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MARATHON D’ÉCRITURE SAINT-QUENTIN-LA –POTERIE GARD


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Le Marathon en images‌ Avec deux participantes de Livres et Palabres

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LE FACTEUR SONNE TOUJOURS DEUX FOIS… Et plus.

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Elle avait pour prénom… Luce et LAPIN était son nom Luce, oui, comme le dicton « A la sainte Luce , les jours grandissent du saut d’une puce ». Lapin, oui, comme l’herbivore au poil doux ,victime du Laguiole acéré dont le sang finissait jadis en onctueux civet devant des convives au teint couperosé et à la paisible bedaine. Luce Lapin j’ai bien dit, et Lapin n’était pas un sobriquet. C’était son vrai nom. Passé l’effet de surprise et l’inévitable question : « Lapin comme… lapin ??????, on finissait toujours par se dire que ce nom lui allait plutôt bien. Un nom doux, caressant même. « Lapine » aurait été offensant, objet de vannes et de lazzi, mais point Lapin. Luce Lapin comptait 77 au compteur de sa vie. Elle avait travaillé aux Impôts, sinon avec zèle, du moins avec un sérieux jamais démenti. Sa civilité honnête, engageante et guillerette l’avait mise à l’écart des discordances. Au travail comme dans ses relations personnelles, elle était plaisante à fréquenter. Ayant beaucoup ouvert livres et dictionnaires, elle faisait volontiers usage de formules joliment désuètes et raffinées, dites sans prétention ni volonté de distinction appuyée. Des tournures comme « faire aiguade » pour dire prosaïquement aller puiser de l’eau étonnaient. Ou bien encore : »J’ai mis mon pull rouge alézarine, (couleur garance), vu le temps de ce lundi , j’aurais bien dû lui préférer le bleu zinzolin ». Et ce n’était nulle invention. Ces pigments-là existent bien. Luce n’avait jamais connu de parcours à coups de griffes, pas d’insubordination chez elle. Pour autant, au service des Impôts, elle savait que beaucoup de ses clients étaient saignés par cet outil qu’ils jugeaient inique, à savoir l’impôt précisément. Devant leurs remarques et leurs supplications, elle affichait un silence de pudique commisération. Elle ne se plaignait jamais , se louait même du choix de cet emploi, comparé à celui d’une amie d’enfance qui exerçait à Orléans le métier de maîtresse de cérémonie dans une entreprise de pompes funèbres, une certaine Andrée dont elle plaignait de surcroît comme chez les Dominique et les Camille le caractère phonétiquement androgyne. Pas de manifestation d’insolent savoir chez elle. Une délicatesse enchantée pour aborder son prochain, et une façon sereine d’habiter la solitude. Car Luce était comme on dit en Bourgogne : « restée pour la façon de sa mère ». Formule bien alambiquée pour signifier simplement qu’elle n’avait pas trouvé ou cherché chaussure à son petit pied. Modestie, voire humilité, urbanité , un tiercé de choix. Vosgienne de naissance, elle réfutait l’ironie du journal satirique paraissant le mercredi qui avait un jour publié la devise de ce coin de l’hexagone : Travail , famille , patrie , ennui. Elle qui n’avait pas l’heur de fréquenter « les rivages ombreux d’un grand lit aux draps bleus, *», pour deux, chanson de François Béranger , n’avait pas compensé par des lectures de fictions nauséeuses. Grande lectrice avisée, elle optait pour celles qui lui donnaient l’occasion de sonder l’opacité de l’humain, et si possible avec des constructions robustes. Elle appréciait les auteurs qui avaient tout à la fois le sens du visuel et de la méditation. Côté culture encore, elle fréquentait les musées, leurs parquets cirés et leurs cimaises souvent trop encombrées à son gré. Les natures mortes de Chardin et les opulences de Rubens la comblaient , elle boudait par contre les œuvres rassemblées sous le label « art contemporain », synonyme pour elle de totale nullité plastique. Les œuvres de Boltansky, par contre, la remuaient.

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Elle habitait un quartier où l’on avait abusé de la véranda, où beaucoup passaient par le garage ou par la pièce où trônait l’installation de chauffage pour rentrer chez eux. Rue des bergeronnettes ou rue des colibris, avec plusieurs papys munis d’appareils pour respirer, posés sous les platanes sur le seul banc épargné par les vrais étourneaux. Pas vraiment des lieux vibratoires, comme elle le soulignait avec humour, du vide très plein. Une petite usine familiale déprimée au bout de la rue, fabriquant la blédine Saint –Jacques et plus loin, des terrains à betteraves. Les volets tirés à 6 heures du soir, comme à Chartres, en Eure et Loire. Et des volets en PVC. Mais aussi une odeur verte qui flottait dans l’air au-dessus des pelouses fraîchement tondues. Incontestablement les lieux nous travaillent , et Luce en était convaincue. Beaucoup de ses voisines « avaient opté pour une molle obésité » selon une expression chère à Daniel Pennac *, en tout cas pas elle. Son pèse-personne, d’un gris ineffable, acquis grâce à des points Casino dans les années 60, laissait entrevoir à chaque pesée un oscillement entre 40 et 41 kg. L’ancienneté de l’achat n’autorisait évidemment pas la mention de répartition scrupuleuse entre les muscles et les graisses, mais à quoi bon, s’agissant de Luce ? Pour ce qui est de la vêture, malgré son côté « souris », le gris n’avait pas prise sur elle, car le gris n’est pas la couleur de la vie. Elle aimait au contraire les couleurs au fort pouvoir d’évocation, brun cuivré, ambre, bleu de Pondichéry*. Une robe pie noire, le comble du glamour ! Elle savait par pure intuition quelle couleur faisait chanter telle autre. Ses chaussures étaient toujours impeccables, fruit d’un brossage et cirage qu’elle pratiquait avec une ardeur mono-maniaque. Son parfum, le même depuis ses vingt ans : « Soir de Paris de Bourjeois, avec un J comme joie ! » Son dressing n’était pas en surcharge, Dieu merci. Une petite tournée de fer à repasser avec lâcher de vapeur assurait chaque dimanche soir une tenue impeccable à ses chemisiers et chasubles. Le premier pli se faisait rituellement quand Marie – Pierre Planchon annonçait sur sa radio favorite, France Inter ,la météo marine : « German, Tamise, Vicking, Fisher ! »Et ce linge séché dehors qui sentait si bon… Hormis un coupe-vent qu’elle conservait mais qu’elle ne voulait plus mettre car il faisait trop de bruit à la messe vu la rugosité de l’étoffe, de marque St James pourtant , elle portait tout, assortissait diligemment. Non pas tout, c’est vrai , son pantalon beige était relégué au fond de la panière à linge, et pour cause : « il faseille » disait-elle, « et je déteste cela ». Du verbe faseyer qui signifie battre au vent. Nul doute que Luce aimait les mots. Il est vrai que sans être une as des cases, elle passait des heures devant ses mots fléchés. Il lui plaisait de surprendre aussi : « Je n’aime pas la framboise chansie »et de s’amuser du regard ébahi de son interlocuteur… « moisie quoi !!! ».Son facteur, qui l’avait en grande estime, disait qu’elle avait en plus une calligraphie « de greffière » ! Vieillir ne l’avait pas affectée plus que cela. Le corps , c’est un peu comme une rue que l’on fréquente depuis des lustres, et un jour, une devanture change, un pas-de-porte est à céder. Et puis il faut bien faire de petits arrangements avec la vie qui passe , la mémoire qui bascule, le fémur qui faille, la poudre miraculeuse en quoi nous nous changeons, la poussière quoi ! ou les mains tavelées, la peau comme les girafes disent les enfants, ou « les fleurs de cimetière »comme les appelle respectueusement le poète (disons-le , Daniel Pennac,* encore).

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Sans céder à une nostalgie vaine, elle aimait retrouver les objets de sa jeunesse, les inventorier, fière d’avoir su les tenir à distance de mains frénétiquement et abusivement jeteuses. Toute « la géographie familiale* » reprenait vie, du vrai Depardon , un moulin à légumes, un moule à gaufres estampillé Henri-Paul Schneider, lourd à souhait et dans lequel sa mère cachait des billets au cas où… du shampoing Dop , et même une dymo avec un ruban rouge, des pelures pour faire des doubles sur une ancienne machine à écrire Olivetti, la boîte noire permettant le tirage des photos , après y avoir mis fixateur et révélateur, l’œuf en pierre grise pour repriser les chaussettes. Au chapitre des relations, Luce avait des options franches. Aller aux enterrements, ça permet de causer… Et de juger sur pièce. Un petit carnet de toile noire lui permettait un inventaire, colonne des ressentis positifs côté recto et ressentis négatifs au verso. Elle le tenait à jour et le rangeait à l’abri des regards. Au verso , liste des « moins » : y figuraient, dans l’ordre de ses rencontres et contacts : 1.celles et ceux dont l’union ne se fait que par l’estomac 2.les venimeuses, les toxiques 3.les asphixiantes 4.les explosives 5.les comploteuses 6.les faiseurs et faiseuses d’excès de règlements 7.les patientes abusivement enveloppantes 8.les marqueurs et marqueuses d’hésitation chroniques 9.les enjôleuses à tendance gracile et fragile 10.les promoteurs de Cévennes « tutupanpan » 11.les frondeuses 12.les buveuses de thé vert à longueur de journée « t’en bois 1, t’en pisses 3 » 13.les incapables d’échappée belle 14.les rêveuses de mensuration 90/60/90 15.les porteurs et porteuses d’écouteurs squattant oreilles 16.les petits fauves de la finance 17.les usagères compulsives de naphtaline 18.les velléitaires qui commencent un tricot de couverture patchwork le 3 septembre pour 1 lit de 140 et l’abandonnent le 17 pour le coussin du chat 19.celles et ceux dont l’existence est essentiellement commémorative , fêtes familiales, patriotiques, religieuses, laïques, pas gratuites ni obligatoires 20. les socialement insignifiantes 21.les assèneuses de principes moraux… valables pour les autres 22.les arboreuses de naïve dignité de notable 23.les embarqueuses de petits pots de fleurs municipaux à la fin des manifestations 24.celles et ceux , intrigants et pas toujours nets, qui évoquent Compostelle, son chemin , sa coquille , gîte d’étape spartiate, rédemption recherchée 25.celles qui quêtent les secrets de familles cachés dans les veinures du granit, pour dénicher quelques intimités

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26.celles qui font le soir la liste de ce qu’elles devront faire pour avoir une longueur d’avance sur la journée du lendemain 27.celles et ceux qui s’obstinent à ne pas vouloir lire sur leur ticket de métro « au-delà de cette limite, votre ticket est toujours valable » La liste est longue et le féminin l’emporte, pour une fois. Le carnet de toile noire face recto la réconciliait avec le monde. Luce Lapin avait semble-t-il un faible pour : 1.celles et ceux qui respirent l’humain 2.les inventeurs de mots / énerveiller, poétager, drive-in-ité, marmitomane..* 3.celles et ceux qui boostent leur Q.I. 4.celles et ceux qui osent le burger dodu 5.celles qui aiment s’épanouir dans un SPA couleur lagon pour flemmardage intensif et séance ragots intégrée 6.celles et ceux qui se mobilisent pour des causes à la Hugo, qui réagissent aux déflagrations du monde 7.celles qui sont prêtes à tomber le tailleur pour faire de l’aviron dans l’Isère 8.celles et ceux qui rêvent d’espace taille XXL 9.celles et ceux qui ont l’imagination gambadante 10.celles qui pensent qu’un nouveau sac à poches peut changer leur vie 11.celles qui préfèrent au GPS une série de post-it collés sur le tableau de bord de la Twingo qu’un vent fripon emporte à la première ouverture de fenêtre 12.celles et ceux qui aiment les grands cyprès vert-bleu en écho aux marbres des concessions 13.celles et ceux qui ont une vitalité indestructible, inoxydable vous dis-je 14.celles et ceux qui ont le génie pour inventer , tout et n’importe-quoi, les talons de chaussures rétractables par exemple 15.celles et ceux qui s’affolent quand leur chat n’urine plus , signe de trauma félin, si, si ! ou qui tombent en arrêt devant un pissat de cheval 16.celles et ceux qui admettent qu’il y a de vieux cartons qu’il vaut mieux jeter sans ouvrir 17.celles qui accompagnent un ami complexé car sans permis de conduire, dans une vieille carcasse de voiture pour faire les quatre-heures à l’arrêt ,les dimanches de pluie, au fond d’un jardin 18.celles et ceux qui ,encore et toujours, regardent sans déplaisir les gloires cinématographiques hexagonales comme « Les nuits de la pleine lune » ou « Le genou de Claire » 19.celles et ceux qui font semblant de confondre le bruit du camion poubelle avec le Mmroourou… d’une tourterelle un lendemain de déménagement 20.celles et ceux qui portent haut le slogan « Travailler moins pour lire plus ! » 21. Celles qui s’intéressent au langage de l’éventail, portez ouvert de la main gauche = venez me parler 22.celles et ceux qui aiment passer leur vie au grand art 23.celles et ceux qui se soignent pour ne plus avoir mal aux mots 24.celles et ceux qui écrivent à l’encre bleu azur pour refouler les idées noires

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25.celles et ceux qui rient d’un homme dont la calvitie est en bataille(merci Michel Polac, et paix à votre âme) 26.celles et ceux qui enterrent les feuilles mortes de Jacques Prévert *, les souvenirs et les regrets aussi. 27.celles et ceux qui gagnent des bons de réduction pour enfin frapper de ratatinette *tous les emmerdeurs de ce bas monde Il restait une catégorie qu’elle n’avait su où placer , colonne des + ou colonne des – à savoir : celles et ceux « qui portent plainte contre le Père Noël, »( ah la judiciarisation à l’américaine !)et remplissent un imprimé qu’ils vont chercher Dieu sait où portant mentions à cocher : 1 -description du cadeau 2-motif de la plainte 3-pas à ma taille 4-couleur horrible 5-trop vieille pour moi 6-injuste – quelqu’un a mieux Qu’auriez-vous fait à la place de Luce ????? Ne sais. Mais un soir , foin des colonnes à remplir, des plus ,des moins. Luce Lapin s’est installée dans son grand sofa blanc. Ses mules à pompon rose posées sur un petit siège reposoir, lui aussi blanc comme neige. En vérité je vous le dis, elle avait comme chante le poète de Sète *un gros point du côté du poumon ; elle a rouvert son carnet de percaline noire, juste en son milieu, là où s’ajuste finement le fin ruban doré qui sert de marque-pages. Et elle a écrit, de son écriture de greffière toujours , en pleins et en déliés : « Cherche grand-père gentil et connaissant des turcs ». En fronçant les yeux sur son texte , elle a vu , mince alors, qu’elle avait interverti les lettres du dernier mot , quelle étourdie Luce !!! : « connaissant des trucs !!! « évidemment , pas « des turcs » ! car des idées , Luce, c’est sûr, elle n’en manquait pas , mais les croiser les idées , les affiner, les policer , les percuter avec un autre, à l’écriture de greffier peut-être… rire ensemble en se tenant les côtes, se faire à deux un petit souper aux chandelles…* Luce s’est levée , s’est dirigée vers le petit meuble en marqueterie du salon. En ouvrant grand les portes, elle a dégagé un vieux magnétoscope qui n’avait plus vu la lumière depuis bien longtemps. Elle a passé un petit coup de chamoisine sur la vitre qui recouvre la k7. Elle a attendu deux ou trois minutes, comme si elle tentait une apnée.de plongeuse. Elle voulait vérifier si la touche RESET lui permettrait à elle aussi de repartir à 0. Et tant pis si la bande allait grincer un peu. De son index un peu fripé , elle a appuyé, appuyé, appuyé…… Le facteur dut sonner longtemps ce matin-là, plus que deux fois, le 13 décembre justement. Luce n’apparut pas. Il fit le tour de sa maison. Approcha son front de la vitre du salon. Un petit carnet de toile noire était à terre. Quand la porte put enfin s’ouvrir ,il découvrit Luce ,privée de souffle ,et une petite chanson d’enfant au son éraillé disait « 13 décembre, Sainte Luce, les jours grandissent d’un

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saut de puce, Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce

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Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce Adieu Luce. Le médecin qui signa le permis d’inhumer appuya sur STOP.

Références citées, de mémoire : *Chanson de François Béranger : « Nathalie » *Daniel Pennac : »Journal d’un corps » NRF Gallimard *Michel Pastoureau : « Les couleurs de nos souvenirs » Seuil 2010 *François Bon « Autobiographie des objets » Seuil2012 *Jeux de mots-valises extraits de « L’anarchiviste et la biblioteckel »Alain de Créhange, Ed .1001 nuits *Isabel Otero , dépliant Aiguillon d’art, Association l’Etincelle, Lussan 2012 *Roald Dahl « Les deux gredins » Folio Junior Gallimard *Guide sur Lyon, avec catalogue de très bonnes idées. 2012 *Georges Brassens : Chanson “Histoire de faussaires” et “ La fessée” Saint Quentin La Poterie ,15 et 16 septembre 2012 Marathon d’écriture Sylviane Teillard

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LA TERRE ABANDONNテ右

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Chapitre 1

Il  se  réveilla  en  sursaut,  pris  d’un  étrange  effroi.  Dans  la  cabine  sombre,  l’air  était  lourd,   chargé  de  remugles.  Il  ne  savait  plus  où  il  était  et  se  sentait  enfermé,  prisonnier  de  ce   cercueil  d’acier.  Il  mit  quelques  secondes  à  réaliser  :  Encore  en  transit,  comme  toujours.   Au  gré  du  travail  de  ses  parents.  À  devoir  se  faire  de  nouveau  amis,  s’adapter  à  d’autres   modes  de  vies…  Il  avait  l’impression  d’avoir  vécu  cela  tellement  souvent,  et  pourtant,  il   n’avait  que  12  ans  !   Le  volet  du  hublot  se  releva,  l’atterrissage  était  proche.  Quentin  retira  son  masque  et  se   dégagea  moitié  de  la  housse  qui  le  ceinturait.  Il  se  pencha,  sans  déranger  sa  petite  sœur   encore  endormie  à  ses  côtés.  Impossible  de  deviner  ce  qu’il  se  cachait  sous  les  nappes   de  nuages  rougeoyants  ;  Il  faudrait  encore  attendre  un  peu  avant  de  découvrir  son   nouveau  lieu  de  vie.  Il  avait  entendu  ses  parents  parler  de  cavernes  d’acier,   d’affrontements  et  de  trafics,  de  pollution.   Toujours  la  même  histoire…   Impossible  pour  la  famille  de  débarquer  dans  un  endroit  agréable  et  tranquille  !  Entre   sa  mère,  Henriette  Luvier,  diplomate  de  la  Confédération,  et  son  père,  Rémy  Luvier,   grand  reporter,  ils  ne  terminaient  qu’au  sein  de  mondes  difficiles  où  régnaient  la   tension  et  la  suspicion.  Tous  deux  continuaient  à  vouloir  sauver  le  monde,  l’un  tentant   d’apaiser  les  différents  et  de  trouver  les  compromis,  l’autre  traquant  la  corruption  et  les   malversations.  De  vrais  idéalistes  !  Militants  même  !  Et  pour  quoi  ?  Pour  qui  ?   Enfin,  on  verrait  bien…  L’important  était  que  la  famille  soit  réunie.  Quentin  se  souvenait   trop  de  ces  longs  mois  à  guetter  les  étoiles  du  fond  du  jardin  de  sa  grand-­‐mère,  à   languir  l’effervescence  des  retours…     Décidément,  le  réveil  était  mélancolique  !     Dans  la  cabine,  les  gens  commençaient  à  remuer,  des  murmures  s’élevaient.  Il  n’arrivait   pas  encore  à  différencier  ceux  qui  revenaient  chez  eux  de  ceux  qui  arrivaient.  Il  lui   semblait  que  tous  portaient  le  même  regard  las,  soumis,  résigné  même.   Il  frissonna.       Maintenant  la  lumière  se  faisait  plus  vive,  une  musique  sirupeuse  se  fit  entendre,   devenant  rapidement  insistante.  Une  légère  brise  parfumée  dissipa  les  odeurs  du   voyage  et  la  gravité  reprit  ses  droits.  Il  retrouva  avec  plaisir  la  sensation  de  lourdeur  et   son  estomac  sa  place.  L’excitation  de  la  nouveauté  montait,  chassant  les  brumes  de   sommeil  et  le  pressentiment  qui  l’avait  envahi.   Il  se  tourna  vers  Laureline.  Celle-­‐là,  pour  la  réveiller,  faudrait  au  moins  un  clairon  !   -­‐ Aïeuuuuu  !  Pourquoi  tu  me  pinces  ?     -­‐ Hé,  la  Belle  au  bois  dormant,  bouge-­‐toi.  Tu  es  la  dernière,  comme  d’hab  !   -­‐ Laisse-­‐moi,  je  veux  encore  dormir.   -­‐ Je  te  préviens,  cette  fois-­‐ci    si  tu  te  retrouves  seule  dans  le  sas,  compte  pas  sur   moi  pour  t’aider.   -­‐ Et  bien  moi  je  ne  te  servirai  pas  d’excuse  pour  éviter  la  douane  et…  

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-­‐ Les enfants,  ne  commencez  pas  !  Vous  feriez  mieux  de  vérifier  si  vous  avez  bien   rempli  votre  feuille  d’immigration,  coupa  leur  mère.     Cette  fois-­‐ci,  ils  étaient  bel  et  bien  arrivés.  Le  tapis  roulant  se  mit  en  branle,  entraînant   les  passagers  qui  retrouvaient  peu  à  peu  leur  liberté  de  mouvement.     Arrivé  dans  le  couloir  de  raccordement,  un  hublot  à  demi  fermé.  Quentin  eu  juste  le   temps  de  jeter  un  coup  d’œil  avant  que  le  tapis  ne  l’entraîne.  Des  langues  de  brumes   orangées  tournoyaient  au-­‐dessus  d’une  terre  désolée.  Du  coin  de  l’œil,  il  lui  sembla   entrapercevoir  une  silhouette  qui  se  glissait  vers  le  tarmac,  longue  et  sinueuse,  comme   flouté  par  l’épaisseur  de  l’air.   Sans  réfléchir,  Quentin  sauta  du  convoyeur  et  se  précipita  vers  la  porte  de  secours   derrière  la  barrière.  Il  ouvrit  la  porte  et  se  retrouva  soudain  baigné  de  lumières   chatoyantes.  Il  avança  d’un  pas.  Tout  devint  noir.    

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Chapitre 2   -­‐ Ça  y  est,  il  reprend  connaissance  !   -­‐ Mais  qu’est-­‐ce  qui  lui  a  pris,  bon  sang  ?       Les  voix  semblaient  traverser  un  immense  corridor  plein  de  fumée  et  arrivaient   assourdies.  Quentin  n’arrivait  pas  à  ouvrir  les  yeux.  «  Il  faut  étouffer  les  monstres  au   berceau  ».  Pourquoi  diable  cette  drôle  de  pensée  lui  traversait  l’esprit  ?     -­‐ Il  faut  que  vous  lui  expliquiez  que  c’est  dangereux.  La  prochaine  fois,  nous   n’arriverons  peut-­‐être  pas  à  temps  !     À  travers  ses  paupières  poisseuses,  Quentin  distinguait  maintenant  le  visage  de  son   père  penché  anxieusement  sur  lui.   -­‐ qurrrrree   Un  chat  semblait  lui  avoir  labouré  la  gorge.  Il  s’énervait,  n’arrivant  pas  à  comprendre  ce   qui  lui  était  arrivé   -­‐ Tiens,  bois  cela…  Doucement…  Cela  devrait  calmer  la  douleur   Une  combinaison  vert  fluo  apparue  dans  le  champ  visuel  de  Quentin.  Une  main  qui  lui   sembla  énorme  s’approcha,  lui  souleva  la  tête,  tandis  qu’un  verre  empli  d’une  substance   bleue  s’approcha  de  ses  lèvres  gercées.   -­‐ Il  ne  va  pas  mourir,  hein  ?   La  panique  qui  transparaissait  dans  la  voix  de  sa  petite  sœur  le  fit  réagir   -­‐ Rêves  pas.  Si  tu  crois  que  je  vais  te  laisser  tranquille…   Ce  n’était  pas  encore  cela,  mais  apparemment,  ses  paroles  devenaient  plus   compréhensibles  !     Quentin  se  redressa.  Il  était  au  centre  d’une  pièce  violemment  éclairée,  sous  une  tente   transparente  qui  semblait  se  gonfler  et  se  dégonfler  au  rythme  de  sa  respiration.  Des   bandages  recouvraient  ses  mains.   -­‐ Il  n’y  a  en  plus  pour  longtemps.  Juste  le  temps  que  ton  corps  finisse  d’évacuer  le   poison.  Tu  l’as  échappé  belle,  mon  garçon  !   -­‐ Que  m’est-­‐il  arrivé  ?   -­‐ Tu  as  eu  beaucoup  de  chance.  J’étais  en  train  de  nettoyer  l’accès  quand  je  t’ai  vu   t’effondrer.  J’ai  pu  de  suite  te  passer  mon  masque  à  oxygène  et  te  tirer  à   l’intérieur.  Sinon,  nous  n’aurions  pas  retrouvé  grand-­‐chose  de  toi…   -­‐ Mais  enfin,  tu  peux  nous  dire  ce  qu’il  t’est  passé  par  la  tête  pour  sortir  comme   cela  ?     Son  père  s’était  approché,  la  colère  prenait  le  pas  sur  l’inquiétude.  «  Je  dois  être  tiré   d’affaire  »,  pensa  Quentin.   -­‐ J’ai  vu  une  ombre  passer  en  courant.  Cela  m’a  intrigué  et  je  suis  sorti  pour  voir  où   elle  allait.  Et  puis  c’était  si  beau  dehors  !  

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-­‐ Ne dis  pas  de  bêtises  !  Personne  ne  peut  vivre  dehors  ici.  Tu  t’es  encore  laissé   emporter  par  ton  imagination.   -­‐ Non  je  t’assure,  il  y  avait  quelqu’un  !  Et  puis  pourquoi  il  n’y  aurait  personne   dehors  ?  Il  y  avait  bien  ce  monsieur  qui  travaillait  !   -­‐ Oui,  j’étais  dehors,  mais  en  combinaison  étanche,  avec  un  masque  et  pour  15   minutes  maximum.  On  ne  peut  pas  rester  plus  longtemps  mon  garçon,  même  bien   équipé  !  Alors  courir…  C’est  juste  impossible.  Tu  as  dû  te  tromper.  Les  vapeurs   toxiques  créent  souvent  des  illusions,  tu  sais.   -­‐ Non  je  suis  sûr  de  moi.  Mais  je  ne  comprends  pas.  On  ne  peut  pas  aller  dehors  ?   -­‐ L'air  de  dehors  est  non  seulement  irrespirable  mais  en  plus  corrosif.  C’est  bien  le   problème  d’Antarius,  intervient  alors  sa  mère.  Mais  on  en  reparlera   tranquillement  une  fois  arrivé  à  l’ambassade.   -­‐ Pas  de  problème,  les  voyants  de  contrôle  sont  revenus  au  vert  et  ce  jeune  homme   peut  galoper  à  nouveau…  Tant  qu’il  reste  à  l’abri,  n’est-­‐ce  pas  mon  garçon  ?  Mais   je  crois  que  tu  as  compris  la  leçon.   -­‐ Oh  oui  Monsieur,  et  merci  encore,  je  vous  dois  la  vie  !   Laureline  se  jeta  sur  l’homme  et  l’enserra.   -­‐ Vous  êtes  son  sauveur  !     Devant  l’effusion  de  l’enfant,  l’homme  sourit  et  se  retourna  vers  les  parents  qui  le   remercièrent  chaleureusement.   -­‐ J’ai  un  fils  du  même  âge,  Anthony.  Il  passera  demain  à  l’ambassade  prendre  des   nouvelles  de  votre  garçon.      

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Chapitre 3   Quentin  et  sa  sœur  ouvraient  de  grands  yeux.  Ils  se  trouvaient  dans  une  bulle  de  verre   qui  filait  au  milieu  de  la  ville.  Au-­‐dessus,  la  voûte  d’acier  semblait  recouverte  d’un  voile   feutré  aux  couleurs  changeantes,  laissant  le  regard  se  perdre  dans  l’infini,  évitant  la   sensation  d’enfermement.  Autour  d’eux,  ce  n’était  qu’explosions  de  couleurs.  Les   pointes  élancées  de  ce  qui  semblait  être  des  immeubles,  rutilaient  de  mille  et  une   lumières.  Les  hommes  et  les  femmes  semblaient  tous  en  partance  pour  un  bal  costumé,   dont  le  thème  aurait  été  l’arc-­‐en-­‐ciel  ou  Arlequin  selon  le  soin  apporté  au  vêtement.   Quentin  tentait  de  calculer  les  distances,  les  volumes,  mais  les  reflets  omniprésents   perturbaient  les  sens  et  faussaient  les  perspectives.  Quant  à  Laureline,  elle  ne  pouvait   s’empêcher  de  s’exclamer  devant  chaque  tenue  entraperçue.  Les  dangers  du  dehors   semblaient  oubliés,  dépassés  par  les  strass  d’une  ville  de  contes  de  fées.     Arrivés  à  l’ambassade,  plusieurs  personnes  les  attendaient.  Mais  à  peine  s’être  un   instant  ému  des  aventures  de  leur  fils  qu’elles  entraînaient  leurs  parents  dans  des   discussions  professionnelles.  Quentin  et  Laureline  se  retrouvèrent  bientôt  seuls,  un  peu   perdus,  au  milieu  de  l’immense  hall.   -­‐ C’est  vous  les  Terremères  ?  Fit  une  voix  flûtée  derrière  leur  dos   Quentin  avait  déjà  entendu  l’expression  sur  Moscalta,  la  colonie  qu’ils  avaient  quitté   l’année  dernière.  Elle  désignait,  souvent  avec  arrogance,  ceux  qui  venaient  de  la  terre,  la   planète  mère.   -­‐ Ça  te  pose  un  problème  ?   -­‐ Non,  non,  désolée.  Je  voulais  juste  être  certaine  que  c’était  bien  vous  que  mon   père  m’avait  envoyé  chercher.  Papa  est  le  directeur  du  journal  qui  a  contacté  ton   père,  ajouta-­‐t-­‐elle.  Ils  en  ont  pour  un  moment  et  ta  mère  est  déjà  en  train  de  faire   le  tour  des  services.   -­‐ Elle  est  belle,  ta  robe  ?   Fascinée,  Laureline  lissait  le  tissu  soyeux   -­‐ Pas  vrai,  ces  filles,  grommela  Quentin.  Toujours  à  parler  chiffon.   -­‐ Et  le  macho,  je  ne  t’ai  pas  demandé  si  tu  jouais  au  foot.  Elle  a  bien  le  droit  de   demander.  Cela  m’étonnerait  que  l’on  trouve  cela  chez  toi,  rajouta  toute  fière  la   fillette.     -­‐ C’est  de  la  moire  d’Antarius.,  reprit-­‐elle  à  l’intention  de  Laureline.  C’est  une  étoffe   célèbre  dans  toute  la  confédération  pour  ses  irisations  ondoyantes  rajouta-­‐t-­‐elle   en  se  tournant  vers  Laureline.  Si  tu  veux,  je  t’en  prêterai  une.  Je  m’appelle   Valériane  et  j’ai  13  ans   -­‐ Moi,  c’est  Laureline  et  lui,  c’est  mon  idiot  de  frère,  Quentin.  Il  a  presque  le  même   âge  que  toi  !   Vexé,  Quentin  se  retourna  et  dit   -­‐ Et  maintenant,  on  fait  quoi  ?    

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-­‐ Allez, venez.  Je  vous  emmène  dans  le  secteur  des  invités.  Vous  avez  bien  besoin   d’une  douche,  fit-­‐elle  en  se  bouchant  le  nez  d’un  air  moqueur.     Valériane  entraîna  les  deux  enfants  à  travers  un  labyrinthe  de  couloirs  aux  parois   tantôt  opaques,  tantôt  translucides.     -­‐ Mais  comment  fais-­‐tu  pour  trouver  ton  chemin?  S’inquiéta  Quentin.     -­‐ Il  y  a  un  truc  !  Répondit  avec  un  sourire  espiègle  Valériane,  regarde  à  mon   poignet.   -­‐ Quoi,  cette  montre  ?   -­‐ Ce  n’est  pas  une  montre,  c’est  une  boussole  et  cela  fonctionne  un  peu  comme  le   jeu  «  Tu  brûles,  Tu  gèles  ».  Tu  indiques  l’endroit  où  tu  veux  aller  et  ensuite  tu  suis   le  vert.  Vous  trouverez  les  vôtres  dans  vos  chambres.   -­‐ Et  on  ne  voit  jamais  l’extérieur  ?  Vous  ne  regardez  même  pas  dehors  ?   -­‐ Pourquoi  faire  ?  Dehors,  c’est  sinistre,  malsain.  Beurk  !  Alors  que  nous  avons   illuminé  notre  quotidien  et  mis  toutes  les  couleurs  dans  notre  vie.  Je  ne  vois   vraiment  pas  pourquoi  on  s’embêterait  avec  autre  chose  !   -­‐ Mais  l’air  que  vous  respirez,  c’est  quoi  alors  ?   -­‐ C’est  toujours  le  même  :  recyclé,  purifié,  enrichit.  On  lui  donne  même  des  odeurs   de  fêtes  pour  les  jours  de  congé.  Et  les  jours  de  deuil  national,  c’est  de  l’air  triste   qui  est  diffusé.     Quentin  ne  répondit  pas.  Il  éprouvait  un  sentiment  étrange  devant  le  chatoiement  de  la   ville  et  s’interrogeait  sur  ce  monde  si  coupé  de  la  nature.  Son  estomac  gronda  alors.   -­‐ Avec  Laureline,  on  va  se  changer.  On  se  retrouve  après  ?  Comme  cela,  on  mange   ensemble.  Enfin,  si  tu  veux  et  si  tu  peux,  Bien  sûr,  se  reprit  Quentin.   Mais  Valériane  semblait  ravie  d’avoir  de  nouveaux  amis  et  l’idée  de  leur  faire  découvrir   son  univers  l’enchantait.  Et  puis,  il  n’était  pas  mal  Quentin,  même  s’il  était  un  peu  jeune   et  un  peu  trop  collet  monté  à  son  goût.  Et  Valériane  dévala  jusqu’à  chez  elle  pour   prévenir  son  père.      

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Chapitre 4   Quand  elle  revint,  un  autre  jeune  garçon  était  avec  eux.  Un  peu  jalouse,  elle  demanda   brusquement  ce  qu’il  faisait  là.     -­‐ C’est  Anthony,  répondit  Laureline.  Son  papa  a  sauvé  Quentin.   -­‐ Et  il  m’a  dit  de  rester  avec  eux,  histoire  qu’ils  ne  recommencent  pas  à  faire   n’importe  quoi,  expliqua  le  petit  garçon  un  peu  fanfaron.   -­‐ Dis  donc  Tom  Pouce,  tu  crois  qu’un  minus  comme  toi  va  me  faire  la  leçon,   s’emporta  Quentin.   -­‐ Et  tu  crois  qu’un  nabot  va  faire  mieux  que  moi,  s’exclama  Valériane   Laureline  regarda  Anthony  qui  s’était  fermé  comme  une  huître  et  éclata  de  rire   -­‐ Record  battu  :  moins  de  trois  minutes,  et  tout  le  monde  se  dispute.  Et  même  que   je  n’y  suis  pour  rien  cette  fois-­‐ci  !  En  même  temps,  reprit  la  fillette,  faut  pas   exagérer,  on  n’est  pas  des  bébés.  Si  nous  ne  sommes  jamais  venus  ici,  nous  avons   quand  même  déjà  habité  dans  plein  d’endroits  différents.  Nous  n’avons  pas   besoins  de  gardes  du  corps,  mais  plutôt  d’amis,  ajouta  la  fillette  à  voix  basse…  Je   ne  connais  personne  ici  à  part  vous.   -­‐ Tu  as  raison,  on  est  idiot  s’excusa  Valériane  tandis  que  Quentin  prenait  sa  sœur   dans  ses  bras.  Il  avait  beau  se  chamailler  tout  le  temps  avec  elle,  il  adorait  ce  petit   bout  de  fille,  bourrée  d’énergie  et  de  sensibilité  et  il  aurait  fait  n’importe  quoi   pour  elle.  Elle  le  lui  rendait  bien,  prenant  souvent  sa  défense  quand  son  frère,   toujours  un  peu  dans  la  lune  et  dans  ses  livres,  se  faisait  rappeler  à  l’ordre.     Les  enfants  se  dirigèrent  au  centre  de  la  tour  principale,  vers  un  immense  escalator  qui   semblait  monter  tout  droit  jusqu’au  ciel.  Impressionnés,  Quentin  et  Laureline  ne   perdaient  pas  une  miette  du  spectacle  qui  s’offrait  sous  leurs  yeux  ébahis.  Partout,  une   foule  bigarrée,  chamarrée,  se  croisait  et  s’entrecroisait  sans  jamais  se  heurter.  Confinés   dans  un  espace  clos,  les  hommes  avaient  dû  apprendre  à  vivre  ensemble  avec  civilité,  à   respecter  l’espace  vital  de  chacun.     -­‐ Comment  vous  faites  alors,  s’exclama  Valériane  alors  que  Quentin  s’étonnait  de  la   courtoisie  dont  chacun  faisait  preuve.  Si  tu  n’es  pas  polie,  que  tu  ne  fais  pas   attention  aux  autres,  tu  risques  de  les  déranger,  de  les  contraindre  à  faire  un   écart.  Tout  le  monde  s’énerve.  On  perd  de  la  fluidité  et  là,  c’est  toute  la  zone  qui  se   rigidifie.  Tu  imagines  le  tableau  ?   Non,  Quentin  n’imaginait  pas  bien.  Il  avait  du  mal  à  saisir  l’importance  de  ce  concept  de   fluidité.  Cela  le  renvoyait  à  ces  brumes  qui  s’entrelaçaient  là,  juste  de  l’autre  coté  des   murs,  comme  si  sur  ce  monde,  se  tissait  une  même  danse,  l’une  faites  de  lumières   artificielles,  l’autre  de  couleurs  mortifères.   -­‐ Au  fait,  j’y  pense  :  puisqu’il  n’y  a  rien  dehors,  où  faites-­‐vous  pousser  vos   légumes  ?  Et  où  sont  vos  fermes  ?  À  moins  que  vous  ne  soyez  végétariens  ?  J’ai   déjà  vu  ça  dans  certaines  colonies.  Et  j’ai  même  mangé  des  sauterelles  grillées  et   des  larves,  se  vanta  Quentin  

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Laureline poussa  un  soupir  d’exaspération.  Ce  que  son  frère  pouvait  être  pédant   parfois  !   -­‐ Que  veux-­‐tu  dire  ?  Faire  pousser  des  légumes  ?  C’est  quoi  ?  Demanda  alors   Anthony   -­‐ Bécasseau  !  Des  légumes,  tu  sais,  il  faut  en  prendre  au  moins  cinq  différents  par   jour.  Et  puis  des  fruits.  Et  aussi  des  poulets,  du  cochon…  Mon  royaume  pour  du   jambon  et  un  camembert  déclama  Quentin   -­‐ Miam,  poursuivit  Laureline,  du  saucisson  et  des  cerises  bien  rouges.  Vous  avez   des  cerises  ?   Anthony  et  Valériane  les  regardaient  avec  stupéfaction   -­‐ De  quoi  parlez-­‐vous  ?  Demandèrent-­‐ils  enfin   -­‐ Ben,  de  nourriture.  Vous  mangez  quoi  ?   -­‐ Des  alimédocs  évidemment.   C’était  au  tour  du  frère  et  de  la  sœur  de  ne  plus  comprendre   -­‐ Sur  ta  carte  de  cantine,  il  est  marqué  ce  dont  tu  as  besoin  pour  être  en  forme,  et  le   distributeur  te  donne  la  ration  exacte.  Une  fois,  j’ai  eu  les  oranges,  avec  les  deux   points  noirs  au  milieu.  C’était  dégoûtant.  Tu  en  as  déjà  eu  demanda  Anthony  en  se   tournant  vers  Valériane.   Elle  ne  répondit  pas,  songeuse.  Elle  se  souvenait  que  son  père  lui  avait  parlé  une  fois,  de   choses  qui  poussaient  dans  la  terre…  Une  rose,  c’est  ça  !  Les  roses  sentaient  bons  mais   elles  avaient  des  épines  qui  piquaient.  Quelle  drôle  d’idée  !  Par  contre  elle  ne  se   rappelait  pas  qu’il  ait  parlé  de  manger  les  roses.  Avec  les  épines,  comment  faisait-­‐on  ?   Elle  était  sur  le  point  de  demander  à  Quentin  quand  celui-­‐ci  s’arrêta  brusquement,   provoquant  rapidement  une  file  impatiente  derrière  lui.  Elle  le  poussa  sur  le  côté,   s’apprêtant  à  lui  rappeler  vertement  les  règles  à  respecter  quand  elle  vit  son  visage   blême.     -­‐ Là  !  C’est  lui,  c’est  cet  homme  que  j’ai  aperçu  dehors.   Mais  quand  Valériane  regarda  dans  la  direction  qu’indiquait  Quentin,  elle  ne  vit  que  la   foule  habituelle,  indistincte,  qui  grimpait  à  l’assaut  de  la  tour  centrale.      

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Chapitre 5   Rassemblés  autour  de  leur  plateau-­‐repas,  les  enfants  essayaient  de  comprendre  ce  qui   avait  mis  Quentin  dans  un  état  pareil.  Ce  dernier  mangeait  ces  alimédocs,  d’un  gris   sombre,  sans  même  s’en  rendre  compte.  Il  faut  dire  qu’il  n’était  pas  particulièrement   gourmand,  ni  même  gourmet  malgré  sa  tirade  du  matin.  Au  contraire  de  sa  sœur  qui   regardait  ses  pilules  rosâtres  d’un  air  dubitatif.   -­‐ Je  suis  certain  que  c’est  l’homme  que  j’ai  vu  dehors.  C’est  la  même  silhouette.  Et   puis  il  y  a  ce  quelque  chose  de  fuyant,  d’ondulant  que  je  reconnaîtrai  entre  mille.   Je  ne  suis  pas  fou,  dit-­‐il  d’un  ton  suppliant  en  levant  les  yeux  vers  ses  amis.   -­‐ Ce  que  je  ne  comprends  pas,  c’est  même  en  acceptant  l’idée  qu’un  homme  puisse   avoir  été  dehors,  à  courir,  et  qu’il  soit  maintenant  avec  nous  dans  la  tour,  qu’est-­‐ ce  qui  fait  que  ton  regard  soit  attiré  par  lui  ?  Que  tu  le  vois,  lui,  plus  qu’un  autre  ?   -­‐ Je  ne  sais  pas.  Peut-­‐être  que  ce  sont  les  séquelles  de  ma  sortie  à  l’air  libre,  essaya-­‐ t-­‐il  de  plaisanter.   Quentin  se  tue.  «  Il  faut  étouffer  les  monstres  au  berceau  ».  Voilà  encore  que  cette   phrase  énigmatique  se  glissait  à  nouveau  dans  son  esprit.  Il  tournait  et  retournait  ces   mots  dans  la  tête.  Il  se  repassait  les  images  de  ces  deux  visions.  Des  visions.  Ce  n’étaient   peut-­‐être  que  cela,  des  visions…  Pourtant,  quelque  chose  en  lui  savait  qu’il  s’agissait  de   bien  plus.     Les  enfants  reprirent  leur  visite,  un  peu  perturbés.  Arrivés  au  sommet,  Valériane  les   guida  vers  un  petit  escalier,  un  peu  dissimulé,  dans  un  passage  plus  sombre.   -­‐ Rares  sont  les  personnes  qui  viennent  ici.  Nous  n’aimons  pas  cela  ;  Mais  je  me   suis  dit  que  vous,  vous  aimeriez  voir  notre  observatoire.   La  vue  était  en  effet  stupéfiante.  Les  larges  baies  vitrées  donnaient  sur  une  plaine   morne,  sans  fin,  noyée  dans  les  vapeurs  empoisonnées.  La  terre  noire  et  stérile  n’offrait   nulle  prise,  nul  endroit  où  poser  le  regard,  nul  espace  de  douceur  ou  de  vie.  En   revanche,  de  véritables  feux  follets  surgissaient  de  nulle  part,  mêlant  leurs  teintes   rouges,  jaunes,  oranges,  en  un  ballet  hypnotisant.  Des  tornades  de  poussières  se   formaient,  créant  d’étranges  figures  avant  de  s’évanouir  en  un  ultime  nuage,  tel  un   champignon  vénéneux.  Les  enfants  regardaient  sans  un  mot,  fascinés  par  ce  territoire  à   la  fois  terrifiant  et  envoûtant.   Laureline  s’ébroua   -­‐ Ça  manque  un  peu  de  verdure  tout  ça  !       -­‐ Raconte,  lui  demandèrent  les  deux  Antariens   -­‐ Ah  mes  montagnes…  Le  vert  des  sapins,  le  blanc  de  la  neige  sur  les  sommets  qui   accrochent  les  nuages  dans  le  bleu  du  ciel  ;  les  champs  de  pissenlits  au  printemps,   entièrement  jaunes,  le  flamboiement  de  l’automne…  Nous  aussi,  on  a  des   couleurs.  Moins  vives  peut-­‐être  que  dans  votre  ville,  mais  ce  sont  des  couleurs  qui   vivent,  qui  respirent,  qui  ont  une  odeur,  un  toucher…  Et  puis  le  bruit  des  cloches   quand  les  vaches  sont  dans  les  alpages…    

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Laureline avait  les  yeux  fermés,  faisant  surgir  de  sa  mémoire  les  images  à  partager  avec   ses  amis.  Ceux-­‐ci  l’écoutaient  comme  on  écoute  un  conteur,  sans  être  certains  de  bien   comprendre,  laissant  les  mots  couler  comme  une  rivière,  porteurs  de  rêves  et   d’enchantements.   -­‐ Mon  père  m’a  dit  que  parfois,  les  voyageurs  gardaient  sous  leurs  chaussures  des   traces  de  terre  marron,  humide  encore  malgré  le  trajet,  et  qui  laissait  une  odeur   forte  qui  imprégnait  les  doigts.  Il  en  a  même  mis  un  peu  dans  sa  bouche  un  jour,   pour  voir  !  Anthony  semblait  incertain.   -­‐ Le  mien  m’a  expliqué  qu’autrefois  nous  avions  nous  aussi  une  terre  cultivable,  dit   à  son  tour  d’une  voix  songeuse,  Valériane.  Mais  je  ne  voulais  pas  le  croire.  En  fait,   je  n’imaginais  même  pas  ce  que  cela  voulait  dire.   -­‐ Mais  alors,  comment  en  êtes-­‐vous  vous  arrivés  là  ?   -­‐ Et  surtout  pourquoi  personne  ne  fait  rien  ?  Il  y  a  forcément  un  moyen  !     Les  enfants  retrouvèrent,  un  peu  aveuglés,  les  lumières  de  la  ville.  Tout  leur  semblait   clinquant,  agressif,  artificiel.  Ils  devaient  retrouver  leurs  parents  à  l’ambassade,  mais  ils   avaient  encore  le  temps.  Ils  firent  donc  un  détour  par  l’école  d’Anthony.  Celle-­‐ci  était   située  au  cœur  d’un  immense  domaine  universitaire  et  ils  parcouraient  les  allées   dégagées,  savourant  la  quiétude  des  lieux.  Tout  à  coup,  Quentin  se  précipita  dans  un   petit  bâtiment,  un  peu  à  part.   -­‐ Ce  n’est  pas  vrai  !  Voilà  qu’il  recommence,  jura  Laureline  qui  s’engouffra  à  son   tour  dans  la  bâtisse,  suivie  de  près  par  Valériane  et  Anthony.   Personne  !  Une  porte  claqua  au  loin.  Un  bruit  de  course.  Les  enfants  s’avancèrent   lentement,  jetant  un  coup  d’œil  dans  chaque  salle  qui  s’ouvrait  sur  le  couloir.  Le  silence   était  désormais  oppressant.   Dans  la  dernière  pièce,  à  moitié  dissimulé  par  un  bureau,  Quentin  gisait  par  terre,   inconscient.      

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Chapitre 6

-­‐ Cette fois-­‐ci  il  va  falloir  que  tu  t’expliques  vraiment,  menaça  Rémy  Luvier.     Les  quatre  enfants  se  tenaient,  penauds,  dans  la  salle  de  rédaction.  À  la  vue  de  son  frère   inanimé,  Laureline  s’était  jeté  sur  lui  en  hurlant.  Elle  l’avait  examiné  en  tous  sens,   cherchant  une  mare  de  sang,  une  plaie  béante,  quelque  chose  quoi  !  Mais  rapidement,   Quentin  avait  repris  ses  esprits.  Seule  l’énorme  bosse  qui  pointait  allègrement  à  travers   ses  cheveux,  témoignait  de  sa  mésaventure.  Ils  s’étaient  alors  directement  rendus  au   siège  du  journal,  proche  de  la  cité  universitaire.  Quentin,  encore  un  peu  chancelant,   n’avait  pipé  mot  sur  ce  qu’il  lui  était  arrivé  et  les  autres  n’avaient  osé  insister.  Mais  là,   face  au  regard  courroucé  de  son  père,  il  ne  pouvait  se  taire  plus  longtemps.  Alertée,  sa   mère  avait  accouru.  Les  parents  de  Valériane  et  d’Anthony  complétaient  le  cercle   accusateur  qui  entourait  les  enfants.   -­‐ On  vous  avait  dit  de  faire  attention,  de  les  emmener  visiter  la  ville  et  on  vous   retrouve  en  train  de  vous  battre  dans  la  zone  de  recherche  !     -­‐ On  ne  s’est  jamais  battu,  objectèrent  les  enfants   -­‐ Alors  vous  chahutiez  et  il  est  tombé  ?  Vous  n’avez  rien  cassé  au  moins  ?   -­‐ La  confiance  règne,  maugréa  Valériane.   -­‐ Tu  ferais  mieux  de  ne  pas  faire  ta  maligne,  répliqua  sa  mère.  Tu  es  la  plus  grande   et  tu  étais  donc  responsable  du  groupe.   -­‐ Ce  n’est  pas  de  sa  faute  !  Quentin  prit  la  défense  de  son  amie,  C’est  moi  qui  suis   parti  en  courant  sans  rien  dire.   -­‐ Alors  que  diable  s’est-­‐il  passé  ?   -­‐ Papa,  que  veut  dire  «  Il  faut  étouffer  les  monstres  au  berceau  »  ?   Interloqué,  son  père  ne  put  que  répondre  :   -­‐ Qu’il  faut  remédier  au  mal  dès  qu’il  apparaît.  Mais  qu’est-­‐ce  que  cela  vient  faire   dans  cette  histoire  ?   À  ce  moment-­‐là,  Henriette  Luvier  se  leva  et  s’approcha  d’un  air  grave  de  son  fils.   -­‐ Quentin,  où  as-­‐tu  entendu  cette  phrase  ?  C’est  important,  je  dois  savoir  !   -­‐ Je  ne  l’ai  pas  entendu,  elle  s’incruste  dans  mon  esprit  depuis  que  je  suis  sorti.  En   fait,  elle  s’impose  à  moi  chaque  fois  que  je  croise  l’ombre.   -­‐ L’ombre  ?  Tu  l’as  revu  ?  Qui  est-­‐ce  ?   Le  ton  de  Mme  Luvier  se  faisait  de  plus  en  plus  pressant   -­‐ Je  ne  sais  pas  Maman,  je  ne  comprends  pas  ce  qu’il  m’arrive  ni  pourquoi  je  suis   irrésistiblement  attiré  chaque  fois  que  ma  route  croise  la  sienne  alors  que  je  suis   terrorisé.  Mais  toi  ?  Cette  phrase  tu  la  connais  visiblement.  Alors  ?     Mme  Luvier  se  rassit  et  regarda  lentement  tous  les  enfants  et  parents  présents.  Elle   hésita  une  seconde  puis  se  lança  :   -­‐ Cette  phrase  est  la  devise  d’extrémistes  ;  des  conservateurs  prêts  à  employer  tous   les  moyens  pour  maintenir  la  colonie  dans  l’état  de  pollution  dans  laquelle  elle  se   trouve.  Vous  le  savez  tous,  continua-­‐t-­‐elle  en  se  tournant  cette  fois-­‐ci  vers  les   adultes,  la  fédération  a  engagé  des  sommes  colossales  pour  lancer  un  

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programme de  décontamination.  Mais  rien  n’avance.  Et  j’ai  été  envoyé  ici  pour   justement  comprendre  ce  qu’il  se  passe.  On  m’a  averti  dès  mon  arrivée  de   l’existence  de  ce  groupuscule.   -­‐ Et  toi,  reprit-­‐elle  en  direction  de  son  fils,  tu  trouves  le  moyen  de  tomber   directement  sur  eux  à  peine  un  pied  sur  la  colonie  !   -­‐ Ce  n’est  pas  tout,  coupa  M.  Luvier   Les  deux  journalistes  s’étaient  interrogés  du  regard  avant  de  rajouter  leurs   informations.     -­‐ Nous  enquêtons  actuellement  sur  un  trafic  d’oxygène,  de  plantes.  On  ne  sait  pas   encore  quoi  exactement.  Mais,  il  semblerait  que  beaucoup  de  personnes  soient   impliquées.  Les  enjeux  sont  colossaux.     Le  père  d’Anthony  se  tortilla  sur  sa  chaise   -­‐ Je  ne  sais  pas  si  c’est  pertinent,  mais  il  y  a  des  containers  spéciaux,  qui  arrivent   régulièrement,  destinés  au  centre  de  recherche.  Et  chaque  fois,  il  y  a  un  accident,   une  disparition.  Cela  m’a  frappé  et  j’ai  regardé  de  plus  près.  Pas  une  seule  fois,  ils   ne  sont  parvenus  à  bon  port  !   Les  enfants  ne  perdaient  pas  une  miette  de  la  conversation.  Ils  n’osaient  plus  bouger  de   peur  que  les  adultes,  réalisant  leur  présence,  ne  les  chassent  de  la  salle.  Pourtant  les   questions  se  bousculaient  dans  leur  tête.   -­‐ Il  y  a  encore  trop  de  points  d’interrogations  et  pas  assez  de  réponses.  Les   ramifications  semblent  profondes,  mais  je  ne  désespère  pas  de  remonter  à  la   source  et  reconstituer  le  puzzle,  poursuivit  de  père  de  Valériane.   -­‐ Ce  que  je  ne  comprends  vraiment  pas,  c’est  ce  que  viennent  faire  nos  enfants  là-­‐ dedans  ?  Questionna  la  maman  d’Anthony.     Tous  les  regards  se  tournèrent  à  nouveau  vers  eux,  pensifs.   -­‐ En  attendant,  interdiction  de  sortir.  Le  ton  de  Rémy  était  sans  réplique   Les  enfants  se  regardèrent,  atterrés   -­‐ Mais  vous  pourrez  accueillir  vos  copains,  rajouta  heureusement  Henriette.  Il  n’y  a   encore  pas  école  cette  semaine,  qu’en  pensez-­‐vous  ?  Demanda-­‐t-­‐elle  aux  parents.     Devant  l’acquiescement  parental,  les  enfants  filèrent  sans  demander  leur  reste      

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Chapitre 7

Regroupés  sur  le  lit  de  Laureline,  les  enfants  jouaient  à  un  «  uno  »  dont  ils  réinventaient   les  règles  au  fur  et  à  mesure  de  la  partie.  Mais  le  cœur  n’y  était  pas.  Deux  jours  s’étaient   écoulés  et  les  enfants  commençaient  à  avoir  des  fourmis  dans  les  jambes.  Soudain   Laureline  bondit,  éparpillant  toutes  les  cartes,  et  s’écria   -­‐ Ce  n’est  plus  possible.  On  va  moisir,  ici.  Je  vais  demander  à  Maman  si  on  ne  peut   pas  quand  même  aller  faire  un  tour.   -­‐ Et  comment  tu  vas  joindre  maman,  elle  travaille,  réplique  Quentin   -­‐ Elle  nous  a  laissé  son  numéro.   -­‐ C’est  uniquement  pour  les  urgences,  tu  le  sais  bien   -­‐ Et  bien  c’est  une  urgence  !  J’ai  le  cerveau  qui  se  liquéfie,  les  jambes  qui  sont   devenues  transparentes  tellement  les  muscles  ont  fondu.   -­‐ Tu  parles,  tu  es  surtout  en  train  de  devenir  énorme  avec  tous  les  gâteaux  dont  tu   t’empiffres  !   -­‐ Et  toi  ta  langue  devient  tellement  fourchue  que  bientôt  tu  ne  sauras  plus  que   siffler  comme  une  vipère.   -­‐ Oh  !  Vous  êtes  pénible  la  fratrie,  s’emporta  à  son  tour  Valériane   -­‐ Tu  vois,  c’est  une  urgence.  Sinon,  on  va  tous  finir  par  se  battre  !   À  ce  moment-­‐là,  Judith,  la  tante  de  Valériane  entra  dans  la  chambre.  C’était  une  grande   femme  blonde,  l’air  toujours  effacée  et  apeurée.  Mais  cette  fois-­‐là,  son  grand  sourire   laissait  présager  de  bonnes  nouvelles.   -­‐ Allez  les  enfants,  j’ai  l’autorisation  de  vous  emmener  au  musée   -­‐ Youpi  !  Hurlèrent  de  joie  les  quatre  en  même  temps   En  un  rien  de  temps,  la  petite  troupe  était  dehors  et  marchait  d’un  pas  décidé  vers   l’édifice.  Ils  goûtaient  pleinement  le  plaisir  d’être  dehors.  Enfin,  quand  on  dit  dehors  !   Pas  enfermé  entre  les  quatre  murs  de  la  chambre.  Ils  allaient  bon  train  au  milieu  de  ce   fleuve  de  couleurs  étincelantes.  Les  terriens  se  faisaient  l’œil,  repérant  désormais  les   grands  courants,  les  traverses  plus  paisibles,  les  aires  de  repos  aux  eaux  stagnantes  et   même  les  torrents  capricieux  qui  dévalent  par  à-­‐coups,  rebondissent  et  sautent.  Il   suffisait  alors  de  se  glisser  dans  l’onde,  se  laisser  porter  en  son  centre  ou  nager   jusqu’aux  berges.  C’est  vrai  que  toute  la  ville  semblait  couler,  parcourue  d’ondes   frémissantes…   Mais  Valériane  commençait  à  donner  des  signes  de  nervosité,  à  jeter  de  fréquents  coups   d’œil  en  direction  des  panneaux.  Judith  se  retourna,  empoigna  le  poignet  de  sa  nièce  et   la  pressa  de  continuer.  À  ce  moment-­‐là,  Quentin  se  mit  à  pâlir  et  des  gouttes  de  sueurs   glacées  perlèrent  sur  son  visage.   Mais  déjà  Judith  avait  bifurqué,  ouvrant  une  lourde  porte  de  métal  d’une  haute  tour.   -­‐ Ce  n’est  pas  le  musée,  tatie,  protesta  Valériane   -­‐ Oui,  oui,  ne  t’inquiètes  pas.  J’ai  juste  une  petite  course  à  faire  avant  qu’on  y  aille.   -­‐ Mauvais  plan,  murmura  Quentin.  Cela  me  fait  comme  les  autres  fois,  comme  un   battement  qui  résonne  au  fond  de  l’estomac.  Et  j’ai  comme  des  acouphènes,  de   plus  en  plus  violent  !    

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Anthony et  Laureline,  qui  devisaient  gaiement  sans  se  rendre  compte  de  rien,  prirent   enfin  conscience  du  malaise  général.  Mais  c’était  trop  tard.  Au  sommet  des  escaliers   qu’ils  avaient  gravis  quatre  à  quatre  sous  l’impulsion  de  Judith,  se  tenait  un  homme   étrange.  Il  était  immense,  maigre  comme  un  clou,  avec  un  sourire  en  coin  que  lui   mangeait  une  barbe  poivre  et  sel.  Sa  blouse  blanche  flottait  autour  de  lui  comme  une   cape  de  héros  de  bandes  dessinées.  Des  rides  profondes  durcissaient  son  visage  tandis   que  ses  mains  étaient  dissimulées  sous  d’épais  gants.  Son  pantalon  tire-­‐bouchonnait   sur  de  vieilles  baskets  avachies,  mais  il  était  cravaté.  Tout  en  lui  était  contradiction  et   oppositions.   -­‐ Je  suis  content  de  vous  rencontrer  enfin,  mes  enfants  dit-­‐il  d’une  voix  rocailleuse   -­‐ Qui  êtes-­‐vous  ?     -­‐ Que  nous  voulez-­‐vous  ?   -­‐ Où  sommes-­‐nous  ?   -­‐ Je  vais  le  dire  à  mes  parents  !   D’un  geste,  il  fit  taire  les  enfants  et  congédia  Judith  qui  s’éclipsa  sans  oser  regarder  sa   nièce.   -­‐ C’est  bien  toi,  Quentin,  fit-­‐il  en  fixant  le  malheureux  garçon  qui  recula  d’un  pas   devant  l’intensité  du  regard.   -­‐ Tu  l’as  senti,  n’est-­‐ce  pas  ?  Tu  dois  avoir  une  oreille  remarquable,  poursuivit   l’homme  en  incitant  les  enfants  à  pénétrer  dans  la  pièce.   Un  bourdonnement  devient  perceptible,  une  pulsation  qui  leur  remontait  le  long  des   jambes  et  semblait  s’écouler  depuis  le  sommet  du  crâne  pour  se  rejoindre   douloureusement  au  milieu  du  ventre.  Si  ses  trois  compagnons  exprimèrent  un   grognement  de  stupeur,  le  visage  de  Quentin,  lui,  s’éclaira.   -­‐ C’est  donc  cela  que  je  sentais  !  C’est  en  fait  un  courant  électrique  basse  fréquence,   n’est-­‐ce  pas  ?  Mais  ce  n’est  pas  logique,  cela  devrait  se  dissiper  en  moins  d’un   mètre.  Attendez,  cela  vient  de  ce  coffre  !     -­‐ Tu  es  décidément  un  garçon  tout  à  fait  surprenant  s’étonna  l’homme   Mais  déjà  Quentin  l’avait  oublié,  toute  son  attention  tournée  vers  la  forme  étrange  de   l’objet.  Il  tendit  la  main  pour  l’ouvrir,  mais  l’homme  la  repoussa  d’une  brusque  claque.   -­‐ Ne  touche  pas,  c’est  l’avenir  de  ce  monde.  Mais  c’est  aussi  sa  perte.  Vous  avez  bien   failli  faire  pencher  la  balance,  jeune  homme.  Du  bon  ou  du  mauvais  côté,  je  ne   sais.  L’équilibre  est  instable  mais  indispensable.   Les  enfants  ne  comprenaient  plus  rien.  Le  discours  semblait  totalement  décousu.  Avec   des  gestes  précautionneux,  il  entrouvrit  la  boîte.  Une  douceur  chaleur  et  lumière  s’en   échappèrent,  ainsi  qu’une  forte  odeur  d’humus.   -­‐ C’est  une  serre  !  Murmura  émerveillé  Quentin   -­‐ Pas  tout  à  fait  mon  jeune  savant,  dit-­‐il  en  refermant  le  coffre.  C’est  en  fait  un  peu   plus  complexe,  car  ici,  nous  n’avons  plus  de  matières  à  décomposer,  plus  de  terre,   plus  rien.  Ce  que  tu  vois  là,  c’est  la  création  à  l’état  pur,  déclara-­‐t-­‐il  avec  emphase,   c’est  la  main  de  l’homme  devenu  Dieu.   Il  était  fou,  ce  n’était  pas  possible.  C’est  alors  que  l’homme  se  précipita  hors  de  la  pièce.   Ils  n’eurent  pas  le  temps  de  faire  un  geste  qu’ils  entendirent  la  clé  tourner  dans  la   serrure.     Ils  étaient  prisonniers  !  

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Chapitre 8

Quentin  se  précipita  sur  la  porte  qu’il  se  mit  à  tambouriner  avec  violence,  tandis  que   Valériane  se  mettait  à  hurler  au  secours  et  qu’Anthony  faisait  le  tour  de  la  pièce,   cherchant  une  issue.  Laureline  s’assit  tranquillement  devant  le  coffre,  et  l’ouvrit   entièrement.  Tout  au  fond,  une  minuscule  tige  vert  pâle  tentait  de  se  dresser.   Cela  calma  net  la  furie  de  ses  compagnons.  Ils  s’approchèrent  à  leur  tour  pour   contempler  ce  miracle  de  la  vie.   Les  enfants  retenaient  leur  souffle,  émerveillés.   -­‐ Je  n’en  avais  jamais  vu.  Que  c’est  fragile  !   -­‐ Mais  pourquoi  nous  a-­‐t-­‐il  laissés  avec  ce  trésor  ?  C’est  absurde  !   -­‐ Quand  je  reste  au-­‐dessus,  je  me  sens  toute  bizarre…   -­‐ C’est  vrai,  moi  aussi.  J’ai  la  tête  qui  tourne   -­‐ Elle  purifie  l’air  !  Ce  que  vous  sentez,  c’est  l’oxygène.  Vous  vous  rendez  compte  de   ce  que  cela  veut  dire  ?  Si  une  pousse  aussi  minuscule  que  celle-­‐ci  est  déjà  aussi   performante,  imaginez  des  champs  entiers  de  plantes  d’un  mètre  de  haut  !   Quentin  s’exaltait  tout  seul,  avec  de  grands  gestes  comme  pour  mieux  dessiner  le  rêve.   -­‐ Mais  alors  pourquoi  il  parlait  aussi  de  la  perte  de  l’homme  ?  Tempéra  Anthony   La  remarque  leur  tomba  dessus  comme  une  douche  d’eau  glacée  et  les  ramena  à  leur   dure  réalité.     Des  bruits  de  pas  se  firent  entendre  et  des  voix  résonnèrent  derrière  la  porte.  Les   enfants  se  serrèrent  dans  un  coin  en  entendant  la  clé  tourner.   Trois  hommes  entrèrent,  jetant  un  regard  circulaire  dans  la  pièce.  Ils  se   désintéressèrent  vite  des  enfants  pour  se  ruer  vers  le  coffret.  Ils  s’en  emparèrent  et   repartirent  aussi  vite  qu’ils  étaient  venus,  laissant  la  porte  béante.   Un  instant  d’hésitation,  et  les  quatre  amis  se  précipitèrent  à  leur  tour  dans  les  escaliers,   courant  vers  la  liberté.   Ce  n’est  que  deux  rues  plus  loin,  qu’enfin  ils  ralentirent,  le  cœur  battant  encore  la   chamade.   -­‐ Quelqu’un  comprend  ce  qu’il  se  passe  ?  Parce  que  moi,  j’en  perds  mon  latin,  dit   Laureline   -­‐ Parce  que  tu  parles  latin  maintenant,  se  moqua  son  frère   -­‐ J’ai  surtout  la  désagréable  impression  d’être  un  pion  dans  un  jeu  dont  je  ne   connais  aucune  règle,  se  révolta  Valériane.   -­‐ On  a  servi  d’appât,  j’en  suis  certain,  lâcha  alors  Anthony.  On  s’est  servi  de  nous   pour  attirer  ces  hommes  jusqu’au  coffret.  Ils  savaient  exactement  ce  qu’ils   allaient  trouver  dans  la  pièce  avant  même  de  l’avoir  ouverte.   -­‐ En  attendant,  on  a  intérêt  à  rentrer  vite  fait.  Car  maintenant,  je  me  demande  si   Judith  avait  vraiment  l’autorisation  des  parents.  Et  si  ce  n’est  pas  le  cas  et  qu’ils   ne  nous  trouvent  pas  dans  la  chambre,  on  va  avoir  droit  à  une  sérieuse  remontée   de  bretelles  !   -­‐ Mais  comment  Judith  a-­‐t-­‐elle  pu  faire  cela  ?  Mes  parents  ne  la  fréquentent  pas   beaucoup,  mais  c’est  quand  même  ma  tante  !   Quentin  passa  un  bras  protecteur  autour  des  épaules  de  Valériane.  «  Va  falloir  que  je  les   surveille  ces  deux-­‐là  »  se  dit  Laureline.  Mais  Quentin  enchaîna  :  

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-­‐ Moi je  ne  rentre  pas.  Je  veux  comprendre  !  Où  est,  à  votre  avis,  le  centre  de   recherche  ?  Et  si  vous  vouliez  faire  disparaître  définitivement  quelque  chose,   comment  vous  y  prendriez-­‐vous  ?  Je  ne  vois  pas  de  poubelles  assez  grandes  pour   y  jeter  le  coffret   -­‐ Pour  la  première  question,  tu  n’as  qu’à  te  servir  de  ta  boussole,  gros  malin.  Pour   la  deuxième,  c’est  simple,  nous  balançons  tout  dehors  !  Il  y  a  un  sas  d’évacuation   près  de  l’aérogare.   -­‐ Tout  ?  Mais  c’est  dégoûtant  !   -­‐ De  toute  façon,  tout  est  dissous  en  quelques  heures…  On  ne  va  quand  même  pas   stocker  nos  détritus  à  l’intérieur,  c’est  répugnant  !   -­‐ J’ai  l’impression  que  ce  n’est  pas  gagné,  la  lutte  contre  la  pollution,  même  avec   des  plantes  miraculeuses,  réalisa  Quentin.  Mais  pour  l’instant,  le  plus  urgent  est   de  sauver  ce  spécimen.  Si  nous  les  laissons  faire,  il  n’y  aura  plus  aucun  espoir  de   guérir  cette  colonie  un  jour  !     -­‐ Je  file  au  centre  de  recherche  avec  Valériane,  continua-­‐t-­‐il,  et  toi,  Laureline,  tu   pars  avec  Anthony  à  la  décharge.  Mais  attention,  vous  repérez  juste  les  lieux  !   C’est  là  que  tout  a  commencé  et  l’endroit  semble  particulièrement  mal  famé  !   Alors  pas  de  blague,  vous  ne  jouez  pas  les  aventuriers  et  vous  êtes  prudent.  J’y   serais  bien  allé,  mais  on  doit  faire  vite  et  j’ai  quelque  chose  que  je  voudrais   vérifier  pendant  ce  temps.  On  se  retrouve  à  l’ambassade  dans  une  heure  !   -­‐ Et  évidemment,  seule  Valériane  peut  t’aider,  n’est-­‐ce  pas  ?  Se  moqua  sa  sœur.   Et  elle  partit  en  courant  avant  que  le  coup  de  pied  de  son  frère  ne  puisse  l’atteindre,   Anthony  sur  ses  talons.      

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Chapitre 9

Pendant  que  les  deux  plus  jeunes  filaient  vers  l’aérogare,  Quentin  suivait  les   instructions  de  sa  boussole  qu’il  avait  programmée,  de  façon  un  peu  vaste,  sur  «  Centre   de  recherche  ».  Il  serait  bien  temps  d’affiner  une  fois  sur  place.     -­‐ Qu’est-­‐ce  que  l’on  doit  chercher  ?  Lui  demanda  Valériane.  Tu  penses  à  quoi  ?   -­‐ Si  le  terreau  a  été  importé,  je  suis  presque  certain  que  la  plante  a  été  créée  ici,  sur   Antarius.  Je  n’y  connais  pas  grand-­‐chose  en  botanique,  mais  avec  des  propriétés   aussi  remarquables,  j’en  aurais  au  moins  entendu  parler.     Valériane  jeta  un  regard  oblique  à  Quentin.  Il  était  plus  jeune,  mais  il  l’intimidait   presque  parfois.  On  avait  l’impression  qu’il  connaissait  tellement  de  choses,  toujours   curieux  et  désireux  de  comprendre  le  monde.  Bon  d’accord,  son  côté  Monsieur-­‐Je-­‐sais-­‐ tout  pouvait  être  exaspérant,  mais  en  même  temps,  il  était  surtout  heureux  de  partager   ce  qu’il  savait.  En  attendant,  elle  ne  voyait  pas  bien  ce  qu’ils  pourraient  faire.  Ils   n’étaient  que  des  enfants  quand  même  !  Ces  deux-­‐là,  le  frère  comme  la  sœur,  on  avait   l’impression  que  rien  ne  les  arrêtait,  que  rien  ne  leur  faisait  peur.  Plus  encore,  que  rien   ne  les  surprenait  tout  en  gardant  la  capacité  de  s’émerveiller  !  L’habitude  de  voyager,   peut-­‐être,  de  se  fondre  dans  des  mondes  à  chaque  fois  différents  ?  Son  père  lui  disait   que  depuis  que  l’homme  avait  essaimé  à  travers  l’univers,  chaque  colonie  avait  choisi   des  voies  différentes,  pris  des  options  parfois  radicalement  opposées  au  point  que  l’on   pouvait  douter  que  tous  descendaient  de  la  même  souche.  Pour  lui,  cette  diversité   démontrait  la  richesse  de  l’humanité  et  expliquait  son  extraordinaire  vitalité.  Valériane   n’y  avait  jamais  vraiment  réfléchi  jusqu’à  présent.  Mais  au  contact  de  Quentin  et  de  sa   sœur,  elle  se  mit  à  penser  aux  différences  qui  pouvaient  existaient  entre  eux,  et  qui  loin   de  les  diviser,  les  rendait  plus  fort.     -­‐ En  fait,  quand  on  échange  ce  que  l’on  sait,  chacun  repart  avec  un  peu  plus.  C’est   comme  si  le  savoir  s’était  multiplié  par  deux  !  S’avisa-­‐t-­‐elle  à  voix  haute.   -­‐ Si  tu  le  dis,  répondit  Quentin,  un  peu  surpris  de  la  tournure  des  pensées  de  son   amie.  Mais  pour  l’instant,  il  faudrait  surtout  que  tu  me  dises  où  est  le   département  des  sciences  naturelles.   -­‐ La  nature  n’est  pas  vraiment  au  programme  d’Antarius,  s’esclaffa-­‐t-­‐elle,  mais  je   vois  ce  que  tu  veux  dire.  Allons  du  côté  des  laboratoires  d’ingénieries  génétiques   et  du  développement  artificiel     Ce  fut  au  tour  de  Quentin  d’éclater  de  rire,  pensant  au  développement  durable  dont  tout   le  monde  se  gargariser  sur  la  terre,  sans  jamais  vraiment  en  saisir  la  portée  ou  les   implications.  Redevenant  sérieux,  il  se  disait  qu’un  séjour  à  Antarius  devrait  être   obligatoire  pour  chaque  citoyen  afin  de  mesurer  les  conséquences  de  l’irresponsabilité   collective.  Car  malgré  les  paillettes,  il  comprenait  maintenant  l’air  triste  des  Antariens   revenant  au  pays,  dans  l’avion.  Des  êtres  coupés  de  leurs  racines,  voilà  ce  qu’ils  étaient  !   Mais  trêve  de  rêverie,  le  laboratoire  se  dressait  devant  eux.  Au  premier  étage,  des   fenêtres  étaient  ouvertes.  Il  y  avait  du  monde.  Restait  à  savoir  si  c’étaient  des  gentils  ou   des  méchants.  

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Sans plus  attendre,  les  deux  amis  poussèrent  la  porte.       La  porte  du  sas  d’évacuation  était  dissimulée  par  deux  pans  de  murs  opaques,  et   Laureline  et  Anthony  se  tenaient  devant  elle,  indécis.  Il  n’y  avait  personne.  On  voyait   bien  pourtant,  à  l’usure  du  sol,  que  les  lieux  étaient  très  utilisés.  Peut-­‐être  parce  que   c’était  l’heure  de  déjeuner.  L’estomac  de  Laureline  lui  rappelait  d’ailleurs  bruyamment   qu’ils  auraient  mieux  fait  de  faire  comme  tout  le  monde,  se  mettre  à  table,  même  avec   de  frustrants  alimédocs  !     -­‐ Allez,  il  faut  aller  voir,  décida  Laureline   -­‐ Tu  es  folle,  s’écria  Anthony,  retenant  son  amie  qui  avait  déjà  la  main  sur  la   poignée,  on  ne  peut  pas  entrer  comme  cela.  Même  dans  le  sas,  des  vapeurs   toxiques  peuvent  pénétrer.  Il  faut  s’équiper.  Il  y  a  ce  qu’il  faut  dans  ce  placard.   -­‐ Super,  quand  on  aura  dix  ans  de  plus,  on  pourra  peut-­‐être  s’habiller  avec  ces   combinaisons,  soupira  la  fillette,  découvrant  la  taille  des  vêtements.  Mais  en   attendant,  je  ne  vois  pas  bien  à  quoi  cela  nous  servirait  de  porter  ces  trucs  !  Ça   suffit,  on  ne  va  pas  rester  les  bras  croisés  espérant  que  le  lapin  nous  apporte  une   tasse  de  thé  pour  grandir  d’un  seul  coup  !  On  prend  les  masques,  on  ferme  nos   vestes  le  plus  possible  et  on  rentre  les  mains  dans  les  manches,  cela  devrait   suffire  pour  juste  un  coup  d’œil,  non  ?   Laureline  avait  déjà  ajusté  son  masque,  mis  le  dernier  bouton,  et  se  dirigeait  d’un  pas   décidé  vers  le  sas.  Anthony  essayait  de  suivre  le  rythme  tout  en  se  répétant,  pour  se   donner  du  courage  :  «  on  ne  va  pas  mourir  là,  on  ne  va  pas  mourir  !  ».  Et  la  porte  se   referma  derrière  lui  avec  un  bruit  désagréable  de  succion.      

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Chapitre 10

Il  avait  fermé  les  yeux  et  se  demandait  ce  qu’il  ressentirait  quand  les  toxines   s’infiltreraient  sous  sa  dérisoire  protection.  On  lui  avait  tellement  dit  de  ne  jamais   pénétrer  là,  ni  même  de  s’en  approcher.  Le  sas  d’évacuation,  c’était  un  peu  le  père   fouettard  d’Antarius,  la  menace  d’une  punition  terrifiante  pour  ceux  qui  ne  filaient  pas   droit.  On  disait  du  vaurien  du  quartier  d’à  côté  «  ah  celui-­‐là,  il  finira  au  sas  »  et  les   mères  hochaient  la  tête  d’un  air  entendu.   Anthony  passa  sa  langue  sur  ces  lèvres  desséchées.  La  sueur  lui  dégoulinait  sur  les   yeux.  D’un  geste  machinal,  il  passa  la  main.  Son  masque,  bien  trop  grand  pour  lui,   tomba.  Il  ouvrit  la  bouche  pour  lancer  un  long  cri  d’agonie,  ouvrit  les  yeux…  Et   découvrit  Laureline  qui  le  regardait,  au  bord  du  fou  rire.   -­‐ Si  tu  voyais  ta  tête,  mon  pauvre  Anthony,  je  t’assure  que  pour  le  coup  tu  pourrais   mourir…  De  rire  !   Anthony  était  tellement  stupéfait  qu’il  en  oubliait  de  se  vexer  !   -­‐ On  n’est  pas  mort,  finit-­‐il  par  articuler   -­‐ Et  bien  si  c’est  la  mort,  ça  me  va.  Encore  qu’au  niveau  odeur,  ce  n’est  quand  même   pas  la  joie.  Il  flotte  une  odeur  de  chaussettes  mal  lavées,  c’est  une  horreur.  On   dirait  la  chambre  de  mon  frère  !   -­‐ Mais,  mais…   -­‐ Oh  la  chèvre,  reprends  tes  esprits.  Il  ne  faut  quand  même  pas  que  l’on  traîne.  J’ai   la  tête  un  peu  trop  légère  pour  cela  soit  bien  naturel.  Cela  ne  te  rappelle  rien  ?   -­‐ Si,  dans  le  coffret.  Mais  je  ne  vois  pas  comment…   -­‐ Regarde,  le  coupa  Laureline,  derrière  ces  panneaux  :  on  aperçoit  le  bout  d’un   coffret.  Je  suis  certaine  que  le  sas  en  est  rempli.  Mais  ne  nous  attardons  pas.  J’ai   hâte  de  raconter  à  mon  frérot  ce  que  nous  avons  découvert  !     Le  frère  en  question  était  au  même  moment  en  bien  mauvaise  posture  :  il  s’était  faufilé   dans  le  laboratoire,  tentant  de  déchiffrer  les  notes  étalées  ici  ou  là,  de  deviner  le   contenu  des  éprouvettes  tenues  au  froid  dans  les  frigos…  Il  furetait  dans  une  salle   emplie  d’étranges  appareils  quand  soudain  la  lumière  s’alluma.  Le  laborantin  venait   contrôler  les  résultats.  Quentin  eu  juste  le  temps  de  se  dissimuler  derrière  un  gros   meuble  de  rangement.  Hélas,  l’homme  semblait  s’installer  pour  un  long  moment  et   Quentin  ne  voyait  vraiment  pas  comment  il  pourrait  sortir  sans  se  faire  remarquer  !  Et   Valériane,  où  était-­‐elle  ?  Ils  s’étaient  séparés  dès  le  début,  Valériane  préférant  fouiller   les  bureaux.  Elle  avait  décrété  que  les  papiers  devraient  être  plus  compréhensibles  à  cet   endroit  pour  une  non  scientifique  comme  elle  !  Mais  cela  faisait  déjà  un  bon  moment,  et   Quentin  craignait  qu’elle  ne  débarque  sans  faire  attention  et  tombe  nez  à  nez  avec  le   laborantin.  Ce  dernier  continuait  à  faire  ses  relevés,  sifflotant  tranquillement.  Cela  plus   tout  autre  chose  exaspérait  Quentin  :  Il  ne  se  rendait  pas  compte  que  le  sort  du  monde   était  en  jeu.  L’air,  la  matière  la  plus  indispensable…  Et  l’autre  qui  prenait  son  temps…   D’un  seul  coup,  ce  qu’il  craignait  arriva.  Valériane,  entra  en  trombe  dans  la  pièce  et  se   dirigea  droit  vers  le  laborantin  !  

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-­‐ Salut. Dis-­‐moi,  tu  peux  me  dire  où  sont  les  bilans  des  recherches  sur  la  plante   bouffeuse  de  toxines  ?   -­‐ Mais,  qui  êtes-­‐vous,  que  faites-­‐vous  ici  ?  Balbutia  l’homme  estomaqué   -­‐ Allez  quoi,  file-­‐moi,  un  coup  de  main  !  J’en  ai  marre,  cela  fait  des  heures  que  je   cherche,  que  je  ne  comprends  rien  à  ce  qu’il  se  fait  ici.  Si  je  rentre  bredouille,  mon   père  va  encore  se  moquer  de  moi.   Elle  s’était  tournée,  dos  au  mur,  obligeant  l’homme  à  s’éloigner  de  la  porte  et  du  coin  où   était  réfugié  Quentin.  Admiratif  devant  le  cran  de  son  amie,  Quentin  en  profitait  pour   s’extirper  de  sa  cachette.   -­‐ Ben  oui  quoi,  continuait  Laureline  en  parlant  à  toute  vitesse,  noyant  le  pauvre   laborantin  sous  un  flot  de  paroles.  J’ai  parié  avec  mon  père  que  je  réussirai  à   savoir  ce  qui  se  tramait  ici,  sur  quels  secrets  d’état  vous  travaillez.  Il  est   journaliste  mon  père,  et  il  aime  bien  aller  fourrer  son  nez  partout.  Mais  il  dit  que   c’est  un  métier,  que  tout  le  monde  ne  peut  pas  mettre  à  jour  les  complots,  et  moi   je  lui  ai…   -­‐ Mais  grand  dieu  mademoiselle,  calmez-­‐vous  !  Si  votre  père  veut  savoir  ce  que   nous  faisons,  pas  la  peine  de  faire  des  coups  tordus.  Qu’il  vienne,  nous  lui   expliquerons  tout,  pas  de  problème  !   -­‐ Comment  ça  ?  Ce  n’est  pas  un  labo  classé  top  défense  ?     Pour  la  première  fois,  Laureline  semblait  décontenancé.   -­‐ Il  a  raison,  fit  alors  une  voix  qu’elle  reconnut  aussitôt,  terrifiée,  Et  vous  jeune   homme,  relevez-­‐vous.  Un  redresseur  de  torts  comme  vous  ne  peut  se  courber   ainsi  devant  l’adversité,  persifla  le  savant  qui  les  avait  kidnappés.   Toujours  aussi  débraillé,  l’homme  se  tenait  devant  la  porte,  ôtant  toute  idée  de  fuite.  Il   regardait  les  deux  enfants  avec  un  petit  sourire  indéchiffrable.   -­‐ Mon  cher  Victor,  expliquez  donc  à  nos  deux  invités  sur  quoi  nous  travaillons  dans   ce  laboratoire.   -­‐ Bien  patron.  Eh  bien  c’est  simple,  nous  étudions  les  différentes  combinaisons   possibles  pour  améliorer  la  consistance  des  alimédocs.  Ce  sont  des  recherches   très  importantes,  s’anima  le  laborantin,  car  une  étude  démontre  qu’à  force  de   n’avaler  que  des  pilules,  les  gens  perdent  l’habitude  de  mâcher.  Les  dents  ne   servant  plus,  elles  finissent  par  se  déchausser  et  tomber.  Mais  le  plus  grave,  c’est   que  du  coup  la  langue  n’étant  plus  contenue,  elle  finit  par  prendre  trop  de  place,   l’élocution  et  la  respiration  s’en  trouvent  gênées.  Et  on  se  demande  la  perte  du   sens  carnassier  de  nos  congénères  n’aurait  pas  une  influence  sur  le  fatalisme   dont  ils  font  de  plus  en  plus  preuves  et  si…   -­‐ Cela  suffit,  je  crois  qu’ils  ont  compris.  Merci  Victor.  Allez  jeunes  gens,  suivez-­‐moi,   il  est  temps  que  nous  ayons  une  petite  conversation.      

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Chapitre 11

-­‐ Décidément, vous  êtes  partout.  En  quelques  jours  vous  avez  mis  une  panique  qui   a  mis  de  nombreuses  personnes  très  en  colère  !   -­‐ Qu’allez-­‐vous  faire  de  nous  ?  demanda  d’une  voix  tremblante  Quentin   -­‐ Il  est  bien  temps  de  vous  en  inquiéter  !  Vous  n’êtes  que  de  jeunes  inconscients  !   Mais  qui  avez  réussi  un  sacré  coup,  vos  parents  peuvent  être  fiers  de  vous,  se  mit   alors  à  rire  le  savant.   Valériane  et  Quentin  étaient  complètement  déboussolés,  et  leur  stupeur  augmenta   encore  quand  le  savant,  qui  les  avait  fourrés  manu  militari  dans  sa  bulle,  s’arrêta  devant   l’ambassade.     Quelques  minutes  plus  tard,  tout  le  monde  était  réuni  dans  les  salons  privés  du   gouverneur.  Il  y  avait  les  quatre  enfants,  leurs  parents,  mais  aussi  le  savant  et  les  trois   hommes  qui  avaient  dérobé  le  premier  coffret  et  même  Judith.   -­‐ Tout  d’abord,  commença  Mme  Luvier,  je  tiens  à  vous  dire,  les  enfants,  que  nous   sommes  vraiment  déçus  de  votre  attitude.   Les  enfants  baissèrent  la  tête  de  concert.  Cela  allait  se  gâter  pour  eux  !   -­‐ En  effet,  si  nous  vous  avions  demandé  de  rester  dans  votre  chambre,  c’était  pour   votre  sécurité.  Et  vous  nous  avez  désobéi  !   -­‐ Mais  c’est  Judith  qui…   -­‐ Je  sais,  mais  quand  vous  vous  êtes  échappés  de  la  tour,  vous  auriez  dû  rentrer   directement.  Et  toi,  Quentin,  comment  as-­‐tu  pu  laisser  partir  ta  petite  sœur  toute   seule  ?  Elle  est  rentrée  dans  le  sas,  te  rends-­‐tu  compte  ?   -­‐ Tu  n’as  pas  fait  ça,  espèce  de…  Quentin  s’était  retourné  vers  sa  sœur,  réalisant  ce   qu’elle  avait  risqué.   -­‐ Il  suffit.  Cela  étant,  continua-­‐t-­‐elle,  un  sourire  apparaissant  sur  son  visage,  il  me   faut  bien  reconnaître  aussi  que  nous  sommes  tous  très  fiers  de  vous  !  Vous  ne   l’avez  pas  fait  exprès,  mais  vous  avez  mis  le  pied  dans  une  fourmilière  et  mis  une   joyeuse  pagaille  !   -­‐ Comment  cela  ?   -­‐ En  fait,  interrompit  M.  Luvier,  il  y  avait  plusieurs  affaires  qui  s’entremêlaient  et   qui  ne  pouvaient  se  résoudre  qu’en  les  prenant  dans  leur  ensemble.     La  fluidité,  songea  Quentin,  ici,  tout  est  question  de  fluidité     -­‐ Tout  est  lié  à  la  découverte  de  cette  plante,  dévoreuse  de  toxines.  Mais  comme   toutes  découvertes,  c’est  l’utilisation  qu’en  fait  l’homme  qui  est  véritablement   importante.  Il  est  évident  que  si  cette  plante  peut  changer  non  seulement  la  vie   sur  cette  colonie,  ses  débouchés  aussi  ouvrent  des  perspectives  absolument   incroyables.  Seulement  voilà,  un  groupe  de  malfrats  a  décidé  de  s’approprier  la   plante  pour  un  usage  totalement  commercial.   -­‐ «  Il  faut  étouffer  les  monstres  au  berceau  »  s’écria  Quentin.  

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-­‐ Non, bien  au  contraire.  Cette  association  tentait  lui  de  tuer  toute  possibilité  pour   un  groupement  privé  de  s’en  emparer.   -­‐ Je  ne  comprends  plus  rien,  s’énerva  alors  le  garçon   -­‐ Réfléchis,  reprit  alors  le  père  de  Valériane.  Imagine  des  gens  détenant  le  pouvoir   de  créer  des  poches  d’air  pur,  des  zones  à  l’air  libre,  totalement  dépourvue  de   contamination  et  les  vendant  aux  plus  offrants.  Pire  encore,  ces  mêmes  hommes   se  rendant  maîtres  des  circuits  de  recyclage  et  détenant  ainsi  pouvoir  de  vie  et  de   mort  sur  la  colonie  entière.  Que  penses-­‐tu  qu’il  se  passerait  ?   -­‐ C’est  terrifiant,  mais  hélas  tout  à  fait  concevable,  appuya  Judith   -­‐ Mais  le  sas  alors  ?   -­‐ La  meilleure  manière  de  contre  attaquer  était  de  rendre  publique  et  disponible   tout  de  suite  le  fruit  de  ces  recherches.  Mais  hélas,  les  choses  étaient  un  peu   embrouillées  et  tout  le  monde  surveillait  «  Il  faut  étouffer  les  monstres  au   berceau  ».   -­‐ Quelle  idée  de  prendre  un  nom  pareil,  jura  le  journaliste.  C’est  d’un  long  et  pas   vraiment  accrocheur.  Comment  tu  veux  placer  ça  trois  fois  dans  le  même  papier  !   -­‐ C’est  vrai  qu’il  faudra  leur  poser  un  jour  la  question,  éclata  de  rire  le  savant.   -­‐ Bref,  toujours  est-­‐il  que  ce  sont  eux  que  tu  as  surpris  quand  tu  as  débarqué.  Ils   ont  commencé  les  plantations   -­‐ Il  faudra  quand  même  que  les  gens  apprennent  deux  ou  trois  petites  choses  sur   les  déchets,  ne  put  s’empêcher  de  glisser  Quentin.   -­‐ Tu  as  raison,  répondit  en  souriant  le  père  d’Anthony.  Ce  n’est  pas  parce  que  nous   avons  une  solution  que  cela  va  résoudre  tous  les  problèmes  !  Mais  cela  viendra,  et   un  jour  peut-­‐être  que  je  verrai  mon  fils  courir  dehors,  ou  mes  petits  enfants,  il   faut  être  patient  pour  panser  les  blessures  infligées  à  notre  terre.   -­‐ Et  pourquoi  nous  avoir  kidnappé  alors  ?   -­‐ Je  reconnais  que  nous  n’avons  pas  été  très  honnêtes  avec  vous,  et  que  nous  nous   sommes  servis  de  vous,  admit  Judith.  Tout  le  monde  surveillait  tout  le  monde,  et   vous  vous  promeniez  au  milieu  de  tout  cela.  Nous  ne  l’avons  pas  prémédité,  mais   l’occasion  était  trop  belle  de  faire  passer  à  «  Il  faut  étouffer  les  monstres  au   berceau  »  un  nouveau  plant,encore  plus  prometteur  que  les  autres.   -­‐ Je  le  savais  !  S’écria  Anthony  tout  fier,  je  le  savais  que  nous  servions  d’appâts  !   -­‐ Pas  tout  à  fait,  nous  n’aurions  jamais  mis  vos  vies  en  danger.  Mais,  je  reconnais   que  de  vous  savoir  enfermé  pendant  quelques  heures  pouvait  non  seulement   vous  mettre  à  l’abri,  mais  aussi  vous  servir  de  leçon  !   -­‐ Oui,  et  finalement  on  a  achevé  de  mettre  le  bazar  partout  :  au  labo,  au  sas.  Comme   quoi,  ce  n’est  pas  la  peine  de  nous  prendre  pour  des  bébés,  explosa  Laureline.     Tout  le  monde  éclata  de  rire.  La  soirée  se  prolongea  jusque  tard  dans  la  nuit,  chacun   voulant  raconter  sa  version  de  l’aventure.  Le  puzzle  était  enfin  assemblé  et  l’avenir   s’annonçait  sous  les  meilleurs  auspices.      

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Chapitre 12

Quentin  et  Laureline  se  dirigeaient  lentement  vers  l’aérogare.  Leur  séjour  s’achevait,  et   ils  devaient  repartir  pour  une  nouvelle  colonie.   Le  cœur  lourd,  ils  guettaient  un  signe  de  leurs  amis.  Personne.  Pourtant,  leur  aventure   les  avait  rapprochés  et  ils  avaient  passé  ces  dernières  semaines  en  permanence   ensemble.     -­‐ Tu  vois,  faut  pas  s’attacher.  On  est  toujours  déçu,  bougonna  Laureline.   -­‐ Ce  n’est  pas  vrai,  il  reste  toujours  quelque  chose  de  beau.  Mais  je  reconnais  que   j’espérais  quand  même…   -­‐ COUCOU  !   Anthony  et  Valériane  venaient  de  surgir,  sautant  dans  les  bras  de  leurs  amis.     -­‐ On  vous  a  fait  peur,  hein  ?  Vous  pensiez  que  nous  vous  avions  déjà  oublié  !   -­‐ Et  bien,  pas  de  bol,  vous  allez  nous  supporter  encore  un  peu   -­‐ Je  ne  comprends  pas   -­‐ Je  me  demande  combien  de  fois  tu  as  dit  cela  depuis  que  tu  es  ici  ?  Remarqua   Valériane.   -­‐ En  fait,  reprit  Anthony,  on  voulait  vous  faire  la  surprise.  On  part  avec  vous  pour   quelques  jours.  Vos  parents  nous  emmènent  en  vacances  !     Le  cri  de  joie  des  enfants  résonna  encore  longtemps  dans  l’aérogare,  alors  que  leur   vaisseau  s’était  depuis  longtemps  arraché  à  l’attraction  de  la  planète.  Au  bord  du   tarmac,  une  jeune  pousse  verte  sortit  timidement  de  la  terre,  comme  nourrie  par  ce   frisson  d’amitiés.           Marathon  d’écriture  les  15  et  16  septembre   St  Quentin  la  Poterie   Sandrine  Mosca        

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Marathon d'écriture 2012  

Saint-Quentin-la-Poterie

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