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A/R magazine voyageur — 3

L’ÉDITO Sandrine Mercier

A / R magazine voyageur 1 rue du Plâtre — 75004 Paris 06 87 83 22 56 www.ar-mag.fr

Directeur de la publication M ICHEL FONOVICH mfonovich@ar-mag.fr Rédactrice en chef SANDRINE M ERCIER smercier@ar-mag.fr Reporter CHRISTOPHE M IGEON cmigeon@ar-mag.fr

« VOYAGEUR, QUE VEUX-TU ? JE VEUX VOIR», DISAIT VICTOR HUGO

Directeur artistique A LBÉRIC D’H ARDIVILLIERS alberic@ar-mag.fr Photojournaliste Durable STÉPHANIE THIZY sthizy@ar-mag.fr

Et Patrick Poivre d’Arvor d’avouer dans l’entretien qu’il nous a accordé : « J’ai vu quelques 160 pays ». Le misérable ! Moi qui le croyais casanier, enfermé tous les jours dans le poste dès 20h, le temps de présenter la bagatelle de 10 000 JT. J’ai été bluffée. Si, comme lui, vous avez des fourmis dans les jambes, on vous emmène voir entre autres dans ce numéro, l’Andalousie en hiver, et trois îles : Molène, au large de Brest, Madagascar, dans l’Océan Indien etTaïwan, île belle et rebelle juste en face de la Chine.

Secrétaire de rédaction JEANNE A NTONIN Stagiaire C AMILLE RUSTICI Diffusion MLP Service des ventes (réservé aux professionnels) VIVE LA P RESSE 09 61 47 78 49 Imprimeur AGIR GRAPHIC – L AVAL Publicité A/R PUBLICITÉ pub@ar-mag.fr B&H RÉGIE bhanicotte@bhregie.com 06 12 98 51 05 Publication bimestrielle Prix de vente : 5,50 ! Édité par les Éditions du Plâtre SAS au capital de 10 000 ! Siège social : 1 rue du plâtre — 75004 Paris R.C.S : 523 032 381 / ISSN : 2108-3347 CPPAP : 1015K90544 © A/R magazine voyageur La reproduction, même partielle, des articles et illustrations publiées dans ce magazine est interdite.

Image de couverture : Alex Crétey-Systermans

« Je veux écrire » aurait répondu Nicolas Bouvier. Et il a tenu parole : 1650 pages de correspondance avec son ami Thierry Vernet. Un ouvrage tout frais où l’on découvre que très tôt Bouvier veut être un grand écrivain. Quand il voyage sur les routes crasseuses du monde, il a en tête de faire « le livre total, le livre du monde » Rien que ça ! Il écrit tous les jours « avec ou sans génie ; plutôt sans. Ça reviendra ». Ainsi naquit L’usage du monde, le livre qui l’a conduit au Panthéon des écrivains-voyageurs ou mieux à celui des écrivains. « Je veux partager » dirait l’homme du XXIe siècle. Ça tombe bien, on va justement faire un bout de chemin avec le réseau de voyageurs beGlob.com. Comment ? Avec des papiers écrits par des membres de la communauté dans chaque numéro d'A/R, le lancement d’un concours photos avec des voyages à gagner et des rencontres avec nos reporters. La première ? Le dimanche 9 janvier 2011 à partir de 19h au bar le Zango, rue du cygne, Paris 1er. Venez avec vos histoires et autres racontars de voyage, on y sera. Et sinon, à part ça : bonne année ! Je vous embrasse. N°04 / janvier — février 2011


Bonne Année 2011 4 — A/R magazine voyageur

PARTIR

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-62-

Molène / Bretagne

Taïwan

On connaît surtout sa grande sœur Ouessant, mais ce serait dommage de se priver du charme iodé de Molène. La petite île, perdue à 15 km de Brest, réserve de belles surprises à ceux qui feront l’effort d’y aller. Mais atention : « qui voit Molène voit sa peine » …

On connaît surtout sa grande sœur la Chine, mais ce serait dommage de se priver du charme tropical de Taïwan. À seulement 160 km du continent, l’île s’affiche crânement. Insensible aux typhons, Alex et Albert ont écumé la ville avant d’aller prendre l’air à la campagne.

Matthieu Raffard

Molène / Bretagne : Qui voit Molène voit sa peine Andalousie / Espagne : Fantasmes andalous Madagascar : Au pays des zébus tranquilles Taïwan : La possibilité d’une île

Alex Crétey & Albert Zadar

DURABLE

Actus Les adresses de Viatao Petites distances, grands plaisirs Parc National : La Réunion C’est quelqu’un ! : Stewart Sheppard Passage à l’acte : Un hiver en pente verte

-36Andalousie / Espagne Christophe Migeon

Christophe n’a vu ni montagnes désertiques, ni taureau furibard ; il n’a pas trouvé les Andalous spécialement indolents ou orgueilleux. Après avoir mangé trop de jambon, il a rencontré une gitane qui a dansé devant lui. Le rêve andalou prend parfois des tournures inattendues.

-44Madagascar

Christophe Migeon Christophe a traversé des paysages immenses comme le ciel austral et rencontré les Betsileo, l’une des 18 ethnies du pays. Dans ces savanes aux courtes pailles et aux zébus longs, il a retrouvé la queue et les oreilles des taureaux cherchés en vain dans les collines andalouses. janvier — février 2011/ N°04

BAZAR

Sommaire Regards : Tendance Floue

CARNETS

Actus Bric-à-Brac Passe à ton voisin L’entretien : Patrick Poivre d’Arvor La Terre vue de chez moi Cinéma, livres & musique Archi : Marina Bay Sands

006

010 012 014 016 021 025

L’art & la manière : Des boutres cousus main Miam-Miam: Cuisine de rue à Bangkok Heureux qui comme : Jetman le défi ! Le guide du queutard : Chaud comme la glace Pétaouchnok : Ouarzazate et mourir Tourista : Nous les tigres Photo : Carnettiste : Marion Lavabre /Mali Je vous écris de : Nogent-le-Rotrou

028 036 044 062

080 082 083 084 090 092

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6 — A/R magazine voyageur

REGARDS DE PHOTOGRAPHES —

Olivier Culmann et Philippe Lopparelli sont membres du collectif de photographes Tendance Floue. Leur séries seront exposées du 5 au 22 février 2011 dans le cadre du parcours photographique en galeries organisé pour les 20 ans de Tendance Floue www.tendancefloue.net Autres galeries participant à l’évènement : Baudoin Lebon, Galerie Les Filles du Calvaire, La Petite Poule Noire.

De la série : The Mid Road Exposition à l’Hôtel de Sauroy du 5 au 22 février 2011

Olivier Culmann — janvier — février 2011/ N°04

Né en 1970, membre du collectif de photographes Tendance Floue. Olivier Culmann porte un regard sur le quotidien de nos existences. À l’événement, il préfère la banalité, choisissant des sujets comme le système scolaire, l’armée ou la télévision. À New York, aux lendemains du 11 septembre, fuyant l’irréalité des images médiatiques, il se tourne vers les Américains qui regardent, stupéfaits, le lieu du drame. « Conditionnant » nos existences, le temps est également un facteur présent dans un grand nombre des travaux du photographe. Malgré le sérieux des sujets qu’il aborde, le travail d’Olivier Culmann frôle souvent l’absurde et le dérisoire.


A/R magazine voyageur — 7

De la série : D’Arthur à Zanzibar Exposition à la Galerie Particulière du 29 janvier au 26 février 2011

Philippe Lopparelli —

Né en 1963, membre du collectif de photographes Tendance Floue. C’est en 1985 aux Beaux-Arts qu’il se dirige vers la photographie. Pendant cette période, il commence son travail, « Garde à vue », sur le zoo comme espace carcéral et pour lequel il reçoit, entre autres récompenses, le prix Leica de la Ville de Montpellier. Une fois diplômé, en 1989, il publie son premier reportage sur le démantèlement de la sidérurgie lorraine. S’ensuit un regard sur le cirque traditionnel en France publié aux éditions Marval en 1996. Ses images sont exposées en 2005 aux Rencontres Internationales de la Photographie d’Arles. N°04 / janvier — février 2011


12 — A/R magazine voyageur / CARNET

BRIC-À-BRAC

OBJETS

9€

Dessine moi des mots

UTILES & FUTILES

Ulysse / Canada

L’hiver arrive et ça ne nous empêche pas d’avoir toujours envie de parcourir le monde. Comme dans chaque numéro, voici notre sélection d’objets plus ou moins futiles, pas toujours utiles. Faites votre choix !

Tour du monde en ballon

7,5 €

Caly

Avec un peu de souffle, vous aurez dans vos mains, amis, le monde entier. Une planète, la nôtre, à gonfler avant de l’inspecter sous tous ses méridiens et parallèles. Très pratique pendant un voyage au long cours pour montrer aux personnes que l’on rencontre d’où l’on vient et le chemin que l’on parcourt autour de la terre. Les cinéphiles, avec ou sans moustaches, pourront rééditer la fameuse scène du Dictateur de Chaplin sans avoir besoin de porter l’uniforme. Ce globe est néanmoins plus adapté aux enfants. À partir de 5 ans.

À prendre avec des gants The North Face

À notre époque où les téléphones à écran tactile prolifèrent et où le réchauffement climatique ne produit pas encore tous ses effets, ils nous arrivent encore de porter des gants afin de nous protéger contre le froid. Horreur ! Les gants empêchent de se servir du téléphone. Il faut donc les ôter et risquer ainsi de se geler les doigts. N’en parlons plus. Le gant E-Tip est là avec à la pointe de l’index, un capteur en filament d’argent qui permet de transmettre la chaleur du corps jusqu’à l’écran qui justement en réclame pour obéir. Allez savoir, ça peut toujours servir sur les pistes … www.thenorthface.com

janvier — février 2011/ N°04

30 €

Demander en russe ou en chinois où est la gare et à quelle heure part le train n’est pas à la portée de tout le monde. Commander du boeuf dans un restaurant birman peut s’avérer long et fastidieux, tout comme vouloir manger du fromage sans trous en Suisse. Fort d’une sélection de pictogrammes et photos rangés par catégories, le guide de communication universel permet de faire face aux situations de base où les mots peuvent manquer. Cela dit, que ça ne vous dispense pas d’apprendre les rudiments de la langue locale ! www.guidesulysse.com

ON AIME 01 : Ne pas avoir besoin d’être polyglotte ou d’avoir fait les Langues O’ pour se sentir à l’aise à l’étranger 02 : Les différents pictos qui facilitent la lecture 03 : La version achetable en ligne


CARNET / A/R magazine voyageur — 15

06

L’hymne à la noix

Brive-la-Gaillarde (19)

Ils auraient pu s’appeler Pommier et faire du calvados ; ils s’appellent Denoix et fabriquent une liqueur de noix à l’ancienne. Entrer chez les Denoix, c’est comme retourner au XIXe siècle. Ils sont les derniers liquoristes en France à travailler comme à l’époque avec un alambic de cuivre. La recette de pépé Louis est écrite quelque part à la plume : « Ramassez les noix vertes en juillet pour en faire un jus de noix … » on n’en saura pas plus, mais une chose est sûre, il y a de l’armagnac. La liqueur de noix se boit idéalement avec un glaçon, quant à la maison, elle se visite dans le centre-ville de Brive. www.denoix.fr

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Ciel ! Mon marais ! Cepkeliai / Lituanie

N’allez pas croire qu’en Lituanie, il n’y a pas de marais. Y en a ! Le plus grand se trouve à l’extrême sud du pays. Plus loin, c’est la Biélorussie où on jurerait qu’il y en a aussi des marais. Le nôtre se nomme Cepkeliai comme la réserve naturelle qu’il abrite, il mesure 12 km de long et 7 km de large. Les Lituaniens savent bien où il se tapit et ça leur suffit. Ils n’éprouvent semble t-il pas le besoin d’aller le voir ce qui fait qu’en plus d’être magnifique, le lieu est très calme. Au programme en été : repos, balades et baignades dans les lacs et les rivières. Et avec ça, pas besoin de réserver.

07

Un corail, des Corot Ville-d’Avray (92)

J’fais mon peeling au milieu des algues et des Corot, j’ai du bol, j’en vois qui rigolent. Au XIXe siècle, la campagne de Ville-d’Avray attire les artistes qui sentent comme un vide et viennent s’y ressourcer. Jean-Baptiste Corot, lui aime peindre les étangs et les paysages dans une lumière douce. Aujourd’hui dans les mêmes décors, on peut manger, dormir et profiter d’un spa qui offre des soins extravagants. Ici, aux Étangs de Corot, on frictionne les ongles à l’aide de la pulpe de raisins frais coupés en deux. En quatre, c’est plus cher. Et dire que Paris n’est qu’à 15 min ! www.etangs-corot.com

05

En toute liberté

Bonaire / Antilles néerlandaises

Pas de guide, pas de bateau, pas d’horaires, seulement une voiture, des blocs et au bout de la route, le grand bleu. L’île de Bonaire est devenue la Mecque de la plongée du bord. Le matin alors que les pélicans ont encore le jabot flasque et le teint terreux, la journée de plongée commence en faisant chauffer le moteur de son pick-up avant de passer au drive-in. Oui, le drive-in, non pour commander un milk-shake, mais pour y collecter ses bouteilles. Merveille de la logistique hollandaise … Après avoir esquivé les gros lézards qui se tiédissent la couenne sur le bitume, il ne reste plus qu’à garer la voiture cul à la mer, s’équiper prestement, et s’enfoncer dans le bleu qui s’impatiente.

N°04 / janvier — février 2011


16 — A/Rmagazine voyageur / CARNET

L’ENTRETIEN

J’AI ÉTÉ UN FAUX CASANIER. DANS UN AVION LE JEUDI SOIR POUR SÃO PAULO OU AILLEURS, JE REVENAIS LE LUNDI MATIN, PAS FORCÉMENT FRAIS, MAIS AVEC LA TÊTE COMPLÈTEMENT LAVÉE ET LA SENSATION D’UNE VIE RENOUVELÉE.


CARNET / A/R magazine voyageur — 17

PATRICK POIVRE D’ARVOR

« J’AI DÛ VOIR QUELQUES 160 PAYS » IL FUT LE VISITEUR DU SOIR, CELUI QUI APPARAISSAIT À L’ÉCRAN DU TÉLÉVISEUR.

20 H DERRIÈRE

10 000 JT AU COMPTEUR, TOUT DE MÊME … À LE

VOIR PRESQUE TOUS LES SOIRS, FIDÈLE AU POSTE, ON POUVAIT PENSER QU’IL

PRENAIT RACINE. ERREUR : PATRICK POIVRE D’ARVOR A TROUVÉ LE TEMPS

DE PARCOURIR LE VASTE MONDE. ON L’ATTRAPE CHEZ LUI DE RETOUR DU PAKISTAN ET EN PARTANCE POUR LA GUINÉE.

Propos recueillis par : Michel Fonovich

TROUVE-T-ON CHEZ VOUS DES OBJETS SOUVENIRS D’UN VOYAGE ?

Plein. Dans mon bureau, il y a beaucoup de colliers polynésiens et aussi des échantillons de sable. J’en fais collection depuis 35 ans. J’ai commencé en Haïti en 1976 avec une amie photographe. Je l’ai vue prendre du sable et au retour le mettre dans un bocal qu’elle a clôt avec du liège. J’ai trouvé ça chouette et je l’ai imitée. J’en suis à quelque chose comme 700 ou 800 bocaux de sable. Avec eux, j’ai l’impression de voir passer une partie de ma vie, de ressentir ce que j’ai aimé dans ces voyages, dans ces déplacements. SHEILA CHANTAIT « LAISSE LES GONDOLES À VENISE, LE PRINTEMPS SUR LA TAMISE, METS NOUS UN PEU DE MUSIQUE ET PRENDS MA MAIN ».

EST-CE QUE VOUS PENSEZ COMME ELLE QUE L’AMOUR VAUT TOUS LES VOYAGES ?

Venise et Londres ont été parmi mes premiers voyages d’adulte. Venise parce que j’étais contrôleur des wagons-lits pour pour me faire un peu de sous. Tous les vendredis je partais de la gare de l’Est. J’arrivais le samedi matin à la Gare de Santa Lucia et repartais dans la nuit du samedi pour me retrouver à Paris le dimanche, crevé mais heureux car entretemps, j’avais eu Venise pour moi seul durant une journée entière. Mes camarades, eux, en profitaient pour roupiller. J’ai dû faire ça 17 week-ends de suite. Et puis Londres, c’est le premier endroit où je me suis rendu en autostop. À cette époque, il n’y avait pas de tunnel, ce n’était pas si simple.

Photographies : Cyrille Weiner

DANS UN AUTRE GENRE, CHATEAUBRIAND A ÉCRIT « L’HOMME N’A PAS BESOIN DE VOYAGER POUR S’AGRANDIR. IL PORTE AVEC LUI L’IMMENSITÉ. » EST-CE QUE ÇA CONVIENT AU CASANIER QUE VOUS AVEZ PEUT-ÊTRE ÉTÉ PENDANT PLUS DE 20 ANS À CAUSE DU 20H ?

J’ai été un faux casanier. Pour parler de Chateaubriand, je voudrais dire que j’ai voulu, non pas être Chateaubriand, mais je me suis dit au fond que ce serait pas mal un jour d’être écrivain. J’avais cru repérer que les diplomates ne fichaient pas grandchose, que dans leur palais alanguis, ils ne rédigeaient pas des télégrammes diplomatiques, mais des œuvres impérissables. Et Chateaubriand a fait partie de ces diplomates, comme Stendhal, comme Giraudoux, comme Saint-John Perse et tant d’autres. Mon idée c’était en effet d’écrire N°04 / janvier — février 2011


22 — A/R magazine voyageur / CARNET

LA TERRE VUE DE CHEZ MOI

Livres

BOUVIER VERNET

L’AMITIÉ AU LONG COURS

Correspondances Correspondance des routes croisées Nicolas Bouvier & Thierry Vernet Éditions Zoé

1656 pages, 1.3 kg, c’est la correspondance entre Nicolas Bouvier - sans doute la plus belle plume voyageuse du XXe siècle - et son ami Thierry Vernet, peintre. Étonnante par sa longévité (20 ans) et sa densité (l’oeuvre littéraire se construit sous nos yeux). La Correspondance des routes croisées vient d’être publiée chez Zoé.

En 1953, deux jeunes gens de la bonne société genevoise s’élancent sur les pistes d’Asie à bord d’une Fiat Topolino avec comme objectif, l’élaboration d’un « livre du monde qui devra garder la trace des bienfaits de la route ». Bouvier écrit, Vernet peint. Pendant 15 mois, nos deux lascars voyagent ensemble de la Yougoslavie à l’Afghanistan avant que leur route ne se sépare. Bouvier retourne au bercail en décembre 1956. L’accouchement de ce janvier — février 2011/ N°04

premier grand livre se fait dans la douleur. Après un refus d’Artaud, de la NRF le livre sort enfin en 1963, à compte d’auteur, sous le titre L’Usage du monde pour devenir bien plus tard un monument de la littérature nomade. Tout au long de la correspondance, les deux compères s’interpellent d’une lettre à l’autre à la façon de loups de mer se retrouvant sur le quai d’un port : les « vieux » - tromblon, marcassin, zigomar, raboin -, alternent avec des « bon vieux cul » et des « vieille couille » plus rabelaisiens que genevois. Il y a d’incontestables perles dans ce recueil de 1,3 kg, aussi épais qu’un annuaire, des envolées de littérature, des morceaux fulgurants teintés d’érudition cosmopolite truffés d’extraits de poèmes, de bouts de dessins ou de partitions, de citations de romans, des lettres qui transpirent la gouaille et l’amour de la vie, des passages empreints de fièvre créatrice mais au final, les 1 656 pages restent un peu sur l’estomac. Mais le lecteur patient verra sa ténacité récompensée. Les lettres au fil des jours jettent un éclairage nouveau, parfois inattendu, sur les deux hommes. On y découvre que Vernet sait écrire et que Bouvier sait dessiner. Il y a l’amour précoce de l’art et la recherche éperdue du Beau : « il faut Thierry que tu voies dans la chapelle Sainte-Gudule une petite Vierge bourguignonne qui est une merveille » conseille le jeune Bouvier âgé de 16 ans à son ami. Il y a cette étonnante certitude d’avoir du talent et de pouvoir le prouver un jour. Il y a ce long mûrissement du livre, qui s’épaissit couche après couche et prend forme progressivement. Le jeune Bouvier prend ses marques, affine son style au fil des pages, cisèle ses phrases et démontre s’il en était encore besoin qu’avant d’être un grand voyageur, il songe avant tout à devenir un grand écrivain. Sur le point de partir au Japon, il s’interroge : « L’expérience voyage et l’expérience écriture sont désormais en conflit. C’est super-parfait si je peux les réconcilier et continuer cette vie. Sinon, non seulement la fatigue et la santé, mais aussi le désir d’écrire peinard dans une chambre fraîche me feront rentrer sans regrets. » Enfin, il y a aussi cette amitié extraordinaire, flirtant parfois avec la passion amoureuse. « J’ai du choisir à un

Bouvier, des fourmis dans les pattes – nov. 1948 « IL Y A DANS CES RÉGIONS -LE XINJIANGPROBABLEMENT LES PLUS BEAUX TRUCS DU MONDE COUVERTS D’UNE CRASSE MILLÉNAIRE. IL FAUDRA Y ALLER VOIR. » Bouvier pas fâché de quitter Ceylan – oct. 1955 « J’AI DIT ADIEU À CES CONS POUR TOUJOURS (…) À PRÉSENT TOUT LIBRE, LA NUIT TOMBE, JE TIRE SUR LA GAULOISE BLEUE, JE LÈVE MON PASTIS À LA VÔTRE. » Vernet réconfortant – oct 1955 « S’IL FAUT TE LE GUEULER, JE TE LE GUEULE : TU AS DU TALENT, ET TU N’AS PAS LE DROIT DE L’IGNORER. SURTOUT, NE TE FÂCHE PAS. ÇA ME FAIT MAL DE TE SENTIR TRAÎNER, TOI QUI EST FAIT POUR PLANER. »

« Au bout de trois lettres, on comprend que Nicolas Bouvier va vers une vie d’écrivain. » Marlyse Pietri-Bachmann Directrice des Editions Zoé

moment, avec qui mener ma vie. C’est un choix naturel et qui n’a rien dans mon esprit d’exclusif (…) l’amour que j’ai pour Floristella n’a pas enlevé un gramme de l’amitié que j’ai pour toi » s’excuse Vernet, inquiet d’une certaine tiédeur décelée dans une lettre de Bouvier. Ils partagent tout, coups de mou et moments de joie intense … Seule la mort vient interrompre la correspondance de ces incorrigibles graphomanes, difficilement concevable à notre époque perfusée de mails et de SMS. / Christophe Migeon


CARNET / A/R magazine voyageur — 25

ARCHI

MARINA BAY SANDS PERLE BLING-BLING EN MER DE CHINE Hôtel / Singapour Trois tours de guingois et une pirogue géante qui les coiffe au sommet … De loin – et on le voit de très loin – le nouveau « monument » de Singapour se pose là, s’impose même, sans grâce superflue. Mais le voyageur n’y échappera pas, le Marina Bay Sands domine la fameuse baie et tout le coeur de la ville ; le panorama à son sommet, 200 mètres au dessus de la mer, fait déjà partie des étapes touristiques obligatoires. Saluons donc le complexe de tous les records : s’il ne témoigne pas d’un goût très sur, il atteste au moins du dynamisme économique de l’Asie émergente.

Photographies : Moshe Safdie

Trois tours donc, de 57 étages, hébergent un hôtel 5 étoiles de 2500 chambres. À leur pied : un casino, deux salles de spectacles, un centre de congrès et d’exposition de 121 000 m2 et une galerie de commerce et restaurants de luxe (74 000 m2 avec petit canal de promenade intérieur !) viennent occuper un front de mer idéalement situé face au centre-ville. Bientôt, en février prochain si tout va bien, un musée des arts et des sciences en forme de fleur de lotus viendra ajouter sa touche de poésie à ce nouveau quartier pour millionnaires. L’architecte israélo-américain Moshe Safdie signe l’ensemble de ce programme colossal : une superficie totale de 845 000 m2 pour la somme de 5,7 milliards de dollars US. Le promoteur est Las Vegas Sands Corporation, heureux propriétaire, déjà, de deux des plus gros complexes hôtel + casino de la ville de Las Vegas. Et ce toit en forme de bateau alors ? Un véritable morceau de bravoure appelé simplement Sky Park. Sur près de 10 000 m2, des jardins, des restaurants et surtout une sublime piscine à débordement. On peut aussi se contenter de monter admirer le panorama sur la baie depuis la pointe nord du « bateau ». Elle s’avance sur 65 mètres en porte-à-faux. 20 $ singapouriens seulement pour prendre l’air de la Marina Bay … un vrai geste en faveur des pauvres. / Jean-Luc Eyguesier

MOSHE SAFDIE Première commande, premier succès international. Cette chance n’est pas si commune chez les architectes, mais Moshe Safdie en a bénéficié. Montréal, sa ville d’adoption depuis l’adolescence, prépare l’exposition universelle de 1967 et demande au jeune diplômé de concevoir un ensemble d’habitations destiné en premier lieu à héberger les invités de l’expo. Ce sera Habitat 67, des modules de béton préfabriqués, empilés façon "jeu de cube" de manière à offrir le maximum d’intimité à ses habitants. Construit au bord du Saint-Laurent, le complexe est aujourd’hui classé. Moshe Safdie, né en 1938 à Haïfa est aujourd’hui basé à Boston. Il a travaillé essentiellement en Amérique du Nord, en Israël et plus récemment en Asie : Musée des Beaux-Arts du Canada à Ottawa (1988), Musée de l’Holocauste Yad Vashem à Jérusalem (2005). Il construit actuellement le siège de l’Institut pour la Paix des États-Unis sur le National Mall à Washington.

N°04 / janvier — février 2011


36 — A/R magazine voyageur / PARTIR

Andalousie

Palais de l’Alhambra, à Grenade Un reflet dans les bassins du Parador. Le rêve andalou du château en Espagne janvier — février 2011/ N°04


PARTIR / A/R magazine voyageur — 37

FANTASMES ANDALOUS L’ANDALOUSIE MACÈRE DANS LES IDÉES REÇUES COMME UNE TRANCHE DE JAMBON MARINE DANS SON HUILE D’OLIVE. SON SEUL NOM SUFFIT POUR ENFLAMMER LES REGARDS. LES ROMANTIQUES RÊVENT D’UNE AUBADE DANS LES JARDINS DE L’ALHAMBRA, LES GOURMANDS SALIVENT DEVANT UNE INTERMINABLE TABLÉE DE TAPAS, LES LUBRIQUES S’ÉCHAUFFENT À L’IDÉE DE DANSES GITANES TORRIDES. C’EST UN PEU TOUT CELA L’ANDALOUSIE, MAIS PAS VRAIMENT NON PLUS.

TEXTE & PHOTOS : CHRISTOPHE MIGEON

U

ne grotte creusée dans la colline, des gitanes aux pupilles débordant de mazout, un chanteur au bord de l’apoplexie et des mains, des mains qui claquent, des mains qu’on n’arrête plus, des mains qui n’en font qu’à leurs paumes. Qui aurait pu croire qu’autant de décibels puissent sortir d’une simple paire de mains ? Évidemment, le voyage en Andalousie commence par un spectacle de flamenco. Difficile de faire autrement.

AY, AY, AÏE … Dans la cueva « Maria la Canastera », petit boyau chaulé de 10 m de long sur 3 de large, il fait rudement chaud. Sous un plafond garni d’écumoires et de gamelles en cuivre, une trentaine de spectateurs s’entasse le long des murs de la grotte tapissée de vieilles photos en noir et blanc où l’on voit Maria, la grand-mère aujourd’hui décédée, en compagnie de vedettes des années 60-70. C’est elle qui

en 1953 décide d’arrêter de tresser des paniers et de faire danser la famille. Elle a bien fait. Mieux vaut faire de l’oseille que travailler l’osier. Et puis, ça lui a permis de boire des coups avec Ingrid Bergman, Anthony Quinn, Curd Jürgens, Ornella Muti et même Yul Brynner qui prétendait être originaire d’une famille gitane de Sakhaline. Louisa, une matrone avec un regard à faire tourner le lait, a repris l’affaire de sa belle-mère et fait en sorte que chaque soir, les robes à volants volètent, les châles à franges tournoient, les castagnettes castagnent et les talons martyrisent le sol en crépitements hargneux. Seigneur, on ne souhaite pas être leur voisin de dessous ! Les touristes emballés sortent de là les tympans sanglants et les méninges embrumées d’une légère céphalée.

SA MAJESTÉ, L’ALHAMBRA ! Peu de régions dans le monde collectionnent autant de poncifs et de lieux com-

muns comme l’Andalousie. Il est possible de débarquer sans trop d’idées préconçues à Lusaka, Winnipeg ou Vierzon. Mais à Grenade on s’attend forcément à un encombrement de taureaux dans les ruelles du centre-ville, à un défilé de gitanes avec des cils aussi longs que des nageoires de poissons exotiques ou encore à une succession de tavernes hantées par des guitaristes aux doigts souples et au costume trop raide. Rien de tout cela en vérité, hormis les gitanes qu’il faut débusquer au fond de leur grotte moyennant 22 € par personne. La ville se parcoure à pied et dévoile tour à tour les venelles pentues du quartier Albaicin, la place Bib Rambla entourée d’un magma de ruelles marchandes, la cathédrale du XVIe siècle, symbole écrasant de la Reconquista et, juste à côté, la Chapelle Royale où sont exposés les cercueils de plomb des « très catholiques » Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon, ceux-là mêmes auxquels Boabdil, dernier des émirs de Grenade, N°04 / janvier — février 2011


44 — A/R magazine voyageur / PARTIR

HAUTS PLATEAUX MALGACHES AU PAYS DES ZÉBUS PAISIBLES

TEXTE & PHOTOS : CHRISTOPHE MIGEON

MADAGASCAR A LA FORME, LA COULEUR ET LA FERTILITÉ D’UNE BRIQUE. DANS LE SUD-EST DE L’ÎLE, LES BETSILEO SE SONT ADAPTÉS AUX PAYSAGES DES HAUTS PLATEAUX, EN DÉGAGEANT À LA BÊCHE DE GRANDES TERRASSES POUR LES RIZIÈRES ET EN PLAÇANT LE ZÉBU AU CENTRE DE LEUR CIVILISATION. IMMERSION DANS UN PAYS À LA MISÈRE INSOUCIANTE OÙ L’ON AFFRONTE LES PROBLÈMES À BRAS LE CORPS ET LES TAUREAUX À MAINS NUES. janvier — février 2011/ N°04


PARTIR / A/R magazine voyageur — 45

Ombres et lumières au village de Soatanana. Ci-contre : un bouvier et son zébu passent le temps sous le soleil pâle du Pays Betsileo.

A

ndriamalaza a la goutte au nez. Le froid n’est pas le coupable. Certes, son lopin de terre se trouve à plus de 1 000 m d’altitude, mais quand on manie la pioche trois heures de rang, on finit par attraper une bonne suée. Et il en faut des coups pour arracher ces foutues souches d’eucalyptus qui encombrent son terrain. Voilà un mois qu’il joue les forçats pour en venir à bout. Le sol doit être propre avant de planter le manioc.

FUNESTE FUMÉE

Les souches sont entassées dans une tranchée et demain, Andriamalaza y mettra le feu avant de les recouvrir de feuilles et d’une bonne couche de terre pour assurer une combustion lente. Dans une semaine il pourra récupérer quelques centaines de kilos de charbon qu’il ira vendre au marché à raison de 2 € le sac de 50 kg. Tout le drame de Madagascar se cache derrière cette gentille scène agreste. La déforestation par l’essartage ou la culture sur brûlis, notamment le tavy qui transforme la forêt en rizière, est le principal agent de la dégradation environnementale, qui conduit elle-même au déclin économique de l’île. Les zones fraîchement défrichées produisent pendant quelques années, et une fois les nutriments du sol épuisés, se couvrent d’un manteau de broussailles ou d’un duvet de savanes bien trop léger pour protéger la terre du ravinement. Les pluies ont alors beau jeu de creuser, griffer la pauvre terre et de l’emporter au loin en furieuses rivières

Un petit village peuplé d’irréductibles Betsileo résiste encore et toujours à l’envahisseur …

sanglantes. L’appauvrissement des terrains, l’érosion des sols, oui, oui, Andriamalaza connaît bien tout ça, mais il faut bien faire chauffer la marmite. Et puis de toute façon, si lui ne le fait pas, les voisins le feront...

VOILÀ LES VAZAS !

Avec leurs collines mollassonnes et leurs massifs aux reliefs râpés, les Hautes Terres malgaches pourraient faire penser au Massif central si elles n’étaient couvertes de grandes étendues de savane fauve et striées d’innombrables rizières en terrasse. D’émouvants petits villages de maisons chapeautées de chaume se recroquevillent dans le creux des vallons. À Ankijana, l’arrivée de randonneurs fait l’effet d’une étincelle sur un morceau d’étoupe. Le patelin, jusqu’alors plongé dans une douce torpeur de fin d’automne est soudain saisi d’une agitation de fourmilière bouleversée : tandis que des nuées d’enfants s’abattent sur les visiteurs au cri de « Iny Vazaha !» (voilà les Vaza !, voilà les Blancs !), leurs parents sortent de l’ombre fraîche des maisons et se bousculent devant les objectifs d’appareils photos, les volets des maisons s’ouvrent en grand sur des têtes hilares, coiffées de bonnets ou de chapeaux de paille bouffés par les mites, des hommes drapés d’une couverture coincée sous leur galurin semblent sortir du lit, tandis que les zébus mugissent dans leur enclos et que la volaille effrayée tente de se carapater loin de ce charivari. Poignées de main, claques dans le dos... des députés en campagne électorale ne rencontreraient pas autant de succès. N°04 / janvier — février 2011


Efforts & réconfort

Le randonneur parvenu au sommet du Tsaronoro (1910 m) voit ses efforts récompensés par une vue inoubliable sur le massif de l’Andringitra, une barrière naturelle entre la plaine côtière et les hautes terres du centre.


62 — A/R magazine voyageur / PARTIR

TAÏWAN LA POSSI BI LITÉ D’UNE Î LE TEXTES : ALBERT ZADAR PHOTOGRAPHIES : ALEX CRÉTEY-SYSTERMANS

TAÏWAN. L’ÎLE N ’EST PAS TRÈS POPULAIRE EN CHINE . FAUT DIRE QU ’ELLE ABUSE . DEPUIS

1949,

ELLE NARGUE SA GIGANTESQUE VOISINE COMMU -

NISTE PAR DELÀ LE MINCE DÉTROIT DE FORMOSE . L’ÎLE N ’EST PAS TRÈS

POPULAIRE EN FRANCE NON PLUS. FAUT DIRE QU ’ELLE ABUSE . DES PRO DUITS MADE IN TAÏWAN, EN VEUX- TU ? EN VOILÀ ! MAIS JAMAIS RIEN SUR ELLE . QUI EST - ELLE CETTE ÎLE ? DÉBUT D’UNE TENTATIVE DE RÉPONSE .

janvier — février 2011/ N°04


PARTIR / A/R magazine voyageur — 63

N°04 / janvier — février 2011


66 — A/R magazine voyageur / PARTIR

Taïwan

LE DÉLUGE ME CONTRAINT À TROUVER UN ABRI. VA POUR LE MUSÉE DU PALAIS NATIONAL EXILÉ AUX CONFINS D’UNE BANLIEUE À LA MAUVAISE MINE.

janvier — février 2011/ N°04


PARTIR / A/R magazine voyageur — 67

MÉMOR I A L

TCH A NG K A I -S HEK —

Un édifice colossal à la mesure de celui qui fut pendant une demi-siècle l'âme et le président de la République de Chine. Chaque heure, la relève se fait au pas de l'oie. Uniformes impeccables, visages graves et bottes qui claquent sur le marbre.

N°04 / janvier — février 2011


112 — A/R magazine voyageur / BAZAR

CARNETTISTE Coups d’œil, de crayon et de pinceau

MARION LAVABRE

Concerto pour deux théières au Mali

Comment rendre au mieux la réalité du voyage ? Marion s’interroge. Sa réponse est dans le mélange des genres : photo, dessin, écriture, collage. Elle touche à tout. Avec l’atelier nomade, elle relie en trois mois et en camion les Cévennes au Mali. La série Voyage et conviviali-thé raconte ce périple. Marion est carnettiste, photographe mais aussi ethnologue. Elle organise une biennale du carnet de voyage et de la BD à St-Hippolyte-du-Fort (Cévennes) www.marion-lavabre.book.fr

janvier — février 2011/ N°04


113 — A/R magazine voyageur / BAZAR

N°04 / janvier — février 2011

Aller Retour numero 4  

Le voyage n'attend pas le printemps. le 4 janvier, le numéro 4 d'A/R est de sortie. En route pour quelques îles. Molène, une île battue par...

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