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Supplément gratuit à la Dernière Heure Les Sports du 10 octobre 2013

HYMNE À L’AMOUR

L’ÉTERNEL

D’ÉDITH PIAF


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Édith Piaf : 50 ans après sa mort

SA MORT : UNE FOLLE MISE EN Édith Piaf est morte le 10 octobre 1963 près de Grasse. On a ramené le corps dans son appartement à Paris. Et on n’a annoncé la nouvelle que le lendemain

Édith Piaf est morte ce jeudi matin dans son appartement parisien, au 67 bis, boulevard Lannes.” Ainsi, le 11 octobre 1963, le monde apprenait le décès de celle qui fut la chanteuse la plus populaire de son époque. Plusieurs années plus tard, il apparut que l’information était fausse. Certes, Édith Piaf était bel et bien décédée. Mais pas le 11 octobre ni à son domicile… Piaf n’avait que 47 ans. Petite, ratatinée, avançant péniblement au bras de ce bel homme de 25 ans qui était devenu son mari, Théo Sarapo, on lui aurait donné le double. Le public a considéré que son drame personnel était à dater de la mort du boxeur Marcel Cerdan, le 28 octobre 1949. En réalité, ses véritables malheurs ont commencé deux ans plus tard. À 35 ans, pendant sa tournée d’été, en 1951, elle fut hospitalisée après un accident de la route. Le bras gauche était tordu. Fracture de l’humérus. Mais, pour calmer les douleurs insupportables, on la soigna à la morphine. Le début d’une redoutable dépendance. À cela s’ajoutaient des crises sporadiques d’alcoolisme qui se succédaient depuis sa jeunesse. Et tôt dans la vie, des rhumatismes. Piaf était persuadée qu’elle guérirait plus vite en prenant trois fois ses doses de médicaments.

La photo qui avait fait scandale. Théo Sarapo, 25 ans, posa à côté du lit de mort de sa femme, 47 ans. [DR]

En 1958, en plus d’un traitement lourd, à bases de piqûres intramusculaires, d’ampoules et de différents comprimés, ses médecins lui faisaient avaler cinq somnifères une demi-heure avant le coucher, cinq autres comprimés et un suppositoire. Le matin, en plus d’une dizaine de cafés pour émerger, trente gouttes d’énergétique et vingt autres avant chaque spectacle. Ce régime va détruire l’estomac et les intestins. Le 19 février 1959, à New York, elle a un malaise sur scène. En coulisses, elle crache du sang. Elle est opérée d’un ulcère à l’estomac mais, à peine sortie de l’hôpital, seconde crise. Et seconde opération. On lui met un bridge aux intestins. Le 22 septembre, à Paris, troisième hospitalisation : une pancréatite. En novembre, elle reprend la route des tournées. À Maubeuge, trou de mémoire. Le premier d’une longue série. En décembre, ses admirateurs la voient le visage enflé. Il lui faut de nouveau entrer à l’hôpital pour une hépatite virale. Cette fois, on lui impose une cure de sommeil. Désormais, le processus de la dégénérescence physique et du vieillissement prématuré est enclenché. Juin 1960, nouvelle hospitalisation et deux jours dans le coma. En décembre, elle retrouve l’Olympia pour trois mois. Mais le

24 mai 1960, des douleurs au ventre et des vomissents la ramènent en clinique. De nouveau, on craint pour sa vie dont la suite sera une succession de séjours à l’hôpital et de rentrées sur scène. Elle donnera le dernier spectacle de sa vie le 31 mars 1963 à l’Opéra de Lille. Le 10 avril, on la transporte à nouveau aux soins et on annule la suite de sa tournée. Elle ne pèse

ON CRAIGNAIT QUE SON TÉLÉPHONE SOIT SOUS ÉCOUTE plus que 30 kilos. Dès le 31 mai, elle se trouve en convalescence dans la villa Séréna à SaintJean-Cap-Ferrat. Trop de monde autour d’elle. Fin juin, un de ses visiteurs lui fait manger une omelette, interdite par les médecins. Coma hépatique. Le 1er août, on la déménage vers Mougins. Le 21 août, on lui place un implant dans la paroi abdominale. Pendant deux jours, elle perd l’usage de la parole.

Une mort douce Il lui faut absolument le plus grand calme. Nouveau déménagement vers l’Enclos de la Rourée, à Plascassier, un faubourg de Grasse. Piaf s’y trouve seule avec sa secrétaire et une infirmière. Même Théo Sarapo n’est pas là. Il tourne un film à Paris, Judex. Selon Danielle Bonel, sa secrétaire, Piaf souffre tant qu’elle pousse des cris inhumains. Ses dents ne tiennent plus. Elle perd la mémoire.


SCÈNE Le 10 octobre, dans l’après-midi, la chanteuse a une crise qui la prive de la parole. Puis elle sombre dans une espèce de coma. “Ce fut une mort douce, dans une manière de sommeil.” Elle souhaitait mourir chez elle. Ses proches estiment qu’il faut la ramener à Paris et faire constater le décès dans l’appartement du boulevard Lannes. Ce qui est totalement illégal. Danielle Bonel prévient l’impresario de Piaf. Ils se parlent à mots couverts : ils craignent que la ligne téléphonique ne soit sous écoute. C’est lui qui va préparer l’appartement. Danielle Bonel s’adresse ensuite aux religieuses d’une clinique de La Bocca où Piaf a été soignée. Elles vont lui procurer l’ambulance qui, dans la nuit du 10 au 11 octobre, ramènera le corps d’Édith Piaf dans sa chambre. Édith Piaf n’est pas morte le 11 octobre à Paris, mais le 10 octobre à Grasse.

Cocteau apprend et meurt à son tour Il aurait eu une phrase prémonitoire : “C’est le bateau qui achève de couler. C’est ma dernière journée sur cette terre.”

Ce jeune mari grec K En février 1959, c’en est fini des amours d’Édith Piaf avec le jeune Georges Moustaki. Elle se trouve à New York d’où elle revient avec un peintre américain, Doug Davis, dont on sait qu’il est homosexuel. Pour Piaf, ce n’est pas la chose la plus importante du monde. Elle est amoureuse, mais peu sexuelle. Cerdan, lui-même, avait confié à un ami qu’avec Piaf, ça s’était passé très peu souvent. Quatre ou cinq fois pas plus. D’autres amants avaient raconté qu’elle leur imposait les relations dans le noir complet ou qu’elle gardait sa robe de nuit. Aucun ne l’a vue nue. Le 5 octobre 1960, c’est un coup de foudre professionnel qu’elle a, lorsque Charles Dumont vient lui donner Non Je ne regrette rien. Il lui fera aussi Mon Dieu et, en duo, ils chanteront Les amants. Il sera désormais son compositeur exclusif, ce qui éloigne de l’aréopage, un autre homosexuel ami de Piaf, Claude Figus : Dumont et lui ne peuvent pas se supporter. Mais en janvier 1962, Dumont prend des vacances sans l’autorisation de la patronne. C’est la disgrâce. Aussitôt, Claude Figus revient. Et il présente son nouveau compagnon à Piaf, qui a 46 ans mais qui, malade, en fait le double. Ce petit ami de Figus est un jeune coiffeur grec de 24 ans qui voudrait faire de la chanson. Le 9 octobre 1962, Théo Sarapo le deuxième époux d’Édith Piaf. Il sera aussi son unique héritier. Il se tuera dans un accident de la route en 1970.

Cocteau avait écrit une pièce de théâtre sur mesure pour Édith Piaf. [REPORTERS/PHOTO12]

Jean Cocteau est mort d’un œdème du poumon. Il aimait beaucoup Édith, mais je ne pense pas que ce soit la mort d’Édith qui ait provoqué la mort de Jean.” Celui qui parle, dès le 12 octobre, le lendemain, est l’acteur Jean Marais, l’homme de la vie de Jean Cocteau. Le fait est que l’écrivain, qui avait déjà surmonté deux alertes cardiaques, est mort le 11 octobre 1963, deux heures après avoir appris le décès de celle qui était une très grande amie. Il avait été prévenu par un journaliste de Paris Match qui lui proposait d’écrire un article, en hommage à cette femme qu’il avait tellement aimée. Cocteau avait accepté. Il n’a pas eu le temps de s’y mettre, mais on prétend qu’il a eu celui de dire une phrase extraordinairement prémonitoire : “C’est le bateau qui achève de couler. C’est ma dernière journée sur cette terre.” Jean Cocteau avait 74 ans. Il était devenu célèbre en 1929 grâce à un roman, Les enfants terribles. Quand Édith Piaf apparaît, en 1935, dans le cabaret Le Gerny’s, exploité par Louis Leplée, Cocteau est une célébrité. Les deux affichent leur homosexualité et se connaissent. Cocteau fréquente le Gerny’s où il tombe sous le charme de cette chanteuse de 20 ans. On est à l’époque où Cocteau vient de rencontrer Jean Marais est il est occupé à écrire, pour lui, une pièce qu’il va intituler Les parents terribles. Elle sera créée en 1938. Cocteau s’intéresse alors à cette Môme Piaf. En 1939, elle est tombée amoureuse d’un jeune artiste, Paul Meurisse. En 48 heures, Cocteau va concocter pour ce couple une pièce en un acte, Le bel indifférent, qui va révéler Piaf dans un exercice nouveau, le théâtre, et qui sera un énorme succès. Cocteau et Marais resteront toujours très proches de la chanteuse. Et après son opération d’avril 1963, Piaf va choisir d’aller passer sa convalescence à Saint-Jean-Cap-Ferrat où Cocteau a ses habitudes depuis 1950. Il y a amené de nombreuses stars parmi lesquelles Picasso et Charlie Chaplin. Dans la région parisienne, à 50 km au sud de la capitale, à côté de Fontainebleau, il s’était acheté un petit château, la Maison du Bailly, à Milly-la-Forêt. C’est ici qu’il est décédé. Le lieu, aujourd’hui, est devenu un musée.


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Édith Piaf : 50 ans après sa mort Simone Berteaut fut sa partenaire entre 1930 et 1935. Elles chantaient dans les rues. L’une a réussi. L’autre a longtemps vécu à ses crochets. [REPORTERS/PHOTO12]

UN JOUR, ELLE S’EST MISE À CHANTER DANS LA RUE Sa mère, qui l’a abandonnée, était chanteuse; elle a fait une tournée au Maroc avec le père de Michel Sardou

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hez Piaf, il y aura toujours une part laissée à la légende. Celle de la naissance de la chanteuse est tellement jolie qu’elle est officiellement attestée par une plaque commémorative fixée sur la façade de ce qui était alors la maison de ses parents, au 72, rue de Belleville, dans le 20e arrondissement de Paris. Ce n’est pas loin du périphérique, à hauteur de la Porte des Lilas. Que lit-on sur cette plaque ? “Sur les marches de cette maison naquit le 19 décembre 1915 dans le plus grand dénuement Édith Piaf dont la voix, plus tard, devait bouleverser le monde.” Cette histoire de naissance sur les marches de l’immeuble est un conte de journaliste à sensation qui précisait même que l’enfant a été réchauffé par les pelisses de deux agents de police du quartier. Le récit plaisait à Piaf qui ne l’a jamais démenti. Mais l’administration, elle, a beaucoup moins d’imagination et de lyrisme. Il s’avère que la fille de Louis Gassion et de Jacqueline Maillard, inscrite sous le nom d’Édith Gassion, est née – matricule 13238 – à l’hôpital Ménilmontant-Tenon au 4, rue de la Chine, également dans le 20e. L’hôpital Tenon existe toujours. En décembre 1915, c’est la guerre. On donne à l’enfant le prénom de l’héroïne du moment, une Anglaise de Bruxelles, Édith Cavell. Le père

n’est pas là : il est dans les troupes, du côté de Sens. Un frère d’ Édith va naître à Marseille le 31 août 1918. Même mère, même père. Mais lui, il sera abandonné aussitôt à l’Assistance Publique. La mère d’Édith Piaf, s’appelait Jacqueline Maillard. Père français, mère italienne, grandparents marocains. Tous issus du monde du cirque. Jacqueline, pour sa part, voudra devenir chanteuse et elle prend le pseudonyme de Line Marsa. Elle va écumer les cabarets de Paris, avec un certain succès. L’acteur Michel Simon, qui l’a connue avant la guerre, a toujours prétendu qu’elle avait une voix plus belle et plus vibrante que celle de sa fille. “C’était une femme qui avait de la classe et qui ne chantait que des chansons tristes.” Le père de Michel Sardou, Fernand Sardou, avait aussi participé à une tournée au Maroc dont elle faisait partie. Édith Piaf ne parlait jamais de sa mère. Ou très peu. Quand elle le faisait, c’était pour dire qu’elle l’avait abandonnée à l’âge de trois mois et qu’elle ajoutait régulièrement du vin blanc à son biberon.

Les années papa On sait que la grand-mère marocaine de Piaf, Aïcha, s’est occupée du bébé avant que le père

ne soit libéré par l’armée et puisse entreprendre de l’élever. Édith Piaf a toujours vénéré son père. Louis Gassion est lui-même issu du cirque. Son père était écuyer de haute voltige mais, pour ce qui le concerne, sa petite taille – 1 m 54 – favorisa ses progrès dans une discipline très spectaculaire et moins encombrée. Le père d’Édith Piaf était contorsionniste. Le temps de se réorganiser, après sa libération de l’armée, Louis Gassion confia la petite à sa propre mère qui tenait… une maison close, à Bernay, en Normandie. C’est là d’ailleurs que la petite a chanté pour la première fois. On la

ON LA HISSAIT SUR UNE TABLE DE LA MAISON CLOSE hissait sur une table. Elle faisait une chanson pour les clients puis passait avec la casquette. Des sous pour grand-maman… En 1925, papa vint récupérer sa fille qui avait alors 9 ans. La petite a connu la vie des cirques et des tournées. Piaf se souvenait d’un long séjour à Bruxelles. Et lorsque papa n’avait pas de contrat, il faisait son numéro de contorsionniste sur les places publiques et Édith passait avec la casquette pour ramasser les sous. Louis Gassion essaya de la former à son art de contorsionniste. Elle n’y arrivait pas. Mais un jour, elle a fait ce qu’elle faisait dans le bordel de grand-maman. Elle s’est mise à chanter. Dans la rue. Avec papa à côté d’elle.


La mort de sa fille Insouciante, à 19 ans, Édith n’est pas marquée par le drame. C’est plus tard que le poids du remords va venir la hanter…

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e “profond dénuement”, évoqué sur la plaque commémorative de la soi-disant maison natale de Piaf, paraît exagéré aussi. La petite n’a jamais manqué de rien et elle se souvenait d’une “poupée de riche” qu’elle avait regardée, avec des yeux gros comme ça, dans la vitrine d’un magasin. Le lendemain, son père la lui offrait. En tournée, il lui fallait certes faire le ménage et la vaisselle. Mais cette vie lui plaisait. Et lorsqu’elle chantait dans les rues, elle était heureuse. Elle a raconté que c’est son père qui lui a enseigné l’art d’apitoyer le public. À 15 ans lui naît une demi-sœur, Denise. C’est surtout qu’Édith n’aime pas la maman du bébé. C’est l’époque où Édith rencontre Simone Bearteaut, Momone. Qui aime aussi chanter. Pendant toute sa vie, même si Momone finit par être une véritable charge pour elle, Piaf la trai-

tera comme si elle était sa sœur. C’est l’époque aussi où elle quitte le domicile de papa, le 115 de la rue Belleville. Pour vivre, il faut qu’elle travaille. Elle sera serveuse dans deux crémeries, avenue Victor Hugo et rue de Bourgogne. Ça ne durera guère.

P’tit Louis. Le 11 février 1933, Édith Gassion, 17 ans, inscrite au 321 rue de Belleville, est maman d’une petite Marcelle. Cécelle. Elle va reproduire exactement ce que sa mère avait fait avec elle. S’occuper du bébé avec insouciance. Jusqu’à ce que P’tit Louis

vienne le lui prendre, sans qu’elle proteste. Mais le 7 juillet 1935, Cécelle, 2 ans, meurt victime d’une méningite. Âgée de 19 ans, Édith ne paraît pas trop marquée par le drame. C’est plus tard que le poids du remords va venir la hanter.

“On ne vivait pas mal” Elle demande à Momone, qui travaille en usine depuis l’âge de 11 ans, de laisser tomber et de s’associer à elle. Édith Piaf s’institue chanteuse de rue. “On ne vivait pas mal. On vivait au jour le jour. Mais on ne vivait pas mal.” Piaf racontait mille histoires de braves agents de police, rivalisant d’astuces pour ne pas appliquer les règlements et la laisser chanter. Puisqu’elle le faisait si bien… Dans la rue, elle a rencontré un garçon de son âge, Louis Dupont.

Dans le bordel de grand-mère

Piaf a eu, avec sa mère (en médaillon) des relations conflictuelles. Par contre, elle a toujours vénéré son père. [D.R.]

K Lorsqu’en sortant de la guerre, Louis Gassion s’est retrouvé avec, sur les bras, une fillette de deux ans, au moment où il lui fallait réorganiser toute sa vie professionnelle, il n’entrevit qu’une perspective : confier provisoirement l’enfant à sa propre mère, Léontine Gassion, qui vivait à Bernay, en Normandie, à 30 km de Lisieux. Seulement voilà, à Bernay, la maison de Léontine n’avait rien d’un lieu-saint. Grand-mère était patronne de bordel ! Édith Piaf a toujours soutenu qu’elle gardait, de cette époque, des souvenirs de tendresse. Toutes les filles qui travaillaient là lui apportaient des tonnes d’affection. Manifestement, la petite avait des problèmes de vision. Elle n’ouvrait jamais vraiment les yeux. Un médecin diagnostiqua une kératite, due probablement à une syphilis héréditaire. Elle a reçu tous les soins indispensables. Mais, en plus, le bordel de Bernay a fermé pour un jour et toutes les filles ont emmené à la petite à Lisieux et ont prié ensemble Sainte-Thérèse qui, bien qu’elle n’était pas du même monde, semble les avoir entendues. La petite a été guérie et Piaf, qui était très croyante et aimait aller déposer un cierge dans les églises, a toujours vénéré SainteThérèse-de-Lisieux.


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Édith Piaf : 50 ans après sa mort

SUSPECTÉE… DE MEUR Elle adorait la victime, Louis Leplée, et elle le surnommait papa. Mais il est vrai qu’elle avait alors de très mauvaises fréquentations

L

a carrière professionnelle d’Édith Piaf a commencé comme un conte de fées, à l’automne de 1935. Elle a 19 ans. Elle chante dans la rue de Bruyère, près de Pigalle, vêtue d’un manteau rouge, avec une queue-de-rat au cou et un chapeau cloche à plume. Deux hommes passent. L’un ne ralentit pas. L’autre, oui. Il s’appelle Louis Richard et il rappelle son ami, Louis Leplée. Leplée est un homme du métier. En ce temps-là, deux hommes se partagent le marché du music-hall à Paris. À deux, ils possèdent tous les grands théâtres. Le Casino de Paris, le Concert Mayol, l’Alcazar, l’Empire, l’Ambassadeur… Le premier s’appelle Henri Varna et l’autre, Oscar Dufrenne. Il est homosexuel et il a permis à un autre homosexuel, Louis Leplée, d’entrer dans le club fermé en ouvrant un établissement, le Palace, puis un cabaret de luxe, le Gern’ys, qui se trouve dans les sous-sols d’un hôtel, près des Champs-Élysées, au 54, rue PierreCharron. Retour rue de Bruyère. Leplée est rappelé par son ami. Il entend et apprécie cette petite chanteuse des rues. Il lui donne sa carte de visite, puis il va l’engager dans son cabaret et c’est lui aussi qui lui suggérera de prendre un nom de scène. Il y a déjà la Môme Pervenche et la Môme Moineau. C’est une mode. Pervenche, Moineau, ce sont des oiseaux. Les oiseaux, ça piaffe. Voici la Môme Piaf !

EN AVRIL 1935, ELLE A PASSÉ DEUX JOURNÉES EN GARDE À VUE Leplée est un homme qui exerce son métier avec passion. Il adore les artistes. Singulièrement, il va être envoûté par cette voix. Il invite des journalistes, des stars, il fait venir l’immense Maurice Chevalier afin qu’il entende ce phénomène. Et aussi Mistinguett. Et l’aviateur Jean Mermoz, le plus célèbre des Français de son époque. Et Joseph Kessel. Et un autre écrivain, Carlo Rim, qui parle d’une “petite bonne femme mina-

ble dans sa robe à quatre sous, l’air traqué… Mais quand sa voix s’élève, monte, se déchire, la Môme Piaf devient la plus belle fille du monde.” Leplée invite également le patron de Radio-Cité, ce qui vaut à la Môme d’être invitée à chanter à la radio. Le directeur artistique de Radio-Cité s’appelle Jacques Canetti. Il travaille aussi pour une maison de disques, Polydor. C’est lui qui va amener la Môme Piaf à enregistrer ses premiers disques. Canetti fera pareil avec Charles Trenet puis, beaucoup plus tard, dans les années 50, il sera l’homme qui va découvrir quelques autres artistes de dimension : Georges Brassens, Jacques Brel, Raymond Devos, Gainsbourg… .Édith mesure parfaitement tout ce qu’elle doit à ce Louis Leplée. Elle a 20 ans et lui, 48 ans : elle l’appelle Papa.

Une balle dans la bouche Le lundi 6 avril, Louis Leplée est découvert assassiné, dans son appartement, au 83 avenue de la Grande Armée. Il a été frappé, bâillonnées puis abattu d’un coup de revolver dans la bouche. La concierge de l’immeuble a vu monter quatre hommes. Un des quatre devait connaître parfaitement les lieux et savoir aussi que Leplée disposait, chez lui, à ce moment-là, d’une grosse somme d’argent. Les possibilités étaient nombreuses. La mafia, le racket, un amant de passage… Leplée adorait aller à la recherche de ses partenaires d’un soir dans les urinoirs et les autres endroits glauques. Mais la police remarqua aussi que la dernière à l’avoir vu vivant était la Môme Piaf. Dans la nuit, en quittant l’établissement, ils avaient pris le même taxi qui avait d’abord déposé la chanteuse à Pigalle. Et cette Môme Piaf a notoirement de très mauvaises fréquentations. En conséquence, elle sera la première à être interrogée. Elle va même passer deux journées complètes en garde à vue.


TRE !

Les petits maquereaux de Pigalle Un de ses premiers amoureux avait tenté de lui faire faire le trottoir

Papa Leplée disait que j’étais sa petite plante, qu’il soignait lui-même chaque matin et qui poussait, poussait, allait devenir très grande…” La Môme Piaf était inconsolable. Elle jurait : “Je vengerai Leplée !” La police l’a suspectée : elle fréquentait de très mauvais garçons. Elle aurait pu planifier le coup, l’organiser. Tout se passe comme si Piaf, elle-même, n’était pas trop sûre que le tueur était un de ses amants d’alors. Car il y en avait plusieurs. Elle va tous les citer aux policiers. Le premier est Henri Valette, 24 ans, petit soutenir qui a essayé de l’entraîner sur le trottoir. Il a la réputation d’être un violent. Lorsqu’Édith est tombée amoureuse d’un autre, Jean Rosnay, dit Jeannot le Mataf, 20 ans, celui-ci a dû racheter la jeune fille qu’il convoitait. Il a donné trois mille francs de l’époque à Valette. Ce que Jeannot le Mataf ignore, c’est qu’il partage sa maîtresse avait Georges Calendras, dit Georges le Spahi. La Môme parlera aussi d’un Marcel et d’un Jacques. Tous avaient un alibi. La police a cherché ailleurs et n’a jamais identifié les assassins de Louis Leplée. Après les funérailles, le magazine Détective, qui avait été lancé naguère par Joseph Kessel, fait sa une du 16 avril 1936 en publiant une photo de Piaf entourée de trois autres femmes, lors des obsèques, et ce seul titre : Les quatre tueurs.

Aujourd’hui, le numéro historique du Détective du 16 avril 1936 se vend à 300 euros. En médaillon, Louis Leplée, la victime de l’assassinat. [DÉTECTIVE]

La leçon de Mistinguett K Le 17 février 1936, Louis Leplée était parvenu à glisser sa débutante dans le programme d’un immense spectacle, au Médrano : un gala de bienfaisance auquel participaient toutes les plus grandes vedettes du moment : Maurice Chevalier, Mistinguett, Fernandel, Tino Rossi, Mirelle… La Môme chantait devant 2800 personnes. Elle avait 20 ans et toujours ce caractère sauvage et insouciant de la chanteuse de rue qu’elle était encore six mois plus tôt. Ce soir-là, elle y alla d’une remarque désabusée comme, jamais plus, elle ne s’en permettra dans sa vie. Du style : “Regardez-les, tous ces cons…” La remarque fut entendue par quelqu’un qui lui fit une verte leçon. Ce quelqu’un n’était pas n’importe qui. C’était la star des stars de son époque, Mistinguett, herself. Qui lui fit remarquer qu’il convenait de porter un maximum de respect aux gens qui payaient pour venir écouter un artiste. Édith Piaf était encore jeune. Mais elle retenait les leçons.

Elle a l’équipe ! En avril 1936, lorsque tous ces événements se sont produits, la Môme Piaf n’est pas une vedette, mais, grâce à Louis Leplée, elle a un nom connu dans le milieu. Ce qui lui permettra de trouver des engagements dans d’autres cabarets à Paris (l’O’dett et l’Ange Rouge) puis à Lausanne. Surtout, elle a rencontré, au Gerny’s, un auteur et un compositeur qui vont lui rester fidèles. Raymond Asso et la pianiste Marguerite Monnot viennent d’écrire Mon légionnaire que Marie Dubas a créée en avril 1936. Édith va l’enregistrer à son tour en janvier 1937 et ce sera son premier succès. Raymond Asso va devenir son homme, son professeur, son parolier et même son manager. Il va lui obtenir d’être programmée en mars 1937 à l’ABC. Ici, on est bien dans une salle d’où on peut sortir avec le statut de vedette. Et ce sera le cas !


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Édith Piaf : 50 ans après sa mort

TELLEMENT BESOIN D’UN HOMME… Elle ne s’est jamais laissé charmer par un amoureux. C’est elle qui les choisissait

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n 1936, après l’assassinat de Louis Leplée, Édith a coupé les ponts avec les jeunes truands qui constituaient jusqu’alors son unique entourage. Elle écrit : “Mon pognon, je le garde pour moi. Mon Jacques Pills, le premier à l’avoir épousée [REPORTERS]

maquereau, ce sera mon père.” En réalité, elle a peur et, dans l’hôtel où elle vit, se trouve aussi un habitué du Gerny’s, Raymond Asso, 35 ans. L’homme qui a écrit Mon légionnaire. Elle se réfugie auprès de lui. Il va l’aimer, l’entourer, la conseiller et tout lui apprendre. Comment se tenir sur scène. Mieux s’habiller. Parler. Répondre aux interviews. “Raymond m’a fait devenir un être humain. Il a fallu trois ans pour me guérir.” Il s’institue aussi manager de la Môme qu’en mars 1937, il impose à l’ABC. Où elle… s’impose !” Je ne la quittais pas une minute, pour éviter qu’elle fasse une bêtise.” Cela n’a pas suffi. En 1939, elle s’éprend d’un artiste de 27 ans qui fait encore le lever de rideau dans les cabarets. Il sera le premier d’une longue liste d’artistes inconnus que Piaf va façonner à sa manière et mener à la gloire. Paul Meurisse ! “Vous êtes un flegmatique, lui conseillera-t-elle. Pas un geste ! Pas un sourire !” Lui, il dira : “À 24 ans, c’était une femme qui n’avait absolument aucun doute sur son destin fabuleux.” Leur liaison va durer deux ans. Pendant l’été 1941, en pleine guerre, Édith s’éprend de son pianiste juif qu’elle cache et protège, Norbert Glanzberg. Elle va aider beaucoup de Juifs. Par contre, l’épisode Glanzberg ne durera

pas. Il est bientôt remplacé par un journaliste qu’elle institue aussitôt parolier de chansons, Henri Contet. Comme il est marié, elle se console de ses solitudes auprès d’un jeune et beau chanteur, Yvon Jeanclaude. Dont la sœur était régulièrement reçue chez Piaf qui ignorait qu’il s’agissait de la maîtresse de Lafont, le chef de la Gestapo. Ce qui vaudra, après la guerre, une enquête sur Piaf des Renseignements Généraux. Certains lui reprochèrent aussi d’être allée plusieurs fois en Allemagne chanter pour des prisonniers. L’enquête en question déterminera qu’elle s’y faisait photographier au milieu de ces prisonniers et que ces photos servaient, la fois suivante, à leur faire de faux papiers qui leur permettaient de s’évader.

Les Compagnons de la Chanson Peu avant la Libération, un nouveau chevalier-servant apparaît dans sa vie. Il est chanteur et se produit sous le nom d’Yves Montand. Cela va aussi durer deux ans. En 1946, voici Jean-Louis Jaubert. Il fait partie d’un

PENDANT LA GUERRE, ON AURAIT PU EN FAIRE UNE HÉROÏNE groupe de chanteurs de Dijon, les Compagnons de la Musique, cantonné dans un répertoire folklorique. Elle veut faire avec eux ce qu’elle a fait avec Paul Meurisse et Yves Montand : les lancer. Le groupe est divisé.

Un tremplin pour Yves Montand K En 1944, Piaf avait 29 ans et Yves Montand, 22 ans. Elle était maintenant la star française. Il était encore un débutant. Elle devait se produire au Moulin Rouge qui, sous l’occupation, faute d’électricité, donnait trois représentations par jour dont deux l’après-midi, à toit ouvert. Deux jours avant sa première, elle était venue répéter et elle est arrivée alors que Montand se trouvait sur scène, occupé, lui aussi, à répéter. Après, il resta dans la salle pour écouter Piaf. Lorsqu’elle eut fini et qu’il prit sa veste pour partir, elle le héla : “Monsieur Montand, ne partez pas. Je voudrais vous parler.” Quelques minutes après, elle le prit par le bras et ils quittèrent le music-hall ensemble. Elle allait le façonner à sa manière, lui imposant surtout des cours de diction. Elle obtint de Henri Contet, son fiancé précédent, qu’il écrive des chansons pour Montand. Il deviendra son parolier le plus fidèle. Battling Joe, c’est lui. Les grands boulevards, aussi. Elle imposa Montand dans le film qu’elle devait tourner, Étoiles sans lumières. L’histoire dura deux ans. Édith étant de retour, après une tournée en Alsace, Montand se précipita pour la voir. La secrétaire lui fit comprendre discrètement qu’elle était là, oui, mais pas seule… “J’ai eu du mal. J’ai mis deux ans à m’en remettre. C’était la première vraie histoire d’amour que j’ai eue dans ma vie.” raconta-t-il vingt ans plus tard.

C’est grâce à elle qu’Yves Montand a fait ses débuts au cinéma. [REPORTERS/RUE DES ARCHIVES]


Par amour pour Jean-Louis Jaubert, Édith Piaf a conduit les Compagnons de la Chanson sur la route du succès. Notamment grâce à la chanson Les trois cloches. [D.R.]

Huit d’entre eux décident de la suivre, mais ils ne disposent pas du droit de garder le nom. Ils deviennent alors les Compagnons de la Chanson. Elle veut leur faire chanter une chanson à laquelle elle croit. Toujours obsédés par leur répertoire folklorique, ils n’en veulent pas. Elle leur dit : “Et si je la chante avec vous, vous la prenez ?” Ça, ça ne se refuse pas. La chanson s’appelle Les trois cloches. En 1947, elle les prend dans sa tournée en France, en Norvège, en Suède puis, en octobre, dans son premier voyage aux États-Unis où, au départ, ils auront plus de succès qu’elle. Ce sera le début de la fin pour JeanLouis Jaubert. Elle a une liaison avec l’acteur John Garfield et elle connaît déjà un célèbre boxeur, Marcel Cerdan. Pour Piaf, la tournée qui a mal commencé s’achève en triomphe.

C’est à cette époque qu’elle fait la connaissance de Marlene Dietrich. Charles Aznavour fait maintenant partie de l’équipe mais lui, il ne sera jamais l’amant de Piaf. Par contre, il lui écrira Plus bleu que le bleu de tes yeux. Six mois après la mort tragique de Marcel Cerdan, le 28 octobre 1949, Édith Piaf est amoureuse d’un débutant américain. Il sera le seul avec lequel Piaf ne gardera pas une relation d’amitié. Eddie Constantine est marié et père d’une fille. Dans le clan Piaf, on prétend qu’il avait prévenu sa femme. “Je suis avec elle juste le temps qu’elle fasse de moi une vedette.” Piaf le sentait et l’humiliait. Eddie supportait. Une fois son objectif atteint, il retrouva femme et enfant. Après, ce fut la valse des hommes. Dix en dix ans. Elle eut deux brèves liaisons avec des

cyclistes, André Pousse (le futur acteur) puis Louis Gérardin. Le chanteur Jacques Pills fut le premier à l’épouser, le 29 juillet 1952. Ils vivaient ensemble depuis moins de quatre mois. Marlene Dietrich fut le témoin de la mariée. Le mariage ne durera guère que deux ans. Jean Dréjac, le parolier de Sous le ciel de Paris prend le relais avec un défaut rédhibitoire : il est extrêmement jaloux ! En 1956, Édith a une liaison avec son guitariste – marié -, Jacques Liébrard. Ce qui provoque des tensions dans l’orchestre. En 1958, il est remplacé par un jeune chanteur, Félix Marten. Puis André Schoeller, qui exploite une galerie d’art, qui est marié et dont la femme est enceinte. Après, elle eut encore deux jeunes grecs, Georges Moustaki et Théo Sarapo. Et entre les deux, un peintre américain, Doug Davis.

Georges Moustaki : monsieur Milord K En 1958, Piaf a 42 ans. Elle a une liaison avec un homme qui tient se trouvait aussi dans la voiture. une galerie d’art, André Schoeller, qui est marié et dont la Au début de 1959, Piaf emmène son Jo aux États-Unis. Elle femme est enceinte. Piaf doit partir en tournée en Suède. s’est remise à boire. Moustaki sera le premier homme à Lui, malade, part en convalescence à Mégève. Peu après quitter Piaf. Elle lui en voulut longtemps, mais en ajoules retrouvailles, il découvre, dans la salle de bains de Piaf, tant : “Il y aura toujours quelque chose qui me fera être indu matériel de rasage qui n’est pas le sien. Il a compris. dulgente à son égard : il a choisi la bonne musique de MiJusqu’alors, Piaf s’est souvent choisi des hommes de son lord.” âge et, quelquefois, des plus vieux. Cette fois, elle a jeté Pendant l’été de 1958, Piaf avait demandé à Moustaki de son dévolu sur un Grec de 24 ans, qui écrit des chansons lui écrire quelques chansons. Il commençait toujours par et que nous connaissons sous le nom de Georges Mousécrire les textes. Quand Piaf a lu celui de Milord, elle voutaki. Il a été amené chez elle par un ami compositeur, lut absolument le donner à sa compositrice attitrée, MarHenri Crolla. À une copine qui le trouvait beau mais esti- Georges Moustaki avait guerite Monnot, qui se trouvait en vacances en Belgique, à 24 ans lorsqu’il fut l’élu mait qu’il était habillé comme un clochard, Piaf répondit : du cœur d’une Piaf de 42 Spa. Trois semaines plus tard, la pianiste vint avec deux “Une fois que je lui aurais donné un bain, il va être suans. [REPORTERS] mélodies différentes. Personnellement, elle préférait la perbe !” Elle l’a emmené en tournée en Suède. La suite… première et Piaf aussi. Mais Moustaki défendit la En septembre, ils auront ensemble un terrible accident de la route deuxième mélodie avec tellement d’acharnement que Piaf se rendit qui laissera, à Piaf, une cicatrice à la lèvre. Le fils de Marcel Cerdan à ses arguments. Ce fut la mélodie du succès.


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Édith Piaf : 50 ans après sa mort

“SI UN JOUR, LA VIE T’ARRACHE Malgré la mort de Marcel Cerdan, elle voulait absolument chanter ce soir-là

I

l faut être un réel amateur de boxe pour savoir qui, aujourd’hui, est le champion du monde des poids moyens en titre. Un illustre inconnu ! Dans ces années-là, ce sport générait, aux États-Unis, des paris multiples, rapportait des fortunes, surtout à la mafia américaine qui contrôlait les jeux et, régulièrement, les matches. Pour attirer les joueurs, il fallait que les champions de boxe aient statut de véritables stars. Jack Dempsey, Sugar Ray Robinson, Rocky Marciano avant Cassius Clay (Mohamed Ali) et Mike Tyson ont tous leur nom dans la légende. Et aussi Jake LaMotta. C’est de lui qu’il s’agit ici. En préalable, le 21 septembre 1948, un Français, Marcel Cerdan avait ravi le titre mondial des poids moyens à un Américain, Tony Zale. Neuf mois plus tard, le 16 juin 1949, ce Jake LaMotta récupérait la couronne sacrée en battant Cerdan par abandon à la 10e reprise. Une revanche est programmée pour le 28 septembre. Elle passionne toute l’Amérique et l’Europe avec elle. Mais LaMotta est malade et ce qui est présenté comme le combat du siècle (il y en eut bien d’autres dans l’histoire de ce sport) est reporté au 2 décembre. Cerdan a quelques raisons de s’envoler pour les États-Unis plusieurs semaines à l’avance. La plus importante, c’est son entraînement. Il veut l’assurer sur place. L’autre, c’est Édith Piaf ! Cerdan est marié et père de trois enfants qui vivent au Maroc : Marcel Junior va avoir 6 ans; René a 4 ans et Paul est né le 1er octobre. Mais tout le monde, y compris probablement sa femme, sait que Marcel Cerdan est, depuis deux ans, l’amant de la grande Piaf. Or, justement, Piaf chante à New York en ce moment. Elle y est pour plusieurs mois. Sa nouvelle chanson – son nouveau triomphe – est L’hymne à l’amour. “Si un jour la vie t’arrache à moi Si tu meurs Que tu sois loin de moi…”

Il a entendu la nouvelle à la radio, mais il n’était pas sûr de son anglais… Le 27 octobre 1949, six semaines avant son combat, Marcel Cerdan prend l’avion à Orly. Il n’est pas la seule star à bord. Une virtuose du violon, Ginette Neveu, 30 ans, embarque aussi, accompagnée de son frère. Et un peintre de 65 ans, qui a une certaine cote, Bernard Boutet de Monvel. Il y a aussi quelques journalistes et une des directrices des studios Disney. L’avion quitte Paris à 20h45. À New York, Édith Piaf demande à son accordéoniste, Marc Bonel, et à son impresario, Loulou Barrier, d’aller chercher le boxeur à l’aéroport. “Je vais dormir. Réveillez-moi dès que Marcel sera là.”

En chemin, Loulou Barrier s’arrête dans un magasin de nuit pour y acheter des films pour son appareil photo. Il ressort inquiet : il croit avoir entendu la radio annoncer qu’un avion avait disparu entre Paris et New York. Mais son anglais est imparfait, il n’est pas sûr… À l’aéroport de La Guardia, il se confirmera que l’appareil s’est écrasé aux Açores. Les 45 personnes à bord sont toutes mortes. Lorsque les deux hommes rentrent à l’appar-

tement, Édith est toujours en train de dormir.

Ils étaient sept autour de son lit La chanteuse s’est levée à 13 h. 45 et elle a demandé pourquoi on ne l’avait pas réveillée. Elle portait sur son front le masque – comme celui qu’on donne dans les avions – qu’elle portait toujours pour dormir. Ils étaient sept autour d’elle. Sept amis. Elle voit leur désarroi. Mais aucun n’ose parler. C’est Loulou Barrière qui s’y risque. “Elle n’a pas hurlé sa douleur, elle a crié sa peine.” Il est prévu qu’elle chante ce soir-là, à New York. Elle décide d’assumer. Elle annonce sobrement au public : “Ce soir, je chanterai pour Marcel


À MOI…” Cerdan.” Au bout de quelques chansons – la cinquième ou la sixième -, elle s’effondre sur scène. On doit fermer le rideau. Il ne se relèvera que trois jours plus tard. A-t-elle, ce soir-là, chanté L’Hymne à l’amour et ce texte qui colle tellement à son actualité ? Ce n’est absolument pas certain. Les souvenirs à ce sujet sont contradictoires. Ce qui est sûr, c’est qu’elle a commencé, comme chaque soir, par la chanson que les Américains attendaient entre toutes : La vie en rose. “Quand il me prend dans ses bras Qu’il me parle tout bas Je vois la vie en rose…” Cela suffit déjà, quant aux émotions…

Elle le trompait !

Lors d’un séjour précédent, il l’avait laissée, se hâtant de rentrer au Maroc, près de sa femme et de ses enfants

John Garfield, l’acteur avec qui Piaf trompa Cerdan. [D.R.]

A

Cette fois-ci, pour la première fois, ce n’est pas Édith Piaf qui a eu l’initiative de mettre fin à une relation amoureuse. Le destin s’en est chargé. La chanteuse n’était pas taillée pour le supporter. [REPORTERS]

près la mort du boxeur, Édith Piaf fit venir Mme Cerdan chez elle, à Paris, ainsi que les trois enfants qu’elle couvrait de cadeaux. Pour eux, elle était tantôt tata Édith, tantôt la putain de papa. Pour une fois, ce n’est pas Piaf qui a décidé de quitter un homme. Le destin s’en est chargé. Elle ne pouvait pas le supporter. Mais Danielle Bonel, qui travaillait pour Piaf, en est persuadée : “S’il avait vécu, il lui serait sorti de sa tête comme tous les autres.” C’est tellement vrai qu’au début de leur relation, peut-être parce que, marié, il n’était pas assez présent, elle l’avait trompé avec un acteur américain qui lui ressemblait un peu, John Garfield. De son côté, Cerdan aurait pu, à l’annulation de la première date prévue pour la revanche avec LaMotta, rester en Amérique pendant trois mois et vivre auprès de Piaf. Il préféra traverser les océans pour retrouver son épouse. La grande Édith l’avait très mal pris. Cerdan restait attaché à sa femme et surtout à ses fils. Le troisième, d’ailleurs, a été conçu pendant l’ère Piaf. Il est né 27 jours avant la mort tragique du boxeur. La situation n’était donc pas si idyllique que ça. Mais tout le monde s’accorde à dire que, pour Piaf, il y eut un avant et un après Marcel Cerdan. Ses démons – l’alcool et la drogue – étaient présents dans sa vie avant. Mais après, ils vont la ronger jusqu’à la faire vieillir avant l’âge et mourir à 48 ans en ayant l’air d’en avoir le double.

Confusion tragique K En 1949, les avions n’arrivaient pas aux États-Unis en une traite. Deux escales étaient prévues. Pour la première, aux Açores, il faisait mauvais temps sur l’Atlantique et le commandant de l’avion décida de dérouter son appareil et d’approcher les îles par une autre voie, l’aéroport de Santa Maria. Rien que de la prudence. À 3 h 55 (heure de Paris), il contacta la tour de contrôle : “Nous sommes à 1000 m. Dans quatre minutes, nous atterrissons.” Puis aucune nouvelle. Au lever du jour, huit avions de reconnaissance survolèrent l’île sans la moindre trace de l’appareil disparu. On finit par le localiser sur une autre île, Sao Miguel, à 80 km de Santa Maria. L’appareil avait percuté le pic de Redondo. Les 34 passagers et 11 membres d’équipage furent retrouvés carbonisés. C’est grâce à sa montre que le corps de Marcel Cerdan fut identifié. On sait parfaitement ce qui s’est passé cette nuit-là. Aux Açores, la météo était idéale. Et on sait que si le temps avait été mauvais, l’accident n’aurait jamais eu lieu. Quand le commandant de vol a perçu un signal de radiophare, il fut persuadé, conformément à la logique, que c’était le signal de l’aéroport de Santa Maria et il annonça dès lors qu’il commençait sa descente. En réalité, le radiophare était celui de l’aéroport de Séville en Espagne. Il était tout à fait anormal de le capter à une telle distance. C’est le beau temps qui l’a permis. Il y eut confusion. Une confusion tragique. Le commandant a commencé sa descente et bientôt la montagne se dressa devant l’appareil.


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Édith Piaf : 50 ans après sa mort

1983

Son frère a vécu à Bruxelles et il lisait la DH

K Piaf avait une demi-sœur qu’elle préférait ne pas voir et un frère – même mère, officiellement même père, mais livré à l’Assistance Publique dès sa naissance en août 1918 – à qui elle a écrit des lettres qui n’étaient pas dénuées de tendresse. Hebert Gassion, le frère de Piaf a néanmoins mené une jeunesse difficile. Il a commis quelques casses, a fait de la prison. Puis il s’est rangé. Il avait 45 ans à la mort de sa sœur et on l’a vu actif, parmi les amis de Piaf qui, aux anniversaires, venaient lui rendre hommage. En 1983, au sortir de la messe des vingt ans, il se précipita vers un homme qui venait de le photographier : “Qu’est-ce que je vous ai fait ?” Le gaillard restait éberlué et sans paroles. Hebert Gassion éclata de rire. Un espiègle. Ça tient de famille… Il nous a raconté, ce jour-là, qu’il avait vécu pendant trois ans à Bruxelles, entre 1945 et 1948. “Je vivais à Schaerbeek. Je tenais un cabaret à la Porte Louise. Et je lisais La Dernière Heure ! C’était le temps où Achille Van Acker était Premier ministre. Il zézayait. Il y avait alors une crise du charbon et il ne ratait aucune occasion de répéter : “Nous zaurons du zarbon !” Qu’est-ce que cela nous faisait rire…” Herbert Gassion est décédé voici une dizaine d’années.

1993 1984

Jacqueline Boyer était sa belle-fille

K Avant Théo Sarapo, Édith Piaf ne s’est mariée qu’une seule fois, en 1952, avec le chanteur Jacques Pills. Il était alors divorcé d’une autre grande interprète, Lucienne Boyer, qui avait triomphé avec Parlez-moi d’amour. Leur fille, Jacqueline Boyer, allait aussi connaître, en 1960, un immense succès avec Tom Pilipi. Mais à l’époque du remariage de papa, elle n’avait que onze ans et Édith Piaf fut sa belle-mère. Elle nous avait parlé d’elle, lors d’une interview en 1984 : “Ma mère travaillait beaucoup. Par contre, lorsque son chef d’orchestre, Frank Pourcel, arrivait à l’heure où elle devait cuisiner, le repas passait avant la chanson et c’est moi qui, dans ces cas-là, reprenais avec les musiciens. Avec Piaf, cela aurait été inimaginable. Elle était pointilleuse. Pour préparer un tour de chant, elle répétait tous les jours, en se regardant devant une glace, en étudiant chaque geste et en choisissant les lumières. Ça se passait surtout la nuit. Piaf ne pouvait pas dormir la nuit. Elle me demandait de rester avec elle jusqu’au matin. Je me souviens que j’étais épuisée.” Aujourd’hui, Jacqueline Boyer est présidente du Club des Amis d’Édith Piaf.

Danielle, sa secrétaire, a

K Le 10 octobre 1963, Édith Piaf et morte dans les bras de sa secrétaire, Danielle Bonel. Elle ne fut pas la première à occuper l’emploi. La première secrétaire de Piaf avait été une aspirante comédienne qui était encore, à l’époque, aux cours. Elle s’appelait Suzanne Flon. Celle du film La Boum. Mais Danielle Bonel connaissait Piaf depuis le triomphe qui allait en faire une vedette, en 1937 à l’ABC. “J’étais danseuse, dans le programme; j’avais admiré la voix de Piaf mais je la voyais comme une espèce d’anarchiste. Ce n’était pas du tout le genre de femmes que je fréquentais. Je n’imaginais pas qu’on puisse devenir amies. Mais c’est ce qui s’est passé et j’ai quitté la danse pour entrer à son service.” Un jour, l’accordéoniste de Piaf, Marc Bonel, révéla à la chanteuse que cette petite secrétaire lui plaisait beaucoup. “Si tu l’aimes, ne passe pas à côté de ça.” Elle fut le témoin de leur mariage. Lui, il avait vu Édith Piaf lorsqu’elle n’avait que 10 ans et que son père faisait le contorsionniste sur la place de la Bastille. “Cette femme n’aimait que deux choses : chanter et rire. Elle avait besoin de gens autour d’elle. Elle savait qu’elle vivait entourée de parasites, mais ça l’amusait. “ Ils ont connu tous les hommes de Piaf : “Elle ne pouvait aimer un homme que si elle sentait quelque chose en lui. Alors, il entrait dans sa vie et elle l’aidait. Quand il était capable de voler de ses propres ailes, il cessait de l’intéresser. Même son mariage avec Théo Sarapo n’aurait pas duré parce qu’il commençait à bien se débrouiller. Pourtant, lui, il l’aimait; ça n’était pas du tout le gigolo qu’on a parfois décrit.” Marc Bonel est décédé en 2002 et Danielle en avril 2012.


Des robes de grande poupée : Piaf ne mesurait que 1,47 m. K À deux pas du cimetière du Père Lachaise, métro Ménimontant, le petit musée Édith Piaf ne communique pas son adresse pour une raison fort simple : on n’y vient que sur rendez-vous (Bernard Marchois, conservateur, 0033 1 43 55 52 72) et l’après-midi, entre 13 h et 15 h. L’endroit avait été inauguré le 6 juillet 1977, à l’initiative d’un Club des Amis d’Édith Piaf lancé par le réalisateur de cinéma Marcel Blistène qui l’avait dirigée dans trois films. Aujourd’hui, ce club existe toujours. Il est présidé par la chanteuse Jacqueline Boyer, qui avait été la belle-fille de Piaf. Charles Dumont et le chanteur des Compagnons de la Chanson, Fred Mella, en sont des chevilles ouvrières très actives. Le musée, lui, n’est pas très grand. Deux pièces. On y voit de nombreuses photos, des tableaux qui représentent Piaf, plusieurs affiches de films et de spectacles, mais surtout des lettres manuscrites qui attestent de l’écriture, très raffinée et très jolie, de cette femme pourtant sortie de la rue. C’est que Piaf écrivait comme elle chantait : avec son cœur. Sur des mannequins, des robes de Piaf. Des robes minuscules. Des robes pour ainsi dire de grandes poupées. C’est que la plus grande des chanteuses ne mesurait que 1 m 47. Il y a deux robes de scène. Une en velours date de 1945. L’autre Une verrière Artréalisée en pluétait celle du Bobino de 1963, Nouveau à l’entrée sieurs tissus, avec notamment du 67 bis boulevardde la soie. Le musée a aussi une robe de Lannes. Édith Piafcocktail que Piaf a portée aux États-Unis. Et deux occupait le rez-de-robes de chamchaussée. [D.R.] bre, une rouge et une noire, du même modèle. C’était son habitude. Lorsqu’un vêtement lui plaisait, elle s’en faisait faire plusieurs, identiques. Seule la couleur changeait.

ait épousé l’accordéoniste

Marc Bonel, l’accordéoniste, avait vu Piaf quand elle était petite fille. Danielle, son épouse, était danseuse à l’ABC en 1937. [D.R.]

Près de son père, de sa fille et de Théo Octobre 1983 : un pèlerinage dans Paris pour les vingt ans

L

e boulevard Lannes où habitait Édith Piaf longe le périphérique à proxmité de la Porte Dauphine. L’immeuble de maître du 67 bis, où elle occupait depuis 1953 un rez-de-chaussée avec jardin, était protégé par une grille soutenue par des panneaux de bambous. Piaf y vivait à l’abri des regards des passants. L’autre indispensable, lors d’un pèlerinage Piaf à Paris, est évidemment sa tombe, simple, en pierre grise, au cimetière du Père Lachaise. À la mort de Piaf, ses proches constatèrent qu’elle n’avait laissé aucune disposition. En fouillant, sa secrétaire apprit qu’après la mort de son père, en 1944, la chanteuse avait fait construire un caveau au Père Lachaise. Elle y avait fait ramener les cercueils de son père et de sa petite fille, Cécelle, morte à l’âge de 2 ans, en 1935. On estima qu’il convenait que la vedette repose, elle aussi, dans ce caveau. Le corps de Théo Sarapo y fut amené après son accident mortel, en 1970. Sur le côté, l’inscription indique le nom de femme mariée de Piaf, Madame Lamboukas, dite Édith Piaf, 1915-1963. De face, en lettres dorées, ses initiales et son nom de jeune fille et celui de chanteuse : Famille Gassion-Piaf. Sur la droite, juste à côté, se trouve la tombe de Henri Salvador.

La chanteuse avait fait transférer dans ce caveau les corps de son père et de sa fille. Pas celui de sa mère. [REPORTERS]


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Édith Piaf : 50 ans après sa mort

L’hymne à Cerdan K “Peu m’importe Si tu m’aimes Je me fous du monde entier…” Ces mots, et tous ceux de la chanson, Édith Piaf les a écrits elle-même. Elle a grandi dans la rue mais elle écrivait remarquablement. Même ses lettres ordinaires. La musique de cette chanson est de sa pianiste préférée, Marguerite Monnot. Mais, a priori, Piaf ne se la destinait pas. Durant l’été de 1949, Piaf avait fait une tournée au Proche-Orient et, à Beyrouth, elle avait rencontré la chanteuse Yvette Giraud qui lui avait demandé de lui faire une chanson. Ce fut Hymne à l’amour. Il était prévu qu’Yvette Giraud l’enregistre d’abord. Tout au plus, Piaf l’avait mise à son répertoire à New York. Après la mort de Cerdan, Piaf mesure la dimension quasiment prémonitoire de son texte. “Si un jour La vie t’arrache à moi Si tu meurs Que tu sois loin de moi…” Elle demanda à Yvette Giraud de ne pas chanter Hymne à l’amour. Piaf souhaitait que cela reste leur chanson, à Cerdan et à elle. Yvette Giraud finit par la prendre à son répertoire. Mais en 1963, à la mort d’Édith.

PADAM : À DEUX DOI L

e pianiste Norbert Glanzberg était Juif et Édith Piaf l’avait caché et protégé autant que possible au début de la guerre. Il avait été son amant. Tout ceci crée des

liens. Après la Libération, il partit accompagner Charles Trenet mais, au cours d’une garden party, à Nice, il avait pianoté un air qui plaisait beaucoup à Piaf. C’était celui de Padam Padam. Mais Piaf apprit, un peu plus tard, que Trenet allait enregistrer cette chanson et il avait d’ailleurs fait le texte, Tournons Tournons Tournous. Colère de Piaf qui rattrapa Trenet dans un hôtel, à Lyon, et du haut de son mètre 46,

elle le coinça entre deux portes : “Qu’as-tu fait de la musique de Norbert ? Je vais te le dire : tu l’as volée ! tu l’as vendue !” Trenet n’a pas insisté. “Si Norbert veut récupérer sa musique, qu’il la reprenne. Une chanson de plus, une chanson de moins, ce n’est pas ça qui va empêcher la terre de tourner.” Presque par la force des biceps, Piaf récupéra la chanson. Cependant, elle mit encore quelques années avant de l’enregistrer. Elle ne trouvait pas le texte qui lui convienne. C’est Henri Contet qui finit par trouver. En juin 1966, en visite officielle en Union Soviétique, le général de Gaulle fut reçu au Kremlin au rythme de cette musique.

Marguerite Monnot : Piaf lui doit les musiques de Mon légionnaire, Milord et surtout Hymne à l’amour. [D.R.]

“J’ai écrit une chanson un peu tarte” K “Quand tu me prends dans tes bras Tu me parles tout bas…” La vie en rose fut, pour Édith Piaf, le passeport pour l’Amérique. De toutes ses chansons, c’est celle qui a eu le plus de succès là-bas. Elle fut commencée pendant l’Occupation au départ d’une petite idée de Piaf : “Quand je vois les choses en rose…” Édith se trouvait alors chez une amie, Marianne Michel, qui exploitait un cabaret près des Champs-Élysées, qui chantait elle-même et qui lui avait demandé de lui écrire une chanson. C’est sur une nappe que Piaf nota ses premières idées. Marianne Michel lui suggéra de remplacer “les choses” par “la vie”. Pour le reste, Piaf fit la chanson toute seule, paroles et musique. Elle demanda à son amie Marguerite Monnot de la retranscrire. Manifestement, elle n’était pas pressée de la chanter. D’abord, Marianne Michel la lança dans son cabaret. Mais sans l’intention d’en faire un disque. Un jour, sur les Champs-Élysées, près du Fouquet’s, Piaf croisa Roland Gerbeau, qui était lui aussi chanteur. “Elle m’a dit qu’elle avait écrit une chanson qu’elle trouvait un peu tarte pour elle.

Mais si je la désirais, je pouvais l’avoir. “ Roland Gerbeau fut le premier à l’enregistrer. Marianne Michel le fit ensuite. Finalement, Édith Piaf se décida et fut la troisième à la mettre sur disque. C’était le 9 octobre 1946. La chanson n’était toujours pas protégée par la Sacem, la société des droits d’auteurs. Louiguy, compositeur de musiques de films, accompagnant Piaf occasionnellement, lui fit remarquer que ça n’était pas prudent. C’est lui qui déposa la chanson : enregistrant Piaf comme auteur du texte, il mit son nom pour la musique. Piaf était d’accord. De toute façon, personne n’imaginait qu’elle rapporterait des millions. Une autre chanson de Piaf, peu connue chez nous, Le chevalier de Paris, a fait un malheur aux États-Unis. Pas dans sa version originale. Mais dans une adaptation, When the world was young, que fit Bing Crosby après l’avoir entendue à Paris. Sinatra, Nat King Cole et Aretha Franklin l’ont reprise aussi.


GTS DE FRAPPER TRENET Elle a chanté… en wallon

Piaf a repéré Aznavour dix ans avant les autres. [REPORTERS/RUE DES ARCHIVES]

K Charles Aznavour est devenu une vedette grâce à sa chanson Sur ma vie, en 1955. Il était déjà dans le giron d’Édith Piaf en 1946 et, parmi les chansons qu’elle lui doit, il y a surtout Plus bleu que le bleu de tes yeux. Dont Aznavour avait fait, en 1997, une version en duo virtuel. Il nous en avait parlé à l’époque : “À l’époque où j’ai écrit cette chanson, Piaf était amoureuse d’un coureur cycliste aux yeux bleus. (Louis Gérardin). Lorsqu’elle m’entendit fredonner le début de cette chanson, elle m’a demandé de la terminer pour elle. J’en ai fait un duo qui était effectivement virtuel puisqu’Édith et moi, nous ne l’avons jamais enregistrée ensemble. Mais cela aurait pu ! Nous avons fait beaucoup de duos ensemble, sur scène, en télévision et surtout dans la voiture. Dans un théâtre de Namur, il nous est même arrivé de chanter ensemble Leyim plorez. En wallon !”

Charles Dumont ne regrette rien

Un accordéoniste

K “Non Rien de rien Non Je ne regrette rien”… La chanson a été amenée à Édith Piaf par Charles Dumont. “Avec le recul, je me dis que c’est extraordinaire que j’ai pu donner cette chanson à Édith : elle ne m’avait pas en odeur de sainteté. Trois fois, je m’étais fait jeter. Michel Vaucaire, qui avait fait les paroles de la chanson, avait eu un rendez-vous par Danielle Bonel, la femme de confiance d’Édith qu’il avait eue au téléphone. Quand Piaf a su qui avait fait la musique, elle lui a demandé d’annuler le rendez-vous. Mais il n’y avait pas de GSM à l’époque et Danielle Bonel n’a pas réussi à joindre Vaucaire. Et donc nous y sommes allés, le 5 octobre 1960, à 17 h, au 67 Bld de Lasnes. À l’entrée, Danielle Bonel était très ennuyée. “Vous n’avez pas reçu mes messages pour annuler le rendez-vous ?” J’entends encore la voix de Piaf qui lui crie : “Bon ! Ben, puisqu’ils sont là, qu’ils entrent…” Elle nous a reçus. Et quand je lui ai joué Je ne regrette rien, elle m’a dit tout de suite : “Jeune homme, ne vous inquiétez plus pour votre avenir ! Cette chanson fera le tour du monde.” Après, en deux ans, je lui ai composé une trentaine de chansons. Elle en a enregistré 26 ou 27.” Parmi lesquelles Mon Dieu et Les amants (“Quand les amants entendront Cette chanson qui nous ressemble…”)

En 1940, Michel Emer, 34 ans, n’avait jamais travaillé avec Piaf. Pianiste, passionné de jazz et, présentement soldat, il avait déjà écrit des chansons pour Jean Sablon et Tino Rossi. Mais cet Accordéoniste qu’il a écrite dans un dortoir de l’armée lui semble taillée à la mesure de Piaf. Avec ses relations, il lui est facile d’obtenir son numéro de téléphone. Il l’appelle pour solliciter un rendez-vous. C’est non ! Michel Emer insiste et finit par jouer le pathos. Dans le style : “Je pars à la guerre et vous, vous ne voulez même pas me donner une chance !” Ça marche ! Piaf le reçoit ! Non seulement, elle crée L’Accordéoniste dès le mois suivant à Bobino, mais elle ne lâchera plus son auteur et lui prendra 26 chansons.


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Édith Piaf : 50 ans après sa mort

En 50 dates

Quarante années de grandes chansons K 1935

Les mômes de la cloche (premier disque) K 1937 Mon légionnaire K 1940 L’accordéoniste K 1946 La vie en rose; Les trois cloches (avec les Compagnons de la Chanson) K 1948 Les amants de Paris K 1950 Hymne à l’amour K 1951 Padam Padam; Plus bleu que tes yeux, Jezebel K 1953 Johnny tu n’es pas un ange K 1954 La goualante du pauvre Jean; Sous le ciel de Paris K 1955 L’accordéoniste K 1956 Les amants d’un jour; L’homme à la moto K 1957 La foule K 1959 Milord K 1960 Non Je ne regrette rien; Mon Dieu K 1961 Les amants (avec Charles Dumont) K 1962 À quoi ça sert l’amour ? (avec Théo Sarapo) K 1963 L’homme de Berlin (dernier enregistrement)

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K 19 décembre 1915 Naissance d’Édith Gassion. K 1922 Elle est élevée par sa grand-mère qui tient une maison close à Bernay, en Normandie. K 1925 Son père la reprend. Il est artiste dans les cirques et dans les rues. Elle l’accompagne. K 1930 À 15 ans, avec son amie Momone (Simone Berteaut), elle commence une carrière de chanteuse de rue. K 11 février 1933 À 17 ans, elle est maman d’une petite Marcelle dite Cécelle. K 7 juillet 1935 Mort de sa fille. Elle a 2 ans. K Automne 1935 Elle est découverte, en rue, par Louis Leplée et est engagée dans son cabaret Le Gerny’s K 5 novembre 1935 Chez Polydor, Jacques Canetti l’invite à un essai d’enregistrement pour la maison de disques Polydor. K 18 décembre 1935 Enregistrement de son premier disque. Un 78-tours : Les mômes de la cloche. K 6 avril 1936 Assassinat de Louis Leplée. K janvier 1937 Enregistrement de Mon légionnaire, son premier succès. K mars 1937 Triomphe à l’ABC. Elle est une vedette K 1940 Avec Paul Meurisse, elle crée, au théâtre des Bouffes Parisiennes, Le bel indifférent, de Jean Cocteau. K 1941 Elle est la vedette d’un film, Montmartre-surSeine, avec Jean-Louis Barrault et Paul Meurisse. K 3 mars 1944 Décès de son père K 6 février 1945 Décès de sa mère K 1946 Elle tourne Étoile sans lumière avec Yves Montand dont c’est le premier film. K Octobre 1947 Première tournée aux États-Unis. K Août 1948 Deuxième tournée aux États-Unis K Août 1949 Nouveau départ pour New York K 28 octobre 1949 Mort de Marcel Cerdan, 33 ans. K 10 mars 1951 Comédie musicale La p’tite Lily à l’ABC. Avec Robert Lamoureux. K Été 1951 Accident de voiture. Le début de son accoutumance à la morphine. K 29 juillet 1952 Piaf se marie ! Elle épouse Jacques Pills. K 1954 Tournée avec un cirque K 27 janvier 1955 Débuts à l’Olympia K 4 janvier 1956 Premier récital au Carnegie Hall de New York K 24 mai 1956 Olympia K 6 février 1958 Deux mois à l’Olympia où elle crée La foule K 1958 Tournée aux États-Unis, au Canada, aux Caraïbes, au Brésil et en Argentine. K 19 février 1959 Malaise sur scène à New York et hospitalisation. Début du vieillissement précoce. K 1959 Les Amants de demain sera son huitième et dernier film. K 28 décembre 1960 Olympia, pendant trois mois K juin 1960 Deux jours dans le coma K 27 septembre 1960 Olympia. Elle y crée À quoi ça sert l’amour avec Théo Sarapo. K 9 octobre 1962 Elle épouse Théo Sarapo K 21 février 1963 Trois semaines à Bobino K 31 mars 1963 Le dernier spectacle de sa vie, à l’Opéra de Lille K 10 avril 1963 Hospitalisation à Paris K 31 mai Convalescence à Saint-Jean-Cap-Ferrat K 1er août 1963 Installation à Mougins K 23 août 1963 Arrivée à Grasse K 10 octobre 1963 Mort d’Édith Piaf à Grasse K 11 octobre 1963 Annonce du décès et mort de Jean Cocteau à Paris

Supdh 20131010 supdh full  

Supplément DH du 10 octobre 2013 : Edith Piaf

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