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35 ANS

SUPPLÉMENT GRATUIT À LA DERNIÈRE HEURE - LES SPORTS DU 9 OCTOBRE 2013

JACQUES

BREL TOUJOURS

LÀ !

– RÉALISÉ PAR EDDY PRZYBYLSKI –


Jacques Brel : de Schaerbeek au Sa jeunesse à Bruxelles

Il est né à Schaerbeek et il a grandi surtout à Molenbeek et Anderlecht [PHOTO NEWS]

8 AVRIL 1929 Naissance de Jacques Brel au 138 avenue du Diamant, à Schaerbeek. Il a un frère, Pierre, âgé de 5 ans et demi. 1942 Il entre chez les scouts. Quand il les quittera, en 1944, il ne joue pas encore de la guitare. 1944 Une troupe de théâtre, la dramatique, est fondée dans son école, l’Institut Saint-Louis. Ce seront ses premières scènes. NOËL 1946 Jacques Brel quitte les études et entre, comme employé, dans la cartonnerie Vanneste&Brel dirigée par son père. C’est à cette époque qu’il achète sa première guitare. 1947 Il adhère à un mouvement de jeunesse aujourd’hui disparu, la Franche Cordée. Il présente à ses compagnons les premières chansons qu’il a composées. Il participe aussi à de petits spectacles dans les hôpitaux ou les maisons de retraite. 1ER JUIN 1948 Son service militaire.

JUIN 1949 Il quitte l’armée et retrouve son bureau à la cartonnerie. Il donne quelques spectacles mêlant l’animation et la chanson. Il se présente d’ailleurs comme animateur. 20 MAI 1950 Il épouse Thérèse Michielsen, que tout le monde surnomme Miche. La cérémonie religieuse aura lieu le 1er juin. 1953 Il se produit dans un cabaret du centre de Bruxelles, la Rose Noire, où il devient très vite la vedette de l’endroit. Le 17 février, il enregistre, à Bruxelles, un disque 78-tours : Il y a et La Foire. 20 JUIN 1953 Le producteur Jacques Canetti le reçoit à Paris et promet de l’engager dès septembre. JUILLET 1953 Brel participe à un concours au casino de Knokke. Il termine 27e sur… 27. 19 SEPTEMBRE 1953 Il fait ses débuts à Paris, au Théâtre des 3 Baudets. Il a définitivement quitté la cartonnerie où il a été employé pendant six ans.

Gloire et cancer 19 SEPTEMBRE 1953 Ses débuts à Paris, au Théâtre des 3 Baudets. Retiré de l’affiche après deux semaines, mais trouve rapidement une scène à l’Échelle de Jacob. 1954 Premier disques 33-tours. Retour aux 3 Baudets. 9 JUILLET 1954 Premier Olympia dans le programme de Damia. JANVIER 1955 Ancienne Belgique de Bruxelles, en première partie de Bobby Jaan. 19 JANVIER 1957 Ancienne Belgique en vedette 1957 Premier succès du disque : Quand on n’a que l’amour 25 NOVEMBRE 1958 Olympia en première partie de Philippe Clay 1959 Année du triomphe avec Ne me quitte pas et La valse à mille temps. 5 NOVEMBRE 1959 Bobino en vedette 12 OCTOBRE 1961 Premier Olympia en vedette 28 FÉVRIER 1963 Retour à l’Olympia 15 OCTOBRE 1964 L’Olympia d’Amsterdam 1965 Tournées en Union Soviétique, en Israël et au Québec 4 DÉCEMBRE 1965 Canergie Hall, à New York 6 OCTOBRE 1966 Les adieux à l’Olympia 15 NOVEMBRE 1966 Début, au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles de la tournée d’adieu. 18 MAI 1967 Dernier récital à Roubaix JUILLET 1967 Début du tournage de son premier film, Les risques du métier, qui sortira le 21 décembre. 4 OCTOBRE 1968 Première de la comédie musicale L’Homme de la Mancha au Théâtre de la Monnaie à Bruxelles. Jusqu’au 13 novembre. 7 DÉCEMBRE 1968 Première parisienne de L’Homme de la Mancha. Jusqu’au 17 août JUIN 1971 Ses débuts de réalisateur avec Franz. Le film sortira le 2 février 1972. AUTOMNE 1972 Tournage de son deuxième film, Le Far West, qui sera présenté au Festival de Cannes en mai 1973. 19 SEPTEMBRE 1973 Sortie de L’emmerdeur, le dernier film qu’il a tourné 24 JUILLET 1974 Départ, à Anvers, du tour du monde qu’il a programmé. 20 OCTOBRE 1974 Brel a un malaise à Ténérife. 5 NOVEMBRE 1974 Le cancer est diagnostiqué 16 NOVEMBRE 1974 Opération à Bruxelles

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En 1953, quand il a quitté Bruxelles pour aller tenter sa chance à Paris, il portait une moustache à la Clark Gable. [D.R.]

21 NOVEMBRE 1974 Brel quitte Bruxelles et rejoint son bateau 28 NOVEMBRE 1975 Il accoste épuisé sur l’île d’Hiva Oa, dans les Marquises. Il veut prendre le temps de s’y reposer fin 1976 Il décide de s’établir dans son île SEPTEMBRE 1977 Retour à Paris pour y enregistrer 17 nouvelles chansons 17 NOVEMBRE 1977 Sortie de son dernier album 7 JUILLET 1978 Son malaise, chez lui, à Hiva Oa 27 JUILLET 1978 Il quitte définitivement Tahiti SEPTEMBRE 1978 L’importante quantité de rayons qu’il a reçue provoque une phlébite. Il faut l’hospitaliser. Brel s’enfuit de l’hôpital et se cache à Genève. 6 OCTOBRE 1978 Après un profond malaise, il revient se faire hospitaliser. Mais l’interruption du traitement a provoqué une embolie pulmonaire. 9 OCTOBRE 1978 La mort de Jacques Brel


Marquises En 1972 dans Far West, le deuxième film dont il est le réalisateur. [REPORTERS]

Ses plus grandes chansons 1957 Quand on n’a que l’amour 1959 Ne me quitte pas, La valse à mille temps, Les Flamandes, Seul 1961 Les prénoms de Paris, Marieke, Le moribond, Les singes 1962 Le plat pays, Bruxelles, Les bourgeois, Madeleine, Rosa, Les biches, Zangra, Les paumés du petit matin, Une île 1963 Les vieux, La Fanette, Les bigottes, Les fenêtres, Les Toros, Les filles et les chiens 1964 Amsterdam, Jef, Mathilde, Titine, Au suivant, Les bonbons, Le dernier repas, Le tango funèbre, Les bergers 1965 Ces gens-là, Jacky, Fernand 1967 La chanson des vieux amants, Le cheval, Mon père disait, La la la, Fils de…, Les bonbons 67, À jeun, Le gaz 1968 Vesoul, La bière, J’arrive, Je suis un soir d’été, Regarde bien petit, Comment tuer l’amant de sa femme… 1969 La quête, L’homme de la Mancha 1977 Les Marquises, Voir un ami pleurer, Jojo, Jaurès, Les F…

Il n’est passé en vedette à l’Olympia qu’en 1961, huit ans après être arrivé à Paris. [D.R.]

Sa femme à Bruxelles et une autre à Paris 20 MAI 1950 Jacques Brel, 21 ans, épouse, en l’hôtel de ville de Laeken, Thérèse Michielsen, 23 ans. Ils se sont connus au sein du mouvement de jeunesse La Franche Cordée. La cérémonie religieuse se déroulera le 1er juin, en l’église du Divin enfant Jésus, à Laeken. 6 DÉCEMBRE 1951 Naissance d’une première fille, Chantal 12 JUILLET 1953 Naissance de France Brel, deux mois avant que papa ne fasse ses débuts à Paris ÉTÉ 1954 Pendant la tournée d’été de Jacques Canetti, il a une relation avec la chanteuse Catherine Sauvage qui le laisse là aussitôt rentrés à Paris. Il est bouleversé et demande pardon à sa femme. ÉTÉ 1955 Pendant la tournée d’été suivante, c’est de Suzanne Gabriello qu’il tombe amoureux. Il en parle à sa femme et ils décident ensemble de mener un schéma de vie différent. Miche reste sa femme et accepte la double vie de son mari. AOÛT 1958 Jacques Brel est papa pour la troisième fois. Une troisième fille, Isabelle. 1960 Rupture définitive avec Suzanne Gabriello. Sylvie Rivet, une attachée de presse, entre dans sa vie. Elle accompagnera toutes les années de gloire. FIN 1969 Rupture avec Sylvie Rivet parce que Brel a eu une relation avec sa meilleure amie, Monique. Cette relation ne durera guère. Brel va préférer désormais papillonner plutôt que vivre une deuxième relation établie. 17 NOVEMBRE 1971 Rencontre avec Maddly Bamy sur l’île d’Antigua où ils tournent le film L’Aventure, c’est l’aventure, de Claude Lelouch. Maddly sera la compagne des dernières années de la vie de Brel.

Sa carrière d’acteur 1967 Les risques du métier, d’André Cayatte, avec Emmanuelle Riva 1968 La bande à Bonnot, de Philippe Fourastié, avec Bruno Crémer et Annie Girardot 1969 Mon oncle Benjamin, d’Édouard Molinaro, avec Bernard Blier 1970 Mont-Dragon, de Jean Valère, avec Catherine Rouvel 1971 Les assassins de l’ordre, de Marcel Carné, avec Catherine Rouvel et Charles Denner 1972 Franz, de Jacques Brel, avec Barbara 1972 L’aventure C’est l’aventure, de Claude Lelouch, avec Lino Ventura, Charles Denner, Aldo Maccione et Charles Gérard 1972 Le bar de la Fourche, d’Alain Levent, avec Isabelle Huppert 1973 Le Far West, de Jacques Brel, avec Danièle Evenou 1973 L‘emmerdeur, d’Édouard Molinaro, avec Lino Ventura L’Emmerdeur, avec Lino Ventura aura été le dernier film de sa carrière d’acteur.[RUE DES ARCHIVES / REPORTERS]

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Jacques Brel : la famille et l

France et son fils Pablo; Miche Brel, épouse du chanteur; et Isabelle, la plus jeune des filles. Cette photo de famille date de l’an 2000. Treize ans plus tard, une nouvelle génération est apparue. Belga

IL AURAIT ÉTÉ HUIT FOIS France Brel, sa fille, a déjà des projets pour le 40e anniversaire en 2018

L

’année 2003 fut marquée par une énorme exposition, organisée pour les 25 ans de la disparition de Jacques Brel, et qui a fait l’actualité de la vie bruxelloise pendant toute une saison. L’année 2008, celle des 30 ans, vit l’ouverture d’une exposition, certes plus modeste, mais in-

ARRIÈRE-GRAND-PÈRE”

téressante tout de même dans les locaux de l’ex-Fondation Brel, devenue Éditions Brel. Pour les 35 ans, on ne parle guère que de la sortie d’une énième intégrale (qui n’est certes pas sans intérêt) et d’un double album où Brel est interprété à l’orgue.

Cela paraît peu de chose. France Brel, la fille du chanteur, qui gère aujourd’hui l’œuvre de son père, a une explication qui a le mérite de l’honnêteté : “Nous avons été surpris par les réactions. Chaque année, à cette date anniversaire, je reçois un coup de fil d’un journaliste. Dans notre esprit, les

“Comme Hugo ou Rimbaud, Brel intéresse les universitaires” À Bruxelles, les Éditions Brel représentent, selon les besoins, entre six et dix emplois

J’avais ma société de cinéma. J’ai atteint l’âge de la retraite. Un jour, France m’a dit : “On est débordés. Tu ne viendrais pas nous donner un coup de main ?” Je n’imaginais pas qu’il y avait autant

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de travail. En cinq ans, nous avons ouvert 2.800 dossiers nouveaux. C’est très lourd, mais extrêmement passionnant.” Francis de Laveleye, le mari de France Brel, est un retraité très

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occupé. “Il y a plusieurs aspects. Le premier est professionnel, le travail habituel de l’éditeur. Beaucoup de demandes de traductions. Il existe des adaptations de Brel en finnois, en islandais, en arménien, en cata-

35 ans devaient être un anniversaire normal. Nous avions des projets en tête, mais pour les 40 ans, en 2018. Et on n’en parlera pas parce qu’il ne faut jamais parler de ses projets, sans quoi on devient prisonnier de ce qu’on a dit. Mais, pour ces 35 ans, il y a eu un rush auquel personne, ici, ne s’attendait.

lan, en arabe et il y a un fort intérêt en Pologne. Il y a une chose que les héritiers refusent par principe : vous n’avez jamais entendu du Brel dans une publicité ! “Nous recevons aussi du courrier atypique : des écoles ou des maisons de repos qui souhaitent donner le nom de Jacques Brel à leur établissement. Ou un repris de justice qui, de sa prison, nous écrit et nous explique qu’il ne tient le coup qu’en écoutant des disques de Brel. Sans Brel, dit-il, il aurait mis fin à ses jours. Notre principe, c’est que tout le monde doit recevoir une réponse.


patrimoine L’intérêt vient de partout. Nous avons même reçu une nouvelle biographie de Brel, publiée… en langue coréenne. Nous avons pensé : “Mais qu’est-ce qu’ils ont tous ?” Cela dit, c’est évidemment une très bonne chose.”

et, aujourd’hui, il est complètement investi dans ce travail et il a apporté, à notre groupe, un nouveau dynamisme. Le repos, pour moi, n’est pas à l’ordre du jour. Je vous l’ai dit : nous pensons déjà aux quarante ans…”

Votre mère travaille toujours avec vous ? “Ma mère a 86 ans. Elle est en pleine forme et conduit encore sa voiture. Elle voyage moins : ça la fatigue. Et elle s’occupe moins des affaires des Éditions. Par contre, elle vient encore souvent. Elle est présente à toutes les animations. Elle a encore son bureau ici. Et son ordinateur qu’elle allume avant de crier : “France, ça ne va pas !”

Et pour les 35 ans ? “J’ai eu un coup de cœur ! Une histoire très étonnante. Frédéric Lamantia, un géographe de Lyon, un professeur d’université, nous avait adressé une lettre pour nous demander l’autorisation d’utiliser le texte du Plat pays dans un article qu’il consacrait aux paysages. Passant par Lyon, nous l’avons rencontré. Un homme très jeune d’esprit, qui vit dans la joie et il nous a raconté qu’il était aussi organiste. Il tient l’orgue du Grand Temple protestant de Lyon. Il s’avère que c’est un musicien très connu dans ce réseau, en France. Quand il s’est mis au clavier et qu’il nous a joué du Brel, nous avons été frappés par la joie qu’il en dégageait.” L’initiative du CD Voici, 30 chansons de Jacques Brel est venue de la famille. “L’orgue donne une vraie émotion aux chansons. Et puis, c’était tellement original. J’ai un vague souvenir des adaptations des chansons par un orchestre symphonique, à la Monnaie, mais ça n’a jamais été enregistré. Or, ici, on se trouve avec des versions qui peuvent accompagner des moments de la vie, lorsque des gens se marient ou, à l’inverse, pour des funérailles. Il y a aussi autre chose : c’est qu’on se met volontiers à chanter sur ces versions. Pour chanter avec une guitare, la voix est importante et il faut une bonne voix. Dans sa voiture, l’orgue est plus bruyant et le problème ne se pose plus. C’est mieux qu’un karaoké.”

UN COUP DE CŒUR : 30 CHANSONS DE BREL JOUÉES À L’ORGUE Brel, s’il avait vécu, aurait été arrière-grand-père… “Plusieurs fois ! Si ma sœur Chantal avait encore été parmi nous, elle serait quatre fois grand-maman. Rien que des garçons ! Mais il y en a deux autres en préparation. Chez ma sœur Isabelle, il y a aussi quatre petits-enfants. Mais là, rien que des filles ! Isabelle vit maintenant près de Chartres, où elle tient un manège et fait de l’élevage de chevaux. Cela dit, elle fait de nombreux allers-retours sur Bruxelles. De mon côté, rien ! C’est trop tôt. Moi, j’ai été mère plus tard. Donc, ma mère est neuf fois grand-mère et huit fois arrière-grand-mère. Bientôt dix.” Vous-même, vous atteignez l’âge où les gens pensent à se reposer. La relève est assurée ? “Je ne pense pas du tout à arrêter. Mon mari, lui, a atteint l’âge de la retraite. Depuis, il est venu pour nous donner un petit coup de main

“Jacques Brel représente un volume d’emploi : six personnes sont salariées et, selon les nécessités, nous faisons appel à des étudiants.” En 2008, vous aviez produit un DVD Jacques Brel J’aime les Belges qui était annoncé comme le premier d’une série. “Il y en aura d’autres. Mais c’est un travail qui prend du temps, essentiellement parce que nous ne disposons pas seuls des droits sur l’œuvre. Il nous faut négocier. Et nos priorités sont ailleurs. Notre projet central est le site Internet, www.jacquesbrel.be, qui est un vé-

CD Voici, 30 chansons de Jacques Brel. À l’orgue, par Frédéric Lamantia

ritable moteur à la disposition du public. Nous avons aussi créé la Fondation d’utilité publique qui a trois intentions : rendre tout ce que nous avons réuni concernant l’œuvre de Brel impossible à disperser par des héritages, des ventes ou des donations; que tout cela ne quitte pas la Belgique; et, troisièmement, rendre ce matériel accessible aux chercheurs. Parce que nous sommes déjà entrés maintenant dans cette ère où, comme Rimbaud ou Verlaine, Jacques Brel intéresse les historiens et les universitaires. Nous tenons à ce que ces gens puissent avoir accès aux sources.”

Le Grand Jacques dans les rues du centre de Bruxelles Depuis la fin de 2010, le 11 de la place Vieille Halle aux blés est aussi le point de départ d’une promenade de deux heures quarante sur les traces de Jacques Brel dans le centre de la ville. On vous met un casque sur la tête et il suffit de suivre les indications de l’audioguide. À chaque étape, un commentaire est assuré par la voix d’un proche de Brel. Ses attachés de presse, comme Raymond Errera ou Julot Verbeeck. Ou des journalistes comme Jacques Danois. Seize voix au total. Y compris celles de France Brel et, bien sûr, de Miche Brel, l’épouse du chanteur et la mère de ses trois filles, qui accompagne la partie la plus importante de la promenade. Elle évoque des souvenirs de jeunesse mais aussi, parfois, des moments d’intimité : “Il n’était pas très exigeant ni difficile à vivre. Mais il fallait le suivre…” Lorsque cela s’y prête, c’est Jacques Brel en personne qui assure le commentaire. Il se confie notamment sur ses débuts à Paris : “Je croyais ne jamais y arriver.” On découvre des bistrots où Jacques et Miche se retrouvaient lorsqu’ils étaient fiancés; les restaurants que notre chanteur préférait; les lieux où il s’est produit. Et bien sûr, on ne peut pas se promener avec Brel sans qu’il ne se mette à chanter. 22 chansons accompagnent le parcours. Notamment quelques-unes qu’il interpréta en 1953 lorsqu’il se produisit sur Radio Hasselt. Ce sont vraiment les créations de ses débuts. Il y a aussi des versions alternatives comme cette Valse à mille temps appuyée par des violons. Départs de 12 h à 18 h 30 au 11, place de la Vieille Halle aux blés, à Bruxelles. Prix : 5 €.

France Brel et son coup de cœur pour les versions à l’orgue des chansons de son père adaptées à l’orgue par Frédéric Lamantia.d.r.

Dix mille visiteurs par an Les bureaux de la famille Brel se trouvent au 12, place de la Vieille Halle aux blés, au centre de Bruxelles. C’est là aussi qu’une nouvelle exposition permanente, Brel J’aime les Belges, fut inaugurée en septembre 2008. Elle est encore ouverte (à partir de midi) et, pourquoi s’en priver ?, puisqu’elle attire dix mille visiteurs par an. Dès l’entrée, la reconstitution d’une plage à la mer du Nord, avec château de sable et fauteuil de plage, accueille le visiteur. Cette ambiance mer du Nord rappelle une région à laquelle le chanteur était profondément attaché. La Belgique de Brel est montrée à travers la mer du Nord, puis son Bruxelles, enfin la vie de tournée. Le deuxième décor est une simple pièce étroite et sombre, très années 50, avec une fenêtre qui a vue sur la Grand-Place de Bruxelles. Puis on entre dans la chambre d’un petit hôtel de tournée. Des hublots, aux portes du couloir, montrent des images de Brel sur scène. Et puis, la chambre aux trésors ! Plusieurs vitrines. La première avec l’agenda de 1957 de Jacques Brel, quelques photos de jeunesse, une montre, un briquet et les manuscrits de L’Ivrogne et de Marieke. En backstage, le visiteur peut poser des questions à Jacques Brel. Il trouve un ensemble de questions avec un bouton à côté. Vous poussez. Jacques Brel apparaît et il vous répond.

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Jacques Brel : sur ses trace

Déjà à l’école primaire, quand il y avait une représentation théâtrale, la vedette, c’était lui ! D.R.

LE JACKY D’ANDERLECHT La commune lui a dédié un square, à deux pas de sa maison et à l’arrêt du Tram 33 Pour aller sur les traces de Jacques Brel à Anderlecht, le plus simple est de prendre le métro. On sort à la station… Jacques Brel. Qui fut inaugurée le 5 octobre 1982. Ne cherchez pas : il n’y a pas une photo, par une partition, rien – en dehors du nom – qui évoque le chanteur. La station ayant plusieurs sorties, il faut prendre celle qui porte le nom de Jules Graindor II. Elle donne sur l’entrée d’un sentier qui mène à des hangars avec quais de déchargement de camions. Aujourd’hui, ces bâtiments sont occupés par Bois Watteau, un commerce de bois et de matériaux de construction. Jusqu’en 1989, on était ici à la cartonnerie Vanneste&Brel où le futur chanteur a été employé pendant six ans, entre la Noël de 1946 et le mois de juin 1953. Jacques Brel ne travaillait pas dans les hangars mais dans le bâtiment administratif, juste à côté, dans la rue Verheyden, et qui, aujourd’hui, reste inoccupé et porte encore le sigle du dernier cartonnier établi ici, SCA Packaging. Du temps de Vanneste&Brel, Jacques s’appelait encore Jacky et il était surtout le fils du directeur. Il bénéficiait du privilège d’avoir un bureau pour lui seul. Il était affecté au service commercial. Mais ce job l’ennuyait et, pour tuer le temps, il s’est acheté sa première guitare. C’est ici, dans son bureau de la rue Verheyden, pendant ses heures de travail, que Jacques Brel a composé ses premières chansons. Le bâtiment est magnifique. Murs blancs; portes, châssis de fenêtres et volets verts.

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Dans les années cinquante, ça n’était pas ça du tout. À l’entrée de cette rue Verheyden, il reste un vieux bâtiment industriel de l’époque, aux murs de briques rouges délavées et noircies par le temps. La cartonnerie était ainsi. Sur son premier album, la chanson Il pleut évoque cette ambiance : “Les carreaux de l’usine Sont toujours mal lavés Les carreaux de l’usine Y’en a beaucoup d’cassés.” Précisément, les carreaux de la vieille façade de briques de la rue Verheyden sont mal lavés et il y en a trois de cassés. La chanson des débuts de Brel est toujours à sa source. La famille Brel habitait à l’époque à un kilomètre de là, au 7, rue Jacques Manne. Entre la cartonnerie et la maison, Brel prenait le tram. Un tram qu’une de ses chansons, plus tard, allait immortaliser : le Tram 33. Ce Tram 33 a cessé de circuler en 1960; ses rails ont été enlevés; mais on peut toujours sui-

vre son parcours sur le terre-plein central des boulevards Jules Graindor et Maurice Herbette. Le terminus du Tram 33 se trouvait de l’autre côté d’une place ronde, le square Henri Rey. Et là, on est à quarante mètres – pas un de plus ! – de la maison des Brel. À partir de 2004, le square a été complètement réaménagé, entouré de haies, planté de buissons, pourvu d’une piste de pétanque et de tables pour amateurs de jeu d’échecs. Dans la foulée, le square a été dédié au plus célèbre des habitants du quartier. Tout d’abord, une stèle est consacrée à l’histoire du Tram 33 qui, on le sait sans doute moins, avait aussi été dessiné en 1933 par Hergé dans une aventure de Quick et Flupke. En ce temps-là, Jacques Brel avait quatre ans… Il y a aussi, dans le parc, des murets bas sur lesquels sont gravées quelques phrases tirées du texte de la chanson du Tram 33, le Madeleine de notre Jacques Brel. Madeleine C’est mon horizon C’est mon Amérique à moi Même qu’elle est trop bien pour moi… La suite, au muret suivant.

Les mouvements de jeunesse À partir de 1937, Jacques Brel fut louveteau à Schaerbeek, puis scout, de 1942 à 1944, à la 41e Unité Albert Ier, 153, avenue Émile Max, à Schaerbeek. À la Noël de 1946, il adhère à un autre mouvement de jeunesse qui n’a existé, de 1942 à 1955, qu’à Bruxelles : la Franche Cordée. Il fréquentait surtout le domicile du fondateur, Hector Bruyndonckx, que l’on peut considérer comme son premier maître à penser, 25, avenue des Gloires Nationales, à Ganshoren. Les réunions se tenaient au Chalet d’Alsace, 113, avenue Broustin, à Ganshoren (aujourd’hui, Chalet espagnol. Le local de réunion se trouvait au 1er étage. C’est là que Brel a chanté pour la première fois devant un public).

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À LA RECHERCHE

Les dix maisons où il a vécu Durant toute sa vie, même à l’époque où il vivait avec femme et enfants dans la région parisienne, et même du temps des Marquises, Jacques Brel a toujours été domicilié à Bruxelles. De sa naissance à son départ pour les îles, il a vécu dans dix maisons.

DE SA PREMIÈRE GUITARE Sa première passion était pour le théâtre. La chanson n’est venue qu’après Les Brel se sont établis rue Jacques Manne en 1942. Jacky avait 12 ans, il faisait de très mauvaises études à l’institut Saint-Louis, près de la place Rogier, et il était scout à Schaerbeek. En 1944, pour occuper cette jeunesse que la guerre empêchait de se divertir, un abbé, professeur à l’institut, créa une petite troupe de théâtre, la Dramatique de Saint-Louis. Il n’y avait, parmi les comédiens en herbe, que des garçons. Par contre, dans toutes les pièces, il y avait des rôles de femme. Alain Lavianne se retrouva ainsi à jouer… l’épouse de Jacques Brel. Il n’a jamais oublié. “Avec le recul, il paraît trop facile de dire qu’il était le meilleur d’entre nous. En même temps, c’est tellement vrai !” La première scène de Jacques Brel se trouvait au Patria, 57, rue des Marais. À cent mètres de l’entrée de l’institut. Brel se passionna tellement pour le théâtre qu’il laissa tomber le scoutisme. Où personne n’a le souvenir de l’avoir vu avec une guitare. Après les examens, catastrophiques, comme toujours, de la Noël 1946, ses professeurs suggérèrent à ses parents que l’école n’était pas forcément ce qui convenait à ce garçon de 17 ans. En quittant Saint-Louis, forcément, il sortait aussi de sa Dramatique. Son père lui fournit aussitôt un emploi dans la cartonnerie qu’il dirigeait. Le 25 décembre 1946, un copain emmena Jacky dans une haute maison de Ganshoren, près de la basilique de Koekelberg, au 25, avenue des Gloires Nationales. L’homme qui habitait là-bas, Hector Bruyndonckx, avait créé, pendant la guerre, un mouvement de jeunesse mixte, la Franche Cordée. Le copain lui présenta Jacky : “Il a des problèmes à l’école. Il a des problèmes à la maison. Alors, je te l’ai amené.” Ainsi, Brel fit son entrée à la Franche Cordée

où il allait rencontrer Thérèse, Miche, qu’il épousera en 1950. Les membres de ce groupe se réunissaient pratiquement en face de la basilique de Koekelberg, au premier étage du Chalet (qui est devenu aujourd’hui un restaurant espagnol, le Chalet espagnol). Un jour, Brel est arrivé avec une guitare. Personne, dans le groupe, ne savait qu’il en possédait une. Gustave Bruyndonckx, le fils du fondateur du mouvement, était présent ce jour-là. “Il nous a dit qu’il avait composé quelques chansons. Il souhaitait nous les chanter. Il voulait notre avis.” Historiquement, même s’il s’agissait d’amis, c’est dans ce lieu que Jacques Brel a chanté pour la première fois devant un public. Au Chalet, il avait déjà des titres qu’il allait enregistrer plus tard, comme Il pleut ou Il peut pleuvoir. Il en résulta que la Franche Cordée créa un groupe d’animateurs et de chanteurs qui montèrent un spectacle destiné aux malades dans les hôpitaux, aux invalides de guerre, aux retraités… Brel en était, mais il n’y présentait pas ses chansons. C’était une espèce de revue qui pastichait les grands succès. À l’époque, il avait un grand projet : quitter l’usine pour créer… un élevage de poulets. À partir de 1949, il a commencé à faire de l’animation dans les sphères catholiques. On l’a revu aux fêtes de son unité scoute, dans son quartier, même à l’école Saint-Louis qui l’invitait pour la fancy-fair annuelle. Là, Brel chantait quelques chansons à lui mais, avec un copain, ils jouaient à faire les Disques demandés, sur le modèle d’une émission radio très populaire. Au reste, lorsqu’il fit imprimer ses premières affiches, il se présentait comme Jacky Brel, fantaisiste. Quant à la guitare, il a toujours affirmé qu’il avait appris tout seul.

Sa maison natale, à Schaerbeek. [D.H.]

Enfance et jeunesse 138, avenue du Diamant, à Schaerbeek (1929, maison natale, jusqu’à l’âge de 6 mois) 55, avenue des Cerisiers, à Schaerbeek (1929 à 1931, entre ses six mois et ses deux ans) 66, boulevard d’Ypres, à Bruxelles, 4e étage (1931 à 1935, de 2 ans à 6 ans) 26, boulevard Belgica, à MolenbeekSaint-Jean, rez-de-chaussée (de 1935 à 1942, de 6 à 13 ans) 7, rue Jacques Manne, à Anderlecht (de 1942 à son mariage en 1950, de 13 à 21 ans)

Sa maison de star, bd Wahis. [D.H.]

Premières années de mariage 9, avenue Brigade Piron, à MolenbeekSaint-Jean (de 1950 à 1952, de 21 à 23 ans) 21, avenue de la Peinture (aujourd’hui Schilderkunstlaan) à Dilbeek (de 1952 à 1954, de 23 à 25 ans) Les années de gloire 79, avenue du Duc Jean, à Ganshoren (de 1958 à 1960, de 29 à 31 ans) 31, boulevard Général Wahis, à Schaerbeek (de 1960 à 1965, de 31 à 36 ans) avenue Winston Churchill, à Uccle (à partir du 21 janvier 1966, à 36 ans)

En 1949, il était revenu dans les locaux de son ancienne unité de scouts pour y participer à une animation. D.R.

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Jacques Brel : les vrais trésors du

UNE INTÉGRALE PLUS

INTÉGRALE QUE LES AUTRES Un chef-d’œuvre inconnu qui a 50 ans d’âge et huit CD de Brel sur scène

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l’occasion de ces 35 ans du souvenir de Jacques Brel, la firme de disques Universal sort une… quatrième intégrale. Chacune des autres apportait son petit plus comme, par exemple, les 26 chansons que Jacques Brel avait interprétées, en 1953, à ses débuts, sur les antennes de Radio Hasselt. Ou aussi les cinq chansons que Brel avait enregistrées en 1977, en même temps que son dernier album. Il considérait qu’elles étaient inabouties et avait demandé qu’elles ne sortent pas. Le fait est qu’elles étaient très jolies. De toute façon, elles circulaient déjà dans le circuit du piratage... Mais voilà ! Ces intégrales-là n’étaient pas vraiment intégrales. Il leur manquait une œuvre essentielle, un chef-d’œuvre totalement inconnu qui s’appelle Jean de Bruges. C’était un poème symphonique que Brel avait écrit et enregistré en 1963 et qui était sorti, à l’époque, sur un 33-tours non commercialisé, offert en cadeau aux participants d’un congrès de bourgmestres, à Bruxelles. À l’annonce de la sortie de cette quatrième intégrale, on a publié un peu précipitamment qu’elle contenait trois inédits. Deux chansons (La Toison d’or de 1962 et La contrescarpe du début des années 70) et le sketch Le docteur de 1977. Ce sont de faux inédits puisque les trois documents existaient depuis longtemps sur DVD. Par contre, personne n’a dit que, pour la

première fois, Jean de Bruges se trouve, grâce à cette nouvelle intégrale, à la disposition du public. Et c’est assurément un des plus beaux textes – et peut-être même le plus beau ! – dans l’œuvre de Jacques Brel. Ce n’est pas peu dire… On peut aussi souligner que le nouveau coffret va plus loin qu’une intégrale puisqu’il comprend huit CD d’enregistrements live de Jacques Brel, y compris les premières chansons de Radio

LE FAC-SIMILÉ DE SON PERMIS DE PILOTE D’AVION ET CEUX DE TROIS MANUSCRITS

Les enregistrements de l’Olympia 1966 et du tout dernier spectacle de sa vie out qui s’intéresse à Brel garde, en tête, ces images de son dernier spectacle à l’Olympia, lorsque le public l’acclama tant et tant, refusant de quitter la salle, que Brel fut obligé de revenir alors qu’il avait déjà abandonné son habit de scène et revêtu un peignoir ligné. Beaucoup de gens ont le sentiment que ce moment-là a marqué les adieux définitifs de Brel à la scène. C’est une erreur ! Sa décision de renoncer avait été annoncée le 3 octobre 1966, trois jours avant ce retour à l’Olympia dont la dernière, historique, était fixée pour le 1er novembre. Mais une tournée était déjà signée et programmée. Brel allait l’assumer. Cette tournée d’adieux commence le 15 novembre par Bruxel-

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Suivre l’étoile, intégrale 2013 des chansons de Jacques Brel, Universal

Une photo prise à Roubaix juste après le dernier récital que Jacques Brel a donné dans sa vie. D.R.

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Hasselt. Et trois de ces live étaient, jusqu’à aujourd’hui, inédits. Il y a aussi des versions alternatives et, parmi elles, trois versions exotiques de Ne me quitte pas. Et une étonnante version bruxelloise de La Quête. 21 CD en tout ! Mais, en plus, un très beau livret richement illustré et, pour le fun, quelques fac-similés : des brouillons manuscrits de quelques chansons, ainsi que le brevet et le permis de pilote d’avion privé de Jacques Brel.

les. La demande est telle que des spectateurs seront installés sur les gradins, à l’arrière de la scène du palais des Beaux-Arts. Ceux-là ne verront Brel que de dos. Avant la dernière chanson, en présentant ses musiciens, il se tournera vers ces gens : “La chorale de Sainte-Gudule.” Fin mars, il ira faire seize galas au Québec et, en avril, deux au Carnegie Hall de New York. Le vrai dernier récital de Jacques Brel sera donné le 16 mai 1967 dans un cinéma de Roubaix, le Colisée, 12, place de la Liberté. Eddie Barclay, Bruno Coquatrix et d’autres éminents représentants du Tout-Paris ont fait le déplacement. Jacques Brel a 38 ans. Ce spectacle de sa dernière voix a été enre-

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gistré et il a été exhumé pour la première fois pour cette nouvelle intégrale. France Brel : “Je n’avais jamais entendu cet enregistrement et, à la première écoute, j’ai été un peu navrée parce que Jacques n’est pas en forme vocalement. Il en parlait d’ailleurs dans une interview. Il disait que, pour ce dernier gala, il était un peu aphone. Mais, en y réfléchissant, il est intéressant d’analyser comment il fait face au problème, en ponctuant certaines chansons et en adoptant parfois un mode plus récitatif. Ce qui est bien surtout, c’est de pouvoir comparer avec l’enregistrement de l’Olympia 1966, puisqu’ils se trouvent tous les deux réunis dans l’intégrale. A priori, c’est le même spectacle, celui de la tournée d’adieux. Mais le répertoire n’est pas totalement le même. Ce qui prouve que, d’un soir à l’autre, un spectacle n’était jamais le même. À l’Olympia, il chantait Le cheval mais pas, comme à Roubaix, La chanson des vieux amants.” Celle-là, Brel l’avait enregistrée pendant la tournée d’adieux, en profitant de la trêve du nouvel an.


nouveau coffret Les Trois Baudets, la première voix Ses débuts, en 1953, y avaient pourtant été catastrophiques

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acques Brel en public aux 3 Baudets : ce document qui remplit le CD n° 15 de la nouvelle intégrale est assurément du plus ancien enregistrement connu de Brel en public. L’occasion de goûter à sa première voix et, surtout, en comparant avec le CD n° 16, l’Olympia 1961, l’immensité du travail qui a été accompli en seulement trois ans. Car le document des 3 Baudets, s’il est présenté comme datant de 1957, est assurément de 1958 puisqu’on y entend le succès d’alors, Au printemps, et que Brel est déjà accompagné, au piano, par François Rauber. Huit chansons en tout (il termine par Quand on n’a que l’amour) pour la bonne raison qu’il n’est encore que la première partie de Catherine Sauvage. Il ne passera en vedette aux Trois Baudets qu’en 1959. Par contre, il y a chanté pour la première fois en septembre 1953. Il s’agissait de ses débuts à Paris. Le patron de l’endroit, Jacques Canetti, a la réputation d’être le plus grand découvreur de talents en France. Il se trouve au départ de carrières comme celles de Charles Trenet, Édith Piaf et Georges Brassens. Et tant d’autres. Il avait entendu un 78-tours que Brel avait fait à Bruxelles et lui avait téléphoné aussitôt. Il était minuit. Brel dormait et croyait à une plaisanterie. L’homme (dont Brel n’avait jamais entendu le nom) lui demanda de passer le voir. Ils ont rendez-vous le 20 juin 1953. Brel, très timide, paraît-il, lui explique qu’il est marié, père de deux filles et qu’il a un emploi stable dans la cartonnerie dont son père est le directeur. Canetti lui explique qu’il est prêt à l’engager pour son programme de septembre. Mais il faut prendre le risque. Choisir ! La chanson ou le carton… Brel fait le grand saut. Mais ses débuts aux 3

Baudets sont tout simplement catastrophiques. Les gens viennent là pour s’amuser et rire. Et ses chansons, comme Grand Jacques, leur font la morale. Après moins de deux semaines, Canetti le retire de l’affiche. Le talent de Brel n’est pas remis en cause. Simple erreur de casting. Le raisonnement du patron : “Si je le laisse prendre le bide, tous les soirs, pendant trois mois, il sera dégoûté à tout jamais de la chanson.” Canetti a une expression, dans ces cas-là : “Je le mets au frigidaire.” C’est grâce à François Deguelt que Jacques Brel va, assez rapidement, trouvé de l’emploi dans un autre cabaret. Canetti n’oublie pas Brel. En 1954, il lui fait enregistrer son premier album et, alors, il l’engage à nouveau chez lui, aux 3 Baudets. Brel y chante deux fois en 1959 (en mai, au même programme que Fernand Raynaud et Philippe Clay, et en décembre, avec Mouloudji). Marcel Amont : “Canetti payait ses artistes avec un lance-pierres, mais chacun savait le prix que valait le simple fait d’être engagé chez lui : une promotion assurée. En ce temps-là, les décideurs sortaient beaucoup. Particulièrement aux 3 Baudets où ils venaient repérer les nouvelles trouvailles du patron.” De fait, en 1955 et 1956, Brel écume tous les grands cabarets d’alors : l’Échelle de Jacob, la Villa d’Este, le Drap d’Or, chez Patachou… Et de nouveau Les 3 Baudets en 1956 dans le programme de Raymond Devos. En 1957, Quand on n’a que l’amour est son premier grand succès du disque. Il y aura Au printemps en 1958. Puis soudain, en 1960, l’album qui en fait une star. Le succès d’alors est La valse à mille temps. Mais il y a surtout Ne me quitte pas. Et aussi Les Flamandes. Trois mégasuccès d’un seul coup !

C’était au temps où il fallait se faire beau pour être chanteur. PHOTO NEWS

“Une vraie pluie de Golgotha…” Jean de Bruges est un marin dans un bistrot. Contre “un verre blond et joufflu Un verre crémeux de bière”, il vous raconte une histoire. Une histoire de marin. Il en a trois à son répertoire. La première est celle d’un combat contre un cachalot qui était bien le plus gros de la terre. La deuxième relate ses amours avec une sirène qui s’est “assise au coin d’une vague Au loin s’endormait Copenhague”. La troisième est la plus merveilleuse. Une tempête. “La pluie qui va Qui cogne Qui mord Qui bat Une vraie pluie de Golgotha…” La suite, sur le CD. C’est une œuvre fantastique. Les trois histoires de Jean de Bruges était sortie, en 1963, sur disque pressé en 700 exemplaires seulement, à l’occasion d’un congrès de maires et bourgmestres. La ville de Bruxelles avait demandé à Brel un disque inédit comme cadeau pour ses hôtes. Les 700 exemplaires furent signés à la main par Paul-Henri Spaak. Il y en eut 200 pour les congressistes et 500 que Brel distribua en cadeau à ses amis. Ce Jean de Bruges n’est pas une chanson, mais un poème symphonique, dit sur une musique de François Rauber. Initialement, elle avait été chantée, mais par un chanteur d’opéra. Et si personne ne connaît ce texte, c’est que François Rauber estimait que Brel avait eu le temps de sortir Jean de Bruges de son vivant et qu’il ne convenait pas de le sortir après sa mort. L’argument était noble. Sauf… Sauf que Brel adorait Jean de Bruges. Mais il estimait qu’un morceau de 13 minutes ne passerait pas en radio et qu’il ne fallait pas demander à une maison de disques de prendre un tel risque...

Brel en 1957, à l’époque où il était un fidèle des Trois Baudets. RUE DES ARCHIVES

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Les petites histoires de ses grande 1959 > Me quitte pas

L’ombre d’un teckel marron Quand il était enfant, Jacques Brel avait reçu quelques cours de piano donnés par une dame âgée qui n’a eu le temps que de lui apprendre à jouer la sixième rhapsodie hongroise de Franz Liszt. Écoutez-la et, dessus, vous pourrez chanter : “On a vu souvent rejaillir le feu de l’ancien volcan que l’on croyait trop vieux…” C’est la même mélodie. Jacques Brel, à partir de 1954, a toujours été, en quelque sorte, bigame. Il avait sa femme à Bruxelles et une femme à Paris. En 1958, c’était la chanteuse Suzanne Gabriello qui a toujours revendiqué le fait d’avoir inspiré Ne me quitte pas. Miche Brel n’est pas convaincue. “Jacques l’avait écrite longtemps avant sa sortie sur disque. Le texte est resté pendant des années dans un tiroir. Jacques ne l’aimait pas.” Une attachée de presse, Yanou Collart, a pourtant, lors d’un dîner, entendu Brel philosopher sur la beauté physique en disant : “J’ai écrit Ne me quitte pas pour Suzanne Gabriello qui n’était quand même pas Brigitte Bardot.” L’un n’empêche pas l’autre. Il a peut-être ressorti une première ébauche de ses tiroirs. Ce qui est sûr, c’est qu’en août 1958, après la naissance d’Isabelle, la troisième fille de Brel, Suzanne Gabriello s’était sentie trahie et elle tenta de se suicider. Brel revint la supplier. Peut-être, alors, a-t-il pensé à une phrase comme “Il faut oublier Tout peut s’oublier”. Ce qui est certain, c’est qu’il a longtemps tâtonné. Les artistes qui l’ont accompagné pendant la tournée d’été de 1959 ont vécu la construction de cette chanson. Simone Langlois : “Le soir, quand nous arrivions au théâtre, il était dans la loge avec sa guitare, et il cherchait la musique. Alors là, il les répétait ses “Ne me quitte pas Ne me quitte pas Ne me quitte pas”, et de toutes les manières. J’ai entendu vingt-cinq versions différentes de cette chanson.” Brel a toujours raconté qu’il l’avait terminée dans un hôtel de Bordeaux. Le chanteur Ricet Barrier était de cette tournée et il confirme : “Jacques est arrivé avec Ne me quitte pas sur la fin de la tournée d’été.” Une journaliste, Danièle Heymann, et son mari, Jean Bertola, se trouvaient chez Suzanne Gabriello le jour où il est rentré de cette tournée : “Ce fut une des scènes les plus bouleversantes de mon métier de journaliste et de ma vie. Jacques a sorti sa guitare et nous a dit : “J’en ai écrit une nouvelle et je vais vous la chanter.” Imaginez ce que c’est, ce mec qui nous chante pour la première fois une chanson appelée à devenir universelle. Cela vous fait un effet irréaliste. Tout le monde était en larmes. Il nous l’a chantée trois fois. Parce qu’on la lui réclamait. Lui : “Oh non ! Vous m’emmerdez.” Nous : “Encore une fois !” Et il y avait, dans la pièce, le chien de Suzanne. Quand on entend “Laisse-moi devenir l’ombre de ton chien”, on imagine un beau chien élancé et mystérieux. Le vrai, le chien de Suzanne, était un affreux teckel marron.”

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Guitare, piano, accordéon... Ce sont les instruments habituels de l’univers Brel. Ici, il varie un peu dans les plaisirs. [RUE DES ARCHIVES]

1964 > Amsterdam

Où est le port à Amsterdam ? Brel n’écoutait pour ainsi dire que de la musique classique. Or, les spécialistes retrouvent la mélodie d’Amsterdam dans un air anglais du 16e siècle, Greensleeves. La différence, c’est qu’Amsterdam est construite en trois temps et Greensleeves en deux temps. Mais on parle aussi d’un traditionnel irlandais (probablement une variante en trois temps de Greensleeves) qu’en 1813 un éditeur demanda à Beethoven d’orchestrer : Since greybeards inform us that youth will decay. Si vous l’écoutez, la ressemblance avec la musique de Brel est incontestable. Même si aucun chanteur de Beethoven n’a eu cette extraordinaire force d’interprétation. Brel possédait une villa à Roquebrune avec un jardin dans lequel il s’était fait aménager un cabanon. Il y a écrit de très nombreuses chansons et notamment Amsterdam. Nicole Eusebi, la voisine : “Il a passé la nuit complète à écrire cette chanson. Au petit matin, arrive un de ses amis restaurateurs, Fernand. Jacques nous a dit : “Écoutez ! J’ai quelque chose de nouveau.” C’était Amsterdam. Ça n’était pas arrangé, ça n’était pas fignolé. Mais il y avait déjà cette force. Fernand était en larmes.” Première chose : le vrai port hollandais ne se trouve pas à Amsterdam. Il est à Rotterdam. Brel le savait. Il était le premier à s’en amuser : “À cause de ma chanson, des gens sont partis à Amsterdam pour voir le port d’Amsterdam. Qui n’existe pas !” Pourquoi alors ? Pour la sonorité du mot. En fait, il avait imaginé un système d’écriture. Il a fait plusieurs chansons qui avaient des noms d’animaux (Les singes, Le lion et la lionne, Les biches), d’autres des prénoms (Rosa, Mathilde, Madeleine) et d’autres des villes (Bruxelles, Vesoul, Amsterdam). Il partait du mot. Les manuscrits de Brel indiquent qu’Amsterdam est née d’un premier brouillon intitulé Pisser dru. Les ratures ne sont pas nombreuses, mais le texte est construit dans un complet désordre. En travaillant, Brel note une ou deux idées dont il ne tiendra aucun compte. Par exemple, “En rêvant d’Ostende”. Au départ, “L’accordéon expire” était “L’accordéon se déchire”. Il a failli passer à côté des putains : “Y a des marins qui boivent Et qui boivent et reboivent À la santé des dames”. Et au début, “Ils se plantent le nez au ciel En écoutant les étoiles” Devenu : “Se mouchent dans les étoiles”. Il voulait cette chanson pour son Olympia de 1964 mais il l’a créée sur la scène au cinéma Le Cyrano, à Versailles, où Brel rodait son tour de chant avant Paris. Là, il en fit la chanson d’entrée. Elle fut simplement applaudie. Pour Paris, il la recula en troisième position. En trois minutes et quinze secondes, Amsterdam entrait dans la grande histoire de la chanson. Nana Mouskouri était dans la salle : “On a eu l’impression que le théâtre allait s’écrouler.” Serge Lama, dans les mêmes rangées : “Ce qui s’est passé ce jour-là, je ne l’ai plus jamais revu depuis. C’était incroyable. Brel était le plus grand chanteur du monde !”


hansons 1968 > La quête

Au répertoire d’Elvis Presley Rêver un impossible rêve… Pour une fois, la chanson n’est pas de lui. En 1967, lorsqu’il renonça au récital, Brel n’avait pas vraiment de projet en tête, sinon celui, assez vague, d’écrire un roman. Il offrit un voyage aux États-Unis à sa femme, Miche, qui en revint avec des étoiles plein les yeux et un disque sous le bras : Man of La Mancha. Le personnage de Don Quichotte le fascine depuis le temps de l’école. “C’est un type qui tend la main. Il croit en ses rêves. Il va où il croit que c’est beau.” Les Américains en ont fait une comédie musicale et Brel envisage de l’adapter en français. Sylvie Rivet, qui parle l’anglais, et lui vont se retrancher pendant trois mois dans la villa de Roquebrune. L’Homme de La Mancha, c’est aussi, bien sûr, la chanson La Quête. Brel n’invente pas l’expression : elle est le soustitre de la version originale, The Impossible dream (The Quest). Déjà à Broadway, c’est l’air vedette du spectacle, son thème principal. Un tel succès que de nombreux chanteurs la reprendront sur leurs disques. Elvis Presley, Diana Ross, plus tard les trois ténors… Mais Brel y apporte sa touche à lui. En anglais, “Aimer purement, chastement et de loin Tenter lorsque vos bras sont trop las D’atteindre l’inaccessible étoile” devient, chez Brel, le sublime “Aimer Jusqu’à la déchirure Aimer même trop même mal Tenter sans force et sans armure D’atteindre l’inaccessible étoile.” Dans le refrain américain, “Avoir la volonté de marcher dans l’enfer Si c’est pour une cause céleste…” donnera le génial “Se damner Pour l’or D’un mot d’amour”.

Brel en 1960. C’est l’époque où il triomphe avec La valse à mille temps et Ne me quitte pas. [PHOTO NEWS]

1962 > Le plat pays

Une chanson belge par album Le plat pays est une des chansons que Brel a écrites dans son cabanon de Roquebrune, au bord de la Méditerranée. Mais, dix ans plus tard, alors qu’à Genève il prenait des cours d’aviation, il expliqua à son instructeur qu’un artiste suisse avait été, indirectement, à l’origine de la chanson. Du temps des cabarets, Brel s’était produit chez Gilles. Et ce Gilles en question, un Suisse arrivé à Paris en 1947, connu pour être l’auteur de la chanson Les trois cloches qu’Édith Piaf chanta avec les Compagnons de la chanson, récitait, chez lui, une ode à sa patrie sous la forme d’un poème s’intitulant La Vénoge. C’est le nom d’une rivière qui se jette dans le lac Léman. Brel expliqua à son instructeur que, ce jour-là, il a pensé : “Si quelqu’un arrive à parler aussi bien de son pays, Je peux aussi parler du mien.” Le plat pays n’est pas né de là. Mais, dès cette époque, Brel consacra au moins une chanson à la Belgique sur chacun de ses albums. En 1959, Les Flamandes; en 1961, Marieke; Le plat pays, mais aussi Bruxelles, en 1962; Les Bonbons, en 1964; le Knokke-leZoute de Jacky en 1965; L’Ostendaise en 1968 et, sur son dernier album, Knokke-leZoute tango et Les F…

1963 > Les vieux

Extraordinaire coïncidence… La chanson La Quête est extraite d’une comédie musicale américaine. [PHOTO NEWS]

Le 8 janvier 1964, Jacques Brel est en studio et il y enregistre Le dernier repas, une chanson qui parle de la mort : “Et dans l’odeur des fleurs Qui bientôt s’éteindra Je sais que j’aurai peur Une dernière fois…” Ce même 8 janvier 1964, en fin de journée, il apprend qu’à Anderlecht, dans sa maison de la rue Jacques Manne, son père, Romain Brel, 81 ans, a pris son dernier repas et, pour lui, l’odeur des fleurs s’est éteinte à jamais. Victime d’une bronchite. Brel assiste bien sûr aux obsèques. Et le 7 mars, il retourne en studio pour enregistrer une chanson… sur les funérailles. Le Tango funèbre. Où Brel inverse les regards. C’est le défunt qui observe son propre enterrement : “Ils songent au prix des fleurs Et trouvent indécent De ne pas mourir au printemps Quand on aime le lilas ! Ah ah ah ah ! Ah ah ah ah !” Le final est d’un brélien sublime : “Ah oui Je vois tout ça Et on a le culot D’oser me demander De ne plus boire que de l’eau De ne plus trousser les filles De mettre de l’argent de côté….” Ce 7 mars 1964, lorsqu’il sort du studio, on lui annonce que… sa mère est morte. Le fait est là : le jour où il a perdu son père et le jour où il a perdu sa mère, Jacques Brel enregistrait, à chaque fois, une chanson ayant la mort pour toile de fond. Lisette, qui faisait plus vieille que ses 68 ans, était devenue une femme squelettique, honteuse d’un corps abîmé, qui déclina du lit à la fenêtre, puis du lit au fauteuil pour finir clouée du lit au lit. Jacques Brel va haïr la vieillesse jusqu’à ce que peur s’ensuive. C’est en observant sa mère qu’il avait écrit Les vieux quelques mois plus tôt.

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Jacques Brel : l’archibrel de

AUX MARQUISES, TOUS LES SOIRS,

JE DÎNAIS CHEZ LUI Il avait accueilli une équipe de la RTBF venue faire un reportage sur ses îles

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incent Verhaeren a une passion : la photo. Depuis vingt ans, il exploite une galerie qui porte son nom à côté du centre culturel Paul Delvaux, à Watermael-Boitsfort. Mais, en 1978, son métier, c’était le son. Il était preneur de son à la RTBF. “Je faisais partie de l’équipe de l’émission de Paule Herreman, Visa pour le monde, et, avec la complicité de compagnies d’aviation, d’agences de voyages ou d’ambassades, nous partions réaliser des sujets sur les pays qui étaient présentés en télé chaque dimanche. C’est ainsi qu’on en est venus à penser aux îles Marquises. Notre réalisateur espérait secrètement en ramener, en plus, un sujet sur Jacques Brel. Il lui avait écrit, mais n’avait jamais reçu de réponse.”

Aujourd’hui encore, partir aux Marquises tient de l’aventure. C’était pire à l’époque. “Douze heures d’avion entre Paris et Los Angeles. Huit heures entre Los Angeles et Tahiti. Pour arriver dans l’île de Brel, il fallait encore huit heures de vol, deux avions à prendre et plusieurs escales dans les atolls. Il faut savoir que la Polynésie française est aussi vaste que l’Europe.” Une équipe de trois personnes : un réalisateur, un cameraman et notre preneur de son. “À Tahiti, nous avons eu un véritable coup de chance. Tout se sait, dans ces îles. On nous avait dit : “Brel est dans le coin.” Il venait régulièrement faire ses provisions à Papeete. Nous sommes entrés dans un restaurant et, par le plus grand des hasards, Brel se trouvait à une table. Nous l’avons abordé. Il s’est montré réservé, mais pas désagréable du tout. Il nous a expliqué qu’il rentrait sur son île d’Hiva Oa le lendemain. Nous lui avons dit que nous arrivions quatre jours plus tard. Ça s’est arrêté là.” Une équipe de la RTBF a été accueillie chez lui, quelques semaines à peine avant la crise fatale qui a forcé Jacques Brel à quitter ses îles. VINCENT VERHAEREN

Ceux qui le protégeaient Aux Marquises, Jacques Brel cherchait surtout la tranquillité. “Ses meilleurs amis, sur place, étaient les gens qui le protégeaient. Le facteur, qui triait son courrier. Le gendarme et le responsable du port qui, lorsque des Français arrivaient en bateau et souhaitaient rencontrer Brel, répondaient invariablement : “Vous n’avez pas de chance. Il est absent pour quelques jours. “Hiva Oa était la première escale des gens qui traversaient le Pacifique en bateau. C’est ainsi que Brel s’est retrouvé là. Mais, comme le mouillage y était particulièrement mauvais, les marins ne s’y attardaient pas. Brel n’était pas là ? On s’en allait…”

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Et lorsqu’ils ont survolé la piste d’atterrissage… “De l’avion, nous avons eu la surprise d’apercevoir Brel et Maddly. Tous les deux vêtus de blanc. Comme toujours. Lui, avec une chemise, un short et des chaussettes blanches. Après être sortis de l’avion, nous sommes allés le saluer et nous lui avons demandé où nous pourrions trouver un taxi. Il faut savoir que l’aéroport d’Hiva Oa se trouve au sommet de la colline, à plusieurs kilomètres de la ville, en bord de mer. Brel nous a répondu avec le ton de l’humour : “Vous vous croyez en Belgique ? Il n’y a pas de taxi, ici. Je suis là pour vous. Si je n’étais pas venu, vous n’aviez personne pour vous prendre.” Il n’y avait pas d’hôtels non plus. Mais Brel connaissait tout le monde, là-bas. Il a demandé à un ami chinois de nous louer une petite maison pour quinze jours. Le maire nous a fourni son ancienne voiture, une vieille Peugeot qui avait encore ses pédales, mais plus de plancher ! On roulait avec les pieds dans le vide.”

“C’EST LUI QUI NOUS CUISINAIT LES REPAS. MADDLY FAISAIT LES DESSERTS” Pour les repas ? “Tous les soirs, pendant quinze jours, nous avons mangé chez Brel. Et tous les soirs, c’était un vrai gueuleton. C’est lui qui cuisinait le repas et Maddly préparait le dessert. Chaque soir, ils nous demandaient ce que nous voulions manger le lendemain. Sa maison n’était pas grande. Quatre petites pièces. Mais, dans la cuisine, il y avait trois gigantesques surgélateurs qu’il remplissait à chaque fois qu’il revenait de Tahiti.” Le trio de la RTBF a donc dîné tous les soirs, pendant quinze jours, chez Jacques Brel. “Sauf deux jours parce que nous avons pris un bateau pour aller visiter d’autres îles. Une aventure incroyable ! Il n’y avait pas de quais dans ces ports. Nous avons vu des embarquements de chevaux paniqués qu’on amenait sur des radeaux. C’était fou. Une autre fois, c’est Brel qui nous a emmenés visiter des îles à bord de son avion.” Jacques Brel fuyait alors les photographes. “Dès l’aéroport, il nous a prévenus : “Pas de photos.” D’ailleurs, des passagers de l’avion, en le reconnaissant, avaient sorti leur appareil. Il a suffi d’un geste du bras et chacun avait compris qu’il ne voulait pas. Les derniers jours, quand la confiance s’est installée, il nous a autorisés à prendre quelques photos. Et dans l’émission, nous avions une séquence où on le voyait de profil ou de dos. Jamais de face. Quelques mois plus tard, ces images ont fait le tour du monde…” Un chemin de traverse, exposition des photos de Vincent Verhaeren, librairie Entretemps, rue Pierreuse, 15, Liège, du 5 oct. au 2 nov.


Marquises

“Je suis la caverne d’Ali Baba”

L’aventure commence à l’aurore

Il toussait beaucoup, mais ne parlait jamais de sa maladie

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ette équipe de Visa pour le monde a posé les pieds sur l’île de Brel en juin 1978. Pour rappel, c’est le 7 juillet qu’il a quitté définitivement Hiva Oa, après une crise plus violente que les autres. En juin, Brel toussait déjà beaucoup. “Mais nous n’avons jamais imaginé que les choses évolueraient si vite. À table, c’était un homme très joyeux, avec des envolées théâtrales. Il était vraiment drôle. Et lorsqu’il avait une quinte de toux, il nous disait : “Je suis la caverne d’Ali Baba !” Ce qui signifie qu’il lui manquait un poumon et qu’il avait donc un creux dans la poitrine. Pour le reste, il ne parlait jamais de sa maladie. Mais nous avions remarqué, bien sûr, que Maddly lui évitait tout effort. S’il fallait porter un bidon d’essence ou mettre du carburant dans l’avion, c’est elle qui le faisait. Un homme qui n’a plus qu’un poumon est incapable de faire ces choses-là.” Brel toussait. Mais il parlait plutôt de ses projets. “Il venait d’acheter un terrain sur les hauteurs de l’île, afin de vivre plus près de l’aéroport. Il devait y faire construire une maison. Il nous a emmenés là-bas. Il y avait fait pousser un champ d’hibiscus. Des fleurs rouges.” Et un Jacques Brel à table ? “Il y avait chez lui un enregistreur avec de très larges bobines. Il passait en permanence de la musique classique, à

K S’il y a un regret, dans la vie et la carrière de Fred Hidalgo, c’est de n’avoir jamais vu Brel en concert. Ni de l’avoir jamais rencontré, et interviewé, lui qui a raconté la vie des plus grands. Mais alors, à défaut, et parce que ces îles lointaines l’ont toujours fait rêver, l’auteur (et sa compagne, complice de toujours), a embarqué pour le grand voyage, direction Les Marquises, dans les pas de Brel. Destinés au départ à alimenter son blog (http://sicavouschante.over-blog.com/), les textes narrant ses aventures se sont multipliés, tant et si bien que son épouse l’a encouragé à prendre contact avec un éditeur, L’Archipel. Jacques Brel, l’aventure commence à l’aurore vient de sortir. Une belle occasion d’embarquer avec lui sur l’Askoy, pour l’autre bout du monde. “Ces trente et quelques années, depuis sa mort, nous avons beaucoup écrit sur Brel”, dit-il. “Au fil des années, on a eu envie, de plus en plus explicitement, de partir sur les traces de l’homme. On avait envie de voir s’il était conforme à l’idée qu’on se faisait de lui. Et puis, on avait envie de découvrir quelle était sa vie, là-bas. On n’en connaissait que des bribes.” Pourtant, quand il débarque à Hiva Oa, il se heurte, dans un premier temps, au silence. “Pourtant, il y a très peu de touristes”, poursuit Fred Hidalgo. “On était 8 dans l’avion, pilote et co-pilote compris… Mais très vite, voyant qu’on connaissait bien notre sujet, les langues se sont déliées.” Ils découvrent, par exemple, que Jacques Brel est véritablement devenu un mythe aux Marquises. “Non pas le chanteur – personne ne savait qui il était, il s’en est rendu compte dès le départ, à la poste, quand il a voulu prendre son courrier : on lui a demandé ses papiers. Ce qui lui a beaucoup plus, évidemment. Les habitants ont un respect énorme pour lui, parce qu’il devient le bon samaritain des Îles Marquises.” Dans ses pages, Fred Hidalgo retrace également la traque à laquelle Brel dût faire face lorsqu’il fut obligé de rentrer en Europe pour se faire soigner. Poursuivi par les paparazzi, il vécut douloureusement les fuites dans la presse, qui l’épuisèrent littéralement. “En France, c’est le chanteur le plus apprécié du public. Il y a un crédit de tendresse, pour Brel. Les paparazzi ont appris quand il s’est fait opérer ici, et ils ne l’ont plus lâché. Arrivé à Fort-de-France, ils sont là, ils sont venus de Paris, ils le pourchassent sur son bateau. À tel point que Charley Marouani s’est déguisé en Brel pour les éloigner. Ce qui n’a évidemment pas marché. Son entourage proche et les médecins sont convaincus qu’il aurait vécu encore des années dans cette pression. ”

volume relativement faible. C’était un homme qui aimait raconter sa vie, ses débuts difficiles, sa haine des bourgeois et il connaissait parfaitement l’histoire des Marquises. Il en voulait aux missionnaires qui, un siècle plus tôt, avaient véritablement exploité les Marquisiens. Brel racontait que, contre des marteaux et des clous, les missionnaires avaient acheté toutes les terres. Ils interdisaient aussi aux indigènes de se baigner nus et leur faisaient enlever leurs tatouages. Brel était devenu un homme profondément anticlérical, mais qui avait d’excellentes relations avec les religieuses dont le couvent et l’école se trouvaient juste en dessous de chez lui.” Il parlait de la Belgique. “Beaucoup ! Toujours avec énormément d’humour. Il nous racontait les difficultés qu’il avait eues, chez nous, à la RTBF.” Brel avait apporté le cinéma aux Marquisiens. “Ça, nous l’avons vécu ! Nous y avons vu Le jour le plus long. Brel avait fait amener du matériel de projection et, une fois par mois, un avion arrivant de Tahiti lui procurait des films. Dans une pelouse de la ville, il avait fait dresser un mur blanc, avec des blocs de béton. Et cela servait d’écran. Et c’est Brel lui-même qui s’occupait de la projection. Ça le rendait heureux. On le voyait courir dans tous les sens. Les gens, là-bas, l’adoraient.” S’il n’y avait eu cette maladie, Brel ne se serait pas arrêté aux Marquises. Au départ, c’est un tour du monde qu’il projetait de réaliser. PHOTO NEWS

“J’ai vraiment pleuré !” Vincent Verhaeren considère qu’il a eu, avec Jacques Brel, un rapport plus privilégié que ses deux collègues. “Essentiellement parce qu’une histoire nous a rapprochés. Il nous a raconté que, la première fois qu’il a été confronté à la mort, c’était du temps du collège, pendant la guerre. Les Anglais, qui libéraient Bruxelles, venaient d’arriver en ville. Un de ses compagnons de classe est sorti pour aller voir et il avait été tué stupidement par une balle perdue des Anglais ! Brel nous disait qu’il avait été bouleversé par cette histoire. “Je lui ai demandé : “Ce garçon ne s’appelait pas André Verhaeren ?” “Mais oui ! Comment le sais-tu ?” C’était un de mes cousins, que je n’ai pas connu, mais, dans ma famille, on reparlait souvent de ce drame. “Avec lui, j’ai aussi évoqué les souvenirs de l’Union économique coopérative. Les gens leur achetaient des provisions pour le mois et elles étaient livrées dans de grosses caisses en bois, qu’on déballait dans votre cuisine. Pour nous, c’était Noël ! Dans son enfance, Brel aussi avait connu ça. Nous avions des souvenirs en commun. “Puis nous avons quitté Brel et Maddly. Nous sommes rentrés à Bruxelles et, moins de quatre mois plus tard, un matin, j’ai appris qu’il était mort. J’en ai vraiment pleuré ! Je dois dire que, dans une vie, une rencontre comme celle-là, ça compte !”

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Jacques Brel : il n’avait que 49 ans

LES DERNIÈRES SEMAINES

DE SA VIE Le professeur Israël : “Il n’a pas été tué par son cancer mais par une embolie pulmonaire”

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acques Brel est mort le 9 octobre 1978. Son cancer avait été diagnostiqué le 5 novembre 1974. Brel et son cancer ont vécu quatre années ensemble. Deux dates ont marqué l’évolution de la maladie dans son corps. La première est celle de l’espoir : le 16 novembre 1974, il était opéré à la clinique Édith Cavell à Uccle. La deuxième est celle de la récidive : le 7 juillet 1978. 7 JUILLET Ce jour-là, il a piloté son avion pour la dernière fois. Au petit matin, il est allé distribuer du courrier dans une autre île, à Ua Pou. À son retour, une femme enceinte lui demande si, en octobre, elle pourrait compter sur lui pour qu’il l’emmène à Tahiti où elle doit accoucher. Il répond : “Je ne sais pas.” Brel est rouge. Brel tousse. Il a un goût de sang à la bouche. À la maison, il demande à sa compagne Maddly : “Va téléphoner pour réserver des places dans l’avion de Papeete. On va partir. C’est la débandade. Je suis désolé.” Dans l’avion, il pleure. 8 JUILLET À Tahiti, les premières radios montrent des ganglions et des métastases. L’ensemble du poumon gauche est atteint. Un spécialiste mondial du cancer, le professeur Israël, se trouve en vacances à Papeete. Il vient voir Brel à l’hôpital. “Il fallait qu’il rejoigne au

plus tôt mon hôpital de service à Paris. Ce qu’il a fait. J’ai moi-même téléphoné à mon assistante afin qu’elle commence le traitement.” 27 JUILLET À l’aéroport de Faaa, Brel et Maddly prennent place dans un avion pour Paris. C’est l’adieu avec les îles. 28 JUILLET Ils prennent une chambre à l’hôtel George V. Tous les mardis, il est traité au cobalt et aux rayons X dans un hôpital de Bobigny. DÉBUT AOÛT Sa présence au George V est ébruitée. Brel ne veut pas qu’on le voie diminué. Il prend une chambre dans une clinique privée. C’est un passe-droit qui n’a aucun rapport avec son traitement. Il continue ses séances de rayons du mardi à Bobigny. Il n’accepte qu’un seul visiteur : Lino Ventura. Par contre, il fait venir un ami de Maddly, Pierre Caro, producteur de cinéma, et ils se rendent à Verdelot, dans la maison de campagne de l’écrivain Pascal Jardin qui vient de sortir Le Nain jaune, un livre où il est question de l’attente de la mort. Pierre Caro : “Je l’ai vu en état de souffrance, défiguré, avec des gonflements sous la peau. C’était le résultat du traitement. Horrible à voir. Mais ça ne l’empêchait pas de garder un certain humour.” 29 AOÛT La tumeur, d’une grosseur de

Jacques Brel avait souhaité être inhumé aux îles Marquises. Sa tombe simple, une surface de terre délimitée par quelques cailloux, se trouve à trente mètres de celle du peintre Gauguin. D.H.

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pamplemousse, est réduite à la taille d’un marron. Maddly écrit à Tahiti. “Jacques va beaucoup mieux. On ne saurait imaginer son appétit.” SEPTEMBRE Sa peur d’être vu et surtout photographié dans cet état vire à l’obsession. Lorsqu’il quitte la clinique Hartmann, il loue deux ambulances. La première est un leurre. Lui se cache dans la deuxième. DÉBUT SEPTEMBRE Brel et Maddly dînent chez Prunier. Claude Lelouch s’y trouvait aussi en compagnie de Robert Hossein. “Jacques était boursouflé, pas beau à regarder. Il a senti mon regard. Et là, il m’a dit, sur le ton du constat amer : “Elle est belle, la vie, non ?” Claude Lelouch et Robert Hossein ne se posent pas de question. On met la transformation physique de Jacques sur le compte de sa radiothérapie. Erreur ! Le professeur Israël : “Jacques Brel a fait une phlébite, provoquée par la quantité importante de rayons qu’il a subie. Cette phlébite a provoqué de grandes difficultés respiratoires. Nous avons dû l’hospitaliser et lui donner un traitement d’anticoagulants.” MI-SEPTEMBRE Maddly dit à Brel que des photographes sont entrés dans la clinique, en portant des blouses blanches d’infirmiers. En cachant, il enlève ses perfusions et part, arrêtant son traitement d’anticoagulants. AU MATIN Jean Liardon, un ami aviateur suisse, a été prévenu. À six heures du matin, il est au Bourget pour emmener Brel. “Quand nous sommes sortis du hangar, j’ai vu trois ou quatre photographes sur la piste. Ils n’ont pu photographier que l’avion.” Brel s’installe à l’hôtel Beau Rivage de Genève. Chambre 320. À l’aéroport de Cointrin, il assiste à la projection d’un film sur l’aviation. 24 SEPTEMBRE L’avion de Liardon les amène, Maddly et lui, près d’Avignon. “Il voulait y acheter une maison pour s’y installer. Je lui ai demandé : “Pourquoi Avignon ? Pourquoi pas la Suisse ?” Il m’a répondu : “Il me faut du chaud !” La journée l’épuise. Ils rentrent à Genève. 5 OCTOBRE Le couple se promène dans Genève. Brel achète à Maddly un gros manteau NUIT DU 5 AU 6 OCTOBRE Brel est pris d’une quinte de toux plus inquiétante que les autres. “Excuse-moi, je te fais peur”, dit-il à Maddly. Cette fois, il accepte de rentrer à Paris. Il voit des larmes sur la joue de sa compagne : “Ne pleure pas, je ne suis pas encore mort. Tu vas voir, je n’ai pas dit mon dernier mot. On va rire encore.” 6 OCTOBRE Début d’après-midi Le retour à Paris. Dans la matinée, Brel a été évacué de l’hôtel Beau Rivage en hélicoptère. On a dû lui mettre un masque à oxygène et retarder le départ de l’avion. Il est admis à l’hôpital francomusulman de Bobigny sous le nom d’emprunt de Jacques Romain. 9 OCTOBRE À 3 H 30 Jacques Brel est mort. Le professeur Israël : “La conséquence de l’arrêt de son traitement, c’est qu’il nous est revenu, après une quinzaine de jours, avec une embolie pulmonaire. Nous avons essayé de le sauver. Mais une embolie pulmonaire, d’un côté, et un cancer du poumon, de l’autre… Il n’était plus en état de respirer. Ces deux dernières journées, il les a passées dans un état semi-comateux. Il ne pouvait plus dire un mot. Il n’est pas mort de son cancer, mais d’une embolie pulmonaire. S’il ne s’était agi que de ce cancer, je suis persuadé qu’il aurait pu s’en tirer.”


IL ESPÉRAIT AVOIR VAINCU

CE CANCER Cinq ans après son opération de 1974, il aurait été considéré comme guéri

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uelques mois avant d’apprendre, le 24 juillet 1974, le chanteur avait entrepris de réaliser un tour du monde à bord de son voilier, l’Askoy. Il avait quitté Anvers, direction le sud de l’Angleterre puis les Açores et les Canaries, avant la grande traversée de l’Atlantique. Il était parti très fatigué, retrouva assez vite la forme, mais retomba dans l’épuisement. Il y eut une première alerte aux Açores, mais on parla alors d’une forte grippe.

Arrivé à Tenerife, Brel décida de monter au sommet du volcan Teide – que tous les touristes visitent – et de prendre un hôtel làhaut, afin d’y recharger ses batteries. Il y resta quelques jours avec Maddly, sa compagne. Le 20 octobre, sa fille, France Brel, et une amie, Alice Pasquier, vinrent l’y récupérer à bord d’une voiture de location. La descente vers le port est abrupte et il n’est pas rare que des personnes de santé fragile y éprouvent des malaises. Ce fut plus qu’un malaise.

Autour du chanteur, tout le monde songea à un infarctus. Mais à l’hôpital, on constate que le cœur est en parfait état. Par contre, il y a une alerte au niveau des poumons. Brel décide de revenir en Suisse pour y passer des examens plus approfondis. Le 5 novembre 1974, il entend le mot cancer pour la première fois. Et onze jours plus tard, il se fait opérer à Bruxelles. On lui dit bien qu’il n’est nullement un condamné à mort. Lorsqu’il quitte la clinique Édith Cavell, à Uccle, il a bien en tête la phrase de son médecin : “Si, dans cinq ans, il n’y a pas de rechute, vous serez considéré comme guéri.” Très vite – trop vite ! –, Brel reprend son tour du monde, traverse l’Atlantique en janvier, puis le canal de Panama et affronte alors le Pacifique. Après cinquante-neuf jours en mer, le 19 novembre 1975, il arrive sur l’île d’Hiva Oa, une des îles Marquises. Plus épuisé que jamais ! Il n’avait jamais envisagé de s’installer sur cette île et d’y vivre. La suite de son voyage est d’ailleurs programmée : Tahiti, les îles Sous le Vent, puis les Fidji, les Seychelles, la mer Rouge, le canal de Suez et retour à travers la Méditerranée.

Mais, avant de reprendre la mer, Brel et Maddly décident de s’établir là, le temps qu’il faudra pour retrouver repos et condition physique. Au début, ils vivent d’ailleurs sur leur bateau, puis, en janvier 1976, ils louent une petite maison. Ce n’est qu’après pratiquement une année sur place qu’ils prennent la décision de s’y établir et revendent leur bateau. Jacques Brel aura donc vécu sur son île pendant deux ans et demi. Il y a toujours les cicatrices de son opération pour lui rappeler le délai fixé par son médecin bruxellois avant de pouvoir être considéré définitivement comme guéri. Épée de Damoclès, certes. Espoir infini, d’autre part. Guy Rauzy était le maire de la ville d’Atuona. Il affirme que personne, sur son île, n’avait deviné que l’état de santé de Brel était aussi préoccupant. “Il vivait normalement et semblait respirer normalement. Il arrivait à la fin de la quatrième année. Il avait repris espoir et brossait des projets d’avenir.” Depuis quelques mois, il s’était remis à tousser, mais le 7 juillet 1978, c’est la crise ! Il est rouge, il a un goût de sang dans la bouche. Le cancer est de retour. Il reste à Jacques Brel trois mois à vivre.

Dans l’avion de Caroline de Monaco

Malade, Jacques Brel fuyait les photographes. Mais, en quittant Tahiti, il s’est retrouvé dans le même avion que Caroline de Monaco rentrant de voyage de noces. Toute la presse était là ! PHOTO NEWS

Dès qu’il entendit le mot cancer, en novembre 1974, Jacques Brel se mit soudainement à avoir une peur panique des photographes. Il refusait qu’on le montre diminué. Il ne voulait pas que ce cancer abîme son image auprès du public. Ce qui ne l’a jamais empêché, chez lui, dans les îles, de se faire photographier par Maddly ou par quelques amis. Y compris pour la pochette de son dernier album, celui de 1977. Cette peur de la presse a atteint un point extrême et tous ses biographes, sans exception, ont parlé – sans doute à juste titre – de parano. Lui et sa compagne Maddly voyaient des photographes partout. Y compris où il n’y en avait pas. Plusieurs témoins en attestent. Et lorsque, à Tahiti, un brave touriste le reconnaissait et espérait une photo de lui, Brel se plaignait de la presse alors que cela n’avait rien à voir. Une religieuse de son île d’Hiva Oa se souvient du jour où Brel aperçut un simple voyageur qui photographiait les paysages. Le chanteur se cacha le visage de ses mains, comme une star hollywoodienne à la sortie d’une discothèque. Cette dimension-là est incontestable, mais il faut reconnaître que Brel a joué d’une infinie malchance. En juillet 1978, lorsque, à Tahiti, il prit la décision de rentrer à Paris pour s’y faire soigner, le chanteur réserva des places dans un avion que prenaient aussi Caroline de Monaco et Philippe Junot, pour leur retour de voyage de noces. La presse était en nombre à l’aéroport. Au départ à Papeete comme à l’arrivée à Paris. Et l’on reconnut évidemment Jacques Brel. Sans cette circonstance extraordinaire, personne n’aurait jamais su que Jacques Brel était soigné à Paris. Peut-être, alors, que la suite de l’histoire aurait été écrite autrement.

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Les jeunes au pays de Brel

STROMAE, NOUVEAU BREL ? ET SI C’ÉTAIT LE CONTRAIRE ? Des chansons comme Vesoul, Jef et Ces gens-là préfiguraient le slam et le rap

Je me baladais avec ma petite amie de l’époque quand un monsieur très mal travesti, un peu drôle, mais surtout complètement bourré, s’est mis à nous crier dessus : “Vous vous croyez beau ?” Cette phrase résonnait encore en moi huit ans après. Parce que ce personnage demandait de l’aide. Il ne demandait pas qu’on se moque de lui. Alors, j’ai écrit Formidable. Mais je pense que la chanson Jef m’a beaucoup inspiré pour Formidable. En l’écrivant, je me figurais que je parlais du point de vue de Jef. C’est Brel qui m’a permis de me rendre compte que ce n’est pas forcément cliché de parler d’amour; auparavant, je pensais que ce thème était tellement évident qu’il était cliché.” Ce n’est pas que pour une seule chanson qu’un magazine comme Paris Match et, aussitôt après, le

journal Libération ont qualifié Stromae de Brel de l’électro. Même Le Monde a fait la comparaison. En fait, tout le récent CD, Racine carrée, traite des sujets de société d’une façon un peu contournée. Une chanson sur le sida s’intitule Moules frites. Il traite aussi de l’amour kleenex, des réseaux sociaux et il y a un hommage à Césaria Evora. Aussi Papaoutai et son “Tout le monde sait comment on fait un bébé Mais personne sait comment on fait un papa”… Stromae ne fait plus un pas dans la vie sans entendre le mot Brel. Extraits de quelques interviews sur le sujet : “Je le prends très bien. Comment pourrait-on prendre mal le fait d’être comparé à Brel ? C’est un très beau compliment et je pense que, dans un premier temps, c’était fait de manière inconsciente. Dans Te Quiero, par contre, je faiOn peut dire ce qu’on veut, mais, en tout cas, sur le plan scénique, il y a quand même une grande différence.

sais clairement un clin d’œil. C’était totalement voulu. Après, jamais j’oserais me mettre au niveau du grand monsieur qu’est Jacques Brel. Mais c’est un grand professeur au niveau de l’interprétation des chansons. Il n’y avait pas que Brel qui jouait des personnages sur scène. Toute l’ancienne école le faisait. Piaf le faisait, Nougaro aussi. Ces artistes avaient une distance par rapport à leur image personnelle. C’est important. C’est sain, pour l’esprit, de jouer des personnages. Ce sont des petits films que l’on joue. Moi aussi, j’interprète mes personnages. Et puis, il y a aussi le fait que je sois belge. Et la silhouette… Mais peutêtre que, s’il était vivant, ça lui poserait un problème, à Brel ! Il se dirait “c’est qui ce pauvre type qui parle de moi tout le temps ?”. Ceci, c’est une remarque que l’on retrouve chez les bréliens assidus que ce type de comparaison énerve. Un avis parmi d’autres : “Écoutez Formidable, puis, tout de suite après, embrayez sur L’Ivrogne de Brel, et vous vous rendez compte de la différence.” Jusque-là, ce n’est certainement pas faux. Mais la

suite… “Le Grand Jacques doit se retourner dans sa tombe !” Ça, c’est loin d’être évident ! Car, en la matière, il est permis de se demander si on n’a tout simplement pas inversé les réalités. C’est peut-être moins Stromae qui est allé à Brel que Brel qui est allé vers ce monde musical-là. Des chansons plus scandées que mélodiques, comme Ces gens-là, Vesoul ou même Les Vieux préfigurent assurément le rap et le slam. Et il ne serait pas difficile de soutenir que Jef a été le premier rap. C’est une thèse que Stromae a indirectement exprimée lui aussi : “Quand j’étais ado, dans ma période hip-hop plus ou moins intégriste, j’ai entendu très souvent des mecs qui écoutaient du hip-hop dire que Brel était l’un des leurs, un rappeur lui aussi. Dès lors, Brel est le seul truc que j’écoutais quand j’étais jeune qui n’était pas du rap, même si c’était un peu un rappeur avant l’heure. Sa chanson Ces gens-là m’a beaucoup marqué. À l’écoute ça paraît tellement simple ! Et, pour moi, écrire, c’est plutôt une obligation.”

didier bauweraerts

“J’ai 28 ans et j’aime ses chansons” Les jeunes et Brel… Quentin a 28 ans, il est infirmier dans la région liégeoise et Jacques Brel est son chanteur préféré. “Je suis un peu seul dans ma génération. Autant que je sache, mes copains ne s’y intéressent pas.” Sa petite amie ? “Elle préfère les musiques plus récentes, mais ça ne la dérange pas du tout quand, dans la voiture, je mets mes CD de Brel. Elle aime plutôt ça.” Comment des moins de 30 ans d’aujourd’hui arrivent-ils à Brel ? “Pas par mes parents ! Ils n’écoutaient pas Brel. Mon père, lui, c’est Queen, Deep Purple et ce genre-là. Ma mère aime les variétés françaises. Mais, précisément, à cause de ça, elle écoute Radio Nostalgie et c’est par ce biais qu’à 15 ou 16 ans, j’ai commencé à apprécier des chansons qui n’étaient pas de mon époque : la chanson française de tradition et celles de Brel en particulier. À cause des émotions qu’elles dégagent. Quand j’écoute ça, ça provoque quelque chose en moi. Parfois, ça me donne des frissons. Je ne suis pas un collectionneur, mais je pense que je dois avoir à peu près toutes ses chansons. Mes préférées restent certainement Amsterdam et Ces gens-là.” Et si on parle à Quentin de Stromae ? “J’écoute aussi la musique de mon époque. J’aime bien Stromae. Mais le comparer à Brel… non !” Quentin n’est pas encore marié. “Mais le jour où ça se fera, je pense qu’on entendra un peu de Brel. Oui…”

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