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Soutien aux entrepreneurs locaux, émancipation des femmes, prévention de la violence, aide à l’enfance défavorisée… Six entrepreneurs familiaux témoignent de leur démarche philanthropique. Au-delà de la diversité des actions soutenues, ils partagent leurs motivations, et les bénéfices retirés, pour eux, leur famille et leur entreprise.

Confidences de philanthropes

“ La philanthropie peut être perçue comme une opportunité de changer la teneur du lien entre les familles et leurs entreprises. ”

Confidences

de philanthropes Six entrepreneurs familiaux témoignent de leur engagement


Sommaire

uA  vant-propos............................................................................................... 5 u I ntroduction................................................................................................ 6 par le professeur Joachim Schwass

u Confidences  de philanthropes

Yann..........................................................................................................................10 Paul *..........................................................................................................................14 Antoine *.............................................................................................................18 Laure *.................................................................................................................... 23 Marie & Gilles........................................................................................ 28 Anna & Ivan *............................................................................................ 33

uP  ropos croisés....................................................................................... 38 autour de la philanthropie et de la famille

* Prénoms fictifs afin de préserver l’anonymat des témoins.


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aVaNT-ProPoS Philippe Depoorter, responsable du Conseil en philanthropie de la Banque de Luxembourg

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es familles, comme les entreprises familiales, sont au cœur de notre métier de banquier privé depuis nos origines. Nous les accompagnons à toutes les étapes de leur vie sur des questions liées au patrimoine, mais aussi de plus en plus souvent dans le cadre de projets dépassant la seule sphère financière. C’est ainsi que depuis quelques années, nous observons un intérêt grandissant à l’égard de la philanthropie, tant pour sa finalité solidaire que pour tout ce qu’elle est en mesure d’apporter aux relations familiales, ou encore à la pérennisation des valeurs. La cellule familiale comme l’entreprise qui en est issue nous sont apparues, au travers de projets qu’il nous a été donné de partager, comme un terreau particulièrement fertile au développement d’engagements philanthropiques. Ce que confirme d’ailleurs le professeur Schwass, que nous remercions d’avoir bien voulu préfacer ce recueil. Si certains de nos clients entrepreneurs ont, souvent en famille, déjà pris le chemin de la philanthropie, d’autres mûrissent leur réflexion ou font évoluer leur engagement. Nous avons souhaité contribuer à leurs démarches au travers de témoignages qui sont autant d’itinéraires et, peut-être, d’inspirations. Les pages qui suivent sont le fruit d’une démarche que nous avons entreprise avec étienne Eichenberger et Maurice Machenbaum, cofondateurs de wise (Genève). Conseillers auprès de nombreuses familles, ils sont également à l’origine de bien des initiatives de la Banque dans le domaine de la philanthropie. Notre reconnaissance est à l’image de la confiance que nous leur portons.


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iNTroDUCTioN Professeur Joachim Schwass, directeur du Centre pour les entreprises familiales, IMD (Lausanne)

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es entreprises familiales et la philanthropie partagent un même penchant naturel : elles veulent un monde meilleur. Si la philanthropie en fait une mission fondamentale et explicite, c’est souvent, pour les entreprises familiales, un fondement plus implicite du business model. Les familles propriétaires et dirigeantes d’entreprises ont tendance à avoir une vision à très long terme. Elles cherchent à bâtir des firmes qui profiteront à leur descendance. Elles souhaitent que leurs enfants, et que les enfants de leurs enfants, puissent continuer à bénéficier d’entreprises florissantes. Cette vision repose sur un certain sens de l’humilité, du partage, de la planification intelligente et, tout simplement, sur la volonté d’essayer de « bien faire ». Les valeurs d’une famille se retrouvent dans des entreprises qui réussissent, non pas grâce à des objectifs court terme de maximisation du profit, mais parce qu’elles savent s’ancrer durablement dans des communautés dont elles « prennent » et à qui elles « donnent » aussi en retour. Cet échange de valeurs – prendre et donner – commence avec l’entrepreneur fondateur. Une nouvelle entreprise crée de l’emploi. Elle offre de nouveaux produits et services. Les impôts qu’elle paie soutiennent la communauté. Au fil du temps, la richesse qu’elle crée peut conduire à d’importantes activités philanthropiques. L’histoire compte de nombreux exemples


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“ De plus en plus de familles d’entrepreneurs voient dans la philanthropie une expression naturelle de leurs valeurs et un puissant véhicule permettant aux jeunes de comprendre la nécessité de se tourner vers d’autres moins fortunés. ” d’entrepreneurs socialement responsables : du chausseur Bata qui, dans la première moitié du XXe siècle, a bâti des villes entièrement nouvelles, aux fondateurs de l’entreprise de confection Zegna qui ont édifié des routes et des hôpitaux dans une partie défavorisée du nord de l’Italie. Les entrepreneurs d’aujourd’hui tendent souvent à être plus discrets sur leurs dons, particulièrement dans les pays européens. Mais ils réalisent de plus en plus qu’une démarche philanthropique proactive a un bénéfice « interne » supplémentaire : permettre la transmission de l’importance et du sens des valeurs à leurs descendants. Grandir dans une famille de riches entrepreneurs expose souvent la génération suivante à des affaires financières d’extrême importance, quelque peu déconnectées de la difficile réalité de millions de gens moins privilégiés. De plus en plus de familles d’entrepreneurs voient dans la philanthropie, non seulement une expression naturelle de leurs propres valeurs familiales – donner en retour à la société, le bénéfice « externe » – mais aussi un puissant véhicule permettant aux jeunes générations d’expérimenter et de comprendre la nécessité de se tourner vers d’autres, moins fortunés. Beaucoup de jeunes héritiers

ont trouvé un sens nouveau à leur vie après avoir été les témoins de la différence que peuvent faire les microcrédits, par exemple. La philanthropie peut ainsi devenir une expérience entrepreneuriale à part entière, de l’étude à sa mise en œuvre. C’est le bénéfice « interne » supplémentaire que ces familles découvrent de plus en plus. La philanthropie peut aussi être perçue comme une opportunité de changer la teneur du lien entre les familles et leurs entreprises. Elle démontre à l’ensemble des parties prenantes que la famille d’entrepreneurs porte une attention responsable à la communauté dans laquelle son entreprise est implantée. Tant les affaires que la famille peuvent en retirer un bénéfice. Les familles d’entrepreneurs et la philanthropie partagent une longue histoire dans de nombreuses régions du monde. Alors que les institutions publiques et les gouvernements ont de plus en plus de mal à financer l’aide aux personnes en difficulté, il en va de la responsabilité croissante des entreprises d’y apporter leur soutien. Pour les entreprises familiales, cette responsabilité est naturelle.


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Yann, cinquième génération de l’entreprise familiale

dans le domaine de la logistique, consacre un tiers de son temps à sa fondation.

“ en tant qu’entrepreneurs, nous avons la responsabilité de travailler au développement d’une société plus juste. ”

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ssu d’une entreprise familiale européenne, Yann cherche avant tout à être cohérent avec lui-même et avec ses convictions. Très vite, il se rend compte qu’il doit équilibrer sa vie d’entrepreneur avec une implication dans le monde social. « Venant d’un milieu privilégié, je ne voulais pas passer ma vie à ne penser qu’à gagner plus d’argent sans contribuer à faire un monde plus équitable. Lorsqu’on a conscience de ce qui se passe autour de soi, c’est très dur de vivre sa vie tranquillement, de gagner chaque année un peu plus, et de se laisser vivre, alors que l’injustice et les inégalités sont criantes. En tant qu’entrepreneurs, nous avons la responsabilité de travailler au développement d’une société plus juste. » Dynamique et entreprenant, Yann décide alors de s’investir dans le social en gardant toujours en tête cette phrase de Gandhi : « Vous devez être le changement que vous souhaitez voir en ce monde ». Sans attendre, le jeune homme s’implique très concrètement dans ses projets : il fait des voyages, rencontre les acteurs d’organisations bénéficiaires, se fait lui-même une idée des actions à mener en se rendant sur le terrain. Une volonté d’agir avec toute l’énergie de sa jeunesse : « Si l’on commence trop tard, on n’a pas le temps de faire évoluer la manière dont on voit les choses. C’est une longue quête. Il faut juste savoir démarrer, sans trop réfléchir, et suivre ses idées et ses convictions. Ensuite, notre vision évolue de plus en plus clairement ». Une démarche qui a


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donné naissance, il y a six ans, à sa propre fondation en faveur des enfants. Laquelle a évolué vers les secteurs de l’éducation des filles et de l’émancipation des femmes.

et l’activité pour sa fondation se sont équilibrés, puisque Yann bâtit des ponts pour les relier sur certains projets, par exemple avec son implication dans le coaching d’entrepreneurs sociaux.

Malgré les apparences, ce trentenaire n’avait pourtant pas, au départ, une conception claire de la forme à donner à son engagement philanthropique. « Je n’avais aucune idée de ce que je voulais faire ni de ce que je pouvais apporter. Je voulais juste ne pas agir trop loin de chez moi pour pouvoir m’y déplacer souvent et être capable de communiquer avec les gens sur place. Grâce à un réseau d’entrepreneurs dont je faisais partie, j’ai pu organiser un voyage de découverte au Maroc et rencontrer plusieurs associations qui agissaient dans le secteur social. C’est finalement par pure coïncidence que je me suis retrouvé dans ce pays. » Aujourd’hui pourtant, ce sont des dizaines de femmes qui bénéficient des programmes de scolarisation, d’émancipation, d’insertion sociale et professionnelle qu’il a contribué à mettre sur pied. Et du Maroc, son action s’étend désormais au pourtour méditerranéen, et même jusqu’en Asie.

Pourtant, le chemin reste semé d’embûches. Malgré ses nombreux apprentissages et l’expérience acquise, Yann relève que la bonne marche de sa fondation nécessite une attention et une rigueur de tous les instants : « On éprouve beaucoup de difficultés au quotidien, et j’ai dû prendre le temps d’apprendre. Même après plusieurs années, je suis loin d’avoir tout compris. J’ai peut-être maintenant une meilleure idée de ce qui marche et de ce qui ne marche pas, mais le monde des ONG n’est pas toujours idyllique. Et il y a trop souvent un grand manque de rigueur. Les associations avec lesquelles nous travaillons sont parfois tentées de faire trop de choses à la fois et perdent leur acuité. Il ne s’agit pas de vouloir faire le bien partout, on ne peut pas tout changer, mais de savoir bien le faire. Je n’ai pas la prétention de dire que notre fondation fait les choses mieux que les autres, mais ma courte expérience m’a montré que nous apportions rigueur et professionnalisme. »

Présent également dans l’entreprise familiale, Yann ne consacre pas moins d’un tiers de son temps à ses activités philanthro­piques. Une situation qu’il a fallu faire accepter à sa famille, ce qui n’est pas allé complètement de soi : « Je suis issu d’une famille qui possède une entreprise de logistique créée à la fin du XIXe siècle. Je fais partie de la cinquième génération. Mon père gère notre entreprise familiale depuis 40 ans. Bien sûr, il aurait souhaité que je le rejoigne à plein temps pour reprendre le flambeau. Mais ce n’était pas évident pour moi. Le transport, la logistique, le stockage, je ne voulais pas faire que cela, je ne suis pas un gestionnaire mais un entrepreneur. Ce que j’aime, c’est identifier des opportunités et transformer les idées en projets concrets. Et, surtout, ne pas faire tous les jours la même chose ! J’ai donc commencé, en parallèle du temps consacré à l’entreprise familiale, à développer mon activité indépendante dans le rachat d’actifs immobiliers. » Désormais, ses activités au sein de l’entreprise familiale, ses projets immobiliers

Fourmillant d’idées quant au futur de sa fondation et de son implication sociale, Yann se réjouit des domaines qu’il a encore à découvrir, des synergies à mettre en place et des prochains projets à lancer. « Il n’y a pas de limites de toute façon, les besoins sont immenses. Et je ne suis pas près de m’arrêter. J’ai besoin de rencontrer des gens, de réfléchir à ce que je fais, de me remettre en cause. J’aime rencontrer des entrepreneurs sociaux et des leaders d’associations, passer du temps avec eux, essayer de les comprendre. Cette démarche s’inscrit en cohérence avec une envie de développement personnel. Je reçois bien plus des autres que je ne m’appauvris de ce que je leur donne moi-même. »

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Paul,

fondateur de sa propre entreprise. Son projet philanthropique répond à un désir d’engagement personnel qu’il a construit avec sa femme, et qu’il partage désormais avec ses enfants.

“ au départ, il était question de partir à deux. mais toute la famille a souhaité se joindre à ce premier voyage. ”

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est à dix-sept ans que Paul prend conscience du privilège qu’il a de gagner de l’argent. Lors d’une discussion avec un mentor, il est rendu attentif à l’importance de faire circuler l’argent, de le partager : « Lorsque l’on gagne cent euros, il faut en redistribuer dix aux personnes dans le besoin ». Sensible à la dimension philosophique du don, Paul se promet non seulement d’appliquer cette doctrine à la mesure de ses moyens, mais également d’avoir un jour un engagement philanthropique actif. « Je m’étais toujours dit qu’à cinquante ans, je donnerai plus de temps et de sens au don. » Ce sera chose faite quelques semaines à peine avant cet anniversaire. Avec la complicité de son épouse, Paul pose les bases de plusieurs projets dans les domaines de la santé publique et de l’enfance défavorisée. Il reconnaît cependant que le choix d’une association est un véritable défi. C’est pour cela qu’il décide de se faire accompagner dans cette première étape. « Pour pouvoir donner de l’argent, il faut le gagner et cela demande beaucoup de travail. En s’entourant de professionnels, je peux me décharger et “sous-traiter” ma démarche avec confiance et sérénité. » Aujourd’hui père de famille et entrepreneur épanoui, il envisage avec modestie son avenir et a pour ambition d’avoir un impact social concret. De sa carrière professionnelle, Paul a en effet acquis un sens du marketing et de la communication très efficace. Interrompant ses études après son bac, il fait son chemin dans le domaine


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du marketing direct et fonde sa propre entreprise. Pour lui, qui a toujours considéré l’acte de donner comme une évidence, un geste naturel, aller plus loin dans son implication relève également d’une conviction bouddhiste. Sans dogmatisme, il croit que chaque individu crée sa voie et trouve équilibre et harmonie en étant utile de la sorte.

garder un pied dans les affaires, pour rester au fait des choses. » Il a su créer des interactions entre ses deux fonctions. Ainsi, ses services marketing et informatique sont mis à contribution pour faciliter le développement de sa fondation. De cette façon, Paul parvient également à sensibiliser ses collaborateurs à sa cause.

Ces valeurs d’altruisme et de générosité, Paul les partage non seulement avec son épouse, mais également avec leurs deux enfants. Issus d’un milieu modeste, ils sont sensibles au fait d’exposer leurs enfants à la réalité d’un monde aux multiples facettes. « Nous vivons dans une bulle, mais ce n’est pas le cas de tout le monde. » Aussi Paul et son épouse décident-ils d’emmener leur fils et leur fille au Vietnam et au Cambodge pour visiter des projets autour de l’enfance pré­ carisée. « Au départ, il était question de partir à deux. Mais toute la famille a souhaité se joindre à ce premier voyage “sur le terrain”. » Si le cadet de quatorze ans est trop jeune encore pour agir concrètement, l’aînée y a trouvé une inspiration pour son parcours professionnel. L’été dernier, elle est allée faire un stage d’un mois à Brasilia dans une organisation de défense de la cause animale. Intégrée à l’équipe en place, elle assiste à plusieurs opérations chirurgicales d’animaux blessés, aux côtés de la vétérinaire du zoo de la capitale brésilienne. Travailler avec l’équipe de cette association lui a permis de confirmer son désir de poursuivre dans ce domaine, alors qu’elle se destinait à une carrière de journaliste de mode. Aujourd’hui, elle souhaite s’orienter vers le marketing des associations. Elle prévoit d’ailleurs de faire sa première véritable expérience professionnelle au sein de la fondation que son père est en train de mettre sur pied. Consacrant jusqu’ici environ vingt pourcent de son temps à la philanthropie, Paul espère inverser les proportions dans les dix ans à venir, et concentrer ses activités sur sa fondation. Mais il n’envisage pas pour autant de se retirer de son entreprise. « Je veux

Paul souhaite que sa fondation perdure au-delà de son implication personnelle. « Si un jour je ne suis plus aux affaires, j’espère bien sûr que ma démarche perdurera, c’est normal. » Sans certitudes ni préoccupation véritable quant à l’intérêt de ses enfants pour la reprise de ses activités d’entrepreneur, il est convaincu que la voie empruntée dans le domaine de la philanthropie marquera l’avenir de son couple. Paul aime avancer avec bon sens. Partir à la rencontre des organisations qu’ils soutiennent s’impose à lui comme une évidence. L’impli­cation de ses enfants s’est faite naturellement, en leur parlant de la démarche qu’il avait entamée avec sa femme. Une façon de faire qui porte ses fruits, puisque son aînée vient de se rallier spontanément à sa démarche. Cette aventure lui donne l’espoir de voir longtemps encore le débat s’animer autour de la philanthropie au sein de sa famille. « Les voyages sont très importants. Ils permettent un engagement total. C’est là que les valeurs d’altruisme, la prise de conscience des besoins des autres et de la place de l’individu, au milieu des autres, prend tout son sens. »

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Antoine,

troisième génération d’une entreprise familiale, au début de sa carrière. avec son grand-père et son père, il s’engage dans l’initiative philanthropique de la famille.

“ Un don désintéressé, une initiative fédératrice, sans enjeux de pouvoir, qui reflète les valeurs de notre famille. ”

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travers le hublot, Antoine voit disparaître peu à peu les milliers de lumières scintillantes de la ville de Manille, et avec elles tous les visages qu’il a rencontrés ces derniers jours. Jamais il n’aurait pensé que cette première expérience dans les bidonvilles serait aussi intense et instructive pour les projets qu’il souhaite mener. Il n’a pas encore partagé toutes ses émotions et ses idées avec sa cousine Juliette assise à ses côtés, mais il sait déjà qu’entre eux est née une complicité et une entente qu’aucune réunion de famille n’avait pu forger auparavant. Comment vont-ils faire partager aux autres membres de la famille leurs expériences et leurs projets ? Seront-ils sensibles à cette démarche ? Accepteront-ils de s’y consacrer ? Antoine et Juliette sont les descendants d’un ingénieur qui a fait fortune grâce à un produit révolutionnaire, lancé au siècle dernier. L’entreprise familiale est peu à peu devenue une entreprise au rayonnement international, comptant plusieurs milliers d’employés. Une entreprise capable d’innover et de lancer sans cesse de nouveaux produits, capable de traverser les crises et de rebondir grâce à la personnalité et à la ténacité de son fondateur. Toujours aux commandes, leur grand-père sait pourtant qu’il faudra bien passer le flambeau un jour ou l’autre. François, son fils aîné, le père d’Antoine, a su gagner sa confiance et son respect. De caractère pourtant très différent, plus réfléchi et tem-


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péré, il est le successeur naturel qui s’est imposé et l’a brillamment assisté ces dernières années. Mais il sait également que le succès de François à la reprise de l’entreprise passera aussi par une famille unie, soudée et consensuelle, à l’heure où l’actionnariat familial devra prendre des décisions délicates. Il espère que les valeurs entrepreneuriales, de travail et d’audace qui ont bâti son histoire perdureront et seront le socle sur lequel grandiront les prochaines générations.

de ce qui pourrait devenir la démarche philanthropique de sa famille. Si son grand-père, au travers de son entreprise, avait déjà, à plusieurs reprises, soutenu les projets sociaux et culturels de collaborateurs ou des œuvres au profit de la communauté locale, cette tradition paternaliste et solidaire n’avait jamais été développée par la famille elle-même.

Encore étudiant mais déjà d’une grande maturité, Antoine a bien conscience du défi que l’entreprise familiale représente. « Tous les descendants ne partagent pas les mêmes valeurs et se fréquentent peu », affirme-t-il. éloignés géographiquement, de professions et de centres d’intérêts variés, d’obédiences politiques différentes, les membres de sa famille ne sont pas portés par la dynamique de groupe qu’il imaginait trouver dans une famille harmonieuse. Et d’ajouter : « Par exemple, les conjoints, qui n’ont jamais été impliqués dans l’entreprise ni dans les affaires familiales, ne se sentent pas totalement intégrés ». Son grand-père les a souvent sensibilisés à la situation très privilégiée de la famille et à la responsabilité qui en découlait dans une société inégalitaire. Conscient de sa chance et partageant les valeurs de son grand-père, il souhaiterait que certains de ses cousins ne pensent pas uniquement à profiter de la fortune familiale, mais également à la perpétuer et à la partager, en s’impliquant dans un projet tourné vers les autres. Alors, quand son grand-père lui a proposé, quelques mois plus tôt, de travailler avec sa cousine à une initiative qui permettrait de pérenniser les valeurs familiales et de souder ses membres, il a immédiatement accepté. De fil en aiguille, ils se sont rappro­chés d’un conseiller qui leur a suggéré de s’investir dans un projet philanthropique. « Un don désintéressé, une initiative fédératrice, sans enjeux de pouvoir, qui reflète les valeurs de notre famille. » Antoine dessinait pour la première fois les contours

Sans expérience ni idées précises sur la manière de procéder, Antoine et sa cousine ont décidé d’aller découvrir des projets sur le terrain. Ils ont été accompagnés par des conseillers en philanthropie dans le cadre d’un voyage d’étude appelé à les aider à mettre en œuvre et à professionnaliser leurs démarches. Leur voyage aux Philippines les a ainsi conduits à visiter des projets de développement menés par des associations locales et à comprendre comment sont utilisés les fonds. Encore ému, Antoine raconte ces « quatre jours intenses avec des éducateurs sociaux dans les bidonvilles, auprès des plus nécessiteux. Une expérience très forte faite de rencontres déstabilisantes, où les masques tombent face à la pauvreté ». Ce voyage a aussi permis de travailler les raisons de leur impli­ cation et les valeurs qu’ils souhaitent transmettre. « Nous avons non seulement pu dialoguer avec d’autres familles impliquées dans des projets, mais aussi nous retrouver avec ma cousine, prendre le temps d’échanger et de construire ensemble le projet familial. » Ils ont iden­ tifié des thématiques dans lesquelles s’investir. Leur choix s’oriente pour l’instant vers le soutien aux petits entrepreneurs locaux « car ce domaine est, par essence, très proche des valeurs entrepreneu­riales familiales, et permettra de les véhiculer à travers les générations ». À leur retour, ils devront convaincre les autres membres de la famille : « Nous avons appris des autres, maintenant il va falloir le partager et les impliquer ». Le grand-père d’Antoine et son père sont d’ores et déjà acquis à la cause et devraient approuver la stratégie qu’ils ont préparée.


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Cette démarche est un premier succès pour Antoine et pour sa famille. Grâce à cette expérience, le premier a appris à connaître sa cousine Juliette. Ils ont tissé des liens étroits et pris du plaisir à travailler ensemble sur un projet motivant, non lié au business familial ni à la gouvernance interne de la famille. Leur plus belle réussite est certainement d’avoir partagé une même vision du monde. Leur enthousiasme, leur générosité et la fierté de porter ce projet a renforcé leur attachement à leur famille et, indirectement, à l’entreprise. Ils ont acquis une nouvelle légitimité dans la famille en « montrant de quoi ils étaient capables », ce qui a permis de changer le regard des autres à leur égard. Les valeurs qu’ils ont identifiées comme base de leur démarche serviront de socle sur lequel se construira la famille autour de ce projet. Ce capital social et humain, cette vision partagée sont un atout capital pour l’avenir. Ils devront peut-être se faire aider pour franchir les prochaines étapes et voir aboutir leur démarche. De quelle manière vont-ils vendre ce projet aux autres ? Comment sélectionner les projets et allouer les fonds ? Pendant combien de temps ? Comment impliquer tous les membres de la famille ? Comment se par­ tager les rôles ? On ne s’improvise pas en effet philanthrope du jour au lendemain, et une philanthropie efficace requiert bien davantage que de l’argent.

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Laure, membre de la deuxième génération et active

dans l’entreprise familiale. Elle pilote la fondation dans laquelle s’investissent personnellement ses parents, ses frères et leurs conjoints, en totale indépendance avec la politique de mécénat de l’entreprise.

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aure et ses deux frères sont très attachés à l’entreprise que leur père Matteo a fondée il y a vingt ans. Jeune immigré italien arrivé en France dans les années soixante, il a poursuivi ses études en Alsace avant de se lancer dans la reconversion immobilière et sociale d’anciens bâtiments exploités par l’industrie sidérurgique. Le succès de son entreprise, créée quelques années après, a été rapide et il a bâti depuis un beau patrimoine dans l’immobilier. L’arrivée simultanée de ses trois enfants dans l’entreprise, il y a quatre ans, a coïncidé avec l’adoption des premiers mécanismes « formels » de gouvernance de la famille, notamment la création du conseil de famille. Juriste de formation, Laure s’occupe de ce conseil et des relations patrimoniales. Comme ses frères, elle souhaite que la famille reste le plus longtemps possible unique actionnaire et que l’entreprise continue à bénéficier de son indépendance et de sa liberté d’action. C’est la garantie essentielle pour préserver sa vision à long terme et les valeurs de patience et de confiance qui ont mené au succès. Elle est d’autant plus enthousiaste dans sa mission que ses parents lui ont proposé de conduire un projet qui leur tenait à cœur depuis longtemps  : donner à d’autres la chance que leur pays d’accueil leur a offerte lorsqu’ils sont arrivés. Cela en


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partageant une partie de ce qu’ils ont reçu. La France les a en effet aidés à s’installer grâce à des aides sociales, et a surtout permis à Matteo, qui était alors fils de cordonnier, de poursuivre des études supérieures grâce à l’octroi d’une bourse.

“ Nous avons réfléchi ensemble, nos conjoints compris, à ce qui faisait la force et l’unicité de notre famille. ”

Conscients de cette chance, Matteo et sa femme ont tenu à ce que l’entreprise soit une entreprise familiale responsable qui mène une politique de mécénat d’entreprise active, en finançant notamment la rénovation de quartiers en difficulté ou en soutenant les métiers en disparition de la restauration du patrimoine culturel français. Mais ils ont aussi souhaité s’investir avec leur famille, de manière totalement dissociée de leur entreprise. Ils ont soumis l’idée à leurs enfants qui ont immédiatement accepté et ont confié à Laure la responsabilité de la mener à bien. Si chacun d’entre eux donnait déjà à des œuvres caritatives de manière individuelle, ils se sont vite trouvés confrontés aux premières difficultés : par où commencer, comment concilier leurs sensibilités et apprendre à choisir ensemble ? « Cela partait dans tous les sens, raconte Laure. Et nous ne voulions pas que cela se limite à une simple discussion du dimanche. Mais plutôt faire de notre action le produit d’une démarche rationnelle et sérieuse, qui rassemble tout le monde dans un cadre non familial et professionnel. » Outre de nombreuses lectures et rencontres avec des personnes qui connaissaient bien la famille, ils se sont rapprochés de conseillers externes, qui les ont aidés à mieux définir la nature de leur engagement, à structurer la démarche et à identifier des projets. Les premières réflexions les ont conduits à coucher sur le papier les valeurs et les principes dans lesquels ils se retrouvaient. Ce qui a donné lieu à la première « charte familiale ». « En effet, poursuit Laure, nous avons réfléchi ensemble, nos conjoints compris, à ce qui faisait la force et l’unicité de notre famille, et nous avons défini ce qui avait du sens pour nous tous. C’est un petit texte avec une dizaine de points fondamentaux ; cette charte a beaucoup de valeur pour nous ; elle n’a pas été facile à écrire et nous nous y référons


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régulièrement. » De cette charte est sorti le document fondateur de la fondation qu’ils ont créée un an plus tard.

chemin tranquille et qu’il ne faut pas sous-estimer les diffi­ cultés et les frustrations. Travailler de manière professionnelle avec les membres de sa famille se révèle parfois plus difficile hors du cadre de l’entreprise.

La famille a soutenu depuis une dizaine de projets en France et à l’étranger, certains avec les conseils de professionnels de la philanthropie et d’autres sans. Les expériences sont très inégales mais toutes leur permettront d’apprendre tout en se confrontant aux exigences du terrain. Dans cette phase de rodage, chacun a pu trouver son rôle et se positionner dans la famille et dans la fondation. Laure a ainsi pu identifier les modes opératoires qui fonctionnaient et faire en sorte que les membres de la famille gardent une démarche très professionnelle, tout en assumant certains coups de cœur. « Avec le recul, je crois que c’est notre plus grande difficulté : trouver l’équilibre entre le cœur et la raison. Un défi perpétuel », résume Laure. Tous les membres de la famille décident et participent au choix des projets. Après, ce sont surtout Laure et sa mère qui font le suivi et le reporting, tout en gardant les autres im­pliqués grâce à des appels et à des visites régulières sur le terrain. C’est cet investissement personnel partagé qui donne du sens à la philanthropie de la famille et permet de la fédérer. Cela est particulièrement important pour les conjoints, qui n’ont pas vocation à s’impliquer dans la société ni dans la gestion des affaires de la famille. En revanche, ils sont fortement incités à s’investir dans les démarches philanthropiques et à cultiver ainsi les valeurs familiales. Ce sera également le cas des prochaines générations. Elles sont encore trop jeunes pour par­ticiper, mais Laure sait déjà qu’elle accompagnera ses enfants visiter des projets dans quelques années pour les ouvrir sur le monde et partager avec eux ces moments privilégiés. Avec ce recul, Laure ne retient que les bons côtés de cette « aventure familiale ». Elle lui a permis de donner du sens à sa vie. Très réaliste, elle souligne qu’il ne s’agit pas toujours d’un

« Cette philanthropie strictement familiale est finalement un très bon choix  », ajoute Laure. Garder une séparation entre la philan­ thropie familiale et la politique de mécénat de l’entreprise permet à chacune de bien jouer son rôle, d’avoir ses propres lignes de conduite, même si les valeurs et leurs motivations sont finalement très proches. Les démarches familiales restent ainsi indépendantes des exigences de communication du mé­cénat d’entreprise. Et la réputation de la famille comme celle de l’entreprise ne sont pas en jeu lorsque l’une d’entre elles est amenée à être critiquée.

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Marie & Gilles, après une carrière réussie dans

les nouvelles technologies, se consacrent aujourd’hui principalement à leur fondation et aux deux oNG dans lesquelles ils sont très impliqués.

“ Notre première vie s’est achevée à l’aube de nos quarante ans. Notre deuxième vient juste de démarrer. ”

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otre première vie s’est achevée à l’aube de nos quarante ans. Notre deuxième vient juste de démarrer, quelques années après. Nous espérons bien qu’elle sera aussi longue ! ». Entre ces deux périodes, Marie et Gilles ont voyagé autour du monde avec leurs enfants, pendant six ans. Une expérience unique qui leur a fait découvrir un nouveau métier, l’humanitaire, et qui a tout simplement changé leur vie. Mais revenons quelques années en arrière, à l’époque où ce couple de Français résidant en Californie avec leurs trois jeunes enfants, âgés de sept à quinze ans, décident de couper les ponts avec leur vie confortable d’expatriés. Non pas qu’ils renient qui ils sont ou tout ce qu’ils font, loin de là ! Une idée leur trotte dans la tête depuis plusieurs années, et le moment opportun pour passer à l’action semble arriver. Au sommet de leur carrière, ces deux scientifiques, experts en nouvelles technologies, profitent du grand boom de l’Internet dans la Silicon Valley. Notamment Gilles, qui a fondé sa start-up et s’investit corps et âme dans son développement. L’expérience est passionnante, leur engagement sans limite et, comme de nombreux autres entrepreneurs à cette époque, ils surfent sur cette vague technologique. Quelques divergences professionnelles avec ses associés viennent cependant perturber le travail de Gilles. De plus, leur vie fami-


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liale ne les satisfait plus tout à fait. Avec la surdose de travail, Marie et Gilles se rendent compte qu’ils ne connaissent pas, ou peu, leurs enfants et se sentent frustrés et inquiets du peu de « temps de qualité » passé avec eux. « Notre aîné va prochainement quitter le foyer pour poursuivre ses études. Si on n’apprend pas à le connaître maintenant, on ne le connaîtra jamais. » À quarante ans, ils ne connaissent qu’une petite partie du monde, et pratiquement pas les pays en voie de développement. Leurs enfants non plus. Ils aimeraient découvrir avec eux d’autres cultures, et partager ensemble des valeurs qui leurs sont chères.

d’associations ou d’ONG remettait en cause un certain nombre d’idées préconçues sur l’humanitaire. Ils ont alors pris le temps d’étudier très rigoureusement le travail d’un certain nombre d’organisations avant de choisir deux ONG glo­bales, reconnues pour la qualité et le sérieux de leur travail. Gilles et Marie leur ont proposé de visiter certains de leurs projets en toute indépendance dans le but de partager leurs impressions via un site Internet conçu pour donner envie à d’autres de suivre et de soutenir financièrement certains projets de développement, tout en leur mettant à disposition des éléments pour mener à bien leur démarche caritative.

Après un premier voyage en famille de plusieurs semaines, leur décision est prise. Ils vont larguer les amarres tous les cinq et partir quelques années voyager, prendre le temps de mieux se connaître et de rencontrer les populations locales. Malgré les réticences de leurs proches qui ont tenté de les dissuader de se lancer dans cette folle aventure, Gilles vend son entreprise quelques mois avant l’éclatement de la bulle Internet. Par chance, il se retrouve alors dans une situation privilégiée pour imaginer une période de transition. Après de longs et minutieux préparatifs, ils prennent le départ en 2001. Depuis San Francisco, ils feront cap vers l’ouest et arriveront en Suisse en  2007. Six  ans à parcourir quarante-deux pays, en bateau à travers les îles du Pacifique puis, avec l’aide d’un fourgon spécialement aménagé, jusqu’en Europe. Leur voyage s’est construit au fur et à mesure. Leur projet aussi. Lors des premiers mois, ils ont été surpris de voir à quel point les personnes rencontrées, malgré les différences culturelles et de niveau de vie, étaient proches d’eux et par­ tageaient les mêmes désirs : subvenir à leurs besoins et assurer le futur de leurs enfants, vivre heureux et en paix. Au-delà de la découverte d’autres modes de vie, ils se sont demandés comment aider ces populations défavorisées. De plus, l’ex­périence qu’ils accumulaient sur le terrain au contact

Ils vont ainsi, au cours de leur voyage, minutieusement étudier quatre-vingt projets de ces deux ONG, dans les domaines de l’aide d’urgence, de l’éducation, de la santé, de la microfinance et de la lutte contre la pauvreté. Et communiquer chaque mois leurs apprentissages à plusieurs dizaines de milliers de personnes sur leur site Internet. Oui, des ONG travaillent sur des changements durables avec une efficacité avérée. Oui, les bénéficiaires sont des êtres humains à part entière, capables de rebâtir une vie et une fierté sans être plongés dans une relation de dépendance. Oui, des ONG communiquent de manière transparente et objective sur leurs actions, sans tomber dans une communication choc et larmoyante. Oui, des hommes et des femmes s’impliquent dans l’humanitaire, non par culpabilité ou mauvaise conscience mais par plaisir. Et la famille de Gilles et Marie en est un très bon exemple : la satisfaction et le bonheur qu’ils ont retirés de ce projet ont largement dépassé leurs attentes. Leur démarche caritative ne s’est pas limitée à ce voyage, au contraire ! Depuis leur retour, Gilles et Marie sont encore plus impliqués qu’avant. Ils soutiennent financièrement leurs deux ONG de prédilection et leur donnent de leur temps, étant membres du conseil d’administration de l’une et consultants pour l’autre. Ils mènent également leurs propres projets au


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travers de la fondation qu’ils ont créée en Suisse dans le domaine de la prévention de la violence. C’est aujourd’hui leur activité principale, et leurs enfants ont vocation à s’y investir progres­ sivement après leurs études. Ces derniers, même après un si long voyage, auraient aimé prolonger encore un peu leur aventure et rêvent déjà de repartir. Forts de ce qu’ils ont appris et partagé avec leurs parents pendant six ans, le monde leur parait bien plus attirant qu’avant. Toute la famille a encore du mal à mesurer l’ampleur de ce qu’ils ont retiré de cette aventure, même s’ils ont tous bien conscience d’avoir vécu une expérience unique qui va les marquer durablement. En voyageant et en échangeant quotidiennement sur les projets qu’ils découvraient, ils ont appris à se connaître vraiment, ont bâti une proximité très forte et partagé des valeurs communes. Gilles et Marie ont gagné leur pari. « Nos enfants viennent maintenant nous poser des questions ou demander notre opinion sur des sujets que nous n’aurions jamais abordés avec nos propres parents. » L’ouverture sur d’autres cultures et le recul qu’ils ont pris par rapport à leur société occidentale leur offre aussi la possibilité de ne pas avoir une vision égocentrique du monde et à ne pas réagir de façon simpliste lorsque quelqu’un agit différemment. Leur capacité à s’adapter à de nouvelles situations et à se débrouiller par eux-mêmes a aussi été grandement améliorée. Enfin, leur attachement aux objets matériels est moins important qu’avant.

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Anna & Ivan, son père, famille d’industriels et

d’investisseurs depuis plusieurs générations. Anna et ses trois frères se sont vu confier par leurs parents la responsabilité de continuer la démarche philanthropique de leur famille. Une façon pour la fratrie de rester soudée.

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nna a vingt-trois ans quand ses parents lui proposent, ainsi qu’à ses trois frères de seize, dix-huit et vingt et un ans, d’entreprendre ensemble la démarche philanthropique de la famille. Ils ont à leur disposition un budget pour quatre ans et les mains libres pour investir dans les projets de leurs choix. Leur seule contrainte est de s’impliquer personnellement dans le choix des projets qu’ils soutiendront, en établissant un contact régulier avec les bénéficiaires et en leur rendant visite sur place. «  Nous donnions déjà à des associations, de manière anonyme et traditionnelle, explique leur père, Ivan. Mes parents et mes grandsparents m’ont toujours appris à partager. Avec nos enfants, nous souhaitons aller plus loin. Non seulement leur apprendre à donner d’eux-mêmes, mais également leur faire prendre conscience qu’ils sont très privilégiés et que le cocon dans lequel ils vivent ne reflète pas la réalité du monde. En les impliquant dans la démarche de manière active et en les envoyant sur le terrain, nous espérons qu’ils pourront “vivre” leur philanthropie et découvrir d’autres situations. Par cette initiative, nous cherchons également à les inciter à passer du temps ensemble, pour apprendre à mieux se connaître malgré l’éloignement dû à leurs études. C’est essentiel pour qu’ils restent soudés. Je crois que cette démarche aurait aussi un intérêt si elle permettait, à terme, de les initier à la gestion de l’argent. »


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“ Nos enfants ne se sentent pas dans une relation où ils donnent, mais où ils partagent avec les autres. ”

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La famille a fait fortune grâce à l’entreprise que le père d’Ivan a créée à la fin des années soixante-dix, dans le domaine de la finance. Ivan en a hérité et l’a fait fructifier avec succès. Très attachés aux valeurs de simplicité et de respect qui ont toujours animé la famille, Ivan et sa femme ont eu à cœur d’éduquer leurs enfants sobrement, sans trop les gâter. Cependant, le départ des aînés de la maison a modifié l’équilibre établi et leur semble être le bon moment pour les maintenir unis autour d’un même projet. Après avoir mûri cette idée, Anna et ses frères acceptent, à la fois surpris et fiers d’être ainsi responsabilisés. La première réunion est organisée quelques semaines plus tard avec des conseillers en philanthropie choisis par leurs parents pour prendre en charge tous les aspects méthodologiques et administratifs. Ivan et sa femme sont présents lors de la première rencontre, mais resteront par la suite en retrait pour ne pas interférer avec les décisions des enfants. Au cours des premiers mois, Anna et ses frères définissent le premier domaine d’intervention : l’aide aux jeunes en grande difficulté. Ils identifient avec leurs conseillers des initiatives et des associations susceptibles de répondre aux besoins de ces jeunes et veillent à optimiser la portée de leurs dons. Pour des raisons de proximité, ils commencent par des projets en France. Après avoir appris au travers de projets dont ils se sentent culturellement proches, ils décident de découvrir des horizons plus lointains et d’élargir leur champ d’action à d’autres domaines. Anna est fière de raconter sa première visite dans des favelas, au Brésil, un pays dans lequel ils s’étaient rendus avec leurs parents. Le projet consiste à offrir à quatre cent cinquante jeunes des rues un lieu où se retrouver pendant leur temps libre pour pratiquer des activités artistiques, culturelles et sportives encadrées par des éducateurs spécialisés. Cette rencontre avec des jeunes de son âge a profondément


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marqué Anna. Elle s’en souvient, trois ans après, comme l’un des moments les plus forts de sa vie.

Satisfaits par la réussite de ces projets menés par leurs enfants, Ivan et sa femme regardent déjà plus loin. Ils envisagent de créer une fondation et d’en faire fructifier le capital. Les intérêts perçus seraient investis dans des projets. « Ce système s’autoalimente et, surtout, il offrira un cadre d’intervention à mes enfants, qui les incitera, je l’espère, à donner à leur tour, quand ils gagneront leur vie. Ce modèle a le mérite de perpétuer la démarche, tout en restant simple. »

« Nous avons été très bien accueillis par les jeunes et les animateurs, sans jamais nous sentir mal à l’aise. Une forte complicité s’est immédiatement installée entre nous, notamment grâce à des jeux, des ateliers ou des visites de leurs quartiers, sans compter de longues heures de discussions sur nos modes de vie respectifs. J’ai été particulièrement étonnée par leurs questions, que je ne m’étais jamais posées, et qui m’ont permis de mieux me connaître et comprendre nos différences. C’est d’ailleurs ces différences qui ont facilité et enrichi nos échanges. Nous avons aussi reçu une belle leçon de ces jeunes qui restent toujours positifs malgré toutes leurs difficultés, alors que nous avons, en Europe, une fâcheuse tendance à nous plaindre pour un rien. » Trois  ans après le démarrage, leurs parents se réjouissent de leur enthousiasme, ravis de voir que leurs enfants se sont appropriés l’initiative et y trouvent du plaisir. « Ils sont devenus plus proactifs, prennent des engagements collectivement et ont aussi envie de s’investir de manière individuelle sur de plus petits projets. Finalement, ils ne se sentent pas dans une relation où ils donnent, mais où ils partagent avec les autres, ce qui est très enrichissant et motivant pour eux. » Ivan et sa femme ont aussi remarqué que leurs enfants passent beaucoup de temps à communiquer et à échanger leurs impressions, principalement quand l’un d’eux rentre d’un voyage de terrain. Cette curiosité et cette envie de partager témoignent de leur engagement et de leur implication. Comme le témoignent les conseillers qui les accompagnent, gérer tous ces projets de manière professionnelle demande beaucoup de rigueur et de discipline, ce qui n’est pas facile quand on a une vingtaine d’années et qu’on est plongé dans sa vie étudiante. « Prendre des décisions, choisir ensemble, se mettre d’accord à un âge où l’on décide souvent pour soi-même demande beaucoup de recul et une certaine maturité qu’ils acquièrent au fur et à mesure. »

En effet, si Ivan sait bien que ce n’est pas facile d’avoir de l’impact sur le terrain, il est convaincu que donner est à la portée de tous, à partir du moment où l’on en a envie et où l’on est bien entouré. « Pour nous, cela fait partie de la vie ! »

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Confidences de philanthropes

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ProPoS CroiSÉS

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Le développement d’une activité philanthropique au sein de la famille peut nourrir une véritable culture et assurer la pérennité des valeurs. Habituées à travailler ou à surmonter ensemble des enjeux, les familles d’entrepreneurs parviennent particulièrement bien à mener des projets philanthropiques. Conseillers en philanthropie, les deux cofondateurs de wise reviennent sur leur expérience.

autour de la philanthropie et de la famille Étienne Eichenberger & Maurice Machenbaum, cofondateurs de wise u Quels sont les principaux enjeux des familles qui s’engagent dans un projet philanthropique ? Étienne Eichenberger : Le désir de cohésion, l’aventure collective et l’envie d’apprendre. Comme toutes les familles ont leur histoire, les enjeux des entreprises familiales peuvent être amplifiés dans la mesure où l’entrepreneur peut se retrouver face à une forme d’isolement vis-à-vis de sa famille. Par choix, pour avancer vite mais aussi par désir de séparer le monde des affaires de celui de sa famille. En même temps, ce patrimoine existe pour permettre à la famille de vivre et de se réaliser, de créer de la valeur et pour transmettre à la génération suivante une manière de faire. Et d’être. C’est là que la philanthropie peut alors devenir une plate-forme commune, un terrain neutre. Elle peut offrir la possibilité d’associer les conjoints ou de rassembler les enfants (de mariages différents) en dehors de l’entreprise familiale. Elle peut devenir le lieu de rencontres, de dialogues et de partage d’intérêts à long terme. C’est une formidable opportunité de réunir et, pourquoi pas, d’unir les membres d’une même famille. En cela, elle offre aussi un nouveau terrain de réalisation personnelle. Maurice Machenbaum : L’impulsion vient généralement d’un membre de la famille qui a une autorité reconnue et décide d’y dédier du temps, de cristalliser certaines valeurs, et de donner du sens à un patrimoine. Le projet devient un enjeu familial par la suite.


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u Comment abordez-vous ces questions ? M. M.  : Ce que nous apportons dans la réflexion initiale, c’est une écoute et une disponibilité. Le monde de la philan­ thropie est un monde de sollicitations  : dans la rue, par le biais de votre courrier, dans votre cercle d’amis, les occasions sont nombreuses. Les donateurs sont rarement écoutés, alors que leurs motivations sont intimes. Il faut chercher à comprendre leurs motivations sans vouloir y projeter les siennes, savoir écouter sans juger. Trop souvent, on oublie de poser des questions telles que : « Quel domaine soutenez-vous ? Pourquoi le faites-vous ? Quelles expériences avez-vous vécues, bonnes ou moins bonnes ? Quel impact souhaitez-vous avoir ? ». C’est pourtant de cette réflexion qu’émerge le plus souvent le degré d’impli­ cation de la famille. u Quel bénéfice les familles en retirent-elles ? M. M. : Ils sont nombreux. L’opportunité d’avoir de nouveaux sujets de discussion, notamment celui des valeurs non maté­rielles. La possibilité de responsabiliser les membres de la famille, de leur donner un rôle. Il n’y a pas forcément de place pour tout le monde dans l’entreprise familiale, ni d’intérêt d’ailleurs. La philanthropie peut alors devenir une solution alternative et gagner sa place dans la gouvernance familiale. Et puis, il y a véritablement un aspect de plaisir. Celui du partage, des voyages, de l’activité commune tournée vers les autres. C’est en général très agréable et peu conflictuel. É. E. : Les familles d’entrepreneurs offrent leur propre « valeur ajoutée  » dans la façon qu’elles ont de s’impliquer. Faire de la philanthropie avec les mêmes exigences de résultats que dans leur entreprise est de plus en plus fréquent. Il est trompeur et réducteur de penser que patrimoine et argent sont synonymes. Le patrimoine, c’est bien sûr les ressources financières, mais ce sont aussi des valeurs, des expériences, une entreprise et des réseaux qui peuvent être mis à la disposition de leur projet philanthropique.

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uU  ne telle démarche a-t-elle des répercussions sur l’entreprise ? M. M. : Les familles ont souvent envie de mettre en œuvre des projets liés à des aspirations intimes. Cette aventure les change et peut avoir des répercussions sur leur rôle au sein de l’entreprise. Et même si ces mondes sont proches, nous observons que nombreuses sont les familles qui souhaitent à dessein les séparer. La philanthropie d’entreprise est très souvent publique et répond à une autre logique. É. E. : La philanthropie familiale fait le plus souvent encore partie de la sphère privée, en tout cas en Europe continentale. Le cas de la famille de Laure est exemplaire à ce titre. La philanthropie de famille est du domaine purement intime et réunit la famille au sens large, ce que l’entreprise ne permet pas toujours. Dans le fond, c’est autant dans la qualité de l’action soutenue que dans l’apprentissage qu’en retirera la famille que se trouve la valeur ajoutée. La question des liens à créer, ou non, entre philan­thropie familiale et d’entreprise reste ouverte ; il n’y a pas de règle.

uC  omment la relation entre les différentes générations de philanthropes se passe-t-elle ? É. E.  : Nous observons que les familles avec lesquelles nous travaillons souhaitent que la philanthropie serve de courroie de transmission entre les générations. Qu’elle enseigne des valeurs à cultiver comme le respect d’autrui ou l’esprit d’entreprise. La philanthropie est séduisante pour ces générations, car cela les implique dans des problèmes qui leur sont proches, à l’image du changement climatique ou de la précarité des jeunes. La philanthropie leur donne les moyens d’avoir une emprise sur ces questions. Au travers de ces expériences, de nouveaux liens se tissent qui favorisent l’émergence de nouvelles vocations, voire de leadership. Dans le cas d’Antoine, on ressent une fierté chez son grand-père, un indéniable espoir chez son père, même si le chemin à parcourir est plus long que le témoignage peut le laisser entendre.


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“ Les familles d’entrepreneurs offrent leur propre « valeur ajoutée » dans la façon qu’elles ont de s’impliquer. Faire de la philanthropie avec les mêmes exigences de résultats que dans leur entreprise. ”

M. M.  : La philanthropie est un formidable outil d’apprentissage. Pour les parents, l’enjeu est souvent d’habituer les enfants à partager leurs ressources et de leur donner l’opportunité de le faire. De les amener à construire leur personnalité en leur faisant comprendre la valeur de l’argent, et en leur apprenant à travailler ensemble. Dans le cas des enfants d’Ivan, nous avons eu une discussion intense pour savoir si les décisions se prenaient à la majorité ou à l’unanimité. Ce sont les premiers apprentis­ sages de la gouvernance.

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M. M.  : Il faut également distinguer les notions de rôle et de statut dans une dynamique familiale. On peut avoir un rôle au sein de la fondation qui est différent de celui occupé au sein de l’entreprise. Les choses peuvent se rééquilibrer ou formaliser des rôles différents, souhaités et souhaitables. É. E. : Il y a souvent beaucoup plus de points communs qu’on ne le croit entre les générations, que ce soit sur les motivations ou sur la manière de s’y prendre. L’éducation, les écoles, les cercles privé et professionnel qui rassemblent les membres d’une même famille. Sur l’objet du don, il peut y avoir des divergences. De cet espace de discussion, parfois mouvementé, naît la particularité de l’engagement familial et le rôle des uns et des autres.

uQ  uelles sont les motivations qui peuvent réunir une famille autour d’un projet philanthropique ? M. M. : On entend souvent les donateurs dire qu’ils se sentent privilégiés. Pour autant, ce n’est pas la culpabilité à proprement parler qui motive une démarche philanthropique, mais plutôt l’opportunité de la faire et la notion de plaisir. Aider et en retirer une satisfaction génère l’envie de s’impliquer, d’agir de son vivant et d’aller plus loin dans la démarche. Bien au-delà de la signature d’un chèque. Donner de son vivant et s’assurer d’un impact, ça c’est une nouvelle tendance.

u Comment les rôles se répartissent-ils ? É. E.  : La philanthropie est plurielle, il est difficile de définir une «  bonne pratique  ». La répartition dépend de l’histoire, de l’envie et des motivations d’une famille. Elle n’est pas envisagée de la même manière par un entrepreneur de première ou de deuxième génération que par des personnes qui ont l’habitude de gérer un patrimoine. Yann a commencé à moins de 30 ans et s’implique à côté de ses affaires à près de 30 % de son temps. Ses appuis sont aujourd’hui moins dans l’entreprise que dans son cercle d’amis. Il y a autant d’expériences que d’individus.

É. E. : La philanthropie n’est ni un remède ni une thérapie, juste une plate-forme. Elle ouvre des espaces pour unir et réunir ses enfants à l’image d’Ivan qui souhaitait « permettre à nos enfants de passer du temps ensemble, alors qu’ils sont très pris par leurs études ». Ou pour se lancer dans une nouvelle étape de sa vie, comme Paul, qui s’est fixé de franchir le pas à 50 ans.

uC  omment les projets sont-ils développés ? É. E. : Dans ce processus de cristallisation, nous observons qu’il est important de créer le dialogue sur la raison et la manière


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d’entreprendre. Nous ne créons pas de toutes pièces des organisations bénéficiaires. Nous sollicitons des structures existantes afin de les aider à accélérer leur développement. Les outils et la méthodologie que nous utilisons pour sélectionner ces organisations sont basés sur des années d’expérience. Un philanthrope doit pouvoir identifier sa valeur ajoutée et son niveau d’intervention au travers d’expériences pratiques. Il faut apprendre sur la base de ce qui marche, mais aussi de ce qui ne marche pas. Cela répond à une logique des affaires, naturelle pour les entreprises familiales. Le regard externe d’un spécialiste permet de mettre en phase les aspirations des donateurs avec les besoins des organisations bénéficiaires.

monde de sollicitations. écouter sans juger est une condition importante pour établir une base de confiance et aider à cerner ce qui a de l’importance. La philanthropie peut néanmoins être frustrante, et bien faire le bien ne va pas de soi. Il faut sortir de cette dichotomie culpabilisante entre altruisme et égoïsme. Aujourd’hui l’enjeu est ailleurs. Nous aidons les donateurs à développer une façon de faire rigoureuse, sans être rigides pour autant. Nous les aidons à atteindre des résultats tangibles nés de leur contribution personnelle. La philanthropie doit se nourrir d’expériences individuelles et d’échanges avec d’autres donateurs. Ces liens qui se tissent au sein de la famille, l’ouverture à la différence, la confiance qui se noue avec des bénéficiaires ou la réussite d’une collaboration qui allie le cœur et la raison sont autant de chemins à emprunter.

M. M. : L’intérêt d’aller suivre un projet sur le terrain est évident. Cela permet d’acquérir une meilleure compréhension des enjeux, des aléas et du contexte. On parvient ainsi à trouver un langage commun. La rencontre se fait naturellement et les enjeux auxquels font face un chef d’entreprise et un porteur de projet sont souvent bien plus proches qu’on ne l’imagine. De là émerge une force de collaboration qui rend les projets très dynamiques.

u Quelle plus-value apportez-vous aux familles ? M. M. : L’indépendance ! Une organisation bénéficiaire propose ses propres projets. Notre rôle varie en intensité en fonction de l’intérêt et de la disponibilité des membres de la famille impliquée. Mais il est clair que, parmi les nombreuses organisations existantes, il est souvent difficile d’identifier celles qui correspondent le mieux à ses attentes. En philanthropie aussi, il est important d’établir des interactions avec des personnes expérimentées. Conseillé, le donateur prend conscience de sa marge de ma­nœuvre. Il ne dépend plus de la seule médiatisation des causes pour choisir ses actions. C’est très stimulant. É.  E.  : Savoir écouter et aider à gagner du temps. Nous avons évoqué en début d’entretien l’importance de l’écoute dans un

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www.philanthropie.lu Éditeur : Banque de Luxembourg 14, boulevard Royal – L-2449 Luxembourg www.banquedeluxembourg.com Tél. : (+352) 49 924 1 Recueil des témoignages et rédaction : Olivier Fruchaud et Lucie Rihs, wise partnership, Genève. Conception graphique : Juin 2009

, Paris.

Confidences de Philanthropes  

Six entrepreneurs familiaux témoignent de leur engagement

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