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- Symboliquement, l’emploi d’un seul matériau concourt à mieux “figurer un attribut majeur des deux corps dont l’abbatiale entend représenter l’image, le corps de Dieu, un dans le triple, le corps de l’église qui réunit tous les fidèles du Christ sans laisser subsister d’interstices entre eux”. La seule pierre comme matériau est ici exceptionnelle, car l’Ordre préconisait habituellement l’emploi du bois pour le clocher pour éviter la symbolique ostentatoire de la pierre, mieux adaptée à un château qu’à un monastère. L’absence de bois dans les abbayes cisterciennes du sud de la France s’explique par le climat chaud et sec et les risques élevés d’incendie. Il est intéressant de voir le rapport fusionnel qu’entretenaient les moines avec ce matériau, tout au long de leur vie strictement réglée, comme le relate Fernand Pouillon dans Les Pierres Sauvages3 :

“(…) Revenons à la pierre : crois-moi ! Je n’en ai jamais employé de semblable, je ne pensais pas avant d’arriver ici que je devrais un jour construire avec ces matériaux. Cependant j’ai su, peu après mon arrivée, que ces pierres seraient traitées grossièrement et posées finement. Comment t’expliquer que la beauté des murs va dépendre de cette sensation, si je ne fais pas appel à ce composé inconscient et complexe ? Tu me veux sage, expérimenté ; tu te refuses à admettre tout ce qui ne te paraît pas venir de l’essence de ces qualités. Tu sais depuis longtemps que je souhaite faire poser ces pierres à joints secs. Les explications que je t’ai données ne te satisfont pas. D’où faut-il que je tienne cette volonté qui s’opposera un certain temps à la tienne si je ne fais pas appel à mes sentiments ? Ainsi toutes les fois où je suis en accord avec vous, tu n’admets pas d’autres origines que la science ou l’expérience ! Serait-ce que tu préfères te référer à l’étude ? Que tu craignes de manquer d’instinct ? D’être privé du monde imaginaire ? - (...) Ne pas encore comprendre pourquoi tu veux ces pierres ainsi, n’est pas en contradiction avec ce que je disais. Ces pierres que tu défends, pour moi, pour Paul, pour tous, ne sont, tu le sais bien, que des matériaux de fortune. - Pourquoi ? - Parce qu’il n’y en a pas d’autres ! Nous sommes obligés de nous en contenter. Avoue ! Ce n’est pas de la pierre ? » J’ouvris de grands yeux, je ne me doutais pas que tous, et Bernard en tête, taillaient quinze heures par jour sans croire que cette matière était de la pierre, sans espérer que la beauté qu’elle inspirerait provoquerait l’admiration.” 9

Les pierres éternelles  

Travail de mémoire en semestre 9 pour mon master à l'école d'architecture de Bordeaux

Les pierres éternelles  

Travail de mémoire en semestre 9 pour mon master à l'école d'architecture de Bordeaux

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