lèvent ses crêts culminants. Son meilleur nom, c'était Bresse-etJura, l’Ain recevant parallèlement celui de Dombeset-Jura — malheureusement ce sont là des noms doubles. C’est un département frontière, qui touche au canton de Vaud (Suisse). Il a son chef-lieu, Lonsle-Saunier, au sud-sud-est de Paris, à 442 kilomètres par chemin de fer, à 333 seulement à vol d’oiseau. De ce Lons-le-Saunier à nos trois mers il y a : jusqu’à la Méditerranée (à Gênes) 350 kilomètres en droit chemin, jusqu’à l’Atlantique 480 kilomètres, jusqu’à la Manche 480 kilomètres aussi; la distance du Belvédère est de 225 à 230. Petit territoire de 499 401 hectares, il entretient 285 263 habitants, ou 57 au kilomètre carré, densité de population inférieure de 14 à la moyenne de la France ; mais aussi le pays s’étend en plateaux froids percés de gorges étroites, et 147 000 hectares y sont sous bois, en nombreuses forêts dont la plus ample, la forêt de Chaux (19 561 hectares), dépasse la limite du département et va s’achever dans le Doubs. Depuis 1801, le Jura a perdu 2888 personnes — ce qui vient de l’émigration à l'intérieur et à l’étranger, et non point de la stérilité des familles. Les différences de niveau sont comprises entre 185 mètres, hauteur de l’endroit où le Doubs passe en Saône-et-Loire, et 1550 mètres, altitude du Noirmont, au sud-est de Morez, au-dessus du lac des Rousses, à la frontière de la Suisse. Ces 1365 mètres de pente pourraient étager beaucoup de climats, mais, en somme, la constitution physique du territoire ne le partage qu’en trois régions naturelles, qui sont : Le Jura, chaînes calcaires avec plateaux gélides, tels que le Grandvaux et le Val de Mièges, celui-ci divisé en Val de Mièges et Val de Sirod ; Le Bon-Pays ou Vignoble, fait de collines peu élevées qui se lèvent en avant du Jura, dans le pays d'Arbois et de Poligny ; La Bresse, plaine renfermée entre la rive gauche de la Saône et le pied du Vignoble et du Jura : au nord, sur les deux rives du Doubs, cette région d’étangs se nomme le Finage. Toutes les eaux s’en iraient au Rhône par l’entremise de la Valserine, de l’Ain, de la Saône, si le canton de Morez ne donnait pas naissance à l’Orbe, rivière du bassin du Rhin. Extrait de l’ancienne Franche-Comté, le Jura se


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divise en 4 arrondissements, Dôle, Lons-le-Saunier, Poligny, Saint-Claude, en 32 cantons, en 584 communes. Il a pour chef-lieu Lons-le-Saunier (12 373 hab.), ville au pied du Jura, sur la Vallière, courant du bassin de la Saône ; Dôle (13 190 hab.) est riveraine du Doubs.

XLVII. Landes. — Second département de France pour l’étendue, la Gironde étant le premier, les Landes se nomment ainsi de leurs steppes sablonneux, plats sauf en leurs dunes, et divisés en landes rases, autrement dit nues, et en landes forestières ombragées de pins maritimes : celles-ci gagnent rapidement sur celles-là, et de plus en plus le steppe devient sylve. Landes, excellent nom s’il n’y avait autant de landes hors du département que dans le département même, en Gironde, en Lot-et-Garonne, et si le territoire ne renfermait pas un vaste pays de collines appelé la Chalosse. Contrée maritime regardant l’Océan par un long rivage de sables, de pins, sans aucun port, sans une seule crique, il a son chef-lieu, Mont-de-Marsan, au sud-sud-ouest de Paris, à 731 kilomètres par voie ferrée, à 585 seulement en ligne droite. L’Atlantique étant aux portes, la Méditerranée et la Manche étant lointaines, cette ville de Mont-de-Marsan se trouve, par rapport à nos trois mers, à moins de 70 kilomètres à vol d’oiseau de l’Océan, à 300 de la Méditerranée, à 520 de la Manche et à près de 400 du Belvédère. Sur leurs 932 131 hectares, les Landes, en 1881, entretenaient 301 143 habitants, soit 76 871 de plus qu’en 1801, bien qu’elles aient perdu la ville et les environs de Saint-Esprit, annexés à Bayonne (Basses-Pyrénées). La densité de population n’est, que de 32 personnes par kilomètre carré, ce qu’explique aisément l’immensité de sol occupée par le steppe et par la forêt. Du niveau des mers, le pays ne s’élève qu’à 227 mètres, hauteur d’un coteau voisin de la frontière des Basses-Pyrénées, au sud-ouest d’Aire, près de Lauret. Cette pente ne saurait donner au département plusieurs climats et plusieurs zones de végétation; mais la nature du sol le divise en deux régions parfaitement distinctes. Au sud est la Chalosse, collines étroites séparant des vaux pro fonds dont les rivières, sans pureté comme sans abondance, descendent sinueusement au fleuve de l’Adour ; partout ailleurs s’étend la Lande plate;

le long de la mer s’allonge la Dune, sables amons celés en mamelons maintenus par le filet des racine et radicelles de la forêt des pins résineux. On divise la Lande en Grandes Landes occupant Petites le centre et le septentrion du pays, en Landes, en Marensin et en Maremne. Le Marensin, c’est la dune littorale avec étangs; la Maremne, qui mêle à ses pins des chênes-lièges, est le bout méridional du Marensin. Le pays de Gosse et le pays de Seignanx prolongent la Maremne au midi jusqu’à l’Adour : eux aussi portent le chêne-liège et le pin ; ils ont des étangs, ils confinent à la dune ; cependant leurs natures de sol, leurs renflements de collines les rattachent moins à la Lande, dont rien ne les sépare, qu' à la Chalosse, dont les divise l’Adour. La plus grande part des eaux du pays s’en va vers l’Adour ; le reste descend vers les Courants, fleuves côtiers, ou vers la Leyre, sauf quelques ruisseaux que leur pente amène à la Gelise et au Ciron, rivières du bassin de la Gironde. Formées de tout ou partie de huit terres gasconnes, Landes, pays d’Albret, Gabardan, Marsan, Tursan, Labourd, Chalosse, Condomois, d’un morceau du Béarn, et d’un lambeau du Bordelais (qui relevait de la Guyenne), les Landes ont 2 arrondissements, Dax, Mont-de-Marsan, Saint-Sever, 28 cantons, 333 communes. Elles ont pour chef-lieu Mont-de-Marsan (10 878 hab.), au confluent de la Douze et du Midou, qui forment la Midouze, affluent de l’Adour. Dax (10 218 hab.), sur l’Adour, égale à peu près Montde-Marsan .

XLVIII. Loir-et-Cher. — Deux rivières lui ont valu ce nom, les deux plus larges du pays, la Loire mise à part. L’une, le Loir, baigne Vendôme ; le Cher passe à Selles, Saint-Aignan, Montrichard. Il a son chef-lieu, Blois, au sud-sud-ouest de Paris, à 179 kilomètres par chemin de fer, à 160 seulement à vol d’oiseau ; les distances de cette même ville de Blois à nos trois mers et au Belvédère sont comme suit, par le droit chemin, « ainsi que le corbeau vole » : jusqu’à la Manche 215 à 218 kilomètres, jusqu’à l’Atlantique 230 à 235, jusqu’à la Méditerranée 490, jusqu’au Belvédère 130. Depuis la première année du siècle ce département de 635 092 hectares a gagné 59 100 habitants, et le recensement de 1881 y a trouvé 276 013 personnes, soit 43 à 44 individus par kilomètre carre, 27 de moins que la moyenne de la France : c’est


LES DÉPARTEMENTS

que si le Loir-et-Cher possède la Beauce, prodigue en grains, et le fécond Val de Loire, il se prolonge aussi sur la dure Sologne : 91 500 hectares y sont encore en friche et 96 000 en bois debout, taillis, sapinières et forêts, telles que celles de Boulogne ou de Chambord (3968 hectares), de Russy (3207 hectares), de Blois (2715 hectares), toutes les-trois voisines de la capitale du département. 201 mètres, c’est toute la pente entre son lieu le plus bas, l’endroit où le Loir quitte le département (55 mètres), et son point le plus haut, le Haut-Cormont de Fontaine-Raoul (256 mètres), au

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sud-est de Droué, près de la forêt de Fréteval. Ce n’est donc pas l’altitude, c’est la nature du sol qui divise le territoire en trois régions distinctes : au nord du Loir, le Perche boisé ; entre le Loir et la Loire, la fertile Beauce ; entre la Loire et le Cher, la stérile Sologne. Tous ses ruisseaux finissent, directement ou indirectement, dans la Loire. Formé de tout ou partie de trois pays de l’ancien Orléanais (Blésois, Dunois, Orléanais propre) et d’un très petit morceau de la Touraine, le Loir-etCher se divise en 3 arrondissements, Blois, Romo-

Loir-et-Cher : la cour du palais de Blois. — Dessin de Barclay, d’après une photographie.

rantin, Vendôme, en 24 cantons, en 297 communes. Blois (21 077 hab.), d’abord bourgade celtique (dont le nom viendrait, comme aussi celui de beauce, du mot gaulois bleiz, le loup), s’élève en raide amphithéâtre sur la rive droite du fleuve ; son château, qu’ont habité les rois de France, est un des plus grands et beaux parmi ceux que nous a légués Renaissance.

XLIX. Loire. — Nommé d’après la Loire, quoique la Loire n’y ait point encore son ampleur de fleuve comme dans l’Orléanais, la Touraine, l’Anjou, on aurait pu l’appeler département du Pilat, mais, à vrai dire, cette montagne est trop excentrique. O. RECLUS. — EN FRANCE.

Il a son chef-lieu, Saint-Étienne-en-Forez, au sudsud-est de Paris, à 502 kilomètres par chemin de fer, à 410 seulement en ligne droite. La mer la plus rapprochée de Saint-Etienne, la Méditerranée, en est à 220 kilomètres à vol d’oiseau ; on en compte 425 jusqu’à l’Atlantique, un peu moins de 550 jusqu’à la Manche, et à peu près 200 jusqu’au Belvédère. Petit territoire, voire l’un des moindres en France, puisqu’il n’a que 475 962 hectares, mais en même temps l’un des plus-habités, il entretient 599 836 personnes, soit 126 par kilomètre carré, soit encore 308 933 de plus qu’en 1801. — Il a donc presque doublé depuis lors. Cette énorme augmentation de peuple (énorme en France) et I — 70


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EN FRANCE

cette densité de population, supérieure de 55 aux 71 qui sont la moyenne du pays, tout cela lui arrive du fait de la houille et des industries de Saint-Étienne et du val de Gier. La rive droite du Rhône le quitte par 138 mètres, et, sur la limite du Puy-de-Dôme, au nord-ouest de Montbrison, Pierre-sur-Haute monte à 1640 mètres : c’est une différence de niveau de 1502 mètres, qui fait surgir plusieurs climats avec leurs herbes et leurs arbres divers. En somme, ce pays fait de granits, de gneiss, de porphyres, de schistes, de terrains houillers, de terrains tertiaires, avec des jets volcaniques près de Montbrison, se partage nettement en deux régions : le Mont, qui fait le tour du territoire sous les noms de Monts du Forez, Bois-Noirs, Madeleine, Monts du Beaujolais, Massif de Tarare, Monts du Lyonnais, Pilat ; et, au centre du pays, entre toutes ces montagnes, la Plaine du Forez, humide et stellée d’étangs. La plus grande partie de l'arrondissement de Saint-Étienne dépêche ses torrents vers le Rhône : c’est environ 60 000 hectares, ou le huitième du pays. Tout le reste appartient au bassin de la Loire. Formée du Forez et de morceaux du Lyonnais propre et du Beaujolais (tout cela relevant de la province de Lyonnais-et-Forez), la Loire a 3 arrondissements, Montbrison, Roanne, Saint-Étienne, 30 cantons, 330 communes. C’est un démembrement de l'ancien département de Rhône-et-Loire. Son chef-lieu, grande ville d’industrie, SaintÉtienne-en-Forez (123 813 hab.), a son site à 540 mètres d’altitude, au pied du Pilat, sur le Furens, affluent de droite de la Loire ; dans les environs de ce puissant atelier, le val de l’Ondaine avec la Ricamarie, le Chambon-Feugerolles, Firmini (13 707 hab.), et le val du Gier avec Saint-Chamond (14 149 hab.), Rive-de-Gier (16 816 hab.) et autres longues bourgades, sont l’un et l’autre deux immenses rues d’usines et deux dépendances normales de Saint-Étienne. Roanne (25 423 hab.) est à la tête de la navigation de la Loire.

L. Haute-Loire. — Territoire ainsi désigné de sa situation sur le cours supérieur de la Loire, ici très voisine de ses sources. On eût pu l’appeler département du Mézenc, d’après sa montagne majeure, si cette montagne n’appartenait à l’Ardèche par son autre versant. Un excellent nom, s’il n’était double, et si le Puy-de-Dôme n’y avait égale-

ment droit, Volcans-Éteints, Vieux-Volcans, VolcansMorts, rappellerait les éruptions antiques. Il a son chef-lieu, le Puy-en-Velay, au sud sudest de Paris, à 566 kilomètres par chemin de fer, à 440 seulement en ligne droite; du Puy à la mer la plus proche, la Méditerranée, il y a 165 kilomètres à vol d’oiseau, jusqu’à l’Océan 400, jusqu’à la Manche 560, jusqu’au Belvédère 165. Petit département, de 496 225 hectares qui a gagné 94 328 habitants de 1801 à 1881, le dénombrement de cette dernière année y a reconnu la présence de 316 461 personnes, ou 63 au kilomètre carré : densité inférieure de 8 unités à la moyenne de la France, et pourtant considérable, car le pays consiste principalement en montagnes, eu hauts plateaux de froid climat ; des horizons entiers y sont nue et vaine pâture ; enfin plus du sixième du territoire appartient à la forêt, — 85 600 hectares que les reboiseurs travaillent à augmenter de 9 000 à 10 000. Le point le plus bas du territoire est l’endroit où l’Allier quitte définitivement le pays par 390 mètres; le plus haut est la cime du Mézenc (1 754 mètres), qui se dresse à la frontière de l’Ardèche, à 30 kilomètres en ligne droite au sud-est du Puyen-Velay. Cette différence de niveau de 1364 mètres superpose plusieurs climats, du tempéré jusqu’au mi-polaire (car la tète du Mézenc plonge dans les longs et froids hivers). La diversité des sols contribue aussi à la diversité des plantes : il y a dans la Haute-Loire des granits, des gneiss, des schistes et micaschistes, des grès, et surtout d'immenses revêtements volcaniques, terres fécondes issues, de spasme en spasme, des 150 à 200 cratères du Velay. Hors les fontaines de quelques vallons du Mézenc et des Boutières qui vont à la rive droite du Rhône, tous ses torrents gagnent le fleuve de la Loire. Formée de trois pays du Languedoc (Velay, Gévaudan, Vivarais), d’un lambeau de la Basse-Auvergne et d’un fragment du Forez (qui dépendait du Lyonnais), la Haute-Loire se divise en 3 arrondissements, Brioude, le Puy, Yssingeaux, en 28 cantons, en 264 communes. Sa capitale, c’est, le Puy-en-Velay (18 825 hab.), sur la Borne, à 4 kilomètres de la rive gauche de la Loire, par 623 mètres d’altitude (dans la basse ville).

LI. Loire-Inférieure. — Ainsi nommée de sa situation sur le cours inférieur de la Loire, qui y


LES DÉPARTEMENTS

baigne Ancenis, Nantes, Paimbœuf, et s’y jette dans l' Atlantique, à Saint-Nazaire, elle a son chef-lieu,

Nantes, à l’ouest-sud-ouest de Paris, à 390 kilomètres par chemin de fer, à 335 seulement à vol d' oiseau. Comme c’est un département maritime, sur l'Atlantique, il s’ensuit que ladite Nantes n’est qu' à 45 kilomètres de l’Océan ; de la Manche elle a 150 kilomètres, de la Méditerranée à 575, du Belvédère à 320. Sur 687 456 hectares le cens de 1881 y a trouvé 620 019 habitants, ou 91 au kilomètre carré, la France n’en ayant que 71 ; mais ce pays possède une grande ville, Nantes, et il est parmi les mieux cultivés et jardinés. Depuis 1801 il a gagné 250 714 existences. Du seuil de l’Atlantique à la cime du coteau de la Bretèche, qui est la colline suprême du territoire (à la frontière d’Ille-et-Vilaine, au nord de Châteaubriant, au nord-est de Rougé, à l’orée de la forêt de Javardon), il n’y a que 115 mètres de différence de niveau. C’est beaucoup trop peu Pour donner au climat quelque diversité ; par cette absence de relief et par la présence de la mer, la Loire-Inférieure est parmi les pays les plus uniformes de France ; mais si le ciel, traversé de pluies, de brumes, d’effluves marins, y a beaucoup de douceur, la terre, presque partout granitique ou schisteuse, y est froide A part de tout petits fleuves côtiers, les eaux se partagent entre la Loire et la Vilaine, au désavantage de celle-ci. Extraite de l’antique Bretagne, la Loire-Inférieure a 5 arrondissements : Ancenis, Châteaubriant, Nantes, Paimbœuf et Saint-Nazaire, 45 cantons, 217 communes. Sa capitale, c’est la belle Nantes (124 319 hab.), port sur la Loire maritime. Comme le fleuve est encombré, que les navires tirant 5 mètres à 5 mètres et demi n’y arrivent, en marées de vives eaux, que par la vertu d’un incessant dragage, on creuse en ce moment le long de la rive gauche un canal de grande navigation, et il se peut que Nantes refleurisse. Saint-Nazaire (19 626 hab.), à l’embouchure de la Loire, est l'avant-port de Nantes.

LU. Loiret. — Désigné de la sorte d’après la charmante riviérette, voisine d’Orléans, qui sort des fontaines du Bouillon et de l’Abîme et va se perdre dans la Loire, ce département a son cheflieu, Orléans, à 121 kilomètres au sud-sud-ouest de Paris par chemin de fer, 110 à vol d’oiseau. De

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ce chef-lieu aux trois mers les distances sont : jusqu’à la Manche un peu plus de 200 kilomètres en ligne droite, jusqu'à l’Océan 285, jusqu’à la Méditerranée 525 ; quant au Belvédère, il n’est même pas à 140. Plus peuplé de 78 387 habitants en 1881 qu’en 1801, le Loiret entretient 368 526 personnes sur 677 119 hectares, soit 54 à 55 individus par kilomètre carré. C’est 16 à 17 de moins que la moyenne de la France ; mais si le Loiret a sa part de la Beauce jaune d’épis, il possède aussi beaucoup d’indigente Sologne, et 120 000 hectares y sont en bois debout, dont 40 308 pour la forêt d’Orléans, la plus grande en France, et 8 516 pour la sylve de Montargis. Il n’y a pas plus de 207 mètres de différence de niveau sur ce territoire, le Loing sortant du département par 68 mètres, et la colline majeure s’élevant à 275 mètres, en Sologne, à l’est de Cernoy, près des frontières du Cher. Ce n’est pas assez pour superposer des climats ; mais la nature du sol divise nettement le Loiret en trois régions naturelles : au nord-ouest, la Beauce, plate, sèche et féconde; au nord-est, le Gâtinais, humide boisé, médiocrement fertile ; au sud du fleuve, la Sologne, pays stérile empesté par les étangs. Les ruisseaux de ces trois contrées se partagent en deux bassins : près de 360 000 hectares se versent dans la Loire, près de 320 000 dans la Seine par le Loing et l’Essonne. Formé de trois pays de l’ancien Orléanais (Orléanais propre, Gâtinais, Dunois) et de lambeaux du Berry et de l’Ile-de-France, le Loiret comprend 4 arrondissements, Gien, Montargis, Orléans,Tithiviers, 31 cantons, 349 communes. Sa capitale, Orléans (57 264 hab.), perdit au III siècle son nom celtique pour le nom de l'empereur qui la restaura. Cet Aurelianum occupe un site fatal, au lieu le plus septentrional de la Loire, là où ce fleuve se rapproche le plus du grand Paris. e

LIII. Lot. — Il a pris son nom de la sinueuse rivière qui le traverse de l’est à l’ouest et y baigne Cahors. Ce nom ne dit pas toute la vérité : Lotet-Dordogne aurait mieux valu, comme plus complet et comme symétrique avec Lot-et-Garonne, qui désigne un département voisin. Par malheur, c’est un nom double, ainsi que celui de Bas-Causse qu’on aurait opposé à Haut-Causse (Lozère) et à Causse-et-Ségalas (Aveyron). Il a son chef-lieu, Cahors, au sud-sud-ouest de Pa-


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ris, à 658 kilomètres par chemin de fer, à 500 seulement en ligne droite. De cette maîtresse ville cadurque à la Méditerranée la distance à vol d’oiseau n’atteint pas tout à fait 200 kilomètres ; la distance jusqu’à l’Océan est un peu plus grande ; jusqu’à la Manche il y a quelque 500 kilomètres, et jusqu’au Belvédère 265. 280 269 habitants sur 521 293 hectares, cela ne fait que 53 personnes au kilomètre carré, soit 18 de moins que la moyenne de la France, et cela grâce à l’étendue des Gausses très secs, très arides, qui ne valent quelque chose que comme vignes (d’ailleurs phylloxérées) et comme pâture au mouton — mais les deux grandes vallées, sur Dordogne et sur Lot, sont splendidement fécondes. Depuis l’année 1801 la contrée dite département du Lot a perdu 96 000 à 97 000 individus. Mais cette diminution n’est qu’apparente ; elle vient de ce que la plus riche contrée du département, tel qu’il fut créé vers la fin du siècle dernier, servit, sous Napoléon, à former le meilleur arrondissement du Tarn-et-Garonne, celui de Montauban. Toutefois, depuis le dénombrement de 1821, qui trouva le Lot dans ses limites actuelles, le croît n’atteint même pas 5000 personnes. 716 mètres de différence de niveau donnent à ce territoire une certaine diversité de climats et de plantes, entre l’altitude de 65 mètres, endroit où le Lot passe dans le Lot-et-Garonne, et 781 mètres, à la Bastide-du-Haut-Mont, au nord-est de la Tronquière, sur la limite du Cantal. La variété des végétations et des températures tient également aux natures du sol : les granits, les porphyres, les gneiss, les serpentines, les schistes, les lias du nord-est, dans le pays de la Tronquière et de SaintCéré, au nord de Figeac, ne peuvent avoir, toutes altitudes à part, même aspect, même climat, mêmes cultures que les trois causses calcaires du nord, du centre, du sud, ou que les hautes collines miocènes du sud-ouest. Les trois causses sont : le causse de Martel ou causse du nord, au septentrion de la Dordogne ; le causse de Gramat ou causse de Rocamadour ou causse du centre, au midi de la Dordogne ; le causse de Limogne, au sud du Lot. Les 90 000 hectares de bois du département ombragent les roches anciennes du nord-est plutôt que le calcaire des causses. Directement, ou par le Tarn, le Lot et la Dordogne, toutes les eaux du pays vont à la Garonne. Le Lot, cours d’eau central, n’y reçoit qu’une rivière, le Célé, qui est l’âme d’une vallée superbe, devant

la roche rouge ou la roche blanche, à Corn ou Sauliac, à Cabrerets, surtout à Sauliac, paroi formidable. Formé d’un pays de la Guyenne, du Quercy, où vit encore le vieux nom des Cadurci, et non pas le nom latin du chêne, Quercus, qu'y flairaient autrefois les étymologisants, le Lot contient 3 arrondissements, Cahors, Figeac, Gourdon, 29 cantons, 323 communes. Sa capitale c’est Cahors (15 524 hab.), dans un beau cingle du Lot, : mieux encore que Quercy son nom rappelle les Celtes Cadurques.

LIV. Lot-et-Garonne. — Lot-et-Garonne, d’après le grand fleuve et la flexible rivière qui se réunissent au pied du fier coteau de Nicole, en aval d’Aiguillon : le Lot y baigne Villeneuve, et la Garonne Agen, Tonneins, Marmande. Son chef-lieu, Agen, se trouve au sud-sud-ouest de Paris, à 631 kilomètres par les rails, à 520 seulement en ligne directe; il est, à vol d’oiseau s’entend, à 150 kilomètres de l’Océan Atlantique, à 230 de la Méditerranée, à 510 de la Manche, a 320 du Belvédère. Il y a eu plus de 312 081 habitants sur les 535 396 hectares de ce territoire, qui, sauf ses Landes, est d’un sol admirable. Mais, faute d’assez de naissances, son peuple diminue de jour en jour. Depuis 1801 il a perdu 11 859 personnes : il faut dire aussi qu’une partie de ses terres a contribué, en 1801, à la formation du Tarn-et-Garonne. Malgré tous les trésors du soleil, de la terre, des eaux courantes, malgré fleuve et rivières, le Lot-etGaronne n’entretient qu’un peu plus de 58 hommes par kilomètre carré, 12 à 13 de moins que la moyenne de la France. De son point le plus haut à son lieu le plus bas, on descend de 267 mètres, la colline de Bélair, au nord de Fumel, sur la frontière de la Dordogne, ayant 273 mètres, et l’endroit, où la Garonne passe en Gironde n’en ayant que 6. Cette différence de niveau ne saurait faire surgir des climats divers avec le cortège de leurs plantes; mais la nature du sol le divise clairement en deux parties inégales : au nord, à l’est, au centre, la Colline ; au sud-ouest la Lande, pays des pins et des chênes-lièges, sur l’Avance, le Ciron et les affluents de gauche de la Gélise. C’est la Lande qui possède presque tous les 74 000 hectares de bois du territoire lot-et-garonnais.


LES DÉPARTEMENTS

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Toutes les eaux, vont à la mère de la Gironde, à la Garonne. Formé de pays de Guyenne-et-Gascogne (Agenais, Bazadais, Condomois, Lomagne), le Lot et-Garonne se partage en 4 arrondissements, Agen, Marmande, Nérac, Villeneuve-sur-Lot, en 35 cantons, en 326 communes. Il a pour capitale, sur la Garonne, Agen (20 485 hab.), l’Aginnum des Celtes Nitiobroges.

LV. Lozère. — Ce territoire se désigne ainsi de sa plus haute montagne, qui se lève au sud-est de Mende. Si les noms doubles n’entraînaient pas avec eux tant de lourdeur et s’ils n’étaient presque toujours incomplets, on eût pu l’appeler Aubrac-et-Lozère, ou bien Margeride-et-Lozère, ou bien Aubrac-etMargeride ; et, dans un autre ordre d’idées, CausseMéjan, d’après le causse le plus élevé, le mieux

défini de la France, ou, mieux encore, département du Haut-Causse ou des Hauts-Causses. Son chef-lieu, Mende, au sud-sud-est de la grande ville de la Seine, est à 485 kilomètres à vol d’oiseau de Paris (567 par les routes), à 115 kilomètres de la Méditerranée, à 375 de l’Atlantique, à presque 600 de la Manche, à un peu plus de 250 du Belvédère. 143 565 habitants seulement animent les 516 973 hectares de ce pays froid et dur qui a plus de la moitié de son domaine en croupes nues, stériles,

en terrains vagues et hauts pâturages; plus 30 000 hectares en bois, et 30 000 aussi livrés aux châtaigniers, surtout au sud-est, sur le versant de la Cèze et des Gardons : or la châtaigne et le marron nourrissent, mais le froment entretient plus d’hommes, et les entretient mieux. Ainsi la Lozère ne supporte que 28 personnes par kilomètre carré, 43 de moins que l'ensemble de la France ; et si les « Lozériens » ou « Lozérots » sont 16 000 à 17 000 de plus qu’en 1 801, ils sont, dit-on, 6 000 à 7 000 de moins qu’à la fin du


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siècle, alors que le pays avait, paraît-il, 250 000 hectares de bois au lieu de 30 000. Cette diminution ne tient pas à l’infécondité des familles, mais à la ruine du sol par la déforestation et les ravages des moutons de transhumance, ainsi qu’à l’excès d'émigration qui est la caractéristique des gens de montagne. Toute en plateaux élevés, la Lozère est peut-être le département le plus haut en moyenne. Elle a pour cime dominante le pic de Finiels ( 1702 mètres), tête de la Lozère ; pour point le plus bas, l'endroit où le Tarn passe en Aveyron (380 mètres) : soit une différence de niveau de 1322 mètres, plus que suffisante pour échelonner des températures diverses. Toutefois, comme le pays se déroule en plateaux d’une grande altitude, il n’a guère qu’un seul climat, et climat très froid excepté dans les gorges profondes, comme sont celles du Tarn et du Lot, et dans quelques vallées du bassin du Rhône ouvertes vers le sud-est. Les grandes différences d'aspect tiennent à la diversité des natures de sol, et, toutes altitudes à part, les causses oolithiques du sud-ouest ne ressemblent aucunement aux pays sur granits et gneiss qui composent le reste du département. La Lozère est à la diramation de plusieurs belles rivières : elle donne naissance au Tarn, au Lot, à l’Allier. Par le Tarn, le Lot, la Truyère, elle verse à la Gironde le plus grand nombre de ses clairs torrents; 77 000 hectares se penchent vers la Loire par l’Allier ; le reste, à l’est et au sud-est, dépêche ses flots au Rhône par l’entremise de l’Ardèche, de la Cèze et du Gard. Formée d'un pays de l’ancien Languedoc, le Gévaudan, où habitèrent les Gabali, plus de quelques villages également languedociens des diocèses d’Alais et d’Uzès, la Lozère comprend 3 arrondissements, Florac, Marvejols, Mende, 24 cantons, 197 communes. Elle a pour chef-lieu Mende (7202 hab.), sur le Lot, à 739 mètres d’altitude. XVIIe

LVI. Maine-et-Loire. — Ainsi le nomme-t-on de sa principale rivière et de son fleuve : la rivière, qui est la Maine, y baigne Angers ; le fleuve, qui est la Loire, y baigne Saumur. Il a son chef lieu, Angers, au sud-est de Paris, à 308 kilomètres par chemin de fer, à 260 seulement à vol d’oiseau. Le Maine-et-Loire n’étant séparé de l'Océan que par le département de la Loire-Inférieure et de la Manche que par celui

d'Ille-et-Vilaine, il y a 120 kilomètres seulement en ligne droite d’Angers à l’Atlantique, et un peu plus de 140 d’Angers à la Manche ; mais on en compte 560 jusqu’à la Méditerranée, la distance du belvédère n’étant pas tout à fait de 250. Grand de 712 093 hectares, c’est-à-dire beaucoup plus que le département moyen, le Maine-etLoire a 523 401 habitants, soit environ 148 000 de plus qu’en 1801, soit encore 73 à 74 personnes par kilomètre carré, la moyenne de la France étant de 71. Par 6 mètres d’altitude la Loire quitte le département, et le coteau des Gardes, au nord-est de Cholet, au sud de Chemillé, s’élève à 210 mètres. Cette pente de 204 mètres seulement est impuissante à varier les climats ; la diversité des paysages, des plantes, tient essentiellement à la nature du sol, ici composé de granit (surtout au sud-ouest, dans le Bocage) ; là de feldspath; là de schiste; ailleurs, de terrains tertiaires, ou, sur de petits espaces, de craie et de calcaire jurassique; ailleurs encore de terrains d’alluvion, notamment dans le Val de Loire et au bord des principales rivières. 54 000 hectares appartiennent à la forêt. En dehors de quelques hectares dont les eaux gagnent le Don ou Uldon, tributaire de la Vilaine, tout le département se verse dans la Loire. Le Maine-et-Loire, tiré de l’ancien Anjou, comprend 5 arrondissements, Angers, Baugé, Cholet, Saumur, Segré, 34 cantons, 381 communes. Il a pour capitale Angers (68 049 hab,), héritière des Andecavi, sur la sombre rivière de la Maine.

LVII. Manche. — Ainsi nommé d’après la Manche : et c’est un nom parfait, puisque ce département plonge en demi-presqu’île dans cette mer sur laquelle il n’a pas moins de 330 kilomètres de littoral. Il devrait y avoir, antithétiquement, un département de la Méditerranée ; de môme que les Côtes-du-Nord appelaient des Côtes-du-Sud. La Manche a son chef-lieu, Saint-Lô, à l’ouestnord-ouest de Paris, à 314 kilomètres par chemin de fer, à 250 seulement en ligne directe. En tant que département maritime ourlé par la vague anglo-française, il n'y a que 30 kilomètres à vol d’oiseau de Saint-Lô à ladite mer; l’Atlantique non plus n’est pas loin, à environ 200 kilomètres, mais il y a 725 à 730 kilomètres jusqu’à la Méditerranée et 372 jusqu’au belvédère.


LES DEPARTEMENTS

526 377 habitants sur 592 838 hectares donnent à la Manche 89 personnes par kilomètre carré, 18 au-dessus de la moyenne de la France. Depuis 1801 ce territoire n’a gagné que 9 279 individus, parce qu’après avoir rapidement augmenté, jusqu’à 600 000 âmes, il s’est mis à diminuer très vite, du fait de l’émigration à l’intérieur, surtout vers Paris, l’émigration à l’extérieur étant à peu près nulle. Et, suivant les années, la natalité comble à peine ou ne comble pas les vides faits par la mort. Son plus haut sommet, c’est le coteau de SaintMartin de Chaulieu, au nord-est de Mortain, près des frontières de l’Orne et du Calvados, dans la contrée qu’on nomme le Bocage Normand. Il ne domine que de 368 mètres le seuil de la Manche, et cette différence de niveau ne saurait créer des climats divers et des zones de plantes. La variété des cultures y tient essentiellement à la nature du sol, et précisément, du granit aux alluvions modernes et aux sables des dunes, qu’on appelle ici des mielles, ce pays des pommiers à cidre a presque tous les terrains ; toutefois le schiste y domine, et après lui le granit, roches qu’un climat très doux, qu’une pluie fine et fréquente, sauvent ici de l’infécondité qui leur est habituelle. Ces schistes, ce granit, couvrent le nord, tout l’ouest et le sud; au lias, au calcaire, aux alluvions appartient le pays qui va de la ville de Valognes à l’estuaire de la Vire. A part quelques ruisseaux de l’arrondissement de Mortain versant leurs eaux dans la Mayenne (bassin de la Loire), toute la Manche coule à des fleuves côtiers dont la Vire est le plus grand. Tirée de trois pays de la Normandie, Coutantin ou Cotentin, Avranchin, Bocage (celui-ci pour un très peu), la Manche comprend 6 arrondissements, Avranches, Cherbourg, Coutances, Mortain, SaintLô, Valognes, 48 cantons, 643 communes. Son chef-lieu, Saint-Lô (10 121 hab.), sur la Vire, ne vaut ni Granville (11 040 hab.), vaillant port de pêche, ni surtout Cherbourg (35 691), puissant port de guerre.

LVIII. Marne. — Ainsi l'appelle-t-on de sa rivière majeure, qui le parcourt dans toute sa largeur, du sud-est au nord-ouest, et y baigne Vitryle-François, Châlons et Epernay. Ce territoire a son chef-lieu, Châlons-sur-Marne, à l’est de Paris, à 173 kilomètres par chemin de fer, à 148 seulement en ligne droite; de cette ville de Châlons aux trois mers et au Belvédère, les

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distances sont comme suit, à vol d’oiseau : jusqu’à la Manche un peu moins de 250 kilomètres, 515 jusqu’à l’Océan, presque 600 jusqu’à la Méditerranée, 280 jusqu'au Belvédère. Vaste pays, assez petit peuple : sur les 817 955 hectares qui en font notre neuvième département par ordre de grandeur, il n’entretient que 421 800 personnes, ou 50 au kilomètre carré, la moyenne de la France étant de 71 — faible densité qui tient à deux causes : à la vastitude des bois et forêts occupant 134 000 hectares, dont 3 000 pour la sylve de la Traconne, et à la dure aridité des craies de la Champagne Pouilleuse, plaine qui réclame la moitié du sol de la Marne, 406 000 hectares sur 818 000. Le gain de 1881 sur 1801 est de 711149 personnes, accroissement qui tient surtout aux industries de Reims. Entre Condé-sur-Suippe et Berry-au-Bac l’Aisne quitte ce département par 50 mètres d’altitude; au-dessus des plates campagnes sillonnées par la Vesle, la Montagne de Verzy, coteau de la Montagne de Reims, se dresse à 280 mètres. Cette différence de 230 mètres ne saurait varier grandement le climat et l a végétation de ce pays ; mais la nature du terrain sépare très bien la Champagne Pouilleuse, triste, inféconde et nue, des petites régions naturelles situées tant à l’ouest qu’à l’est de ce laid plateau. Régions qui se nomment : Montagne de Reims, au sud et à l’ouest de Reims : c’est un massif de collines encore sylvestres là où elles ne sont pas déjà vinicoles, entre le cours de la Marne et le cours de la Vesle ; Montagne de Saint-Thierry, entre la Vesle et l’Aisne ; Tardenois, petit pays bocager qui prolonge occidentalement la Montagne de Reims ; Montagne de Vertus, forestière ou vineuse, comme la Montagne de Reims, entre la Marne sparnacienne et le Petit Morin ; Montagne de Sézanne, très boisée, entre le PetitMorin et la Seine ; Brie, vaste plateau à l’ouest des Montagnes de Vertus et de Sézanne (la Brie se prolonge au couchant jusqu’à la banlieue de Paris) ; Argonne, pays de grands bois, sur l’Aisne supérieure en amont de Sainte-Menehould, et en aval jusqu’au Dormois, petite région « pouilleuse » ; Le Perthois, le Bocage, le Vallage, régions conti1. D’Épernay.


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EN FRANCE

guës, plaines, coteaux, bois, étangs, et à chaque pas des rivières, à l’angle sud-est du département, sur la Marne et la Saulx. Toutes les eaux vont à la Seine, qui écorne l’angle sud-ouest du territoire. Formée de la Champagne propre, du Rémois et du Châlonnais, pays de l’ancienne Champagne, la Marne comprend 5 arrondissements, Châlons-surMarne, Épernay, Reims, Sainte-Menehould, Vitryle-François, 32 cantons, 664 communes. Sa capitale, Châlons-sur-Marne (23 199 hab.), est presque un néant quand on la compare, elle, la vieille bourgade des Celtes Catalauni, à Reims (93 823 hab.), la Durocortorum des Rémois, peuple kymri : Reims, sur la Vesle, au point de contact de la plaine pouilleuse et des collines du bassin de Paris, est fileuse, tisseuse et teinturière en laines, au pied d’une splendide cathédrale.

contrée plus basse qui descend au nord-ouest avec l’Aube, au nord avec la Marne et la Meuse. La Haute-Marne dépêche ses eaux à la Seine, au Rhône par la Saône, à la Meuse. De ces trois bassins, celui de la Seine prend à lui seul les deux tiers du territoire. On l’a formée, pour près des neuf dixièmes, de trois pays de l’ancienne Champagne (Bassigny, Perthois, Vallage) ; le reste vint de la Bourgogne, de la Lorraine, de la Franche-Comté. Elle se divise en 3 arrondissements, Chaumont, Langres, Saint-Dizier, en 28 cantons, en 550 communes. Son chef-lieu,Chaumont-en-Bassigny (12160 hab.), sur un coteau de la Marne, est supérieur à Langres (11 790 hab.), place forte à 473 mètres, au-dessus de la Marne naissante ; inférieur à Saint-Dizier (12 773 hab.), ville de commerce à la tète de la navigation de ladite Marne.

LIX. Haute-Marne. — Territoire désigné de la sorte d’après sa situation sur le cours supérieur de la Marne, qui y prend sa source et y passe devant Langres, Chaumont et Saint-Dizier, la Haute-Marne a son chef-lieu, Chaumont-en-Bassigny, à 215 kilomètres à vol d’oiseau à l’est-sud-est de Paris (262 par les rails), à 325 kilomètres de la Manche, à 490 de la Méditerranée, à 510 de l’Atlantique, à 240 du Belvédère. Supérieur de 28 221 habitants à la population de 1801, ce département n’entretenait en 1881 que 254 876 personnes sur 621 968 hectares, soit 41 individus seulement par kilomètre carré, contre les 71 qui sont la moyenne de la France ; mais il ne faut pas oublier qu’il a 187 000 hectares en forêts qui sont parmi nos plus serrées et majestueuses : telles celles du Val, du Der, du Heu, de l’Étoile, de Châteauvillain, d’Arc, d’Auberive. Or, 187 000 hectares sur 622 000, c’est presque le tiers du territoire. 406 mètres font la différence entre le point le plus bas et le point le plus haut du territoire, entre 110 mètres, à l’endroit où la Voire sort du département, et 516 mètres, cime du Haut-du-Sec, à la source de l’Aujon, à l’est d’Auberive, au sud-est de Langres. Cette faible pente ne suffit pas pour étager plusieurs climats, sur un soluniforme appartenant surtout au calcaire jurassique, et aussi à la craie, au lias, au trias. Les « Hauts-Marnois » divisent communément leur pays en Montagne et en Bassigny : la Montagne c’est, au sud, le plateau de Langres et les Faucilles ; le Bassigny c’est la

LX. Mayenne. — Elle se nomme ainsi de la rivière qui la traverse du nord au sud et y baigne Mayenne, Laval et Château-Gontier. On aurait pu l’appeler département des Couévrons, bien que cette chaîne de collines, qui fournit à Paris des pavés de porphyre, ne soit point très élevée. Elle a son chef-lieu, Laval, à l’ouest-sud-ouest de Paris, à 301 kilomètres par chemin de fer, à 240 seulement à vol d’oiseau, et de cette Laval aux trois mers et au Belvédère on compte, la route étant supposée inflexiblement droite : jusqu’à la Manche 80 kilomètres, jusqu’à l’Atlantique 145, jusqu'à la Méditerranée un peu plus de 600, et jusqu’au Belvédère, 280. En diminution depuis quelques années après avoir constamment augmenté, la Mayenne porte encore 39 225 habitants de plus qu’en 1881. Ses 344 881 « Mayennais », sur 517 063 hectares, répondent à 67 individus par kilomètre carré, 4 de moins que la moyenne de la France. La rivière de la Sarthe abandonne le territoire par 20 mètres d’altitude à peine, et le mont des Avaloirs, sur la frontière de l’Orne et de la Sarthe, près de Pré-en-Pail, dans la forêt, de Multonne, élève sa tête à 417 mètres, soit une pente de 397 mètres, incapable de varier beaucoup le climat et les plantes. Et d’ailleurs les roches de ce territoire ont peu de diversité : on y trouve surtout des schistes, des gneiss, des porphyres, autour desquels tournoient une infinité de ruisseaux. Les bois font à peine le vingtième du pays, mais chaque ferme ou, comme on dit ici, chaque bordage, chaque clo-


LES DÉPARTEMENTS

serie1 étant séparée de la closerie du voisin par des haies vives d’où des arbres montent, la contrée, vue de haut ou de loin, donne l'illusion d'une forêt. Sauf quelques ruisseaux du nord-ouest et de l'ouest, qui se versent dans la Sélune et dans la Vilaine, fleuves côtiers, la Mayenne envoie toutes ses eaux à la Loire par la Maine, Formée de petits pays, Passais, Désert, Pail,

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Craonnais, etc., relevant du Maine, et d'un morceau de l'Anjou, la Mayenne a 3 arrondissements, Château-Gontier, Laval, Mayenne, 27 cantons, 276 communes. Sa capitale, Laval (29 889 hab.), borde la Mayenne. LXI. Meurthe-et-Moselle. — Réunion de deux

Meuse : l’Argonne occidentale à Clermont (voy. 562). — Dessin de Taylor, d’après une photographie.

départements, la Meurthe et la Moselle amputées parla guerre de 1870-1871, ce territoire répond beaucoup plus à notre ancienne Meurthe qu'à notre ancienne Moselle : de celle-ci, plus écharpée par les Allemands, il ne nous reste que l'arrondissement de Briey, tandis que nous avons conservé de la Meurthe les trois arrondissements de Nancy, de Toul, de Lunéville. 1. La closerie est plus grande que le bordage ou biqueterie, et, plus petite que la métairie. O. RECLUS. — EN FRANCE.

Le département de Meurthe-et-Moselle a son cheflieu, Nancy, à l’est de Paris, à 353 kilomètres par la voie de fer, à 280 seulement à vol d’oiseau. De ce chef-lieu aux trois mers et au Belvédère les distances, en ligne droite, sont comme suit : jusqu’à la Manche 372 kilomètres, jusqu’à la Méditerranée (à Gênes) 515, jusqu’à l’Atlantique un peu plus de 600, jusqu’au Belvédère 340. Quoique rappelant deux départements, c’est un de nos petits territoires : 523 234 hectares seuleI - 71


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EN FRANCE

mont, sur lesquels demeurent 419 317 personnes, ou 80 par kilomètre carré, 9 de plus que la moyenne de la France. Et cependant le cinquième du sol est en bois debout, en forêts splendides qui couvrent 102 000 hectares, dont 6532 pour la seule sylve de la Haye. Il y avait à peu près 282000 habitants sur ce territoire en 1801 : d’où, de la première année du siècle jusqu’en 1881, un croît de 137 000. De 1872 à 1881, le nouveau département fait de deux tronçons a gagné plus de 54000 âmes, grâce à l’immigration en masse d’Alsaciens-Lorrains qui y ont transporté leurs industries. Son lieu le plus bas, c’est l’endroit où la Moselle passe en Allemagne, frontière nouvelle, par 170 mètres environ ; ses points les plus hauts, les cimes des Vosges, sur la lisière de l’Alsace-Lorraine, ont plus ou moins 900 mètres, soit une différence de 730 mètres, suffisante pour varier le climat. Le département, d’ailleurs, a des sols fort divers : l’oolithe, le trias, le lias y dominent, et le grès vosgien dans ce qui lui reste de la « Vosge ». Toutes les eaux vont au Rhin par la Moselle, ou à la Meuse. Celle-ci ne reçoit du département que quelques rus du pays de Toul et, par la Chiers, les eaux de la partie septentrionale de l’arrondissement de Briey. Les deux départements dont il procède étaient un démembrement de l’antique Lorraine. Il se divise en 4 arrondissements, Briey, Toul, Lunéville, Nancy, en 29 cantons, en 597 communes. La capitale, Nancy (73 225 hab.), sur la Meurthe, avait en 1881 quelque 20 000 âmes de plus qu’en 1872 : telle est sa rapide croissance.

LXII. Meuse.— Ainsi s’appelle ce territoire, du fleuve étroit qui le traverse sur toute sa longueur, du sud au nord un peu ouest, par Commercy, SaintMihiel et Verdun. Le vrai nom, c’était département de l’Argonne, d’après les collines boisées qui font presque tout son relief. Comme il y a deux Argonnes, on aurait pu mettre ce nom au pluriel, et l’on aurait eu de la sorte un département des Argonnes à côté d’un département des Ardennes. Il a son chef-lieu, Bar-le-Duc, à l’est, de Paris, à 254 kilomètres par chemin de fer, à 205 seulement à vol d’oiseau, à 300 kilomètres (en droit chemin) de la Manche, à 540 de l’Océan, à un peu plus de 550 de la Méditerranée, à 290 ou 292 du Belvédère. Son peuple s’accroissait assez vite sur un terri-

diminue toire de 622 787 hectares, mais le voici qui et émigration, depuis une vingtaine d’années, par que maintenant aussi par peu de naissances. Il n’a 24 532 habitants de plus qu’en 1801. 289 861 personnes sur 622 787 hectares, ce n'est, en que 46 à 47 par kilomètre carré, la France raison principale ayant 71. Cette insuffisance a sa dans les 182 000 hectares de forêts profondes qui ondulent avec les coteaux d’Argonne sur près du tiers du territoire : la plus vaste entre toutes, la sylve d’Argonne, près Clermont, s’étend de l'Aire à la Biesme, dans le bassin de l’Aisne. 308 mètres, c’est toute la différence de niveau du pays, de l’endroit où le quitte la Saulx (115 mètres) jusqu’à la cime du Buisson d’Amanty (423 mètres) entre Gondrecourt et la vallée de la Meuse. Cette pente-là ne peut, étager des climats bien divers, sur un sol de jura, de craie, de grès verts ayant d’ailleurs peu de variété. Toutefois on y distingue essentiellement la Woëvre de l’Argonne ou Montagne, divisée par le val de la Meuse en Argonne d’occident et Argonne d’orient : la Woëvre ou Plaine des étangs, au pied de l’Argonne orientale, s’incline vers la Moselle, le long de ruisseaux lourds issus des eaux stagnantes, jonqueuses, chargées du détritus des plantes aquatiques. Les ruisseaux vont au Rhin par l’Orne de Woëvre, affluent de la Moselle, ou par la Meuse et son tributaire la Chiers ; à la Seine par la Saulx, l’Ornain, l’Aisne et, l’Aire. Dans ce partage, le bassin du Rhin l’emporte sur celui de la Seine. Faite principalement de la Lorraine et des Trois Évêchés de Metz, Toul et Verdun, et un peu de la Champagne, la Meuse a 4 arrondissements, Barle-Duc, Commercy, Montmédy, Verdun, 28 cantons, 586 communes. Le chef-lieu, Bar-le-Duc ou Bar-sur-Ornaim (17495 hab.), dépasse à peine Verdun-sur-Meuse (16 053 hab.), place forte sur la Meuse. LXIII. Morbihan. — Ce département tire son nom du grand golfe, constellé d’îles, dont les marées de l’Atlantique font remonter les flots jusqu’aux environs de Vannes. Son chef-lieu, Vannes, est à 390 kilomètres ouest-sud-ouest de Paris à vol d’oiseau (à 499 par voie ferrée) ; à 15 ou 18 kilomètres de l’Atlantique libre, et tout à côté du grand golfe de Morbihan, qui est une eau de mer presque fermée; à 90 ou 92 kilomètres de la Manche, à 680 de la Méditerranée, à 415 du Belvédère.


LES DÉPARTEMENTS

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Plus riche de 120 369 habitants qu’en 1801, le Morbihan, où les naissances dépassent toujours de beaucoup les décès, avait en 1881 une population de 521 614 personnes sur 679 781 hectares. Cela fait 77 individus par kilomètre carré, 6 de plus que la moyenne française, et cependant 293 000 hectares y sont encore lande et friche qu’il y a possibilité de cultiver ou de boiser; 46 000 hectares sont en bois debout, dont 3500 pour la forêt de Lanouée. La plus vaste des landes, non moins que la plus déserte et triste, la lande mégalithifère de Lanvaux, occupe tout le plateau qui sépare deux affluents parallèles de l’Oult, la Claie et l’Arz. Du niveau de l’Atlantique à la cime du coteau de 297 mètres qui se lève au nord-est de Gourin, sur la frontière des Côtes-du-Nord, dans les Montagnes Noires, la pente n’est guère capable de modifier le climat ; et, d'autre part, les roches du sol appartiennent uniformément aux granits et aux schistes. D’où, sur de vastes espaces, une longue et morne monotonie sur une terre sombre, pauvre, froide, qui parfois mène ses genêts, ses brandes, jusqu’au bord même de la mer retentissante : l’Océan est la rumeur, la vie, la beauté du Morbihan, et sa richesse par l’égalité de climat du littoral, la pluie fécondante, les engrais marins, les poissons, les huîtres, la course des navires. Tous les ruisseaux renforcent des fleuves côtiers, Laita de Quimperlé, Blavet de Lorient, rivière d’Auray, Vilaine à tous supérieure. Démembrement de la Basse-Bretagne, le Morbihan contient 4 arrondissements, Lorient, Ploërmel, Pontivy, Vannes, 37 cantons, 249 communes dont 133 se servent encore du breton plus que du français. Sa capitale, Vannes (19 284 hab.), c’est-à-dire la Blanche, est singulièrement inférieure à Lorient (37 812 hab.), port de guerre sur l’estuaire du Blavet.

mètres sud-sud-est de Paris à vol d’oiseau (254 par les rails), à 335 de l’Océan Atlantique, à moins de 350 de la Manche, à un peu plus de 380 de la Méditerranée. Celte presque égale distance de nos trois mers indique une situation centrale, et en effet il n’y a même pas 60 kilomètres en ligne droite de Nevers jusqu’au Belvédère. Plus forte de 114 982 habitants en 1881 qu’en 1801, la Nièvre entretient 547 576 personnes sur 681 656 hectares, soit 51 par kilomètre carré, ou 20 de moins que la moyenne de la France— infériorité qui tient à la dureté de certains sols et à l’étendue des forêts, qui couvrent 214 000 hectares, quasi le tiers du pays. La pente de ce territoire est de 715 mètres, le département ayant pour point le plus bas l’endroit où le quitte définitivement la Loire (135 mètres) et pour lieu le plus haut la cime du Préneley (850 mètres), au-dessus de la source de l’Yonne, au sud-est de Château-Chinon, sur la frontière de Saône-et-Loire. Cette différence de niveau, capable de modifier singulièrement le climat, s’allie à la diversité des roches pour donner à la Nièvre une grande variété d’aspects. Granits, porphyres, gneiss, lias, calcaires, grès, etc., s’y partagent le sol. A l’est sont les roches anciennes, dites primitives, mais, à mesure qu’on descend à l’occident, l’âge et la compacité des terrains diminuent, et l’on passe du granit au lias, puis du lias à l’oolithe. Les deux grands tiers des eaux du pays vont à la Loire, le reste à la Seine. Formée du Nivernais et d’un tronçon de l’Orléanais, elle a 4 arrondissements, Château-Chinon, Clamecy, Cosne, Nevers, 25 cantons, 313 communes. Nevers (23 846 hab.) en est la capitale, sur une colline dominant le confluent de la Nièvre et de la Loire, qui n’a pas encore reçu l’Allier, mais qui va le recevoir.

LXIV. Nièvre. — Ce territoire s'appelle ainsi d'une rivière qui tombe dans la Loire à Nevers ; mais cette rivière n’est qu’un ruisseau, et d’autres noms auraient mieux convenu : tels Yonne-et-Loire, ou bien Bec-d’Allier, du confluent de ses deux grandes rivières, d’après l’exemple du département du Bec-d’Ambès, désignation primitive de la Gironde. Mais, dans la nécessité d’imposer des noms courts à nos territoires, il fallait l’appeler département du Morvan. La Nièvre a son chef-lieu, Nevers, à 215 kilo-

LXV. Nord. — Il s’appelle ainsi de sa situation dans l’extrême septentrion de la France, à la rive d’une eau marine précisément nommée la mer du Nord. Son chef-lieu, Lille, est à 205 kilomètres à vol d’oiseau nord-nord-est de Paris (250 par la voie ferrée), à un peu plus de 100 de la Manche, à 523 ou 530 de l’Atlantique, à 780 de la Méditerranée, à 425 ou 430 du Belvédère. Sur 528 087 hectares, domaine d’un petit département, il subvient à la vie de 1 603 259 habitants,


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soit 282 personnes par kilomètre carré, ou assez exactement quatre fois la moyenne de la France, — effet d’une culture parfaite et surtout d’une industrie prodigieuse. Ayant 838 258 individus de plus qu’en 1801, il a grandement doublé de cette première année du siècle à 1881. Du seuil de la Manche à la cime d’une colline du bois de Saint-Hubert, au sud de Trélou, sur la

frontière de l’Aisne et de la Belgique, la montée n’est que de 266 mètres, différence de niveau parfaitement incapable d’étager des zones de plantes. Mais le relief et la nature du sol divisent en trois régions naturelles ce département à taille de guêpe, le plus long de la France (184 kilomètres) • Au sud-est, dans le pays d’Avesnes, l’Ardenne ou Colline, avec la plupart des 36 000 hectares de bois

Oise : le château de Pierrefonds avant sa restauration. — Dessin de Deroy, d’après une photographie.

du département, entre autres la forêt de Mormal, qui a 9 200 hectares, et celle de Trélon, qui en a 3 300 ; Au nord, de la montagne de Cassel aux dunes du littoral, le Pays Bas, ou, terme juste, le Pays très bas, ou Marais, ou encore Wateringues ; Partout ailleurs, la Plaine, qui a tantôt peu de pente, et tantôt pas de pente. Le Nord incline ses eaux vers l’Escaut, qui draine plus des deux tiers du territoire ; vers l’Yser et l’Aa, fleuves côtiers; vers la Meuse par la Sambre ;

vers la Seine par quelques ruisseaux des environs d’Anor, dans l’angle sud-est du territoire. Formé de la Flandre française, du Hainaut français, du Cambrésis et de très menus lambeaux de l’Artois et de la Picardie, le Nord contient 7 arrondissements, Avesnes, Cambrai, Douai, Dunkerque, Hazebrouck, Lille, Valenciennes, 61 cantons, 663 communes. Dans ce premier des départements industriels, les puits de houille, les usines, les sucreries, les gares, les boutiques, les cabarets s’amassent en


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immenses bourgades, et çà et là en grandes villes. Lille, capitale, sur la rivière-égout nommée Deule (égout plus, que rivière), Lille a 178 144 habitants ; puis viennent Roubaix (91 757), Tourcoing (51 895), Dunkerque (37 328), Valenciennes (27 607), Douai (26 172), Armentières (25 089), Cambrai (23 448), Maubeuge (17 221), Denain (17 202), Wattrelos (15 725), Fourmies (15 052), Halluin (14020), etc.

LXVI. Oise.— Ainsi désignée d’après sa principale rivière, qui la traverse du nord-est au sudouest et arrose Compiègne, elle a son chef-lieu, Beauvais, à moins de 78 kilomètres à vol d’oiseau ouest-nord-ouest de Paris (88 par chemin de fer), à 85 kilomètres de la Manche, à presque 400 de l’Océan Atlantique, à 660 de la Méditerranée, et à un peu moins de 300 du Belvédère. 404 555 habitants (soit 53 701 de plus qu’en 1801), sur 585 506 hectares, donnent à l’Oise 69 personnes par kilomètre carré, 2 de moins que la moyenne de la France. Son lieu le plus bas étant à 20 mètres (là où l’Oise passe en Seine-et-Oise), et son lieu le plus haut à 235 mètres seulement (cime d’un coteau voisin de la forêt de Thelle, entre Beauvais et Chaumont-en-Vexin), le territoire n’a que 215 mètres de pente, et cette différence de niveau ne peut point étager de climats. Le sol, peu mouvementé, se divise entre les craies, les calcaires, les terrains tertiaires étendus en vastes plateaux : Pays de Chaussée, prolongé au nord, au nord-est, par le Plateau Picard ; Vexin, à l’angle sud-ouest, autour de Chaumont ; Thelle, au nord de l’Oise, autour de Neuilly ; Valois et Multien, au midi du val d’Oise, dans le sud-est du territoire ; enfin, au nord-ouest, le département a quelque part au pays de Bray. Sauf les quelques sources qui se dirigent au nord vers la Somme et la Bresle, fleuves côtiers, la Seine absorbe tous ses ruisseaux, dont plus d’un s’égare dans les bois, grands de 70 000 hectares. Formée, pour un peu plus des trois quarts, de pays de l’Ile-de-France (Ile-de-France propre, Noyonnais, Soissonnais, Beauvaisis, Valois), et, pour un peu moins d’un quart, de terres de la Picardie (Amiénois, Santerre), l’Oise comprend 4 arrondissements, Beauvais, Clermont d’Oise, Compiègne, Senlis, 35 cantons, 701 communes. Sa capitale, Beauvais (17 525 hab.), qui rappelle les Bellovaques, borde le Thérain, tributaire de l’Oise. Sur l’Oise même est Compiègne (14 008 hab.),

voisine de la plus grande forêt de ce département jadis presque entièrement sylvestre, aujourd’hui longuement et largement nu.

LXVÏI. Orne. —Ce nom lui vient du fleuve côtier qui y naît et qui y rencontre les villes de Séez et d’Argentan : cette modeste rivière n’était guère digne de désigner un de nos 87 territoires. Son chef-lieu, Alençon, se trouve à 165 kilomètres à vol d’oiseau ouest-sud ouest de Paris (211 par voie ferrée) , à presque 100 kilomètres de la Manche, à 212 kilomètres de l’Atlantique, à 620 de la Méditerranée, à 260 du Belvédère. Département sans vitalité féconde, l’Orne avait 19 612 habitants de moins en 1881 qu’en 1801. Ses 576 126 personnes sur 609 729 hectares répondent à 62 individus par kilomètre carré — 9 de moins que la moyenne de la France. Du lieu où l’Orne quitte le département par 50 mètres jusqu’à la cime de la forêt d’Ecouves (413 mètres, au nord d’Alençon, la montée est de 363 mètres: pas assez pour influer beaucoup sur climat et plantes ; mais le pays ne manque pas de diversité, grâce à la variété de ses roches, l’Orne possédant à peu près tous les sols, granits et schistes, calcaires jurassiques, craies, terrains tertiaires. De belles forêts (83 000 hectares) donnent majesté, solennité, grandeur à leurs collines, à leurs vallons et ravins ; les plus vastes sont la forêt d’Écouves (7 543 hectares) au nord d’Alençon, celle d’Andaine (3950) près de Bagnoles, celle du Perche (3222) près de la Trappe, celle de Bellêine (2453). Ses ruisseaux vont à la ruer par cinq routes : par la Seine, vers laquelle courent l'Eure, l’Avre normande, l'Iton, la Rille, la Charentonne ; par la Touques, la Dive et l’Orne, fleuves côtiers ; par la Loire, dont relèvent l’Huîne, la Sarthe, la Mayenne et la Varenne. Formée de pays normands (Normandie propre et duché d’Alençon) et d’un morceau du Perche, dépendance du Maine, l’Orne se divise en 4 arrondissements, Alençon, Argentan, Domfront, Mortagne, en 36 cantons, en 511 communes. Alençon (17 237 hab.), capitale, borde la Sarthe, à petit éloignement des plus hauts monts de la Normandie.

LXMIII. Pas-de-Calais. —Département maritime situé sur le détroit qui, séparant la France de l’An-


LES DÉPARTEMENTS

gleterre, unit la Manche à la mer du Nord, il a pris le nom dudit détroit : Pas-de-Calais. Ar ras, son chef-lieu, à 165 kilomètres en droit chemin au nord-nord-est de Paris (192 par les rails), Arras est naturellement près de la mer du Nord (90 kilomètres à vol d'oiseau) et de la Manche (80 kilomètres), mais il y a 490 kilomètres jusqu’à l’Océan, 750 jusqu’à la Méditerranée, et Ü90 jusqu’au Belvédère. 11 n’a pas doublé, et plus que doublé de population depuis 1801, comme son voisin le Nord, 'Dais il n’en a pas moins gagné 515407 habitants, surtout du fait de l’industrie, qui a transformé l’arrondissement de Béthune en un pays de houille et d’usines en tout pareil au département du Nord. Ée recensement de 1881 y a reconnu 819 022 personnes sur 660565 hectares, soit 124 individus par kilomètre carré : il y en a 204 dans l’arrondissement de Béthune. Du seuil de la Manche à la cime de la colline de 212 mètres qui se dresse au-dessus de Desvres, la différence de niveau n’est pas capable de superposer des climats; et, en outre, il y a peu de variété dans la nature du sol, qu’on peut diviser en quatre régions fort inégales : Le plateau d’Artois, de beaucoup le plus vaste de ces quatre pays, est un terroir monotone, sec, mais fécond et supérieurement cultivé, une contrée miocène et pliocène avec charmantes vallées dans la craie ; Le Boulonnais, oolithe et grès vert, donne sur la mer, là où notre rive s’approche le plus de la rive anglaise : c’est un massif de collines ayant profonds vallons, gais ruisseaux et, sur le flot, la dune et la falaise de la « Côte de fer »; Les Pays-Bas sont les terres fangeuses du bassin de la Lys, au nord de Béthune ; Le Marais, dans le Calaisis, entre les coteaux du Boulonnais et le fleuve Aa, frontière du Nord : c’est une région très peu élevée au-dessus de la mer dont elle fut un golfe ; protégée contre les irruptions du flot par un savant réseau de digues, et plus ou moins délivrée des eaux par des canaux et canalicules, elle ressemble exactement aux Wateringues du département du Nord. Les ruisseaux se partagent entre le bassin de l’Escaut à l’est, et celui de divers petits fleuves côtiers au nord et à l’ouest : l’Aa, la Liane, l’Authie. Quelques terres des environs de Bapaume ont leur pente vers la Somme. Entrèrent en 1790 dans la formation de ce département le Boulonnais (pas en entier), le Calaisis,

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l’Ardrésis, les pays de Brédenarde et de Langle, toutes régions, grandes ou petites, appartenant à la province d’Artois; plus un morceau de Picardie. Le Pas-de-Calais comprend 6 arrondissements, Arras, Béthune, Boulogne, Montreuil-sur-Mer, SaintOmer, Saint-Pol-sur-Ternoise , 44 cantons , 904 communes : aucun département français n’a tant de municipalités. Sa capitale, Arras (27 041 hab.), est riveraine de la Scarpe ; elle ne vaut ni Boulogne (54842 hab.), port de mer en grandes relations avec l’Angleterre, ni la cité de 47 000 âmes que font ensemble Calais, place maritime fermée, et sa très voisine SaintPierre-lès-Calais, ville ouverte vouée aux industries du tulle. Saint-Omer (21 556 hab.) borde l’Aa.

LXIX. Puy-de-Dôme. — Ainsi désigné d’après un beau volcan obscur et muet dès avant les premiers bégayements de l’histoire, volcan qui, de ses 1465 mètres de hauteur, domine impérialement la ville de Clermont et la plaine de Limagne. Nom composé pour nom composé, Dore-et-Dôme ou Dôme-et-Dore valaient mieux, comme harmonie et parce qu’ils auraient rappelé les deux principales montagnes du territoire. Mais le meilleur nom c’était département du Sancy, d’après la plus haute montagne de la France du Centre en même temps que de tous les monts exclusivement français. Il a son chef-lieu, Clermont-Ferrand, à 350 kilomètres en ligne droite sud-sud-est de Paris (à 420 par voie ferrée), à un peu plus de 250 de la Manche, à 325 de l’Atlantique, à près de 460 de la Méditerranée, à 112 ou 115 du Belvédère. De 1801 à 1881 il n’a gagné que 59 000 âmes, non du fait de la paresse des naissances, mais par l’émigration vers Paris, vers toute bourgade de France, et aussi vers l’étranger : c’est grâce à ce perpétuel déplacement que le Puy-de-Dôme a perdu 35 530 personnes depuis 1846, année qui signalait sur 1801 un avantage de 94 566 individus. Les 566 064 habitants de 1881 vivaient sur 795 051 hectares. — Le Puy-de-Dôme est l’un des grands départements, le dixième pour l’étendue.— Cela donne 71 hommes au kilomètre carré, juste la moyenne de la France entière. Son lieu le plus haut, tête de la France du Centre, le Puy de Sancy (1886 mètres), commande de 1625 mètres le lieu le plus bas, qui est l'endroit où l’Ailier quitte définitivement, le territoire (261 mètres). Cette pente de 1625 mètres étage plusieurs


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climats, depuis le tempéré jusqu’au semi-polaire, et si la Limagne ou val d’Allier n’a point un hiver rigoureux, des neiges profondes couvrent pendant plusieurs mois les gneiss, les micaschistes, les granits, les roches volcaniques de la Montagne et du Plateau : Montagne tantôt nue, tantôt parée des sapins, des hêtres, des chênes qui font au Puy-deDôme 94 000 hectares de sylves dont les plus belles sont à l’orient, sur la chaîne du Forez. Le Plateau presque partout est désarbré, pastoral. Sauf les affluents de la Dordogne naissante (bassin de la Gironde), au sud-ouest du pays, tous ses torrents vont à la Loire, surtout par l’Allier, où tombent deux belles rivières, la Dore et la Sioule. Formé d’une partie de l’Auvergne, d’un morceau du Bourbonnais, d’un lambeau du Forez, terre de Lyonnais, le Puy-de-Dôme comprend 5 arrondissements, Ambert, Clermont, Issoire, Riom, Thiers, 50 cantons, 467 communes. Sa capitale, Clermont-Ferrand (43 033 habit.), s’élève dans la Limagne, à la lisière de cette superbe plaine, au pied du majestueux Puy de Dôme. Thiers (15 333 hab.), la ville des couteliers, des tanneurs, est remplie des rumeurs de la Durolle, affluent de la Dore, dans une gorge raboteuse qui descend des monts du Forez.

LXX. Basses-Pyrénées. — Département frontière en même temps que département maritime, il touche à l'Aragon, à la Navarre, au Guipuszcoa (Espagne), et il regarde l’Océan Atlantique. On l’a nommé de la sorte d’après sa situation au pied des Pyrénées, qui, bien que fort élevées ici, le sont moins que dans les Hautes-Pyrénées, territoire voisin. On eût aussi bien pu l’appeler département de l’Adour, ce fleuve étant avec la Durance le seul de nos grands cours d’eau qui ne désigne aucun des successeurs de nos provinces ; ou bien département des Gaves, d’après les beaux torrents nommés ainsi par les Béarnais. Pau, sa capitale, est à 650 kilomètres sud-sudouest de Paris à vol d’oiseau (816 par les rails), à 92 ou 95 de l’Océan, à 275 de la Méditerranée, à près de 600 de la Manche, à 445 du Belvédère. C’est, un grand territoire, onzième en France de par ses 762 266 hectares, où le recensement de 1881 a reconnu 434 366 « Bas-Pyrénéens », ou 57 au kilomètre carré; 14 de moins que la moyenne de la France. Or, c’est un pays de beaucoup supérieur à l'ensemble de notre patrie, comme sol et surtout comme climat ; mais il a 317 000 hectares en touyas

ou bruyères et 156 000 en forêts dont les plus belles couvrent les monts du val d’Ossau, et celles du val de l’Irati, tourné vers l’Espagne. De la première année du siècle à 1881, son gain d’hommes arrive presque à 75 000 âmes. Il est vrai qu’une annexion lui a donné la petite ville de SaintEsprit, détachée des Landes pour faire corps avec Bayonne ; mais, d’autre part, aucun département n’envoie plus d’émigrants au delà des mers. Sans la fécondité de ses familles, il aurait singulièrement diminué depuis 1801. De la vague de l’Atlantique ce territoire monte jusqu’à 2975 mètres, altitude du pic Mourrous, au sud-est de Laruns, sur la frontière des HautesPyrénées. Cette différence de niveau de près de 3000 mètres suscite plusieurs climats, de la zone de la vigne, et presque de l’olivier, à celle des frimas éternels ; le sol, d’ailleurs, est de nature variée, granits, schistes, grès, craies, terrains tertiaires, alluvions. On y peut distinguer quatre régions : La Montagne, au midi d’une ligne irrégulière allant de Saint-Jean-de-Luz à Nay par Cambo, Iholdy, Mauléon, Saint-Christau, Rébénac ; La Colline, de la Montagne à l’Adour et à la lande du Pont-Long ; Le Pont-Long, touyas qui suivent le cours du Luy-de-Béarn, de la banlieue de Pau jusqu’au département des Landes ; La Chalosse, pays de hauts coteaux, de vaux serrés et profonds, entre le Pont-Long et la frontière des Hautes-Pyrénées, du Gers et des Landes. A l’exception de l’Irati, beau torrent du versant méridional des Pyrénées, que l'Aragon mène à l’Èbre, fleuve espagnol, les eaux des Basses-Pyrénées vont à l’Adour, ou bien à la Nivelle et à la Bidassoa, fleuves côtiers. Formées de pays de l’ancienne Gascogne, Béarn, Soule, Navarre et Labourd, ces trois derniers étant provinces Basques, les Basses-Pyrénées comprennent 5 arrondissements, Bayonne, Mauléon, Oloron, Orthez, Pau, 40 cantons, 558 communes. Leur chef-lieu, Pau (29 971 hab.), sur le Grand Gave, doit à l’affluence des étrangers et des nationaux qui l’ont choisie pour ville d’hiver sa supériorité sur Bayonne, cité presque marine à laquelle il fut longtemps inférieur : Bayonne (26 261 hab.), en tout charmante, borde l’Adour, soumis à la marée, au confluent de la Nive.

LXXI. Hautes-Pyrénées. — Ainsi désigné, par


de M. Desavary, d’Arras. Pas-de-Calais : le beffroi d’Arras. - Dessin de Barclay, d’après une photographie O,

RECLUS. — EN FRANCE.

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opposition à son voisin de l’ouest, de ce qu’il s'appuie aux Pyrénées Françaises les plus élevées. On eût pu le nommer département du Vignemale, de sa montagne majeure, en parallélisme à un département du Mont-Blanc et à un département, du Sancy ; ou département des Cirques, en l'honneur des amphithéâtres de Gavarnie et de Troumouse ; ou département de Gavarnie, terme sonore; ou, les noms doubles étant admis, département des Gaveset-Nestes, d’après ses beaux torrents, Nestes à l’orient, Gaves à l’occident. Il a son chef-lieu, Tarbes, à 650 kilomètres à vol d’oiseau sud-sud-ouest de Paris (829 par chemin de fer), à 135 de l’Atlantique, à 240 de la Méditerranée, à un peu plus de 600 de la Manche, à 435 du Belvédère. 1881 a constaté sur les 452 945 hectares de ce département, l’un de nos plus petits, la présence de 236 474 habitants, 52 par kilomètre carré, contre les 71 qui sont la moyenne de la France, et 61 733 de plus qu’en 1801. La cime du Vignemale (3 298 mètres) domine de 3178 mètres le lieu le plus bas du territoire, qui est l’endroit où l’Adour en sort, par 120 mètres. Cette pente étage de nombreux climats, jusqu’à celui qui ne peut fondre en été les glaces de l’hiver. Granits, schistes, calcaires, craies, terrains tertiaires, il se divise en trois régions : Le Mont, qui couvre les deux tiers du pays; La très ample, l’uberrime plaine de Bigorre, arrosée par l’Adour et la multitude de ses canaux, à partir des derniers défilés de la montagne; Le plateau de Lannemezan, triste lande, sur un dos de hautes collines de graviers et d’argiles pliocènes : à celte région revient la grande part des steppes, bruyères et vagues pâtures qui prennent au département 168 000 hectares, les bois et forets en ayant 80 000. Les deux tiers du pays se versent dans l’Adour, directement ou par le Gave de Pau ; l’autre tiers dans la Garonne, par la Neste et par les pauvres rivières lannemezanaises. Formé de pays de l’ancienne Guyenne-et-Gascogne, avant tout du Bigorre, puis des Quatre-Vallées, du Nébouzan, de l’Astarac, d’un lambeau de l’Armagnac, le département des Hautes-Pyrénées se divise en 3 arrondissements, Argelès, Bagnères-deBigorre, Tarbes, en 26 cantons, en 480 communes. Sa capitale est Tarbes (23 273 hab.), sur l’Adour, dans l’immense plaine, devant la haute montagne.

LXXII. Pyrénées-Orientales. — Ce nom, parfaitement juste, est aussi parfaitement long; on aurait dû désigner ce territoire d’après sa plus célèbre montagne et l’appeler département du Canigou ; ou, mieux encore, département du Midi, car c’est notre domaine le plus méridional. Perpignan, sa capitale, se trouve à 680 kilomètres sud-sud-est de Paris à vol d'oiseau (937 par les chemins de fer). Les Pyrénées-Orientales étant, en même temps que département frontière adossé à la Catalogne (Espagne), un département maritime finissant à la Méditerranée, il n’y a de Perpignan à cette mer que 10 à 12 kilomètres, tandis que l’Atlantique mugit à 365 ou 370 kilomètres de là, et la Manche à 730 ; la distance du Belvédère est de près de 450. Département des plus menus, n’ayant que 483 211 hectares, le cens de 1881 y a dénombré 97 481 personnes de plus qu’en 1801. Ses 208 855 habitants correspondent à 50 individus par kilomètre carré, 21 de moins que la moyenne de la France. C’est que la plus grande moitié du sol est grands monts, roches arides, éboulis, steppes, bois et forêts, vaines pâtures ; et sur la moindre moitié, ce qu’on n’arrose pas dépérit, par la sécheresse du sol et de l’air. Du niveau de la Méditerranée, ce département s'élève jusqu’à 2 921 mètres, au Puy de Carlitte. C’est dire qu’on y trouve tous les climats, de celui qu’aime le frileux olivier jusqu’à celui des neiges perannuelles. Ses granits, ses schistes, ses craies versent leurs torrents au Tech, à la Têt, à l'Agly, à l’Aude, fleuves côtiers. Les eaux de la Cerdagne française, jaillissant sur le revers méridional des Pyrénées, vont à la Sègre, affluent de l’Èbre, fleuve espagnol. Enfin la Monge (Muga), torrent d’Espagne, et l’Ariège, rivière du bassin de la Gironde, ont leurs premières fontaines sur ce territoire. Formées de pays de l’ancien Roussillon (Capsir, Cerdagne, Confient, Vallée de Carol, Vallespire) et de territoires pris au Razès, terre de Languedoc (Fenouillèdes, pays de Latour, pays de Sournia), les Pyrénées-Orientales comprennent 3 arrondissements, Céret, Perpignan, Brades, 17 cantons, 231 communes. La capitale c’est Perpignan (31 731 habitants), riveraine de la Têt, dans la grande plaine du Roussillon, qui a chaleur d'étuve quand n’y soufflent ni bise de mer ni vent de montagne.


LES DÉPARTEMENTS

LXXIII. Rhône. — De la sorte nommé du fleuve Lyon, c’est, notre plus mince territoire après la Seine et le tronçon de Belfort. Le Lyon, ville située à moins de 390 kilomètres en ligne droite au sud-est de Paris (507 par les rails), de Lyon aux trois mers, les distances à vol d' oiseau sont comme suit : jusqu’à la Méditerranée 250 kilomètres, jusqu’à l’Atlantique 460, jusqu’à la Manche 535 ; jusqu’au Belvédère on en compte 200 ou un petit peu plus. Grâce à la présence de l’énorme casernement lyonnais, le Rhône a bien plus que doublé son Peuple entre 1801 et 1881. De 299 558 habitants il a passé à 741 470, soit un gain de 441 912 existences ; soit encore 266 personnes au kilomètre carré, ou presque quatre fois les 71 qui sont la moyenne de la France. De l’endroit où la rive droite du Rhône passe en Ardèche (140 mètres) à la cime du Saint-Rigaud (1 012 mètres), dans les monts du Beaujolais, audessus de Monsols, on s'élève de 872 mètres, différence de niveau capable de modifier singulièrement le climat, les plantes, les cultures. Le territoire appartient, d’ailleurs à des roches fort diverses, granits, gneiss, schistes, lias, calcaires, etc., sans parler des alluvions des vallées de la Saône et, du Rhône. Sauf quelques torrents de l’ouest du pays, tributaires de la Loire, tout le Rhône appartient au bassin du fleuve dont il porte le nom ; ses ruisseaux traversent peu de forêts, le département n’ayant que 32 000 hectares de bois, qu’augmenteront de 12 000 la reforestation de la montagne d'entre Rhône et Loire et le reboisement du Pila. Formé du Lyonnais et, de son annexe, le Beaujolais, le Rhône est un démembrement de l’ancien Rhône-et-Loire. Il se divise en 2 arrondissements, Lyon et, Villefranche-sur-Saône, en 29 cantons, en 264 communes. Lyon, qui marque le confluent du Rhône et de la Saône, a 376 613 habitants1 : c’est la seconde ville de France.

LXXIV. Saône-et-Loire. — Ce département, le septième en étendue, s’appelle ainsi de sa principale rivière, la Saône, qui coule devant Châlon, Tournus, Mâcon, et, de son fleuve, la Loire. Pris entre la Saône et, la Loire, c’est un pays « clef de voûte », un passage de canaux, de che1. Le recensement de 1886 lui en donne 400 000.

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mins de fer, de grandes routes nationales, comme celui de la Côte-d’Or entre les bassins de la Seine et de la Saône, et celui de la Loire entre ceux de la Loire et du Rhône. Mâcon, son chef-lieu, a son site à 335 kilomètres à vol d’oiseau sud-est de Paris (441 par la ligne de fer), à 310 kilomètres de la Méditerranée, à 475 de l’Atlantique, à un peu plus de 500 de la Manche, à 180 du Belvédère. Les 625 589 habitants du recensement de 1881 (172 916 de plus qu’en 1801) y vivaient sur 855 174 hectares, soit 73 personnes par kilomètre carré, ou 2 de plus que la moyenne de la France : cela malgré 150 000 hectares de bois et forêts, cl grâce surtout aux puits de houille et, aux industries du métal, avant tout à celles du Creusot. De l’endroit où la Saône quitte son territoire par 169 mètres jusqu’à la cime du Haut-Folin (902 mètres), au nord-ouest d’Autun, sur la frontière de la Nièvre, on monte de 733 mètres, pente qui suffit pour modifier le climat et les plantes. D’ailleurs, le territoire appartient à des natures de sol fort diverses, granits, gneiss, micaschistes, schistes, grès, lias, calcaires, terrains tertiaires, alluvions. On y distingue cinq régions naturelles : Au nord-ouest, autour d’Autun, le Morvan, contrée la plus boisée, la plus humide, la plus haute et, froide; Au sud-ouest, autour de Charolles, le Charolais, pays d’étangs, de riches pâtures; Au centre, de Chagny à Cluny, la Montagne, entre la dépression de Dheune et Bourbince et la plaine de Châlon : vu ses humbles altitudes, 400, 500, 600 mètres, ce serait plutôt la Colline ; Au sud-est, le Maconnais, petites montagnes et hauts coteaux continuant au nord le Beaujolais jusqu'à cette vaste plaine de Châlon qui fut un des grands lacs de la Saône ; A l’est de la Saône, jusqu’au pied du Jura, la Bresse Châlonnaise ou Louhannaise. Ruisseaux et rivières se partagent entre le bassin du Rhône et celui de la Loire, un peu à l’avantage du premier. Formé de l’Autunais du Brionnais, du Châlonnais, du Charolais, du Mâconnais, tous pays de Bourgogne, le département de Saône-et-Loire se partage en 5 arrondissements, Autun, Châlon-surSaône, Charolles, Louhans, Mâcon, en 50 cantons, en 589 communes. Sa capitale, Mâcon (19 567 habitants), sur la Saône, n’égale pas Châlon-sur-Saône (21 618 habitants) ; encore moins le Creusot (28 125 habitants),


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immense usine à fer, dans un pays nu, laid, froid, à 413 mètres au-dessus des mers.

LXXV. Haute-Saône. — Ce département doit son nom au cours supérieur de la Saône, qui n’est guère qu’un ruisseau quand elle pénètre sur son territoire. N’étaient les divers torts des noms composés, on aurait pu l’appeler département du Frais-Puits, d’après une énorme fontaine accidentelle. Ce nom aurait rappelé que la Haute-Saône est pleine de filtrations, de gerçures, de cassures, de ruisseaux perdus et retrouvés, de fonts abondantes et de sources adventives. Il a son chef-lieu, Vesoul, à 310 kilomètres à vol d’oiseau sud-est de Paris (381 par voie ferrée), à un peu plus de 400 de la Méditerranée (à Gênes), à 440 de la Manche, à 570 de l’Océan, à 285 du Belvédère. Pc 1801 à 1881 il n’a gagné que 4326 personnes : c’est la faute de l’émigration vers l’étranger, et surtout à l’intérieur, non celle des familles. Ses 295 905 habitants sur 533 992 hectares donnent 55 individus par kilomètre carré, 16 de moins que la moyenne de la France. Le Ballon de Servance, dôme des Vosges haut de 1210 mèlres, domine de plus de 1000 mètres le point le plus bas du territoire, l’endroit où la Saône reçoit l’Ognon par 186 mètres. C’est assez pour étager des climats et des plantes; et, d’autre part, le pays appartient à des roches diverses qu’ombragent 152 000 hectares de forêts : aux granits, aux porphyres, aux schistes, grès rouges, grès des Vosges, grès bigarrés, lias, calcaires. Toutefois on peut le diviser en deux régions naturelles : au nord-est, les Vosges, contrée froide, boisée, montagneuse; partout ailleurs le Plateau, terres hachées, fissurées où règne surtout le calcaire oolithique. Toutes les eaux vont au Rhône, par la Saône. Tiré de la Franche-Comté, ce département a 3 arrondissements, Gray, Lure, Vesoul, 28 cantons, 585 communes. Vesoul, capitale, sur le Durgeon, tributaire de la Saône, n’a que 9555 habitants.

LXXVI. Sarthe. — C’ est de sa maîtresse rivière qu’il se nomme ainsi : elle traverse le territoire et y baigne le Mans et Sablé. Cette ville du Mans, chef-lieu du département,

se trouve à 185 kilomètres en ligne droite au sudouest de Paris (211 par le chemin de fer), à Pr^s de 140 de la Manche, à 200 de l’Atlantique, à 575 de la Méditerranée, à 230 du Belvédère. Rapidement décroissante depuis une vingtaine d’années, faute de naissances, la population de la Sarthe l’emportait encore en 1881 de 58 096 personnes sur celle de 1801. Ses 438 917 habitants sur 620 668 hectares lui donnent 71 individus par kilomètre carré, ce qui est exactement la moyenne de la France. La rivière de la Sarthe abandonne le territoire par 20 mètres au-dessus du niveau des mers • c’est le lieu le plus bas du territoire ; au nord-ouest de Mamers, un coteau de la forêt de Perseigne monte à 340 mètres. Cette faible pente ne modifie que très peu le climat, et les différences d’aspect tiennent surtout à la diversité des natures de sol, schistes, grès rouge, oolithe, craie, terrains tertiaires, alluvions. Telle région se signale par d' amples prairies touffues, comme le Saosnois, parcouru par l’Orne saosnoise, et le Fertois, traversé par l’Huîne ; telle autre exubère en froment, tandis que les campagnes qui suivent la rive gauche de l'Huine inférieure et celle de la Sarthe en aval du Mans ne sont bonnes que pour nourrir de leur sable, maigre substance, de sombres bois de pins maritimes. Il y a 80 000 hectares de forêts ; les plus vastes sont la sylve de Bersay, ou Bercé, ou Jupilles (5165 hectares) et la sylve de Perseigne (5085 hectares). Presque tout entière issue du Maine, avec un lambeau d’Anjou (29 communes) et un tout petit morceau du Perche (3 communes), la Sarthe comprend 4 arrondissements, la Flèche, Mamers, le Mans, Nogent-le-Rotrou, 33 cantons, 387 communes. Son chef-lieu, le Mans (55 347 habitants), l’héritière des Gaulois Cénomanes, domine la Sarthe, en amont et près du confluent de l’Huîne.

LXXVII. Savoie. — Revenu en 1860 à la France, ce territoire s’appelait sous le premier Empire département du Mont-Blanc, mais alors il était plus grand qu’aujourd’hui. Il ne possède point maintenant ce plus haut de nos monts et des monts de l’Europe. Au lieu de lui conserver le nom de la province dont il faisait partie, on aurait pu l’appeler Haute-Isère, du cours supérieur d’une belle rivière, et, mieux encore, département de la Vanoise, d’un magnifique étinceliement de glaciers.


LES DÉPARTEMENTS

Il a sa ville majeure et capitale, Chambéry, à 450 kilomètres à vol d’oiseau sud-est de Paris (596 par les rails), à 235 de la Méditerranée, à 540 de l'Atlantique, à 600 de la Manche, à 290 du Belvédère. Ce département n’augmente pas, et même son peuple décroît. Non point certes par la stagnance des familles, mais par l’émigration vers les villes de France, la Plata, l’Algérie. Ses 266 438 habitants sur 575 950 hectares ne répondent qu’à 46 personnes par kilomètre carré, la France en ayant 71.

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Mais peut-on comparer à l’ensemble de notre pays une contrée aussi prodigieusement rugueuse que la Savoie, avec tant de monts à pic, tant de clapiers de roche éboulée, tant de neige immortelle, tant de terres vagues, de vaine pâture, de grèves de torrent? Les sols incultes y occupent 176 000 hectares, les bois 83 000. Ce territoire de gneiss, de micaschistes, de calcaires et craies a tous les climats, de la zone de la vigne aux frimas éternels, grâce à de colossales différences de niveau : son lieu le plus bas, le confluent du Rhône et du Guiers, n'est qu'à 212

Rhône : la place Bellecour et Fourvières à Lyon (voy. p. 571). — Dessin de Tournois, d’après une photographie.

mètres, tandis que l’Aiguille de la Vanoise darde sa plus haute roche neigeuse à 3861 mètres — soit une différence de niveau de 3649 mètres. Ses torrents ont pour terme le Rhône : ils y vont presque tous par la puissante Isère. Formée de la Maurienne, de la Savoie, de la Haute-Savoie et de la Tarantaise, tous pays de l’ancienne Savoie, elle se divise en 4 arrondissements, Albertville, Chambéry, Moûtiers, Saint-Jean-deMaurienne, en 29 cantons, en 328 communes. Elle a pour chef-lieu Chambéry (19 622 bab.), au bord d’un torrent qui court vers le lac du Bourget ; bien que capitale d’un pays haut et hérissé, cette ville n’est qu’à 269 mètres au-dessus des mers.

LXXVIII. Haute-Savoie. — Sous le premier Empire ce département s’appela département du Léman. Ce nom lui conviendrait encore, mais aucun ne vaudrait celui de département du MontBlanc. Il est étrange que la plus fière montagne de l’Europe ne désigne pas le territoire qu’elle domine de ses glaciers, de ses aiguilles. On a préféré laisser au pays le nom de la province dont il dépendait avant son annexion en 1860 : seulement un adjectif le distingue de l’autre département qui, tiré de la Savoie, s’appelle exactement comme elle. Terre frontière confinant au Piémont (Italie) et aux deux cantons du Valais et de Genève (Suisse), il a son chef-lieu, Annecy, à 435 kilomètres en


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ligne droite au sud-est de Paris (622 par chemin de fer), à 200 de la Méditerranée, à 460 de l’Océan Atlantique, à 480 de la Manche, à 280 ou 285 du Belvédère. Depuis 1861, premier recensement après l'annexion, la Haute-Savoie n’a gagné que 7000 hommes. Son croit serait plus rapide s’il n’envoyait pas tant d’émigrants : à l’intérieur, vers Paris et les grandes villes ; à l’extérieur, vers l’Amérique et l’Algérie. Le dénombrement de 1881 lui a reconnu 274 087 habitants, soit 64 au kilomètre carré, la moyenne française étant de 71. Bien que souvent l’éblouissant soleil verse à flots la chaleur sur sa neige immaculée, le Mont-Blanc, haut de 4810 mètres, a son front dans l’éternel hiver. De cette pointe suprême de l'Europe au lieu le plus bas du département (confluent du Rhône et du Fier, 250 mètres), la pente est de 4560 mètres. Aussi le climat varie-t-il à l’infini sur ce territoire de gneiss, de schistes cristallins, de calcaires, de craies, depuis la zone des mousses élémentaires, des perce-neige et des rhododendrons jusqu’à celle des fruits et des vins généreux. Les forêts, jadis très vastes, ne couvrent plus que 87 000 hectares. Formée du Chablais, du Faucigny, du Genevois, de l’intendance d’Annecy, tous pays de l’ancienne Savoie, la Haute-Savoie comprend 4 arrondissements, Annecy, Bonneville, Saint-Julien, Thonon, 28 cantons, 314 communes. La charmante Annecy (11 334 hab.), la capitale, est à 450 mètres d’altitude, au déversoir de son beau lac.

LXXIX. Seine. — Ce moindre des départements (47 875 hectares) doit son nom au fleuve qui le traverse, sa splendeur, sa richesse et sa puissance à la ville de Paris. Grâce à ce Paris, en 1881 elle avait 2167 744 habitants de plus qu’en 1801, et chacun de ses kilomètres carrés entrenait 5 844 personnes (28 700 dans Paris entre murs). 2 799 329 hommes, telle était sa nation en 18811. A côté des 2 269 023 Parisiens, il y avait 43 895 habitants à Saint Denis, 29 219 à Levallois-Perret, 25 298 à Boulogne, 24 223 à Clichy, 23 805 à Neuilly, 20 530 à Vincennes, etc. Sur un si petit espace, dans un pays dont la

1.Le recensement de 1886 en donne environ 2 900 000.

pente est comprise entre 173 mètres (colline voisine du Petit-Bicêtre, sur le plateau de Châtillon) et 20 mètres (lieu où la Seine passe en Seine-etOise), il ne peut régner qu’un seul et même climat. Tous les ruisseaux, tous les fossés, tous les égouts versent leurs eaux, et surtout leurs ordures à la Seine. Lambeau de l’Ile-de-France, le département de la Seine, entièrement contenu dans celui de Seineet-Oise, renferme 3 arrondissements, Paris, SaintDenis, Sceaux, 28 cantons, 72 communes. Paris est à 140 ou 145 kilomètres à vol d'oiseau de la Manche, à 385 de l’Atlantique, à 600 de la Méditerranée, à 240 du Belvédère.

LXXX. Seine-et-Marne. — Ce pays tient son nom du fleuve qui y baigne Montereau et Melun, et de la sinueuse rivière qui passe à Meaux. Son vrai nom, c’était département de la Brie, d’après la région fertile, plate, aux pluies maigres, aux eaux rares, aux puits profonds, qui forme, au nord de la Seine, les deux grands tiers de son territoire. Melun, sa capitale, est à 40 kilomètres à vol d’oiseau au sud-est de Paris (44 par les rails), a 185 ou 190 de la Manche, à 375 de l’Atlantique, à 570 de la Méditerranée, à 200 du Belvédère. N’ayant gagné que 49 831 personnes de 1801 à 1881, cette dernière année y a trouvé 348 991 habitants sur 573 635 hectares, soit environ 61 par kilomètre, 10 de moins que la moyenne française. La Seine le quitte par 34 mètres : c’est le lieu le plus bas; la butte Saint-Georges, près du PetitMorin, non loin de Verdelot, canton de Rebais, dans le voisinage de l’Aisne, s’élève à 215 mètres : c’est le lieu le plus haut. Celte différence de 181 mètres ne peut varier que très insensiblement le climat de ce territoire composé des sables, des grès, des calcaires, des meulières des terrains éocène et miocène, avec 102 000 hectares de forêts, dont 17 100 pour la seule sylve de Fontainebleau. L’Yonne, le Loing, l’Essonne, l’Yères, la Marne, emportent toutes ses eaux vers la Seine. Formée d’une portion de l’ancienne Ile-de-France (Ile-de-France et Gâtinais français) et d’un morceau de la Champagne, la Seine-et-Marne se partage en 5 arrondissements, Coulommiers, Fontainebleau, Meaux, Melun, Provins, en 29 cantons, en 530 communes. Son chef-lieu, Melun (12 145 hab.), sur la Seine, est inférieur à Fontainebleau (124 83 hab.), sise au


LES DÉPARTEMENTS

centre de sa forêt, et à Meaux (12 525 hab.), qui voit couler la Marne.

LXXXI. Seine-et-Oise. — Ce département dont la Seine est entièrement enveloppée tient son nom de son fleuve, la Seine, qui baigne Corbeil, SaintCloud, Saint-Germain-en-Laye, Mantes, et de sa maîtresse rivière, qui passe à Pontoise. Il a son chef-lieu, Versailles, à 18 kilomètres à l’ouest de Paris, à 160 kilomètres environ (à vol d’oiseau) de la Manche, à 360 de l’Atlantique, à Près de 600 de la Méditerranée, à 230 du Belvédère. Sa croissance d’environ 159 000 personnes entre 1801 et 1881 ne tient point à la vitalité de ses familles, mais au grand développement des villes de la banlieue de Paris. Les 577 798 habitants constatés par le dénombrement de 1881, sur 560 364 hectares, répondent à 103 individus par kilomètre carré, contre 71 pour l’ensemble de la France : cela grâce à ces villes, faubourgs de la métropole. De l’endroit où la Seine le quitte par 12 mètres jusqu’à la cime d’une colline de 210 mètres qui s’élève au nord-est de Marines, sur la frontière de l’Oise, il y a 198 mètres de montée : trop peu pour qu’il règne plus d’un climat sur ce territoire crayeux, éocène et miocène, où l’on distingue cependant plusieurs régions naturelles : tout d’abord le Val de Seine ; puis, au nord du fleuve, le Vexin Français, plateau qui va s’unir au Vexin Normand ; puis le Hurepoix, pays de forêts et d’étangs entre Mantes, Limours et Dourdan ; ensuite la Beauce et le Câtinais, au sud-ouest et au sud du territoire ; enfin la Brie, sur la lisière de l’est. 81 000 hectares de forêts lui donnent beauté, fraîcheur, partout où l’ombre de leurs rameaux descend sur le sol de la plaine, de la colline ou du plateau; les plus vastes sont celles de Rambouillet (12 818 hectares), de Saint-Germain-en-Laye (4597 hectares), de Sénart (2359 hectares). La Seine boit toutes ses eaux. Formé de pays relevant de l’Ile-de-France (Hurepoix, Mantais, Vexin Français, etc.), ce département contient6 arrondissements, Corbeil, Etampes, Mantes, Pontoise, Rambouillet, Versailles, 37 cantons, 686 communes. Sa capitale, Versailles (48 324 hab.), est un faubourg éloigné de Paris, sur le plateau interrompu de bois et d’étangs qui domine d’assez loin la rive gauche de la Seine ; Saint-Germain-en-Laye (15 790 hab.) commande de près le fleuve sinueux et, sur la rive même ou la colline prochaine, dans la banlieue

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de Paris, trois villes, Meudon, Sèvres et Saint-Cloud, forment ensemble une cité peu ramassée qui a 17 000 âmes.

LXXXII. Seine-Inférieure. — Ce territoire a dû de s’appeler ainsi à sa situation à la fin de Seine, qui s’y perd dans la Manche entre le Havre et Honfleur après avoir baigné Rouen. Un nom court, de tout point excellent, bien que double, Caux-et-Bray, aurait pu rappeler en trois syllabes les deux plateaux, Pays de Caux et Pays de Bray, qui forment presque tout le territoire. Un autre nom parfait, c’était département des Falaises, d’après le magnifique escarpement littoral. Département maritime baigné par la Manche, la Seine-Inférieure a son chef-lieu, Rouen, à 112 kilomètres en ligne droite au nord-ouest de Paris (136 par les rails), à 70 de la Manche, à 340 de l’Océan, à 680 de la Méditerranée, à 315 du Belvédère. De 1801 à 1881 il a gagné 197 188 habitants, croît qui tient à l’essor des industries, surtout de celles de Rouen. Le recensement de cette dernière année lui a donné 807 031 personnes sur 603 550 hectares, soit 135 personnes par kilomètre carré, ou presque deux fois la moyenne française. Du seuil de la Manche à la cime la plus élevée, colline de 246 mètres entre Neufchâtel et le val de Bresle, près de la frontière de l’Oise, la différence de niveau n’est pas capable d’influer beaucoup sur le climat et les plantes de ce territoire où règnent la craie et les terrains miocène et pliocène. En somme, une falaise grandiose au-devant de la tempêtueuse Manche ; un fleuve coulant par cingles immenses vers cette mer dont il aspire le flot de marée par un large estuaire; des vallons profonds avec prairies au bord des ruisseaux de cristal ; de grands plateaux féconds; des forêts splendides comme celles d’Eu (7501 hectares); de Brotonne (6758 hectares), aux hêtres superbement forts; d’Eawy (6575 hectares), où l’on ne sait qu’admirer le plus: le hêtre ou le chêne; celle de Roumare (4047 hectares); celle de Rouvray (3359 hectares), qui ne dresse guère que des pins sylvestres — en tout 61 000 hectares de bois: — telle est la Seine-Inférieure. Ses ruisseaux suivent deux pentes : ceux du midi vont à la Seine, ceux du nord à la Manche par des fleuves côtiers comme la Bresle et l’Arques. Formée de divers pays de l’ancienne Normandie, Vexin Normand, Pays de Caux, Pays de Bray, Roumois, la Seine-Inférieure se divise en 5 arrondisse-


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ments, Dieppe, le Havre, Neufchâtel-en-Bray, Rouen, Yvetot, en 51 cantons, en 759 communes. Elle a pour chef-lieu Rouen (105 906 hab.), sur la Seine ; pour grande ville de commerce, le Havre (105 867 hab.), port de mer à l'embouchure du fleuve; pour grande ville d’industrie (Rouen et faubourgs mis à part), Elbeuf, qui a 23 152 habitants et, avec Caudebec-lès-Elbeuf, 34 442.

LXXXIII. Deux-Sèvres. — Ce territoire s’appelle de la sorte d’après deux rivières également nommées Sèvre : l’une d’elles, la Sèvre Niortaise, baigne Saint-Maixent et Niort ; l’autre, la Sèvre Nantaise, est un tributaire de la Loire. Un nom préférable, c’était département de la Gâtine. De Paris à Niort, chef-lieu de ce territoire, on compte à vol d’oiseau 350 kilomètres (410 par les voies ferrées), la distance de cette ville de Niort jusqu’à nos trois mers étant : jusqu’à l’Atlantique, 50 kilomètres ou quelque peu plus; jusqu’à la Manche, environ 260 ; jusqu’à la Méditerranée, 450 ; il y en a 225 jusqu’au Belvédère. Terre où les familles ont beaucoup d’enfants, les Deux-Sèvres, en 1881, dépassaient de 108 178 habitants la population de 1801. Leurs 350 103 personnes sur 599 988 hectares ne donnaient que 58 individus par kilomètre carré, 13 de moins que la moyenne française.. Le lieu le plus bas des Deux-Sèvres, l’endroit où la Sèvre Niortaise quitte ce pays, n’est qu’à 3 mètres au-dessus des mers. De cet endroit à la cime du terrier de Saint-Martin-du-Fouilloux (272 mètres), au sud-est de Parthenay, on ne monte que de 269 mètres, ce qui ne saurait suffire pour étager des climats ; mais la nature du sol distingue nettement trois régions naturelles : La Gâtine, froid granit, autour de Parthenay, de Bressuire ; ses landes qu’amende la chaux, ses vallons dont le ruisseau terne puise à des étangs, ses bois qui sont les plus vastes parmi les 43 000 hectares de forêts du département, font à peu près les deux tiers du territoire, mais, non féconde, elle entretient 17 habitants de moins que la Plaine par kilomètre carré ; La Plaine, lias et calcaires, campagne sèche et nue, fertile pourtant, qui va de la Gâtine à l’orée du Marais, jusqu’à Niort, jusqu’à Fontenay ; Le Marais, terres noyées que des canaux exondent, apports de la mer et des fleuves : il s’étend de la Plaine à l’Océan.

de La moitié de ses ruisseaux prend le chemin Sèvre la Loire ; l’autre moitié descend vers la Mortaise, fleuve côtier, ou vers la Charente. de Les Deux-Sèvres doivent les neuf dixièmes reste leur terre au démembrement du Poitou, le à l’Aunis et Saintonge. Elles contiennent 4 arrondissements, Bressuire, Melle, Niort, Parthenay 31 cantons, 356 communes. Leur capitale, Niort (22 254 hab.), commande la rivière de la Sèvre, là même où cette eau de source quitte son gracieux vallon tournoyant pour le vaste plan du Marais. LXXXIV. Somme. — Le nom décerné à ce département. maritime faisant front sur la Manche est celui du petit fleuve qui y passe devant Péronne, Amiens, Abbeville, et s’y perd dans la mer à Saint-Valéry. Il a son chef-lieu, sa grande ville, Amiens, a moins de 120 kilomètres à vol d’oiseau au nord de Paris (133 par les rails), à 64 kilomètres de la Manche, à 440 de l’Atlantique, à 710 de la Méditerranée, à 325 du Belvédère. Sur ses 616 120 hectares le recensement de 1881 a compté 550 837 habitants, soit, environ 92000 de plus qu’en 1801, soit encore près de 90 personnes par kilomètre carré, ou 19 au-dessus des 71 qui sont la moyenne du pays français. De la Manche, niveau des mers, au sommet de la colline qui domine la Bresle à l’ouest du Hornois, près de la frontière de la Seine-Inférieure, on ne monte que de 210 mètres. Aussi n'y a-t-il qu'un seul et même climat dans ce pays relevant de la craie supérieure et de divers terrains tertiaires, et dont les eaux vont à quatre fleuves côtiers qui sont, du nord au sud, l’Authie, la Maye, la Somme et la Bresle. Faite d’un mince lambeau de l’Artois et de divers pays picards (Amiénois, Marquenterre, Ponthieu, Santerre, Vermandois, Vimeu), la Somme se partage en 5 arrondissements, Abbeville, Amiens, Doullens, Montdidier, Péronne, en 41 cantons, en 836 communes. Sa capitale, Amiens (74 170 habitants), était le Samarobriva ou Pont de la Somme de nos ancêtres, chez les Ambiani dont elle a retenu le nom; elle file, tisse, prépare le lin, la laine, le coton, autour d’une cathédrale grandiose.

LXXXV. Tarn. — Département portant le nord


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de la sinueuse rivière qui le traverse d’est en ouest par Albi et Gaillac, sa capitale, Albi, se trouve à 650 kilomètres en droit chemin au sud de Paris (710 par chemin de fer), à 120 de la Méditerranée, à 270 de l’Atlantique, à 580 de la Manche, à 310 du Belvédère. 359 223 habitants, tel est son peuple, sur 574 216 hectares : soit près de 63 personnes par kilomètre carré, soit encore un gain de 88 000 existences depuis 1801. Si l’endroit où le Tarn sort du département n’est qu’à 88 mètres au-dessus des mers, le roc de Montalet, au sud-est de Lacaune, a 1266 mètres d'altitude. Il s’ensuit qu’il y a sur ce territoire une pente de 1178 mètres, et, par cela même, divers climats, de celui qui n’a que peu ou pas d’hiver à celui dont la saison mauvaise est neigeuse. Le pays se divise nettement en deux parties : La Montagne, à l’est et au midi, sur les granits, schistes, micaschistes, là où se replient, en leurs gorges profondes, le Viaur, le Tarn, le Dadou, l’Agout, l’Arn, etc. ; elle comprend : la Montagne Noire, tout au sud, au-dessus du val du Thoré ; le Sidobre, dans la grande courbe de l’Agout en amont de Castres ; les plateaux de Lacaune, d’Alban, de Valence ; Le Coteau et la Plaine à l’ouest, sur la craie inférieure et dans les terrains tertiaires ; très féconde est cette région, pays du vin, du froment, tandis que la Montagne, terre dure, quelque peu marâtre, vaut surtout par ses pâturages, que rompent çà et là des champs de blé noir, de seigle, d’avoine, des landes où le genêt fleurit, des bois de châtaigniers, des forêts. Les plus vastes sylves du département, qui a 76 000 hectares de bois plus ou moins touffus, sont la forêt de la Grésigne (4100 hectares) et la forêt de la Montagne Noire. Sauf quelques torrents de la Montagne Noire qui se dirigent vers l’Aude, toute la contrée épanche ses ruisseaux vers la Garonne, branche mère de la Gironde. Formé de trois évêchés du Languedoc, Albi, Castres, Lavaur, le Tarn a 4 arrondissements, Albi, Castres, Gaillac, Lavaur, 35 cantons, et 318 communes. Albi (20 379 habitants), son chef-lieu, sur le Tarn presque toujours rouge, est inférieur à Castres-sur-Agout (27 408 habitants), ville de filateurs, de drapiers, comme l’est également Mazamet (14 429 habitants), au pied de la Montagne Noire.

LXXXVI. Tarn-et-Garonne. — Le nom double de ce territoire opulent est celui de sa rivière du Tarn, qui baigne Montauban et Moissac, et de sou fleuve, qui passe près de Castel-Sarrasin. Montauban (c’est son chef-lieu) se trouve à moins de 650 kilomètres à vol d’oiseau sud-sud-ouest de de Paris (721 par les rails), à 172 de la Méditerranée, à 215 de l’Atlantique, à 550 de la Manche, à 312 du Belvédère. Malgré la fertilité du sol, la salubrité de la plaine et du coteau, l’agrément du climat, ses 372 000 hectares, dont 47 000 en bois et forêts, n’entretiennent que 217 056 habitants, soit 58 personnes par 100 hectares, ou 13 de moins que la moyenne de la France. Les familles y sont intentionnellement stériles. Depuis le recensement de 1821 — le département n’existait pas en l'an 1801 — il a perdu 21 000 âmes. Un seul climat domine sur ce territoire qui n'a que 448 mètres de pente, d’une colline de 498 mètres sise à la frontière de l’Aveyron, à l’est de Caylus, jusqu’au lieu où la Garonne sort du département par 50 mètres. Tout le sol, lias, oolithe, terrain miocène, alluvions profondes, envoie ses eaux à la Garonne ou Gironde. Le Tarn-et-Garonne ne date pas de 1790, comme presque tous nos autres départements. On ne le forma qu’en 1808, aux dépens du Tarn, de la HauteGaronne, du Gers, du Lot-et-Garonne, de l’Aveyron et, avant tout, du Lot : celui-ci fournit 175 000 hectares, presque la moitié de ce très petit département qui n’est supérieur qu’à la Seine, au territoire de Belfort, au Rhône et à Vaucluse. Ainsi fait de morceaux de la Guyenne, de la Gascogne, du Languedoc, tronçons de Quercy, d’Armagnac, de Lomagne, de Rouergue, d’Agenais, il comprend 3 arrondissements, Castel - Sarrasin, Moissac, Montauban, 24 cantons, 194 communes. Montauban (28 335 habitants), capitale, domine la rive droite du Tarn, dans une campagne de rare fertilité.

LXXXVII. Var. — C’est là un nom monstrueux. Le « fou et gueux » séparait autrefois ce territoire de l’Italie, et, par conséquent, le frôlait sans lui appartenir autrement que par une rive ; mais ce fou, ce gueux, le Var en est maintenant séparé par toute l’étendue de l’arrondissement de Grasse, depuis qu’en 1860 on a réuni ledit arrondissement au comté de Nice pour en former les Alpes-Maritimes.


LES DÉPARTEMENTS

Deux noms peuvent remplacer le nom de Var, devenu inique : département de la Méditerranée, d’après sa mer superbe, ou département des Maures, d’après sa superbe montagne. Draguignan, sa capitale, mais non sa grande ville, a son site à 660 kilomètres en ligne droite au sud-est de Paris (930 par chemin de fer), à 25 de la Méditerranée, à 620 de l’Atlantique, à 800 de la Manche, à 460 ou 465 du Belvédère. Dans ses limites actuelles, le Var entretient 70 000 personnes de plus qu’en 1801. Ses 288 577 habitants sur 602 753 hectares répondent à 49 personnes par kilomètre carré, 22 de moins que la moyenne de la France : l’immense étendue des bois, taillis, forêts et broussailles (214 000 hectares) et des terres vagues (58 000 hectares), les monts cassés, les plateaux arides expliquent comment un pareil pays sous un pareil climat, avec tant de vallées arrosées, est tellement inférieur en peuple à l’ensemble de notre pays. La cime la plus haute, la montagne de Lachens, au nord de Fayence, à la frontière des Alpes-Maritimes, domine la Méditerranée de 1715 mètres. Cette pente donne, suivant les hauteurs, des climats très divers aux bourgs du département, de la zone du palmier à celle où les neiges durent plusieurs mois. D’ailleurs, la variété des sols y est grande, et, par suite, grande la différence des cultures, des aspects, des plantes ; on y trouve des gneiss, des micaschistes, des schistes, des roches volcaniques, du trias, de l’oolithe, des craies, etc. Avant tout on y distingue les monts crayeux et calcaires, couvrant le nord et l'ouest, des deux célèbres massifs littoraux qui sont les granitiques Maures, du Gapeau à l’Argens, et le porphyrique Estérel, au nord de Fréjus. À part les foux ou sources du nord qui vont au Rhône par la Durance, le Var dépêche ses torrents à des fleuves côtiers, tels que le Gapeau, l’Argens et la Siagne. Le Var, démembrement de la Basse Provence, comprend trois arrondissements, Brignoles, Draguignan, Toulon, 28 cantons, 145 communes. Sa capitale, Draguignan (9135 hab.), près de la Nartuby, tributaire de l’Argens, le cède immensément à Toulon (70 103 hab.), port de mer ; elle ne vaut même pas deux simples chefs-lieux de canton, Hyères (13 849 hab.), ville d’hiver, et la Seyne (12 072 hab.), constructrice de navires qui n’est, au vrai, qu’un faubourg de Toulon.

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LXXXVIII. Vaucluse. — Ce territoire est fort petit : comme étendue il ne voit au-dessous de lui que le Rhône, le département de Belfort et la Seine. Il s’appelle ainsi de sa fontaine, source magnifique de la Sorgues : c’est un excellent nom. On eût pu l’appeler aussi département du Ventoux, de sa fameuse montagne; ou, les noms doubles admis, Rhône-et-Durance. Sa capitale, Avignon, sise à 560 kilomètres à vol d’oiseau sud-est de Paris (742 par les voies ferrées), n’est pas même à 60 kilomètres en droite ligne de la Méditerranée, mais on compte de là 480 kilomètres jusqu’à l’Atlantique, 790 jusqu’à la Manche, près de 360 jusqu’au Belvédère. Il y a vingt ou. vingt-cinq ans, Vaucluse avait gagné 74 670 personnes sur le recensement de 1801. Arrivèrent coup sur coup la décadence de la garance, remplacée par les couleurs tirées de la houille, la maladie du mûrier, le phylloxera, et le département a perdu 21 942 habitants, si bien que son croît n’est plus que de 52 000 à 53 000 depuis 1801. L’émigration le décime et l’on y naît moins qu’on n’y meurt. Les 244 149 habitants de 1881, sur 353 959 hectares, lui donnent 69 hommes par kilomètre carré, soit 2 de moins que les 71 qui sont la moyenne de la France : belle densité, car, si les plaines y sont magnifiquement créatrices, inondées de soleil, inondées d’eau, la montagne est sèche, pierreuse, avec 80 000 hectares de bois, et le plateau n’a pas de rivières. Le confluent du Rhône et de la Durance, point infime du département, étant à 8 ou 10 mètres au-dessus des mers, et le mont Ventoux, cime supérieure, montant à 1912 mètres, Vaucluse a divers climats, de celui de l’olivier à celui des neiges de durée longue. Le sol appartient à la craie, au grès vert et à l’étage miocène du terrain tertiaire. Du mont Ventoux, du plateau de Vaucluse, du Lubéron, toutes les eaux dévalent au Rhône, par l'Aigue, l’Ouvèze, la Nesque, la Sorgues et la vaste Durance. Formé du Comtat Venaissin, d’une partie de la Provence et de la principauté d’Orange, Vaucluse contient 4 arrondissements, Apt, Avignon, Carpentras, Orange, 22 cantons, 150 communes. Avignon (37 657 hab.), sur le Rhône, en est la capitale. LXXXLX. Vendée. — Elle a reçu ce nom d’une


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EN FRANCE

rivière de très peu d’abondance, qui y traverse Fontenay-le-Comte, dans sa route vers la Sèvre Niortaise. La vraie désignation de ce département, c’était Bocage, le pays ainsi nommé couvrant plus des deux tiers du territoire. Département maritime, au bord de l’Atlantique, la Vendée a son chef-lieu, la Roche-sur-Yon ou Napoléon-Vendée, à 360 kilomètres en droite ligne au sud-ouest de Paris (448 par chemin de fer). Cette ville aux deux noms, très voisine de l’Océan (25 kilomètres), se trouve à un peu plus de 200 kilomètres de la Manche, à près de 530 de la Méditerranée, à 300 du Belvédère. Pays aux naissances nombreuses, régulières, il entretenait en 1881 environ 178 000 personnes de plus qu’en 1801. Le recensement de cette dernière année lui donne 421 642 habitants sur 670 350 hectares, ou 63 hommes au kilomètre carré : 8 de moins que la moyenne de la France. La cime la plus haute, à Saint-Michel-de-MontMercure, près de la source du Petit Lay, ne dominant l’Océan que de 283 mètres, la Vendée ne peut avoir qu’un seul climat, qui est le tempéré humide, mais la nature et le relief du sol le divisent en quatre régions naturelles : Le Bocage Vendéen ou Bocage Poitevin, qui se prolonge par le Bocage Angevin : son granit, son gneiss, son schiste cristallin, le rattachent à la Bretagne par delà le fleuve de Loire. Son nom trompe, car les bois y sont rares. La Vendée est même un des départements les moins ombragés de France, avec 27 000 hectares seulement de forêts ; l’impression sylvestre qu’il fait quand on le contemple d’un sommet de coteau vient surtout des arbres qui s’élancent des haies vives séparant les champs, les domaines ; La Plaine, lias et oolithe, entre le Bocage et le Marais Poitevin : c’est une campagne sans ombrage, brûlée de soleil en été, d’ailleurs fertile ; Le Marais Poitevin, qui fait corps, par delà la Sèvre Niortaise, avec le Marais d’Aunis et Saintonge. Son nom le décrit : c’est une terre miaquatique, déposée grain par grain dans un grand golfe de la mer maintenant réduit à l’anse de l’Aiguillon ; Le Marais Breton, né, comme le Marais Poitevin, d’alluvions de terre et de mer qui comblèrent et continuent de combler un grand rentrant de l’Océan, aujourd’hui réduit à la baie de Bourgneuf : il se continue sur la Loire-Inférieure ; Plus deux îles : Noirmoutier la basse et Yeu, bloc de gneiss et de schiste cristallin.

Les ruisseaux de la moindre partie du territoire vont à la Loire par la Sèvre Nantaise et la Boulogne ; ceux qui ne gagnent pas la rivière de Nantes se partagent entre des fleuves côtiers, Vie, Lay, Sèvre Niortaise, etc. Démembrement du Poitou (Bas-Poitou), la Vendée se divise en 3 arrondissements, Fontenay-le Comte, la Roche-sur-Yon, les Sables d’Olonne, en 30 cantons, en 299 communes. Elle a pour chef-lieu la Roche-sur-Yon (10 634 hab.), riveraine d’un petit affluent du Lay.

XC. Vienne. — Ce nom lui fut donné de sa rivière majeure, la Vienne, qui traverse le pays du sud au nord et y baigne Châtellerault. Poitiers, sa capitale, que séparent de Paris, vers le sud-ouest, 295 kilomètres à vol d’oiseau (332 par les rails), Poitiers se trouve à 115 kilomètres en droit chemin de l’Océan Atlantique, à 265 de la Manche, à 435 de la Méditerranée, à 170 environ du Belvédère. Plus fort de 99 305 habitants en 1881 qu’en 1801, le département de la Vienne n’avait encore, au recensement de 1881, que 340 295 personnes sur 697 291 hectares, soit à peine 49 individus par kilomètre carré, 22 de moins que la moyenne de la France ; mais ce pays est, dans l’ensemble, une terre de peu de fécondité; de vastes landes y rompent les cultures, ainsi que 78000 hectares de bois, dont 3435 pour la forêt de Moulière. La Vienne quitte le territoire par 35 mètres, et la colline de Prun, voisine de la Haute-Vienne, au nord-est de l'Ile-Jourdain, n’en a pas plus de 233. Cette faible pente ne saurait étager plusieurs climats dans ce pays dont le sud relève de l’oolithe, le nord de la craie et du terrain éocène. Sauf le sud extrême du département, où 20 000 hectares s'écoulent dans la Charente, sauf encore 9000 hectares pour le bassin de la Sèvre Niortaise, tous les ruisseaux vont à la Loire, par la Vienne où vont se confondre le Clain et la Creuse, grossie de la Gartempe, et par le Thouet qui reçoit la Dive du Nord. On l’a tirée du Poitou pour les quatre cinquièmes, de la Touraine pour un peu plus du septième, et, pour le reste, du Berry : les deux petits pays tourangeaux qu’elle absorba se nommaient Loudunais et Mirebalais. Elle se divise en 5 arrondissements, Châtellerault, Civrai, Loudun, Montmorillon, Poitiers, en 31 cantons, en 300 communes.


LES DÉPARTEMENTS

Sa capitale, de vieux, d’illustre renom, c'est Poitiers (36 210 hab.), qui contemple le Clain ; Châtellerault (18 280 hab.) contemple la Vienne.

XCI. Haute-Vienne. — Ce département est ainsi désigné de sa situation sur le cours de la Vienne, belle rivière qui n’y prend point ses sources, mais elle est très petite encore quand elle y pénètre pour y baigner le coteau de Saint-Léonard, Limoges, Saint-Junien, et en ressortir grande et large. Le chef-lieu, Limoges, a son site à 345 kilomètres en ligne droite au sud-sud-ouest de Paris (400 par la voie ferrée), à 185 de l’Atlantique, à près de 330 de la Méditerranée, à 370 de la Manche, à 140 du Belvédère. Son peuple s’accroît régulièrement par l’excès des naissances sur les morts. 1881 y a trouvé 104 182 habitants de plus qu’en 1801, soit 349 332 personnes sur 551 658 hectares, ou 63 par kilomètre carré — 8 de moins que la moyenne de la France — ; mais le sol est dur, froid, moins fait pour la richesse des épis que pour les ajoncs, les genêts, les bruyères de la lande, les fougères, les châtaigniers et la vaste pâture sur les hautes croupes que la neige argente en hiver. Il y a 66 000 hectares de bois et forêts. Ce territoire, dont le grand tiers est en prairies et pâtis, se compose de gneiss, de schistes cristallins, de granits. Il a pour lieu le plus bas l’endroit où le quitte la Gartempe (125 mètres) ; son lieu le plus haut, au sud d’Eymoutiers, sur la frontière de la Corrèze, au-dessus du vallon de la Maude, n'atteint que 777 mètres. Au sud, de petites rivières, Bourbeuse, Loue, Isle, Dronne, environ 50 000 hectares, appartiennent au bassin de la Gironde par la Dordogne. Au sud-ouest naissent la Charente et ses affluents, le Bandiat et la Tardoire : tous trois réunis, ces trois courants ne drainent pas 30 000 hectares. Le reste prend le chemin du fleuve de Loire, auquel reviennent ainsi plus de 470 000 hectares. La Haute-Vienne doit près des trois cinquièmes de sa terre au Limousin ; les deux autres cinquièmes viennent de la Marche, du Poitou, du Berry. On l’a divisée en 4 arrondissements, Bellac, Limoges, Rochechouart, Saint-Yrieix-la-Perche, en 27 cantons, en 203 communes. Limoges (63 765 hab.), sa grand’ville, l’ex-reine du Limousin, s’élève en amphithéâtre sur une colline de la Vienne.

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XCII. Vosges. — Devenues département frontière, les Vosges tirent leur nom de la chaîne de montagnes qui les séparait du Haut-Rhin, qui les sépare aujourd’hui de l’Alsace-Lorraine. Épinal, leur centre administratif, se trouve à 310 kilomètres à vol d’oiseau est sud-est de Paris (427 par les voies ferrées), à 420 de la Manche, à 460 de la Méditerranée (à Gênes), à 610 de l’Atlantique, à 330 ou 335 du Belvédère. Sur les 586 500 hectares qui lui restent, F « Année terrible » en ayant pris 21 500, le département des Vosges entretient 406 862 habitants, ou 70 par kilomètre carré : presque autant que la moyenne de la France, quoique le pays ait près des trois dixièmes de son aire, 171 000 hectares, en forêts. Malgré cette perte de 21 500 hectares, il a gagné 98 000 personnes entre 1801 et 1881. Depuis 1871 c’est un des lieux d’élection de l’immigration alsacienne-Lorraine. De l’air tempéré des vallées profondes au dur et neigeux hiver des plateaux, des ballons, des dômes, il y a plusieurs degrés dans le climat des Vosges, et cela grâce à une pente de plus de 1100 mètres, l’endroit où la Saône quitte ce département boisé n’étant qu’à 230 mètres au-dessus des mers tandis qu’à la frontière le Haut des Chaumes (Haut d’Honeck) monte à 1366. Il y a sur ce territoire deux régions bien distinctes : à l’est, au sud-est, la Vosge ou Montagne, contrée de granits, gneiss, grès rouges, grès des Vosges, de chaumes ou hautes pâtures, de torrents vifs, de sylves profondes où se lèvent les sapins, les épicéas, les hêtres. Au centre, à l’ouest, c’est la Colline, qui se divise en trias, lias, oolithe. Dans le sud-ouest de la contrée, les eaux vont au Rhône par la Saône, et la pointe occidentale du pays de Neufchâteau (quelques communes seulement) envoie ses sources à l’Ornain, sous-affluent de la Seine. Mais c’est le Rhin qui reçoit le grand tribut de la contrée, par la Moselle et par la Meuse : de lui relèvent environ 490 000 hectares; du Rhône 90 000 ; de la Seine 6 000 à 7 000 seulement. Tirées de la Lorraine, à l’aide de petits territoires qui appartenaient à la Franche-Comté et à la Champagne, les Vosges se partagent en 5 arrondissements, Épinal, Mirecourt, Neufchâteau, Remiremont, Saint-Dié, en 29 cantons, en 530 communes. Epinal (16445hab.), leur chef-lieu, sur la Moselle, l’emporte peu sur Saint-Dié (15 342 hab.), que traverse la Meurthe.


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EN FRANCE

XCIII. Yonne. —Nommé d’après la rivière qui le coupe du sud au nord-ouest, par Auxerre, Joigny, Sens, ce département a son chef-lieu, Auxerre, à moins de 150 kilomètres à vol d’oiseau sud-est de Paris (175 par les rails), à un peu plus de 300 de la Manche, à 390 de l’Atlantique, à 470 de la Méditerranée, à près de 140 du Belvédère. C’est un pays point prolifique, n’ayant gagné que 24 982 personnes de 1801 à 1881. Sur les 742 804 hectares de ce département, douzième en France par ordre de grandeur, il n’y avait en 1881 que 357 029 habitants, soit 48 par kilomètre carré, ou 23 de moins que la moyenne de la France : il faut dire que l’Yonne renferme des monts stériles, des plateaux secs et 173 000 hectares de bois et forêts. L'Yonne quitte le pays par 55 mètres d’altitude, et sur la frontière de la Nièvre, au midi de Quarréles-Tomhes, au-dessus des gorges de la Cure, un coteau du Bois de Papeirouse monte à 609 mètres. Cette différence de niveau de 554 mètres ne contribue pas autant que les diverses natures du sol à varier le climat, les plantes, les cultures, les aspects de l’Yonne. Gneiss, micaschistes, lias, oolithe, craie inférieure, craie supérieure, terrains miocènes

se partagent ce grand département, qu’on peut diviser en trois régions naturelles : le Morvan, élevé, froid, humide, pays de bois et de pâtures (c’est, le sud-est du territoire, la contrée d’Avallon) ; la Puisaye, à l'angle sud-ouest, région de forêts et d’étangs; partout ailleurs le Vignoble ou, si l'on veut, la Colline qui, elle non plus, ne manque point de forêts.— Plus un lambeau de l’argileux Gâtinais, au nord-ouest de la Puisaye, sur les confins du département du Loiret. On nomme Terre-Plaine une campagne fertile entre le Morvan et le Vignoble, du torrent de Cousin à la rivière de Serein. Entrèrent dans la composition de ce département trois pays de Champagne (Champagne propre, Sénonais, Tonnerrois), trois pays de Bourgogne (Bourgogne propre, comté d’Auxerre, Avallonnais), un morceau de l’Orléanais (Gâtinais d’Orléans), un lambeau de l’Ile-de-France (Gâtinais français). De tout cela on fit 5 arrondissements, Auxerre, Avallon, Joigny, Sens, Tonnerre, 37 cantons, 485 communes. Auxerre (16 986 hab.), sur l’Yonne, fut Autricum, bourgade gauloise; Sens (13 515 hab.), autre riveraine de l’Yonne, rappelle les Celtes Senones.


INDEX ALPHABETIQUE

Aa, 142-144.

Abbaye-Blanche (L’). 134. Abbeville, 148. Abellans (Plan des), 319. Aber-Benoit, 196 Aber-Ildut, 198. Aber-Vrach, 196-197. Abîme (Fontaine de l'), 295. Abîme (Fontaine de l'), 346. Abîme (Puits de l'), 52. Abjat, 254. Accia, 417. Acheneau, 242. Adouin (Fontaine de l'), 362363. Adour, 306-314, 430, 460 ; — son bassin, 306-315. Aff, 213. Agadès, 547. Agay (Rade d’), 392. Agde, 263, 326, 438, 547. Age-Bàton (L'), 254. Agen, 263, 427, 484, 556, 557. Agenais, 483, 484 Agly, 115, 320. Agnoux (Puy d’), 30. Agout, 40, 41, 276. Agriates (Les), 417. Agris, 254. Ahun, 236. Ahusquy, 104. Aigoual, 44. Aiguamoch, 261. Aigue (Forêt de l'). 174. Aiguebelette (Lac d’), 346. Aigue-Blanche, 80. Aigues, ou Eygues, 368. Aigues-Mortes, 329. Aiguilhe, voy. Saint-Michel. Aiguille (La Roche), 272. Aiguille (Mont-), 86. Aiguilles, 372. Aiguillon, 263, 282. Aiguillon (Anse de l'), 247-248, 249. Aiguillon (Pointe de l'). 247248. Aiguillon-sur-Mer (L’), 247-248. Aigurande (Massif d’), 237. Ailette, 174-175. Ain (Départ, de l'), 322-523. Ain, 70, 346.

Ain (Perte de l'), 346. Aire (Rivière), 175. Aire-sur-l’Adour, 306, 483. Aire-sur-la-Lys, 414. Airvault, 238. Aisne, 175, 452. Aisne (Départ, de l'), 124, 523524. Aïtone (Forêt d’), 422. Aix, 374, 492, 494, 533. Aix (Canal d’), 376-377. Aix (Ile d’), 252. Aixe, 234. Aizac (Coupe d’), 56. Ajaccio, 416, 417, 418, 538. Ajaccio (Golfe d’), 418, 420. . Ajol (Val d’), 63, 349. Ajoux (Roche d’), 60. Alagnon, 34, 225, 226. Alais, 380, 545. Alaise, 168. Alaric (Canal d’), 306. Alaric (Mont d’), 116, 323. Albarine, 70, 346. Albères (Les), 116, 431. Albertville, 358, 359, 360, 511. Albi, 274, 578. Aldudes (Vive des), ou de Baïgorry, 314. Alençon, 566. Aléria, 417, 419. Aléria (Plage d’), 418-419. Alet, 106, 322. Alet (Ruisseau d’), 266. Alise-Sainte-Reine, 168. Aliso, 417. Allaine, 352. Allègre (Cratère d’), 52. Allevard, 360. Allier, 19, 40, 50, 224-226, 430 ; — son bassin, 224-227. Allier (Bec d’), 216. Allier (Départ, de l'), 524. Allogne (Puy d’), 30. Allos (Lac d’), 376. Alouettes (Mont des), 246. Alpes, 73-96, 432. Alpes (Basses-), 83, 524-525. Alpes (Hautes-), 525-526. Alpes (Tunnel des), 78. Alpes-Maritimes (Départ, des), 440, 526-527.

Alpines (Canal des), 92,378-379. Alpines (Chaîne des), 91. Alsace, 504. Alsace (Ballon d’), 66 Alsace-Lorraine, 6-8, 469, 470. Alsacienne (Frontière), 5, 14. Alsaciens, 449. Altabiscar (Pic d’), 4, 107-108. Altier, 50, 366. Alzon, 382. Alzou de Rocamadour, 39, 394. Ambel (Monts d’), 87. Ambert, 52, 227, 498. Ambialet, 274. Ambleteuse, 146. Amboise, 219, 427. Ambrières, 239. Amélie-les-Bains, 106, 318. Amiénois, 502. Amiens, 148, 502, 576. Amognes (Les), 506. Aïnou, 308. Amour (Val d’), 354. Amphion, 342. Amplepuis, 60, 222. Ampuis (Collines d’), 336. Alice Forézienne, 222. Ance de Margeride, 36, 226. Anchoisne, 258. Ancre, 148. Audaine (Forêt d’), 134, 566. Andelle, 176. Andelys (Les), 163. Andernos, 301. Andorre, 114. Andrest, 98. Anduze, 380. Aneto (Pic d’), 103. Angèle (Mont), 88. Angers, 220, 503, 558. Anglais (Les) en France, 439440. Anglars (Rochers d’), 278. Angle (Font de l'), 48. Angles-sur-Anglin, 238. Anglin, 238. Anglure, 166. Angoulême, 254, 466, 502,535. Angoumois, 502. Anie (Pic d’), ou Ahuñemendi, 108, 460.

Anjou, 503. Annecy, 344, 511, 573, 574. Annecy (Lac d’), 83-84. Annonay, 59, 60, 527. Anse, 348. Ante, 180. Antibes, 394, 438. Antibes (Cap d’), 394. Antifer (Cap d’), 152, 154. Antilles, 455. Antioche (Pertuis d'), 249, 250. Antrains, 188. Antre (Lac d’), 71. Anzin, 412. Apance, 347. Apchon, 34. Apt, 379, 380. Aquitaine (Climat d’), 430. Arac, 266. Aramits (Vallée d'), 312. Aran (Val d’), en Espagne, 16, 260-262.

Aravis (Chaîne des), 344. Arbizon (Pic d’), 100 et 105. Arbounouse (Puits d’), 86. Arc, 76, 78, 360, 432. Arc d’Aix, 377, 384, 386. Arc (Pont d’), 366, 369. Arcachon, 299, 300, 301, 430, 547. Arcachon (Bassin d’), 299,300302. Arcachon (Canal d’), 302. Arcachon (Forêt d’), ou de la Teste, 305. Arcicr (Sources d’), 67. Arcis, 166. Arcône (Lac d’), 59. Arconce, 222. Arcy (Grottes d'), 167. Ardèche, 40, 50, 55, 364-368. Ardèche (Départ, de l'), 527. Ardèche (Monts de l'), 54-58. Ardennes, 121-124, 125, 409. 410, 564. Ardennes (Départ, des), 124, 440, 527-528. Ardennes (Font des), 272. Ardennes (Source des), 48. Ardes, 227. Ardière, 60. Ardillon (Ilot d’), 244.


584 Ardon, 175. Arès, 301. Argelès, 309. Argelès (Gave d’), 309. Argelès-sur-Mer, 318. Argens, 391-392. Argens (Perte de 1’), 392. Argentan, 180. Argentat, 288 et 427. Argentière (Col de 1’), ou de Larche 374 Argentière (Glacier d’), 74. Argentière (Vallée de l'), 372. Argenton, 237. Argonne. 121-122, 432, 492, 559, 561, 562. Argonne Champenoise, 483. Arguenon, 191. Ariège, 263, 267. Ariège (Départ, de l'), 528, 530. Arize, 266-267. Arizès, 100. Arlanc, 52, 227. Arlende (Source d’), 368. Arles, 337, 339, 518, 533. Arlésiens, 438. Arles-sur-Tech, 318. Arlot (Font d’), 168. Armagnac, 270, 484. Armainvilliers (Forêt d’), 131. Armance, 168. Armançon, 168. Ar-Men (Phare d’), 201. Armentières, 414, 566. Armentières (Font d’), 168Arn, 276, 278. Arnéguy (Nive d’), 314. Arnon, 30 et 230. Aron, 223. Arques (Château d’), 151, 152. Arques (Rivière d’) 150, 151. Arras, 412, 508, 567, 569. Arrats, 266, 279. Arre, 324. Arreau, 265. Arrée (Monts d’), 134, 135-136. Arromanches, 180. Arros, 307. Arros (Gourg de l'), 307. Arros (Oueil ou source de l’), 307. Arroux, 62 et 222. Ars (Dette d’), 249. Artense (Plateau de l'), 29, 34. Arthez du Tarn, 274. Artois, 480, 508. Arve, 74, 75, 342. Arvéron, ou Arveyron, 342. Arvert (Presqu’île et dunes d’), 258. Arz (Ile d’), 210. Arz (Rivière d’), 213. Asnelles, 180. Asnières 428 Aspe (Gave d’), 311-312. Aspe (Val d’), 98. Aspin (Col d’), 100. Aspre, 34. Aspre de Fontanges, 34. Aspres, 292. Aspres-lès-Veynes, 374.

INDEX ALPHABÉTIQUE Barraux (Fort), 359. Barre-de-Monts, 243. Barre des Escrins, 79. Barrême, 375. Barres (Plan des), 319. Barrois, 492. Barrois de Bourgogne. 491. Barrosa (Cirque de), 103. Bar-sur-Aube, 166. Bar-sur-Seine, 156, 158. Barthelasse (Ile de la), 336. Basque (Pays), 430. Basques, 460, 462-463, 465Bassigny, 408, 488. Bassure de Bas (La), 147. Bastan, 462. Bastan (Gave de), 309. Bastelica, 420. Bastia, 417, 419, 510, 538. Bastide (La), 40. Bastide-d’Orniol (Source de la;, 368. Bastide-de-Sérou(La), 1 14, 267. Bastide-sur-Allier (La), 224. Bastides (Les), 270, 286-287. Badet, (Pic), 111. Bataillouze (Puy de), 34. Bærenkopf (Le), 66. Batoa (Pic de), 112. 202. Bagnaux, 248. Audinac, 105. Bagnères-de-Bigorre, 104, 105, Batz (Ile de), 195. Bauduen, 376. Audouze (Mont), 28 306. Baulac (Pont de), 287. Auge (Pays d’), 135, 179, 534. Bagnères-de-Luchon, 105. Baume (Cascade de la), 50. Aujon. 166. Bagnes du Fier, 344. Baume de l’Ardèche, 366. Aidas (Mont d’), 275 Bagneux-les-Juifs, 164. Baumes (Cirque des), 272. Ault, ou Bourg-d’Ault, 150. Bagnoles de l’Orne, 134. Baux (Les), 91. Aldus, 105-106, 266. Bagnols-les-Bains, 280. Aumance, 230. Bauzon (Monts de), 54. Ragnols-sur-Cèze, 368. Aumar (Lac d’), 110. Bauzon (Suc de), 58. Bague de Bordeillat, 2. Aune, 135, 136, 199. 460. Bavella (Bois de), 422. Baguer-Morvan, 460. Baïgorry, 314. Aunet. (Fontaine de l'), 275. Bavane, 496. Baveux, 182, 490. Baïgorry (Nive de), 314. Aunis, 502. Bailliage d’Amont, 499. Bayonne, 314, 430 , 432, 460, Auray, 210. 484, 568. Auray (Rivière d’), 209-210, Bailliage d’Aval, 499. Bayonne (Arrond. de), 460. Bailliage du Milieu, 499. 460. Bazadais, 483, 484, 547. Aure, 182, 183. Baise, 266, 280. Bazas, 484. Aure (Glacier d’), 98. Balagne, 417. Bazois, 506. Aure (Vallée d’), 265. Balaïtous (Le), 110. Béarn, 310, 430, 506-507. Aureilhan (Étang d’), 303 Balduc (Causse de), 48. Beaucaire, 337. Aurigny (Ile d’), 86. 87. Ballendaz (Abîmes de), 360. Beauce, 128-130. Aurillac, 292, 430, 534. Ballon d’Alsace, 66, Beauges (Les), 84. Auron, 230. Ballon de Guebwiller, 63. Beaujeu, 60, 504. Auron du Dauphiné, 356-357. Ballon de Lure, 66. Beaujolais, 504. Aurouze (Mont.-), 88. Ballon de Saint-Antoine, 66 Beaujolais (Monts du), 60. Aulhie, 147. Ballon de Soultz, 66. Aulise, 248. Balme-de-Thuy (Cascade de la), Beaulieu, 231. Beaumont-de-Lomagne, 270. Automne, 174, 175, 496. 345. Beaumont-le-Roger, 178. Autre, 34. Balmes de Crémieu, 551. Beauregard (Montagne de), 80. Autun, 62, 222, 571. Balmes Viennoises, 496, 551. Beaurevoir (Vallon de), 411 Autunois, 491, 571. Bandiat, 28, 254-255. Beauvais, 175, 566. Auvergnats, 18, 19, 20, 464, Banne (Mont de), 58. Beauvoir-sur-Mer, 244. Banon, 375. 475. Bèbre, 54, 223. Auvergne, 480, 496-498. Banyuls, 317-318. Bec d’Allier, 216. Bar (Mont de), 51, 52. Auvezère, 28, 295-296. Bec d’Ambès (Le), 260. Barbaste, 280. Auxerre, 491, 582. Bec de l’Aigle, 94. Barbe (Ile), 348. Auxerrois, 491. Bec de l’Échaillon, 84, 86. Barbizon, 131. Auxois, 168, 491. Bédeillac (Grottes de), 113. Barcarès (Le), 320. Auxonne et Auxonnois, 491. 114. Barcelonnette, 374. Auzance, 236, 246. Bèdes (Gouffre de), 39. Barèges, 104. Auze, 34. Bedous (Bassin de), 311. Barfleur (Pointe de), 185. Avallon, 167, 491. Beffou (Forêt de), 199. Bar-le-Duc, 172, 492, 562. Avallonais, 491. Bégon (Causse), 44. Barme (Puy de), 27. Avaloirs (Mont des), 132. Bélierobie (Nive de), 314 Baronnies (Les), 371, 494. Avance, 286.

Asse, 375. Astaffort, 280. Astarac, 484. Atelier (Chenal de l'), 258. Atlantique (Océan), 11. Aubais (Défilé d’), 330. Aubazine, 295. Aube, 63. Aube, 166. Aube (Départ, de l'), 124, 530. Aubenas, 366, 527. Auberive, 166. Aubert (Lac d’). 110. Aubert (Pic d’), 111. Aubeterre, 298. Aubette, 178. Aubigny-Ville, 500. Aubin, 280, 532. Aubrac (Hôpital d’), 36. Aubrac (Monts d’), 34, 36-37. Aubusson, 236,540. Auch. 280, 460. 483, 484, 546. Aude, 115, 263, 322-323. Aude (Départ, de l'), 530-531. Audierne, 202. Audierne (Baie d’), 200, 201-

Aven de Pont-l’Abbé, 202. Aven de Rosporden, 203. Avens (Gouffres des), 47. Avens de Vaucluse, 90. Aveyron, 278. Aveyron (Départ, de l'. 531532. Avignon, 334,336-337,510,579. Avisse (Font d’), 327. Avranches, 134, 187, 490. Avre Normande, 176. Avre Picarde, 148. Ax, 106. 267, 268. Axat, 322, 530. Ay, 59, 187. Aydat. (Lac d’), 26. Azay-le-Rideau (Château d’), 232. Aze (Aven de l'), 90. Azergues, 60 et. 356. Azun (Gave d’), 309.


585

INDEX ALPHABÉTIQUE Belabre, 238. Délesta, 267. Belfort, 66, 532-533. Belfort (Territoire de), 6-7, 532. Belfort (Trouée de), 66. Belge (Frontière), 12. Bellac, 238. 508. Belledonne, 86, 359, 362, 549. Bellegarde, 331,334. Belle-Isle, 208-209. Bellocq, 310. Belmont-d’Avevron, 275. Belvédère (Le), 6. Bénac (Val de), 306. Bendola, 2. Béniguet (Ile), 196. Benodet (Anse de), 202. Berck, 147. Bérenx (Pont de), 310. Beret. (Col de), 260-261. Bergerac, 287-288, 426. lierre, 322. lierre (Étang de), 384. Berru (Mont de), 126. Berry, 480, 499-500. Bersay (Forêt de), 572. Bertrande, 34. bès, 284. Besançon, 352, 354, 499, 541542. Bessèµges, 368, 545. Besset. (Mont), 227.. Bessin, 135, 182-183. Besson (Mont), 28, 294. Bétharram, 309-310. Béthune, 150. Beuvray (Mont), 62. Beuvron, 126. Beuvron de Sologne, 228Beuvron de l’Yonne, 166. Beynac, 286, 288. Bèze, 350. Bèze (Rivière de), 350. Béziers, 263, 324, 548. Biard (Creux de), 68. Biarritz, 315-316, 400. Biau (Igue de), 39. Bibracte, 62. Bidart, 316. Bidassoa, 14, 316. Bielsa (Cirque de), 103. Bienne, 70-71, 346. Bièvre de Paris, 160-161. . Bièvre de Sologne, 126. Bièvre du Dauphiné, 356-357, 496, 551. Biganos, 301. Bigorre, 430, 462, 484. Bigorre (Pic du Midi de), voy. Midi (Pic du). Biguglia, 419. Biguglia (Étang de), 419. Billaux (Les), 466. Binet (Mont), 104. Binic, 192. Biron, 286. Biscarossc, 119. Biscarosse (Étang de), 303. Bitche, 6. Biterrois, 547-548. O.

RECLUS.

Blagour (Gouffre du), 294. Biaise, 170. Biaise de Dreux, 176. Blaisy (Tunnel de), 40. Blâme (Source du), 296. Blamont, 407. Blanc (Glacier), 237. Blanc (Le), 237. Blancafort, 127. Blanche (Bois de la), 245. Blanche (Chaînon de la), 374. Blanchemer (Lac de), 66. Blanc-Nez (Cap), 144. Blanzy, 61. Blavet, 203-204, 460. B lavais, 547. Blaymard, 280. Bléneau, 169. Bléone, 374-375, 494. Blesle, 34. Bleu (Lac), 110-111. Bleues (Fonts), 260. Bleu-Fond (Source de), 294. Blois, 216, 219, 426, 552-553. Blond (Montagne de), 30. Bocage Champenois, 559-560. Bocage de Vire, 134, 534. Bocage Poitevin, 246-247. Bocage Vendéen, 136, 246-247. Boën, 222. Bois (Le), en Ré, 249-250. Boisbelle, 500. Bois-Blanc, 255. Boischaut, 231,500,549. Bois de la Folie, 246. Bois de l’Hôpital, 51. Bois-Janson (Le), 62. Bois-Noirs, 54. Boisseau (Ile), 243. Boissière de Molines (La), 270. Boivre, 236. Bolbec, 178. Bolbec (Rivière de), 178. Rôle (La), 214. Bonifacio, 418. Bonnais (Val), ou Valbonnais, 361. Bon Nant, 342. Bonne, 361. Bonnevie (Rocher de), 34, 226. Bonneville, 342, 511. Bonnieure, 254. Bord (Lac de), 36. Bordeaux, 263-264, 430 , 466, 475, 483-484, 545-546-547. Bordelais, 263-264, 484, 547. Born, 303. Borne, 52, 221. Borne de l’Ardèclie, 366. Bornes (Les), 366. Bort, 287-288. Dort (Orgues de), 31. Bossons (Glacier des), 75. Bouc, ou Port-de-Bouc, 384. Bouchain, 412. Bouches-du-Rhône, 440, 332533. Bouchet (Lac du), 50-51. Boudigau, 304. Bouès, 266. Bouillant (Le),255.

— EN FRANCE.

Bouillidour de Creyssac, 298. Bouillidour des Fonts (Le), 298. Bouillidous (Les), 94. Bouillouse (Plan de la), 319. Bonin (Ile de), 243-244. Boulbonne, 270. Bouldoire (Source de), 48, 272. Boulogne, 141, 145-146. 567. Boulogne-sur-Seine, 158. Boulonnais, 467, 502. Boulou (Le), 298. Boulou (Bains du), 106. Boulzane, 106, 320. Boum (Pic de), 112. Bouquet (Mont), 368. Bourbince, 222. Bourbon-Lancy, 219. Bourbon-l’Archambault, 236, 503. Bourbonne-les-Bains, 347. Bourbonnais, 503-504. Bourboule (La), 25, 287. Bourbourg (Canal de), 144. Bourbre, 334. Bourg-de-Balz (Le), 214. Bourg-du-Péage, 542. Bourg-en-Bresse, 355.427, 491, 522. Bourges, 427, 499, 500. 436, 537, 547. Bourget (Lac du), 84-85. Bourgneuf (Baie de), 243-244. Bourgneuf-en-Retz, 244. Bourgogne, 480, 490-491. Bourgogne (Canal de), 340. Bourgoin, 334. Bourg-Saint-Maurice, 358-359. Bourguignons, 436. Bourmont, 408. Bourne, 86, 362-363. Bourne (Canal de la), 363. Bourthes-les-Hameaux, 143. Boussens, 266. Boussièvre (Mont), 60. Boutières (Les), 59. Boutonne, 256. Bouzanne, 237. Bouzey (Canal et réservoir de), 403. Bouzey (Lac de), 66. Bouzols, 52. Bozel, 360. Bozouls, 38. Bracieux, 228. Braconne(Forêt de la), 254-255. Braguse, 30. Braguse (Étroitsde), 295. Bramabiaou, 275-276. Bramont, 48. Brantôme, 296, 427. Brassac, 226, 276. Bray (Pays de), 131, 150. Braye, 240. Bray-sur-Somme, 148. Brech, 210 Bréda, 359-360. Bréhat (Ile), 194. Brème (Puits de la), 67. Brenne, 128,168,500, 506, 549-

550.

Brenne (Rivière de Bresse), 355. Bresle, 150. Bresse, 72, 439, 491, 551. Brest, 197-198, 430, 432, 554. Brest (Rade de), 198. Bretagne, 479, 480, 486-487. Brétenoux, 292. Breton (Climat), 428-430. Breton (Pertuis), 246. Bretonne (Langue), 459-460. Bretons, 461 Breuchin, 63, 349. Breuil (Le), 258. Brévenne, 356. Brian, 323. Briance, 28, 235. Briançon, 41. 80, 371-372, 426. Briançonnais, 495. Briare, 219. Briare (Canal de), 170. Brides-les-Bains, 360. Brie, 131, 488, 496, 559. Brienne, 166. Brieuil, 248. Briguette (Puech de la),258. Briollay, 238. Bidonnais, 491. Brioude, 498. Brivadais, 498. Brive, 39, 295, 503, 538. Brocéliande (Forêt de), 213. Bretonne (Forêt de), 575. Brou (Église de), 523. Brouage, 257. Bruche, 7. Brudour, 87, 363. Brunet (Puy), 32. Bruni quel, 278. Brunoy, 131. Buch (Captat ou Captalat de), 483. Buech, 88, 374. Bugarach (Puy de), 115. Bugey, 491. Bugue (Le), 294. Bun (Gave de), 309. Burlats, 276. Burle, 48. Hurle (Font de), 271 Burzet, 56. Bussang, 403. Bussang (Col de), 403. Bussières (Gorge de), 167. Buzay (Étier de), 242. Buze, 258.

Cabourg, 180. Cadéac, 105, 265. Cadillac, 263. Caen, 180, 533-534. Caen (Campagne de), 135, 180. Cagne, 394. Cahors, 282, 284-285,484, 555556. Caillaouas (Lac), 112, 265-266. Caille (Bains de la), 344. Caille (Plan de la), 393. Caillère (Tour de la), 254. I — 74


580 Cailly, 178. Cailiy (Sources de), 176. Cajarc, 282. Calais, 144. Calais (Canal de), 144 Calais (Pas-de-),; voy. Pas-deCalais. Calaisis, 502. Calonne, 179. Calvados, 533-534. Calvados (Rochers du), 180. Calvi, 417. Calvignac, 282. Calvinistes en France, 468, 470. Camarès, 275. Camaret (Anse de), 199. Camargue, 337, 339, 341,274. Cambo, 104, 314. Cambrai, 566. Cambrésis, 508. Campagne, 106. Campagne de Caen, 135, 180. Campagne de Neubourg, 135. Campan (Vallée de), 306. Camphieil (Pic de), 111. Campo del Oro, 420. Campolile (Val de), 420. Canada (Amérique), 453, 454, 455. Canaille (Cap), 94. Canau (Étang de la), 300, 302. Cancale, 190,193. Cance, 59, 357-358. Canche, 146-147. Canellon (Cascade du), 324. Canu (Le), 320. Canigou (Mont), 100, 102, 115. Canjuers (Plan de), 375. Cannes, 393-394, 432. Canourgue (La), 280, 283. Cause, 134, 188. Canson, 134. Cantal, 30-34. Cantal (Départ, du), 534. Cantal (Plomb du), 30. Cantaliens, 441. Cantalou (Puy), 32. Cap-Breton, 304, 306. Cap-Breton (Gouf de), 306. 315. Cap de Long (Le), 110, 265. Capdenac, 282. Capdrot, 286. Capestang (Étang de), 323. Capluc, 272. Capsir ou Capcir, 322, 510. Capvern, 105, 266. Carbonne, 267. Carcanières, 106. Carcanières (Bains de), 322. Carcassez, 486. Carcassonne, 263, 322, 426 431, 479, 486, 530-531. Carcraon (Étang de), 212. Carentan, 184. Carghèse,424. Carignan, 410. Carillon, 256, 257. Carladès. 498. Carlat, 498.

INDEX ALPHABÉTIQUE Carlitte (Pic, puy ou puig de), 115. Carnac, 204,206-207. Caronte (Étang de), 584. Carqueyranne (Cap de), 388. Carteret, 186. Casque de Néron. 86-87 Cassel, 143, 574. Castagniccia, 423. Castelbouc, 271. Castelbouc (Source de), 48. Castel-Finans, 203. Casteljaloux. Castellane, 106, 376. Castelléon, 261. Castelmoron, 282. Castelnaudary. 263, 426, 431. Castelnau-Rivière-Basse, 306. Castel-Rossello, 320. Castelsarrasin. 263. Castillonnès, 286. Castillon-sur-Dordogne, 290. Castres, 40, 276, 578. Catalane (Langue), 463. Catalans, 436. Catholiques en France, 467-468. Caucalières. 276. Caudebec, 165. Caudebec-lès-Elbeuf, 576. Caudiès-Saint-Paul , 106. Caudrot, 286. Caunes, 40. Causses (Les), 37-40. Cauterets, 104-105, 109, 300. Caux (Pavs de). 131, 151, 178, 490. Cavalerie (La), 275. Cayeux, 150. Cazau (Canal et Étang de). 302303. Cazaubon, 307. Celtes, 436-438. Célune, voy. Sélune. Cengle (Mont du), 94. Centre (Canal du), 219. Centre de la France, 435-430437, 441. Cerbère (Cap), 12. Cerdagne, 16, 510. Cère, 32, 34-35, 288, 292. Cère (Pas de la), 292. Céret, 318. 321. Cérilly (Abîme de), 168. Cernon, 44, 272. 275. Certes, 301. Cervevette, 372. cervi (Aven de), 90. Cesse, 263, 323. Cesson, 212. Celle, 328, 548. Cévennes. 40-43, 59, 432, 434, 436. Cévenols, 19. Ceyssac (Val de). 52. Cézallier (Monts), 25-26. Cèze, 40. 50. 368. 370. Cézembrc (Ilot de), 191. Chablais, 511. Chablis, 168. Chabrières (Gorges de), 375. Chadeire (Puy de la), 27.

Chadoulin, 376. Chaffal (Plateau de), 87. Chaffois, 67. Chaillé, 248. Chaillexon (Lac de), 350. Chailly (Source de), 131. Chaintreauvi lle (Source de). 159. Chaise-Dieu (La), 52. Chalard (Cascade du), 28. Chalard (Puy de). 26. Chalaronne, 71, 356. Chal dette (La), 284. Chalençon (Gorges de), 222. Chàlin (Lac de), 71. Châlon, 348, 571. Châlons, 171, 488, 559-560. Châlons (Camp de), 126. Chalosse, 118, 484, 568. Chalus, 254. Chalus (Monts de), 30. Chalusset (Château de), 235. Chamalières, 59. Cliambaran, 496. Chambéry, 84, 511, 573. Chambon (Lac de), 26, 226. Chambon-Feugerolles (Le),554. Chambon-sur-Tardes, 230. Chambord, 127-128. 228. Chamechauve, 86. Chamonix (Vallée de). 74-75, 342. Chamousset, 360 Champagne, 434, 479-480, 487-488. Champagne Berrichonne, 128. 500, 549. Champagne de Vendée, 248. Champagne Pouilleuse, 124, 126, 434, 488. Champbraillard, 71. Champdamois (Font de), 349350. Champeigne, 506, 554. Champ-Raphaël (La), 54-55.58. Champsaur, 361, 495. Chandesse, 498. Changefège (Causse de), 48. Chanteuges, 36. Chantilly (Bois de), 174. Chaource, 168. Chapeauroux (Rivière de), 36, 226. Chapelas de Mas-Vedran, 58. Chapelas du Plagnial, 58. Chapelle-en-Thiérache (La), 41