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De l’invisibilité à l’existence minoritaire : le corps homosexuel en-jeu* L’inquiétude que suscitent les manifestations minoritaires résulte souvent du sentiment d’un décalage inacceptable. Dans tous les cas, un ensemble relativement marginal produit une visibilité éclatante. Le problème se pose alors en termes de représentativité statistique : quelle légitimité y a-t-il à ce qu’un groupe de petite taille monopolise une grande place sur la scène sociale1 ? Dès lors que la minorité se trouve implicitement définie par le seul aspect numérique, la nécessité de fonder des « clubs gays et lesbiens » et de créer des événements sportifs « à part » est contestée. Elle est renvoyée à une forme de communautarisme. Ceux qui réduisent le sport gay et lesbien à une minorité sportive sur le plan numérique manquent l’essentiel2. En effet, celui-ci ne se définit jamais de cette manière, mais à partir de l’affirmation de la volonté de transformer les images et les représentations de l’homosexualité par sa simple existence visible. Cette ambition sociale incite à le considérer, sinon comme un mouvement social, du moins comme une « minorité active ». À une époque où la psychologie sociale ne s’intéressait qu’à l’influence majoritaire et aux processus normatifs au sein des groupes restreints, Serge Moscovici fut l’un des premiers à montrer comment quelques personnes actives peuvent peser sur les jugements des membres de leurs communautés3. À la même période, les premiers travaux sur les « mouvements sociaux » entrepris par Alain Touraine révélèrent combien les minorités sont à la fois caractérisées par un désir d’accès à la visibilité et par la capacité à se définir au regard d’une action collective4. Plus que comme une simple minorité statistique, le sport gay et lesbien s’affirme donc comme l’expression d’une minorité active ou d’un mouvement social. En étudiant, au cours des années 1980 et 1990, l’essor du sport gay et lesbien en France sous l’angle du passage de l’invisibilité à la revendication minoritaire, il s’agit de saisir la manière dont un groupe, appréhendé négativement par la norme partagée, tente de prendre le contrôle des images et des représentations qui lui sont assignées. Le mouvement sportif gay et lesbien français est décrit ici à la fois comme une minorité sportive et une minorité homosexuelle. L’analyse d’entretiens avec ses principaux cadres depuis vingt ans montre que leur engagement a pour

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Cette étude s’appuie sur un travail empirique entrepris en collaboration avec la Fédération Sportive Gaie et Lesbienne (FSGL), soucieuse, dans la perspective de fêter en 2006 ses 20 ans, d’écrire son histoire. 1 L’illégitimation de la surreprésentation minoritaire se fonde sur le modèle de la démocratie directe dans lequel chaque voix est mobilisée et a la même valeur. Voir Patrick Champagne, Faire l’opinion. Le nouveau jeu politique, Paris, Minuit, coll. « Le sens commun », 1990. 2 En France, le sport gay et lesbien comprend environ 3000 adhérents, issus d’une trentaine de clubs. 3 Serge Moscovici, Psychologie des minorités actives, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 1976. 4 Erik Neveu, Sociologie des mouvements sociaux, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 1996.

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objectif, en rendant visible un corps à la fois homosexuel et sportif, de battre en brèche les regards normatifs qui pèsent aussi bien sur le corps homosexuel que sur le corps sportif. Entre loisir et militantisme : le mouvement sportif gay et lesbien Dans les années 1980, c’est dans un double contexte de libéralisation politique et d’essor d’une subculture gay et lesbienne de loisirs qu’émerge le mouvement sportif gay et lesbien français. En 1982, la France abolit les pratiques de pénalisation de l’homosexualité. La circulaire Defferre s’oppose au fichage par la police, tandis que la circulaire Badinter met fin aux poursuites du parquet. La loi Quilliot supprime l’obligation pour les locataires de se comporter en « bons pères de famille »5. C’est dans ce cadre que se développe un mouvement associatif homosexuel qui n’est ni clandestin ni révolutionnaire et se réfère à une culture antidiscriminatoire. Au même moment, l’entrée dans l’ère du sida mobilise quantité d’énergie pour lutter contre l’épidémie. L’association AIDES est créée en 1984, Act Up Paris en 1989. Parallèlement au mouvement revendicatif et préventif, des associations de convivialité voient timidement le jour à partir de 1983. L’explosion de ces dernières au milieu des années 1980, puis dans les années 1990, correspond à l’abandon du militantisme politique des années 19706. C’est désormais le mouvement de lutte contre le sida qui devient dominant, avant de connaître lui aussi, dans la seconde moitié des années 1990, une crise7 et d’être supplanté par la revendication de reconnaissance juridique des couples homosexuels, puis par leur demande du droit à l’adoption au tournant des années 20008. Du côté de la presse, le mensuel Gai Pied, créé en 1979 à l’initiative de Jean Le Bitoux et de militants des Groupes de Libération Homosexuels (GLH)9, cesse de paraître en 1992. Deux ans plus tard, Didier Lestrade, critique musical à Libération, qui a fondé Act Up et vécu de l’intérieur les derniers moments de Gai Pied, propose de créer un nouveau média « gay et 5

La loi n° 82.526 du 22 juin 1982, dite « Loi Quillot » (du nom de Roger Quillot, ministre de l’Urbanisme et du Logement entre 1981 et 1983), offre la première réglementation sérieuse du bail d’habitation spécifiant clairement les droits et les obligations des locataires et des bailleurs. 6 Celui-ci était notamment incarné par le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire (FHAR), mouvement parisien fondé en 1971 suite à un rapprochement entre féministes lesbiennes et activistes gays. Voir Jan-Willem Duyvendak, « From Revolution to Involution. The Disappearance of the French Gay Movement », Journal of Homosexuality 29 (4), 1995, p. 369-385. 7 Olivier Filleule, « Mobilisation gay en temps de sida. Changement de tableau », dans Didier Eribon (éd.), Les Études gay et lesbiennes, Paris, Éditions du Centre Pompidou, 1998, p. 81-96. 8 Eric Fassin, L’Inversion de la question homosexuelle, Paris, Éditions d’Amsterdam, 2005. 9 À cette époque, certains membres du GHL décident de ne plus privilégier l’activisme militant et de s’investir dans un projet de presse d’information, de liaison et de visibilité homosexuelles. La présence de Gai Pied en kiosque est en soi un défi politique, puisque la presse homosexuelle avait été interdite jusqu’alors et que Libération et le Nouvel Observateur se voyaient régulièrement intenter des procès pour les petites annonces de rencontre qu’ils publiaient.

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lesbien ». Le groupe Gai Pied, qui continue à fonctionner en dépit de la mort du mensuel, rejette son offre. Il contacte alors Pascal Loubet, journaliste co-fondateur d’Act Up et Pierre Bergé qui vient de créer Ensemble contre le Sida. Le mensuel Têtu paraît en 1995 sous la direction de ce dernier. On lui reproche vite d’être moins militant et plus futile que son prédecesseur. Têtu enregistre en fait les évolutions du microcosme gay et lesbien français des années 1980 : en une décennie, avec la multiplication de bars et d’associations en tous genres, la subculture de loisirs semble s’être développée aux dépens du mouvement social10. C’est dans cet élan subculturel que sont nées les premières associations sportives. Fondé en 1986, Rando’s Paris connaît un essor constant dans les années 1990, jusqu’à constituer un réseau national de plus de 2000 marcheurs. La même année 1986 voit l’apparition d’un club de loisirs nautiques, Voile et croisières en liberté. Si la naissance du sport gay et lesbien s’inscrit dans ce contexte national, les acteurs interrogés la renvoient aussi à la découverte d’un événement spécifique que tous considèrent comme fondateur : les Gay Games. En 1982, lorsque l’ex-décathlonien américain Tom Waddell, finaliste aux J.O. en 1968, créa les Gay Olympics, un seul Français est présent à San Francisco. Quatre ans plus tard, l’événement, rebaptisé Gay Games suite à une plainte déposée par le Comité Olympique de l’État de Californie, a de nouveau eu lieu à San Francisco. Pascal Bibollet en a appris l’existence par la presse. En décembre 1985, il s’est rendu sur place pour rencontrer T. Waddell. Le Comité Gai Français (CGF) est alors créé pour organiser une délégation au départ de Paris. Grâce au soutien de Gai Pied, une trentaine de personnes y participèrent. À leur retour en août 1986, l’enthousiasme est grand. Ils envisagent de constituer un réseau d’associations et de se rendre aux Jeux suivants. En décembre 1986, cinq parisiens créent le Comité Gai Paris Ile De France (CGPIF). D’autres associations régionales auraient du suivre, mais elles ne virent jamais le jour. Entre 1986 et 1990, le CGPIF est un club omnisport dont la natation et le volley-ball sont les deux sections les plus fréquentées11. En 1990, les différentes sections se scindent en clubs autonomes. Le CGPIF a désormais pour mission de fédérer les nouveaux clubs créés, de promouvoir l’esprit des Gay Games et d’organiser la participation à ces derniers. L’« histoire officielle » véhiculée par les dirigeants du sport gay et lesbien français associe sa naissance et son essor aux vocations déclenchées par l’engagement dans les Gay Games. L’étude Bien qu’issue du monde militant, l’équipe fondatrice de Gai Pied fait donc le choix éditorial d’une rupture entre journalisme et militantisme. 10 Olivier Filleule et Jan-Willem Duyvendak, « Gay and Lesbian Activism in France: Between Integration and Community-Oriented Movements », dans Barry Adams, Jan-Willem Duyvendak et André Krouwel (eds), The Global Emergence of Gay and Lesbian Politics. National Imprints of a Worldwide Movement, Philadelphia, Temple University Press, 1999, p. 184-213. 11 Aujourd’hui, la FSGL réunit une trentaine de clubs dans des disciplines très diverses.

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des trajectoires des acteurs interrogés confirme que, à chaque retour des Jeux, de nouvelles énergies dirigeantes se manifestent. Ainsi s’opère, outre la régénération des cadres du mouvement, la création de nouveaux clubs12. Une éthique sportive d’inclusion, contre un vécu d’exclusion... Initiées aux États-Unis au début des années 1980, les études sur le mouvement social gay et lesbien révèlent combien la revendication minoritaire émerge du refus de l’invisibilité et de la dénonciation des processus d’exclusion. Dans le contexte socio-historique des années 1970, l’expression des minorités apparaît ainsi en réponse à une violence symbolique, en réaction à une norme qui exclut. Le concept minoritaire s’affirme alors comme une notion relationnelle. La minorité existe ici moins dans sa relation statistique à une majorité qu’au regard de normes qui la rejettent dans la marginalité, sinon l’anormalité. À l’image de la notion de stigmate13, la minorité entend surtout qualifier un type de rapports sociaux qui sont avant tout des rapports de pouvoir. Au début des années 1980, les Gay Games naissent dans le prolongement de cette logique, en réaction à l’exclusion qui sévit dans le monde sportif. Dans ses principes fondateurs, la fédération qui les organise14 entend d’abord faire des Jeux une occasion de favoriser la participation et l’inclusion de tous « sans aucune discrimination liée à l’orientation sexuelle, au genre, à la religion, à l’origine ethnique, aux croyances politiques, aux compétences artistiques ou athlétiques, au handicap, à l’âge ou au statut sérologique ». Non seulement l’orientation sexuelle n’est pas un critère électif mais, à l’inverse des règles qui président aux championnats sportifs traditionnels, aucun niveau de pratique ni aucune affiliation ne sont exigés. Chacun peut participer, quels que soient l’origine, l’opinions, l’identité, le genre, l’âge ou la santé, dans un esprit de tolérance de la différence, de promotion de l’égalité entre tous et de lutte contre les stéréotypes15. La volonté de faire participer également des personnes, âgées, malades, handicapées, nécessite des adaptations. Le sport se rapproche ainsi du jeu, privilégiant un mode d’affrontement où la règle peut être négociée. Une éthique en découle. Elle interroge le sens de la performance comme fin ultime de la pratique, et questionne ainsi, outre la signification de ce qui est visé, l’acceptabilité des moyens utilisés pour l’atteindre. Les corps compétitifs ne sont pas les seuls mis en valeur. L’adaptabilité des règles du jeu se reflète par ailleurs dans les attitudes et dans les conduites16. 12

Sylvain Ferez, « Entre loisir et militantisme : Naissance d’une communauté sportive gay et lesbienne », dans Thierry Terret (éd.), Sport et genre, Paris, L’Harmattan, coll. « Espaces et Temps du sport », 2005, p. 312-330. 13 Erving Goffman, Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, Paris, Minuit, coll. « Le sens commun », 1963. 14 Federation of Gay Games (FGG) 15 Philippe Liotard et Sylvain Ferez, « Jeux Lesbiens, Gay, Bi et Trans. Valeurs d’inclusion et discussion de l’éthique sportive », Éthique Publique 7 (2), 2005, p. 159-167. 16 Philippe Liotard et Sylvain Ferez, « Lesbiens, Gays, Bi et Trans : les corps en jeu », Corps (2), 2007, p. 61-66.

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L’éthique va ainsi au-delà d’un simple rapport au règlement. En envisageant des catégories d’âge pour les plus de quatre-vingt ans ou en proposant trois niveaux de règlement permettant la participation de spécialistes aussi bien que de novices à une même activité, les Gay Games génèrent d’autres modes de valorisation. Cette éthique sportive d’inclusion ne saurait cependant être saisie en dehors de l’expérience douloureuse dont elle est issue. Les promoteurs du sport gay et lesbien, T. Waddell en tête, en formulent le projet à la suite de trajectoires sportives caractérisées par l’occultation de leur homosexualité. Leur expérience du sport traditionnel est marquée par des sentiments opposés, partagée entre un goût passionné pour la pratique et le sentiment de leur exclusion de celle-ci en tant qu’homosexuels. L’idée fondatrice des Gay Games puise dans une impression diffuse, une idée-affect tirée de l’expérience commune de l’homophobie dans le sport17. C’est en réponse à la violence symbolique exercée par un environnement dans lequel l’hétérosexualité est la norme que se construit ainsi, sur la base de sentiments d’incompréhension et d’injustice, un sens commun de l’oppression. La création des Jeux tient sans doute au désir de se retrouver entre soi, autour de la conscience d’appartenir à une même communauté. Il serait cependant très réducteur d’en rester là et d’interpréter leur fondation dans les seuls termes d’une stratégie de repli communautaire, futelle festive et ouverte. Elle tient en effet tout autant aux expériences négatives partagées et aux sentiments communs de rejet et de crainte qui produisent une culture du silence et de l’effacement. Il n’est guère surprenant, dans ces conditions, que le sport gay et lesbien adopte des stratégies très claires à l’encontre du sport traditionnel, se donnant notamment pour mission de combattre toutes les formes d’homophobie. Son action dans ce sens va plus loin. En montrant des sportifs et des sportives homosexuels, l’enjeu est plus généralement de changer les représentations du corps gay et lesbien véhiculées dans le sport traditionnel et ses médias. Il s’agit alors, au-delà des discours, par la simple mise en scène des corps sportifs, de réfuter les stéréotypes de genre qui collent à l’homosexualité, particulièrement dans l’environnement du sport traditionnel. L’homosexualité dans le sport : silence et invisibilité... Le mouvement sportif gay et lesbien, loin d’être confiné à la marginalité statistique d’une minorité sportive, apparaît ainsi comme un outil pour questionner la norme et sa construction

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Yves Le Pogam, Philippe Liotard, et alii, « Homophobie et structuration des jeux sportifs homosexuels », Corps et Culture (6), 2004, p. 57-98.

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sociale18. L’étude de l’homosexualité dans les clubs sportifs traditionnels se heurte très vite à une difficulté de méthode : comment recueillir des traces de ce qui tend à être maintenu dans l’ombre, hors de la vue ? L’histoire des homosexualités est, dans son ensemble, confrontée à cette difficulté d’accès à des sources19. Le monde sportif, loin d’échapper à cette règle, la confirme. Aujourd’hui encore, il n’est pas facile d’y recueillir des témoignages et l’homosexualité y demeure largement impensable20. Étudier l’homosexualité dans le sport traditionnel n’est donc pas une chose aisée. L’évidence de la norme hétérosexuelle semble ici encore plus difficile à remettre en cause qu’ailleurs. En plus de se donner comme un univers exacerbant la masculinité, parfois jusqu’au virilisme, le monde sportif favorise la mise en scène d’une hétérosexualité traditionnelle tantôt rassurante, associée à l’image de l’autorité du bon père de famille, tantôt conquérante, liée à la figure du séducteur multipliant les exploits et les conquêtes féminines21. Si l’homosexualité affleure, c’est finalement dans l’ombre, en négatif, comme un contre modèle. Le « pédé » c’est l’adversaire, celui qui est en échec, qui n’est pas performant. Une insulte redondante, proférée suivant une habitude, sans arrière-pensée sexuelle, qui vise seulement à dire la lâcheté ou la défaillance. Peu importe la sexualité réelle des gens visés, ou de l’entourage, de toute façon présumés hétérosexuels. Difficile dans ce cadre hostile de trouver des hommes dont l’homosexualité est publiquement connue et reconnue. La situation est bien différente dans le sport féminin, où la norme hétérosexuelle ne va pas autant de soi. Ici, c’est au contraire la suspicion de lesbianisme qui prévaut. Les Gay Games tentent aussi de casser ce stéréotype. Contre les règlements sportifs traditionnels en vigueur, ils s’efforcent tantôt de lever l’interdiction de pratique frappant l’un des deux sexes, comme en patinage artistique ou en natation synchronisée22, tantôt d’introduire la mixité dans les activités, par exemple dans les sports collectifs23. L’enjeu est bien de déconstruire certaines images et

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E. Fassin, L’Inversion de la question homosexuelle, op. cit. Dans la plupart des pays européens, les connaissances actuelles se limitent aux législations, aux mouvements militants, aux les subcultures urbaines et à des personnalités littéraires ou médiatiques. Dans ce cadre, c’est le plus souvent le dépouillement d’archives jusqu’alors inconnues, comme celles de la Préfecture de Police de Paris, qui offre des perspectives inédites sur les pratiques et les modes de vie homosexuels. Voir Florence Tamagne, « Histoire des homosexualités en Europe. Un état des lieux », Revue d’histoire moderne & contemporaine 53 (4), 2006, p. 7-31. 20 Dominique Bodin et Eric Debarbieux, « Révéler l’impensable ? Ou la question de l’homosexualité masculine dans le sport de haut niveau », dans Pascal Duret et Dominique Bodin (éds), Le Sport en question, Paris, Chiron, 2003, p. 161-171. 21 Brian Pronger, The Arena of Masculinity. Sports, Homosexuality and the Meaning of Sex, New York, St Martin’s Press, 1990. 22 Alors que sous la pression du mouvement sportif gay et lesbien, la Fédération internationale de natation a ouvert la natation synchronisée aux hommes, la Fédération internationale de danse sur glace demeure hostile à l’inscription de couples non mixtes dans ses compétitions. 23 On notera cependant ici la spécificité du mouvement sportif gay et lesbien français, dont l’ensemble des associations sportives revendiquent la mixité dans leurs statuts. Ceci n’est d’ailleurs pas sans susciter quelques 19

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représentations préétablies de la façon dont le genre et la sexualité sont censées s’articuler avec les activités sportives. La construction sociale et normative de l’articulation sport/genre/sexualité se voit ainsi révélée. C’est bien finalement l’image du sportif traditionnel, telle qu’elle est véhiculée par le mouvement olympique, qui est mise en cause24. Depuis une dizaine d’années, le mensuel gay et lesbien Têtu a publié plusieurs articles décriant les processus d’invisibilisation et de discrimination des homosexuel(les) dans le sport de haut niveau, masculin comme féminin. Pour les combattre, le mensuel met en place une double stratégie : d’un côté, il dévoile les mécanismes contribuant à occulter l’homosexualité des sportifs, de l’autre, il amplifie la visibilité des sportifs et sportives qui assument leur homosexualité. La résistance à la norme minoritaire... En dépit de son engagement dans la lutte contre l’homophobie dans le sport, Têtu est loin d’être plébiscité par les dirigeants des clubs sportifs gais et lesbiens. Des critiques ont même été émises25. Un certain nombre d’incidents ont en effet eu lieu entre le mensuel et des sportifs gais et lesbiens et ont mis en jeu, au-delà de l’image et de la mise en scène des corps, tout un rapport au monde26. Des protestations se sont vite élevées vite contre les images diffusées par Têtu. Celles-ci n’étaient en effet pas conformes à celles que les adhérents souhaitaient donner du club. Les clichés des photographes du magazine représentaient donc très mal la grande diversité d’âge occultaient la présence des filles. Les photographies auraient en outre probablement orienté le regard des gens souhaitant intégrer l’association, parce qu’elles laissaient croire que tous les membres avaient un « physique de rêve. Un tel tableau aurait contribué à assimiler le club la à un « lieu de rencontre » ou de « drague ».

négociations et conflits avec des clubs de volley-ball, de handball ou de football qui s’affirment strictement lesbiens en Allemagne ou dans certains pays d’Europe du nord. 24 Image qui trouve son origine, au XIXe siècle, dans l’ethos et les valeurs associés aux pratiques physiques diffusées à partir des collèges de la bourgeoisie provinciale anglaise (gentry). 25 Norbert, président de l’association gay et lesbienne de karaté Niji Kan, se souvient de la fois où la FSGL l’a mis en contact avec Têtu, qui voulait « avoir des sportifs ». Faute de volontaires dans son club de karaté, il se rend au rendezvous avec quelques autres. À peine arrivé, son interlocuteur démarre une séance photo pour laquelle il leur demande de se mettre torse nu. Norbert s’y oppose immédiatement « Stop ! Le karaté se pratique avec un kimono, ou plus exactement un dogi. Donc non, si c’est pour me mettre torse nu, non. Je ne suis pas boxeur, je ne suis pas je sais pas quoi, si c’est ça non. Alors : "Ouais, mais tu comprends, ça serait bien quand même, en plus tu vas être photographié par un super photographe…" ». 26 Léonard, ancien membre du Conseil d’Administration de l’association gay et lesbienne de natation Paris Aquatique, se rappelle, lui, d’une attitude similaire de la part d’un journaliste de Têtu venu préparer un dossier sur son club de natation un soir d’entraînement. L’intéressé manifeste alors le désir de photographier seulement les nageurs ayant une certaine plastique corporelle « Alors je ne dis pas que ça soit forcément l’optique du journal, mais enfin, en tous cas, c’est l’optique de ceux qui sont venus faire les photos, qui ont voulu photographier ceux qui avaient un certain physique et qui correspondaient à ce qu’ils peuvent mettre sur leur couverture » Bien sûr, précise Léonard, certains nageurs avaient le physique requis, mais d’autres ne l’avaient « pas du tout ».

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Les rubriques de Têtu consacrées aux courriers des lecteurs fourmillent d’attaques contre les normes diffusées, sinon imposées, par le mensuel. On retrouve tour à tour des lesbiennes critiquant un magazine exclusivement gay, des personnes s’affirmant « hors milieu » dénonçant le « milieu gay », des « provinciaux » reprochant à Têtu son parisianisme « branché », des handicapés s’élevant contre les normes corporelles drastiques et l’ostracisme dont ils se sentent victimes dans le « milieu gay », des quinquagénaires fustigeant le jeunisme du « milieu » et la gérontophobie ambiante dans Têtu. Cette mise en cause d’un « milieu gay », perçu à la fois comme futile et assujetti à une logique commerciale, trouve ainsi une expression particulière dans le domaine corporel. La figure de la Gym Queen27, emblématique du culte du corps gay, de la remise en forme et du bronzing, devient ici une cible privilégiée. Elle s’apparente à une « norme minoritaire » par rapport à laquelle chacun semble devoir se positionner, y compris négativement. Une minorité dans la minorité ? Minorité dans la minorité, les acteurs du sport gay et lesbien semblent voués à une double critique. Du côté du monde sportif, on leur reproche volontiers leur communautarisme, certains allant spontanément jusqu’à projeter l’existence d’un critère électif d’homosexualité qui, en fait, n’existe pas28. Du côté de la subculture homosexuelle, le soupçon de reproduction des modèles du corps hétérosexuels se double parfois d’un sentiment de trahison. La situation paradoxale des dirigeants de la FSGL à l’égard de la subculture de loisir et du militantisme gay ne se perçoit sans doute jamais aussi bien que dans les stratégies d’affiliation et de distanciation adoptées par les acteurs. Ces derniers ne semblent en fait pouvoir se reconnaître complètement ni dans le premier univers social, ni dans le second. Répugnant à être identifiés au « politique » quand le terme leur est proposé, ils défendent aisément « la cause » homosexuelle lorsqu’il s’agit de se positionner vis-à-vis des consommateurs de loisirs homosexuels. Ils semblent ainsi sans cesse conduits à articuler le sens social de deux identités, ne se reconnaissant totalement ni dans l’une, ni dans l’autre. Promoteurs du loisir chez les militants, ils vantent l’action politique parmi les usagers des associations de loisirs29.

27 Le terme de Gym Queen, ou « reine de la gym », est utilisé pour désigner un gay qui a une pratique assidue de la remise en forme pour répondre à sa préoccupation esthétique d’avoir un corps sculpté. 28 Puisque les événements et les clubs sportifs gais et lesbiens sont en réalité ouverts à tous, sans discrimination d’âge, de sexe, d’appartenance ethnique, d’orientation sexuelle ou d’aptitude physique. 29 Sylvain Ferez, Agnes Elling et Kirsten Beukenkamp, « Neither Clubbers nor Political Activists, but Sporters. On the Emergence and Relevance of a Gay-Lesbian Sports Movement », Sociologie 4 (2), 2006, p. 416-435.

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Ainsi, tout en se construisant ouvertement en réaction à l’homophobie dans le monde sportif traditionnel, les acteurs étudiés se distinguent de la subculture commerciale gay et lesbienne qu’ils décrient. La vocation associative s’affirme dans une aspiration culturelle qui prend parfois la forme d’une critique virulente du mercantilisme30. Elle correspond aussi à une sorte d’aspiration à la « normalité » et à une volonté d’offrir une alternative au « milieu » dans la manière de vivre son homosexualité. Cette dernière s’exprime par exemple dans la mise en scène du sport gay et lesbien lors de la Gay Pride : la « tenue de sport » adoptée à cette occasion entend rompre avec une culture du corps associée au bronzing, au fitness, au monde de la nuit et à une sexualité hard. Dans le sport gay et lesbien, le travail minoritaire opère in fine par un type de mobilisation ou d’expression visant à mettre en question des normes corporelles31. D’un côté, par la simple expression d’un corps homosexuel sportif, il s’agit de mettre en cause la construction de l’image dominante d’un sportif hétérosexuel et viril. Image qui contribuerait à l’invisibilité de l’homosexualité dans le sport traditionnel, hormis sous l’aspect négatif de l’insulte, de la dérision et des projections fantasmatiques. De l’autre côté, la visibilité d’un corps homosexuel sportif offre une alternative aux modèles proposés par « la communauté » gay et aux normes qu’elle diffuse via une subculture commerciale dont les acteurs se posent souvent en porte-paroles. Le sport gay et lesbien entend alors s’affirmer contre les canons corporels liés à la mode, à la remise en forme et à la pornographie, largement diffusés par Têtu. Homosexuels parmi les sportifs et sportifs parmi les homosexuels, les acteurs du sport gay et lesbien semblent placés au cœur des enjeux sociaux qui traversent la construction du corps homosexuel32. Leur jeune histoire montre combien le statut minoritaire peut être appréhendé comme un statut quasi-politique dont le sens doit être élaboré dans des rapports sociaux. Ce dernier marque, pour eux, le premier pas vers l’accession à une existence sociale positive dans l’univers sportif. Il permet ainsi d’échapper à un processus d’invisibilisation, parangon de la domination symbolique. Abstract: Research on social movements has been enjoying a new boom since the late 70’s, bringing up to light a desire for recognition of minorities, in reaction to the normative influence of mainstream groups. Gay and lesbian sport is the expression of both a sport and sexual minority. Homosexuals among sportspersons and sportspersons among homosexuals, gay and lesbian 30

La double vocation sportive et associative des dirigeants du sport gay et lesbien renvoie à un groupe social caractérisé par des origines populaires et par une mobilité sociale ascendante importante. On observe notamment une surreprésentation des cadres supérieurs, des professions libérales et des professions intellectuelles. 31 Sylvain Ferez, Le Corps déstabilisé. L’œuvre de Claude Pujade-Renaud, Paris, L’Harmattan, coll. « Le corps en question », 2007. 32 Sylvain Ferez, Le Corps homosexuel en-jeu. Sociologie du sport gay et lesbien, Nancy, Presses Universitaires de Nancy, coll. « Épistémologie du corps », 2007.

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sport actors are at the centre of social stakes about homosexual body construction. The main stake consists in a re-appropriation of images and representations that are assigned to them. Their minority status, far from referring to an essentialist perspective, has to be seen as a quasi-political status. Such an identity claim represents, in most cases, the first step for a positive access to society. This status thus allows them to escape from exclusion and un-visibility that represent a paragon of symbolic domination. Bibliographie : Elling Agnes, De Knop Paul et Knoppers Annelies, « Gay/Lesbian Sport Clubs and Events », International Review for the Sociology of Sport 38 (4), 2003, p. 441-456. Fassin Eric, L’Inversion de la question homosexuelle, Paris, Éditions d’Amsterdam, 2005. Ferez Sylvain, Le Corps homosexuel en-jeu. Sociologie du sport gay et lesbien, Nancy, Presses Universitaires de Nancy, coll. « Épistémologie du corps », 2007. Pronger Brian, The Arena of Masculinity. Sports, Homosexuality and the Meaning of Sex, New York, St. Martin’s Press, 1990. Tamagne Florence (éd.), « Écrire l’histoire des homosexualités en Europe : XIXe-XXe siècles », Revue d’histoire moderne & contemporaine 53 (4), 2006.

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Ferez A  

De l’invisibilité à l’existence minoritaire : le corps homosexuel en-jeu * leurs communautés 3 . À la même période, les premiers travaux su...

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