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Mondes

Sommaire

« Le monde des 12… Aliénor de Bonta ................................................................................ 2 L’Antique ....................................................................................... 2 Le Déchu ........................................................................................ 4 Le Héraut du Nord .......................................................................... 7 Gisgoul ......................................................................................... 10 Gélikans ........................................................................................ 14 Le Pâle .......................................................................................... 17 Le comte Harebourg ..................................................................... 21

Une terre dont la magie coule dans les veines de ses habitants comme un torrent en crue. Composée de douze races à l’image de leur dieu, elle possède une connexion unique avec un univers, l’Autre Monde, et de mémoire d’hommes existent trois lois qui ne peuvent être transgressées. Première loi : Naissance, vie et mort sont régies par la connexion Seconde loi : Les mondes sont infranchissables Troisième loi : L’obéissance et la soumission totale doivent être dues à l’Autre Monde. » Extrait du livre du Rêveur Eveillé

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Première partie Aliénor de Bonta

L’Antique Ma conscience se réveille et vient disperser mon néant. J’ouvre les yeux, puis les plisses pour m’habituer au soleil de plomb des plaines de Cania. Mon regard explore les alentours. Quelques troupeaux de kanigrous somnolent sous le soleil de ce début d’aprèsmidi. L’air est lourd, chargé de la musique cuivrée des serpentins cachés à l’ombre des nombreux rochers. Mais ici, aucun arbre pour m’abriter. Quelque chose retient mon attention, je me redresse et hume l’air. Il n’y a pas de vent. Rien, absolument rien ne bouge, je me croirais dans un mauvais western. Soudain je comprends. En un éclair je sors mes dagues et brise d’un coup le sort qui m’entourait. La trame du temps se déchire sous ma lame et je le sens s’engouffrer autour de moi avec la fraicheur de l’eau des fleuves de Pandala. Le sentir tourner à nouveau est si grisant que j’en oublie un instant avoir fait l’objet d’un ensorcellement. Je me concentre et entends distinctement le son d’un sort de fuite que l’on répète à court intervalle. Zap, zap, il tourne autour de moi, zap, il se rapproche. Je pivote et, dans un demi-tour parfait, lance ma dague devant moi, m’accroupie en invoquant un piège d’immobilisation et me cache d’un bond derrière un rocher. Je n’entends pas le bruit caractéristique du déclenchement de mon piège. J’attends ce qui me semble une éternité puis, me redressant prudemment, vais récupérer

ma dague à petites foulées. Une ombre découpe mon profil dans mon dos. Elle tient un énorme marteau levée au-dessus de sa tête. Un cri de victoire. « -Je t’ai eue ! -Non l’Antique, je t’ai eue. » Ma seconde dague est bien calée entre ses omoplates, prête à découper le tissus et plus. Son marteau s’abat et mon double disparait dans une fumée blanche. « -Bouse, un double ! Toujours aussi agile la Sombre » Son sourire se devine sous ses nombreuses bandelettes grises. Vêtu d’un simple chapeau bleu et d’une tunique de la même couleur au centre de laquelle trône l’étoile de son ordre, je perçois sa frustration, mais sa joie aussi. « - Tu m’a manqué » Lâche-je dans un souffle en rangeant mes dagues. « -Toi aussi, mais j’apporte de grandes nouvelles, dont certaines pourraient t’intéresser. -A ton odeur tu reviens de Frigost n’est-ce pas ? » Il rit. « -Je ne pourrai vraiment rien te cacher, effectivement, j’en viens et je savoure d’autant plus la chaleur de notre vieux continent. -Je n’aime pas que tu ailles là-bas seul, tu le sais, c’est dangereux, on parle de Déchus qui s’y cacheraient. -Justement, c’était le but de mon expédition, j’en ai suivis quelques-uns jusqu’au village enseveli. Je cherche à comprendre ce qui les motive mais j’ai besoin d’aller me renseigner pour cela. -Le Maitre Corbac

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-Le Maitre Corbac oui. Sa bibliothèque est la plus ancienne de tout Amakna, je devais m’y rendre avant de te croiser. » Je perçois sa demande avant qu’il ne la formule. Bien sûr que j’accepte de l’accompagner, faire la route ensemble sera plus agréable et puis, j’ai le sentiment de devoir le suivre, comme un besoin urgent de voir où ça me mènera. Je porte ma main à ma bourse, sort deux potions de rappel, le lui en donne une puis, après l’avoir bue ensemble d’un coup, nous nous évaporons vers d’autres contrées dans un nuage de fumée blanche. A cinq lieues de là, perchés sur un rocher, deux yeux aussi jaune et perçant que ceux d’un faucon se fendillent pour observer la scène puis, quand le dernier nuage de fumée blanche a disparu, se tournent vers le sol. « -Ils viennent de partir, le Pâle, je ne sais où mais la sombre avait l’air préoccupée par ce que lui a dit l’Antique. » Les yeux s’adressent à une silhouette repliée et adossée à la roche, la tête penchée sous son torse et couverte par un bonnet noir noué à l’arrière de son crâne. Il se relève avec une lenteur voulue et provocante et de sa bouche une voix douce et froide s’élève. « -Ne t’en fait pas, je sais parfaitement où ils sont partis. Mais il n’est pas encore temps d’intervenir. Quand le moment sera venu, elle aura son rôle à jouer. » Il s’engouffre à la suite des deux yeux dans un portail ne laissant derrière lui qu’une plume noire qui volète délicatement le temps d’un instant avant de se poser et se coller à une flaque rouge. Rouge sang. 3


Le Déchu La potion nous avait déposés non loin du cimetière de Bonta, cimetière où pullulait chafers et autres ribs féroces. Tandis que nous longions cette zone, récupérant de temps à autres blops et biblops qui venait nous rafraichir agréablement, l’Antique me racontait son voyage sur Frigost. « -Tout a commencé il y a un mois, à la taverne du village d’Amakna. Je buvais mon jus de bouftou, l’oreille attentive aux commérages des clients quand un individu a retenu mon attention. Il n’avait rien de particulier et sa démarche n’était en rien remarquable. Pour une personne habitant ces terres ce surplus de normalité est tout sauf habituel. Aussi je l’ai regardé entrer et s’assoir à une table. Sa capuche marron encore rabattue sur sa tête et son ample tunique grise m’empêchait de le distinguer mais je l’entendais murmurer faiblement. Aussi, je me suis concentré puis, grâce à un sort de vol temporel, j’ai volé la substance de la trame du temps autour de lui. » Nous nous arrêtâmes un instant dans la plaine et je le vis sortir de son sac une petite pierre bleue qu’il s’empressa de poser à terre en marmonnant des invocations. Aussitôt des faisceaux turquoise jaillirent de la pierre et vinrent s’assembler à notre hauteur pour dessiner une table, un individu, la taverne. Une voix s’éleva de la projection, hachée et triste. « -Non, non, je dois disparaitre, ne pas l’écouter. Ne pas l’écouter ? Mais ses paroles sont si douces, et il m’a promis. Je dois partir, le village, Frigost, maintenant. Si je fais ça je serai banni, maudit. Maudit, c’est eux qui le sont, j’ai le droit, le droit de vivre.

Mais Il l’a dit, celui qui vient du village mort, je ne pourrais pas le faire. -Quelle folie l’a-t-elle possédée pour que cette personne soit à ce point tordue ? » Je n’arrivais pas à comprendre le sens de ses mots. « -Je ne les ai pas saisis non plus, mais il m’avait suffisamment intrigué pour que je décide de le suivre lorsqu’il sortit de la taverne. Aussi c’est ce que je fis. Je pris soin de lui poser un mouchard pour ne pas le perdre s’il prenait une potion puis, à distance respectable, j’empruntais ses pas. Nous errâmes ainsi des jours durant parcourant l’étendue du continent, des landes de Sidimote aux champs de Bonta, des rivages de Sufokia aux marécages sans fond de la montagne des koalaks. Il s’arrêtait de temps en temps pour pleurer, recroquevillé sur lui-même, son esprit brisé et la folie pour étendard. C’était un être brisé qui souffrait à chacun de ses pas, se battant contre lui-même pour continuer à vivre. Puis, un matin, il s’est levé, a pris une potion et a disparu du continent. Mon sang n’a fait qu’un tour, j’ai saisi les coordonnées de ma puce moucharde et le suivi sans regarder où j’allais atterrir. Ce fut le blizzard glacé de la crevasse Perge qui m’accueilli. J’étais donc sur Frigost, la terre de tous les dangers, le fief du comte Harebourg. Je ne voulais pas renoncer maintenant mais je sentais néanmoins que je m’engageais sur un terrain qui pouvait, à terme, me détruire. Bravant mon intuition je suivi mon mystérieux compagnon involontaire à travers les étendues glacées de la crevasse durant une semaine jusqu’à arriver au village enseveli. Là j’observais un étrange rituel. L’homme, vaincu par sa folie, s’évanoui devant l’entrée du village. Aussitôt des dizaines de 4


personnes s’approchèrent de lui, marmonnant dans un langage inconnu. Puis l’une d’elle saisi son arme et la plongea dans le torse de l’inconnu inconscient. Ce qui me fut donné de voir à ce momentlà me glace encore le sang. De sa plaie s’échappa des fantômes qui hurlaient plus fort que la tempête, l’homme s’était redressé, toujours évanoui et, se cambrant les bras en arrière, hurla de douleur. Un cri insupportable qui durât ce qui me semblait être une éternité. Quand le dernier fantôme eu quitté son corps, l’homme s’effondra dans les bras de son tortionnaire qui l’emmena aussitôt dans la maison la plus proche. Le reste de la foule se dispersa en silence et il ne restât bientôt plus que la neige rougie pour témoigner du drame qui venait de se dérouler sous mes yeux. Assis contre un arbre je pris le temps de réfléchir à ce que je venais de voir et, plus le temps passait, plus je me convainquis que ce qui s’était déroulé était la naissance d’un Déchu, et que le village en était infesté. Je décidais alors de rentrer et de chercher la réponse à mes questions dans les livres de la bibliothèque du Maitre Corbac. » Je ne parlais pas tout de suite. Je tentais de comprendre, d’assimiler ce qu’il venait de me raconter. Je n’avais jamais entendu parler d’un tel rituel auparavant. « -Effectivement, la réponse ne peut se trouver que dans les livres, espérons que le propriétaire nous laissera le temps de les feuilleter. » « -Ne t’inquiète pas, ce vieux corbac m’en dois une depuis longtemps, c’est l’occasion de régler nos dettes. » Nous marchâmes le reste de l’après-midi en silence. Je devinai plus que ne perçut un changement dans l’air alors que nous approchions de la tanière du Maitre Corbac.

« -Attention l’Antique, il se passe quelque chose ici, je n’entends pas le chant des corbacs. » Il parut inquiet, me demandant de forcer le pas. C’est donc en courant que nous sommes arrivées sur le territoire des corbacs. Ce que nous vîmes me glaça le sang. Des centaines de cadavres jonchaient le sol, démembrés, explosé et déjà en train de pourrir sous la chaleur de l’après-midi. L’air sentait la haine, puait le sang et la mort. Ne pouvant supporter toute cette horreur, je vomi mes tripes le long d’un arbre. L’Antique sus garder son sang-froid mais je senti la transpiration perler sous ses bandelettes. Sans un mot nous avançâmes au milieu du carnage vers la bibliothèque du maitre de ces lieux. A l’intérieur l’air était plus étouffant encore. Le sang des animaux avaient souillés les salles, éclaboussant les livres, tapissant les murs et les étagères. Je maudis trois fois l’auteur de ces atrocités. Nous commençâmes à chercher le Maitre Corbac dans les salles quand un bruit attira notre attention. L’antique m’attrapa le bras. « -Arrête-toi ! J’ai entendu un souffle. Il y a quelque chose qui vit encore et qui n’est pas loin. » Avec prudence nous approchâmes de la salle d’où venais les râles. A l’intérieur je vis une immense cape blanche ornée d’une croix rouge, penchée sur ce qui semblait être le Maitre Corbac. Nous voulûmes nous précipiter mais une volonté nous terrassa. Les genoux à terre je ne pouvais pas me redresser. A ma droite l’Antique luttait pareillement pour s’échapper de la puissance intellectuelle qui nous maitrisait. Je réussi à relever la tête vers l’homme qui, agenouillé contre le Maitre Corbac, nous tournait le dos. Un genoux à terre, il se releva, puis se retourna. Il portait une cuirasse dorée sur laquelle se reflétaient d’étranges symboles chatoyants, sorts de 5


protections et de défense. Sur son gant droit était gravé en lettre d’argent « Divin » et sur le gauche « Rédemption ». A sa ceinture pendait une épée aussi longue que ses jambes et dont le fourreau luisait d’une dangereuse lueur bleutée. Je réussi à distinguer le commencement d’un arc tryptique dans son dos avant que ses yeux ne rencontrent les miens. D’un bleu océan ils étaient sombres, enfoncés, et terriblement hypnotiques. Je sentais qu’il me fouillait tandis que je ne pouvais me détacher de ce regard. Enfin il se désintéressât de moi. Sa figure coupée à la hache était veille, calleuse, et une fine barbe blanche coulait le long de ses joues et de son menton. Il ouvrit la bouche. Sa voix fut comme un supplice et un plaisir à la fois. Elle emplit ma tête, hurla dans mon esprit. « -Au nom de la Voix du nord je vous sommes de me révéler vos intentions ! ». Je restais figée, paralysée par sa puissance. Je réussi à entendre la voix de l’Antique avant de m’évanouir. « C’est…le Héraut du Nord ». Je perdis connaissance.

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Le Héraut du Nord Je me réveille avec lenteur, les membres engourdis. Mes sensations me reviennent peu à peu. Je suis allongée dans ce qui semble être une chambre sur un lit de paille. Je me redresse. La chambre s’avère être la pièce principale d’une chaumière forestière. « -Ha, vous vous réveillez enfin. » Je me retourne, la voix provient du Héraut du Nord, attablé dans un coin de la pièce. La sensation est différente de notre première rencontre, je me sens en sécurité. Il reprend. « -Veuillez excuser la brutalité de notre première rencontre, de dramatiques circonstances m’ont fait perdre le contrôle. -Le Maitre Corbac… -Il est mort. Je n’ai rien pu faire pour le sauver, celui qui a fait ça a bien fait les choses. -Comment ? -Comment ai-je sus ? J’inspectais les bois de Litneg pour recenser les troolls quand j’ai perçu de sourdes vibrations dans l’air. Le temps de les localiser le tueur s’était déjà envolé. Lorsque je suis arrivé je n’ai eu que le temps de contempler l’horreur de la situation et l’état du Maitre Corbac avant que vous n’arriviez. La suite vous la connaissez. » Je tentais de remettre mes idées en place. Le carnage, la rencontre et… « -L’Antique, où est-il ? » Demandais-je anxieuse.

« -Il a disparu lorsque je me suis relevé, juste après que vous vous soyez évanouie, un sort de téléportation, il a dû prendre peur. Je n’en sais pas plus, ni sur lui, ni sur la raison de votre venue. » En faisant le clair en moi je me remémorais ce que l’on racontait au sujet des Hérauts. Gardien de la paix sur le continent, ils étaient quatre, à chaque point cardinal, à protéger les habitants d’Amakna des différents dangers qui les guettais. Ils sont choisis parmi les guerriers les plus puissants par le roi Allister lui-même. Paladins chevalier de l’ordre, les inscriptions sur leurs gants sont là pour rappeler à qui ils doivent obéissance mais aussi qui leur donne le pouvoir de rendre justice. Que le Héraut du Nord se soit rendu dans la tanière du Maitre Corbac ne pouvait signifier qu’une chose, de terribles événements s’ourdissaient. Je pris le parti de lui narrer toute l’histoire, les Déchus, le livre, Frigost. Lorsque j’eu fini il se leva et pris la parole. « -Ce que tu me dis-là m’inquiète au plus haut point la Sombre. Ce que ton ami et toi cherchiez a surement été dérobé par l’individu, ou les individus à l’origine du massacre des Corbacs. Lorsque je suis arrivé près du Maitre Corbac j’ai remarqué qu’il serrait des fragments de pages, surement le livre convoité qu’il protégeait. Hélas, après les avoir lues à maintes reprises je n’arrive toujours pas à en comprendre le sens. » Je me levais puis, avisant les parchemins sur la table, m’emparais d’eux pour les lires. « Quand le premier né descendant[ …] rencontra le premier mort […] alors s’ouvrira l’Œil interdit et […] ce qui conduira cette terre dans le néant. Ainsi parle le Rêveur Eveillé. » 7


« -Quel est cet homme, le Rêveur Eveillé ? « - C’est une vieille légende, presque une fable qui ne rencontre guère plus de succès aujourd’hui. Il est dit que dans des temps immémoriaux, les premiers nés avaient la connaissance du monde et de ses limites. Pour ne pas succomber à la tentation d’obtenir par cette connaissance un pouvoir immense, ils en scellèrent le secret en eux même et se le transmirent par différents codes complexes. Nul ne sait ce que contient en substance le secret des premiers nés, beaucoup parlent de magie infinie ou d’immortalité. Ce qui m’intrigue c’est que certaines légendes racontent une histoire à propos d’un Œil aux pouvoirs immenses, faisant étrangement penser à cet Œil interdit. Le mythe veut qu’aux premiers jours du monde, une connexion s’est faite entre notre monde et un autre univers. Liés et dépendants la séparation était cependant absolue. Seul l’Œil permettait de voir de l’autre côté. Mais ce ne sont que de vieilles histoires que les Enutrofs racontent les soirs d’hiver. -Imaginaire ou pas, il semble qu’une personne croit en la véracité de cette fable, et voudrait bien en savoir plus sur le sujet. C’est d’autant plus préoccupant qu’elle semble s’être liée aux Déchus. » Le Héraut du Nord sembla réfléchir un temps. J’en profitais pour rassembler les fragments de ce que nous savions. Une vieille légende prophétique parle de mondes et d’Œil, un homme qui rassemble les Déchus sur Frigost. Soudain une phrase me revint en mémoire.

« -Sais-tu ce qu’est le village mort ? Dans sa folie, un homme que l’Antique a rencontré en a parlé comme d’un endroit à éviter. -Le village mort… Oui, mais il y a bien longtemps que je n’ai pas entendu ce nom. C’est un des premiers villages de ce monde. Il y a des siècles de cela, un démon a lancé une terrible attaque dessus et tous ses habitants ont été sauvagement assassinés, une véritable boucherie. Suite à cela les races se sont regroupées en Amakna au sein du château des premiers rois. Aujourd’hui abandonné aux gobelins et bworks, le village mort est plus connu sous le nom de Gisgoul, le village dévasté. » Gisgoul… De nombreuses légendes, terrifiantes pour la plupart, circulent encore à son sujet. Et si la réponse était cachée dans ces ruines ? « -Il faut que je m’y rende, je dois comprendre ce qui se trame. -Prends garde à toi la Sombre, Gisgoul n’est pas un endroit d’où l’on revient indemne. Et je ne pourrai t’accompagner, je dois contacter les trois autres hérauts pour prendre des mesures et discuter de ce qu’il vient d’arriver. Si l’on peut trouver des réponses là-bas notre ennemi aura surement pris soin de placer de grandes protections. -Je serais prudente. Mais je dois me mettre en route dès à présent car le temps joue contre nous. Merci d’avoir été là pour les derniers instants du Maitre Corbac. Que Sram te bénisse » Tandis qu’il apportait sa bénédiction sur mon périple je rassemblais le peu d’affaire que j’avais et, sortant de la maison, pris la direction du sud. Je ne pouvais pas utiliser de potions ici car sur la

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terre où je me rendais suintais encore la corruption des démons qui pervertissait toute magie. Le soleil n’arrivait pas à percer la couche de nuages qui assombrissait le ciel et donnait à la pièce un aspect gris et triste. Le Pâle s’avançait entre les colonnes immenses et sombres de la pièce. Arrivé devant l’homme qui se tenait assis sur un trône de glace et de fer il posa un genou à terre et inclina la tête. « -Elle est en marche maitre. J’ai peur qu’elle ne sache pour la prophétie. » L’homme assis sur le trône regarda par la fenêtre à sa droite, son regard semblant traverser la distance pour venir s’abimer sur le mont enneigé que l’on devinait au loin. « -Tu m’a bien servi. Va rassembler les Déchus, car le temps est bientôt venu. -Bien maître » Le Pâle disparu dans un nuage de fumée blanche. L’homme assis regardait toujours vers la montagne, vers l’avenir.

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Gisgoul Plusieurs jours s’étaient écoulés depuis le meurtre du Maitre Corbac et ma rencontre avec le Héraut du Nord. Je me rapprochais inexorablement des sombres landes de Sidimote et du village de Gisgoul, ne m’arrêtant que pour manger et dormir. Un sombre pressentiment m’obligeait à forcer le pas, courant en longues foulées au travers des champs, des plaines et des paysages rocailleux de Cania. J’évitais soigneusement les rares animaux que je croisais afin qu’ils ne m’agressent pas inutilement. Enfin, après deux semaines de voyage, j’aperçu au loin le village dévasté qui sombrait doucement dans la fraiche pénombre d’un début de soirée. Je ralentissais le pas, attentive aux moindre bruits, le regard aux aguets, quand je distinguai une silhouette, qui ne m’était pas inconnue, s’approchant de moi. « -L’Antique ! » Criai-je en faisant de grands signes, joyeuse et soulagée de retrouver mon vieux compagnon. « L’Antique ! C’est incroyable, que fais-tu ici ? -Je me suis dit que mon amie aurait grand besoin d’aide pour fouiller cet endroit -Mais comment as-tu su ? -Après m’être enfui du repère du Maitre Corbac je me suis rendu à la cour du roi Allister, pour tenter de m’éclairer auprès des bibliothécaires royaux. Mais je n’arrivais à rien et désespérerais de trouver lorsque le Héraut du Nord, que j’avais pris pour un ennemi, est arrivé pour s’entretenir avec le roi. Le reconnaissant nous avons discutés et il m’a raconté la situation. Je suis parti aussitôt à ta rencontre, et me voilà.

-Alors tu es au courant pour les fragments ? -Oui, et j’espère trouver les réponses rapidement pour ne pas trainer longtemps dans ce nid de bworks et gobelins. » Nous nous mîmes aussitôt en marche, je lui racontais mon voyage, mes théories sur ce qui se passait et lui les siennes. Enfin nous arrivâmes aux portes du village. La puanteur du démon nous frappât d’un coup, nous prenant aux tripes et à la gorge. La terre était maudite, flétrie et stérile à jamais. Alors que nous avancions prudemment dans le village, je remarquais les maisons vides tombant en ruine, la mousse des pavés, morte et noircie. A l’intersection d’une ruelle je m’arrêtais brutalement et retint mon compagnon. « -Du bruit. Dans la rue de droite. À 150 mètres environ. » Je nous rendis invisible et, à pas feutrés nous nous approchâmes de la source du bruit. Deux énormes bworks vert se tenaient devant une imposante porte en bois, entrée principale d’une tour gigantesque. Ils avaient sur la tête un casque dont la visière laissait entrevoir un unique Œil rouge lumineux et en lieu et place du bras droit une prothèse en ferraille, mauvaise reproduction du membre qui leur manquait. La puanteur qui se dégageait de leur corps nous donna la nausée. « -Des cybworks à Gisgoul, que font-ils si loin de la grotte du Bworker ? -Je n’en sais rien ma chère, mais je parierai mon chapeau que nous touchons au but. Il faut se débarrasser d’eux et grimper au plus vite dans cette tour. La nuit ne va pas tarder à arriver, et avec elle les légions de gobelins et bworks. »

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Si les Cybworks font partis des créatures les plus dangereuses des terres d’Amakna à cause de leur bras mécanique capable de broyer tout ou presque, ce sont aussi sans doute les monstres les plus stupides de la création. Je m’approchai furtivement de l’un deux et lui rabattis sa visière sur la tête puis le plaça face à son acolyte. « -Bob je vois plus rien Bob. Pourquoi tu m’as rendu aveugle ? -J’y suis pour rien John. Ta visière a glissé. Attends, je vais la remettre en place. -Haaaa ma tête ! T’a utilisé ton bras mécanique Bob, t’es con ou quoi ? -M’insulte pas, sinon j’appelle maman. -Ca fait vachement mal, regarde » Les Cybworks commencèrent à hausser la voix, se bagarrer, puis franchement se taper dessus. Ce qui devait arriver arriva, ils se mirent K.O. mutuellement d’un coup de bras mécanique sur le crâne. « -Quelle technique ! Décidément la Sombre, tu deviens plus sournoise de jours en jours. » Je lui fis une petite moue en penchant la tête, lui tira la langue et entra dans la tour. Tandis que nous montions les escaliers je me concentrai pour repérer d’éventuels gardes. Mais, à ma grande surprise, la tour semblait déserte. « -Pourquoi faut-il toujours que la salle principale d’une tour se trouve à son sommet » se plaignit l’Antique essoufflé. « -C’est bon pour toi, vieux crouton. À force de te téléporter tu as oublié comment marcher. » Je ris de bon cœur en tentant d’esquiver ses coups de marteau rageur.

« -Ha, enfin arrivés. Je n’en peux plus de monter les marches. Attends un peu que je reprenne mon souffle. » Tandis que mon compagnons s’asseyait quelques instants, j’explorais l’ultime étage de la tour de Gisgoul. Elle était plus large à son sommet, mais tout aussi circulaire qu’à sa base. À son dernier palier un court couloir donnait sur trois portes en bois sombre. Le peu de luminosité dont bénéficiait cet étage m’obligeait à plisser les yeux pour me repérer. Je fis le vide en moi pour choisir la porte à ouvrir et, me laissant mouvoir par mon intuition, posa ma main sur la poignée de la porte de droite et l’ouvrit. A l’intérieur ne se trouvait pas une bibliothèque comme je m’y attendais, mais un seul livre, posé sur une table en bois simple dans le coin gauche opposé à la porte. Etonnamment, la salle était rectangulaire, de taille moyenne, et dénudée. Très dénudée. Il n’y avait en tout et pour tout que cette table, la fenêtre, au centre du mur face à moi, qui laissait entrevoir les dernières lueurs du soleil couchant et une chaise en dessous d’elle. Sur laquelle était assis un Bwork regardant à l’horizon. Il était taillé comme un clou, tout en nerf, les bras posés sur le dossier et les jambes de part et d’autres de la chaise. Torse nu, je pouvais contempler de nombreuses cicatrices qui zébraient sa chair verte. Ses cheveux, mi- long, étaient tenus en arrière par une bandelette de tissus blanc. Enfin il avait pour seul vêtement un ample pantalon en tissu de couleur jaune dont la moitié droite manquait. Je remarquais l’éclat maléfique de deux lames en demi- lune posées à droite et à gauche du personnage qui me tournait le dos. « -Le Bworker. » Je sursautais. L’Antique m’avait rejoint et observait la scène avec moi. « -Que fait-il si loin de sa tanière ? Je 11


crois que nous touchons au but. Hélas je crains qu’il ne soit pas aussi aisé à vaincre que les deux gardes de tout à l’heure. » -Que sais-de lui l’Antique ? -C’est le chef de guerre de la tribu des bworks de Sidimote. On le dit invaincu et sans pitié. C’est un combattant hors norme et un stratège aussi perfide que dangereux. Il se déplace vite, très vite, surement plus rapidement que toi ou moi. Ses lames sont capables de trancher n’importe quelle armure et ses attaques sont redoutables. C’est un Berserker, aussi sa force augmente avec ses blessures. À deux et sans personne pour nous soigner à proximité c’est à la limite du suicide. » Tandis que je l’écoutais je vis le Bworker se lever, toujours face à la fenêtre, s’étirer, ramasser ses lames et se retourner. « -Je vous attendais. » Je compris à temps qu’il ne nous laisserait pas de temps et ne s’encombrerait pas de présentations. « -Attention ! » Je poussai l’Antique quelques secondes avant que le Bworker s’élance, il parcouru la salle si rapidement que j’eu du mal à le voir et, sans mon intervention, ses lames auraient trouvées le sang de mon ami. à la place elles furent stoppées par mes dagues. Sous la violence du choc je ne pus réprimer un cri. Mes bras étaient aussi tendus qu’un arc des archers de Bonta. De violents spasmes parcouraient mes muscles mais je tenais bon devant la débauche de puissance dont le Bworker faisait preuve. Nous nous jaugions du regard, je perçu son envie de sang, sa soif de combattre, mais aussi son étonnement devant ma résistance inattendue. Il se fendit d’un pas en arrière, attaqua ma garde avec la même incroyable

vitesse. Je parai d’une dague, attaqua de l’autre, mais il était plus rapide. « -La Sombre, maintenant ! » Pendant que je résistais à l’assaut du guerrier vert, l’Antique avait eu le temps d’invoquer un sort de ralentissement. Les coups du Bworker se firent plus espacés. Je profitai de ce répit pour invoquer un piège d’immobilisation et, d’un puissant coup de pied latéral, l’envoya dedans. Ralenti, presque immobilisé, ce fut mon tour d’attaquer. Je concentrai ma magie dans mes dagues, calai les pulsions de mon cœur sur celles de ma magie et, ainsi chargée, chargea. Mes dagues luisaient d’une lueur bleutée et un halo de la même couleur les entoura. Ma magie se propageai jusqu’à elles, rendant plus mortel encore le moindre contact avec ces lames. Le Bworker, saisissant l’urgence de la situation, mis ses épées en croix devant lui, prêt à parer mes attaques. J’arrivais à son contact, porta un coup d’estoc mais au dernier moment pivota et attaqua son flanc. Pris au dépourvu et ralenti par les sortilèges qui l’entouraient il ne l’esquiva pas et ma lame s’enfonça dans sa cote. Je me reculai tandis qu’il hurlait de douleur mais, loin d’être affaibli, je sentais sa puissance augmenter. Un bref regard du côté de l’Antique m’appris qu’il n’arriverait pas à le tenir bien longtemps dans sa bulle temporelle. Je reparti à l’attaque, redoublant d’effort pour percer sa défense, ne lui laissant aucun répit, le harcelant sans cesse et l’entaillant de toute part. Mais il semblait se réjouir de ce sang qui coulait le long de ses plaies. Sa vitesse et sa force prenaient des proportions gigantesques et je m’essoufflais. Soudain son poing s’abattit sur ma joue sans que je ne le voie venir, m’envoyant contre le mur. Le gout du sang naquit dans ma bouche. Profitant que je sois à terre il se dirigeât vers l’Antique. Celui-ci fut obligé de stopper son 12


sort et de se saisir de son marteau avant que les lames ne s’abattent sur lui. J’assistais, impuissante, à la défense de mon ami qui vacillai déjà sous les coups rapides du Bworker. À ce rythme nous allions bientôt perdre le combat. J’eu soudain une idée. Elle devait marcher. Il fallait qu’elle marche. Je me relevais et reparti à l’assaut du Bworker. « -L’Antique écoute moi ! ». Je parais les assauts du Bworker qui s’était de nouveau jeté sur moi et tentais d’expliquer mon idée à mon compagnon, blessé et amoindri. « À mon signal téléporte-toi derrière moi ! ». Je n’avais pas le temps de lui en dire plus. Je me concentrais comme jamais. Je devins ma magie, j’étais mes lames, mes coups étaient une extension de ma volonté. Je parai volontairement à droite et à gauche, le laissant se retourner, faire dos à l’Antique. « Maintenant ! ». Je vis le temps freiner, ralentir, l’Antique se téléportais derrière moi au moment où le Bworker lançais un assaut particulièrement violent. Je me retournai, pivota et poussa l’Antique. Je puisais dans ma magie pour garder le sort de téléportation actif. Comme dans un rêve les lames du Bworker passèrent à quelques centimètres de ma peau et s’engouffrèrent dans le portail. Alors, grâce au maintien du portail elles traversèrent l’espace, se retrouvant de l’autre côté, dans le dos du Bworker, et le transpercèrent. Le Bworker s’effondra, ses lames en travers de son corps tandis que je sombrais dans l’inconscience, vidée de ma magie et de mon énergie.

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Gélikans J’étais un nuage. Je me déplaçais là où le vent me poussait, curieuse de tout, observant la terre et ses changements. Le souffle du vent se fit plus doux, presque tendre, j’entendis une voix, un murmure. « -Aliénor. Aliénor. Réveille-toi mon enfant. » Je commençai à paniquer. « -Je ne peux pas, je ne sais pas le faire, je suis enfermée. Aide-moi ! » « -Calme toi Aliénor, rappelle-toi ce que je te chantais, rappelle-toi du chant qui réveille, ne m’oublie pas Aliénor ». Je me réveillais en sursaut, haletante et en sueur. J’étais dans un lit dont les draps étaient recouverts de peaux de bêtes chaudes et soyeuses. Les murs de la chambre dans laquelle je me trouvais étaient parés de tapisseries qui donnaient à l’ensemble de la pièce une ambiance chaleureuse. Je me levai et, constatant que j’étais nue, m’entourai d’un drap. J’entendis le cri des gélikans par la fenêtre et le clapot d’une eau calme. Curieuse, je me dirigeai vers la source du bruit et ouvrit les volets. La luminosité laiteuse de l’extérieur m’éblouit un temps. Tandis que mon regard s’habitua, j’observai le panorama. À l’horizon il n’y avait que la mer, plate, dont les seuls reliefs étaient d’immenses blocs de glaces. Plus proche de moi, un port, dans lequel mouillaient tranquillement quelques bateaux de pêches sur lesquels riaient de nombreux gélikans. J’étais dans une maison accolée au port de la bourgade de Frigost. La porte de ma chambre s’ouvrit, je me retournais rapidement, aux aguets. « -Bonjour la Sombre, enfin réveillée ! »

« -L’Antique ! Tu pourrais toquer avant d’entrer ! » Dans mon demi-tour un peu trop brusque le drap qui me recouvrait s’était légèrement affaissé laissant entrevoir le commencement de ma poitrine. Les joues rouges de gêne je le remontais et croisa les bras dessus. L’Antique ria en me voyant faire. « -Ne sois pas si pudique ! Tu sais que je ne suis pas ce genre d’hommes. Et puis, à ton avis, qui t’a couché ici ? » Cette pensée vint s’ajouter à l’inconfort de la situation. Je tentai de bredouiller un semblant de réponse. « -Je…Tu… Hé bien j’imagine que…Enfin… » « -Tu n’imagine que rien, je t’ai apporté tes vêtements, enfile les et rejoint moi en bas, que je te raconte tout ». Il posa un tas d’habit sur la chaise prêt de la porte et s’en alla, non sans garder sur son visage un sourire narquois. Je me ressaisi, et, posant le drap sur le lit, attrapa mes vêtements lavés. Tandis que je m’habillais j’eu l’inattendue sensation que la situation de tout à l’heure ne m’avais pas tant déplu que ça, et que j’en avais même éprouvée un certain plaisir. « -Sombre ma fille, tu te fais des idées ! » Je me mettais à parler toute seule. Je me dépêchai de mettre mes chaussures avant d’emprunter l’escalier pour rejoindre l’Antique. Ce dernier m’invita à table où trônaient plusieurs aliments me mettant l’eau à la bouche. « -Tu n’a qu’à manger pendant que je te raconte les événements de ces derniers jours, je ne t’ai pas attendu. » Je me jetais littéralement sur une cuisse de boufmouth tandis que L’Antique commença son récit. « -Après que tu aies vaincu le Bworker en maintenant mon sort de téléportation, tu t’es évanouie devant l’effort fourni. Je 14


n’avais jamais vu ça, ce que tu as fait est tout simplement extraordinaire. Mais tu as failli y rester, le sort a drainé toute ta magie et ton énergie. Pressé par l’urgence de te soigner j’ai récupéré le livre et me suis téléporté avec toi pour mettre le plus de distance possible entre le village, déjà infesté de bworks et de gobelins, et nous. Une fois hors de danger je nous ai fait boire une potion pour nous transporter à Frigost où un vieil ami à moi, Albert Paisse, t’a prodigué les soins dont tu avais besoin. Pendant que tu te rétablissais je me suis mis à lire le livre que nous avions récupéré. Il raconte l’histoire des débuts de notre monde, ne contenant pas grand-chose concernant notre affaire. En revanche, j’ai trouvé le passage entier d’où sont tirés les fragments que tenais le maitre Corbac et je l’ai noté sur un papier. ». Il fouilla dans sa poche, en sorti une feuille pliée en quatre qu’il me tendit. Je m’en saisi et la lu à haute voix. « -Quand le premier né dernier descendant des premiers nés et gardien ultime du secret des mondes sera réveillé, alors il est dit que la prophétie s’accomplira. Et voici ce que prédit l’Oracle : « J’ai prêté mon esprit aux dieux afin qu’ils me dévoilent l’avenir. Je regarde avec les yeux de demain, et j’ai vu que le premier né rencontra le premier mort. J’ai vu le réveil du premier né et la trahison du sang de son sang. Le traitre dont le nom a été maudit trois fois sacrifiera le premier né. Alors s’ouvrira l’Œil interdit et les mondes seront joins. La guerre est le seul chemin de cet avenir, et le traitre la gagnera au-delà du monde, ce qui conduira cette terre dans le néant. ». Ainsi parle le Rêveur Eveillé. ». Nous nous tûmes un instant, puis l’Antique repris.

« -Je dois avouer ne rien y avoir compris la première fois que je l’ai lu, et je me suis dit qu’avoir risqué sa vie pour si peu était une véritable bêtise. J’essayais de réfléchir à cette histoire de prophétie quand les pièces se sont mises en place. Une guerre se prépare, un monde va être envahi. Et sans armée, pas d’invasions. J’ai fait le lien entre les déchus et l’armée en question. Aussi je suis reparti au village enseveli à la recherche des déchus que j’avais aperçu lors de mon premier voyage. Je n’en trouvai aucun, tous disparus et le village désert. Grâce à l’un de mes sorts j’ai créé une image du passé et j’ai compris qu’ils avaient emprunté le chemin de la forêt pétrifiée. Je suivis leurs ombres temporelles à travers la forêt, puisant dans mes réserves magiques pour les maintenir dans la réalité. Nous traversâmes les crocs de verre et, lorsque je les vis emprunter le passage du Mont Torrideau, je compris. A bout de force je pris une potion qui me ramena au bourg. -Le Mont Torrideau… N’est-ce pas le seul accès à la forteresse du comte Harebourg ? -Si, et j’ai découvert ce qu’il s’y tramait. Le comte Harebourg a levé une armée incroyablement nombreuse dans le but d’envahir le monde. Et il est certain que s’il a entendu parler d’une arme aussi puissante que l’Œil, il fera tout pour mettre la main dessus, où comme je le crains, l’a déjà en sa possession. » -Il faut prévenir le roi Allister de ce qui se passe ici, les hérauts régleront ça avec les armées d’Amakna. -Nous n’avons plus le temps la Sombre, tu ignores que ton sommeil a duré un mois entier et que c’est une question d’heures avant que sa terrible armée ne se mette en marche.

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-C’est la seule solution que nous avons l’Antique, comptes-tu attaquer la forteresse du comte Harebourg seul ? -Calme-toi. Je ne suis pas resté les bras croisés durant tout ce temps. J’ai découvert un passage qui nous permettrait de nous infiltrer. Une fois à l’intérieur des murs ce sera un jeu d’enfant d’accéder au donjon et de tuer une fois pour toute ce maudit noble. Mais le temps joue contre nous et s’il faut prendre une décision, c’est maintenant. -Comment savoir si nous avons la moindre chance de survivre ? Nous serons peut-être abattus à peine le pied posé dans la forteresse. -Fait-moi confiance une dernière fois, ça n’arrivera pas, je ne le permettrai pas. Avec tes sorts et les miens nous pourrons nous infiltrer mieux que personne. » La pertinence de ses arguments m’intimait l’ordre de l’écouter. Mais une pensée fugace, indiscernable, presque inexistante faisais battre mon cœur plus rapidement, me pressant de refuser. Pourtant j’acceptai et, parti à l’aventure. « -J’ai préparé tout ce dont nous aurons besoin, des armes et des potions principalement puisque notre expédition ne devrai pas durer plus d’une journée. Entrer et abattre le comte seront nos objectifs principaux. » Je m’équipai de ces nouveaux atours, plaçant divers potions à ma ceinture mais garda sur moi mes vieilles dagues qui m’avaient tant de fois sauvés. L’Antique arborait un nouveau marteau, une arme monstrueusement énorme dotée de deux cornes blanches qui transperçaient la tête faite d’un alliage de matériaux qui me semblaient inconnus. Sur le manche, taillé dans un bois aussi sombre

que l’aura qui se dégageait de l’arme, des runes coulaient, chatoyantes et dangereuses. Il me regarda avec un certain sourire, bredouilla un « récente acquisition » puis le porta à sa ceinture. Enfin il me tendit une potion, pris la même puis nous bûmes ensemble à l’inconnu, à l’aventure.

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Le Pâle Le froid nous pris par traitrise. J’avais beau avoir enfilé des vêtements conçus pour résister à de telles températures, ils ne m’empêchèrent pas de sentir l’air glacé pénétrer au plus profond de mes os. Un regard m’appris que l’Antique ressentait la même chose. Je regardais autour de moi. Nous étions dans une petite cuvette naturelle formée par de la roche recouverte de neige. Devant nous se dressaient les portes de la forteresse du comte, encastrées entre deux monts escarpés infranchissables. Le vent nous apportait le bruit caractéristique de la guerre en préparation. Au son des armes et des bottes qui frappaient la terre à intervalle régulier je conclus à une armée comptant trois cent à quatre cent mille soldats, et pas seulement des hommes si je me fiai aux hurlements que j’entendais. Mon sang se glaça plus encore à cette idée. « -Des troolls. Si loin du bois de Litneg. C’était donc pour ça que le Héraut du Nord s’était déplacé lors de l’attaque du maitre Corbac. Mais Comment le comte a-t-il pu rassembler une si grande armée sans que Bonta s’en aperçoive ? « -Je crois que ça fait longtemps qu’il se prépare. Le temps et la distance entre ces terres désertiques et Bonta ont créé un terrain propice à la discrétion. Si nous ne nous étions pas intéressés aux Déchus jamais nous n’aurions eu connaissance de tels faits. Néanmoins ça reste un exploit d’avoir réussi ce tour de force. » Je perçu comme de la fierté dans sa voix. « -Suis moi la Sombre, entrons donc mettre fin aux plans de ce comte fou ».

Il s’engagea dans un étroit passage à travers la roche, en direction de la montagne située à droite de la porte, et je le suivis. Nous marchâmes ainsi de nombreuses heures, escaladant cette montagne, manquant de tomber au moindre faux pas et le vent du blizzard hurlant à nos oreilles. L’Antique semblait tantôt chercher son chemin, tantôt avancer avec détermination. Puis, au terme d’une montée épuisante il se retourna vers moi. « -C’est là. » Je me retournai vers l’endroit qu’il désignait mais je ne voyais qu’un pan de roche et le vide autour. Il s’avança vers l’escarpement et disparu. Une illusion. J’avançai à mon tour et franchi la roche. Je me retrouvai dans une pièce humide et sombre face à un Antique rieur. « -Alors, ne t’avais-je pas promis de nous faire entrer sans encombre ? Bienvenue dans les caves du comte Harebourg ! -J’admets être impressionnée, servirais-tu enfin à quelque chose ? » J’évitais son marteau avec agilité. « -J’ai découvert cet endroit en scrutant la magie aux alentours de la porte. Il y avait beaucoup de résidus à cet endroit. Il m’a suffi de traverser la membrane de l’illusion pour atterrir ici. Il s’agit sûrement d’une des nombreuses entrées que le comte utilise pour aller et venir en toute discrétion. -Et maintenant l’Antique, tu comptes arriver à sa chambre en demandant ton chemin aux gardes. » Ironisai-je. « -Et maintenant je compte sur toi pour nous rendre invisible et sur moi pour se déplacer avec rapidité, ainsi nous pourrons en savoir plus sur ces lieux. »

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Je me concentrai et lançai sur nous un sort qui devait nous camoufler durant cette expédition. Nous partîmes ainsi à travers les couloirs et salles de l’immense cave du comte, sans apercevoir deux yeux jaunes qui nous scrutaient dans l’obscurité. Enfin nous arrivâmes à un escalier en colimaçon qui ne permettrai de regagner le rez-de-chaussée. L’Antique lança un sort de téléportation pour nous amener sur le palier supérieur. J’entendis des voix et des bruits de pas à quelques mètres au-dessus de moi. « -Attention, ils sont tout proche. Si nous nous faisons repérer maintenant c’est fini. » Avec une extrême prudence nous gravîmes les dernières marches et arrivâmes dans une salle de la taille d’un petit village, entièrement vide à l’exception d’un anneau sombre de trois mètres de diamètre en son centre. Curieux nous nous approchâmes pour contempler l’étrange artefact. Il semblait en sommeil et de lui sourdait une terrible impression de puissance, comme si la magie qui l’habitait était endormie. Des bruits de pas nous obligèrent à nous retourner. D’une petite porte deux personnes venaient d’entrer, l’une immense et fine, à la peau pale presque translucide et l’autre si sombre qu’on ne voyait d’elle que ses deux yeux brillants d’un jaune maléfique. « -Ha, enfin, je vous attendais. » Le Pâle s’était exprimé avec une certaine note de satisfaction. Incapable de bouger, terrorisés à l’idée de se faire repérer nous n’osions faire le moindre pas. « -Elimine le xelor. » L’archer tira une flèche avec une rapidité surnaturelle, et plaça en elle l’invocation d’un sort terriblement puissant.

« -Flèche destructrice ! » Le sort résonnait encore dans la salle quand la flèche atteins l’Antique au cœur qui se retrouva projeté contre l’anneau par la puissance du jet. A terre je le vis s’affaisser, la vie quittant ses yeux. « La Sombre… » Ses paroles n’étaient plus qu’un râle et sa respiration se faisait de plus en plus irrégulière. « Venge moi…Venge moi ». L’Antique mourut. Mon cœur cessa de battre, mon sang se figea. Devant moi mon vieil ami et compagnon d’aventure venait de rendre son dernier souffle. «-Bien, la volonté du Maitre s’accompli, à présent, laissenous. » L’archer allait repartir. Je me retournai d’un bond. «-Non ! Je jure par mon sang que je te tuerai ! » J’empoignai le marteau de mon défunt ami, poisseux de son sang et lui insufflait ma magie. «- Marteau de Moon ! » Porté par la puissante incantation il vola dans un trait de lumière verte, traversa la salle, et vint s’écraser contre l’archer qui, sous la puissance du choc, se brisa en deux comme une poupée de chiffon. «- Ha. Bien. Je vois qu’on ne joue plus. » Le Pâle, sûr de lui, de sa puissance, avançait avec nonchalance vers moi. «-Le maitre sera très peiné d’apprendre la mort de son serviteur. Mais sa joie sera sans nom quand je plongerai ma lame dans ton cœur. » Il tira de son dos une épée gigantesque et passa sa langue sur son fil. Un mince filet de sang coula le long de la lame et vint 18


s’écraser sur la paume de son arme. Elle se mit à luire d’un rouge démoniaque. Il écarta alors les bras. «-Contemple la puissance du Pâle, le premier Déchu et disciple de Sacrieur ! » Ses bras se rejoignirent devant lui, avant-bras contre avantbras et les mains écartées. Sa magie se déchaina. Le sol trembla sous lui, j’avais du mal à garder mon regard sur lui. Soudain il empoigna son épée et couru sur moi. La fureur coulant encore dans mes veines je ne pris pas le temps de réfléchir, je sorti mes dagues et couru de même à sa rencontre. Le choc fut titanesque. Le bruit de nos deux lames se rencontrant fit trembler le plafond de la pièce, la pierre s’écrasait sous la puissance que nous déployions pour ne pas céder du terrain. Il me regardait en souriant, les muscles bandés tandis qu’une perle de sueur gouta de mon font. «- Je jure que ce soit je boirai ton sang et mangerai ta chair démon. » Les mots étaient sortis tout seuls, dépassant ma pensée, et avec une voix d’adulte que je ne reconnaissais pas. «-Ho ho, la petite fille devient guerrière. » Il s’amusait de mon état. Il recula, para mes coup de dagues avec aisance jusqu'au moment où l’un d’eux traversa sa garde et entailla son bras. «-Garce ! » Alors que je pensais le voir amoindri sur la surprise de voir sa puissance augmenter, et la plaie cicatriser. «-Je te remercie de ton aide, à moi maintenant de t’ouvrir. » Il tendit un bras vers moi et cria son sort. « Attirance ! »

Je me senti transporté vers lui, incapable de résister au flux magique qui m’emmenais droit sur son épée. Cette dernière me fendit en deux. Je disparu dans un nuage de fumée. Le Pâle fut surpris. « Un double. » Je réapparu derrière lui, lui assena un coup sournois qui l’envoya dans le piège mortel et le piège d’immobilisation que j’avais préparée. Le Pâle déclencha les deux pièges, et pour la première fois je lu de la peur sur son visage quand l’explosion lui arracha les chairs, mettant sa peau à vif. Le sang coulait maintenant à flot sur son visage et sur son torse, il haletait. « Il m’avait prévenu, tu es forte. Mais tu ne comprends pas que ton combat est perdu d’avance. » A ma plus grande horreur je vis sa peau se reconstituer, et l’aura magique l’entourant doubler de taille. « Ma puissance est sans fin ! » Hurlant cette dernière phrase il partit d’un rire qui me fit frissonner et se positionna près à combattre à nouveau. Je réfléchi du plus vite que je pu. J’avais épuisé beaucoup de ma magie et à ce rythme je finirai vraisemblablement en brochette de boufton blanc. Tandis que je tentais d’élaborer une stratégie je le vis s’approcher du cadavre de l’Antique. « C’est donc ça, le guerrier xelor sensé t’aider. » Il plongea sa lame dans son corps et le souleva. « Regarde cette marionnette sans vie ! Sa faiblesse me donne la nausée. » Il lui crachat au visage et d’un mouvement circulaire de son épée l’envoya rouler à mes pieds. 19


« Alors, venge le, qu’attends tu faible femme ? ». La colère remplaçât ma raison. La profanation du cadavre de l’Antique me rendit folle. Je luttai pour garder la raison mais la magie s’empara de moi, comme pour mon combat contre le Bworker je devins elle et elle devint moi. Mais cette fois-ci, l’aura bleutée qui teintai mes dagues avait pris la même couleur ocre que mes yeux. Je senti les battements de mon cœur ralentir, ma respiration presque cesser et le vide se fit. La voix qui parla alors de ma bouche n’avait plus rien d’humain. « Je vais t’arracher les tripes et danser sur ta lame. Ma malédiction te poursuivra jusqu’en enfer, Rushu m’en est témoin. » Je venais d’invoquer le terrible démon. Un murmure au fond de moi s’horrifiait de ce qui se passait, mais je ne me contrôlait plus. Le Pâle avait l’air de s’amuser de la situation, j’allai lui effacer ce sourire de son visage définitivement. A la vitesse de l’éclair je lançai mes deux dagues en direction du sacrieur et, tandis qu’il esquivait avec aisance disparu. Il me cherchait du regard sur le qui-vive. Je tirai avec force sur mes dagues liées par un fil de magie. Elles revinrent vers moi en entaillant au passage les tendons de mon ennemi qui tomba sur les genoux en hurlant de douleur presque aussitôt. « Maudite femelle cesse de te cacher et viens te battre ! » Mais je voulais le voir souffrir, encore et encore. Je passai derrière lui et laissa glisser ma lame sur son dos, induisant du poison paralysant dans son corps. Ainsi immobilisé je fis faire à mes lames un double mouvement circulaire et lui trancha les deux bras. Il ne restait plus qu’un tronc sanglant de celui qui avait souillé mon ami. « Tu vas regretter de m’avoir défié le Pâle. »

Je me mis face à lui et lu la peur et la frayeur qui habitaient son regard. Sa situation ne m’inspirait nulle pitié, seulement de la satisfaction. Je voulais le voir brisé. Une voix me pressait d’en finir, m’intimai l’ordre de stopper ce carnage. Mais je ne l’écoutais pas. Je me mis derrière lui et passa ma lame sous sa gorge. Quelques mots, un râle sorti de sa bouche. « Maitre…Maitre vous m’aviez promis. Vous me l’aviez promis. » Ses yeux étaient fixés sur le cadavre de l’Antique. Je ne tins plus et l’égorgea. Le sang souilla mes mains, mes bras et le corps vaincu de mon ennemi s’étala par terre, sans vie. La colère retomba aussi vite qu’elle était venue. Et avec elle mes forces m’abandonnèrent. J’étais allée trop loin cette fois-ci. Je tombais à genoux, ma vue se brouillant. Je distinguai une forme au loin se relever et des bruits de pas à l’autre bout de la salle. « L’Antique… Tu es… vivant ? » Je le vis distinctement à présent. Il marchait vers moi. Mais à mesure qu’il avançait son corps changeait, grandissait et devenait plus fin. « Oui, bien sur ma chère, bien sûr que je suis vivant. Mais je ne suis pas l’Antique. Il est mort depuis longtemps, ton cher ami. » « Qui… qui êtes-vous ? » J’entendis à peine sa réponse avant de sombrer dans l’inconscient. « Le comte Harebourg, pour vous servir. Emmenez-là. » Des bras me portent. Je m’évanouie.

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Le comte Harebourg Mes sensations, encore fragiles, me reviennent peu à peu. Je suis attachée. Mes bras, pendus à deux cordes solidement maintenues au mur par un crochet, me tirent et me font mal. J’ouvre les yeux, il fait sombre. Je suis dans le cachot par lequel nous sommes entrés, mais je ne peux bouger, un sort me paralyse. Soudain, des pas. Une porte. Un homme. Le comte. Grand, distingué, habillé d’une robe violette de soie d’un chapeau haut de forme violet et un monocle dans lequel les minutes tournent. Il me regarde. Sa voix, éraillée, grésille et résonne dans la pièce. « -Si tu savais le temps qu’il m’a fallu pour te voir ici, enfin, en ma possession. -Vous êtes fou à lier comte. Je vous ferais payer votre trahison. -Tutututu… Tu ne me feras rien. Par ce que tout s’imbrique, minutes et heures, espace et temps. Je les contrôle. Et maintenant je te contrôle. Alors détends toi et laisse-moi te raconter une histoire. » Je voulu parler mais mes lèvres restaient collées entre-elles. « -Lorsque le monde naquit, ce ne fut pas seul. La volonté de sa création a été induite par une autre réalité. Longtemps, nous en avons ignoré la source. Mais les premiers nés la découvrirent, et avec elle le secret de nos deux mondes. L’un sans l’autre, l’un dépendant de l’autre, l’un soumis à l’autre. Pour préserver les habitants d’Amakna il fut décidé par le premier roi de Bonta, descendant des premiers nés, de garder jalousement ce secret et de ne le transmettre que d’aînés en aînés. Ainsi la tradition naquit et sur ce passé et la puissance de ma maison royale de Bonta ne cessa de grandir. Mon cerveau me faisait mal. Mon esprit était dardé de flash blanc à mesure que le comte avançait son histoire et ses mots, avec

la dureté de l’acier, violait ma mémoire. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. De douleur, je laissai échapper un cri. « -Ha oui… Ça va être un peu douloureux, mais c’est un mal pour un bien ma chère. Cette règle fut à l’origine de nombreux conflits, qui eurent comme conséquence la création de Brakmar et les guerres internes qui ravagèrent la famille des décennies durant. Et puis, il arrivât un roi qui mit un terme à ces conflits. De sa main de fer parée d’un gant de velours il fit revenir le calme, apaisa les tensions et ramena l’ordre dans sa lignée. Mais ce roi avait une faiblesse. Sa fille. Qu’il chérissait par-dessus tout. Par-dessus son fils, son ainé, le mal-né. Répudié par son père et la cour pour sa maladresse et sa timidité, il se réfugia dans les livres et laissât à sa sœur le soin de s’occuper de paraitre en société, chose qu’elle faisait à merveille et qui lui valut d’être plus connue et plus respectée que son ainé. Ce dernier avait cependant des capacités de compréhension hors norme et, perdu dans les livres, il comprit ce que renfermait le secret transmit et transformé par les générations. Il comprit son pouvoir et son danger. Il cherchât plusieurs années durant les anciens écrits, encore vierge de la perversion du temps, et l’artefact appelé l’Œil où encore Qui a Toujours été. Les pièces du puzzle se rassemblaient, à sa plus grande joie. Des projets ambitieux naquirent du château dans lequel il faisait ses recherches. Enfin, quand vint sa majorité, il retourna à Bonta pour recevoir la transmission du secret, la clef qui lui permettrait d’activer l’Œil et de mettre en application tous ses plans. Mais à sa grande horreur, sa sœur, son propre sang, l’avait trahi. Profitant de sa notoriété, elle fût choisie par son père pour être la nouvelle gardienne du secret des premiers nés. Fou de rage, et n’arrivant pas à obtenir réparation, il retourna dans son château jurant de se venger. Les années passèrent à nouveau, le frère, emporté par sa haine, développa ses capacités magiques comme jamais. Il devint un féroce mage, un impitoyable guerrier et, alors que dix ans avaient passés, revint encore une fois, bien décidé 21


maintenant à récupérer coute que coute le secret tant convoité. Mais encore une fois le temps avait fait son œuvre. Le roi, son père, était décédé emportant avec lui le pouvoir de lui transmettre à nouveau son secret. Sa sœur, montée sur le trône, régnait avec son mari, le Héraut du Nord, et ce en dépit de toutes les règles établies. La colère de son frère se mua en haine et en folie. Profitant de l’absence du Héraut il ravageât le château de Bonta, tua gardes et nobles. Alors qu’il montait dans les étages hurlant le nom de sa sœur, cette dernière se cachât avec sa jeune fille et, dans la panique, lui transmit le secret des premiers nés. Puis elle effaça sa mémoire et lui fit boire une potion qui la fit partir loin de la vengeance de son oncle fou. Ce dernier trouva peu de temps après la reine et la captura. Il tenta de lui faire avouer son secret des années durant mais la fierté de cette femme était sans bornes et, par-delà toutes les humiliations, elle garda pour elle ce qu’elle savait. Dépité, son frère comprit qu’il n’en tirerait rien. Il se tourna alors vers la dernière personne détentrice du secret. Aliénor de la maison royale de Bonta. Dernière descendante des premiers nés. Et dernière gardienne du secret du monde. Toi. Il fallait d’abord que je te retrouve, ce qui ne fut pas une tâche facile. Pendant seize ans j’ai exploré toutes les terres de ce monde à ta recherche mais sans succès. Ta mère t’avais bien protégée. Et puis, j’ai croisé ce xelor par hasard alors que m’attardais dans une taverne. J’entendais sa conversation, il parlait d’une femme capable de briser ses sorts de temps, une jeune femme. Sais-tu qui peut réussir un tel exploit ? Ne t’es-tu jamais demandé d’où venaient tes pouvoirs ? Mon cœur s’est mis à battre comme jamais. Je l’ai suivi, il m’a amené à toi. Et je vis que tu avais confiance en lui. Je suis retourné dans mon château préparer ma quête pour t’amener ici. Il fallait qu’une condition soit remplie, une condition

incontournable : tu devais être en pleine possession de tes pouvoirs si je voulais réussir mon plan. Alors j’ai tendu un piège à l’Antique. Je lui ai envoyé ce déchu qui l’a mené droit à moi, puis je l’ai tué. J’ai pris son apparence et je t’ai rejoint. Là j’ai pu mesurer ta force et ce qu’il restait à faire. J’ai éveillé ta curiosité et nous sommes arrivés chez le maitre Corbac qui avait, grâce à mes ordres, déjà reçu la visite de mon lieutenant que tu connais déjà, le Pâle. Et puis un imprévu. Ton idiot de père était déjà sur place. J’ai failli tout perdre à ce moment. Je me suis téléporté à temps et vous ai observé de loin. Il m’a finalement servi en t’aidant à déchiffrer les pistes que je t’avais laissées. Je t’ai rejoint devant le village, en ayant bien sur pris soin d’éloigner tout danger non contrôlé. Le Bworker, engagé par mes soins, allait me permettre de libérer une partie de ton pouvoir, première étape pour réaliser la tâche qui t’attends. Le combat terminé je t’ai ramené sur Frigost où, après que tu te sois reposé, je t’ai fait croire ce qu’il fallait pour partir ici, sans prévenir personne. Là t’attendais ton second et plus important combat. Rappelle-toi la prophétie. Le Pâle est le premier Déchu, le premier mort. Il fallait que tu le tue, et tu l’as très bien fait. Enfin me voilà, devant toi, prêt à accomplir la dernière partie de cette quête. » Je cru que ma tête allait exploser. Tout au long de l’histoire des flashs me parvinrent et son apogée me fit l’effet d’un coup d’estoc. Je n’arrivais plus à parler, plus à penser. Soudain le vide se fit. Je levai les yeux, regardant mon oncle et son regard excité, tendu à l’extrême, attendant le dénouement de son histoire, ici, dans cette cave. Lorsqu’il croisa mon regard il eut un mouvement de recul. « -Tu as perdu vieux fou. Je ne me souviens pas du secret. Tout est terminé. » Ma voix avait pris le ton du sarcasme, à la fois pour me rassurer et pour l’énerver. Les veines sur son front se mirent à enfler et son regard se durcit. Il ne maitrisait plus sa voix et se mit à hurler.

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« -Pauvre femme insolente ! Tu as le même regard que ta catin de mère à cette place quand je venais la torturer jour et nuit pour lui arracher son secret. Cette même lueur présomptueuse dans son regard. Mais je te briserai. Et tu montreras le respect que tu dois à ton oncle ! Oh oui, je te briserai. Tu vas être heureuse de rencontrer enfin la famille… » Il claqua des doigts. Je me vis emportée, téléportée dans la pièce où mon combat s’était déroulé quelques heures plus tôt. Mais cette fois-ci une grille avait été rajoutée, à côté de l’anneau. J’y étais collée. En face de moi, un groupe de soldat s’avançait, apportant une personne dont la face était voilée par un linge noir. Le comte me regarda. « -Ma chère nièce, permet moi de te présenter à notre invitée. » Il s’avançait vers l’inconnue et lui enleva sa capuche. « La reine Paule, ta mère. » Ce que je vis me glaçât le sang. La femme qui se tenait devant moi, et que je ne reconnus pas, était balafrée, souillée par la torture. Il lui manquait un Œil et sa bouche était fendu d’un sourire forcé découpé le long de ses joues par deux horribles cicatrises. Mais quand elle parla je la reconnue. « -Aliénor… Mon enfant. » La voix. La voix de mon rêve. Je ne pus me retenir. « -Mère ! - Pardonne-moi. Je n’ai pas sus te protéger de mon frère. Ma chérie je suis si désolée. -Mère… Que t’a-t-il donc fait ? » Je me retournai vers mon oncle. « -Que lui a tu fais ?! Tu es la lie de notre famille, méritant cent fois la mort. »

Il s’approche de moi. Il me gifle. Le bruit sec et mat de sa main sur ma joue résonne dans la salle silencieuse, la honte cuisante rougit mon visage. « -Tu n’es qu’une enfant, stupide, insolente, que crois-tu savoir ? Que sais-tu de la famille ? De la trahison ? Crois-tu que père m’aurai aimé ? C’est lui, le traitre, et ma sœur la trainée. J’étais l’aîné ! J’avais le droit de posséder le pouvoir, le secret, la reconnaissance. Et regarde ce que je suis aujourd’hui. Un noble oublié de tous, reclus et condamné à haïr et être hait. Tu dis que je mérite la mort ? Pour avoir suivi les règles tu me condamne, alors que penses-tu que mérite ta mère qui m’a spolié, mon père qui m’a renié, ma famille qui m’a oublié ? Je n’ai plus rien à me faire pardonner. Je suis ce que vous avez fait de moi, et mon juste courroux s’abattra sur vous et vos terres, c’est mon serment solitaire. Souvient-toi, je te briserai. » Je l’écoutais en tremblant de rage. Ce fou allait attirer sur nous la colère de nos dieux. Alors que je m’emportais je sentis une décharge parcourir mon dos et glisser le long de la grille pour aller s’absorber dans l’Œil, dans le cercle, dans le portail. Je compris alors en un éclair toute sa machination. L’activation de l’Œil allait passer par l’énergie que dégageait ma colère. Tous ces combats avaient pour but de l’élever au plus haut point, de ne plus la maitriser. Je tentai de faire le vide en moi. Mais j’entendis la voix distincte du comte contre moi, contre ma joue. « -Non…non, libère toi Aliénor. Pense à ton histoire, pense à l’Antique, la rage, la haine. Pense à ma trahison. Pense à ta mère. » Il s’écarta et vint vers ma mère. « -Laissez la moi. » Les gardes s’écartèrent. Le comte claqua des doigts et une brume floue entoura ma mère. Je n’arrivais pas à détourner les yeux. « -Laisse là ! Elle a assez payé. Je t’en supplie, laisse là. »

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Il me frappa. Son poing atteignit ma pommette et la fit éclater. Le sang gicla jusqu’à moi, s’écrasant sur mon visage. Ma mère tomba à genoux. Je poussai un cri, terrible et long. La grille tremblait en s’activant, drainant ma colère et gorgeant de puissance l’artefact derrière moi. Alors le comte fit l’impensable. Devant moi il sorti une lame et avec lenteur coupa un à un les doigts de ma mère. Cette dernière se mis à hurler de douleur, se débattant vainement contre son tortionnaire. Un voile rouge voilât mes yeux. Je sentais ma chair trembler de haine et de colère. Le démon pris possession de moi. « -Pitoyable comte qui essaye de me faire sortir de ma prison de chair, mon souffle te consumera et ton sang sera mon festin. » Ma voix avait la chaleur d’un volcan et le ton rocailleux des possédés. Mon oncle voyant mon état redoubla d’effort. Le trouble se fit. Les cris de ma mère brisée, le regard triomphant de mon oncle et le démon qui prenait possession de moi. « -Tu m’a assez servi Paule. Que tes yeux se ferment tandis que ceux de ta fille se brouillent. Meurs apaisée car ta chère Aliénor ne tardera pas à te rejoindre. » Le comte enfonça sa lame dans la gorge de la reine mère et, d’un coup vif, la trancha. Elle s’effondra sur le sol, une poupée de chiffon sans vie. Le temps se brisa. Les éclats des minutes déchirées brulèrent le semblant de réalité qui maintenait encore à flot la pièce. Par le sacrifice de sa sœur, le traitre venait de réaliser la prophétie. Devant l’horreur, devant l’innommable, le son s’était tu, le mouvement éteint et même les lueurs des torches s’étaient parées d’un éclat sombre. Enfin, mon esprit ne fut plus. Ma mémoire oubliée revint, mon père, ma mère, mon grand-père, le jour maudit où mon oncle était venu réclamer son héritage, tout. Je se souvins de du regard du ma mère me livrant le secret des Premiers Nés. Et sa phrase.

« -Souvient-toi Aliénor. Souvient toi du chant lumineux. Chante avec moi, rappelle la lumière quand l’horreur aura triomphé. N’oublie pas la Voix d’Or. » La Voix d’Or. Je savais ce que je devais faire. Je revins à la réalité. J’entendis à nouveau la voix du comte. « - Enfin ! Il est prêt, ta colère l’a activé, les deux mondes sont à nouveau reliés ! Ce portail va nous permettre de nous affranchir pour toujours de l’Autre Monde. Et quand j’en aurai fini Amakna ne sera plus que l’ombre de ce qu’elle a été ! ». Derrière moi l’artefact s’était illuminé, un fin rideau aqueux rouge et or brillait à l’intérieur du cercle, un portail. Le premier portail, c’était donc ça le secret des Premiers Nés. « -Tu as perdu mon oncle. Je te pardonne. » Et alors que je prononçais ces mots mon regard engloba la salle, j’ouvris la bouche et commença à chanter. Les sons purs remplissaient la pièce, c’était de l’eau, un torrent, de la vie. Les pierres se fissurèrent, la vie naissait des corps morts et irradiait dans l’air. « - Comment ! Par quel prodige peux-tu maitriser la Voix d’Or… Non… Non ce n’est pas possible ! » Je regardais mon oncle affolé tandis que mes liens se détachaient, mue par la volonté de la vie. Enfin libérée je me préparais pour mon dernier combat. J’étais la vie donnant la mort. Ma voix se tue. Je couru vers le comte en sortant mes dagues. « - Tu ne me vaincra pas, stupide nièce. » Ses deux mains se joignirent, il disparut, téléporté derrière moi. Je me retournai en pliant les jambes, prête à enfoncer mes lames dans son sternum. Mais à sa place il n’y avait qu’un portail. « -Derrière toi. » Il me poussa dans son portail, je pivotai, sautant pour l’éviter, lançant ma dague dans sa direction. Encore une fois il se téléporta. Je retombai non loin de l’Œil, en déséquilibre. Il profita de ce 24


moment pour invoquer son marteau et tenter de m’écraser sous son poids. Je me laissai tomber en arrière, vers l’Œil. Mon bras armé fendit l’air et vint couper le membre tenant le marteau. Le temps se mis à vibrer. Je tenais le bras coupé de mon oncle, toujours chutant, tombant dans le portail. Je compris que j’avais échoué. Je me laissai emporter, glissant dans un autre univers en fermant les yeux, bercée par les cris de douleur de plus en plus lointain de mon oncle. Je m’évanoui.

« -La Voix d’Or ne l’a pas sauvée, nous n’avons rien pu faire d’autre. -L’Oracle prédit les chemins mais pas la voie à suivre. Tu aurais pu faire ce qu’il fallait, Rêveur. -Nul n’arrête personne quand sa magie n’est plus. Va-t’en maintenant avant que je ne te dévore. » Le dragon rampa à l’extérieur, déploya ses immenses ailes bleues nuit et s’envola.

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La faille  

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