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Domestiques esclaves au XXIe siècle Portfolio Ruée vers le sable au Cap-Vert courrierinternational.com N° 1130  du 28 juin au 4 juillet 2012

Belgique Vers une monnaie flamande?

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Hollande contre les entreprises

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Versle meilleur des mondes


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UNE VILLE, UN ESPRIT

OFFICE DU TOURISME DE LA VILLE DE LIÈGE Féronstrée 92 - 4000 Liège - T. +32 (0)4 221 92 21


Courrier international | n° 1130 | du 28 juin au 4 juillet 2012

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Sommaire

ÉDOUARD CAUPEIL

La révolution Big Data ressemble à un paquet cadeau digne d’un conte de fées hollywoodien, concocté par des universitaires américains en quête de reconnaissance et promu par des cabinets de consultants toujours à l’affût d’une nouvelle idée à vendre. Après les nanotechnologies, après le nuage numérique, l’humanité est invitée une nouvelle fois à changer d’ère et à accomplir sa révolution Big Data. Ça se passe comme ça dans le monde magique de Facebook, de Twitter, de Google et des SMS. Sans rien faire, sans même y penser, vous, moi, le monde entier fabriquons du matin au soir des data (données). Comme nous émettons du CO2 ? Non, pas du tout : les data, c’est bien. C’est même l’avenir de l’homme, nous explique-t-on. Evidemment, la vision d’un futur tapi entre des piles de 0 et de 1 peut donner la nausée à certains. Et réveiller le spectre de Big Brother. Bref, il y a mille raisons de se méfier des bienfaits de cette révolution annoncée. Et pourtant, il suffit de prendre un exemple pour en saisir immédiatement toutes les promesses. Comme ce graphe, élaboré par Google, qui montre la corrélation entre deux courbes : celle du nombre d’internautes qui recherchent des termes liés à la dengue au Brésil et celle du nombre de personnes atteintes de la maladie. Sur la période étudiée (2004-2010), les deux courbes se confondent. Et alors ? Alors cela signifie que les petites traces laissées par les internautes sur leurs ordinateurs ont une utilité incroyable. Car, grâce à la lecture de leurs requêtes, il est possible d’estimer en temps réel la progression de la dengue au Brésil, comme partout ailleurs dans le monde. Or, avec plus de 6 milliards de téléphones portables actifs et l’usage d’Internet en plein essor dans les pays du Sud, les informations se ramassent à la pelle sur notre planète. Les entreprises ou les banques les engrangent déjà. Mais le vrai enjeu de la collecte et de l’exploitation de ces données est ailleurs : il concerne le développement de la science, les progrès de la médecine et le recul de la pauvreté. Jamais en retard d’un concept, les Nations unies viennent même de publier le mois dernier un rapport intitulé “Big Data for Development”. Eric Chol

 En couverture : Illustration de Joe Magee, Royaume-Uni

6 Identité Être musulman et homosexuel. 8 Economie Lutter contre la crise avec des monnaies régionales. 10 Société De la drogue gratuite en guise de moyen de réinsertion.

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Traces utiles

Belgique

Dossier

Dossier Esclaves et domestiques 38 Asie Japon Le retour imposé du nucléaire Inde Tué par le palu pour dire la guerre Myanmar La liberté par la presse 42 Moyen-Orient Israël-Egypte Un mur entre l’Etat hébreu et l’Egypte islamiste Syrie Surprise à la tête de l’opposition 44 Afrique Tunisie L’art face à l’intégrisme Gambie Une Gambienne chapeaute la justice internationale 46 Ecologie Cap-Vert La ruée vers le sable

20 Esclaves et domestiques Le monde compte une centaine de millions de domestiques, mais c’est au Moyen-Orient que la situation des employées de maison asiatiques et africaines reste la plus inhumaine. Abus et sévices sont parfois leur quotidien. Des ONG montent désormais au front pour les protéger.

D’un continent à l’autre 26 France Economie Le ”tapis rouge”, c’est maintenant Patrimoine “Astérix dit adieu à Pompéi“ Prosélytisme La réponse à la crise ? Les évangéliques !

En couverture 48 Le partage des données nous sauvera-t-il ? Tweets, SMS, recherches Google, dossiers médicaux… Un flux colossal d’informations circule aujourd’hui sur tous les supports numériques. Décortiquées, compilées, analysées, ces “données massives” (big data) se révèlent très précieuses. Elles annoncent une révolution pour les gouvernements, les scientifiques, les entreprises… et – pourquoi pas ? – pour nous.

Long courrier

Israël-Egypte Un mur entre l’Etat hébreu et l’Egypte islamiste

30 Europe Union européenne Tout se joue en Allemagne Suède L’austérité, d’accord, mais pas tout de suite Italie la revanche des Pigs Pays-Bas Au pays du bonheur sur ordonnance Roumanie La tentation autoritaire Géorgie Bidzina Ivanichvili, un oligarque si près du peuple 36 Amériques Etats-Unis Snobs contre ploucs : le fossé s’élargit Uruguay Un projet de loi qui défonce Paraguay Le président qui dérangeait les riches

38

Editorial

4 Planète presse 16 Les gens 18 A suivre

42

n° 1130 | du 28 juin au 4 juillet 2012

54 Idées L’Afrique doit renouer avec sa négritude 58 Le livre Détourner le regard 59 Communication politique Le cancer comme atout électoral 60 Boissons L’Augustiner, brassée sans stress depuis 1328 62 Insolites UE : lost in translation

Ecologie Cap-Vert : la ruée vers le sable


46 쏆

Courrier Courrier international international| |n° n°1130 1130| |du du28 28juin juinau au4 4juillet juillet2012 2012 Courrier international n°1130

Planète presse

Edité par Courrier international SA, société anonyme avec directoire et conseil de surveillance au capital de 106 400 €. Actionnaire Le Monde Publications internationales SA. Directoire Philippe Thureau-Dangin, président et directeur de la publication. Conseil de surveillance Louis Dreyfus, président. Dépôt légal septembre 2011 Commission paritaire n° 0712C82101. ISSN n° 1 154-516 X - Imprimé en France / Printed in France

courrierinternational.com Retrouvez l’ensemble des sources sur notre site The Atlantic 430 000 ex., Etats-Unis, mensuel. Depuis 1857, la prestigieuse revue traite de politique et de culture et continue de publier de courtes œuvres de fiction. Les sujets du moment y sont traités par des acteurs importants du monde politique ou littéraire américain. En 2008, The Atlantic Monthly devient The Atlantic tout court. Brecha 10 000 ex., Uruguay, hebdomadaire.

Fondée en 1985, “La Brèche” a succédé au légendaire Marcha, disparu dans les années 1970, au début de la dictature. Le titre se veut indépendant et de gauche. Dagens Nyheter 360 000 ex., Suède, quotidien. Fondé en 1864, c’est le grand quotidien libéral du matin. Sa page 6 est célèbre pour les grands débats d’actualité. “Les Nouvelles du jour” appartient au groupe Bonnier, le plus grand éditeur et propriétaire de journaux en Suède.

Daily News and Analysis 235 000 ex., Inde, quotidien. Ce journal appartient à un grand groupe de presse qui possède également le quotidien hindiphone Dainik Bhaskar et la chaîne de divertissement Zee TV. Il s’adresse aux jeunes urbains et fait la part belle à l’actualité people. The Daily Star 20 000 ex., Bangladesh, quotidien. Journal anglophone de Dacca, il a pris pour devise “Le droit du peuple à être informé”. Une mission qu’il tente de remplir le mieux possible en s’intéressant non seulement aux affaires intérieures mais aussi aux dossiers régionaux. The Daily Star 15 000 ex., Liban, quotidien. “L’Etoile du jour” est le premier quotidien en langue étrangère au Liban. Indépendant et bien documenté, il publie régulièrement des articles de la presse anglo-saxonne. The Economist 1 337 180 ex., Royaume-Uni, hebdomadaire. Institution de la presse britannique, le titre, fondé en 1843 par un chapelier écossais, est la bible pour tous ceux qui s’intéressent à l’actualité internationale. Ouvertement libéral, il se situe à l’“extrême centre”. Imprimé dans six pays, il réalise 85 % de ses ventes à l’extérieur du Royaume-Uni. The Guardian 364 600 ex., Royaume-Uni, quotidien. Depuis 1821, l’indépendance, la qualité et l’engagement à gauche caractérisent ce titre qui abrite certains des chroniqueurs les plus respectés du pays. Al-Hayat 110 000 ex., Arabie Saoudite (siège à Londres), quotidien. “La Vie” est sans

Vu d’ailleurs avec Christophe Moulin Vendredi 14 h 10, samedi 21 h 10 et dimanche 14 h 10 et 17 h 10 La vie politique française vue de l’étranger chaque semaine avec

doute le journal de référence de la diaspora arabe et la tribune préférée des intellectuels de gauche ou des libéraux arabes qui visent un large public. Kompas 450 000 ex., Indonésie, quotidien. Fondé en 1965 pour s’opposer à la presse communiste, écrit en indonésien, “Boussole” est le plus grand quotidien national, la référence, avec des enquêtes de fond sur des faits de société et des reportages sur les îles “extérieures” (indonésiennes mais souvent oubliées par le centre, Java.) Makor Rishon Israël, hebdomadaire. Lancée en 1997, cette publication revendique 12 000 abonnés. “Première source” cherche à constituer un carrefour des diverses tendances nationalistes opposées ux accords d’Oslo. The Nation 50 000 ex., Thaïlande, quotidien. Fondé en 1971, ce journal indépendant de langue anglaise a lancé en novembre 1998 une édition asiatique, vendue à Singapour, en Malaisie, en Indonésie, au Vietnam, au Japon, aux Philippines et en Chine (Hong Kong). Now Lebanon (nowlebanon.com) Liban. Créé en 2007, le site propose une couverture de l’actualité, des analyses et une base documentaire – ainsi que des cartes – concernant la vie politique du Liban sur le plan intérieur et international. Une version anglaise reprend certaines de ses rubriques. NRC Handelsblad 254 000 ex., Pays-Bas, quotidien. Né en 1970, le titre est sans conteste le quotidien de référence de l’intelligentsia néerlandaise. Libéral de tradition, rigoureux par choix, informé sans frontières. Ogoniok 67 000 ex., Russie, hebdomadaire. Après plus d’un siècle d’une histoire mouvementée, “La Petite Flamme” se présente aujourd’hui comme un magazine d’informations générales et de reportages richement illustrés. Perfil 42 000 ex., Argentine, bihebdomadaire. Quotidien lors de sa création en 1998, “Profil” avait dû rapidement mettre la clé sous la porte faute de diffusion suffisante.

Il a été relancé en 2005 en tant que journal du dimanche. Aujourd’hui, il possède également une édition le samedi et une version électronique actualisée en permanence. The Phnom Penh Post 5 000 ex., Cambodge, quotidien. Bimensuel à sa création en 1992, le titre est devenu quotidien en 2008. Son équipe de journalistes, cambodgiens et expatriés, a révélé nombre de scandales politiques et enquête régulièrement sur les violations des droits de l’homme. Revista 22 7 500 ex., Roumanie, hebdomadaire. Créée au lendemain de la révolution du 22 décembre 1989 à l’initiative des intellectuels libéraux du Groupe pour le dialogue social (groupe de dissidents créé en 1986), la “Revue 22” est un périodique spécialisé dans les analyses politiques et socio-économiques approfondies qui soutiennent les valeurs démocratiques et l’économie de marché. As-Safir 20 000 ex., Liban, quotidien.

“L’Ambassadeur” est le deuxième quotidien libanais après An-Nahar. Financé à l’origine par la Libye, ce journal de gauche défend aujourd’hui les thèses syriennes. Ses rubriques Jeunesse, Médias et Reportages sont souvent bien écrites et respectent un certain pluralisme. La Stampa 400 000 ex., Italie, quotidien. Le titre est à la fois le principal journal de Turin et le principal quotidien du groupe Fiat, qui contrôle 100 % du capital à travers sa filiale Italiana Edizioni Spa. Depuis quelque temps, La Stampa fait place à une grande photo à la une, ce qui lui a valu plusieurs prix de la meilleure une en 2000.

Süddeutsche Zeitung 430 000 ex., Allemagne, quotidien. Né à Munich, en 1945, le journal intellectuel du libéralisme de gauche allemand est l’autre grand quotidien de référence du pays, avec la FAZ. The Sunday Independent 40 200 ex., Afrique du Sud, hebdomadaire. Fondé en 1995, d’orientation clairement libérale, il s’adresse principalement aux lecteurs de la bourgeoisie – noire et blanche – des grandes villes. Le journal appartient au groupe Independent News and Media. Technology Review 92 000 ex., Etats-Unis, paraît toutes les six semaines. Née en 1899, la revue, installée sur le campus du célèbre Massachusetts Institute of Technology (MIT), est le magazine des ingénieurs, des scientifiques et des hommes d’affaires curieux des nouvelles tendances technologiques et des décisions politiques en la matière. Tokyo Shimbun 1 585 000 ex. (éd. du matin), Japon, quotidien.

Né en 1942, en pleine guerre, d’une fusion du Miyako Shimbun et du Kokumin Shimbun, le “Journal de Tokyo” était alors conservateur. Depuis sa reprise, en 1963, par le groupe Chunichi Shimbun de Nagoya, il affirme une ligne éditoriale de centre gauche, mieux accueillie par les Tokyoïtes. De Volkskrant 310 000 ex. Pays-Bas, quotidien. Né en 1919, catholique militant pendant cinquante ans, “Le Journal du peuple” s’est laïcisé en 1965 et est aujourd’hui la lecture favorite des progressistes d’Amsterdam, bien qu’ils se plaignent beaucoup de sa dérive populiste.

Rédaction 6-8, rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75212 Paris Cedex 13 Accueil 33 (0)1 46 46 16 00 Fax général 33 (0)1 46 46 16 01 Fax rédaction 33 (0)1 46 46 16 02 Site web www.courrierinternational.com Courriel lecteurs@courrierinternational.com Directeur de la rédaction Philippe Thureau-Dangin Assistante Dalila Bounekta (16 16) Rédacteurs en chef Eric Chol (16 43), Odile Conseil (web, 16 27) Rédacteurs en chef adjoints Isabelle Lauze (16 54), Catherine André (16 78), Raymond Clarinard (16 77), Jean-Hébert Armengaud (édition, 16 57). Rédactrice en chef technique Nathalie Pingaud (16 25) Direction artistique Sophie-Anne Delhomme (16 31) Conception graphique Mark Porter Associates Europe Jean-Hébert Armengaud (coordination générale, 16 57), Danièle Renon (chef de service adjointe Europe, Allemagne, Autriche, Suisse alémanique, 16 22), Chloé Baker (Royaume-Uni, 19 75), Gerry Feehily (Irlande, 19 70), Marie Béloeil (France, 17 32), Lucie Geffroy (Italie, 16 86), Daniel Matias (Portugal, 16 34), Iwona Ostapkowicz (Pologne, 16 74), Iulia BadeaGuéritée (Roumanie, Moldavie, 19 76), Wineke de Boer (Pays-Bas), Solveig Gram Jensen (Danemark, Norvège), Alexia Kefalas (Grèce, Chypre), Mehmet Koksal (Belgique), Kristina Rönnqvist (Suède), Alexandre Lévy (Bulgarie, coordination Balkans), Agnès Jarfas (Hongrie), Mandi Gueguen (Albanie, Kosovo), Miro Miceski (Macédoine), Martina Bulakova (Rép. tchèque, Slovaquie), Kika Curovic (Serbie, Monténégro, Croatie, BosnieHerzégovine), Marielle Vitureau (Lituanie), Katerina Kesa (Estonie) Russie, Est de l’Europe Laurence Habay (chef de service, 16 36), Alda Engoian (Caucase, Asie centrale), Larissa Kotelevets (Ukraine) Amériques Bérangère Cagnat (chef de service, Amérique du Nord, 16 14), Marc-Olivier Bherer (Canada, Etats-Unis, 16 95), Anne Proenza (Amérique latine, 16 76), Paul Jurgens (Brésil) Asie Agnès Gaudu et Franck Renaud (chefs de service, Chine, Singapour, Taïwan, 16 39), Naïké Desquesnes (Asie du Sud, 16 51), François Gerles (Asie du Sud-Est), Ysana Takino (Japon, 16 38), Zhang Zhulin (Chine, 17 47), Marion Girault-Rime (Australie, Pacifique), Elisabeth D. Inandiak (Indonésie), Jeong Eun-jin (Corées), Kazuhiko Yatabe (Japon) Moyen-Orient Marc Saghié (chef de service, 16 69), Hamdam Mostafavi (Iran, 17 33), Hoda Saliby (16 35), Pascal Fenaux (Israël), Philippe Mischkowsky (pays du Golfe), Pierre Vanrie (Turquie) Afrique Ousmane Ndiaye (chef de rubrique, 16 68), Hoda Saliby (Maghreb, 16 35), Chawki Amari (Algérie), Liesl Louw (Afrique du Sud) Economie Pascale Boyen (chef de service, 16 47) Sciences Anh Hoà Truong (chef de rubrique, 16 40) Médias Mouna El-Mokhtari (17 36) Long courrier Isabelle Lauze (16 54), Roman Schmidt (17 48) Insolites Claire Maupas (chef de rubrique, 16 60) Ils et elles ont dit Iwona Ostapkowicz (chef de rubrique, 16 74) Site Internet Hamdam Mostafavi (chef des informations, 17 33), Marie Béloeil (rédactrice, 17 32), Mouna El-Mokhtari (rédactrice, 17 36), Pierrick Van-Thé (webmestre, 16 82), Mathilde Melot (marketing), Paul Blondé (rédacteur, 16 65) Agence Courrier Sabine Grandadam (chef de service, 16 97) Traduction Raymond Clarinard (rédacteur en chef adjoint, 1677), Nathalie Amargier (russe), Catherine Baron (anglais, espagnol), Isabelle Boudon (anglais, allemand), Françoise Escande-Boggino (japonais, anglais), Caroline Lee (anglais, allemand, coréen), Françoise Lemoine-Minaudier (chinois), Julie Marcot (anglais, espagnol, portugais), Marie-Françoise Monthiers (japonais), Mikage Nagahama (japonais), Ngoc-Dung Phan (anglais, italien, vietnamien), Olivier Ragasol (anglais, espagnol), Danièle Renon (allemand), Mélanie Sinou (anglais, espagnol) Révision Marianne Bonneau, Philippe Czerepak, Fabienne Gérard, Françoise Picon, Philippe Planche, Emmanuel Tronquart (site Internet) Photographies, illustrations Pascal Philippe (chef de service, 16 41), Lidwine Kervella (16 10), Stéphanie Saindon (16 53) Maquette Catherine Doutey, Nathalie Le Dréau, Gilles de Obaldia, Josiane Petricca, Denis Scudeller, Jonnathan Renaud-Badet, Alexandre Errichiello Cartographie Thierry Gauthé (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66) Calligraphie Hélène Ho (Chine), Abdollah Kiaie (Inde), Kyoko Mori (Japon)

Informatique Denis Scudeller (16 84) Fabrication Patrice Rochas (directeur), Nathalie Communeau (directrice adjointe) et Sarah Tréhin. Impression, brochage Maury, 45191 Malesherbes. Routage France-Routage, 77183 Croissy-Beaubourg Ont participé à ce numéro Alice Andersen, Edwige Benoit, JeanBaptiste Bor, Léa Boutilier, Chloé Cattan, Maud Chouery, Darya Clarinard, Morgane Collongues, Marine Forestier, Ghazal Golshiri, Clément Graeff, Marion Gronier, Mélanie Guéret, Gabriel Hassan, Mira Kamdar, Nathalie Kantt, Ann-Marie Kornek, Laurent Laget, Virginie Lepetit, Jean-Baptiste Luciani, Carole Lyon, François Mazet, Valentine Morizot, Nicolas Oxen, Téo Perrin, Isabelle Rosselin, Raoul Roy, Oriane Sebillotte, Thomas Werkmeister Secrétaire général Paul Chaine (17 46). Assistantes : Natacha Scheubel (16 52), Sophie Nézet (16 99), Sophie Jan. Gestion Julie Delpech de Frayssinet (responsable, 16 13), Nicolas Guillement. Comptabilité : 01 48 88 45 02.

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66 � Courrier Courrier international international| |n° n°1130 1130| |du du28 28juin juinauau4 4juillet juillet2012 2012

Belgique IdntitĂŠ

Lutter contre l’homophobie ? Pas encore une prioritĂŠ La fĂŠdĂŠration flamande des associations marocaines est consciente des difficultĂŠs qu’il y a encore aujourd’hui Ă  s’afficher Ă  la fois comme musulman et comme homosexuel, mais “elle a d’autres chats Ă  fouetterâ€?. De Standaard, Bruxelles

tait de travailler Ă  temps partiel. Continuer mes ĂŠtudes ĂŠtait impossible. En fait, je voulais suivre une formation de danse mais, en rĂŠalitĂŠ, pour m’en sortir, je devais travailler Ă  l’Êquivalent d’un temps plein dans des restaurants et des magasins. Et l’annĂŠe de mes 23 ans, j’ai complètement craquĂŠ. Le CPAS est alors entrĂŠ en action et j’ai pu reprendre une formation d’animateur socio-culturelâ€?, explique-t-il encore. Aujourd’hui, il travaille Ă  Sensoa, le centre amand d’expertise sur la santĂŠ sexuelle, en tant que conseiller en prĂŠvention. Peu après son coming out, Fourat a reçu de vĂŠritables messages de haine de la part de ses oncles et tantes Ă  cause de son orientation et il n’a plus vu ses parents pendant dix ans. “Jusqu’au jour oĂš mon père a fait une crise cardiaque et qu’on m’a demandĂŠ, par des moyens dĂŠtournĂŠs, d’aller le voir. Après avoir longtemps doutĂŠ, j’ai ďŹ ni par y aller mais il s’est rapi-

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dement avĂŠrĂŠ que je devais reprendre mon rĂ´le de frère aĂŽnĂŠ et rĂŠgler moi-mĂŞme des problèmes administratifs avec lâ&#x20AC;&#x2122;hĂ´pital. Mes parents sont analphabètes et ne parlent pas le nĂŠerlandais. Aujourdâ&#x20AC;&#x2122;hui, il mâ&#x20AC;&#x2122;arrive de les voir de temps en temps mais nous ne parlons plus jamais de mon orientation sexuelle. Ils ne sont jamais venus me rendre visite dans la maison oĂš jâ&#x20AC;&#x2122;habite avec mon ami. Disons que je suis tolĂŠrĂŠ mais pas acceptĂŠ pour ce que je suis. Je nâ&#x20AC;&#x2122;ai plus le moindre contact avec ma communautĂŠ immigrĂŠe dâ&#x20AC;&#x2122;alors.â&#x20AC;? Lâ&#x20AC;&#x2122;histoire de Fourat est loin de constituer une exception. Chokri Ben Chikha en parle ĂŠgalement dans la lettre ouverte intitulĂŠe â&#x20AC;&#x153;Quel islam voulons-nous ?â&#x20AC;? quâ&#x20AC;&#x2122;il a publiĂŠe le 18 juin dans ce mĂŞme journal : â&#x20AC;&#x153;Câ&#x20AC;&#x2122;est comme si les homosexuels musulmans nâ&#x20AC;&#x2122;existaient pasâ&#x20AC;?, a-t-il ĂŠcrit. Mais la Federatie van Marokkaanse Verenigingen (FMV - FĂŠdĂŠration des Associations Marocaines) ne voit pas pour autant la nĂŠcessitĂŠ de lancer une discussion autour de ce sujet au sein de la communautĂŠ immigrĂŠe ni de briser ce tabou.

â&#x20AC;&#x153;Il mâ&#x20AC;&#x2122;arrive de voir mes parents mais nous ne parlons plus jamais de mon orientation sexuelle.â&#x20AC;?

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â&#x20AC;&#x2122;est Ă  17 ans que je me suis rendu compte pour la première fois que jâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtais homosexuel mais, avant de lâ&#x20AC;&#x2122;avouer ouvertement, je voulais dâ&#x20AC;&#x2122;abord en ĂŞtre certainâ&#x20AC;?, dit aujourdâ&#x20AC;&#x2122;hui Fourat Ben Chikha. AgĂŠ de 31 ans, il est nĂŠ Ă  Knokke de parents tunisiens. Un peu plus tard, alors quâ&#x20AC;&#x2122;il faisait un job de vacances, il est tombĂŠ amoureux dâ&#x20AC;&#x2DC;un jeune collègue. â&#x20AC;&#x153;Jâ&#x20AC;&#x2122;en ĂŠtais tellement sur un petit nuage que

jâ&#x20AC;&#x2122;ai dĂŠcidĂŠ de tout raconter Ă  mes parents. Jâ&#x20AC;&#x2122;avais remarquĂŠ que je commençais Ă  leur mentir Ă  propos de nos rendez-vous et cela me mettait mal Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;aise. Après tout, jâ&#x20AC;&#x2122;avais reçu une ĂŠducation assez libĂŠrale et je ne devais jamais me justiďŹ er de ce que je faisais ni de rentrer parfois tard le soir.â&#x20AC;? Mais malheureusement, le libĂŠralisme de ses parents avait ses limites et Fourat a butĂŠ lourdement sur celles-ci. â&#x20AC;&#x153;Mes parents, mon père en particulier, ont ĂŠtĂŠ blessĂŠs et choquĂŠs. Jâ&#x20AC;&#x2122;ai dĂť mettre mes clefs sur la table et quitter la maison. Une demi-heure après mon coming out, jâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtais Ă  la rue, avec pour tout bien les vĂŞtements que je portais sur moi. Je suis allĂŠ sonner chez une amie. Jâ&#x20AC;&#x2122;y suis restĂŠ un mois, après quoi je suis allĂŠ vivre Ă  Louvain avec mon petit ami. Tout ça sâ&#x20AC;&#x2122;est passĂŠ de manière beaucoup trop rapide et trop chaotique mais je nâ&#x20AC;&#x2122;ai pas eu le choix.â&#x20AC;? â&#x20AC;&#x153;Après tout ça, je me suis retrouvĂŠ en contrat dâ&#x20AC;&#x2122;apprentissage, ce qui me permet-

â&#x20AC;&#x153;Ce sont les imams qui estiment que lâ&#x20AC;&#x2122;homosexualitĂŠ nâ&#x20AC;&#x2122;est pas un thème de discussion. Si nous allons leur dire quâ&#x20AC;&#x2122;ils doivent en parler, ils vont nous montrer la porte. Câ&#x20AC;&#x2122;est normal aussi. Ce serait pareil avec des curĂŠs de lâ&#x20AC;&#x2122;Eglise catholique, non ?â&#x20AC;?, sâ&#x20AC;&#x2122;est exclamĂŠ Mohamed Chakkar, le prĂŠsident de la FMV, Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;occasion dâ&#x20AC;&#x2122;un dĂŠbat intitulĂŠ â&#x20AC;&#x153;Lâ&#x20AC;&#x2122;homosexualitĂŠ chez les immigrĂŠs : sujet tabou ?â&#x20AC;? organisĂŠ le mois dernier par Merhaba, une asbl crĂŠĂŠe Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;intention des musulmans homosexuels ou qui se posent des questions par rapport Ă  leur homosexualitĂŠ. Mohamed Chakkar a ĂŠgalement mentionnĂŠ la participation de la FMV Ă  des dĂŠbats Ă  la Maison Rose et quelques soirĂŠes-dĂŠbats avec des jeunes au cours desquelles la question de la sexualitĂŠ ou de lâ&#x20AC;&#x2122;homosexualitĂŠ avait ĂŠtĂŠ abordĂŠe de manière sporadique Ă  la demande de certains jeunes. â&#x20AC;&#x153;Lorsque cela se produit, les reprĂŠsentants de lâ&#x20AC;&#x2122;islam expliquent la vision de lâ&#x20AC;&#x2122;islam sur ces sujets. Ils expliquent que lâ&#x20AC;&#x2122;homosexualitĂŠ est un pĂŠchĂŠ mais nous laissons toutes les opinions sâ&#x20AC;&#x2122;exprimer. Nous condamnons clairement toute forme de violence et de discrimination Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠgard de quelque minoritĂŠ que ce soit mais nous nâ&#x20AC;&#x2122;allons pas accorder dâ&#x20AC;&#x2122;attention particulière aux homos.  8


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88 쏆 Courrier Courrier international international| |n° n°1130 1130| |du du28 28juin juinauau4 4juillet juillet2012 2012

Belgique Economie  6 Je reconnais volontiers qu’il s’agit là d’un thème sensible au sein de notre communauté mais ce n’est pas une priorité pour l’instant. Nous avons d’autres chats à fouetter.” Le public n’a que peu apprécié cette prise de position de la FMV. “C’est un peu facile de condamner les violences commises à l’encontre des homos tout en s’abstenant de contrer les idées homophobes qui les suscitent. Les autochtones ont leur réseau. Nous n’en avons toujours pas et voilà qu’on nous ressort les mêmes excuses qu‘il y a dix ans”, s’est exclamé un participant. Saïd Al Nasser de Merhaba est plus nuancé : “Le fait que ces minorités soient présentes à un tel débat constitue tout de même un indéniable progrès. Et je dois ajouter que la FMV est d’accord de nous aider à diffuser nos affiches. Nous avons une bonne relation avec la FMV et nous souhaitons encore la développer.” Au cours du même débat, Mohamed Chakkar a reconnu encore une fois que les homosexuels étaient moins bien acceptés dans le monde musulman qu’ailleurs : “Cela reste un thème sensible et souvent même un tabou, mais c’est le cas aussi chez les juifs et les musulmans”. Pour lui, la manière avec laquelle le père d’Ihsane Jarfi (le jeune homo assassiné à Liège) avait accepté la sexualité de son fils reste une exception. Il rappelle aussi que ce thème n’est pas une priorité pour la FMV (dont les priorités sont l’emploi et l’enseignement) mais souligne que le fait qu’il vienne en parler à Merhaba montre qu’il se sent concerné. “Le FMV est une organisation anti-raciste et donc nous combattons toute forme de discrimination. Parfois, c’est lent. Mais si un imam vient raconter chez nous que l’homosexualité, c’est “haram”, nous ne pouvons pas lui imposer d’autres idées. Vous non plus, vous ne pouvez pas aller dire à Mgr Léonard qu’il n’a plus le droit de considérer l’homosexualité comme un péché.” Johan De Crom Wouter Woussen

Créer une monnaie flamande ? Créer une monnaie parallèle à l’euro pour sortir de la crise financière, c’est l’idée de Bart Van Coppenolle, un patron du secteur des technologies de l’information. Pas si farfelu. De Morgen, Bruxelles

D

ans le monde des entrepreneurs flamands, Bart Van Coppenolle tient un peu du mouton à cinq pattes. Il s’est fait un nom en tant que fondateur de la société Metris à Louvain, une spin-off spécialisée dans les instruments de mesure. Après une année sabbatique, il a encore une demi-douzaine de livres de science, de philosophie ou de religion à lire mais l’actualité l’a poussé à plutôt écrire et publier un livre sur la crise européenne. Dans cet ouvrage, il développe une idée surprenante, celle d’introduire au niveau flamand une devise complémentaire qui fonctionnerait en parallèle avec l’euro. Lors d’un déjeuner de l’organisation patronale Voka, il a présenté sa proposition à quelques experts de haut niveau. L’idée d’une monnaie complémentaire n’est pas nouvelle. Son introduction est avant tout présentée comme une manière de sortir l’économie grecque du gouffre. Mais pour Bart Van Coppenolle, la Flandre aurait tout avantage à y passer également. Il insiste bien sur le fait qu’il n’est pas du tout question d’écarter l’euro. “Mais il est toujours bon d’imaginer une alternative, qui pourrait diminuer la pression sur le système financier dominant. C’est la diversité qui crée la durabilité. L’utilisation

Trois précedents Le C3 (Commercial Credit Circuit) : une monnaie d’affaires qui protège les petites entreprises. Celles-ci peuvent effectuer des paiements avec elle, lorsqu’elles attendent le paiement de créances que leurs doivent de grandes entreprises ou les pouvoirs publics. Elle a cours en Uruguay et au Brésil. Le Wir : le Wir est utilisé depuis 75 ans déjà en Suisse par environ 70000 PME. “C’est le secret qui explique la stabilité de l’économie suisse”, selon le spécialiste Bernard Lietaer. Le Torekes : une devise utilisée dans le quartier Rabot à Gand pour y stimuler les échanges sociaux. Grâce à cette devise parallèle, la municipalité de Gand a triplé l’impact de son budget dans le quartier.

d’une monnaie supplémentaire donnerait le temps nécessaire pour assainir les institutions publiques et les banques.” Dans le modèle futur imaginé par Bart Van Coppenolle, les pouvoirs publics belges conserveraient leurs compétences sur les budgets et les impôts en euros, lesquels perdraient de plus en plus de leur importance tandis que la Flandre tournerait de plus en plus sur sa propre monnaie. Il n’a absolument pas la moindre ambition de prendre le leadership opérationnel dans cette histoire. “Ce n’est pas un projet d’entreprise personnel, je n’ai pas de but lucratif. J’espère que cette idée sera adoptée par la société civile.”

les pouvoirs publics belges conserveraient leurs compétences sur les budgets et les impôts en euros Il lance ainsi une idée nouvelle qu’il a déjà fait breveter dans le monde entier : l’émetteur d’une nouvelle monnaie devrait être un fonds commun de placement coté en bourse. Les actions qui le composeraient devraient être choisies avec grand soin. Chaque actionnaire du fonds recevrait une attestation qui tiendrait lieu d’argent. Une sorte de variante de l’idée de la coopérative. “Pas besoin de banque centrale, d’autorité de tutelle ni de nouvelle législation. Un simple fonds commun de placement suffit.” Mais pourquoi fonder une monnaie sur des actions ? “Pour que cette devise complémentaire ne soit pas totalement exposée à la faiblesse de l’euro qui est devenu très dépendant des montants des dettes publiques”, explique-t-il. Emmanuel Vanbrussel

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Belgique Société

Un an d’héroïne gratuite à Liège C’est toujours une première pour la Belgique mais des projets pilotes similaires existent en Suisse, aux Pays-Bas, en Allemagne et en Espagne et constituent autant de succès. Les bénéficiaires n’en sortent pas désintoxiqués, mais leurs vies retrouvent un minimum de structure. De Morgen, Bruxelles

M

erci de respecter le matériel”, recommande l’affiche au mur du centre de traitement Tadam. Grégory (nom d’emprunt), la trentaine, reçoit une feuille de papier alu, un briquet, une fine pipe et un peu de poudre blanche. Il va ensuite jusqu’à un petit réchaud transparent, dépose la poudre sur la feuille et fait chauffer la poudre sur la flamme orangée. Ensuite il porte la pipe à sa bouche, inhale la fumée et laisse le produit pénétrer son esprit. A ce moment-là, le monde extérieur n’existe plus. Les collaborateurs de Tadam le regardent. Et peu de temps après, le regard vide, il commence à raconter. Sincèrement et sans le moindre accès de violence, l’ivresse sereine. “Je suis accro depuis mes 21 ans. Cela fait un peu plus de 13 ans maintenant. J’ai commencé par pure curiosité, sans plus. Je ne souhaite ça à personne.” Il vient ici trois fois par jour. Matin, midi et soir. Nerveux, stressé, et avec un seul but : l’héroïne. Il est loin d’être le seul. Chaque jour, les mêmes quelques dizaines de junkies viennent sonner à la porte de Tadam. Ils prennent place dans la salle d’attente du centre, qui évoque celle d’un cabinet médical avec ses affiches au mur et ses magazines empilés sur la table. Ils reçoivent gratuitement de la drogue pourvu qu’ils n’aient pas bu d’alcool. Ceux qui ont plus de 0,7 mg d’alcool par litre de sang se voient refuser leur dose d’héroïne. Pas un produit d’origine douteuse en l’occurrence, mais de la pure diacétylmorphine, le nom pharmaceutique de l’héroïne. Ils peuvent choisir de l’inhaler ou de se l’injecter. A l’association Tadam, il y a des caméras partout. Les collaborateurs de Tadam portent des badges avec leur nom et il y a même une équipe d’infirmiers qui se tient prête en cas de besoin. Chaque consommateur peut prendre part pendant un an au projet puis ça s’arrête là. Il reçoit une carte nominative. Le tout peut paraître bizarre et en fait ça l’est : ici, ce qu’on fait, c’est délivrer des drogues sur ordonnance. Cela fait maintenant un an que le projet Tadam a été lancé. L’Université de Liège est partie prenante. Un groupe de toxicomanes reçoit de l’héroïne tandis

que de la méthadone est délivrée à un groupe témoin. Le but est de déterminer quel est le meilleur traitement des deux : héroïne ou méthadone. Tout ce projet est controversé, cela va sans dire. “Ce projet a fait l’objet de discussions pendant quinze ans”, explique Patrick Remacle, le réalisateur de la RTBF qui a suivi Tadam pendant un an et en a tiré le documentaire “Une année de dragon”, diffusé sur la Une le 20 juin dernier. “Déjà depuis la fin des années 90. De la drogue gratuite ! L’idée faisait peur à tout le monde. A un moment donné, avec le gouvernement arcen-ciel, le dossier a semblé avancer mais le projet n’a finalement reçu le feu vert que sous le second gouvernement Verhofstadt. En partie grâce à l’expert en sécurité de l’époque, Brice De Ruyver, qui avait exprimé un avis favorable. Mais il a tout de même fallu attendre 2011 pour que Tadam puisse voir le jour.” Le réalisateur a parlé avec les collaborateurs de Tadam mais aussi avec les autorités locales, la police et les patients eux-mêmes. “Patients”, c’est le terme qu’on utilise à Tadam, et non toxicomanes ou drogués. Le centre Tadam n’est cependant pas destiné aux consommateurs occasionnels. C’est plutôt une bouée de sauvetage pour ceux qui n’arrivent pas à décrocher. Les Liégeois pour qui le “cold turkey” (arrêter d’un coup) s’apparenterait à un anéantissement physique et mental. Ceux dont la vie est suspendue à une seringue ou à une pipe. Les consommateurs de drogues dures sur qui la méthadone n’a aucun effet, ou pratiquement aucun. Les junkies qui n’ont plus de filet de sécurité, ceux que l’aide sociale n’arrive plus à atteindre. Comme Grégory : “C’est une merde, une grosse merde.” Il y en a beaucoup à Liège, une ville dont 1 % des habitants est accro à l’héro. Deux cents personnes, un chiffre proprement hallucinant. Le but de cette distribution gratuite d’héroïne n’est donc pas d’amener les patients à décrocher graduellement pour finir par être “clean”. C’est plutôt une tentative pour redonner un peu plus de structure à leur vie. Pour mettre de l’ordre dans le chaos de leur vie. C’est une première en Belgique mais des projets pilotes similaires existent en Suisse, aux Pays-Bas, en Allemagne et en Espagne et constituent autant de succès. Patrick Remacle : “Les résultats sont significatifs làbas. Le groupe qui reçoit de l’héroïne s’en tire nettement mieux que le groupe de contrôle. Dans trois domaines : sur le plan du fonctionnement physique mais aussi mental et spirituel. Sur tous ces plans, les patients progressent. Et le milieu social autour de ces personnes enregistre également des progrès parce que la criminalité baisse. Les consommateurs d’héroïne font généralement tout et

n’importe quoi pour obtenir leur produit et finissent par tomber dans la criminalité.” En ce qui concerne l’expérience liégeoise, les résultats n’en sont attendus que dans un an. Mais Patrick Remacle pense déjà pouvoir en tirer une première conclusion. “J’ai suivi tous les patients pendant un an. D’abord sans caméra afin de gagner leur confiance. Je savais à quoi m’attendre parce que j’avais déjà fait des documentaires sur des toxicomanes. Croyez-moi, un consommateur de drogues dures n’est absolument pas bien dans sa peau. Ces gens ne sont jamais heureux. Ils ne le sont que pendant un cours moment, au moment où ils consomment. Leur vie est gâchée et ça se sent. Après un temps, ils finissaient aussi par me parler de ça. Il y avait un tournant à un moment donné. Une amélioration évidente. Au début, les patients se sentaient encore mal à l’aise chez Tadam mais, après un moment, ils commençaient à retrouver de la confiance en eux. On le voyait à leur comportement, à leur manière de bouger, de parler, à leurs rapports avec les collaborateurs. Ils devenaient à la fois plus volubiles, plus posés et plus sociables.” Dans le documentaire, certains consommateurs en parlent eux-mêmes. Ils se lèvent plus tôt, n’ont plus le droit de boire, doivent être à l’heure. Un schéma quotidien se met en place. Patrick Remacle ne voit pas en Tadam la solution miracle pour résoudre le problème de l’héroïne à Liège. “Il n’existe pas de remède universel qui résoudrait tout. Il faut une combinaison de plusieurs thérapies. Ici, il s’agit d’une solution pour un groupe bien précis. Les consommateurs lourds à Tadam ne sont pas des jeunes fragiles mais des toxicomanes qui consomment depuis au moins 15 ans et qui ont au moins 35 ans. Ceux-là ont besoin de Tadam. Pour eux, il n’y a pas d’alternative. Il faut espérer que ce projet continue à exister après l’évaluation qui aura lieu l’année prochaine. Parce qu’il fait progresser les patients, qu’il jouit d’un large consensus et qu’il fait du bien à la ville.” Matthias Declercq

 Dessin de Gaëlle Grisard pour Courrier international.


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Courrier international | n° 1130 | du 28 juin au 4 juillet 2012

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III

Union européenne Zone euro

Mario Monti, le dernier recours Seule une union politique peut sauver l’euro et l’UE, et seul le président du Conseil italien peut le dire clairement et convaincre l’Allemagne, assure l’éditorialiste Wolfgang Münchau avant le prochain Conseil européen. Mais le fera-t-il ? Financial Times Londres



maginez que nous soyons déjà jeudi soir [le 28 juin], lors de la rencontre des chefs d’Etat au Conseil européen, et que le président du Conseil italien se lève et lance : “Monsieur le Président, chers collègues. Le choix auquel nous sommes confrontés est simple : aujourd’hui, nous pouvons soit sauver l’euro et bâtir les fondations d’une future union politique, soit rater l’un et l’autre. Nous savons tous ce que nous devons faire pour sauver l’euro. Il nous faut une union bancaire pour l’Espagne, une union fiscale pour l’Italie et une union politique pour l’Allemagne. Nous pouvons bien sûr ne pas être d’accord sur les détails. Mais nous devons surmonter certains de ces différends et prendre une décision quant aux mesures qui sont dès à présent nécessaires. Nos politiques de résolution de la crise ont échoué l’une après l’autre. Il nous faut maintenant quelque chose qui fonctionne rapidement. Si nous échouons, je peux vous assurer que je ne ferai plus partie de ce groupe et que mon pays sortira de ce projet.” Pour commencer, permettez-moi de vous dire que je ne crois pas vraiment que Mario Monti tiendra de tels propos, même sous une forme moins directe. Il est le chef d’un gouvernement technique. Il est là pour réparer les choses, et non pour tenir la dragée haute à la chancelière allemande, encore moins pour jouer avec l’avenir de son pays. Les partis politiques italiens l’ont désigné parce qu’ils avaient besoin d’un plombier pour succéder au play-boy, pas d’un joueur de poker. Et la dernière chose qu’ils voulaient, c’était un chef.

I

Une curieuse vision de la crise Or, selon moi, Mario Monti pourrait faire un pari. Mais il faut que les risques et les avantages en soient parfaitement compris. Il ne s’agit pas de mettre Angela Merkel au pied du mur, comme l’ont réclamé certains de mes amis italiens et espagnols. Elle ne plaisante pas, en dépit du fait qu’une dislocation de la zone euro serait clairement une catastrophe pour l’Allemagne. Joschka Fischer, l’ancien ministre des Affaires étrangères, a déclaré récemment que, si l’Allemagne laissait la zone euro s’effondrer, elle infligerait à l’Europe et à ellemême une dévastation totale pour la troisième fois en un siècle. Ceux qui défendent l’idée de mettre l’Allemagne au pied du mur partent

 Dessin de Stephff, Bangkok.

souvent du principe que Berlin est rationnel, ce qui n’est manifestement pas le cas. Les Allemands ont élaboré une curieuse vision de la crise. Quand on suit le débat qui se déroule dans le pays – ce que je fais régulièrement –, on a le sentiment de se trouver dans un univers parallèle. Par exemple, on refuse d’admettre que la balance courante excédentaire puisse être un facteur, même indirect, de la crise. Selon la vision allemande de la situation, l’économie est un match de football, et c’est l’Allemagne qui gagne. Et la mission de la chancelière est de soutenir son équipe contre une autre – comme elle l’a fait à Gdansk, le 22 juin dernier, quand l’Allemagne a battu la Grèce. Rien ne semble en mesure d’arrêter ni l’Allemagne ni Merkel. Un petit nombre de responsables intelligents comprennent ce qui est en jeu, mais ils sont prêts à courir le risque d’un accident. Ils n’ont pas pour objectif prioritaire de préserver l’euro.

Quand Otmar Issing, ancien membre du comité exécutif de la Banque centrale européenne (BCE), rejette catégori quement toute forme de mutualisation de la dette, comme il l’a fait dans un récent article, il omet de signaler ce qui se passerait si le gouvernement venait à suivre ses conseils. La zone euro se décomposerait.

Attitude anti-euro C’est d’Italie que montera la pression en faveur de cette dislocation. La semaine dernière, Silvio  Berlusconi a déclaré, menaçant, que le fait de quitter l’euro n’était pas un blasphème. Il a dressé une liste de solutions simples : soit l’Italie est renflouée, soit l’Allemagne s’en va, soit c’est l’Italie qui s’en va. J’ai l’impression que Berlusconi est en train de préparer son parti à se présenter aux prochaines élections avec un programme euro s ceptique pour prendre de vitesse le

Mouvement 5 étoiles anti-euro et son dirigeant, Beppe Grillo. On rapporte que Berlusconi aurait étudié en détail les discours et les écrits de ce dernier. Nous voyons là comment une attitude anti-euro devient normale. Quand ce sera le cas, il sera peut-être déjà trop tard pour sauver l’euro. Les responsables de la zone euro ont eu plus de trois ans pour agir. Ils les ont gaspillés. Individuellement, ils sont peut-être intelligents, mais, en groupe, ils ont fait preuve d’un incroyable niveau d’analphabétisme économique et financier. Vous vous souvenez de la notion de “contraction budgétaire expansionniste”  ? ou de l’idée idiote de rentabilisation du Fonds européen de stabilité ? ou du renflouement des investisseurs privés sur la base du volontariat ? Croyons-nous vraiment que ces gens-là vont être en mesure de faire ce qu’il faut en une seule journée alors qu’ils ont fait tout ce qu’il ne fallait pas faire pendant trois ans ? Notre seul espoir serait que quelqu’un, de l’intérieur, ose défier Merkel. Ce challenger devrait opposer son veto à la bouillie que l’on va fort probablement nous proposer jeudi prochain. Quelle sera la crédibilité d’une union politique future si nous ne sommes pas capables de sauver la zone euro aujourd’hui  ? C’est notre moment de vérité. Nul n’est mieux placé que le président du Conseil italien pour tenir tête à Merkel. Il est le technocrate européen incarné, intelligent et éloquent. C’est au tour de son pays d’être menacé par les marchés. Et l’Union européenne n’a pas de plan B. Il faudrait brandir une menace crédible, comme celle d’une démission, qui ferait peur à beaucoup de gens. De toute façon, qu’a-t-il à perdre ? Il est en chute libre dans les sondages et, même au sein de sa coalition, ses soutiens sont fragiles. Ce n’est qu’en disant la vérité aux puissants que Monti pourra sauver son pays… et l’euro. Wolfgang Münchau

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Energie : vers une Europe 100 % renouvelable

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Europe : enrayer la spirale nĂŠgative

Comment prĂŠvenir la violence ?

Â&#x2021; Chapeau, Elio !

Les nouveaux visages du Rwanda

Â&#x2021; Rencontre : Carlo

Petrini (Slow Food)

mai & juin 2012 | n° 91 | 6,50 e

mars & avril 2012 | n° 90 | 6,50 e

RĂŠcupĂŠrer la fortune des dictateurs ? Â&#x2021; Emploi-ĂŠnergie-climat La chasse aux nĂŠgaWatts est ouverte

Mais la maison brĂťleâ&#x20AC;Ś

Â&#x2021; Reportage :

Le photovoltaĂŻque reste rentable

lâ&#x20AC;&#x2122;imaginaire

Â&#x2021; ÂŤ Règle dâ&#x20AC;&#x2122;or Âť europĂŠenne Le bâton sans la carotte ? Â&#x2021; NuclĂŠaire Ce quâ&#x20AC;&#x2122;ils ne vous disent pas

Etat des lieux de la planète

Comment dĂŠcider dĂŠcid autrement ?

Pour dĂŠcider quoi ? Â&#x2021; Politique Activezâ&#x20AC;Ś votre langage ! Â&#x2021; Chronique de Claude Semal Eva et Jean-Luc Â&#x2021; Faire la chasse au gaspillage alimentaire

Au sommaire du numĂŠro de juillet-aoĂťt

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DĂŠcouvrez

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Investissements solidaires et entreprises ĂŠcologiques Les nouvelles formes de rĂŠsistance

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Â&#x2021; Edito - Allumons nos envies ! Â&#x2021; Nature - La peur du loup, une vieille histoire qui nous hante toujours Â&#x2021; Ecologie - Lâ&#x20AC;&#x2122;agriculture urbaine pousse Ă  Bruxelles Â&#x2021; En couverture - SantĂŠ mentale Lâ&#x20AC;&#x2122;ultramoderne blessure Â&#x2021; Politique - Gouverner par les instruments Â&#x2021; Environnement - Pesticides : born to kill ! Â&#x2021; Energie - La gĂŠothermie, une ĂŠnergie Ă  creuser Â&#x2021; Carte Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;appui - Lâ&#x20AC;&#x2122;empreinte de lâ&#x20AC;&#x2122;eau Â&#x2021; Ecologie-Science - La rĂŠsilience ĂŠcologique, une instabilitĂŠ tranquille Â&#x2021; RĂŠcit - Vers lâ&#x20AC;&#x2122;indĂŠpendance ĂŠnergĂŠtique El Hierro (Canaries), ÂŤ lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŽle de lâ&#x20AC;&#x2122;alternative paisible Âť Â&#x2021; Chine - Le gĂŠant ĂŠmergent, lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠcologie et la planète Â&#x2021; Politique internationale La Belgique et la bombe Â&#x2021; Vacances(QZZRRÂżQJjOD%HUWLQH Â&#x2021; Ecologie pratique - La droguerie sociale .scalp.be

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Courrier n° 1130 1130 || du du 28 28 juin juinau au44juillet juillet2012 2012 Courrier international international || n°

Union européenne Intégration

L’Europe allemande n’aura pas lieu La cause paraît entendue : l’Allemagne va imposer sa vision politique et son ordre économique à l’UE. Pas si simple, car son modèle social décline déjà et elle n’est pas mieux préparée que les autres à l’union politique.

Europe. A cela s’ajoute le problème des énormes dettes de certaines municipalités allemandes, qui, contraintes aux coupes drastiques, ferment des institutions d’utilité publique, des piscines, des centres culturels, et réduisent l’assistance sociale. L’érosion du modèle social allemand s’est accélérée depuis l’introduction de l’euro et pendant la période de croissance qui a suivi. Alors que l’Europe voit dans l’Allemagne une puissance économique qui domine le continent, les Allemands, eux, voient, malgré le boom économique, l’effondrement du modèle de l’Etat providence et de promotion sociale qui était le leur depuis la Seconde Guerre mondiale. Le troisième problème allemand de l’Europe touche à la démocratie. Les Allemands refusent l’idée des euroobligations ou d’autres solutions plus radicales en disant que de tels transferts de pouvoirs vers l’UE exigeraient d’amender leur Constitution. La Cour constitutionnelle fédérale l’a d’ailleurs confirmé, en fixant les limites de l’intégration à ne pas dépasser.

Gazeta Wyborcza Varsovie



a politique allemande en Europe a nourri de nombreux mythes, qui empêchent de saisir la gravité de la situation actuelle. Il convient d’en clarifier au moins deux. Selon le premier, l’Allemagne, la plus grande bénéficiaire de la monnaie unique et la plus forte économie de l’UE, a renoncé à la solidarité envers les autres pays en leur tournant le dos. En vérité, sans l’engagement de l’Allemagne, la zone euro aurait depuis longtemps éclaté. Au cours des trois dernières années, Berlin a accordé aux pays de la zone euro en difficulté plus de 200 milliards d’euros en prêts et garanties de crédit. Le second mythe prétend qu’en dépit de la crise l’Allemagne se porte aujourd’hui si bien qu’elle aurait perdu tout intérêt pour l’Europe et qu’elle chercherait désormais de nouveaux partenaires en Chine ou au Brésil. En effet, au cours du premier trimestre de 2012, c’est le commerce avec ces pays qui a permis à l’économie allemande d’enregistrer de la croissance malgré la mauvaise conjoncture économique. Cependant, les exportations allemandes dépendent toujours de la zone euro, qui absorbe plus de 40 % de sa production (contre 6 % écoulés sur le marché chinois). Ainsi un effondrement de l’euro, ou une éventuelle déstabilisation sociale et politique dans la zone, serait probablement ressenti plus brutalement en Allemagne que dans tout autre pays européen. Les sources du problème allemand de l’Europe, ou du problème européen de l’Allemagne, sont bien plus profondes. Premièrement, la crise frappe l’Allemagne de plein fouet. Pas dans le sens économique, mais politiquement et moralement. On n’est pas au début d’une “Europe allemande”, mais au contraire à sa fin. La monnaie unique a été élaborée selon les schémas allemands avec la Banque centrale européenne, copie conforme de la Bundesbank.

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La symbiose est terminée L’effondrement de cette “Europe de Maastricht” remet en cause deux importantes convictions de la politique allemande, à savoir que les recettes allemandes sont les meilleures pour l’Europe et que l’essor du modèle allemand va de pair avec le développement de l’intégration européenne.

La négligence de Merkel  Angela Merkel. Dessin de Bertrams, Amsterdam. Avant la crise, ces deux convictions avaient un sens. Quand l’Allemagne défendait l’idée d’une intégration accrue, de la mise en place d’un marché unique et de l’introduction de l’euro. Cela a servi l’Europe. Mais cela était aussi un prérequis à la prospérité allemande de l’après-guerre, basée sur la reconstruction de sa réputation internationale et le développement d’une économie orientée vers les exportations. Ces dernières décennies, les Allemands avaient pris l’habitude de croire que ce qui était bon pour l’Allemagne était bon pour l’Europe. Cette symbiose est bel et bien terminée. Pour sauver l’Europe, l’Allemagne va devoir non seulement puiser dans son portefeuille, mais aussi modifier sa vision de l’Europe et de l’économie. C’est un défi politique et intellectuel considérable. La crise a balayé le principe sacré selon lequel chacun est responsable de ses propres dettes. Elle a aussi renversé un autre dogme allemand, celui qui voudrait que le seul rôle de la Banque centrale européenne soit celui de gardien de la stabilité de la monnaie, et sûrement pas celui d’acteur clé dans le sauvetage de plusieurs pays menacés par la faillite. Il est paradoxal de voir l’Allemagne obligée de se réinventer alors que son modèle actuel multiplie les réussites : l’économie est en plein essor et le chômage à son plus bas niveau historique. Changer de cap dans ces conditions relève d’un courage

et d’une persévérance qu’Angela Merkel n’a pas. Une autre raison, moins évoquée, du dilemme européen de l’Allemagne concerne la situation économique et sociale du pays. Les bénéfices de la réussite économique allemande au cours des

Il est paradoxal de voir l’Allemagne obligée de se réinventer alors que son modèle actuel multiplie les réussites dernières décennies ont été très inégalement répartis dans la société. Pendant le boom économique, les inégalités matérielles ont plus augmenté que dans les autres pays industrialisés. La compétitivité allemande sur les marchés étrangers était largement fondée sur des coûts de main-d’œuvre qui étaient relativement faibles, c’est-à-dire sur les bas salaires. La réduction du chômage a effectivement été profitable aux personnes sans travail. Mais la qualité de la plupart des nouveaux emplois est sans commune mesure avec les confortables conditions de travail qui prévalaient du temps de ce qu’on a appelé le “capitalisme rhénan”. Aujourd’hui l’Allemagne a la plus forte proportion de “contrats-poubelles” en

L’UE a un vrai problème avec la démocratie aujourd’hui. L’une de ses nombreuses facettes est la technocratie, qui fait que, comme l’écrit Ivan Krastev dans le dernier numéro de Przeglad Polityczny [Revue politique], en Grèce ou en Italie, “les électeurs peuvent changer de gouvernement, mais pas leur politique économique”. L’autre aspect de cette crise démocratique tient au manque de volonté politique des peuples (et pas seulement des Allemands), qui ne veulent pas céder davantage de pouvoirs au niveau européen. La seule chose qui puisse sauver l’Europe est peut-être un grand pas vers l’union politique, mais c’est précisément ce que refuse l’opinion publique des pays membres. L’économiste américain Raghuram Rajan écrivait il y a quelque temps que les hommes politiques n’étaient pas en mesure de répondre efficacement aux menaces dont ils ignorent l’ampleur. C’est une bonne explication de l’attitude de Merkel. La politique allemande s’était jusqu’à présent employée à limiter les dégâts et à tenter de préserver ce qu’elle pouvait de l’Europe allemande. Ces derniers jours, la chancelière a évoqué la nécessité de construire une union politique, dont les dirigeants européens devraient discuter lors du sommet européen, fin juin. Il se peut que Paris, et non Berlin, soit le plus grand obstacle à sa réalisation. Le dilemme actuel – “désintégration de l’UE ou union politique” – est devenu très réel. Mais la plus grande négligence de Merkel est peut-être de n’avoir préparé l’opinion publique à aucun de ces deux scénarios. Piotr Buras


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Les gens Michael McFaul

L’ambassadeur américain 2.0

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Newsweek New York

’est une période plutôt agitée pour être l’homme de Washington à Moscou : avec les manifestations contre Vladimir Poutine, la Russie est plongée dans des turbulences que l’on n’avait plus vues depuis l’effondrement de l’Union soviétique. Parachuté à Moscou en janvier dernier, Michael McFaul, le nouvel ambassadeur des Etats-Unis, reconnaît qu’il est encore “en train d’apprendre l’art de (s’)exprimer de façon plus diplomatique”. Et pour cause : ce soviétologue, professeur à l’université Stanford, est le deuxième ambassadeur des Etats-Unis en Russie à ne pas être diplomate de carrière, et il a déjà irrité le Kremlin par son “manque de professionnalisme”. Il s’est également rapidement fait des amis parmi les militants anti-Poutine en raison de sa farouche opposition aux régimes autoritaires. Il est peu probable que Michael McFaul ait deviné à quel point sa nomination allait être controversée quand il aidait Obama à forger le “redémarrage” des relations américano-russes. Cette politique visait avant tout à désamorcer des années de tension croissante entre la Maison-Blanche et le Kremlin. Le dégel semblait en bonne voie jusqu’à la réélection de Poutine à la présidence russe, en mars ce qui a fait redoubler les manifestations dans la capitale. Quand Michael McFaul a pris ses fonctions, il s’est trouvé au beau milieu d’une situation explosive. Dès son premier mois en poste, il a reçu des militants pour la démocratie. Cette rencontre a provoqué un tollé dans les médias proches du Kremlin, qui l’ont accusé de conspirer avec l’opposition. Depuis, le ministère des Affaires

étrangères russe l’a accusé de répandre des “mensonges flagrants”, et Michael McFaul a fait savoir que son téléphone, sa messagerie et son compte Twitter avaient été piratés. La tension est encore montée d’un cran, en mai, quand l’ambassadeur a déclaré devant des étudiants de l’Ecole supérieure d’économie de Moscou que la Russie avait versé un “gros pot-de-vin” au Kirghizistan pour l’inciter à fermer la base américaine de Manas, implantée sur un aéroport local. Le ministre des Affaires étrangères russe a accusé – via Twitter  – les Etats-Unis de verser eux-mêmes des potsde-vin et un responsable du Kremlin a déclaré que “la Maison-Blanche aurait dû y réfléchir à deux fois avant d’envoyer à Moscou quelqu’un comme Michael McFaul”. Si la franchise de ce diplomate hérisse le Kremlin, elle plaît beaucoup aux militants pour la démocratie et aux jeunes internautes russes. L’ambassadeur est un homme remarquablement accessible, qui peut passer la nuit à tweeter pour ses 27 000 abonnés. Il est, de fait, devenu une sorte de célébrité sur Internet pour le petit monde de

“La Maison-Blanche aurait dû réfléchir avant de l’envoyer à Moscou” l’opposition moscovite, ce qui fait de lui un vrai diplomate du XXIe siècle. Michael McFaul confie que c’est la secrétaire d’Etat américaine, Hillary Clinton, qui l’a poussé à fréquenter les réseaux sociaux. “’Vas-y, Mike, m’a-t-elle dit, si l’on n’est pas présent dans cet espace, on manque une dimension.” Même si Michael McFaul a déclaré qu’il ne se sentait “plus obligé de réagir” aux attaques du Kremlin, il est peu probable qu’il puisse se retenir longtemps. Poutine a lancé une violente campagne de répression contre les chefs de l’opposition et les Etats-Unis et la Russie se dirigent vers un bras de fer à propos de la Syrie. Le 12 juin dernier, le compte Twitter de Michael McFaul est demeuré silencieux alors que se déroulait une énorme manifestation contre Poutine. Ses fans comme ses détracteurs soupçonnent cependant que l’ambassadeur ne va pas se taire encore bien longtemps. Anna Nemtsova

 Michael Michael McFaul. Dessin de Schot (Amsterdam) pour Courrier international.

Ils et elles ont dit

DR

Bastian Schweinsteiger, joueur de la Mannschaft  Tranquille “De quelle pression parle-t-on ? Pour nous, tout va très bien. Les gens sous pression, ce sont ceux qui se battent pour vivre ou qui sont en très grande difficulté.” A propos de l’état d’esprit des joueurs allemands à l’Euro 2012. (Welt am Sonntag, Berlin) Kim Clijsters, championne de tennis belge (29 ans)   Patriote “Je suis fière d’être belge. Ce sentiment devient

plus fort au fur et à mesure que je vieillis.” Dans deux mois, elle met fin à sa carrière sportive, mais avant, elle va représenter la Belgique aux JO de Londres. (Le Soir, Bruxelles)

Andoni Luis Aduriz, célèbre chef espagnol d’origine basque  Talentueux “Ma mère pensait que j’étais un enfant à problèmes et qu’il fallait que je travaille de mes mains et non avec ma tête. Elle disait que si je savais faire la cuisine, au moins je mangerais.” (The Observer, Londres) Dalma Rushdi Malhas, cavalière saoudienne  Heureuse “C’est un rêve qui se réalise.” Le Comité

olympique d’Arabie Saoudite, qui n’a pas de section féminine, vient d’autoriser, pour la première fois dans l’Histoire, les sportives saoudiennes à participer aux Jeux olympiques. Au pays, les femmes n’ont même pas droit à l’éducation physique. (CNN, Atlanta) Benyamin Nétanyahou, Premier ministre israélien  Imperturbable “Je crois que la paix est importante pour

Israël. Je crois que la paix est importante pour l’Egypte.” Selon l’agence de presse iranienne Fars News, le nouveau président égyptien Mohamed Morsi serait prêt à “revoir” les accords de Camp David conclus par son pays avec Israël en 1979 et à renouer les liens avec l’Iran. Selon les experts cités par la chaîne de télévision Al-Arabiya, la voix sur l’enregistrement de Fars News n’est pas celle du président égyptien. (The Jerusalem Post, Israël)

Jacek Rostowski, ministre des Finances polonais   Prudent “Je n’ai pas envie de m’installer dans une maison où l’un des murs risque de s’écrouler. Qu’ils réparent d’abord les murs et la charpente.” Il refuse de donner la date précise de l’entrée de la Pologne dans la zone euro. A cause de la crise, cette date a déjà été repoussée. (Gazeta Wyborcza, Varsovie)


PUBLI REPORTAGE

MUSÉE IANCHELEVICI LA LOUVIÈRE > EN COURS

Sculptures et Dessins d’Idel Ianchelevici

Le Musée qui cache la forêt

© Maky

UNE COLLECTION PERMANENTE

Un musée au cœur d’une ville

DES EXPOSITIONS TEMPORAIRES

©Scenocosme

Dans un cadre reposant, le musée Ianchelevici présente de manière permanente la plus importante collection d’œuvres du sculpteur d’origine roumaine, Idel Ianchelevici (1909 – 1994). Le visiteur peut découvrir le travail sensible KLJL[HY[PZ[LPUZWPYtWHYSHÄN\YL humaine. Une cinquantaine de pièces originales en marbre, en pierre, en bronze et en plâtre ainsi que de nombreux dessins témoignent des différentes périodes esthétiques qui ont jalonné sa carrière.

Exposition >26.08.2012

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+LZHY[PZ[LZH\_WYVÄSZ]HYPtZPU]P[LU[ le spectateur à poser un regard différent sur la nature domestiquée. Perceptions visuelles, plantes sonores ou tactiles, cette exposition interactive implique le visiteur à travers une vingtaine de sculptures, installations, vidéos, photographies..

Le Musée Ianchelevici organise régulièrement des expositions temporaires centrées sur l’art contemporain. Une programmation pluridisciplinaire aux thématiques variées familiarise le public aux démarches actuelles.

©Véronique Vercheval

UN MUSÉE ACCESSIBLE Parce que l’art et la culture sont accessibles à tous, le musée propose des visites adaptées H\_ W\ISPJZ MYHNPSPZtZ ! THSLU[LUKHU[Z KtÄJPLU[Z visuels et mentaux, ... grâce à des parcours multisensoriels, animations en langue des signes et activités pédagogiques adaptées.

INFORMATIONS PRATIQUES Musée Ianchelevici Place communale 21 - 7100 La Louvière - Tel : 064/ 28 25 30 - Fax : 064/21 67 93 Web : www.ianchelevici.be - info@musee.ianchelevici.be Horaire : mardi > dimanche : 14.00 >18.00 Groupes scolaires : lundi > vendredi 8.30 > 17.00

Au Musée, on observe, on imite...

LE SERVICE PÉDAGOGIQUE APPRENDRE, DÉCOUVRIR, S’AMUSER... Le musée propose toute l’année des visites guidées, des animations ludiques et des ateliers créatifs dans le cadre de la collection permanente ou des expositions temporaires. Accessible à tout âge ! LE MUSÉE ET LE JEUNE PUBLIC. Anniversaires, stages extra-scolaires, visites guidées et ateliers créatifs, le musée offre aux plus jeunes la découverte pratique et théorique des arts plastiques. A vivre en classe, en famille ou entre amis !


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Courrier international | n° 1130 | du 28 juin au 4 juillet 2012

Courrier international | n° 1130 | du 28 juin au 4 juillet 2012



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A suivre Pakistan

En attendant, une nouvelle vague de répression s’abat sur l’opposition démocratique, rapporte le quotidien polonais Gazeta Wyborcza, qui précise que, parmi les personnes arrêtées récemment, se trouve Andrzej Poczobut, son correspondant en Biélorussie. Il avait traité de “dictateur” le président biélorusse Alexandre Loukachenko. Déjà condamné à une peine de prison avec sursis en 2011, il risque quatre ans ferme.

Québec

Un nouveau Premier ministre et des casseroles Le Parlement pakistanais a investi le 22 juin le nouveau Premier ministre, Raja Pervez Ashraf, après la destitution, le 19 juin par la Cour suprême, de Yousuf Raza Gilani, chef du gouvernement depuis 2008. Ce dernier a été reconnu coupable d’outrage pour avoir refusé de rouvrir une affaire de corruption visant le président. Selon The Express Tribune, la nomination de Pervez Ashraf apporte son lot de casseroles. Ministre de l’Eau et de l’Energie entre 2008 et 2011, il aurait démontré son “incompétence” en ne parvenant pas à gérer la grave crise énergétique qui touche le pays. Il aurait également reçu des pots-de-vin dans le cadre d’un contrat énergétique. Son plus grand défi sera donc de réussir à conserver son poste. La Cour suprême devrait également renouveler ses pressions pour relancer des enquêtes impliquant le président pakistanais Asif Ali Zardari.

Hong Kong

DR ; DR ; OLI SCARFF/GETTY IMAGES/AFP ; RONI SCHUTZER/AFP ; CHRISTINNE MUSCHI/REUTERS

Visite sous tension pour le président chinois A quelques mois de son départ du pouvoir, Hu Jintao, le numéro un chinois, arrive le 29 juin à Hong Kong pour une visite de trois jours. Il doit assister à la prise de fonctions du nouveau chef de l’exécutif de la Région administrative spéciale, le 1er juillet. La date correspond aussi aux cérémonies du quinzième anniversaire de la rétrocession de Hong Kong à Pékin par le Royaume-Uni. “Sa présence est susceptible d’alimenter encore plus la colère des Hongkongais”, commente le quotidien South China Morning Post. La population est mobilisée pour exiger des explications sur le décès suspect en Chine du dissident Li Wangyang, un ancien du “printemps de Pékin”, en 1989, découvert mort début juin. Plusieurs

Israël

Les indignés : le retour Printemps érable. La grande manifestation du 22 juin, qui a rassemblé près de 15 000 personnes dans les rues de Montréal et 10 000 personnes dans la ville de Québec (un record), montre que “la contestation peut encore se faire entendre en ce début de vacances scolaires”, note le quotidien québécois Le Devoir. dizaines de milliers de participants sont attendus à une manifestation organisée par l’Alliance des droits civiques le 1er juillet.

Equateur

Correa accueillerat-il Assange ? Réfugié dans l’ambassade de l’Equateur à Londres depuis le 19 juin, le fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, attend toujours la réponse du président Rafael Correa à sa demande d’asile politique. Il espère ainsi éviter que le Royaume-Uni ne procède à son extradition vers la Suède, où il est poursuivi pour viol. Selon El Telégrafo, quotidien proche du gouvernement,

le président équatorien “prend le temps d’analyser toutes les informations avant de décider”. Aucune date limite n’a été fixée. “Il y a des gens qui sont restés réfugiés dans une ambassade durant un jour, vingt jours, cinq ans. Dans ce genre d’affaire, tout peut arriver”, a souligné le ministre des Affaires étrangères équatorien à l’issue d’une réunion avec l’ambassadrice de l’Equateur à Londres.

Biélorussie

Une amnistie en trompe-l’œil Les “fauteurs de troubles” et ceux qui “diffament le président” seront exclus de l’amnistie annoncée par les autorités biélorusses pour le 3 juillet.

Il y a presque un an, le 14 juillet 2011, la “révolte des tentes” paralysait TelAviv, la métropole économique et politique d’Israël. D’une ampleur sans précédent, cette vague de mécontentement avait vu des centaines de milliers de protestataires non pas défiler sur les boulevards, mais y camper. Pressé par l’opinion, le gouvernement avait chargé une commission présidée par l’économiste Manuel Trajtenberg de proposer des pistes pour résoudre la

crise du logement qui frappe les classes moyennes. Le 22 juin, la figure de proue de la “révolte des tentes”, Daphni Leef, qui tentait de relancer le mouvement, a été arrêtée sans ménagement par la police, suscitant la colère de milliers de nouveaux manifestants, rapporte le quotidien israélien Ha’Aretz. La question est désormais de savoir si la tournure violente des nouvelles manifestations relancera le mécontentement social ou si, au contraire, elle dissuadera les manifestants pacifiques de 2011 de redescendre dans la rue.

Agenda Allemagne

Peter Feldmann, le cœur sur le Main

1er juillet Le nouveau maire de Francfort-sur-le-Main, qui prend ses fonctions le 1er juillet, est attendu sur le terrain de la lutte contre la précarité, le “mal-logement” et les nuisances de l’aéroport, une question qui a fait défiler plus de 5 000 manifestants le 24 juin. Elu le 25 mars dernier, Feldmann est le premier maire juif de Francfort depuis 1933 et le premier social-démocrate à la tête de la ville depuis 1995.

28 et 29 juin : Le Conseil européen se réunit à Bruxelles pour discuter d’union bancaire, d’intégration budgétaire et de mutualisation (lire enp. 22). p.30) des dettes (lire 30 juin : Election présidentielle en Islande. La journaliste Thora Arnorsdottir est la grande favorite du scrutin. Malgré l’opposition du clergé orthodoxe, Sofia accueille la cinquième édition de la Gay Pride bulgare.

1er juillet : Elections présidentielle et législatives au Mexique. Près de 80 millions

d’électeurs doivent choisir entre quatre candidats. Les derniers sondages annoncent la victoire d’Enrique Peña Nieto, candidat du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), un parti qui a eu le pouvoir sans interruption de 1929 à 2000. Finale de l’Euro 2012 à Kiev 5 juillet : A Londres, inauguration du Shard, le gratte-ciel le plus haut d’Europe (310 m), conçu par l’architecte Renzo Piano.


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PUBLI REPORTAGE

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Josselin JOPX ou l’ART DIAGONAL Architecte polyvalent, Josselin JOPX a toujours conduit, en parallèle, son activité de peintre dès sa prime jeunesse en produisant, au moyen d’un mélange de techniques, des paysages pseudo réalistes dans lesquels le spectateur reconnaît, au départ, des situations assez réelles, souvent tronquées mais où des plages sont laissées non traitées afin de permettre à chacun de « faire son propre chemin » dans l’œuvre.

Suite à ce constat, il en a établi depuis le concept du « DIAGONART » qu’il applique dans des champs multiples, y compris en décoration intérieure comme un complément à son architecture. Enfin, toujours à la recherche de l’hyper créativité, Josselin JOPX s’adonne depuis peu à la gravure où il découpe les plaques de cuivre afin de permettre l’impression de « variantes » à partir du sujet original grâce à la disposition aléatoire des éléments constitutifs.

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Mais ce n’est pas tout ! Josselin JOPX a également mis au point une technique combinant la gravure avec l’impression digitale pour délivrer des œuvres tout à fait innovantes … démarche qui va dans le sens de sa recherche permanente dans le domaine des modes d’expression artistique innovants.

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En globe-trotter chevronné, Josselin JOPX s’inspire des cultures qu’il découvre lors de ses nombreux voyages de designer dans toutes les parties du monde, formes, couleurs et combinaisons diverses se retrouvant dans toute sa créativité exacerbée.

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Egalement féru de photographie, l’artiste s’est rendu compte, il y a quelques années, que le cadrage d’un sujet selon la diagonale ( présenté « sur la pointe » et non pas orthogonalement comme d’usage ) permettait d’accentuer fortement les effets de perspective et de profondeur avec un dynamisme sans précédent.

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Récemment, Josselin JOPX a ajouté à son expertise l’outil « digital » qui permet la réalisation de sujets extrêmement complexes, impossibles à produire en peinture traditionnelle … d’où l’apparition d’une nouvelle créativité absolue. Les thèmes sont les mêmes qu’auparavant mais l’univers fantasmagorique ainsi créé devient beaucoup plus fort et beaucoup plus expressif.

Participe, notamment, aux expositions ArtMagna® Exhibitions à l’Espace Brenart et à l’Espace Cureghem à Bruxelles. Nombreuses expositions à l’étranger

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diagonart@gmail.com +32 (0) 497 18 98 06 www.diagonart.eu

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CONTACT :


12 쏆 Courrier au 44 juillet juillet 2012 2012 20 Courrierinternational international || n° n° 1130 1130 || du du 28 28 juin juin au

Dossier

Esclaves et domestiques  Le monde compte une centaine de millions de domestiques, mais c’est au Moyen-Orient que la situation des employées de maison asiatiques et africaines reste le plus barbare.  Abus et sévices sont leur quotidien.  Des ONG montent désormais au front pour les protéger.

Sans papiers, maltraitée, elle s’est sauvée de la famille libanaise où elle travaillait et elle a pu être rapatriée à Madagascar en mars 2011.

AIMÉE THIRION

Véro, Madagascar


Courrier 2012 Courrierinternational international||n° n° 1130 1130 || du du 28 28 juin juin au au 44 juillet juillet 2012

que soit finalement exaucé son vœu le plus cher : retrouver son mari et ses trois enfants, qui l’attendent avec impatience. Porter plainte contre son employeur ? Elle n’y pense pas, du moins pour le moment. “Je veux juste mon billet d’avion”, supplie-t-elle d’une voix à peine audible. Et pourtant son patron lui doit encore 270 dollars de salaires impayés.

L’Orient-Le Jour Beyrouth

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ictime de maltraitance et d’asservissement, Nenen D. s’est fracturé le dos et le pied en essayant de fuir la maison de son employeur. Après une longue hospitalisation, cette employée de maison philippine est privée de liberté, sur ordre de la sûreté générale libanaise, en attendant d’être reconduite dans son pays. “Je veux rentrer chez moi aux Philippines. Je veux retourner auprès de ma famille.” Nenen D. répète ces deux phrases comme une antienne dans un petit bureau de l’“abri” du centre des migrants de Caritas [Secours catholique] de Sin El-Fil [banlieue de Beyrouth], une alternative au centre de rétention du secteur du palais de justice. Nenen D. aurait déjà dû être rapatriée depuis deux bons mois. Mais son départ attend le bon vouloir de son employeur et garant, Wissam A., nullement pressé de rendre sa liberté à celle qui lui donne tant de fil à retordre. Pour ce faire, il devrait d’abord régulariser sa situation, lui rendre son passeport et lui acheter un billet d’avion. Mais l’affaire s’éternise et, vu le manque de coopération de l’employeur, cela pourrait prendre encore des mois. C’est avec peine que Nenen se déplace. Elle boite encore. Sa jambe la fait toujours souffrir. Son dos aussi. Les larmes aux yeux, elle raconte son histoire pour la énième fois. Elle est aujourd’hui déterminée à se faire entendre, en espérant

La mauvaise foi des médias du Golfe

Alem Dechasa La fin tragique d’Alem Dechasa, cette domestique éthiopienne férocement battue par ses patrons devant le consulat de son pays (resté sans réaction) et les caméras de la chaîne libanaise LBC, a eu de fortes répercussions. Dechasa a fini par se donner la mort à l’hôpital psychiatrique où elle avait été internée après cette scène. L’affaire a déclenché une vague de protestations contre les conditions de vie des domestiques étrangères au Liban, ainsi qu’un sursaut et sein même de la société libanaise, longtemps apathique face au drame des immigrées et gangrenée par un racisme esclavagiste.

Ma patronne m’enfermait à clé C’est après avoir sauté de la fenêtre de l’appartement de ses employeurs, au premier étage d’un immeuble, que cette femme de 46 ans a été admise à l’hôpital. “Je ne voulais pas me suicider”, dit Nenen avec insistance. “Je voulais juste prendre la fuite.” Le bas du dos et le pied fracturés, elle a été ramenée illico par le concierge de l’immeuble à ses employeurs. D’abord sommairement prise en charge à domicile au moyen de cachets, Nenen a finalement été hospitalisée et opérée du dos. Elle risquait la paralysie. “Mon patron n’arrêtait pas de me dire que ça lui coûterait trop cher de me faire hospitaliser”, se souvient-elle. L’employée de maison ne bénéficiait d’aucune assurance médicale, mais elle l’ignorait. Elle ignorait aussi que ses papiers n’étaient pas en règle. “Mes employeurs m’ont embauchée au Koweït. La famille, qui est libanaise, a ensuite déménagé au Liban, il y a six mois, et moi avec eux.” Nenen égrène, d’une voix monocorde, les mauvais traitements infligés par sa patronne, Racha M. “Elle me surchargeait de travail, jour et nuit, sans la moindre journée de repos hebdomadaire, ni même la moindre sieste de temps à autre. Le jour j’accomplissais les tâches domestiques, et la nuit je devais donner le biberon aux deux bébés du couple et les porter dès qu’ils pleuraient.” Nenen 22 raconte la confiscation de son passeport,  14

Photographe Aimée Thirion est une photographe française installée à Beyrouth. Elle travaille sur la situation des domestiques immigrées. Ses photos illustrent notre dossier. Voir aussi : www.athirion.com.

Violences sur les domestiques au Moyen-Orient 1 SYRIE IRAK IS.

JORD.

2 2 LIBAN ÉGYPTE

IRAN

6

5

2

2 Derniers faits recensés : 18 mai 2012 Suicide d’une domestique éthiopienne

13

KOWEÏT Koweït

3 juin 2012 Décès d'une bonne après une chute du 3e étage

4 2

1 BAHREÏN

15

Q. 9

Principaux cas recensés de suicide AFGHANISTAN de meurtre de viol ou torture de domestiques de février 1999 à mai 2012, d’après le “Middle East Domestic Help Abuse Reporting” PAK. (les chiffres correspondent au nombre de cas par pays)

8

Pays dont sont originaires les domestiques

3

1. Soudan 2. Éthiopie 3. Kenya 4. Madagascar 5. Inde 6. Népal 7. Bangladesh 8. Sri Lanka 9. Indonésie 10. Philippines

É.A.U.

Tropique du Cancer

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Abréviations : É.A.U. Emirats, Q. Qatar

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Source : <https://domestichelpabuse.crowdmap.com>

17

13 21

Revue de presse

Les larmes amères de Nenen Une bonne philippine se retrouve à Beyrouth, victime de sévices de la part de sa patronne.

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“Tout a commencé quand une famille de Dubaï a fait venir deux bonnes africaines. La maîtresse de maison leur a indiqué le travail qu’elles auraient à faire. Mais le lendemain, dès le départ du mari, les deux bonnes ont réclamé les bijoux de la maîtresse. La victime a failli perdre connaissance sous les coups. Elle a fini par tout leur donner. Les deux bonnes se sont saisies du butin et ont pris la fuite. Ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres crimes dont débordent les rapports de police à propos des bonnes. Un autre exemple : une bonne, indisposée par les pleurs du bébé dont elle avait la garde, l’a tout simplement mis au réfrigérateur jusqu’à ce qu’il arrête de pleurer”, raconte l’hebdomadaire féminin saoudien Laha. Pour le quotidien saoudien Al-Riyadh, “les bonnes font preuve d’ingéniosité pour cacher des objets de valeur avant de regagner leur pays d’origine. Parfois elles emportent des objets personnels afin de les utiliser pour la magie dans le but de nuire à leurs employeurs. Oum Mohammad était opposée à l’idée de fouiller sa bonne parce qu’elle lui faisait aveuglément confiance. Elle a changé d’avis lorsqu’elle a découvert la disparition de 1 000 euros. Elle a fouillé les affaires de la bonne et retrouvé son argent. ‘Je l’ai pourtant toujours traitée avec égards’, se désole-t-elle.” “Certaines bonnes mêlent de l’urine ou du sang menstruel à la nourriture de leurs employeurs”, révèle le quotidien d’Abou Dhabi The National. “On a rapporté le cas de bonnes préparant des infusions à partir de leurs sous-vêtements sales en pensant qu’elles pouvaient ainsi gagner les faveurs de leur maître. Toutefois, dans certains cas, elles le font pour se venger de mauvais traitements.” L’immoralité des immigrées fait les délices du blog saoudien Al-Qassimy :“Peu après l’arrivée de la domestique, j’ai remarqué que mon mari traînait à la maison, raconte une institutrice. Un jour, en rentrant à la maison, je l’ai découvert dans une complicité totale avec la bonne. Jai tout de suite chassé cette dernière et l’ai obligée à rentrer dans son pays. Avec mon mari, on a failli en venir au divorce. J’ai décidé depuis de me consacrer à lui et à la maison. Récemment, j’ai remarqué que mon fils de 14 ans passait beaucoup de temps à parler avec la nouvelle bonne. Elle voulait le pousser à des comportements immoraux.” Les drames causés par les bonnes dans le Golfe sont même détaillés dans le blog marocain Al-Akhbar Al-Maghribiya : “Les familles du Golfe se prévalent de la nationalité des bonnes qu’elles emploient, le prix d’une Thaïlandaise n’étant pas le même que celui d’une Indienne. Ces femmes doivent aider à nettoyer la maison. Or elles outrepassent souvent ce rôle. S., un jeune du Golfe, raconte que certaines lesbiennes du Golfe ont des relations sexuelles avec leurs bonnes, les premières jouant la femme tandis que les bonnes assurent le rôle du mâle. M., un quadragénaire, admet qu’il a des rapports anaux avec sa bonne, parce que son épouse considère cela comme interdit par la religion.”


14 쏆 Courrier n° 1130 1130 || du du 28 28 juin juin au au44juillet juillet2012 2012 22 Courrier international international || n°

Dossier Esclaves et domestiques 13 21  les interdictions de sortie. “Ma patronne m’enfermait à clé dès qu’elle sortait.” Elle évoque aussi les sanctions auxquelles elle a été soumise, pour une raison ou une autre. “Madame me faisait frotter les murs. Elle disait qu’elle voulait me voir devenir folle à force de les frotter.” Nenen relate en outre les coupes de salaire, selon le bon vouloir de son employeur, l’époux de sa patronne. “J’étais payée l’équivalent de 60 dinars koweïtiens par mois [environ 170 euros]. Au début de mon contrat, j’ai même travaillé trois mois sans être payée, pour rembourser le prix de mon billet d’avion.” Chaque fois qu’elle effectuait un virement aux Philippines, son patron prélevait 20 dollars de son salaire. Les frais de virement n’étaient pourtant que de 10 dollars.

Une journée sans accès aux toilettes Pour lui faire avaler ces abus, l’employeur a offert à la jeune femme un téléphone portable. “Je n’avais d’autre choix que d’accepter, pensant que cela me permettrait de garder le contact avec ma famille”, souligne-t-elle. Elle a finalement réalisé que ce téléphone n’était qu’un trompe-l’œil. Sa patronne le confisquait régulièrement et effaçait les messages qu’elle recevait de sa famille. Le pire ne pouvait qu’arriver. Une nuit, Nenen s’est recouchée après avoir donné le biberon au nourrisson qui pleurait. “Je n’ai pas entendu l’aîné pleurer, j’étais trop fatiguée. Le lendemain ma patronne a voulu me punir. Elle m’a demandé de lui donner la carte à puce de mon téléphone mobile. Je l’ai cachée dans ma bouche.” Nenen raconte alors comment sa patronne l’a agressée, la saisissant à la gorge pour lui faire cracher la puce, au risque de l’étrangler. “Ce jour-là, elle m’a fait dormir par terre, devant la porte, sans rien pour me couvrir, pas même ma serviette. Elle m’a confisqué tous les habits qu’elle m’avait donnés. Elle m’a même empêchée d’utiliser les toilettes durant une journée entière, me disant que sa maison n’était pas un hôtel. J’ai fini par faire dans ma culotte. Elle ne m’a pas laissé me changer.” Victime, comme tant d’employées de maison étrangères, d’employeurs malhonnêtes et esclavagistes, mais aussi d’un système qui ignore délibérément les droits de la main-d’œuvre domestique, Nenen est aujourd’hui privée de liberté en attendant que son dossier se débloque. Ses employeurs, eux, sont libres comme l’air. Anne-Marie El-Hage

Protection Combien de “travailleurs domestiques” dans le monde ? “Au moins 53 millions, répond l’Organisation internationale du travail (OIT), mais les spécialistes estiment que leur nombre pourrait dépasser les 100 millions, compte tenu du fait que ce travail est souvent dissimulé.” C’est pour tenter de les protéger que l’OIT a adopté, en juin 2011, la Convention concernant le travail décent pour les travailleurs domestiques. “Trois années de négociations ont été nécessaires à l’organisation”, rappelle le mensuel bangladais Forum. La convention précise que les domestiques doivent, entre autres, disposer d’“horaires de travail raisonnables et d’un repos hebdomadaire d’au moins vingt-quatre heures consécutives”. Plus de soixante pays se sont abstenus lors du vote du texte, dont le Royaume-Uni, la Malaisie, Singapour et la Thaïlande ; alors que plusieurs pays du Golfe (dont l’Arabie Saoudite) ont voté sa ratification.

Beyrouth, tombeau des Ethiopiennes De nombreuses Ethiopiennes se sont suicidées chez leurs employeurs libanais, qui les traitaient comme des personnes sans droits, corvéables à merci. Now Lebanon Beyrouth

D

ès son arrivée au Liban, Martha, une Ethiopienne d’une vingtaine d’années, a été maltraitée par son employeur et les trois enfants de celui-ci (deux adolescents et un enfant de 9 ans). Ils la frappaient sans cesse, l’insultaient, l’enfermaient dans la maison et verrouillaient le réfrigérateur. “Imaginez un enfant de 9 ans qui vous tape dessus. Je pleurais”, raconte Martha. Au bout de deux mois, la jeune femme s’est réfugiée au consulat éthiopien, où son employeur l’a suivie avec ses enfants sur les talons, essayant de la molester en public. Le consulat l’a prise sous sa protection puis l’a laissée partir avec l’employé du cabinet de recrutement qui l’avait fait venir au Liban. Mais, contre toute attente, la jeune Ethiopienne a été renvoyée dans la même famille et confrontée aux mêmes violences. “J’ai essayé de me suicider en buvant des produits de nettoyage, mais j’ai eu seulement la bouche brûlée”, dit-elle avec un sourire triste. Au bout d’un an, alors

“Dans certains cas, le corps reste longtemps dans le frigo, car ni l’assurance ni l’employeur ne veulent payer le rapatriement” Rahel, Ethiopie

AIMÉE THIRION

Après avoir travaillé dans une première famille où elle a été maltraitée, Rahel s’est retrouvée à la rue, puis elle a rencontré une autre famille qui lui témoigne du respect.

que son employeur l’envoie acheter un balai, Martha en profite pour prendre la fuite. “Dès que j’ai été dehors, je me suis mise à courir”, se souvient-elle. Martha a survécu, mais beaucoup d’autres femmes qui viennent au Liban pour travailler comme domestiques meurent des violences qui leur sont infligées. En 2009, quatre Ethiopiennes se seraient suicidées en deux semaines [au Liban, le suicide des domestiques est un phénomène persistant]. “Ces morts représentent la partie émergée de l’iceberg”, indique Nadim Houry, chercheur de Human Rights Watch à Beyrouth. Les employeurs libanais ont l’habitude de “conserver” le passeport de leurs domestiques et beaucoup ne les laissent pas sortir pendant des années. Les insultes sont aussi courantes chez eux que le non-paiement des salaires. Bien que la plupart de ces pratiques soient contraires à la Constitution libanaise et ne soient pas le fait de la grande majorité des Libanais, qui traitent leurs domestiques relativement bien, il n’existe pas de services chargés de défendre les droits fondamentaux des domestiques étrangères et de poursuivre en justice les employeurs violents. C’est pourquoi beaucoup d’entre elles choisissent de mettre fin à leur vie. Mais les difficultés continuent avec le rapatriement du corps. Ainsi, une Népalaise est restée plusieurs mois à la morgue. “Dans certains cas, le corps reste dans le frigo, car ni l’assurance ni l’employeur ne veulent payer le rapatriement”, explique Nadim Houry. Pour lui, le meilleur moyen de mettre un terme à ces suicides serait de faire en sorte que le gouvernement libanais ait à en répondre : “Que les autorités prennent des mesures concrètes pour réduire le sentiment d’isolement de ces employées.” Selon des sources officielles de la police, l’Ethiopienne qui s’est suicidée dans le quartier de Gemmayzé [à Beyrouth] en se jetant du septième étage l’aurait fait à cause d’une brouille avec sa sœur. Mais Broukti, une domestique éthiopienne qui travaille au Liban depuis plus de dix ans et fait partie d’une association, est sceptique. “En Ethiopie, personne ne se suicide pour une dispute avec sa sœur.” Selon les chiffres de Human Rights Watch, plus de la moitié des décès enregistrés sont ceux d’Ethiopiennes, alors qu’elles représentent moins d’un quart des domestiques. Broukti a deux explications. La première est que beaucoup de femmes de son pays viennent de régions rurales et versent plusieurs centaines de dollars à des passeurs en croyant qu’elles auront un emploi dans un bureau ; quand elles arrivent au Liban, elles trouvent leur situation insupportable. La seconde raison est que, pour beaucoup de ces femmes, il est intolérable d’être traitées comme des êtres humains de seconde zone. “Nous les Ethiopiens, nous avons une histoire. Nous n’avons jamais été colonisés. Nous avons même colonisé jusqu’à la frontière de l’Arabie Saoudite. Nous sommes un peuple très fier”, lance Broukti. Hayeon Lee


Courrier n° 1130 1130 || du du 28 28 juin juin au au44juillet juillet2012 2012 쏆 23 15 Courrier international international || n°

Anonyme

AIMÉE THIRION

Cette Africaine vit aujourd’hui dans un squat à Beyrouth. En mars 2011, elle s’est enfuie de la maison où elle était employée.

et 2 000 riyals [420 euros] par mois. Sumirah explique qu’elles négocient leur salaire en fonction de la superficie de la maison, de la quantité de bibelots – une collection de verres en cristal, par exemple – qu’elles doivent nettoyer chaque jour, et jusqu’au nombre de membres de la famille de leur employeur. “Plus la charge de travail est importante, plus notre salaire est élevé. Et si l’on parle couramment arabe, on gagne encore davantage”, précise Sumirah. Depuis le moratoire décidé par le gouvernement indonésien le 1er août 2011 – deux mois après la décapitation d’une domestique indonésienne à La Mecque, qui avait fait scandale en Indonésie – suspendant l’envoi de nouveaux travailleurs en Arabie Saoudite, les domestiques indonésiennes se font plus rares et ont donc plus de marge de manœuvre pour négocier leur salaire. Mais elles ne bénéficient plus d’aucune protection, si bien qu’elles sont encore plus exposées qu’auparavant.

Rentrée les mains vides

Le mirage saoudien des miséreuses de Java Au moins un million d’Indonésiennes travaillent dans des familles saoudiennes. Si certaines finissent par rentrer avec un pécule, d’autres sont exploitées et battues. Plusieurs ont été condamnées à mort et exécutées. Kompas (extraits) Jakarta

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n arrivant dans le hall de débarquement des travailleurs émigrés indonésiens de l’aéroport Soekarno-Hatta [à Jakarta], Sumirah binti M Adamin serre son petit garçon dans ses bras. Un grand sourire illumine son visage marqué par la fatigue de dix heures d’avion, un vol en provenance de Djeddah. Cette femme de 38 ans, de Java-Ouest, est partie comme domestique en Arabie Saoudite en 2003. Sa volonté de sortir de la misère était telle qu’elle est parvenue à surmonter sa douleur d’être séparée pendant toutes ces années de ses quatre enfants, restés à Cirebon [ville de la côte nord de Java]. Bien qu’elle n’ait même pas terminé l’école primaire, Sumirah a réussi à partir par la voie officielle [l’Arabie Saoudite et l’Indonésie ont signé des accords pour l’envoi de travailleurs]. Et elle a eu de la chance. Elle est tombée dans une bonne famille. Son salaire initial de 800 riyals par mois [170 euros] a été petit à petit augmenté jusqu’à 1 000 riyals [210 euros]. “Avec l’argent que j’ai épargné, je veux ouvrir un commerce de vêtements sur le marché de Tegalgubug [le marché central de la ville de Cirebon] afin d’être enfin près de mes enfants”, explique Sumirah, qui n’est jamais rentrée en Indonésie pendant toutes ces années.

Exécutions Accusée d’avoir tué la femme de son employeur saoudien, une domestique indonésienne de 54 ans a été décapitée au sabre à La Mecque à la mijuin 2011. Son exécution a provoqué un scandale en Indonésie. Selon Migrant Care, la très active ONG indonésienne de défense des travailleurs migrants, 417 domestiques indonésiennes risquent la peine capitale à travers le monde, 25 attendent leur exécution en Arabie Saoudite, tandis que 22 ont obtenu le pardon et ont été rapatriées. Les tensions à propos des domestiques n’empêchent pas les deux pays de commercer : ils ont décidé de porter en 2013 leurs échanges de 4,8 à 8 milliards d’euros.

L’Arabie Saoudite est une des “terres d’accueil” des domestiques indonésiennes. Elles sont 1 million – certains affirment même 1,5 million – à travailler là-bas et à envoyer quelque 2,5 milliards de dollars [près de 2 milliards d’euros] par an dans leurs villages. L’occasion d’effectuer le pèlerinage à La Mecque [l’Indonésie est le premier pays musulman du monde] tout en trouvant en emploi représente un attrait majeur. Elles partent généralement pour un contrat de deux ans, conformément aux accords bilatéraux passés entre l’Indonésie et l’Arabie Saoudite. La quasi-totalité de leur salaire sert d’abord à rembourser les frais de recrutement, d’obtention du passeport et d’achat du billet d’avion, soit 12  000  riyals [2 500 euros], engagés par l’agence privée de placement indonésienne. Certaines domestiques ne perçoivent aucun salaire pendant un an, parfois plus.

Négociations de salaire Ces retenues à la source et le manque de protection juridique font que nombre d’entre elles choisissent de travailler au noir dès que leur contrat officiel se termine. Leur salaire est alors plus élevé. Une domestique indonésienne avec plusieurs années d’expérience qui trouve un emploi sans passer par la voie officielle peut gagner entre 1 500 riyals [320 euros]

La quasi-totalité de leur salaire sert à rembourser les frais de recrutement, de passeport et d’achat du billet d’avion

C’est le cas d’Ika Septika binti Jamhuri, 28 ans, elle aussi de Java-Ouest. Ika travaille à Djeddah depuis 2007, pour un salaire mensuel de 600 riyals [125 euros]. Elle a fini par s’enfuir de la maison de ses employeurs, qui la maltraitaient et l’humiliaient constamment. Elle a alors cherché un nouvel emploi au noir. Hélas, sans succès. Après cinq ans en Arabie Saoudite, elle rentre dans son village les mains vides. Le sort de Tarsini est plus dramatique encore. Cette jeune fille de 21 ans, originaire de Java-Centre, risque d’être condamnée à mort. Depuis le début de l’année 2011, elle est incarcérée dans la prison de Dammam [capitale provinciale, sur le golfe Persique]. Elle est accusée d’avoir empoisonné l’enfant de ses patrons. Comme la plupart des autres domestiques indonésiennes, Tarsini est partie travailler à l’étranger dans l’espoir de sortir sa famille de la misère. Ses parents sont de simples paysans. Ils habitent avec leurs autres enfants et leurs petits-enfants dans une maison de 35 mètres carrés, aux murs de bambou et au sol en ciment. Le frère aîné raconte que Tarsini est partie en Arabie Saoudite en janvier 2009. Au début, elle donnait régulièrement des nouvelles par téléphone. Elle racontait à son frère que ses employeurs refusaient de lui verser son salaire. Et qu’elle était frappée et séquestrée chaque fois qu’elle osait réclamer son dû. Puis, au bout de sept mois, plus aucune nouvelle. Tarsini aurait dû rentrer en janvier 2011, au terme de son contrat. Vers le mois de juin, sa famille apprend par une amie de Tarsini que la jeune femme a des démêlés avec la justice saoudienne. Elle est accusée d’avoir tué l’enfant de ses employeurs en mêlant du poison à sa nourriture. Mais Tarsini nie : elle affirme que c’est la première femme de son patron qui lui a ordonné d’ajouter une poudre dans la bouillie de l’enfant [d’une autre des épouses]. A l’idée que sa fille soit condamnée à être décapitée, la mère de Tarsini a essayé plusieurs fois de se suicider en voulant se jeter sous le train qui passe devant leur maison. Son père n’arrête pas de dépenser de l’argent pour que sa fille puisse enfin rentrer. Il a demandé l’aide du gouvernement et organise chaque soir des prières communautaires qui lui coûtent très cher. Il avoue avoir déjà plusieurs millions de roupies de dettes. “S’il le faut, nous sommes prêts à vendre notre maison.” Hamzirwan et Siwi Nurbiajanti


16 쏆 Courrier du 28 28 juin juin au au 44 juillet juillet2012 2012 24 Courrierinternational international || n° n° 1130 1130 || du

Dossier Esclaves et domestiques Liban

Lanto, Madagascar

Déguise-toi en Sri-Lankaise et gagne 100 dollars

AIMÉE THIRION

Elle s’est enfuie de chez ses patrons, qui la maltraitaient et qui ont gardé son passeport. Après un séjour dans un centre de détention, elle a pu trouver de nouveaux employeurs.

Le code de l’esclavage En Arabie Saoudite, tout travailleur étranger a besoin d’un parrainage pour pouvoir travailler. Ce système favorise les abus, surtout lorsqu’il s’agit des droits des domestiques. Financial Times Londres

L

orsqu’en août 2010 une domestique originaire du Sri Lanka, L.T. Ariyawathi, a accusé son employeur saoudien de lui avoir enfoncé des clous et des aiguilles dans le corps, nombreux sont les Saoudiens et les responsables du gouvernement qui ont mis en doute son récit. Malgré les photos, certains ont même accusé L.T. Ariyawathi d’avoir tout inventé et de faire du chantage. Puis, fin 2010, on a appris que deux employées de maison indonésiennes avaient subi des sévices : Sumiati Binti Salan Mustapa (23 ans), torturée à Médine, et Kikim Komalasari (36 ans), décédée à Abha [deux villes saoudiennes]. Cette fois, les réactions ont été quelque peu différentes. “C’est le résultat de comportements anormaux qui pourraient avoir lieu dans n’importe quelle société”, a expliqué Yahya Al-Maqbul, qui travaille à la chambre de commerce et d’industrie de Djeddah. Il a tout de même ajouté : “Les comportements de ce type sont répréhensibles et inacceptables. Les auteurs de ces crimes ne devraient pas pouvoir échapper aux peines prévues par la charia.” Au ministère du Travail, les fonctionnaires assurent souvent que les violences sont rares, mais, selon les défenseurs des droits de l’homme, les fonctionnaires ignorent surtout le fait que ces comportements sont nourris par le système de parrainage en vigueur en Arabie Saoudite, appelé kafalah. Dans la plupart des pays, les domestiques peuvent tout simplement partir lorsque leur employeur est violent, mais, en Arabie Saoudite et dans d’autres pays du Golfe, ils ne peuvent pas quitter le pays ni changer de travail sans

Accord Après avoir interdit, en 2011, l’entrée des domestiques philippines sur son territoire, le royaume saoudien a fini par signer cette année avec Manille un accord sur leurs conditions de travail en Arabie Saoudite. L’accord stipule que l’employée touchera un salaire mensuel équivalant à 316 euros (50 % du salaire d’une employée saoudienne). Elle bénéficiera d’un jour de congé hebdomadaire. Elle gardera son passeport, sa carte de séjour, et aura le droit d’avoir un téléphone portable. Trente jours de congés lui seront accordés tous les deux ans. Son employeur devra lui payer son billet d’avion de retour et lui ouvrir un compte bancaire où elle pourra déposer son salaire. Enfin, l’employeur devra prendre en charge les soins médicaux de l’employée de maison en cas de maladie et renvoyer son corps à sa famille en cas de décès.

autorisation expresse. Qu’ils soient banquiers, avocats, chauffeurs ou domestiques, les 9 millions d’expatriés qui travaillent dans ce pays sont sous l’autorité d’un kafeel, ou “parrain”. S’ils sont nombreux à mener une vie paisible, les violences infligées aux employés étrangers sont courantes. Les employeurs confisquent souvent les passeports de leur personnel, refusent de leur accorder des visas de sortie ou de les laisser changer de travail. “C’est le système qui favorise les abus”, affirme Christoph Wilcke, de Human Rights Watch. “En général, l’impunité ne fait qu’alimenter la violence, quelle que soit la culture. Il est déjà arrivé que des Occidentaux qui habitent dans le Golfe trouvent normal de sous-payer et d’enfermer leurs employés de maison, ce qu’ils n’auraient jamais fait dans leur pays d’origine.” Le ministre du Travail saoudien, Adel Fakeih, a déclaré que la réforme du système de parrainage était l’une de ses principales priorités. Par ailleurs, Bahreïn et le Koweït ont indiqué qu’ils souhaitaient également mettre en place des réformes. Toutefois, les ministres des deux pays se sont heurtés à l’opposition des chefs d’entreprise locaux. La pire des situations est celle des employés de maison, car ils sont souvent pauvres et isolés, et ils peuvent rarement avoir accès à la justice. L’ancien ministre du Travail saoudien Ghazi Algosaibi (décédé en 2010) avait tenté de mettre fin au système, directement ou par le biais de quotas, pour forcer les patrons à embaucher des ressortissants saoudiens plutôt que des étrangers. Mais ses efforts ont été contrecarrés par le lobby des entreprises et le secteur lucratif des visas. “Il existe un marché noir des visas contrôlé par des personnes influentes. Personne ne peut s’y attaquer”, explique Waleed Abu Al-Khair, avocat spécialiste des droits de l’homme. “Nous avons affaire à une codification de l’esclavage. De nombreuses personnes vivent sans travailler grâce aux revenus que leur apporte le parrainage et à l’argent que des travailleurs pauvres leur versent tous les mois.” Abeer Allam

Un bar à Gemmayzé, un quartier de Beyrouth, a fini par annuler une soirée où les clients étaient invités à venir déguisés en travailleuses domestiques immigrées. Le meilleur costume aurait été récompensé par un prix de 100 dollars. Chacun était encouragé à venir “ce vendredi soir, transformé en Sinkara ou Milenga… Soumatra ou Domma… à créer [son] propre uniforme de bonne, à s’exprimer comme elle, à ressembler à une Philippine , à une fille du Bangladesh ou du Sri Lanka ou à n’importe quelle autre bonne, pour gagner un prix de 100 dollars”. Toutes les informations étaient sur la page Facebook du bar. Une organisation libanaise de lutte contre le racisme, Anti-Racism Movement, a reproduit sur son propre blog cette annonce, qui n’a pas tardé à soulever un tollé sur Internet. La propriétaire de l’établissement incriminé a dû retirer tous les détails sur l’événement. S’adressant au Daily Star le lendemain, elle a réfuté toute accusation de racisme. “On avait juste demandé de mettre un costume, c’était pour s’amuser. Mais certains ne l’ont pas compris ainsi.” A propos de l’accent mis sur les nationalités étrangères, elle a soutenu que “ce n’était pas du tout [son] intention de présenter les choses comme ça. Ce n’était pas obligatoire de se déguiser en étrangère, il suffisait de mettre un tablier et de s’habiller comme sa mère.” Farah Salka, de l’Anti-Racism Movement, considère l’événement comme l’un des exemples les plus scandaleux auxquels elle ait été confrontée depuis longtemps. Tout en se félicitant de la rapidité avec laquelle la propriétaire du bar y a mis un terme, Mme Salka regrette que celle-ci n’ait pas présenté d’excuses pour en avoir fait la publicité. Elle compare également le prix de 100 dollars promis pour le meilleur costume au salaire d’une domestique. “Il lui faut un mois de travail pour gagner une telle somme”, mais les clients du bar pourraient en toucher autant rien qu’“en l’imitant et remporter le prix tout en passant de joyeux moments”. Mme Salka dénonce une “insensibilité totale”. Olivia Alabaster The Daily Star Beyrouth

Campagne publicitaire qui dénonce la situation des domestiques au Liban, créée par l’agence Lorem Ipsum et censurée à Beyrouth.


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Le Bangladesh oublie ses bonnes S

w u in ww r l te .c e rn ou w at rr e io ie b na r l.c om

Malgré ses promesses, Dacca laisse ses émigrées se débrouiller seules, à la merci des passeurs. The Daily Star (extraits) Dacca

L

“Les plages de l’apartheid”, un article du Daily Star sur les plages privées libanaises interdites aux domestiques asiatiques et africaines. A lire sur le site de Courrier international.

sants du Bangladesh sont gérés par un consul général honoraire et un fonctionnaire spécialement affecté à l’emploi des émigrés. Le Bangladesh compte dix agences habilitées à envoyer des domestiques à l’étranger. Pour assurer la transparence de la procédure, elles ont des accords avec leurs homologues libanais, mais, dans les faits, ce sont des intermédiaires [passeurs] qui s’occupent des visas de travail. “Comme la plupart des domestiques ne connaissent que les intermédiaires, elles ne peuvent pas contacter directement les agences de recrutement pour résoudre les problèmes auxquels elles sont confrontées”, explique un agent qui a souhaité conserver l’anonymat. Selon lui, ce sont les intermédiaires qui ont le contrôle de la situation. “Mon intermédiaire m’a même demandé de me prostituer”, raconte une ancienne expatriée qui a payé plus de 100 000 takas [970 euros] pour se rendre au Liban alors que le tarif officiel est fixé à 20 000 [195 euros]. Porimol Palma

Thérésa, Philippines Elle a d’abord travaillé trois ans dans une famille. Aujourd’hui, elle est domestique en “free-lance”, et elle a son propre logement à Beyrouth. Tous les mois, elle envoie de l’argent à sa fille restée aux Philippines pour lui payer ses études. AIMÉE THIRION

e gouvernement bangladais ne semble guère se préoccuper de protéger ses ressortissantes contre les mauvais traitements dont elles sont victimes lorsqu’elles vont travailler comme domestiques à l’étranger, en particulier au Liban, le pays qui en accueille le plus grand nombre. En effet, lorsque celles qui sont parties travailler au Liban et, dans une moindre mesure, aux Emirats arabes unis et à Oman rentrent dans leur pays, elles ont été victimes de harcèlement psychologique ou sexuel. Quelque 200 000 Bangladaises, pour la plupart pauvres, analphabètes ou très peu instruites, ont actuellement un emploi chez des particuliers ou dans des usines textiles de divers pays du Moyen-Orient. Tous les ans, près de 60 000 Bangladaises vont y travailler et envoient à leur famille une part de leur salaire, pour un montant global estimé à 150 millions de dollars [119 millions d’euros] par an. “Mes souvenirs du Liban sont un cauchemar”, confie une ancienne émigrée, racontant le viol commis sur elle par son employeur. Une autre témoigne : “On m’obligeait à travailler dans trois maisons alors que j’avais été recrutée pour une seule. Je ne pouvais pas assumer tout ce travail. Et en plus on ne me donnait pas grand-chose à manger.” Il y a deux ans, le ministre bangladais du Travail, des Expatriés et de l’Emploi outre-mer, Khandaker Mosharraf Hossain, avait promis de distribuer des téléphones portables et des cartes SIM à ces femmes à leur arrivée à l’étranger. Mais il n’a pas précisé si on leur communiquerait des numéros pour contacter les autorités bangladaises ou libanaises. Interrogé récemment à ce sujet, il a répondu : “J’ai approuvé une décision en ce sens. Je vais vérifier pourquoi elle n’a pas

été appliquée.” Et il a ajouté qu’avant de partir ces femmes suivaient un stage de formation de trois semaines, qui, selon lui, contribuait “à réduire les cas de mauvais traitements”. Une information qui reste malheureusement impossible à vérifier. Pour Al-Amin Nayan, militant des droits des émigrés, “le fait que le gouvernement n’ait pas tenu ces deux promesses cruciales reflète son manque d’intérêt pour le sort des émigrées”. Sumaiya Islam, à la tête de l’Association bangladaise des travailleuses migrantes, est convaincue que les téléphones portables seraient utiles aux domestiques. Les autorités concernées pourraient les contacter régulièrement, elles et leurs employeurs, “afin d’assurer leur protection”. En août 2009, le ministre des Finances, A. M. A. Muhith, avait annoncé l’ouverture d’une ambassade à Beyrouth, mais la procédure est toujours “en cours”. A l’heure actuelle, les dossiers relatifs aux conditions de travail des ressortis-

Entre pays d’Asie

En Malaisie, “on les traite comme des animaux” Comment survivre après les violences ? Des organisations tentent d’aider les bonnes cambodgiennes en détresse rapatriées de Kuala Lumpur. Une Cambodgienne a été découverte par une patrouille de police dans la nuit du 10 avril ; elle était assise devant l’aéroport international de Phnom Penh, l’air hagard, se souriant à elle-même ; son passeport portait un tampon malaisien mais elle s’est montrée incapable d’expliquer d’où elle venait ou ce qu’elle faisait. Duong Lorn, sa sœur cadette, a déclaré que Poung Savong, âgée de 30 ans, était une femme belle et heureuse avant de s’expatrier en Malaisie pour travailler comme domestique, et que c’était pitié de la voir aujourd’hui dans cet état. Le peu

de choses que la police a pu apprendre d’elle lui a permis de reconstituer une histoire qu’elle ne connaît que trop bien : Poung Savong avait quitté le Cambodge deux ans auparavant pour travailler comme domestique en Malaisie. Elle a été battue et torturée par ses employeurs jusqu’à ce qu’elle craque. Chaque année, des dizaines de milliers de Cambodgiennes sont rapatriées de pays où elles sont exploitées. Bien qu’elles espèrent laisser ces épreuves derrière elles, les spécialistes de la santé mentale affirment que leurs ennuis sont loin d’être terminés. De fait, le Programme de soutien psychosocial aux victimes de trafic d’êtres humains et d’exploitation dans le travail, dirigé par Pich Panha, de l’Organisation psychosociale

transculturelle, a enregistré un accroissement du nombre de patientes prises en charge au cours des derniers mois. De janvier à mars, vingt-six victimes ont été reçues, soit plus du double du chiffre atteint au premier trimestre 2011 et près de la moitié du total de l’année (59). Devant cette multiplication des sévices subis par des domestiques cambodgiennes en Malaisie, les autorités ont temporairement interdit leur départ en octobre 2011. Quelque 80 à 90 % des anciennes migrantes reçues par l’Association pour les droits de l’homme et le développement au Cambodge (Adhoc) souffraient de troubles psychiques, indique la directrice adjointe de la section féminine, Lim Mony. Une femme de 21 ans originaire

de la province de Kampong Thom [au centre du Cambodge] manifestait des symptômes classiques de trouble dépressif, se tenant toujours sur la défensive et se trouvant incapable de se concentrer même sur des activités quotidiennes. Elle avait été victime de viol et de tentative de meurtre en Malaisie et son corps avait ensuite été jeté dans un grand sac en plastique et déposé dans une poubelle par ses employeurs. “Certaines de ces femmes ont été traitées comme des animaux, parfois même moins bien. Des expériences de ce genre laissent des traces au niveau affectif, intellectuel et psychique. Leur équilibre mental s’en trouve altéré”, rapporte Pich Panha. Cassandra Yeap The Phnom Penh Post (extraits) Phnom Penh


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France Patrimoine

Economie

Le “tapis rouge”, c’est maintenant

“Astérix dit adieu à Pompéi”

Augmentation des taxes et plafonnement du salaire des dirigeants : les premières mesures économiques du gouvernement risquent de faire fuir les entreprises, pronostique le très libéral magazine anglais The Economist.

Les millions promis pour sauver le site archéologique resteront finalement en France.



The Economist Londres



a première fois que les socialistes étaient arrivés au pouvoir, en 1981, avec l’élection de François Mitterrand, le nouveau gouvernement s’était dépêché de nationaliser à tour de bras. Rien d’étonnant, dans ces conditions, que les patrons français aient accueilli la victoire de François Hollande avec plus qu’un frisson d’inquiétude. Que vont faire les socialistes cette fois-ci ? La réponse est que François Hollande entend apparemment freiner les forces de “destruction créatrice” [expression popularisée par l’économiste autrichien Joseph Schumpeter au début du XXe siècle] de manière à figer pour l’éternité le paysage économique du pays. Avant même la victoire des socialistes aux élections législatives du 17 juin, le discours contre les fermetures d’usines s’était durci. Durant la campagne électorale, Arnaud Montebourg, devenu depuis ministre du Redressement productif, les avait vigoureusement dénoncées. Lorsque le fabricant de lingerie féminine Lejaby avait annoncé son intention de cesser toute activité sur son dernier site en France et de délocaliser l’ensemble de la production en Tunisie, il était monté au créneau pour défendre le “soutien-gorge tricolore”. Montebourg semble même vouloir empêcher les entreprises de déménager à l’intérieur du pays. Il a protesté avec virulence lorsque Kawan Villages, un exploitant de campings en difficulté, a récemment tenté de démonter ses tentes en Bourgogne pour les réinstaller dans le Sud-Ouest.

L

Plans sociaux en cascade Maintenant, le gouvernement Ayrault veut passer du discours à l’acte. Michel Sapin, le ministre du Travail, a promis de faire en sorte que les licenciements coûtent tellement cher aux entreprises qu’elles n’y songeront même plus. Celles qui réduiront leurs effectifs tout en versant des dividendes seront sanctionnées. Une autre mesure envisagée consisterait à obliger les sociétés à vendre un site, sans doute avec les produits qui y sont fabriqués, à des concurrents plutôt que de le fermer. Mais le gouvernement aura du mal à résister aux forces du marché. Nombre d’entreprises ont mis en sommeil leurs plans de restructuration durant la campagne électorale, de manière à éviter toute

e devait être le sauvetage des ruines de Pompéi par les gentils Français, c’est devenu l’impardonnable trahison des… méchants Français. Le 12 mars dernier, Joëlle Ceccaldi-Raynaud, la présidente de l’Epadesa, établissement public chargé de l’aménagement du quartier d’affaires parisien de la Défense, a annoncé que les 5 à 10 millions d’euros promis pour aider à la restauration de Pompéi, l’un des sites archéologiques les plus visités d’Italie, resteraient en France. Depuis, la presse italienne n’en finit plus de pointer la mauvaise volonté française. “Astérix dit adieu à Pompéi […]. Après les promesses, les Français se défilent”, écrit La Repubblica. “Les Français ne nous respectent pas”, note Il Corriere della Sera. Petit retour en arrière : l’effondrement de la maison des Gladiateurs, l’un des chefs-d’œuvre de Pompéi, en novembre 2010, émeut tous les amoureux de ce site classé patrimoine mondial de l’Unesco. Pompéi ne cesse de se dégrader : il faut sauver Pompéi. Un an plus tard, le 29 novembre 2011, un accord de coopération est signé entre l’Unesco et l’Etat italien pour mettre en place un plan de sauvegarde décennal. Outre les financements européens, le plan prévoit la contribution de sponsors privés, nationaux ou internationaux. L’Epadesa s’engage alors à réunir 5 à 10 millions d’euros par an pour le programme. “Il nous apparaît tout à fait judicieux que la Défense, ville du XXIe  siècle, tende la main à la cité antique de Pompéi, qui souffre”, avait commenté à l’époque Philippe Chaix, le directeur général de l’Epadesa. Jusque début mars, plusieurs réunions se tiennent entre les représentants de l’Epadesa et Lorenzo Ornaghi, le ministre italien des Biens culturels, pour formaliser l’aide tant attendue… jusqu’à “la terrible volte-face”. “La présidente de l’Epadesa a découvert (un peu tard) que [son institution] n’avait pas le droit, en tant qu’établissement public d’Etat, de participer à de telles opérations”, explique Il Corriere della Sera. Les Français, en somme, se sont avancés sans savoir s’ils pourraient tenir leurs promesses, souligne le quotidien. Mais l’Italie aussi a manqué de sérieux : alors qu’il savait, “Lorenzo Ornaghi n’a rien dit pendant trois mois. Mais la morale est ailleurs, conclut le quotidien. Penser que quelqu’un d’autre puisse tenir plus que nous à notre histoire et à notre héritage culturel est une terrible illusion. La cavalerie n’arrivera jamais à Pompéi, car la seule cavalerie possible est la nôtre. Et il serait temps de sonner la charge.” Bref : on n’est jamais mieux servi que par soi-même… et encore ! 

C

 Dessin de Vlahovic, Belgrade. polémique. Maintenant, des plans sociaux en cascade se profilent à l’horizon. Selon la CGT, jusqu’à 45  000 emplois sont menacés dans des groupes comme PSA Peugeot-Citroën, qui voit ses ventes chuter, ou Carrefour. Les socialistes ne réussiront vraisemblablement pas à prévenir les destructions d’emplois, mais ils feront sans doute preuve d’une redoutable efficacité quand il s’agira de décourager les créations d’emplois. L’une de leurs promesses électorales les plus populaires était l’imposition des revenus supérieurs à 1 million d’euros au taux marginal de 75 %. Mais les conséquences probables d’une telle décision seront bien moins appréciées. De grandes entreprises quitteront la France ou installeront leur état-major à l’étranger, de manière à protéger leurs dirigeants sur le plan fiscal. En outre, une nouvelle taxe supplémentaire sur les dividendes des entreprises [à hauteur de 3 %] prend le monde des affaires à rebrousse-poil. Paris bruisse de rumeurs sur des départs précipités. Le groupe de luxe PPR, propriétaire de Gucci et d’Yves Saint Laurent, projetterait de déménager l’ensemble de sa direction dans des bureaux londoniens dès cet été. Technip, le groupe de services pétroliers présent dans le monde entier, envisagerait de transférer son siège social de l’autre côté de la Manche. A la grande colère d’un député français, le Premier ministre britannique David Cameron s’est dit prêt à “dérouler le tapis rouge” devant les entreprises françaises qui souhaiteraient fuir le nouvel impôt. Mais la plus lourde conséquence de l’instauration de taux d’imposition astronomiques sera bien moins visible, au moins au premier abord. Marc Simoncini [fondateur du site de rencontres Meetic et président du fonds d’investissement Jaïna Capital] est l’un des entrepreneurs les plus connus en France – et l’un des rares à s’élever publiquement contre les mesures

envisagées. Il a évoqué la possibilité de s’installer à l’étranger en regrettant que la France s’apprête à devenir l’un des pays les plus fortement imposés au monde. L’impôt ne constitue pas la seule menace qui plane sur les émoluments des dirigeants d’entreprise. En effet, le ministre de l’Economie et des Finances, Pierre Moscovici, a annoncé leur plafonnement à 450 000 euros – soit environ vingt fois ce que touche le salarié le moins bien payé – pour les patrons des sociétés dont l’Etat est l’actionnaire majoritaire. Dans certains cas, cela entraînera une baisse de 70 % de leur rémunération.

Caprices gouvernementaux La plupart des dirigeants d’entreprise ne pensent pas que le gouvernement les vise délibérément. Ils estiment que ses motivations sont d’ordre purement politique – et que les socialistes n’ont simplement pas conscience des dégâts que causeraient leurs projets (la plupart des ministres n’ont aucune expérience des affaires). De toute façon, il est possible que le taux d’imposition de 75 % ne voie jamais le jour : le Conseil constitutionnel pourrait ultérieurement le remettre en cause. Mais les patrons français portent une part de responsabilité dans le traitement qui leur est réservé. Presque tous ont profité des liens étroits qui existent entre les hauts fonctionnaires et les dirigeants du secteur privé. Nombre d’entre eux sortent des mêmes grandes écoles, notamment l’Ecole nationale d’administration (ENA). Les membres des cabinets ministériels sont régulièrement parachutés à la direction des entreprises, même non contrôlées par l’Etat. A l’inverse, certains patrons deviennent ministres. Si les deux catégories ne faisaient pas partie de la même élite et si les entreprises françaises étaient plus indépendantes de l’Etat, ces dernières seraient moins vulnérables aux caprices gouvernementaux. 


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France Prosélytisme

La réponse à la crise ? Les évangéliques ! Ils gagnent du terrain en France, profitant de la crise. Une nouvelle église évangélique ouvre ses portes tous les dix jours. Opera Mundi São Paulo



u son du synthétiseur, quatre chanteurs donnent le ton pendant l’office, accompagnés avec ferveur par les fidèles qui, bras levés, dansent et répètent les paroles défilant sur un écran. Au-dessus figure en grandes lettres “Dieu est Amour”. Nous sommes à l’église réformée de Belleville [quartier populaire de l’Est parisien]. Une scène courante pour la majorité des Brésiliens, mais nouvellement apparue en France. L’Hexagone a vu la foi néopentecôtiste progresser ces dernières années, une progression favorisée par la crise économique. Tous les dix jours, une nouvelle église évangélique ouvre ses portes, selon le Conseil national des évangéliques de France (CNEF), créé il y a deux ans. C’est le courant religieux qui se développe le plus dans le pays et qui a le plus grand nombre de pratiquants. “La première raison est simplement liée au besoin d’espoir”, estime Sébastien Fath, sociologue des religions, spécialiste du protestantisme. “La crise déclenche un certain nombre de pathologies sociales, comme la solitude. L’Etat ne peut pas tout faire, les prestations sociales et les capacités d’intervention sont généralement fragilisées faute d’argent public. L’Eglise évangélique répond aux besoins auxquels l’Etat ne satisfait plus.” Sébastien Fath insiste sur le caractère optimiste du discours évangélique dans un pays où le pessimisme est grand. Il relève l’existence de fidèles issus des classes privilégiées, mais il souligne que cette religion attire proportionnellement plus de jeunes et d’immigrés, principalement originaires de Chine, de Corée du

© XAVIER BELLANGER

A

 Dessin de Cost, Belgique. Sud et des anciennes colonies françaises d’Afrique. Pour Etienne L’Hermenault, baptiste et président du Cnef, le succès des Eglises évangéliques reflète une soif de spiritualité. “La crise n’est pas seulement financière, elle est aussi morale. Il y a de la lassitude vis-à-vis d’une société qui a perdu nombre de références et se trouve en quête de valeurs”, assure-t-il. Sébastien Fath défend également l’idée que le retour de la religiosité est lié à la crise du discours politique. “Les Français sont déçus par la politique. Pendant longtemps,

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notre pays a exporté des idées politiques, mais depuis quinze-vingt ans c’est le désenchantement qui a pris le relais.” Loin de l’anonymat des rues, les dimanches matin, à l’entrée de l’église réformée de Belleville, l’accueil est chaleureux et personnalisé. “C’est la proximité entre nous, les pasteurs, et nos fidèles qui fait la force du mouvement évangélique”, affirme Amos Ngoua Mouri, pasteur de la communauté évangélique La Bonne Nouvelle, dans le nord de Paris. Plus de la moitié des évangéliques français avaient auparavant une autre religion. “Ces Eglises se présentent en ayant recours aux formes de communication moderne, alors que les religions plus traditionnelles utilisent des méthodes dépassées. Les évangéliques recrutent efficacement”, explique Frédéric Rognon, professeur de philosophie des religions à la faculté de théologie protestante de Strasbourg. Etienne L’Hermenault, qui est aussi président de la Faculté libre de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine (FLTE), la principale institution dédiée à la formation des nouveaux pasteurs français, annonce que l’objectif est d’atteindre une église pour 10 000 habitants. Actuellement, il existe un lieu de culte pour 30 000 habitants. Depuis 1950, le nombre d’évangéliques a été multiplié par neuf, dans un pays où seulement 5 % de la population déclare pratiquer une religion. A l’église évangélique Paris-Bastille, il est possible de visionner les vidéos du dernier office sur un iPhone ou de lire le blog du pasteur. D’autres églises proposent des visites à domicile, des groupes d’études ou des activités sociales pour les jeunes, les enfants, les mères, les couples ou les personnes âgées. A l’aise avec la révolution numérique, ce style liturgique est plus adapté à la culture des jeunes que la traditionnelle messe catholique, par exemple.

“L’expression publique de la foi des évangéliques, quasi publicitaire, choque dans une culture française qui relègue la religion dans la sphère privée”, affirme Sébastien Fath, qui estime néanmoins que dans le pays de la laïcité les choses sont en train d’évoluer. Le pasteur camerounais Mouri confirme que les évangéliques sont aujourd’hui mieux acceptés dans l’espace public, bien qu’ils soient encore une minorité.

Une religion qui attire surtout les jeunes et les immigrés La visibilité des musulmans a permis de rendre naturelle l’expression religieuse dans des lieux publics. “Il y a un retour de visibilité de la foi même chez les catholiques. La procession du 15 août à Paris en est un exemple. C’était inimaginable il y a encore vingt ans”, ajoute Sébastien Fath. Des pasteurs brésiliens ont franchi l’océan à la conquête de cette nouvelle terre. “Nous savons qu’aujourd’hui le réseau évangélique est transnational. En France, il y a des protestants brésiliens. L’Eglise universelle du royaume de Dieu [créée au Brésil en 1977 par un ancien employé de la Loterie nationale brésilienne et considérée comme une secte par le Parlement français] a été fondée à Paris il y a déjà quelques années et d’autres Eglises néopentecôtistes sont apparues”, précise-t-il sans pour autant pouvoir évaluer ce flux. Les missionnaires des pays du Sud ont une bonne réputation parmi les Français, qu’ils soient brésiliens, portugais ou espagnols. A l’image de Nuno Pedro, un Portugais qui officie devant 8 000 personnes tous les dimanches, dans la méga-église Charisma, à Saint-Denis, en banlieue parisienne. Luiza Duarte0

Projet

Le premier temple mormon de France A quelques pas du château de Versailles, une centrale électrique désaffectée va prochainement être remplacée par le premier temple mormon de France. “Nous n’étions pas enchantés”, admet Philippe Brillault, le maire du Chesnay, (divers droit), dans The Washington Post. “Mais que pouvions-nous leur reprocher ? Pas d’être polygames [les mormons ont aboli la polygamie en 1889]. Le principal

problème était le prosélytisme.” Le permis de construire a donc été accordé, mais ce projet a suscité de vives réactions : l’opposition a dénoncé le manque de débat préalable, et une pétition en ligne a recueilli plus de 6 000 signatures contre cette édification. “Certaines personnes craignent de voir des mormons partout et que Le Chesnay ne devienne un nouveau Salt Lake City”, explique Christian Euvrard, le porte-parole

de la communauté. Avec 36 000 membres et une histoire qui remonte aux années 1850, la communauté mormone de France est l’une des plus importantes d’Europe. “Mais, tandis qu’aux Etats-Unis l’assise des mormons est confirmée par la candidature présidentielle de Mitt Romney”, fait observer le quotidien américain, “en France, ce culte suscite surtout des froncements de sourcils.”


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Europe

Sauvetage Chypre est

le cinquième Etat de la zone euro contraint de demander l’aide de ses partenaires. Le pays, qui s’apprête à prendre la présidence semestrielle de l’Union européenne, pourrait avoir besoin de 10 milliards

d’euros pour soutenir ses banques, affectées par la crise grecque. Redoutant que l’UE lui impose en contrepartie des mesures d’austérité, Chypre cherche, parallèlement, à obtenir un prêt bilatéral de la Russie ou de la Chine.

Union européenne

Tout se joue en Allemagne Le sommet européen des 28 et 29 juin à Bruxelles abordera l’avenir de l’euro. Une certitude : seuls les Allemands peuvent supporter la majeure partie des coûts liés au sauvetage de la monnaie unique. Süddeutsche Zeitung Munich



’avenir de l’euro ne dépend pas de l’Italie. Il ne dépend pas non plus de l’Espagne, du Portugal, de Chypre ni même de la Grèce. C’est en Allemagne et pas ailleurs que se décidera le sort de la monnaie unique. Berlin est aujourd’hui le cœur de la crise. Le ministère des Finances et la Bundesbank en sont certainement bien conscients, mais la question est loin d’être abordée publiquement avec la franchise nécessaire. Seule l’Allemagne peut supporter la majeure partie des charges qui accompagneront le sauvetage de l’euro. La question, c’est de savoir si les Allemands le veulent et combien de temps ils pourront encore le faire. La décision de Joachim Gauck, président de la République fédérale, de ne pas signer la loi sur le plan de sauvetage permanent avant que le Tribunal constitutionnel ait eu le temps d’examiner les recours déposés en urgence montre le sérieux de la situation. Ce procédé est certes traditionnel entre organes constitutionnels, mais, dans la situation actuelle, il en résulte que la loi ne pourra pas entrer en vigueur le 1er juillet comme prévu. Alors qu’un difficile sommet restreint de l’UE vient de se terminer, l’opinion et les responsables politiques allemands ont donc l’occasion de faire froidement leurs calculs : combien va encore nous coûter le sauvetage de l’euro, économiquement et politiquement ? Et combien nous coûterait un échec, c’est-à-dire la désintégration

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 Dessin d’Arend, Pays-Bas. de la zone euro, quelle que soit sa forme ? Dans les deux cas, quels sont les risques courus par les bilans des banques et de la Bundesbank ? Quelles seraient les conséquences d’un tel échec pour la position de l’Allemagne ? La chancelière doit-elle et peut-elle continuer à incarner la discipline en Europe ? Les observateurs extra-européens ont remarqué que les Allemands menaient le débat sur l’euro d’un point de vue étonnamment moral – “Pourquoi irionsnous payer pour que les Grecs prennent leur retraite à 45 ans ?” Ces questions sont faciles à comprendre mais elles ne sont pas pertinentes : aucun euro allemand n’a encore été injecté dans le système de retraite grec. Il serait temps d’élever le débat à un niveau économique et constitutionnel. Le gouvernement allemand doit examiner ce qu’il a le droit et la capacité de faire pour sauver l’euro. Ces limites sont

définies tant par la Constitution que par la puissance économique et l’opinion publique allemandes. Les citoyens craignent pour leur argent et se sentent menacés par les divers plans de sauvetage. Il est clair que la stratégie adoptée jusqu’à présent par Angela Merkel a échoué sur un point important : depuis 2010, la chancelière a acheté du temps dans le souci très compréhensible de garder la main pour contraindre ses partenaires à des réformes. Cette stratégie a produit des effets – après tout le président du Conseil italien ne s’appelle plus Silvio Berlusconi – mais elle n’a pas permis de mettre fin à la crise, au contraire. Celle-ci coûte de plus en plus cher et la peur de voir éclater une nouvelle et grave crise financière mondiale grandit. Le fait que l’agence de notation financière Moody’s ait baissé, parfois sévèrement, la note de quinze banques internationales est

un signal d’alarme. La bataille existentielle de l’euro a commencé depuis longtemps. L’éclatement de l’union monétaire est désormais une éventualité avec laquelle il faut compter – littéralement. Ses conséquences du point de vue allemand ne seraient pas seulement une montée en flèche du cours de l’euro du Nord – ou du nouveau Deutsche Mark, selon le nom qu’on donnerait à cette monnaie dérivée –, on pourrait en outre difficilement éviter une dépression mondiale et on ne peut que spéculer sur l’avenir de l’UE dans son ensemble. Certains souhaitent peut-être une fin horrible à l’euro ces jours-ci, mais on peut se demander s’ils ont une idée des proportions que prendrait cette horreur. Le sauvetage de l’euro reviendrait également très cher à l’Allemagne, comme d’ailleurs à la France, à l’Italie et à d’autres pays. Les propositions du FMI, des pays du G20 et de nombre d’économistes reviennent fondamentalement à la même chose : les Etats de la zone euro doivent partager au moins en partie les risques engendrés par leurs systèmes bancaires et leurs emprunts d’Etat. Les Etats économes, l’Allemagne et les Pays-Bas, devront garantir les comptes espagnols, les contribuables français et allemands le budget de Rome, Madrid et autres. On ne saurait défendre l’euro avec crédibilité sans une garantie commune européenne, au moins limitée. Il faut pour cela mettre en place rapidement une politique bancaire européenne. Pourquoi tant de banques européennes sont-elles sous-capitalisées, contrairement à leurs homologues américaines ? Parce qu’il y n’a pas d’instance européenne pour les contraindre à se constituer des réserves suffisantes. Pour l’euro, les Allemands ont le choix entre deux solutions, l’une mauvaise, l’autre catastrophique. Il faut qu’ils choisissent la mauvaise solution. Et très vite. Nikolaus Piper

Interview

L’Europe selon Wolfgang Schäuble Dans un entretien au magazine Der Spiegel, le ministre allemand des Finances précise les contours de la future Union européenne. Extraits. Der Spiegel Monsieur Schäuble, [peut-on dire que] vous prônez les Etats-Unis d’Europe ? Wolfgang Schäuble Non, l’Europe du futur ne sera pas un Etat fédéral sur le modèle des Etats-Unis ni sur le modèle fédéral allemand. Elle aura sa propre structure. C’est

une expérience nouvelle, extrêmement intéressante. Il faut surtout mettre en œuvre une union budgétaire, ce qui implique un transfert de compétences des Etats nationaux au niveau européen. De surcroît, les problèmes des banques espagnoles prouvent une fois de plus que l’Europe s’en sortirait mieux avec une union bancaire. Il nous faut une instance de contrôle européenne pour pouvoir au moins influer sur les plus grandes institutions financières.

Cela permet ensuite de les sauver via des fonds communs. Le mieux serait qu’il y ait un ministre des Finances européen, qui ait un droit de veto sur les budgets nationaux. Faut-il transférer d’autres compétences que les finances ? A l’heure de la mondialisation, la politique économique en fait forcément partie. En outre, il y a encore beaucoup trop de compétences nationales en matière de politique étrangère et de défense.

L’Europe devrait parler d’une seule voix dans le monde. Que devient la légitimité démocratique dans ce que vous proposez ? Pour commencer, la Commission doit devenir un vrai gouvernement. Pour cela, elle devrait être élue par les députés, ou bien son président devrait être élu au suffrage universel. Je suis pour cette dernière solution. Un président fort, un Parlement faible… Et où se situent les Etats membres ?

Le Parlement doit naturellement être renforcé lui aussi. Il doit avoir enfin le droit de proposer des lois. Que cela reste une prérogative de la seule Commission est un anachronisme. Pour les Etats membres, le mieux serait qu’ils soient représentés par une deuxième chambre, sur le modèle du Bundesrat allemand [chambre des Länder] ou du Sénat américain. Toutes les lois devraient naturellement y trouver une majorité comme au Parlement.


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Courrier international||n° n°1130 1130| |du du28 28juin juinau au44juillet juillet2012 2012 Courrier international

Europe Suède

Italie

L’austérité, d’accord, mais pas tout de suite Il y a vingt ans, l’éclatement de la bulle immobilière en Suède a fait sombrer les finances publiques. Mais, au lieu de s’imposer une cure de rigueur radicale, le pays s’est accommodé, temporairement, d’un lourd déficit budgétaire.

Alors que se tient un sommet européen qu’on dit crucial, le tableau des demi-finales de l’Euro 2012 rassemble l’Allemagne et trois pays parmi les plus endettés de l’UE.

Dagens Nyheter (extraits) Stockholm

La Stampa Turin



Un apôtre de la rigueur Avant la crise, l’économiste Hans Tson Söderström faisait partie de ceux qui pointaient du doigt les défaillances de l’Etat providence et estimait qu’il fallait soumettre l’économie à des règles rigoureuses, comme la maîtrise de l’inflation, l’équilibre budgétaire et la fixité du taux de change. Mais les turbulences des années 1990 le conduisent à changer son fusil d’épaule. Hans Tson Söderström part en Finlande, qui se trouve alors dans une situation financière analogue à celle de la Suède, et mène une étude pour la banque centrale de Finlande. Celle-ci l’a sans doute choisi pour sa réputation d’apôtre de la rigueur. L’establishment finlandais est favorable à l’austérité et souhaite voir cette stratégie confirmée par un expert extérieur. Mais voilà, les préconisations de l’économiste sont bien différentes de ce qu’espérait le donneur d’ordre. Plus Hans Tson Söderström étudie la situation en Suède et en Finlande, plus il se rend compte que

epuis le début de la crise économique, en 2007, nous sommes assommés de sigles. Le pire de tous, le plus caustique et négatif, demeure toutefois Pigs, qui désigne les pays endettés du sud de l’Europe : Portugal, Italie (brièvement remplacée par l’Irlande), Grèce et Espagne. Mais en réalité, dans l’anglais de Wall Street, de la City et de la finance en général, cet acronyme ne signifie rien d’autre que “porcs”. Mais voilà qu’au championnat d’Europe de football deux Pigs se sont immiscés en demi-finale : le Portugal et l’Espagne. La Grèce, elle, a donné des sueurs froides à l’Allemagne, espérant pendant cinq petites minutes que le dernier carré serait dominé par la dette : d’une part, la péninsule ibérique, d’autre part deux pays du monde antique, l’Italie romaine et la Grèce athénienne. Mais l’Allemagne s’est finalement mise en travers, comme pour rappeler que c’était elle, l’ancienne reine du deutschemark, qui était la championne se dressant face à la dette. De retour du minisommet de Rome avec Mario Monti, Mariano Rajoy et François Hollande, Angela Merkel, affublée d’une veste verte aussi affreuse que les gros titres populistes de journaux comme Bild, a pavoisé à la tribune comme pour rappeler au monde que Berlin s’opposera aux cigales jusque dans le football. Nous sommes bien loin des vers de Garcia Lorca : “¡Cigarra! ¡Dichosa tú!” – “Cigale, bénie sois-tu”… Dimanche 24 juin, ce fut au tour de l’Italie et de l’Angleterre de conclure la métaphore économique de l’Euro 2012, dans un match où se sont affrontés deux modèles de jeu et de culture. Mais ce sont bien les Anglais qui étaient acculés en défense, jouant… comme des fourmis. L’Italie, elle, a attaqué avec fantaisie et force, se procurant des occasions à la pelle. Le spread [écart des taux d’emprunt entre l’Allemagne et l’Italie] nous poursuit jusque dans l’Euro de foot [la demifinale Italie-Allemagne se joue jeudi 28 juin] : les Allemands sont prêts à imposer la balance des paiements de leurs buts, le crédit à l’exportation de leurs actions, la perfection de leur génie humain. Mais le football est la métaphore parfaite de la vie dans toute son imprévisibilité. Forza Azzurri ! Gardons de notre côté ce spread magique et reprenons cette coupe qui nous échappe depuis 1968. 

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E 

n 1990, l’économie suédoise se portait comme un charme : l’excédent budgétaire représentait 4 % du PNB. Et puis la situation a évolué de manière inattendue. En trois ans, les finances publiques ont sombré. En 1993, le déficit était de 13 %. Aucun des pays de la zone euro actuellement frappés par la crise n’a un trou aussi béant dans ses caisses. Comprendre la crise suédoise peut nous aider à analyser les turbulences que traverse aujourd’hui l’Europe. A l’époque, nombre de spécialistes ont conclu que l’Etat providence avait précipité le pays dans le mur. D’après eux, une structure macrocéphale et peu rentable avait fini par s’écrouler, entraînant une crise de confiance. Ils se trompaient. Certes, les régimes publics avaient besoin d’être rénovés et ouverts à la concurrence. Mais, si l’Etat providence traversait des difficultés, cellesci ne suffisaient pas à expliquer le séisme qui secouait l’économie. Le fait est que la Suède, tout comme les pays de la zone euro aujourd’hui dans la tourmente, connaissait une grave crise financière. A partir du milieu des années 1980, les crédits avaient été distribués à tout-va et une bulle s’était formée sur le marché de l’immobilier. Quand elle a éclaté, les banques ont eu de sérieux ennuis.

La revanche des Pigs

 Dessin de Kroll paru dans Le Soir, Bruxelles. l’analyse traditionnelle n’est plus pertinente. Grâce notamment à une relecture de l’ouvrage de référence d’Irving Fisher, La Théorie des grandes dépressions par la dette et la déflation [1933], l’économiste comprend que la débâcle est le résultat du krach de l’immobilier et de la crise bancaire qu’il a entraînée. Ce n’était pas l’Etat qui était à l’origine surendetté, mais les ménages et les entreprises. Lorsque la bulle a éclaté, ils ont dû épargner massivement pendant plusieurs années, ce qui a provoqué une chute de l’investissement et de la consommation. La demande s’est effondrée. C’est précisément ce type de désendettement douloureux qui attend plusieurs pays de la zone euro. Tout comme la Suède en 1990, l’Espagne et l’Irlande présentaient une dette publique modérée et un excédent budgétaire lorsque la crise a éclaté. Mais la situation ne s’en est pas moins envenimée, car le secteur privé était, lui, lourdement endetté. Pendant les dix premières années d’existence de l’euro, il s’était gobergé de crédits bon marché, dont la plupart provenaient d’Allemagne. Hans Tson Söderström a revu complètement sa position au sujet du déficit budgétaire suédois. Il a compris qu’il n’était pas le fruit de l’irresponsabilité des dirigeants politiques, mais résultait de la cure d’austérité à laquelle était soumis le secteur privé. En fait, la dette n’avait pas augmenté ; elle avait simplement glissé du secteur privé vers le secteur public – elle avait été collectivisée, en quelque sorte. L’explosion de l’endettement public n’était donc pas la cause de la dépression mais l’un de ses symptômes. Et, si le pays ne s’était pas accommodé d’un déficit important pendant une période de transition, la crise aurait été encore plus grave : le décrochage de l’emploi et de la production aurait été plus brutal. Du reste, c’est exactement ce qui s’est produit en Finlande, dont les dirigeants

étaient plus pressés que leurs homologues suédois de revenir à l’équilibre budgétaire et dont l’action recevait régulièrement les éloges du FMI. Résultat  : le pays s’est enfoncé dans la dépression. En Suède, à l’inverse, on a attendu le milieu des années 1990 pour assainir les finances publiques. La question de l’endettement du secteur privé était alors réglée et l’économie avait amorcé son redressement –  grâce en grande partie à une forte dévaluation de la couronne qui a bénéficié aux industries exportatrices.

Etablir le bon diagnostic Il est curieux de constater que le gouvernement suédois actuel ne semble tirer aucune leçon des événements des années 1990. A écouter [le Premier ministre] Fredrik Reinfeldt et [le ministre des Finances] Anders Borg, on a l’impression que la solution à la crise de l’euro consiste à résorber au plus vite le déficit budgétaire causé par la gabegie de certains dirigeants. Ces pays, à l’instar de la Suède des années 1990, devraient en réalité laisser leur déficit en l’état pendant une période transitoire, au lieu d’imposer des mesures d’austérité délirantes dont le seul effet est d’accélérer le déclin. Leur situation est d’autant plus compliquée qu’ils n’ont pas la possibilité de dévaluer leur monnaie et qu’il leur est difficile d’emprunter sur les marchés. Seule une solution européenne ou internationale pourrait leur permettre d’obtenir de l’argent frais et de restaurer la stabilité du système bancaire (garantie des dépôts, recapitalisation). Mais la première chose à faire est d’établir un bon diagnostic du mal qui les touche. De même que l’Etat providence n’était pas le seul responsable de la dépression des années 1990 en Suède, les paniers percés du sud de l’Europe ne sont pas les seuls responsables de la crise de l’euro. Peter Wolodarski


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Pays-Bas

Au pays du bonheur sur ordonnance Pourtant pas plus déprimés que les autres, les Néerlandais consomment des doses massives d’antidépresseurs. L’industrie pharmaceutique n’y est pas pour rien. De Volkskrant (extraits) Amsterdam



a dépression, deuxième plus gros problème de santé publique aux Pays-Bas après les maladies cardiovasculaires, est une affaire lucrative pour l’industrie pharmaceutique. L’essor des antidépresseurs a commencé dans les années 1990. Le succès commercial de médicaments comme le Prozac ou le Seroxat – disponibles également, maintenant que les brevets ont expiré, sous le nom générique de fluoxétine et de paroxétine – est sans équivalent. Des comprimés prescrits pour les dépressions, mais aussi l’angoisse, les troubles obsessionnels, les problèmes de sommeil et les éjaculations précoces. Et de nouveaux médicaments continuent d’arriver sur le marché.

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On sait depuis des années que ces comprimés n’agissent pas mieux qu’un placebo, en particulier sur les dépressions légères. Le phénomène est donc d’autant plus curieux. “On observe un effet seulement dans le cas de dépression grave”, souligne Rob Heerdink, pharmaco-épidémiologiste à l’université d’Utrecht. “Mais les fabricants n’ont bien entendu jamais insisté là-dessus. Les résultats sont toujours présentés comme s’ils valaient pour toute la palette des troubles.” L’idée que les antidépresseurs sont peu, voire pas du tout, efficaces commence pourtant à faire son chemin. La Nederlands Huisartsen Genootschap (NHG, association néerlandaise des médecins) recommande désormais de ne prescrire d’antidépresseurs qu’en cas de dépression grave. Les avis sur la question ont longtemps été influencés par des tours de passe-passe, explique Marcus Huibers, professeur de psychothérapie empirique à l’université de Maastricht et spécialiste des dépressions. La

plupart des études sur les antidépresseurs ont été directement financées par l’industrie pharmaceutique. “Seules les études positives sont publiées. Les négatives disparaissent dans un tiroir”, fait-il remarquer. Pour plus de commodité, l’industrie réalise également des études dans ce que l’on appelle la “golden zone” : les patients pour lesquels les résultats des tests seront les plus favorables. Le marketing a porté ses fruits. Sur la totalité des prescriptions d’antidépresseurs, 80 % viennent des généralistes. En 2010, une enquête réalisée auprès d’eux, publiée dans la revue spécialisée Huisarts en Wetenschap [Médecins généralistes et sciences], a révélé qu’aux Pays-Bas on prescrivait des antidépresseurs trop vite, trop souvent et trop longtemps. Si prescrire des antidépresseurs n’a rien de compliqué, il est difficile, en revanche, d’arrêter de les prendre, souligne le psychiatre

Rutger Jan van der Gaag, président de la Nederlandse Vereniging voor Psychiatrie [Association néerlandaise de psychiatrie]. “Il n’y a d’ailleurs pas de bon système de suivi. Les gens en prennent pendant des années, en se faisant renouveler leurs ordonnances, sans jamais voir un médecin.” Il estime que l’utilisation d’antidépresseurs pourrait être réduite de trois quarts. Rutger Jan van der Gaag se bat depuis longtemps pour limiter le recours à ces médicaments. Cela lui a valu de virulentes critiques de la part des médecins généralistes. Aussi voitil dans les nouvelles directives de la NHG un signe que la situation est en train de se retourner. Est-ce un hasard si ce revirement se produit à un moment où les grands groupes pharmaceutiques ont pour l’essentiel interrompu leurs campagnes publicitaires en faveur des antidépresseurs ? Le brevet concernant les principaux antidépresseurs a en effet expiré. Par conséquent, les fabricants de médicaments de marque n’ont plus grand-chose à y gagner. Ianthe Sahadat, Anneke Stoffelen  Dessin de Falco, Cuba.

Roumanie

La tentation autoritaire Le gouvernement de Victor Ponta semble vouloir mettre la culture en coupe réglée. Revista 22 (extraits) Bucarest



rrivés au pouvoir après un long et frustrant séjour dans l’opposition, les dirigeants de Budapest, de Bucarest et de Kiev [respectivement le Premier ministre Viktor Orbán, le Premier ministre Victor Ponta et le président Viktor Ianoukovitch] semblent envisager de s’y maintenir à perpétuité, lançant des campagnes d’épuration et de vindicte pour affermir leurs positions. En Ukraine, Viktor Ianoukovitch a résolu de manière simple et radicale le problème des législatives d’octobre en emprisonnant les leaders de l’opposition, dont Ioulia Timochenko. En Hongrie, Viktor Orbán se sert de l’écrasante majorité parlementaire de droite pour exercer un contrôle quasi absolu sur la presse. En Roumanie, alors que les forces du centre droit ont connu une débâcle sans précédent aux municipales du 17 juin après avoir été chassées du gouvernement par une motion de censure début mai, la gauche au pouvoir avance à grandes enjambées vers une “orbánisation” du pays. Les erreurs, les gaffes et les mesures antidémocratiques du nouveau gouvernement roumain se multiplient. La liste des

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personnes qualifiées démises de leurs fonctions depuis la nomination de Ponta, le 7 mai, s’allonge à la faveur d’un processus d’épuration qui n’est pas sans rappeler l’ère stalinienne. Il y a d’abord eu l’éviction du directeur des Archives nationales, Dorin Dobrincu. Grâce à ce docteur en histoire, spécialiste de l’étude de l’Holocauste en Roumanie, les archives du Parti communiste ont été ouvertes au public. Puis toute la direction de la chaîne de la télévision publique a été limogée et, aujourd’hui, on s’interroge sur le sort des dirigeants de l’Institut culturel roumain. Le 13 juin, un décret a placé le comité de direction de cette institution, irréprochablement dirigée depuis plusieurs années par le philosophe Horia Roman Patapievici, sous la tutelle du Parlement (auparavant, le président de la République en était le garant). La liste des victimes de cette guerre contre la compétence donne l’impression que, encouragé par les mesures anémiques adoptées par Bruxelles contre le Premier ministre hongrois, son homologue roumain ne se contentera pas d’“orbániser” la Roumanie : poussé par ses penchants vindicatifs, Ponta pourrait aller beaucoup plus loin. Petre M. Iancu Retrouvez plus d’informations sur ce sujet sur presseurop.eu premier site d’information multilingue européen.

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Courrier n° 1130 1130|| du 28 juin au 4 juillet 2012 Courrier international international || n°

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“Edouard Chevardnadzé voyait notre pays comme un corridor de transit ; Mikheïl Saakachvili veut en faire un paradis pour les touristes. Ces deux visions supposent

la transformation de la nation géorgienne en une sorte de personnel de service… Ce que propose Ivanichvili pour remédier à cela n’est pas clair.”

A lire sur le web, un entretien critique sur l’opposant Bidzina Ivanichvili avec le politologue géorgien Alexandre Tchatchia, tiré du journal géorgien Sakartvelo da Msoplio.

Géorgie

Bidzina Ivanichvili, un oligarque si près du peuple C’est un multimilliardaire ayant fait fortune en Russie qui s’affiche aujourd’hui comme le principal opposant. A trois mois d’un scrutin législatif décisif, sa capacité à mobiliser inquiète pour la première fois le régime de Mikheïl Saakachvili. Ogoniok Moscou De Tbilissi



vec ses échangeurs tout neufs, ses stations-service rutilantes, son supermarché ultramoderne (où se trouve un restaurant équipé d’ordinateurs connectés gratuitement à Internet), l’autoroute qui traverse le pays d’est en ouest représente la Géorgie d’aujourd’hui, qui semble en train d’évincer à toute vitesse celle d’hier, archaïque, déshéritée et sans défense. Il suffit pourtant de prendre une route de campagne cahoteuse pour voir le paysage se transformer et apparaître des chevaux tirant des charrettes, de vieux 4 x 4 Niva, de modestes exploitations agricoles et leurs propriétaires humblement vêtus. Le canton de Satchkher, qui compte un peu moins de 50 000 habitants, est relativement pauvre et ne se distinguerait en rien du reste de la Géorgie s’il n’avait vu naître Bidzina Ivanichvili, le milliardaire qui a, en fin d’année dernière, affiché ses ambitions politiques. Jusque-là, il a, dit-on, mené durant des années une existence de quasi-reclus dans le village de Tchorvila, ne recevant que sa famille et ses amis les plus proches. Il n’accordait pas d’interviews, n’assistait à aucun événement mondain, ne se montrait pas aux côtés du président Saakachvili, même s’il aidait le pouvoir, finançant la construction d’un téléphérique pour la station de ski de Bakouriani, ou d’un parc de loisirs pour enfants près de Kobouleti [sur la mer Noire]. Il a alloué des fonds à la restauration des théâtres Roustaveli et Mardjanichvili [dans la capitale], versé des bourses à des acteurs, chercheurs ou peintres dans le besoin. Grâce à lui, des casernes ont été construites, la police équipée, des centaines d’églises édifiées, ainsi que la grande cathédrale de la Sainte-Trinité de Tbilissi, Sameba en géorgien. Il a réalisé tout cela sans rien dire, préférant rester dans l’ombre tandis que le président Saakachvili inaugurait et coupait les rubans. Alors, que s’est-il passé pour qu’en octobre dernier cet homme d’affaires discret sorte soudain de sa retraite et publie deux lettres ouvertes critiquant vivement le pouvoir ? Personne ne le sait au juste.

DATO ROSTOMASHVILI/DEMOTIX/CORBIS

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 Bidzina Ivanichvili en meeting à Tbilissi le 27 mai 2012. Brusque envie de gloire, lassitude vis-à-vis d’un régime si ignorant des besoins des gens simples ? Les partisans de la théorie du complot, eux, sont sûrs que le Kremlin veut par son truchement se débarrasser de Saakachvili. Il faut dire que le milliardaire fut pendant des années à la tête d’un énorme business en Russie, où il possédait la chaîne de pharmacie Doctor Stoletov, la banque Rossiïski Kredit, la compagnie agroindustrielle Stoïlinskié Nivy, ainsi que le complexe immobilier de grand standing Sadovyé Kvartaly. Il a vendu tout cela en mai, se débarrassant en hâte de ses actifs russes, comme pour parer aux critiques. Mais on le soupçonne aussi, lui qui jouit d’un fort soutien aux Etats-Unis, d’avoir été choisi par Washington pour remplacer Saakachvili. Ainsi, la Géorgie conserverait la même politique extérieure [proaméricaine], tout en renouant des relations avec la Russie (la Géorgie restant une épine dans les relations russo-américaines). Quoi qu’il en soit, toutes ces hypothèses butent sur une réalité indéniable : Ivanichvili est à la tête d’une fortune de plus de 6 milliards de dollars et, pour qu’il ait abandonné son ancien mode de vie et ses habitudes, il a fallu une motivation beaucoup plus puissante que l’appât du gain. Dans le canton de Satchkher, on est

persuadé que tout est parti de son désir d’aider le peuple géorgien. A Tchorvila, la maison de Bidzina Ivanichvili n’est guère différente des autres. Un peu plus haute, peut-être. Aménagée avec goût, la propriété se compose d’une villa à deux étages pour la famille, de plusieurs habitations de plain-pied pour les parents et les invités, et de quelques dépendances pour les domestiques, le tout s’abritant derrière un mur de clôture de taille modeste. Le voisinage est dans le

Est-il le “candidat” de Washington ou celui de Moscou ? même style. Y demeurent, dit-on, les amis d’enfance du milliardaire. L’oligarque a offert des Niva à ses amis et ses voisins, et des toitures de tôle rouge à tous les habitants du village. C’est une particularité du canton. Ici, depuis plusieurs années, on avait oublié ce que signifie payer l’eau, l’électricité ou le gaz : Ivanichvili réglait la note. “Il y avait même des sansgêne qui en profitaient pour chauffer leurs étables au gaz”, s’indigne une habitante. Ici, le milliardaire est un demi-dieu.

Personne n’a rien de mal à dire à son sujet, mais tout le monde exige de rester anonyme de peur que j’écrive quand même quelque chose de négatif sur lui. Il y a aussi sans doute la peur des pouvoirs publics. Le portrait d’Ivanichvili trône dans l’école du village, qu’il a fait construire sur ses propres deniers à une époque où le programme national de rénovation des écoles rurales de Géorgie n’en était qu’à ses balbutiements. Par la suite, alors que le programme était déjà sur les rails, tous les établissements des quatre bourgades du canton ont été rebâtis grâce aux fonds du milliardaire. A Tchorvila, on trouve les mêmes équipements que ceux dont bénéficient les élèves et les enseignants des bonnes écoles urbaines : gymnase, piscine, salle de musculation, de judo, labos de chimie, de physique, d’anglais. Les cours sont assurés par Julia, une volontaire anglaise venue dans le cadre d’un programme mis en place il y a quelques années par le ministère de l’Education géorgien. Le principe est d’inviter des professeurs anglophones du monde entier, qui se voient offrir l’hébergement et l’occasion de découvrir la Géorgie. Ivanichvili n’a pas seulement payé les écoles, il a aussi décidé de verser d’appréciables compléments de salaire aux enseignants.


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RUSSIE

HAZ

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Mer Noire

TURQUIE

100 km

OSSÉTIE DU SUD

GÉORGIE Tbilissi

ARM.

Toutefois, en janvier, le Parlement géorgien a voté une loi interdisant la bienfaisance à des fins politiques. Tout le monde a compris qui était visé, et cela a provoqué la colère de l’opposition. Mais Ivanichvili a été forcé de s’incliner, et les habitants du canton de Satchkher ont dû réapprendre à régler de leur poche leurs factures de gaz et d’électricité. Inutile de dire que le pouvoir n’y a pas gagné en popularité. En hiver, l’Etat verse une allocation de 25 laris [11,5 euros] pour l’énergie, alors que la note minimale pour le gaz et l’électricité durant la mauvaise saison s’élève à 120 ou 150 laris. “Où trouver pareille somme quand on est sans travail ?” protestent les habitants du canton. Une question cruciale dans un pays où le taux de chômage est élevé. En 2011, par ailleurs, la taxe sur les ordures ménagères a été augmentée, et couplée à la facture d’électricité. Dans la population, le mécontentement augmente. Cependant, les autorités ne s’affolent pas, car par ailleurs les signes positifs sont nombreux : construction de routes modernes, d’infrastructures, amélioration de l’aspect des villes, qui s’était fortement dégradé (pas uniquement Tbilissi, mais aussi de grands centres régionaux comme Zougdidi ou Koutaïssi), efficacité de la police, sécurité dans les rues. Même les plus farouches opposants au président lui reconnaissent ces réussites-là. S’estimant lésés, les enseignants du canton de Satchkher ne se sont pas laissé faire, et leur indignation a été si bruyante que les autorités ont été contraintes de rétablir le complément de salaire dont elles les avaient privés. Les autorités ont compris le danger qu’il y avait à se forger des adversaires déterminés parmi les enseignants, et ont décidé de fermer les yeux sur la générosité d’Ivanichvili dans ce domaine. Au centre du village, on trouve un marché, composé de quelques malheureuses échoppes en préfabriqué, bordant une chaussée défoncée d’où s’envolent des nuages de poussière. A quelques centaines de mètres se dresse un centre médical flambant neuf, ensemble de petits bâtiments qui ont été financés par Ivanichvili. Un peu plus loin, on peut voir le chantier des logements du personnel médical et un hôtel moderne. L’oligarque a fait venir les médecins de la ville, et les paie par l’intermédiaire de sa fondation. Travailler dans cet hôpital est aujourd’hui le rêve de nombreux professionnels de santé géorgiens. La fondation offre aussi des assurances-santé. Ici, grâce au milliardaire, tous les habitants sont soignés gratuitement. Après avoir annoncé ses ambitions politiques, Ivanichvili a créé son parti, et lui a donné le joli nom de Rêve géorgien. Plusieurs partis d’opposition, aussi bien libéraux que conservateurs, ont rejoint ce “rêve”. Cela a suscité beaucoup d’incompréhension, car rassembler dans une même coalition des pro-occidentaux et des antiOtan ne semblait pas très constructif. Quoi qu’il en soit, cela a apporté un grand nombre de partisans à cette nouvelle

LA GÉORGIE Superficie : 57 150 km2 (69 700 avec l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud) Population : 4,4 millions d’habitants (4,7 avec l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud) Classement selon l’IDH* : 75e sur 187 Etats PIB par hab.** : 5 147 dollars (France : 35 195)

L’Abkhazie et l’Ossétie du Sud sont des provinces géorgiennes séparatistes, indépendantes de facto. Elles sont reconnues par la Russie, le Nicaragua, le Venezuela, Nauru, le Vanuatu et les Tuvalu.

formation. Lorsqu’on demande bêtement aux habitants de Tchorvila pourquoi, aux législatives de l’automne prochain, ils comptent voter pour la coalition emmenée par Ivanichvili, la réponse est à peu près la suivante : “On vote pour le rêve géorgien. Bidzina est un homme d’action. Quand il promet quelque chose, il le fait. Il n’est pas doué pour les discours, mais un orateur, on en a déjà un, et ça suffit.” Depuis qu’il a vu apparaître un adversaire sérieux, Mikheïl Saakachvili a en effet redoublé d’efforts et visite désormais plusieurs cantons par jour, inaugure à tour de bras dans tous les coins et fait preuve d’une détermination inébranlable à l’emporter cette fois encore. Pour le pouvoir comme pour l’opposition, les législatives

Ivanichvili. “Un blocage de l’économie n’est pas à exclure, estime Dmitri Avaliani. Autour d’Ivanichvili, on trouve beaucoup de revanchards. On risque d’assister à une ‘redistribution de la propriété’, ce qui est toujours dangereux pour le marché.” “Ivanichvili n’a autour de lui que des individus qui n’ont jamais été capables de remporter une élection”, assène sans ménagements le politologue Levan Ramichvili. “Leurs programmes sont contradictoires. Ivanichvili tient des discours agressifs et dilapide la sympathie qu’il avait acquise grâce à ses programmes caritatifs.” Pour Dmitri Avaliani, la menace principale que les libéraux voient en lui est un possible changement de politique extérieure et un abandon de l’idée d’intégration euroatlantique. Cependant, David Berdzenichvili, l’un des chefs du Parti républicain, dans l’opposition, affirme que, malgré les tentatives de discrédit à son encontre de la part du pouvoir, “cela fait des années qu’il accumule un bagage positif” et sa popularité est considérable. L’intégration euroatlantique a, selon lui, beaucoup plus de chances d’aboutir avec Ivanichvili qu’avec Saakachvili. “Que ce soit avant ou après août 2008 [guerre éclair avec la Russie en Ossétie du Sud], Saakachvili a toujours dit que nous intégrerions l’Otan, mais ses actes n’ont fait que nous en

Eglises, écoles, théâtres par dizaines ont bénéficié de ses milliards de l’automne prochain revêtent une importance particulière. En effet, la loi de 2011 qui limite les pouvoirs du président au profit du Parlement rend désormais décisif le rôle de la majorité parlementaire dans la politique géorgienne. L’avenir des réformes et de la politique extérieure du pays dépend donc directement du prochain scrutin. Si Ivanichvili et son équipe remportent la majorité des sièges, ce sera, de l’avis de la plupart de ses partisans, le début d’un âge d’or. Le milliardaire a déjà promis que tous les Géorgiens seraient couverts par une assurance-santé, que les paysans auraient du travail, les tribunaux l’indépendance, et l’ensemble de la société “un sentiment de justice”. Merab, qui vit à Satchkher, estime que, “si Bidzina Ivanichvili arrive au pouvoir, tous les Géorgiens bénéficieront de l’assurance-maladie, et d’une grosse baisse du prix de l’électricité et du gaz”. Je lui demande si c’est en cela que consiste le “rêve géorgien”. “Non, le rêve géorgien, c’est de vivre dignement. D’être à l’aise et de ne pas craindre pour l’avenir de ses enfants.” Ce genre de vision n’est pas propre à Satchkher, c’est la Géorgie tout entière qui partage les mêmes espoirs. Bidzina Ivanichvili le sait, et n’hésite pas à lancer de temps à autre des slogans aux accents tout à fait socialistes. Les autorités actuelles assurent qu’il n’a aucun programme et que toutes ses promesses ne sont que du vent. Pour l’opposition en revanche, “avec ses 6 milliards, il peut tout faire”. Ces fameux milliards reviennent constamment dans les conversations des familles, les débats publics, les objections des hauts responsables. Quand il promet d’investir 1 milliard de sa poche dans le développement de l’agriculture, cela fait tout de même très plaisir aux paysans et à certains citadins, qui trouvent absurde d’importer des fruits et légumes de Turquie alors que le pays peut très bien les produire lui-même. Cependant, de nombreux experts manifestent leurs craintes pour l’avenir de la Géorgie en cas de victoire de la coalition

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* Indice de développement humain. ** En parité de pouvoir d'achat.

éloigner. Cette année me rappelle les derniers temps d’Edouard Chevardnadzé [président de la Géorgie indépendante pendant onze ans, renversé fin 2003 par la ‘révolution des roses’, sous la houlette de Saakachvili] : tout le monde en a assez de lui, aussi bien à l’intérieur du pays qu’à l’extérieur. Récemment encore, il était le seul véritable acteur de notre scène politique, mais à présent il a un rival à sa mesure. Ivanichvili a beaucoup d’argent et d’importants soutiens en Occident.” Pour l’opposition géorgienne, l’essentiel n’est pas ce soutien occidental, mais bien la popularité de l’oligarque dans le pays même. Les experts avouent que l’opposition végétait, et qu’il fallait un poids lourd tel qu’Ivanichvili pour la ranimer. [Après la manifestation du 27 mai à Tbilissi, lors de laquelle Ivanichvili a rassemblé 80 000 personnes], l’été sera chaud en Géorgie, à tous les points de vue. Les partisans d’Ivanichvili ont l’intention de parcourir tout le pays et de discuter avec chacun des électeurs. Le parti au pouvoir compte faire de même. Le suspens devrait durer jusqu’au bout. Selon David Berdzenichvili, les premiers sondages donnaient à la coalition emmenée par Ivanichvili et au Mouvement national [de Saakachvili] des scores à peu près semblables. Olga Allenova

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Courrier n° 1130 1130||du du28 28juin juinau au44juillet juillet2012 2012 Courrier international international || n° L’auteur Dessinateur de presse,

Amériques

dans le Los Angeles Times et tient également un blog sur l’actualité politique (www.latimes.com/news/ politics/ topoftheticket/) sur le site Internet du grand quotidien californien.

David Horsey a reçu deux prix Pulitzer pour ses cartoons lorsqu’il travaillait pour le Seattle Post-Intelligencer. Il publie aujourd’hui ses dessins

Etats-Unis

Snobs contre ploucs : le fossé s’élargit Le point commun entre les habitants du Vermont et ceux de Caroline du Sud ? Ils se détestent. Un siècle et demi après la guerre de Sécession, les divisions politiques et culturelles perdurent.

rappelant la guerre de Sécession sont tout aussi nombreux. A Charleston, en Caroline du Sud, dans un parc du port, face à l’île où se dresse le fort Sumter [où retentirent les premiers coups de feu qui déclenchèrent la guerre], une déesse très semblable se tient derrière la statue d’un homme musculeux portant une épée et un bouclie : le tout est dédié aux “défenseurs confédérés de Charleston”.

Los Angeles Times Los Angeles De Brattleboro, Vermont

Seattle contre Dallas



Ces deux monuments représentent deux conceptions diamétralement opposées. L’un célèbre les hommes qui ont lutté pour le changement, pour la liberté et pour l’autorité du gouvernement fédéral ; l’autre rend hommage à ceux qui se sont battus contre l’hypertrophie de l’Etat et le bouleversement d’un mode de vie traditionnel. Aujourd’hui, un siècle et demi après la guerre de Sécession, durant laquelle les Américains se sont entre-tués par dizaines de milliers, c’est une même fracture philosophique qui court à travers le paysage politique américain. Au lieu des bleus [l’uniforme des yankees] contre les gris [l’uniforme des confédérés], du Nord contre le Sud, ce sont les Etats bleus [démocrates] contre les Etats rouges [républicains]. Le Vermont et le Massachusetts contre la Caroline du Sud et le Kansas. San Francisco contre Birmingham (Alabama), Seattle contre Dallas. Une élection présidentielle va avoir lieu aux Etats-Unis le 6 novembre prochain. Quel qu’en soit le vainqueur, près de la moitié de l’électorat aura le sentiment que le pays lui a été volé. Les différences régionales sont tolérables, charmantes même ; mais les différences politiques deviennent si profondes que ceux de l’autre camp finissent par apparaître non plus comme des concitoyens, mais comme des ennemis. David Horsey

R

Un abîme béant Dans le Vermont, la politique est une affaire de proximité, plutôt orientée à gauche et menée par des militants locaux. Au festival des génisses, j’ai ainsi vu le sénateur local, Bernie Sanders, déambuler dans la foule comme Monsieur Tout-le-monde. Or Bernie Sanders est tout de même l’unique sénateur socialiste siégeant au Congrès de Washington. Et son immense popularité ici est une preuve supplémentaire de la place à part qu’occupe le Vermont parmi les 50 Etats. En cet an 236 de notre république, le Vermont fait partie de ces endroits qui, un peu partout dans le pays, montrent que les Etats-Unis ne forment toujours pas une nation totalement homogène. Si l’on observe le paysage politique américain,

 Une vieille histoire américaine. “Jamais je ne laisserai MA fille en épouser UN. — Chérie, il n’est pas des nôtres ! Ses valeurs, ses convictions… Eh bien, elles sont bizarres ! — Mais maman ! Je l’aime !… Même s’il est républicain !” Dessin de Horsey paru dans le Los Angeles Times, Etats-Unis. force est même de constater que les divergences se multiplient. Selon une récente étude du Pew Research Center, le fossé idéologique entre Bernie Sanders et, mettons, le sénateur républicain de Caroline du Sud Jim DeMint est tout aussi grand que celui qui sépare la plupart des électeurs américains – et il s’agit d’un abîme béant. A propos de questions sur lesquelles les partis démocrate et républicain se rejoignaient il y a vingt-cinq ans, le terrain d’entente s’est aujourd’hui considérablement réduit : l’immigration, la politique sociale, la protection de l’environnement et, plus particulièrement, le rôle de l’Etat sont devenus autant de pommes de discorde. En effet, chez les républicains et les électeurs indépendants qui partagent leur sensibilité, une tendance conservatrice bien plus uniforme est apparue, marquée par une méfiance à l’égard de l’Etat, des réglementations environnementales, des services sociaux et des politiques d’immigration tolérantes. De leur côté, les démocrates et les indépendants sympathisant avec leurs idées défendent des positions parfaitement inverses. Seule une frange infime d’électeurs indépendants se révèlent sans attaches idéologiques, mais c’est surtout parce que la plupart d’entre eux ne s’intéressent pas à la politique. Pour résumer, les républicains sont dans leur immense majorité blancs et de droite, tandis que les démocrates forment

une mosaïque de minorités ethniques et de Blancs progressistes ou modérés. Dans ce fossé béant, je vois des fantômes vieux d’un siècle et demi. Un peu partout au Vermont et dans le reste de la Nouvelle-Angleterre, sur les places et dans les cimetières, les monuments à la mémoire des soldats unionistes sont omniprésents. Ainsi, sur une colline au bout du parc de Boston Common, à Boston, se dresse une imposante colonne que surmonte la déesse de la Démocratie : elle rend hommage aux soldats du Massachusetts qui, dit la plaque, “ont assuré la cohésion de l’Union, annihilé l’esclavage et préservé la Constitution”. Dans les Etats du Sud, les monuments

D’importantes lignes de fracture

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VO VA KY

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Les Etats-Unis ne forment toujours pas une nation homogène

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ÉTATS PROGRESSISTES

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ÉTATS PROGRESSISTES

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CAROLINE DU SUD

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ÉTATS CONSERVATEURS

Etats quii ont voté é en 2008 8 pour B Barack k Ob Obama

GA

FL

pour John J h M McCain C i

Courrier international

écemment, un dimanche matin, j’ai pris mon petit déjeuner dans un petit café alternatif de Brattleboro qui tire une grande fierté de ses produits bio et de la lenteur de leur préparation. Là, ayant tout le temps d’observer les allées et venues, j’ai eu une révélation sur ce qui fait de ce petit coin vert de l’Amérique un endroit si particulier : le Vermont, au fond, c’est ce que seraient tous les Etats-Unis si les idéaux hippies des années 1960 et 1970 avaient pu mûrir et prospérer. Je ne veux pas dire par là que cet Etat du Nord-Est est une vaste communauté baba cool. Mais, contrairement à d’autres gens dans bien des endroits, les habitants du Vermont semblent tolérer l’excentricité, voire l’encourager. Brattleboro est une bourgade où j’ai découvert une discipline baptisée la contra-dance, sorte d’ancêtre de la square dance américaine dans laquelle des hommes à longue barbe peuvent parfaitement porter une jupe sans rien perdre de leur “coolitude”. Et c’est encore ici qu’au début du mois de juin j’ai assisté à une grande fête de l’agriculture biologique très animée avec son défilé de génisses nonchalantes. Installés dans de petites villes lovées dans les plis d’un paysage de collines boisées, les Vermonters semblent préférer la vie dans la simplicité, sans excès. Leurs vêtements confortables, de style rural, semblent fraîchement sortis d’un bon vieux magasin d’articles de pêche.


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Courrier 2012 Courrierinternational international||n° n°1130 1130 || du du 28 28 juin juin au au 44 juillet juillet 2012

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A relire, notre dossier consacré au débat mondial sur les drogues, dans CI n°1128, du 14 juin.

Uruguay

Un projet de loi qui défonce Le gouvernement de José Mujica propose que l’Etat prenne en charge la production et la distribution de la marijuana. Le projet, qui fait partie d’un plan plus général pour améliorer la sécurité dans le pays, limite les quantités et exclut la vente aux étrangers. Brecha Montevideo



epuis longtemps, le gouvernement uruguayen considère que la pasta base [cocaïne base, extraite de la feuille de coca, qui se consomme mélangée à du tabac ou à de la marijuana] est le nœud gordien à trancher pour mettre en place une politique efficace vis-à-vis des drogues. A cet égard, la légalisation de la marijuana, telle qu’elle est envisagée actuellement, doit être comprise comme un coupe-feu destiné à empêcher les consommateurs de passer à la pasta base. “Il s’agit plutôt de réglementer que de légaliser”, explique à Brecha le coordinateur de la Junta Nacional de Drogas [équivalent de la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie], Julio Calzada. Pour lui, il ne s’agit pas simplement de libéraliser, c’est-à-dire de légaliser, mais surtout de contrôler, afin que la marijuana ne soit pas une étape vers la consommation de pasta base, considérée comme la drogue la plus dangereuse par les autorités uruguayennes. Si l’Uruguay n’est pas le premier pays du monde à dépénaliser la consommation

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de marijuana, il est le premier à envisager d’en produire légalement. Incontestablement, il s’agit d’un pari ambitieux qui oblige les hommes politiques à participer à un débat qui agite la société depuis longtemps. La proposition du gouvernement de transformer l’Etat en producteur et distributeur de cannabis est en butte aux critiques de l’opposition. Elle doit par ailleurs être encore précisée et approfondie. Il s’agit, selon Calzada, “d’éviter les détournements vers le marché noir national ou régional”. En effet, une mesure de ce type, prise dans un seul pays, risque d’avoir des répercussions sur toute la région. Il faut donc espérer que les pays voisins s’engageront sur la même voie dans les prochaines années. “Le terme de ‘légalisation’ donne lieu aux interprétations les plus diverses, fait valoir Calzada. Certains pensent par exemple qu’on pourra acheter de la marijuana à l’épicerie, mais cela est faux.” La réglementation portera sur tout le circuit, depuis le financement, la production et la distribution

jusqu’à la vente, même si cette dernière ne reste pas sous la responsabilité de l’Etat. Selon les résultats de l’enquête nationale sur la consommation de drogue publiés en mai, l’Uruguay compte 75 000 consommateurs habituels de marijuana, c’est-àdire des gens qui fument entre 30  et 60 joints par mois. Si l’on comptabilise les usagers occasionnels, on arrive au chiffre de 130 000. Même si l’on ne sait pas encore très bien comment le gouvernement compte s’y prendre, les autorités souhaitent établir un registre des consommateurs, ce qui suppose que les acheteurs devront montrer leur carte d’identité pour se procurer le produit. Ainsi, quand ils achèteront leur dose, ils ne risqueront plus de se voir proposer une autre drogue, comme cela peut arriver actuellement. La séparation des deux marchés [cannabis et pasta base] est le fruit d’une longue expérience validée par des études sur le terrain. “Quand on saisit une quantité importante de marijuana, les prix montent, si bien que certains sont tentés de passer à la pasta”, affirme Calzada pour expliquer comment fonctionnerait le “coupe-feu”. Le document gouvernemental

Production et distribution Le projet limite à 30 grammes la quantité de marijuana vendue par consommateur et par mois. D’après le journal uruguayen El País, l’Etat devra cultiver 100 hectares par an pour couvrir ses besoins. “Il est probable qu’il louera des terres à des privés qui bénéficieront d’un permis de production”, écrit le quotidien. Le journal ajoute que la création d’un registre de consommateurs est un aspect fondamental de cette initiative, car celui-ci permettra de contrôler les demandes et d’éviter le “narcotourisme”. Pour la vente, l’Etat ayant renoncé à la création d’un réseau propre, “il fera nécessairement appel à un circuit privé de commerce”, précise le quotidien uruguayen. Le projet doit encore être approuvé par le Parlement, où le parti au gouvernement (Frente Amplio) a la majorité.

prévoit en outre des mécanismes de prise en charge des consommateurs de pasta base. Les équipes hospitalières de réaction immédiate en cas d’overdose permettront l’admission du toxicomane pendant trois ou sept jours, jusqu’à la disparition du tableau clinique. Parallèlement, il est prévu de créer divers “dispositifs de proximité”, à partir de l’expérience accumulée depuis 2007 par plusieurs ONG travaillant localement, dans la rue. Grâce à de tels mécanismes, on espère ramener à 1 970 le nombre de consommateurs de pasta base, soit environ 30 % de ce qu’il est aujourd’hui. Raúl Zibechi  Dessin de Arotxa paru dans El País, Montevideo

Paraguay

Le président qui dérangeait les riches Premier chef d’Etat de gauche du pays, Fernando Lugo a été destitué le 22 juin, en moins de quarante-huit heures. Une sorte de coup d’Etat effectué par les classes dominantes ? Perfil Buenos Aires



l semble que la destitution du président du Paraguay, Fernando Lugo [arrivé au pouvoir en 2008, il est accusé d’avoir “mal rempli ses fonctions”], ait été conforme à la procédure prévue par la Constitution de son pays. En revanche, elle n’a pas respecté les principes fondamentaux d’une démocratie : la présomption d’innocence et le droit de se défendre. Toutes les décisions ont été prises en l’espace de quelques heures lors

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d’un procès décidé par le sénat, y compris celle de rejeter la requête émise par la défense, qui souhaitait bénéficier de dixhuit jours pour se préparer. Ça ne devrait pas être nécessaire, mais il faut le rappeler : c’est un président élu par le peuple qui vient d’être destitué. L’urgence de se débarrasser de l’ennuyeux Fernando Lugo n’a rien à voir avec les chefs d’accusation invoqués. Les événements en cause [le 15 juin, 17 personnes ont été tuées, dont 6 policiers, lors d’une intervention des forces de l’ordre visant à expulser des paysans sans terre qui s’étaient installés dans la propriété d’un homme d’affaires à Curuguaty, au nord-est d’Asunción] sont confus et complexes. Par conséquent, personne ne peut décemment affirmer que tous les aspects de la situation ont pu être élucidés en si peu de temps. Dans les discours qu’il a prononcés avant

d’être élu et après son entrée en fonctions, Fernando Lugo a donné priorité à la réforme agraire. La question n’est pas de savoir si c’est vraiment ce qu’il a fait ou s’il a su comment s’y prendre. Je fais seulement remarquer que sa proposition a pu faire figure d’outrage dans un pays où un nombre très réduit de familles possèdent 80 % des terres [lire l’article “La révolte des sansterre”, publié dans le numéro 1118 de CI, paru le 5 avril 2012]. Voilà une bonne raison de passer outre à la volonté populaire. Par ailleurs, Fernando Lugo ne faisait pas partie des cercles politiques habituels [autrefois évêque, il a abandonné sa charge ecclésiastique en 2006 pour se convertir à la politique]. Il n’était pas particulièrement proche du très conservateur Parti Colorado, mais n’était pas non plus soutenu à 100 % par le Parti libéral [Lugo était arrivé au pouvoir appuyé par une coalition]. Ce

président ne convenait à aucun des groupes qui ont du pouvoir au Paraguay ; alors le pouvoir s’est débarrassé de lui. L’Amérique latine semble actuellement confrontée à quelques problèmes. Le ralentissement de la croissance, ainsi que le déclin du Mercosur [marché commun de l’Amérique du Sud] font partie des signes indiquant qu’il est indispensable de renforcer la cohésion de la région. Pour cela, il faut notamment imposer l’idée que seules les démocraties peuvent participer à nos initiatives. Aujourd’hui, nous sommes de nouveau face à un danger qui menace l’Amérique latine de façon récurrente : la convergence du pouvoir économique minoritaire et des élites politiques majoritaires – une sorte de forteresse du pouvoir, que nous voyons actuellement dans sa version paraguayenne. Dante Caputo


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Courrier international||n° n°1130 1129| |du du28 21 juin au 27 2012 2012 Courrier international aujuin 4 juillet

Asie Japon

Le retour imposé du nucléaire Le gouvernement a décidé de relancer deux réacteurs à Fukui, dans l’ouest du pays. Mais les interrogations sur la sûreté de la centrale se multiplient, ce qui inquiète ce quotidien de Tokyo, antinucléaire. Tokyo Shimbun Tokyo



e tiens à remercier la préfecture de Fukui pour avoir pris cette décision”, a déclaré le Premier ministre Yoshihiko Noda lors de sa conférence de presse. Mais comment ose-t-il exprimer des remerciements pour une initiative qui nous expose à nouveau au danger ? Depuis le séisme et le tsunami du 11 mars 2011, notre pays essaie de changer. La vie humaine doit être notre priorité absolue et nos régions doivent être réaménagées pour mieux résister aux catastrophes naturelles. Pour ce faire, chacun de nous est prêt à changer de mode de vie. Autoriser le redémarrage des réacteurs dans les conditions actuelles est une erreur : le nouveau Japon que nous cherchons à bâtir ne saurait voir le jour. Tout d’abord, nous n’avons pas encore élucidé l’enchaînement des faits qui a provoqué l’accident de Fukushima. Personne n’en a encore assumé la responsabilité. Et personne n’a vraiment présenté d’excuses. C’est dans cette confusion que le redémarrage va se faire. La décision de redémarrer les réacteurs n° 3 et n° 4 de la centrale d’Ohi a fini par être prise lors d’une réunion à laquelle ont assisté le Premier ministre et le ministre de l’Economie, du Commerce et de l’Industrie, Yukio Edano. Il n’y a rien à redire au fait que la remise en service des réacteurs relève en définitive d’une décision politique. Mais encore faut-il que celle-ci soit scientifiquement fondée, de façon à être assez convaincante aux yeux des riverains. Or les normes de sûreté sur lesquelles repose la décision du redémarrage

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 Dessin de No-río (Aomori) pour Courrier international. ont été improvisées en seulement deux jours par l’Agence japonaise de sûreté nucléaire (AJSN), qui relève du ministère de l’Economie. Comment le peuple japonais pourrait-il avoir confiance dans des normes de sûreté établies par l’Agence même qui est au cœur de l’accident de Fukushima ? D’autant plus qu’il est prévu qu’elle soit prochainement remplacée par un nouvel organisme indépendant. La loi régissant ce nouvel organisme de contrôle tarde à être adoptée. En attendant il n’existe pas dans notre pays de règles applicables à la sûreté nucléaire. Pourtant, sur la base d’une simple prévision de la compagnie Kansai Electric Power [Kepco, compagnie d’électricité gestionnaire de la région du Sud-Ouest et propriétaire de la centrale d’Ohi], qui a déclaré unilatéralement que cet été la production d’électricité serait inférieure de 14,9 % à la demande, la décision du redémarrage s’est inexorablement imposée. Les abris antisismiques devant faire office de centres de commande en cas d’urgence et le système

de ventilation filtrée ne seront pas en place avant 2015, et les digues ne seront achevées que l’an prochain. Par ailleurs, il n’est pas prévu de procéder à de nouvelles études sur les failles situées aux environs de cette centrale, alors même que des experts ont récemment signalé la possibilité que des glissements de terrain endommagent les réacteurs. En dépit de cette politique déplorable, le peuple continue à espérer que les choses changent. Le gouvernement a élaboré un plan détaillé d’économies d’électricité et a sollicité la collaboration de chaque citoyen – cette demande a été acceptée de bon cœur. Le nombre de foyers qui utilisent les panneaux solaires et les piles à combustible augmente. Les Japonais ont pris l’habitude de s’habiller plus léger pour utiliser modérément le climatiseur. Arroser le sol de l’entrée, accrocher un fuurin [clochettes] à nos fenêtres pour entendre le vent qui passe sont autant de savoir-faire séculaires permettant de survivre à la chaleur estivale. L’important est de nous délivrer de

Contestation

Les “anti” éclipsés par les médias Depuis l’accident de Fukushima, la mobilisation antinucléaire ne faiblit pas. Une pétition exigeant un référendum national sur l’énergie nucléaire s’est ajoutée aux manifestations. Elle a rassemblé quelque 320 000 signatures, mais la demande a été rejetée par l’Assemblée de Tokyo le 18 juin. Trois jours plus tôt, environ 11 000 manifestants

se sont rassemblés devant le domicile du Premier ministre pour contester le redémarrage de la centrale d’Ohi. Les grands titres nippons ont très peu parlé de ce rassemblement. Seul le Tokyo Shimbun, journal de centre gauche qui s’est prononcé pour une sortie progressive du nucléaire, l’a mentionné dans sa réponse aux courriers des lecteurs.

“Plus d’une centaine de lettres demandant des explications sur le fait que nous n’avons pas traité cet événement nous ont été adressées. Nous vous indiquons qu’il ne s’agissait aucunement d’une quelconque censure ; faute de coordination, nous n’y avons pas envoyé de journaliste, et nous regrettons de ne pas avoir été présents sur ce sujet”, indique-t-il.

Par ailleurs, dix-sept ans après l’attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo commis par la secte Aum (13 morts), l’arrestation du dernier fugitif, le 17 juin, largement relayée par certains journaux, a donné la sensation d’“éclipser” la question du redémarrage d’Ohi, ce qui a provoqué de multiples réactions sur les réseaux sociaux.

notre dépendance excessive à l’électricité. De plus en plus de personnes commencent à prendre plaisir à réduire leur consommation d’électricité : chaque jour, en surveillant son compteur, on constate le fruit de son effort. Quant aux entreprises, il est peu probable qu’elles renoncent à leur politique d’économies d’énergie dans la mesure où celle-ci contribue à réduire leurs dépenses. La prospérité économique ne repose pas sur la production nucléaire, mais sur la durabilité. Une puissance technologique comme le Japon doit prendre la tête du secteur de l’économie verte. Pour ce faire, nous devons fixer à quarante ans la durée maximale de vie d’un réacteur et profiter de ce délai pour perfectionner les techniques d’exploitation des énergies renouvelables. Pendant cette période de transition, on pourra recourir à l’énergie hydraulique et thermique, construire dans tout le pays de petites centrales électriques faisant appel à des technologies comme le charbon propre [qui produit très peu de polluants et de gaz à effet de serre]. Le Japon doit également utiliser la chaleur de récupération, développer ses techniques de stockage de l’électricité et exploiter davantage des ressources comme la biomasse et la géothermie, dont il dispose en

Comprendre Fukushima et aller au-delà pour panser ses blessures abondance. L’avenir de l’économie japonaise repose sur les technologies d’économie d’énergie, qu’il n’a cessé de développer. Les Japonais commencent à avoir une bonne compréhension des problèmes qui se posent dans les régions où sont implantées les centrales nucléaires. Nous devons soutenir ceux qui vivent près du danger, car une vie qui repose sur l’argent du nucléaire ne peut pas tenir. Il est important, pour les uns comme pour les autres, de revoir notre schéma de dépendance visà-vis de l’électricité et de procéder à une refonte radicale du système. Les réacteurs n° 3 et n° 4 de la centrale d’Ohi vont être remis en service, et nous craignons qu’à cela ne succède le redémarrage d’une série de centrales comme celle d’Ikata, à Shikoku, ou de Tomari, à Hokkaido. Car c’est l’ensemble du Japon, pas seulement les régions où se trouvent les centrales, qui revendique plus de sécurité et de tranquillité. Il nous faut comprendre Fukushima, et aller au-delà des leçons que nous pouvons en tirer. Ce n’est qu’ainsi que nous pourrons enfin panser les blessures de Fukushima. Au-delà du pour ou contre le nucléaire, nous allons bâtir un Japon nouveau et durable. 


Inde

DR

Courrier n° 1130 1130 || du du 28 28 juin juinau au44juillet juillet2012 2012 쏆 39 31 Courrier international international || n° Hommage Les dernières photos de Tarun Sehrawat ont été publiées dans le numéro du 12 mai de l’hebdomadaire Tehelka. Elles accompagnaient un reportage sur Abhujmarh, principal bastion maoïste. A lire en anglais sur le site du journal : http://2doc.net/mwkku.

Paludisme Nombre de décès dus au paludisme en Inde

239 775 157 211

112 109 46 970

Source : "The Lancet"

1980

1990

2000

2010

Tué par le palu pour dire la guerre

Le mot de la semaine

Il s’était enfoncé dans les forêts du centre de l’Inde pour raconter la guérilla maoïste. Le photographe Tarun Sehrawat, âgé de 23 ans, a succombé à une crise de paludisme à la mi-juin. Son confrère Javed Iqbal lui rend hommage.

TARUN SEHRAWAT/TEHELKA

Daily News and Analysis (extraits) Bombay



’est en janvier 2010 que j’ai fait la connaissance de Tarun Sehrawat et de l’intrépide Tusha Mittal [correspondante de l’hebdomadaire Tehelka]. A l’époque, nous étions tous chargés du même travail : tenter de savoir pourquoi l’Etat du Chhattisgarh [centre de l’Inde, où la guérilla maoïste est présente] avait ordonné l’enlèvement de la villageoise Sodi Sambo, qui se trouvait à ce moment-là hospitalisée à Jagdalpur, sous escorte policière. Elle avait saisi la Cour suprême pour dénoncer les exécutions sommaires commises lors de l’opération de ratissage du village de Gompad [le 1er octobre 2009], durant laquelle elle avait reçu une balle dans la jambe. Nous nous étions postés devant la salle d’hôpital dans l’espoir de pouvoir lui parler. Tusha s’époumonait contre tous les fonctionnaires inflexibles qu’elle pouvait intercepter. Pendant ce temps, Tarun et moi restions assis sagement, nous prenant mutuellement en photo. Contrairement à la plupart des photographes, il n’éprouvait aucune malice ni méfiance à l’égard de ses confrères. Nous nous sommes retrouvés lorsque nous étions en route pour les villages de Tadmetla, Timmapuram et Morpalli, réduits en cendres par les forces de sécurité en mars 2011. Cette fois, Tusha et moi nous querellions comme un vieux couple sur l’organisation de notre prochaine expédition dans la “jungle”. Tarun tentait en souriant de calmer les esprits. Tarun a été le témoin des grandes opérations militaires menées dans l’Inde centrale. Il a pris des photos de maisons incendiées, de veuves dont les maris ont été tués par les forces de sécurité, de femmes violées par des officiers, de faibles vieillards armés de pétoires que l’Etat présente comme la plus grande menace pour la sécurité intérieure, et d’Abhujmarh, l’endroit de sa dernière mission, où personne ne s’aventure. Mais l’un de ses clichés les plus poignants demeure celui d’une famille de Dantewada faisant le tri dans son riz brûlé pour récupérer parmi les cendres les grains encore consommables. A Dantewada, la mort vous poursuit où que vous alliez, à chaque récit d’une exécution sommaire, à chaque compte rendu de massacre. Il y a quelques mois à peine,

C

 Une villageoise de Kodenar, dans le sud de l’Etat du Chattisgarh.

Les maoïstes indiens La guérilla maoïste est appelée “naxalite” en Inde, terme qui provient de Naxalbari, le nom d’une localité où eut lieu, en 1967, la révolte tribale qui a donné naissance au mouvement. En 2004, l’aile dure des naxalites se réunifie – sous le nom de Parti communiste maoïste – autour d’un programme de lutte armée à partir des zones tribales du centre de l’Inde. Pour éradiquer la rébellion, New Delhi lance en octobre 2009 une opération militaire dénommée Green Hunt (Traque verte), déployant environ 50 000 soldats dans les cinq Etats les plus touchés par l’insurrection : Jharkhand, Chhattisgarh, Bihar, Orissa et Bengale-Occidental. Au début de l’année 2012, des maoïstes ont procédé à plusieurs enlèvements afin de faire pression sur le gouvernement pour obtenir le retrait des militaires et la libération de leurs camarades emprisonnés.

le commissaire de police Rahul Sharma a sorti son revolver et a retourné l’arme contre lui. Aujourd’hui, un journaliste adivasi [terme désignant la population tribale], Lingaram Kodopi, torturé en prison, souhaite y mourir car il sait qu’il ne pourra jamais obtenir justice dans ce pays. Le téléphone portable devient le messager de la folie et de la mort. “Votre village préféré a été attaqué”, m’a un jour annoncé au téléphone l’un de mes contacts. Cela m’a fait l’effet d’une claque, je l’ai détesté pour cette phrase – combien de villages préférés avais-je ? Et puis j’ai reçu les dernières nouvelles concernant l’état de santé de Tarun : “Déclaré en état de mort cérébrale”. Nous nous croyons tous invincibles. Nous nous aventurons sur des routes truffées de bombes artisanales. Nous nous risquons dans le royaume d’un monstre, le paludisme, qui frappe sans discrimination. A Basaguda, je me rappelle avoir vu un paramilitaire qui en tenait par la main un autre

aux yeux sans vie, au corps vidé de toute énergie, et qui avait sur les lèvres le mot tant redouté : paludisme. “On n’a même pas besoin d’en savoir plus sur les moustiques. Environ 80 % d’entre nous en sont victimes à un moment ou à un autre”, m’avait confié le plus vaillant. Les moustiques ont également eu raison de l’une des chefs les plus emblématiques du mouvement maoïste, Anuradha Ghandy [décédée le 12 avril 2008]. D’aucuns estiment que l’hebdomadaire Tehelka aurait dû prodiguer des conseils de prudence à Tarun, mais malheureusement les mesures de précaution seront toujours insuffisantes. Tarun n’avait d’autre choix que boire l’eau des mares, dans un endroit où l’eau, même bouillie, prend une teinte jaunâtre. J’ai pris des comprimés contre le paludisme toutes les semaines durant mes premières incursions en Inde centrale, mais je me suis retrouvé immanquablement dans un coin perdu avec une forte fièvre, recroquevillé à l’abri d’un arrêt de bus, saisi par le délire. J’ai eu la chance de m’en sortir. La plupart des victimes du paludisme, dans cette partie de l’Inde, n’ont accès à aucun traitement. Là où Tarun est allé, aucun médecin n’ose mettre les pieds. De fait, dans certaines zones des districts de Dantewada et de Bijapur où les médecins de Médecins sans frontières se sont rendus, ils ont été accusés par l’Etat de Chhattisgarh d’“aider les maoïstes” . Là-bas, l’impitoyable ange de la mort, avec ses ailes de minerai de fer*, frappe et détruit toutes les belles choses qu’il trouve sur son passage. Tarun avait l’avenir devant lui. Il avait 23 ans, l’âge de la plupart des guérilleros maoïstes et des miliciens armés par le gouvernement local. Un âge trop jeune pour mourir. Javed Iqbal * La répression en cours dans le centre de l’Inde permet aux entreprises d’extraction minière de s’approprier des terres afin d’exploiter les ressources naturelles, dont le minerai de fer.

“sakshi” Le témoin Dans le journalisme d’investigation, la crédibilité des révélations dépend de la fiabilité des informations. Le journaliste offre son témoignage direct comme la meilleure garantie de la véracité des faits qu’il rapporte. De nos jours, ce témoignage est souvent renforcé par des images photographiées ou filmées sur place. Ces images transforment le public en autant de témoins, à plus forte raison quand ils assistent en temps réel à des événements qui se déroulent devant leurs yeux par l’intermédiaire d’une image filmée. Le public est alors tenté d’oublier qu’il est en fait spectateur d’une réalité doublement médiatisée : à la fois par l’image et par la personne qui filme ou qui photographie, et dont la subjectivité, occultée en apparence, reste pourtant présente, ne serait-ce que par le choix des sujets filmés ou photographiés et par leur montage. En hindi, on peut désigner le témoin par le terme gravaha, mais aussi par le terme sakshi. Ce dernier a ceci d’intéressant qu’il comporte l’idée de la visibilité ou de la présence directe de la chose dont on témoigne. Parmi les mots apparentés à sakshi, on trouve sakshat, qui peut être utilisé comme adverbe – “en la présence de”, “en personne”, “visiblement” – ou bien comme adjectif pour parler de quelque chose de manifeste, de tangible, de visible. En tant que témoin, le sakshi relate la sakshi, c’est-à-dire l’évidence de ce qu’il a vu ou de ce qui s’est manifesté à lui directement. L’expression en hindi pratiyaksha sakshi traduit la notion d’immédiateté (pratiya), celle des yeux (aksha) et le mot témoin pour parler du témoin oculaire, littéralement, “le témoin de ce qui lui a sauté aux yeux”. Lorsqu’il s’agit de montrer au public des images de reportage, les journalistes sont bien obligés de se rendre sur place, souvent à leurs risques et périls. Dans les lieux de conflits, maints dangers les attendent, et l’image livrée aux yeux du public peut coûter la vie à celui qui témoigne. Mira Kamdar Calligraphie d’Abdollah Kiaie


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Courrier international | n° 1130 | du 28 juin au 4 juillet 2012

Courrier international | n° 1130 | du 28 juin au 4 juillet 2012 Tournée Aung San Suu Kyi, âgée de 67 ans, achève son séjour européen par la France : elle a été reçue le 26 juin à l’Elysée par François Hollande et devait passer par l’Assemblée nationale, le Sénat et la

mairie de Paris. La tournée de l’icône de la démocratie birmane a débuté à la mi-juin en Suisse. Elle s’est ensuite rendue à Oslo, en Norvège, où, vingt et un ans après avoir reçu le prix Nobel de la paix, elle a enfin



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pu prononcer son discours de lauréate. La “Dame de Rangoon” a demandé, le 22 juin, à Londres, le soutien du Royaume-Uni et des pays occidentaux pour bâtir la démocratie au Myanmar.

Myanmar

La liberté par la presse Tout a commencé par des comptes rendus sportifs aux messages politiques dissimulés. Eleven Media s’est ensuite imposé comme le premier groupe de presse du pays, à l’avant-garde du journalisme indépendant. The Nation Bangkok (De Rangoon)



e Dr Than Htut Aung, PDG du groupe de presse Eleven Media, le plus grand du Myanmar, est un homme investi d’une mission et il n’a pas de temps à perdre. Depuis la fondation de son “empire”, il y a douze ans, son enthousiasme et celui de son équipe rédactionnelle ne faiblissent pas. Ils font campagne avec candeur et audace en faveur d’une politique transparente et responsable de la part des autorités et contre le climat répressif qui a longtemps prévalu. Un combat qui a valu en 2011 à l’hebdomadaire Weekly Eleven News Journal le prix de la liberté de la presse de Reporters sans frontières, pour avoir osé se dresser contre la junte et avoir “fait preuve d’une ingéniosité extraordinaire pour passer à travers les mailles du filet de la censure et informer la population”. L’instauration de la démocratie, dont la liberté de la presse fait partie intégrante, est une lutte de tous les instants. En se remémorant la création de son groupe de presse, il y a plus d’une décennie, Than Htut Aung confie avec modestie : “Honnêtement, je dois avouer que je n’avais aucun intérêt sérieux pour la presse et aucune ambition particulière. Je ne disposais pas des compétences professionnelles requises pour devenir un homme de média…” Etudiant en médecine, Than Htut Aung obtient une place dans une université anglaise en 1988, mais les militaires refusent de lui délivrer un passeport. Il décide alors, à 25 ans, de se lancer dans les affaires.

L

“J’ai d’abord réalisé quelques profits, assez modestes d’ailleurs. Plus tard, ça n’a plus marché du tout. Une de mes entreprises a même dû mettre la clé sous la porte. Et puis s’est présentée l’occasion de publier le First Eleven Sport Journal.” A ses débuts, en 2000, l’hebdomadaire fonctionne avec une équipe de trois personnes et affiche un tirage de 5  000  exemplaires. Il conquiert rapidement un lectorat de plus en plus important, en sachant, dans cet environnement répressif et autocratique, glisser intelligemment des messages politiques dans ses articles sur le football. “L’homme au centre – l’arbitre – n’est pas juste… Le football ne se joue pas seulement à 22 mais avec tout le public” (un clin d’œil à la vie politique parlementaire). Les lecteurs, jeunes et vieux, amateurs du ballon rond commencent à adorer ces accents politiques. Les services de renseignements ne sont pas toujours dupes. En 2003, ils font irruption dans les bureaux d’Eleven Media après la publication dans Eleven d’une série d’articles sur un massacre de civils. Un rédacteur est condamné à mort pour “trahison”. Eleven est dénigré comme étant “le symbole de la contestation”. Than Htut Aung est arrêté mais relâché faute de preuves. L’année suivante, la censure redouble de vigilance. Faisant fi de ces pressions, Eleven reprend de plus belle son cheval de bataille. Son équipe comprend désormais une cinquantaine de collaborateurs et son tirage s’élève à 12 000 exemplaires. La publication de quotidiens est réservée aux médias d’Etat : peu importe, Than Htut Aung contourne la loi en lançant, en 2003 puis en 2005, un deuxième et un troisième

 Dessin de Boligán paru dans El Universal, Mexico. hebdomadaire [Premier Eleven Sports Journal et Weekly Eleven News Journal]. La censure officielle règne en maître  : il faut compter un ou deux jours aux articles sportifs pour être validés ; trois ou quatre pour les autres textes. “Nous devions faire preuve d’intelligence et de prudence, raconte Than Htut Aung. Certains types des services de renseignements étaient très forts…” Après 2005, la censure se relâche quelque peu après être passée sous la tutelle du ministère de l’Information, au lieu de celle du ministère de l’Intérieur. En 2008, le trio d’hebdos s’enrichit avec la parution du Biweekly Eleven News Journal. Eleven Media affiche alors un tirage cumulé de 350 000 exemplaires. Au lendemain des élections de novembre 2010, dénoncées comme une mascarade et qui seront suivies de la formation d’un gouvernement “civil” présidé par Thein Sein, Than Htut Aung s’ingénie à convaincre le nouveau pouvoir de dialoguer avec l’opposition, Aung San Suu Kyi entre autres, et de prendre contact avec la communauté internationale. “Le président est un type bien, il a un bon esprit et nous avons de la chance de l’avoir”, commente le fondateur d’Eleven Media. En 2011, le groupe s’engage sur un nouveau front. Il prend la

Censure

Un nouveau régime pour les médias en juillet La date du 30 juin 2012 restera-t-elle dans les annales de la presse birmane ? C’est ce que souhaite en tout cas le ministère de l’Information. Ce jour-là, les journaux cesseront de soumettre avant publication leurs articles au comité de censure, le tristement célèbre département de l’enregistrement et de l’examen de la presse,

également surnommé “Press Kempeitai” en référence à la police politique japonaise présente sur le sol birman pendant la Seconde Guerre mondiale. Sera alors mis sur pied un conseil national de la presse, dont la composition et les responsabilités restent floues, écrit l’hebdomadaire The Myanmar Times. Ce conseil sera encadré par une loi sur les médias qui doit

être soumise au Parlement en juillet. D’ores et déjà, nombre de journalistes redoutent qu’il ne s’agisse que d’un simple dépoussiérage de la loi de 1962. “Les règles auxquelles les journalistes devront se plier contribueront peu à l’amélioration de la liberté de la presse au Myanmar”, estime, sur le site de l’Irrawaddy, Shawn

Crispin, représentant en Asie du Sud-Est du Comité de protection des journalistes. “Les espoirs ont été grands de voir la presse bénéficier d’une nouvelle protection légale sous le régime quasi démocratique de Thein Sein. Mais, si les règles encadrant la presse écrite demeurent en l’état, le Myanmar restera un des pays les plus censurés au monde.”

tête de la contestation du projet de barrage hydroélectrique [à intérêts chinois] de Myistone – un projet catastrophique du point de vue écologique, émanant d’un gouvernement qui n’assume aucune responsabilité et ne songe aucunement au bien-être de la population. Pour le onzième anniversaire du groupe, Than Htut Aung défie ouvertement le pouvoir dans un discours et à travers une série d’articles. “J’ai informé le gouvernement et l’opposition de la situation qui prévalait réellement dans notre pays. Au XIXe siècle, les superpuissances étaient britannique et française. Elles ont colonisé l’Inde et la Birmanie. Au XXe siècle, ce fut le tour des Etats-Unis, qui ont pris le Vietnam, la Corée et l’Allemagne. Le XXIe siècle sera le moment de la Chine et nous ne pouvons pas lui sacrifier notre pays”, assène Than Htut Aung. Face à la contestation grandissante suscitée par le barrage chinois, le gouvernement annonce, dans

“Cette société de presse appartient au peuple du Myanmar” une volte-face sans précédent, la suspension du chantier. Les journalistes d’Eleven Media continuent de mener l’enquête et révèlent au début de l’année 2012 que les travaux se poursuivent. Ce qui pousse le gouvernement à ordonner un abandon définitif du projet. Pour Than Htut Aung, l’ouverture politique de ces derniers mois est “fantastique”. Comme s’il avait du mal à s’en convaincre, il répète le mot. D’après lui, les changements ont été conduits à un rythme plus soutenu que ceux observés pendant les “printemps arabes” et sont manifestement plus solides. Le chemin n’en est pas moins encore très long. Le projet de loi sur la presse [lire ci-contre] reste empreint de l’ancienne façon de penser, répressive, et son élaboration a manqué de transparence. “Nous souhaiterions voir la presse du Myanmar s’épanouir, comme en Thaïlande”, déclare Than Htut Aung. Eleven Media emploie aujourd’hui 120 journalistes et continue de sortir ses quatre hebdomadaires. Than Htut Aung souhaiterait que ses journalistes et la population détiennent des parts du groupe. Un projet de sortie en Bourse est annoncé pour 2016. “Ce n’est pas que pour l’argent. Je ne détiens pas cette société de presse, elle appartient au peuple du Myanmar, qui a souffert et continue à se battre pour la démocratie et la liberté.” 


ENTREZ DANS LE CUBE. ET LAISSEZ VOUS EMPORTER ... Imaginez-vous bien assis dans l’obscurité d’une salle cubique. Quand soudain, vous voilà immergé dans de somptueuses images de 12 mètres de haut projetées sur les murs de gauche et de droite, au sol comme au plafond et devant vous. Ajoutez à cela l’impact du son spatialisé véhiculé par 18 haut-parleurs. Vous êtes au Pass, à Frameries, dans le Palais des images, pour un voyage impressionnant à la rencontre de cette formidable source de vie qu’est l’eau.

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qui se mêlent à la poésie des images de synthèse et à la musique originale du groupe belge Flexa Lyndo emmènent le public pour un voyage tout à la fois émouvant et interpellant. Avec une approche résolument interactive, l’exposition complète le propos sur film sur la question capitale de l’accès à l’eau potable. Elle vous plonge au cœur des mécanismes naturels et humains qui soustendent l’accès à l’eau pour tous, du cycle naturel de l’eau jusqu’à la gestion des ressources et de l’approvisionnement. Où trouve-t-on l’eau? Sous quelle forme? Comment l’utilise-t-on aux quatre coins du monde? Comment nous arrive-t-elle à domicile? Quel prix sommes-nous prêts à la payer?

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Courrier international || n° n°1130 1130||du du28 28juin juinau au44juillet juillet2012 2012 Courrier international

Moyen-Orient

Mer Méditerranée

ISRAËL

100 km

Mur qu'Israël est en train d'édifier le long de sa frontière avec l'Egypte

Jérusalem JORDANIE

ÉGYPTE Le Caire

Israël-Egypte

BANDE DE GAZA

SINAÏ Taba

Eilat

Un mur entre l’Etat hébreu et l’Egypte islamiste Avec la victoire du Frère musulman Mohamed Morsi à la présidentielle, le terrorisme menace nos frontières, mais notre identité juive sera renforcée, estime le quotidien conservateur de Jérusalem. Makor Rishon (extraits) Jérusalem



es résultats de l’élection présidentielle en Egypte ne vont faire qu’aggraver le chaos qui, depuis plusieurs mois, règne le long de notre frontière sud. Si Israël avait espéré qu’il lui serait possible, après l’élection, d’exiger des autorités égyptiennes qu’elles rétablissent l’ordre dans le Sinaï, cet espoir s’est envolé. Le nouveau régime égyptien est désormais présidé par l’islamiste Mohamed Morsi, même si ce dernier n’a obtenu sa victoire qu’à l’arraché [51,7 %]. Certes, il était difficile de s’attendre à ce que les Frères musulmans se montrent enclins à faire le maximum pour appliquer l’accord de paix israélo-égyptien [de Camp David, signé en 1979]. Mais à présent, il est clair que dans les prochains mois le gouvernement, la présidence et l’armée vont revendiquer chacun la primauté du pouvoir politique et que l’Egypte va s’enfoncer davantage dans les luttes intestines. Israël va se retrouver bien seul dans sa guerre contre le terrorisme et dans ses bases du Sinaï, et les réfugiés africains vont continuer à déferler via le territoire égyptien. Le mur que nous sommes en train de construire à la frontière avec l’Egypte est une tentative désespérée de dresser une barrière entre un pays politiquement et militairement déboussolé et notre minuscule pays. Les terroristes, pour qui le Sinaï est devenu une oasis, n’aiment pas les clô-

CAI-NYT

L

 Dessin de Van Dam, Pays-Bas. tures. C’est ce qu’ils essaient de nous dire dans le langage qu’ils maîtrisent le mieux, celui des lance-roquettes et des bombes artisanales. L’attaque menée la semaine dernière contre des ouvriers affectés à la clôture [entre l’Egypte et Israël] est venue nous le rappeler. Une fois la clôture terminée, c’en sera fini du trafic d’armes de contrebande, de drogue et de réfugiés. La guerre contre les terroristes et les trafiquants basés en Egypte sera tout sauf simple : si, sur le papier, nous disposons d’un traité de paix avec l’Egypte, les criminels sont épaulés par une partie des nouvelles autorités, quand bien même celles-ci sont censées accepter cet accord de paix. Autrement dit, le paradoxe est que, dans

les circonstances actuelles, c’est l’existence de cet accord de paix qui nous empoisonne. Alors, en dépit de nos deuils et en dépit de nos victimes, l’aggravation des tensions sur notre frontière sud a au moins l’avantage insigne de simplifier une situation complexe et de nous rappeler qu’une frontière par-dessus laquelle les missiles volent ne peut plus raisonnablement être qualifiée de frontière de paix. C’est cette situation confuse de “paix de façade”, une invention typiquement moyen-orientale, qui a transformé la frontière israélo-égyptienne en passoire. Sous couvert de cette paix, des dizaines de milliers d’Africains s’infiltrent en territoire israélien sans que l’on puisse recourir aux

armes pour les arrêter, “frontière de paix” oblige. S’il fallait démontrer le paradoxe de notre situation avec l’Egypte, c’est celuici : aucun réfugié n’a jamais pris le risque de s’infiltrer chez nous à travers la frontière syrienne. On ne peut pas dire que les malheureux civils d’Homs soient mieux lotis que les ressortissants d’Erythrée, mais l’on n’assiste pas pour autant à un déferlement de réfugiés syriens sur notre territoire, tout simplement parce que la frontière entre la Syrie et Israël est truffée de champs de mines. Il s’agit ici d’une ligne de démarcation claire entre deux Etats belligérants. Le brouillard né de la paix israélo-égyptienne est en train de se lever et ce qui en émerge peut paraître désagréable. Les dunes enchanteresses du Sinaï, les hôtels de luxe de Taba et les merveilles de la mer Rouge semblent s’éloigner à tout jamais, tout comme le rêve israélien de se gaver de houmous au Caire. Mais si la contrepartie de ce rêve brisé, c’est une frontière fermée, une frontière infranchissable pour les terroristes, les trafiquants ou les demandeurs d’emploi africains, alors il est bon de voir ce rêve s’évaporer. Dans cette situation chaotique, Israël est en train de se laisser entraîner dans deux guerres : une guerre physique contre les terroristes qui veulent anéantir Israël et une guerre spirituelle pour l’identité juive d’Israël. Les immigrants africains ne sont pas des terroristes, à Dieu ne plaise, mais leur entrée en masse sur notre territoire signifie pour nous un renoncement à long terme au rêve de l’Etat juif. Dès lors, l’anarchie qui va s’emparer peu à peu de l’Egypte et la reprise du terrorisme physique dans le Sinaï va tôt ou tard contraindre Israël à fermer sa frontière et, en définitive, l’aider à gagner sa guerre spirituelle. Yifat Erlich

Reportage

Dans les rues du Caire Une journaliste égyptienne de retour dans son pays décrit les espoirs d’un peuple longtemps resté muet. Aujourd’hui est un grand jour dans l’histoire de l’Egypte. Celui qui a voté pour Morsi est content parce que Morsi a gagné. Celui qui déteste Moubarak est content parce que Moubarak est mort, et celui qui aime Moubarak est content parce que Moubarak est toujours en vie. Que Dieu bénisse le haschich égyptien. Après des décennies de démission face à la chose publique, l’Egypte vit aujourd’hui

une sorte d’addiction aux questions qui engagent l’avenir de la nation. Il suffit de prendre un taxi pour se retrouver pris dans un débat politique. Vous entendrez le chauffeur parler tout seul avant d’engager la conversation. A propos des rumeurs à répétition sur le décès d’Hosni Moubarak, il dit qu’il “l’a bien cherché”. Aura-t-il droit à des funérailles militaires ? Le chauffeur n’en sait rien, mais se demande s’il sera possible d’organiser des funérailles officielles pour un criminel condamné à perpétuité. Visite à une vieille dame,

du genre qui regarde toute la journée des programmes coraniques à la télévision. Elle m’accueille à bras ouverts. Pour aborder immédiatement des questions politiques. Avec la même ferveur des jeunes de 20 ans qui lancent des slogans sur la place Tahrir. Et comme d’habitude je finis par être d’accord avec mon interlocutrice. Elle s’empare des peurs que suscitent les islamistes chez nous pour les retourner à son profit et pour me communiquer son optimisme : “Nous avons expérimenté Moubarak pendant

trente ans et le régime militaire pendant soixante. Pourquoi ne pas essayer les Frères pendant quatre ans ?” Petit à petit, je me laisse gagner par le ton rassurant de sa voix. Reste tout de même cette question : ces quatre années ne risquent-elles pas d’aboutir à un régime islamiste qui s’installe dans la durée ? La réponse viendra d’un autre chauffeur de taxi. Plein d’assurance, il tranche : “De toute façon, ma chère, ça ou autre chose…” Puis il ajoute sur un ton badin : “La république arabe d’Egypte y gagnera une appellation”, puisqu’on

y ajoutera un adjectif tout beau, tout neuf : “La république arabe et islamique d’Egypte.” Morsi, Chafik, le maréchal, le Guide, les militaires, les islamistes, Moubarak, enterrement, martyrs… que Dieu les maudisse. Ces mots, on les entend partout, tout le temps. On dirait que ce pays a levé le voile sur sa vraie personnalité. Non, il n’était pas plongé dans un état comateux de désespoir, il attendait simplement l’occasion de se relever. Sahar Mandour As-Safir (extraits) Beyrouth


Courrier du 28 28 juin juin au au 44 juillet juillet 2012 2012 ě?&#x2020; Courrierinternational international || n° n° 1130 1130 || du

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Syrie

Surprise Ă  la tĂŞte de lâ&#x20AC;&#x2122;opposition Les islamistes ont prĂŠfĂŠrĂŠ un Kurde laĂŻc Ă  la prĂŠsidence du CNS plutĂ´t quâ&#x20AC;&#x2122;un chrĂŠtien ou une femme. Un choix qui sâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠcarte du nationalisme arabe bornĂŠ. Al-Hayat Londres



â&#x20AC;&#x2122;arrivĂŠe du Kurde Abdel Basset Sayda Ă  la tĂŞte du Conseil national syrien (CNS) a ĂŠtĂŠ une surprise. [Il succède Ă  Burhan Ghalioun, qui a dĂť se retirer face aux critiques internes.] Non moins surprenant a ĂŠtĂŠ lâ&#x20AC;&#x2122;accueil favorable des forces politiques kurdes de Syrie, telles que le Conseil national kurde et lâ&#x20AC;&#x2122;Union des forces dĂŠmocratiques kurdes. Seule lâ&#x20AC;&#x2122;Union dĂŠmocratique, aďŹ&#x192;liĂŠe au Parti des travailleurs du Kurdistan [PKK], que dirige Abdullah Ocalan [en prison en Turquie], a fait exception, lançant une virulente campagne mĂŠdiatique contre Sayda et lâ&#x20AC;&#x2122;accusant dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŞtre un â&#x20AC;&#x153;agent des Turcsâ&#x20AC;?. Toutefois, le choix de Sayda ne signiďŹ e pas que le CNS se soit dĂŠbarrassĂŠ de la tentation dâ&#x20AC;&#x2122;imposer la domination tyrannique de la majoritĂŠ ethnique et confessionnelle [arabe et sunnite]. Il est encore trop tĂ´t pour dire que lâ&#x20AC;&#x2122;opposition syrienne sâ&#x20AC;&#x2122;est convertie Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;idĂŠe dâ&#x20AC;&#x2122;un Etat national civil et dĂŠmocratique qui transcende les clivages de la sociĂŠtĂŠ. Il nâ&#x20AC;&#x2122;en reste pas moins que ce choix mĂŠrite dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŞtre saluĂŠ tant au niveau local quâ&#x20AC;&#x2122;international. Curieusement, les EuropĂŠens et les AmĂŠricains, attachĂŠs Ă  la dĂŠfense des minoritĂŠs et au pluralisme, nâ&#x20AC;&#x2122;ont pas rĂŠagi avec une ferveur dĂŠbordante. Quel sens donner Ă  ce choix ? Premièrement, il nâ&#x20AC;&#x2122;a pas ĂŠtĂŠ refusĂŠ par les Turcs. Ceux-ci auraient pu craindre que cela constitue un pas vers la reconnaissance des quelque 3 millions de Kurdes de Syrie en tant que minoritĂŠ nationale, la Turquie ne voulant pas se retrouver dans lâ&#x20AC;&#x2122;obligation de faire de mĂŞme avec sa propre minoritĂŠ kurde, qui compte environ 20 millions de personnes. Du cĂ´tĂŠ des Frères musulmans syriens, le choix de Sayda leur

BULENT KILIC/AFP PHOTO

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permet de ne pas apparaĂŽtre sur le devant de la scène, mais de continuer de peser en coulisses. Dâ&#x20AC;&#x2122;autre part, les Frères nâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtaient pas prĂŞts Ă  soutenir la candidature des favoris de lâ&#x20AC;&#x2122;Occident  : le chrĂŠtien laĂŻc George Sabra ou Basma Kodmani [une universitaire syrienne vivant en France, ĂŠgalement laĂŻque]. Ces deux candidats auraient ĂŠtĂŠ en contradiction trop ďŹ&#x201A;agrante avec lâ&#x20AC;&#x2122;idĂŠologie islamiste, selon laquelle un chrĂŠtien ou une femme ne peuvent occuper un tel poste qui prĂŠďŹ gure en quelque sorte la prĂŠsidence du pays dans lâ&#x20AC;&#x2122;attente de la chute du rĂŠgime de Bachar El-Assad. Pour les Frères, Sayda est un moindre mal. Il leur permet de dire quâ&#x20AC;&#x2122;ils ont donnĂŠ leur assentiment au reprĂŠsentant dâ&#x20AC;&#x2122;une minoritĂŠ, laĂŻc et libĂŠral qui plus est, mais il sâ&#x20AC;&#x2122;agit malgrĂŠ tout dâ&#x20AC;&#x2122;un homme, musulman et sunnite. On peut craindre quâ&#x20AC;&#x2122;en ďŹ n de compte les Frères ne tirent bĂŠnĂŠďŹ ce de Sayda pour consolider leur inďŹ&#x201A;uence au sein de lâ&#x20AC;&#x2122;opposition, car ils pourront lui imputer tout ĂŠchec futur du CNS. Cette crainte est dâ&#x20AC;&#x2122;autant plus lĂŠgitime quâ&#x20AC;&#x2122;un regard critique sur les expĂŠriences islamistes montre que les Frères musulmans se sont souvent servis des personnalitĂŠs laĂŻques pour mieux contrĂ´ler les rouages du pouvoir. Quoi quâ&#x20AC;&#x2122;il en soit, lâ&#x20AC;&#x2122;arrivĂŠe de cet homme Ă  la tĂŞte de la principale coalition de lâ&#x20AC;&#x2122;opposition syrienne est un acquis non seulement pour les Kurdes, mais ĂŠgalement pour toutes les minoritĂŠs nationales de Syrie, des Assyriens aux ArmĂŠniens, en passant par les Turkmènes et les Tcherkesses. Au niveau politique, culturel et mĂŠdiatique, cela pourrait prĂŠparer lâ&#x20AC;&#x2122;opinion publique Ă  renouer avec lâ&#x20AC;&#x2122;unitĂŠ nationale des annĂŠes 1950, quand on ne se demandait pas Ă  quel groupe ethnique ou confessionnel appartenait le prĂŠsident ou le Premier ministre. Ainsi, Farès Al-Khoury (chrĂŠtien) a formĂŠ trois gouvernements et Fawzy Selu (kurde) a ĂŠtĂŠ prĂŠsident de 1951 Ă  1953. Cette ère a vu son dĂŠclin sâ&#x20AC;&#x2122;amorcer avec le projet nationaliste nassĂŠrien en 1958, lors de la RĂŠpublique arabe unie entre lâ&#x20AC;&#x2122;Egypte et la Syrie, et sâ&#x20AC;&#x2122;est achevĂŠe en 1963 avec le coup dâ&#x20AC;&#x2122;Etat baasiste. La dĂŠsignation de Sayda signiďŹ e ĂŠgalement aux Kurdes quâ&#x20AC;&#x2122;ils ont intĂŠrĂŞt Ă  se poser comme une composante stratĂŠgique Ă  Damas, Ă  Alep et partout ailleurs en Syrie plutĂ´t que de rester repliĂŠs dans leurs rĂŠgions dâ&#x20AC;&#x2122;origine. Il appartient aux ĂŠlites politiques et culturelles kurdes dâ&#x20AC;&#x2122;encourager ce pas en avant, quelles que soient les divergences sur les orientations politiques de Sayda. Husheng Ousi  Lâ&#x20AC;&#x2122;opposant syrien Abdel Basset Sayda.

                  

           

     

     

     


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Courrier n° 1130 1130 || du du 28 28juin juinau au44juillet juillet2012 2012 Courrier international international || n° Révolution (bis) “Quand je vois

Afrique

un illuminé comme l’imam salafiste Mokhtar Jebali prendre la parole à longueur de journée pour vilipender la démocratie et les libertés publiques, quand

je vois le gouvernement faire les yeux doux aux radicaux, je pense qu’il nous faudrait faire une nouvelle révolution”, confesse Amira, une jeune blogueuse, citée par le site Maghreb Intelligence

Tunisie

L’art face à l’intégrisme Des artistes reçoivent des menaces de mort. Une situation révélatrice des tensions qui couvent au sein de la société tunisienne. The National (extraits) Abou Dhabi



près le “printemps tunisien”, qui a abouti au départ de Ben Ali [le 14 janvier 2011], Sana Tamzini, une artiste contemporaine, est passée de l’opposition à un poste au ministère de la Culture. Mais dixhuit mois plus tard, alors que différentes factions s’affrontent pour le pouvoir, Sana s’inquiète pour l’avenir du pays, qui met en danger sa liberté d’artiste et même, explique-t-elle furieuse, sa vie. Proposée en modèle à ses turbulents voisins, la Tunisie fut le premier pays arabe à faire tomber son dirigeant, à organiser des élections démocratiques et à porter au pouvoir des islamistes modérés. Mais début juin, le gouvernement a fait son premier faux-pas. Le parti Ennahda, au pouvoir, s’est retrouvé pris en étau entre un mouvement progressiste, qui depuis la révolution se voit pousser des ailes, et les islamistes radicaux, qui vont jusqu’à menacer de mort certains artistes. Sana était à la plage avec ses enfants quand son téléphone a sonné. “Tu n’es qu’une pute, a dit une voix d’homme. Tu n’es pas musulmane et nous allons devoir te tuer.” Après la publication sur Facebook de son numéro de téléphone et de son adresse, le 12 juin, elle a ainsi reçu des dizaines de coups de fil et de textos menaçants. Les réseaux sociaux ont également diffusé des appels à tuer quiconque était associé de près ou de loin à la dernière édition du Printemps des arts [au palais Abdellia, à La Marsa, du 1er au 10 juin].

Les extrémistes de la laïcité Lors d’une conférence de presse organisée par des artistes et des auteurs au cinéma Le  Mondial, à Tunis, le 15  juin, nombre d’entre eux ont témoigné qu’ils subissaient le même type de harcèlement que Sana. Ils ont manifesté leur colère contre les extrémistes mais surtout contre le gouvernement [et notamment le ministre de la Culture, Mehdi Mabrouk], qui n’a pas réagi à ces menaces de mort mais a au contraire mis en cause la responsabilité des artistes. Parmi les œuvres qui ont suscité la colère des islamistes se trouvaient une toile où le nom de Dieu était écrit avec des fourmis et la représentation d’une femme nue dans un plat de couscous. Sur son site Facebook, Ennahda a même proposé que toute insulte à la religion soit passible de prison. “Sous Ben Ali, il était interdit de parler de politique et nous ne pou-

JAYE/2011

A

 Les affiches du graffeur Electro Jay, exposées au Printemps des arts à La Marsa, du 1er au 10 juin 2012. vions pas nous exprimer”, a déclaré au cours de cette soirée la dramaturge Jalila Baccar. “Et maintenant, c’est la religion qui est devenue taboue.” Selon Seyyed Ferjani, membre du parti Ennahda, les progressistes, et notamment les artistes comme Sana, ne constituent qu’une minorité. “Ces gens-là sont très élitistes. Les dernières élections ont montré qu’ils savaient se faire entendre mais qu’ils ne représentaient pas le peuple tunisien.” Si l’éventualité d’une loi [pénalisant ceux qui “portent atteinte au sacré”] n’est guère probable, Seyyed Ferjani rappelle que tout le monde en Tunisie doit respecter la religion musulmane et que les artistes doivent éviter de “menacer la sécurité nationale” en créant des œuvres controversées. Il explique par ailleurs que son parti est soumis à d’intenses pressions pour radicaliser son discours. “Nous sommes pris entre deux extrêmes : les salafistes extrémistes et les extrémistes de la laïcité. Ils se détestent, mais se nourrissent également l’un l’autre  : chacun donne à l’autre des raisons d’exister.” La position modérée que Seyyed Ferjani prétend défendre se révèle toujours plus difficile à défendre dans une société de plus en plus polarisée. Mais il n’est pas le seul à proposer une troisième voie. Béji Caïd Essebsi, 85 ans, qui avait pris la tête du gouvernement transitoire [du 27 février au 26 décembre 2011] et avait aussi servi sous Ben Ali comme sous son prédécesseur Bourguiba, vient de créer [le 16 juin] un nouveau parti : l’Appel de Tunisie. Devant une foule décidée à refuser la tentation de l’islamisme, Essebsi a réclamé

plus de laïcité, un plus grand respect des droits de la femme instaurés par Bourguiba et le soutien aux artistes. “Nous avons besoin d’un parti centriste pour améliorer la situation du pays, un parti modéré”, explique Moncef Khemiri, professeur à l’université de la Manouba. Khemiri reconnaît que l’appartenance d’Essebsi à l’ancien régime constitue son point faible, mais son attachement à la laïcité est pour lui déterminant. Pourtant cette vision d’une identité tunisienne attachée à la laïcité n’est pas si répandue dans le pays. Il suffit de s’éloigner un peu de la capitale pour le constater. Dans la banlieue de Tunis, à Ariana, une ville de classes moyennes, on peut lire de nombreux graffitis réclamant l’instauration de la charia. Ali Ibrahimi, 47 ans, qui vend des poulets et des œufs sur les marchés, met dans le même sac les responsables des émeutes et les artistes controversés. “C’est une insulte à l’islam. Il y a des limites à ne pas dépasser. S’attaquer à Dieu ou au sacré, surtout dans un pays musulman, devrait être interdit.” Ahmed Meshrgi, 24 ans, est musulman pratiquant. Selon lui, “le gouvernement est coincé entre les revendications des gauchistes et les préceptes de l’islam”. Il a beau comprendre ce dilemme, il n’en souhaite pas moins l’avènement d’une Tunisie islamique. “J’en veux à Ennahda de ne pas avoir instauré un programme politique fidèle à l’is-

“Ces élitistes ne représentent pas le peuple tunisien”

lam. On ne peut pas plaire à tout le monde, et vouloir ménager toutes les sensibilités est une erreur.” Alors qu’une Assemblée constituante travaille sur la future Constitution du pays, qui va déterminer les règles et l’éthique de la nouvelle Tunisie, le débat devrait se poursuivre et trouver un écho dans des pays comme l’Egypte et la Libye, qui cherchent à concilier islam, démocratie et Etat de droit.

Le débat sur l’islam La situation politique tendue dissuade toujours les touristes de venir passer leurs vacances dans le pays. Et, privée de sa manne touristique, l’économie tunisienne s’enfonce chaque jour davantage. Après les émeutes, les propriétaires d’hôtels et les agences de voyages ont manifesté pour réclamer un retour au calme, rappelant que le tourisme faisait vivre 2 millions de Tunisiens. Dans son atelier-bureau de la banlieue de Tunis, Sana veut faire preuve de lucidité. Pour elle, le débat sur l’islam a été instrumentalisé afin de détourner l’attention du chômage endémique, catalyseur de la révolution tunisienne. Sa vie a beau être en danger, elle veut continuer à travailler et à enseigner. Consciente que les manifestations de l’année dernière ont donné la parole à des Tunisiens qui ne pensent pas comme elle, Sana confie : “Nous nous sentons un peu idiots parce que nous avons été choqués de la victoire d’Ennahda. Nous étions persuadés que la Tunisie était un pays où la culture avait sa place, mais nous nous trompions lourdement.” Alice Fordham


Courrier au 44 juillet juillet 2012 2012 Courrierinternational international || n° n° 1130 1130 || du du 28 28 juin juin au

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Gambie

Une Gambienne chapeaute la justice internationale A 51 ans, Fatou Bensouda succède à l’Argentin Luis Moreno-Ocampo comme procureur de la Cour pénale internationale. Elle doit regagner la confiance des Africains.

procureur général et ministre de la Justice. “Le rôle de juge convient très bien à Fatou”, explique Amie Bensouda, ancienne procureur général. Elle a fait ses études avec la nouvelle procureur. “C’est une excellente juge, elle est respectée et indépendante. Au cours de sa carrière, elle s’est essayée à d’autres postes : elle a travaillé dans une banque pendant un moment et nous avons coopéré dans un cabinet sur quelques affaires civiles, mais je ne crois pas que ça lui ait plu. Son domaine, ce sont les poursuites judiciaires.” La carrière internationale de Fatou Bensouda a commencé lorsqu’elle est devenue conseillère juridique au Tribunal pénal international pour le Rwanda, qui se trouve à Arusha. Cet organe hybride, qui fait appel au droit international et au droit rwandais, a été créé pour juger les responsables du génocide de 1994. En 2004, elle a rejoint la CPI en tant que procureur adjoint, sous l’autorité de Luis Moreno-Ocampo.

The Guardian Londres



’investiture de Fatou Bensouda au poste de procureur est une bonne nouvelle”, affirme Chidi Odinkalu, président de la Commission nationale des droits de l’homme au Nigeria. “Pourra-t-elle remédier à tous les problèmes de la CPI d’un coup de baguette magique ? Non. Saura-t-elle faire évoluer de façon positive l’atmosphère polluée à laquelle l’institution est confrontée en Afrique ? Absolument.” La polémique dont la CPI n’arrive pas à se défaire est liée à sa relation avec l’Afrique. La Cour juge actuellement des personnes soupçonnées d’être impliquées dans sept affaires qui se sont déroulées en République démocratique du Congo, en République centrafricaine, en Ouganda, au Soudan, au Kenya, en Côte d’Ivoire et en Libye. Dans les trois premiers cas, les pays eux-mêmes ont saisi la Cour. Luis MorenoOcampo (LMO) a été accusé d’être trop indulgent vis-à-vis des dirigeants coopératifs. Néanmoins, ce sont les quatre dernières affaires qui ont suscité les critiques les plus virulentes. L’attention exclusive qu’a accordée LMO à l’Afrique – au moment où deux autres instances internationales, le Tribunal pénal international pour le Rwanda et le Tribunal spécial pour la Sierra Leone, jugeaient des Africains pour crimes contre l’humanité – lui a attiré les foudres de tout le continent. La CPI a laissé passer plusieurs occasions d’enquêter sur des abus commis en Afghanistan, en Colombie, en Géorgie et en Irak, et, par conséquent, une bonne partie de l’Afrique est persuadée que la Cour est un organe impérialiste à la botte des gouvernements occidentaux.

L

Une personne de principes La crise des relations entre la CPI et l’Union africaine a éclaté en 2009, lorsqu’un mandat d’arrêt a été lancé contre le président soudanais Omar El-Béchir, l’accusant de génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre au Darfour. Le procureur a ignoré l’avertissement de l’Union africaine, qui avait prévenu que l’arrestation d’Omar El-Béchir pourrait faire obstacle aux pourparlers de paix au Soudan. Par la suite, les Etats membres africains ont riposté en passant outre au mandat et ont même accueilli chez eux Omar El-Béchir. Même si d’un point de vue professionnel, elle est proche de l’ancien procureur,

AFP

La Côte d’Ivoire au menu

 Fatou Bensouda, le 15 juin dernier, lors de son investiture à La Haye. sa nomination fait tout de même l’unanimité. “Pour beaucoup, Fatou se contentait de suivre les politiques de LMO et d’y adhérer. Toutefois, elle a clairement fait savoir que si elle tient à consolider les avancées faites au cours des neuf dernières années, certaines choses peuvent être améliorées”, affirme Alpha Sesay, un avocat sierra-léonais qui travaille à La Haye pour Open Society Justice Initiative. Par ailleurs, Bensouda est africaine, un facteur non négligeable. “Elle a fait ses études au Nigeria, mais c’est en Gambie qu’elle s’est fait un nom, explique Chidi Odinkalu. Elle avait la réputation d’être une personne de principes, tout en dirigeant le barreau et le ministère de la Justice gambien de façon sensible et sensée. Elle a même réussi à finir son mandat sans que sa réputation en pâtisse… c’est d’ailleurs l’une des seules personnes à y être parvenue.”

Fatou Bensouda est née en Gambie en 1961 dans une famille musulmane polygame. Elle a été élevée par les deux femmes de son père et elle avait plus d’une douzaine de frères et sœurs. C’est dans ce contexte que la nouvelle procureur affirme avoir développé un goût pour la justice. Son père, mort du diabète quand elle était enfant, a inculqué à ses enfants la notion d’équité. “Il n’y avait pas de rivalité entre nous, comme cela arrive parfois dans les familles polygames, malheureusement. Nos relations étaient très bonnes”, a-t-elle déclaré. Fatou Bensouda a d’abord étudié à l’université d’Ife, au Nigeria, puis elle est entrée au barreau et a suivi une formation à l’Institut de droit maritime international des Nations unies, à Malte. Au cours des deux décennies suivantes, elle a grimpé les échelons de la magistrature gambienne, d’abord comme procureur, puis comme

Depuis sa nomination officielle, en décembre 2011, la nouvelle procureur a fixé de nouvelles priorités pour la Cour. Elle souhaite notamment améliorer la qualité et l’efficacité des enquêtes, veiller à ce que désormais les chefs d’accusation tiennent compte des violences à l’égard des enfants et des crimes sexuels, et elle veut aussi que la Cour entretienne de meilleures relations avec l’Afrique. “Il ne fait aucun doute que l’Union africaine est prête à faire confiance à Fatou. L’amélioration des relations dépendra beaucoup de ses capacités de diplomate, affirme Alpha Sesay. En cela, elle se démarquera complètement de Luis Moreno-Ocampo.” Les défis qui attendent la nouvelle procureur ne manquent pas. Dans un premier temps, il faudra obtenir que les pays arabes signent le Statut de Rome, texte fondateur de la CPI. La Tunisie est le seul Etat arabe qui a adhéré à la Cour. Les actions commises par les forces loyales à Kadhafi lors du soulèvement de 2011 sont actuellement jugées par la CPI mais la Libye s’oppose farouchement aux enquêtes menées. Fatou Bensouda hérite de deux affaires engagées par LMO, de son propre chef : les violations commises par les forces loyales à l’ancien président Laurent Gbagbo, en Côte d’Ivoire, et les poursuites à l’encontre de six hauts responsables impliqués dans les violences postélectorales au Kenya pendant l’hiver 2007-2008. Selon des avocats spécialistes des affaires internationales, la principale tâche de la nouvelle procureur sera de changer l’approche de la CPI vis-à-vis des victimes. Fatou Bensouda maintient que de son point de vue aider les victimes est l’objectif essentiel de la justice pénale internationale. “C’est ce qui motive mes décisions et ce dont je suis fière”, conclut-elle. Afua Hirsch


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Courrier n° 1130 1130 || du du28 28juin juinau au44juillet juillet2012 2012 Courrier international international || n°

Ecologie

La photographe L’ensemble de ces photos est l’œuvre de l’Italienne Francesca Tosarelli, membre du réseau Matchbox Media Collective. Ce reportage

fait partie du projet Sandgrains (Grains de sable), qui comporte aussi un film documentaire. De plus amples informations sur www.sandgrains.matchboxmedia.org

Cap-Vert

FRANCESCA TOSARELLI

La ruée vers le sable

 A 17 ans, Nelson travaille avec sa mère au ramassage du sable des plages. Pour cela, il doit s’avancer toujours plus loin dans l’eau.

I

l n’y a pas si longtemps, la plage de Ribeira da Barca, un village de l’archipel du Cap-Vert, était une vaste étendue de sable volcanique noir sur laquelle les enfants jouaient au foot pendant que leurs pères hissaient leur prise du jour sur de petits bateaux de pêche usés par les intempéries. Aujourd’hui, le sable a disparu. Ramassé par les habitants, il est ensuite

Un archipel volcanique Santo Antão São Vicente

São Nicolau

16° N O

C

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Boa Vista

CAP-VERT São Tiago

Ribeira da Barca

Maio

Fogo Brava 100 km

2 829 m

Praia

Vers Dakar (455 km)

CAP-VERT Superficie : 4 033 km2 Population : 533 000 habitants PIB-PPA par habitant : 3 905 dollars Classement selon l’IDH : 133e sur 187 Etats

Sources : FMI, Pnud, France-Diplomatie. Chiffres de 2011.

The Guardian Londres

vendu pour construire des maisons et alimenter le boom immobilier de l’île. La population locale n’a pas d’autre choix : depuis que le poisson s’est fait rare, elle a perdu son gagne-pain. L’origine du problème se trouve au large  : d’énormes chalutiers européens. Ceux-ci ont l’autorisation de pêcher dans ces eaux en vertu d’un traité de l’Union européenne ratifié par le gouvernement capverdien, mais ils dépassent souvent les quotas. La pêche intensive illégale a également pour effet d’altérer la chaîne alimentaire de l’océan. Lorsque le nombre de gros prédateurs, tels les requins, diminue, les poissons plus petits ne se sentent plus menacés et gagnent le large, restant hors de portée des bateaux locaux. Et c’est ainsi que les pêcheurs de l’archipel finissent par rentrer chez eux bredouilles. Le ramassage du sable est un travail pénible

24° O

Au large du village capverdien de Ribeira da Barca, les chalutiers européens ont vidé l’océan de ses poissons. Les habitants sont contraints de vendre le sable des plages, au détriment de l’environnement.

et dangereux. Depuis qu’il n’y en a plus sur la plage, les hommes doivent aller le chercher dans l’eau. Ils remplissent des seaux et les femmes les transportent jusqu’au rivage en courant pour éviter, en étant frappées par des déferlantes, de perdre leur chargement et de se blesser. Ce travail est illégal, mais les autorités semblent fermer les yeux. Il est également mal payé : les camionneurs qui achètent le sable le revendent trois fois plus cher. Et la disparition des plages a de graves conséquences environnementales. Lorsque l’océan ne se heurte plus à une barrière physique, l’eau salée s’introduit dans la nappe phréatique et les récoltes en pâtissent. Même s’ils agissent ainsi pour leur survie, les Capverdiens se font plus de mal que de bien en détruisant leurs plages. Hannah Booth


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Courrier 2012 Courrierinternational international||n° n°1130 1130 || du du 28 28 juin juin au au 44 juillet juillet 2012

A relire Durant les années 2000, plusieurs îles indonésiennes ont littéralement disparu parce que le pays exportait son sable en grande quantité vers Singapour, qui s’en servait pour construire

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des polders. “Les îles englouties de l’Indonésie”, une histoire parue dans le numéro 682 de Courrier international, du 27 novembre 2003, à retrouver sur notre site Internet.

 Portant des seaux de vingt kilos sur leur tête, les villageois prennent le risque d’être blessés par des déferlantes.

 Une jeune femme trie les petits galets…

 Ils peuvent charger jusqu’à quinze tonnes de sable par heure.

 … à l’aide d’une poêle coupée en deux.

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Courrier international||n° n°1130 1130||du du28 28juin juinau au44juillet juillet2012 2012 Courrier international

En couverture Nouvelles technologies

Le partage des données nous sauvera-t-il ?

 Dessin de Kopelnitsky, Etats-Unis.

 Tweets, SMS, recherches Google, dossiers médicaux… Un flux colossal d’informations circule aujourd’hui sur tous les supports numériques.  Décortiquées, compilées, analysées, ces “données massives” (big data) se révèlent très précieuses.  Elles annoncent une révolution pour les gouvernements, les scientifiques, les entreprises… et – pourquoi pas ? – pour nous.

The Washington Post Washington (extraits)



epuis son bureau de Londres, Paul Hawtin surveille une avalanche de 340 000 millions de tweets quotidiens pour tenter d’évaluer “l’humeur du monde” sur le réseau. Le logiciel qu’il utilise propose une évaluation de l’humeur mondiale en fonction du degré d’optimisme ou de pessimisme des messages postés. Responsable exécutif du fonds d’investissement Derwent Capital Markets, Hawtin vend et achète pour le compte d’investisseurs privés des millions de dollars de titres en fonction de cette évaluation : en règle générale, il achète quand les gens ont l’air heureux et il vend lorsqu’ils sont inquiets. Hawtin a enregistré une hausse de plus de 7 % de ses gains au cours du premier trimestre 2012. Sa méthode révèle également les bénéfices que des particuliers, des entreprises ou des gouvernements peuvent tirer de la masse inédite d’informations aujourd’hui disponible en

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ligne. Pour les traders comme Hawtin, l’analyse mathématique des tendances du web permet d’obtenir des informations spécifiques plus rapidement qu’en utilisant les méthodes d’investissement traditionnelles. L’utilisation massive de Google, Facebook, Twitter et autres services connectés génère la production d’environ 2  500  000  téraoctets d’informations chaque jour, selon IBM. Ces big data [données massives] sont devenues tellement précieuses qu’un rapport du Forum économique mondial de l’an dernier en parlait comme d’une nouvelle catégorie d’actifs économiques, au même titre que le pétrole. Aujourd’hui, les entreprises qui ont le vent en poupe sont celles qui savent extraire et exploiter les données en ligne. Si le cerveau humain est incapable de traiter de telles quantités d’informations, les progrès des outils informatiques et analytiques permettent à des ordinateurs de faire émerger des tendances et des habitudes dans des sujets de conversation, l’utilisation du téléphone, les modes de

consommation, le langage, les sports, la propagation d’une maladie et bien d’autres composantes de la vie quotidienne. Toute une partie de l’équipe de campagne de Barack Obama est occupée à suivre la popularité du président sur Twitter dans les Etats les plus disputés. Des spécialistes de Google travaillent avec les Centres pour la prévention et le contrôle des maladies, une agence gouvernementale américaine installée à Atlanta, pour suivre la propagation de la grippe dans le monde à partir des requêtes formulées sur le moteur de recherche. Les Nations unies calculent également l’inflation en comparant le prix du pain indiqué sur différents sites de supermarchés d’Amérique latine. Les spécialistes de presque tous les domaines – sociologues, informaticiens, économistes, analystes politiques, etc. – rejoignent le mouvement, mais c’est dans la finance que l’exploitation des données massives a le plus de répercussions. Les fonds d’investissement spéculatifs analysent les commentaires des internautes sur Amazon pour essayer de prédire les ventes des produits concernés. Les banques utilisent les annonces du site Monster comme indicateur de recrutement dans un secteur. Pourquoi attendre la publication des chiffres officiels des ventes automobiles, de l’immobilier ou de la consommation quand on peut obtenir ces tendances des semaines à l’avance, voire des mois, en utilisant les données disponibles sur le réseau ? Il y a cinq ans, seuls 2 % des fonds d’investissement incorporaient l’analyse de messages Twitter, ainsi que d’autres formes de données “non structurées”, dans leur processus de prise de décision, indique Adam Honore, directeur de la recherche du cabinet de conseil et de services financiers Aite, installé à Boston. En 2010, ce chiffre était passé à 35 % et il frôlerait aujourd’hui 50 %. “Les données massives sont en train de changer fondamentalement notre façon de travailler”, résume Honore. Responsable technologique de StreamBase, une société du Massachusetts spécialisée dans les outils d’analyse de données massives, Richard Tibbetts parle d’“observation en direct de l’information”. Le problème est de repérer les signaux de fumée numériques noyés dans la masse. Les traders habitués à repérer les activités inhabituelles sur Twitter ont appris la mort d’Oussama Ben Laden et le massacre de d’Utøya plusieurs heures avant que ces informations soient officiellement confirmées. “Les traders de la nouvelle génération s’attendent à avoir des dizaines d’outils à leur disposition au lieu d’une simple télé branchée sur Bloomberg”, explique Tibbetts.


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Courrier n° 1130 1130 || du du 28 28 juin juinau au44juillet juillet2012 2012 ě?&#x2020; 49 41 Courrier international international || n° â&#x20AC;&#x153;Au secours, je suis suivi !â&#x20AC;? Dans cet article de The Atlantic, vous dĂŠcouvrirez comment, lorsque vous naviguez sur le web,

une myriade de sociĂŠtĂŠs analysent votre parcours et les donnĂŠes que vous dissĂŠminez â&#x20AC;&#x201C; et les monĂŠtisent, Ă  travers la publicitĂŠ notamment.

Recherche Hawtin a commencĂŠ Ă  expĂŠrimenter son algorithme sur lâ&#x20AC;&#x2122;humeur des rĂŠseaux sociaux au printemps 2011, utilisant 40 millions de dollars [32 millions dâ&#x20AC;&#x2122;euros] de son fonds dâ&#x20AC;&#x2122;investissement. Il a prĂŠvenu les investisseurs potentiels Ă  plusieurs reprises des risques ĂŠlevĂŠs de sa mĂŠthode. â&#x20AC;&#x153;Câ&#x20AC;&#x2122;est un domaine complètement nouveau : nous ne comprenons pas encore toutâ&#x20AC;?, reconnaĂŽt-il. Son projet a toutefois suscitĂŠ un tel intĂŠrĂŞt quâ&#x20AC;&#x2122;il a commencĂŠ Ă  proposer ses services Ă  des investisseurs privĂŠs en avril dernier. Pourtant, lâ&#x20AC;&#x2122;utilisation des donnĂŠes massives suscite une vive controverse. Les entreprises et les gouvernements vont de plus en plus loin dans lâ&#x20AC;&#x2122;exploitation des donnĂŠes numĂŠriques et les dĂŠfenseurs de la vie privĂŠe commencent Ă  riposter. La dĂŠďŹ nition mĂŞme des donnĂŠes personnelles varie fortement dâ&#x20AC;&#x2122;un pays Ă  un autre, ce qui ne simpliďŹ e pas les termes de leur utilisation. La rĂŠglementation est en retard sur la technologie. Tim Berners-Lee, lâ&#x20AC;&#x2122;inventeur du World Wide Web, est aujourdâ&#x20AC;&#x2122;hui tellement prĂŠoccupĂŠ par lâ&#x20AC;&#x2122;exploitation abusive des donnĂŠes personnelles quâ&#x20AC;&#x2122;il a appelĂŠ les internautes Ă  faire attention Ă  ce quâ&#x20AC;&#x2122;ils mettaient en ligne. Des militants amĂŠricains ont dĂŠposĂŠ plainte pour mettre ďŹ n Ă  un programme du gouvernement chargĂŠ de dĂŠtecter des risques pour la sĂŠcuritĂŠ nationale en surveillant les rĂŠseaux sociaux. Ils craignent que cet outil ne serve ĂŠgalement Ă  ĂŠtiqueter les utilisateurs comme citoyens peu solvables ou mĂŞme terroristes, ce qui pourrait ĂŠgalement limiter la libertĂŠ dâ&#x20AC;&#x2122;expression. Il existe aussi un risque dâ&#x20AC;&#x2122;asymĂŠtrie de lâ&#x20AC;&#x2122;information lorsque certains agents ĂŠconomiques bĂŠnĂŠficient dâ&#x20AC;&#x2122;un accès privilĂŠgiĂŠ Ă  de meilleures informations, mĂŞme si certains soutiennent que ce dĂŠsĂŠquilibre constitue prĂŠcisĂŠment un des piliers de lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠconomie de marchĂŠ. â&#x20AC;&#x153;Cela joue Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;avantage de ceux qui sont dĂŠjĂ  riches et au dĂŠsavantage des plus pauvresâ&#x20AC;?, aďŹ&#x192;rme Jay Stanley, avocat de lâ&#x20AC;&#x2122;American Civil Liberties Union Ă  Washington. Au-delĂ  de la question des libertĂŠs civiles se pose aussi celle dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠventuelles manipulations. Il est en eďŹ&#x20AC;et possible de bombarder le rĂŠseau Twitter de spams exprimant un avis positif sur une entreprise pour donner lâ&#x20AC;&#x2122;impression dâ&#x20AC;&#x2122;une vague dâ&#x20AC;&#x2122;optimisme concernant cette sociĂŠtĂŠ. Et, bien sĂťr, rien nâ&#x20AC;&#x2122;empĂŞche de faire lâ&#x20AC;&#x2122;inverse pour essayer de faire plonger le cours dâ&#x20AC;&#x2122;une action. Vagelis Hristidis, professeur invitĂŠ en sciences informatiques Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;UniversitĂŠ de Californie Ă  Riverside, a coordonnĂŠ une ĂŠtude prĂŠsentant une autre stratĂŠgie dâ&#x20AC;&#x2122;investissement fondĂŠe sur Twitter. Au cours dâ&#x20AC;&#x2122;une simulation de quatre mois, sa mĂŠthode lui a permis des gains de 1,4 Ă  11 % supĂŠrieurs Ă  la moyenne des principaux indices boursiers, y compris lâ&#x20AC;&#x2122;indice industriel Dow Jones. Pour lui, â&#x20AC;&#x153;un outil censĂŠ prĂŠvoir les comportements des marchĂŠs ne peut fonctionner que si les gens ne savent pas quâ&#x20AC;&#x2122;il existeâ&#x20AC;?. Ariana Eunjung Cha

Une manne inespĂŠrĂŠe pour la mĂŠdecine 500 000 volontaires britanniques ont acceptĂŠ de partager leurs antĂŠcĂŠdents mĂŠdicaux et dâ&#x20AC;&#x2122;alimenter une immense base de donnĂŠes. La dĂŠtection et le traitement de certaines maladies pourraient en ĂŞtre transformĂŠs. New Scientist Londres



a UK Biobank [Biobanque du Royaume-Uni] a ouvert en mars. Les informations mĂŠdicales et gĂŠnĂŠtiques de 500 000 Britanniques dâ&#x20AC;&#x2122;un certain âge sont maintenant accessibles aux chercheurs en mĂŠdecine du monde entier. But de lâ&#x20AC;&#x2122;opĂŠration : faciliter la dĂŠcouverte des causes de maladies et la mise au point de traitements. â&#x20AC;&#x153;Câ&#x20AC;&#x2122;est la base de donnĂŠes la plus importante, la plus dĂŠtaillĂŠe jamais constituĂŠeâ&#x20AC;?, assure Rory Collins, fondateur de UK Biobank. Son incidence sur la dĂŠtection des causes de maladies, Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;en croire, devrait ĂŞtre aussi importante que lâ&#x20AC;&#x2122;invention du tĂŠlescope pour lâ&#x20AC;&#x2122;astronomie ou celle du microscope pour lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtude des microbes. â&#x20AC;&#x153;Si vous ĂŞtes nĂŠs, vous tomberez malade et vous mourrez, câ&#x20AC;&#x2122;est inĂŠluctableâ&#x20AC;?, fait valoir Barbara Collins, une Londonienne de 57 ans, volontaire pour participer Ă  UK Biobank. â&#x20AC;&#x153;Mais si je peux contribuer Ă  changer les choses, je serai ravie. Jâ&#x20AC;&#x2122;espère que ce projet va permettre de trouver plus rapidement des traitements contre le cancer, le diabète, les maladies cardiaques et des dizaines dâ&#x20AC;&#x2122;autres aďŹ&#x20AC;ections.â&#x20AC;? Mme Collins fait partie de ces 500 000 Britanniques âgĂŠs de 40 Ă  69 ans qui ont conďŹ ĂŠ Ă  UK Biobank leurs antĂŠcĂŠdents mĂŠdicaux, des donnĂŠes sur leur mode de vie et un ĂŠchantillon de leur ADN. Ces volontaires vont ĂŞtre suivis pendant trente ans. En comparant les donnĂŠes de ceux qui se maintiennent en bonne santĂŠ avec celles des malades, les chercheurs espèrent dĂŠtecter les causes de maladies. UK Biobank va notamment contribuer Ă  dĂŠterminer la part de la gĂŠnĂŠtique et celle de lâ&#x20AC;&#x2122;environnement dans la survenue des maladies. â&#x20AC;&#x153;Depuis des annĂŠes, on dĂŠbat sur lâ&#x20AC;&#x2122;innĂŠ et lâ&#x20AC;&#x2122;acquis et, aujourdâ&#x20AC;&#x2122;hui, avec les donnĂŠes que nous avons, nous pouvons dĂŠmĂŞler le rĂ´le du patrimoine gĂŠnĂŠtique et celui de lâ&#x20AC;&#x2122;environnementâ&#x20AC;?, explique Wendy Ewart, du UK Medical Research Council, qui fait partie des promoteurs du projet. AutorisĂŠe en 2006, UK Biobank a ĂŠtĂŠ lancĂŠe oďŹ&#x192;ciellement le 30 mars. Les chercheurs souhaitant y accĂŠder doivent dĂŠmontrer quâ&#x20AC;&#x2122;ils travaillent dans lâ&#x20AC;&#x2122;intĂŠrĂŞt de la santĂŠ publique et que leurs rĂŠsultats seront publiĂŠs dans des revues pratiquant lâ&#x20AC;&#x2122;examen collĂŠgial. Les propositions seront ĂŠvaluĂŠes par le conseil dâ&#x20AC;&#x2122;administration de UK Biobank. Les National Institutes of Health de Washington [NIH, le plus grand centre de

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recherche biomĂŠdicale de la planète] ont visiblement hâte dâ&#x20AC;&#x2122;utiliser UK Biobank. Ils auraient voulu se doter dâ&#x20AC;&#x2122;un tel outil mais lâ&#x20AC;&#x2122;ont jugĂŠ trop coĂťteux, trop lourd. La Chine possède une base de donnĂŠes analogue, la China Kadoorie Biobank, qui contient ĂŠgalement les donnĂŠes sur la santĂŠ de 500 000 volontaires, mais Rory Collins assure que la version britannique contient davantage de renseignements sur chaque individu. Ces deux bases de donnĂŠes sont complĂŠmentaires et pourraient faire lâ&#x20AC;&#x2122;objet dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtudes conjointes, estime-t-il. Le projet chinois donne une idĂŠe du type de rĂŠsultats que UK Biobank permettrait dâ&#x20AC;&#x2122;obtenir. Ainsi, il a permis de dĂŠcouvrir que les hommes minces avaient davantage de risques dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŞtre atteints dâ&#x20AC;&#x2122;une maladie chronique obstructive pulmonaire en Chine, et que le diabète et le stress psychosocial ďŹ guraient parmi les risques majeurs de crise cardiaque. Chacun des participants britanniques est rĂŠfĂŠrencĂŠ sous plus de 1 000 catĂŠgories dâ&#x20AC;&#x2122;informations : utilisation ou non de tĂŠlĂŠphones portables, taux de frĂŠquentation des amis et de la famille, toute une batterie dâ&#x20AC;&#x2122;indicateurs physiologiques (force de prĂŠhension manuelle, densitĂŠ osseuse, pression sanguine, fonction respiratoire ou indice de masse grasse), rĂŠsul-

â&#x20AC;&#x153;Aujourdâ&#x20AC;&#x2122;hui, avec les donnĂŠes que nous avons, nous pouvons dĂŠmĂŞler le rĂ´le du patrimoine gĂŠnĂŠtique et celui de lâ&#x20AC;&#x2122;environnementâ&#x20AC;?

tats obtenus dans des dizaines de tests standards de capacitĂŠs cognitives, etc. Il est prĂŠvu dâ&#x20AC;&#x2122;ajouter dâ&#x20AC;&#x2122;autres donnĂŠes, notamment les clichĂŠs IRM [imagerie par rĂŠsonance magnĂŠtique] dâ&#x20AC;&#x2122;un cinquième des participants. Beaucoup dâ&#x20AC;&#x2122;entre eux recevront aussi des accĂŠlĂŠromètres quâ&#x20AC;&#x2122;ils devront porter au poignet pendant une semaine, ce qui permettra de mesurer prĂŠcisĂŠment leur activitĂŠ physique. Des images de scanners Ă  ultrasons ainsi que des radiographies des os et des articulations sont ĂŠgalement envisagĂŠes. Environ 20 000 volontaires feront lâ&#x20AC;&#x2122;objet de nouveaux tests tous les deux ou trois ans, et des mises Ă  jour concernant la santĂŠ de tous les participants de UK Biobank seront automatiquement fournies par les mĂŠdecins de famille, les hĂ´pitaux et les registres dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtat civil. Rory Collins aďŹ&#x192;rme que toutes les donnĂŠes fournies aux chercheurs seront codĂŠes aďŹ n quâ&#x20AC;&#x2122;aucun individu ne puisse ĂŞtre identiďŹ ĂŠ. Les participants ne bĂŠnĂŠďŹ cieront dâ&#x20AC;&#x2122;aucune information sur lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠvolution de leur ĂŠtat de santĂŠ, une condition acceptĂŠe dâ&#x20AC;&#x2122;entrĂŠe de jeu par tous les volontaires. Certains des participants prĂŠsentent dĂŠjĂ  des aďŹ&#x20AC;ections : 26 000 sont diabĂŠtiques, 50 000 ont des problèmes articulaires, 11 000 ont fait au moins une crise cardiaque. Dâ&#x20AC;&#x2122;ici à 2022, ils seront environ 40 000 Ă  ĂŞtre atteints de diabète et 28 000 Ă  avoir fait des accidents cardiaques. Mais Barbara Collins ne se laisse pas abattre Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;idĂŠe que sa santĂŠ va dĂŠcliner. â&#x20AC;&#x153;MĂŞme si je ne peux pas bĂŠnĂŠďŹ cier des rĂŠsultats personnellement, reconnaĂŽt-elle, je sais que mes enfants, mes petits-enfants et des inconnus en bĂŠnĂŠďŹ cieront.â&#x20AC;? Andy Coghlan

          

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Courrier n° 1130 1130||du du28 28juin juinau au44juillet juillet2012 2012 Courrier international international || n°

En couverture Transparence

Le gouvernement tout nu sur le web Alors qu’il brigue un second mandat en 2012, Barack Obama a-t-il tenu ses promesses électorales de transparence ? Oui, répond le quotidien espagnol El País, pour qui le président américain est le premier à pratiquer une gouvernance “intelligente”. El País Madrid



out a commencé par une promesse électorale. Barack Obama s’est présenté à l’élection de 2008 comme le candidat qui allait révolutionner les institutions en les ouvrant aux citoyens. Pour lui, la démocratie est synonyme d’accès égalitaire à l’information : les responsables politiques doivent rendre des comptes. Obama promettait des données, des chiffres, des détails. De la transparence, en somme. Washington a mis trois ans à révéler un ensemble de données restées secrètes jusqu’à aujourd’hui, à savoir les comptes rendus de voyages et de visites à la MaisonBlanche. Le Bureau d’information du président présente depuis le mois de mars sur le site Internet Ethics.gov jusqu’à sept bases de données gouvernementales. Les citoyens peuvent y trouver les noms de toutes les personnes qui ont rencontré un membre du gouvernement. Et pour la première fois dans l’Histoire, ce site Internet, qui croise toutes les bases de données, permet de faire correspondre l’identité de ces personnes avec des chiffres de financements privés à des campagnes électorales, des dons de lobbys, et même des plaintes pour violation de l’éthique. “On n’est plus obligé d’aller d’une agence à l’autre, d’un site web à l’autre, et d’établir les connexions ensuite. Quand on combine toutes les données entre elles, on obtient une bien meilleure vue d’ensemble”, commente John Wonderlich, directeur des programmes d’action de la Fondation Sunlight, organisation qui prône l’utilisation

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 Dessin de Kopelnitsky, Etats-Unis. de la technologie pour accroître la transparence du pouvoir. Wonderlich a joué un rôle de conseil auprès de la Maison-Blanche à cinq reprises ces trois dernières années. Il estime que le résultat final est assez proche de ce qu’il imaginait, malgré les lois sur la protection de la vie privée et la difficile collaboration entre les administrations. “C’est très proche de ce que nous avions proposé, assure-t-il. Pendant toutes ces années, nous avons cru que le projet n’allait jamais voir le jour, mais le résultat est là. Obama compte aller plus loin, il mettra davantage d’informations à la disposition des citoyens.” Les choses sont allées lentement, mais sûrement. Au début de 2009, le

président a nommé le premier directeur fédéral des systèmes d’information, Vivek Kundra. The Washington Post l’a baptisé le “tsar de la technologie”. Sa mission consistait à révolutionner le fonctionnement interne du gouvernement fédéral, à réduire les coûts bureaucratiques, à ouvrir les portes aux citoyens et à leur fournir des outils d’autonomisation, conformément à la volonté du président. Puis deux sites Internet ont vu le jour : FinancialStability.gov, qui rend des comptes sur le plan de stabilisation budgétaire, et Recovery.gov, où l’on peut voir à quoi a servi chaque dollar investi dans le plan de sauvetage de 2009.

Prix Pulitzer

Le journalisme de données récompensé Les journalistes Michael J. Berens et Ken Armstrong ont remporté pour le Seattle Times l’édition 2012 du prix Pulitzer du journalisme d’investigation. Leur enquête dénonce les pratiques d’une officine gouvernementale de l’Etat de Washington visant à prescrire systématiquement un analgésique dangereux aux personnes qui

dépendent de l’assurancesanté gérée par l’Etat (Medicaid), dans le but de faire des économies. Tout commence quand les journalistes sont alertés par des professionnels de santé : selon eux, la “méthadone [l’antidouleur prescrit en priorité aux bénéficiaires de Medicaid] était liée à un grand nombre de décès accidentels”. Décidant

de s’emparer du sujet, les journalistes ont croisé la base de données des certificats de décès du ministère de la Santé avec celle qui recueillait les notes des médecins sur ces certificats. 376 075 décès ont ainsi été analysés, et les journalistes ont découvert que 2 173 personnes sont décédées dans l’Etat de Washington entre 2003

et 2011 après avoir accidentellement pris une surdose de méthadone. Pour expliquer le phénomène, les journalistes du Seattle Times ont créé plusieurs documents visuels qui mettent en évidence les effets des politiques de santé publique dans leur Etat. L’enquête est disponible sur le site du journal. (http://bit.ly/vubzYr)

La Maison-Blanche voulait ainsi insuffler un changement de philosophie à tous les rouages administratifs du pays. Cela prendra du temps, peut-être plus de dix ans, mais cela pourrait devenir l’un des chantiers les plus mémorables de ce gouvernement. En définitive, Obama est l’un des premiers présidents à avoir compris qu’Internet a bouleversé l’accès à l’information et que les autorités ont de plus en plus de mal à contrôler les flux de données qui arrivent jusqu’aux citoyens. Or ces derniers – il l’a prouvé lorsqu’il était candidat – peuvent devenir de fidèles alliés quand on les courtise au-delà des réseaux sociaux. Les Etats-Unis disposent de plus de deux mille “data centers” [centres de traitement de données] et investissent chaque année 24 milliards de dollars (18 milliards d’euros) dans les technologies de l’information. En quelques mois, Kundra, fervent défenseur de l’informatique “dans le nuage” [dématérialisée], a fait économiser aux Américains plus de 3 milliards de dollars (2,2 millions d’euros) en créant une technologie in situ, au lieu de l’acheter à des prix astronomiques. Aujourd’hui, Obama reçoit les mises à jour de ses conseillers sur un iPad. “Nous devons repenser de fond en comble l’organisation du travail”, a déclaré Kundra lors du lancement de Data.gov. En mettant la plus grande quantité d’informations possible à la disposition des citoyens, le gouvernement a commencé à reconnaître qu’”[il n’avait] le monopole ni sur les meilleures idées ni sur les solutions aux principaux problèmes”. La Chambre des représentants prend le même chemin. Le député démocrate Steny Hoyer est codirecteur d’un projet visant à rapprocher l’activité législative des citoyens à l’aide de Facebook – par exemple, en publiant tous les projets de loi, avec leurs modifications liées aux profils publics des politiques. Hoyer a reconnu en décembre que le Parlement “ne peut servir les citoyens que s’ils sont informés et si nous autres législateurs nous restons informés en permanence”. Mais des sites comme Ethics.gov ou Data.gov ont été précédés de longue date par les projets qui mettent à la disposition des citoyens ce type de données. La Fondation Sunlight a ainsi découvert combien il était difficile de démêler les rouages des agences fédérales malgré [leur site] Influence Explorer, sur lequel les politiques sont reliés aux entreprises qui les influencent le plus. Les journalistes d’investigation de ProPublica.org rendent publics les dons privés reçus par les candidats des primaires républicaines et ont créé un navigateur, accessible depuis Facebook, qui permet de rechercher des données sur toutes les écoles publiques. The New York Times a créé SchoolBook à partir des bases de données de l’enseignement et a pu ainsi accéder récemment au classement de tous les professeurs des écoles publiques des Etats-Unis. Cristina F. Pereda


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Energie

Du pétrole “numérique” Grâce à des réseaux de capteurs, les entreprises du secteur optimisent l’exploitation de leurs gisements de gaz et de pétrole. A la clé : des milliards de dollars d’économies. Technology Review (extraits) Cambridge (Massachusetts)



e n’est pas de pétrole et de gaz naturel que le monde va être privé, c’est de pétrole et de gaz faciles à extraire. Tandis que les entreprises énergétiques forent de plus en plus profondément le sol dans des régions toujours plus éloignées pour exploiter des gisements toujours plus difficiles d’accès, elles tablent sur les technologies de l’information pour booster leur production. Et ce sont les données qui, en l’occurrence, représentent le nouvel or noir. “C’est une évolution considérable”, fait remarquer Paul Siegele, président de l’Energy Technology Company du groupe Chevron. “L’informatique nous permet d’extraire plus de barils de nos gisements.” Les compagnies pétrolières ont recours à des réseaux de capteurs in situ, aux communications à haut débit et aux techniques d’exploitation de données pour contrôler et affiner les opérations de forage à distance. L’objectif est d’utiliser les données en temps réel afin de prendre de meilleures décisions et d’anticiper les éventuels problèmes. Pour qualifier ce phénomène, l’industrie utilise le terme global de “champ pétrolier numérique”, mais les plus grandes compagnies ont breveté leurs propres versions. Chez Chevron, c’est l’“i-gisement”. BP parle de “gisement du futur”, tandis que Royal Dutch Shell a préféré le terme de “gisements intelligents”. Les entreprises qui parviennent le mieux à opérer à distance et à utiliser intelligemment les données peuvent s’attendre à de grosses retombées. Chevron cite des estimations établies par l’industrie pétrolière indiquant des taux de production en hausse de 8 % et une rentabilité supérieure de 6 % pour un champ de pétrole numérique “pleinement optimisé”. C’est une augmentation significative, souligne Paul Siegele. Malgré le développement des énergies renouvelables, l’Agence internationale de l’énergie prévoit que la demande mondiale de pétrole sera toujours en augmentation en 2035 du fait du nombre croissant d’automobilistes. Et, du fait que l’extraction sera alors plus compliquée, ce sont près de 20 000 milliards de dollars [16 000 milliards d’euros] d’investissement qui seront nécessaires pour satisfaire ces futurs besoins. Dans le cadre de son programme numérique, Chevron est actuellement en train de déployer huit centres mondiaux

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de “contrôle de mission”. Chacun de ces centres est consacré à un objectif particulier, comme l’utilisation de données en temps réel pour procéder à des décisions collectives dans les opérations de forage, ou la gestion des puits ou de l’imagerie sismique des réserves. L’objectif est d’améliorer les performances de plus d’une quarantaine de sites d’extraction exploités par la compagnie. Chevron estime que ces centres lui permettront d’économiser 1 milliard de dollars par an. Plus la production devient compliquée, plus la surveillance en temps réel de la sûreté des opérations devient essentielle, pointe Stephen Ellis, analyste de portefeuilles de services pétroliers chez Morningstar. Aujourd’hui, par exemple, Chevron est violemment critiqué au Brésil pour avoir provoqué une marée noire en novembre, à la suite d’une hausse brutale de pression sur un de ses puits. Paul Siegele affirme que le programme i-gisement de Chevron permettra à l’avenir d’éviter ces incidents et d’améliorer la sécurité des opérations. L’essentiel des innovations logicielles qui sont au cœur de la numérisation de l’industrie pétrolière est le fait de compagnies gérant des contrats de services pétroliers, comme Halliburton et Schlumberger, et de gros fournisseurs informatiques, tels Microsoft ou IBM. Mais tous les problèmes n’ont pas encore été résolus. Il reste malaisé d’assurer des communications fiables par fibre optique ou satellite à partir de la plateforme continentale de l’Arctique. Une autre limite réside dans la vitesse de transmission des données concernant les informations relatives à la température et à la pression régnant à des milliers de mètres de profondeur – même si depuis quelques années des capteurs insérés dans les tubes de forage sont en mesure de transmettre ces données à la vitesse de 1 mégabit par seconde, soit de manière beaucoup plus rapide qu’auparavant. Chez Chevron, le seul trafic informatique interne est déjà supérieur à 1,5 téraoctet par jour. “La quantité de données qui nous parviennent minute après minute est tout simplement incroyable”, déclare Jerry Hubbard, président d’Energistics, un consortium mondial à but non lucratif qui œuvre pour la standardisation des formats d’échange de données au sein de l’industrie de l’énergie. Même les start-up se sont mises à exploiter le champ pétrolier numérique. “Une bonne part du code inscrit dans les vieilles plates-formes logicielles utilisées aujourd’hui a été conçue il y a une vingtaine d’années”, souligne Kirk Coburn, qui a créé Surge, un accélérateur de start-up en logiciels d’énergie basé à Houston qui dispose d’un département consacré au pétrole numérique. “Cette technologie possède un énorme potentiel de modernisation.” Jessica Leber


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En couverture Economie

Vos données personnelles valent de l’or La quantité d’informations produites dans le monde a tellement augmenté ces dernières années qu’elles peuvent désormais être mises à profit. Et rapporter gros. New York Times (extraits) New York



u cours de l’été 2011, peu après avoir décroché un MBA à l’université Yale, Mo Zhou a été invitée par IBM à venir grossir les rangs de son équipe de consultants spécialistes des données. Toujours plus nombreux, ces experts aident les entreprises à analyser le déluge de données issues du trafic Internet, des commentaires postés sur les réseaux sociaux, mais aussi des logiciels et des capteurs qui surveillent les marchandises en transit, les fournisseurs et les consommateurs. L’objectif  : guider les décisions, réduire les coûts et améliorer les ventes. “J’ai toujours eu un faible pour les chiffres”, avoue Mo Zhou, à qui le travail d’analyste de données convient tout à fait. Selon un rapport publié en 2011 par le McKinsey Global Institute –  bureau d’études du cabinet-conseil McKinsey & Company – les Etats-Unis ont besoin actuellement de 140 000 à 190 000 personnes supplémentaires dotées d’“excellentes compétences d’analyse”, ainsi que de 1,5  million de cadres spécialistes des chiffres, prêts à être embauchés ou devant suivre une formation complémentaire. Bienvenue dans l’ère de l’avalanche de données, ou big data, en anglais. Les nouveaux milliardaires de la Silicon Valley, chez Google puis chez Facebook, sont devenus les rois de la collecte de données sur Internet grâce à la publicité en ligne. Au Forum économique mondial de Davos (Suisse) en janvier 2012, ce phénomène était au cœur des débats. Selon un rapport intitulé “Big Data, Big Impact”, les données sont un nouveau type de biens économiques, tout comme les devises ou l’or. En quoi consiste cette avalanche de données ? Selon IDC, société spécialisée dans l’analyse des informations sur Internet, la quantité de données en circulation croît de 50 % chaque année. Et il ne s’agit pas seulement d’un flot d’informations toujours plus important, mais de flux entièrement nouveaux. Dans le monde entier, il existe par exemple un nombre incalculable de capteurs numériques installés sur des équipements industriels, des automobiles, des compteurs électriques ou des conteneurs. Ces capteurs peuvent mesurer et transmettre des informations sur la localisation, les mouvements, les vibrations, la température, l’humidité et même les variations chimiques de l’air. En les reliant

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 Dessin de Kopelnitsky, Etats-Unis. à des ordinateurs, on assiste à l’essor de ce qu’on appelle l’“Internet des choses” ou l’“Internet industriel”. C’est également parce qu’il est plus facile d’accéder à l’information que la tendance au déferlement de données se poursuit. Par exemple, aux Etats-Unis, des données gouvernementales – notamment les chiffres liés à l’emploi – sont régulièrement publiées sur le web. Non seulement il devient plus facile d’accéder aux informations, mais ces dernières sont aussi plus facilement analysées par les ordinateurs. Les techniques liées à l’intelligence artificielle – comme le traitement du langage naturel, la reconnaissance des formes et l’apprentissage automatique – évoluent très rapidement. Ces formes d’intelligence artificielle peuvent servir dans nombre de domaines. Par exemple, chez Google, la branche publicitaire tout comme les voitures robots expérimentales, qui parcourent des milliers de kilomètres sur les routes californiennes, utilisent toute une flopée de petits outils

Les sociétés qui prennent des décisions en fonction de l’analyse de données connaissent une productivité de 5 à 6 % plus importante

qui s’appuient sur l’intelligence artificielle. Ces deux exemples, parce qu’ils impliquent l’analyse de quantités considérables d’informations et une prise de décision instantanée, constituent le défi titanesque du phénomène “big data”. La richesse des informations disponibles contribue ensuite à accélérer les avancées dans le domaine informatique, dans une sorte de cercle vertueux. Les algorithmes d’apprentissage automatique, par exemple, se nourrissent des données : ainsi, plus il y a de données, plus les machines sont savantes. Prenons comme exemple Siri, l’application pour iPhone capable de répondre à diverses questions, lancée par Apple à l’automne 2011. C’était à l’origine un projet développé par le Pentagone, qui est finalement devenu une start-up de la Silicon Valley. Apple a acheté Siri en 2010 et a continué à l’alimenter en informations. Aujourd’hui, comme les gens lui fournissent des millions de questions, Siri est en train de devenir une assistante de plus en plus compétente : elle fait office de pense-bête, connaît la météo, suggère des restaurants et sait répondre à des questions de plus en plus variées. Nombreuses sont les anecdotes qui montrent qu’un raisonnement fondé sur les chiffres peut rapporter gros. Le meilleur exemple reste Moneyball, un livre de Michael Lewis publié en 2003 qui raconte comment la modeste équipe de base-ball des Oakland Athletics a brassé

les chiffres et les statistiques impénétrables de ce sport pour repérer des joueurs sous-estimés. Les entreprises de distribution comme Walmart et Kohl’s analysent les ventes, les prix, la météo ainsi que des données économiques et démographiques pour adapter au mieux les sélections de produits selon les magasins et déterminer à quelles périodes proposer des soldes. Quant aux entreprises postales comme UPS, elles exploitent les informations liées aux délais de livraison de leurs camions et au trafic, afin d’affiner les itinéraires. De leur côté, les sites de rencontres en ligne, comme Match.com, passent constamment au crible les listes de caractéristiques personnelles, les réactions et les commentaires, pour perfectionner les algorithmes permettant de proposer des rencontres. Aux Etats-Unis, à commencer par New York, les services de police cartographient et analysent des variables telles que les historiques des arrestations, les jours de paie, les événements sportifs, les précipitations et les jours fériés pour tenter de prédire où des infractions sont susceptibles d’être commises et déployer des agents dans ces zones. D’après les recherches publiées en 2011 par des économistes de la Sloan School of Management du MIT [Massachusets Institute of Technology], il semble que les méthodes de gestion fondées sur les données se répandent dans le monde des affaires et commencent à porter leurs fruits. Après avoir étudié 179  grandes entreprises américaines, les économistes se sont rendu compte que les sociétés qui prenaient des décisions en fonction de l’analyse de données connaissaient une productivité de 5 à 6 % plus importante que les autres, impossible à expliquer par d’autres facteurs. Bien sûr, l’avalanche de données n’est pas sans danger. Les informations sont collectées et analysées grâce à des modèles informatiques et mathématiques. Ces modèles, comme les métaphores en littérature, sont des “simplifications explicatives”. Ce sont des outils qui nous aident à mieux comprendre, mais ils ont leurs limites. Un modèle peut tout à fait repérer une corrélation et en tirer une conclusion statistique injuste ou discriminatoire fondée sur des requêtes sur le web. Cela est susceptible d’avoir des répercussions sur les produits, les emprunts bancaires et l’assurance-maladie qu’une personne se voit proposer, préviennent les défenseurs de la confidentialité [des données]. En dépit des mises en garde, l’expansion du phénomène semble irrésistible et ce sont les chiffres qui ont le contrôle de la situation. “Culturellement, quelque chose a changé”, conclut Andrew Gelman, qui enseigne les statistiques et les sciences politiques à l’université Columbia. Steve Lohr


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“Kathleen” (2010)

VIVIANE SASSEN/ COURTESY OF STEVENSON, CAPE TOWN AND JOHANNESBURG

L’Afrique et les Africains sont au cœur de la démarche photographique de l’artiste néerlandaise Viviane Sassen. Ici, un portrait issu de la série “Flamboya”.


Idées

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Courrier 2012 Courrierinternational international||n° n°1130 1130 || du du 28 28 juin juin au au 44 juillet juillet 2012

“L’Afrique doit renouer avec sa négritude” Le grand écrivain kényan Ngugi wa Thiong’o invite les Noirs à reconquérir leurs histoires et identités pour s’extirper de la prison raciale. Extraits d’un discours prononcé récemment en Afrique du Sud.

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a couleur noire a une signification symbolique différente selon les cultures : le très vénéré dieu hindou Krishna est noir et les catholiques vouent un culte à la Vierge noire. Le noir symbolise parfois la réussite universitaire et l’érudition – voir la toge des étudiants et la robe des membres du clergé –, la puissance pour certaines disciplines sportives, le mal pour d’autres et les ténèbres pour les explorateurs et les missionnaires des Lumières européennes. Mais je souhaite ici parler de la négritude de mon point de vue et de mon vécu d’écrivain. J’étais très fier de la publication aux Etats-Unis de mon roman Wizard of the Crow. Le 10 novembre 2006, la tournée de promotion du livre me conduit à San Francisco, où je suis logé dans une suite de l’Hotel Vitale aux frais de [l’éditeur] Random House. Entre le petit déjeuner et le déjeuner, je prends un journal à la réception et m’installe à la terrasse du restaurant de l’hôtel, d’où je contemple la vue sur l’Embarcadero, le front de mer du port. Quelqu’un s’adresse à moi. Je lève la tête et découvre un monsieur en costume que je suppose être le directeur. “Cet endroit est réservé aux clients ”, me dit-il. Je suis sur le point d’expliquer que je suis un client quand j’ai l’idée de demander : “Qu’est-ce qui vous fait penser que je ne suis pas un client ?” Il ne daigne pas me répondre, comme pour me faire comprendre qu’il n’est pas nécessaire de prouver une telle évidence, mais réitère ses propos à plusieurs reprises d’un ton de plus en plus péremptoire. La tension monte. “Avez-vous seulement cherché à savoir si je séjournais à l’hôtel ?” dis-je. Ma question l’irrite visiblement encore plus. A ce stade, je suis bien décidé à ne pas lui prouver ni lui expliquer que je suis un client et que j’occupe l’une des suites les plus chères de l’hôtel. Je me contente de dire : 56  48 “Allons à la réception.”

“Victoria” (2005) Photo extraite de la série “Flamboya”.

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The Sunday Independent Johannesburg


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Il me précède à grandes enjambées, furieux, déterminé, et je le suis, curieux. Quand il voit le visage horrifié du directeur de l’hôtel, il se confond en excuses serviles. Sachez que le PDG de Joie de Vivre Hospitality, la société propriétaire de l’hôtel, a publié par la suite des excuses dans un encart publicitaire d’une valeur de 450 dollars [355 euros] et accepté, à la demande de l’association Priority Africa Network, de former ses salariés à la diversité. Il m’a appelé chez moi, à Irvine, en Californie du Sud, pour me présenter ses excuses et a versé 5 000 dollars [3 950 euros] à une association de lutte contre le racisme de la baie de San Francisco. Pourquoi est-ce que je raconte cette histoire à l’occasion de la Journée mondiale de l’Afrique [qui commémore la fondation de l’Organisation de l’unité africaine, le 25 mai 1963], un moment qui semble bien loin de l’époque coloniale de ma naissance et de mon enfance ? Ce monsieur de San Francisco n’avait pas l’air d’être un raciste primaire, le genre de personne toujours à l’affût de la moindre occasion de lancer une insulte, le genre de personne qui part du principe que tous les Noirs se nourrissent dans les décharges publiques ou grâce à des bons alimentaires, dans le cas des Etats-Unis. Ce monsieur n’avait rien à voir avec ce type blanc du New Jersey qui, nous ayant vus faire la queue à un distributeur de billets ma femme et moi, avait demandé à passer avant nous parce que nous encaissions “un chèque de l’aide sociale”. Nous étions kényans, mais notre négritude lui faisait supposer que nous recevions des allocations. Un policier en civil se trouvait là par hasard et mit fin à ce qui était en train de se transformer en vilaine altercation.

Plus effrayant que du racisme Contrairement à cet homme du New Jersey, celui de San Francisco n’a pas eu un seul mot ou un seul geste ouvertement raciste, mais il y avait en lui quelque chose de bien plus enraciné et de bien plus effrayant que du racisme manifeste : une certitude découlant de l’image de la négritude ancrée dans sa structure mentale, la certitude absolue que je ne pouvais en aucune façon être un client de l’hôtel. Je lui ai donné l’occasion de se poser des questions, mais il ne l’a pas saisie. Il refusait d’avoir le moindre doute, d’entendre cette petite voix qui nous dit “et si...” et nous évite souvent d’agir avec l’instinct d’animaux prédateurs. L’affaire Sean Bell s’est produite à New York le 25 novembre 2006. Un groupe de policiers en civil a tiré cinquante fois sur ce jeune homme et deux amis à la sortie d’une boîte de nuit où ils avaient fêté l’enterrement de la vie de garçon de Bell, qui devait se marier le lendemain. Bell est mort le matin du jour de son mariage. Le 5 février 1999, un groupe de policiers newyorkais abat Amadou Diallo, un Guinéen de 22 ans, à quelques mètres de son appartement. Le jeune homme, qui n’était pas armé, rentrait chez lui et tous les témoignages s’accordent à dire qu’il n’y a même pas eu d’altercation. Mais les policiers étaient certains qu’il avait une arme. Ce n’était pas le cas. Ces affaires sont incroyablement similaires. Chacune des victimes rentrait chez elle, aucune n’était armée, et pourtant dans les deux cas il y a eu une violence excessive, comme peut en déclencher quelqu’un qui estime courir un danger imminent. Dans les deux cas, les policiers ont juré qu’ils n’avaient pas agi par racisme, et pourtant tous étaient à ce point convaincus de ce qu’ils croyaient avoir vu qu’ils ont criblé de balles les suspects. Et, dernièrement, il y a eu l’affaire George Zimmerman et Trayvon Martin. Zimmerman

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L’auteur Ngugi wa Thiong’o est l’une des grandes figures intellectuelles africaines. Né en 1938 dans le nord du Kenya, alors colonie britannique, ce romancier, dramaturge et universitaire ne cesse depuis quarante ans de dénoncer les méfaits de la colonisation et la corruption des élites postcoloniales. En 1977, il signe son livre majeur, Décoloniser l’esprit (La Fabrique, 2011), considéré comme son adieu à la langue du colonisateur. Il écrit depuis dans sa langue natale, le kikuyu. Wa Thiong’o rompt aussi avec le christianisme et abandonne son prénom, James, au profit de Ngugi. La même année, sa pièce de théâtre Ngaahika Ndeenda (Je t’épouserai quand je veux) lui vaut d’être jeté en prison. Il s’exile à Londres, puis aux Etats-Unis, où il enseigne à partir de 1992 la littérature comparée. Il retourne au Kenya en 2004, après vingt-deux ans d’absence. Il est à peine arrivé à Nairobi que quatre agresseurs s’introduisent à son domicile et violent sa femme devant lui. On peut aussi lire de lui en français Enfant, ne pleure pas (Hatier, 1983), Pétales de sang (Présence africaine, 1985), La Rivière de vie (Présence africaine, 1988).

dirigeait une patrouille de surveillance de quartier en Floride. Le 26 février dernier, il voit un jeune Noir, Trayvon Martin, marcher dans la rue et le tue d’une balle. Il est apparu que Trayvon Martin rentrait chez lui, dans le quartier. Un célèbre animateur de télévision attribuera plus tard cet homicide au sweat-shirt à capuche que portait Martin et conseillera aux jeunes Noirs et Latinos de ne plus en porter. Je ne puis cependant m’empêcher de me demander : n’est-ce pas cette même certitude qui a poussé George Zimmerman à appuyer sur la détente ? Cette question tire son origine de ce que j’ai vécu à l’Hotel Vitale. Même si l’incident ne s’est pas terminé en tragédie, l’explication “je rejette la faute sur la victime” était étrangement similaire.

Rejet réflexe du corps africain Le fait est que Trayvon Martin aurait pu être n’importe quel Noir n’importe où. Il aurait aussi bien pu débarquer d’Afrique qu’avoir des ancêtres ayant connu l’esclavage et les plantations coloniales, être un Prix Nobel de littérature revenant de Stockholm ou un chef d’Etat africain en visite se promenant dans un quartier paisible. Cette certitude peut condamner n’importe qui à une mort prématurée. En ce sens, la couleur de peau semble l’emporter sur la classe sociale. Cette certitude repose sur une image négative de la négritude dont on est tellement convaincus qu’elle est normale qu’elle ne suscite plus aucun doute. Les images du quotidien propagent et intensifient cette perception de la négritude : en Occident, les séquences que l’on utilise à la télévision pour illustrer la famine, les crimes violents et les conflits ethniques mettent en général en scène

“Faith” (2010) Photo extraite de la série “Parasomnia”. des visages à la peau sombre. Dans les publicités, dans les séries télévisées, au cinéma, il est très rare de voir une personne à la peau vraiment sombre incarner la beauté et la positivité. La concession faite à la négritude s’arrête à des nuances de peau plus claires. Pas étonnant que cela se traduise par un rejet réflexe du corps africain. L’humoriste afroaméricain Chris Rock a réalisé un documentaire intitulé Good Hair [Bons cheveux], dans lequel il entreprend de vendre divers types de cheveux. C’est très révélateur. Si les cheveux de type européen et asiatique séduisent de nombreuses femmes africaines, les cheveux africains ne trouvent pas une seule acheteuse. En Afrique, en Europe et en Amérique, les techniques et les services de blanchissement de la peau représentent un secteur immense. Une industrie qui brasse des milliards de dollars dans le monde est construite sur l’effacement de la négritude – et ses plus gros clients sont les classes moyennes noires d’Afrique et d’ailleurs. L’Afrique doit réfléchir aux origines de ce déséquilibre. Celui-ci a commencé par la colonisation du corps. L’Afrique doit récupérer le corps noir dans toute sa négritude avant de se lancer dans le monde et de négocier avec lui. Nous devons redécouvrir et revendiquer le caractère sacré du corps noir. J’avais soulevé cette question du sacré lors du VIIe Congrès panafricain de Kampala (en 1993). Je voulais que nous


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“Codex” (2010)

VIVIANE SASSEN/ COURTESY OF STEVENSON, CAPE TOWN AND JOHANNESBURG

Photo extraite de la série “Parasomnia”.

sommes, le peuple travailleur d’Afrique, et renouer avec lui. C’est lui qui a donné à l’Afrique le pouvoir et la force de lutter contre la puissance armée des empires coloniaux, c’est lui qui permettra à l’Afrique de libérer et de révolutionner son être. C’est à l’aune de la situation des gens ordinaires qu’il faut juger les progrès accomplis, et non à celle de la classe moyenne choyée. Plus important encore, l’Afrique doit redécouvrir et renouer avec le rêve de Kwame Nkrumah [premier président du Ghana de 1960 à 1966, théoricien et ardent défenseur du panafricanisme] d’une Afrique politiquement et économiquement unie, bâtie sur le peuple travailleur d’Afrique. Si nous unissions la force de notre présence en Afrique et de notre présence dans le monde, rien ne pourrait empêcher l’Afrique d’être un acteur mondial égal aux autres. Cette Afrique-là est la seule qui puisse échanger avec le monde sur une base d’égalité et de respect mutuel. Le monde commence chez soi. Et ce chez soi commence dans la forteresse de la peau. Ngugi wa Thiong’o

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Vu des Etats-Unis

Ce que signifie être noir aujourd’hui La mort du lycéen noir Trayvon Martin, abattu froidement à Sanford, en Floride, le 26 février dernier par George Zimmerman, membre d’une patrouille de surveillance de quartier, a profondément choqué l’Amérique et relancé le débat sur la condition noire et le racisme aux Etats-Unis. Si, après l’élection de Barack Obama à la Maison-Blanche, en novembre 2008, intellectuels et commentateurs avaient cru à l’avènement d’une Amérique post-raciale, nombreux sont ceux qui contestent aujourd’hui cette idée et s’interrogent à nouveau sur le sens de l’identité noire. Le concept d’Amérique post raciale postule que la question raciale n’existe plus aux Etats-Unis ou encore que les Américains sont devenus indifférents à la couleur de peau. Une autre vision, baptisée post-blackness, s’inspire directement du livre du journaliste et essayiste Touré, 41 ans, collaborateur régulier du magazine Rolling Stone et de la chaîne de télévision MSNBC. Dans cet ouvrage, intitulé Who’s Afraid of PostBlackness? What It Means To Be Black Now (Qui a peur de la post-négritude ? Ce que signifie être noir aujourd’hui), paru en septembre 2011 aux Etats-Unis, l’auteur soutient qu’il existe aujourd’hui autant de manières d’être noir que d’AfricainsAméricains aux Etats-Unis, que les jeunes générations ont dépassé l’ère de la lutte pour les droits civiques et qu’elles abordent la question de l’identité avec plus de souplesse. L’un des objectifs de Touré est de “dynamiter l’idée qu’il y ait une manière légitime de vivre la négritude”. Pour lui, les jeunes AfricainsAméricains sont libérés de la contrainte de devoir être authentiquement noirs. Il insiste également sur le fait que les membres de sa génération ne regardent plus vers l’Afrique, ce qui constitue une grande différence par rapport aux générations précédentes. “Nous sommes américains, souligne-t-il, tellement américains que rejeter ce pays revient à rejeter une part de nous-mêmes.” Historiquement, le panafricanisme a été un ingrédient important du nationalisme noir américain. Mais, pour Touré, “les Noirs américains et les Africains ne parlent pas le même langage sur la négritude car leurs histoires se situent de part et d’autre de l’esclavage et de l’Atlantique. […] Nous sommes, comme le jazz, le rock’n’roll et le hip-hop, des rejetons de l’Afrique modelés par des aspirations, des joies et des peines très clairement américaines et profondément marqués par le fait de vivre aux Etats-Unis.”

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travaillions à l’échelle panafricaine afin que la mort d’un seul Africain provoque horreur et inquiétude dans l’ensemble de la société. Aujourd’hui, c’est l’inverse qui se produit : la disparition d’un Blanc affole davantage les Etats africains que la disparition de centaines de Noirs. Nous devons prendre l’initiative de combattre les causes de ces réactions réflexes. Il y a une chose que nous pouvons faire pour cela : la classe moyenne africaine doit abandonner la mentalité de pillage héritée de l’ère coloniale. Le mercenaire de la politique doit céder la place au visionnaire de la politique. Cela implique de jeter par-dessus bord cette conception du progrès qui fait d’une classe moyenne clinquante la seule garante de la stabilité. Nous devons revenir en permanence au fondement de ce que nous

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Le livre

Détourner le regard De prime abord, le nouveau roman d’Arnon Grunberg semble une simple lecture de vacances divertissante. Et puis, soudain, on comprend qu’il n’en est rien.

sans qu’il sache pourquoi. Peu de temps après, il se retrouve allongé nu dans une cellule, les mains attachées dans le dos, aussi impuissant qu’un insecte. Parfois, il parvient à lécher quelques pois qu’on lui a jetés par terre. Exactement comme Gregor Samsa après sa transformation en un monstrueux insecte, dans La Métamorphose. Comme Samsa, Ambani met un certain temps à comprendre. Comme Samsa, qui se préoccupe surtout, après sa tragique métamorphose, du train qu’il pourrait encore prendre pour se rendre à son travail, Sam continue curieusement de s’interroger sur la qualité des transports publics en Irak, se demandant comment il va pouvoir rentrer chez lui. Pendant ce temps, ses gardiens se rassemblent autour de lui à heures fixes pour uriner sur lui. L’été dernier, Arnon Grunberg confiait lors d’une interview qu’il travaillait à une nouvelle, mais, en définitive, le mot “roman” apparaît sur la page de titre de De man zonder ziekte* [L’homme sans maladie]. Grunberg n’a jamais su faire court. Pendant longtemps, cela semblait être sa principale faiblesse en tant qu’écrivain. Tous ses livres avaient quelques fioritures, des passages qui mettaient la patience du lecteur à rude épreuve. La énième visite chez les prostituées dans Lundis bleus [10/18, 2002], encore une conversation sans âme dans Figuranten, le périple sans fin en Namibie dans Tirza [Actes Sud, 2009] – Grunberg a une tendance au débordement et le lecteur doit parfois s’accrocher. Mais, en prenant de l’âge, un écrivain gagne en expérience et parfait sa technique. Il montre mieux où il veut en venir dans son travail, il sait

Biographie “Théâtre, scénarios, articles, chroniques, reportages, poèmes en prose, romans, nouvelles, récits de voyage… Collaborations avec la radio et la télévision. Rôle principal dans deux spots publicitaires. Sans compter qu’il peint. Il fait le tour du monde et il recommence. La question est plutôt de savoir ce qu’il n’a pas fait. Réponse : perdre son temps. Fréquenter les cafés d’écrivains. Rester aux Pays-Bas.” C’est ainsi que le magazine Vrij Nederland résumait en 2008 le CV d’Arnon Grunberg. Né en 1971 à Amsterdam, cet auteur néerlandais parmi les plus traduits à l’étranger a raflé tous les prix littéraires de son pays, depuis son premier roman, Lundis bleus, paru en 1994. Il réside à New York et publie tous les jours une chronique à la une du quotidien De Volkskrant.

ce que ses lecteurs comprennent ou non, il élimine les digressions inutiles, même si elles sont spirituelles. Il approche ainsi de la perfection, qui, du coup, devient prévisible. Dans Huid en haar [La peau et les cheveux, à paraître chez Actes Sud en 2013], le précédent roman de Grunberg, on ne remarquait rien – ou peut-être fallait-il justement qu’il en soit ainsi : que l’on ne remarque rien.

Tout tourne autour du bunker De prime abord, De man zonder ziekte produit la même impression, mais de façon plus marquée : on est confronté à une nouvelle exemplaire à tous points de vue. Un texte vif, compact, spirituel et follement captivant. L’écrivain montre ce dont il est capable : des scènes horribles à Bagdad lors de la délivrance de Samarendra (oui, il en réchappe), lorsqu’il rentre en Suisse traumatisé et le nez de travers. Là, tout est resté à l’identique, et pourtant tout a changé. Il demande par exemple à sa petite amie Nina, qui est un peu coincée, de lui uriner sur la tête quand elle est sous la douche. Ce qu’elle fait en y prenant de plus en plus de plaisir. Elle appelle désormais son architecte “mon petit escargot”, une créature qui ferait mieux de rester dans sa maison. Ce n’est pourtant pas ce que va faire Samarendra. Bagdad n’était qu’un début. On demande en effet à Sam de construire à Dubaï une bibliothèque qui puisse contenir tous les livres de la terre. Ah, au fait, avec un bunker en dessous. Cette fois, le commanditaire n’est pas le World Wide Design Consortium, mais la Dubai Enge-

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NRC Handelsblad (extraits) Rotterdam amarendra, qui doit son nom à un père indien, est un architecte suisse ambitieux qui pense être l’un des trois finalistes d’un concours pour la construction d’un nouvel opéra à Bagdad. Le commanditaire est le World Wide Design Consortium, dont un certain Hamid Shakir Mahmoud actionne les manettes. Ce riche exilé irakien se sent redevable vis-à-vis de son pays. “Quand nous aurons amené Puccini à Bagdad, nous pourrons être certains que le nouveau Moyen-Orient n’est pas qu’un rêve.” Samarendra s’attend à être bien accueilli à Bagdad. “Pour autant qu’il a pu s’en faire une idée à travers la presse, le pire appartient désormais au passé.” Il vit pour ses projets architecturaux et pour sa sœur handicapée, Aida, dont il s’occupe. Sa petite amie, Nina, passe au troisième plan. Il se dit parfois qu’il ne l’aime pas assez. “Comme on perd parfois une écharpe, Sam perdait parfois sa passion.”

Ce manque de caractère, cette naïveté, ce conformisme ne peuvent qu’être sanctionnés, surtout dans un livre d’Arnon Grunberg. Samarendra Ambani n’y coupera pas : il sera impitoyablement châtié. Cela commence par des lézards dans sa chambre à Bagdad – et par Internet, qui ne fonctionne pas. Du bruit dans la chambre voisine. Puis il s’avère qu’on a volé ses vêtements dans sa valise et Sam, en vrai Suisse très à cheval sur l’hygiène, n’a pas d’autre choix que celui d’enfiler les vêtements douteux d’un Irakien. Ce ne sera pas sa dernière métamorphose : Grunberg l’entraîne tout droit dans l’univers de Kafka. Samarendra a dû certainement faire l’objet de calomnies, car on le fait prisonnier

PATRICK HATTORI

Monstrueux insecte


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Reflet inversé Cela vaut aussi pour la réalité politique qui se cache derrière De man zonder ziekte : celle du Moyen-Orient. Où un Occidental comme Sam se dit à Bagdad que “le pire appartient désormais au passé (regarder et détourner le regard). Où l’Européen pense que le paradis des investisseurs, Dubaï, est on ne peut plus sûr (regarder et détourner le regard). Où l’on torture au nom de la démocratie (regarder et détourner le regard). Où la Croix-Rouge pose à un prisonnier ligoté nu la question : ‘Est-ce que vous êtes bien traité ?’ (Regarder et détourner le regard.)” Et détourner le regard est la technique qu’utilise Grunberg dans toute l’histoire. Il montre ce qui arrive à Sam, mais, aux moments décisifs, il passe sous silence un événement ou les conséquences d’une rencontre. En ce sens, De man zonder ziekte est le reflet inversé du précédent “roman de guerre” de Grunberg, Notre oncle [Héloïse d’Ormesson, 2011]. Dans ce livre, l’auteur essaie justement d’être le plus près possible de la réalité de la guerre et de la violence, écrivant à la façon d’un documentariste, ce qui fait de ce roman l’un de ses moins enthousiasmants d’un point de vue littéraire. A présent, il amène le lecteur près de la réalité, mais, au moment décisif, il le fait regarder de l’autre côté. Le résultat est un roman stupéfiant, qui ne cesse de gagner en profondeur longtemps après qu’on a refermé le livre. Arjen Fortuin * Nijgh & Van Ditmar, Amsterdam, 2012. Pas encore traduit en français.

Hugo Chávez Le président du Venezuela en août 2011, avant sa deuxième chimiothérapie à Cuba.

NOTIMEX / AFP

neering Authority. Une fois sur place, à Dubaï, Sam, qui a beaucoup travaillé à la bibliothèque, a la forte impression que ses commanditaires s’intéressent surtout au bunker. Le parallèle entre les deux visites au MoyenOrient est si évident que le lecteur ne peut envisager que deux possibilités : soit le voyage à Dubaï va tout arranger pour Sam, soit il va l’anéantir. Sans vouloir tout dévoiler de la fin de l’histoire, à son arrivée, il tombe sur une nuée de petits cafards dans sa chambre. Ces motifs récurrents mettent en évidence la maîtrise qu’a Grunberg de l’écriture. On voit ici à l’œuvre un écrivain qui tient fermement en main les rênes ou, pour rester dans la métaphore du roman, un architecte qui connaît son projet dans les moindres détails. En lisant De man zonder ziekte, on est frappé par le talent de Grunberg, qui a su écrire un tel roman, mais on se demande longtemps pourquoi il a voulu l’écrire. N’est-il parvenu qu’à accoucher d’une lecture divertissante à emporter en vacances ? Cette confusion persiste jusqu’à quelques pages avant la fin. Grunberg crée alors une confusion d’une tout autre portée. On se rend compte, en quelques phrases, qu’il se passe quelque chose d’autre avec Sam. On relit, on revient en arrière, on fait des allers-retours et on trouve la trace de quelques indications données incidemment, qui confèrent au livre une nouvelle épaisseur. De man zonder ziekte semble construit exactement comme le bâtiment que Sam est censé concevoir à Dubaï : en haut, une magnifique bibliothèque pleine d’ornements et de détails subtils et, en dessous, un bunker. Et tout tourne autour du bunker. C’est là qu’est la véritable histoire de Sam et que son innocence ne paraît plus aussi évidente. C’est surtout là que l’on découvre le véritable sujet du roman, qui finalement traite de ce que nous voyons et de ce que nous ne voyons pas. Ou, plus précisément, des moments où nous regardons et de ceux où nous détournons le regard.

Communication politique

Le cancer comme atout électoral

Objectif: faire apparaître la maladie non comme une faiblesse, mais comme une épreuve montrant la force et le courage du candidat

Pour assurer sa réélection le 7 octobre prochain, le président du Venezuela Hugo Chávez, atteint d’une tumeur, a fait appel à João Santana. Ce communicant brésilien est un expert du “marketing oncologique”.

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Perfil Buenos Aires ransformer le cancer en quelque chose de positif : telle est la tâche du publicitaire brésilien João Santana, gourou électoral du président du Venezuela Hugo Chávez. Cet ancien responsable de campagne de Dilma Rousseff avait conseillé la présidente du Brésil en 2010, alors qu’elle luttait contre la maladie [un lymphome diagnostiqué en 2009]. Fort de cette expérience, Santana dirige à présent la stratégie de Chávez pour gagner la présidentielle d’octobre au Venezuela. Sa mission : faire apparaître la maladie du président [Chávez n’a jamais révélé le type de cancer dont il souffre depuis juin 2011, mais tout porte à croire qu’il s’agit d’un cancer du colôn] non comme une faiblesse, mais comme une épreuve montrant la force et le courage du candidat convalescent. Santana est l’un des consultants favoris des vedettes de la politique latino-américaine. Personnalité proche du Parti des travailleurs brésilien (PT), ce journaliste a été engagé par le Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV) pour diriger la campagne d’un Chávez malade. L’apport de Santana est essentiel dans l’élaboration d’un discours moins idéologique et plus émotif, qui met en valeur le côté humain, charismatique et “mythique” du personnage. Selon le quotidien brésilien O Globo, le raisonnement est le suivant : un candidat capable de surmonter un cancer aussi

grave sera particulièrement difficile à battre. Les spots élaborés par Santana pour la chaîne de télévision officielle jouent donc sur cette corde sensible. Sous le slogan “Corazón venezolano” [Cœur vénézuélien], ils mettent en scène des mères, des personnes âgées ou des familles qui remercient le gouvernement chaviste pour ce qu’il leur a apporté. Chávez n’apparaît pas physiquement dans les spots, mais on entend sa voix off prononcer des phrases comme “Notre monde exige des cœurs de géant, des idées de géant, des amours de géant”. Les images s’accompagnent de chansons avec des paroles telles que “Vous ne bougerez pas d’ici, commandant”. Outre la nécessité d’adoucir le vocabulaire du chef de l’Etat – les experts s’accordent à dire que les insultes proférées contre l’opposition ne rapportent pas de voix –, le plus grand défi de Santana tient au black-out que Chávez a imposé à propos de sa maladie.. Lors de la campagne présidentielle de 2010, le consultant brésilien avait ainsi insisté tout particulièrement auprès de Dilma Rousseff pour qu’elle rende publiques les informations concernant son cancer. “Nous avons lancé une campagne avec une candidate peu connue, ce qui n’était pas une mince affaire”, rappelle Santana dans une interview au quotidien Folha de São Paulo. “Il n’y avait qu’une solution, veiller à la transparence maximale. Le traitement [chimiothérapie de Dilma Rousseff] a été amplement et librement couvert par la presse. En pareil cas, on ne peut pas, on ne doit pas inventer. La vérité est le meilleur remède.” Au-delà même de la maladie, Santana soigne tout particulièrement l’apparence des candidats. Il s’était efforcé de masquer les ravages que la chimiothérapie infligeait à Dilma Rousseff et lui avait recommandé de changer de coiffure et de garde-robe. “João m’a demandé de lui couper les cheveux et de lui faire quelques mèches pour qu’elle passe mieux à la télévision”, raconte le coiffeur Celso Kamura. Le CV de Santana ne se limite pas à Dilma Rousseff et Hugo Chávez. Ce publicitaire a également conseillé l’ancien président brésilien Lula da Silva et l’actuel chef de l’Etat du Pérou, Ollanta Humala, entre autres. Et le Brésilien ne s’embarrasse pas, ou peu, de considérations idéologiques  : c’est lui qui avait vendu le slogan “Menem l’a fait” à l’ancien président argentin [péroniste et néolibéral très controversé] lors de la campagne de 1999. Quelques années plus tard, Santana a un “cœur vénézuélien”. Facundo F. Barrio


Dégustation Dans la tente de la brasserie Augustiner, lors de la Fête de la bière 2011 à Munich.

MATTHIAS SCHRADER/ NBC/ AP/ SIPA

52 쏆 Courrier n° 1130 1130 || du du 28 28 juin juin au au 44 juillet juillet2012 2012 60 Courrier international international || n°

Boissons

L’Augustiner, brassée sans stress depuis 1328

L cou ong rri er

C’est la bière fétiche des Munichois. La plus vieille brasserie de la ville en vend plus que toutes les autres marques locales, et cela sans la moindre publicité. Visite dans les coulisses d’une mousse mythique.

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Süddeutsche Zeitung (extraits) Munich

uand on cherche à connaître la recette du succès de l’Augustiner, on se retrouve tôt ou tard dans les caves voûtées de la brasserie, dans le quartier de Westend au centre de Munich, à regarder un maître brasseur danser. C’est le responsable de la production, Roland Bittl. Il nous guide à travers les aires de maltage, un complexe souterrain composé de seize salles, mesurant chacune quarante mètres de long et dix de large. C’est probablement le dernier site de ce type qui soit encore en fonctionnement en Europe ; toutes les autres brasseries se fournissent en malt d’orge auprès d’entreprises spécialisées. Roland Bittl, carrure imposante et barbe blanche, veut que nous saisissions bien la différence entre les processus de maltage industriels, que ce soit en cases

ou en tambours, et le procédé traditionnel d’Augustiner avec ses aires de maltage. Bittl commence par rentrer les bras et les épaules pour se faire tout petit, comme s’il était comprimé dans une rame de métro bondée, et raconte : “Vous voyez, si l’on utilise des cases, l’orge en germination est déversée sur une hauteur qui peut monter jusqu’à un mètre. Sans système de ventilation artificielle, elle peut à peine respirer. Elle est bien stressée.” Puis il se décontracte à nouveau et désigne les salles spacieuses devant lui, avec un sol en pierre calcaire qui permet aux grains d’orge humides qui y sont étalés de n’être jamais ni trop mouillés ni trop secs. “Chez nous, reprend-il, le grain peut respirer librement, nous n’en mettons qu’une épaisseur de dix à quinze centimètres.” Roland Bittl nous présente l’imposant râteau mécanique, fabriqué en 1903. “Quand on remue le malt vert, toutes les huit heures, les grains tournoient librement, un peu comme des 61 flocons de neige”, explique d’une voix presque  54


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52  attendrie le maître brasseur chevronné, 60 accompagnant ses paroles de quelques pas sautillants pour mimer les mouvements du grain. “Pas de stress, vous comprenez ? martèle-t-il. Et naturellement, cela se sent, plus tard, quand on déguste notre bière !" Le temps investi dans le maltage est l’une des raisons de la popularité de la bière Augustiner, un des phénomènes les plus curieux de l’industrie des boissons et du marketing moderne. Comment une entreprise privée qui n’a jusqu’à présent jamais consacré une seconde ni un centimètre carré à la publicité est-elle arrivée, en quelques dizaines d’années, à une situation de quasi-monopole sur le marché local de la bière blonde [Helles, en allemand] ? A l’heure actuelle, les deux tiers des bouteilles de bière blonde vendues dans l’agglomération de Munich sont des Augustiner. Pendant longtemps, ses rivales, les Paulaner, Hacker-Pschorr, Löwenbräu, Spaten et Hofbräu, ont fait jeu égal avec l’Augustiner. Aujourd’hui, elles en sont presque réduites à faire de la figuration, et cela malgré le fait que leurs publicités sont omniprésentes dans la ville. Même en dehors de Munich, l’entreprise s’épanouit à vue d’œil : elle possède des tavernes à Berlin, à Dresde, à Erfurt ou encore à Innsbruck, en Autriche.

Folklore spécifique

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En savoir plus Augustiner est la plus vieille brasserie munichoise encore en activité. Elle a été fondée en 1328 par les moines de l’ordre des Ermites de saint Augustin, qui en sont restés les propriétaires jusqu’à la confiscation des biens de l’Eglise catholique, en 1803. Quelques années plus tard, la marque est achetée par la famille Wagner. En 1885, elle fait construire une nouvelle brasserie dans le quartier de Westend, où le journaliste du quotidien Süddeutsche Zeitung s’est rendu pour l’article que nous publions ci-contre. Depuis la mort de la dernière héritière des Wagner, en 1996, c’est une fondation qui est l’actionnaire majoritaire de l’entreprise. La bière Augustiner n’est pas facile à trouver en dehors de Munich et de Berlin. A Paris, on peut s’en procurer toutefois à l’épicerie allemande Der Tante Emma-Laden (tante-emma-laden.fr), au marché de la porte Saint-Martin. Pour plus d’informations sur Augustiner : augustiner-braeu.de

à l’étiquette blanc et or, que beaucoup délaissent après la première gueule de bois, sont autant d’éléments indissociables d’une jeunesse passée à Munich. Dans la ville, bon nombre de cercles d’amis ont élaboré un folklore spécifique autour de l’Augustiner, qui hérite de sobriquets, dont le plus répandu est “l’August”. Baptisé “1328”, année de la fondation de la brasserie, un groupe punk joue une musique qu’il qualifie de “beercore”. Le qualificatif “culte” que nous serinent à qui mieux mieux les experts en marketing se justifierait ici exceptionnellement pour décrire la vénération dont cette bière fait l’objet.

Saveur douceâtre

Lo cou ng rri er

La consommation de bière ne cesse de baisser ces dernières années en Allemagne. Une marque traditionnelle comme Löwenbräu a vu son chiffre d’affaires baisser de 10 % sur la seule année 2010, et ne produit plus que 300 000 hectolitres pour le marché allemand. Augustiner, à l’inverse, a accru sa production d’année en année pour arriver à un volume de près de 1,3 million d’hectolitres, soit 130 millions de litres : des chiffres surprenants pour une société qui ne compte que 350 salariés, dont 90 seulement travaillent à la brasserie. A noter que ces chiffres ne sont pas communiqués par l’entreprise ellemême, mais proviennent de revues spécialisées. Car, chez Augustiner, on cultive un rapport empreint de discrétion, voire de secret, avec le monde extérieur. Quiconque a grandi à Munich ou vit depuis longtemps dans la ville sait que le logo bleu orné d’une crosse d’évêque et des initiales J. W. [du nom d’un ancien propriétaire, Josef Wagner] y a valeur de fétiche. De génération en génération, on inculque aux écoliers le précepte selon lequel une seule et unique bière est autorisée lors des fêtes organisées sur les rives de l’Isar ou dans l’Englische Garten [immense parc au centre de Munich]. Les caisses bleues, péniblement transbahutées depuis les boutiques des détaillants vers le point de ralliement, puis entreposées au frais dans la rivière, les bouteilles renflées à l’étiquette ornée d’un moine et d’une inscription en lettres vertes ou encore l’Edelstoff, sa variante plus corsée

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STUART FORSTER/ REX FE/ REX/ SIPA



AUGUSTINER BRAÜ WAGNER KG

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“C’est idiot de parler de culte”, tranche Ferdinand Schmid, assis à la table des habitués dans la salle dite “des coquillages” de la taverne Augustiner, dans le centre-ville de Munich. Ferdinand Schmid, 86 ans, est le patron. Quand il raconte l’évolution des brasseries ces cinquante dernières années avec son parler munichois doux et rassurant, on perçoit dans la moindre de ses paroles la fierté de l’entrepreneur qui a su prendre, sa vie durant, les bonnes décisions. “Quand j’étais jeune, confie-t-il, toutes les brasseries de Munich avaient encore au moins une spécialité brassicole qui faisait leur renommée auprès des Munichois”, l’Export chez Löwenbräu, l’Ubersee-Export chez Hackerbräu, la Pils chez Pschorr, “toutes s’appliquaient à faire de leur mieux dans un esprit d’émulation.” Et puis, l’une après l’autre, toutes ces familles de brasseurs ont décidé de s’engager dans une voie qu’il juge illusoire : celle de la croissance. “Tout le monde s’est dit : il faut se développer pour être compétitif. Mais il y a une chose qu’on ne dit jamais : en grossissant, on peut aussi devenir plus fragile.” Le parcours de ses concurrents de longue date donne raison à Ferdinand Schmid. HackerPschorr a été racheté par le groupe Schörghuber en 1979, Paulaner en 1982 ; trois ans plus tard, les deux brasseries fusionnaient ; en 2002, Schörghuber s’associait au groupe néerlandais Heineken pour donner naissance à Brau Holding International. Heineken possède depuis lors près d’un quart de Paulaner. Spaten et Löwenbräu ont fusionné à leur tour en 1997 et partagent désormais la même brasserie ; en 2004, les familles ont vendu le groupe Spaten-Löwenbräu au belgobrésilien InBev, premier brasseur mondial. Ces trente dernières années, quatre des six grandes brasseries de Munich sont donc passées dans le

La brasserie Augustiner Un processus de fabrication unique en son genre.

Tradition Le logo bleu orné d’une crosse d’évêque a valeur de fétiche. giron d’entreprises multinationales. Dans le même temps, elles ont enregistré un net recul de leur chiffre d’affaires. Il semblerait qu’un produit comme la bière de Munich, qui véhicule une image de pureté et d’authenticité, ne se laisse pas délocaliser à volonté. Deux brasseries ont été épargnées par les fusions  : Hofbräu, la brasserie tranquille qui, étant la propriété du Land de Bavière, n’a aucune velléité expansionniste, et Augustiner, qui s’est engouffrée dans la brèche avec succès et se pose depuis lors en dernière représentante de l’art brassicole munichois. Augustiner ne s’est-elle pas accaparé la place laissée vacante d’“authentique bière munichoise” ? Ferdinand Schmid est peu loquace sur ce point. Pour lui, la popularité d’Augustiner est exclusivement due au soin apporté à la sélection des matières premières et à un processus de fabrication unique en son genre. Toute entreprise attribue sa popularité à la qualité de ses produits. Cela va de soi. Augustiner veut être considérée comme la meilleure brasserie, et non comme une entreprise qui tire avantage des fourvoiements de la concurrence ou qui profite de la mondialisation du marché de la bière munichoise. Voila pourquoi, lors de notre visite de la brasserie labyrinthique, établie depuis 1885 à l’entrée de la Landsberger Straße, Roland Bittl a tant insisté pour nous expliquer les particularités du processus de fabrication qui distingue Augustiner des autres grosses brasseries. Il ne faut pas stresser les matières premières, voilà son leitmotiv. C’est également ainsi qu’il explique sa préférence pour les cuves horizontales pour la fermentation de la bière. Dans des cuves horizontales de quatre mètres de diamètre maximum, apprend-on, la levure serait soumise à une moindre pression, ce qui influerait tout autant sur la qualité du moût que sur le maltage luimême. Pour gagner de la place, d’autres grandes brasseries sont équipées de cuves verticales. C’est curieux : quelque chose d’aussi homogène et indécomposable que le goût se décompose sous les voûtes d’Augustiner pour apparaître comme une mosaïque faite d’innombrables décisions. In fine, les pièces de la mosaïque s’assemblent pour donner naissance à une bière qui, de l’avis d’une majorité de consommateurs, est supérieure à celle des autres marques. Cela tient sans doute à cette saveur douceâtre si caractéristique de l’Augustiner que même les maîtres brasseurs sont incapables de décrire. Andreas Bernard


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Insolites UE : lost in translation

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il arrive même qu’il n’existe tout simplement pas de version allemande. Apparemment, le problème n’est pas nouveau. Gunther Krichbaum, le président de la commission des Affaires européennes du Bundestag, a confié au quotidien que la Commission de Bruxelles promettait depuis longtemps une “nouvelle stratégie de traduction”, mais que “rien ne s’était passé”. Stefan Ruppert, chargé de la politique intérieure au sein du Parti libéral (FDP), ajoute : “Les mauvaises traductions ne font que s’accumuler.” L’Union européenne travaille actuellement dans 23 langues et emploie des milliers de personnes pour traduire ses documents, pour un coût de plusieurs centaines de millions d’euros par an. The Local (extraits), Berlin

Traitement de choc pour les antinucléaires indiens

Un groupe salafiste a appelé les musulmans à ne pas manger de tomates car il s’agit d’un “aliment chrétien”, rapporte le site du quotidien turc anglophone Hürriyet Daily News. Sur sa page Facebook, l’Association islamique égyptienne populaire a publié cette photo de tomate coupée en deux révélant un cœur en forme de croix. Ce cliché était accompagné du message suivant : “Manger des tomates est interdit parce que les tomates sont chrétiennes. [La tomate] loue la Croix au lieu d’Allah et dit qu’Allah est trois [en référence à la Trinité]. Je vous en conjure, faites circuler cette photo car il y a une sœur de Palestine qui a vu le prophète d’Allah [Mahomet] dans une vision. Il pleurait et mettait sa nation en garde contre le fait de manger des tomates. Si vous ne diffusez pas ce message, sachez que c’est le diable qui vous en a empêché.”

THE CHRONICLE

Circoncis pour l’exemple Une quarantaine de députés zimbabwéens se sont fait circoncire à Harare le 22 juin, rapporte The Chronicle. Objectif de l’opération, organisée dans l’enceinte du Parlement : promouvoir la circoncision auprès de la population pour diminuer les risques d’infection par le VIH. Si 1,2 million d’hommes étaient circoncis d’ici à 2015, on pourrait éviter 750 000 contaminations, assure Louisa Norman, directrice de l’ONG Population Services International. “Je me sens fier ! Maintenant, je peux parler la tête haute et encourager les autres à en faire autant”, a déclaré Blessing Chebundo, le premier député à passer sur le billard.

HURRIYET

La tomate, ennemie des salafistes

Le projet du gouvernement d’employer des psychiatres pour traiter les militants en lutte contre la centrale nucléaire de Kudankulam, dans l’Etat du Tamil Nadu, a suscité un tollé. Depuis la publication dans les pages du New Indian Express, le 19 mai, de l’article “Avec l’aide de l’Institut national de la santé mentale et des neurosciences (NIMHANS), le gouvernement espère changer l’état d’esprit des antinucléaires”, qui faisait état de la volonté de la direction de la centrale de Kudankulam d’utiliser les talents de spécialistes de psychologie sociale dans sa lutte contre les opposants, le bureau du Premier ministre croule sous les e-mails et les courriers venus du monde entier. Des antinucléaires australiens, japonais, allemands, italiens et français, notamment, ainsi que des personnalités et des militants indiens font pression sur le gouvernement pour qu’il renonce à ce projet. Dans leurs courriers, ils demandent au Premier ministre de se pencher plutôt sur d’autres questions : la sécurité, l’évaluation des conséquences sur l’environnement, l’impact sur la vie marine, mais aussi sur les moyens de subsistance de

la population. Dans sa lettre au Premier ministre, l’amiral L. Ramdas, ancien chef d’état-major de la marine, s’est dit choqué par “le projet de charger le NIMHANS d’enquêter sur les prétendus ‘déséquilibres’ mentaux des opposants à l’énergie nucléaire, en particulier à Kudankulam”. “Le recours à ce type de mesure ne fait que mettre en lumière une désorientation totale et une incapacité à gérer la situation de la part de toutes les branches du gouvernement, et plus particulièrement de l’establishment scientifique et nucléaire dans son entier, dénonce l’amiral Ramdas. La police, par sa gestion inepte et épidermique des manifestations, son absence totale de transparence et son action répressive et autoritaire, est devenue la risée du pays et des observateurs internationaux, faisant du même coup la preuve de notre incapacité à agir de façon mature et indépendante…” Appelant la direction de la centrale de Kudankulam à ouvrir la voie au dialogue, l’amiral dit “espérer sincèrement que cette intervention psychiatrique sur demande du gouvernement ne soit plus qu’un mauvais souvenir”. The New Indian Express, Bangalore

Terrorisme : privé d’âme sœur

L Un a p d b ar et e p éb tu à s ol é rie bl la m on m ice est nt Y oq a a à B né e bi are ué ter ri, er à l et l en n s d ni qu lin ’ar a , r Yak er té, i la . L riè pa ap u ri s c a f re ra po t e ère ’ét on ut d d rt t s le aie du ure ’un e g e a le m dé nt r isa m e v ay Ta èr fil et it am oi ge e s é g ro an tur e ss e p ay uv és pi o . eg rt el en t .

Selon un article de la Saarbrücker Zeitung du 5 juin, le Bundestag a dû renvoyer plus d’une centaine de documents importants émanant de l’Union européenne au cours de cette année législative, car les membres de ses commissions ne parvenaient pas à comprendre ce qu’ils voulaient dire. Certains documents de l’UE sont désormais considérés comme un “obstacle à la consultation” alors que les parlementaires, dans toute l’Europe, s’efforcent de lutter contre la crise de la dette. Les mauvaises traductions ralentissent manifestement le travail des commissions de l’Intérieur, des Finances, du Budget, des Affaires économiques et de la Défense du Parlement allemand. Selon le journal,

Un suspect de terrorisme, identifié comme “A.M.”, conteste les mesures de contrôle de la justice britannique : les restrictions de mouvement auxquelles il est soumis l’empêchent de trouver une femme, a-t-il déclaré à la Haute Cour. “A.M.” est soupçonné d’être impliqué dans un projet d’attentats suicides qui visaient plusieurs avions reliant la Grande-Bretagne aux Etats-Unis en 2006, indique le Daily Telegraph de Londres.


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Courrier International du 28 juin 2012