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Game of Thrones. La dernière série mondiale

Libye — jusqu’où ira le maréchal haftar ? inde — la plus grande démocratie du monde aux urnes No 1484 du 11 au 17 avril 2019 courrierinternational.com Belgique : 4,50 €

états-Unis − chine

Qui régnera sur internet ?

Réseau ouvert à tous ou système centralisé et contrôlé par l’état : Washington et Pékin comptent profiter de l’arrivée de la 5G pour imposer leur modèle politique de l’Internet

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HAMDAM MOSTAFAVI

Sommaire

MARION GRONIER

ÉDITORIAL

Les sources Chaque semaine les journalistes de Courrier international sélectionnent et traduisent des articles tirés de plus de 1500 médias du monde entier. Voici la liste exhaustive des journaux, sites et blogs utilisés cette semaine :

Fenêtre ou muraille ?

Algemeen Dagblad Rotterdam, quotidien. Algériepart (algeriepart.com) Alger, en ligne. Ha’Aretz Tel-Aviv, quotidien. The Diplomat (thediplomat.com) Tokyo, en ligne. Financial Times Londres, quotidien. Frankfurter Allgemeine Zeitung Francfort, quotidien. Gazeta. ru (gazeta.ru) Moscou, en ligne. Al-Jazira (aljazeera.net) Doha, en ligne. New Scientist Londres, hebdomadaire. New Statesman Londres, hebdomadaire. The New York Times New York, quotidien. Nexos Mexico, mensuel. Ogoniok Moscou, hebdomadaire. Outlook New Delhi, hebdomadaire. La Presse Montréal, quotidien. The Spectator Londres hebdomadaire. The Times Londres, quotidien. Toronto Star Toronto, quotidien. Tout sur l’Algérie (tsa-algerie.com) Alger, en ligne. USA Today McLean (Virginie), quotidien. The Wall Street Journal New York, quotidien. The Wire (thewire.in) New Delhi, en ligne.

D

En couverture : Internet : Illustration de Dan Mitchell, Royaume-Uni/Ikon Images. Photos de “Game of Thrones” de la couverture et de cette page : captures d’écran © 2019 Home Box Office, Inc. All rights reserved. HBO® and all related programs are the property of Home Box Office, Inc.

p.28

à la u ne

DAN MITCHELL, ROYAUME-UNI/IKON IMAGES

QUI RÉGNERA SUR INTERNET ? La Chine et les États-Unis comptent profiter de l’arrivée de la 5G pour imposer aux autres pays leur propre modèle politique d’Internet, écrit le Wall Street Journal. La Russie, elle, cherche à s’équiper d’un réseau souverain, explique le site Gazeta.ru.

7 jours dea ns le mond

LIBYE p.6

Jusqu’où ira le maréchal Haftar ?

L’homme fort de la Libye a lancé une ambitieuse offensive sur Tripoli. Il semble bénéficier de soutiens étrangers, affirme Al-Jazira.

p.16

Inde. Ce n’est pas gagné pour Narendra Modi

p.38

360°

Le Premier ministre joue plus gros qu’il ne le pensait dans les législatives qui se déroulent à partir du 11 avril. L’opposition pourrait profiter du mécontentement social, estime The Diplomat.

p.34

AJUBEL, ESPAGNE

epuis un moment déjà, Internet n’est plus exclusivement américain. Si pour nous, se connecter à Facebook, effectuer une recherche sur Google et acheter sur Amazon sont des activités courantes, le citoyen chinois peut effectuer les mêmes actions, mais dans un univers développé par le biais d’entreprises nationales. Du côté des infrastructures aussi, la Chine s’est détachée des ÉtatsUnis. Avec l’arrivée de la 5G, Pékin a une occasion unique dans l’histoire des nouvelles technologies de prendre définitivement la main sur un secteur dominé par les États-Unis. Bien avancé dans la recherche technologique, Pékin, qui n’a pas besoin de s’embarrasser des questions de protection des données, peut faire des progrès majeurs et rapides, en particulier dans le domaine de l’intelligence artificielle, laissant définitivement sur le carreau son rival. Par ailleurs, les Russes, déjà experts en cyberattaques, comptent bien tirer leur épingle du jeu. Dans le domaine du numérique aussi, un choix technologique s’accompagne d’un choix d’ordre politique. Si les États-Unis défendent la vision d’un Internet ouvert, fenêtre sur le monde, côté chinois on se protège derrière un pare-feu devenu grande muraille. Dans cet affrontement de grandes puissances, que peuvent faire les Européens ? Arrivera-t-il un moment où ils seront sommés de choisir entre deux Internet ? Sur le Vieux Continent, on penche du côté américain. Mais face à la volonté de l’UE de réguler les Gafa, les grandes sociétés du numérique, toutes américaines, cette entente restera-t-elle cordiale ? Internet demeure un des domaines où il n’y a pas réellement d’arbitre ni d’organisme de régulation mondial reconnu par tous. En attendant, chacun doit choisir son camp, et la tendance est au repli sur soi.

Courrier international — no 1484 du 11 au 17 avril 2019

Le Costa Rica entame sa mue vers le zéro carbone Ce petit pays d’Amérique centrale ambitionne de supprimer ses émissions de CO2 d’ici à 2050. Un véritable test, à une échelle réduite, de révolution verte, selon le New York Times.

ADIEU “GAME OF THRONES” La dernière saison de la série américaine de HBO débute le 14 avril. Elle est attendue comme l’un des plus grands événements de pop culture de la décennie. Retour avec USA Today et New Statesman sur la construction d’un phénomène qui a surpassé toutes les attentes.


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Courrier international — no 1484 du 11 au 17 avril 2019

7 jours dans le monde 6. Libye. Jusqu’oĂš ira le marĂŠchal Haftar ? 9. Controverse. Le QuĂŠbec a-t-il raison de lĂŠgifĂŠrer sur la laĂŻcitĂŠ ? D’un continent Ă l’autre 10. AlgĂŠrie. L’après-Bouteflika a commencĂŠ 12. États-Unis. Le “blackfaceâ€?, outil de la suprĂŠmatie blanche 14. Inde. Ce n’est pas gagnĂŠ pour Modi 18. Pays-Bas. Thierry Baudet, l’ascension d’un eurosceptique 20. Royaume-Uni. Homophobes ? Islamophobes ? La spirale de l’incomprĂŠhension 21. EuropĂŠennes. Bellamy, “petit lordâ€? de la droite 22. IsraĂŤl. Comment NĂŠtanyahou a changĂŠ le pays Belgique 24. SociĂŠtĂŠ. La fièvre des paris sportifs 28. Ă€ la une. États-Unis - Chine - Russie Qui rĂŠgnera sur Internet ? Transversales 34. Environnement. Le Costa Rica entame sa mue vers le zĂŠro carbone 36. Économie. Les Russes empruntent Ă  tout-va 37. Signaux. Y a-t-il une longueur idĂŠale pour les romans ? 360° 38. Pop culture. Adieu Game of thrones 44. IdĂŠes. Qu’est-ce qu’être mexicain ? 46. Tendances. Portraits sens dessus dessous 47. Histoire. Terreur au NĂŠolithique

ÉditÊ par Courrier international SA, sociÊtÊ anonyme avec directoire et conseil de surveillance au capital de 106400 ₏ Actionnaire : La SociÊtÊ Êditrice du Monde PrÊsident du directoire, directeur de la publication : Arnaud Aubron Directeur de la rÊdaction, membre du directoire : Eric Chol Conseil de surveillance : Louis Dreyfus, prÊsident DÊpôt lÊgal avril 2019. Commission paritaire no 0722c82101. ISSN no 1154-516X ImprimÊ en France/Printed in France

SUR NOTRE SITE

courrierinternational.com

L’horoscope de Rob Brezsny Le signe de la semaine BÊlier (21 mars-19 avril). De 1644 jusqu’au dÊbut du xxe siècle, la dynastie Qing rÊgna sur la Chine qui, à son apogÊe, Êtait le cinquième empire le plus vaste de l’histoire. Puis, comme tous les rÊgimes, l’empire s’effondra. La rÊvolution chinoise de 1911 contraignit l’empereur à abdiquer, pour laisser place à la rÊpublique de Chine. Il semble qu’en 2019 ta vie prÊsentera quelques similaritÊs avec cette transition, BÊlier : la fin d’une ère et le dÊbut d’une autre se profilent. Les prochaines semaines t’invitent à visualiser l’empire sur lequel tu souhaites à prÊsent rÊgner, à organiser une relève de la garde ou un passage du flambeau, et à prÊcipiter ta propre rÊvolution. Également sur notre site Dans le fil actu. Brexit or no Brexit? Les dernières Êvolutions dans le drame entre le Vieux Continent et le Royaume-Uni, vues par la presse internationale. Enquête. Sur les traces de la violence paramilitaire en Irlande du Nord. Alors que certains observateurs craignent un retour des tensions en cas de Brexit sans accord, le Sunday Times rÊvèle que la violence n’a jamais quittÊ cette partie du Royaume-Uni. VidÊo. Qui va monter sur le trône de fer? À l’approche de la huitième et dernière saison de Game of Thrones, Courrier international s’est penchÊ sur les diffÊrentes thÊories et livre ses pronostics. Retrouvez-nous aussi sur Facebook, Twitter, Instagram et Pinterest

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DESSIN DE MIKEL CASAL, ESPAGNE, POUR COURRIER INTERNATIONAL

SOMMAIRE

RÊdaction 6-8, rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75212 Paris Cedex 13 Accueil 33 (0) 1 46 46 16 00 Fax gÊnÊral 33 (0) 1 46 46 16 01 Fax rÊdaction 33 (0) 1 46 46 16 02 Site web www.courrierinternational.com Courriel lecteurs@courrierinternational. com Directeur de la rÊdaction Eric Chol Directrice adjointe de la rÊdaction Claire Carrard (16 58) RÊdactrice en chef Hamdam Mostafavi (17 33) RÊdacteur en chef Raymond Clarinard (16 77) Direction artistique Sophie-Anne Delhomme (16 31) Conception graphique Javier Errea Comunicación Êdition Virginie Lepetit (chef d’Êdition, 16 12), Fatima Rizki (17 30) 7 jours dans le monde Paul Grisot (chef de rubrique, 17 48) Europe Gerry Feehily (chef de service, 16 95), Danièle Renon (chef de service adjointe, Allemagne, Autriche, Suisse alÊmanique, 16 22), Laurence Habay (chef de service adjointe, Russie, est de l’Europe, 16 36), Jean-HÊbert Armengaud (Espagne 16 57), Sasha Mitchell (Royaume-Uni, Irlande, 19 74), Carole Lyon (Italie, Belgique 17 36), Antoine Mouteau (Pays-Bas), Vincent Barros (Portugal), Corentin Pennarguear (chef de rubrique, France, 16 93), Alexandre LÊvy (Bulgarie), Solveig Gram Jensen (Danemark, Norvège, Suède), Alexia Kefalas (Grèce, Chypre), JoÍl Le Pavous (Hongrie), Romain Su (Pologne), Guillaume Narguet (RÊpublique tchèque, Slovaquie), Kika Curovic (Serbie, MontÊnÊgro, Croatie, Bosnie-HerzÊgovine), Marielle Vitureau (Lituanie), Alda Engoian (Caucase, Asie centrale), Larissa Kotelevets (Ukraine) AmÊriques BÊrangère Cagnat (chef de service, AmÊrique du Nord, 16 14), Sabine Grandadam (chef de service, AmÊrique latine, 16 97), Morgann Jezequel (BrÊsil), Martin Gauthier (Canada) Asie Agnès Gaudu (chef de service, Chine, Singapour, Taïwan, 16 39), Christine Chaumeau (Asie du Sud-Est, 16 24), Ysana Takino (Japon, 16 38), Zhang Zhulin (Chine, 17 47), Guillaume Delacroix (Asie du Sud), Élisabeth D. Inandiak (IndonÊsie), Jeong Eunjin (CorÊes) Moyen-Orient Marc SaghiÊ (chef de service, 16 69), Ghazal Golshiri (Iran), Pascal Fenaux (IsraÍl), Philippe Mischkowsky (pays du Golfe) Afrique SÊbastien Hervieu (chef de rubrique, 16 29), Hoda Saliby (chef de rubrique, Maghreb, 16 35), Sidy YansanÊ (Afrique de l’Ouest et Afrique centrale), Adrien Barbier (Afrique australe et Afrique de l’Est) Transversales Pascale Boyen (chef des informations, Économie, 16 47), Catherine Guichard (Économie, 16 04), Carole Lembezat (chef de rubrique, Courrier Sciences, 16 15), Virginie Lepetit (Signaux) Magazine 360° Marie BÊlœil (chef des informations, 17 32), Claire Pomarès (16 74), Delphine Veaudor (16 76), MÊlanie Liffschitz (Histoire, 16 96) Site Internet Carolin Lohrenz (chef des informations, 19 77), Sylvie Chayette (chef d’Êdition), Adrien Oster (chef d’Êdition), Paul Grisot (ActualitÊ), Gabriel Hassan (rÊdacteur multimÊdia, 16 32), Carole Lyon (rÊdactrice multimÊdia, 17 36), Hoda Saliby (rÊdactrice multimÊdia, 16 35), Laura Geisswiller (vidÊo, 16 65), Paul-Boris Bouzin (dÊveloppement web) Courrier Expat Ingrid Therwath (16 51), Jean-Luc Majouret (16 42) Traduction Raymond Clarinard (responsable, Courrier Histoire), MÊlanie Liffschitz (chef de service adjointe, anglais, espagnol), Julie Marcot (chef de service adjointe, anglais, espagnol, portugais), Catherine Baron (anglais, espagnol), Isabelle Boudon (anglais, allemand, portugais), Françoise Escande-Boggino (japonais, anglais), Caroline Lee (anglais, allemand, corÊen), Françoise Lemoine-Minaudier (chinois, anglais), Olivier Ragasol (anglais, espagnol), Leslie Talaga (anglais, espagnol) RÊvision Jean-Baptiste Luciani (chef de service, 17 35), Isabelle Bryskier, Philippe Czerepak, Aurore Delvigne, Françoise HÊrold, Julie Martin Pôle visuel Sophie-Anne Delhomme (responsable), Web design et animation Alexandre Errichiello (chef de service, 1617), Benjamin Fernandez, Jonnathan Renaud-Badet, Pierrick Van-ThÊ Iconographie Luc Briand (chef de service, 16 41), Lidwine Kervella (16 10), StÊphanie Saindon (16 53), CÊline Merrien (colorisation) Maquette Bernadette Dremière (Chef de studio, 16 67), Alice Andersen, Catherine Doutey, Gilles de Obaldia, Denis Scudeller Cartographie Thierry GauthÊ (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66) Informatique Denis Scudeller (16 84) Directrice de la fabrication Nathalie Communeau, Nathalie MouniÊ (chef de fabrication, 45 35) Impression, brochage, routage : Maury, 45330 Malesherbes Ont participÊ à ce numÊro Leïla Bergougnoux, Valentin Bigot, Jean-Baptiste Bor, MÊlanie Chenouard, Fanny Dalonneau, Marie Daoudal, Maddalena De Vio, Audrey FisnÊ, Hugo Florent, Mathilde Francou, François Gerles, Lisa Guinic, Masatoshi Inoue, Beniamino Morante, Valentine Morizot, Micaela Neustadt, Polina Petrouchina, Anne Romefort, Isabelle Taudière, Anya Walsh Gestion Administration BÊnÊdicte Menault-Lenne (responsable, 16 13), Emilien Hiron (gestion) Droits Eleonora Pizzi (16 52) ComptabilitÊ 0148884551 Directeur de la diffusion et de la production HervÊ Bonnaud Responsable des ventes France et International Sabine Gude Responsable commerciale internationale Saveria Colosimo Morin (0157283220) Chef de produits Charlotte Guyot (0157283399) Communication et promotion Brigitte Billiard, Christiane Montillet Marketing Sophie Gerbaud (directrice, 16 18), VÊronique Lallemand (16 91), VÊronique Saudemont (17 39), Kevin Jolivet (16 89), Martine PrÊvot (16 49)

GEIE COURRIER INTERNATIONAL EBL COURRIER INTERNATIONAL pour la Belgique et le Grand DuchÊ de Luxembourg est commercialisÊ par le GEIE COURRIER INTERNATIONAL EBL qui est une association entre la sociÊtÊ anonyme de droit français COURRIER INTERNATIONAL et la sociÊtÊ anonyme de droit belge IPM qui est l’Êditeur de La Libre Belgique et de La Dernière Heure Les Sports. Co-gÊrant Antoine Laporte Co-gÊrant et Êditeur responsable François le Hodey Directeur gÊnÊral IPM Denis Pierrard Coordination rÊdactionnelle Pierre Gilissen

+ 32 2 744 44 33 Ouvert les jours ouvrables de 8h à 14h. Rue des Francs, 79 — 1040 Bruxelles PublicitÊ RGP : 02 744 44 33 Services abonnements abonnements@saipm.com + 32 2 744 44 33 / Fax + 32 2 744 45 55 Libraires + 32 2 744 44 77 Impression IPM Printing Directeur Eric Bouko + 32 2 793 36 70


Courrier international — no 1484 du 11 au 17 avril 2019

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e n i a m e s la s n o o t r a en c Le dessin fait ses classes Dans le cadre de la Semaine de la presse et des médias dans l’école, qui fête cette année ses 30 ans, Courrier international a donné carte blanche à des collégiens pour qu’ils sélectionnent des dessins du monde entier autour du thème de l’information sans frontières. Le 29 mars, une classe de troisième du collège Pierre-Mendès-France, dans le XXe arrondissement de Paris, a accueilli les journalistes de Courrier international, avec lesquels elle a réalisé ce travail de rédaction des légendes pour expliquer ses choix. Les élèves ont ensuite été invités à assister à une conférence de rédaction dans les locaux de l’hebdomadaire. —Courrier international

↑ Dessin de Gado, Kenya. Nous avons choisi ce dessin car il est bien dessiné et très détaillé : on voit Donald Trump qui tient la presse enchaînée, suivi d’un dictateur militaire armé, d’un terroriste cagoulé qui tient une machette ensanglantée et un pistolet, d’un homme d’affaires bedonnant qui tient une valise et d’un créateur de fake news qui vient jeter de l’huile sur le feu. En blanc sont représentés les méchants qui se donnent une façade et en noir les méchants qui agissent au grand jour. —Alexandre et Ammar

↑ Dessin de Px Molina, Nicaragua.

← Dessin de Kal, États-Unis. Ce dessin interpelle et donne envie d’en savoir plus. Au centre, on aperçoit un groupe de personnes qui représente les médias; l’un d’eux porte une bannière avec l’inscription “Presse libre”. Ces personnes se serrent les unes contre les autres et pointent du doigt les loups féroces qui les cernent. Chaque loup est monté par un président et représente un pays où la liberté de la presse est clairement menacée. Trump, en retrait, observe comment d’autres présidents font avec les médias. Il semble penser qu’il pourrait faire comme eux. —Narimane et Rhofra

Sur ce dessin, on peut voir une personne menottée, sans doute un journaliste, qui défait ses menottes avec sa plume. Les mots “World Press Freedom Day” (“Journée mondiale de la liberté de la presse”) donnent le contexte. Ce dessin nous fait réfléchir sur la liberté d’expression dans le monde : on peut imaginer que cette personne est enfermée par la censure et se libère en écrivant. —Daouia et Oscar

En partenariat avec :


Courrier international — no 1484 du 11 au 17 avril 2019 

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→ Dessin d’Ammer paru dans Wiener Zeitung, Vienne. Aujourd’hui, les mauvaises nouvelles et les fausses nouvelles sont plus valorisées que les bonnes nouvelles. Nous avons choisi ce dessin parce qu’il est simple à comprendre et est destiné à tous les âges. Il montre, de manière plutôt réaliste, la façon dont est diffusée l’actualité, que la population s’intéresse plus aux fake news qu’aux bonnes nouvelles. Dans la vie de tous les jours, sur les réseaux sociaux par exemple, les bonnes nouvelles ne sont pas plus partagées. —Rania et Sofia ← Dessin de Vincent L’Épée paru dans Le Journal du Jura, Bienne (Suisse).

↑ Dessin de Horsch, Allemagne.

Ce dessinateur suisse utilise l’humour pour caricaturer une situation, une époque. Cette caricature montre le rejet des faits déplaisants en utilisant l’excuse des fake news (fausses nouvelles) en dernier recours. Ce dessin représente un homme devant sa glace qui se trouve laid et qui crie à l’infox. Il nous a interpellés à la fois parce que son sujet est intéressant et par son caractère humoristique. C’est un dessin ironique. —Albert et Jules

L’intérêt de ce dessin est qu’il parle d’Internet et que ça nous concerne directement, car on l’utilise tous les jours. On y voit un utilisateur d’Internet de dos, totalement absorbé, qui navigue sur Google. Il est tellement absorbé qu’il ne se rend même pas compte que le nom Google sort de l’écran pour entrer dans son cerveau et finit par ressortir par sa bouche. Nourriture ou lavage de cerveau : à chacun son interprétation. —Zakaria

← Dessin de Bertrams paru dans De Groene Amsterdammer, Pays-Bas.

↑ Dessin de Sondron paru dans L’Avenir, Namur.

À notre époque, les gens ont une addiction aux réseaux sociaux. On a choisi ce dessin car il nous a fait rire. On y voit un homme entouré de logos Twitter. En même temps, ce que nous montre le dessinateur est vrai : c’est-à-dire que, de nos jours, les gens sont accros aux réseaux sociaux et que cela a un effet sur la vie quotidienne. —Yul et Mathis

Nous avons choisi ce dessin car c’est celui qui nous a le plus interpellés. Il représente l’actualité des policiers qui frappent des personnes qui sont en tort ou non, et qui sont de tous âges. —Marie et Amel


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Courrier international — no 1484 du 11 au 17 avril 2019



a ns 7 jours odnde le m

↙ Dessin de Martirena, Cuba.

—Al Jazira English (extraits) Doha

L

e 4 avril, l’homme fort de la Libye, Khalifa Haftar, annonçait dans un enregistrement diffusé sur Internet son intention de lancer une offensive militaire pour prendre le contrôle de la capitale, Tripoli. Peu après, son service de communication publiait une vidéo montrant des dizaines de chars portant l’emblème de l’ANL, l’Armée nationale libyenne [autoproclamée et dirigée par le maréchal Haftar], et se dirigeant vers la capitale. Pris de court, le Gouvernement d’union nationale (GNA), reconnu par la communauté internationale et installé [en mars 2016] à Tripoli, s’est efforcé de mobiliser diverses milices pour défendre la capitale et a fini par lancer plusieurs attaques aériennes contre les forces du maréchal Haftar. En dépit de la gravité de la situation et du risque d’escalade de la violence, la communauté internationale n’a pratiquement pas réagi. Vendredi soir, le Royaume-Uni a demandé l’organisation d’une réunion d’urgence du Conseil de sécurité de l’ONU qui s’est soldée par une déclaration appelant Haftar à “arrêter son avancée militaire”, la France et la Russie veillant à n’exercer qu’une pression minimale sur l’ANL. Les États-Unis, de leur côté, ont retiré une partie de leurs troupes stationnées en Libye.

Alors que le GNA a annoncé le 7 avril le lancement d’une “contre-offensive”, la situation sur le terrain reste tendue. Il est très difficile de savoir ce qui se passe réellement sur place. Il apparaît pour l’heure que le maréchal Haftar a reçu un soutien suffisant de la communauté internationale pour poursuivre son offensive.

Nostalgie. Cette opération de conquête

de Tripoli par l’ANL n’est pas une surprise. Après avoir pris le contrôle de Benghazi en 2017, Haftar n’a pas cessé l’an passé de pousser son avantage pour élargir son contrôle sur d’autres territoires ; tout cela en menant des négociations avec le GNA, soutenu par divers pays étrangers. En janvier dernier, ses forces ont lancé une opération pour prendre le contrôle des principaux champs pétrolifères du sud du pays ; à la fin du mois, ses hommes sont entrés dans Sebha, la plus grande ville du sud de la Libye. Ayant le contrôle – au moins théorique – des deux tiers du territoire, le maréchal a commencé à s’intéresser à l’ouest du pays : la Tripolitaine et la capitale, Tripoli. Alors qu’une conférence nationale sous l’égide de l’ONU est fixée pour la miavril, Haftar s’est hâté d’accélérer son expansion territoriale pour accroître son influence par rapport à ses adversaires du

TUNISIE

Zentan

corrompu. Alors que commence à apparaître une certaine nostalgie pour l’époque de Kadhafi, Haftar tente de se faire passer pour l’homme fort de la Libye et un chef militaire capable de rassembler la nation et de ramener l’ordre et la stabilité. Une image de sauveur largement relayée par le vaste appareil de propagande soutenu par les EAU.

Haftar mise aussi sur le mécontentement croissant de la population civile dans l’ouest du pays. La situation évolue rapidement et reste pour l’heure assez incertaine, mais on peut imaginer trois scénarios possibles pour la Libye. Première option, l’offensive sur Tripoli s’enlise et se transforme en nouveau Benghazi, où les combats se sont poursuivis durant trois ans. La deuxième possibilité est celle d’une victoire rapide, ce qui n’est pas impossible et dépend essentiellement de la capacité de Haftar à convaincre les milices de se joindre à lui pour prendre Tripoli sans grande résistance. De fait, il a déjà négocié avec un certain nombre de milices et cette stratégie lui a permis d’avancer rapidement pendant sa campagne dans le sud du pays. Enfin, troisième cas de figure, on assiste à une retraite des forces ou à une consolidation du statu quo : l’ANL cesse son avancée mais conserve le contrôle de positions stratégiques afin de maintenir la pression sur Tripoli. Il pourrait alors s’ensuivre un nouveau round de négociations, avec ou sans les Nations unies, où Haftar bénéficierait d’une position de force. Quel que soit le scénario vers lequel se dirige la Libye dans les semaines à venir, une chose est certaine : la Libye restera un foyer de crise en Afrique du Nord et une source d’inquiétude majeure sur la scène internationale. —Youssef Cherif Publié le 8 avril

Mer Tripoli Méditerranée Derna Misrata Benghazi Tobrouk Syrte

TRIPOLITAINE

NL

L’homme fort de la Libye a lancé une ambitieuse offensive sur Tripoli. Il semble bénéficier de soutiens étrangers.

e sd O ff e n s i v e SOURCES : VISACTU, RISKINTELLIGENCE

Libye. Jusqu’où ira le maréchal Haftar ?

GNA. Dans le même temps, les troubles en Algérie lui ont offert une rare opportunité pour lancer son opération militaire. Pour les Algériens, l’approche du maréchal Haftar est dangereuse et potentiellement déstabilisatrice. Qui plus est, en tant que principale puissance d’Afrique du Nord, Alger considère ses alliés arabes – Égypte, Émirats arabes unis et Arabie Saoudite – comme des adversaires géopolitiques. Conscient du pouvoir politique et militaire d’Alger dans la région, Haftar a pris soin de rester loin de la frontière et a gardé le contact avec les dirigeants algériens jusque dans les derniers mois. Il est probable que Haftar a également obtenu le feu vert de ses alliés étrangers. Il est de notoriété publique que l’Égypte, les Émirats arabes unis (EAU), l’Arabie Saoudite, la Jordanie et, de plus en plus, la France et la Russie, soutiennent politiquement et militairement l’ANL. Fin mars, le maréchal Haftar a rencontré le roi Salmane à Riyad à peu près en même temps que le prince héritier d’Abou Dhabi rencontrait le président Al-Sissi en Égypte. Il paraît peu probable que les plus proches alliés du maréchal n’aient pas été au courant de ses intentions. Les timides réactions de la communauté internationale après l’offensive du maréchal Haftar sur Tripoli – lancée au moment même où le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, se trouvait dans la capitale – montrent que l’Égypte, l’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis sont loin d’être les seuls à considérer Haftar comme l’homme de la situation en Libye. Ce dernier mise aussi sur le mécontentement croissant de la population civile dans l’ouest du pays. La situation à Tripoli – ainsi que dans d’autres villes libyennes – n’a cessé de se détériorer. La criminalité, l’insécurité et la corruption s’aggravent alors que les conditions de vie sont de plus en plus difficiles en raison de la mauvaise santé de l’économie locale et de services sociaux et de santé au bord de l’effondrement. La capitale est divisée entre plusieurs milices et le GNA est faible et

Oubari

Sebha

l ’A

CYRÉNAÏQUE

L I B Y E

de milices touaregs

Koufra ALGÉRIE

Situation au 9 avril 2019.

TCHAD

du gouvernement de Tobrouk, soutenu par le maréchal Haftar, à la tête de l’Armée nationale libyenne (ANL) du gouvernement d’union nationale (GNA) de Fayez Sarraj

FEZZAN

NIGER

Territoire sous contrôle (estimation) :

300 km

d’autres milices Présence de milices toubous Présence du groupe terroriste État islamique


7 JOURS.

Courrier international — no 1484 du 11 au 17 avril 2019

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ÉTATS-UNIS

Les gardiens mis au pilori IRAN — “Moi

aussi, je suis un gardien (de la révolution)”, a titré le 9 avril le quotidien réformateur Etemaad, au lendemain de l’annonce des États-Unis de mettre sur leur liste noire le plus grand corps armé iranien qui dépend directement du guide suprême, le numéro un du régime. À Téhéran, la décision de Donald Trump a pour effet d’unir tous les partis politiques contre Washington, même ceux qui ont été parfois critiques envers les gardiens.

Pluie de condamnations HONG KONG — Neuf figures du

“mouvement des parapluies”, qui a occupé le centre de Hong Kong en 2014 et qui exigeait l’introduction d’un véritable suffrage universel dans la région administrative spéciale, ont été jugées coupables le 9 avril. La sentence sera prononcée ultérieurement, mais les “neuf d’Occupy” encourent jusqu’à sept ans de prison. Ils affirmaient qu’une condamnation serait un très mauvais signal pour la liberté d’expression à Hong Kong. Mais “la désobéissance civile est une notion politique et n’est pas un argument de défense dans le cadre d’un procès criminel”, ont expliqué les juges en rendant leur verdict, selon le South China Morning Post.

118 400 LIVRES STERLING (137449 EUROS), c’est la somme

dépensée pour l’achat de 64 perruques qui coifferont les juges du Zimbabwe. La commande a été passée auprès de la maison londonienne Stanley Ley Legal Outfitters, précise le Zimbabwe Independent, à un prix unitaire de 1850 livres, soit 2150 euros. Un prix justifié par la façon (entièrement fait main) et le matériau (du crin de cheval). “La livraison de ces perruques intervient au moment où le débat fait rage pour savoir si les juges doivent continuer à porter cet attribut, que certains considèrent comme une relique coloniale”, ajoute le journal – d’autres pays du Commonwealth, comme l’Afrique du Sud ou le Kenya, ont abandonné cette tradition.

“Purge” à la Maison-Blanche

La cascade de départs dans l’entourage de Donald Trump témoigne de sa volonté de durcir sa politique migratoire.

U

n de plus. Vingt-quatre heures après à séparer les familles de migrants, perl’annonce du départ de Kirstjen suadé de l’effet dissuasif de la mesure. Nielsen, la ministre de la Sécurité Plusieurs médias voient la patte de intérieure, c’était le 8 avril au tour de Stephen Miller derrière toute cette agiRandolph “Tex” Alles, le patron du Secret tation. À 33 ans, le conseiller du président Service depuis 2017, de quitter ses fonc- est vu comme “celui qui tire les ficelles”, tions. CNN cite un officiel pour qui “une écrit le Washington Post. Il serait l’artisan purge quasi systématique est en cours” au du déploiement des troupes à la frontière, Department of Homeland Security (DHS, du muslim ban (interdiction d’entrée sur le ministère de la Sécurité intérieure). Purge, territoire américain aux ressortissants de un mot repris par le Washington Post et pays à majorité musulmane) ou de la baisse USA Today. Le tabloïd britannique Daily du nombre de réfugiés acceptés aux ÉtatsMail évoque même un “bloody monday”, Unis. Politico détaille son rôle “déterminant” un “lundi sanglant”. Trois autres cadres du dans le chamboulement en cours. Frustré DHS seraient en effet en passe de prendre que les promesses du candidat Trump ne se la porte très prochainement. “Trump enrage concrétisent pas assez vite, il aurait appelé de l’incapacité du minisdes fonctionnaires sans tère à réduire l’immigrapasser par leur chef pour Revue tion clandestine […] et leur demander d’en faire de presse veut visiblement passer plus sur le contrôle de sa colère sur l’ensemble du l’immigration. Les départs de Nielsen et Alles ajoutent DHS, convaincu qu’un coup de balai s’impose”, analyse le Washington Post. “Il était livide” deux postes par intérim au gouvernequand il a appris que 103000 migrants ment Trump. C’est notamment le cas au étaient arrivés à la frontière en mars, des ministère de la Défense. Le statut tempochiffres jamais vus depuis plus de dix ans. raire des remplaçants pose problème en L’équipe actuelle manquerait de dureté matière de prises de décision, souligne selon la Maison-Blanche. CNN raconte le Washington Post. Mais M. Trump, qui par exemple que le 5 avril, lors de sa semble “accorder plus de valeur à la loyauté visite près de la frontière à Calexico en qu’aux compétences”, s’en est déjà félicité par Californie, le président aurait suggéré le passé. Le système lui offre plus de “flexiaux douaniers de ne pas laisser entrer les bilité” qu’avec un ministre ou un directeur migrants : “Si un juge vous fait des ennuis, permanent, dont la confirmation dépend dites-lui : ‘désolé, on ne peut pas, on n’a plus du Sénat, souligne le New York Times. —Courrier international de place.’” Il n’aurait pas non plus renoncé


8.

7 JOURS

7 jours ance en fr

Courrier international — no 1484 du 11 au 17 avril 2019

Grand débat. L’heure du mea culpa

Pas touche ! PHILIPPINES —

“Duterte met en garde la Chine : retirez-vous de Pag-Asa”, écrit en une le 6 avril le Manila Times pour évoquer les der n ières tensions entre Manille et Pékin à propos d’un îlot en mer de Chine méridionale. Les autorités philippines ont dénoncé la présence de 200 bateaux chinois dans la zone, incitant le président Duterte, en campagne en vue des élections de mi-mandat, à émettre un “conseil amical” à la Chine tout en la menaçant de “missions suicides” si elle venait à trop s’approcher de Pag-Asa.

Le chef du gouvernement a reconnu ses erreurs en matière de politique fiscale, relève ce quotidien allemand. —Frankfurter Allgemeine Zeitung (extraits) Francfort

BLEIBEL, LIBAN

L

Le patron est nu AUTOMOBILE — Carlos Ghosn,

autrefois patron incontesté du géant Renault-Nissan, a été dépouillé le 8 avril du dernier titre qui lui restait, à savoir son poste au conseil d’administration de Nissan, rapporte la Nikkei Asian Review. L’ancien magnat de l’automobile n’a donc plus aucun lien avec le groupe qu’il a dirigé pendant vingt ans, et dont il avait déjà perdu la présidence dans la foulée de son arrestation, le 19 novembre dernier. Après avoir passé plus de cent jours en prison, accusé d’avoir dissimulé ses revenus au fisc japonais, M. Ghosn avait finalement été libéré, avant d’être incarcéré à nouveau le 4 avril. Il dénonce un “complot” de la direction de Nissan.

es manifestations des “gilets jaunes” périclitent, mais pour le Premier ministre Édouard Philippe, face à “l’immense exaspération fiscale” des Français, il est impossible de “continuer comme ça”. “Le besoin de changement est si radical que tout conservatisme, toute frilosité, serait à mes yeux impardonnable”, a-t-il déclaré le 8 avril sous la coupole de verre du Grand Palais, à Paris. Le chef du gouvernement était venu présenter les premiers résultats des quatrevingt-dix jours de dialogue citoyen dans l’enceinte de cette prestigieuse salle d’exposition près des Champs-Élysées. Plus de 1,5 million de Français ont pris part au “grand débat”. Le choix du lieu a suscité de vives critiques : pourquoi venir rendre compte de la consultation justement au Grand Palais, dont la rénovation, entre 2020 et les JO d’été de 2024, devrait engloutir, selon les estimations, 466 millions d’euros des contribuables ? Quoi qu’il en soit, Philippe a assuré avoir compris le message des Français en faveur d’une diminution de la pression fiscale. Il a salué la culture du débat qui se serait manifestée dans ce dialogue citoyen. Puis le chef du gouvernement s’est rendu coupable d’un de ces lapsus qui ont fait sa réputation. Il voulait expliquer que l’initiative avait été lancée le 15 janvier, mais a dit au contraire qu’elle avait été “langée”. Ce qui a provoqué l’hilarité dans la salle. En tout, 10 452 débats ont été organisés dans tout le pays. Le président Emmanuel Macron a participé en personne à quatorze d’entre eux. Sur la page Internet du grand débat national, on a relevé 1 932 884 contributions. À cela s’ajoutent 16 132 cahiers de doléances qui ont été remplis dans les mairies ainsi que 15 701 courriels et lettres envoyés à la commission des débats.

L’évaluation des doléances et des propositions s’est révélée aussi complexe que coûteuse. Trois start-up françaises du secteur numérique ont saisi les contributions à l’aide de l’intelligence artificielle. Les cahiers de doléances ont été archivés à la Bibliothèque nationale de France, comme autrefois ceux de la Révolution. Ils constituent une source d’information inestimable pour les sociologues et les historiens, a assuré le directeur de la Bibliothèque nationale. En tout, le coût du dialogue citoyen, selon les données du

Ailleurs dans la presse “Raillé par certains ‘gilets jaunes’, qui y voient une distraction inutile, le débat national joue pour l’instant en faveur de Macron, dont la cote de popularité est remontée à son niveau d’avant la première manifestation, en novembre.” —Financial Times (Royaume-Uni) “C’est sur Emmanuel Macron que repose toute la pression. Le président avait joué un coup de maître en lançant le grand débat. Cela lui avait permis de gagner du temps et de faire baisser la pression de la rue. Mais il a tant porté la consultation […] qu’il est plus que jamais attendu au tournant.” —Le Soir (Belgique) “Le moment de vérité approche. Macron s’exprimera sous quinze jours, juste avant le lancement de la campagne européenne. […] Ensuite, c’est Macron qui viendra clore le spectacle, seul en scène.” —El Mundo (Espagne)

ministre responsable, Sébastien Lecornu, se monterait à 12 millions d’euros. Lors de sa présentation, le Premier ministre a évoqué quatre exigences de changement de la part des Français, “quatre orientations [qui] font consensus”. On serait ainsi confronté à une “tolérance fiscale zéro”, mais aussi au souhait unanime que les autorités se rapprochent des citoyens, après des années de numérisation et de démantèlement des services publics. Les Français réclament de nouvelles formes de participation politique et refusent que la lutte contre le réchauffement climatique passe par l’imposition de nouvelles taxes. Le chef du gouvernement a reconnu des erreurs dans sa politique fiscale. D’après lui, les Français se seraient retrouvés dans une situation insupportable du fait que les prélèvements sociaux “n’ont pas suffisamment baissé et pas assez vite”. Les Français seraient néanmoins de plus en plus conscients qu’il n’est pas possible de réduire les impôts sans diminuer les dépenses de l’État. Le Premier ministre a souligné combien il avait été touché par les témoignages de Français faisant part de leur profond isolement. Les contributions au grand débat ont permis d’exprimer un grand sentiment d’“abandon”. De nombreux Français souffrent au quotidien du manque de lien social. Un sentiment encore renforcé lorsque le secteur public se retire de régions déjà structurellement fragiles. “La bonne nouvelle est que des changements sont possibles”, a déclaré le Premier ministre. La plupart des Français se perdent dans le labyrinthe des administrations. Un des objectifs est donc de clarifier qui est responsable de quoi dans l’organisation de l’État. La majorité des Français ne souhaiterait pas transformer la démocratie représentative en modèle de démocratie directe organisant continuellement des référendums populaires. Ils souhaitent en revanche que les processus de décision soient plus transparents et plus proches des citoyens. Ce dialogue citoyen a également révélé que les Français étaient prêts à changer leurs habitudes de vie pour lutter contre le changement climatique. Néanmoins, ils refusent catégoriquement que leurs habitudes de consommation soient modifiées par des prélèvements obligatoires décidés en haut lieu, comme la taxe sur les carburants. —Michaela Wiegel Publié le 8 avril

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CONTROVERSE

Le Québec a-t-il raison de légiférer sur la laïcité ? Le gouvernement québécois a présenté le 28 mars un texte qui restreint le port des signes religieux. Il s’est attiré une pluie de critiques en provenance, notamment, du Canada anglophone, où prévaut le multiculturalisme.

NON

Des libertés bafouées —Toronto Star Toronto

L

es experts québécois nous invitent à éviter les conclusions simplistes au sujet de la proposition d’interdiction des symboles religieux émise par la province. Ils nous assurent que cette mesure ne relève pas du préjugé, qu’elle s’inscrit dans l’histoire et la culture politique du Québec. Nuance, nuance, nuance… Mais, nuances ou pas nuances, ce que le gouvernement du Premier ministre François Legault projette de faire revient à fouler aux pieds les droits des minorités religieuses pour apaiser les craintes de la majorité. Le gouvernement [québécois] ne prend même pas la peine de le nier. En invoquant l’article 33 de la Charte [canadienne] des droits et des libertés, à savoir la “clause nonobstant” [qui permet d’adopter une loi dérogeant à certaines dispositions de la Charte], il empêche toute remise en cause juridique de sa nouvelle loi pour violation des droits fondamentaux, comme la liberté de religion. Or il y a de fortes chances que cette loi constitue une entrave à la liberté de religion. Interdire à des fonctionnaires “en position d’autorité” – des maîtres d’école jusqu’aux employés des tribunaux – de porter croix, hidjab, turban et autres signes religieux, voilà qui va manifestement à l’encontre de leur liberté religieuse. Si cette mesure était proposée dans n’importe quelle autre province, par exemple sous un gouvernement conservateur de l’Alberta ou de l’Ontario, les esprits libéraux n’hésiteraient pas à l’appeler par son nom – ils parleraient d’intolérance religieuse, voire de racisme, étant donné que les minorités les plus visées sont de toute évidence les musulmans et les sikhs. Mais comme cela se passe au Québec, certains de ces mêmes esprits libéraux nous conseillent d’éviter cet amalgame. Il est vrai, reconnaissent-ils, que la majorité francophone blanche du Québec bafoue les droits de minorités vulnérables, majoritairement non blanches. Mais le principal enjeu n’est autre que la défense de la

laïcité*, qui fondamentalement implique l’interdiction de tous les signes religieux dans l’espace public. Dans les faits, loin de vouloir débattre des subtilités de la laïcité, de nombreux Québécois ont un sujet de préoccupation plus viscéral : ils estiment que ce n’est pas à la société québécoise de s’adapter à ses minorités, mais l’inverse. Depuis plusieurs années, bon nombre de Canadiens anglophones pensent de même. Mais en dehors du Québec, les responsables politiques des principaux partis ont généralement résisté à la tentation de jouer sur la peur de l’immigré. Ils ont défendu les droits des minorités et l’importance de la Charte. Désormais, une grande province change de cap. Elle sacrifie les droits individuels et religieux sur l’autel des valeurs de la majorité. Quelles qu’en soient les explications historiques et culturelles, elle va à l’encontre des traditions de tolérance et d’accueil qui devraient caractériser une société moderne, complexe. Il est tout à fait vrai que le Québec est en droit d’adopter un tel dispositif dans le cadre de notre Constitution. Il est vrai aussi que la plupart des Québécois, en ce qui concerne les symboles religieux, sont favorables à certaines limites, et les gouvernements provinciaux tant du Parti libéral (PLQ) que du Parti québécois ont essayé sans succès de prendre des mesures analogues. Par ailleurs, rien de ce que font ou disent les gens en dehors de Québec n’aura beaucoup d’effets. On est ravi de voir tous les dirigeants des partis fédéraux dénoncer l’interdiction du Québec, mais le gouvernement Trudeau ne va pas entrer en guerre avec la ville de

Le Québec sacrifie les droits individuels et religieux sur l’autel des valeurs de la majorité. Québec en utilisant son droit de veto afin de passer outre à la clause nonobstant. Les dénonciations de la mesure de Legault en dehors du Québec, par des politiques ou même des éditorialistes, ne vont pas faire changer d’avis les habitants de la province. Cela risquerait plutôt de provoquer une levée de boucliers contre le “Québec bashing” de la part des débatteurs professionnels de la province. Mais il y a des gens honorables au Québec, comme la maire de Montréal, Valérie Plante, qui se sont élevés contre

cette mesure. Espérons que la raison finira par triompher et que ceux qui aujourd’hui veulent limiter les droits religieux vont comprendre qu’ils n’ont rien à craindre de ceux qui, parmi eux, sont différents. Au-delà de tout cela, il est important que les Canadiens restent attachés au principe selon lequel la majorité ne doit pas piétiner les droits des minorités, le compromis étant la meilleure manière de faire fonctionner une société multiculturelle pour chacun des citoyens. Aucune nuance ne changera rien à cette vérité fondamentale.— Publié le 29 mars * En français dans le texte.

OUI

Bloquer l’intrusion du religieux —La Presse (extraits) Montréal

C

omme la grande majorité des Québécoises et des Québécois, nous accueillons le projet de loi 21 avec satisfaction et soulagement. Soulagement parce que, enfin, après des années d’intrusion du religieux dans les instances publiques à coups de discussions sans fin, ce gouvernement donne suite à son engagement électoral et livre un projet de loi sérieux qui, certes, n’est pas sans défaut, mais qui tient la route et répond aux aspirations de la société québécoise. Nous le recevons également avec satisfaction, parce que c’est l’aboutissement attendu de la longue marche vers un État laïque qui avait fait une pause depuis l’amendement constitutionnel de 1997 [qui a introduit l’organisation des écoles primaires et secondaires sur une base linguistique plutôt que religieuse]. Cet amendement, trop de gens l’oublient ou l’ignorent, avait pour effet d’abolir les droits et les privilèges constitutionnels des Québécois catholiques et protestants pour permettre la déghettoïsation du système scolaire public, jusque-là fondé sur l’appartenance religieuse. La laïcité n’est pas une valeur proprement québécoise, mais la vision que nous en avons est différente de celle du monde anglo-saxon. Comme d’autres sociétés catholiques qui ont vu l’Église diriger les

affaires de l’État, le Québec veut que la séparation du religieux et de l’État protège l’État de l’intrusion du religieux. De leur côté, les Anglo-Saxons, de tradition protestante, sont les héritiers des pèlerins qui ont fui les persécutions religieuses et qui ont voulu que cette séparation Étatreligions protège les groupes religieux de l’intrusion de l’État. Chez les uns, on a inventé le concept de laïcité – un mot qui n’existe pas en anglais – pour nommer cette séparation officielle de l’État et des religions. De l’autre côté, on constate que le multiconfessionnalisme s’est imposé, permettant à chaque individu d’afficher ses préférences en matière de religion. Des histoires différentes amènent naturellement des visions différentes et donc des solutions différentes. Le Québec n’a pas à rougir de sa vision, et les élites du Canada anglais et ceux qui adhèrent à sa vision multiculturaliste et communautariste n’ont pas de leçon à nous donner. Si le projet de loi sur la laïcité était anti-islam, tous les musulmans seraient concernés. Or ce n’est pas le cas, puisque cela ne touchera aucun homme musulman. Si le projet de loi était anti-femmes, il toucherait toutes les femmes. Or ce n’est pas le cas. Ne seront touchées que les femmes qui portent le voile islamique. Si ce ne sont qu’elles qui sont touchées, la source de la discrimination n’est-elle pas plutôt dans l’obligation qui serait faite à des femmes – et à des femmes seulement – de se cacher les cheveux dans l’espace public ? Pourquoi ne pas admettre que ce sont des règles religieuses patriarcales qui dictent à des femmes comment s’habiller et qu’elle est là, la discrimination ? Qui plus est, le projet de loi, loin d’instrumentaliser les femmes, donne au contraire pour la première fois aux femmes qui ne veulent pas porter ce voile, mais qui y sont obligées, la possibilité concrète d’échapper à cet asservissement le temps qu’elles travaillent. La société québécoise appuie fortement ce projet et, contrairement aux communautaristes qui veulent nous faire croire qu’il s’agit d’un combat contre des minorités, il reflète la volonté d’une majorité démocratique, forte de ses citoyennes et citoyens de toutes origines qui partagent cette vision commune de la citoyenneté. Une vision qui va au-delà des appartenances religieuses pour favoriser un réel vivre-ensemble. —Diane Guilbault Publié le 3 avril


10. . 

d’un continent à l’aut r e. afrique

Courrier international — no 1484 du 11 au 17 avril 2019 ↙ Dessin de Dilem paru dans Liberté, Alger.

Amériques������ 12 Asie����������� 14 Europe���������7 818 France��������� 21 Moyen-Orient��� 22

Algérie. L’aprèsBouteflika a commencé La nomination d’Abdelkader Bensalah au poste de président par intérim est conforme à la Constitution, mais va à l’encontre des revendications des Algériens. À quoi s’attendre ?

—Tout sur l’Algérie Alger

L

e dernier acte du départ d’Abdelaziz Bouteflika du pouvoir a eu lieu ce mardi 9 avril. Le Parlement réuni en congrès a pris acte de la vacance de la présidence de la République et actionné la mise en application de l’article 102 de la Constitution en vertu duquel Abdelkader Bensalah, président du Conseil de la nation, assumera les fonctions de chef de l’État par intérim pendant quatre-vingt-dix jours. Le président Bouteflika a annoncé sa démission le 2 avril au soir, sous la pression du peuple et de l’armée, qui avaient insisté sur une solution qui ne déborde pas du cadre constitutionnel. Jusque-là, les dispositions de la loi fondamentale ont été scrupuleusement suivies en dépit des objections des manifestants, qui redoutent qu’une telle option n’aboutisse à une régénérescence du système à la faveur d’une transition gérée par ses institutions et ses hommes. Le désormais chef de l’État Abdelkader Bensalah, le Premier ministre Noureddine Bedoui, qui ne pourra être changé avant l’élection d’un nouveau président, ainsi que [Tayeb Belaiz], le président du Conseil constitutionnel hérité de Bouteflika, auront à jouer un rôle clé dans les trois mois à venir. Lors de la marche du 5 avril, la première sans Bouteflika, le peuple avait signifié son rejet des trois “B”, appelant plutôt à la mise en place d’une instance présidentielle collégiale et d’un gouvernement de consensus, une solution proposée aussi par de nombreuses personnalités de l’opposition.

Les trois “B”. La remise des

clés de la transition à Abdelkader Bensalah ce mardi matin constitue-t-elle un fait accompli ? Est-il trop tard pour l’adoption d’une option qui prenne en charge le souci du peuple de sauver la transition et plus globalement sa révolution ? À première vue, il s’agit d’un pied de nez à ceux qui manifestent par millions, sous prétexte du respect de la Constitution. Cette même Constitution violée et triturée au gré des humeurs, avec la complicité de ces mêmes parlementaires qui, jusqu’au bout, auront tout applaudi, et le silence de l’armée qui la met aujourd’hui en avant comme un texte sacré. L’homme qui a joué un rôle clé

dans le départ de Bouteflika, le chef d’état-major de l’Armée nationale populaire (ANP), Ahmed Gaïd Salah, a fait preuve jusque-là d’une constance en insistant sur le respect de la voie constitutionnelle et la satisfaction des revendications du peuple, sans toutefois expliquer comment il compte concilier ces deux aspects à l’apparence antinomiques. Certains constitutionnalistes avaient vu à travers son appel à l’application, concomitamment avec l’article 102 [relatif aux modalités de la destitution du président], des articles 7 et 8 de la Constitution [consacrant la souveraineté du peuple], la possibilité de faire table rase des institutions héritées de l’ancien régime et d’aller vers les solutions préconisées et réclamées par la rue. À commencer par la remise du pouvoir à une instance collégiale et consensuelle issue du peuple. Une telle option est-elle encore possible maintenant que Bensalah est officiellement chef de l’État par intérim ? Ahmed Gaïd Salah s’est dit aux côtés du peuple et à l’écoute de ses revendications. C’est ce qu’il

Des garanties pour que la transition débouche sur un changement véritable. devrait réitérer, en plus sans doute de garanties pour que le processus de transition débouche sur un changement véritable et non sur un rafistolage du système décrié. Mais sans doute qu’il lui faudra des arguments pour convaincre, car le rejet des figures du système, particulièrement les trois “B”, est catégorique. Les trois hommes ont constitué le thème central des grandes marches de vendredi dernier [5 avril]. Leurs portraits étaient barrés sur toutes les pancartes et leur départ immédiat était présenté comme une exigence unanime et non négociable. La confirmation de Bensalah comme chef de l’État par intérim induit nécessairement le maintien des deux autres personnages rejetés, si l’on s’en tient au fameux cadre constitutionnel. Elle annonce aussi inéluctablement une autre grande journée de mobilisation pour ce vendredi 12 avril. La balle est plus que jamais dans le camp de l’armée. —Makhlouf Mehenni Publié le 9 avril


AFRIQUE.

Courrier international — no 1484 du 11 au 17 avril 2019 

SOUDAN

RWANDA

Le chef de l’état-major est plus que jamais au centre de la vie politique.

Vingt-cinq ans après le génocide des Tutsis, la France doit avoir le “courage” de reconnaître sa responsabilité, selon la presse africaine.

A

CAGLE CARTOONS

—Algérie Part Alger hmed Gaïd Salah est né en janvier 1940 dans la région de Batna. En 1957, à l’âge de 17 ans, il rejoint le maquis, sans y avoir laissé de faits d’armes dignes d’être retenus par ses pairs. Qu’à cela ne tienne, il exploite tout de même son statut d’ancien moudjahid pour grimper les échelons, après avoir étudié au sein de l’académie militaire d’artillerie soviétique de Vystrel, dans la banlieue de Moscou. L’homme fort du moment en Algérie est d’abord un homme du sérail. Il a été nommé en 1994 chef d’étatmajor des forces terrestres, avant de se retrouver propulsé [en août 2004] par Bouteflika à la tête de l’état-major de l’armée. C’est cette promotion inespérée pour “le plus vieux soldat du monde”, avec ses soixante-deux ans de service, qui scellera le sort du général Gaïd Salah comme fidèle soutien de Bouteflika et qui lui aura permis de s’adjuger près du quart du budget de l’État pour moderniser l’armée. C’est également pour garantir son indéfectible soutien à l’exchef de l’État pour un quatrième mandat [en 2014] et pour démanteler le Département du renseignement et de la sécurité (DRS) que le général-major Ahmed Gaïd Salah se retrouve nommé [en juillet 2013] vice-ministre de la Défense. Si les troupes sous son commandement lui reconnaissent une certaine proximité avec la base, Gaïd Salah est bien plus connu pour la brutalité de ses décisions que pour son soudain retournement, qu’il voudrait républicain. Vaine tentative. Le peuple ne veut plus d’un homme ou d’un clan qui puisse prétendre régner indéfiniment à la tête de l’État. Ce sont aujourd’hui, à l’instar de l’armée, des institutions fortes que demande le peuple. De celles qui demeureront debout même quand les hommes seront partis !— Publié le 6 avril

À bas Al-Bachir Malgré la répression, la contestation contre le régime se renforce. Et les manifestants demandent à l’armée de choisir son camp.

—The Times Londres

L

a menace a commencé à peser sur le président Al-Bachir il y a trois mois, à 350 kilomètres de Khartoum [le 19 décembre dans la ville d’Atbara, dans l’est du pays], du fait de la colère déclenchée par le prix du pain [qui a triplé]. Telle une tempête dans le désert, elle a redoublé de violence et maintenant ses vents tourbillonnent autour du palais présidentiel fortifié. À l’extérieur des murailles, des milliers de contestataires sans armes ne céderont pas un pouce de terrain tant qu’il n’aura pas démissionné. Après avoir tenu cent dix jours sous les matraques et les balles, les manifestants ont amené le Soudan au point de non-retour. Al-Bachir a de moins en moins d’options, si bien que les événements pourraient se précipiter. Ce soulèvement n’est pas sans évoquer le “printemps arabe” d’il y a neuf ans, mais certains observateurs incitent à la prudence en matière de comparaisons. Des pays voisins sans grande sympathie pour le leader soudanais sont favorables à un départ négocié, et il est à craindre que son éviction ne déclenche des troubles, notamment au Darfour et au Soudan du Sud. Des navettes diplomatiques des alliés du Golfe et de la Ligue arabe ne sont pas parvenues à convaincre Al-Bachir que ses jours à la tête du

↙ Sur les banderoles : Liberté ; Paix ; Justice ; La révolution est le choix du peuple… Dessin d’Osama Hajjaj, Jordanie.

À quand les excuses de la France ?

Gaïd Salah, le maître du jeu

pays étaient comptés. À l’intérieur du pays, l’aile progressiste de son parti – dont la survie est menacée – le presse d’accepter son sort, ils sont soutenus par des éléments réformistes au sein de l’armée et même par le redoutable Service national du renseignement et de la sécurité [NISS]. Toutefois, les mandats d’arrêt lancés contre lui par la Cour pénale internationale pour génocide et crimes de guerre au Darfour lui auraient apparemment donné une bonne raison de s’accrocher au pouvoir. N’ayant plus grand-chose à perdre, Al-Bachir pourrait avoir recours à ces excès de brutalité qui ont marqué ses trente ans de règne. On dit qu’il a exigé la fin des sit-in sans précédent à l’extérieur du palais présidentiel à n’importe quel prix. Ses Forces de soutien rapide – des bandits et des mercenaires auparavant connus sous le nom de Janjawid, ces milices qui ont commis les massacres au Darfour depuis 2003 – effectuent des patrouilles dans les rues à proximité du quartier général de l’armée. Ce qui est étonnant, c’est que de plus en plus d’opposants pacifiques et disciplinés, des femmes pour la plupart, continuent de risquer leur vie en demandant au dirigeant honni, tapi derrière le mur d’enceinte, “de partir et c’est tout”. —Jane Flanagan Publié le 9 avril

M

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acron ose, là où d’autres avaient peur”, lance The New Times dans son éditorial du 6 avril. Proche du pouvoir, le quotidien rwandais salue des “actions majeures” du président français, “que ses prédécesseurs n’auraient pas entreprises”. Il applaudit l’annonce, le 5 avril, de la création d’un comité d’historiens qui auront accès à “toutes les archives françaises” pour faire la lumière sur le rôle joué par la France lors du génocide perpétré contre la minor ité tutsie. D’avril à début juillet 1994, entre 800 000 et 1 million de personnes ont été tuées. “Voilà qui n’annonce vraiment rien de bon pour Hubert Védrine, qui était à l’époque secrétaire général de l’Élysée [du président François Mitterrand] et entretenait des liens étroits avec les organisateurs du génocide, considère le journal de Kigali. Nommé ensuite ministre des Affaires étrangères, il n’avait pas fait grand-chose pour une réconciliation avec le Rwanda, et s’était même employé à dénigrer le pays et ses dirigeants, tout en défendant le rôle joué par la France.” Depuis un quart de siècle, Paris est accusé d’avoir soutenu, notamment militairement, le pouvoir hutu, instigateur du génocide. “Espérons que la commission de Macron mènera ses travaux avec l’esprit ouvert, de façon qu’on puisse clore définitivement ce chapitre très sombre de notre histoire”, résume le journal rwandais. “Un pays comme la France […] doit avoir le courage de reconnaître qu’il a joué un rôle trouble dans le massacre des Tutsis, juge pour sa part Le Pays, au Burkina Faso,

c’est donc à juste titre que le président rwandais Paul Kagame demande à la France de s’excuser publiquement.” “C’est ce que la France refuse de faire depuis François Mitterrand jusqu’à Emmanuel Macron en passant par Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande, rappelle le quotidien de Ouagadougou. Tant que cet acte de contrition ne sera pas posé, Paul Kagame tiendra toujours la France par la barbichette.” Mais le titre ouest-africain rend lui aussi hommage aux efforts de l’actuel locataire de l’Élysée “pour rentrer dans les bonnes grâces de Kagame”. Il note que “le premier acte, dans ce sens, [avait] consisté, pour Emmanuel Macron, à user de tout son poids pour permettre [en octobre 2018] l’élection de l’exministre des Affaires étrangères rwandaise Louise Mushikiwabo à la tête de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), et cela en fermant les yeux sur le caractère dictatorial du régime rwandais”. Dernier acte en date : faire du 7 avril, qui marque le début du génocide, une journée de commémoration en France. Mais “vingt-cinq longues années après Revue le génocide, rien de presse n’est toujours clair […] sur le rôle de la France dans cette tuerie aveugle, estime Aujourd’hui au Faso. Si le président Jacques Chirac n’a jamais admis que la France a fauté au Rwanda, Nicolas Sarkozy a lui ‘confessé’ [en 2010] les erreurs de l’Hexagone.” Cependant, “Kagame n’a toujours pas totalement desserré les dents contre le pays des droits de l’homme […] qui demeure arc-bouté sur sa position”. Le quotidien burkinabé déplore qu’Emmanuel Macron ait “carrément décliné l’invitation” à se rendre à la célébration du 25e anniversaire du génocide le 7 avril à Kigali, même s’il a envoyé à sa place le député Hervé Berville – “un symbole, puisque ce dernier, d’origine tutsi, a été adopté par un couple français en 1994”. Finalement, “vingtcinq ans après l’innommable, les relations France-Rwanda, sans être polaires, demeurent tièdes, juge l’éditorial ouagalais, car au pays des mille collines, devenu celui des mille fosses communes […], on ne comprend pas que la France, incriminée par de nombreux témoignages recoupés de rescapés, renâcle à se confesser”. —Courrier international


12. D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1484 du 11 au 17 avril 2019

amériques

États-Unis. Le “blackface”, outil de la suprématie blanche

CAGLE CARTOONS

Les minstrel shows et leur caricature raciste des Noirs, tout droit sortis du xixe siècle, continuent de hanter l’Amérique.

—The New York Times (extraits) New York

L

es minstrel shows du xixe siècle et leur représentation des Noirs en nigauds souriants et dansants ont créé une caricature raciste qui perdure encore aujourd’hui. Des comédiens blancs vêtus de guenilles et le visage charbonné avec du bouchon brûlé incarnaient, devant un public composé d’ouvriers qui n’avaient jamais vu d’Africains-Américains, des crétins aux yeux exorbités, aux grosses lèvres et au phrasé embarrassé, un stéréotype qui devait envahir la presse, la radio, la télévision, le cinéma et la publicité. Sur cette représentation dévalorisante de la négritude s’est appuyée une idéologie de la suprématie blanche qui a métastasé toute la culture américaine. L’image s’est imposée dans le pays à une époque où le Sud pratiquait

en toute impunité le lynchage des Noirs et constellait ses parcs de monuments à l’esclavage. À la fin des années 1960, les versions les plus extrêmes du cliché ont été bannies de l’espace public. Mais la caricature déshumanisée, affublée de sa bouche écarlate et clownesque, avait eu le temps de s’inscrire dans l’imaginaire populaire et de devenir une obsession pour le Ku Klux Klan. À l’automne dernier, Megyn Kelly, ancienne animatrice télé de Fox et NBC News, est devenue l’incarnation de l’ignorance crasse des Américains sur ce sujet : pour elle, les costumes de blackface vendus pour Halloween sont inoffensifs, et s’y opposer relève d’une risible “police du déguisement”. Ces

Ce stéréotype a envahi la radio, la télévision, le cinéma, la publicité.

derniers mois, les marques Gucci, Prada, et la chanteuse Katy Perry ont dû retirer du marché plusieurs produits scandaleux, qui montrent bien comment la caricature perdure dans les esprits oublieux de ses connotations. Les photos de blackface, comme celle qui en janvier a poussé à la démission Michael Ertel, qui venait de prendre ses fonctions de secrétaire d’État de Floride, ou celle du gouverneur de Virginie Ralph Northam, découverte dans l’album de sa promo en médecine, mettent en lumière un aspect plus dérangeant. De jeunes hommes blancs se destinant à des carrières dans lesquelles ils auront une forte influence sur la vie des Africains-Américains ont donc continué, dans la sphère privée, à user d’une caricature raciste qui n’était plus, depuis longtemps, tolérée dans la sphère publique. La figure du Noir tout sourire doit beaucoup au comédien

↙ “Et si je me grime en noir, je pourrais même gagner quelques nouveaux partisans.” Sur le cadavre de l’oncle Sam : Intégrité présidentielle. Dessin de Milt Prigee, États-Unis. itinérant Thomas Dartmouth Rice. Celui qui est resté comme le “père des minstrel shows” commence vers 1830 à se grimer pour interpréter, en chantant et en dansant, un personnage baptisé Jim Crow. Rapidement, ce nom devient une insulte envers les Noirs, tant et si bien que l’ensemble des lois adoptées à la fin du XIXe et au début du xxe siècle dans les États du Sud pour annuler les droits conquis par la population noire après la guerre de Sécession sera désigné sous l’appellation de “lois Jim Crow”. Né dans le Nord-Est, le minstrel show gagne rapidement l’ensemble des États-Unis et s’enrichit de toute une gamme de stéréotypes. Si le coon désigne de façon péjorative tous les Noirs, le zip coon [littéralement “moricaud à fermeture éclair”] s’en prend au Noir libre, raillé pour ses affectations vestimentaires et langagières. Il y a aussi la corpulente mammy, censée personnifier toutes les femmes noires dans sa façon d’arpenter la cuisine en tablier, et le pickaninny, l’enfant presque animal aux nattes comme plantées sur le crâne, souvent dépeint en voleur de pastèques. Les visages torturés des personnages de minstrel shows affirment que la négritude est grotesque en soi, pour la simple et bonne raison que l’idéal blanc mythique lui est inaccessible. Comme l’analysait il y a vingt ans le réalisateur et historien de l’art Manthia Diawara, la caricature a déformé et réduit au silence le corps noir, ne laissant d’“espace que pour l’expression du racisme blanc s’exprimant à travers lui”.

Racisme féroce. La parodie va

ensuite s’émanciper des planches pour passer à la radio (où les interprètes blancs des personnages noirs de l’émission Amos ’n’ Andy réunissent des dizaines de millions d’auditeurs) et fournir même certains des personnages fondateurs du cinéma hollywoodien. Des comédiens blancs grimés en Noirs apparaissent ainsi dans Naissance d’une nation, tout premier blockbuster de l’histoire (1915) et film muet d’un racisme féroce. La réalisation de D. W. Griffith présente favorablement le Ku Klux Klan et dépeint les Africains-Américains comme des nigauds et des violeurs en puissance. Après l’avènement du parlant, des légendes du

cinéma tels Judy Garland, Mickey Rooney et Shirley Temple se griment eux aussi en noir et érigent la caricature raciste au rang de divertissement familial. Les publicitaires ont eux aussi rabaissé les personnes noires pour vendre de tout, du tabac aux céréales en passant par la mélasse. Parmi les nombreuses égéries commerciales noires, les plus connues étaient les Gold Dust Twins, deux négrillons vêtus d’une jupette, incarnant une marque de lessive dont le slogan était “Let the twins do your work” [“Laissez les jumeaux travailler à votre place”]. Les jumeaux Goldie et Dustie sont symboliques de cette volonté de

La caricature a déformé et réduit au silence le corps noir. cantonner les représentations des Africains-Américains dans les cuisines des Blancs, à l’image d’Aunt Jemima, la reine des pancakes. Comme l’écrit Marilyn KernFoxworth dans ses travaux sur le racisme dans la publicité, il était compliqué, au milieu du xxe siècle, de “faire la cuisine sans recourir à aucun produit ayant pour effigie une pickaninny, une mammy noire ou un sambo [stéréotype du métis]”. La caricature de type minstrel allait de pair avec la suprématie blanche dans les universités. Dans son étude sur les associations d’étudiants du Sud, parue il y a vingt ans, l’historien Anthony James montre que les numéros de blackface dans le cadre des parades et autres fêtes universitaires étaient “des spectacles joués par les étudiants à destination de toute la communauté blanche”, et ce jusqu’aux débuts de l’intégration [des étudiants noirs], après quoi ces activités vont se limiter aux clubs d’étudiants. Le quotidien USA Today a passé en revue 900 trombinoscopes de 120 établissements de tout le pays, nous permettant de mesurer l’étendue du problème. Cette étude montre qu’un certain nombre d’universités ont publié des images racistes dans leurs trombinoscopes jusque dans les années 1970 et 1980 — notamment des “photos d’étudiants vêtus de tuniques du Ku Klux Klan ou grimés en Noirs, avec nœuds coulants autour du cou”.


AMÉRIQUES.

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BOLIVIE

Morales n’abandonne pas son rêve maritime Après s’être vu refuser un accès à la mer côtÊ Pacifique, la Bolivie envisage d’exporter ses richesses par voie fluviale jusqu’à l’ocÊan Atlantique.

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StĂŠrilisation. La solution de la

Virginie pour rĂŠgler ce problème imaginaire a consistĂŠ Ă mettre en place un système de stĂŠrilisation forcĂŠe, qui a sĂŠvi jusque dans les annĂŠes 1970. (En 2002, l’État a fini par prĂŠsenter ses excuses pour cette pratique scandaleuse.) RĂŠsultat, des gĂŠnĂŠrations d’habitants de la Virginie ont vu dans la sĂŠgrĂŠgation “l’ordre naturel du mondeâ€? et ont ĂŠtĂŠ convaincues qu’elle obĂŠissait aux lois de la biologie. Le fait que cette idĂŠologie raciste ait ĂŠtĂŠ propagĂŠe par l’universitĂŠ de Virginie – l’Êtablissement le plus respectĂŠ de l’ancienne ConfĂŠdĂŠration – a largement contribuĂŠ Ă  asseoir sa crĂŠdibilitĂŠ. Des mesures mĂŠdicales racistes s’en sont inspirĂŠes, faisant plus de morts parmi les Noirs amĂŠricains que tous les lynchages rĂŠunis. Tel est l’arrière-plan historique de ces photographies. Au lieu de se concentrer sur les images de blackface, les AmĂŠricains devraient se demander comment la dĂŠvalorisation de la nĂŠgritude qu’elles vĂŠhiculent retentit sur la manière dont des Blancs exercent leur profession lorsqu’ils sont avocats, enseignants, policiers – et surtout mĂŠdecins. —Brent Staples PubliĂŠ le 31 mars

500 km

Pa OcĂŠ cifi an qu e

Après la publication d’une photo datant de 1984 tirĂŠe du trombinoscope de sa facultĂŠ de mĂŠdecine montrant un Blanc maquillĂŠ en Noir Ă  cĂ´tĂŠ d’un autre vĂŞtu en costume du Klan [l’intĂŠressĂŠ n’a pas prĂŠcisĂŠ quel dĂŠguisement ĂŠtait le sien], des voix se sont ĂŠlevĂŠes pour rĂŠclamer la dĂŠmission du gouverneur de Virginie Ralph Northam. Toutefois, cette affaire est un cas Ă  part, pour deux raisons importantes. Premièrement, au moment oĂš la photo a ĂŠtĂŠ prise, Northam n’Êtait pas un jeune ĂŠtudiant de premier cycle. Il n’allait pas tarder Ă  entamer une carrière de mĂŠdecin, oĂš il serait amenĂŠ Ă  traiter ĂŠquitablement tous ses patients. Deuxièmement, il a fait ses ĂŠtudes en Virginie, berceau de l’eugĂŠnisme et du racisme scientifique. Au xxe siècle, l’État a tout fait pour promouvoir l’eugĂŠnisme, une pseudoscience fondĂŠe sur cette idĂŠe que l’“imbĂŠcillitĂŠâ€? et la contamination raciale due Ă  l’exposition aux races “bâtardesâ€? mettaient en danger la “puretĂŠ racialeâ€? blanche.

Projet bolivien d’accès à l’Atlantique COURRIER INTERNATIONAL

L

es dÊs sont jetÊs : Evo Morales a dÊcidÊ de faire transiter son ciment, son bois et autres marchandises destinÊes à l’exportation vers la Chine ou le Paraguay via une voie fluviale qui dÊbouchera sur l’Atlantique, à plusieurs milliers de kilomètres de ses frontières. Le prÊsident bolivien rÊpond ainsi à l’Êchec ultime qu’il a subi en octobre 2018, au terme d’une longue dispute, quand la Cour internationale de justice de La Haye a refusÊ de lui accorder un accès à la mer, côtÊ Pacifique, via le Chili. Au dÊbut d’avril, rapporte BBC Mundo, la Bolivie a fait arriver un cargo dans le port Jennefer, dans la province de Santa Cruz (est du pays). Ce port est situÊ en amont de la voie navigable Paraguay-Paranå, qui parcourt plus de 3000 kilomètres le long de ces deux fleuves jusqu’à Buenos Aires,

Evo Morales a dÊmontrÊ la faisabilitÊ de cette option en dÊpit d’infrastructures balbutiantes.

croisant les frontières du BrĂŠsil, du Paraguay, de la Bolivie et de l’Argentine. Evo Morales a ainsi dĂŠmontrĂŠ la faisabilitĂŠ de cette option, note BBC Mundo, en dĂŠpit des infrastructures encore balbutiantes des ports fluviaux, et du canal Tamengo, qui les raccorde depuis la Bolivie, sur le fleuve Paraguay, Ă la hauteur de la ville brĂŠsilienne frontalière de CorumbĂĄ. Après sa dĂŠfaite face au Chili pour obtenir le droit inaliĂŠnable d’accĂŠder Ă  l’ocĂŠan Pacifique, la Bolivie a nĂŠanmoins continuĂŠ Ă  utiliser les ports du nord du Chili pour assurer l’essentiel de ses exportations. De fait, le choix d’un dĂŠbouchĂŠ maritime cĂ´tĂŠ Atlantique nĂŠcessite de lourds investissements, qui feront l’objet Ă  partir de 2020 d’un programme sur dix ans, appelĂŠ “la dĂŠcennie de l’Atlantiqueâ€?. Cette sortie vers l’Atlantique “n’avait jusqu’à prĂŠsent jamais ĂŠtĂŠ prise vraiment au sĂŠrieuxâ€?, malgrĂŠ des accords multilatĂŠraux avec les diffĂŠrents pays frontaliers traversĂŠs par ces grands fleuves.

La Paz a donc annoncĂŠ un investissement de 250 millions de dollars (222 millions d’euros) pour doter le port fluvial de Puerto Busch, situĂŠ cĂ´tĂŠ bolivien sur le fleuve Paraguay, des infrastructures nĂŠcessaires au transport des marchandises. L’objectif, explique le quotidien bolivien El Deber, est de “construire un port d’importance sur le fleuve. Et on estime que, une fois opĂŠrationnel, cet embarcadère permettrait d’acheminer de deux Ă  trois millions de tonnes de marchandises sur la voie navigable Paraguay-ParanĂĄ.â€? Ces ambitions soulèvent bien des critiques du cĂ´tĂŠ des associations ĂŠcologistes. Celles-ci soulignent l’impact sur le paysage naturel qu’impliquent les travaux d’amĂŠnagement de cette voie Paraguay-ParanĂĄ. “C’est d’une vĂŠritable autoroute fluviale qu’il s’agit! s’exclame l’une d’elles, l’ONG Revue de presse Cauce, dans le quotidien argentin PĂĄgina12. Il faudra rĂŠaliser un dragage en profondeur, supprimer des mĂŠandres du fleuve, dĂŠtruire des formations rocheuses. Autant de consĂŠquences irrĂŠversibles sur l’Êcosystème et les communautĂŠs autochtones qui vivent sur le fleuve.â€? Pour les ĂŠcologistes comme pour des experts de l’Êconomie, il n’est pas du tout certain que le projet bolivien soit rentable, comme l’affi rme La Paz, compte tenu de ces travaux, du coĂťt en carburant que ce trajet de 30 00 kilomètres suppose et des alĂŠas climatiques frĂŠquents telles que les sĂŠcheresses ou les inondations, qui suspendent toute navigation. —Courrier international

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14. D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1484 du 11 au 17 avril 2019

asie

Inde. Ce n’est pas gagné pour Modi Le parti nationaliste hindou du Premier ministre indien joue plus gros qu’il ne le pensait FOCUS dans les législatives qui vont se dérouler en avril-mai. Les divers partis d’opposition peuvent profiter du mécontentement social grandissant.

—The Diplomat Tokyo

I

l y a encore deux ans, le Bharatiya Janata Party (BJP) semblait assuré de garder le pouvoir aux élections de 2019. Le parti nationaliste hindou détenait la majorité au Parlement, et son chef, le Premier ministre Narendra Modi, semblait inamovible. Pourtant, depuis dix-huit mois, le mécontentement gronde chez les paysans, le chômage est au plus haut et l’économie, globalement atone. En 2017, le BJP avait failli perdre l’élection organisée au Gujarat, l’État d’origine de Modi mais aussi une terre du BJP depuis plus de vingt ans – les motifs de colère étaient trop nombreux. En décembre, le BJP a perdu trois États clés, dont deux qui lui étaient acquis depuis quinze ans, le Chhattisgarh, le Madhya Pradesh et le Rajasthan. Modi reste extrêmement populaire, mais le mécontentement que suscite la situation économique a ouvert des brèches dans sa carapace. Une occasion que n’entendent pas laisser filer les nombreux partis régionaux, qui cherchent à créer une “opposition unie” pour chasser le BJP du pouvoir. D’où cette élection finalement très disputée. Le BJP et le Premier ministre pourront-ils conserver le pouvoir ? Si on analyse souvent la base électorale des partis politiques indiens en s’intéressant à la caste,

au métier ou aux richesses, c’est en termes géographiques qu’il faut observer celle du BJP. Les dernières législatives ont été édifiantes à ce sujet. En 2014, le parti nationaliste hindou avait remporté 282 sièges, soit la majorité des 543 sièges de la chambre basse du Parlement indien, la Lok Sabha, avec seulement 31 % des voix. Ce décalage considérable entre sièges et suffrages s’explique par la concentration géographique des électeurs du BJP. Six États (le Bihar, le Gujarat, le Madhya Pradesh, le Maharashtra, le Rajasthan, et l’Uttar Pradesh) lui avaient à eux seuls rapporté 194 sièges, soit 69 % de ses gains. Dans ces six États, le BJP décrochait pas moins de 91 % des mandats qu’il briguait – un taux de réussite étourdissant ! Le BJP a bien compris qu’il lui fallait à tout prix se maintenir dans ces régions clés pour gagner cette année. Si bien que, face à la désaffection grandissante dont il souffre, le parti a multiplié ces derniers temps les mesures électoralistes – comme un système d’aides aux revenus qui iront largement aux agriculteurs, et un autre d’emplois réservés en fonction du statut économique, qui bénéficiera aux castes supérieures. Reste à savoir si ces faveurs de dernière minute seront suffisantes pour ramener au BJP les voix de ces catégories désenchantées. —Neelanjan Sircar Publié le 1er avril

Les musulmans, électeurs ignorés Cible désignée de la vindicte du nationalisme hindou depuis cinq ans, les musulmans sont invisibles dans la campagne. La coexistence des communautés, fondement de la vie politique indienne, est en danger. —The Wire (extraits) New Delhi

L

e plus étonnant dans les résultats du scrutin de 2014, c’est qu’il n’y avait pas un seul musulman parmi les 80 députés de l’Uttar Pradesh élus à la Lok Sabha [chambre basse du Parlement indien].

L’absence totale de représentation musulmane dans l’un des plus grands États du pays était tellement sidérante que les autorités et les groupes musulmans sont restés sans voix, et ce même cinq ans après. En revanche, le Bharatiya Janata Party [BJP, Parti du peuple indien] de Narendra Modi a rapidement tiré les conclusions de

cette situation et a compris qu’il pouvait être au pouvoir sans avoir à faire le moindre geste à l’égard de cette communauté – qui est pourtant la minorité la plus importante du pays. Le BJP a remporté 73 des 80 sièges de l’Uttar Pradesh et c’est grâce à cette victoire implacable que Narendra Modi a pu accéder au pouvoir. Les répercussions se ressentent au-delà de l’Uttar Pradesh. Aucun dirigeant politique ne veut avoir l’air de soutenir les musulmans, et encore moins se faire le portevoix de leurs inquiétudes et de leur sentiment d’impuissance, par peur d’être taxé de clientélisme. Personne n’est apparemment prêt à dire haut et fort que le contrat de départ promettant un partenariat aux minorités [dans la Constitution indienne]


ASIE.

Courrier international — no 1484 du 11 au 17 avril 2019

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↙ Manifestation nationale de femmes contre la politique de discrimination de Modi, ici à New Delhi, le 4 avril 2019. Photo Adnan Abidi Balakot [l’armÊe de l’air indienne a menÊ des frappes quelques jours plus tard dans ce village pakistanais oÚ se trouvait un centre d’entraÎnement prÊsumÊ de l’organisation terroriste ayant revendiquÊ l’attentat de Pulwama], nous sommes submergÊs de discours nationalistes, toujours plus intransigeants et dÊgradants que les prÊcÊdents, qui brandissent la menace de ces ennemis qui se trouvent à l’intÊrieur et à l’extÊrieur du pays. Pas Êtonnant que le Premier ministre sillonne le pays en taxant ses rivaux politiques et ses ennemis d’agents du Pakistan; à travers ce discours, c’est toute la communautÊ musulmane et son prÊtendu manque de ferveur nationaliste qui est visÊe.

est considĂŠrablement ĂŠcornĂŠ, voire jetĂŠ aux oubliettes. Après la magnifique moisson de votes dans la communautĂŠ hindoue en Uttar Pradesh, le BJP a astucieusement imposĂŠ au pays la loi sur le triple talaq [l’interdiction du divorce par rĂŠpudiation, en dĂŠcembre 2017]. L’opposition incohĂŠrente des “autoritĂŠsâ€? musulmanes a pu ainsi ĂŞtre instrumentalisĂŠe afin d’aggraver les stĂŠrĂŠotypes sur cette communautĂŠ aux pratiques religieuses prĂŠsentĂŠes comme arriĂŠrĂŠes et obscurantistes. Les classes moyennes hindoues ont ainsi ĂŠtĂŠ incitĂŠes Ă se sentir moralement et culturellement supĂŠrieures. Quant Ă  la clique de Modi, elle a ĂŠtĂŠ applaudie pour son zèle progressiste. Le rĂŠsultat ne s’est pas fait attendre : le parti a de nouveau

fait le plein de votes hindous. Et enhardis par ce succès, les nouveaux Chanakya [auteur d’un traitĂŠ de philosophie politique ancien] ont prĂŠsentĂŠ une loi sur la citoyennetĂŠ excluant ouvertement les musulmans. Le tout assorti d’un message toxique prĂŠsentant les musulmans comme des “termitesâ€? et des “espionsâ€?. Depuis [l’attentat suicide de] Pulwama [dans cette ville du Cachemire, un convoi militaire indien a ĂŠtĂŠ la cible d’une attaque ayant fait 40 morts le 14 fĂŠvrier 2019] et [le bombardement de]

Les plus rusĂŠs des dirigeants politiques sont heureux de renforcer les clivages entre les castes.

Rage nationaliste. Les thĂŠoriciens du BJP peuvent ĂŞtre contents de ce que le gouvernement Modi a accompli ces cinq dernières annĂŠes. Les hindous ne s’excusent mĂŞme plus de faire preuve de discrimination; il y a mĂŞme une certaine fiertĂŠ dans cette nouvelle Inde Ă considĂŠrer ce genre d’agression contre “ces gensâ€? [les musulmans] comme nĂŠcessaire et lĂŠgitime. On a incitĂŠ la communautĂŠ hindoue Ă  se sentir assiĂŠgĂŠe et menacĂŠe, et ces discours ont construit et nourri la rage nationaliste de “montrer aux musulmans quelle est leur placeâ€?. Pas ĂŠtonnant que personne ne parle du “vote musulmanâ€?. Les analystes et les commentateurs dissertent sur le vote des basses castes ou des dalits [intouchables]. Les plus habiles des dirigeants politiques sont heureux de renforcer encore les clivages entre les castes. Et la plus grande minoritĂŠ du pays est complètement ignorĂŠe. Heureusement, les musulmans peuvent toujours voter. Peuventils compenser l’exode du vote hindou vers Modi? Peuvent-ils aider les hindous Ă  avoir un sursaut de luciditĂŠ face Ă  ce lavage de cerveau imposĂŠ par les sbires de Modi? Et certains diront que c’est aux hindous – et non aux musulmans – de se battre pour sauver les principes de laĂŻcitĂŠ. Peut-ĂŞtre. Mais c’est un combat que les hindous ne peuvent remporter seuls. Il faut que ce soit une entreprise collective parce que ce sont les fondements mĂŞme de la RĂŠpublique indienne qui sont menacĂŠs. —Harish Khare PubliĂŠ le 1er avril

WhatsApp, outil de propagande â—?â—?â—? Le jour oĂš le leader de l’opposition, Rahul Gandhi, a traitĂŠ de “voleurâ€? Narendra Modi Ă propos des Rafale achetĂŠs Ă  Dassault dans des conditions obscures, la ministre de la DĂŠfense a volĂŠ au secours du Premier ministre, au Parlement. Mais une vidĂŠo rapidement partagĂŠe sur WhatsApp a montrĂŠ cette dernière ne prononçant que le mot “voleurâ€?, si bien que l’on a pu croire que c’Êtait elle qui traitait le chef du gouvernement de “voleurâ€?. “Il n’y a pas que sur WhatsApp que ce genre de contenus douteux circuleâ€? mais l’application mobile de messagerie est aujourd’hui l’un des principaux “colporteurs de fausses informationsâ€?, fait observer l’hebdomadaire Open. “Il ne fait aucun doute qu’elle jouit d’une influence beaucoup plus grande que tous les autres

rĂŠseaux sociaux en Indeâ€?, qui est son plus principal marchĂŠ. Sur 1,5 milliard d’utilisateurs dans le monde, “200 millions se trouvent dans ce pays, grâce aux tĂŠlĂŠphones pas chers et Ă  une utilisation accĂŠlĂŠrĂŠe des donnĂŠes Internetâ€?, mĂŞme par des personnes vivant au-dessous du seuil de pauvretĂŠ. Si les partis politiques misent “beaucoupâ€? sur WhatsApp pour communiquer avec leurs ĂŠlecteurs, c’est que cette application ne dĂŠtecte pas la source des messages qu’elle fait circuler, contrairement Ă  Facebook ou Ă  Twitter, oĂš les fake news sont maintenant filtrĂŠes. Et ce, alors que la messagerie amĂŠricaine a restreint drastiquement les possibilitĂŠs de transfert de textes et de vidĂŠos Ă  un grand nombre de destinataires pour ĂŠviter, prĂŠcisĂŠment, d’être instrumentalisĂŠe dans les campagnes ĂŠlectorales.

14 % DE MUSULMANS DANS L’ÉLECTORAT

Si les musulmans reprÊsentent 14 % de la population indienne, soit 172 millions d’individus, ils sont dispersÊs gÊographiquement et n’ont rÊellement d’influence que dans 145 circonscriptions sur 543, là oÚ ils pèsent plus de 20 % de l’Êlectorat. Comme le rappelle le Siasat Daily, journal en ourdou d’Hyderabad, seuls 24 dÊputÊs musulmans avaient ÊtÊ Êlus en 2014, reprÊsentant 5 % de l’hÊmicycle. Les Êlecteurs musulmans avaient votÊ à 38 % pour le parti du Congrès et à 8,5 % pour le BJP.

Un scrutin qui dure plus d’un mois ��� Les Êlections lÊgislatives ont lieu en Inde tous les cinq ans. Cette annÊe, 900 millions d’Êlecteurs sont appelÊs aux urnes pour choisir leurs 543 dÊputÊs, soit 70 millions de plus qu’en 2014 et cinq fois plus que lors des toutes premières Êlections organisÊes après l’indÊpendance, en 1951. C’est un record mondial qui induit la mise en place de plus de 1 million de bureaux de vote et la tenue de sept jours de scrutin entre le 11 avril et le 19 mai. Le dÊpouillement aura

lieu le 23 mai, et les rÊsultats seront annoncÊs dans la foulÊe. Les Êlections se font au scrutin uninominal majoritaire à un tour, entre 2293 partis politiques. À l’Êchelle nationale, le Parti du peuple indien (Bharatiya Janata Party, BJP) de Narendra Modi (droite nationaliste hindoue), qui avait obtenu 31 % des voix et 52 % des sièges en 2014, affronte le parti du Congrès de la dynastie Nehru-Gandhi (centre gauche), qui avait obtenu 44 sièges (8 %).


ASIE

16.

FOCUS ÉLECTIONS EN INDE

Courrier international — no 1484 du 11 au 17 avril 2019 ↙ À Bombay, des jeunes hommes sans emploi tuent le temps dans un bidonville. Juin 2017. Photo Benjamin Filarski/Hans Lucas

Le chômage au plus haut Le gouvernement aurait tenté de dissimuler les chiff res du chômage, qui touche en priorité les jeunes. Une réalité qui pourrait toutefois lui coûter des voix.

emplois” héritée de l’Alliance progressiste unie [la coalition menée par le Congrès, au pouvoir de 2004 à 2014] et de créer 20 millions d’emplois par an. Près de cinq ans plus tard, à l’approche des législatives, Modi lui-même est en butte aux critiques de ses adversaires politiques pour des chiffres du chômage que son gouvernement aurait essayé de dissimuler. La fuite de ces données a suivi les démissions du directeur et d’un autre membre de la Commission nationale des statistiques – un organisme consultatif qui vérifie l’authenticité des chiff res officiels –, qui protestaient ainsi contre le refus du gouvernement de publier le rapport en décembre, comme prévu.

crise et souligne la croissance du pays, de 7 %, la plus forte parmi les grandes économies. Dharmendra Pradhan, ministre chargé du Développement et de l’Entrepreneuriat, contredit les chiffres du Bureau national d’enquêtes statistiques (NSSO). “Ces informations sont fausses, a-t-il déclaré à Outlook. Si certaines

Un ministre dénonce une campagne menée par “un groupe microscopique de gens négatifs”. personnes ont fabriqué un rapport, qu’elles ont inventé ces chiff res, nous n’allons pas nous abaisser à répondre.” Il dénonce une campagne de diffamation contre Modi, menée par “un groupe microscopique de gens négatifs”. Sabina Dewan, présidente du réseau JustJobs Network, soutient que la plupart des Indiens travaillent, parce qu’il n’ont pas d’autre choix, dans le secteur informel, qui emploie plus de 90 % de la main-d’œuvre. “Tout le monde doit participer d’une façon ou d’une autre à l’activité économique, c’est une question de survie, ajoute-t-elle. Mais peut-on parler de travail juste quand on ne peut pas satisfaire les besoins essentiels de sa famille? Donc l’idée selon laquelle nous avons un PIB fort et un chômage faible est un mythe… La forte croissance du PIB ne s’est pas traduite par une forte création d’emplois pour la plupart des gens.” Selon une récente étude d’Unicef Inde et du JustJobs Network, plus de 18 % des diplômés dans la tranche d’âge des 18-29 ans sont sans emploi, et sur ce nombre 58 % évoquent l’inadéquation entre les postes qu’on leur propose et leurs propres compétences comme étant la principale raison de leur situation de chômage. —Lola Nayar Publié le 7 février

Chiffres accablants. La Niti

—Outlook (extraits)

New Delhi

A

rchana, 22 ans, née dans le district de Medak (État du Telangana), a décroché un diplôme universitaire de sciences avec mention très bien. Elle pensait que cela lui assurerait un emploi relativement bien payé. Quelques mois plus tard, elle travaillait comme aide ménagère, ses rêves s’étant fracassés contre la dure réalité de l’emploi en Inde. Son frère, de quatre ans son aîné et lui aussi diplômé du supérieur, est également abonné aux petits boulots – livreur ou chauffeur à temps partiel. Archana espère aller jusqu’au bout d’un troisième cycle, ce qui, espèret-elle, lui donnera de plus grandes chances de trouver un emploi, quel qu’il soit. Un individu, dans un pays qui en compte des millions, n’est pas représentatif de l’ensemble des chômeurs. Mais dans le contexte

des chiffres du chômage récemment divulgués, le sort d’Archana vient rappeler la gravité du phénomène – le taux de chômage en Inde aurait grimpé à 6,1 % entre juin 2017 et juin 2018, soit le taux le plus élevé depuis quarante-cinq ans. Cela signifie que les emplois disponibles peuvent accueillir à peine 10 à 15 % des millions de jeunes Indiens qui arrivent tous les ans sur le marché du travail. Des chiffres qui dérangent en cette année électorale, même si les autorités ont refusé de les confirmer. En 2014, une jeunesse ambitieuse a massivement voté en faveur de Narendra Modi, qui avait promis de mettre fin à la période de “croissance sans

Le taux de chômage aurait grimpé à 6,1 % sur un an, le taux le plus élevé depuis quarante-cinq ans.

Aayog, un groupe de réflexion gouvernemental formé en 2015 par Modi pour remplacer la Commission de planification, fondée sous Nehru [Premier ministre de l’Inde à son indépendance, en 1947], a estimé que le rapport divulgué n’était qu’à l’état de “projet”, mais il existe d’autres chiff res qui sont tout aussi accablants. Le mois dernier, le Centre d’observation de l’économie indienne (CMIE), un groupe de réflexion indépendant, a affirmé que l’Inde avait perdu environ 11 millions d’emplois en 2018. L’Organisation des industriels d’Inde a également indiqué en décembre que le secteur manufacturier à lui seul avait perdu 3,5 millions d’emplois depuis 2016. Elle évoquait la “démonétisation” [la suppression brutale de 90 % des billets de banque en circulation, dé cidé e en novembre 2016 pour lutter contre la corruption] et la mise en place de la taxe sur les biens et services [une TVA dont les taux ont été unifiés dans toute l’Inde en juillet 2017] comme principales causes de la crise. De son côté, le gouvernement ne veut pas entendre parler de

Les toilettes, promesse non tenue

●●● “Trop beaux pour être vrais.” Selon le journal économique Mint, les chiffres du gouvernement indien sur les toilettes construites durant le quinquennat de Narendra Modi exagèrent. Officiellement, plus personne ne se soulage en plein air “dans 27 des 36 États et territoires” de l’Union indienne. L’ONG Research Institute for Compassionate Economics affirme cependant que “44 % des populations rurales de l’Uttar Pradesh, du Bihar, du Madhya Pradesh et du Rajasthan”, où vit un tiers de la population, continuent de faire leurs besoins là où ils peuvent. Certes, l’accès à des toilettes privées ou publiques a “considérablement augmenté” : dans ces quatre régions, 71 % des ruraux peuvent aujourd’hui utiliser des toilettes, ils n’étaient que 37 % en 2014. La moitié des logements qui n’avaient pas de WC en ont un désormais.

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Retrouvez l’article de The Wire sur ceux qui espèrent encore battre Modi : “La famille Gandhi peut-elle reprendre les rênes du pays ?” Et suivez du 11 avril au 19 mai, l’actualité et les à-côtés du scrutin dans la plus grande démocratie du monde.

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18. D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1484 du 11 au 17 avril 2019

europe

Pays-Bas. Thierry Baudet, l’ascension d’un eurosceptique Fondé il y a deux ans seulement, le parti nationaliste Forum pour la démocratie est devenu la première force politique du pays. À seulement 36 ans, son chef est désormais un Premier ministre potentiel.

—Algemeen Dagblad

dont le chef semble être né dans une bibliothèque, boit volontiers du champagne, se fait promener videmment, le soir du en Jaguar par son chauffeur et 20 mars, à Zeist, Paul habite dans un hôtel particulier Cliteur était très fier. au bord d’un canal. Quelqu’un qui Au théâtre Figi, le jeune Forum raconte à propos de lui-même : pour la démocratie [Forum voor “Quand je me revois avant […], je Democratie, FvD, anti-immigra- me dis souvent : ‘Mon Dieu, c’est tion, eurosceptique] célébrait merveilleux.’” Tournant le dos au Parti pour l’une des plus grandes victoires politiques de l’histoire des Pays- la liberté [PVV, mené par Geert Bas : il venait de rafler 13 sièges Wilders, extrême droite], le au Sénat devant le VVD (droite Néerlandais moyen semble sous le libérale) du Premier ministre, charme de cet homme qui a écrit qui n’en a obtenu plus de livres que son que 12. Le mentor de coreligionnaire Trump Thierry Baudet* a été n’en a peut-être jamais fort impressionné par lus, mais aussi, hélas !, les membres du parti de cet homme politique PORTRAIT aimant à raconter de et les électeurs qui venaient à lui. “Il y a grandes histoires sur tellement de gens qui veulent nous les menaces qui pèsent sur la aider, plus que ce que nous sommes culture occidentale. Ainsi qu’à capables de gérer”, explique le multiplier les références phidirecteur du bureau scientifique losophiques et latines, et les du parti – et professeur d’uni- propos pompeux – “La chouette versité auprès de qui Baudet a de Minerve [déesse romaine de passé son doctorat en 2012. “Ils la sagesse] déploie ses ailes à la me posaient des tas de questions. tombée de la nuit”, vous vous sou‘Quels livres dois-je lire ?’ ‘Dans venez ? “Oui, ce discours est un disquelle direction devons-nous cours pour dans vingt ans”, assure aller ?’ Les électeurs ont manifes- Harry Mens, partisan de Baudet tement besoin d’une vision – c’est et “modeste” donateur du parti. formidable !” Quant à Theo Hiddema, vice-préCet émerveillement dont sident du Forum pour la démoM. Cliteur se fait l’écho n’est cratie, il a pris part à Business peut-être pas si étonnant dans ce pays où le pragmatique Premier “La question est ministre, Mark Rutte, raconte que, lorsqu’on lui parle de vision, de savoir s’il est il pense à son ophtalmologue. Au capable de former royaume du normal, mercredi des coalitions.” 20 mars, la plupart des électeurs Geerten Waling, ont donné leur voix à un parti AMI DE BAUDET Rotterdam

E

Class, l’émission télévisée dominicale de Mens : “Avec ce discours, il voulait juste jouer au Premier ministre. Plus tard, il lui arrivera de citer ce texte en disant quelque chose comme : ‘C’est à ce momentlà qu’a débuté la victoire.’” Le fait est que, depuis le 20 mars, Baudet est une figure politique à prendre au sérieux. Mais comment en est-il arrivé là ? En réalité, c’est le hasard et le besoin d’argent qui l’ont mené jusqu’ici, assurent les personnes qui le connaissent. Mais aussi une confiance inébranlable en ses capacités et en ses idées, soutenue par la machine bien huilée du Forum pour la démocratie, dirigée par l’ex-banquier d’affaires Henk Otten. Ce dernier a permis, avec d’autres stratèges, que le Forum voie le jour, qu’il compte aujourd’hui plus de 30 000 membres, que les campagnes se déroulent sans heurts et que de nouveaux responsables politiques soient recrutés.

Droite romantique. “Baudet a

besoin d’être guidé, sinon il cite des philosophes à longueur de journée – il n’en sort rien de bon”, commente Jan Roos, qui s’est autrefois battu aux côtés de Baudet, avec succès, pour la tenue d’un référendum contre l’accord d’association entre l’Ukraine et l’Union européenne. Et Henk Otten d’ajouter : “Nous avons observé d’autres partis et nous avons vu quel genre d’erreurs ils commettent avec leurs candidats, leurs finances, les personnes qui veulent faire carrière.” Aussi la sélection de nouveaux cadres du Forum n’a-telle pas été une mince affaire. “Ces six derniers mois, nous y avons consacré énormément de temps. Nous avons parcouru 2 000 CV, parlé avec 1 500 personnes et eu des discussions approfondies avec 500 d’entre elles.” Si logique que puisse paraître la carrière politique de Thierry Baudet, ce conservateur romantique trentenaire paraît perdu à la Chambre des députés. Il semblait plutôt fait pour la vie universitaire – enseigner, débattre, lire et écrire. Né en 1983 à Heemstede, il vient d’un

“Quand je me revois avant, je me dis souvent : ‘Mon Dieu, c’est merveilleux.’”

Thierry Baudet, LEADER DU FVD

milieu cultivé et universitaire de musiciens et de professeurs, a fréquenté le lycée classique, puis fait des études d’histoire et de droit à Amsterdam et obtenu une place de doctorant dans le département de droit ultraconservateur de l’université de Leyde. Son directeur de recherche : Paul Cliteur. Dans sa thèse, il étrille l’Union

européenne, en écrivant que l’UE mine l’État-nation. Ce qui lui a valu des ennuis. Les professeurs de droit européen de l’université de Leyde Tom Eijsbouts et Laurens Jan Brinkhorst (également ancien ministre des Démocrates 66) se sont fermement opposés à sa soutenance. “C’est un torchon qui n’est fondé sur aucun fait, affirme Eijsbouts. Il dit que l’UE est une conspiration contre l’État-nation. Pendant sa soutenance, je lui ai demandé davantage d’explications. Il a répondu : ‘Ça doit bien figurer dans un quelconque article d’un traité européen – ils écrivent


Courrier international — no 1484 du 11 au 17 avril 2019

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↙ Thierry Baudet et Geert Wilders. Dessin de Balaban, Luxembourg.

Menaces de mort ●●● Depuis sa victoire aux élections provinciales et sénatoriales du 20 mars, Thierry Baudet est régulièrement comparé au dirigeant populiste néerlandais Pim Fortuyn, assassiné le 6 mai 2002 sur le parking d’une radio publique à Hilversum. Comme lui, il représentait un nouveau nationalisme bourgeois et intellectuel. “Thierry termine le travail de Pim”, a d’ailleurs titré le quotidien Algemeen Dagblad, citant un ancien député du parti de Pim Fortuyn désormais élu de Forum pour la démocratie de Thierry Baudet. Les similitudes entre les deux hommes inquiètent toutefois une partie de ses proches et alliés. “Thierry doit faire attention, j’ai peur pour sa sécurité”, a ainsi confié au quotidien Mat Herben, qui a dirigé le parti de Pim Fortuyn juste après son assassinat. Les jours qui ont suivi sa victoire, Baudet a été la cible de nombreuses menaces et insultes. “Volkert, où es-tu ? ” a notamment écrit sur Facebook un professeur de l’université d’Utrecht – suspendu depuis –, en référence à Volkert van der Graaf, militant de la cause animale qui a assassiné Pim Fortuyn. Il lui reprochait de se servir des musulmans comme bouc émissaire. tout et n’importe quoi là-dedans.’ Et j’ai pensé : c’est fini. Il n’aurait jamais dû pouvoir soutenir sa thèse.” Selon Brinkhorst, “il y a même quelqu’un qui a voté contre – c’est assez exceptionnel. Son travail laissait totalement à désirer, il n’était pas correctement fondé, il manquait de connaissances, mais avec son élégance habituelle, Baudet a repoussé ces critiques comme si elles ne concernaient que des

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DÈS MAINTENANT

Le monde en 2019 détails – j’ai trop vécu pour me préoccuper de ce genre de choses.” Cliteur, son directeur de thèse, ne doit rien savoir de tout cela : “Son travail a été publié, vérifié, il est traduit en français et en allemand, c’est un excellent livre. Je l’aurais bien vu à l’université, à un poste de professeur.” Mais il en est allé autrement. L’impatient Thierry Baudet a poursuivi son chemin, écrit des livres, tenu une chronique dans le quotidien NRC Handelsblad en 2011 et 2012, puis s’est fait connaître dans tout le pays en 2013 avec sa campagne pour l’organisation d’un référendum sur l’Ukraine. Enfin, en 2015, il a fondé le think tank Forum pour la démocratie. Celui-ci s’est transformé en parti politique en 2016. Depuis 2017, il occupe deux sièges à l’Assemblée ; il ne pouvait pas ne pas s’attaquer au Sénat.

Talon d’Achille. Geerten

Waling, ami de Baudet, confie : “Il a souvent dit qu’il ne voulait pas entrer en politique, mais il était insatisfait. Et un think tank ne touche pas de subventions ; il perçoit seulement un peu d’argent de donateurs – aux Pays-Bas, il n’existe pas de tradition de financement privé des partis.” Roos : “Il était vilipendé à cause de ses idées, il ne pouvait pas travailler comme scientifique ni comme producteur de télévision, il fallait bien qu’il gagne sa vie.” En fondant son propre parti, il s’est créé un endroit où trouver refuge. Les cadres des partis peuvent obtenir de jolies subventions et les formations politiques attirent davantage les donateurs. Les reproches concernant la légèreté qu’il adopte à l’égard des faits, que Baudet a suscités lorsqu’il était à Leyde, se font aussi entendre dans sa nouvelle carrière. Par exemple, lorsque le Forum pour la démocratie affirme que la politique climatique des Pays-Bas coûte “1 000 milliards d’euros” (les experts sont catégoriques : c’est faux). Le 18 mars encore, Baudet a essuyé le feu des critiques en accusant le “laxisme de la politique migratoire” d’être responsable d’incidents comme la fusillade qui a fait plusieurs morts à Utrecht. En outre, ses détracteurs l’accusent de flirter avec l’extrême droite, le sexisme et le racisme depuis certaines de ses déclarations sur l’immigration de

masse, l’oikophobie (rejet de sa propre culture) et les femmes. Rappelons ces propos tenus en 2015 au micro de la station de radio Amsterdam FM : “J’aimerais que l’Europe reste majoritairement blanche et conserve la culture qu’elle a aujourd’hui.” Qui plus est, Baudet discute avec plusieurs figures nationalistes controversées des États-Unis et de

“Baudet a besoin d’être guidé, sinon il cite des philosophes à longueur de journée.”

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Jan Roos, ANCIEN ALLIÉ

Belgique. Selon Cliteur, il ne fait tout cela que par pur “intérêt intellectuel” – cela ne signifie pas qu’il les soutienne sur le fond. Reste que cette “curiosité intellectuelle” est le talon d’Achille politique de Baudet. Difficile de faire fonctionner des coalitions, de créer des formations et de passer des accords avec cet intellectuel qui change d’avis au fil des nouvelles connaissances qu’il acquiert. C’est notamment pour cette raison que son ami Geerten Waling s’interroge à propos de l’avenir du Forum : “La question est de savoir s’il est capable de former des coalitions, et pas seulement de mener l’opposition. Mais, qui sait, peut-être un habile négociateur à la Trump se cache-t-il en lui ?” —Niels Klaassen Publié le 23 mars * Ce nom français lui vient d’ancêtres français ou wallons ayant immigré aux Pays-Bas à la fin du xviiie siècle.

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Rotterdam, Pays-Bas Quotidien, 340 000 ex. ad.nl Créé en 1946, l’AD, comme on l’appelle couramment, est le deuxième quotidien du pays, un journal populaire de qualité, de tendance centre droit. Le titre appartient aux éditions de Persgroep et il est édité à Rotterdam. Algemeen Dagblad se veut un quotidien d’information aussi diversifié que possible pour un lectorat aussi large que possible.

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20. D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1484 du 11 au 17 avril 2019 ↙ Dessin de Willis, Tunisie.

ROYAUME-UNI

Homophobes ? Islamophobes ? La spirale de l’incompréhension À Birmingham, des livres scolaires abordant l’homosexualité ont provoqué un tollé dans la communauté musulmane, témoigne une journaliste de la BBC.

L

’é c ole pr i m a i r e de Parkfield est un édifice de brique rouge parfaitement ordinaire situé dans le quartier défavorisé d’Alum Rock, à Birmingham, [deuxième ville du Royaume-Uni]. Elle est aujourd’hui au cœur d’une tempête médiatique provoquée par la décision de la direction d’aborder la question de l’homosexualité avec de jeunes enfants. En tant que correspondant pour la BBC dans cette région, il est intéressant d’observer comment cette affaire a commencé, ce qui s’est passé exactement et dans quelle mesure cette situation met en lumière les profondes divisions de notre société. Il y a deux mois, une élève, au retour de l’école, résume à sa mère ce que leur professeur leur a appris : ce n’est pas un problème d’être lesbienne. Or la famille est musulmane et considère l’homosexualité comme un péché. Inquiète, la mère se confie à d’autres parents, majoritairement musulmans.

Cette étincelle met le feu aux poudres et le programme No Outsiders [“Pas d’exclus”] ne tarde pas à susciter la controverse. Son objectif était de parler aux enfants, dès l’âge de 4 ans, des couples de même sexe, des notions de diversité, d’inclusion et d’autres sujets de société à travers une trentaine de livres illustrés, dont trois évoquent les couples de même sexe (sans entrer dans les détails de cette orientation sexuelle).

Se faire entendre. Sur son site,

l’école consacre tout un volet à la “promotion des valeurs britanniques”. Pour la directrice de l’école, Hazel Pulley, et son adjoint, Andrew Moffat, avec lesquels je me suis longuement entretenu, ce programme cherche à inclure et non à diviser. Une opinion qui n’est manifestement pas partagée par tous les parents de Parkfield. Et leur réaction, ainsi que celle de la communauté LGBT, a été explosive. La polémique, dans laquelle s’est désormais engouffré tout le pays, est alimentée par la colère, la passion et le désir ardent – des

deux côtés – de se faire entendre. Certains représentants des communautés musulmane, chrétienne et juive arguent que leurs croyances religieuses doivent être prises en compte et que les jeunes enfants ne devraient pas être exposés à des idées susceptibles d’influer sur leur sexualité. Cette attitude provoque l’indignation de nombreux militants LGBT, qui exigent que leur orientation sexuelle soit respectée au même titre que les différences de religion ou de race, et refusent de fixer un âge limite à ce programme. Le débat soulève d’épineuses questions pour les écoles concernées, les détracteurs de l’éducation

Liverpool PAYS DE GALLES

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Birmingham

ANGLETERRE

Londres 150 km

COURRIER INTERNATIONAL

—The Spectator Londres

sexuelle et de l’enseignement de la tolérance et les représentants de la communauté LGBT. Qui est homophobe ? Qui est islamophobe ? Qui est juste ? Qui respecte la loi en vigueur ? Pour certains, la liberté religieuse est synonyme de liberté sur les questions de sexualité. Les soupçons d’homophobie donnent lieu à des accusations de racisme. Et inversement, le fait de demander à une directrice blanche, non musulmane, si elle ne serait pas islamophobe débouche aussi sur des accusations de racisme. Certains homosexuels sont aussi indignés par la couverture de l’affaire que par les questions qu’elle soulève. La position du député travailliste Lloyd Russell-Moyle il y a quelques semaines, lors des questions au Premier ministre, en dit long sur ce sujet. Ce dernier a épinglé les “intolérants qui ne veulent pas faire de place aux LGBT à l’école”. Pourtant, pour le Parti travailliste – qui cherche à attirer les électeurs musulmans –, la question est extrêmement délicate. La plupart des ministres du gouvernement se sont abstenus de tout commentaire, même si une large majorité de députés (dont des membres du gouvernement) ont voté en faveur des nouvelles dispositions sur les programmes de sensibilisation et d’éducation sexuelle à l’école et leur volet LGBT [dont l’enseignement commencera en septembre 2020]. Pour Amir Ahmed, un représentant des parents en colère, l’homosexualité est immorale – des propos qui nous ont valu de nombreuses critiques de la part de lecteurs et de téléspectateurs nous sommant d’expliquer pourquoi nous avions offert une tribune à ce discours “homophobe”. J’ai demandé à Amir Ahmed s’il était homophobe. Il a répondu que non, mais qu’il estimait néanmoins que les jeunes enfants ne devraient pas être exposés à des idées que leurs parents jugent inappropriées pour leur âge. Un peu plus loin dans le même article, un défenseur musulman des droits des homosexuels, Khakan Qureshi, affirmait que “quoi qu’ils en disent” les parents contestataires tenaient bel et bien un discours homophobe. Pour lui, les opinions des musulmans conservateurs doivent être remises en question dans un pays laïc condamnant clairement la

discrimination des minorités. Ce à quoi ses opposants ont déclaré qu’ils n’étaient pas homophobes, mais simplement qu’ils avaient le droit de croire ce qu’ils voulaient, même si cela ne correspondait pas aux valeurs britanniques.

Appel au boycott. La responsable de l’école, Hazel Pulley, m’a clairement dit qu’elle n’était pas islamophobe, mais qu’elle essayait simplement d’enseigner ces valeurs à un âge approprié. Il n’est pas question de sexualité dans ce programme, et elle a le sentiment que dix ans d’efforts ont été balayés “en quelques secondes”. Un appel au boycott de l’école a été lancé et diverses manifestations à ses abords ont été qualifiées par la police de rassemblements non haineux, mais “très limites” à l’encontre des homosexuels. Dans tout le pays, des groupes LGBT ont pris la défense de Pulley et de ce programme. Des représentants de Stonewall [la plus grande association LGBT] ont déclaré que le but était de parler des familles LGBT à l’école primaire pour lutter contre le harcèlement et la discrimination dans toute la société. Pour l’heure, le calme est revenu à Parkfield. Les banderoles appelant à “défendre l’autorité parentale” ont été retirées alors que des discussions ont été engagées entre l’école, les parents et le ministère de l’Éducation. Mais le problème pour le gouvernement et la société reste entier : comment aborder un sujet mettant directement aux prises une société libérale avec des croyances religieuses conservatrices – a fortiori lorsqu’il s’agit de l’avenir de nos enfants ? —Sima Kotecha Publié le 1er avril

SOURCE THE SPECTATOR

Londres, Royaume-Uni Hebdomadaire, 109 268 ex. spectator.co.uk “Le Spectateur” est une institution de la presse britannique. Fondé en 1828, c’est le journal de référence des intellectuels et dirigeants conservateurs. Réputé pour son ton incisif, il appartient depuis 1989 au même groupe que The Daily Telegraph.


Courrier international – n° 1484 du 11 au 17 avril 2019

france

Européennes. Bellamy, “petit lord” de la droite

D'UN CONTINENT À L'AUTRE

↙ Dessin de Kichka, Israël, pour Courrier international.

—Financial Times Londres

F

rançois-Xavier Bellamy, professeur de philosophie qui s’exprime posément et cite sans ciller Henri Bergson et Jürgen Habermas, est chargé d’une mission qui semble impossible : ressusciter Les Républicains (LR) à l’occasion du scrutin européen du 26 mai. Face à la flambée nationaliste d’extrême Aux côtés d’alliés conservateurs européens, notamment Annegret droite, Les Républicains misent sur ce nouveau Kramp-Karrenbauer (dirigeante visage. Ce quotidien financier britannique de la CDU, surnommée AKK), il semble convaincu qu’il peut ressusciter la droite. devra faire entendre la voix des Républicains dans une bataille électorale qui, selon Emmanuel Macron, oppose les libéraux proeuropéens et l’extrême droite nationaliste. “Je ne pense pas que l’élection doive se transformer en une sorte de front unifié contre l’extrémisme, comme le fait valoir Emmanuel Macron, qui présente le scrutin comme une compétition entre les progressistes et les populistes, déclare Bellamy, adjoint au maire de Versailles. Ça me semble très dangereux, car les Français veulent avoir un véritable choix.” NES Et de poursuivre : N E OPÉ 2019 “L’enjeu, en France, est le EUR suivant : si la famille politique que je représente devient inaudible et marginalisée, comme c’est le cas du Parti socialiste aujourd’hui, la population sera uniquement spectatrice du combat entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen.” Ses remarques illustrent le problème auquel font face les formations traditionnelles qui dominaient autrefois le paysage politique français : les gaullistes républicains et les centristes, les socialistes et les communistes. Dans le reste de l’Europe, du Royaume-Uni à l’Europe de l’Est en passant par l’Espagne et l’Italie, l’influence des partis anciens est contestée par une flambée du nationalisme de droite : en France aussi, ces formations sont éclipsées par La République en marche (LREM) et le Rassemblement national (RN).

Macron et Le Pen se sont affrontés en 2017 au second tour de la présidentielle, et leurs deux partis sont au coude à coude dans la campagne électorale pour les européennes : ils recueillent environ 23 % des intentions de vote des Français selon les derniers sondages. Bellamy arrive troisième, mais son score plafonne autour de 13 %.

Bellamy cherche à différencier la ligne de son parti des politiques de LREM et du RN. Pour LR, Bellamy a surtout l’avantage d’être un nouveau visage pouvant être présenté à l’électorat cynique, même si son style enfantin lui a valu dans la presse le surnom fâcheux de “Petit Lord Fauntleroy” – une référence au jeune garçon bien habillé et fort éloquent dans un roman pour enfants paru au xixe siècle. À 33 ans, Bellamy est loin d’être le plus jeune candidat en lice. Le RN a choisi Jordan Bardella, 23 ans, pour le représenter aux européennes. La France insoumise, de son côté, a sélectionné Manon Aubry, 29 ans. La tête de liste chez LREM est Nathalie Loiseau, ancienne ministre chargée des Affaires européennes : diplomate aguerrie, elle a peu d’expérience en politique. Bellamy cherche à différencier la ligne de son parti des politiques de LREM et du RN en consacrant sa campagne à l’avenir de l’UE et à l’immigration. Au sujet de l’Europe, il rejoint Macron sur l’idée que l’UE a été naïve dans ses relations avec d’autres blocs commerciaux. Son parti propose une taxe carbone sur les importations, afin que les fabricants européens devant respecter des normes écologiques ne soient pas désavantagés. Mais comme l’Allemande AKK, il critique la vision de Macron, qu’il assimile à “une sorte de super-État”.

Les informés de franceinfo Jean-François Achilli, du lundi au vendredi de 20h à 21h chaque vendredi avec

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“L’Europe n’a jamais été un empire. C’est en partie grâce à la Grande-Bretagne et c’est aussi bien comme ça, explique Bellamy. Je pense que l’Europe ne doit pas adopter le modèle de la superpuissance. Sa mission est d’être une alliance entre démocraties.” À propos de l’immigration, les détracteurs de LR avancent que ses politiques sont presque aussi radicales que celles de l’extrême droite. LR souhaite que les demandeurs d’asile constituent leur dossier en dehors de l’UE et veut que les frontières extérieures de l’Europe soient strictement défendues contre les migrants clandestins. Bellamy affirme que Macron a durci sa position sur les migrations en proposant des quotas de migrants, “si ce n’est qu’à l’heure actuelle, la France n’a pas accordé autant de titres de séjour depuis longtemps, soit 258 000 en 2018”. Malgré tout, Bellamy reconnaît la difficulté de sa mission à l’approche des élections européennes, en particulier parce que les violences survenues lors des manifestations de “gilets jaunes” ont poussé les électeurs de droite, qui souhaitent le retour de l’ordre, dans les bras du parti au pouvoir. Macron, affirme Bellamy, “fait croire qu’il faut choisir entre lui et le chaos. Mais on se rend compte qu’actuellement il est au pouvoir et c’est le chaos.” —Victor Mallet Publié le 1er avril

SOURCE FINANCIAL TIMES

Londres, Royaume-Uni Quotidien, 780 000 ex. ft.com Fondé en 1888 sous le nom de London Financial Guide, le Financial Times est aujourd’hui le quotidien financier et économique de référence en Europe. Il a été racheté par le groupe japonais Nikkei en 2015.


22. D’UN CONTINENT À L’AUTRE

moyenorient

↙ “Je l’ai bien eu !” Dessin de Bertrams paru dans De Groene Amsterdammer, Pays-Bas.

Israël. Comment Nétanyahou a changé le pays Le Premier ministre a pris les mesures les plus à droite que l’État hébreu ait connues, analysent les journalistes de Ha’Aretz à l’heure du bilan.

Ha’Aretz (extraits) Tel-Aviv Par Jonathan Lis

La loi État-nation Beaucoup de bruit pour rien La loi phare du gouvernement Nétanyahou est aussi l’un de ses échecs les plus cuisants. À l’origine, la loi dite de “l’État-nation” – qui décrit Israël comme l’Étatnation du peuple juif – devait subordonner les valeurs démocratiques à celles de la nation juive. Elle ne fait mention ni de l’“égalité” ni de la “démocratie” et retire à la langue arabe son statut de langue officielle [à côté de l’hébreu]. La clause qui aurait contraint les juges à insister sur le caractère juif de l’État dans leurs décisions a finalement été

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retirée et celle sur les communautés exclusivement juives a été largement aménagée. Certaines de ses dispositions sont purement symboliques et figuraient déjà dans des lois existantes, notamment les atteintes au drapeau, à l’emblème et à l’hymne nationaux, ainsi que la déclaration de Jérusalem comme capitale de l’État hébreu. La loi sur le drapeau national, par exemple, prévoyait déjà une peine de trois ans de prison et une sévère amende en cas d’insulte au drapeau israélien. Une récente loi interdit déjà aux groupes jugés “hostiles à l’armée” de venir parler dans les écoles. Enfin, une autre loi controversée oblige les organisations à déclarer publiquement les éventuels financements perçus de l’étranger, ce qui est

une façon d’affaiblir les mouvements de gauche [et les ONG]. “Cette loi est révélatrice du fascisme qui se développe en Israël”, a déclaré le chef de l’opposition, Isaac Herzog, au moment de son adoption.

Par Noa Landau

Politique étrangère L’ami américain Bien que le Premier ministre ait également endossé le rôle de ministre des Affaires étrangères, le gouvernement sortant ne s’est guère distingué de son prédécesseur en matière de politique étrangère. L’arrivée de Donald Trump à la MaisonBlanche a néanmoins bousculé les relations entre Washington et Jérusalem. Le transfert de l’ambassade américaine [mai 2018] à Jérusalem représente naturellement la plus grande victoire de Nétanyahou. Largement influencé par le lobby chrétien évangélique, Nétanyahou a manœuvré pour faire de ce déménagement la priorité du ministère des Affaires étrangères, ainsi qu’un possible argument pour faire évoluer les votes de certains pays aux Nations unies. De fait, le Guatemala a emboîté le pas aux États-Unis et a transféré son ambassade, mais le Paraguay, lui, a fait marche arrière, provoquant une tension diplomatique avec Israël. Nétanyahou espérait que le Premier ministre australien – un chrétien évangélique – suivrait l’exemple de Washington, mais Canberra a finalement reconnu Jérusalem-Ouest comme capitale d’Israël. D’autres pays comme le Brésil, les Philippines, la Roumanie, l’Autriche et la Hongrie ont eux aussi hésité mais n’ont pas franchi le pas. À noter que ces trois pays européens sont unis par leur rejet des résolutions propalestiniennes au niveau de l’Union européenne. Pendant ce temps, Nétanyahou exploite la crise des valeurs libérales en Europe. L’extrême droite, qui ne cesse de progresser en Europe depuis ces dernières années, a bénéficié du soutien systématique du Premier ministre israélien, en dépit des dures condamnations morales que lui a values cette position.

Les chefs des partis européens d’extrême droite ont en effet été accusés d’antisémitisme et de révisionnisme. Même chose en Pologne et avec le président philippin Rodrigo Duterte, le Premier ministre italien Matteo Salvini et le président brésilien Jair Bolsonaro. L’arrivée au pouvoir de Donald Trump n’a pas seulement modifié les paramètres du problème palestinien, elle a aussi raffermi les relations d’Israël avec le monde arabe, et notamment l’Arabie Saoudite. La politique étrangère israélienne est également marquée par l’influence croissante de la Russie dans la région ; Nétanyahou attend toujours sa rencontre avec le président Poutine pour discuter de l’avion de reconnaissance russe abattu par erreur en septembre au large de la Syrie. Par ailleurs, les relations entre Israël et les pays africains et asiatiques continuent de s’améliorer. Une évolution à laquelle l’amitié unissant Nétanyahou à Donald Trump n’est pas étrangère, même si celle-ci a parfois un effet négatif sur le plan diplomatique, comme c’est le cas avec la Chine.

Par Nati Tucker

Médias Censure et pressions On se souviendra du 34e gouvernement israélien comme l’un de ceux qui se seront efforcés de museler les médias. Nétanyahou aurait en effet proposé divers avantages aux médias lui offrant une couverture favorable. Et n’oublions pas ses largesses envers de richissimes hommes d’affaires [finançant les médias]. Ces trois dossiers – pour lesquels le Premier ministre pourrait être condamné – illustrent parfaitement sa volonté d’influencer les médias et ses tentatives de faire taire ou renvoyer certains journalistes.

Par Yotam Berger

Cisjordanie L’annexion en marche

Nétanyahou aurait préféré éviter la situation dans laquelle il s’est retrouvé le 7 février 2017 au lendemain de l’adoption par la

Knesset d’une loi autorisant l’appropriation de terres appartenant à des Palestiniens. Mais sa coalition ne lui a guère laissé le choix – ce qui en dit long sur les méthodes de cette assemblée. Même Avichai Mendelblit, procureur général et ancien secrétaire de cabinet de Nétanyahou, rechignait à défendre ce texte. Si la loi doit encore être examinée par la Haute Cour de justice, elle reflète néanmoins très bien la volonté de nombreux représentants de la coalition qui cherchent à organiser en catimini l’annexion de la Cisjordanie. Ce gouvernement est également celui qui a renforcé la coopération avec l’Organisation sioniste mondiale et sa Division pour la colonisation dont les méthodes ont pourtant fait l’objet d’un rapport incendiaire du ministère de la Justice. Le gouvernement a aussi tenté de légaliser des milliers de logements bâtis illégalement en Cisjordanie. Il a fait construire de nouveaux foyers à Hébron – ce qui n’était pas arrivé depuis des années – et a installé une nouvelle colonie en plein cœur de la Cisjordanie, à Amichai, pour accueillir les anciens habitants d’Amona, un avant-poste illégal détruit en 2017 sur décision de la Haute Cour de justice. Dans le même temps, le gouvernement est resté sourd aux décisions de justice ordonnant l’évacuation de plusieurs avantpostes illégaux et s’est totalement désengagé des tentatives de résolution du conflit avec les Palestiniens.

Par Nirit Anderman

Culture Un climat de peur La plus grande “réussite” de la ministre de la Culture, Miri Regev, est d’être parvenue à instaurer un climat de peur et d’autocensure. Les artistes et les institutions culturelles osent de moins en moins présenter des œuvres contestataires. La ministre, qui a réussi à faire passer son budget de 158 millions de dollars en 2015 à 250 millions de dollars en 2018, a tout fait pour éradiquer les formes d’art non conformes à sa vision politique. Faisant valoir sa “liberté de financement”, Regev a exigé


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de mettre fi n au fi nancement public d’œuvres jugées nuisibles à Israël. Le théâtre Al-Midan [arabe israélien] de Haïfa – où a été jouée la pièce A Parallel Time [“Un temps parallèle”] inspirée des écrits de Walid Daka [ex-combattant palestinien], un homme condamné pour terrorisme – a perdu ses subventions. La ministre a demandé la suppression des aides publiques accordées à de nombreuses institutions dont elle n’aimait pas le travail. Face au refus d’obtempérer du ministère des Finances, elle a tenté de faire voter une loi sur la loyauté culturelle qui lui aurait permis de parvenir à ses fins.

Par Amir Tibon

Israël et les Juifs américains L’incompréhension Jamais les relations entre Israël et les Juifs américains n’ont été aussi mauvaises que depuis ces quatre dernières années. Chaque fois que l’on a cru toucher le fond, un membre du gouvernement a eu la bonne idée de vitupérer “ces Juifs réformés”. De son côté, Nétanyahou est revenu sur sa promesse d’aménager un espace de prière mixte devant le mur des Lamentations [où les ultrareligieux refusent la présence des femmes]. Cette décision est un douloureux rappel que le Premier ministre est en réalité plus proche des ultraorthodoxes que des valeurs des Juifs américains. La proximité du gouvernement israélien et de Donald Trump a d’ailleurs poussé de nombreux Juifs américains à prendre leurs distances avec Israël. Le soutien à Israël reste une obligation morale, presque religieuse, pour l’establishment de la communauté juive aux États-Unis, composé des générations plus âgées. Mais les responsables des groupes proisraéliens reconnaissent qu’ils ne sont plus suivis par le reste de la communauté. Nombre de jeunes Juifs considèrent Israël comme un pays d’extrême droite gouverné par des religieux orthodoxes appartenant à une autre époque. Le défi du prochain gouvernement consistera à inverser cette tendance avant qu’il ne soit trop tard.

Par Lee Yaron

Réfugiés Des boucs émissaires La situation des demandeurs d’asile venus d’Érythrée et du Soudan n’a fait qu’empirer ces quatre dernières années. Ces hommes et ces femmes venus chercher asile et compréhension dans le pays des Juifs réfugiés sont tombés sur un gouvernement qui n’a plus rien à avoir avec celui qui, en son temps, avait défendu la Convention des Nations unies sur le statut des personnes apatrides. Ils ont été accusés de tous les maux par les membres du gouvernement qui font tout leur possible pour soustraire Israël aux obligations que lui impose cette convention. Le gouvernement rend leur vie en Israël impossible : ce dernier veut les expulser, les jette en prison et attise la haine contre eux. Il a adopté une loi qui leur vole 20 % de leurs revenus et refuse de faire aboutir des dossiers de demande d’asile en attente de décision depuis des années. Terrorisés, les réfugiés sont laissés sans ressources, sans statut et sans accès aux services sociaux. Les énormes pressions qu’ils subissent finissent pas laisser des marques : entre 2015 et 2018, plus de 10 400 demandeurs d’asile ont “volontairement” quitté le territoire. Le revirement de Nétanyahou, qui, en avril 2018, a annoncé en grande pompe la signature d’un accord avec le Haut-Commissariat des Nations unies prévoyant la relocalisation de 16 000 réfugiés dans des pays occidentaux, avant d’annuler cette décision quelques heures plus tard, est l’un des meilleurs exemples des mauvais traitements réservés aux réfugiés.

Par Avi Waksman

Économie Un bilan mitigé La croissance relativement solide de l’économie ces dernières années, la faiblesse du chômage et le calme relatif sur le plan sécuritaire ont permis au ministre des Finances, Moshe Kahlon, de délier les cordons de la bourse, s’engageant à aider les individus les plus vulnérables de la société. Il a effectivement pris des mesures salutaires, comme

l’augmentation des allocations aux handicapés, la réduction du prix des transports publics ou l’augmentation du salaire minimum (de 1 230 dollars à 1 400 dollars mensuels). D’autres initiatives ont également été prises, parfois à la demande de ses partenaires de coalition. Reste que les mesures en matière de logement abordable – le cheval de bataille de Kahlon – ne profitent absolument pas aux individus les plus vulnérables. Le montant de l’allocation est en effet proportionnel à la surface de l’appartement acheté. Aujourd’hui, Kahlon présente fièrement son bilan tandis que ses détracteurs brandissent la facture de ses compromis [notamment avec les Juifs ultraorthodoxes]. Ses excellentes relations avec la centrale syndicale Histadrout ont permis à Kahlon d’éviter une grève, mais elles ont également obligé le Premier ministre à renoncer à ses projets de réforme des monopoles gouvernementaux. Résultat, ce sont les usagers qui paieront l’essentiel des réformes. Kahlon a parfois pris des décisions simples et rapides, comme celle de diminuer la TVA de 18 % à 17 %, mais il a aussi traîné des pieds sur des sujets plus délicats, comme l’augmentation de l’âge de la retraite.— Publié le 31 mars

SUR NOTRE SITE courrierinternational.com

À l’heure où nous mettons sous presse, les résultats des législatives du 9 avril n’étaient pas connus. Retrouvez les analyses du scrutin sur notre site.

SOURCE HA’ARETZ

Tel-Aviv, Israël Quotidien, 80000 ex. haaretz.co.il Premier journal publié en hébreu sous le mandat britannique, en 1919, “Le Pays” est le journal de référence chez les politiques et les intellectuels israéliens.

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À la veille des élections, l’Union européenne doit se réinventer.

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D'UN CONTINENT À L'AUTRE

Belgique. La fièvre des paris sportifs C’est un secteur en pleine expansion. Mais certains ont du mal à contrôler leur passion et la publicité pour les paris sportifs va être plus étroitement encadrée.

—De Standaard (extraits) Bruxelles

A

u moment où Thibaut Courtois, le gardien de but des Diables rouges, a gaffé contre la Russie, le journaliste de VTM [la chaîne de télévision commerciale flamande] a lâché que beaucoup de parieurs n’avaient sans doute pas entrevu l’éventualité d’un goal russe. Au début de la seconde mi-temps contre Chypre, il avait déjà dit espérer que l’équipe nationale allait mettre le paquet, “ne fût-ce que pour tous ceux qui

ont misé [sur une victoire de la Belgique]”. Dirk De Troy, qui est actuellement en formation pour devenir médiateur de terrain sur les thérapies des assuétudes, s’est plaint à la rédaction sportive de VTM. Michiel Ameloot, le chef du service des sports de Medialaan [maison-mère de VTM] a assuré que cela ne se produirait plus et estimé qu’il n’était pas convenable d’évoquer les paris, “quel que puisse être le contexte”. La réponse satisfait Dirk De Troy, mais un commentaire de match maladroit est une chose

et l’avalanche de publicités pour les paris en est une autre. Impossible d’y échapper, tant elles s’enchaînent avant, pendant et après les matchs. “Nous nous imposons un certain nombre de règles, affirme Sara Vercauteren, la porte-parole de Medialaan. Par écran publicitaire avant, pendant et après les matchs des Diables rouges, il peut y avoir au maximum deux publicités pour des paris sportifs. Et aucune pendant la mi-temps.” Mais cela n’empêche pas le nombre de spots publicitaires pour les paris d’augmenter, es-

↙ Le Cercle de Bruges est le dernier club en date à avoir succombé aux sirènes du monde des paris. Photo Virginie Lefour/Belga. time Marjolein De Paepe, [porte-parole] de la Commission des jeux de hasard, qui contrôle le secteur. La coupe du monde de football a démontré l’efficacité de cette stratégie. Selon un rapport de la Commission des jeux de hasard, 302 000 Belges se sont hasardés à parier sur des matchs et 150 000 parieurs se sont inscrits pour la première fois sur un site de paris. Au total, 203 millions d’euros ont été joués, soit 673 euros en moyenne par joueur.

Déclencheur. Ce n’était pas un hasard si la publicité était omniprésente pendant cette période : la VRT, qui était alors titulaire des droits de retransmission de la Coupe du monde, avait signé un contrat avec l’entreprise de paris Unibet. Pour le VAD, l’Association flamande pour les problèmes d’alcool et autres drogues, cette abondance de publicité est loin d’être inoffensive. “Je rencontre tous les jours des clients pour qui la publicité a constitué le déclencheur pour commencer à parier ou pour rechuter, dit Ronny Willemen, qui accompagne des personnes avec des problèmes de dépendance au jeu au CAD Limburg. Des enquêtes ont montré que les mineurs d’âge et les personnes dépendantes y étaient particulièrement sensibles. Ces dernières me disent qu’elles évitent certaines émissions de télévision pour ne pas être trop exposées à la publicité, ou qu’elles regardent seulement des matchs en compagnie d’amis qui sont au courant de leurs problèmes de dépendance.” “Il y a plus de publicité qu’avant mais le type de paris a aussi radicalement changé. Avant il s’agissait de parier sur un enjeu et on savait à l’issue du match si on avait gagné ou perdu. Maintenant, à tout moment, on peut parier sur une série de choses, comme le prochain but ou la prochaine carte rouge. Le ‘Live Betting’ entraîne une très forte dépendance. Les parieurs sont constamment en train de faire des paris plutôt que de regarder le match. Pour ceux-là, le football a été une passion mais est devenu un enfer.” C’était le cas pour Dirk De Troy qui, à force de miser sur des compétitions sportives, avait développé une dépendance. “Vous pensez savoir quelle équipe est la meilleure et vous vous dites qu’un petit pari ne peut pas faire de tort. Une fois inscrit sur un site, vous êtes bombardé de publicités.” Dès qu’il cessait de jouer pendant quelques semaines, il recevait “des mails agressifs et

même des coups de téléphone”, raconte-t-il. Un ‘compagnon’ de la société de paris le suivait à la trace. “Un jour, en revenant chez moi, j’ai même trouvé une boîte blanche avec un iPad tout neuf. Deux jours plus tard, la société de paris m’a appelé pour me demander si j’avais bien reçu mon cadeau. Je recevais aussi régulièrement un certain montant pour jouer. Je n’ai jamais imaginé que j’allais devenir riche ; pour moi, l’argent n’était qu’un moyen de pouvoir continuer.” Depuis quatre ans, il est en rémission et il vient de monter un groupe d’entraide pour joueurs dépendants dans le Brabant flamand. Arne Nilis, fils du joueur de football à la retraite Luc Nilis, dirige un groupe de ce type depuis quelques années dans le Limbourg. Lui aussi s’était fait prendre au jeu des paris sportifs. “La dépendance au jeu, c’est très mal considéré. Parce que pour un tas de gens, c’est juste une activité amusante et innocente. La publicité joue un rôle important dans cette histoire parce qu’elle tend à présenter comme normal un comportement qui peut comporter des risques pour pas mal de personnes”.

Règles. Le ministre de la Justice Koen Geens (CD&V) a fini par être convaincu de la nécessité d’imposer des règles à la publicité sur les paris. Celles-ci seront d’application à partir du mois de juin et résultent d’un compromis. Concrètement, aucune publicité pour des casinos, salles de jeux et paris sportifs ne pourra plus être diffusée pendant les retransmissions en direct de compétitions sportives à la télévision, à la radio ou sur Internet. Cela signifie qu’à la mi-temps des matchs de football, toute forme de publicité sera proscrite et que pendant les matchs, il ne pourra plus y avoir de bandeaux indiquant la cote des deux équipes. Les spots eux-mêmes devront répondre à certaines règles : les entreprises de paris ne pourront plus faire de réclame pour les bonus et les spots ne pourront plus mettre en avant de clubs sportifs ni de supporters. Ils devront aussi toujours être accompagnés d’un message enjoignant à jouer de manière responsable. Koen Geens est fier d’être le premier à réglementer la publicité sur les paris, alors que ce point ne figurait même pas dans l’accord de gouvernement. Quant au secteur, il ac-


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SÉCURITÉ cepte ces limitations. “Parce qu’il est vrai qu’on voit énormément de publicité”, admet Tom Stammeleer, président de l’association professionnelle des sociétés de paris. Pour les services d’aide aux personnes dépendantes, par contre, ces mesures sont un emplâtre sur une jambe de bois. Le Conseil supérieur de la Santé (CSS) plaidait déjà en 2015 pour une interdiction totale de la publicité, afin de réduire l’acceptation sociale des paris et de limiter les risques de dépendance. Koen Geens a déjà laissé entendre que des mesures plus strictes étaient nécessaires et qu’une interdiction totale était envisageable. Mais à court terme, les chances de voir adopter une telle législation sont faibles. La N-VA, l’Open VLD et, du côté francophone, le MR n’en sont pas partisans. Ils soulignent qu’une interdiction de la publicité ne ferait pas baisser le nombre de paris et qu’il est préférable de laisser le secteur agréé en faire plutôt que de laisser le champ libre aux opérateurs illégaux, vis-à-vis desquels le consommateur ne bénéficie d’aucune protection.

Tous les clubs de première division, à l’exception du KAS Eupen, comptent désormais une société de paris parmi leurs sponsors. Le MR craint en outre les conséquences désastreuses que pourrait avoir une interdiction de la publicité sur les médias, le secteur des paris et la Loterie nationale. Tom Stammeleer abonde dans le même sens : “Il est dommage que l’on veuille imposer toujours plus de contraintes au secteur réglementé alors que le secteur illégal est toujours actif”. Ronny Willemen ne suit pas cet argument. “99 % de nos clients ont commencé sur des sites parfaitement légaux. L’interdiction d’accès qu’on peut demander à la Commission des jeux de hasard est une solution très efficace dans le cas des casinos mais en ligne, cela ne fonctionne pas encore vraiment. Il y a aussi des outils, comme gamban.com, betfilter.com ou gamblock.com, que vous pouvez installer sur votre ordinateur portable ou votre smartphone pour bloquer des sites, tant belges qu’étrangers.

Ils fonctionnent bien et sont difficiles à désinstaller mais ils ne vous empêcheront pas de vous connecter avec l’ID de quelqu’un d’autre.” Pour Stefaan Van Hecke (Groen), il faudrait en outre instaurer des montants limites de jeu. Dans un premier temps, Koen Geens a fixé cette limite à 500 euros par semaine, tous jeux de hasard en ligne confondus et, selon son cabinet, la Belgique est le seul pays à imposer une telle norme. Mais Groen trouve ce plafond encore trop élevé et souhaiterait également faire passer l’âge requis pour les paris et les jeux de hasard à 21 ans. “Pour contrôler l’application de toutes ces règles, la Commission des jeux de hasard devrait aussi devenir un véritable chien de garde, ce qu’elle n’est pas à l’heure actuelle, ajoute Stefaan Van Hecke. Pourquoi n’y a-t-il aucun joueur dépendant, aucun expert ni aucun psychologue qui y siège ? Pour l’instant, elle ne peut être sévère que dans la mesure où le gouvernement l’y autorise.”

Clubs. Selon lui, le lobby des paris n’est pas le seul à s’opposer à un durcissement de la législation. “Les vents contraires soufflent aussi depuis le monde du football”, affirme-t-il. Tous les clubs de première division, à l’exception du KAS Eupen, comptent désormais une société de paris parmi leurs sponsors. Les liens entre le monde du football et celui des paris sportifs sont si étroits que les clubs ont peur de ne plus pouvoir nouer les deux bouts sans l’argent du secteur. Stefaan Van Hecke : “Ils prétendent qu’une interdiction de la publicité impliquerait la fin des clubs et du football en général. Mais on disait cela de la Formule I lors de l’interdiction de la publicité pour le tabac et vous pouvez constater que la Formule I existe toujours. Je ne dis pas qu’il faut interdire la sponsorisation des clubs. Je veux leur donner deux ou trois ans pour trouver d’autres sponsors et je suis sûr qu’ils vont y parvenir.” Arne Nilis : “J’entends les gens dans les clubs me dire que la collaboration avec les sociétés de paris fonctionne bien, qu’elle leur rapporte beaucoup d’argent, que cela leur permet de faire beaucoup de choses et notamment d’investir dans la formation des jeunes. Mais il faut aussi être conscient que les jeunes sont désormais confrontés dès leur plus jeune âge à la tentation des paris.” —Yves Delepeleire Publié le 30 mars

BELGIQUE

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↓ Jan Jambon au moment du départ de la N-VA du gouvernement, en décembre 2018. Photo Bernard Demoulin.

Les chantiers inachevés de Jan Jambon Suite au départ de la N-VA du gouvernement, trois chantiers de l’ex-ministre de l’Intérieur ne seront pas menés à terme avant la fin de la législature.

—De Standaard Bruxelles

L

a sécurité va être une nouvelle fois un thème électoral essentiel pour la N-VA. Mais du fait du départ des nationalistes du gouvernement en décembre dernier, trois dossiers mis en route par l’ex-ministre de l’Intérieur et de la Sécurité se retrouvent sur une voie de garage. Le premier concerne les empreintes digitales sur les documents d’identité. Normalement, les premières cartes d’identité belges contenant les empreintes digitales du titulaire dans la puce électronique auraient dû être distribuées au début de ce mois. Le but est de rendre les falsifications plus difficiles. Mais comme les arrêtés d’exécution se sont fait attendre au moment de la chute du gouvernement, la mesure est reportée. Elle avait du reste été critiquée par certains juristes et par la Commission de la protection de la vie privée, précise le porte-parole du successeur de l’actuel ministre de l’Intérieur, Pieter De Crem (CD&V). Ce ne sera probablement partie remise que jusqu’à la fin de l’été, mais cela n’empêche pas la N-VA de déplorer ce retard. “Beaucoup de pays pratiquent déjà ceci, souligne le député fédéral N-VA Koen Metsu. C’est la seule façon d’établir avec certitude que vous êtes bien la personne mentionnée sur la carte d’identité.” Vendredi dernier, le sort d’un autre dossier crucial de sécurité a également été scellé. Le gouvernement a approuvé le projet de loi relatif au maintien administratif. Cet enfant chéri de Jan Jambon – conjointement avec le ministre de la Justice Koen Geens (CD&V) – doit permettre d’accorder plus de pouvoirs aux collectivités locales en matière de lutte contre la criminalité. Les bourgmestres pourraient par exemple procéder à des en-

quêtes administratives préalables concernant les candidats exploitants de magasins, de cafés, de restaurants ou d’autres établissements ouverts au public. Mais le temps est désormais trop compté pour que ce projet puisse encore achever son parcours parlementaire. C’est d’autant plus le cas que, contrairement à d’autres lois élaborées par le gouvernement, il n’a pas préexisté sous forme de proposition de loi et qu’il doit donc encore obtenir l’aval du conseil d’État. L’approbation du projet en a du reste surpris plus d’un, vu que le MR s’y était opposé précédemment. Le CD&V parle d’une “version retravaillée” mais les cabinets Geens et De Crem ne détaillent pas vraiment ce qui a été modifié. La N-VA subodore un jeu politique. “De toute façon, ceci ne pourra plus être voté par le Parlement et cette approbation n’est que symbolique”, estime Joy Donné, l’ancien chef de cabinet de Jan Jambon. Le CD&V réplique que le prochain gouvernement aura en tout cas besoin des avis [du conseil d’État] pour faire avancer le projet, le cas échéant. Si la lutte inopinée contre le terrorisme n’avait pas tant do-

miné son mandat, la réforme du statut et du recrutement des policiers aurait certainement été la priorité numéro un de Jan Jambon. La police attire trop peu de profils adéquats, ce qui aboutit à de nombreux manquements. Jan Jambon souhaitait raccourcir les procédures et introduire davantage de tests par ordinateur. Les négociations avec les syndicats étaient en cours au moment où la N-VA a quitté le gouvernement et même si les nationalistes étaient restés, cette réforme-là n’aurait peutêtre pas eu le temps d’aboutir. Mais ce qui est sûr, c’est qu’“à court terme et avec un gouvernement en affaires courantes”, on ne pourra rien mettre en place, dit le porte-parole de Pieter De Crem, bien que les négociations soient toujours en cours. L’exclusion de candidats qui auraient commis certaines infractions pénales est également reportée, de même que la réforme des retraites, liée à la question des métiers pénibles. Par contre, le nouveau système de primes pour les policiers devrait entrer en vigueur comme prévu le 1er juillet prochain. —Matthias Verbergt Publié le 1er avril


26. D’UN CONTINENT À L’AUTRE

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union européenne

↙ Dessin de Tom paru dans Trouw, Amsterdam.

Élections 2019. Pourquoi ce manque d’euphorie ? Le taux de participation aux législatives européennes est souvent faible, car la démocratie n’est pas le fort de Bruxelles, explique cet essayiste. Pour mobiliser l’électorat, il faut donc éviter l’anathème et ouvrir le débat.

—Cicero Berlin

A

la fin du mois de mai, les citoyens de l’Union éliront un nouveau Parlement. Bien qu’elle soit présentée comme un tournant historique, cette élection ne soulève guère d’enthousiasme. Comment expliquer ce désintérêt ? Il est en premier lieu l’expression du bon sens, car il y a de bonnes raisons à cette absence d’“europhorie”. De fait, les structures européennes n’ont pas été conçues pour inciter les gens à s’impliquer avec passion dans la politique de l’Union. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’histoire de l’unité européenne repose sur un objectif : empêcher la guerre et le nationalisme, grâce à une coopération au plus haut niveau. Pour ce faire, on a doté les représentants des États membres d’un espace de négociation supranational, un espace qui n’est pas soumis directement au contrôle démocratique des électorats nationaux. Cet échelon supranational n’a pas été pensé comme un contrepoids à l’assise démocratique des politiques nationales, mais plutôt comme un complément à celle-ci. L’objectif était de simplifier l’action communautaire. Or le sentiment qui n’a pas tardé à s’imposer est que la politique européenne est en quelque sorte soustraite à l’électorat – le peuple souverain –, ce qui lui confère une plus grande marge de manœuvre. Il est apparu qu’invoquer l’Europe permettait de faire adopter des mesures politiques qui, sinon, auraient eu du mal à passer auprès des électeurs. Ainsi, la faiblesse politique des élites nationales et leur méfiance à l’endroit de leurs électorats respectifs ont conduit les politiques nationales à se “bruxelliser” et à se pratiquer de plus en plus souvent par le truchement des règlements européens.

Et c’est bien commode : on peut ainsi échafauder une politique sans avoir à fédérer une majorité, on parvient généralement à imposer ses vues et, pour couronner le tout, on fait porter le chapeau à Bruxelles – où personne ne se sent responsable de rien. Ce rituel politique imprègne la culture politique en Europe, ce qui a pour effet d’affaiblir la légitimité de la démocratie parlementaire, les citoyens ayant de plus en plus l’impression que leurs choix électoraux restent lettre morte dans de nombreux domaines, puisque c’est de toute manière Bruxelles qui décide – une impression que confortent régulièrement les classes politiques nationales. À l’échelon européen, la coopération croissante entre les élites nationales a d’autant plus permis de stabiliser l’Union que les gens s’en sont détournés. Ce n’est donc pas un hasard si la politique européenne a aujourd’hui la réputation d’être h o r s - s ol , don na nt au mieux matière à faire de beaux discours, mais surtout de pondre des prescriptions alambiquées et des règlements insupportables. Le déficit démocratique de l’Union dont il est tant question n’est donc pas un effet collatéral ni un raté de l’unité européenne. L’idée que l’Europe est d’abord et avant tout le projet des gouvernements est au cœur même de

Le déficit démocratique de l’Union n’est ni un effet collatéral ni un raté de l’unité.

l’ensemble du processus. Ce qui a permis d’empêcher, des années durant, le divorce définitif entre le peuple et la politique, c’est, surtout à l’époque de la guerre froide, l’idée fédératrice d’une Europe unie et pacifiée, présentée comme le fil rouge du processus d’unification. Si cette idée est restée vague et n’a guère trouvé d’application pratique, elle n’en a pas moins été perçue comme intouchable. La relégation au second plan des considérations et des politiques nationales au profit d’une coopération supranationale au service de la paix et de la prospérité est ainsi devenue le credo de l’Europe de l’Ouest.

Décalage Est-Ouest. Les choses ont changé avec la dissolution du pacte de Varsovie et l’ambition des pays d’Europe de l’Est d’intégrer cette Europe unie et prospère.

Tandis que les sociétés d’Europe occidentale s’accordaient à mettre leurs nationalismes en sourdine et à privilégier la coopération européenne, l’idée a eu plus de mal à s’imposer dans les pays de l’Est : si le désir de rapprochement avec l’Ouest était vif, la victoire sur le socialisme, qui venait d’être remportée de haute lutte, n’était pas uniquement vécue comme un retour de la souveraineté politique, mais aussi comme un retour de l’identité nationale. Ce sentiment était même si fort que, dans certains pays d’Europe de l’Est, une partie des élites a tenté de rester au pouvoir en jouant la carte nationaliste – avec des conséquences pour partie désastreuses, comme en témoigne aujourd’hui la situation dans les Balkans. Pendant que les sociétés d’Europe de l’Ouest se cramponnent toujours à leur credo – circonscrire le nationalisme –, les sociétés d’Europe de l’Est s’accrochent à la défense et au développement de leur souveraineté nationale. C’est là la cause première des tensions politiques que l’on voit clairement monter en Europe en ce moment. Aujourd’hui, l’Europe est montrée du doigt dès qu’une décision est prise sans que les citoyens puissent ou doivent y participer. L’Union européenne est jugée hors-sol et, en filigrane, antidémocratique. Le fait qu’il existe

un Parlement européen et que des élections se tiennent prochainement n’y change pas grandchose. Car les fonctions centrales d’une assemblée législative – l’élection, le contrôle politique et, le cas échéant, la révocation d’un gouvernement – ne sont pas toutes réunies. Par ailleurs, la plupart des Européens n’ont pas de conscience politique commune qui puisse les

Ne pouvant soulever l’enthousiasme, les politiques attisent la peur de l’éclatement. amener à se considérer comme le fondement de l’ordre démocratique européen. Comment le pourraientils d’ailleurs, quand l’Europe fait si peu de cas de la question de la participation démocratique ? De fait, même dans les pays les plus europhiles, les législatives européennes ont surtout valeur de sondage d’opinion national et servent à recaser au Parlement européen des personnalités grillées ou en situation d’échec. Faute de pouvoir aisément soulever l’enthousiasme pour la politique européenne, les politiques ont choisi de faire l’inverse : ils attisent la peur d’un éclatement de l’Union. Pour ce faire, ils ciblent des ennemis non extérieurs mais intérieurs,


EUROPE.

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ÉCONOMIE

BCE : la course au trône est lancée Le nouveau président de la Banque centrale européenne sera nommé le 2 juin. Après le mandat “historique” de Mario Draghi, le nom du futur détenteur de ce poste clé est on ne peut plus incertain. CAGLE CARTOONS

auxquels ils reprochent d’instrumentaliser la démocratie contre l’Union et le projet européen. Les élections législatives à venir sont présentées comme la lutte finale entre les démocrates proeuropéens convaincus d’un côté et les populistes rétrogrades de tous les pays, europhobes et antidémocratiques, de l’autre. Ce qui leur permet au moins d’attirer l’attention sur le scrutin. Seulement voilà, ce n’est pas ainsi qu’on crée les conditions d’un renouveau démocratique.

→ Dessin de Cristina Sampaio,

Liberté d’opinion. La démo- Portugal. cratie repose sur une certaine conception du citoyen, sur la confiance dans l’individu, la liberté et la responsabilité des politiques devant les électeurs. Or les Européens ont du mal à retrouver ces valeurs dans l’Union. C’est pourquoi les défenseurs de l’UE reprennent à leur compte l’intolérance catéchisée à Bruxelles et dans les capitales européennes à l’égard des déviationnistes politiques. L’existence d’opinions divergentes est pourtant la condition sine qua non d’une démocratie vivante et pertinente. Quand on traite la quasi-totalité des détracteurs de l’Union de “populistes” (comme les “gilets jaunes” en France et les eurosceptiques en Autriche, en Pologne, en Scandinavie, en Italie et en Hongrie) ou d’“imbéciles” (surtout en Grande-Bretagne et en Italie), on ne réduit pas seulement le champ d’action des ennemis supposés de la démocratie, mais aussi, paradoxalement, celui des démocrates. Ce qui conduit à crisper encore davantage les “démocrates européens” face à ceux qui pensent différemment – et à discréditer encore plus les institutions européennes. Il serait bon que l’Europe tienne, fin mai, des élections dignes de ce nom. Mais, pour y parvenir, elle devrait se recentrer sur le cœur démocratique du projet européen. L’hystérie, l’alarmisme et la peur sont mauvais conseillers. Cela vaut précisément pour le débat d’idées. Sans divergences d’opinions, il ne peut y avoir de liberté d’opinion – ni de démocratie. Mais il demeure une lueur d’espoir : car la victoire de la démocratie ne se décide pas le jour de l’élection, mais dans la période qui suit. —Matthias Heitmann Publié le 31 mars

—L’Espresso (extraits) Rome

U

n fauteuil pour dix. Voire plus. Les prétendants à la présidence de la Banque centrale européenne (BCE) sont légion. Et il ne sera pas facile de succéder à Mario Draghi, “Supermario” comme on le surnomme, ou “l’homme qui a sauvé l’euro”. Le groupe de prétendants avance en rang serré vers sa cible. L’arrivée est prévue le 2 juin, lorsque le Conseil des chefs d’État européens nommera le successeur de Draghi. Tous les concurrents se préparent au sprint final. Pour l’instant, aucun favori ne se démarque du peloton. Il y a bien un homme qui avait pris de l’avance, mais il s’est fait rattraper. Il s’agit de Jens Weidmann, le président de la Bundesbank, la Banque centrale allemande. L’Allemagne, ce pays qui dicte la ligne des politiques économiques communautaires, réclame à grands cris les rênes de la BCE. Et cela fait trois fois qu’elle est déboutée. D’abord aux premiers jours de l’institution, en 1998, lorsque le Néerlandais Wim Duisenberg fut choisi pour guider la BCE ; ensuite en 2003, quand le gouverneur de la Banque de France Jean-Claude Trichet a remporté le poste ; enfin, en 2011, à l’arrivée de “Supermario”. C’est d’ailleurs l’intronisation de Draghi qui a été la plus rocambolesque. À l’été 2011, tout était prêt pour qu’Axel Weber, alors chef de la Bundesbank, reprenne les manettes de la Banque européenne. Mais à ce moment, la crise grecque s’aggrave, et

une fracture se crée entre l’Allemagne et les autres pays quant à la sévérité des mesures à mettre en place. L’avocat de la ligne dure était Weber. Au cours des négociations, manifestement isolé, il a un jour été pris d’un violent accès de colère. Il a claqué la porte du Conseil européen mais aussi de la Bundesbank, et donc du système de la BCE. Tout s’est passé en l’espace de quelques heures. Il fallait au pied levé un remplaçant disponible et qualifié. Mario Draghi, Romain né en 1947, diplômé de l’université La Sapienza, à Rome, avait tous les atouts. Aujourd’hui, le candidat allemand Jens Weidmann risque de connaître un destin semblable à celui de son prédécesseur. Car Weidmann est le “superfaucon” par excellence [les “faucons” désignent les partisans d’une politique monétaire dure]. Il a été un opposant systématique aux mesures monétaires de Draghi. À chaque occasion, il a voté contre les mesures proposées par le président. Si bien que même Angela Merkel, qui a développé une alchimie optimale avec Draghi, lui a retiré son soutien. Un retrait qui tient aussi, certes, au fait que l’Allemagne guigne l’autre superfauteuil : celui de la présidence de la Commission. La nomination du chef de l’Eurotower est un casse-tête qui déchire tous les gouvernements. Selon un sondage réalisé mi-mars par Bloomberg, le Finlandais Erkki Liikanen, 68 ans, bénéficie d’une légère avance. Il jouit d’une longue pratique, d’une expérience de gouverneur de la Banque centrale de Finlande et d’une réputation de

“colombe” [partisan d’une politique monétaire accommodante], bien que son pays ait fait partie (avant de finir en récession) des défenseurs de l’austérité. En définitive, il représente la continuité avec la ligne de Draghi. Tout l’opposé de l’autre candidat que la Finlande a lancé dans la course : Olli Rehn, qui, lorsqu’il était commissaire aux Affaires monétaires à Bruxelles dans les années noires de la crise de la dette, entre 2009 et 2014, a soutenu sans hésitation la rigueur fiscale. Au point qu’aujourd’hui, dit-on à Francfort, il diviserait peut-être trop. Mieux vaudrait donc opter pour la continuité ?

“Draghi quitte une BCE totalement différente de celle qui existait à son arrivée.”

Lorenzo Bini Smaghi, ÉCONOMISTE

Un autre homme qui l’incarnerait serait l’actuel gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau. Son principal handicap est d’être français : alors que Trichet dirigeait la BCE il n’y a pas si longtemps, beaucoup pensent qu’il serait bon d’opter pour une autre nationalité. Des considérations qui pourraient également pénaliser Benoît Cœuré, membre du directoire de la BCE et économiste raffiné qui, avec Draghi, est l’architecte de l’assouplissement quantitatif. Ce préjugé antifrançais pourrait aussi nuire à la candidate de luxe que Paris a placée dans la compétition : Christine Lagarde, anciennement ministre

des Finances et aujourd’hui à la tête du Fonds monétaire international. Le peloton des dix candidats de tête comprend également Klaas Knot, un Néerlandais de 52 ans très estimé mais aussi considéré comme trop “faucon”, et Ardo Hansson, un Estonien de 60 ans diplômé de Harvard, modérément rigide en politique monétaire. Quant à Claudia Buch, numéro deux de la Bundesbank et unique Allemande restée en lice, elle sera probablement victime de l’effet Weidmann. Le peloton est au complet avec le Madrilène Pablo Hernandez de Cos, le plus jeune (48 ans) des candidats, qui a acquis ses lettres de noblesse à Francfort en écrivant sa thèse de doctorat sur la BCE et en la publiant. Dans les deux tours francfortoises de la BCE, l’attente est palpable. Au dernier étage, dans les bureaux de Draghi, c’est inévitablement l’heure des bilans. Le “whatever it takes”, les trois mots magiques prononcés le 26 juillet 2012 par Draghi – autrement dit : “Nous ferons le nécessaire pour sauver l’euro” –, semble n’être plus qu’un souvenir lointain. Mais ce moment a marqué toute la présidence de l’économiste italien, qui a mis en place un attirail d’instruments totalement inédit : l’assouplissement quantitatif, ou quantitative easing (QE). À savoir : l’achat de bons du Trésor, qui a permis d’injecter sur les marchés 2 600 milliards de liquidités entre 2015 et 2018 ; les taux zéro ; les prêts extrêmement avantageux pour les banques ; les opérations monétaires sur titres, c’est-à-dire la promesse de racheter sans limites la dette des États en cas d’urgence, promesse qui est parvenue à elle seule à stopper les spéculations sur l’euro. “Draghi quitte une BCE totalement différente de celle qui existait à son arrivée”, résume Lorenzo Bini Smaghi, membre du directoire au temps de Trichet. Pour sa part, Rainer Masera, économiste et ex-ministre du Budget italien, qui partage avec Draghi de nombreuses années de travail au Trésor italien, estime qu’“il faut se demander, maintenant que souffle de nouveau le vent de la récession sur l’Europe, s’il suffira de poursuivre sa ligne en cas de nouvelle crise, ou s’il sera nécessaire d’inventer de nouvelles mesures – qui sont encore difficiles à imaginer aujourd’hui”. —Eugenio Occorsio Publié le 31 mars


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à la une

E I S S U R – E N I H C – S I N U S T ÉTA

A R E N G QUI RÉ ?   T E N R E SUR INT

semble avoir s re è ti n o fr s n a s r berespace omptent profite c is n -U ts a L’utopie d’un cy Ét s le astructures l’aile. La Chine et fr s n in a s d e b d m le ô lo tr p n u o d our prendre le c p G 5 la tres pays e u d a e x u é a iv r e s o p de l’arr im tions mobiles et a ic n u m i-contre). Quant m c o e c ir (l lé t e rn de té te In l’ èle politique de d o m re ve occidentale p ti ro ta p n r u te e le ll e tu n e parer à une év couper du e s e d e g a is à la Russie, pour v n e” (p. 32). de la Toile, elle e u r q ri te c é e m n u n n o c té é e d in ra de la xercer sa “souve ’e d n fi a l ia d n o réseau m


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À chacun son modèle La rivalité entre les États-Unis et la Chine dans le domaine de la 5G n’est pas seulement technologique. Elle oppose aussi deux visions d’Internet. —The Wall Street Journal (extraits) New York

L

← Illustration de Georgia Perry parue dans Wired, États-Unis.

’Internet mondial est en train de se diviser en deux. D’un côté, il y a la version chinoise :

un environnement numérique où le paiement mobile a remplacé l’argent liquide. Le smartphone en est l’élément central, celui qui permet de faire des achats et des opérations bancaires, d’envoyer des messages et de surfer sur Internet à partir d’une seule et même application. L’inconvénient est que l’État y règne en maître absolu et vous surveille – il est peut-être judicieux d’utiliser un langage codé pour discuter avec vos amis. Et vous pouvez faire une croix sur Google et Facebook. De l’autre côté, il y a l’Internet ouvert à tous auquel accède à peu près le reste du monde. Là, les utilisateurs peuvent dire à peu près ce qu’ils veulent et les développeurs inventer ce qu’ils veulent. Pour les gens habitués à l’Internet chinois, cette version peut paraître lourde et malcommode. Il faut sans cesse jongler entre différentes applis. Et certains sites semblent ne pas avoir été conçus pour être consultés sur un smartphone. Alors que la 5G, la nouvelle génération de technologie mobile ultrarapide, devrait bientôt être déployée, ces deux mondes s’affrontent. Car la Chine espère bien devenir le principal équipementier de ces futurs réseaux, et pousse ses clients à adopter sa vision d’Internet en les incitant à utiliser des variantes de sa “grande muraille électronique” qui lui permet de contrôler son Internet et de contenir l’influence occidentale.

CONDÉ NAST

Surveillance. Selon certains acteurs de la

Silicon Valley, cette divergence d’approches pourrait donner un précieux avantage aux entreprises chinoises dans le domaine de l’intelligence artificielle, car elles ont moins de contraintes que leurs concurrentes en matière de respect de la vie privée et de protection des données. “L’approche chinoise pourrait déboucher sur des améliorations à grande échelle, par exemple dans le domaine de la santé, grâce à la collecte massive et à l’analyse de données, a récemment déclaré l’ancien vice-Premier ministre britannique Nick Clegg, aujourd’hui responsable des affaires internationales et de la communication de Facebook. Mais elle pourrait également servir à de dangereuses → 30


30. À LA UNE

29 ← politiques de surveillance.” D’après lui, il faut choisir “entre un secteur technologique proprement réglementé, offrant un équilibre entre les exigences de vie privée, de liberté d’expression, d’innovation et d’échelle, et un système où l’ingéniosité passe avant certaines libertés individuelles et garanties fondamentales”. Le fossé apparaît clairement à ceux qui naviguent entre ces deux mondes. Directeur d’un cabinet de conseil international à Washington, Tom Pellman a vécu dix ans à Pékin à partir du milieu des années 2000. Sa société n’utilisait pas l’application de messagerie Slack, interdite en Chine. Il contournait la grande muraille électronique grâce à des réseaux virtuels privés (VPN) – jusqu’à ce qu’ils soient découverts et bloqués. “C’est le jeu du chat et de la souris”, résume-t-il. La censure en Chine, c’est comme la pollution de l’air, ajoute-til. “Quand vous êtes dedans, ça ne vous semble pas si terrible, c’est quand vous en êtes sortis que vous vous rendez compte à quel point c’était mauvais.” Il adorait WeChat, l’appli qui permet de tout faire. “Quand je suis rentré aux États-Unis, j’ai eu l’impression de revenir à l’âge de pierre. Sans WeChat, tout paraissait ringard.”

La Tanzanie soutient l’approche chinoise de la censure afin de garantir la sécurité nationale et d’éviter la “dégénérescence morale”. Ces deux univers coexistent en parallèle. Dans l’un, les gens font leurs courses sur Amazon ; dans l’autre, ils se servent chez Alibaba. En Occident, Google est tellement célèbre que c’est devenu un verbe ; en Chine, il y a Baidu. À Londres, vous pouvez prendre le métro avec Apple Pay ; à Pékin, vous utilisez Alipay. Et en Chine, pour faire tout cela à partir de la même appli, il y a WeChat, grâce à laquelle 1 milliard de personnes s’envoient des textos, appellent un taxi et font bien d’autres choses. Pékin a interdit à Google, à Facebook et consorts de s’implanter en Chine, préférant soutenir des champions nationaux comme Alibaba et Tencent – propriétaire de WeChat. Mais, en dehors du pays, ces géants ne décollent pas vraiment. L’arrivée de la 5G exacerbe les tensions entre les modèles chinois et américain et, à mesure que le fossé se creuse, un certain nombre de pays pourraient être tentés de rejoindre le modèle de cyberespace chinois. Cette technologie devrait permettre de télécharger un film sur téléphone portable en une poignée de secondes, de contribuer au développement des voitures autonomes et de connecter toutes sortes d’objets à Internet, des pacemakers aux robots industriels. Elle pourrait également changer la donne sur les champs de bataille en permettant de connecter des chars et des drones à des programmes d’intelligence artificielle. La Chine cherche à étendre sa sphère d’influence grâce à la 5G. Les autorités soutiennent activement cette technologie et ont créé en 2013 une institution composée de régulateurs,

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d’entreprises et de scientifiques chargés de concevoir et de contrôler tous les aspects du processus. Un service d’État a été mis en place, et toute entreprise vendant des équipements 5G en Chine doit venir les soumettre à des tests. L’objectif du pays est de “devenir prédominant”, a affirmé en janvier Wu Hequan, membre de l’Académie d’ingénierie de Chine.

Tuyaux. Cette ambition est devenue évidente

Repères QU’EST-CE QUE LA 5G ?

On appelle 5G la cinquième génération de communications mobiles. Il s’agit en fait d’un ensemble de technologies en réseau conçues pour fonctionner ensemble – sans être reliées par des câbles –, allant des appareils électroménagers aux voitures autonomes en passant par les téléphones portables. La 5G promet des vitesses de téléchargement accrues, “avec une bande passante allant jusqu’à 20 gigabits par seconde [contre maximum 1 Gbit/s pour la 4G] – assez pour télécharger des films en haute définition instantanément et utiliser la réalité virtuelle ou augmentée. Tout ça sur votre smartphone”, explique la MIT Technology Review. Pour fonctionner, les appareils utilisant la 5G auront besoin de beaucoup plus d’antennes et de transmetteurs que ce qui existe pour les réseaux wifi et 4G. En tant que premier fournisseur mondial d’équipements réseau, l’entreprise chinoise Huawei compte bien se tailler la part du lion sur ce marché.

quand l’un des géants chinois a franchi le fossé séparant ces deux univers parallèles : Huawei Technologies est devenu le premier fournisseur mondial d’équipements pour les réseaux mobiles. Certes, les infrastructures de la 5G ne feront pas basculer la partie : ce ne sont que les tuyaux d’Internet, qui reposent sur des normes internationales. Mais à Washington, au Congrès et dans les milieux du renseignement et de la sécurité, nombreux sont ceux qui soulignent que Huawei étant une entreprise chinoise, elle pourrait permettre à Pékin d’utiliser les réseaux pour espionner le monde entier. Huawei récuse ces accusations. “Personnellement, je ne nuirai jamais aux intérêts de mes clients, a déclaré en janvier son fondateur, Ren Zhengfei. Et ma société ne répondrait pas à de telles demandes.” Et les dirigeants chinois rappellent les allégations [en 2013] de l’ancien employé de la National Security Agency (NSA) Edward Snowden, selon lequel des routeurs de fabrication américaine et destinés à l’exportation avaient été équipés de “portes dérobées” permettant aux services américains de surveiller les communications. Les États-Unis ont également accusé Huawei d’avoir volé des secrets industriels et de ne pas respecter le régime de sanctions [imposé à l’Iran], l’administration Trump menaçant en représailles de lui retirer son accès à certains composants américains essentiels. Dans cette hypothèse, estime Paul Triolo, du cabinet de conseil spécialisé dans la gestion du risque Eurasia Group, la Chine pourrait développer une version de la 5G non compatible avec les réseaux américains. “Si l’offre mondiale des fournisseurs de 5G s’éparpillait, résume-t-il, on entrerait en terrain inconnu.” Le vice-président de Huawei, Ken Hu, dit avoir rassemblé 13 000 fournisseurs. “Si un quelconque maillon de cette chaîne mondiale devait être perturbé de manière inhabituelle, prévient-il, cela aurait de graves conséquences pour tout le secteur et même pour le développement économique des pays concernés.” Ce sont deux visions d’Internet qui s’affrontent. Les États-Unis défendent le modèle ouvert sur lequel s’est développé le réseau. La Chine et d’autres pays comme la Russie estiment que les États devraient pouvoir censurer, espionner ou, de manière générale, contrôler ce qui se passe sur le réseau à l’intérieur de leurs frontières. Pékin a vendu son modèle d’Internet en même temps que des équipements de télécommunications à des pays comme le Vietnam ou la Tanzanie dans le cadre de son projet de “route de la soie numérique”.

L’an dernier, après avoir fait l’éloge de la censure chinoise sur Internet, la Tanzanie a adopté une réglementation exposant les fournisseurs de contenus qui refuseraient de retirer des “contenus interdits” à des amendes et à des peines de prison. Le ministre de l’Information, Harrison Mwakyembe, a déclaré que le gouvernement soutenait l’approche chinoise et le strict encadrement des contenus publiés en ligne afin de garantir la sécurité nationale et d’éviter la “dégénérescence morale”. En Inde, le gouvernement cherche à protéger les entreprises locales de la concurrence d’Amazon ou de Facebook, ainsi que l’a fait la Chine. L’idée est de les aider à devenir “des champions mondiaux”, explique Aruna Sundararajan, secrétaire d’État aux Télécommunications. Bien décidé à défendre sa vision de la “cybersouveraineté”, Pékin a fait du lobbying aux


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↙ Dessin d’Ajubel paru dans El Mundo, Madrid.

Vu d’Iran Nations unies afin que les débats sur la régulation d’Internet impliquent uniquement les États, et non l’industrie et la société civile. En 2017, à l’occasion d’une conférence en Chine à laquelle assistaient le PDG d’Apple, Tim Cook, et celui de Google, Sundar Pichai, l’idéologue du Parti communiste chinois Wang Huning a salué les efforts du président Xi Jinping pour promouvoir la vision chinoise d’Internet, soulignant que celle-ci “suscitait beaucoup d’intérêt et des réponses positives dans le monde entier”. Au début du développement d’Internet, les entreprises étrangères étaient pourtant les bienvenues en Chine, et la technologie évoluait plus vite que les capacités de censure du gouvernement. Google mit au point une version censurée, en chinois, de son moteur de recherche. Amazon s’implanta sur le marché, et les internautes chinois débarquèrent en masse sur Facebook, YouTube et Twitter. C’est après les Jeux olympiques de 2008 que Pékin a durci son contrôle, par crainte de la dissidence politique et pour aider les entreprises chinoises à rivaliser avec leurs concurrents internationaux. Facebook, Twitter et YouTube ont été bloqués en 2009. L’année suivante, Google a annoncé qu’il ne censurerait plus les résultats de son moteur de recherche, et a lui aussi été bloqué. Résultat, Baidu a récupéré le marché de la recherche en ligne, Alibaba a vaincu eBay et le service de paiement en ligne Alipay s’est d’autant plus facilement imposé que PayPal ou Visa étaient interdits.

Marketing. En dehors de la Chine, Alibaba n’a

pas réussi à s’implanter sur de nombreux marchés. Et, après avoir investi dans des produits en arabe et en japonais, Baidu a abandonné ses moteurs de recherche au Japon et en Égypte. En dépit d’une stratégie marketing agressive et du recrutement de vedettes comme la star du football Lionel Messi, Tencent peine à faire adopter WeChat à l’étranger. D’après le cabinet Sensor Tower, l’application WeChat a été téléchargée

MAÎTRISER L’ESPACE VIRTUEL Dans un article intitulé “La mise en place d’un Internet national ; une nécessité pour le système [politique en Iran] et la révolution”, le site ultraconservateur Mashregh expliquait, le 19 novembre, les arguments en faveur de ce projet. “Les colonisateurs [les Occidentaux] ont des moyens différents pour arriver à leurs fins. L’un des moyens les plus efficaces, dans le but de mettre en place un nouvel ordre mondial à leur gré, est d’agir dans l’espace virtuel. En y exerçant une mainmise considérable, ils envoient le contenu qu’ils souhaitent au monde entier et, de plus, ils empêchent tout ce qui va contre leurs intérêts.” Pour le site, “la solution à ces maux est de mettre en place un réseau d’information national, ainsi que l’ont fait des pays comme la Chine, la Russie et la Corée du Nord”. Mashregh cite ensuite un analyste d’Internet, Mohammad Kahvand, qui est aussi membre du clergé : “Ce réseau national doit pouvoir satisfaire les besoins légitimes du peuple, et son contenu devrait être dénué de toute corruption morale et idéologique.”

QUI RÉGNERA SUR INTERNET ? 31

350 millions de fois sur l’App Store d’Apple depuis janvier 2012. Près de 83 % de ces téléchargements ont été effectués depuis la Chine. Il est difficile pour ces champions chinois de percer dans des pays où Google et Facebook sont déjà bien installés. Ils sont également soupçonnés d’avoir des liens avec le Parti communiste. En 2017, le groupe Ant Financial Services, propriété de Jack Ma, le fondateur d’Alibaba, a voulu acheter le spécialiste des paiements électroniques MoneyGram International, établi au Texas. Mais le Comité américain sur les investissements étrangers [chargé d’examiner les opérations transfrontalières susceptibles de menacer la sécurité nationale] s’est opposé à cette fusion l’an dernier. Il a également bloqué le projet de rachat de l’américain Qualcomm par Broadcom [situé à Singapour], arguant que cette opération risquait d’affaiblir Qualcomm, l’un des principaux concurrents de Huawei pour la 5G. En septembre, Jack Ma est revenu sur sa promesse de créer 1 million d’emplois aux États-Unis, pointant du doigt la guerre commerciale [déclarée par Donald Trump à la Chine]. Il n’a pas souhaité répondre à nos questions, et Alibaba nous a renvoyés vers un entretien dans lequel Jack Ma déclarait que “le commerce devrait être un instrument au service de la paix”. Cela fait plusieurs années que Washington mène la bataille sur le front des équipements. En 2012, Huawei et son compatriote ZTE ont été bannis par la commission du renseignement de la Chambre des représentants, qui a estimé

C’est après les Jeux olympiques de 2008 que Pékin a durci son contrôle sur la Toile, par crainte de la dissidence politique. que ces entreprises n’étaient pas indépendantes de Pékin, un soupçon maintes fois récusé par ZTE et Huawei. Et, en janvier dernier, [Meng Wanzhou], la directrice financière de Huawei [et fille du fondateur du groupe], a été accusée par la justice américaine d’avoir contourné les sanctions contre l’Iran. Parallèlement, Huawei a été accusé de vol de secrets industriels. Pour l’heure, les internautes chinois déterminés à explorer les deux Internet peuvent contourner les obstacles en utilisant par exemple des smartphones équipés de cartes SIM étrangères, explique Li Zhen, une spécialiste des études de marché établie à Hong Kong et qui se rend régulièrement en Chine pour son travail. Elle ressent la paranoïa de ses contacts chinois lorsqu’ils discutent de sujets potentiellement dangereux sur WeChat. “Mes amis qui travaillent dans l’administration ou dans les médias parlent en langage codé et il faut parfois du temps pour comprendre ce qu’ils disent, explique-t-elle. Le sujet n’est parfois pas si sensible que ça, mais on ne sait jamais.” —Josh Chin Publié le 9 février

Mode d’emploi

Comment être seul au monde ●●● Dans le cadre de sa loi sur la souveraineté de l’Internet russe (lire page 32), le Kremlin s’apprête à faire un test : déconnecter électroniquement le pays du reste du monde tout en maintenant Internet pour ses citoyens. La date et les aspects techniques de cette expérimentation à grande échelle ne sont pas connus, mais, selon l’édition du 28 mars du journal économique russe RBK, l’agence russe de surveillance des médias Roskomnadzor a d’ores et déjà demandé à trois des quatre plus grands opérateurs russes de s’y préparer. Dans un premier temps, explique le journal, il s’agira de tester, uniquement dans la région de leur choix, un équipement de filtration profonde du trafic (Deep Packet Inspection, DPI), mis au point par la compagnie russe RDP. Ses principales fonctions : prioriser le trafic et ralentir certains flux particuliers. Mais déconnecter le pays nécessite bien plus. “[La Russie] devra rapatrier toutes ses données à l’intérieur de ses frontières, et non plus utiliser des serveurs installés à l’étranger”, explique la MIT Technology Review. La nouvelle loi obligera les fournisseurs d’Internet russes à n’utiliser que des points d’échange à l’intérieur du pays approuvés par Roskomnadzor. Ces points sont des lieux physiques où les câbles se rencontrent pour échanger des données. La Russie devra également se déconnecter du système de noms de domaine mondial (DNS) dont la plupart des “serveurs racines” sont gérés par des groupes aux États-Unis. La Russie pourrait s’inspirer de la Chine, qui a intégré dès le début des années 2000 des infrastructures nationales de fournisseur de services Internet et de DNS. “Mais reproduire la grande muraille du pare-feu chinois risque d’être difficile, explique à The Economist Andreï Soldatov, auteur de The Red Web [“L’Internet rouge”, non traduit en français] et spécialiste de la surveillance russe sur Internet. La Russie est plus imbriquée dans l’architecture globale d’Internet ; ses plus grandes entreprises, comme Yandex, ont des serveurs à l’étranger, tandis que les géants comme Google ont des serveurs en Russie.” Pis, les Russes sont très habitués à des sites comme YouTube, grand fournisseur de divertissement pour enfants notamment. S’il est techniquement possible de se débarrasser de telle ou telle plateforme, cela “peut aussi être explosif sur le plan politique”, juge le journal britannique.—


32. À LA UNE

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—Gazeta.ru (extraits) Moscou

S

i les choses tournent mal, bloquer Internet” : voilà qui est presque devenu la règle numéro un de la politique russe. Il est d’ailleurs étonnant que la loi sur la souveraineté numérique n’apparaisse que maintenant. Cependant, le problème dépasse la volonté affichée par le pouvoir de simplifier le blocage de contenus indésirables. Dans le contexte politique intérieur et international actuel, le vote d’une telle loi paraît inévitable. Au reste, cela correspondrait à la tendance mondiale à la “souverainisation” de différents segments d’Internet.

L’humanité n’est apparemment pas prête à voir fonctionner une “Toile mondiale” indépendante des États souverains et qui vivrait selon les règles d’une liberté totale de l’information. Elle n’est pas prête en raison de nombreuses disparités culturelles, mais aussi, dans un contexte de guerres de l’information, voire de cyberguerres, à cause des doubles voire aujourd’hui des triples standards pratiqués par certains pays. De quoi s’agit-il dans les grandes lignes ? L’État russe sera doté des moyens techniques pour limiter la transmission de données quel que soit le canal transfrontalier utilisé. Les opérateurs de télécommunications seront contraints de mettre en place des “outils de défense face aux menaces”. En cas de menace extérieure sérieuse, un organe unique – le Centre de surveillance et de contrôle des réseaux de communication publics – se rendra maître des télécommunications. Un système

L’idée de souveraineté numérique en Russie a émergé en 2014, après l’introduction des premières sanctions occidentales.

La Russie derrière ses remparts Pour parer à une éventuelle tentative occidentale de couper l’Internet russe du reste de la Toile mondiale, Moscou veut s’équiper d’un réseau souverain. Une démarche conforme à la mentalité nationale, estime Gazeta.ru.

national de gestion des noms de domaines sera créé. Il deviendra plus simple et plus rapide de bloquer des ressources (comme Telegram), et il sera plus difficile de contourner les blocages. Voilà pour l’aspect idéologique. L’autre dimension de ce projet, tout aussi importante (et difficile à condamner, selon moi), concerne la nécessité de se défendre contre les cyberattaques massives. Quant aux blocages, si le mot peut faire peur à l’internaute lambda, il faut rappeler que même dans un système “dur”, comme en Chine, on apprend à les contourner. Les blocages, c’est surtout pour les paresseux et les mal dégourdis. Qui ne sont du reste jamais bien dangereux sur le plan politique. Le projet de loi dans sa forme actuelle a été beaucoup critiqué, on lui a reproché d’être inabouti et de manquer de professionnalisme. Ont été pointés l’énorme coût de la mise en place de cet organe centralisé mais aussi les risques de pannes de l’Internet russe. La Cour des comptes a rendu un avis défavorable, et le gouvernement a demandé qu’il soit revu. L’idée de souveraineté numérique en Russie a émergé en 2014. Des tests de coupure de l’Internet russe du reste du monde ont été menés après l’introduction des premières sanctions


Courrier international — no 1484 du 11 au 17 avril 2019 

occidentales [et de l’embargo russe sur les produits européens]. Les résultats ont visiblement convaincu nos dirigeants, qui en ont déduit que, dans le cadre de la politique de “remplacement des importations”, le principe consistant à “ne compter que sur nous-mêmes” serait une bonne chose dans le domaine du numérique également. À l’époque, la Russie redoutait d’être exclue des systèmes internationaux de paiement tels que Visa et Mastercard, et du réseau interbancaire Swift. Cela n’a pas eu lieu, mais un système de paiement national a tout de même été créé au cas où.

Idéologies. Le débat sur le fait de savoir si une telle menace aurait pu être mise à exécution est du même ordre que celui sur la probabilité d’une attaque de l’Otan. Quoi qu’il en soit, nos dirigeants considèrent ces risques – y compris celui d’un “débranchement” de notre Internet – comme réels. D’aucuns diront que c’est de la paranoïa. Mais on pourrait leur rétorquer : et l’affaire de “l’ingérence russe dans les élections” montée en épingle par les Américains, n’est-ce pas de la paranoïa ? Et le fait que la plupart des sites officiels américains ne sont plus accessibles en Russie qu’en passant par un VPN ? Et Facebook qui a modifié l’algorithme de mise en ligne des publicités qu’il juge politiques, tandis que les sites catalogués comme de “faux comptes russes” sont supprimés sans procès ni preuves ? La censure n’est pas plus belle à voir dans sa version Mark Zuckerberg [le patron de Facebook] que dans la version Roskomnadzor [l’Agence russe de surveillance des médias], même si les principes et l’échelle d’exécution sont différents. Le filtrage des données à l’américaine diffère en effet fortement du filtrage des données à la russe. Le premier relève plutôt de la domination d’une tendance idéologique qui, d’elle-même, comme naturellement, repousse vers les marges tout ce qui ne lui correspond pas. Ce type de censure peut être parfois plus impitoyable et totalitaire que celui de la Russie, où il est historiquement admis que le pouvoir et ses censeurs attitrés décident de ce que doit regarder et lire le peuple écervelé. Si vous essayez aux États-Unis d’affirmer votre point de vue à contre-courant de l’opinion majoritaire, le mainstream, vous serez juste isolé derrière un mur de silence et d’incompréhension. Sachant que les libéraux et les conservateurs de droite, par exemple, peuvent avoir chacun leur mainstream. Et que le droit de critiquer relativement librement toutes les formes de pouvoir sert de règle du jeu commune. Mais dès qu’il s’agit de ce qu’on appelle les “valeurs”, on se retrouve face à un véritable totalitarisme. Notamment lorsqu’il est question de relations entre les genres, races, sexes, ou d’“ennemis extérieurs”. Essayez, par exemple, de dire dans un cercle politique respectable que la question de la Crimée n’est pas aussi simple que ce qu’on lit dans les médias (qui disent tous plus ou moins la même chose). C’est amusant de voir combien l’expression “fake news” est devenue populaire dans un pays qui fut parmi les premiers à inscrire la liberté d’expression dans sa Constitution, et qui a adopté au xxe siècle une loi sur la liberté de l’information. L’appel à lutter contre les fausses informations est

QUI RÉGNERA SUR INTERNET ? 33

Les internautes russes inquiets

← Dessin de Nate Kitch, Royaume-Uni.

À la une

LA SOUVERAINETÉ À TOUT PRIX

Après la fameuse “démocratie souveraine” promulguée par Vladimir Poutine à partir de 2007, voici le temps de la “technologie souveraine”. “Des gigabits souverains”, annonce ainsi la une d’Expert à la mi-février. Dans son dossier principal, le magazine russe explique pourquoi le pays a “besoin” de la nouvelle loi sur l’Internet russe, actuellement en préparation.

●●● Le 10 mars, plusieurs milliers de personnes ont manifesté à Moscou, Voronej et Khabarovsk contre “l’isolement de l’Internet russe” et la censure, rapporte Kommersant. Dans la ligne de mire des organisateurs – le Parti libertarien et la Société pour la défense d’Internet –, deux lois récemment adoptées : celle sur “la sécurité et le bon fonctionnement de l’Internet russe en cas de blocage ou d’attaque venant de l’étranger”, et celle sur “la responsabilité des usagers en cas de marque d’irrespect avérée à l’égard des organes du pouvoir”. Selon les organisateurs, ces lois font partie d’une “stratégie d’État visant à durcir le contrôle d’Internet”. Avec le texte rebaptisé “loi activement repris à travers le monde sous l’impulsion des États-Unis, mais avec des méthodes bien différentes. Notre “tradition” de la censure, je le répète, est tout autre : ici, l’État décide de ce qu’il est bon de publier ou pas. En ce sens, notre Roskomnadzor s’inscrit plutôt dans une “tradition asiatique”. Il a bloqué l’année dernière plus de 600 000 sites sans passer par la justice, et cela pour des raisons qui débordent largement le cadre législatif prévu au départ (contre la propagande du suicide, de la pornographie pédophile et des drogues). En Asie, c’est aujourd’hui la mode de filtrer et de bloquer les fausses nouvelles. Pas selon la méthode Zuckerberg, mais par des mesures de l’État. En Chine, les contenus indésirables sur les réseaux sociaux sont filtrés. La diffusion de fake news et de rumeurs est pénalisée. Ainsi, le projet de loi soumis à la Douma russe est inspiré du modèle chinois.

Steppe sauvage. C’est la fin de l’anonymat

sur Internet. Facebook et Google eux-mêmes sont désormais obligés de dévoiler des données personnelles à la demande des pouvoirs publics et de supprimer les contenus “illégaux”. La diffusion de fausses informations est passible de prison. Nos législateurs sont de loin plus “libéraux” que les législateurs asiatiques. Pour l’instant. À ce propos, Google a récemment accédé à la demande de Roskomnadzor de supprimer des liens vers des contenus interdits en Russie. S’inscrivant ainsi dans la tendance générale vers la souveraineté numérique des États. Les tentatives actuelles du pouvoir russe de contrôler le monde virtuel peuvent être vues dans la continuité de traditions séculaires. Au début du Moyen Âge, nous luttions contre la steppe sauvage à laquelle se réduisait la majeure partie du monde extérieur et que l’on considérait comme une menace. Cette terra incognita est le pendant de la “Toile mondiale” d’aujourd’hui, peuplée d’éléments hostiles. La “ligne de fortifications”, c’est Roskomnadzor, qui barre la route au prosélytisme occidental (la diffusion de croyances étrangères sur des terres non canoniques), tâche qui a toujours été dévolue à l’Église orthodoxe dans son rapport au catholicisme.

sur la souveraineté de l’Internet russe”, les internautes redoutent que les autorités n’envisagent en réalité de couper le réseau russe du reste du monde. Le 3 avril a été découverte à Saint-Pétersbourg une pierre tombale portant l’année de naissance de Vladimir Poutine et l’année actuelle (1952-2019), accompagnées de sa photographie et de l’épitaphe “A trahi le peuple russe”. L’installation, revendiquée par le groupe d’activistes Agit Rossia, dénonce la loi sur le blocage des contenus “irrespectueux” à l’égard du pouvoir. “Lois antipeuple, mensonge perpétuel, gouvernance abjecte : pour les citoyens russes, Poutine est mort”, peut-on lire sur leur compte Telegram. Pour les Américains, une frontière indique une occasion d’élargir l’espace de la liberté ; pour la Russie, c’est une fortification qui doit nous protéger d’un monde hostile – un firewall [pare-feu]. Historiquement, la Russie n’a pas été une grande puissance maritime tournée vers la découverte et la colonisation de contrées lointaines. La fenêtre sur l’Europe ouverte par Pierre le Grand n’a jamais fait entrer, avec les courants d’air, que des idées subversives et des mœurs dissolues. L’Empire russe est plutôt un empire défensif. La conquête de territoires était une manière de réduire la taille des espaces hostiles et de se prémunir de menaces potentielles. Aujourd’hui encore, dans l’inconscient collectif, nous ne nous considérons pas comme faisant partie de la “civilisation mondiale”, en particulier européenne. Il y a nous, et il y a eux. Et nous ne pouvons pas former un tout, nous ne ferons jamais partie d’eux. Dans ce contexte, comment l’Internet russe pourrait-il fonctionner autrement qu’en tant que segment autonome de l’Internet mondial ? Il ne le pourrait pas. Et il ne le fera pas. Cette autonomie satisfera la majorité des Russes. Nous sommes habitués à rester à part. Certains diront que c’est de la paranoïa. D’autres, que c’est notre destin historique. —Gueorgui Bovt Publié le 11 février

SOURCE GAZETA.RU

Moscou, Russie gazeta.ru Fondé en 1999, ce site plutôt libéral est devenu l’un des principaux médias électroniques généralistes russes. Il figurait en 2014 dans le top 5 des sites d’information les plus visités de l’Internet russe. Son équipe de chroniqueurs, parmi les plus lus, a beaucoup fait pour sa réputation.


34.

Courrier international — no 1484 du 11 au 17 avril 2019

tra n sversales.

Économie ......36 Signaux ..37

e n v i r o n n e m e nt

la première dame, estimant que le Costa Rica doit bien entendu être un “pionnier de l’écologie”. Elle n’en est pas moins confrontée à des problèmes plus immédiats : pour aller travailler, elle doit se lever à 4 heures du matin, faire une heure de bus, marcher jusqu’à la gare (ou courir, si son bus a du retard) pour encore vingt minutes de train – dans un tortillard au diesel sifflant et crachant. Soit deux heures de trajet, deux fois par jour. Elle a commencé à économiser pour se payer une voiture d’occasion – une petite citadine Suzuki Swift. Ses déplacements quotidiens en seraient simplifiés, assure-telle, tout en étant très consciente que cela rejetterait aussi davantage de carbone dans l’atmosphère. “Tout le monde veut une voiture, soupire-t-elle. Ça n’arrange pas les choses.”

Le Costa Rica entame sa mue vers le zéro carbone Politique. Ce petit pays a l’ambitieux projet de supprimer ses émissions de CO2 d’ici à 2050. Un véritable test, à une échelle réduite, d’une révolution verte.

—The New York Times (extraits)

New York

L

’empreinte carbone du Costa Rica est minuscule par rapport à celle d’autres pays. Mais [la première dame] Claudia Dobles [chargée de superviser la mise en œuvre d’un “plan de décarbonation”] caresse un rêve ambitieux : démontrer qu’en se passant totalement de combustibles fossiles, un petit pays peut donner l’exemple au reste du monde et, dans la foulée, résoudre un problème crucial et améliorer la santé et le bien-être de ses citoyens. Cela permettrait de faire échec au “pessimisme et au chaos” qu’inspire le réchauffement climatique, a-t-elle déclaré. “Nous devons commencer à apporter des réponses.” Avec son pari écologique – qui se heurte certes encore à un certain nombre de difficultés –, le Costa Rica a pris une longueur d’avance. Une grande part de la production électrique nationale est d’ores et déjà issue de sources d’énergies renouvelables – essentiellement hydroélectriques, mais aussi éoliennes, solaires et géothermiques. Au cours de ces trente dernières années, après des décennies de déforestation à tout-va, le pays a multiplié par deux son couvert forestier, si bien que la moitié du territoire est aujourd’hui tapissée d’arbres. Immense réservoir de carbone, ce poumon vert est également un important facteur d’attractivité touristique. Pour ne rien

gâcher, l’ensemble de la classe politique s’accorde à admettre la réalité du changement climatique. Si cette stratégie de “décarbonation” réussit, le Costa Rica pourrait fournir une feuille de route à d’autres pays, et plus particulièrement aux pays en voie de développement, en montrant comment des dirigeants démocratiquement élus peuvent favoriser la croissance économique en s’affranchissant des sources d’énergie polluantes. Mais si elle échoue dans un pays si petit et si stable politiquement, cela aura des conséquences tout aussi décisives : “Si nous n’arrivons pas à éliminer totalement le recours aux combustibles fossiles à l’horizon 2050, il y a de fortes chances pour qu’aucun autre pays n’y parvienne”, reconnaît Francisco Alpízar, économiste au Centre de recherche et d’enseignement supérieur en agriculture tropicale de Turrialba [dans le centre du pays] et conseiller climatique du gouvernement. Pour Claudia Dobles, la priorité consiste à s’attaquer aux transports, principale source d’émission de gaz à effet de serre du Costa Rica. Selon une enquête récente de l’organisation [académique] Estado de la Nación, il y a en effet de plus en plus de voitures et de deux-roues sur les routes du pays, l’âge moyen des véhicules en circulation étant

À l’heure de pointe du matin, la vitesse du trafic ne dépasse pas 16 km/h.

↙ Dessin d’Ajubel paru dans El Mundo, Madrid.

de 17 ans. Les embouteillages sont un véritable fléau : à l’heure de pointe du matin, la vitesse du trafic ne dépasse pas 16 km/h ; en fin d’après-midi, elle est encore plus lente. Dans le cadre de son plan national de décarbonation [adopté le 24 février], le gouvernement projette de mettre en service des lignes ferroviaires électrifiées pour le transport des passagers et du fret d’ici à 2022, ce qui correspond à la fin du mandat du président Carlos Alvarado. Il s’est par ailleurs donné jusqu’en 2035 pour convertir à l’électricité près d’un tiers de la flotte d’autobus et installer des dizaines de bornes de recharge, et prévoit qu’à échéance 2050, pratiquement tous les véhicules individuels et collectifs en circulation rouleront à l’électricité. Cette réforme des transports coûtera cher, et elle passera nécessairement par d’autres mesures qui n’ont à première vue que très peu de rapport direct avec le changement climatique – assainir le budget du pays, d’abord, afin d’être en mesure de faire de gros emprunts à l’étranger pour financer cet ambitieux projet, et réduire le taux de chômage, un dossier politique brûlant. Cela suppose également de répondre aux besoins des citoyens qui aspirent à plus de mobilité socioprofessionnelle. C’est le cas de Stephanie Abarca, 32 ans, gérante d’une boutique d’ameublement. En partant au travail avec son sac et sa boîtedéjeuner en main, elle assure soutenir entièrement les objectifs environnementaux de

Recycler, composter. Après les transports, l’agriculture et la gestion des déchets représentent la plus grande part des émissions du Costa Rica. Pour limiter la pollution des décharges, le plan prévoit de construire de nouvelles usines de traitement des déchets et de mettre en place des systèmes de recyclage et de compostage, aujourd’hui pratiquement inexistants. Les producteurs d’ananas et de bananes devront eux aussi limiter leurs émissions de gaz à effet de serre. Tout comme les éleveurs de bétail, ce qui pourrait passer par une réduction des surfaces de terres utilisées. Or les Costaricains sont de grands amateurs de viande. Reste à savoir comment le Costa Rica financera son ambitieux plan écologique. Une première estimation en évaluait le coût à 6,5 milliards de dollars [5,75 milliards d’euros] pour les seules onze prochaines années [correspondant aux phases “démarrage”, de 2018 à 2022, et “virage”, de 2023 à 2030], un montant dont le gouvernement a assuré qu’il serait réparti entre le secteur privé et le public. Ce qui est plus vite dit que fait, car l’Organisation pour la coopération et le développement économique (OCDE) a pointé du doigt le faible taux de recouvrement de l’impôt, les exemptions fiscales accordées à de puissantes entreprises industrielles et l’envolée de la dette publique. L’aggravation du déficit budgétaire costaricain a récemment conduit les agences de notation à revoir à la baisse la note de solvabilité du pays. Et la réforme budgétaire que le président a tenté de faire passer l’année dernière a soulevé un tollé, déclenchant des manifestations et un mois de grève des enseignants.


Courrier international — no 1484 du 11 au 17 avril 2019

Limón

10° N

3 820 m

Vers le canal

COSTA RICA

SOURCE : FRANCE DIPLOMATIE

PANAMA Ro Pana ute méric a

ine

Océan Pacifique

200 km

Superficie : 51 100 km2 (≈ 1/10 de la France) Population : 5 millions d’habitants

Carlos Alvarado, 39 ans, qui, avant d’être élu à la tête de l’État l’année dernière, a publié un roman historique, aime bien se référer au passé. Certains de ses prédécesseurs ont également réalisé des choses improbables, se plaît-il à rappeler, telle l’abolition de l’armée en 1949. La lutte contre le dérèglement climatique est à son sens “la mission première de notre génération”. Il ne voit aucune raison d’attendre que d’autres pays, plus grands et plus puissants, ouvrent la voie. En 2050, souligne-t-il, son fils aura 37 ans, soit le même âge que lui lorsqu’il a brigué la présidence.

Code tropical. Le dernier dimanche de

février, sur une estrade dressée derrière le musée de l’Art costaricain [à San José, la capitale], son gouvernement s’est efforcé de rallier le pays à son plan de décarbonation. Les invités ont répondu à l’appel. Le code vestimentaire était décontracté tropical : imprimés à fleurs, vêtements en lin, panama sur la tête. Des bruits évoquant la forêt tropicale emplissaient l’espace. Des acteurs déguisés en animaux se glissaient parmi le public. “Green is the new black”, proclamait le teeshirt de la première dame. “C’est une grande transformation qui nous attend, a déclaré le président. Nous devons la réaliser par les données, par l’intelligence, mais nous devons surtout nous armer de courage pour aller de l’avant.” Tout le monde n’a pas forcément à y gagner. Un lobby industriel représentant les propriétaires d’autobus a dit que pour électrifier leur flotte, comme l’exige le gouvernement, il leur faudrait soit des subventions publiques, soit augmenter le tarif des billets, ce qui, politiquement, n’arrangerait très certainement pas le pouvoir en place. Les importateurs de voitures souhaitent quant à eux que les autorités pénalisent les voitures d’occasion, plus polluantes. Le plus grand importateur, Javier Quirós, estime que pour financer un plan aussi ambitieux, le pays devrait reconsidérer son moratoire sur les forages pétroliers. Guillermo

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Les taxes liées aux combustibles fossiles représentent plus de 20 % des recettes de l’État. rencontré Carlos Alvarado. Ses parents l’accompagnaient en voiture dans ses moindres déplacements. “Je n’avais pratiquement jamais l’occasion de prendre l’air”, se rappelle-t-elle, sauf lorsqu’elle allait rendre visite à de la famille à la campagne. Puis, jeune adulte, elle a fait un séjour à Paris, dans le cadre d’une bourse d’études. L’expérience l’a transformée. Elle n’a plus éprouvé le besoin d’avoir une voiture. Claudia Dobles [qui est architecte et urbaniste] aimerait que ses concitoyens connaissent ce mode de vie piéton dans leur pays. Pour ce faire, précise-t-elle, il faudrait redéfinir de fond en comble les modèles d’urbanisme de l’immense zone métropolitaine tentaculaire de San José. Prévoir davantage de logements, de commerces, de trottoirs et d’espaces publics où les gens puissent se rencontrer. Et mettre en place des transports modernes, rapides et sûrs. La première dame veut que ses compatriotes comprennent qu’il ne s’agit pas uniquement d’émissions [de gaz à effet de serre]. “C’est aussi une question de qualité de vie”, martèle-t-elle. Cela étant, si tous les pays du monde devaient se fixer un objectif zéro carbone, le Costa Rica n’en sortirait pas gagnant : la grande majorité des trois millions de touristes qui ont visité le pays l’année dernière sont arrivés par avion, laissant dans le ciel une énorme empreinte carbone. —Somini Sengupta et Alexander Villegas Publié le 12 mars

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Constenla, président de la majorité parlementaire, n’est pour sa part absolument pas favorable à une augmentation de la taxe sur l’essence. Autre écueil : limiter le nombre de voitures ferait rentrer moins d’argent dans les caisses de l’État, à un moment où le Costa Rica peut le moins se le permettre. En effet, selon le ministère de l’Environnement et de l’Énergie, l’ensemble des taxes liées aux combustibles fossiles, y compris celles imposées aux voitures neuves, représentent plus de 20 % des recettes de l’État. Le gouvernement n’exclut pas une refonte en profondeur du système fiscal, ce qui serait politiquement risqué. Claudia Dobles a proposé d’augmenter les taxes sur les véhicules consommant beaucoup d’essence, ce qui est aussi risqué. Elle se dit toutefois convaincue que les habitudes vont évoluer. Enfant, raconte-telle, il lui fallait une heure pour se rendre à l’école en bus. C’est d’ailleurs là qu’elle a

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Mer des Caraïbes

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ISSN 0247-3739


36.  TRANSVERSALES

Courrier international — no 1484 du 11 au 17 avril 2019 ↙ Dessin de Tiounine paru dans Kommersant, Moscou.

ÉCONOMIE

Les Russes empruntent à tout-va Consommation. La Douma prépare un projet de loi pour limiter l’endettement des ménages, qui s’emballe depuis quelques mois.

—Ogoniok (extraits) Moscou

C

’est la nouvelle tendance : les Russes achètent leurs cadeaux à crédit. Ces dames se sont endettées le 23 février [Journée du défenseur de la patrie, considérée comme la fête des hommes] pour faire plaisir à ces messieurs. Qui à leur tour ont contracté le 8 mars [Journée internationale des droits des femmes] 250 000 crédits pour un montant total de 2 milliards de roubles [27 millions d’euros]. À quoi ont donc servi ces sommes folles ? La moitié des hommes prévoyaient d’offrir des produits de beauté, 15 % d’inviter l’élue de leur cœur au restaurant, 10 % de lui acheter une carte cadeau, 9 % de l’électroménager, etc. Il y a quelques mois, le nouvel an avait créé une situation similaire, et beaucoup de citoyens avaient réveillonné à crédit. Natalia Zoubarevitch, chercheuse à l’Observatoire des revenus et du niveau de vie de l’École des hautes études en sciences économiques, voit là un phénomène nouveau : “Les gens ont tenu bon en 2015, ils ont résisté en 2016. En 2017, on a observé une hausse rapide de l’endettement. Le volume des crédits octroyés aux ménages a augmenté de 35 % en 2018, et l’endettement privé a atteint 14 900 milliards de roubles [200 milliards d’euros]. Les ménages ont continué de consommer grâce au crédit, tandis que les revenus n’ont cessé de diminuer. Ce qui est une situation à haut risque, car comment rembourser ? Pour l’instant, le taux de défaillance est bas, 1,1 % pour les prêts immobiliers et 8 % pour les crédits à la consommation.” Une telle situation est inhabituelle pour la Russie. Selon les experts, le pays n’a jamais connu une telle hausse des prêts. D’après l’Association des banques de Russie, 49 millions de citoyens

vivraient aujourd’hui à crédit, soit plus de la moitié de la population active. Les crédits à la consommation représentent 46 % du volume de l’endettement, les crédits immobiliers 43 % et les crédits auto 11 %. L’endettement des Russes est devenu en quelques semaines un problème national, dont les législateurs se sont saisis sans attendre. Début mars, le président de la Commission chargée des marchés financiers de la Douma, Anatoli Aksakov, a annoncé la préparation d’un projet de loi concernant la limitation du poids de l’endettement des ménages. L’idée serait d’interdire la souscription de nouveaux crédits aux foyers qui consacrent déjà plus de 50 % de leurs revenus mensuels aux

remboursements. Le projet de loi sera présenté cet été et pourrait être voté avant la fin de l’année. Pourquoi cette augmentation de 35 % des crédits à la consommation a-t-elle activé le signal d’alarme ? Constantin Korichenko, ancien vice-président de la banque centrale (2002-2008), y voit plutôt un motif d’optimisme : “La hausse des crédits à la consommation depuis deux ans s’explique par le fait que les gens sont moins inquiets quant à l’état de notre économie. Ils ont de nouveau envie de vivre mieux et d’acheter des biens durables. Mais dans le même temps, les revenus continuent de baisser. Les gens n’hésitent donc pas à acheter à crédit lorsque c’est possible.”

Rupture. Natalia Akindinova,

directrice de l’Institut du développement de l’École des hautes études en sciences économiques, souligne que l’année passée a marqué un point de rupture : les gens ont changé de mode de consommation. “À d’autres périodes, nous observions plutôt un modèle de consommation fondé sur l’épargne : économiser d’abord, puis acheter, constate-t-elle. L’année dernière, le niveau d’épargne a brusquement chuté et le modèle de comportement a basculé vers l’emprunt : acheter maintenant, payer plus tard. Il ne s’agit pas d’un phénomène extraordinaire. Au contraire, c’est une pratique courante dans tous les pays développés.” Pour évaluer la gravité de la situation, il faut comparer le

volume des dépôts bancaires et celui des prêts accordés à la population. D’après Alexeï Vedev, ancien vice-ministre du Développement, la norme internationalement admise est de 60/40. Nous n’avons connu un tel rapport qu’en 2005, année particulièrement prospère. Durant les années de crise, on est passé à 20/80. Aujourd’hui, la situation n’est pas critique : la part des crédits est de 55. Bien plus importants et dangereux sont les retards de remboursement, les mauvais crédits et les défauts de paiement. D’après Evguenia Lazareva, responsable du projet “Pour les droits des emprunteurs” du Front populaire panrusse, ils ne représenteraient que 7 % du volume total des emprunts. “D’après les statistiques des banques, les défauts de remboursement ont sensiblement diminué ces derniers temps. Les années 2015-2016 ont été bien plus inquiétantes avec un taux de défaut de près de 10 %. Sur les

Le volume des crédits octroyés aux ménages a augmenté de 35 % en 2018. quatre dernières années, la situation s’est au contraire stabilisée avec la sortie de la crise et le retour à la croissance, même faible.” Comment alors évaluer la situation ? Est-elle critique ou pas encore ? “Si les emprunts dépassent 50 % des revenus annuels de l’emprunteur, la probabilité d’un défaut de paiement devient forte”, estime Evguenia Lazareva. Or actuellement la moyenne nationale du taux d’endettement avoisine 27 % des revenus annuels des ménages. Constantin Korichenko présente les choses différemment : “En moyenne, chaque emprunteur russe doit aujourd’hui aux banques l’équivalent d’un mois de revenus.” Ce qui n’est pas non plus catastrophique. Quelle est dans ce cas la cause de ce vent de panique, puisque nous sommes dans la tendance mondiale et que les Russes semblent se rapprocher des Européens dans leurs modes de consommation ? “Nous avons des taux d’intérêt très élevés dans un contexte où les revenus des ménages sont en baisse, explique Alexeï Vedev. Les raisons, on les connaît : le taux directeur élevé de la banque centrale, celui auquel elle prête aux banques et qui

leur sert de référence pour les crédits privés. Un taux qui s’explique par la lutte sans fin contre l’inflation. Ainsi, le taux annuel avoisine 8-9 % pour les emprunts immobiliers et 11 à 13 % pour les crédits à la consommation. C’est la montée des taux d’intérêt durant les années de sanctions [depuis 2014] qui a provoqué la hausse du niveau d’endettement. Les durées d’emprunt sont très courtes. Les gens s’efforcent de rembourser rapidement car leurs perspectives de revenus sont incertaines et parce que les taux sont très élevés.”

Importations. Dans le monde

entier, l’emprunt est considéré comme l’un des principaux moteurs de la consommation et comme une condition première de la croissance économique. En Chine, les crédits privés représentent 5 653 milliards de dollars au 23 février. Contre 221,3 milliards de dollars en Russie au 16 février, soit 25 fois moins que la Chine, avec une population seulement 10 fois inférieure. En Chine, soulignent les experts, le crédit permet de satisfaire la demande de produits chinois. “Chez nous, l’influence des crédits à la consommation sur la production locale est faible, explique Natalia Akindinova. Les gens empruntent pour acheter des voitures, de l’électroménager et de l’électronique. Or tout cela est soit entièrement importé, soit assemblé en Russie à partir de pièces importées. Les gens veulent des produits de qualité. Mais notre industrie ne peut pas répondre à cette demande. Je pense que le problème vient de notre industrie, pas de l’endettement.” Car en achetant des produits de qualité importés, nous enrichissons les économies des autres et non la nôtre. —Alexandre Trouchine Publié le 11 mars

SOURCE OGONIOK

Moscou, Russie Hebdomadaire, 67 000 ex. ogoniok.com Après plus d’un siècle d’une histoire mouvementée, “La Petite Flamme” se présente aujourd’hui comme un magazine d’informations générales et de reportages richement illustrés. En 2009, il a été racheté par le groupe Kommersant.


TRANSVERSALES.

Courrier international — no 1484 du 11 au 17 avril 2019

sig n au x

37

Chaque semaine, une page visuelle pour présenter l’information autrement

Y a-t-il une longueur idéale pour les romans ? Quelle que soit leur épaisseur, ce sont les différents tomes d’Harry Potter qui sont les mieux notés.

Classiques de la littérature selon le site Goodreads, classés en fonction du nombre de pages et de l’évaluation des lecteurs Note sur Goodreads (5 = meilleure note)

Harry Potter #1

Harry Potter #6

Harry Potter #3

Harry Potter #4

4,5

Harry Potter #2

Harry Potter #5

La Communauté de l’anneau

Autant en emporte le vent

Le Comte de Monte-Cristo

Le Monde de Narnia. Le lion, la sorcière blanche et l’armoire magique

Guerre et Paix

Anna Karénine

4,0

Les Misérables

Taille = nombre d’évaluations

L’Iliade

courbe de tendance

La Grève (Atlas Shrugged)

L’Odyssée

Période de publication : 1950-2017

3,5

1900-1949

Moby Dick

1800-1899 1401-1799

La Lettre écarlate

avant 1400

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1 250

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Nombre de pages

La source

1843. Ce bimestriel britannique, magazine culturel de The Economist, lancé en 2016, fait la part belle aux infographies. Celle-ci est issue de l’édition de décembre-janvier. Elle s’appuie sur la notation de 737 livres étiquetés “classiques de la littérature”

sur Goodreads – un agrégateur de critiques comptant 80 millions de membres – et montre que les volumes les plus minces n’ont obtenu en moyenne qu’une note de 3,9 sur 5, tandis que ceux de plus de 1000 pages ont obtenu une note de 4,2.


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MAGAZINE Mexique, ton complexe identitaire • Idées....... 44 Portraits sens dessus dessous • Tendances....... 46

Winter is coming. “L’hiver vient.”

ADIEU “GAME OF THRONES”

La dernière saison de la série américaine de HBO débute le 14 avril. Elle est attendue comme l’un des plus grands événements de pop culture de la décennie. Retour sur la construction d’un phénomène, entre excès et records, qui a surpassé toutes les attentes. — USA Today, McLean


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SOURCE

↙ Pris entre le feu et la glace, Daenerys Targaryen et Jon Snow dans la dernière saison de la série.

I

l était une fois, il y a longtemps, en 2011, une série appelée Game of Thrones qui n’était pas ce que nous connaissons aujourd’hui. Difficile de s’en souvenir à la veille de la diffusion tant attendue de la huitième et dernière saison de la série d’HBO, mais il fut un temps où l’affaire ne faisait pas tant de bruit que ça. À son lancement, la série [adaptée des romans de fantasy à succès de George R. R. Martin par David Benioff et D. B. Weiss] était loin d’attirer autant les foules. Elle n’avait pas encore décroché l’Emmy de la meilleure série dramatique [ce sera chose faite en 2015, 2016 et 2018]. Les éditorialistes ne se bousculaient pas pour écrire à son sujet. Elle n’avait pas un budget équivalent à un film de Marvel [plus de 90 millions de dollars ont été déboursés pour les six épisodes de la saison 8].

McLean, États-Unis Quotidien, 1 700 000 ex. usatoday.com Lancé en 1982, c’est le seul quotidien national du pays,

avec The Wall Street Journal. Surnommé le “CNN de la presse écrite”, ce titre populaire n’en offre pas moins des articles de qualité, parfois en avance

Les critiques étaient bonnes, tout comme les audiences, le premier épisode ayant attiré quelque 2,2 millions de téléspectateurs. Mais tout cela restait dans la moyenne. L’un dans l’autre, c’était bien, et c’était tout. Comment est-on passé d’une modeste première saison, où les péripéties trop coûteuses à filmer se déroulaient hors écran, à un monde où Game of Thrones est devenu l’un des plus grands événements de pop culture de la décennie ? En huit ans, cette épopée fantastique qui conte l’histoire de rois guerriers et de non-morts gelés a conquis la télévision. Elle a connu une ascension aussi progressive qu’exceptionnelle. Elle a procédé exactement comme ses personnages rescapés se sont emparés (ou ont tenté de s’emparer) du continent imaginaire de Westeros : par la violence, par surprise, avec une bonne dose de chance

sur les grands journaux. Il permet d’appréhender au mieux les questions d’actualité auxquelles s’intéressent les Américains.

et quelques erreurs. Quand on les regarde à nouveau aujourd’hui, la piètre qualité des effets spéciaux des premiers épisodes a quelque chose de choquant, sans parler de l’interminable mise en place de l’histoire et des intrigues filandreuses. La série ne s’est pas tout de suite taillé la réputation de regorger d’action, de magie et de violence impitoyable. C’est vers le milieu de sa première saison en dix épisodes qu’elle s’est révélée sur le plan créatif, juste à temps pour que les auteurs puissent mettre en scène le premier grand coup de théâtre des romans de George R. R. Martin. C’est l’idée qu’un personnage, quel qu’il soit,

POP CULTURE

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USA TODAY


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You know nothing, Jon Snow. “Tu ne sais rien, Jon Snow.”

puisse mourir n’importe quand qui a permis à Game of Thrones de se distinguer, et la première victime a été le héros de facto, Ned Stark, incarné par la plus grande star de la série, Sean Bean. Il finit décapité au neuvième épisode, coupant le souffle aux téléspectateurs qui n’avaient pas lu les livres. Mais le moment où Game of Thrones est vraiment passé du statut d’épopée adorée par les fans de fantasy à celui de série culte pour un vaste public, ce sont les sinistres Noces Pourpres. Un événement phénoménal, un tournant dans le récit qui a contribué à faire de la série une référence en matière d’intelligence créative. Un choix efficace non seulement parce que la séquence était violente et surprenante, mais aussi parce qu’elle a bénéficié d’une écriture, d’un jeu et d’une réalisation magnifiques, spectaculaires. Si vous ne savez rien de ces minutes fatidiques à la fin de la troisième saison [dans le neuvième épisode, intitulé “Les Pluies de Castamere”, qui a créé une grande vague de réactions sur les réseaux sociaux lors de sa diffusion en 2013], elles dépeignent l’assassinat de Robb et Catelyn Stark (Richard Madden et Michelle Fairley), ainsi que de l’épouse enceinte de Robb, Talisa (Oona Chaplin), trahis par des personnages que l’on pensait connaître. La violence de la scène, où le ventre gonflé de Talisa est poignardé à plusieurs reprises tandis que Catelyn a la gorge tranchée d’une oreille à l’autre, est atroce. Dans l’histoire, ce coup de théâtre fait pencher la balance du jeu des trônes en faveur des Lannister. Les Stark, qui devraient l’emporter puisqu’ils sont a priori gentils, se retrouvent sans chef ni armée. Après les Noces Pourpres, les morts, le sang et l’horreur se sont enchaînés. L’infâme roi Joffrey (Jack Gleeson) trépasse lui aussi pendant ses noces, pendant la quatrième

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saison. La même année, Oberyn Martell (Pedro Pascal) est tué dans la scène la plus écœurante de la série, le crâne littéralement broyé. Dans la saison 6, Cersei (Lena Headey) fait exploser un temple rempli de ses ennemis – et de centaines de témoins innocents. Mais Game of Thrones n’a pas seulement pour moteur la mort et la destruction. À partir de la quatrième saison, les critiques et les fans ont commencé à dénoncer son recours à la violence contre les femmes, y compris des scènes de viol qui n’étaient pas dans les romans de Martin. Le sexe, la nudité et les violences sexuelles sont au menu de la série depuis le tout premier épisode, mais deux scènes ont plus particulièrement choqué : quand Jaime Lannister (Nikolaj Coster-Waldau) viole sa sœur Cersei dans la saison 4, et quand Ramsay Bolton (Iwan Rheon) viole Sansa (Sophie Turner) dans la saison 5. À l’issue de cette scène, des fans ont affirmé qu’ils ne regarderaient plus jamais la série [Benioff et Weiss les ont entendus : les sixième et septième saisons de la série sont les seules à ne comporter aucune scène de viol]. D’une certaine façon, la controverse suscitée par les violences sexuelles n’a fait qu’accroître encore la réputation de la série et lui a valu davantage d’intérêt, ce qui est souvent le cas de tout sujet controversé. Fort heureusement, la série est passée à la vitesse supérieure. Les personnages féminins se sont approfondis [voir encadré ci-contre]. u lancement de la sixième saison, en 2016, Game of Thrones était désormais un authentique phénomène. Fraîchement récompensée de l’Emmy de la meilleure série dramatique pour la saison 5 – la pire, selon certains [de nombreux critiques s’accordent sur la lenteur de son intrigue et sa valeur narrative transitionnelle] –, la série est repartie à la hausse après un bref fléchissement de ses chiffres d’audience. Les scénaristes ont ressuscité le personnage préféré des fans, Jon Snow (Kit Harington), et ont enfin regroupé tous leurs protagonistes disparates lors de réunions très attendues du public. Les chiff res ont continué de grimper. Le dernier épisode de la série en date, la conclusion de la saison 7 en 2017, a atteint un record avec 12,1 millions de téléspectateurs dans la même journée, et bien plus ensuite [environ 30 millions de spectateurs sur toutes les plateformes de HBO confondues, soit 8 millions de plus que le final de la saison précédente]. Quand on repense aux séries télés qui ont fait le plus de bruit par

le passé, on peut en général identifier le moment où elles ont crevé le plafond. Survivor [une émission de télé-réalité américaine diffusée depuis 2000 sur CBS] a démarré très fort tout de suite. La série Breaking Bad [diffusée de 2008 à 2013 sur la chaîne câblée AMC] s’est distinguée grâce à “l’effet Netflix”, son audience montant en flèche quand les premières saisons ont été diffusées sur la plateforme de streaming. Grey’s Anatomy a, disons, explosé avec son histoire de bombe à l’intérieur d’un patient [le 16e épisode de la deuxième saison diffusé après le Super Bowl, en 2006, et dans lequel les médecins doivent opérer un patient qui a un engin explosif dans la poitrine, est le plus grand succès d’audience de la série]. Des moments de ce genre, Game of Thrones n’a cessé d’en aligner, et a connu une croissance exceptionnelle à une époque où l’audience est en déclin pour pratiquement tout le reste. La convergence d’événements qui a abouti à sa domination sur le petit écran ne se reproduira peutêtre jamais. Quand la série prendra fin le 19 mai, une autre pourra-t-elle briguer son trône? —Kelly Lawler Publié le 12 mars

1

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A

Records en série

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SEMAINES DE TOURNAGE, c’est le temps qu’il a fallu pour filmer la bataille de Winterfell, au cœur de la prochaine saison de Game of Thrones, annoncée comme la plus longue séquence de bataille jamais montrée à l’écran, petit ou grand. Tournée en Irlande du Nord, elle a nécessité cinquante-cinq nuits de travail aux 750 personnes de l’équipe mobilisée pour la mettre en œuvre. Elle réunit également pour la première fois au même endroit la majorité des personnages de la série.

MILLIARD DE VISIONNAGES ILLÉGAUX à travers le monde, c’est un record qui doit beaucoup

moins plaire à ses producteurs, mais c’est pourtant ce qu’a suscité la série en 2017 pour sa septième saison, selon un rapport d’une société d’analyse du piratage américaine. Selon la firme, le phénomène est d’une ampleur sans précédent, et elle précise que dans les soixante-douze heures qui ont suivi les diffusions du premier et du dernier épisode, 90 millions et 120 millions de visionnages illégaux respectivement (en streaming ou en téléchargement) avaient déjà eu lieu.

EMMY AWARDS, pour 132 nominations,

ont déjà été remportés par l’épopée fantasy, qui a battu dès 2016 le record de 37 trophées pour 108 nominations de Frasier, une sitcom des années 1990. Un exploit mentionné dans le Livre Guinness des records. En plus de nombreuses récompenses techniques, Game of Thrones a aussi été sacré meilleure série dramatique trois fois, tout comme Peter Dinklage l’a été en tant que meilleur acteur dans un second rôle.


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La dernière série que l’on regarde tous ensemble ? Depuis 2011, le paysage de la télévision a considérablement changé. Au point de se demander si la fin de l’épopée fantasy ne marque pas aussi la fin d’une ère dans la manière de consommer les séries.

L

e plus prudent est de rester éloigné des réseaux sociaux tant que vous n’avez pas vu les nouveaux épisodes”, explique le Telegraph dans un de ces nombreux articles qui expliquent comment ne pas se faire spoiler Game of Thrones. Ce sont de véritables marronniers à chaque nouvelle saison. Diffusée les dimanches soir à 21 heures (pour la côte Est) sur HBO, la série est aussi depuis 2015 diffusée en simultané dans plus de 170 pays (et sur OCS en France). Mais pour ceux qui ne sont pas suffisamment motivés pour se lever en pleine nuit et regarder la série de fantasy – qui avec ses scènes de sexe et de violence n’aura pas l’effet d’une tisane au tilleul –, il faudra savoir éviter les titres d’articles et les photos en ligne susceptibles de gâcher le suspense. Au-delà de l’ampleur du phénomène Game of Thrones, dont la communauté de fans est très présente sur Internet, il est rare que d’autres programmes suscitent de telles envies de partage et de discussion.

Selon certains spécialistes, il pourrait même être quasiment impossible qu’une nouvelle série puisse dorénavant avoir le même rayonnement populaire. Car depuis le début de la diffusion de l’épopée à gros budget, en 2011, le paysage télévisé américain a radicalement changé. Comme le rappelle le Los Angeles Times, il se retrouve très fragmenté. Ainsi, en 2018, l’industrie du divertissement a atteint “un nouveau sommet”, avec pas moins de 495 séries proposées aux Américains, à la télévision ou sur les plateformes en ligne. Pour la première fois, ce sont les services de streaming, Netflix en tête, qui proposent le plus de nouveaux programmes, devant les grandes chaînes de télévision et du câble. À titre comparatif, en 2011, il n’y avait “que” 266 séries disponibles (dont beaucoup de rediffusions), très majoritairement à la télévision traditionnelle et sur le câble. Cette augmentation constante du nombre de nouvelles productions a été observée dès 2015 par John Landgraf, alors directeur de la chaîne câblée américaine FX. Il estimait que cela plaçait le public devant un trop grand choix et compliquait la possibilité de succès populaires majeurs. Il parlait ainsi de “peak TV”, un terme que la presse américaine s’est depuis largement approprié. Plus de trois ans après, la situation s’est amplifiée, et une experte des médias considère dans le Los Angeles Times que “nous avons atteint un point où il y a juste trop de séries, et beaucoup de programmes de qualité médiocre”. Un avis partagé par l’édition américaine de Vanity Fair qui, tirant le bilan d’une année sans Game of Thrones (la septième saison a été diffusée à l’été 2017), juge qu’en 2018 “nous avons pu avoir un aperçu du futur de la télévision. Et attention, spoiler : ce n’est pas beau à voir.” “Game of Thrones est un pilier, qui réunit les critiques, les fans et même les spectateurs les plus occasionnels […], mais cela pourrait bien être la dernière série pilier.” Car cette compétition entre les chaînes et des services de streaming de plus en plus nombreux (en plus d’Amazon, Hulu et Netflix, 2019 accueillera les nouveaux arrivants Apple, Disney et Warner Media) stimule la création de programmes. Mais à quel prix et pour quel public ? La mise en ligne de beaucoup de séries par saisons entières fait disparaître la notion de rendez-vous devant les écrans, d’attente du public et de conversations pour patienter. Pour la journaliste américaine Sonia Saraiya, “ce qu’il y avait d’amusant avec la télévision, ce n’était pas seulement de pouvoir regarder quelque chose de divertissant, de drôle, de beau ou de profond. C’était que le petit écran nous rapprochait les uns des autres.” —Courrier international

Yes. All men must die, but we are not men. “Oui. Tous les hommes doivent mourir. Mais nous ne sommes pas des hommes.”

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Contexte

Des héroïnes toutes-puissantes “Les femmes qui ont jusqu’ici survécu dans Game of Thrones ont été continuellement brutalisées par les hommes, mais maintenant elles ont le dessus… et cela va se payer très cher.” C’est en tout cas ce qu’imaginait le Los Angeles Times en 2017, constatant une évolution incontestable d’héroïnes passées du statut de victime à celui de conquérante. “Ce qui avait commencé comme une aventure classique dominée par les hommes est devenu un récit surprenant sur l’émancipation des femmes”, écrivait le quotidien. Il faut dire que celles-ci partaient de loin. Trop de nudité, trop de violences sexuelles, des personnages pas assez creusés et, surtout, beaucoup trop de scènes de viols : la façon dont les héroïnes étaient traitées est régulièrement dénoncée dans les médias depuis 2011. Cela a incité une journaliste américaine de Vice à rassembler toutes les données à ce sujet. Après visionnage attentif des 67 épisodes déjà diffusés par HBO, Sara David expose dans plusieurs infographies un bilan peu glorieux. Ainsi, seuls 18 épisodes sur 67 passent le test de Bechdel (un instrument de mesure de la représentation des personnages féminins dans une œuvre de fiction), 83,7 % des scènes de nudité ont pour objet des femmes, et les 17 viols (montrés ou suggérés) ont pour cible… des femmes. Cependant, son étude révèle également un tournant notable à partir de 2016. Outre le fait que plus aucune scène de viol n’a eu lieu dans les saisons 6 et 7, les héroïnes s’y positionnent au centre des intrigues, pleinement maîtresses de leur destin. La petite Arya Stark qui se rêvait chevalier est devenue une combattante vengeresse. Daenerys Targaryen, traitée comme de la marchandise au début de l’intrigue, est à la tête d’une gigantesque armée. Sansa Stark, personnalité passive, finit par piéger Littlefinger, le plus grand stratège de Westeros. Cersei Lannister, quant à elle, est pour le moment confortablement installée sur le fameux trône de fer. De quoi se demander si la dernière saison ne s’achèvera pas dans “un univers totalement dominé par les femmes”, espère Wired, qui se plaît à imaginer ce “matriarcat” idéal où les sept royaumes n’auraient à leur tête que des héroïnes.

↖ Arya Stark assouvira-t-elle ses désirs de vengeance ?


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Et s’il n’en reste qu’un…

Repères

Ramin Djawadi, la rock star de la bande originale

Entre les tactiques stratégiques machiavéliques et les menaces surnaturelles qui planent, on en oublierait presque que la finalité est de conquérir le trône. Qui l’emportera ? Cette historienne britannique parie sur un personnage inattendu. —New Statesman Londres

M

ise en ligne il y a quelques semaines, la bande-annonce de la dernière saison de Game of Thrones ne nous a pas montré grand-chose. En revanche, les images de promotion de HBO montrant divers personnages siégeant sur le fameux trône se révèlent plus intrigantes. La liste des tyrans potentiels est nettement plus longue que ce que je croyais. Même le Limier [Sandor Clegane] figure parmi les candidats. Écartons donc l’éventualité d’un trône laissé inoccupé par une république de Marcheurs blancs [des créatures redoutables qui vivent au nord du Mur et qui menacent Westeros] et jouons un peu au jeu des spéculations. Qui devrait gagner le trône de fer ? De toutes les fibres féministes de mon être, je souhaiterais que ce soit une femme qui l’emporte. Car dans cette galerie de vices qu’est Game of Thrones, les personnages féminins font la force de presque tous les épisodes : de la sournoiserie étrangement séduisante de l’incestueuse et picoleuse Cersei Lannister à la force et la noblesse d’âme de la valeureuse Brienne de Torth, en passant par la monstrueuse magie noire de Mélisandre, la première groupie du Maître de la lumière, sans oublier la transformation d’Arya Stark en meurtrière de sang-froid. Parmi tous les personnages féminins, je dois reconnaître avoir un faible pour Sansa Stark. Il y a plusieurs raisons à cela, mais c’est essentiellement parce que, en dépit de toutes les atrocités qu’elle a subies, elle a réussi à conserver une relative bonne santé mentale. Et honnêtement, parmi les candidates les plus probables, si elle gagnait, Arya finirait probablement en version féminine de Joffrey ; Cersei étant déjà sur le trône, elle ne peut qu’en descendre ; et Daenerys est simplement un choix un peu trop évident. Et pourtant, je ne soutiens aucune de ces femmes, pas même Sansa. Car, à mes yeux, il n’est qu’un postérieur digne de siéger sur le trône et il appartient à celui que personne ne voit jamais venir, l’outsider ultime : Samwell Tarly. En effet, si on y réfléchit bien, Sam est celui qui est systématiquement attaqué, moqué et sous-estimé – à commencer par son propre père, qui le menace de mort s’il ne rejoint pas la Garde de nuit – et qui réussit néanmoins à

surmonter des épreuves auxquelles bien d’autres ne survivraient pas. Oui, c’est un gros geek, mais il est aussi courageux, loyal, intelligent, plein d’autodérision, et il est le moteur de certains événements essentiels. C’est lui qui découvre le stock d’armes en verredragon [une roche volcanique qui permet de tuer les Marcheurs blancs]. C’est lui le héros qui arrache Gilly et son bébé des griffes d’un père incestueux. Et c’est lui qui par son éloquence et sa loyauté permet à Jon Snow de devenir commandant de la Garde de nuit. Mais Sam est aussi mon personnage préféré pour une autre raison : il fait globalement un travail d’historien. Son travail de recherche dans la partie interdite de la bibliothèque de la Citadelle permet de découvrir l’emplacement de réserves inespérées de verredragon sur Peyredragon. Découverte qui aboutit également à celle – un peu plus fâcheuse – que Jon Snow est en réalité le fils de Rhaegar Targaryen et de Lyanna Stark, soit l’héritier légitime du trône de fer. Et qu’il est en train de culbuter sa tante Daenerys. Enfin, Sam est un voleur accompli qui parvient à dérober des livres de la Citadelle ainsi que Heartsbane, l’épée en acier valyrien de sa famille – ce qui sera bien commode au moment d’en découdre avec les Marcheurs blancs [c’est la seconde matière à laquelle ils sont vulnérables]. Mais Sam ne se contente pas de jouer les voleurs et les rats de bibliothèque, il est aussi capable de réaliser des interventions médicales de haute volée. Rappelez-vous comment il a soigné le fidèle Jorah Mormont de la maladie présumée incurable de la grisécaille [une forme de lèpre]. S’il a pu accomplir ce tour de force, c’est parce que, contrairement à d’autres, il a pris le temps de parler avec Shireen, la fille de Stannis Baratheon [elle-même rescapée de cette maladie et traitée comme une pestiférée]. Preuve que c’est un type attentionné. Enfin, tout le monde sait que les auteurs ont tendance à se portraiturer dans leurs propres histoires. Interrogé par un visiteur du Comic Con (évidemment) qui lui demandait à quel personnage il ressemblait le plus, George R. R. Martin aurait répondu : “Je serais probablement Samwell Tarly.” Raison de plus pour en faire le grand vainqueur de Game of Thrones. —Rebecca Rideal Publié le 6 mars

Quelques jours après la diffusion de l’épisode final de la sixième saison de Game of Thrones, en 2016, un morceau composé par Ramin Djawadi pour la bande originale de la série s’est retrouvé numéro un des chansons les plus virales de Spotify. “Un exploit impressionnant pour un instrumental de dix minutes, et la preuve d’un des rebondissements les plus étonnants de la saga à ce jour : elle a fait de son compositeur une rock star”, commente The Atlantic dans un long portrait de l’IranoAllemand né en 1974 et installé aux ÉtatsUnis. Light of the Seven accompagne une scène spectaculaire, dans laquelle Cersei organise méticuleusement l’assassinat explosif  de nombreux personnages. Pour la première fois dans la série, Djawadi s’est autorisé à utiliser le piano, jugé trop délicat jusque-là pour les royaumes brutaux de Westeros. Ici, il permet une montée crescendo de la scène et est “simplement envoûtant”. Pour les créateurs de la série, Benioff et Weiss, la musique de Djawadi “n’accompagne pas la scène, elle la façonne, autant que tous les autres éléments créatifs”. Compositeur associé à de nombreuses autres séries (Prison Break, Westworld, etc.), ce disciple de Hans Zimmer a dès 2011 participé à l’accession de la série à un statut culte “avec son générique dont le fracas incessant de cordes incarne avec entrain l’intrigue houleuse à venir”. Depuis lors, il a créé “un paysage sonore tentaculaire” qui rappelle sans cesse que “l’hiver vient”. Quand la série se conclura, le 19 mai prochain, “son héritage culturel inclura – et aura été rendu possible par – la musique somptueusement nuancée de Djawadi”. ↖ Samwell Tarly a-t-il une chance ? Photo HBO

When you play the game of thrones, you win or you die. There is no middle ground. “Quand on joue pour le trône, soit on gagne soit on meurt. Il n’y a pas d’entre-deux.”


JE SIGNE POUR L’HUMOUR. ET VOUS ?


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idées.

Qu’est-ce qu’être mexicain ? En niant son héritage colonial et ses origines hispaniques, le pays s’est forgé une identité aussi fantasmée que contrariée. L’historien et écrivain Héctor Aguilar Camín voudrait démêler ce nœud de tensions. —Nexos Mexico

N

ous, les Mexicains, avons un vieux contentieux avec l’Espagne. L’objet du litige, ce n’est pas l’Espagne, l’Espagne historique, les habitants de la péninsule Ibérique, mais une Espagne dans une large mesure imaginaire, fruit de notre histoire et de nos propres besoins de fonder notre nation. De même que l’unité espagnole s’est consolidée par l’exclusion de tout ce qui n’était pas catholique [lors de la Reconquista, la reconquête au Moyen Âge des territoires ibériques passés sous la coupe musulmane], la nationalité mexicaine s’est affirmée pendant le xixe siècle à partir de la négation de son héritage hispanique. Le Mexique a rejeté avec son histoire coloniale rien moins que trois cents ans d’existence de la NouvelleEspagne, et a vu dans l’exemple des pays émergents du monde anglo-saxon, ceux-là mêmes [les États-Unis et le Canada] dont la prospérité favorisait la décadence de l’empire espagnol, un destin à sa mesure. Or ceux qui ont semé en NouvelleEspagne le rejet du monde hispanique, ce sont précisément les descendants des Espagnols qui avaient établi l’ordre colonial : les criollos [créoles]. N’en pouvant plus d’être traités comme des sujets de seconde zone, ils ont décidé de se proclamer fièrement et exclusivement américains. Tel est le grand paradoxe de cette discorde.

Un cri. Nul n’incarne mieux ce déchire-

ment familial que le père de l’indépendance mexicaine, Miguel Hidalgo [1753-1811], un curé criollo, ami des innovations techniques et enclin au libertinage. Cet homme ardent prend la tête des contingents métis, indigènes et mulâtres, lassés des humiliations sociales qu’ils subissaient. Il n’y a pas de cri plus terrible dans l’itinéraire de Hidalgo que sa consigne, proférée pendant un moment difficile de la campagne [lancée en 1810] : “Nous sommes perdus. À bas les gachupines !” [le nom péjoratif donné aux Espagnols].

Autre paradoxe, c’est par cette négation du passé espagnol que s’est faite la transition historique la plus importante pour le Mexique d’aujourd’hui : rien de moins que l’apparition du peuple proprement mexicain, qui n’est [pourtant] autre que le fruit du mélange racial et culturel qui s’est produit au temps de la colonie. L’histoire des criollos de Nouvelle-Espagne est celle d’un ressentiment qui va en effet déboucher sur un exploit culturel : la fondation d’une nouvelle identité nationale. Pour s’affirmer face aux Espagnols de la péninsule, les criollos ont lentement créé, au fil des siècles, certains des motifs symboliques les plus persistants de l’identité mexicaine. Les criollos ont propagé l’idée de la supériorité du continent américain face aux vices de la métropole, ils ont affermi dans la conscience historique de la république cette idée de la colonie comme une époque obscurantiste, et ils ont choisi comme fondement de la nouvelle identité “américaine” à laquelle ils aspiraient ce qui justement n’avait rien à voir avec, ce dont

Loin de nous isoler, nous devons ouvrir nos frontières mentales vers l’avenir et vers le passé. ils ne descendaient pas : le passé indigène, qu’ils ont bien pris soin de distinguer des Indiens en chair et en os, qu’ils ont continué à traiter tout naturellement dans un esprit de ségrégation. Le triomphe des libéraux mexicains au xixe siècle [qui prônent une république fédérale inspirée du modèle américain] prolonge la vision “créole” du monde colonial comme un obstacle au progrès, un temps d’obscurantisme religieux, de privilèges dignes du Moyen Âge. Pour les élites libérales triomphantes, assoiffées de modernité politique et économique, le passé auquel il faut s’arracher est l’héritage féodal hispanique. Dès

lors, la jeune nation mexicaine tourne le dos à l’Espagne pendant le xixe siècle, ce qui est la conséquence logique de son indépendance, conquise en 1821. Mais ce faisant, elle tourne aussi le dos à son passé, la Nouvelle-Espagne, creuset de sa naissance et de sa maturation. On voit ainsi se dessiner une continuité entre le rejet de l’héritage espagnol par les criollos et l’esprit anti-hispanique des libéraux mexicains, continuité accentuée par le fait que les libéraux s’efforcent de limiter les pouvoirs de l’Église catholique, l’un des principaux legs de la Nouvelle-Espagne. Le xixe siècle au Mexique sera marqué avant tout par une politique libérale, ennemie du conservatisme hispanique, et laïque, opposée à l’héritage catholique de la Nouvelle-Espagne, même si la religion constituait le socle spirituel de la plus grande partie de la population, indépendamment des excès du clergé. La révolution mexicaine de 1910 [qui permet la mise en place des premiers fondements de la démocratie républicaine] révèle l’extraordinaire diversité sociale, ethnique et culturelle du Mexique. Du fait de cette diversité cathartique, l’un des instincts de la révolution est de reconnaître la pluralité du Mexique et d’ouvrir les portes à tous les passés et tous les présents du pays. Les décennies postrévolutionnaires vont donc amener un extraordinaire élargissement de l’imaginaire nationaliste du Mexique, une nouvelle réconciliation avec le passé indigène, une réinterprétation du xixe siècle (non plus perçu comme la période d’anarchie qu’il a été, mais comme ce à partir de quoi la révolution allait prendre son élan), et enfin une réaffirmation de la frontière nord en tant que première ligne de la résistance nationale – toute la révolution s’étant déroulée sur fond d’interventions, de menaces et de revendications [territoriales] des États-Unis. Malgré cette confirmation nationaliste de “l’ennemi identifié”, à savoir les États-Unis, il n’y a pas eu de réconciliation nationale avec la Nouvelle-Espagne, dont l’héritage culturel aurait été le contrepoids le plus logique à l’influence du puissant voisin. La vision négative [à l’égard de l’ancien colonisateur] du patriotisme criollo s’est perpétuée à travers le nouveau nationalisme révolutionnaire. Le premier rapprochement entre le Mexique et l’Espagne, au xxe siècle, se fait avec l’Espagne de l’exil, l’Espagne républicaine, celle qui a perdu la guerre civile. Celle-ci amène une diaspora très riche, qui


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↙ Dessin de Boligán paru dans El Universal, Mexico. féconde magnifiquement la culture et la vie intellectuelle du Mexique. Mais ces retrouvailles stimulantes avec une certaine Espagne éloignent le Mexique, tant sur le plan officiel que dans la réalité, de l’Espagne qui a gagné la guerre, l’Espagne franquiste, qui ne tarde pas à occuper dans nos esprits la case qui avait été celle de l’Espagne dans l’imaginaire créole. L’Espagne de la réalité franquiste est redevenue, dans le discours public mexicain – et à juste titre –, le pays des obscurantistes et des intolérants, des fossoyeurs du progrès.

Le modèle espagnol. Par cette conver-

gence malheureuse du réel et de l’imaginaire, notre contentieux avec l’Espagne est resté plus que jamais d’actualité. Les gouvernements révolutionnaires ont mis en avant le discours criollo sur la richesse préhispanique et la revendication indigéniste. Le Mexique est devenu plus indigéniste que jamais et son nationalisme est resté définitivement lié à la fierté préhispanique, plus qu’à n’importe lequel de ses héritages. Mais le Mexique postrévolutionnaire ne s’indianisait pas, bien au contraire. Entre 1920 et 1980, la population

mexicaine s’est urbanisée et castillanisée, devenant très majoritairement non indigène. À rebours de son discours indigéniste, la révolution a “désindigénisé” la société mexicaine et créé une population plus métissée, hispanophone. Mais même cette réalité visible ne nous a pas amenés à considérer notre passé hispanique d’un œil moderne, à la fois généreux et pratique. De fait, de grands historiens et écrivains, qui, au fil des siècles, ont revendiqué cet héritage comme étant propice à l’édification de la nation, à l’instar de Lucas Alamán [1792-1853] ou de José Vasconcelos [1882-1959], ont été rangés d’une façon ou d’une autre sous l’étiquette du conservatisme. L’enseignement dans les écoles publiques du pays – qui accueillent 85 % des élèves – a été inspiré par ces conceptions nationalistes. Toutefois, de même que l’histoire de l’Espagne franquiste a confirmé l’image noire

Notre modernité exige que nous sortions de l’anticolonialisme pour assumer nos puissantes origines hispaniques. de notre Espagne imaginaire, les succès évidents de l’Espagne démocratique ont fait d’elle une source d’inspiration. À partir des années 1980, la réalité historique de l’Espagne nous a conduits à reconsidérer notre hispanité imaginaire. Elle nous a aussi amenés à remettre en cause cette idée si enracinée selon laquelle notre héritage hispanique serait en partie responsable de notre retard économique et de notre incapacité à la démocratie. L’Espagne post-Franco a prouvé le contraire, à savoir que la modernisation économique et la démocratie politique étaient possibles dans le pays dont l’héritage contribuait censément à freiner la modernité du Mexique. L’histoire récente nous a placés face à un dilemme fertile. D’une part, il y a le syndrome de la Nouvelle-Espagne qui évoque inégalités, improductivité, absence de démocratie. D’autre part, il y a l’Espagne actuelle, qui nous parle de prospérité et de démocratie. En réalité, le dilemme n’en est pas un. Nous avons beaucoup de choses à garder de la NouvelleEspagne, et beaucoup aussi à apprendre de l’Espagne nouvelle. Pour commencer, nous, les Mexicains, et plus généralement les Hispano-Américains, nous devons nous réconcilier avec nos origines hispaniques niées, car ces origines renferment la diversité dont nous avons besoin pour vivre dans notre temps. Loin de nous isoler, nous devons ouvrir nos frontières mentales vers l’avenir et vers le passé. Vers l’avenir, en nous laissant porter par la vague d’intégration et de contacts qui déferle sur

notre monde, dans tous les domaines. Vers le passé, en apprenant à lire notre histoire comme s’inscrivant dans celle du monde hispanique, et par là même dans l’histoire de l’Occident. La plus grande erreur que commet l’enseignement de notre histoire, a dit Luis González [historien mexicain, 1925-2003], est de placer sur le même plan l’histoire du Mexique et l’histoire de ce qui s’est passé sur le territoire de ce que nous appelons aujourd’hui le Mexique. L’histoire du Mexique commence longtemps après celle de son territoire actuel. Une bonne partie de l’histoire des Mexicains n’a pas eu lieu sur le territoire de ce qui est aujourd’hui le Mexique, mais en dehors de lui, en Espagne précisément. Une telle confusion territoriale peut nous faire croire que les Mexicains sont plus olmèques que musulmans, ou plus teotihuacans qu’andalous. Et j’ajoute qu’à cause de cette confusion, nous nous sommes privés absurdement d’enseigner notre histoire comme ce qu’elle est, un carrefour de cultures, en consacrant autant de temps aux civilisations indigènes qu’à la civilisation espagnole. Nous nous sommes privés ainsi de la possibilité d’ouvrir nos frontières historiques, de comprendre davantage de choses et de ne pas nous limiter à être ce que nous dicte une certaine historiographie étroite.

Plénitude. À l’heure des intégrations pla-

nétaires que nous propose le monde, notre réponse ne peut pas être l’exclusivisme local – aztèque, guarani, cholo, chicano ou catalan. Nous devons au contraire remettre à l’honneur l’expérience ibéro-américaine de la diversité dans l’unité. Celle-ci commence par la présence grecque et romaine dans la péninsule Ibérique et se poursuit aujourd’hui avec cet hispanophone sans papiers qui cherche sa place dans l’économie des États-Unis, s’implante et se mélange, mais en même temps résiste, comme la frontière culturelle ibéro-américaine a résisté à travers les siècles face aux États-Unis. Notre modernité exige que nous sortions de l’anticolonialisme pour assumer nos puissantes origines hispaniques, non pas au sens étroitement colonial, mais sous l’angle du mélange et de la diversité fondus en un produit unique. Nous devons récupérer notre passé dans sa plénitude, afin d’avoir toutes les ressources pour affronter notre présent et notre avenir. Et il n’est pas de meilleures ressources que celles qui, dans notre histoire, nous parlent de contact, de mélange et d’assimilation – pas de meilleures ressources que l’identité métisse et la vigueur culturelle de la matrice hispanique, l’une des plus puissantes de l’Occident. Une telle tâche mérite qu’on y jette toutes nos forces. —Héctor Aguilar Camín Publié le 25 mars

Contexte UNE LETTRE EXPLOSIVE

Le 25 mars, à l’occasion des 500 ans de la conquête espagnole de l’actuel Mexique, le président mexicain, Andrés Manuel López Obrador (AMLO), a annoncé avoir adressé une missive au roi d’Espagne et au pape pour leur demander de “reconnaître publiquement les outrages” commis à cette époque par la Couronne et par l’Église contre les peuples amérindiens. La conquête “s’est faite moyennant d’innombrables crimes et violations” des droits humains, a rappelé le chef d’État, au pouvoir depuis le 1er décembre 2018. Il a souligné dans une allocution qu’il “ne s’agi[ssait] pas de ressusciter les différends, mais de les exhumer, car aujourd’hui il reste des plaies ouvertes”. Son initiative a nourri un débat enflammé, tant au Mexique qu’en Espagne. Madrid a vivement réagi, indiquant dans un communiqué que “l’arrivée il y a cinq cents ans des Espagnols sur les terres de l’actuel Mexique ne [pouvait] être jugée à la lumière de considérations contemporaines”. Au Mexique, la plupart des historiens et commentateurs se sont montrés critiques à l’égard de la demande du président.

UN ARTICLE DE RÉFÉRENCE

L’essai ci-contre a été écrit en 1993 dans le cadre d’un congrès d’histoire et de littérature qui s’est tenu à Almería, en Espagne. Son auteur, l’historien et écrivain mexicain Héctor Aguilar Camín, également directeur de la revue Nexos, l’a mis en ligne fin mars 2019, à titre de contribution au débat qu’a suscité la lettre du président Andrés Manuel López Obrador. Preuve de sa pertinence et de son actualité, le grand quotidien espagnol El País l’a également proposé à ses lecteurs.

SOURCE NEXOS

Mexico, Mexique Mensuel, 17500 ex. nexos.com.mx Fondée en 1978, “Liens” est l’une des grandes revues culturelles et politiques du Mexique. Elle alimente le débat intellectuel dans le pays en publiant les textes d’universitaires et d’écrivains de renom.


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tendances. ILS FONT BOUGER LES LIGNES

FALCO, CUBA

LINDA CHEUNG, entrepreneuse et artiste américaine, 29 ans

Les murs du futur

E Ce paysage n’existe pas

“Andrius Burba est connu pour son approche peu orthodoxe de la photographie animalière”, PHOTO écrit My Modern Met. L’artiste lituanien est en effet attaché à offrir un point de vue différent et capture ses modèles du dessous, à travers une table en verre. Avec Under-Cats, il révèle les ventres de chats au pelage soyeux et en tire des “portraits saisissants”. Un peu plus de vigilance sera sûrement nécessaire pour sa prochaine série, qui portera sur les tigres.

Fleurs providentielles PAYS-BAS — Du jaune et du violet pour attirer

les abeilles, des formes symétriques pour plaire aux bourdons. Chacune des fleurs artificielles créées par la designer néerlandaise Matilde Boelhouwer a été pensée en collaboration avec des entomologistes, de sorte à attirer un certain type d’insectes. Installées sur des murs d’immeubles ou dans d’autres lieux où ne peuvent pousser les végétaux, ces fausses plantes contiennent toutes “un réservoir de sucre [qui] se mélange à l’eau quand il pleut”, détaille Fast Company. Le but : offrir aux petites bêtes une “source de nourriture d’urgence” en milieu urbain. Mais si elles imitent la forme, la saveur et les couleurs des vraies fleurs, celles de Matilde Boelhouwer ne leur empruntent pas leur parfum : conçues comme des substituts, elles n’ont pas vocation à représenter “des sources premières de nourriture” (que les insectes détecteraient grâce à leur odorat), mais des points de ravitaillement à butiner au hasard, là où le pollen est rare.

BEFORE IT’S TOO LATE

Portraits sens dessus dessous

COST, BELGIQUE

“photographie” de paysage en quelques coups de crayon basiques ? Telle est la promesse de l’application GauGAN, dont le nom est un clin d’œil au peintre Paul Gauguin. Développée par l’entreprise Nvidia, qui avait déjà produit un outil capable de générer des portraits de gens qui n’existent pas, cette intelligence artificielle “transforme un simple croquis en un chef-d’œuvre de photoréalisme grâce à un algorithme”, explique My Modern Met. Il suffit à l’utilisateur d’esquisser les contours d’une plante, d’une montagne ou d’un point d’eau, et la machine ajoute couleurs, texture et détails. Par exemple, “si vous dessinez un lac et des arbres, le programme saura exactement comment produire le reflet des arbres sur l’eau”, poursuit le site. Qui précise que cette technologie (non encore commercialisée) peut aussi “ajouter des éléments comme des bâtiments ou des gens”.

ANDRIUS BURBA

ÉTATS-UNIS — Créer une

n se baladant dans le quartier de Wynwood, dans le nord de Miami, on peut croiser sur des pans de murs entiers un alligator, un lamantin, un coyote et “plus d’une douzaine d’autres exemples de la biodiversité en déclin en Floride”, constate Miami New Times. Ces grandes fresques murales traitent toutes du changement climatique et ont la particular ité de prend re vie grâce à une application dédiée sur mobile, qui utilise la réalité augmentée pour fournir de nombreuses précisions sur l’état de ces espèces. Faire de l’art en informant sur l’environnement, c’est l’ambition de Linda Cheung, fondatrice de l’association à but non lucratif Before It’s Too Late (“Avant qu’il ne soit trop tard”). Si elle a d’abord exercé dans la finance après ses études de commerce au très réputé Institut de technologie du Massachusetts (MIT), Cheung a décidé de créer son entreprise pour se battre autrement contre le changement climatique, “persuadée que les chiffres et les faits ne suffisent pas à faire prendre conscience” des enjeux. Pour le magazine local, son initiative est un succès car “les superbes peintures murales attirent les gens, puis les vidéos de réalité augmentée les saisissent avec des récits, des visuels et des bandes sonores effrayants”.


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HISTOIRE

Terreur au Néolithique Vers 3 000 avant J.-C. — Europe

Il y a environ 5 000 ans, les mystérieux Yamnaya se seraient lancés à la conquête de l’Europe. L’ADN permet aujourd’hui de reconstituer leur sanglante épopée.

—New Scientist (extraits) Londres

L ↗ Photo Stocktrek Images/AKG

es célèbres mégalithes de Stonehenge ont été érigés il y a près de 4 500 ans. Si l’on se perd toujours en conjectures quant à la vocation réelle du monument, on sait en revanche que, quelques siècles plus tard, ses bâtisseurs avaient disparu. À cette époque-là, presque tous les occupants d’un territoire qui s’étend de la côte sud de l’Angleterre à la pointe nord-est de l’Écosse avaient été éliminés par de nouveaux venus. Ces migrants étaient des pasteurs qu’on a nommés “Yamnaya”, et qui occupaient au départ la steppe eurasienne, au nord de la mer Noire et du Caucase. Il y a entre 5 000 et 4 000 ans, les Yamnaya et leurs descendants ont colonisé de vastes régions d’Europe et laissé derrière eux un patrimoine génétique encore décelable de nos jours. Leur arrivée coïncide avec de profonds bouleversements sociaux et culturels. Les coutumes funéraires changent totalement, une caste guerrière fait son apparition, et il semble que l’on ait assisté à un pic brutal de violence meurtrière. “Je suis de plus en plus persuadé qu’il a dû y avoir une sorte de génocide”, commente Kristian Kristiansen, de l’université de Gothenburg, en Suède. D’où la question : les Yamnaya ont-ils été le peuple le plus meurtrier de l’histoire ? Avant cette invasion, l’Europe néolithique est peuplée par des cultures assez proches de celle qui a construit Stonehenge. Ce sont des agriculteurs animés du désir de travailler ensemble, qui édifient d’imposantes structures de pierre. “Il semblerait qu’ils aient eu un esprit très communautaire”, avance Kristiansen. En d’autres termes, l’Europe néolithique était visiblement prospère, centrée sur la vie des communautés, et relativement paisible. Et soudain, tout a changé. À partir de 3 000 avant notre ère, dans le sud-est de l’Europe, on constate l’apparition de nouvelles pratiques funéraires. Les défunts sont enterrés seuls dans ce que les archéologues appellent

des “tombes à fosse” plutôt que dans des structures communes. La dépouille est peinte à l’ocre rouge, et la salle mortuaire est consolidée par des poutres de bois, surmontée d’un monticule de quelques mètres de haut, un kourgane. Cette coutume funéraire caractéristique vient de la steppe eurasienne, où elle est en particulier associée aux Yamnaya. Selon l’archéologue Volker Heyd, de l’université d’Helsinki, en Finlande, son apparition en Europe est la preuve d’un bouleversement traumatique qui a fait voler en éclats les modèles sociaux existants. Le phénomène ne tarde pas à s’étendre. Dans les décennies qui suivent, on commence à voir surgir des artefacts et des comportements de type yamnaya ailleurs sur le continent. Reste à savoir comment et pourquoi les pratiques des Yamnaya se sont diffusées si loin et si vite.

Les Yamnaya étaient des cavaliers émérites et étaient déjà équipés de haches. La première chose qu’il faut prendre en compte, souligne Kristiansen, c’est que l’Europe néolithique avait traversé une crise juste avant l’arrivée des Yamnaya. En étudiant les traces de pollen des sites archéologiques afin d’évaluer le degré d’activité agricole, les archéologues ont conclu que les populations du centre et du nord de l’Europe ont commencé à baisser il y a environ 5 300 ans. En décembre 2018, Kristiansen et ses collègues généticiens ont proposé une explication. Après avoir examiné les dents de gens qui avaient vécu au néolithique dans ce qui est aujourd’hui la Suède il y a environ 5 000 ans, ils ont trouvé des bactéries responsables de la peste – le plus ancien parent connu de la peste noire. Pour Kristiansen, ce n’est pas un hasard si, au même moment, les peuplements du sud-est de l’Europe atteignent leur plus grande taille. Dans

ces communautés, des milliers de gens vivaient dans des conditions peu hygiéniques, en contact étroit avec le bétail, créant un environnement idéal pour le développement d’une épidémie. De là, la maladie aurait pu se répandre rapidement vers le centre et le nord de l’Europe par le biais des véhicules à roues et des routes rudimentaires. “Ces mégapeuplements ont commencé à être abandonnés et incendiés il y a 5 700 ans ou un peu après”, poursuit Kristiansen. “Il y a environ 5 400 ans, ils ont disparu.” Ainsi, quand les Yamnaya arrivent quelques siècles plus tard, ils déferlent sur une Europe dont la population indigène, réduite et affaiblie, ne peut guère leur opposer de résistance. La vitesse même de leur expansion prouve que les migrants yamnaya sont une population dynamique et agressive, principalement de jeunes guerriers qui se sont lancés à l’aventure sur ce nouveau territoire. La plupart des femmes yamnaya ne se seraient jointes à la migration que plus tard. Il est probable que les hommes de l’Europe néolithique s’y soient opposés, ce qui a dû déclencher des affrontements violents. Mais les migrants ont eu le dessus. Cette supériorité au combat s’explique. Les archéologues affirment que les Yamnaya étaient des cavaliers émérites et étaient déjà équipés de haches. Et tout porte à croire qu’ils étaient impitoyables. “La collision entre ces populations n’a rien eu d’amical ni d’équitable, des hommes venus de l’extérieur ont chassé les hommes autochtones, et ce presque totalement”, assure David Reich, de la faculté de médecine de Harvard. Kristiansen soutient que les Yamnaya et leurs descendants ont été un peuple d’une violence presque inimaginable. Il est d’ailleurs sur le point de publier un article où il affirme qu’ils ont été responsables du génocide de la population masculine de l’Europe néolithique. “C’est la seule façon d’expliquer qu’aucune lignée néolithique masculine n’ait survécu”, dit-il. —Colin Barras Publié le 27 mars


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Courrier International 11/04/2019  

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