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ESPACE ET SOCIÉTÉ PROJET FINAL THÈME : ESPACE URBAIN & GRAFFITI Présenté à Madame SANDRA BREUX (Ph.D) Réalisé par PHILIPPE COTTAZ - COTP25057904 HANS DONACIN - DONH30078107 KARL FRANÇOIS - FRAK05087700 SAMUEL LOZEAU-LAPRISE - LOZS09018805 PASCAL McDUFF CHAMPOUX - MCDP15068206

INSTITUT D’URBANISME - FACULTÉ AME UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL 04/12/2010


LES GRAFFITIS

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TABLE DES MATIÈRES

INTRODUCTION

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PREMIÈRE PARTIE

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1.1 DÉFINITIONS 1.1.1 L’ANATOMIE D’UN GRAFFITI 1.1.2 L’INSTRUMENTATION 1.1.3 GRAFFITI : « GRAFFITI DE GANG CRIMINALISÉ» 1.1.4 GRAFFITI : « LES PIÈCES » 1.1.5 GRAFFITI : « TAG » ET « THROW-UP » 1.2 HISTORIQUE 1.2.1 LE GRAFFITI MODERNE 1.2.2 LE GRAFFITI À MONTRÉAL 1.3 CADRE THÉORIQUE 1.3.1 L’ESTHÉTISME 1.3.2 PERCEPTIONS NÉGATIVES 1.3.3 L’AXE PRÉVENTIF

3 3

DEUXIÈME PARTIE

3 4 5 6 6 8 9 10 11 11 ERREUR ! SIGNET NON DEFINI.

2.1 QUESTION DE RECHERCHE

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TROISIÈME PARTIE

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3.1 MÉTHODOLOGIE 3.1.1 LE QUESTIONNAIRE 3.1.2 L’ÉCHANTILLON 3.1.3 PRÉPARATION 3.1.4 DIFFICULTÉS 3.1.5 LIMITES 3.1.6 LE REGARD DU GRAFFITEUR COMME COMPLÉMENT D’ENQUÊTE 3.1.7 DONNÉES RETENUES 3.2 PRÉSENTATION DES RÉSULTATS

14 14 14 15 16 16 18 18 18

QUATRIÈME PARTIE

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4.1 DISCUSSION PAR THÈMES 4.1.1 L’INSÉCURITÉ 4.1.2 L’INSALUBRITÉ 4.1.3 L'EMBELLISSEMENT DU PAYSAGE URBAIN 4.2 RÉPONSE À LA PROBLÉMATIQUE

20 20 21 21 22/23

CONCLUSION

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INTRODUCTION Le besoin pour l’homme de marquer ses valeurs, son territoire et de communiquer dans l’espace est présent à travers l’histoire de l’humanité. Nous retrouvons ainsi des traces de représentations murales jusque dans l’ère paléolithique mais aussi à Pompéi, sous l’Empire romain.1 Le phénomène du graffiti a été popularisé durant les années 80 et Montréal n’est pas étrangère au phénomène puisque la ville prévoyait dépenser 3,1 millions de dollars en 2009 pour les éradiquer et proposer un volet de prévention et de sensibilisation ainsi que des endroits autorisés, pour ne pas ternir l’image de la ville. Pour les sympathisants, le graffiti est une forme d’art itinérante résultant d’une démarche intellectuelle et d’une recherche esthétique à ne pas confondre avec le « tag », qui symbolise l’appropriation d’un territoire. Pour les autorités, il n’existe pas de nuances, le graffiti véhicule des messages haineux, politiques ou décoratifs sans autorisation préalable et susciterait la prolifération d’activités délinquantes2. La pratique du graffiti pourrait donc avoir des répercussions sur l’environnement urbain et la qualité de vie des citoyens, amenant alors à la question suivante : entre Art et vandalisme, la présence de graffitis au sein d’un quartier génère-t-elle un sentiment d’insécurité chez le citoyen ?

Nous réaliserons un rapport en quatre parties. Dans un premier temps, nous dresserons un historique des graffitis à Montréal et dans le monde suivi de la présentation du cadre théorique pour nous permettre de bien cerner notre sujet de recherche en expliquant ses origines, son évolution et ses particularités, mais aussi de relater ce qui en a été écrit sur la perception qu’en ont les citoyens. Ensuite, nous présenterons notre question de recherche et dans un troisième temps, nous aborderons la méthodologie utilisée pour l’enquête en justifiant nos choix et en présentant les limites de notre approche. Nous y présenterons également les données recueillies. Enfin, nous procéderons à une discussion des résultats et nous répondrons à la problématique. 1

http://www.oxfordartonline.com/subscriber/article/grove/art/T033960?q=graffiti&search=quick&pos=1&_start=1#firsthit. Service de police de la Ville de Montréal. « Fais-toi une idée : graffitis » http://www.spvm.qc.ca/fr/jeunesse/ado-Graffitis.asp Ville de Montréal. 2

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PREMIÈRE PARTIE 1.1 DÉFINITIONS 1.1.1 L’anatomie d’un graffiti Un graffiti est un amalgame de plusieurs éléments visuels. Chaque artiste emploie à divers degrés ces éléments. On observera des variations dans le lettrage, la dimension, la projection, le contour, la brillance, les couleurs, l’ornementation et la trame de fond. Évidemment, toutes ces approches sont exprimées de façons spontanées et énergiques. Le corps du graffiti est le produit de toutes ces composantes visuelles.

Flèche

Chevauchement transparent Contour

Bordure

eeeeee

Morceau

Brillance Trame de fond

Coupure

Dimension (3D)

Fusion du lettrage

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1.1.2 L’instrumentation En raison de l’environnement hostile et peu adapté à la réalisation, le graffiteur utilise des instruments portables. Ils font principalement l’usage de crayons marqueurs et de peintures en aérosol. Le marqueur à l’encre est le meilleur choix pour les petites surfaces, la rapidité de réalisation et la précision d’exécution, tandis que les bombes de peintures (aérosol) sont idéales pour les œuvres de plus grandes envergures. Par contre, la peinture en aérosol est la plus difficile à mélanger dans le but d’obtenir une variété de couleurs. La cause vient du nombre restreint de couleurs livrées par les compagnies de peintures. Le tirage des couleurs dépend continuellement des tendances du marché.

1.1.3 Graffiti : « graffiti de gang criminalisé » Les gangs utilisent cette forme d’art afin de délimiter leurs territoires. Habituellement, ce genre d’inscription est nommé « block » ou « placas ». Les graffitis de gangs utilisent un style de lettrage gothique ou une calligraphie datant de l’époque médiévale (Old English). Dans le cas de Los Angeles, ce sont généralement les gangs latinos qui pratiquent ce genre de graffiti. Cette tradition a vu le jour depuis le début du XXème siècle et certains citoyens associent les graffitis à un symbole d’activités criminelles. Dans la plupart des cas, cela demeure une fausse interprétation du public.

1.1.4 Graffiti : « les pièces » L’essence artistique de ce genre de graffitis est le design typographique. Les pièces sont l’inscription du nom du graffiteur accompagnée facultativement de personnages et d’un paysage représentant généralement des éléments de l’espace urbain. Une attention particulière est attribuée au style, au choix des couleurs et à l’ornementation. L’esthétisme est le facteur déterminant qui permet de qualifier ce type graffiti. La pièce est une signature autour d’un dessin.

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Dans cette catégorie, nous pouvons regrouper les murales. La peinture murale est une peinture faite directement sur le mur. Il vient du mot latin « murus », qui signifie le mur. Elle est également synonyme de production puisqu’elle nécessite la collaboration de plusieurs artistes dotés d’une bonne coordination. Une murale unifie des pièces individuelles et c’est pourquoi sa réalisation est d’une grande complexité. L’objectif des murales est de projeter un message à la communauté. Cette forme de graffiti est généralement bien reçue par le public puisqu’elle est produite dans la légalité et que la qualité de la recherche artistique est plus développée.

1.1.5 Graffiti: « tag » et « throw-up » Le tag est une simple signature qui est souvent lisible que par son auteur. On retrouve ce genre d’inscription sur le tarmac, les murs ou le mobilier urbain. Il y a peu d’expression artistique dans cette forme de graffiti. Ils sont monochromes et la reproduction souvent répétitive. On retrouve également la présence de « scraffitis » ou « scratchitis », signatures laissées en égratignant une surface. Pour sa part, le « throw-up » est doté d’un effet bidimensionnel de plus grande envergure. C’est une étape d’apprentissage préliminaire à l’exécution d’une pièce. Le « tag » et le « throw-up » sont des moyens de manifester sa présence de façon aléatoire et clandestine dans la métropole. Ces formes de graffitis sont perçues comme un préjudice et une dégradation des lieux publics.

Source : Banksy

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1.2 HISTORIQUE 1.2.1 Le graffiti moderne La documentation sur le phénomène des graffitis remonte à 1914. On observe des inscriptions sur les trains de marchandises et les rails alors surnommées signatures « hobbo graffiti », qui signifient qu’un sans-abri en est l’auteur. En 1930, la photographe Helen Levitt documente les graffitis laissés sur les trottoirs par les enfants. À cette époque, les inscriptions sont faites avec de la craie. Dès 1960, les adolescents des villes de New York et de Philadelphie inscrivent leurs noms sur les murs de leur voisinage. Ces signatures sont des surnoms et à l’occasion, des pseudonymes dont le but étaient de se créer une identité publique face aux autres jeunes de la rue. Ce type de graffitis avait initialement une fonction territoriale pour les membres de groupes criminalisés. C’est toutefois autour des années 1970 que la multiplication des graffitis s’est développée dans la ville de New York. Durant cette période, le jeune Démétrius surnommé Taki 183 fit la Une du journal le New York Times en 1971. Ce garçon âgé de 17 ans et d’origine grecque vivait sur la 183ème rue dans la section de Washington Heights à Manhattan. Son occupation de messager le faisait voyager en métro à travers les différents arrondissements. Durant son parcours, il inscrivait son nom partout dans les stations de métro et dans les trains. L’article paru sur Taki 183 dans le New York Times engendra une frénésie qui conduisit de nombreux jeunes à percevoir le sentiment de notoriété et de popularité que pouvait apporter la réalisation de graffitis. C’est à ce moment-là qu’une centaine de jeunes se sont mis à copier l’exemple de Taki 183, créant alors un fléau de tags dans toute la ville.

Le phénomène est ensuite devenu populaire sur la côte ouest des États-Unis, après une bonne décennie. La ville de Los Angeles est alors considérée comme le second foyer INSTITUT D’URBANISME- FACULTÉ D’AMÉNAGEMENT

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américain des graffitis. À partir de 1975, l’« United Graffitis Artists (UGA) » s’engage à promouvoir les fresques légales, en collaboration avec la municipalité de New York. Certains graffiteurs finissent par rejoindre l’univers de l’art institutionnel. L’un de ses précurseurs, Jean-Michel Basquiat sous la tutelle du célèbre Andy Warhol, rejoint les galeries d’art. Ce processus d’institutionnalisation n’arrive cependant pas à ralentir le phénomène des tags et demeure marginal pour la majorité de ses adeptes. L’année 1975 marque aussi la répression contre les graffitis lorsque la ville de New York met en place des brigades de policiers et de surveillance dans le métro, afin de procéder à des arrestations et des enquêtes. La lutte contre les tags se trouve au même rang que la lutte contre les narcotiques.

Au courant des années 1970 et 1980, divers courants musicaux ont contribué au développement des graffitis. Contrairement aux croyances populaires, le graffiti n’est pas né de la culture hip-hop. Elle s’est approprié le graffiti comme forme d’expression. En 1983, le documentaire « Style Wars » trace un portrait des graffiteurs, du paysage urbain et du style de graffiti « Wild Style » qui sera visualisé par un large public new-yorkais. Ce film est considéré comme un document de référence sur l'émergence de la culture hip-hop et des graffitis. Sur la côte ouest américaine, l’influence des graffitis vient majoritairement de la culture punk et heavy métal. Le mouvement des graffitis a émergé de différentes sphères.

À São Paulo, la grande métropole brésilienne, le mouvement des graffitis débute entre 1940 et 1950. Les inscriptions manifestent des injustices et des slogans politiques. On surnomme ces graffitis : « pichação » ou « pixaçaõ ». En 1960, on observe un accroissement considérable des graffitis dans les lieux publics. Cette augmentation est due aux vagues de protestations contre le régime militaire. À partir des années 80, les graffitis deviennent « mainstream » et légitimes au sein de la communauté. Par contre, les graffiteurs se divisent en deux clans : ceux qui pratiquent des murales (grafites) et ceux qui s’adonnent aux tags (pichaçãos).

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La propagation des graffitis repose également sur les avancements technologiques comme l’invention du stylo-feutre par la société japonaise Pentel®, qui le commercialise dès 1963. En 1971, le stylo-feutre connaît une nouvelle évolution avec la société Stabilo®, qui, depuis cette date, a vendu plus d'un milliard de marqueurs à travers le monde. Il y a également l’invention de l’aérosol par le chimiste norvégien Éric Rotheim. Après la Seconde Guerre mondiale, l'usage de bombes aérosol devient industrialisé et elles deviennent communes à partir des années 1950. L’introduction des marqueurs permanents et de la peinture en aérosol a permis d’accroître la visibilité des graffitis et de faire émerger vers 1984, quatre formes de graffitis : les tags, les throw-ups, les pièces et les murales. Aujourd’hui, toutes les métropoles du monde sont familières avec le phénomène des graffitis.

1.2.2 Le graffiti à Montréal Comme dans de nombreuses autres grandes villes, Montréal n’échappe pas à ce phénomène urbain si l’on en croit la multitude de graffitis trouvés. Le mouvement des graffitis apparaît massivement à Montréal au début des années 1990 avec des signatures au lettrage simple sur les murs (tags). L’engouement pour cette pratique se manifeste alors en 1996, avec une évolution dans la typographie et la présence du festival Under Pressure qui fut l’un des premiers événements à faire la promotion de l’évolution du graffiti sur la scène internationale jusqu’à nos jours. En 1997, un local est aménagé à la demande de jeunes graffiteurs sur la rue Ste-Catherine, dans le quartier HochelagaMaisonneuve. Ce fut la naissance du Café-Graffiti devenu aujourd’hui une référence internationale pour la culture urbaine à Montréal. Durant cette même période, une intervention municipale est déployée et la ville de Montréal décide de mettre sur pied un programme pour résorber cette pratique illégale : Le Plan Graffiti. Il repose sur des méthodes correctives et préventives. Les démarches de la ville concernant l'évolution de la pratique montréalaise du graffiti ont été nombreuses, comme le projet municipal sur les graffitis réalisé en 2003-2004. La création de murales, la mise à disposition de murs légaux et la réalisation d’ateliers de graffitis ont aidé à promouvoir cette scène artistique.

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En 2005, on observe une recrudescence de l’art informel dans les espaces publics. Cette période coïncide avec l’arrêt du projet municipal sur les graffitis et la constitution de la nouvelle métropole. L’accent est mis sur la répression des graffitis selon l’actualisation du plan d’intervention. D’après l’administration municipale, la récidive de ces actes de vandalisme a diminué de 50% à 15% depuis 2006 au centre-ville. L'illégalité demeure cependant un aspect bien ancré dans la culture graffiti. La ville de Montréal et la Société de Transport de Montréal (STM) continuent d’investir des millions de dollars pour enrayer ce phénomène.

1.3 CADRE THÉORIQUE

La popularisation du graffiti signé, communément appelé « tag », constitue un phénomène propre à l’urbanité. Elle tire ses origines d’un effet de mode culturelle et d’une quête identitaire. L’âge est significatif, ce mouvement étant particulièrement propre à la jeunesse, comme l’ont démontré les statistiques et son historique. La notion d’interdit joue un rôle prépondérant étant donné que l’adolescence est un âge de révolte et d’interrogation.3 Les graffiteurs sont regroupés en 3 catégories : les légaux, les illégaux et les délinquants. Le graffiteur légal participe à des projets organisés et utilise tous les outils légaux pour exposer ses manifestations artistiques, le mur légal étant l’espace communément choisi. Les graffiteurs illégaux s’adonnent aux tags et aux throw-ups sans le consentement des propriétaires publics ou privés. La récurrence de leurs inscriptions est une façon de les identifier. Par contre, si ces individus n’arrivaient pas à développer une calligraphie artistique, ils pourraient développer une tendance à la délinquance qui les rendrait insensibles aux mesures d’intégration et de répression. La majorité des jeunes gens qui s’adonnent au graffiti le font approximativement pour une période variant entre deux et quatre ans.4 Sur l’île de Montréal, on estime entre 30 et 50 jeunes tagueurs invétérés. Ils résistent aux programmes d’intégration et de répression. Ces individus marginaux contribuent à la prolifération des tags. 3

Normand Caron, Le graffiti : un art extrême ? http://www.loisirmunicipal.qc.ca/agora/AgoraVol27No2/E200415.html Environnement Graffiti - Ville de Montréal http://ville.montreal.qc.ca/portal/page?_pageid=98,1482640&_dad=portal&_schema=PORTAL 4

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Le graffiti est une réplique de la culture de l’image qu’utilisent les médias et la publicité. De nos jours, la publicité occupe de plus en plus d’espaces publics faisant déferler des slogans publicitaires à travers le mobilier urbain. L’omniprésence des images (enseignes, signalisations, tracts, affiches) crée une communication perceptuelle avec les individus. Les graffitis signés utilisent la même approche que la publicité dans la répétition, mais expriment par contre la singularité de l’artiste, tandis que la publicité est un développement corporatif.5 Depuis leur apparition à la fin des années 1960, les graffitis font face à une polémique opposant les adeptes aux pourfendeurs qui soulève deux interrogations importantes : doit-on considérer les bombages comme une forme d’art en émergence ? Est-ce que les graffitis constituent une manifestation de l’insécurité et une dégradation des lieux ?

1.3.1 L’esthétisme En premier lieu, il faut se rappeler que le graffiti n’est pas théorisé comme la peinture, la sculpture et la photographie. On peut estimer que tout graffiti n’est pas tag à condition de le percevoir comme un mode d’expression artistique à part entière. Le milieu du graffiti est jugé très versatile et hétéroclite. Le jugement des critères esthétiques et la valeur de ces œuvres sont subjectifs. Dans une étude portée par le Conseil Jeunesse de Montréal (CJM), sur 765 jeunes âgés entre 12 et 30 ans, deux répondants sur cinq (soit 39 %) considèrent les graffitis acceptables si ceux-ci révèlent une qualité esthétique, artistique ou expressive dans un lieu approprié. Dans ce questionnement, on note une légère perception négative avec la maturité des répondants. Malgré tout, il devient difficile de savoir si ce sont uniquement les graffitis ou les tags qui sont visés par la critique.

Le processus de reconnaissance du graffiti comme art contemporain est soumis à certains obstacles qui ralentissent l’institutionnalisation du graffiti. En effet, les fresques sont constamment confrontées aux intempéries et aux opérations de nettoyage, mais aussi

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Yasmine Berthou, Les graffitis : art ou plaie urbaine, 7 août 2003.

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à l’abandon, ce qui pourrait entraver la possibilité qu’une fresque acquière de la valeur. Aussi, l’œuvre est visible gratuitement et cette égalité d’accès rend l’affectation d’une valeur difficile quant à l’appropriation de l’œuvre.

1.3.2 Perceptions négatives La municipalité qualifie ce phénomène de plaie urbaine. La sociologie urbaine fait ressortir que le graffiti symbolise une sorte de malaise social venant de son aspect ludique et répréhensible. L’espace public, dans l’idéal, exprime la différence dans le respect mutuel. Cet espace commun est d’intérêt général par opposition à l’espace privé. Le graffiti constitue donc une agression du principe d’espace commun et l’imposition d’un tag ou d’une fresque représente une privatisation de l’espace public par le graffiteur qui fait alors du milieu urbain sa conquête. La collectivité trouve peu de légitimité dans cette conquête. Les bombages sont des formes d’occupation symbolique et physique de l’espace public. Les résultats du sondage du Conseil Jeunesse de Montréal (CJM) appuient cette théorie, puisque dans l’échantillon recensé, 25% est hostile aux graffitis, tandis que seulement 18 % (soit un individu sur cinq) avait une considération favorable.6 Les autorités municipales véhiculent une norme qui prescrit qu’on ne peut modifier l’ordre spatial. Sur ce principe, les graffiteurs ont une conduite déviante et face à cette transgression de l’espace, l’opinion publique déduit que les bombages sont synonymes de violence urbaine, d'insécurité, de désordre social et d’un paysage urbain périclité.

1.3.3 L’axe préventif Malgré le resserrement des lois et les sommes faramineuses investies par la municipalité pour l’éradication des graffitis7, il semble que la répression ne soit pas la meilleure solution pour estomper les ardeurs des adeptes du graffiti. L’élimination complète du graffiti est un objectif irréaliste, à cause des mœurs et de sa dimension socioculturelle. Les expériences montrent qu’un axe de prévention génère de meilleurs résultats. Citons l’exemple de la maison des jeunes : L’Accès-Cible Jeunesse Rosemont, 6

Alexandre Ollive , Mémoire : Graffitis et Graffiteurs dans la ville pratique spatiale des graffiteurs de Québec et marquage symbolique de l’espace urbain, 2006. 7 Normand Caron, Le graffiti : un art extrême? http://www.loisirmunicipal.qc.ca/agora/AgoraVol27No2/E200415.html

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qui a été un précurseur dans des productions de murales. La première fresque a été exécutée en 1997 par un adolescent jugé coupable de vandalisme. Son dédommagement envers le propriétaire a été d’effacer son graffiti et de le remplacer par une belle murale. Suite à cette intervention préventive de la police de quartier et de la maison des jeunes, l’endroit fait toujours abstraction de tags. Dans le milieu du graffiti, il existe un code d’éthique qui proscrit d’apposer un tag sur une murale. C’est une bonne manière d’harmoniser ce mouvement avec le paysage urbain. En général, les gens sont favorables à une valorisation du graffiti signé vers un développement artistique. Les recommandations faites par le CJM ciblent les lieux de pratiques. Donc, l’implication de la communauté et l’instauration de mesures de sensibilisation constitueront de meilleurs supports pour contrôler l’apparition de graffitis.

1.3.4 Le sentiment d’insécurité Selon la sociologie, les comportements incivils se trouvent pourtant au cœur du sentiment d’insécurité, car ils constituent une rupture des comportements interpersonnels normaux. Les psychosociologues américains, George L. Wilson et James Q. Kelling, font la preuve de la théorie de la « vitre brisée » (broken windows). Cette théorie soutient que l’addition de détériorations que subit l'espace public suscite obligatoirement un délabrement étendu du cadre de vie et des situations humaines. Son exemple est basé sur un édifice dont une vitre est brisée. Si le carreau cassé n’est pas remplacé, à terme, tous les carreaux subiront le même sort. La première vitre endommagée laisse entendre que le bâtiment est abandonné, constituant ainsi l'amorcement d'un cercle vicieux8. À l’image de la théorie de la « vitre brisée » (broken window), les graffitis marquent le début d’une rupture et une tolérance du code de l’ordre social. Ce symptôme de déclin se traduit par la dégradation urbaine9. Le responsable du dossier graffiti à la Ville de Montréal, Raymond Carrier, affirme que : « ça provoque en lui un sentiment d’insécurité, parce que ce n’est pas net. La solution est dans la prévention, dans la sensibilisation et dans l’application de la réglementation ».

8 9

Jean-Samuel Beuscart et Loïc Lafargue De Grangeneuve, Comprendre le graffiti à New York et à Ivry , 2003. Raymond Viger, Graffiti illégal à Montréal : Malfaiteurs ou artistes ?, 13 août 2007.

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La présence grandissante des graffitis est perçue comme un signe de l’impuissance publique, leur effacement progressif devient la preuve de la capacité d’action des autorités. La prolifération de ce type de vandalisme induit un manque de convivialité dans certains quartiers. En effet, cette baisse de convivialité conduit à long terme au développement de zones de non-droit si aucune solution structurelle n’est apportée. Les milieux délaissés sont plus favorables au développement de la criminalité comme le démontrent les ghettos américains, les favélas brésiliennes et les banlieues françaises. Selon le Service de Police de la Ville de Montréal10, les graffitis symbolisent un manque de civisme, d’ordre et l’effet d’enchaînement occasionne un délabrement urbain. Ce délabrement est responsable de la baisse d'achalandage dans certains quartiers ou de la diminution de la fréquentation dans lieux publics, par sentiment d’insécurité.

DEUXIÈME PARTIE 2.1 QUESTION DE RECHERCHE Notre recherche vise à vérifier l’idée véhiculée par la littérature et les autorités selon laquelle les graffitis engendreraient un sentiment d’insécurité dans la population montréalaise et plus précisément en traitant du graffiti « throw-up » dans le quartier JeanTalon. Est-ce que, par exemple, les citoyens vont jusqu’à modifier leur parcours pour éviter les zones touchées comme cela nous a été suggéré ? Si le graffiti engendre effectivement un sentiment d’insécurité, pourquoi en est-il ainsi ? Est-ce que le public y voit un signe de démission de l’état au profit du désordre, comme le prétend la théorie de la vitre brisée ou peut-on dire que la question ne se pose pas réellement en ces termes ? Existe-t-il des nuances ? Ce peut-il que la présence de graffitis engendre d’autres types de sentiments, positifs en l’occurrence ? Dans une ville dite « de design » où l’industrie culturelle joue un rôle prédominant dans l’économie locale, nous croyons que ces questions pourront mettre en contexte et actualiser la recherche disponible sur la perception citoyenne. C’est là une étape essentielle, préalable à la mise en place de pistes d’intervention en vue d’assurer une cohabitation harmonieuse des pratiques en milieu urbain. 10

Service de Police de la Ville de Montréal - http://www.spvm.qc.ca/fr/jeunesse/ado-Graffitis.asp

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TROISIÈME PARTIE 3.1 MÉTHODOLOGIE Notre enquête suit l’approche sociologique, « essentielle, notamment pour étudier un quartier, un public, une pratique sociale ».11 Nous procéderons par « investigations croisées », c’est-à-dire par la mise en relation de deux méthodes de recherche : l’étude documentaire et l’investigation de terrain. L’étude documentaire déjà élaborée, se résume à la présentation de l’objet d’étude, son historique et à la revue de la littérature. L’investigation de terrain a été menée par questionnaires avec le support de photos illustrant des graffitis de style « throw-up » trouvés dans le quartier visé.

3.1.1 Le questionnaire Le questionnaire a été privilégié, car les questions posées sont uniformes, rendant possible la compilation des réponses par thèmes et la mesure de la fréquence des attitudes et des pratiques. Il permet aussi de mettre en lien des valeurs indépendantes telles l’âge ou le sexe, avec des valeurs dépendantes spécifiques à l’étude. Aussi, comme nous voulions rencontrer des citoyens de manière aléatoire au sein de notre population de référence, le lieu public semblait être la meilleure option, un contexte qui « ne saurai[t] convenir à une interrogation prolongée »12, disqualifiant du coup l’entretien semi-dirigé.

3.1.2 L’échantillon 15 citoyens ont accepté de répondre à nos questions. Parmi ceux-ci, on compte huit femmes et sept hommes. Toutes les tranches d’âges sont représentées. La participante la plus jeune a 16 ans alors que la participante la plus âgée a 75 ans. Six personnes habitaient le quartier, dont trois depuis deux ans et moins. Sur les neuf personnes résidant à l’extérieur du quartier, sept d’entre elles le fréquentent régulièrement 11

Guibert, Joël et Guy Jumel. 1997. Méthodologie des pratiques de terrain en sciences humaines et sociales. Paris: Armand Colin / Masson. p. 23 12 Ibid, p. 111

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pour des raisons professionnelles (4), de loisirs (3), d’études (1) ou pour des raisons familiales (1). Il va de soi que nous ne répondons pas ici à toutes les règles de l’art méthodologique, le nombre de personnes rencontrées étant bien en deçà des conventions pour une population de référence de cette taille.13 Il s’agit plutôt ici de faire une première expérience d’investigation de terrain. Sans être exhaustif, l’échantillon reflète néanmoins une variété de situations et de relations avec le quartier.

3.1.3 Préparation La préparation impliquait d’abord l’élaboration des questions. Elle l’a été sur la base de nos intuitions, de nos connaissances personnelles et des écrits scientifiques sur le sujet. Nous visions à déterminer chez le participant son niveau de proximité avec le phénomène, son appréciation, ses sentiments, sa perception, pour le confronter à la question de la sécurité. Les premières questions sont générales et fermées dans le but d’amorcer une approche et de créer une relation de confiance, alors que les questions subséquentes sont ouvertes et en lien avec notre appui visuel, permettant au participant d’apporter des nuances et des éléments nouveaux non appréhendés au départ par l’équipe. Le questionnaire fut mis à l’épreuve préalablement auprès d’étudiants volontaires, puis révisé par notre directrice. Le support visuel que nous venons d’évoquer avait pour but de faire passer le discours du participant de la représentation à la perception, mais aussi de concentrer ses propos sur un style de graffiti bien particulier. Les deux photos choisies illustrent en effet des graffitis de style « throw-up ». La première montre un graffiti sur la porte de garage d’une résidence privée avec l’inscription « WAR » et la deuxième, un graffiti blanc sur un mur de briques rouges aveugle, sans message apparent. Ces deux représentations ont été photographiées dans le quartier près des rues St-Laurent et Bélanger, car elles

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Ibid, p. 107

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correspondent au style de graffiti étudié ayant le potentiel de soulever des questions en raison de leur emplacement, leur message et de leurs caractéristiques visuelles. Enfin, le choix du lieu d’enquête ne pouvait être laissé au hasard. Nous avons donc opté pour le métro Jean-Talon, car il constitue un nœud important au cœur du quartier choisi. On y retrouve un volume et une diversité importante en ce qui concerne l’âge, les revenus, l’occupation et ce, à toutes heures du jour, nous permettant d’accéder à un échantillon aléatoire et spontané. Un tel lieu pourrait toutefois tendre à exclure certaines catégories (automobilistes, personnes à mobilité réduite).14

3.1.4 Difficultés La cueillette de données ne s’est pas faite sans difficulté. Nous avons dû faire face à de nombreux refus, bien que nous fussions en période hors-pointe. Contextuellement, la station est prise d’assaut chaque jour, par une variété de vendeurs et d’organismes. Quelques minutes après notre arrivée, nous faisions face à la « concurrence » d’une dame distribuant des brochures à caractère religieux. Au niveau environnemental, le bruit, le vent et le froid ont rendu l’exercice difficile. Enfin, nous avons pris rapidement conscience de notre tendance à aller vers des personnes qui nous ressemblaient, un fait documenté dans la littérature. Nous en avons discuté immédiatement pour réajuster le tir et rencontrer un échantillon plus vaste. Malgré nos efforts, nous n’avons rencontré qu’une seule personne dont l’âge se situait entre 45 et 59 ans, ce qui aurait pu être différent en période de pointe, selon nous.

3.1.5 Limites L’utilisation du questionnaire comporte des avantages, mais aussi des limites. La rigidité du questionnaire en est la principale. Pour y pallier, nous avons prévu des sousquestions, ouvrant la porte à des clarifications et des nuances. De plus, comme le documente la littérature méthodologique, il faut garder en perspective le fait que certains participants auront tendance à se créer une opinion ou à modifier la leur, que ce soit pour 14

Ibid, p. 108

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plaire à l’intervieweur ou pour ne pas donner une mauvaise image d’eux-mêmes, en adoptant par exemple un propos socialement acceptable, biaisant ainsi les résultats.15 C’est pourquoi nous avons insisté sur le caractère académique de l’enquête, en soulignant aux participants qu’ils ne pouvaient y avoir de bonnes ou de mauvaises réponses. Enfin, le recours à la prise de notes dans le cadre du questionnaire est une limite, car elle peut entrainer une simplification du propos par le rédacteur et des omissions en raison de l’enchaînement verbal rapide des idées du participant. Nous avons craint que l’utilisation du magnétophone ne gêne certains participants potentiels.

3.1.6 Le regard du graffiteur comme complément d’enquête Au début de l’enquête, l’univers du graffiti nous était étranger. Bien que le but de cet exercice soit d’évaluer la perception citoyenne face à la pratique, celle-ci est, comme dans le cas de la littérature, le fruit d’un regard externe sur la pratique. C’est pourquoi, nous avons cru pertinent d’intégrer dans la discussion le point de vue d’un graffiteur actif. Nous avons en effet rencontré peu de temps après notre enquête par questionnaire, un graffiteur qui a souhaité garder l’anonymat, dans le cadre d’un entretien semi-directif. Nous lui donnerons en quelque sorte un droit de réplique sur les perceptions des citoyens et les idées véhiculées par la littérature. Il faut toutefois ici relativiser l’apport d’une telle démarche parce qu’un échantillon aussi singulier ne saurait refléter les opinions et réalités de l’ensemble des graffiteurs. Nous pouvons toutefois supposer qu’il reflète celles d’une partie d’entre eux. Lors de la discussion, nous mettrons ces trois éléments en interaction, sous forme de triangulation, dans le but de répondre à la problématique.

3.1.7 Données retenues Nous avons recueilli une quantité considérable d’informations lors de notre enquête. C’est pourquoi nous avons dû accepter un important matériel résiduel16 qui pourrait servir à des études complémentaires à celle-ci.17 15

Ibid., p. 110. Van der Maren, Jean-Marie. 1996. « Méthodes de recherche pour l’éducation ». Montréal : Les presses de l’Université de Montréal. 17 C’est le cas notamment de notre entretien avec le graffiteur qui s’est exprimé sur des sujets aussi variés que la place des femmes dans la pratique et le lien de sa pratique avec son enfance. L’entretien est disponible en annexe 4. 16

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3.2 PRÉSENTATION DES RÉSULTATS Nous présentons ici les grandes lignes des résultats obtenus suite à l’enquête menée auprès de la population18, en suivant l’enchaînement des questions posées dans notre questionnaire. Notons toutefois qu’une personne a pu mentionner plus d’une réponse.

Pour commencer, nous avons insisté sur la présence de graffitis dans le quartier. Cinq personnes déclarent ne pas en voir vu tandis que huit autres prétendent en avoir vu très peu et deux beaucoup, majoritairement sur des infrastructures de transport en commun (6 personnes) ou des bâtiments publics (4 personnes). Puis, face à la présentation des photographies, la perception des graffitis s’est avérée plutôt négative (8 personnes), soulevant le problème du vandalisme dans les lieux publics. Quatre personnes ont associé le vandalisme à l’expression alors qu’une seule personne a considéré que les graffitis étaient une forme d’art tandis que trois autres ont déclaré en avoir une impression plutôt positive. Cependant, la présence de graffitis a gêné un bon nombre de nos interrogés (8 personnes), bien que certains aient nuancé cette réponse dans la mesure où leur présence se révélait discrète (6 personnes).

Ensuite, concernant les graffiteurs et leur représentation physique, les personnes interrogées ont principalement répondu qu’ils devaient être des hommes de moins de 30 ans (11 personnes), bien que pour quelques autres (4 personnes), les graffiteurs n’ont pas d’âge précis. Aucun style vestimentaire en particulier n’a été généralement mentionné (6 personnes) pour les adeptes du graffiti, même si certains sondés ont constaté l’influence du mouvement hip-hop avec ses vêtements larges et ses casquettes (4 personnes). Les graffiteurs n’auraient pas d’occupation ou de profession spécifique (8 personnes), mais il nous est toutefois précisé que certains pourraient appartenir au milieu artistique (3 personnes) et dans un cas plus extrême, à des gangs de rue (3 personnes). Les motifs qui poussent les pratiquants à faire des graffitis sont de s’exprimer (8 personnes) à travers des messages ou des revendications, mais aussi, le cas échéant, de se défouler sur un mur 18

Annexe 2 : Questionnaire type - Les graffitis - Équipe sel et poivre

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sans but précis en marquant parfois un territoire (3 personnes). Cependant, certains sondés (6 personnes) pensent que les graffiteurs n’ont pas de motifs précis lorsqu’ils dessinent sur les murs.

De même, nous avons demandé aux répondants si la présence de graffitis avait des impacts négatifs ou positifs sur l’environnement urbain et la qualité de vie. Parmi les impacts négatifs, il est souvent évoqué la dégradation des infrastructures sur lesquelles les graffitis sont produits (5 personnes), mais aussi l’insécurité des lieux (3 personnes) et l’insalubrité (1 personne). Dans les impacts positifs, prédomine le fait que les graffitis peuvent embellir les lieux (9 personnes), leur donner plus d’attrait, surtout si le message est positif (1 personne) et ne présente pas de connotations racistes, discriminatoires ou violentes. Enfin, cela nous amène à la question de l’insécurité pouvant être causée par la présence de graffitis. Les avis sont assez partagés sur ce sujet puisque sept personnes pensent qu’ils n’ont aucune influence sur la sécurité, alors que huit autres ont semblé d’accord pour dire que leur présence pouvait causer un sentiment d’insécurité. Ainsi, le comportement à avoir en tant que société face au phénomène du graffiti serait, selon les répondants, d’accorder plus d’espaces et de murs légaux pour encadrer la pratique (9 personnes), mais aussi insister sur l’éducation (4 personnes) pour responsabiliser les graffiteurs et leur donner un meilleur respect de la propriété (2 personnes). Source : Banksy

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QUATRIÈME PARTIE 4.1 DISCUSSION THÉMATIQUE La présentation des données relatives au questionnaire nous a permis de ressortir trois grands axes correspondant à des perceptions-types face aux graffitis « throw-up » : l’insécurité, l’insalubrité et l’embellissement du paysage urbain, comme nous le montrent les annexes 6, 7 et 8. 4.1.1 L’insécurité En général, nous constatons très peu de différence à propos du sentiment d’insécurité entre les hommes et les femmes, tant au niveau de la perception que de la représentation. Lorsque nous avons abordé de front la question de l’insécurité, les réponses obtenues nous ont montré que le sexe féminin avait tendance à appréhender un peu plus le sentiment d’insécurité que les hommes. Selon l’âge des sondés, nous pouvons remarquer qu’une partie importante des répondants associe graffiti et insécurité à un vocabulaire tel que vandalisme, gang de rue et illégalité. Ils voient surtout dans cette pratique une insécurité liée aux messages passés et aux endroits mal éclairés, mais aussi à la représentation du style vestimentaire hip-hop, c’est-à-dire des vêtements amples accompagnés du port de casquettes. C’est également ce que nous ressortons de l’entretien avec notre graffiteur qui prétend que la société stéréotype la présence de graffitis en la reliant à l’insécurité et aux gangs de rues, bien que selon lui, la grande majorité des graffiteurs n’en fasse pas partie. Il nous mentionne d’ailleurs avoir déjà réfléchi au sentiment d’insécurité et cite en exemple le métro, insistant sur le fait que la population pouvait ressentir de l’insécurité face à la mauvaise surveillance des lieux. Cependant, il admet que le graffiti est un acte de vandalisme et que ses pratiquants sont étiquetés, mais aussi que le sentiment d'insécurité des gens est dû à l’incompréhension de l’essence de cet art. Pourtant, selon la littérature, on attribue en sociologie l’incivilité à l’insécurité, comme le démontre la théorie de la « vitre brisée » qui rompt avec le code de l’ordre social, comme il est aisé de le constater dans les milieux les plus défavorisés.

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4.1.2 L’Insalubrité Par ailleurs, de nombreux répondants ont associé le graffiti à l’insalubrité dans les lieux où ils sont représentés, puisque selon eux, ils dégraderaient le paysage urbain en donnant une image négative. D’ailleurs, l’insalubrité est perçue par la totalité des répondants faisant partie de la tranche d’âges des 15 à 29 ans, ainsi que par 75% des soixante ans et plus, lesquels ont également constaté à 50% les impacts que l’insalubrité causait envers le paysage. Toutefois, les réponses données par les différentes tranches d’âges permettent de dégager une importance plus ou moins grande reliée à l’impact de l’insalubrité en fonction du type de graffiti, de sa localisation sur des espaces publics ou privés, puisque les personnes entre 15 et 44 ans sont plus nuancées que les 45 ans et plus. La vision de notre graffiteur, fait elle aussi état d’une différenciation entre les espaces publics et privés pour implanter ses graffitis. De plus, son avis est nuancé en ce qui concerne la politique de nettoyage de la ville dont la vision du graffiti se rattache à l’insalubrité, ainsi qu’au choix des endroits bénéficiant de ce service. Il donne l’exemple de la pertinence d’éradiquer les graffitis au centre-ville au lieu des aires autoroutières. Malgré tout, la présence des graffitis semble être perçue comme le signe d’une certaine impuissance publique causant un paysage urbain délabré et se traduisant par une importante dégradation, comme le soutien la théorie de la « vitre brisée ».

4.1.3 Embellissement du paysage urbain Enfin, indépendamment du sexe des questionnés, il est mentionné que l’embellissement du paysage urbain est souvent perçu à travers une forme d’art ou d’expression. Ainsi, les graffitis contribuent à « l’effet visuel » d’un quartier et peuvent être « plaisants »19 selon l’endroit, comme l’indique environ 50% de nos répondants. Nous pouvons également constater que l’appréciation des graffitis en tant qu’agrémentation visuelle est d’avantage observée chez les 15 à 44 ans que chez les 45 ans et plus. Partageant cette perception, les réalisations de notre graffiteur sont le résultat d’une recherche et d’une démarche artistiques visant à embellir la ville, en recréant une ambiance urbaine pour agrémenter le cadre de vie : « Un mur blanc et en béton est laid »

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Annexe 7 : Compilation des résultats du sondage sur les graffitis - Embellissement

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affirme-t-il20. Notre graffiteur s’élève ainsi contre l’aseptisation des espaces, bien qu’il recherche également une reconnaissance sociale au sein de sa communauté. Selon la littérature, la valorisation citoyenne des graffitis dépend de l’encadrement légal, c’est-àdire de la sélection des éléments relatifs à sa production tels que le choix du lieu, du message et de l’artiste, ce que notre graffiteur perçoit comme des lieux de pratique réservés aux débutants. Nous pouvons donc faire une comparaison entre les propos tenus par notre graffiteur et le discours tenu par certains adeptes du skateboard concernant les lieux de pratique qui leur sont attribués par les autorités, à savoir que ces endroits représentent simplement des lieux de pratiques réservés aux néophytes21.

4.2 RÉPONSE À LA PROBLÉMATIQUE Nous l’avons vu, la perception des citoyens face aux graffitis de types « throwup » ne se limite pas uniquement à la question de la sécurité, contrairement à ce qu’évoque une partie de la littérature sur le sujet. En effet, on peut se demander si la théorie de la vitre brisée s’applique encore au contexte contemporain, à Montréal. N’oublions pas que cette théorie a été élaborée par des criminalistes conservateurs américains pour la première fois dans les années 197022 à une époque où le graffiti était plus réprimandé et underground qu’il ne l’est aujourd’hui, une époque où l’on saisissait mal les motifs qui poussaient des jeunes à laisser leur trace sur le mobilier urbain. Légitimé par cette théorie simpliste, l’action des autorités se solda par de nombreuses arrestations et des bavures policières.23 L’état voyait en sa « guerre » contre le graffiti l’occasion de réaffirmer sa territorialité, une approche qui n’est jamais parvenue à éradiquer la pratique.24 Aujourd’hui, la pratique s’est démocratisée, l’action de l’état s’est adaptée. Il n’est plus question d’anéantir la pratique, mais plutôt de l’encadrer voire même de l’encourager. L’état ne perçoit plus le graffiti comme une menace à son emprise, mais Annexe 4 : Compte-rendu de l’interview avec le graffiteur Annexe 4 : Compte-rendu de l’interview avec le graffiteur 22 Austin, Joe. 2001. « Taking The Train: How Graffiti Art Became an Urban Crisis in New York City » New York : Columbia University Press. 23 Ibid. 24 Ibid, p. 271. 20 21

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comme une réalité avec laquelle composer. Il est alors possible de penser que cette nouvelle norme fixée par les autorités influence la perception des citoyens sur la pratique, ce qu’une autre étude pourrait confirmée.

Dans notre enquête, la moitié des répondants affirment que le graffiti peut engendrer chez eux un sentiment d’insécurité, ce qui n’est pas univoque. Par contre, lorsque nous leur demandons ce qui cause ce sentiment, une minorité d’entre eux font des liens avec les groupes criminalisés ou une dérive vers le désordre. Le graffiti donne plutôt des indices à ces derniers sur les lieux où il s’inscrit, lieux décrits comme « sombres » et « non surveillés ». En d’autres termes, si un graffiteur a eu le temps de compléter son tableau sans être embêté dans un endroit, il se pourrait que je ne sois pas secouru en cas d’agression. Une personne nous a confié qu’elle avait tendance à modifier ses parcours en conséquence.

Cela rejoint la théorie de la militante Jane Jacobs, selon laquelle les lieux non surveillés sont plus propices aux activités criminelles. Ainsi, on pourrait dire que le graffiti rend service à certaines personnes en les prévenant d’un danger potentiel.25 Les répondants

avaient

d’ailleurs

associé

le

graffiti

aux

ruelles,

aux

espaces

monofonctionnels et aux friches urbaines lorsque nous leur avons demandé à quels endroits ils en avaient aperçus, tous des endroits moins susceptibles de recevoir un trafic continu. Signe de l’évolution des perceptions, nous constatons des différences en fonction de l’âge. Les participants plus jeunes, bien que le graffiti engendre parfois chez eux un sentiment d’insécurité, sont plus nombreux à reconnaître l’intérêt esthétique qu’il apporte au sein de l’environnement urbain, n’hésitant pas à faire une association avec le domaine artistique. Autre signe d’évolution, l’analyse du vocabulaire utilisé par les participants évoque davantage la question du graffiti en termes d’esthétisme qu’en termes sécuritaire. Si un graffiti est « beau », il est bienvenu et s’il est « moche », il salit l’endroit et doit être retiré. Cela exclue toutefois les personnes qui voient le graffiti comme un vol de l’espace 25

Théorie « eyes on the street ». Jacobs, Jane. 1961. « The Death and Life of Great American Cities ». New York : Random House.

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public ou privé. On se souviendra alors du mouvement d’appui populaire au graffiteur Roadsworth, suite à son arrestation pour avoir réalisé des pochoirs sur la voie publique. Bien que son geste brime la notion d’espace public, l’originalité de ses œuvres et son intégration harmonieuse à la voirie rendait son travail acceptable.26 Peut-être est-ce le signe d’une acceptation progressive du graffiti comme art urbain au sein de la population. On critiquerait alors le graffiti au même titre qu’une toile, qu’un produit culturel.

CONCLUSION Même si ce rapport est le fruit d'une première expérience d'investigation de terrain, il pose un nouveau regard sur l'étude de la perception des graffitis. L'étude démontre une évolution passant d'un discours sur la sécuritaire à un discours portant sur l'esthétisme, quand il s'agit pour le citoyen d'évoquer ses sentiments face à la pratique. Ce changement serait la conséquence de l'adoption d'une approche mixte et ouverte des autorités, de la démocratisation et de l'institutionnalisation du phénomène. De plus, l'étude démontre que la théorie de la « vitre brisée » ne s'applique pas à la réalité montréalaise contemporaine.

Source : Banksy Rappelons que l'étude portait sur les alentours du métro Jean-Talon. Il ne faudrait pas étendre nos conclusions à d'autres juridictions, la situation montréalaise étant bien particulière. Il ne faudrait pas perdre de vue, également, le fait que les données recueillies provenaient de la contribution de seulement 15 répondants, ce qui ne répond pas aux règles de l'art méthodologique. Aussi, les résultats compilés dans notre enquête doivent être examinés avec grande prudence, les perceptions recueillies sont variées et apportent beaucoup d'éléments de nuance, reflétant toute la complexité de la question. 26

Voir « Roadsworth : Crossing the line » du réalisateur Alan Kohl. 2008. Office National du Film. 72 minutes.

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Nous terminerons avec un questionnement, que nous n'aurions pu évoquer préalablement à cette enquête. Que serait une ville sans graffiti ? S’il est perçu par plusieurs comme une nuisance, sa présence semble désormais bien établie dans le paysage urbain (on pourrait même dire qu’il constitue une caractéristique incontournable de l'urbain) au point où on n’y ferait plus attention. Ainsi, nos répondants ont affirmé presque unanimement qu’il y avait peu, voire absence de graffiti dans leur quartier, ce qui n’est pas réellement le cas. Dans un même ordre d'idée, c'est en effectuant cette recherche que nous avons pris conscience de la présence de graffitis dans nos quartiers respectifs. Des graffitis qui semblaient apparaître tout d'un coup. Nous pouvons donc nous demander si ce n’est pas là le symptôme d’une société hyper mobile ou bien le reflet d’une société bombardée par l’image et la publicité qui n'est plus en mesure d'apprécier les aspects visuelles de son espace vécu.

Source : Banksy

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Espace urbain & Graffiti  

Projet final du cours URB-1113 Espaces & Sociétés. Université de Montréal. HIver 2009

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