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Salomé MULONGO

Métissage Ni tout blanc, ni tout noir

Préface de Jacques Mercier

Editions Traces de vie 203 Rue de Saint-Hubert 6927 Tellin


Du blanc et noir amer à la couleur mère Il est moins quelques secondes sur l’horloge de ma vie. Il faut aimer son prochain comme soi-même, disait grandpère. Grand-père Henri aimait donc son prochain. Tous ses prochains. Mais quand il avait du mal, il demandait l’aide à Dieu, comme le jour où maman lui présenta papa. Grand-père avait supplié Dieu de ramener maman sur le droit chemin. Mais maman était très amoureuse ou plus forte que le Dieu de grand-père. Elle était bien décidée à épouser papa. Une vraie preuve d’amour, avaient dit les copains de papa, une véritable épreuve du Seigneur, avait pensé grand-père. Et pourtant Dieu lui préparait une épreuve encore plus grande. Papa n’était pas catholique et n’était pas baptisé. La nouvelle avait bien sûr fait le tour du village. Le grand Noir allait se faire baptiser le jour du mariage. Tous étaient curieux. Comment allait-on habiller le Noir pour son baptême et… y aurait-il d’autres Noirs au mariage ? Leur odeur allait-elle couvrir celle de l’encens de monsieur le Curé ? Comment allaient-ils se tenir ? Pouvaient-ils aller à communion ? Le jour du mariage, l’église était bondée, comme un jour de Noël, sauf que c’était le 14 juillet. A la déception des femmes assises aux premiers rangs, papa était en costume et il sentait l’eau de Cologne.


L’amer 23 novembre 1963. Martin Luther King avait eu son rêve. Papa et maman allaient avoir le leur : moi. Il est 0 heure sur l’horloge de ma vie. Le bâtiment est sobre et austère. La pièce est toute blanche, carrée et froide. Pour seule décoration, un crucifix et une image pieuse. Maman pousse, comme elle a appris aux séances de kiné, en vue d’un accouchement sans douleur. Elle est couchée sur ce qui ressemble fort à une table de torture ; avec des étriers, comme dans le film d’horreur qu’elle est allée voir hier. C’est bizarre d’aller voir des films d’horreur quand on a un bébé dans son ventre. Et ça la fait rire en plus. Comme si de rien n’était. Papa aussi pousse. Il est debout derrière maman. Il est essoufflé comme après un match de foot. Elle le voit dans le grand miroir juste devant elle. Papa normalement est noir, très noir même. Mais aujourd’hui, il est un peu blanc gris, avec des grosses gouttes qui perlent sur son front. John Fitzgerald Kennedy est mort hier. Il a été assassiné. Je crois que papa va tourner de l’œil. Il est temps que je sorte avant qu’il ne soit trop tard. J’arrive. Comme une lettre à la poste. - Félicitations, c’est une fille !, crie une voix que je ne reconnais pas. Papa pleure. L’émotion ? La couleur de ma peau ? L’annonce du sexe ? Moi aussi, je pleure. La laideur de l’endroit ? Les


grosses mains froides qui me secouent ? Un karma douloureux ? Les infirmières s’occupent de moi… et de papa. Maman, elle, gère. Les mousses au chocolat que maman engloutissait pendant la grossesse sont remplacées par des biberons de lait en poudre. Les longues nuits bercées dans son ventre, par les lits-cages du dortoir de la clinique Sainte-Rosalie à Grivegnée. Les mamans modernes qui accouchent à la maternité gagnent, outre leur séjour, des nuits de sommeil gratuites et bien méritées. Même celles qui ont accouché comme une lettre à la poste. Certains copains du dortoir hurlent. Mais ce n’est jamais leur maman qui vient. C’est la sœur infirmière. Moi aussi j’ai bien envie de pleurer, de hurler, de leur crever les tympans. Mais j’ai tout de suite compris qu’il valait mieux ne pas se faire remarquer, être sage et docile, ne rien exprimer, faire comme si de rien n’était. Il fait tout noir, comme dans le ventre de maman, sauf que c’est moins chaud et c’est surtout plus dur. Ça m’apprendra. Après tout, ce n’était pas si grave si papa était tombé dans les pommes. Il y aurait bien eu une sœur infirmière pour le ramasser. Dans le dortoir, il y a un copain qui ne dit jamais rien. Je crois qu’il réfléchit comme moi. Demain, je lui demanderai s’il veut s’associer à moi pour mettre sur pied mon nouveau plan d’évasion : scier les barreaux du lit cage et se reglisser en douceur dans le ventre de maman. Il est 7 heures sur l’horloge de ma vie. C’est la fête des mères. Tout le monde s’applique en classe pour le cadeau surprise. J’ai fait un beau tableau en plâtre


avec un bouquet de fleurs qui ressort. Il a de jolies couleurs qui s’entremêlent à cause du vernis que j’ai mis avant que les couleurs ne soient tout à fait sèches. Ça donne un chouette effet. Le seul problème, c’est que je n’ai pas de maman. Enfin si, j’en ai une mais elle est très loin. C’est grand-mère qui reçoit tous les cadeaux de fête des mères. C’est elle qui reçoit tous les poèmes qui disent « maman tu es la plus belle ». Et c’est elle encore qui entend le « vive maman ! ». C’est criminel d’obliger les enfants à faire des cadeaux pour la fête des mères et d’apprendre des poèmes. Moi, si je deviens institutrice plus tard, j’interdirai les cadeaux de fête des mères. La Sainte Mère

Il est 10 heures sur l’horloge de ma vie. On est en 5 ème primaire. - Je me demande si on sera encore amies plus tard, dit Monique. - Moi, je crois que oui. On sera amies pour toujours. - Non, j’crois pas, répond alors Monique. Tu auras un fiancé et moi aussi, et on ne se verra plus. C’est toujours comme ça quand on a un fiancé. - Non, je n’aurai pas de fiancé parce que je deviendrai Sœur et je m’appellerai Sœur Emmanuelle. Sœur Emmanuelle ! Telle doit être ma vocation, j’en suis sûre. D’ailleurs, j’ai senti plusieurs appels. Comme ce soir de Noël pendant la messe. J’avais demandé à Dieu qu’il m’envoie un signe, un tout petit mais bien visible. J’avais attendu pendant toute la messe. Rien. Mais c’était sans compter sur les talents du Créateur. Il avait gardé la surprise


pour la fin. Quand on a ouvert les portes de l’église, le signe était bien là dehors. De la neige… Il neigeait à gros flocons tout blancs et tout légers. Tout le monde a été surpris. Moi, un peu moins que les autres évidemment. Grand-père, à qui j’avais demandé comment il savait que Dieu existait alors qu’on ne le voyait jamais, m’avait répondu qu’il n’était pas nécessaire de le voir, qu’il suffisait d’y croire. Il avait aussi ajouté, à mon attention j’en suis sûre, qu’il était normal d’avoir des doutes, que c’était une épreuve de Dieu pour tester notre foi. Insatisfaite par l’explication de grand-père et surtout moins naïve qu’on pourrait le croire, j’entrepris donc de percer l’énigme moi-même. C’est ainsi qu’un autre soir, j’étais dans mon lit et nous discutions Dieu et moi. Enfin surtout moi parce que lui n’était jamais très causant. Je le suppliai, s’il existait vraiment, de se montrer là, sur le champ, en chair et en os. Et je promis, en échange, de ne plus jamais douter de lui. Ce qui devait arriver arriva. Je le vis sortir de par derrière la grande garde-robe du palier, enfin lui ou plutôt sa silhouette car il faisait très noir. - C’est bon, c’est bon, je te crois, maintenant tu peux retourner où tu étais. Je n’ai plus besoin de preuve. La silhouette disparut. Autant dire que cette nuit-là je n’ai pas bien dormi du tout. J’ai gardé ce secret très très longtemps car je ne pouvais le partager avec personne, même pas avec grand-père. Surtout pas avec grand-père. Je crois très fort en Dieu et je me prépare donc tout naturellement à ma vie de Sœur Emmanuelle.


Il est toujours 10 heures sur l’horloge de ma vie. Mon frère, ma sœur, grand-père et moi sommes en bas dans la cuisine. Grand-mère est occupée à faire les chambres en haut. - Non di dju de non di dju. Silence. Des pas de dinosaure qui descendent l’escalier. Apparition du dinosaure. En feu. Nouveau rugissement du dinosaure. - Tu avais promis de ne plus faire de trous dans le papier du mur. C’est vrai que j’adorais faire des trous avec mon index dans l’angle du papier. Mais depuis la dernière remontrance, je m’étais bien abstenue. - C’est pas moi. - Je sais bien que c’est toi. On me l’a dit. Ma main à couper que c’était un coup de mon frère ou ma sœur. - Mais c’est un mensonge. C’est qui qui t’a dit que c’était moi ? Et le nom du coupable de tomber, comme un couperet. - C’est la Sainte Vierge, réplique le dinosaure. La Sainte Vierge ! La mère de Jésus ! Celle qui trône dans l’encadrement au-dessus de mon lit. C’est vrai que ses yeux ont toujours l’air de nous suivre partout où on va. Ça me fait peur d’ailleurs. Mais de là où elle est, elle ne peut pas voir l’angle du mur. Alors pourquoi ? Pourquoi a-t-elle menti ? Je ne comprends pas.


Des rumeurs que j’avais entendues sur elle prennent alors tout leur sens. Rumeur 1 : La Sainte Vierge a couché avec d’autres types que le papa de Jésus et celui-ci a plein de demi-frères. Même monsieur le Curé le sait. Il nous l’a dit un jour. A Pâques, il a dit que Jésus était le fils de Dieu et qu’il était monté au ciel pour s’asseoir à côté de lui. Et à Noël, il nous a avoué que Jésus était le fils de Joseph, un fabricant de crèches en bois. Rumeur 2 : La Sainte Vierge n’est pas vierge parce que c’est scientifiquement impossible. Suis pas sûre de comprendre ce que ça veut dire « scientifiquement impossible » mais en tous cas, ça a l’air très sérieux. Rumeur 3 : Il y a même des croyants qui refusent qu’elle entre dans une église avec tous ses Saints. Ca c’est grandpère qui me l’a dit un jour. Mais il a ajouté immédiatement qu’il fallait pardonner. C’est terrible ce qui m’arrive. La maman de Jésus est une Marie-couche-toi-là et une menteuse, et la mienne nous a abandonnés tout petits, mon frère, ma sœur et moi, sans trop d’explications. Elle vit au soleil dans une grande villa avec piscine. Elle a des boys, un chauffeur et un amoureux qui parle anglais mais qui n’est pas papa. Je suis perdue.


Table des matières DU BLANC ET NOIR AMER À LA COULEUR MÈRE.......................115 L’AMER.........................................................................................116 LA SAINTE MÈRE..........................................................................118

Métissage. Ni tout blanc, ni tout noir  
Métissage. Ni tout blanc, ni tout noir  

Roman autobiographique

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