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LE CARACTÈRE ET L’ESPRIT

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tourne avec dignité vers les membres du bureau, comme pour les rassurer : « Ces interruptions se produisent partout, leur dit-il ; à Belleville, Gambetta a été également interrompu ; mais Gambetta ne se possédait pas comme je me possède. » Il y a, dans cette vanité, large part à faire à l imitation. L’affranchi a besoin d’affirmer qu’il est devenu l’égal du blanc, en copiant les façons de celui-ci, et, comme un acteur maladroit, il exagère sa copie jusqu’à la rendre bouffonne. Les vêtements, les manières, les habitudes des anciens maîtres, il importe d’étaler tout cela pour se montrer maître soi-même. Il n’y a pas de formes, quelques bizarres qu’elles soient, que ne prenne la vanité chez le nègre et chez plus d’un mulâtre. Le petit propriétaire vivrait heureux, en cultivant, sur son lopin de terre, les plantes nécessaires à son alimentation ou susceptibles d’une vente quotidienne sur les marchés. Mais il sait que la grande culture pose son homme et il sacrifiera la meilleure portion de son champ à une plantation de cannes, coûteuse et inutile. Un agent de douane me faisait un jour les honneurs de son habitation, une misérable hutte, au milieu d’un champ mi-partie canne, et mi-partie manioc ; il m’avouait que le dernier lui rapportait beaucoup, et que l’autre lui enlevait le plus net de son temps et de son argent. « Alors, pourquoi

Nos créoles  

A. Corre / Ouvrage patrimonial de la Bibliothèque numérique Manioc. Service commun de la documentation, Université des Antilles. Collection...

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A. Corre / Ouvrage patrimonial de la Bibliothèque numérique Manioc. Service commun de la documentation, Université des Antilles. Collection...

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