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UN PARISIEN DANS LES ANTILLES.

La mer a pris des tons d’indigo. Là où l’écume pénètre la lame, elle a des reflets de phosphore. La vague roule lourde et massive. L’insolence de ce navire qui l’égratigne a l’air de la surprendre; elle recule en grondant, et l’on sent qu’il faudrait peu de chose pour lui faire perdre patience. L’audace de ce pygmée l’étonne, et, comme le lion qui se laisse mordre par un roquet alors qu’il s’élance sur le tigre pour un regard qui lui déplaît, la mer reçoit sans trop broncher les jets de vapeur que crache le navire. Chaque heure passée est une victoire remportée sur l’Océan. Si ses vagues savaient combien nous en sommes fiers, combien nous en tirons vanité, qui sait si elles nous laisseraient aussi souvent la victoire? Les passagers de l’arrière bâillent au soleil en détaillant les imperfections du déjeuner. Nous approchons des Açores ; nous sommes dans la zone des vents alisés. Le désert s’est un peu animé. Depuis ce matin nous rencontrons des plantes marines, des prairies voyageuses que paissent en foule des crustacés microscopiques, des annélides et des mollusques. Les passagers se disputent quelques tiges du fucus connu vulgairement sous le nom de « raisin des tropiques », à cause sans doute des vésicules sphériques dont il est couvert. C’est à qui en aura un brin qu’on veut montrer au retour, et qu’on aura oublié dans quelques heures. C’est la première nouveauté du chemin. Là où le soleil donne, la lame secoue des diamants ; à l’ombre, elle égrène des perles.

Un Parisien dans les Antilles  

Quatrelles / Ouvrage patrimonial de la Bibliothèque numérique Manioc. Service commun de la documentation, Université des Antilles. Collectio...

Un Parisien dans les Antilles  

Quatrelles / Ouvrage patrimonial de la Bibliothèque numérique Manioc. Service commun de la documentation, Université des Antilles. Collectio...

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