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PREMIÈRE PARTIE.

LA TRAVERSÉE.

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Le ciel et la mer adoptent depuis deux jours des couleurs de minerai. Quand le soleil se couche ou se lève, il étale sur l’eau les tons du lapis et du saphir ; à l’horizon, ceux de la turquoise, et, plus haut, ceux de l’améthyste. Il saupoudre les nuages élevés d’argent et d’or, tandis qu’il prête à ceux du bas des transparences d’écaille. Une corde traîne dans l’eau ; un de ses bouts tient à la mâture, des matelots assujettissent l’autre extrémité pour assurer quelque manœuvre. Partout où sa courbe se traîne à la surface des vagues, elle fait jaillir des gouttelettes et fleurir des arcs-en-ciel. Les passagers de l’avant, couchés sur les cages à poules, les jambes pendantes, sifflent des airs méconnaissables. Ils les accompagnent de coups de talon sur le grillage, au travers duquel les pauvres volailles ne passent pas la tête sans danger. Le soleil monte ; il colore maintenant la vapeur que rejette la machine. Chaque jet qui s’échappe étend sur la mer un nuage qui la satine et fait luire des éclairs nacrés. Des chauffeurs quittent une minute leur fournaise et, presque nus, trempés de sueur, viennent, sans souci du vent, jeter par-dessus bord le trop-plein de leurs cendriers. Avec quel mépris ils regardent les matelots ! Avec quel mépris les matelots les regardent! Deux régiments, l’un d’infanterie, l’autre de cavalerie, en garnison dans une petite ville, n’ont pas l’un pour l’autre plus de dédain. Le chauffeur regagne les profondeurs de sa machine ; il lui sourit, la caresse de l’œil et de la main.

Un Parisien dans les Antilles  

Quatrelles / Ouvrage patrimonial de la Bibliothèque numérique Manioc. Service commun de la documentation, Université des Antilles. Collectio...

Un Parisien dans les Antilles  

Quatrelles / Ouvrage patrimonial de la Bibliothèque numérique Manioc. Service commun de la documentation, Université des Antilles. Collectio...

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