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UN PARISIEN DANS LES ANTILLES.

instant de nom ; il prend de distance en distance celui des propriétaires riverains. Nous longeons le Potrero del Ferro, un hôpital de fous, lugubre et banal. Le brouillard se retire à regret. Il voile les travaux de l’aqueduc, qui, faute de fonds, demeurent inachevés. Il y a pourtant autant de surveillants que de nègres sur le chantier. Sur la marge du chemin, les femmes et les enfants de couleur plient le genou et s’inclinent devant le train qui passe. Voici à notre droite une mare adorable. Elle a accaparé toute la lumière. La terre qui l’encadre est sombre encore. A fleur d’eau , au milieu des reflets d’étoiles, volent deux canards sauvages, pour ainsi dire enlacés dans les ailes l’un de l’autre. Autour de moi tout le monde chante, siffle ou fredonne le Miserere du Trovatore. Depuis que j’ai mis le pied dans l’île, cet air me poursuit. Dans les rues, les orgues le torturent ; au théâtre Tacon, on l’exécute; dans les salons, les pianos l’écorchent; dans les bals, on le travestit... Miserere! Miserere! Le ciel est bleu lapis au-dessus de ma tête. Je laisse derrière moi quelques étoiles tenaces. Le mangotier abonde de ce côté. Ses branches plient sous le poids de ses fruits. Les graines glissent hors des mangos trop mûrs et couvrent le sol. Les porcs nettoient le pied des arbres. Parlez du mango aux créoles, si vous voulez voir étinceler leurs yeux. Rarement je leur ai entendu citer les fleurs de leurs pays; en revanche, leur cœur a toujours battu la

Un Parisien dans les Antilles  

Quatrelles / Ouvrage patrimonial de la Bibliothèque numérique Manioc. Service commun de la documentation, Université des Antilles. Collectio...

Un Parisien dans les Antilles  

Quatrelles / Ouvrage patrimonial de la Bibliothèque numérique Manioc. Service commun de la documentation, Université des Antilles. Collectio...

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