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N° 1233 du 19 au 25 juin 2014 courrierinternational.com Belgique : 3,90 €

EDITION BELGIQUE

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N O I S O L P L’IM hfhgff gfhgf Irak Syrie L’off ensive djihadiste en Irak de la presse hgjhggh déstabilise toute la région

CUBA — IMPOSSIBLE D’ACHETER UN ORDINATEUR EUROPE — EN FINIR AVEC LE PIB FRANCE — LES CADENAS D’AMOUR, ÇA SUFFIT ! SCIENCES— DANS LA PEAU D’UN ROBOT

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4.

Courrier international — no 1233 du 19 au 25 juin 2014

Sommaire

ÉDITORIAL

ÉRIC CHOL

p.12

MOYEN-ORIENT L’IMPLOSI ON AFP

U

n Etat “souverain et stable”, désormais “capable de se gouverner”. Voilà comment Barack Obama parlait de l’Irak en 2011. Un gros mensonge, nécessaire à l’époque pour justifier le retrait des troupes américaines, mais qui, hélas, n’a pas résisté à l’épreuve de la réalité. L’ancienne Mésopotamie est aujourd’hui un pays en capilotade et le Moyen-Orient, une région au bord de l’effondrement. Un siècle ou presque après leur signature, les accords Sykes-Picot, qui dessinaient (secrètement) à l’encre de Chine la nouvelle carte du monde arabe sur les vestiges de l’Empire ottoman, ont vécu. Les frontières implosent, la guerre entre sunnites et chiites est déclarée, et trois ans après les premiers soubresauts des “printemps arabes”, rien ne permet d’envisager la future architecture du Moyen-Orient. On sait pourtant qu’un pays jouera un rôle clé dans cette recomposition : l’Iran, hier mis au ban des nations, redevenu un possible allié des Etats-Unis contre le terrorisme, tout en demeurant un soutien inconditionnel du dictateur Bachar El-Assad. A Téhéran, les gardiens de la révolution sont désormais plus fréquentables que la horde des combattants de l’EIIL, qui rêvent d’imposer un califat islamique. Ce n’est pas le moindre paradoxe de cet “Orient compliqué”, dont parlait le général de Gaulle. En Syrie aussi, celui que l’on surnommait il y a peu le “boucher de Damas” aspire à redorer son blason en s’affichant comme un bouclier antiterroriste.

à la u ne “Bienvenue en enfer”, titre le quotidien saoudien Asharq AlAwsat pour qualifier l’offensive en cours des djihadistes en Irak. Onze ans après l’intervention américaine contre Saddam Hussein, le pays menace de s’effondrer. Téhéran, à nouveau courtisé par Washington selon The New York Times, pourrait sortir vainqueur de cette troisième guerre d’Irak.

p.23

France Ce qui se joue vraiment avec Alstom La bataille autour du rachat de la branche énergie d’Alstom n’est pas qu’une question d’emplois, écrit The Wall Street Journal. C’est la filière nucléaire française qui est en jeu.

FALCO

L’Iran sauveur du monde arabe ?

p.41 SUR NOTRE SITE

www.courrierinternational.com ÉCOSSE J.K. Rowling contre l’indépendance. L’auteur de la saga Harry Potter explique les raisons de son engagement. WEBDOC Le Fantôme du Maracanã. L’histoire du gardien brésilien Moacir Barbosa, accusé d’avoir provoqué la défaite de son équipe en finale de la Coupe du monde de 1950.

Signaux. Un Mondial très européen La plupart des joueurs présents au Brésil pour la Coupe du monde évoluent en Europe. Une infographie publiée par le quotidien brésilien O Globo.

360° p.42

En couverture : Capture d’écran d’une vidéo de propagande diffusée par l’EIIL montrant des djihadistes en Irak. Photo AFP

Retrouvez Eric Chol chaque matin à 7 h 50, dans la chronique

“Où va le monde”

Et toute l’actualité du Mondial. Retrouvez-nous aussi sur Facebook, Twitter, Google+ et Pinterest

sur 101.1 FM

JE SUIS ICI ET LÀ-BAS

DOUG CHAYKA

Se trouver à deux endroits simultanément : un journaliste du Boston Globe a réalisé ce vieux rêve de l’homme, désormais à la portée de tous grâce à la téléprésence robotique.

p.38 KAZANEVSKY

Sciences. Pister la grippe avec Wikipedia


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6.

Courrier international — no 1233 du 19 au 25 juin 2014

Sommaire Les journalistes de Courrier international sélectionnent et traduisent plus de 1 500 sources du monde entier : journaux, sites, blogs. Ils alimentent l’hebdomadaire et son site courrierinternational.com. Les titres et les sous-titres accompagnant les articles sont de la rédaction. Voici la liste exhaustive des sources que nous avons utilisées cette semaine : ABC Madrid, quotidien. Ha’Aretz Tel-Aviv, quotidien. Asharq Al-Awsat Londres, quotidien. The Boston Globe Boston, quotidien. The Daily Beast (thedailybeast.com) New York, en ligne. Dawn Karachi, quotidien. Down to Earth New Delhi, bimensuel. Elaph (elaph.com) Londres, en ligne. Foreign Policy Washington, bimestriel. Al-Hayat Londres, quotidien. Himal Katmandou, trimestriel. The  Indian Express New Delhi, quotidien. Jadaliyya (jadaliyya.com) Washington, en ligne. L’Orient-Le Jour Beyrouth, quotidien. Materia (esmateria.com) Madrid, en ligne. The New York Times New York, quotidien. Now. (now.mmedia.me/lb/ar) Beyrouth, en ligne. Oukraïna Moloda Kiev, quotidien. Pacific Standard Santa Barbara, bimestriel. Página 12 Buenos Aires, quotidien. El País Madrid, quotidien. Sakartvelo da Msoplio Tbilissi, hebdomadaire. Sawt Al-Iraq (sotaliraq.com) Bagdad, en ligne. Il Sole-24 Ore Milan, quotidien. Le Temps Genève, quotidien. Think Africa Press (thinkafricapress.com) Londres, en ligne. The Times Londres, quotidien. La Tribuna Tegucigalpa, quotidien. Tunisia Live (tunisia-live.net) Tunis, en ligne. Il Venerdì di Repubblica Rome, hebdomadaire. The Wall Street Journal New York, quotidien. The Washington Institute for Near East Policy (washingtoninstitute.org) Washington, en ligne. The Washington Post Washington, quotidien. Yediot Aharonot Tel-Aviv, quotidien. 14ymedio (www.14ymedio. com) Cuba, en ligne. ← Toutes nos sources Chaque fois que vous rencontrez cette vignette, scannez-la et accédez à un contenu multimédia sur notre site courrierinternational.com (ici la rubrique “Nos sources”).

24. Société. Déverrouiller Paris — ASIE 25. Afghanistan. La sécurité

Transversales

7. Ukraine. Kiev et Moscou s’empoignent devant les tribunaux

au cœur du scrutin

36. Economie. Les mines ont soif

27. Pakistan. Un péché originel

10. Portrait. Saul Friedländer,

hante le pays.

38. Sciences. Wikipedia diagnostique la grippe

— AMÉRIQUES 28. Cuba. La révolution

39. Ecologie. Les jours de la mangue Alphonso sont comptés

7 jours dans le monde

au-delà du sionisme

informatique n’a pas eu lieu

A la une 12. Moyen-Orient : l’implosion

30. Etats-Unis. La police sort l’artillerie lourde

— AFRIQUE 31. Mozambique. Les ports

D’un continent à l’autre

de la drogue.

— EUROPE 20. Economie : Un PIB sans foi

ordures

ni loi

21. Royaume-Uni. Les écoles sous l’influence des islamistes

22. Ukraine. Petro Porochenko,

32. Tunisie. Des selfies contre les — MOYEN-ORIENT 34. Pays du Golfe. La femme, alibi des monarques

le “salopard” des Américains

34. Qatar. L’argent n’achète pas tout

— FRANCE 23. Economie. Dossier Alstom :

— BELGIQUE I. Négociations. À droite,

un aff rontement nucléaire

mais jusqu’où ?

40. Médias. La voix des Italiens d’Amérique rend l’antenne 41. Signaux. Un Mondial très européen

360° 42. Reportage. Je suis ici et là-bas 46. Culture. L’Espagne planche sur son passé 48. Tendances. Inflation de dessins sur billet 50. Histoire. L’incroyable “guerre du foot”

Edité par Courrier international SA, société anonyme avec directoire et conseil de surveillance au capital de 106 400 €. Actionnaire La Société éditrice du Monde. Président du directoire, directeur de la publication : Arnaud Aubron. Directeur de la rédaction, membre du directoire : Eric Chol. Conseil de surveillance : Louis Dreyfus, président. Dépôt légal Juin 2014. Commission paritaire n° 0717c82101. ISSN n°1154-516X Imprimé en France/Printed in France Rédaction 6-8, rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75212 Paris Cedex 13 Accueil 33 (0)1 46 46 16 00 Fax général 33 (0)1 46 46 16 01 Fax rédaction 33 (0)1 46 46 16 02 Site web www.courrierinternational. com Courriel lecteurs@courrierinternational.com Directeur de la rédaction Eric Chol Rédacteurs en chef Jean-Hébert Armengaud (16 57), Claire Carrard (édition, 16 58), Odile Conseil (déléguée 16 27), Rédacteurs en chef adjoints Catherine André (16 78), Raymond Clarinard, Isabelle Lauze (hors-séries, 16 54) Assistante Dalila Bounekta (16 16) Rédactrice en chef technique Nathalie Pingaud (16 25) Direction artistique Sophie-Anne Delhomme (16 31) Directeur de la communication et du développement Alexandre Scher (16 15) Conception graphique Javier Errea Comunicación Europe Catherine André (coordination générale, 16 78), Danièle Renon (chef de service adjointe Europe, Allemagne, Autriche, Suisse alémanique, 1622), Gerry Feehily (Royaume-Uni, Irlande, 16 95), Lucie Geffroy (Italie, 1686), Nathalie Kantt (Espagne, Argentine, 16 68), Hugo dos Santos (Portugal, 1634) Iwona Ostapkowicz (Pologne, 16 74), Caroline Marcelin (chef de rubrique, France, 17 30), Iulia Badea-Guéritée (Roumanie, Moldavie, 19 76), Wineke de Boer (Pays-Bas), Solveig Gram Jensen (Danemark, Norvège), Alexia Kefalas (Grèce, Chypre), Mehmet Koksal (Belgique), Kristina Rönnqvist (Suède), Agnès Jarfas (Hongrie), Mandi Gueguen (Albanie, Kosovo), Miro Miceski (Macédoine), Kika Curovic (Serbie, Monténégro, Croatie, Bosnie-Herzégovine), Marielle Vitureau (Lituanie), Katerina Kesa (Estonie) Russie, est de l’Europe Laurence Habay (chef de service, 16 36), Alda Engoian (Caucase, Asie centrale), Larissa Kotelevets (Ukraine) Amériques Bérangère Cagnat (chef de service, Amérique du Nord, 16 14), Gabriel Hassan (Etats-Unis, 16 32), Anne Proenza (chef de rubrique, Amérique latine, 16 76), Paul Jurgens (Brésil) Asie Agnès Gaudu (chef de service, Chine, Singapour, Taïwan, 16 39), Christine Chaumeau (Asie du Sud-Est, 16 24), Ingrid Therwath (Asie du Sud, 16 51), Ysana Takino (Japon, 16 38), Kazuhiko Yatabe (Japon), Zhang Zhulin (Chine, 17 47), Elisabeth D. Inandiak (Indonésie), Jeong Eun-jin (Corées) Moyen-Orient Marc Saghié (chef de service, 16 69), Ghazal Golshiri (Iran), Pascal Fenaux (Israël), Philippe Mischkowsky (pays du Golfe), Pierre Vanrie (Turquie) Afrique Ousmane Ndiaye (16 29), Hoda Saliby (chef de rubrique Maghreb, 16 35), Chawki Amari (Algérie) Transversales Pascale Boyen (chef des informations, Economie, 16 47), Catherine Guichard (Economie, 16 04), Anh Hoà Truong (chef de rubrique Sciences et Innovation, 16 40), Gerry Feehily (Médias, 16 95), Virginie Lepetit (Signaux) Magazine 360° Marie Béloeil (chef des informations, 17 32), Virginie Lepetit (chef de rubrique Tendances, 16 12), Claire Maupas (chef de rubrique Insolites 16 60), Raymond Clarinard (Histoire), Catherine Guichard Ils et elles ont dit Iwona Ostapkowicz (chef de rubrique, 16 74) Site Internet Hamdam Mostafavi (chef des informations, responsable du web, 17 33), Carolin Lohrenz (chef d’édition, 19 77), Carole Lyon (rédactrice multimédia, 17 36), Paul Grisot (rédacteur multimédia, 17 48), Pierrick Van-Thé (webmestre, 16 82), Marie-Laëtitia Houradou (responsable marketing web, 1687), Patricia Fernández Perez (marketing) Agence Courrier Sabine Grandadam (chef de service, 16 97) Traduction Raymond Clarinard (rédacteur en chef adjoint), Isabelle Boudon (anglais, allemand), Françoise Escande-Boggino (japonais, anglais), Caroline Lee (anglais, allemand, coréen), Françoise Lemoine-Minaudier (chinois), Julie Marcot (anglais, espagnol, portugais), Marie-Françoise Monthiers (japonais), Mikage Nagahama (japonais), Ngoc-Dung Phan (anglais, italien, vietnamien), Olivier Ragasol (anglais, espagnol), Danièle Renon (allemand), Hélène Rousselot (russe), Mélanie Liffschitz (anglais, espagnol), Leslie Talaga (anglais, espagnol) Révision JeanLuc Majouret (chef de service, 16 42), Marianne Bonneau, Philippe Czerepak, Fabienne Gérard, Françoise Picon, Philippe Planche, Emmanuel Tronquart (site Internet) Photographies, illustrations Pascal Philippe (chef de service, 16 41), Lidwine Kervella (16 10), Stéphanie Saindon (16 53) Maquette Bernadette Dremière (chef de service, 16 67), Catherine Doutey, Nathalie Le Dréau, Gilles de Obaldia, Josiane Petricca, Denis Scudeller, Jonnathan Renaud-Badet, Alexandre Errichiello, Céline Merrien (colorisation) Cartographie Thierry Gauthé (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66) Calligraphie Hélène Ho (Chine), Abdollah Kiaie (Inde), Kyoko Mori (Japon) Informatique Denis Scudeller (16 84) Directeur de la production Olivier Mollé Fabrication Nathalie Communeau (directrice adjointe), Sarah Tréhin (responsable de fabrication) Impression, brochage Maury, 45330 Malesherbes Ont participé à ce numéro : Gilles Berton, Aurélie Boissière, Jean-Baptiste Bor, Isabelle Bryskier, Clara Coquidé, Sophie Courtois, Camille Drouet, Lucas Fourquet, Nicolas Gallet, Rollo Gleeson, Thomas Gragnic, Mélanie Guéret, Margot Guillois, Adrien Labbe, Sophie Laurent-Lefèvre, Carole Lembezat, Valentine Morizot, Lionel Pelisson, Corentin Pennarguear, Polina Petrouchina, Anne Lise Pitre, Diana Prak, Judith Sinnige, Leslie Talaga, Isabelle Taudière, Janine de Waard, Zaplangues Secrétaire général Paul Chaine (17 46) Assistantes Frédérique Froissart (16 52), Sophie Jan Gestion BénédicteMenault-Lenne(responsable,1613) Comptabilité 01 48 88 45 02 Responsable des droits Dalila Bounekta (16 16) Ventes au numéro Responsable publications Brigitte Billiard Direction des ventes au numéro Hervé Bonnaud Chef de produit Jérôme Pons (0 805 05 01 47, fax : 01 57 28 21 40) Diffusion internationale Franck-Olivier Torro (01 57 28 32 22) Promotion Christiane Montillet Marketing Sophie Gerbaud (directrice, 16 18), Véronique Lallemand (16 91), Véronique Saudemont (17 39), Kevin Jolivet (16 89)

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GEIE COURRIER INTERNATIONAL EBL COURRIER INTERNATIONAL pour la Belgique et le Grand Duché de Luxembourg est commercialisé par le GEIE COURRIER INTERNATIONAL EBL qui est une association entre la société anonyme de droit français COURRIER INTERNATIONAL et la société anonyme de droit belge IPM qui est l’éditeur de La Libre Belgique et de La Dernière Heure Les Sports. Co-gérant Antoine Laporte Co-gérant et éditeur responsable François le Hodey Directeur général IPM Denis Pierrard Coordination rédactionnelle Pierre Gilissen

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7

7 jours dans le monde.

↙ Dessin de Kazanevsky, Ukraine.

Kiev et Moscou s’empoignent devant les tribunaux Alors que se profile la menace d’une “guerre du gaz”, l’Ukraine résiste et riposte en portant plainte devant la Cour internationale d’arbitrage de Stockholm.

—Oukraïna Moloda Kiev

U

ne fois de plus, comme c’est le cas depuis des années, la Russie annonce une véritable “guerre du gaz” avec l’Ukraine, laquelle a adopté une attitude résolue et déclaré “no pasaran” (“Ils ne passeront pas”). La guerre, la vraie, a lieu en ce moment dans notre pays pacifique, avec son cortège de sang, de morts et de réfugiés, et tout cela ne serait pas possible sans le soutien “flou” de notre voisin. C’est peut-être la première occasion de mettre définitivement un terme au chantage du gaz auquel se livre Moscou, qui espère bien pouvoir user à tout jamais et en toute impunité de son monopole. Il est peu probable que cela soit facile, mais tôt ou tard il faudra bien que le secteur du gaz soit régi par les lois du marché, non par des conditions politiques, qu’elles soient dictées par l’Ukraine, la Russie ou l’Union européenne. Le 16 juin, l’ultimatum adressé par Gazprom à l’Ukraine est arrivé à échéance. Des négociations auxquelles ont pris part Günther Oettinger, le commissaire européen à l’Energie, Alexeï Miller, le directeur général de Gazprom, et le Premier ministre ukrainien Arseni Iatseniouk étaient censées permettre de parvenir à un compromis, mais elles se sont terminées sans résultat concluant. D’après les déclarations d’Oettinger à la presse, le compromis en question n’était pourtant pas loin. Le commissaire européen aurait proposé que l’Ukraine paie

1 milliard de dollars de sa dette gazière à Moscou dès le lundi 16 juin, le solde devant être étalé en six paiements d’ici à la fin de l’année. Quant aux tarifs, Kiev devrait payer son gaz à la Russie 385 dollars les 1 000 mètres cubes en hiver, et environ 300 dollars en été. L’Ukraine était disposée à accepter. Réclamant malgré tout un tarif de 268 dollars [conformément aux accords passés entre Moscou et l’ancien pouvoir ukrainien en 2013], elle se disait prête à payer 326 dollars les 1 000 mètres cubes. Mais la Russie ne s’en est pas satisfaite. Gazprom a continué d’exiger que Kiev règle immédiatement, soit le 16 juin, la somme de 1,951 milliard de dollars, et le tarif du gaz serait fixé à 385 dollars, quelle que soit la saison. Les choses se sont donc terminées comme il fallait s’y attendre. Une fois écoulé le délai prévu pour l’ultimatum, Gazprom a littéralement coupé le gaz à l’Ukraine et réclamé que, désormais, Kiev règle d’avance ses livraisons. Presque aussitôt, les deux parties ont porté plainte auprès de la Cour d’arbitrage internationale de la chambre de commerce de Stockholm [instance chargée de statuer sur les litiges commerciaux internationaux]. Gazprom a dégainé le premier. Dans le texte de sa plainte, le géant russe appelle l’Ukraine à rembourser la dette qu’elle a contractée depuis la signature du dernier accord en date, en 2009 [quand Ioulia Timochenko était Premier ministre], et dont le montant avoisinerait les 4,5 milliards de

dollars. Naftogaz, la compagnie nationale ukrainienne chargée de l’alimentation et du transfert du gaz sur le territoire du pays, a riposté en exigeant de recouvrer ce qui serait un “trop-perçu” de la part de Moscou depuis 2010, somme qui, elle, atteindrait les 6 milliards. Et, comme d’habitude alors que l’on nous menace une fois de plus de nous “couper le gaz”, les autorités ukrainiennes nous garantissent qu’elles se sont préparées à une telle éventualité. Kiev se serait entendu avec ses voisins européens sur un système de réacheminement [reverse flow]. Naftogaz aurait demandé à la Commission européenne de voir si la Slovaquie pourrait ouvrir un “couloir du gaz” à destination de l’Ukraine, ce qui couperait l’herbe sous le pied de Gazprom. Grâce à ce couloir, affirme Andreï Kobolev, le président de Naftogaz, l’Ukraine pourrait recevoir jusqu’à 30 milliards de mètres cubes par an. Et, toujours selon Kobolev, les Allemands proposeraient des livraisons de gaz à 300 dollars les 1 000 mètres cubes, soit nettement moins que le tarif russe. Pour sa part, le Premier ministre Iatseniouk assure que la plainte de l’Ukraine auprès de la Cour d’arbitrage de Stockholm a “de très grandes chances” d’être entendue et que son gouvernement a pris “la bonne décision en choisissant de défendre l’Ukraine, notre indépendance et nos citoyens”. “Mais nous allons continuer de discuter publiquement [avec la Russie], en toute honnêteté, dans l’ouverture et la transparence, sur la possibilité d’une application des tarifs du marché, avec le soutien de nos partenaires européens”, a-t-il ajouté. —Zoriana Krit Publié le 17 juin

SOURCE OUKRAÏNA MOLODA Kiev, Ukraine Quotidien, 99 000 ex. “Jeune Ukraine” est un titre généraliste ukrainophone. Généralement critique des autorités de Kiev, même depuis le changement de pouvoir, il ne cache pas son hostilité envers la Russie de Vladimir Poutine.

Nouveau virus de la grippe espagnole SCIENCES— “Ils sont dingues !”

Voilà le commentaire d’une partie de la communauté scientifique après la publication, le 11 juin, dans la revue Cell Host and Microbe, d’un article expliquant comment une équipe américaine a recréé le virus de la grippe espagnole. L’équipe de l’université du WisconsinMadison a utilisé la technique de génétique inverse pour construire le virus, à partir de huit gènes d’un virus de grippe aviaire prélevé sur des canards sauvages. Ils l’ont ensuite fait muter afin de rendre sa propagation plus facile, indique The  Guardian. Le nouveau pathogène ne présente, dans son génome, que 3 % de différence avec le virus de la grippe espagnole. Le but, affirment les chercheurs, est de mettre en lumière le schéma de propagation d’un virus venu des oiseaux quand il se répand dans la population humaine.

Attaque d’une station balnéaire

STRINGER/AFP

UKRAINE

KENYA— “Deux attentats en quarante-huit heures et une cinquantaine de morts”, titrait The Nation après l’attaque, le 15 juin, de la station balnéaire de Mpeketoni (Lamu, sud-est) par une cinquantaine d’hommes armés. Le lendemain, dans le même secteur, une attaque faisait quinze morts. Alors que tous les regards se tournent vers le mouvement terroriste lié à Aqmi, Al-Chebab, le président Uhuru Kenyatta a affi rmé dans The Nation : “Il ne s’agissait pas d’une attaque d’Al-Chebab. Des preuves montrent que des réseaux politiques locaux étaient impliqués dans la préparation et l’exécution de ce crime haineux.”


7 JOURS

Courrier international — no 1233 du 19 au 25 juin 2014

LA DESSIN DE LA SEMAINE

Obama accélère sur les droits des gays ÉTATS-UNIS— Le 17 juin, Barack Obama a signé un décret présidentiel interdisant aux entreprises travaillant comme sous-traitants pour l’Etat fédéral de licencier des employés en raison de leur orientation sexuelle. Dans 29 Etats, on peut être licencié simplement parce qu’on est homosexuel, rappelle le site The Daily Beast. Un projet de loi destiné à interdire ces licenciements est aujourd’hui bloqué à la Chambre des représentants, contrôlée par les républicains. C’est pourquoi le président américain a décidé d’agir par décret, profitant de l’évolution récente de l’opinion publique en faveur des homosexuels.

POLOGNE—“C’est la plus sérieuse crise depuis la mise en place du gouvernement de Donald Tusk (en 2007)”, titrait le quotidien Rzeczpospolita le 16  juin au sujet de l’enregistrement d’une conversation entre le ministre de l’ I ntér ieu r B a r t lom iej Sienkiewicz et le gouverneur de la banque centrale Marek Belka publié par l’hebdomadaire Wprost. Lors de cette rencontre, le ministre demandait au gouverneur d’actionner la planche à billets pour combler le déficit budgétaire en échange de la démission du ministre des Finances Jacek Rostowwski. Ces révélations ont entraîné l’ouverture d’une enquête sur l’origine de ces enregistrements.

La junte expulse les migrants B. SANCHEZ-TRILLO/GETTY IMAGES/AFP

DESSIN DE MAYAK

Une affaire d’écoutes

DESSIN DE FALCO

Oslo interdit la mendicité

NORVÈGE— Le Parlement a voté

le 16  juin un amendement permettant aux municipalités de prohiber la mendicité à compter de l’été 2014, rapporte le quotidien norvégien B.T. Le gouvernement de droite prépare un autre projet de loi interdisant la mendicité à l’échelle nationale à partir de 2015. Le ministre de la Justice, Anders Anundsen, issu du Parti du progrès (FrP, populiste), a justifié cette mesure pour lutter contre la délinquance, qui, à son sens, serait liée à l’augmentation du nombre de Roms à Oslo. “En réalité, l’interdiction juge d’emblée toute une minorité”, s’indigne B.T. La mendicité était illégale dans le pays jusqu’en 2005, date à laquelle le Parlement avait mis fin à cette interdiction

DESSIN DE MIX & REMIX, “LE MATIN DIMANCHE”, SUISSE

8.

THAÏLANDE— Basée à Genève, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) observe un exil massif de travailleurs migrants cambodgiens de Thaïlande. Le Bangkok Post estime à 37 000 le nombre de Cambodgiens ayant fui le pays pour la seule journée du 13 juin. Dans la foulée du coup d’Etat militaire du 22 mai, les autorités thaïlandaises avaient annoncé une opération de “nettoyage de l’environnement” sur les médias nationaux, pour garantir “le retour du bonheur populaire”. Ces départs de migrants coïncident avec la publication d’une enquête dénonçant l’esclavage d’immigrés dans plusieurs pêcheries thaïlandaises. Achetés à des passeurs, ces matelots travaillent vingt heures par jour, subissent des tortures régulières et sont nourris aux amphétamines. Leur pêche sert à la fabrication de farine pour la crevette d’élevage, massivement exportée.

Coupe du monde : entre voisins FOOTBALL Les Bleus affrontent la Nati suisse dans le match au sommet du groupe E vendredi 20 juin, à 21 heures. Côté helvète, on pense avoir “le droit d’espérer un peu mieux” de la part de la sélection nationale après la victoire obtenue “à l’arraché” face à l’Equateur (2-1) pour son premier match, estime 24 Heures. Si le quotidien suisse rappelle que la Nati avait battu l’Espagne, future championne du monde, lors de sa première rencontre du Mondial 2010, “elle n’avait pas su enchaîner” et était sortie dès les phases de poule. Mais, quatre ans plus tard, la sélection nationale est “plus mûre, plus complète”, assure le journal. Suffisamment pour renverser les Bleus ?

1,3

MILLIARS DE DOLLARDS C’est ce que l’Argentine devrait payer à deux fonds spéculatifs et treize créanciers particuliers. La Cour suprême américaine a rejeté le 16 juin le recours en appel du pays contre cette condamnation dans le procès qui l’oppose à des fonds spéculatifs. Ces derniers avaient acheté des titres obligataires argentins lorsque ceux-ci valaient une bouchée de pain, en 2001. Ils n’avaient ensuite pas accepté les propositions argentines

lors des restructurations de sa dette en 2005 et 2010. C’est un coup dur pour le gouvernement de Cristina Kirchner. “ll est face au dilemme auquel il aurait voulu échapper : payer les fonds spéculatifs ou précipiter le pays dans un nouveau défaut”, écrit La Nación.

Santos réélu pour faire la paix COLOMBIE— C’est le “triomphe

du vote pour la paix”, affirme El Espectador. Le président colombien, Juan Manuel Santos, a été réélu le 15 juin pour un second mandat au terme d’une campagne

élec tor a le très disputée avec 50,95 % des voix, contre 45  % à son adversaire et vainqueur surprise du premier tour, Oscar Iván Zuluaga, représentant de la droite dure et de l’ancien président Alvaro Uribe. Il doit sa victoire à la gauche et à divers mouvements sociaux qui l’ont soutenu au nom de la paix. Santos s’est engagé – contrairement à son adversaire – à poursuivre les discussions de paix en cours depuis dix-neuf mois à La Havane avec la guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc).


7 JOURS.

Courrier international — no 1233 du 19 au 25 juin 2014

STEFANO MONTEFIORI, correspondant à Paris du quotidien italien Corriere della Sera

“Les grèves : une attitude archaïque”

DR

Quel regard portez-vous sur la grève des cheminots ? Vu de l’étranger, on a tendance à la considérer comme un vieux réflexe archaïque. Une difficulté à accepter des réformes pourtant nécessaires. On a également l’impression d’un règlement de comptes entre les différents mouvements syndicaux, certains acceptant les négociations, d’autres les refusant. Il est finalement difficile de comprendre ces contestations vu de l’extérieur.

Que pensez-vous de l’attitude des syndicats ? Certaines motivations paraissent surréalistes, comme celle de demander à l’Etat de prendre en charge la dette de Réseau ferré de France (RFF). Ce sont des attitudes qui sont d’une autre époque, on les voit empêtrés dans une lutte contre des mesures qui permettent d’ouvrir à la concurrence et donc de faciliter la vie des usagers. Ils parlent de “néolibéralisme” comme s’il s’agissait d’un gros mot. Pour une fois, l’Italie semble plus en avance que la France. L’entreprise Trenitalia, l’équivalent de la SNCF française, est déjà ouverte à la concurrence. Et aujourd’hui le gouvernement Renzi veut pousser plus avant les privatisations. On trouve également quelques résistances en Italie, mais la contestation est loin d’être aussi forte qu’ici, en France.

La gauche française parviendra-t-elle à appliquer les réformes ? Si François Hollande n’est pas populaire, les grèves ne le sont pas non plus. La révolte des intermittents surprend également. A l’étranger, on regarde avec étonnement et admiration ce système de subventions publiques uniques au monde. Toutefois il est difficile de comprendre l’existence d’un tel statut dans un pays en crise. Les Français ont parfois besoin d’être un peu plus réalistes. Je ne veux pas faire de French bashing et peindre la France, comme le font parfois les Anglo-Saxons, comme un pays toujours en grève. Mais force est de constater, pour un étranger qui vit en France et qui aime ce pays, que ses citoyens ne se rendent parfois pas compte de la chance qu’ils ont d’avoir une telle assistance publique.

1 300

C’est le nombre d’euros déboursés par chaque Espagnol pour sauver le système bancaire de son pays. En mai 2009, l’Espagne a mis en place un plan d’urgence de restructuration du secteur financier. Avec l’aval de la Commission européenne, l’Etat a versé plus de 61 milliards d’euros d’aides publiques aux banques. Selon les derniers chiffres publiés par la Banque d’Espagne, seuls 1,7 milliard d’euros ont été remboursés. Le quotidien en ligne Público a fait le calcul : chaque Espagnol n’a donc récupéré que 37 euros des 1 300 qu’il a déboursés pour éviter la faillite du secteur bancaire.

MADRID

Un couronnement profil bas Le quotidien conservateur ABC déplore la cérémonie sans faste de prestation de serment du nouveau roi Felipe VI. —ABC Madrid

L

a proclamation de Felipe VI doit être une journée de liesse. La succession de Juan Carlos, monarque providentiel pour l’Espagne, devrait offrir le 19 juin une preuve incontestable que notre système fonctionne, en dépit de protestations marginales qui ont choisi de se placer en dehors de la Constitution démocratique. La couronne espagnole est une monarchie enracinée au cœur de l’Europe, un gage de stabilité et de cohésion face aux velléités indépendantistes. De plus, l’opinion publique a de l’affection et de la confiance pour le prince héritier, et elle reconnaît le travail exemplaire accompli par son père dans la reconquête des libertés. Le couronnement de Felipe VI marque un jour hors du commun pour l’Espagne, et le cérémonial doit être à la hauteur de ce rendez-vous unique, aucune pudibonderie ne devant ternir l’apparat qui s’impose. Depuis l’annonce de l’abdication, on prévoit une cérémonie profil bas, cantonnée au Congrès, excluant même la présence de chefs d’Etat étrangers. Ce serait pourtant une erreur que de décider, poussés par la démagogie populiste, de dépouiller de son faste ce qui doit rester comme l’image inoubliable du peuple espagnol sacrant son nouveau roi. Il ne faut pas transformer le couronnement de Felipe VI en une cérémonie honteuse au prétexte d’une austérité qui n’y a pas sa place. Car, quand les Espagnols applaudiront Felipe VI, c’est au fond l’Espagne qui se fera honneur à elle-même. Le peuple sait parfaitement faire la différence entre dépenses superflues et dépenses nécessaires. On ne peut mettre sur le même plan le couronnement d’un roi, événement exceptionnel, et l’investiture d’un chef de gouvernement. Encore moins sous la pression de partis, d’intellectuels et de médias qui abhorrent notre modèle constitutionnel, la monarchie parlementaire. Empêcher les Espagnols d’assister à l’intronisation de leurs nouveaux souverains est injuste. Rater cette occasion unique de réunir les dirigeants étrangers est absurde. La communion du peuple avec la couronne doit être rendue visible par une grande célébration de la démocratie espagnole. Un pays respectable se doit d’honorer ses symboles et de mettre en valeur ses traditions, avec fierté et sans complexe. —Publié le 10 juin

C. ALVAREZ/GETTY IMAGES/AFP

ILS PARLENT DE NOUS

9

Contexte ●●● Pour la proclamation de Felipe VI, la couronne espagnole a choisi le modèle belge et des célébrations exclusivement nationales plutôt que le modèle néerlandais du couronnement de Willem-Alexander en avril 2013, en présence d’invités étrangers. La Casa Real justifie ce choix en partie par le manque de temps pour coordonner les agendas des chefs d’Etat les plus importants. Juan Carlos a annoncé qu’il n’assisterait pas aux festivités, pour ne pas faire d’ombre à son fils. L’infante Cristina n’y sera pas non plus, éloignée des activités officielles depuis fin 2011. Contrairement à 1975, il n’y aura pas de cérémonie religieuse.

Je l’ai appris sur Un Monde d’Info du lundi au vendredi à 16h15 et 21h45 avec

Vivons bien informés.


10.

7 JOURS

Courrier international — no 1233 du 19 au 25 juin 2014

Saul Friedländer Au-delà du sionisme ILS FONT L’ACTUALITÉ

Eminent historien de l’Holocauste, il a toujours regretté que la droite israélienne se soit emparée du sujet pour justifier ses positions de plus en plus radicales face aux Palestiniens.

—Ha’Aretz (extraits) Tel-Aviv

A

ssis dans le hall d’un hôtel de Tel-Aviv, Saul Friedländer regarde d’un œil indulgent les gens qui se font bronzer sur la plage, mais ne partage pas leur insouciance. Il est perturbé par le journal posé sur la table devant lui et par le sujet de notre interview. “Pour des raisons personnelles et familiales, je suis heureux de voir la fascinante trame humaine d’Israël, dit-il. Mais il faut mettre de côté cette vie agréable de Tel-Aviv et aller à Jérusalem, où les choses sont un peu plus compliquées. Quand on oublie l’aspect plaisant de la vie quotidienne, qu’on réfléchit un peu et qu’on lit le journal, on ressent, comme moi, de la colère. Cela me rappelle Léon Roth, qui a été le premier professeur de philosophie de l’Université hébraïque avant d’aller enseigner à Cambridge [en 1953]. A quelqu’un qui lui demandait pourquoi il était parti, il a répondu : ‘Quand je suis en Israël, tout dans le journal me met en colère. A Cambridge, non.’” L’attitude du Pr Friedländer, calé dans un fauteuil et profitant de ses congés, est excusable. Juif israélien, cet éminent historien de l’Holocauste a écrit des ouvrages et enseigné pendant plus de cinquante ans, d’abord en Suisse et en Israël, puis, à partir de 1988, à l’université de Californie. A 81 ans, un an après avoir mis un terme à sa carrière universitaire, il s’intéresse à l’avenir d’Israël, où il a émigré à 16 ans en tant que réfugié de l’Holocauste, alors que la guerre d’indépendance de 1948 était à son paroxysme. “J’ai des liens avec ce pays – mon fils aîné et mes petits-enfants y vivent –, mais je ne me considère pas comme un sioniste. Non pas parce que je me sens étranger à Israël, mais parce que l’extrême droite a récupéré, voire capturé le sionisme. On peut dire que j’ai été un sioniste ordinaire jusqu’en 1968, année où j’ai écrit un bref ouvrage en français sur l’avenir d’Israël. Je ne pense pas qu’il était particulièrement audacieux, mais j’écrivais déjà que nous ne pouvions pas rester sur des territoires peuplés par des Arabes ; personne ne les appelait ‘Palestiniens’ à cette époque. Je pensais que cela détruirait de l’intérieur les valeurs de la société israélienne et c’est toujours mon avis.” Friedländer, qui a été l’un des premiers membres du mouvement La Paix maintenant, regrette que ses camarades de la gauche israélienne ne basent pas davantage leurs arguments sur les leçons de l’Holocauste. “C’est une erreur de la gauche d’esquiver une partie aussi importante de notre histoire. Ils ont peur de porter la question de l’Holocauste sur le terrain

↘ Saul Friedländer 11 octobre 1932 Naissance à Prague, en Tchécoslovaquie, dans une famille de Juifs allemands. 1941-1944 Séjour en France pendant l’Occupation, où il vit caché à partir de 1942. 1948 Emigration en Israël. 1953-1955 Etudes à Sciences Po à Paris. 1963 Doctorat à l’université de Genève. A lire L’Allemagne nazie et les Juifs, vol. 1 et 2, Seuil, 2008. Dessin de David Bromley, Australie, pour Courrier international.

politique, mais nous pouvons éviter de l’utiliser comme la droite.” L’historien est totalement opposé à l’idée de faire un usage politique de l’Holocauste, mais il considère que la gauche n’a pas le choix étant donné que la droite le fait depuis plus

de trente ans. “Depuis les années 1970, époque où Menahem Begin qualifiait Yasser Arafat de ‘deuxième Hitler’, on voit la droite israélienne se servir de l’Holocauste et de sa mémoire pour justifier des positions de plus en plus radicales. C’est ce qui a poussé la gauche à s’abstenir ne serait-ce que de mentionner la Shoah. Personnellement, quand j’ai vu que le sujet auquel j’ai consacré ma vie était utilisé pour soutenir les attitudes politiques les plus répugnantes, cela m’a posé un problème.” Friedländer connaît les vives réactions auxquelles on s’expose quand on compare l’actuelle situation israélopalestinienne avec les jours sombres de l’Europe. Mais peu de gens connaissent aussi bien cette époque que lui. “Ce qu’on dit aujourd’hui rappelle certains mauvais régimes des années 1930, mais pas les années 1940”, dit-il pour bien marquer la différence. “Cependant, il est dangereux de faire des comparaisons, parce que le lecteur ordinaire ne fait pas la distinction entre les années 1930 et 1940. Il suffit que quelqu’un prononce le mot ‘Allemagne’ pour qu’on pense immédiatement à ‘extermination’ ; on est sur une pente très glissante. Mais le messianisme politique et ses liens avec la religion et l’ultranationalisme que l’on perçoit aujourd’hui en Israël rappellent les principaux composants des mouvements européens d’extrême droite.” Tout au long de sa carrière, Friedländer a été fasciné par ce qu’il appelle “la collision entre les calculs politiques et les impératifs moraux”. “C’est ce qui m’a poussé à écrire sur le pape Pie XII, car dans mon enfance j’avais vu l’Eglise sous un autre jour.” Les parents de l’historien ont été capturés par la police française et envoyés à Auschwitz, où ils ont été exécutés. Lui-même a été sauvé en se cachant dans un pensionnat catholique, et il envisageait de devenir prêtre quand il a découvert le sort de ses parents en 1946, après quoi il s’est converti au judaïsme. —Anshel Pleffer Publié le 19 mai


2014

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12.

Courrier international — no 1233 du 19 au 25 juin 2014

à la une

MOYEN-ORIENT L’IMPLOSI ON

↗ Des combattants de l’EIIL lors de la prise de Tikrit. Photo AFP

Irak-Syrie : la nouvelle carte d'une zone de guerre TURQUIE

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Une nouvelle guerre se déroule simultanément dans deux pays du Moyen-Orient, abolissant les frontières entre l’Irak et la Syrie. L’EIIL, un groupe djihadiste connu pour sa cruauté, menace à présent Bagdad. Pour The New York Times, les chances de l’EIIL de devenir le maître de l’Irak demeurent minimes, mais le conflit aura des répercussions tragiques (lire ci-contre). “Bienvenue en enfer”, titre Asharq Al-Awsat pour décrire ce MoyenOrient que la guerre entre sunnites et chiites risque de faire imploser. Y aura-t-il un vainqueur ? Sûrement l’Iran, que Washington à présent courtise, et probablement la Syrie qui se réjouit de faire oublier sa dictature, souligne Al-Hayat (p. 15). Et l’Amérique ? Son président somnole, affirme le Yediot Aharonot (p. 14).

IRAN

Al-Qaim Baakouba Falloudjah

Damas

Bagdad

Ramadi

ISRAËL

Deera

IRAK

Kerbala

JORDANIE

Principales communautés Arabes sunnites

Arabes chiites

Nadjaf

Kurdes

L’offensive des djihadistes Zones contrôlées par les insurgés Situation le 15 juin 2014 Villes contrôlées par les insurgés Limite de l’Etat revendiqué par le groupe djihadiste Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL)

Bassorah

ARABIE SAOUDITE

SOURCES : “NEW YORK TIMES”, THOMAS VAN LINGE, J. LEWIS, “THE ISLAMIC STATE IN IRAQ RETURNS TO DIYALA”, INSTITUTE FOR THE STUDY OF WAR

KOWEIT


MOYEN-ORIENT L’IMPLOSION. 13

Courrier international — no 1233 du 19 au 25 juin 2014

L’Iran vainqueur de la nouvelle guerre d’Irak L’assaut victorieux des combattants sunnites de l’EIIL contre l’Irak est voué à l’échec. Et c’est Téhéran qui va tirer les marrons du feu. —The New York Times (extraits) New York en juger par l’essentiel des commentaires sur la situation en Irak, le pays aurait déjà franchi le point de non-retour face à la campagne éclair lancée par les insurgés sunnites. Avec le renfort de combattants aguerris venus de Syrie et bénéficiant du soutien des populations locales, ils tiennent solidement Mossoul, la grande ville du nord de l’Irak, Tikrit, foyer du clan de Saddam Hussein, et ils assiègent Samarra, site de l’un des sanctuaires de la communauté chiite. Il ne serait pas surprenant qu’ils se trouvent aux portes de Bagdad dans les semaines qui viennent. Mais même s’ils lançaient l’assaut contre la capitale, voire s’en emparaient, ce ne serait qu’une victoire illusoire. Cela ne peut aboutir qu’à leur défaite et au renforcement de leurs ennemis jurés, les chiites, à Bagdad et surtout à Téhéran. Contrairement à la Syrie, en Irak, les sunnites ne représentent qu’une minorité relativement modeste, environ 25 % de la population, même s’ils sont majoritaires dans certaines régions de l’ouest et du nord du pays. Et à Bagdad, ils ne représentaient plus que 12 % de la population. Si les insurgés de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) pénètrent dans les quartiers sunnites de Bagdad, ils y seront sans doute bien accueillis, mais cela ne leur donnera pas l’appui stratégique dont ils auront besoin pour mener les combats de rues qui s’ensuivront. De plus, l’offensive sunnite va probablement entraîner une métamorphose au sein du piètre désastre qu’est l’armée irakienne d’aujourd’hui, pour en faire une force plus efficace et opérationnelle.

A

Amis puissants. En Syrie, en 2011, l’armée a été ébranlée par la rébellion. Les désertions étaient monnaie courante et les insurgés ont pu prendre le contrôle de vastes portions du territoire. Mais au fur et à mesure que les officiers incompétents étaient tués ou limogés, une nouvelle hiérarchie militaire s’est imposée, l’armée a réussi à déployer sa puissance de feu, nettement supérieure, contre un adversaire de plus en plus divisé. Ses capacités de combat ont été accrues par l’intégration réussie de milices civiles [le Hezbollah] et grâce aux conseils tactiques fournis par l’Iran. Une évolution qui risque de se répéter en Irak. L’offensive sunnite va mobiliser les Irakiens, et pas seulement leur armée. Les insurgés ont recours tant aux exécutions massives qu’au symbolisme religieux, et ils se sont donné pour mission d’éradiquer “l’ordure” – autrement dit, les fidèles chiites et leurs écoles – de Nadjaf et Karbala, les deux villes les plus saintes des chiites. Sachant qu’il s’agit d’une guerre menée

par une minorité contre une majorité, tactiquement, on peut parler de suicide. Les chiites riposteront violemment. Et outre le handicap des effectifs, les rebelles ont choisi de s’attaquer à un ennemi qui dispose d’amis puissants [l’Iran], pour lesquels l’avenir du pays est un enjeu de premier ordre. L’Iran a déjà promis son soutien au gouvernement du Premier ministre Nouri Al-Maliki, et aurait déployé ses unités d’élite en Irak. Les Etats-Unis ont dépêché un porte-avions et un porte-hélicoptères d’assaut dans le Golfe, et ont musclé leur appui au gouvernement irakien dans le domaine du renseignement. S’il est peu probable que Washington ait directement recours à la force contre les rebelles, l’aide fournie, qu’elle soit matérielle, diplomatique ou technique, ne pourra que consolider la résistance du gouvernement irakien. L’idée, juste ou non, que Téhéran et Washington sont sur la même longueur d’onde sur ce dossier ne pourra qu’aider elle aussi.

Assaut suicidaire. Les Etats du Golfe qui soutiennent tacitement les rebelles afin de s’en prendre à l’Iran et à sa mainmise présumée sur l’Irak ne feront rien pour épauler les insurgés, de peur d’accoucher d’une situation incontrôlable, même si, en privé, certains de leurs ressortissants financent l’armée rebelle. Et quand les combats auront pris fin, les sunnites se retrouveront plus isolés que jamais. En bref, en dépit du succès éclatant de la campagne sunnite, il faut y voir un assaut suicidaire qui ne fera que renforcer l’emprise des chiites sur l’Etat au lieu de l’affaiblir. Toutefois, il est peu probable que Maliki ait le courage de tenter dans un avenir proche de reconquérir les zones majoritairement sunnites dans l’ouest du pays. Cet Irak amputé, comme le régime d’Assad en Syrie, n’en sera que d’autant plus inféodé à l’Iran, et appliquera une politique intérieure qui écartera un peu plus la possibilité d’une reconstitution politique du pays. Une évolution qui n’a rien d’engageant du point de vue de Washington. Entre autres choses, le soutien des Etats-Unis au gouvernement Maliki fera peser une pression supplémentaire sur leurs liens avec les Etats du Golfe. Et il compliquera un peu plus les efforts visant à se montrer incisif face à l’Iran, allié embarrassant s’il en est. Les décideurs américains estiment peut-être que l’insurrection fera long feu avant de devenir une véritable menace pour les intérêts américains. Mais ils ne devraient pas baisser trop vite la garde, car si jamais il y a un vainqueur dans cette bagarre confessionnelle, ce ne sera ni Washington, ni Mossoul, ni Bagdad, mais bel et bien Téhéran. —Steven Simon Publié le 16 juin

L’IMPOSSIBLE STABILITÉ 9 avril 2003 — Chute du régime de Saddam Hussein 28 juin 2004 — La coalition conduite par les Etats-Unis remet le pouvoir au gouvernement irakien. 30 janvier 2005 — Les premières élections multipartites sont boycottées par les sunnites. 20 mai 2006 — Le chiite Nouri Al-Maliki forme un gouvernement d’union nationale. 2007  — Reprise des attentats sanglants. Décembre 2011 — Départ des soldats américains. Importantes manifestations contre le gouvernement de Maliki. 10 août 2013 — Le mouvement Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) attaque l’Irak. 2 janvier 2014 — Prise de la ville de Falloudjah par l’EIIL. 1O juin 2014 — Chute de la ville de Mossoul, aux mains de l’EIIL. 11 juin 2014 — L’EIIL s’empare de la ville de Tikrit, à quelque 160 kilomètres de Bagdad. 12 juin 2014 — Washington n’exclut pas des frappes aériennes, mais refuse toute intervention au sol. Un porte-avions américain se dirige vers le Moyen-Orient. 13 juin 2014 — L’armée irakienne bombarde des localités aux mains de l’EIIL. 15 juin 2014 — Téhéran se dit prêt à aider Bagdad.

BIENVENUE EN ENFER Les appels haineux des religieux des deux bords risquent d’emporter l’Irak. Asharq Al-Awsat (extraits) Londres

E

n Irak, nous avons affaire à une réalité plus dangereuse encore qu’en Syrie, en Libye et au Yémen. Dans ce pays, toutes les folies se concentrent. Et une nouvelle guerre a commencé. On entend les incitations au meurtre au plus haut niveau. Les autorités religieuses chiites appellent leurs ouailles à défendre leurs lieux saints, tandis que le mufti sunnite appelle les siens à soutenir les rebelles. Et l’Iran s’empresse de s’en mêler au nom du soutien aux chiites. La guerre civile est plus proche que jamais depuis la chute de Saddam Hussein [en 2003]. La situation exige de ne pas céder à la colère. Les racines de la crise remontent plus loin que la prise de Mossoul [le 10 juin]. Elles remontent même plus loin que les affrontements dans la province d’Al-Anbar, qui durent depuis plus de six mois. On peut les faire remonter dix ans en arrière, jusqu’à l’invasion américaine [2003]. Voire vingt, jusqu’à l’invasion irakienne du Koweït [1990]. Ou trente ans, jusqu’à la guerre Irak-Iran [1980-1988]. Ou même à 1979, avec la révolution iranienne qui voulait s’exporter dans les pays voisins et avec Saddam Hussein qui devient seul maître à Bagdad. Nous pouvons même remonter encore plus loin, quatorze siècles en arrière, jusqu’aux luttes de pouvoir entre les compagnons du prophète Mahomet, avec l’assassinat du troisième calife Othman [en 656], puis du quatrième calife Ali [en 661], événements déterminants pour la suite de l’histoire musulmane. [Ces événements ont abouti à la division entre sunnites et chiites.] On peut trouver des arguments pour justifier n’importe quelle date, selon ses inclinations politiques. Mais, en dernière instance, la responsabilité incombe aux dirigeants actuels : le Premier ministre irakien Nouri Al-Maliki, le président américain Barack Obama. Car celuici aurait pu amener Maliki à mener une politique de réconciliation nationale. Au lieu de quoi, il lui a permis de profiter de la protection américaine pour établir son pouvoir autoritaire et marginaliser les Arabes sunnites. Ces derniers ne pouvaient que se révolter. C’est ce qui s’est passé et qui menace aujourd’hui l’existence même de l’Etat irakien. C’est l’EIIL ainsi qu’Al-Qaida qui profitent de cette situation. Or ces deux organisations, curieusement, menacent surtout les sunnites. La Turquie demande déjà l’intervention de l’Otan. L’EIIL irakien est la copie conforme de son homologue syrien, qui donne surtout des coups de poignard dans le dos aux révolutionnaires et ne fait que servir les intérêts du régime d’Assad. Ce sont encore les mêmes qui menacent la sécurité de tous les pays du Moyen-Orient. —Abderrahman Al-Rached Publié le 14 juin


14.

À LA UNE

Courrier international — no 1233 du 19 au 25 juin 2014

Il n’y aura pas de big bang Cri de colère contre les experts qui prédisent la fin du Moyen-Orient.

A

vez-vous votre carte ? Pas la Bleue, pas celle du parti ni du Tendre. Non, la carte des nouveaux Proche- et Moyen-Orient tels que croient les voir politiques et politologues, héritiers du docteur Folamour jonglant avec la mappemonde. Crayon en main, tout ce petit monde vous redessine avec une précision de géographe chirurgien les contours de ce qui, selon eux, n’est plus constitué que d’ex-Etats attendant que tombe le couperet de la Veuve. [Le reporter britannique] Robert Fisk n’avait pu résister à l’envie d’y aller de son couplet annonciateur du big bang à venir. Et d’autres se sont essayés à ce périlleux exercice, avec plus ou moins de bonheur. Succès garanti à chaque fois, tant demeurent grande la gourmandise du public – voyez la gloire qu’en tire Leila Abdel Latif [la Madame Soleil libanaise] – et minime le risque encouru. Un vaillant guerrier du nom de George W. Bush se mit en tête de refaire le monde arabe et pour ce faire s’adjoignit deux cerveaux qui, unis, n’en faisaient même pas un : Dick Cheney et Donald Rumsfeld. En avons-nous entendu, alors, des tirades sur le nouveau Proche-Orient, l’ère d’abondance, de paix, de fraternité qui allait s’ensuivre et dont on ne fait que commencer à entrevoir les bénéfiques retombées ! En se partageant pour le compte de leurs pays respectifs les dépouilles opimes de l’Empire ottoman, le Britannique Mark Sykes et le Français François Georges-Picot [qui avaient en 1919 tracé les frontières entre les nouveaux pays du MoyenOrient] s’enorgueillissaient d’avoir bâti pour l’éternité un échafaudage qui, quelque branlant qu’il ait pu sembler trop souvent, tenait encore vaille que vaille. Il aura suffi de quelques hordes de fanatiques pour en menacer les assises. Pour autant, a-t-elle sonné, l’heure du grand chambardement ? L’affirmer reviendrait à prendre ses désirs (ou ses craintes) pour des réalités. Tout comme la nature, les nations ont horreur du vide, surtout lorsqu’il a tendance à s’éterniser. Les bouleversements de ces dernières années, en balayant des régimes gangrenés, ont créé un appel d’air resté sans réponse. Iraniens, Saoudiens, Turcs et même Qataris n’ont pas résisté à la tentation de se mêler de ce qu’ils estiment les regarder de près. Dès lors, chacun se retrouve dans une bien curieuse position, ici allié d’un adversaire qu’il combat ailleurs, là opposé à celui qui fut longtemps ami. Tout comme l’Amérique, qui s’en vint guerroyer en terre arabe au lendemain du 11-Septembre et refuse maintenant de nettoyer le gâchis qu’elle a laissé derrière elle. —Christian Merville Publié le 17 juin

↗ “Ne vous inquiétez pas. Je vous dis qu’on va être accueillis en libérateurs.” Dessin de Jeff Danziger, Etats-Unis.

CAI-NYT

—L’Orient-Le Jour (extraits) Beyrouth

OBAMA “FAIT LA SIESTE” En refusant d’armer les rebelles syriens, le président américain a fait le lit des islamistes. —Yediot Aharonot (extraits) Tel-Aviv e président américain Barack Obama s’entretenait avec le Premier ministre australien Tony Abbott dans le Bureau ovale quand on l’a interrogé sur les stupéfiants événements d’Irak, qui semblent avoir pris la MaisonBlanche totalement au dépourvu. Mettre fin à la guerre en Irak avait été l’une des principales promesses de la campagne électorale qui a propulsé Barack Obama à la Maison-Blanche. Rouge de colère, le président de la Chambre des représentants, [le républicain] John Boehner, a grondé : “Depuis six mois, personne ne pouvait ignorer que ces terroristes s’emparaient de la partie occidentale de l’Irak. A présent, ils sont à une centaine de kilomètres de Bagdad. Et que fait le président ? Il fait la sieste !” Obama a tenté d’expliquer que le Conseil de sécurité nationale et lui-même, loin de somnoler, travaillaient d’arrache-pied : “Depuis un an nous fournissons aux Irakiens une aide supplémentaire afin qu’ils soient en mesure de régler les problèmes.” L’aide américaine s’est notamment concrétisée par la fourniture de véhicules militaires, de centaines de missiles Hellfire et d’autres types d’armes. Des chasseurs F16 et des hélicoptères Apache ont également été acheminés vers l’Irak. Mais, tout compte fait, il aurait peut-être été préférable que ces armes ne parviennent pas à destination. Car les Américains ne s’attendaient pas à ce que l’armée irakienne, qu’ils ont équipée, entraînée et financée à coups de milliards de dollars, quitte ces zones sans combattre, abandonnant aux terroristes tout le matériel militaire fourni par l’Oncle Sam. Huit cents combattants djihadistes ont réussi à chasser 30 000 soldats de l’armée régulière et 25 000 policiers. C’était le pire scénario possible pour les Etats-Unis. Trois ans après avoir quitté l’Irak, ils voient à la télévision des forces islamistes plus cruelles qu’Al-Qaida assiéger les champs pétroliers et foncer vers Bagdad à bord

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de blindés américains. La grande erreur de la présidence de George W. Bush aura été l’Irak. La plus grande erreur d’Obama a été la Syrie. Et à présent les forces islamistes sont en train d’effacer la frontière entre les deux pays. Cette séparation artificielle, tracée par les Français et les Britanniques dans le cadre de l’accord Sykes-Picot de 1916, n’existe que sur le papier. La vraie responsabilité d’Obama dans la situation actuelle est en fait sa gestion désastreuse de la crise syrienne. Hillary Rodham Clinton a révélé qu’au début de la guerre civile elle a plaidé pour que les EtatsUnis arment les rebelles syriens mais que la Maison-Blanche a refusé. L’ancien ambassadeur américain en Syrie, Robert Ford, a été encore plus direct en déclarant sur CNN que le refus de l’administration Obama d’armer l’opposition syrienne modérée dès le début du soulèvement avait permis aux djihadistes de s’implanter en Syrie. Et ces djihadistes ont bientôt été en mesure de se déplacer librement entre l’Irak et la Syrie. Face à la situation préoccupante en Irak, Obama a déclaré qu’il n’écartait “aucune option”, mais le monde en général et le Moyen-Orient en particulier n’y croient plus. On n’enverra aucun fantassin américain se battre en Irak – c’est une évidence. Alors, que faire ? Quelles sont les options possibles ? Elles ne sont pas nombreuses. Les analystes militaires affirment que les frappes aériennes ne suffiront pas à régler le problème. Les EtatsUnis ne peuvent frapper depuis le ciel quand ils ignorent ce qui se passe au sol. Sans Américains sur le terrain pour guider les attaques, il leur faudrait s’en remettre aux forces irakiennes, or le Pentagone ne leur fait pas confiance. Une autre option serait d’envoyer des drones sur certains objectifs. Le Pentagone a mis l’option militaire sur le bureau du président. C’est à lui de prendre une décision. —Yitzhak Benhorin Publié le 13 juin


MOYEN-ORIENT L’IMPLOSION. 15

Courrier international — no 1233 du 19 au 25 juin 2014

Du pain bénit pour Téhéran et Damas Pour la communauté internationale, combattre le terrorisme islamiste devient plus urgent que changer le régime syrien.

Dans sa lutte contre les rebelles, l’armée régulière syrienne a toujours épargné les positions de l’EIIL, réservant les barils d’explosifs qu’elle largue par hélicoptère aux seules positions de l’Armée libre et d’autres groupes [de l’opposition modérée]. La situation qui en résulte permet aux régimes de Téhéran et de Damas de repousser la recherche d’une solution politique à la crise syrienne, en prétextant que l’urgence consiste à combattre le terrorisme. La montée en puissance de l’EIIL justifie également la mobilisation des milices que l’Iran entretient en Irak, en Afghanistan et au Liban, ainsi que l’action transfrontalière du Hezbollah, qui considère désormais que son espace d’intervention s’étend du sud du Liban à l’Irak, en passant par la Syrie.

Clientelisme confessionnel. En Irak, les

—Al-Hayat (extraits) Londres ’occupation de Mossoul par les djihadistes a provoqué d’énormes craintes. Elles sont d’autant plus justifiées que l’EIIL [Etat islamique en Irak et au Levant] a annoncé son intention de marcher sur Bagdad. Or, selon certains observateurs, le fait que cette organisation prenne possession de vastes zones auparavant contrôlées par l’armée irakienne relèverait d’un habile stratagème. Le régime syrien et son allié iranien se servent-ils de l’EIIL pour détourner l’attention des crimes commis à l’égard de la révolution syrienne depuis 2011 ? Dès 2012, des djihadistes ont été libérés des prisons syriennes ou ont pu s’enfuir de la prison de Palmyre, en Syrie. Le régime de Damas leur a abandonné la province de Raqqa ainsi que certaines zones autour de Deir ez-Zor [à la frontière irakienne], où ils ont réussi à s’emparer de puits de pétrole. Ils en partagent les revenus, avec l’assentiment du régime, tout en faisant régner la terreur sur les habitants, dans leur immense majorité sunnites, en piétinant les lieux de culte chrétiens et en se retournant contre l’opposition syrienne modérée.

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sunnites reprochent au Premier ministre irakien Nouri Al-Maliki ses penchants d’autocrate, son clientélisme confessionnel et l’accusent de livrer l’Irak à l’influence iranienne. Or, grâce à l’EIIL, Al-Maliki peut affirmer à présent qu’il combat “les terroristes” et non une opposition sunnite. Est-ce que le monstre de l’EIIL ainsi créé par Damas et Téhéran leur a échappé, au point de menacer désormais tous les pays de la région ? La vraie question n’est pas celle-là. Ce serait plutôt de savoir ce que cela peut bien faire au régime de Damas et de Téhéran que l’EIIL occupe des zones sunnites qui leur sont de toutes les façons hostiles. Ces djihadistes ont déjà montré en Syrie qu’ils étaient capables de prendre en tenailles l’opposition modérée, la seule qui constitue une vraie menace pour le régime d’Assad. En réalité, cette avancée de l’EIIL pourrait ouvrir la voie à une intervention iranienne plus poussée encore en Irak, sous prétexte de combattre ce terrorisme qui inquiète tant la communauté internationale. Elle pourrait également permettre de masquer les blocages des négociations sur le nucléaire iranien. —Walid Choucair Publié le 13 juin

A la une

LA FIN DU RÊVE AMÉRICAIN ? L’avancée des insurgés sunnites en Irak représente-t-elle “la fin du rêve américain ?” se demande The Independent. Après avoir pris Mossoul et Tikrit, les djihadistes, menés par le groupe Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), avancent vers Bagdad sans rencontrer de résistance de la part des forces de l’ordre. “L’offensive menée par l’EIIL semble se transformer en une insurrection généralisée de la communauté arabe sunnite irakienne, qui avait perdu le pouvoir quand les Etats-Unis et leurs alliés ont envahi le pays, en 2003.” Le journal constate que “la prise de Mossoul par l’EIIL représente un changement radical de la géopolitique de l’ensemble de la région […] et pourrait être le point de départ de la naissance d’un califat sunnite.”

← Dessin de Habib Haddad paru dans Al-Hayat, Londres.

L’AMÉRIQUE NE VEUT PLUS S’ENGAGER Washington s’est impliqué dans des conflits ruineux, avec des résultats catastrophiques. —The Daily Beast New York ashington a bien entendu été choqué lorsque les djihadistes ont pris Mossoul et commencé à marcher sur Bagdad. Les responsables politiques, législateurs et experts en stratégie de cette bonne ville n’avaient pourtant aucune raison de l’être, puisque les événements actuels en Irak s’inscrivent dans le cours habituel de l’histoire. Les Etats-Unis interviennent en Irak, en Afghanistan, en Libye, au Vietnam et ailleurs, fournissent des milliards de dollars d’armes, forment les armées de pays amis, puis commencent à se retirer – et qu’arrive-t-il alors ? Nos braves alliés, auxquels nous avons consacré nos vies sacrées et notre fortune, se débinent. C’est exactement ce qui est en train de se passer en Irak. Avant que le gouvernement américain ne prenne une nouvelle initiative malheureuse, à savoir déployer ses avions de combat, lancer des drones et Dieu sait quoi d’autre, il devrait prendre le temps de réfléchir pour changer un peu. Si l’Amérique vient à la rescousse de l’actuel gouvernement irakien, alors ce gouvernement, comme tant d’autres pour lesquels nous nous sommes battus et avons donné des vies, ne lèvera pas le petit doigt. Il partira tout bonnement du principe que nous allons prendre le relais et faire le boulot à sa place. Et quand la situation tournera au vinaigre, ce qui ne manquera pas d’arriver, ce gouvernement ami que nous aidons n’en fera porter la responsabilité qu’à l’Amérique.

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Mille milliards. N’allez pas croire une seconde qu’il en sera autrement. N’allez pas croire une seconde que les généraux et les faucons qui veulent envoyer des combattants et des drones américains à la rescousse sont plus avisés aujourd’hui qu’ils ne l’ont été ces cinquante dernières années. Il suffit pour s’en convaincre de regarder ce qu’il se passe en Irak. A Mossoul, les soldats réguliers étaient équipés de chars, de mortiers et de tout un arsenal fourni par le contribuable américain. En face d’eux, les djihadistes qui ont remporté la bataille n’étaient, selon la BBC, que quelques centaines, un millier à tout casser. Apparemment, ils ne disposaient ni de chars ni d’artillerie lourde. Dès qu’ils ont ouvert le feu, les forces de sécurité irakiennes sont parties en courant. Et ce après que les Américains se sont battus pendant dix ans au prix de nombreuses vies, et ont dépensé plus de 1 000 milliards de dollars pour les former et les équiper. —Leslie H. Gelb Publié le 12 juin


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À LA UNE

Courrier international — no 1233 du 19 au 25 juin 2014

L’EIIL n’a jamais su s’attirer le soutien populaire et n’a en outre jamais été capable de défendre son terrain face aux offensives des armées gouvernementales

L’IRRÉSISTIBLE ASCENSION DE L’EIIL Comment un groupe voyou issu d’Al-Qaida a réussi à prendre le contrôle d’une grande partie de l’Irak et de la Syrie. —Now. (extraits) Beyrouth

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e 7 juin 2006, des troupes américaines larguaient une bombe de 230 kilos sur une maison située à environ 8 kilomètres de Bakouba, en Irak. La frappe a tué Abou Moussab Al-Zarqaoui, alors responsable d’Al-Qaida en Irak (AQI). Les combattants d’AQI se sont alors repliés vers le nord de la province d’Anbar et ont fini par être écrasés par les forces américaines. A l’époque, le monde a pensé que c’était la fin d’AQI. Le 10 juin dernier, l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), une émanation d’AQI, s’est emparé de Mossoul, la deuxième ville irakienne, après que les troupes irakiennes ont fui leurs bases militaires, laissant derrière eux leurs uniformes et leurs armes. Le 11 juin, L’EIIL prenait Tikrit, ville natale de Saddam Hussein, et le lendemain, armés de l’arsenal abandonné par l’armée irakienne, ces combattants faisaient route vers Bagdad. En un peu plus d’un an, l’EIIL a aussi réussi à devenir la faction la plus puissante engagée dans la guerre civile syrienne et à s’emparer d’une partie des gouvernorats de Raqqa, Idlib et Alep, affrontant l’armée syrienne, les rebelles laïques, les milices kurdes et le Front Al-Nosra, branche officielle d’Al-Qaida en Syrie. Au total, le groupe contrôle maintenant un vaste territoire de près de 7 millions d’habitants. Dans ce court intervalle, l’EIIL a réussi à faire ce qu’Al-Qaida

↑ Dessin de Peter Schrank paru dans The Independent, Londres.

n’avait jamais pu faire : il est à deux doigts de créer un califat, et a détruit la frontière séparant l’Irak et la Syrie. En 2013, l’EIIL a été officiellement exclu d’Al-Qaida après que son chef, Abou Bakr Al-Baghdadi, a refusé d’obéir au chef d’AlQaida, Ayman Al-Zawahiri, qui lui ordonnait de se retirer d’Irak. Dès que l’EIIL et Baghdadi se sont retrouvés seuls, il est devenu pratiquement impossible de les arrêter. Le groupe recrute des milliers de combattants dans le monde pour aller se battre en Syrie et en Irak et acquiert une popularité régionale et internationale. “Personne n’a vraiment vu à quelle allure cela s’est passé”, dit Robin Simcox, chercheur à l’Association Henry Jackson. De plus, selon l’éditorialiste d’Al-Hayat Hussam Itani, l’EIIL a capitalisé sur les conflits interreligieux irakiens et l’incapacité des autorités à former un gouvernement légitime. Selon lui, le vrai problème a été l’incapacité du Premier ministre irakien, Nouri Al-Maliki, à ouvrir le dialogue avec les tribus sunnites. Ce qui a conduit en janvier à la chute de [la ville irakienne de] Falloudjah, tombée entre les mains de l’EIIL. L’ascension de Baghdadi comme le “nouveau Ben Laden” a aussi été facilitée par le retrait des

Portrait

troupes américaines d’Irak en 2011. “Une fois que les soldats américains sont partis, Maliki a eu toute latitude pour réprimer les sunnites irakiens. Plus les sunnites ont été marginalisés, plus les djihadistes ont eu le champ libre pour opérer”, explique Robin Simcox. De plus, les événements en Syrie, au Mali et en Somalie, ainsi que la montée en puissance de différents groupes djihadistes liés à Al-Qaida ont éclipsé la situation en Irak. Dans le même temps, Washington et Londres commençaient à se désintéresser de l’Irak, fermant les yeux sur ce qu’il s’y passait. “Nous en voyons aujourd’hui les résultats”, souligne Simcox. Mais il relève aussi qu’il y a des faits qui montrent la fragile situation de l’EIIL. Cette branche d’Al-Qaida n’a jamais su s’attirer le soutien populaire et n’a en outre jamais été capable de défendre son terrain face aux offensives des armées gouvernementales. L’EIIL connaît déjà des problèmes pour gouverner les territoires syriens. Selon un activiste laïque de Raqqa, l’une des villes syriennes passées sous son contrôle, “les gens ont maintenant plus peur de l’EIIL que des bombardements du régime d’Assad. Les femmes ont peur de sortir de chez elles, car elles craignent de se faire fouetter sur la place publique si elles ne portent pas la bonne tenue. Les hommes se font couper les mains. Chaque jour, nous apprenons en nous réveillant que quelqu’un a été assassiné par l’EIIL”, ajoutet-il, en soulignant que “l’EIIL travaille en fait pour le régime syrien”. A son avis, Baghdadi ne devrait pas s’arrêter là. Sa popularité ne cesse d’augmenter dans le monde parmi les djihadistes, allant même jusqu’à éclipser celle des leaders d’Al-Qaida. —Ana Maria Luca Publié le 12 juin

Le nerf de la guerre

LE MYSTÉRIEUX ABOU BAKR AL-BAGHDADI

DJIHADISTES ET MILLIARDAIRES

Le leader des djihadistes de l’EIIL cultive le secret. Seules deux photos prises lorsqu’il était en détention montrent les traits de son visage. Aujourd’hui, même devant ses proches, il apparaît avec un masque. Pour tromper l’ennemi, il a choisi plusieurs noms de guerre, dont le plus connu est Abou Du’a. Mais cet Irakien, recruté par Al-Qaida, a déjà été détenu en 2005 par les Américains pour des actes de torture et des meurtres. “Il serait capable de kidnapper des familles entières, de les condamner à mort et de les exécuter en public”, souligne un rapport des services secrets américains. Selon The Telegraph, Baghdadi a bénéficié en 2011 d’une amnistie avec des milliers d’autres prisonniers avant le retrait des troupes américaines d’Irak. Aujourd’hui, le FBI offre 10 millions de dollars à toute personne susceptible de fournir une information permettant de mettre la main sur lui.

Deux jours avant la prise de Mossoul par l’EIIL, les autorités irakiennes ont saisi 160 clés USB contenant des informations détaillées sur le groupe terroriste, révèle The Guardian. S’y trouvait notamment le détail de leurs finances. “Avant Mossoul, ils possédaient 645 millions d’euros”, a confié un responsable irakien au journal britannique. “Maintenant, avec l’argent volé aux banques et le matériel militaire pillé, ils peuvent y ajouter 1,1 milliard.” L’organisation semble très bien rodée, et surtout déterminée. “Il  y a trois ans, l’EIIL n’était qu’une bande disparate d’extrémistes, maintenant ils sont peut-être le groupe terroriste le plus riche et le plus compétent du monde”, écrit le quotidien de Londres.


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Guerre des nerfs entre l’Arabie Saoudite et l’Iran

A la une

Comment croire à des accords de paix ?

L’invasion de l’Irak par les djihadistes de l’EIIL n’est que la partie émergée d’un conflit plus large entre chiites et sunnites.

—The Washington Institute for Near East Policy (extraits) Washington

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aites attention à ce que vous appelez de vos vœux.” Tel aurait pu, et aurait peut-être dû, être le conseil de Washington à l’Arabie Saoudite et à d’autres Etats du Golfe qui soutiennent les djihadistes sunnites contre le régime de Bachar El-Assad à Damas. Cette mise en garde est encore plus d’actualité aujourd’hui alors que les sanguinaires djihadistes déferlent sur le nord-ouest de l’Irak. Le roi Abdallah d’Arabie Saoudite rêvait depuis des années de voir le Premier ministre irakien Nouri Al-Maliki essuyer un tel revers. Il considère en effet Maliki comme un simple laquais de l’Iran et a refusé d’envoyer un ambassadeur à Bagdad, incitant les dirigeants des autres pays du Golfe à l’imiter en gardant leurs distances. Et de fait, bien qu’ils soient eux-mêmes vulnérables à des organisations calquées sur le modèle d’Al-Qaida, ces pays (et surtout le Koweït et le Qatar) ont souvent fermé les yeux sur les financements que leurs citoyens apportaient aux groupes [sunnites] radicaux.

Missiles chinois. Le roi Abdallah n’a pour l’instant fait aucun commentaire sur les derniers événements en Irak. Dans la mesure où sa stratégie consistant à infliger un revers politique à l’Iran en orchestrant le renversement de Bachar El-Assad à Damas ne semble guère donner de résultat très probant, il a compris que les événements d’Irak lui offraient une nouvelle opportunité. Cette perspective risque fort de désorienter de nombreux observateurs. La presse se fait l’écho depuis quelques semaines d’une esquisse de rapprochement diplomatique entre les pays du Golfe (dominés par l’Arabie Saoudite) et l’Iran, stimulé par le voyage officiel de l’émir du Koweït à Téhéran [le 1er juin], qui semble s’être très bien passé. Mais en même temps les Saoudiens ont publiquement dévoilé leur achat de missiles chinois capables d’atteindre Téhéran et les Emirats arabes unis ont annoncé l’instauration d’un service militaire obligatoire pour les jeunes du pays. Le carnage qui a lieu en Irak a au moins le “mérite” d’être clair. Il y a des conflits tribaux et des identités nationales rivales en jeu, mais c’est

la différence religieuse entre sunnites et chiites qui cristallise l’essentiel des tensions. Ce phénomène régional est exacerbé par des groupes radicaux tels que l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), une redoutable machine à tuer qui pousse à l’extrême la logique meurtrière du mépris des chiites par les sunnites.

Géopolitique. Pour ceux qui ne comprennent plus trop les divisions du monde musulman, il est important de relever que la fracture sunniteschiites coïncide plus ou moins avec la ligne de partage entre monde arabe et monde perse. Du point de vue géopolitique, l’Irak, qui est majoritairement chiite mais ethniquement arabe, est à la charnière de ces deux mondes. Il faut également tenir compte d’une autre dimension souvent troublante : la volonté de soutenir les sunnites radicaux à l’étranger tout en contenant leur activité à l’intérieur du pays. D’où le soutien discret de Riyad à Oussama Ben Laden à l’époque où il dirigeait des troupes djihadistes dans l’Afghanistan sous occupation soviétique, et sa tolérance à l’égard des djihadistes de Tchétchénie, de Bosnie et de Syrie. Quand, en 2011, le mouvement de révolte contre Assad s’est intensifié – et quand Riyad a commencé à s’inquiéter de plus en plus sérieusement du programme nucléaire iranien –, les services de renseignements saoudiens ont entrepris de soutenir l’opposition sunnite en privilégiant ses éléments les plus radicaux, sous l’impulsion de leur patron, le prince Bandar Ben Sultan. En avril dernier, la direction des opérations a été confiée à quelqu’un d’autre à la suite de la démission de Bandar, mais Riyad continue de soutenir les rebelles islamistes. On imagine mal un dénouement rapide des événements chaotiques qui se jouent en Irak. A ce stade, une confrontation directe entre les forces saoudiennes et iraniennes semble très improbable, même s’il n’est pas exclu que l’unité d’élite de la Garde révolutionnaire iranienne intervienne directement, comme elle le fait en Syrie. Quoi qu’il en soit, une chose est claire : une jonction entre la guerre civile syrienne et une guerre civile irakienne paraît inéluctable. —Simon Henderson Publié le 12 juin

Vu d’Israël

LE NOUVEAU QG DE LA TERREUR “La deuxième ville d’Irak est sous le contrôle d’un groupe qui veut créer un Etat à partir duquel il pourrait répandre le djihad dans le monde”, commente The Economist dans son édition du 14 juin. L’hebdomadaire anglais fait sa une sur le groupe Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), qui a pris Mossoul (le 10 juin). Alors qu’il y a deux ans le président Obama parlait à propos de l’Irak d’“un Etat souverain, fiable et stable”, aujourd’hui, selon The Economist, “les djihadistes détruisent le pays”. “L’EIIL veut redessiner la carte du MoyenOrient en créant un Etat sunnite. Son activisme propage poison et terreur dans tout le monde arabe. (…) Un jour, s’ils le veulent, les kamikazes de l’EIIL pourront atteindre l’Europe et les EtatsUnis. Sans un changement d’attitude de la part de l’Irak et de Washington, l’EIIL et d’autres groupes similaires continueront à semer la pagaille.”

↖ Dessin d’Arendt Van Dam, Pays-Bas.

● Quelle leçon tirer des événements en Irak ? Demain, si Tsahal se retirait d’un seul mètre carré en Judée-Samarie [Cisjordanie], des groupes djihadistes la remplaceraient aussitôt, comme ce fut déjà le cas dans la bande de Gaza. Depuis les collines ils menaceraient l’aéroport Ben Gourion et plus aucun avion n’oserait y atterrir. Après quoi ils menaceraient Tel-Aviv, Jérusalem et Haïfa. Ce serait la fin de l’histoire pour l’Etat juif. Alors qu’en Irak des dizaines de milliers de soldats formés par les Américains perdent pied, pourquoi devrait-on s’attendre à ce que les soldats israéliens s’en sortent mieux face à des bandes armées djihadistes ? La Judée-Samarie est déjà gorgée de dizaines de milliers de djihadistes, des militants du Hizb ut-Tahrir [islamiste], qui n’attendent qu’un ordre pour prendre d’assaut l’Autorité palestinienne, une entité artificielle qu’ils ne reconnaissent pas et ne reconnaîtront jamais. Pis, si une zone arabe indépendante devait voir le jour en Judée-Samarie, cela entraînerait un afflux de centaines de milliers de djihadistes importés d’Irak, de Syrie et du Liban vers la région la plus calme du Moyen-Orient. Voilà en fait la signification concrète de ce “droit au retour” [des réfugiés palestiniens] que la communauté internationale applaudirait. Ce “droit” modifierait l’équilibre démographique et rendrait la vie ici impossible. Mossoul serait à nos portes. Ceux qui ne parviennent pas à comprendre que le péril djihadiste menace l’existence de l’Etat juif sont ceux qui ignorent la nouvelle réalité salafiste, une réalité qui a pour bilan 200 000 morts et une destruction irréversible de la Syrie, ainsi que le chaos qui règne en Irak. Il y a quelques décennies, des accords diplomatiques prenaient un sens dès lors qu’ils étaient signés avec des régimes arabes stables. Mais aujourd’hui, alors que tout est en train de s’effondrer autour de nous, persister à envisager des accords politiques (ne parlons même pas d’accords de paix) est tout simplement absurde. —Guy Bechor, Yediot Aharonot (extraits) Tel-Aviv

Publié le 15 juin


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À LA UNE

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← Jeunes Kurdes brandissant le drapeau national. Photo Sebastien Meyer

A la une

groupes ethniques ont revendiqué une bande de terre qui s’étend à travers le pays, profitant du non-règlement de la question de la frontière officielle entre le Kurdistan et l’Irak fédéral. L’épicentre symbolique de ces querelles est la ville pétrolière de Kirkouk, que certains ont baptisée la “Jérusalem des Kurdes”. Le 10 juin, après le départ de l’armée nationale, des drapeaux kurdes ont été hissés à la place des drapeaux irakiens, et Jabbar Yawar [porte-parole des peshmergas] a déclaré que les forces kurdes “[contrôlaient] désormais la ville de Kirkouk et sa région”. Des responsables kurdes ont fait savoir que même les sites pétroliers de l’Etat irakien étaient désormais sous la garde des troupes kurdes.

Zone tampon. A l’heure où ils tentent de conso-

Le Kurdistan prépare son indépendance A l’heure où les forces de sécurité chancellent sous les assauts des insurgés islamistes dans le Nord, la région autonome du Kurdistan en profite pour jeter les bases d’un Etat indépendant. —The Washington Post Washington

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es forces militaires du Kurdistan, connues sous le nom de peshmergas (“ceux qui bravent la mort”), ont repris la plupart des positions abandonnées par l’armée nationale dans le nord du pays, élargissant ainsi nettement la zone sous contrôle kurde. Les Kurdes viennent également de franchir une étape importante vers l’indépendance économique en renforçant leur partenariat stratégique avec le gouvernement turc. Fin mai, ils ont commencé à exporter du pétrole grâce à un oléoduc traversant la Turquie, dont les recettes devraient atterrir sur un compte bancaire détenu par les Kurdes, et non dans les caisses du Trésor irakien. Depuis le début de l’année, le Premier ministre irakien, Nouri Al-Maliki, a répliqué aux ambitions pétrolières kurdes en supprimant la dotation mensuelle de la région prélevée sur le budget national. L’Etat irakien a également déposé une demande d’arbitrage international à l’encontre de la Turquie pour avoir favorisé ces exportations, considérées par Bagdad comme de la contrebande, et a menacé de poursuivre en justice quiconque se porterait acquéreur de ce pétrole. Dans un tel climat de tension, Arbil, la capitale du Kurdistan, n’a aucune envie d’apporter un soutien militaire, de quelque nature qu’il soit, à Maliki. “L’Etat irakien prend les Kurdes en otages et il serait déraisonnable de sa part d’attendre que ceux-ci lui viennent en aide au vu des

circonstances sans accéder à certaines de leurs requêtes”, analyse un conseiller de l’Etat kurde qui préfère garder l’anonymat. Les peshmergas affi rment qu’ils n’ont pas essayé d’évincer l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) des territoires dont ils ont pris le contrôle. “Dans la plupart des régions, on les laisse tranquille et eux aussi nous laissent tranquilles – ainsi que les civils”, assure le général de corps d’armée Shaukur Zibari, un des chefs peshmergas. Plusieurs années durant, les Etats-Unis ont essayé de négocier des accords visant à rapprocher Erbil et Bagdad, mais ces efforts ont été vains, les deux camps ayant des visions diamétralement opposées de l’avenir du pays. Alors que Maliki a plaidé en faveur d’un contrôle centralisé – notamment sur les ressources pétrolières, qui représentent 95 % des recettes de l’Etat –, les Kurdes ont exigé que la Constitution leur accorde une autonomie quasi totale.

La “Jérusalem des Kurdes”. Le climat est devenu tellement tendu ces derniers temps que des chefs de file kurdes ont laissé entendre que, faute de concessions de la part de Maliki, ils organiseraient un référendum sur l’indépendance – lequel verrait à coup sûr une victoire du “oui” dans un contexte de regain du nationalisme kurde. Les tensions ont également été aggravées par les différends territoriaux. Après la chute du régime de Saddam Hussein, qui avait orchestré des campagnes d’épuration ethnique, plusieurs

AL-QABAS LE KOWEÏT DANS LE VISEUR DES DJIHADISTES “Le Koweït dans le viseur de Daech”, titre le journal de référence koweïtien. Il publie en une la carte des visées territoriales de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL, ou Daech en arabe). “L’ EIIL engloberait même le Koweït, en plus de l’Irak, de la Syrie, de la Jordanie, du Liban et de la Palestine [ainsi que d’Israël]”, écrit le journal. Comme beaucoup d’habitants du Golfe, les Koweïtiens sont sensibles à la cause sunnite que l’EIIL prétend incarner. En revanche, ils s’inquiètent de la résurgence de visées expansionnistes irakiennes, compte tenu de la conjonction entre les djihadistes de l’EIIL et d’anciens baasistes issus du défunt régime de Saddam Hussein, qui a occupé le Koweït en 1990.

lider leur territoire, les Kurdes, qui n’ont pas d’accès à la mer, ont besoin d’un poumon économique, et se sont pour cela tournés vers la Turquie. L’empressement de la Turquie à faciliter cette autonomie marque un revirement spectaculaire de la part du Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, dont l’administration s’est inquiétée autrefois d’un Kurdistan irakien indépendant qui risquait de donner des idées à la minorité kurde de Turquie. Erdogan s’est fi nalement laissé convaincre, au vu des convergences d’intérêts, et notamment de la demande énergétique croissante de la Turquie. En outre, le Kurdistan irakien sert aujourd’hui de zone tampon entre la Turquie et le Sud, où règne l’anarchie, dans un contexte de montée en puissance de l’EIIL. —Ben van Heuvelen Publié le 12 juin

Vu de Turquie

Haro sur Erdogan ● La presse turque dans son ensemble n’est pas tendre avec la politique moyenorientale du Premier ministre, accusé de n’avoir pas vu le danger de sa collaboration avec les mouvements djihadistes en Syrie et en Irak. Le quotidien Cumhuriyet souligne que, “pour renverser le régime d’Assad en Syrie, Ankara a accueilli sur son territoire des organisations islamistes auxquelles il a fourni armes, munitions et formations. Mais cela n’a rien donné. Assad est toujours là. L’EIIL occupe désormais le consulat de Turquie à Mossoul et retient 80 personnes en otage. C’est donc un fiasco complet pour le gouvernement turc. Cela ressemble aux erreurs commises par les Etats-Unis en Afghanistan. La Turquie est en effet désormais prisonnière du monstre qu’elle a créé. Sauf que, à la différence des Etats-Unis, elle est la voisine directe de ce monstre.”


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STUPIDES CHIITES Au lieu d’insulter les Kurdes, les chiites feraient mieux de s’allier avec eux contre l’ennemi sunnite. —Sawt Al-Iraq Bagdad

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ourquoi donc les chiites sont-ils assez stupides pour qualifier les Kurdes d’ennemis de l’unité irakienne, pour les traiter de tous les noms, les accuser de voler le pétrole du pays et leur reprocher de ne pas respecter la souveraineté du gouvernement irakien ? Pourquoi ce sont toujours les chiites et jamais les sunnites qui disent ce genre de bêtises ? Les chiites seraient donc stupides au point d’avoir oublié qu’ils ont été logés à la même enseigne que les Kurdes sous la tyrannie des sunnites [à l’époque du régime de Saddam Hussein] ? Chiites et Kurdes pourraient être les meilleurs alliés. Pourquoi donc cette bêtise chiite de ne pas rater une occasion d’insulter les Kurdes ? C’est d’une stupidité incommensurable. Du temps de Saddam Hussein déjà, les Kurdes ont offert refuge aux chiites, alors que les sunnites arabes n’ont jamais partagé le pouvoir avec les chiites et guettent chaque occasion pour reprendre ce pouvoir, avec l’aide et le soutien de tous les pays arabes sunnites voisins.

Volons le pétrole. La seule et unique raison de l’instabilité en Irak est que les sunnites alimentent la crise. Ils veulent amener les Irakiens à penser que c’était mieux sous Saddam Hussein et à ne pas faire confiance aux hommes politiques chiites. Un certain nombre de chiites stupides croient qu’en insultant les Kurdes ils pourront convaincre les sunnites qu’ils sont de bons patriotes et leur rappeler qu’ils sont aussi arabes qu’eux, et non “séfévides” [persans], selon l’expression utilisée pour les désigner par certains sunnites non moins stupides. Chiites stupides, quoi que nous fassions, les Arabes sunnites ne seront jamais contents de nous ! Si nous avons un espoir, c’est de réaliser la prospérité dans le sud [chiite] de l’Irak comme l’ont fait les Kurdes dans le Nord [le Kurdistan irakien]. On accuse les Kurdes de voler le pétrole du Nord ? Qu’à cela ne tienne ! Volons donc à notre tour le pétrole du Sud. Assez de stupidité et de bêtise. Les baasistes [sunnites] n’ont qu’à bien se tenir. —Mohamed Abdallah Publié le 12 juin

Repères Le Kurdistan d’Irak est autonome depuis les années 1990. Ce statut s’est renforcé dans l’Etat irakien fédéral mis en place après la chute de Saddam Hussein, en 2003. La région possède son propre gouvernement et ses propres institutions. Elle a connu en une décennie un développement économique rapide, notamment en raison de sa stabilité et de sa sécurité en comparaison du reste de l’Irak. La zone pétrolifère de Kirkouk, très disputée, a été récupérée par les peshmergas (l’armée kurde) après la déroute de l’armée irakienne. Environ 5 millions de Kurdes vivent dans cette région, sur les 28 millions de Kurdes disséminés sur quatre pays (Irak, Iran, Turquie, Syrie). Des milliers d’Irakiens cherchent refuge dans la région autonome depuis le début de l’offensive des djihadistes de l’EEIL (voir aussi la carte p. 12).

↙ Dessin de Habib Haddad paru dans Al-Hayat, Londres.

SUR NOTRE SITE

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Tony Blair et la guerre, le rôle de l’Iran, la situation sur le terrain et l’activité diplomatique… Retrouvez notre dossier Irak et toute l’actualité du Moyen-Orient.


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Courrier international — no 1233 du 19 au 25 juin 2014

d’un continent à l’aut r e. europe

↙ Dessin de Cost, Belgique.

France ........... Asie ............. Amériques........ Afrique ..........

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Economie. Un PIB sans foi ni loi La volonté de l’Union européenne d’intégrer les activités illégales dans le calcul du produit intérieur brut des Etats membres trahit une croyance aveugle et déplorable à l’égard des chiffres.

—Il Sole-24 Ore (extraits) Milan

L

’ère contemporaine semble avoir remplacé les vieilles idéologies par une nouvelle réalité virtuelle, composée d’agrégations de chiffres qui conditionnent dans leur ensemble les activités des individus, des organisations et des Etats. “L’âge des chiffres” a ainsi supplanté “l’âge des droits”, pour reprendre l’expression du philosophe Norberto Bobbio. Dans de nombreux pays, les réalités économiques et politiques reposent en effet sur des dogmes forgés par les indicateurs chiffrés du bien-être, du développement, mais tout autant que sur ceux des inégalités les plus intolérables, du chômage, de l’inflation, de la dette et du déficit public. Les théories de politique économique considèrent encore le produit intérieur brut (PIB) comme une référence fondamentale. Appelés à définir le nouveau monde, s’ils s’avéraient, ne serait-ce qu’en partie, de pures abstractions déconnectées de la situation réelle qu’ils prétendent décrire, ils ne pourraient qu’induire de mauvais choix : la fameuse politique d’austérité l’a démontré de manière retentissante. La sortie de la crise passe donc par une révolution culturelle, un désaveu de la croyance scientifique aveugle dans les chiffres. Le PIB, en gros la consommation, les investissements et les dépenses publiques plus les exportations et moins les importations, était considéré depuis les années 1930 comme le mètre étalon de la prospérité des Etats, dans la lignée des travaux du célèbre économiste Simon Kuznets [considéré comme l’inventeur du PIB]. Il s’est révélé un standard adapté à l’économie du New Deal et à la politique économique de la Seconde Guerre mondiale. Mais avec le développement technologique de la globalisation il aurait dû être considéré comme complètement dépassé. Pourtant, la fin de la crise a été décrétée dès que le déficit public des différents pays de la zone euro est passé, pour la première fois depuis 2008, sous la barre des 3 % du PIB, conformément aux exigences du traité de Maastricht pour l’Union monétaire européenne. Le résultat, jugé important, consécutif à une réduction des dépenses et à des coupes budgétaires, ne valait sûrement pas le lourd tribut payé : un chômage et des inégalités en hausse, une croissance fantôme,

Contexte ●●● En février dernier, le Parlement européen a demandé aux Etats membres d’intégrer les revenus issus de l’économie souterraine dans le calcul du produit intérieur brut (PIB). Dès septembre 2014, prostitution, production et trafic de drogue ou contrebande devraient donc être pris en compte. En Espagne, l’introduction de ces activités illicites pourrait faire augmenter le PIB de 4,5 %. En Italie, la part de l’économie souterraine est évaluée à plus de 10 % du PIB. Pour le Parlement européen, il s’agit d’harmoniser les comptabilités nationales, certains Etats membres intégrant déjà les revenus de la drogue ou de la prostitution dans leur PIB. Parmi eux, la Slovénie, la Finlande, la Norvège, la Suède ou encore les Pays-Bas, où le PIB est depuis longtemps dopé par les revenus du cannabis. et une situation sociale gravement détériorée. Par ailleurs, le contenu du PIB fait depuis longtemps l’objet de critiques et de retouches. Le nouveau Système européen de comptabilité (SEC 2010) entrera en vigueur en septembre 2014. Il adopte une révision partielle des critères de calcul avec la prise en compte des dépenses de recherche et de développement et, suivant l’exemple récent de la Belgique dans le sillage de l’Italie et de la Grande-Bretagne, la prostitution et le trafic de drogue. Plus récemment encore, aux Etats-Unis, onze critères de définition du produit intérieur brut ont été désavoués. Le 25 avril dernier, le Bureau of Economic Analysis a décidé de formuler un nouvel instrument alternatif au PIB, désormais jugé obsolète et largement inexact, pour évaluer la croissance économique : la production brute (Gross Output, GO). Elle tient compte des ventes totales de la production de matières premières et de toutes les étapes productives et intermédiaires jusqu’au prix de vente dans le commerce de détail. Si en 2013


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Courrier international — no 1233 du 19 au 25 juin 2014 ↙ Dessin de Krauze paru dans The Guardian, Londres.

ROYAUME-UNI le montant du PIB américain a été estimé à environ 17 000 milliards de dollars, celui du GO a dépassé les 30 000 milliards de dollars.

Imposture. La vérité, c’est que “l’âge des chiffres” est toujours soumis à la centralité du PIB. D’autres critères alternatifs, basés sur la comparaison du pouvoir d’achat, ont laissé récemment présager que les progrès économiques de la Chine, par exemple, dépasseront ceux des Etats-Unis. La seule conclusion que l’on peut aujourd’hui tirer, c’est que la réalité économique, politique et sociale est malheureusement faussée et déformée par les chiffres économiques qui en constituent le fondement. “L’âge des chiffres” est radicalement éloigné de la réalité dans laquelle nous vivons. La propension des multinationales à utiliser ces chiffres économiques erronés pour contourner la législation fiscale est un phénomène qui défraie lui aussi la chronique. Les propositions d’inclure dans le PIB des activités comme la prostitution et le trafic de drogue [voir encadré p. 20] ne sont que des tentatives de correction absolument insensées, puisqu’elles placent à la base du bien-être et du développement des activités complètement illégales et contraires à une civilisation de droit. Sans compter que leur mesure ne peut qu’être imprécise. Si l’on ajoute le fléau par excellence du désastre italien, à savoir la corruption, estimée par l’Union européenne dans son premier rapport officiel à environ 130 milliards d’euros par an, la civilisation des chiffres perd définitivement tout crédit. Dans sa quête désespérée de crédibilité scientifique, la “science triste”, comme on surnomme l’économie, risque de devenir une “science lugubre”. La discussion sur l’imposture des indicateurs économiques constitue donc la priorité politique de l’Europe à peine sortie des urnes, pour éviter que les formules et les algorithmes, couplés à des politiques économiques erronées, ne continuent à occulter la réalité de la pauvreté, de la misère et des inégalités d’un monde basé sur l’injustice. C’est seulement ainsi que le continent européen pourra, comme aux époques précédentes, poser de nouvelles bases et sortir de la crise menaçante de “l’âge des chiffres” pour revenir à “l’âge des droits”. —Guido Rossi Publié le 8 juin

Les écoles sous l’influence des islamistes Plusieurs établissements publics de Birmingham manifesteraient des tendances islamistes, explique un rapport de l’inspection scolaire britannique.

—The Times (extraits) Londres

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ctivités de Noël et de Pâques annulées, stands de jeu à la kermesse de fin d’année interdits parce qu’impliquant des paris… Une école primaire de Birmingham “de plus en plus islamisée” inquiète les inspecteurs de l’Ofsted, organisme public qui organise les inspections des établissements scolaires. L’école concernée, la Oldknow Academy à Small Heath, une banlieue de Birmingham, a aussi progressivement supprimé les visites pédagogiques dans les églises locales, les synagogues et les lieux de culte sikhs, ainsi que le traditionnel sapin, la confection de cartes de vœux et les fêtes de Noël. Selon les inspecteurs, l’administration de cette école serait passée sous le contrôle de musulmans. Les élèves

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d’Oldknow qui apprennent l’arabe sont partis en voyage scolaire en Arabie Saoudite, où ils ont visité les villes saintes de La Mecque et de Médine – un séjour pour lequel l’école a déboursé 50 000 livres [63 000 euros] –, tandis que les enfants non musulmans ont été exclus de ce voyage. Dans un autre établissement, l’école Nansen, les professeurs qui souhaitaient organiser un spectacle de la Nativité ont dû présenter leur scénario aux membres musulmans du conseil d’administration, qui ont refusé que soit utilisé un poupon pour représenter Jésus sous prétexte que l’islam interdit la représentation de Dieu et de son fils. Interviewés par les inspecteurs, les administrateurs de l’école ont expliqué que la décision a été prise afin de se concentrer sur l’enseignement et l’amélioration des normes. Or

les célébrations de l’Aïd ont été maintenues. Les administrateurs auraient aussi supprimé les cours d’art et de musique dans certaines classes. L’établissement affirme que cette mesure ne s’appliquait qu’aux dernières années afin d’alléger l’emploi du temps des élèves et de leur permettre de se concentrer davantage sur l’anglais et les maths avant leur examen de fin d’année. Le collège de Park View Academy a imposé un cursus proche de celui des écoles coraniques. Selon les inspecteurs, il y avait des affiches en arabe dans les couloirs vantant les vertus de la prière. Certains professeurs ont raconté que les haut-parleurs de l’école étaient utilisés pour appeler à la prière. Lors de l’inspection, les haut-parleurs étaient en panne. Le collège Golden Hillock a été accusé de “ne pas protéger les élèves des risques liés à l’exposition à des positions extrémistes”. Saltley, un autre collège, serait selon l’Ofsted en “situation de crise” : les administrateurs ne cesseraient d’interférer avec la gestion au quotidien de l’établissement, sapant le travail du directeur et de l’équipe pédagogique. Dans son rapport, l’Ofsted conclut que les écoles Park View, Nansen, Golden Hillock, Oldknow et Saltley ne sont pas conformes aux exigences du ministère de l’Education et doivent prendre des mesures d’urgence. Dans 12 autres écoles, les inspecteurs ont constaté des améliorations. La colère était palpable à Birmingham quand le rapport a été rendu public, le 9 juin. Devant le collège de Park View Academy, des élèves qui sortaient de leur examen de GCSE [l’équivalent du brevet des collèges] de maths étaient furieux de voir la réputation de leur école salie. “C’est n’importe quoi. De purs mensonges, explique Sadaq Ali, 16 ans. Personne ne nous force à prier. Il n’y aucune ségrégation, c’est juste que les filles préfèrent rester entre elles.”

“L’Ofsted attaque l’islam”. A Oldknow, les parents jurent qu’ils lutteront contre les recommandations de l’Ofsted. Des banderoles ont été attachées aux grilles de l’école primaire : “L’Ofsted attaque l’islam et salit les musulmans”. Belal Ballali, qui porte un tee-shirt imprimé par l’association des parents sur lequel on peut lire “Touche pas à mon école !”, qualifie de “scandaleuse” la décision de l’Ofsted. Nasir Harif, dont le fils de

9 ans est inscrit dans cette école, juge le niveau excellent. Et, selon lui, l’Ofsted avait déjà “une idée derrière la tête avant de venir”. Il ajoute que l’école dispense “une éthique islamique très subtile” et encourage les valeurs morales comme l’honnêteté, la bonne volonté et la justice. Pour Gadija, mère de trois enfants, l’école offre simplement aux enfants une chance “de vivre et d’exprimer leur religion sans être endoctriné ou méprisé”. Tina Wade n’est pas du même avis. Selon elle, l’établissement est en train de devenir “une école religieuse”. “Il suffit d’aller dans le vestiaire des filles : il y a des bassins pour les ablutions rituelles. Il est hors de question que je laisse ma fille ici.” —Greg Hurst et Billy Kenber Publié le 10 juin

La campagne “venimeuse” du ministre ●●● Dans le quotidien de gauche The Guardian, le chroniqueur Seumas Milne accuse le ministre de l’Education Michael Gove d’avoir exercé une pression politique sur l’Ofsted, l’organisme public qui organise les inspections des établissements scolaires, et de mener une campagne “venimeuse de discrimination et d’intimidation” contre les écoles de Birmingham. Selon Milne, les administrateurs de ces écoles ne sont rien d’autre que “des musulmans conservateurs, ce qui, aux yeux de Gove, veut dire ‘extrémistes’ car il est convaincu qu’entre la piété musulmane et les actes de terreur il n’y a qu’un pas. [...] Des écoles qui peu avant avaient obtenu des résultats scolaires excellents se retrouvent diffamées et déstabilisées, ainsi que leurs élèves. Gove a-t-il aussi envoyé des inspecteurs dans les écoles catholiques pour éradiquer l’homophobie ou les mouvements antiavortement ? Pas du tout.”


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UKRAINE

C

’est peut-être un salopard, mais c’est notre salopard !” [a dit Franklin Roosevelt à propos du dictateur dominicain Rafael Trujillo]. Cette formule américaine, qui se rapporte aux coups d’Etat orchestrés par Washington et aux présidents fantoches qui s’emparaient par la suite du pouvoir, est toujours d’actualité. Jadis, dans les pays qu’il voulait influencer, Washington dépêchait directement des présidents ou les flanquait d’une épouse de nationalité américaine [comme Katerina, la femme de l’ex-président ukrainien Victor Iouchtchenko] ou hollandaise [comme Sandra, l’épouse de l’ex-président géorgien Mikheïl Saakachvili]. Aujourd’hui, à Washington, la mode est de placer au pouvoir des milliardaires. Notre milliardaire à nous [l’ex-Premier ministre Bidzina Ivanichvili, qui, après avoir battu Saakachvili aux élections législatives de 2012, est resté un an à ce poste] œuvre maintenant pour la “société civile”. L’Ukraine vient d’introniser Petro Porochenko, son nouveau président-milliardaire. Comme conseiller, on lui a dépêché – croyez-le ou pas – Mikheïl Saakachvili. Apparemment, celui-ci devra apprendre à son collègue ukrainien à “vaincre la Russie” et à perdre 20 % de son territoire [comme ce fut le cas en Géorgie, dont les provinces séparatistes d’Ossétie du Sud et d’Abkhazie ont été reconnues par Moscou en 2008 à l’issue d’une guerre éclair russo-géorgienne en Ossétie du Sud] ! En Ukraine, où l’on n’a pas pardonné au président renversé Viktor Ianoukovitch son casier judiciaire pas tout à fait vierge, la population a accepté sans broncher ce nouveau leader, fils d’un businessman du marché noir soviétique condamné sous 12 chefs d’accusation et exclu du Parti communiste en 1986. Arrivé au pouvoir sous Viktor Iouchtchenko, en 2009, Porochenko a acheté pour son papa

Petro Porochenko, le “salopard” des Américains Grâce aux conseils de l’ex-président géorgien Saakachvili, l’oligarque ukrainien, désormais président, va pouvoir mettre en œuvre le programme américain d’exploitation des ressources du pays.

CAGLE CARTOONS

—Sakartvelo da Msoplio Tbilissi

↙ Dessin de Miel, Singapour.

le titre de “héros de l’Ukraine” et lui a confié les rênes de son empire industriel : Ukrprominvest (pâtisseries, confiseries et chocolateries), Ukrprominvest-avto (distributeur officiel des automobiles [russes] UAZ et GAZ, [et coréennes] KIA et Hyundai), Oukraïnskié zaptchasti (qui vent des pièces détachées pour tout ce qui bouge et roule), une usine d’automobiles à Tcherkassk (qui produit les autobus de marque Bogdan, dont Saakachvili a inondé Tbilissi), les chantiers navals Leninskaïa Kouznitsa, une partie du transport routier ukrainien, la société de taxis de Kiev, la 5e chaîne

de la télévision nationale, des stations de radio et de la presse écrite. Sa fortune est officiellement estimée à 1,5 milliard de dollars. Notre milliardaire à nous, Ivanichvili, fait mieux : il est à la tête de 7 milliards de dollars – 1,5 milliard de dollars, c’est la somme qu’il a dépensée pour des œuvres de charité et de mécénat. Or, malgré cela, le peuple n’est toujours pas content !

Copains de promo. Quelle force peut donc pousser le propriétaire d’un patrimoine aussi colossal à prendre les rênes du pouvoir dans un pays en pleine guerre civile ? Les mauvaises langues,

à Kiev, disent que s’il ne devait rester de l’Ukraine que la capitale, Porochenko continuerait de s’accrocher au pouvoir. C’est ce que nous disions de Saakachvili : s’il n’était président que de l’avenue [centrale de Tbilissi] Roustavéli, il ne démissionnerait pas. Mais voilà qu’on l’a obligé à partir et il se reconvertit en partageant son “expérience” avec Porochenko, son ancien copain de promotion à l’Université des relations internationales de Kiev. Qu’a-t-on pu leur apprendre pour qu’ils deviennent si semblables ? Saakachvili a été ministre de la Justice dans le gouvernement d’Edouard Chevardnadzé [président de la Géorgie de 1992 à 2003, renversé par Saakachvili à la faveur de la “révolution des roses”]. Porochenko a été ministre des Affaires étrangères sous Viktor Ianoukovitch. Tous deux sont devenus les adversaires de leurs chefs respectifs. Voilà peutêtre ce qu’on leur a appris : détruire la forteresse de l’intérieur ? Et aussi, à signer des “accords pièges” pour leur pays… Si la plupart des accords signés sous Saakachvili sont demeurés secrets, l’accord d’association avec l’UE qui a mis l’Ukraine à feu et à sang a été élaboré par le ministère de Porochenko ! L’une des premières déclarations de Porochenko comme président concernait l’Otan : “J’utiliserai toute mon expérience diplomatique pour assurer la signature d’un accord international en remplacement du Mémorandum de Budapest [signé en 1994, cet accord engageait l’Ukraine à se défaire de son énorme stock d’armes nucléaires et à adhérer au Traité de non-prolifération des armes nucléaires. En contrepartie, l’Ukraine obtenait de la Russie, des Etats-Unis, du Royaume-Uni, de la Chine et de la France des garanties pour sa sécurité, son indépendance et son intégrité territoriale]. Ce nouvel accord devra nous donner des garanties directes et sûres de paix et de sécurité, y compris un soutien militaire en cas de menace contre l’intégrité

territoriale du pays.” Porochenko reprend mot pour mot la rhétorique de Saakachvili et demande à l’Otan de défendre l’intégrité territoriale de l’Ukraine. L’Ukraine n’a donc rien appris de l’exemple géorgien !

Double standard. Sous Saakachvili, tous les organismes et institutions d’Etat étaient sous le contrôle des instructeurs américains. En Ukraine, une cohorte de conseillers américains a été parachutée pour qu’ils partagent avec leurs collègues ukrainiens leur expérience des “réformes”… et pour qu’ils protégent les intérêts américains. Ces intérêts ne peuvent être défendus qu’aux dépens de quelqu’un. Or, ce quelqu’un, c’est la population de ces pays. Une population qui ne fait que se paupériser, alors que ceux qui la gouvernent ne cessent de s’enrichir. L’Etat finit par se muer en un “territoire” où les Etats-Unis renforcent leur influence. Les ressources naturelles situées sur ces “territoires” passent aux mains des firmes américaines. C’est dans ce but que Hunter Biden, le fils du vice-président américain Joe Biden, siège au conseil d’administration de la compagnie énergétique Burisma. Le reste de l’économie ukrainienne est confié à un homme de confiance – Porochenko, dont les arrières sont protégés par un autre “salopard” américain, Saakachvili. Pour protéger ces “salopards”, il existe un double standard de lecture de la politique internationale. Le président Bashar El-Assad est un assassin et un tyran car, dans les régions syriennes en rébellion, il emploie l’aviation et l’artillerie. Mais Porochenko est un homme de paix et un démocrate parce que, dans les régions ukrainiennes en mutinerie, il emploie l’aviation et l’artillerie. En Syrie, les Américains se doivent donc de soutenir les rebelles. En Ukraine, les Américains se doivent donc de soutenir le pouvoir contre les rebelles. —Tamar Davitouliani Publié le 12 juin

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france

↙ Dessin de Falco, Cuba.

—The Wall Street Journal New York

Economie. Dossier Alstom : un affrontement nucléaire Paris a peur de perdre le contrôle de sa filière nucléaire si l’américain General Electric finit par racheter la branche énergie de l’entreprise française.

L

’impasse concernant le rachat d’Alstom par General Electric pour 17 milliards de dollars n’est pas simplement une question d’emploi. C’est toute la filière nucléaire française qui est en jeu. L’exportation de son expertise nucléaire est une manne pour le pays et Alstom en est un acteur majeur, puisque ses turbines Arabelle sont indispensables aux projets menés par Areva et EDF. L’idée que de futurs projets puissent être bloqués par Washington si GE rachète la branche énergie d’Alstom suscite de nombreuses inquiétudes. Selon des sources proches du dossier, GE aurait promis à la France qu’elle pourrait garder le contrôle du secteur nucléaire d’Alstom, et notamment le brevet de la technologie Arabelle. On ignore encore quelle forme prendra cette promesse. Des discussions sont en cours sur la valeur des turbines Arabelle et le choix de l’entité française impliquée, selon un haut fonctionnaire français. Paris veut s’assurer que ses futurs contrats pourront être honorés sans risquer un veto de Washington. L’indépendance énergétique de la France est en jeu, a ainsi déclaré un porte-parole de François Hollande au sortir d’une réunion sur le sujet avec les ministres concernés [le 12 juin]. GE assure que les inquiétudes concernant les technologies nucléaires et la souveraineté françaises font partie des points en cours de négociation avec le gouvernement, qui a qualifié d’inacceptable la proposition initiale du conglomérat américain concernant la branche énergie d’Alstom. Jeff Immelt, président de GE, est convaincu que son entreprise va trouver un compromis et ainsi calmer les inquiétudes françaises. GE a déjà promis de créer 1 000 emplois en France et de prolonger jusqu’au 23 juin le délai de son offre de rachat. La semaine dernière, une équipe de dirigeants d’Alstom, notamment Steve Bolze, directeur du secteur énergie, et John Flannery, directeur des fusions et acquisitions, ont repris les discussions avec le gouvernement à Paris.

Licence. Les exportations de technologies nucléaires sont un sujet sensible aux Etats-Unis pour des questions de sécurité nationale. La Commission de régulation nucléaire (NRC) ainsi que les départements de l’Energie, du Commerce et de la Défense sont consultés pour décider d’accorder ou non les licences d’exportation liées aux technologies nucléaires. Les règles de nonprolifération nucléaire américaines sont les plus strictes du monde, ce qui dissuade nombre d’entreprises et de pays d’adopter les technologies nucléaires américaines, explique Carlton Stoiber, qui a occupé différents postes à responsabilités dans le secteur nucléaire américain ces trente dernières années et qui est aujourd’hui consultant dans le domaine du droit de l’énergie nucléaire et professeur spécialisé sur le sujet.

“C’est tellement compliqué que les entreprises hésitent souvent à créer de nouveaux partenariats parce qu’elles ne peuvent pas prédire comment vont réagir les agences de contrôle des exportations nucléaires”, dit-il. La création d’une structure destinée à protéger les brevets français d’Alstom du contrôle des autorités américaines “serait sans doute possible”, mais selon lui cet arrangement et les éventuels contrats d’équipement pour les centrales nucléaires ne pourront éviter de passer

Paris veut s’assurer que ses contrats pourront être honorés sans risquer un veto de Washington sous les fourches caudines de Washington. Selon un porte-parole de la NRC, bien que la commission n’ait pas son mot à dire dans le rachat d’Alstom, elle “jouera un rôle si la structure affectée aux turbines à vapeur demande à exporter cette technologie nucléaire”. Areva travaille sur la construction de deux réacteurs nucléaires équipés de turbines Arabelle en Chine et Alstom doit fournir des turbines pour d’autres réacteurs nucléaires en construction dans le pays. L’entreprise cherche à développer ses marchés en Chine, où elle est bien implantée depuis que le pays tente de développer son parc nucléaire. Les turbines du consortium tricolore sont également utilisées en Russie, par exemple dans la gigantesque installation nucléaire de Kaliningrad, en cours de construction dans la région de la Baltique. Les Etats-Unis ont signé des accords de coopération nucléaire civile avec la Chine et la Russie, même si l’accord avec la Chine expire l’année prochaine. Ce n’est pas la première fois que les EtatsUnis et la France s’affrontent sur la question du nucléaire, explique Thomas Moore, spécialiste de la question pour le groupe de réflexion Lugar Center, notamment au → 24

Mitsubishi entre en scène ●●● Le 16 juin, Siemens et le japonais Mitsubishi Heavy Industries (MHI) ont déposé une offre formelle de reprise du groupe industriel français Alstom. Siemens propose de racheter l’activité turbine à gaz à hauteur de 3,9 milliards d’euros, tandis que MHI prendrait jusqu’à 10 % du capital. L’entreprise japonaise se dit prête à injecter 3,1 milliards d’euros dans Alstom, et son homologue allemande tente de rassurer le gouvernement français avec une promesse de maintien de l’emploi en France et en Allemagne pendant trois ans.


FRANCE

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SOCIÉTÉ 23 ← sujet de la position jugée trop rigide de Washington sur la non-prolifération. Les deux pays ont croisé le fer dans les années 1970 quand les Etats-Unis avaient négocié un accord – encore en vigueur – afin d’empêcher la Corée du Sud de recycler son propre combustible nucléaire pour ses centrales. Un accord GE-Alstom pourrait se heurter à de nombreux obstacles politiques, poursuit-il. Alstom ne fabrique pas de réacteurs nucléaires, mais ses turbines à vapeur devront obtenir une licence d’exportation de la part du gouvernement américain si elles sont destinées à être installées dans des centrales nucléaires. Selon une source proche du dossier, GE se veut rassurant. Les hauts fonctionnaires français craignent au contraire que les ventes de turbines Arabelle à des pays en délicatesse avec le gouvernement américain soient compromises, explique Thomas Moore. “Même si c’est possible du point de vue légal, cela risque d’être impossible du point de vue politique.” La branche nucléaire de GE se porte mal sur les marchés locaux et internationaux. Après avoir construit la majorité du parc nucléaire américain, GE a vu ses affaires ralentir ces dix dernières années et l’entreprise est désormais devancée par Westinghouse Electric [passée, en 2006, dans le giron] de Toshiba aux Etats-Unis. Les plans du réacteur AP1000 de Westinghouse ont été approuvés par la commission de régulation nucléaire et quatre réacteurs sont en cours de construction en Caroline du Sud et en Géorgie, avec des technologies pour six réacteurs supplémentaires en cours d’approbation. Le nouveau réacteur de GE attend l’approbation de la NRC, et la Commission est en train d’étudier le renouvellement des licences d’application pour la construction de deux autres réacteurs GE. De nouveaux plans de réacteurs déposés par Areva et Mitsubishi sont également sur le point d’être approuvés par la Commission. —Ted Mann, Inti Landauro et Dan Cimilluca Publié le 12 juin

La partouze touristique Les cadenas d’amour ont eu raison d’un morceau du pont des Arts ? Tant mieux, se réjouit cette chroniqueuse suisse consternée par cette mode.

—Le Temps Genève

J

’ai toujours été fâchée avec les cadenas. Ils me rappellent les vestiaires des piscines et leur odeur de pieds. Les vélos attachés comme des chiens dans des box. Les valises éventrées

↙ Dessin de Boligán paru dans El Universal, Mexico. parce qu’on n’a pas réussi à les ouvrir. Mais j’adore les ponts, ces compas qui découpent l’espace et en soulignent les courbes ; leur manière de défier le vide, de rendre possible le miracle de marcher sur l’eau. J’aime aussi qu’ils n’appartiennent qu’aux passants. Ils sont pour moi comme des cathédrales laïques, l’indispensable lien entre les hommes. Inutile, donc, de vous dire que je trouve parfaitement ridicule cette mode des cadenas d’amour qui s’est propagée un peu partout dans le monde, et en particulier à Paris, où 11 ponts sont désormais touchés par cette épidémie. Comme la Suisse est en partie épargnée par cette tourista sentimentale, peut-être faut-il en rappeler le principe : on achète un cadenas, on écrit son message dessus, on fi xe l’objet au parapet et on jette la clé pour sceller son amour. D’où vient cette coutume ? Ses origines sont disputées, mais elle a été popularisée en 2004 par Federico Moccia avec son roman Trois Mètres au-dessus du ciel. L’Italie fut d’ailleurs le premier pays à interdire cette pratique, aujourd’hui amendable. La Russie a résolu le problème en créant des arbres métallisés où accrocher ces verrous. Donc, quand une grille du pont des Arts s’est écroulée [le 8 juin] sous le poids de milliers de cadenas, j’ai souri, et cela m’a même fait plaisir. Comprenez bien, je n’ai rien contre les témoignages sentimentaux. J’éprouve même de la sympathie pour la niaiserie qui accompagne les élans du cœur. Le ridicule n’est-il pas une forme d’abandon ? Je suis émue devant les cœurs gravés sur l’écorce des arbres. J’adore les ex-voto, qui sont autant d’off randes sur mesure. J’aime l’idée des pièces au fond de la fontaine de Trevi, récupérées par la municipalité qui les redistribue. Et je ne manque pas une occasion d’allumer

Rome protégée des cadenas ●●● Dans le film italien de Federico Moccia J’ai envie de toi (Ho voglia di te) sorti en 2007, les deux héros, Step et Babi, attachent un cadenas à un lampadaire du Ponte Milvio, à Rome. La mairie de la ville a très vite décidé d’interdire l’accrochage de cadenas sous peine d’amende (50 euros), après l’écroulement d’un lampadaire du Ponte Milvio, assailli de toutes parts. un cierge dans une église, parce que je ne me lasse pas de la lumière qui fond. Avec les cadenas, j’ai l’impression d’être prise en otage et qu’on me prive de beauté au nom d’une “valentinisation” de pacotille. Faut-il être tordu pour ériger des murs là où il y a des ponts ? Car avec ses grilles cadenassées la passerelle chantée par Brassens ressemble à une décharge, et il est devenu impossible de voir l’île SaintLouis de ses bancs. Sans compter le contresens du message. L’amour, c’est comme un cadenas. Ça vous fait envie, vous ? Moi pas. Il est étrange que personne ne soit choqué par cette association aussi absurde que si l’on illustrait le Cantique des Cantiques par une ceinture de chasteté. C’est confondre l’obligation avec le choix, la superstition avec la liberté, la partouze touristique avec l’élection amoureuse. Bonne nouvelle, toutefois. Dans ce Paris qui allait devenir le Disneyland du romantisme, la logique, pour une fois, s’est associée à Cupidon : quand l’amour devient un poids, il s’effondre. Désormais, sous le pont Mirabeau coulent les chaînes. —Marie-Claude Martin Publié le 13 juin

Vu d’ailleurs présenté par Christophe Moulin avec Eric Chol Vendredi à 23 h 10, samedi à 11 h 10 et dimanche à 14 h 10, 17 h 10 et 21 h 10.

L’actualité étrangère vue de l’étranger chaque semaine avec

IBO OGRETMEN/LCI

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Courrier international — no 1233 du 19 au 25 juin 2014 ↙ Des électrices devant un bureau de vote à Kaboul, le 14 juin 2014. Photo Ahmad Masood/Reuters

asie

Contexte

Afghanistan. La sécurité au cœur du scrutin Les résultats définitifs du second tour de la présidentielle, qui a opposé Abdullah Abdullah et Ashraf Ghani Ahmadzai, seront connus le 22 juillet. Un journaliste pakistanais explique qui sont ces deux hommes et ce qu’ils proposent.

—Dawn Karachi

S

i le gouvernement afghan ne signe pas l’accord bilatéral de sécurité (BSA) autorisant le maintien d’un contingent américain pour assister les forces afghanes, ces dernières seront les seules responsables de la sécurité dans le pays après le retrait des troupes de l’Otan à la fin de 2014. Le président Hamid Karzai a refusé de signer cet accord alors qu’il avait été approuvé par la Loya Jirga – l’assemblée traditionnelle de politiciens, chefs de tribu, militants et femmes où les décisions importantes pour le pays doivent faire l’objet d’un consensus. C’était soidisant parce que son gouvernement était

engagé dans des négociations secrètes avec les talibans (selon les informations révélées par The New York Times). Il ne lui restait cependant pas beaucoup de temps à la tête du pays vu que la présidentielle approchait [le second tour a eu lieu le 14 juin]. Dans un tel contexte, il est important de savoir qui sont les candidats et quelles sont les promesses qu’ils ont faites au peuple afghan. Les médias pakistanais, pour des motifs inconnus, n’ont pas

Quelles sont les promesses faites aux Afghans ?

parlé des derniers développements de la situation afghane, pourtant d’une importance capitale pour l’avenir du Pakistan. L’Afghanistan accorde une grande attention au Pakistan, l’un des principaux sujets des débats des présidentielles. Contrairement à la croyance populaire au Pakistan, la politique afghane ne tourne pas autour de l’opposition entre Pachtounes et non-Pachtounes ou entre Nord et Sud : ce sont les quatre principaux groupes ethniques afghans – Pachtounes, Tadjiks, Hazaras et Ouzbeks – qui rivalisent pour obtenir le pouvoir depuis la fin du régime des talibans. Depuis la première élection présidentielle après la chute des talibans, en 2004, un Tadjik et un

●●● Le 14 juin, le second tour de l’élection présidentielle afghane s’est déroulé dans la violence. Une bombe a tué 11 personnes, tandis que 11 autres électeurs ont été mutilés – on leur a coupé le doigt marqué à l’encre pour indiquer qu’ils avaient voté et n’auraient pas dû. Au total, 50 personnes ont été tuées par les talibans le jour du scrutin. Ce qui n’a pas empêché une forte participation, rappelle le quotidien pakistanais The News. Chacun des deux candidats, l’ancien ministre des Affaires étrangères Abdullah Abdullah, donné favori, et l’ancien économiste de la Banque mondiale Ashraf Ghani Ahmadzai, se plaint de fraude. Les résultats partiels seront annoncés officiellement le 2 juillet et les résultats définitifs, le 22. Hazara ont été respectivement premier et second vice-présidents, et il devrait en être de même après ce scrutin. La Constitution afghane oblige chaque candidat à présenter ses premier et second vice-présidents lorsqu’il s’engage dans la course. Ceux-ci jouent un rôle central dans le choix des ministres, des gouverneurs des provinces et autres responsables clés. Abdullah Abdullah est un médecin ophtalmologue de 54 ans, pachtoune par son père – qui fut nommé sénateur par le roi Zaher Chah [qui a régné de 1933 à 1973] – et tadjik par sa mère. Il bénéficie d’un large soutien parmi les Tadjiks grâce aux liens étroits qu’il entretenait avec Ahmed Chah Massoud, le commandant de l’Alliance du Nord assassiné par Al-Qaida quelques jours à peine avant les attentats du 11 septembre 2001. Il s’est réfugié au Pakistan en 1984. Puis il a rejoint les forces antisoviétiques et soigné les combattants [l’invasion soviétique a duré de 1979 à 1989]. Après la prise de Kaboul par les moudjahidin [en 1992], il est devenu le porte-parole du ministre de la Défense afghan. Il a également été ministre des Affaires étrangères du gouvernement afghan en exil, lorsque l’émirat islamique taliban n’était reconnu que par le Pakistan, l’Arabie Saoudite et les Emirats arabes unis. A la chute du régime taliban, il a été désigné ministre des Affaires étrangères à la conférence de Bonn en 2001 et a occupé ces fonctions jusqu’en 2006. Candidat à l’élection présidentielle en 2009, il a réussi à mettre Hamid Karzai en danger avec la nécessité d’un deuxième tour, mais s’est retiré de la course en accusant de fraude le gouvernement au pouvoir. → 26


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ASIE

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← Dessin de Vlahovic, Serbie. 25 ← Ashraf Ghani Ahmadzai, 65 ans, Pachtoune, anthropologue, est quant à lui titulaire d’un doctorat de l’université Columbia. Il y a enseigné, ainsi qu’à l’université Johns-Hopkins, jusqu’en 1991, avant de travailler pour la Banque mondiale comme conseiller sur la dimension humaine des programmes économiques. Il est rentré en Afghanistan en 2001 comme conseiller de Lakhdar Brahimi, envoyé spécial du secrétaire général des Nations unies. Il a été par la suite ministre des Finances, recteur de l’université de Kaboul et président de la Commission de coordination de la transition (qui veille sur le transfert des responsabilités de la Force internationale d’assistance et de sécurité [Fias] aux forces de sécurité nationales afghanes). Il a également contesté les résultats de la présidentielle de 2009, où il n’avait obtenu que 3 % des voix.

Déclarations. Les deux candidats se sont ouvertement prononcés en faveur de l’accord bilatéral de sécurité avec les EtatsUnis et ont promis de le signer s’ils étaient élus. Pour Abdullah, “les repaires des terroristes sont la principale menace qui pèse sur l’Afghanistan”, et il pense pouvoir régler ce problème avec “le soutien de la communauté internationale”. Abdullah prône la décentralisation. Il estime que “davantage de pouvoir doit être donné aux provinces et [qu’] un rôle plus important doit être attribué aux partis politiques”. “La ligne Durand [frontière de facto entre l’Afghanistan et le Pakistan] est un problème historique qui ne doit pas servir d’excuse pour laisser les terroristes et les trafiquants franchir la frontière librement”, affirme-t-il. Ashraf Ghani Ahmadzai range quant à lui les talibans dans plusieurs catégories : les “idéologues”, les gens “soutenus par des pays étrangers” et “ceux qui prennent les armes à cause de la pauvreté et de la corruption du système”. Il pense que le Pakistan et l’Afghanistan peuvent résoudre leurs problèmes en suivant le modèle francoallemand. “Notre grande priorité est d’éradiquer le terrorisme et d’instaurer la paix. Ce n’est qu’ensuite que nous pourrons œuvrer à résoudre le problème de la ligne Durand”, soutient-il. Ahmadzai a également promis de convoquer une Loya Jirga la quatrième année de son mandat pour qu’elle se prononce sur un passage du régime présidentiel à un régime parlementaire. —Saleem Javed Publié le 3 avril

Un véritable noyautage des médias par les politiciens

Le journaliste, c’est l’ennemi A première vue, les médias afghans sont nombreux et dynamiques. Mais ils subissent pressions et violences des pouvoirs en place. —Himal Katmandou

cybercafés ne sont pas rares dans les grandes agglomérations. La seule ville de Kaboul omme les médias étrangers qui cou- compte 42 stations de radio et 30 chaînes vrent l’Afghanistan se concentrent de télévision. Les localités moins imporsur le nombre de soldats de l’Otan tantes ont entre 10 et 25 stations de radio déployés dans le pays [à la veille de leur et une vingtaine de chaînes de télévision. retrait, fi n 2014] et sur l’accord bilaté- Le Centre international d’assistance aux ral de sécurité qui encadre leur présence, médias du Fonds national pour la démoles médias afghans s’intéressent davan- cratie [situé à Washington], qui fournit tage aux conséquences de l’élection pré- ces chiffres, est bien placé pour connaître sidentielle [le second tour a la situation étant donné que la eu lieu le 14 juin]. Ils savent majorité des fonds alloués au que ce n’est pas le nombre de développement des médias vient soldats étrangers qui déterdes Etats-Unis. minera leur avenir, mais la Bien que les conditions soient capacité ou non de l’Afghanisdifficiles, les journalistes afghans OPINION tan à organiser un scrutin crésont généralement très jeunes dible, qui aide le pays à devenir et, à certains égards, manquent un Etat moderne et à assurer la stabilité de professionnalisme. Dans les années qui nécessaire pour mener une réforme pro- précédaient la présidentielle de 2014, les gressive des médias. Pour l’avenir du jour- médias étrangers confiaient la collecte d’innalisme indépendant en Afghanistan, les formations sur le terrain à des reporters enjeux sont considérables. afghans jouissant d’une bonne réputation, Si l’on s’en tient à la quantité de nou- autrement dit ayant l’expérience, le courage veaux organismes, le développement des et le sérieux nécessaires pour aller là où les médias afghans est un véritable succès. On agences de presse étrangères hésitaient à dénombre quelque 175 stations de radio FM, envoyer leurs employés. Si le scrutin pré4 agences de presse, 75 chaînes de télévision, sidentiel a engendré une forte augmenta7 quotidiens et des centaines d’autres publi- tion du nombre de journalistes étrangers, cations. Environ la moitié des 29 millions ce seront essentiellement des reporters d’habitants ont un téléphone portable et les afghans qui couvriront l’actualité sur le

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T U O S T R R U E L PA AI L

terrain à long terme, qu’ils travaillent pour des organes de presse locaux ou étrangers. Comme les journalistes étrangers partent avec le gros des troupes occidentales, leurs homologues afghans sont soumis à une forte pression à tous les niveaux : local, régional et national. Ils font l’objet de menaces et de harcèlement de la part de tous les acteurs présents sur la scène politique afghane : le gouvernement, l’armée, les forces de l’ordre et les hommes forts de régions et d’ethnies qui souhaitent revenir au pouvoir. Et il y a aussi tout un réseau de groupes rebelles, certains ayant des ambitions nationales, d’autres cherchant seulement à récupérer une mosquée locale ou à imposer un respect plus strict de leur interprétation de l’islam. Pourtant, malgré les violences quotidiennes, relativement peu de journalistes sont tués sur le terrain ou pris pour cibles en raison de leurs articles. Le pays se classe au 12e rang sur la liste des pays dangereux, selon le Comité pour la protection des journalistes, loin derrière l’Irak, les Philippines et même le Pakistan voisin.

Organisation. Mais la plupart des dirigeants continuent à voir les médias au mieux comme des organismes gênants, au pire comme de véritables ennemis. Les journalistes afghans ne cessent de se plaindre qu’ils n’ont pas accès aux autorités en dehors de leurs apparitions en public et que leurs demandes d’information aux bureaux gouvernementaux restent le plus souvent sans réponse. A cela s’ajoute une tendance encore plus préoccupante : la politisation de plus en plus marquée des médias afghans à la veille de l’élection présidentielle. La plupart des acteurs politiques possèdent leurs propres services d’émission et certains d’entre eux sont remarquablement équipés. Bien que cette expression soit chargée d’un certain mépris, les Afghans qualifient souvent les bulletins d’information de “télé des seigneurs de guerre”, avec une pointe d’humour teintée de résignation. En plus, de nombreux organes de presse reflètent les opinions de dirigeants politiques et puissantes personnalités régionales, divisés par la guerre civile qui a suivi le retrait des troupes soviétiques, en 1989. Leurs propriétaires sont souvent des ministres ou autres hauts responsables disposant de

IR M L A V C I ER REDI À 19H20 LE VE N D

LA VO VOIIX ESTT ES LIBRE

en partenariat avec IUDQFHLQW IUDQFHLQWHU HUIU IU


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Courrier international — no 1233 du 19 au 25 juin 2014

PAKISTAN solides bases de pouvoir, régionales ou ethniques. Ils ne se soucient guère – voire nullement – de pratiquer un journalisme sérieux. Leur objectif est d’utiliser les médias pour se maintenir. C’est le président élu en 2014 [les résultats définitifs seront connus le 22 juillet] qui établira la politique à long terme. Aujourd’hui, que ce soit une bonne chose ou non, la réforme des médias [prévue pour 2013 et qui restreignait la liberté d’informer sur les questions de sécurité nationale et de religion] est passée au second plan. On peut s’attendre à ce qu’elle revienne à l’ordre du jour si l’élection présidentielle débouche sur un gouvernement stable. Mais, en cas de chaos politique, des questions de ce genre ne seront plus d’actualité. Un aspect positif des pressions subies par les journalistes afghans est la tendance des médias à se regrouper. Les médias afghans ont de plus en plus tendance à s’identifier comme un groupe d’intérêt distinct. Comme ils sont de mieux en mieux organisés au niveau local, les questions qui se posent à eux ne sont pas si différentes de celles auxquelles le gouvernement est confronté : une centralisation est-elle souhaitable ou vaut-il mieux mettre en place une structure pour encadrer une fédération plus lâche de régions ? Dans l’état actuel des choses, des médias locaux ont connu un succès mitigé face aux groupes qui les menacent tous les jours de leurs violences. Les journalistes ont manifestement besoin d’un soutien national plus large pour les protéger sur le terrain. A ce jour, aucun groupe, aucun individu n’a semblé capable d’être fédérateur. Cela vaut pour les journalistes et pour le pays dans son ensemble. —Bob Dietz* Publié le 25 avril * Journaliste et coordinateur du Comité pour la protection des journalistes pour l’Asie.

SOURCE HIMAL Katmandou, Népal Trimestriel Cette revue fondée en 1987 se présente comme le seul magazine d’information générale de l’Asie du Sud. Cette publication, qui se veut panrégionale et non nationaliste, est dirigée par l’un des plus célèbres journalistes népalais, Kanak Dixit, connu pour son engagement en faveur des droits de l’homme. En 2013, Himal, auparavant mensuel, a changé de périodicité et mise désormais beaucoup sur le numérique.

Un péché originel hante le pays Les problèmes actuels sont directement liés aux erreurs commises depuis 1947.

—The Indian Express New Delhi

M

uhammad Ali Jinnah, le principal artisan de la fondation du Pakistan [en 1947], ne pouvait prévoir ce que deviendrait son pays. Il ne pouvait pas prévoir la collusion entre l’armée et les services secrets. Il n’avait pas non plus imaginé que ses successeurs au sein de son parti, la Ligue musulmane, rejoindraient les leaders islamistes pour fonder le nationalisme pakistanais sur l’idée de conflits chroniques – et d’une menace permanente – avec l’Inde. Pour en arriver là, il a fallu entretenir l’effervescence de la partition [avec l’Inde] en l’appuyant sur une histoire créée de toutes pièces. Il a également fallu chanter les louanges des combattants d’hier et d’aujourd’hui et construire un Etat militarisé. Autrefois, le Premier ministre indien Jawaharlal Nehru avait prévu qu’un état de paranoïa généralisée au Pakistan mettrait en péril les relations indo-pakistanaises. Il a tenté de rassurer les dirigeants pakistanais en soulignant que les désaccords exprimés sur la partition avant que celleci ne soit menée à bien ne signifiaient pas que l’Inde était prête à recourir à la force pour l’invalider.

Mises en garde. Le dirigeant Huseyn Shaheed Suhrawardy avait lui aussi mis en garde contre l’idée de déclarer le Pakistan Etat islamique et souligné que les slogans de guerre permanente avec l’Inde ne pouvaient qu’ébranler le pays. Suhrawardy a rempli un bref mandat de Premier ministre

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↙ Dessin de Tiounine paru dans Kommersant, Moscou. en 1956-1957 avant d’être écarté de la politique grâce à la loi martiale. Il est mort en exil quelques années plus tard. Mais sa mise en garde, quelques mois après la création du Pakistan, sonne toujours juste. “Aujourd’hui vous proclamez que le Pakistan est en danger afin d’émouvoir les musulmans et de les fédérer pour vous maintenir au pouvoir”, déclarait-il aux dirigeants pakistanais. Il affirmait qu’“un Etat fondé sur de l’affect, en l’occurrence sur le sentiment que l’islam ou le Pakistan sont en danger”, s’engageait sur une voie périlleuse. La plupart des problèmes actuels du Pakistan – montée des talibans, propagation de théories du complot, conflits religieux et laïques, campagne d’extrémistes visant à priver les enfants pakistanais du vaccin contre la polio, risque d’isolement sur la scène internationale, manque d’équilibre institutionnel et prééminence de l’armée – peuvent être attribués au péché originel des dirigeants pakistanais de l’après-partition. La fondation du Pakistan n’a pas tenu compte de l’appel de Muhammad Ali Jinnah pour séparer religion et affaires de l’Etat, ni de la proposition de Suhrawardy d’établir des liens de collaboration avec l’Inde. A l’heure où le Premier ministre Nawaz Sharif cherche à normaliser les relations avec New Delhi, il ferait bien de revoir le concept pakistanais d’“ennemi permanent”, qui est inculqué à tous les niveaux de scolarité et par les médias pakistanais. Car, si le discours national du Pakistan reste le même, toute progression risque de s’avérer difficile. —Husain Haqqani* * Ancien diplomate pakistanais, il dirige le service Asie du Sud et Asie centrale à l’Hudson Institute, un think tank américain conservateur basé à Washington.

Contexte ●●● Dans la nuit du 8 au 9 juin, une quinzaine de terroristes ont pris d’assaut la section fret de l’aéroport de Karachi, la capitale économique du Pakistan. L’armée est intervenue et a repris le contrôle des installations, mais l’attaque, revendiquée par le Tehrik-i-Taliban Pakistan (TTP, Mouvement des talibans du Pakistan), a fait 29 morts. Le TTP entendait ainsi manifester sa force sur le territoire pakistanais et protester contre les frappes de l’armée le visant dans la région du Waziristan, à la frontière avec l’Afghanistan. Le Pakistan est donc en proie à une guerre intérieure qui ne dit pas son nom. Le gouvernement avait pourtant essayé de dialoguer avec les talibans afin de sortir du cycle de la violence. Cette stratégie, entreprise d’abord de façon très discrète sous l’égide des Etats-Unis, en 2010, a été adoptée plus ouvertement par Islamabad au début de cette année, mais s’est soldée par un échec. Depuis l’attaque contre l’aéroport de Karachi, l’armée pakistanaise a repris les frappes au Waziristan, tandis que les Etats-Unis ont repris les attaques de drones, pour la première fois cette année, dans la même région.


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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

amériques

Cuba. La révolution informatique n’a pas eu lieu Les ordinateurs sont en vente libre depuis déjà six ans, mais s’en procurer n’est pas si facile. Système D et marché noir prévalent toujours

—14ymedio La Havane

A

na María n’oubliera jamais cette matinée de mars, il y a six ans, quand elle a appris au réveil la libéralisation de la vente d’ordinateurs. Non seulement elle allait pouvoir arrêter de se cacher et de cacher son portable à ses amis et à ses proches, mais elle allait aussi pouvoir envisager un nouvel achat. Las ! Il lui a suffi d’un petit tour dans les magasins pour découvrir

les prix… et perdre toute illusion. L’une des premières mesures de Raúl Castro, à son arrivée au pouvoir, en 2008, consista en effet à autoriser la vente libre d’ordinateurs dans les magasins d’Etat. Jusqu’alors seuls les entreprises et les particuliers étrangers pouvaient acquérir ce type de produits. Les acheteurs potentiels et nombre de simples curieux se mirent alors à ausculter unités centrales, moniteurs, lecteurs de CD-ROM et disques durs

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↙ Dessin de Kianoush, Iran. exposés dans certaines vitrines. Les Cubains étaient convaincus que l’informatique allait devenir moins chère et l’offre se diversifier – mais il n’en a rien été. Comme le révèle la dernière enquête officielle sur l’utilisation de l’informatique et des technologies, l’achat d’ordinateurs à Cuba n’a évolué que lentement. En 2012, on recensait 74 ordinateurs pour 1 000 habitants, contre 45 en 2007 et 56 en 2008. Loin de s’envoler au lendemain de la libéralisation du marché, comme on aurait pu s’y attendre, le taux d’équipement des Cubains a continué d’augmenter lentement – en tout cas via le marché légal. Pour justifier sa politique restrictive, le gouvernement a longtemps invoqué la crise énergétique et la nécessité de donner la priorité à des secteurs “au service de la société”.

Réseaux clandestins. D’où la sensation d’ivresse qui s’est emparée de nombreux Cubains quand les premiers ordinateurs sont apparus en vente libre. L’un des pionniers du marché était un modèle chinois de la marque Q-Tech, vendu entre 700 et 800 CUC [“pesos convertibles”, l’une des deux monnaies en vigueur à Cuba, à parité avec le dollar], soit trois ans de salaire pour le travailleur lambda [qui, de surcroît, est le plus souvent payé en “pesos cubains”, d’une valeur 30 fois moins élevée, et non en CUC]. Pour autant, les accros aux technos ne se sont pas découragés. “Pour moi, ce n’est pas une lubie. C’est une nécessité, explique Magaly Fuentes, architecte d’intérieur. Avoir une bonne machine est indispensable dans mon métier : aucun client n’accepterait les délais que supposent des plans dessinés à la main.” Quand on lui demande comment elle se débrouillait pendant l’“interdiction” des ordinateurs, elle répond : “Comme tout le monde : je me suis assemblé une machine avec un processeur Pentium III, qui m’a bien dépannée.” Aujourd’hui, le marché noir reste le premier fournisseur de matériel informatique à Cuba : les magasins d’Etat ne peuvent guère concurrencer ces réseaux certes clandestins, mais omniprésents. Etudiant à l’université, Alejandro a pris conscience, au fil de l’année, de la nécessité de s’équiper : les professeurs demandent que les devoirs soient réalisés sur

ordinateur et rendus en version imprimée, et une grande partie de la bibliographie qu’ils donnent est au format électronique. “Je n’avais pas le choix : il fallait que je m’achète un ordinateur.” Il en a coûté au jeune homme, aidé par ses parents et des proches installés à l’étranger, beaucoup de travail et de sacrifices pour réunir l’argent nécessaire. Mais la tournée des magasins s’est révélée très décevante : l’offre était bien maigre, et constituée essentiellement d’ordinateurs trop anciens, sortis depuis au moins dix ans. Refusant de s’avouer vaincu, Alejandro a cherché d’autres solutions. Il a demandé à un ami de la fac comment il s’était procuré son ordinateur. “Sur Revolico”, lui a répondu son ami. Ce site Internet de petites annonces est bloqué à Cuba, mais mille et une astuces circulent dans la population pour contourner le blocage. Parmi ces astuces, la distribution d’une clé USB sur laquelle sont enregistrées chaque semaine toutes les annonces du site. On trouve de tout sur ce Bon Coin à la cubaine : vêtements et chaussures, électroménager, mais aussi des offres de services et d’emploi, de la publicité pour des cafés et des hébergements, des biens immobiliers à vendre, des maisons à échanger et même des animaux de compagnie. Mais la rubrique la mieux fournie, avec plus de 150 000 annonces, est celle des ordinateurs, pièces, périphériques et programmes informatiques. Moisés est l’un des nombreux vendeurs d’“ordinateurs à la demande”. Il les importe depuis le Panamá grâce à un réseau de Cubains naturalisés espagnols qui peuvent faire de brefs séjours sans avoir besoin d’un visa. “Tout ce que je propose est de qualité. Mes clients font ensuite leur choix en fonction de leurs goûts et de leur budget”, explique Moisés tout en nous montrant son catalogue. Le client est livré à domicile et n’a pas besoin de payer à l’avance. Ceux qui “importent” la marchandise à Cuba ne rencontrent pas les clients : la vente est réalisée par des intermédiaires comme Moisés, qui perçoit 7 à 10 % du prix pour chaque transaction menée à bien. “Je fournis aussi des artistes qui me demandent des produits très rares”, se rengorge-t-il. Le fait est que les inégalités perdurent jusque sur ce marché noir. Les producteurs indépendants de clips, de documentaires ou de musique ont besoin

de matériel de haute qualité. La fracture numérique est béante aussi entre les Cubains qui ont accès au peso convertible et les autres, entre ceux qui habitent dans les provinces et ceux qui vivent à La Havane.

Douane. De leur côté, pour importer et vendre des ordinateurs, les fournisseurs ont besoin de “relations” au service des douanes – au moins d’un douanier qui fermera les yeux sur ces grosses arrivées de matériel. Chaque valise qui entre à Cuba par la voie aérienne passe au scanner et est signalisée dès lors qu’elle contient un ordinateur, un disque dur ou un moniteur. Pour leur première importation de l’année d’un produit de ce type, les résidents cubains s’acquittent d’une taxe en pesos cubains, mais les importations suivantes sont taxées en pesos convertibles. Autre moyen d’entrée dans l’île, les bagages des médecins envoyés par milliers en mission à l’étranger. “J’ai rapporté un portable pour mon fils, et un autre que j’ai revendu pour me faire un peu d’argent”, raconte Yusminí, qui a été pendant deux ans radiologue pour la mission Barrio Adentro, au Venezuela. “Et j’ai des collègues qui, encore aujourd’hui, vivent de l’argent tiré de la revente d’un ordinateur”, ajoute-t-elle. Un nombre incalculable d’ordinateurs ont également été introduits dans le pays par des touristes, des diplomates et des chefs d’entreprise étrangers. “Maintenant que les gens voyagent beaucoup avec leur portable ou leur tablette, nous avons plus de mal à déterminer si c’est pour leur usage personnel ou pour laisser l’objet à Cuba”, reconnaît sous couvert d’anonymat un fonctionnaire de l’aéroport José Martí de La Havane. —Rosa López Publié le 26 mai

SOURCE 14YMEDIO La Havane, Cuba www.14ymedio.com Ce journal numérique “fait à Cuba” est le premier média indépendant conçu et diffusé sur l’île depuis plus d’un demi-siècle. Fondé par la célèbre blogueuse Yoani Sánchez, récompensée par de nombreux prix internationaux, il a été lancé le 21 mai.


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AMÉRIQUES

Courrier international — no 1233 du 19 au 25 juin 2014 ↙ Dessin de Belle Mellor, Grande-Bretagne.

ÉTATS-UNIS

La police sort l’artillerie lourde Blindés, fusils d’assaut, lance-grenades… Depuis que les Etats-Unis se désengagent des zones de conflit à l’étranger, les forces de l’ordre “recyclent” armes et matériel militaire.

la “longue saison de guerre” de l’Amérique, le matériel de combat –  fusils d’assaut M16, lancegrenades, silencieux et autres – atterrit dans les départements de police, sans que quiconque y prête vraiment attention. Selon les statistiques du Pentagone, les postes de police du pays auraient ainsi reçu, sous le gouvernement Obama, plusieurs dizaines de milliers de mitrailleuses, près de 200 000 chargeurs, des milliers d’équipements de camouflage et de vision nocturne, ainsi que des centaines de silencieux, de véhicules blindés et d’hélicoptères.

Arsenal. Ce matériel vient

—The New York Times (extraits) New York De Neenah (Wisconsin) e hangar municipal de cette petite ville riveraine du lac Winnebago accueille désormais, aux côtés de l’imposant chasse-neige orange, un mastodonte plus impressionnant encore, couleur sable. Ce

L

véhicule de combat de 30 tonnes, à l’épreuve des mines, fait partie des centaines de blindés que les Américains voient fleurir un peu partout dans le pays devant leurs postes de police, petits et grands. Le blindé de près de 3 mètres de haut était destiné aux théâtres d’opérations de l’étranger. Mais à l’heure où Barack Obama est en train de mettre un terme à

s’ajouter à l’arsenal des forces de l’ordre, qui ont d’ores et déjà adopté l’allure et les méthodes des unités militaires. Les Swat [Special Weapons and Tactics, unités d’élite de la police américaine] sont désormais sollicités plusieurs dizaines de milliers de fois par an, y compris pour des interventions de routine. En Louisiane, des policiers cagoulés et armés jusqu’aux dents ont ainsi fait une descente dans une discothèque en 2006 dans le cadre d’une opération de contrôle de la vente de boissons alcoolisées. En Floride, en 2010, des policiers du Swat ont mené des inspections armes au poing dans les salons de coiffure… qui n’ont généralement débouché que sur des poursuites pour “exercice de la profession de coiffeur sans licence”. L’arrivée massive de blindés à l’épreuve des mines a déclenché un débat dans les petites localités comme Neenah : n’assiste-t-on pas à un brouillage de la frontière entre l’armée et la police depuis les attentats du 11 septembre 2001 ? Paisible bourgade de 25 000 âmes, Neenah affiche un taux de criminalité très inférieur à la moyenne nationale. Voilà plus de cinq ans qu’on n’y a pas vu d’homicide. “Il fallait bien que quelqu’un se dévoue et pose la question du pourquoi de cette décision”, explique William Pollnow Jr., conseiller municipal de Neenah qui s’est opposé à l’acquisition

N’assiste-t-on pas à un brouillage de la frontière entre armée et policiers ? du nouveau véhicule de police. Le chef de la police de Neenah, Kevin E. Wilkinson, trouvait lui aussi au départ que ce véhicule à l’épreuve des mines était disproportionné, mais l’ancien véhicule blindé du poste de police n’était pas capable de résister aux armes de gros calibre. “Je n’aime pas ça. Je préférerais que les choses soient encore comme quand j’étais gosse”, reconnaît-il, avant d’ajouter que le risque de violences, si faible soit-il, nécessite de prendre des précautions. Le Congrès de Washington a créé le programme de cession des équipements militaires au début des années 1990, à une époque où la criminalité faisait des ravages dans les villes américaines et où la police se sentait sous-armée face aux trafiquants de drogue. Aujourd’hui, la criminalité est tombée à son plus bas niveau depuis vingt-cinq ans, le pays est moins impliqué dans les théâtres de guerre à l’étranger et, en dépit du climat de peur actuel, le nombre d’attentats sur le sol américain est en chute libre depuis les années 1960-1970. Or les forces de l’ordre n’ont jamais amassé autant d’armes et de matériel de guerre. Certains services de police, notamment dans les grandes agglomérations, se servent de dotations fédérales pour acheter des véhicules blindés et d’autres équipements de guerre. Et le programme qui permet à la police de piocher gratuitement dans les surplus de l’armée est particulièrement prisé des chefs de police, qui confient qu’ils n’auraient jamais les moyens de s’offrir de tels équipements. En Caroline du Sud, le site web du département de police du comté de Richland exhibe ses hommes du Swat, arme au poing et tout de noir vêtus, devant un véhicule blindé aux allures de char d’assaut équipé d’une mitrailleuse de calibre 12,7.

Porte-parole de la police locale, le capitaine Chris Cowan explique que ce véhicule “permet aux policiers de faire jeu égal avec des criminels dont la puissance de feu augmente de jour en jour”. Il raconte que les policiers sont allés le présenter dans des établissements scolaires et dans des fêtes locales, où il a délié la langue des habitants. “Il nous permet de nouer le contact avec les gens en un rien de temps”, se félicite-t-il. Le programme du Pentagone ne pousse pas la police à acquérir ce type de matériel. La cadence des cessions dépend de la quantité de matériel inusité que l’armée a en sa possession et des demandes. Les équipements non réclamés sont généralement détruits. Les responsables des services de police reconnaissent donc qu’ils n’hésitent pas longtemps à solliciter du matériel gratuit voué au rebut plutôt que de puiser dans leurs dotations en prévision d’un scénario improbable. La plupart des gens comprennent, assurent les policiers.

Sécurité. “Quand vous leur dites que vous vous préparez à une éventualité qui pourrait ne jamais se présenter, ils comprennent”, souligne le capitaine Tiger Parsons, de la police du comté de Buchanan, dans le nord-ouest du Missouri, qui vient de réceptionner un véhicule à l’épreuve des mines. Kevin E. Wilkinson, le chef de la police de Neenah, explique qu’il n’a pas l’intention de militariser sa petite ville, mais que des policiers meurent sous les balles, y compris dans les petites localités. Et que s’il existait un moyen abordable autre que ce nouveau véhicule de protéger ses hommes, il y aurait recours. “Cela ne me plaît pas du tout de voir la ville divisée sur une question liée au maintien de l’ordre comme celle-ci, mais c’est le cas, argumentet-il. Je prie tous les jours pour la sécurité de nos habitants. Et j’en suis arrivé à la conclusion que c’était la meilleure chose à faire.” —Matt Apuzzo Publié le 8 juin


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afrique

Mozambique. Les ports de la drogue Cette ancienne colonie portugaise est en passe de devenir une plaque tournante de la cocaïne sur le continent.

—Think Africa Press (extraits) Londres

D

e Vilanculos [ville côtière située à 700 kilomètres au nord de Maputo, la capitale], le grand navire posé sur la ligne bleue de l’horizon est à peine visible à l’œil nu. Sans doute l’un de ces nombreux cargos ou porteconteneurs qui traversent l’océan Indien en provenance de l’Asie. Autour du navire, un convoi de petits bateaux de pêche venus faire affaire – mais pas pour échanger quelques bananes de Malaisie contre des crabes fraîchement pêchés. Les gens du coin espèrent acquérir plusieurs kilos de cocaïne, qui seront ensuite rapportés à terre et vendus dans les rues, les bars, les auberges de routards et les résidences privées de la ville. La drogue ajoute une autre dimension aux problèmes sociaux, principalement liés à la pauvreté, qui frappent déjà la ville. La consommation de drogue a beau être de plus en plus préoccupante, elle n’est que le sous-produit d’un problème beaucoup plus vaste : le Mozambique devient une plaque tournante du trafic mondial de stupéfiants. Avec ses frontières poreuses, son littoral étendu et sa fragile stabilité associée à l’absence des autorités dans certaines régions, le pays représente un point de transit privilégié pour les réseaux de trafiquants. Naturellement, on ne sait pas exactement quelles quantités de narcotiques entrent dans le

pays. L’absence de données concernant les quantités de drogue saisies et les arrestations liées à la drogue ne permet pas de mesurer l’ampleur du problème, mais la plupart des experts s’accordent à dire que la situation n’est pas comparable à celle de la Guinée-Bissau. D’après Joseph Henlon, qui enseigne les politiques de développement à l’université libre du Royaume-Uni [The Open University, OU], le Mozambique reste un “petit joueur” à côté de ce pays instable d’Afrique de l’Ouest que beaucoup qualifient de “narcoEtat”. C’est cependant l’attention particulière que porte la communauté internationale à la GuinéeBissau qui a fait apparaître de nouvelles plaques tournantes. Selon nos sources, cinq types de d rog ues pa ssent pa r le Mozambique. Trois d’entre elles –  l’héroïne, le haschich et le Mandrax – seraient d’abord acheminées par mer depuis le Pakistan, l’Afghanistan et l’Inde. La drogue voyage souvent dans des conteneurs, dissimulée parmi des marchandises licites. Elle est ensuite reconditionnée à terre, puis introduite clandestinement par voie terrestre en Afrique du Sud, qui représente le plus gros marché de la région, ou par voie aérienne en Europe ou aux Etats-Unis. La cocaïne arrive par la mer, comme en témoignent les côtes de Vilanculos, mais surtout par avion, du Brésil ou de la Colombie, grâce à des “mulets”. A en juger par les arrestations et les saisies

↑ Dessin de Kopelnitsky, Etats-Unis. effectuées à l’aéroport de Maputo, ceux-ci sont le plus souvent sudafricains, mozambicains, nigérians et tanzaniens. Si la cocaïne réussit à passer les contrôles de sécurité, elle part ensuite en Afrique du Sud ou continue son périple par avion vers l’Europe ou l’Extrême-Orient.

Un carrefour de la drogue Importations de drogue

TANZANIE Cannabis ZAMBIE

Pakistani Connection. Enfin, il y a la marijuana, qui est cultivée au Mozambique depuis très longtemps et dont la consommation est très ancrée dans la culture locale. Les plantations sont souvent de petites entreprises familiales et le cannabis constitue une source de revenus vitale pour les exploitants. Le trafic de marijuana serait essentiellement contrôlé par des membres de la communauté pakistanaise. Installés principalement dans les provinces du nord du pays, ils peuvent aussi recevoir des cargaisons de cannabis directement du Pakistan ou d’autres communautés pakistanaises d’Asie du Sud-Est. Le trafic de marijuana, comme celui des autres drogues, est en hausse au Mozambique. En 2011, par exemple, 31,6 tonnes de cannabis ont été saisies par les autorités, ce qui représente une augmentation de 900 % par rapport à l’année précédente. La plupart des informations relatives au rôle du Mozambique dans le trafic mondial des narcotiques proviennent des arrestations croissantes. D’après Charles Goredema, chercheur indépendant spécialiste de la délinquance économique en Afrique, celles-ci constituent un signe encourageant. “Elles montrent que le Mozambique refuse de devenir une plaque tournante de la drogue”, explique-t-il. D’autres

Exportations de drogue

MALAWI

Production de marijuana

MOZAMBIQUE

Héroïne Haschich Mandrax

ZIMBABWE

Océan Indien Vers l'Europe, les Etats-Unis

Cocaïne

Vilanculos

300 km

Vers l'Asie

AFRIQUE DU SUD

Maputo Cocaïne COURRIER INTERNATIONAL

jugent, en revanche, que les autorités n’ont tout simplement pas la capacité ni les ressources nécessaires pour juguler le trafic et qu’il est même possible qu’elles soient complices des trafiquants. Dans leur livre, Africa and the War on Drugs [“L’Afrique et la lutte contre la drogue”, African Documents, non traduit], Neil  Carrier et Gernot Klantschnig décrivent

certaines situations extrêmes où l’Etat est “acheté par de puissants cartels qui jouissent d’une protection officielle, et qui, dans des cas encore plus extrêmes, cooptent des acteurs étatiques à des postes clés du trafic”. Rien n’atteste qu’on en est là au Mozambique, mais les douaniers présents aux frontières, dans les ports et dans les aéroports sont souvent accusés → 32


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AFRIQUE

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TUNISIE 31 ← de participer au trafic ou d’accepter des pots-de-vin en échange de leur silence. Le phénomène toucherait même des hauts fonctionnaires. Pour certains spécialistes, l’absence de poursuites judiciaires contre les grands trafiquants est une preuve supplémentaire de l’inaction du gouvernement, sinon de sa complicité. L’homme d’affaires Mohamed Bachir Suleman, par exemple, a été ajouté en 2010 à la liste des plus gros trafiquants établie par le gouvernement américain. Les Etat-Unis l’accusaient de diriger “un réseau florissant de trafic de stupéfiants et de blanchiment d’argent au Mozambique” et interdisaient aux entreprises américaines de travailler avec lui. Les autorités mozambicaines ont promis de mener une enquête mais Mohamed Bachir Suleman est toujours en liberté. Certains relèvent que cet homme d’affaires, qui passe à Maputo pour un véritable héros, habite dans la même rue que le président et qu’il a fait don, au fil des années, de plusieurs millions au Frelimo (Front de libération du Mozambique), le parti au pouvoir.

Des selfies contre les ordures Des tas de déchets amassés sur les trottoirs, dans les rues et les jardins publics menacent la salubrité de la capitale. Les Tunisois se mobilisent sur Facebook.

↙  Un selfie pris à Bizerte, posté le 29 mai sur Facebook. Photo Facebook, Selfi Poubella la capitale. “Le manque de sensibilisation de l’opinion publique et l’absence de contrôle ne font qu’aggraver les choses. La situation est en train de devenir catastrophique, ditelle. Quand il n’y a personne pour répondre de la pollution, à qui s’en prendre ?” Pour Khamais Ghanem, “le problème majeur est le manque de ressources humaines et financières et l’absence d’une bonne politique de gestion des déchets”. Mais pour d’autres les responsables sont les employés municipaux. Hafedh, qui tient un petit magasin, estime que les agents ne travaillent pas assez quand ils ne sont pas encadrés par un supérieur. “Ils ne sont pas motivés”, dit-il.

Grève. Ces critiques sont reje-

Tabous. A Vilanculos, un visi-

—Tunisia Live Tunis

teur ordinaire regarderait sans doute le petit groupe de boutres s’éloigner vers l’horizon sans se poser de questions, mais il pourrait bien tomber sur son butin plus tard dans la journée, derrière des portes closes ou au coin d’une rue. La cocaïne a fini par toucher les autochtones comme les touristes, ce qu’un habitant juge “terrible”. Le trafic de cocaïne, comme celui des autres drogues, reste un sujet tabou. Paul Fauvet, rédacteur en chef de l’Agence de presse mozambicaine (AIM), a déclaré à Think Africa Press être surpris d’apprendre qu’elle entrait dans le pays par voie maritime. Mais d’autres, par exemple Joseph Hanlon, ne s’en sont pas étonnés. Une chose, en revanche, fait consensus : le problème continuera de s’aggraver si des mesures ne sont pas prises. —Rebecca Messon-Frizelle Publié le 17 avril

D

cette situation sur la salubrité du quartier. “Là où il y a des ordures, ans le quartier d’El- les chats, les rats et d’autres animaux Omrane, à Tunis, la route prolifèrent. Cela peut poser de graves est noyée sous un tas d’or- problèmes de santé aux habitants”, dures. Alors qu’aucune initiative observe-t-il. humaine ne semble avoir été prise Selon l’Agence nationale de gespour assurer le ramassage dans tion des déchets, 2,2 millions de cette zone résidentielle, un trou- tonnes d’ordures ménagères sont peau de vaches encercle les détri- produites chaque année en Tunisie. tus pour y chercher Le problème a atteint de quoi manger. La une telle ampleur que gestion des déchets a le ministère de l’Intétoujours posé des prorieur va déployer une blèmes à Tunis. Des de police spéREPORTAGE unité rues sont jonchées de ciale pour contrôler détritus et des montagnes d’or- l’état des rues et faire appliquer dures ménagères s’accumulent les règles d’hygiène et de protecdans certains quartiers de la ville. tion de l’environnement. Sur Facebook, une nouvelle campagne appelle les citoyens à prendre Absence de contrôle. Hamida, des selfies devant les tas d’ordures une femme rencontrée près du pour sensibiliser la population. jardin public du Passage, dans le Khamais Ghanem, qui tient centre de Tunis, remarque que un magasin près du marché Sidi personne n’est tenu pour responEl-Bahri, se plaint des effets de sable du problème des déchets de

tées par la profession. “Les agents font de leur mieux pour garder les rues propres”, assure Abderaouf Ouerteni, responsable du centre municipal d’enlèvement des déchets du district de Bab Bhar, à Tunis. “On dit que les employés municipaux sont paresseux et qu’ils ne travaillent pas depuis qu’ils ont obtenu des contrats de longue durée [au lendemain de la révolution]. Ce n’est pas vrai. Les habitants jettent leurs ordures n’importe où et ne font aucun effort pour maintenir la propreté des rues. C’est la raison pour laquelle les déchets s’accumulent.” Selon cet homme, les services de gestion des déchets manquent à la fois d’effectifs et de ressources. Les agents “ne se plaignent pas malgré le manque de matériel de protection et de personnel. Il y a beaucoup de travail pour peu d’effectifs”, poursuit-il, en soulignant également le manque de conteneurs et de camions. Toutes les protestations adressées à la municipalité de Tunis sont restées sans réponse. En janvier dernier, des éboueurs mécontents se sont mis en grève et les tas d’ordures se sont très vite amoncelés dans les rues. Saber Ouni, un jeune éboueur de Tunis, affirme que les habitants n’ont aucun scrupule à jeter leurs détritus n’importe où. “Certains sont

vraiment négligents. Ils ne respectent ni l’environnement ni leur quartier et déposent leurs ordures au milieu de la rue ou devant leur maison, dit-il. Les chats et les collecteurs de bouteilles en plastique déchirent les sacs-poubelle et éparpillent les saletés autour des conteneurs. Nous devons ramasser des matériaux dangereux et, quand nous n’avons pas de gants ni d’autres protections, il nous arrive de nous blesser.”

Une carriole et un balai. Selon Bechir Ghidaoui, un ramasseur d’ordures d’Ariana [une importante banlieue de Tunis], les déchets dangereux, le manque de matériel de protection et les salaires très bas – les agents touchent le salaire minimum [à partir du 1er juillet 2014, la prime des éboueurs passera de 14 à 30 dinars, soit de 6,2 à 13,3 euros] – expliquent le mécontentement des employés municipaux. Si certains éboueurs sont équipés de bennes à ordures modernes, d’autres, comme lui, ne disposent que d’une carriole et d’un balai. Sa profession, poursuit-il, est injustement accusée du problème des ordures de Tunis. “Comment les gens peuvent-ils nous tenir pour responsables de l’état de salubrité de toute une ville. Ce n’est pas de notre ressort. C’est à l’administration de trouver une solution à la pollution. Nous faisons un travail pénible et personne ne se soucie de notre condition sociale. Je dois subvenir aux besoins de ma famille et ce travail est ma seule possibilité. Je fais de mon mieux.” —Hager Almi Publié le 19 mai

SOURCE TUNISIA LIVE Tunis, Tunisie www.tunisia-live.net Le site, lancé en avril 2011, est le seul organe d’information à offrir une couverture de l’actualité tunisienne en anglais. Une première en Tunisie, pays arabe traditionnellement francophone.

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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

moyenorient

Pays du Golfe. La femme alibi des monarques En concédant des droits mineurs aux femmes, les régimes du Golfe ont redoré leur image sur la scène internationale tout en préservant le statu quo.

—Jadaliyya (extraits) Washington

A

lors que les soulèvements arabes se multipliaient, les Etats de la Péninsule arabique préservaient, et dans certains cas renforçaient, leurs structures autoritaires. Le gouvernement américain et nombre de ses alliés continuent pourtant de vanter une certaine évolution libérale dans des pays tels que l’Arabie Saoudite ou le Koweït, évolution fondée notamment sur des projets de réformes destinées à élargir les droits des femmes. Il est exact que certains

de ces Etats ont pris des mesures visant à améliorer leur légitimité nationale et internationale grâce à une meilleure représentation politique des femmes. Mais ces efforts ne traduisent pas nécessairement des changements structurels, ni ne relèvent des réformes dont ces pays ont grand besoin. En fait, ils participent d’un mécanisme politique qui vise à préserver le pouvoir qu’exercent les régimes actuels de la Péninsule arabique et à maintenir les structures autoritaires qui entravent l’émancipation politique, économique et sociale de leurs citoyens.

Courrier international — no 1233 du 19 au 25 juin 2014

QATAR

↙ Dessin de Dilem paru dans Liberté, Alger. C’est dans ce contexte de transformations et de crises sociales et politiques dans la péninsule que les femmes, marginalisées du fait de leur sexe, de leur classe ou de leur affiliation religieuse, se sont retrouvées piégées par des alliances avec l’Etat autoritaire. Elles qui luttaient pour obtenir plus de droits politiques, sociaux et juridiques ont fini par accepter ce que l’Etat leur proposait : quelques avancées limitées, une meilleure visibilité et une façon jusqu’alors inaccessible de poursuivre leur combat. Cependant, la participation des femmes à ces opérations manipulées par l’Etat n’a fait que faciliter le maintien du statu quo. En janvier 2013, pour la première fois dans l’histoire du pays, le roi Abdallah d’Arabie Saoudite a nommé trente femmes au Conseil de la Choura [un organe consultatif], afin de promouvoir la participation des femmes au système politique. Cette mesure entendait répondre à la vive controverse qui s’était développée au sujet des restrictions imposées aux femmes du royaume dans leurs déplacements et de l’interdiction qui leur était faite de conduire un véhicule. Malgré cette mesure très attendue, le Conseil de la Choura, formé de 150 membres, compte encore quatre fois plus d’hommes que de femmes. Aucun assouplissement des restrictions imposées aux femmes n’a pour l’heure été observé, et seul l’avenir dira quelle influence pourront exercer les membres féminins de la Choura. Les idéologies institutionnalisées de virilité et de pouvoir patriarcal, qui continuent de marginaliser les Saoudiennes en les confinant à la sphère privée, n’ont quasiment pas été ébranlées. Alors que le monarque fait mine de promouvoir l’émancipation féminine, son administration s’emploie à instrumentaliser le mouvement des femmes afin de le mettre au service des intérêts du régime.

Stratégie politique. Au printemps 2009, quatre ans après que les femmes eurent obtenu le droit de voter et de se porter candidates, quatre représentantes furent élues pour la première fois au Parlement koweïtien. Alors que plusieurs projets de loi accordant des droits politiques complets aux femmes ont été proposés depuis les années 1970, ils ont été chaque fois repoussés par la majorité de

l’Assemblée nationale, libéraux et conservateurs confondus. Les législateurs koweïtiens ont même rejeté un décret émis en 1999 par l’émir Jaber Al-Sabah, qui accordait aux femmes le droit de voter et d’occuper une fonction officielle. Ce n’est qu’en mai 2005 que le Parlement koweïtien a approuvé la loi sur le vote des femmes, quelques semaines à peine après leur avoir refusé le droit de se présenter aux élections municipales. Le Premier ministre de l’époque, le cheikh Sabah Al-Ahmad Al-Sabah, tentait de prendre ses distances avec le courant conservateur afin de montrer ce qu’il présentait comme étant ses tendances progressistes, en particulier le fait de reconnaître le leadership américain. Déterminé à établir un environnement plus démocratique et plus libéral, le régime koweïtien cherchait en fait à assurer sa propre survie grâce à cette stratégie politique.

Récit positif. Au Bahreïn, le choix d’une ministre d’Etat à l’Information semble être une illustration supplémentaire de la façon dont un Etat peut utiliser la cause des femmes dans son propre intérêt. Le régime des Al-Khalifa, désireux d’exhiber ses politiques “inclusives” à la face de la communauté internationale, a choisi Samira Rajab pour ce poste au printemps 2012. C’était en réalité un écran de fumée pour détourner l’attention du monde des violations des droits de l’homme auxquelles se livrait le régime à l’égard des manifestants antigouvernementaux [et chiites] depuis février 2011. La nomination de Rajab – qui est elle-même une personnalité controversée en raison de son soutien passé à Saddam Hussein et de sa propension à attiser les tensions interconfessionnelles – a permis de générer à point nommé un récit positif que la monarchie s’est empressée de propager afin d’illustrer son agenda soi-disant progressiste et libéral alors même qu’elle se livrait dans la rue à une répression brutale des manifestants. En vérité, tant que les Etats s’emploieront à récupérer et à manipuler la lutte pour l’égalité des sexes en faisant mine de répondre aux préoccupations de la communauté internationale sur les droits des femmes, celles-ci continueront à être marginalisées. —Saher Naumaan

Publié le 28 mai

L’argent n’achète pas tout Le Qatar est perçu aujourd’hui comme un Etat corrompu.

—Elaph Londres

L

a richissime monarchie du Qatar fête ce mois-ci le premier anniversaire du règne de l’émir Tamim [succédant à son père, Hamad Al-Thani]. La leçon à tirer de cette année est que l’argent ne permet pas tout. En effet, le jeune Tamim (34 ans) rencontre les pires difficultés à gérer les dossiers épineux. Car, depuis un an, les dossiers explosifs s’accumulent. Tout juste une semaine après son accession au trône, les Frères musulmans sont tombés en Egypte, alors qu’ils devaient être les alliés du Qatar. Sur fond de divergences quant aux dossiers égyptien et syrien, les relations se sont également tendues avec les pays voisins du Golfe, au point que l’Arabie Saoudite, les Emirats arabes unis et Bahreïn ont rappelé leurs ambassadeurs à Doha en mars. Les tentatives de rabibochage entreprises depuis ont échoué. Le sujet le plus explosif : les pressions exercées par certains médias internationaux pour qu’on revienne sur l’attribution au Qatar de la Coupe du monde du football de 2022. Doha est menacé d’être privé de son Mondial [à cause des pots-de-vin qu’il aurait versés] alors qu’il a déjà dépensé des milliards de dollars en infrastructures. Plus généralement, Doha a investi des sommes colossales dans la promotion de son nom sur la scène mondiale. Or, selon un rapport de l’agence Bloomberg, les résultats ont été à l’opposé de l’effet recherché. Si le monde entier parle désormais du Qatar, c’est sous l’angle de la corruption. Bloomberg conclut que le père était plus fort que le fils. C’est sous le règne du premier que le pays a atteint le sommet de son influence politique et économique. De même, le Qatar avait alors à son actif l’influence sans précédent d’Al-Jazira. Même celle-ci a perdu son aura. —Salem Charqi Publié le 6 juin


I.

D'UN CONTINENT À L'AUTRE

Belgique. Marges pour un compromis Le programme socio-économique de la N-VA est loin de convenir à tous ses partenaires de négociation. Jusqu’où le parti de Bart De Wever peut-il aller ?

Courrier international – n° 1233 du 19 au 25 juin 2014 ↙ Dessin de Gaëlle Grisard pour Courrier international.

en éclats et de décevoir les électeurs des nationalistes. Bart De Wever pourra-t-il faire approuver les compromis en question par un congrès de son parti ? Voici en tout cas six pierres angulaires du modèle prôné par la N-VA qui seront certainement modifiées à l’arrivée.

Budget. “Pour réaliser les économies nécessaires, nous avons temporairement recours à la norme Moesen. C’est-à-dire que le montant total des dépenses primaires des pouvoirs publics fédéraux devra être maintenu au niveau de l’année dernière jusqu’en 2016.” Bloquer de manière nominale le montant total des dépenses fédérales, cela ne marchera pas. Chaque parti a ses préférences budgétaires mais aucun n’affiche la sévérité de la N-VA. Et puis leur méthode est différente : ils partent de l’évolution “spontanée” des dépenses “en cas de politique inchangée” et soustraient quelques milliards du total. La N-VA n’arrivera vraisemblablement pas à imposer sa propre méthode et devra après coup présenter les réductions de dépenses promises comme une limitation partielle des dépenses de l’Etat.

Charges. “Les charges patronales sont réduites de 3 milliards chaque année à partir du 1er avril 2016 et de 4,5 milliards en 2019. La réduction de charges prend donc place immédiatement et augmentera en intensité par la suite.” Les charges qui pèsent sur le travail doivent être diminuées, tout le monde est d’accord là-dessus. Mais le diable est dans les détails. La N-VA veut, comme le demandent les organisations patronales, que cette réduction soit mise en œuvre immédiatement. Toute la question est de savoir si l’on disposera des marges budgétaires pour le faire, ce que l’un des chefs de file du CD&V, Pieter De Crem, a déjà fortement mis en doute. Le CDH et le MR, quant à eux, seraient davantage partants pour une réduction de charges sélective sur les revenus les plus bas ou sur les secteurs tournés vers l’exportation. Un arrangement sur cette question devrait être possible.

Chômage. “Nous faisons dépendre la du-

—De Standaard Bruxelles

L

e temps de se renifler le museau est révolu. C’est maintenant à Bart De Wever de convaincre le MR et le CDH de monter à bord d’un gouvernement avec le CD&V et la N-VA. Toutefois, la question est de savoir jusqu’à quel point la N-VA peut mettre à mal ses promesses de campagne pour arriver à ses fins.

Une des grandes difficultés par rapport à ses partisans sera qu’il n’y aura pas de grande réforme de l’Etat cette fois-ci. Mais les points-clefs de son programme socio-économique, baptisé Plan V, ne risquent pas non plus de se retrouver tels quels dans un accord de gouvernement. Ce qui n’a pas empêché Bart De Wever d’annoncer une rupture avec le modèle PS. Un excès de compromis risque donc maintenant de faire voler cette promesse

rée des allocations de chômage du nombre d’années déjà prestées et nous limitons dans tous les cas celles-ci à deux ans.” Même si la N-VA a fait de la limitation des allocations de chômage dans le temps une des pierres angulaires de son programme, celle-ci parait hors d’atteinte. L’Open VLD est pour mais se retrouve hors-jeu pour l’instant. Et ni le MR ni le CDH ne veulent en entendre parler. Kris Peeters a explicitement mentionné cette proposition dans son discours sur le thème du “Ne les croyez pas” lors du congrès électoral du CD&V. Un compromis pourrait être trouvé sous la forme d’une dégressivité accrue des allocations. A moins que l’idée ne

soit mise sous le tapis et que l’accent ne soit mis sur une activation modulée différemment selon les régions, ce qui pourrait calmer les partisans de la N-VA.

Index. “Un nouveau modèle de concertation salariale, sous forme d’accords all-in, est mis en place à partir de 2016 et un saut d’index est effectué en 2015.” Ce cheval de bataille de la N-VA risque de devenir le sujet tabou de ces négociations. Ni le CDH, ni le MR, ni le CD&V ne sont enthousiastes à l’idée d’un saut d’index et encore moins à celle de laisser le niveau des salaires être entièrement réglé au niveau des secteurs économiques. Un compromis classique sur ces matières pourrait être de laisser en place le système d’indexation mais de jouer sur le panier des produits qui le constituent pour que ce mécanisme ait moins d’impact en pratique.

Retraites. “Nous limitons les possibilités de retraite anticipée à cinq ans maximum, soit à partir de 60 ans. Ceux qui font appel à cette possibilité voient leur pension diminuée par un malus.” A l’instar des autres partis, la N-VA s’abstient de lier le montant des pensions à l’âge du départ à la retraite mais veut réintroduire la notion de malus pour ceux qui prennent leur retraite anticipativement. Ce système existe dans la plupart des pays et le malus représente généralement 5 % par année. Aucun autre parti ne fait mention de ce malus dans son programme. Ils veulent tous favoriser un allongement des carrières mais à travers des mesures comparables à celles qui ont été prises au cours des dernières années : augmenter l’âge d’accès aux prépensions et le nombre d’années de carrière exigées, diminuer l’impact des périodes assimilées. Un accord devrait pouvoir être trouvé autour de ces points-là. Quant au malus, il devrait alors passer à la trappe. Du reste, tous les militants de la N-VA ne sont pas de chauds partisans de cette mesure.

IPP. “Le bonus à l’emploi est nettement augmenté et un pourcentage de 40 % est progressivement appliqué sur la tranche de revenus actuellement imposée à 45 %.” En matière de réduction de l’impôt des personnes physiques, la N-VA a une proposition qui lui est très particulière. Elle favorise les plus hauts revenus mais aussi certains bas salaires. Les autres partis y vont chacun de leur propre répartition aboutissant à d’autres résultats. C’est ainsi que le CD&V et le MR veulent tous deux augmenter le montant de la quotité exemptée d’impôt. Un congrès de la N-VA a peu de chances de tourner au pugilat sur la manière d’arriver à une réduction d’impôts. Quelle que soit celle-ci, la pilule sera facile à faire passer par les négociateurs de la N-VA. —Jan-Frederik Abbeloos et Guy Tegenbos Publié le 11 juin


Courrier international – n° 1233 du

BELGIQUE.

II

↙ Dessin de Clou paru dans La Libre Belgique.

Le PS sur les traces de la N-VA En pratiquant la fuite en avant au niveau régional, le PS ne fait qu’imiter la stratégie suivie il y a quatre ans par la N-VA, selon Rudi Laermans (KULeuven).

—De Standaard Bruxelles

P

resque personne ne s’y attendait mais cela s’est quand même produit. Sans la moindre perspective d’évolution au niveau fédéral, le PS a démarré des négociations pour la formation de gouvernements en Wallonie et à Bruxelles. Après coup, il est évidemment facile d’imaginer de bonnes raisons à ce coup de théâtre. Le PS veut protéger ses bastions de pouvoir, prendre le MR de vitesse, et pourra utiliser les transferts de compétences prévus pour redorer son blason quelque peu terni sur son flanc gauche. Entre-temps, on a aussi appris que le parti envisagerait avec sérénité une éventuelle cure d’opposition au fédéral. Personne n’aurait misé un kopeck sur ce scénario avant les élections. Le credo qui dominait alors était la nécessité absolue d’avoir des gouvernements symétriques, afin d’éviter toute friction entre les différents niveaux de pouvoirs. On ne trouvait que la N-VA pour vouloir d’abord mettre sur pied un gouvernement flamand avant l’entame des négociations fédérales. Avec le geste qu’il vient de poser, le PS semble désormais adopter ce même point de vue qui voudrait que les gouvernements régionaux servent en quelque sorte de marchepied vers le pouvoir fédéral. Cela donne à réfléchir. Peut-être faut-il voir derrière cette fuite en avant du PS un scénario stratégique plus large que l’on pourrait identifier à une sorte de syndrome de Stockholm, ou une identification à

l’agresseur, selon l’expression utilisée par Anna Freud. Dans le cas du PS, l’agresseur en question est la N-VA. On en connaît les raisons, même si celles-ci sont perçues différemment au nord et au sud du pays. Ce que l’on nomme solidarité là-bas est considéré chez nous par beaucoup comme un flux financier injustifié de la Flandre vers une démocratie d’un autre type, aussi connue sous le nom de “l’Etat-PS”.

Bingo. Mais ces différences d’appréciation dissimulent le point le plus important. Elio Di Rupo a beau qualifier la N-VA de “parti très dangereux”, cela n’empêche pas le PS d’imiter la stratégie politique qui a fait le succès de son rival flamand. Celle-ci comporte deux aspects : ne participer au pouvoir qu’au seul niveau régional et contester toutes les initiatives du gouvernement fédéral. Le bénéfice politique est double. D’une part, vous pourrez négocier et parler de manière cohérente, ce qui est plutôt rare en politique et vous assurera par conséquent une grande crédibilité. Jusqu’à un certain point, vous parviendrez également à réaliser vos objectifs au niveau régional. Et vous aurez beau jeu d’attribuer la différence qui subsistera entre vos réalisations concrètes et vos promesses électorales au niveau fédéral qui oeuvre contre vous. Il y a en outre un gain idéologique: il vous sera facile de vous profiler comme un grand parti populaire défendant fermement les intérêts de l’habitant lambda de votre région.

Si le PS se retrouve réellement dans l’opposition fédérale, nous pouvons nous attendre, conformément au scénario qui vient d’être décrit, à ce que ce parti fasse rimer bien davantage qu’auparavant socialisme et régionalisme. Ce discours hybride est déjà en quelque sorte doublement tenu, avec une variante wallonne et une autre bruxelloise : l’axe Wallonie-Bruxelles (et non pas Bruxelles-Wallonie) étant là pour servir de ciment entre les deux. L’affaire ne s’arrêtera naturellement pas là. Si la N-VA est impliquée au niveau fédéral, elle ne pourra plus rester totalement innocente de ce qui se passe au niveau belge. Elle sera obligée de tenir sur ce niveau de pouvoir un nouveau discours qui aille au-delà de ce slogan à la Calimero selon lequel “c’est la Belgique la cause du blocage”. Selon la psychanalyse, l’identification à l’agresseur est en substance un réflexe inconscient de peur. Ce qui nous amène au point le plus important : le PS ne s’identifie nullement au séparatisme de la N-VA mais se laisse peut-être entraîner par la stratégie de ce parti. “Il n’est pas question d’un plan B”, avait déclaré Elio Di Rupo en novembre 2012. Mais les dernières élections changent à un tel point les rapports de force en Belgique que l’émergence du fameux plan B paraît désormais davantage plausible en Wallonie, même s’il semble peu probable qu’une nouvelle réforme de l’Etat se profile à l’horizon. En privilégiant le niveau régional, le PS se couvre en tout état de cause contre tout aléa politique à moyen terme et, si la Belgique ne devait pas s’évaporer davantage, rien ne serait perdu pour autant. Si Bart De Wever devait échouer comme locomotive fédérale, ce ballon d’essai se dégonflerait illico et le PS retomberait tranquillement dans le scénario de la législature passée. On suivra tout cela avec intérêt. —Rudi Laermans Publié le 12 juin

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III.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

union européenne

Opinion. Bataille décisive pour l’Europe Face à la volonté des Américains et des Britanniques d’affaiblir l’Union, l’UE doit miser sur les meilleurs garants de son unité : Jean-Claude Juncker et Mario Draghi.

Courrier international — no 1233 du 19 au 25 juin 2014

↙ Dessin de Kazanevsky, Ukraine.

—Stern Hambourg

L

’un creuse la division entre l’Est et l’Ouest, l’autre paralyse le centre. Tous deux ont l’Europe en ligne de mire, chacun à sa manière : Barack Obama et David Cameron. Objectif : affaiblir le continent et assurer leur influence. Le troisième, Mario Draghi, président de la Banque centrale européenne (BCE), tente de garder l’Europe unifiée et s’attaque à la misère des pays du Sud. Au premier abord, ces trois événements semblent n’avoir aucun lien entre eux : la parade d’Obama, tel un paon qui fait la roue, à Varsovie, le blocus de Cameron à Bruxelles et la politique de Draghi, qui rapproche le taux directeur de zéro et met des milliards d’euros sur la table. Mais à y regarder de plus près, on s’aperçoit que l’Europe est le théâtre d’une lutte de pouvoir de dimension potentiellement historique, qui risque de sceller l’union ou la désintégration du continent. Les coups simultanément portés par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ne sont pas coordonnés, mais ils ne sont pas fortuits. Car depuis longtemps, les deux pays nourrissent un intérêt commun : l’affaiblissement de l’UE. Les Etats-Unis profitent du conflit actuel avec la Russie pour reprendre pied en Europe, politiquement et militairement. Les avancées historiques des années 1990 – la dissolution des blocs et le retrait des Américains en Europe – sont menacées au plus haut degré. Les pays d’Europe centrale et orientale, traumatisés par un demi-siècle de domination soviétique, se jettent dans les bras des Etats-Unis. Naïvement. Sans regarder plus loin que le bout de leur nez.

Scission en douceur. Passant pardessus la tête de l’UE et de l’Otan, Obama leur a promis de garantir leur sécurité. A Varsovie, il a affi rmé que ces garanties étaient “sacro-saintes” et, avec sa rhétorique habituelle sur la liberté, il les a offertes à la Pologne, à l’Ukraine, à la Roumanie et aux Etats baltes. Des forces terrestres et aériennes, des navires de guerre dans la Baltique et la mer Noire, des manœuvres communes et 1 milliard de dollars pour des équipements et des infrastructures militaires assureront ce nouveau protectorat, qui s’étend jusqu’en Géorgie, dans le Caucase. Résultat : une scission en douceur de l’Europe, en apparence légitimée par le sang versé dans l’est de l’Ukraine. Dans les capitales ouest-européennes, on suit le cours des choses sans mot dire, comme pétrifiés. Car cela pourrait rapidement conduire à une nouvelle politique de confrontation et de domination des grandes puissances sur le continent. Du point de vue des armes conventionnelles, l’Ouest est dépassé par la Russie. Comme pendant la guerre froide.

Les coups portés contre l’UE ne sont pas coordonnés mais ils ne sont pas fortuits L’armement conventionnel laissera donc peut-être place à une logique de dissuasion nucléaire. Dans ce cas, l’Europe entière serait de nouveau contrainte de se placer sous la protection des EtatsUnis. Rappelons qu’en Allemagne les Américains possèdent encore des bombes atomiques sur la base militaire de Büchel, en Rhénanie-Palatinat. Il y en aurait vingt, les appels de l’Allemagne qui demandait leur retrait sont restés vains. Dans le même temps, la GrandeBretagne vise l’Europe en plein cœur en s’opposant à la démocratisation de l’UE – par la nomination du vainqueur des élections européennes Jean-Claude Juncker à la présidence de la Commission. Si Bruxelles en réchappe, c’en sera fait de l’influence de Londres, si prompte à bloquer ou retarder l’Union. Margaret Thatcher a pu clamer “I want my money back” (“Je veux qu’on me rende mon argent”), son sac à main ouvert sur la table, dans un Parlement de seconde zone. Dans un Parlement européen émancipé, sûr de lui, ce serait impensable. Se réjouir d’une victoire contre Juncker de la Grande-Bretagne, qui se soucie aussi peu de l’euro que de la libre circulation des personnes et de l’intégration, ce serait trahir l’Europe. Défendre la démocratie, en revanche, serait un acte de patriotisme européen. Il n’est pas nécessaire que tout le monde y participe. Ni même souhaitable. La GrandeBretagne ne s’intéresse de toute façon qu’au libre-échange et à la libre circulation des capitaux. Et cela, elle peut l’avoir. Par un simple traité avec l’Europe. Dans cette phase d’incertitude, un nouveau centre de pouvoir s’oppose aux puissances qui tentent de disloquer l’UE : la Banque centrale européenne (BCE). Son président, Mario Draghi, s’est déjà illustré il y a deux ans, quand il s’est opposé avec fermeté aux attaques spéculatives de New York et de Londres, défendant l’euro coûte que coûte. Depuis, personne ne doute de la pérennité du lien le plus fort qui unifie l’Europe. A présent, Draghi joue son deuxième grand coup : 400 milliards pour le Sud. Là où les gouvernements, effroyablement surendettés, échouent, Draghi tente de réussir par sa politique monétaire. La BCE est ainsi devenue l’institution la plus puissante et la plus unificatrice de l’Europe. A ce titre, Draghi mériterait de se voir décerner le prix Charlemagne d’Aix-la-Chapelle, qui récompense des personnalités engagées dans l’unification européenne. —Hans-Ulrich Jörges Publié le 12 juin


UNION EUROPÉENNE.

Courrier international — no 1233 du 19 au 25 juin 2014

ALLEMAGNE

RUSSIE

Joli coup des eurosceptiques

South Stream nouvelle pomme de discorde

Au grand dam de Merkel, l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) rejoint le groupe parlementaire du Parti conservateur britannique.

Pour Moscou, le gel de la construction du gazoduc en Bulgarie et en Serbie imposé par la Commission européenne correspond à la troisième phase des sanctions économiques. Gazoduc existant ou en projet

Interruption des travaux en juin 2014

Projet South Stream

ALLEMAGNE

—Die Welt (extraits) Berlin

européenne concernent uniquement l’exploitation. La construction du South Stream devrait donc reprendre. La Serbie a rapidement réagi à l’annonce du Premier ministre bulgare concernant l’arrêt des travaux, déclarant qu’elle gelait à son tour le chantier du South Stream. “Le tronçon bulgare est crucial dans le projet et nous n’avancerons pas tant que les négociations de la Bulgarie avec l’UE et de l’UE avec la Russie ne seront pas terminées”, a affirmé Zorana Mihajlovic, la ministre serbe de la Construction, des Transports et des Infrastructures.

Naftogaz divisé. Le gouvernement serbe UKRAINE HONGRIE

FÉDÉRATION DE RUSSIE

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GRÈCE SOURCE : BP STATISTICAL REVIEW OF WORLD ENERGY

—Nezavissimaïa Gazeta (extraits) Moscou

L

e projet de gazoduc South Stream se trouve aujourd’hui au cœur des relations tendues entre la Russie, l’Europe et l’Ukraine. Sous la pression de la Commission européenne, la Bulgarie puis la Serbie ont suspendu les travaux de construction en attendant que le différend avec Bruxelles soit résolu. Cette interruption a désagréablement surpris Gazprom et le Kremlin. Le gouvernement serbe a tenté de démentir en déclarant qu’aucune nouvelle décision n’avait été prise concernant le gazoduc. Mais, aux yeux de Vladimir Tchijov, le représentant permanent de la Russie auprès de l’UE, le gel de la construction est “une transition rampante vers l’application des sanctions économiques contre la Russie”. “Difficile de ne voir qu’une intention politique dans le blocage des travaux orchestré par la Commission européenne sur ce tronçon bulgare capital”, a-t-il souligné. Vladimir Tchijov a également rappelé que le 8 juin le gouvernement bulgare avait accepté d’interrompre les travaux du South Stream après s’être entretenu avec des sénateurs américains, en particulier avec John McCain, connu pour sa position sur la Russie. “La déclaration de l’ambassadeur des Etats-Unis à Sofia prononcée à la suite de cette décision démontre que ceux qui accusent la Russie d’utiliser les ressources énergétiques comme moyen de pression devraient d’abord se regarder dans le miroir”, a ajouté Tchijov. La Bulgarie a interrompu les travaux du gazoduc pour laisser la Russie et la

ne

uel coup d’éclat ! L’Alternative pour l’Allemagne (AfD), le parti de Bernd Lucke [fondé en février 2013 et sorti des urnes avec 7 % des voix aux élections européennes de 2014], vient de trouver refuge dans le groupe parlementaire des Conservateurs et réformistes européens (CRE) et bon nombre de dirigeants chrétiens-démocrates écument de rage. Voilà qui montre à quel point la CDU-CSU [Union chrétienne-démocrate et parti frère bavarois] le prend au sérieux. Petit parti de notables eurosceptiques, l’AfD est devenue leur plus grand concurrent dans le camp conservateur et conquiert la scène politique pas à pas. La voilà maintenant à Bruxelles. D’un point de vue tactique, Lucke a pris une décision intelligente en rejoignant le groupe des Conservateurs et réformistes européens (CRE). Celui-ci constituera très probablement le troisième groupe du Parlement européen et l’AfD aura ainsi voix au chapitre à Bruxelles. Si elle n’avait pas été membre d’un groupe, l’AfD aurait erré dans le cosmos européen comme un électron libre. Elle a désormais accès à un gros soutien financier, du personnel en nombre suffisant et surtout aux postes importants des commissions parlementaires. Le groupe auquel Lucke & Cie viennent de se joindre est un étrange conglomérat. Outre les tories du Premier ministre David Cameron, on y trouve les conservateurs polonais de Jaroslaw Kaczynski et des partis xénophobes comme les Vrais Finlandais et le Parti populaire danois. Rien ne soude ce groupe hormis la volonté d’accéder au pouvoir et un euroscepticisme diffus. Jusqu’à présent, Angela Merkel refusait toute coopération avec l’AfD au plan national. Cela va être plus difficile au niveau européen. Par le passé, il est arrivé plus d’une fois que le Parti populaire européen (PPE), auquel appartiennent la CDU et la CSU, soit tributaire des voix des CRE, et cela ne changera pas. L’AfD est-elle autre chose qu’un phénomène passager ? Si elle échoue, ce ne sera pas à cause de Bruxelles, au contraire : le Parlement européen pourrait bien lui donner un coup de pouce. —Christoph B. Schilz Publié le 13 juin

IV III

TURQUIE 500 km

Commission européenne se mettre d’accord sur la suite du projet. C’est ce qu’a déclaré le 8 juin le Premier ministre bulgare, Plamen Orecharski : “Nous avons reçu une demande de la part de la Commission européenne et nous avons interrompu le chantier. Nous déciderons de la suite en fonction de nos consultations prochaines avec Bruxelles.” Dans le même temps, la Bulgarie ne veut pas renoncer définitivement à ce projet. “Si on considère ce projet d’un point de vue stratégique, South Stream est incontournable et primordial non seulement pour la Bulgarie, mais aussi pour l’Europe entière”, a déclaré le ministre bulgare de l’Energie, Dragomir Stoynev, exprimant son souhait que les parties parviennent à s’entendre. La Commission européenne avait annoncé dès le 2 juin vouloir interrompre les travaux, arguant qu’elle avait plus d’une fois exigé que le projet soit adapté aux normes du “troisième paquet énergétique” [adopté en 2009, sur la libéralisation du marché de l’électricité et du gaz] et que les règles européennes concernant les marchés publics pour la construction d’infrastructures n’avaient “pas été respectées par la Bulgarie”, qui aurait “favorisé les entreprises russes et bulgares”. D’après Reuters, l’ambassadrice des EtatsUnis à Sofia, Marcie Ries, avait exprimé son inquiétude quant à la décision de la Bulgarie d’accorder le marché de construction du gazoduc à la société russe Stroytransgaz, contrôlée par Guennadi Timtchenko, ce dernier faisant l’objet de sanctions américaines. De son côté, le patron de Gazprom, Alexeï Miller, a fait remarquer que la Commission ne pouvait s’opposer à la construction de ce gazoduc, car les restrictions de la législation

a fait par la suite des déclarations plus mesurées. “Aucun changement n’a été opéré dans la mise en place du projet South Stream en Serbie”, a déclaré le Premier ministre, Aleksandar Vucic. Cependant, nul ne sait comment la construction du gazoduc en Serbie pourrait être possible sans le tronçon bulgare. Précédemment, le commissaire européen à l’Energie, Günther Oettinger, avait estimé que les questions concernant les gazoducs South Stream et Nord Stream étaient secondaires par rapport à celle de la sécurité du transit du gaz via l’Ukraine. Entre-temps, le gouvernement ukrainien a exprimé son intention de diviser Naftogaz en cinq compagnies, dont au moins deux seraient cogérées par l’UE et les Etats-Unis. Cela explique évidemment l’empressement de la Commission à régler la question du transit par l’Ukraine et à retarder les négociations concernant le South Stream. Ce projet de gazoduc doit permettre à la Russie de diversifier ses modes d’acheminement et de réduire sa dépendance vis-à-vis des infrastructures gazières ukrainiennes. Pour le directeur de l’Institut russe de l’énergie, Sergueï Pravossoudov, “Günther Oettinger déclare que Gazprom devrait régler le problème ukrainien avant qu’on l’autorise, peut-être, à construire le gazoduc South Stream. Mais cela ne nous dit pas comment régler le problème avec l’Ukraine si cette dernière n’a pas un sou. Et personne ne sait non plus où elle pourrait trouver cet argent. Pourtant, les habitants de l’Europe méridionale, pour qui on construit ce gazoduc, seront les premières victimes d’une interruption de l’acheminement par l’Ukraine.” “Gazprom est habitué à avoir le monopole et attend de la Commission qu’elle le traite en conséquence. C’est pourquoi il insiste pour que la législation européenne soit modifiée, précise Mikhaïl Kroutykhine, consultant chez RusEnergy, d’autant que si la compagnie russe prenait en compte toutes les normes européennes, ce gazoduc perdrait tout son intérêt pour elle.” Quant à la Bulgarie, elle n’a d’autre choix que d’accepter les conditions européennes, ou bien, “comme le disent les observateurs en plaisantant, elle sera contrainte d’organiser un référendum pour sortir de l’UE”. —Alina Terekhova

Publié le 10 juin


36.

Courrier international — no 1233 du 19 au 25 juin 2014

tra n sversales.ie économ

↙ Dessin de Lichuan, Chine.

Sciences ......... Ecologie ......... Médias ........... Signaux ..........

38 39 40 41

Les mines ont soif Matières premières. Le coût de l’eau nécessaire à l’extraction du cuivre et la chute des cours mettent les mines de l’Arizona en difficulté.

coûté 315 millions de dollars [233 millions d’euros] et construit au Pérou une usine de traitement des eaux usées de 340 millions de dollars [251 millions d’euros]. La diminution de la demande, en particulier en Chine, a fait plonger le cours du cuivre à – 32 % depuis le record élevé de 2011, et le coût de l’eau exerce une pression supplémentaire sur les producteurs. A 3 dollars [2,22 euros] environ la livre, le prix de vente demeure toutefois supérieur au prix de revient en Amérique du Nord, soit 1,87 dollar [1,38 euro] la livre. Si le cours se maintient c’est, selon les experts, parce que les réserves de qualité sont limitées et que le cuivre est essentiel à une grande quantité de produits, allant des canalisations aux iPhone. La mine de Morenci et les quatre autres mines que Freeport exploite en Arizona représentent 30 % de la production de la compagnie et elles risquent toutes de perdre leur approvisionnement en eau. Si c’est le cas, Freeport sera contraint de “réduire ses activités, ce qui empêchera son expansion ou provoquera des fermetures prématurées, et par conséquent augmentera les coûts ou accélèrera leur augmentation”, déclarait la société en février dans un document adressé à la Security and Exchange Commission [l’autorité de surveillance des marchés boursiers].

Conflits. L’extraction minière consomme

—The Wall Street Journal (extraits) New York De Morenci (Arizona)

I

l y a deux ans, Freeport-McMoRan Inc., l’un des principaux producteurs de cuivre au monde, a versé 1,3 million de dollars [961 500 euros] à Richard Kaler, un éleveur de bétail de 69 ans, pour 113 hectares de terre rocailleuse situés dans le désert de l’est de l’Arizona. Ce n’était pas le minerai qui l’intéressait mais les droits de captation d’eau afférents à la terre. Freeport en a besoin pour augmenter l’activité de Morenci, la plus grande mine de cuivre d’Amérique du Nord, qui s’étend sur 32 500 hectares non loin de là. La compagnie souhaite faire passer la production à 450 000 tonnes par an – soit 37 % de la production annuelle

actuelle des Etats-Unis – d’ici à 2016. Basé à Phoenix, Freeport a réalisé 2,7 milliards de dollars [2 milliards d’euros] de bénéfices pour un chiffre d’affaires de 20,9 milliards de dollars [15,5 milliards d’euros] l’année dernière. Sa réussite dépend de sa capacité à s’assurer et à maintenir un approvisionnement en eau dans les zones arides où se trouve le cuivre. Il faut pour cela dépenser beaucoup d’argent et mener des négociations délicates afin d’éviter les conflits potentiels, notamment avec les agriculteurs, qui ont également besoin de cette eau. Freeport n’est pas le seul dans ce cas. Le cuivre devient de plus en plus rare, l’exploitation se fait dans des zones reculées et l’eau nécessite des investissements qui se chiffrent en milliards. D’après les estimations

de Moody’s Investors Service, les compagnies minières ont consacré 12 milliards de dollars [9 milliards d’euros] à la gestion de l’eau en 2013, site de traitements et canalisations inclus, soit trois fois plus qu’en 2009.

Désalinisation. La question est cruciale, en particulier pour le cuivre. La moitié de la production mondiale provient d’une ceinture qui va de l’Utah [dans l’ouest des EtatsUnis] au Chili, une zone montagneuse et sèche où le coût de l’eau est en augmentation. Le Parlement chilien songe à obliger les compagnies minières à construire des usines de désalinisation plutôt que d’utiliser l’eau de surface et la nappe phréatique. Freeport Chili vient de construire une usine de désalinisation et un aqueduc qui ont

aux Etats-Unis près de 15 millions de mètres cubes d’eau par jour. A titre de comparaison, l’industrie en consomme plus de 6 millions, les ménages 11 millions et l’agriculture près de 485 millions, selon le dernier rapport de l’US Geological Survey [service géologique national américain], publié en 2009. “Ce n’est pas que les sociétés minières utilisent beaucoup d’eau, c’est qu’elles travaillent en général dans des zones rocailleuses où il y en a peu”, explique Mike Lacey, directeur des ressources aquatiques de l’Arizona. L’eau sert à contrôler la poussière générée par l’exploitation à ciel ouvert et à extraire le minerai selon diverses méthodes. Une fois qu’on a exploité le minerai le plus accessible, ce qui reste est en général de moins bonne qualité, c’est-à-dire qu’il faut en extraire davantage et utiliser plus d’eau pour le traiter. “Si l’on extrait 100 000 tonnes contenant 0,2 % de cuivre au lieu de 2 %, il faut dix fois plus de temps et d’eau, précise Paul Gait, de Berstein. L’eau est l’une des plus grandes préoccupations des compagnies minières, et les choses ne vont pas s’arranger.” En Arizona, le manque d’eau provoque des conflits entre les compagnies minières et d’autres gros consommateurs, essentiellement des exploitations agricoles. Green Valley Pecan Co, l’un des plus gros producteurs de noix de pécan et l’un des plus gros consommateurs d’eau de l’Etat, a intenté des actions en justice pour empêcher le canadien Augusta Resource Corp. de construire une mine à Saharuita, près


TRANSVERSALES.

Courrier international — no 1233 du 19 au 25 juin 2014

Repères L’Etat des mines Principales mines de cuivre COL.

UTAH NEVADA

SOURCES : NATIONALATLAS.GOV ; ARIZONA GEOLOGICAL SURVEY

Co

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É TAT S- U N I S

ARIZONA

N.-M.

Réserve des Apaches San Carlos

CALIF.

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Phoenix

Morenci Safford

Tucson

Golfe du Mexique

MEXIQUE

Terres de cuivre Principaux pays producteurs (2013, en millions de tonnes)

5,70

CHILI

1,65

CHINE PÉROU

1,30

ÉTATS-UNIS

1,22 0,80

ARIZONA AUSTRALIE

0,99

RUSSIE

0,93

RÉP. DÉM. DU CONGO ZAMBIE CANADA MEXIQUE

0,90 1,83 0,63 0,48

SOURCE : “THE WALL STREET JOURNAL” (US GEOLOGICAL SURVEY)

de Tucson. “Cela provoquerait une augmentation illimitée de la consommation d’eau, déclare Nan Walden, vice-présidente de Green Valley Pecan. Nous allons tous devoir payer davantage pour l’eau”, mais une nouvelle mine de cuivre en plus des deux autres qui existent déjà à proximité, dont une appartenant à Freeport, va épuiser les réserves, ajoute-t-elle. Augusta Resource assure réduire l’impact de la mine grâce à une nouvelle méthode de gestion des résidus miniers – plantation d’herbe et pâturage de bétail – et en allant chercher l’eau à 15 kilomètres grâce à un aqueduc de 22 millions de dollars [16,2 millions d’euros]. L’énorme soif des mines pollue parfois les réserves d’eau, déclare Roger Featherstone, qui dirige l’Arizona Mining Reform Coalition, une organisation qui surveille les effets environnementaux des mines. “Mais les compagnies minières trouvent

toujours le moyen d’obtenir l’eau dont elles ont besoin”, constate-t-il. Gérer la question de l’eau de façon durable pour la communauté environnante et empêcher la pollution “sont aussi importants que les aspects techniques de notre activité”, assure pour sa part Richard Adkerson, PDG de Freeport. Morenci, une petite ville de 4 000 âmes située au milieu des cactus et des mesquites [une sorte d’acacia], reçoit 254 millimètres de précipitations par an en moyenne, contre 1 016 millimètres pour New York. Pour se procurer de l’eau, Freeport a deux stratégies principales en Arizona : acheter des terres agricoles privées et passer des accords avec les tribus indiennes locales. “Il s’agit de trouver un arrangement pour qu’elles nous donnent accès aux droits de captation qu’elles n’utilisent pas”, explique M. Adkerson. La société a engagé en janvier l’ancien directeur de l’eau de l’Etat dans ce but. Pendant des années, Freeport et Phelps Dodge, la société qui l’a précédé, ont acheté les droits de captation d’eau des Apaches San Carlos, essentiellement regroupés dans la ville de San Carlos, à deux heures de route de la mine, dans le sud-est de l’Arizona. Cette tribu de 15 000 membres, qui occupe un territoire de près de 7 300 kilomètres carrés, est l’une des communautés les plus pauvres du pays, avec un revenu des ménages moyen de 27 000 dollars [20 000 euros] par an. Début 2013, Freeport a conclu un accord qui lui permettra de “faire passer son approvisionnement en eau à 92,5 millions de mètres cubes” en tout, moyennant le versement de plus de 43 millions de dollars [32 millions d’euros], d’après des documents qui nous ont été présentés par la tribu. Freeport s’est en outre engagé à former 16 Apaches par mois pendant trois ans pour ses mines de Morenci, Safford et Miami et a contribué à la conversion d’une école en centre de formation. Le terrain de football américain est maintenant truffé de bottes de foin destinées à la formation des conducteurs de chariots élévateurs. Le plan de formation toucherait environ 550 personnes mais rares sont les Apaches San Carlos à se retrouver parmi les 2 900 employés de la mine de Morenci. Il faut deux heures pour s’y rendre, ce qui est cher et fastidieux, confient-ils. Freeport déclare avoir acheté 9 307 hectares pour 81 millions de dollars [60 millions d’euros] au cours des cinq dernières années “dans le but premier d’acquérir des droits de captation d’eau”. La législation de l’Arizona permet en effet aux compagnies minières de capter autant d’eau de la nappe phréatique qu’elles le peuvent, puis leur attribue celle des rivières et des lacs en fonction de la consommation passée du propriétaire. Une fois les droits de captation d’eau transférés à la mine, Freeport loue les terres à des agriculteurs et à des éleveurs. —John W. Miller, avec Chuin-Wei Yap Publié le 20 mai

LA VIE EN BOÎTE

Etre ignoré, c’est pire qu’être harcelé Une étude révèle que le manque d’attention de la part des collègues est nocif. —Pacific Standard (extraits) Santa Barbara

V

ous en avez assez de ce crétin de patron qui ne cesse de se moquer de vous ? Vous n’êtes pas le seul. Selon une enquête du Workplace Bullying Institute, plus d’un quart des Américains sont harcelés au travail, le plus souvent par des supérieurs. Les effets sur les victimes sont sérieux : anxiété, dépression, voire stress post-traumatique. Cependant, si nocive que puisse être cette attention malvenue, il y a quelque chose d’encore plus douloureux pour les travailleurs : ne faire l’objet d’aucune attention. C’est ce qui ressort d’une étude publiée dans la revue Organization Science par Sandra Robinson et son équipe de l’université de ColombieBritannique, qui ont analysé une série d’enquêtes mettant en parallèle les conséquences de l’ostracisme et celles du harcèlement.

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Dans deux de ces enquêtes, un échantillon d’Américains devaient évaluer, d’une part, leur sentiment d’appartenance à l’entreprise et de bien-être au travail et, de l’autre, leur sentiment d’être exclus et harcelés. Résultat : les personnes négligées par leurs collègues – exclues des conversations, ignorées dans les couloirs, etc. – sont plus malheureuses, prennent davantage leur travail en grippe et démissionnent plus souvent que celles qui sont harcelées. Cette réponse est d’autant plus étonnante que, selon une autre étude menée par ces chercheurs, les employés jugent plus convenable d’ignorer des collègues que de les harceler. “On nous apprend qu’il est socialement préférable d’ignorer quelqu’un : quand on n’a rien d’agréable à dire, mieux vaut se taire, souligne Sandra Robinson. Mais l’ostracisme conduit les gens à se sentir impuissants, comme s’ils n’étaient pas dignes de la moindre attention.” L’exclusion empêche un travailleur d’avoir des échanges positifs avec ses collègues. “Son principal effet est de déconnecter et d’isoler, de démobiliser, constate l’étude. Cela coupe la cible […] du réseau de relations sociales et l’empêche de réagir à cette forme de maltraitance.” L’ostracisme n’a pas besoin d’être intentionnel pour être nocif, précise Sandra Robinson. Des travailleurs surchargés ou particulièrement distants n’ont pas forcément conscience d’être cruels en faisant peu de cas de l’un de leurs collègues. Mais ils n’en tranchent pas moins ce lien humain qui semble primordial pour assurer notre bonheur au travail. —Paul Bisceglio Publié le 30 mai


38.

TRANSVERSALES

—Materia Madrid

A

ujourd’hui, pour prédire les comportements de masse, on utilise de plus en plus les réseaux sociaux comme Twitter ou les moteurs de recherche comme Google. Ce qui avait commencé comme une série d’expériences menées par des universitaires est désormais récupéré par de nombreux organismes publics et entreprises, qui exploitent toutes les possibilités des big data. Car, si des millions d’internautes font la même chose en même temps, il y a certainement une raison. Le problème est de décrypter ce que signifie véritablement une avalanche de tweets ou de recherches allant dans le même sens à un moment et un endroit précis. Dernier outil en date : Wikipedia. Des chercheurs de l’école de médecine de Harvard ont en effet démontré [dans un article scientifique publié le 17 avril dernier dans PLOS Computational Biology] qu’on pouvait se servir des requêtes [menées sur les pages Wikipedia] pour prédire avec précision, en temps réel, l’apparition des épidémies de grippe aux Etats-Unis.

Courrier international — no 1233 du 19 au 25 juin 2014

SCIENCES

↙ Dessin de Kazanevsky, Ukraine.

Wikipedia diagnostique la grippe

adresses IP des utilisateurs pour réaliser des prédictions spécifiques par pays et régions. C’est pour cette raison que d’autres expérimentations ont été tentées – avec un succès relatif – avec Twitter, grâce à la fonction de géolocalisation du réseau social. Il s’agissait de prédire des épidémies en temps réel à des endroits précis, en passant en revue l’emploi de mots clés comme “médecine”, “fièvre” ou “toux”.

Médecine. En analysant les consultations de l’encyclopédie en ligne sur la maladie et ses symptômes, on peut prévoir précisément l’évolution de l’épidémie. Et de façon plus fiable qu’avec Google.

Complémentaires. Par ailleurs,

Deux semaines d’avance. Cette encyclopédie en ligne est très présente dans la vie de chacun. Elle est devenue la première source d’information médicale parmi les patients et même les professionnels de la santé. En toute logique, lorsque les recherches Wikipedia sur une maladie contagieuse décollent, on peut supposer qu’une épidémie se prépare. Les chercheurs David McIver et John Brownstein ont donc étudié la variation du nombre de visites de 35 articles de Wikipedia en anglais concernant [les symptômes et les corollaires de] la grippe de “rhume” jusqu’à “fièvre” en passant par tous les types de virus connus (H1N1, H5N1, etc.) et des médicaments comme le Tamiflu [oseltamivir]. Ils ont collecté des données pendant 294 semaines, pendant lesquelles ont eu lieu en moyenne 30 000 consultations quotidiennes, avec des pics à 334 000 visites. Ils ont ensuite croisé ces données avec les statistiques des Centers for Disease Control and Prevention (CDC, principale agence fédérale de protection de la santé publique américaine). Ils ont alors découvert qu’ils pouvaient prédire avec précision le nombre de cas de grippe,

avec un écart d’à peine 0,27 % par rapport aux chiffres officiels. Plus important encore, ils pouvaient publier ces chiffres presque en temps réel, c’est-à-dire deux semaines avant les autorités médicales. En effet, celles-ci ont besoin de ce délai pour élaborer leurs prévisions à partir de leurs propres systèmes d’information alors que Wikipedia permet de consulter [librement] les statistiques de consultation de chaque article et les actualise quotidiennement, ce qui permet aux chercheurs d’accéder à d’énormes quantités de données. “Le principal avantage des données de Wikipedia est qu’elles sont accessibles librement, si bien que n’importe qui peut créer ses propres modèles ou améliorer le nôtre”, précise David McIver. Des avantages certains par rapport à Google Flu Trends (GFT, Tendances Google sur la grippe).

Cet outil mis au point par l’entreprise américaine pour prédire les épidémies de grippe a suscité un intense débat universitaire lorsqu’il a commencé à faire des erreurs. En effet, les données utilisées par Google ne sont connues que du moteur de recherche, tandis que celles de Wikipedia sont en accès libre, et donc vérifiables : il est possible de les étudier scientifiquement et de les réutiliser autant de fois que nécessaire pour reproduire des résultats ou améliorer ceux des autres. Un autre point faible de GFT est sa très grande sensibilité à l’influence des médias : [sur Google], les recherches liées à la grippe ne sont pas uniquement personnelles, elles sont aussi influencées par le tsunami de l’information, comme dans le cas des pandémies mondiales, qui focalisent l’attention de la presse écrite et télévisuelle.

“Or notre modèle a démontré que pendant les phases de grande attention médiatique, comme lors de la pandémie de grippe porcine H1N1, nos calculs à partir de Wikipedia correspondaient très précisément aux cas de grippe sur cette période”, assure McIver. Mais, si fiable soit-il, le modèle développé par l’école de médecine de Harvard a seulement vocation à compléter les données officielles, non à s’y substituer, rappellent les chercheurs. Jusqu’à présent, le suivi des recherches sur Wikipedia a permis de réaliser toutes sortes de prédictions. On a ainsi pu pronostiquer le succès d’un film en mesurant le nombre de recherches juste avant les premières projections. Mais, dans le cas de la grippe, cette méthode présente un inconvénient important : on ne peut pas repérer géographiquement l’incidence de la maladie. Même si Google ne publie pas ses données, on sait qu’il utilise les

comme GFT, les articles de Wikipedia n’échappent pas à l’influence de l’actualité. Ainsi, quand on a appris [le 27 avril] la mort de l’entraîneur espagnol de football Tito Vilanova, les consultations de la fiche sur la “parotide” (glande qui chez lui était cancéreuse) ont été multipliées par plus de 100  par rapport à la moyenne quotidienne. “L’utilisation des données provenant des réseaux sociaux ou d’autres sites web pour faire des estimations et des prédictions est encore une science balbutiante”, reconnaît McIver. Et il ajoute : “Nous pensons que de telles données sont très prometteuses, étant donné leur masse, leur profondeur, leur ubiquité. Mais nous créons encore des modèles à mesure que nous mettons au point cette discipline.” Selon cet épidémiologiste, les prévisions sur la santé publique ou les maladies utilisant ce type de données doivent venir compléter l’arsenal traditionnel, celui des CDC ou de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). “Il n’est pas question de les remplacer, conclutil. Ce que nous espérons, à terme, c’est trouver un moyen d’associer toutes ces sources de données pour obtenir l’image le plus fidèle possible de la santé publique.” —Javier Salas Publié le 28 avril

ARCHIVES

courrierinternational.com “Tweeter, c’est dépister”. Des chercheurs américains ont mis au point des algorithmes capables de prévoir les syndromes grippaux à partir de tweets géolocalisés, explique le Smithsonian Magazine. Un article paru dans CI n° 1209, du 2 janvier 2014.


TRANSVERSALES.

Courrier international — no 1233 du 19 au 25 juin 2014

ÉCOLOGIE

↙ Un étal de mangues à Bangalore. Photo Jagadeesh NV/EPA/Corbis

Les jours de la mangue Alphonso sont comptés

correspond au pic de floraison des manguiers, affirme Anand Desai. Auparavant, il faisait au moins 18 à 20 °C à cette périodelà, contre 14 à 15 °C actuellement. Les nuits et les matins sont très froids. De ce fait, énormément de boutons se forment, mais la plupart des fleurs tombent et les arbres ne produisent aucun fruit, déplore l’agriculteur. P. M. Haldankar, responsable du département d’horticulture à la faculté d’agriculture de Dapoli (district de Ratnagiri), explique ainsi ce phénomène : “L’évolution des températures perturbe le cycle de floraison des arbres, ce qui entraîne des floraisons à répétition. Cette année par exemple, les arbres ont fleuri sans interruption de janvier à avril. Quand de nouvelles fleurs se forment au moment même où des fruits sont en train de pousser, les arbres consacrent leur énergie à la nouvelle floraison et les fruits ne reçoivent plus assez de nutriments.” Quant aux températures estivales, qui dépassaient rarement 30 °C sur la côte du Maharashtra, elles franchissent aujourd’hui la barre des 33 °C. Or, s’il fait plus de 35 °C fin février, la seconde floraison est bouleversée et les manguiers perdent les fruits issus de la première. L’été, les pics de chaleur en journée provoquent des attaques de ravageurs – un phénomène inconnu il y a dix ans. Anand Desai explique qu’en février 2014 toutes les fleurs ont noirci à cause d’une invasion de sauterelles qui a touché l’ensemble du district. S’y est ajoutée une invasion de thrips, un insecte fruitier qui laisse des éraflures sur la peau des mangues, à la suite de quoi les jeunes fruits se flétrissent. “Ces deux attaques simultanées ont anéanti toute la récolte de cette année”, regrette Anand Desai.

Agriculture. Ce fruit emblématique de l’Inde est victime du changement climatique et de la monoculture. Or toute une région dépend de cette culture.

—Down to Earth (extraits)

GUJARAT

New Delhi

C

Ravageurs à l’attaque. La recrudescence Bombay MAHARASHTRA

Purnagadh Pawas

an

COURRIER INTERNATIONAL

District du Ratnagiri 'Om Mer d

’est pendant la dernière semaine de mars que les agriculteurs du Ratnagiri travaillent le plus, car c’est la récolte des mangues Alphonso, une variété célèbre dans le monde entier. Pourtant, cette année, un silence troublant règne sur les routes de ce district du Maharashtra, en Inde. Les arbres qui bordent les routes sont nus, abîmés, ou leurs fleurs ont noirci. Et on ne voit personne cueillir les fruits. “Avant, à cette époque de l’année, les branches de cet arbre pliaient sous le poids des fruits”, affirme Appa Pathre, un agriculteur âgé qui vient du village de Purnagadh, en montrant un grand arbre qui déborde sur sa terrasse. “Cette année, il n’y a aucun fruit et les cultivateurs restent chez eux”, ajoute-t-il d’un air grave. Il ne fait aucun doute que la mangue Alphonso, qui a la réputation d’être la meilleure du monde, accuse un net déclin sur le littoral du Maharashtra où l’essentiel de ces fruits sont cultivés. Dans le district de Ratnagiri, 65 000 hectares y sont consacrés. Mais le changement climatique et les pratiques agricoles intensives commencent, lentement mais sûrement, à laisser des traces : les manguiers subissent des attaques répétées de ravageurs, leurs fleurs sont détruites et ils perdent leurs fruits. Pour les agriculteurs,

KARNAKATA GOA

100 km

c’est une spirale infernale entre des coûts en forte hausse et des bénéfices en chute. Sur le littoral du Maharashtra, les conditions météorologiques ont radicalement changé depuis une dizaine d’années. Les températures, qui étaient autrefois stables, ont tendance à devenir extrêmes. Or, rappelle Anand Desai, agriculteur dans le village de Pawas et grand exportateur de mangues Alphonso : “Les mangues Alphonso sont délicates. S’il fait trop chaud ou trop froid, la floraison et la récolte en souffrent.” Le cycle des températures est désormais perturbé dès le mois de janvier, qui

des parasites est aussi due à des périodes orageuses en novembre et en décembre, explique Shriram Phadke. “ Si ces épisodes durent plus de quatre jours, les insectes et les champignons passent à l’attaque.” Les caprices du temps et les attaques de parasites menacent d’anéantir la production, affirment les exploitants. “Le rendement de mes 12 000 arbres est passé de 400 à 200 tonnes au cours des dix dernières années”, précise Anand Desai. Jayant Padke, un jeune agriculteur, estime que les scientifiques ne se sont pas préoccupés des questions liées au développement durable. “Personne n’a étudié l’impact de la monoculture de ces mangues à grande échelle, alors que le gouvernement l’encourage depuis les années 1990”, explique-t-il. “L’Alphonso est un hybride greffé, mais, à cause de la disparition de la Raiwal, qui était le porte-greffe le plus courant, l’Alphonso est greffée sur des arbres de la même variété. Cette culture dépendait aussi des eaux de pluie. Au cours de la dernière décennie, le forage et l’irrigation goutte à goutte sont apparus, au détriment des nappes phréatiques, poursuitil. La mangue Alphonso a remplacé les différentes cultures des vergers traditionnels, qui

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“Tous les ans, un nouveau problème apparaît et chaque solution a un coût” associaient la noix de coco, la noix d’arec et la noix de cajou à des fruits comme le karonda. Les économies agricoles sont très dépendantes de l’Alphonso, et donc très vulnérables.” “Quasiment tous les ans, un nouveau problème apparaît et chaque solution a un coût. Cette année, j’ai dépensé en vain 90 000 roupies [près de 1 100 euros] pour des pesticides inefficaces qui devaient éradiquer les thrips, et je n’ai aucune récolte”, confie Appa Pathre. “Nous vivons dans l’incertitude permanente”, ajoute Anand Desai. L’université n’a ni explication ni solution. Elle nous suggère seulement d’augmenter les doses de produits chimiques, conclut-il. D’après les agriculteurs, la culture des mangues Alphonso n’est plus du tout viable. Au cours des dix dernières années, les coûts ont augmenté de 40 %, mais les prix de vente sont restés les mêmes. Ils aimeraient revenir à des pratiques durables, mais ne peuvent pas le faire seuls. “Une année, j’ai décidé de ne pas répandre de pesticides dans mes vergers. Résultat : tous les ravageurs du coin sont venus attaquer mes arbres. Les mangues ont pourri sur place et leur jus puant gouttait partout”, se rappelle Appa Pathre. “Lorsque j’ai créé cette exploitation dans les années 1970, je n’utilisais ni engrais ni pesticide, mais mes récoltes étaient garanties, ajoute Shriram Phadke. Je veux revenir à ces pratiques durables, mais ce ne sera possible que si d’autres agriculteurs en font autant.” Les mangues Alphonso, qui sont la seule culture de rente dans le Ratnagiri, sont un pilier essentiel de l’économie agricole du district. “Mais si rien ne change ces prochaines années, je ne pourrai pas garder mon verger”, conclut Appa Pathre. —Apama Pallavi Publié le 15 mai

Contexte UN FRUIT SYMBOLIQUE Quand ils apprennent l’alphabet devanagari, les enfants indiens commencent par “Aa comme Aam”, “mangue” en hindi. Ce fruit, qui jouit du statut d’emblème national, est évoqué dans les grands textes religieux, médicaux ou littéraires et associé à de nombreuses légendes. La mangue, symbole de sensualité, déchaîne les passions en Inde et plus largement dans tout le sous-continent. La variété reine est l’Alphonso, qui pousse dans l’ouest du pays, mais plusieurs terroirs en Inde, au Pakistan et même au Bangladesh se disputent le titre de terre de la meilleure mangue. L’Union européenne, elle, a imposé depuis le 1er mai un embargo sur ces mangues. Motif : elles abriteraient des parasites.


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Courrier international — no 1233 du 19 au 25 juin 2014 ↙ Dessin paru dans La Repubblica, Rome.

MÉDIAS

La voix des Italiens d’Amérique rend l’antenne Radio. Pendant près d’un demi-siècle, le Sicilien Sal Palmeri a animé une station écoutée avec ferveur par la communauté italo-américaine. Le supplément hebdomadaire de La Repubblica raconte son histoire.

—Il Venerdì di Repubblica Rome

E

t dire que je ne l’écoutais même pas, la radio. C’est par hasard que j’y ai atterri, je voulais être acteur de théâtre. Au lieu de quoi, pendant près d’un demi-siècle, j’ai été la voix des Italiens d’Amérique.” Sal Palmeri s’installe au pupitre du studio privé qu’il s’est fait construire au rez-dechaussée de son bel immeuble du Queens [à New York]. Il y a là des platines pour 33-tours et même une étagère consacrée aux cassettes. On a l’impression de remonter dans le temps. “Le numérique ? Non, pas pour moi. Et d’ailleurs j’ai rendu mon tablier l’été dernier.” Beaucoup s’en souviennent, à New York, de ce dernier numéro de Buongiorno Italia sur ICN, la radio qui diffuse de la musique italienne en continu vingt-quatre heures sur vingt-quatre : des centaines d’appels téléphoniques, des gens en larmes qui imploraient Sal de revenir sur sa décision, la communauté italo-américaine en deuil ou quasiment. Car oui, Sal Palmeri est ici une sorte d’institution. A tel point que chaque année, le 10 février, des centaines de personnes descendent dans la rue pour lui

faire la fête. “Regardez, voilà le décret de la mairie qui institue le Sal Palmeri Day dans le Queens. Ils ont choisi cette date parce que c’est le 10 février 1965 que j’ai fait mes débuts au micro. Toujours en italien, fidèle à la ligne que je m’étais fixée jusqu’au bout, en juillet 2013. Quarante-huit ans et demi en tout.” L’histoire de Salvatore, rebaptisé Sal dès son arrivée sur le sol américain, commence à Roccamena, minuscule bourgade de l’arrière-pays palermitain, à deux pas de Corleone. “Ma mère était née en Louisiane, mon père avait pas mal de terrains. Nous aurions pu vivre de nos rentes, mais mes parents ont décidé qu’il valait mieux s’installer à New York, pour moi et mes frères. Les Etats-Unis étaient un rêve à la fin des années 1950. Chez nous, il n’y avait même pas de collège. C’est ainsi qu’à 16 ans je me suis retrouvé ici, sans parler un mot d’anglais et avec un seul objectif en tête : devenir comédien.” Le garçon a la tête dure : il ferraille contre un paternel qui veut l’aiguiller vers un métier “normal”, s’inscrit à un cours de théâtre, est retenu pour la comédie La Tante de Charley, un classique du répertoire anglo-saxon. Puis, par hasard ou presque, il apprend qu’une station de radio cherche

des speakers italiens et se présente aux auditions : “Ils m’ont éconduit aussi sec à cause de mon accent sicilien trop marqué. Mais, alors que je m’apprêtais à partir, le propriétaire m’a rappelé et proposé une case d’une demi-heure. A condition toutefois que je trouve des sponsors. En somme, il fallait que je mette la main à la poche pour travailler : cinq émissions, 30 dollars. J’ai accepté, et je me souviens encore du savon que m’a passé mon père quand il l’a su. Mais ça a été ma chance.”

Succès monstre. L’émission fonctionne, les annonceurs sont au rendez-vous et le petit Sicilien commence à plaire au sein de la communauté italo-américaine. A tel point que le propriétaire de la station double son temps d’antenne et, cette fois, ne lui demande même pas de verser des avances. Sal alterne radio et fêtes de rues, fait le DJ le week-end au Safari, une discothèque, et les dollars commencent à pleuvoir. “Aux Etats-Unis, les immigrants italiens connaissaient seulement les chanteurs qu’ils avaient laissés derrière eux au pays. Mais entre-temps le monde changeait et les jeunes voulaient écouter des choses différentes, plus modernes. Coup de chance, un jeune homme fraîchement débarqué d’Italie habitait mon immeuble, et il avait amené avec lui un bon paquet de 45-tours de chanteurs inconnus au bataillon ou presque. Des gens comme Domenico Modugno, Gianni Morandi, Celentano, Bobby Solo, Nicola Di Bari. Je me faisais prêter les disques et je les passais à la radio. Ça a fait un tabac. Par l’entremise d’amis, j’ai réussi à contacter ces artistes pour organiser leur tournée américaine, je les faisais venir au studio et l’audience a explosé. J’ai aussi présenté leurs concerts au Madison Square Garden un paquet de fois.” Tout est vrai. Pour le vérifier, il suffit de parcourir les affiches et les photographies montrant Sal aux côtés des monstres sacrés de la chanson italienne. “Une nuit, j’ai eu une idée. Pourquoi ne pas diffuser le festival de San Remo en direct aux Etats-Unis ? D’habitude, il fallait au moins un mois avant que les chansons arrivent de l’autre côté de l’Atlantique. Mais comment faire ? Internet n’existait pas, ni le satellite. Alors j’ai appelé un ami en lui disant d’approcher le combiné de la télévision et j’ai diffusé toute la soirée. Ce coup de fil m’a coûté 1 000 dollars et on entendait très mal, mais, le lendemain, il y avait une file d’auditeurs devant le studio pour me remercier.” Puis il y a eu l’épisode du calcio. Les passionnés de ballon rond devaient attendre au moins deux jours avant de lire les résultats du championnat italien dans les journaux. Sal a demandé à la Rai la permission d’utiliser la fréquence internationale. “Ils n’y avaient même pas pensé, ils m’ont dit oui et, une fois de plus, ça a été un succès monstre.” A la fin des années 1970, Sal Palmeri comprend que le moment est venu pour lui de tenter sa chance. Jusque-là speaker, il veut avoir sa radio à lui. Et pourquoi pas une station proposant de la musique 100 % italienne vingt-quatre heures sur vingtquatre ? Il lui faudra attendre 1983 et la

Des gens en larmes appelaient et imploraient Sal Palmeri de revenir sur sa décision libéralisation des fréquences par le président d’alors, Ronald Reagan, pour que les prix deviennent abordables. “C’est ainsi qu’ICN, pour Italian Communication Network, a vu le jour : la première radio 100 % made in Italy sur le sol américain. J’étais en partenariat avec la Rai, qui n’avait qu’une société ici et qui ne produisait pas ses émissions. Et pendant trente ans, du lundi au vendredi, il n’y a pas eu un seul jour où je n’aie pas salué les Italiens d’Amérique. Je terminais toujours l’émission par la même phrase : ‘Et souvenezvous, les amis, souriez à la vie et la vie vous sourira !’ Un peu bateau, non ? Mais désormais c’était devenu la marque de fabrique de Sal Palmeri et de son Buongiorno Italia.” En 2006, il cède la radio au quotidien America Oggi, tout en continuant à animer sa case, directement depuis chez lui. Le 1er juillet de l’année dernière, un courrier met un terme à une carrière de près d’un demi-siècle. “L’éditeur m’a fait savoir qu’ICN abandonnait l’antenne au profit du web. Qu’on ne pourrait plus écouter la radio qu’en streaming et que je tomberais de 200 000 ou 300 000 auditeurs à 400 ou 500 maximum si la connexion était bonne. C’est l’avenir, m’ont-ils dit, et il faut que la station passe à la technologie numérique. Je me suis regardé dans la glace : Sal, tu peux peut-être t’arrêter là. Et je l’ai dit directement à mes auditeurs. Ciao la radio, il n’y a pas que ça dans la vie.” Un café, toujours un expresso, quelques douceurs aux amandes de Sicile. “Tu veux que je te dise ? Je me suis bien amusé dans ma vie. D’un jeu j’ai fait un travail, en gagnant bien ma vie au passage. Je profite de la retraite, mais s’ils ont besoin d’une voix je suis là. Une voix italienne, of course : on ne change pas à 73 ans sonnés.” —Lucio Luca Publié le 30 mai

SOURCE IL VENERDÌ Rome, Italie Quotidien, 384 000 ex. Créé en 1987, Il Venerdì di Repubblica est un supplément de La Repubblica qui sort tous les vendredis. On y trouve articles et reportages sur l’actualité culturelle, politique et internationale. Il comporte aussi de nombreuses rubriques fixes, tenues par des “plumes” du quotidien : “Contromano”, de Curzio Maltese, “Per posta”, de Michele Serra, ou encore la célèbre rubrique de courrier du cœur “Questioni di cuore”, de l’écrivaine Natalia Aspesi.


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Courrier international — no 1233 du 19 au 25 juin 2014

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Chaque semaine, une page visuelle pour présenter l’information autrement

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Un Mondial très européen

A

6JO4UEURS

Manches ter City 10

ALGÉRIE C’est la seule sélection nationale dont les 23 joueurs viennent tous de clubs différents : sur ces 23 clubs, 19 sont européens et 2 seulement algériens, le CS Constantine et l’USM Alger.

LA PLANÈTE FOOTBALL

ANGLETERRE

Manchester United 14

115

JOUEURS RALIE 6

116 des joueurs présents au Brésil sont issus des clubs les plus riches de la planète.

OCÉANIE 6

AUST Autres clubs 4 E PAYS AFRIQU Brisbane Roar 2 AUTRES IAÁ43 10 s R E ub E cl U IG es N ANAD Autr RIQ C AMÉ NORD ubs 2 U Autres clgers 2 D an Enugu R s clubs 2 IS S-UN AutreToronto 1 IE ÉTAT bs 8 AS lu c s AYS Autre quakes 2 P S arth s Crew 22 TRE 6 ose E AU San J Columbued Bullse 2 INE R CH ÉE 7 k rk alt La C 2 o Y R New Real S ders F CO RAN I oun s 11 tle S club 4 t a s e e S r s t ON u b 1 A u s cl ishan 1 AP e r J t e a Au ng T enh s 4 une u R ub i 3 g L uizho es cl nda 4 n o G utr Hyu ubs 2 d n a A an l n Sh s c ha 4 Uls utre epa olis l 4 S ép la 6 A rs h Pe steg lubs o 2 E c ky 2 s o a 2 tre T im ka Au FC rosh sa O Hi a ce amb c re G nf Sa

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21

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FRANCE

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JOUEURS

4 Lille o 4 Monac nne ie 3 Saint-Etse ou ul 3 To 3 Marseille

18 Autres clubs

8 Zénith SaintPétersbourg 6 CSKA Mos cou JOUE 6 Dyna mo Mo URS scou 4 Rubin Kazan TUR QU 10 A IE utres club JO s 5 Fe UE nerb U ahçe PO RS 5G a RT 3 B latasa UG esik ra AL JO tas y UE 1 3A UR utr S es clu 9P bs ort o 5B 3 en 3 Sp fica 3 ABragortin ut a g re sc lu bs

34

25

MEXIQU E

Cruz Azul 3 Toluca 3 León 3 América 4

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La source

O GLOBO. A l’occasion de la Coupe du monde de football, le quotidien brésilien met l’accent sur l’infographie dans son édition papier et sur son site. Celle-ci, réalisée par Alessandro Alvim, Daniel Lima et Marcelo Coimbra, a été publiée le 11 juin,

AUTRES PAYS

Les joueurs bosniens dans le football allemand

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n’a sélectionné qu’un seul joueur évoluant en Bosnie, où le championnat, qui oppose 16 clubs, a été créé en 1995. La plupart des footballeurs de la sélection jouent en Allemagne.

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Ce graphique permet de visualiser la répartition des joueurs présents au Mondial dans les grands clubs et les principales nations du foot.

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Sur les 736 joueurs convoqués en Coupe du monde, la plupart (561) évoluent sur le Vieux Continent.

veille du match d’ouverture. Elle montre que si le football – et cette compétition en particulier – est bien un sport universel, au très haut niveau, il est d’abord l’affaire de quelques-uns (les clubs européens), et surtout des plus riches.


360 JE SUIS ICI 42.

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Courrier international — no 1233 du 19 au 25 juin 2014

↓ Les illustrations de ce dossier sont de Doug Chayka, Etats-Unis.

Se trouver à deux endroits simultanément : un journaliste a réalisé ce vieux rêve de l’homme, désormais à la portée de tous grâce à la téléprésence robotique – une technologie qui permet de contrôler un double physique à distance. De cette expérience surgit une interrogation : qu’est-ce que ça fait d’être là sans y être vraiment ? – The Boston Globe (extraits) Boston

↙  “Je suis chez moi, tout seul, en train de manger mes céréales – une réalité que je tente tant bien que mal de dissimuler à tous ceux qui pourraient poser les yeux sur mon écran à Toronto.”

REPORTAGE XXXXXXXX


Courrier international — no 1233 du 19 au 25 juin 2014

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MAGAZINE L’Espagne planche sur son passé q Culture . . . . . . . . . . . . . . . . . . 46 Inflation de dessins sur les billets argentins q Tendances . . . . . 48 Honduras-Salvador, la guerre du foot q Histoire . . . . . . . . . . . . . . . 50

ET LÀ-BAS A

fin de lui donner une apparence plus humaine, on a enveloppé la main du robot d’une peau artificielle. A ces mots prononcés par le professeur japonais, je n’ai qu’une envie : jeter un coup d’œil discret dans la salle pour voir si ceux qui sont assis autour de moi les trouvent également très étranges. Mais je ne le peux pas. Comme des milliers de personnes venues du monde entier, j’assiste actuellement à une grande conférence sur l’interaction homme-ordinateur au Centre de conventions de Toronto, au Canada. Mais, contrairement à eux, je ne suis pas vraiment là. Sur scène, Hideyuki Nakanishi explique qu’il a conçu, avec son équipe de l’université d’Osaka, un “système pour se serrer la main à distance”, permettant un contact physique entre des personnes qui se parlent à travers un écran. En glissant votre vraie main dans la fausse reliée à votre moniteur, vous pouvez évaluer la poigne d’un potentiel partenaire d’affaires, sentir les doigts de votre bien-aimée ou saluer votre beau-père d’une poignée de main virile. Alors que Nakanishi diff use la vidéo d’une pop star japonaise utilisant la main artificielle sur une chaîne de télévision nationale, le chercheur du Massachusetts Institute of Technology (MIT) qui m’a amené à la conférence exulte : “C’est complètement dingue”, m’écrit-il via un service de messagerie instantanée. Peu après, l’intervention s’achève et tout le monde dans la salle applaudit avec enthousiasme. Tout le monde, sauf moi. Nakanishi remercie le public et s’apprête à répondre aux questions, pendant

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↑  “Selon une étude, les personnes téléprésentes se sentent ‘violées dans leur intégrité’ lorsque d’autres, réellement présentes, les manipulent sans leur permission.” que je scrute mes mains, perchées sur un clavier à plus de 500 kilomètres de là, dans un appartement new-yorkais où se trouve également le reste de mon corps. Dans la salle de conférences, je ne suis “présent” que sous la forme d’un robot très simple. Mon visage apparaît sur un écran d’iPad, ma voix est transmise par un haut-parleur et le reste de ma personne est représenté par un pied métallique ajustable connecté à une sorte de base informatisée équipée de roues, que je peux contrôler avec mon ordinateur portable. Les membres du MIT qui ont apporté cette machine à Toronto et obtenu une accréditation presse pour moi – oui, je porte un badge autour de mon cou d’aluminium – nourrissent de grands espoirs. Ils l’ont baptisée le People’s Bot et l’utilisent en ce moment pour démontrer comment la “téléprésence” robotique (le contrôle à distance des mouvements et des interactions d’un double physique) pourrait nous permettre de radicalement élargir nos horizons individuels. Leur ambition a beau être de changer le monde, elle ne résout pas mon problème immédiat. En des circonstances normales, ce serait étrange de ne pas me joindre à la démonstration d’enthousiasme du public. Mais je suis chez moi, tout seul, en train de manger mes céréales – une réalité que je tente tant bien que mal de dissimuler à tous ceux qui pourraient poser les yeux sur mon écran à Toronto. Les membres du public ayant des questions sur le robot se lèvent de leurs sièges et se mettent en rangs derrière le microphone installé au milieu de la salle. J’utilise la flèche vers la droite de mon ordinateur pour pivoter et pouvoir ainsi les observer. Je prends alors conscience que, quel que soit l’endroit où je me trouve physiquement, je suis suffisamment “ici” pour, si je le souhaite, aller me placer dans la file d’attente et poser une question. Je prends alors une décision : à la fin de la prochaine intervention, j’applaudirai et je garderai mes mains dans le cadre pour que l’intervenant puisse les voir. Sans réfléchir, je virevolte pour jeter un coup d’œil aux autres personnes dans la salle, ce qui leur permet

Courrier international — no 1233 du 19 au 25 juin 2014

à elles aussi de voir mon visage. Pendant que je tourne sur moi-même, un type sort un appareil photo et me tire le portrait. Il ne sera pas le dernier à le faire aujourd’hui. La notion basique de présence virtuelle – votre corps est ici, mais, magiquement, vous êtes en train de vous mouvoir là-bas – est un désir profondément ancré de l’espèce humaine, un peu comme l’invisibilité, l’immortalité ou la capacité de voler. Mais les technologies nécessaires pour réaliser ce désir ne sont apparues que récemment. On dit que c’est Marvin Minsky, pionnier de l’intelligence artificielle et professeur au MIT, qui a donné le coup d’envoi de la récente vague de recherche sur la téléprésence. “Nous pourrions avoir une économie contrôlée à distance au XXIe siècle si nous nous y mettions tout de suite”, écrivait-il il y a plus de trente ans. Le modèle du People’s Bot est un appareil à 2 499 dollars baptisé Double, constitué d’un iPad et d’un scooter télécommandé et autoéquilibré. Des ingénieurs du monde entier planchent sur des versions plus avancées, notamment sur un appareil qui permettrait à des personnes handicapées de contrôler des robots de téléprésence uniquement grâce à leur cerveau. A mesure que les technologies de téléprésence ont progressé, un tas d’applications possibles sont apparues pour répondre à des besoins vitaux. Des enfants de l’ensemble des Etats-Unis suivent l’école à distance grâce à un petit camarade robotique. De nombreux hôpitaux de Californie possèdent des appareils permettant à des spécialistes d’examiner des malades qui vivent loin. Un urologue de l’Hôpital des enfants de Boston confie un robot de téléprésence aux patients qui viennent de se faire opérer et rentrent chez eux pour qu’ils n’aient pas à venir effectuer des contrôles plusieurs fois par semaine à l’hôpital. Des chercheurs de l’université du Massachusetts travaillent sur un système qui permettra aux résidents de maisons de retraite d’être téléprésents auprès de leur famille vivant à distance. Le ministère de la Défense espère que la téléprésence de chirurgiens permettra d’améliorer les soins militaires sur le terrain.

et les murs financiers : un militant prodémocratie pourrait assister à un sommet sur les droits de l’homme tout en étant bloqué en Syrie ; des parents de l’Indiana pourraient envoyer leur artiste de fille au Louvre même s’ils n’ont pas les moyens de lui payer un billet d’avion. Et, à titre purement hypothétique, un robot pourrait même permettre à un journaliste qui vit à New York d’assister à une conférence à Toronto, alors qu’il a rendez-vous le jour même avec sa maman. Tandis que nous nous dirigeons vers un futur proche où la téléprésence robotique sera partie intégrante de notre quotidien, des chercheurs tentent de comprendre ce que l’on ressent lorsqu’on est “présent” de cette nouvelle et étrange façon, comment cette présence fonctionne et à quel point elle pourrait à terme modifier les interactions humaines. Alors qu’est-ce que ça fait d’être là sans l’être vraiment ? Voilà la question à laquelle je tente de répondre à Toronto. Les réponses me surprennent sous maints aspects que je n’aurais jamais pu imaginer. Pendant que j’attends le début de la deuxième intervention, l’homme assis à côté de moi se met à tousser et à éternuer sans discontinuer. Je suis pris du besoin – irrationnel – de m’assurer qu’il met bien sa main devant sa bouche. A la fin de l’intervention, je glisse en douceur vers le hall et mon compagnon du MIT me porte à un autre étage. (Il s’avère que les escalators ne font pas bon ménage avec les robots.) De nouveau sur mes deux roues, je vois tout autour de moi une foule de gens en train de discuter et de se demander où aller par la suite. Je navigue parmi eux grâce aux flèches de mon ordinateur, en faisant

M

ais il est une autre façon dont la téléprésence pourrait changer les choses : en aidant les gens à franchir des barrières sociétales et non plus seulement physiques. Cette idée a été magistralement illustrée à la conférence TED [Technology, Entertainment and Design], en mars, à Vancouver, lorsque Edward Snowden, le lanceur d’alerte qui a révélé les pratiques de surveillance de la NSA, a donné une interview sur scène grâce à un robot de téléprésence, le Beam – créé en 2012 par une société de Palo Alto [dans la Silicon Valley] qui le vend 16 000 dollars pièce –, et s’est mêlé à la foule, alors même que son corps était coincé à Moscou, où le gouvernement russe lui a accordé un asile temporaire. Les personnes présentes à la conférence se pressaient pour prendre des selfies “avec” Snowden, même si la star n’était pas vraiment là. Il se serait probablement fait arrêter si ça avait été le cas. L’équipe de chercheurs qui a développé le People’s Bot voit dans la téléprésence un moyen d’aider toutes sortes de personnes qui ne sont pas libres de leurs mouvements, comme Edward Snowden. Mais un simple robot pourrait aussi nous aider à franchir les barrières de sécurité

↑ “Electrifié par ces mots, je passe les quinze minutes suivantes à aller de-ci de-là pour essayer de parler à des gens, en poussant des “hello !” victorieux à l'adresse de tous ceux dont j’accroche le regard.”


Courrier international — no 1233 du 19 au 25 juin 2014

Des parents de l’Indiana pourraient envoyer leur artiste de fille au Louvre même s’ils n’ont pas les moyens de lui payer un billet d’avion bien attention de ne heurter personne. Je remarque avec quelque satisfaction que beaucoup m’observent. Certains me saluent même de la main. Quand j’arrive dans un espace plus dégagé, une jeune femme avenante s’approche de moi, se présente comme étant Leila et me demande dans quel endroit je me trouve. Je suis très brièvement déstabilisé par sa question : nous sommes à Toronto, évidemment ! Puis lorsque je comprends le sens de sa question et lui réponds que je suis en réalité à New York, elle semble ne pas m’entendre. Le volume du People’s Bot n’est pas suffisamment fort pour porter ma voix dans ce hall bruyant. Pour entendre ce que je dis, Leila doit approcher son visage juste à côté du mien. Cela semble fonctionner et je lui demande alors quel effet ça fait de me parler. “Est-ce que j’ai l’air d’un humain ou d’un robot pour vous ?” Leila réfléchit quelques instants avant de me donner cette réponse qui me saisit : “C’est comme un hybride des deux. Comme un cyborg.” [En science-fiction, un cyborg (de cybernetic organism) est un être humain à qui l’on a greffé des parties artificielles, Terminator en étant l’exemple le plus célèbre.] Electrifié par ces mots, je passe les quinze minutes suivantes à aller de-ci de-là pour essayer de parler à des gens, en poussant des “hello !” victorieux à l'adresse de tous ceux dont j’accroche le regard, tel un perroquet surexcité. Avant de pouvoir faire mon numéro avec quelqu’un, je m’aperçois que l’excessive faiblesse de ma voix – que j’essaie de compenser en me penchant vers le microphone de mon ordinateur, pour me rendre compte que je sors alors du cadre de la caméra – amène la plupart de mes nouveaux amis potentiels à perdre patience et à passer leur chemin. Quand quelqu’un me dit : “Je suis vraiment désolé, mais je ne vous entends pas”, je comprends bien qu’ils ne me rejettent pas, mais je me sens tout de même un peu blessé. Contrarié et, peut-être en est-ce le résultat, distrait, je rentre assez violemment dans un homme imposant. Je lui crie “excusez-moi”, les mains en porte-voix autour de la bouche, tandis qu’il s’écarte, le regard perplexe.

Retrouvez sur Télématin la chronique de Marie Mamgioglou sur “La vie de robot”, dans l’émission de William Leymergie, mardi 24 juin à 7 h 35

SOURCE BOSTON GLOBE Boston, Etats-Unis Quotidien, 435 000 ex. www.bostonglobe.com Fondé en 1872 par six hommes d’affaires, le grand journal de la Nouvelle-Angleterre, sérieux, informé, se distingue par ses reportages photographiques. En 1993, il a été racheté par un autre journal de la côte Est, le célèbre New York Times.

360°.

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Il est bientôt temps pour moi de retrouver Irene Rae, une chercheuse de l’université du Wisconsin, et son conseiller, Bilge Mutlu. Irene Rae me repère et me demande prudemment : “Je crois que c’est avec vous que j’ai rendez-vous ?” C’est un peu comme si deux personnes qui ne se connaissaient pas devaient se rencontrer pour déjeuner et avaient omis de se décrire. Nous trouvons un endroit calme pour discuter. Elle m’explique que la recherche sur la téléprésence robotique en est encore à ses premiers pas et qu’à ce stade les experts ne savent pas encore exactement ce qu’il faut pour qu’une personne se sente physiquement présente dans un lieu où elle ne se trouve pas, ni comment lui permettre d’interagir au mieux avec les personnes qui s’y trouvent. Bilge Mutlu, qui nous a rejoints, note que ce n’est pas qu’une question de technologie, mais aussi de normes sociales. Selon une étude, les personnes téléprésentes se sentent “violées dans leur intégrité” lorsque d’autres, réellement présentes, les manipulent sans leur permission ou leur posent le pied dessus, comme sur un meuble. Il y a aussi la question de la distance à adopter lorsqu’on interagit avec une personne téléprésente. “En ce moment même, confie Bilge Mutlu, je me tiens très près de vous pour vous entendre, et cela me met un peu mal à l’aise.”

P

endant les deux bonnes heures que je passe dans la peau du People’s Bot, je me sens véritablement transporté. Et je m’en souviendrai bien plus comme d’un moment passé à une conférence qu’assis devant mon ordinateur. Je fais un tour en me demandant qui sera la prochaine personne avec qui j’entamerai une discussion. Spontanément, je pose des questions à des experts à qui j’aurais autrement dû demander des interviews formelles par courriel. J’ai clairement franchi une barrière qui me sépare de cette foule distante. Certes, je me déplace moins que je ne le ferais normalement, parce que mon moteur n’avance pas aussi vite que mes jambes, et je suis quelque peu dépendant de mes accompagnateurs – J. Nathan Matias, le cocapitaine du projet People’s Bot, et Chelsea Barabas, sa collègue du MIT – pour me mouvoir et éviter de me perdre, de me faire voler ou renverser. Je me sens aussi un brin maladroit et diminué, à différents égards, quasiment comme quand je suis ivre. Alors que mon temps avec le People’s Bot touche à sa fin, J. Nathan Matias me demande si j’accepterais d’aller me montrer à des gens de Microsoft qui l’ont aidé l’autre jour à résoudre un problème de WiFi. Valentina Grigoreanu, chercheuse chez Microsoft, paraît très impressionnée. “C’est incroyable que vous soyez si loin et que vous puissiez assister à cette conférence”, me dit-elle, avant de reconnaître qu’elle ne fait probablement qu’être polie : il s’avère qu’elle rencontre plutôt fréquemment des créatures de mon espèce. “Nous avons quelques collaborateurs chez Microsoft qui sont tout le temps téléprésents. Ils ont leur bureau, ils vont aux réunions et ils se déplacent comme vous le faites”, poursuit-elle. J’ai l’impression de ne plus être seul dans l’Univers. Mais cela m’épate aussi de parler à quelqu’un pour qui tout cela est juste banal. Valentina Grigoreanu m’invite ensuite à danser avec elle. J’accepte, avant de comprendre ce que cela suppose exactement. Quelques instants plus tard, je me trouve face à une console Xbox. Just Dance est un jeu qui utilise la technologie Kinect [un capteur de mouvement conçu par Microsoft] et permet aux joueurs de faire bouger des

↑  “Valentina Grigoreanu m’invite ensuite à danser avec elle. J’accepte, avant de comprendre ce que cela suppose exactement.” doubles virtuels d’eux-mêmes en exécutant des mouvements devant un écran de télévision. L’idée est de danser avec la musique, d’essayer de rester en rythme et d’exécuter autant que possible les bons mouvements. La musique commence et je m’y mets, comme je peux. Je bouge d’un côté puis de l’autre, vers le haut puis vers le bas, je tourne sur moi-même : mes options restent assez limitées. Quand le refrain arrive, j’expérimente, virevoltant d’un côté puis de l’autre aussi vite que possible en tapant frénétiquement sur les flèches vers la droite et vers la gauche de mon ordinateur. Quand je me retourne pour regarder Valentina Grigoreanu et J. Nathan Matias, qui dansent derrière moi, je m’aperçois qu’ils arrivent à faire des choses bien plus complexes que moi avec leurs corps d’humains. Toujours est-il que j’ai l’impression que nous dansons tous les trois ensemble. A la fin, les chercheurs totalisent chacun plus de 6 000 points alors que j’atteins à peine les 962. Pas si mal, me dis-je, pour quelqu’un qui n’a ni bras ni jambes. Peu après cet exercice grisant, J. Nathan Matias m’informe qu’il doit partir, ce qui signifie qu’il est temps pour nous de nous dire au revoir. Alors que je le remercie pour son aide, je suis pris du désir de lui serrer la louche et dois me contenter d’un hochement de tête amical et emphatique. L’intérêt du système de Nakanishi qui permet de serrer la main à distance m’apparaît tout à coup plus clairement. Alors que J. Nathan Matias sort de mon champ de vision, je me retrouve à fi xer un mur, en écoutant une conversation qui se déroule derrière moi, et je me demande, non sans nervosité, si quelqu’un va me débrancher. Quelques secondes plus tard, J. Nathan Matias passe la tête devant l’iPad et m’informe, d’une voix enjouée : “Vous pouvez vous déconnecter quand vous être prêt !” Et en un clin d’œil, je m’éteins. —Leon Neyfakh Publié le 11 mai


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Courrier international — no 1233 du 19 au 25 juin 2014 ↙ Illustration de couverture de l’album Les Mains obscures de l’oubli (éd. Dargaud, 2014).

culture.

↓ He visto ballenas, de Javier de Isusi (éd. Astiberri, 2014).

L’Espagne planche sur son passé Deux bandes dessinées, sorties à quelques semaines d’intervalle, traitent du terrorisme et d’ETA par des biais complétement différents. —El País Madrid

E

n 2012, lors d’un dîner, Diego de Isusi raconte à son frère Javier une histoire étonnante, invraisemblable, et porteuse d’espoir. Celle de deux détenus de la même prison française, l’un membre d’ETA, l’autre des GAL [Groupes antiterroristes de libération, commandos paramilitaires qui luttaient contre ETA]. Certes, les deux hommes ne sont pas devenus amis. Mais ils ont décidé d’arrêter de se comporter en ennemis. L’histoire émeut Javier. Deux ans plus tard, elle sert de colonne vertébrale à He visto ballenas [littéralement, “J’ai vu des baleines”], une bande dessinée publiée chez Astiberri en basque et en espagnol (à paraître en France). Elle détonne dans l’œuvre de ce dessinateur né à Bilbao en 1972, déjà auteur d’une saga d’aventures à succès, Les Voyages de Juan sans terre [publiée en France aux éditions Rackham], traduite dans de nombreuses langues, y compris le finnois. L’humanisation de l’ennemi, voilà le thème qu’Isusi a voulu aborder dans He visto ballenas. Avec Las Oscuras Manos del olvido, publié d’abord en français [sous le titre Les Mains obscures de l’oubli] chez Dargaud et en espagnol chez Norma, Bartolomé Seguí et Felipe Cava proposent, eux, un plaidoyer pour les perdants. “Les victimes finissent toujours par se sentir de trop”, assène Seguí. Il y a bien longtemps déjà que Felipe Cava (né à Madrid en 1953), qui

a scénarisé cette bande dessinée dont le héros est un mercenaire mû par les rêves et quelques scrupules, milite en faveur des victimes du terrorisme [il est aussi le scénariste de Corazones de hielo, un documentaire de la Fondation des victimes du terrorisme, et a participé au film Madrid, 11 de marzo, qui donne la parole aux survivants des attentats ayant fait 191 morts dans la capitale espagnole le 11 mars 2004]. Inévitablement, cet intérêt pour la question devait finir par déboucher sur un projet pour le neuvième art, genre qu’il fréquente depuis des décennies. “Tant qu’une organisation terroriste conserve un minimum de soutien dans la population, le pouvoir politique est condamné à prendre des décisions dont les victimes sont les perdantes. Le pouvoir, quelle que soit sa couleur, doit trouver des accords, et ces accords sacrifient toujours les victimes et, avec elles, quelque chose d’aussi essentiel que leur besoin de justice”, développe Felipe Cava. Aujourd’hui, alors que s’est ouverte une parenthèse sans tragédies sanglantes, la “thématique basque”, comme on pourrait l’appeler, prend d’assaut les planches, les écrans et le roman graphique. “Il y a dix ans, je ne suis pas sûr que j’aurais eu envie de m’atteler à cette histoire. Dans les années 1980, le contexte était si pesant que les créateurs préféraient traiter autre chose. C’est Vaya Semanita [émission satirique diffusée de 2003 à 2013 par la chaîne basque ETB2] qui a ouvert la voie et rompu avec l’esprit de sérieux en nous permettant de nous moquer de notre société et de nous-mêmes”, analyse Javier de Isusi. “Notre travail n’a rien d’opportuniste.

La trêve [d’ETA] est à mon avis une très bonne chose, mais ce n’est pas ça qui m’a décidé à écrire ce scénario”, assure de son côté Felipe Cava. [Dans Les Mains obscures de l’oubli] Toinou, un mafieux marseillais, sort de prison après avoir purgé une peine pour un crime qu’il n’a pas commis. Perdu entre ses aspirations et ses souvenirs, il décide de tenir la promesse qu’il a faite à un chef d’entreprise basque, assassiné dans un attentat à la bombe pour avoir refusé de se plier à l’extorsion d’ETA. En échange de 400 000 euros, Toinou va devoir identifier le commanditaire du crime et l’exécuter.

“La Peste”. Sur 72 pages de dessin réaliste et soigné, dans des couleurs sobres offrant une belle transposition en BD du genre classique du film noir, Toinou effectue deux voyages parallèles, l’un extérieur, qui le pousse vers la violence, et l’autre intérieur, qui l’en éloigne : amours perdues, dettes de sang, idéalisme confinant au fanatisme et littérature. [Les Mains obscures de l’oubli utilise la peste comme métaphore du terrorisme, sa couverture s’inspire des gravures médiévales qui représentaient les médecins pendant la peste noire.] “Par la référence à La Peste de Camus, je voulais nous donner la même aura d’universalité. Si beaucoup trouvent le roman déphasé, il m’a été utile, à moi, pour parler du terrorisme comme d’une peste capable d’envahir toute une société et de la rendre malade”, explique le scénariste. C’est la quatrième collaboration entre Seguí et Cava, lauréats ensemble, en 2009, du Prix espagnol de la bande dessinée pour Les Serpents aveugles [paru en France chez Dargaud, 2008].

Si ses héros ont été des acteurs du terrorisme, l’album de Javier de Isusi He visto ballenas n’est pas une œuvre sur le terrorisme. L’auteur n’y voit pas non plus un travail sur le pardon et la culpabilité : “Ces sentiments sont présents, mais le débat n’est pas là. Le débat porte davantage sur la capacité à trouver l’autre, sur le processus de déconstruction de l’ennemi pour lui rendre son humanité.” Sur ces sables mouvants, il n’est pas aisé non plus de trouver l’effet visuel adéquat. Javier de Isusi a tenté le noir et blanc, mais ce fut un échec – sans doute parce que le livre ne propose pas une lecture binaire des événements. Elargir la palette tous azimuts ne convenait pas non plus à l’ambiance de huis clos qui prédomine dans la BD, ni aux dilemmes de conscience. L’auteur a fini par revenir à l’aquarelle et à la dualité chromatique de son opus précédent, Ometepe [paru en France chez Rackham, 2013] : He visto ballenas mêle gris et jaune vif, à l’aquarelle. Dépeindre en bande dessinée une blessure encore aussi béante que le terrorisme n’est pas chose facile. Javier de Isusi a dû aller puiser dans les faits réels. “Mon intention n’était pas de produire l’œuvre ultime sur ETA et les GAL, mais j’avais besoin de me documenter, car c’est un monde que je ne connais pas. J’ai contacté des victimes et des terroristes. J’avais besoin de leur approbation, surtout de la part des victimes, pour que la bande dessinée ne les choque pas, et que des gens qui ont appartenu à ETA s’y reconnaissent. Si ça n’avait pas été le cas, j’aurais probablement laissé tomber, ou bien j’aurais pris un autre chemin.” —Tereixa Constenla

Publié le 25 mai


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Courrier international — no 1233 du 19 au 25 juin 2014

—Página 12 Buenos Aires

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ous savons ce que nous sommes, mais nous ne savons pas ce que nous pouvons être”, affirme Bartolomé Mitre, le général argentin qui figure sur le billet de 2 pesos. Il cite une réflexion de Shakespeare dans Hamlet. Ensuite, avec la même mine sévère, mais sans prétention littéraire, il prévient : “Si tu touches ce billet, demain tu souffriras.” José de San Martín [général argentin, 1778-1850] se transforme en Tortue Ninja, Juan Manuel de Rosas [militaire et homme politique, 1793-1877] devient RoboCop et Domingo Faustino Sarmiento [président, 1811-1888] arbore la chevelure flamboyante de Conan le Barbare. [Ces personnalités apparaissent respectivement sur les coupures de 5, 10, 20 et 50 pesos.] Une foule de manifestants envahit la place de Mai, au cœur de Buenos Aires, et un hélicoptère survole la Casa Rosada [la résidence présidentielle]. Plus loin, Godzilla attaque la Casa de Tucumán [où a été déclarée l’indépendance du pays] et le gigantesque signal de Batman est projeté dans le ciel de la ville de Rosario.

qui passent de main en main et racontent à chacun leurs histoires. Le billet de 2 pesos [0,18 euro] est le plus populaire pour cet exercice, même si d’autres coupures sont aussi utilisées. Un billet de 15 pesos a même été inventé pour l’occasion. La tendance à écrire sur les billets n’est pas nouvelle et nous en avons tou s c roisé qui étaient le support d’une conversation, d’une déclaration d’amour ou d’un dessin de mauvais goût. Comme les réseaux sociaux, les billets peuvent faire circuler des messages à la vitesse de l’éclair. Pas étonnant donc que l’association des deux s’avère explosive. Et dépasse nos frontières : en Espagne, on s’interroge sur cette pratique, qui n’est pas exclusivement argentine, mais qui comporte néanmoins des caractéristiques culturelles indélébiles. En témoignent les représentations de l’ancien footba lleu r Jua n Sebastián Verón avec le drapeau de l’Angleterre [contre qui il a réalisé un match catastrophique lors du Mondial 2002, étant accusé de traître à la nation] ou la phrase “je n’ai pas attrapé un seul Bono-Bon !” – des références uniquement compréhensibles par les Argentins. El Fafero est l’un des premiers (voire le premier) à partager massivement ses caricatures sur billet grâce aux réseaux sociaux. “Je n’avais aucune intention particulière et

Toutes ces scènes se déroulent dans un kiosque en Terre de Feu, dans un coffre-fort de la Banque d’Argentine ou dans la poche d’une personne âgée : c’est là que se trouvent des centaines de billets détournés, entre magie et réalité,

Glaçons de luxe ÉTATS-UNIS — L’ingrédient ultime

à avoir dans ses cocktails en ce moment ? C’est le glaçon, assure The Atlantic. Le business du glaçon de luxe “est officiellement entré dans la culture du cocktail”, explique le mensuel américain. Il prend pour exemple l’entreprise Névé, qui connaît un succès retentissant avec son “eau glacée de luxe” depuis sa création, il y a deux ans. La recette – “aussi bien gardée que celle du Coca-Cola” – consiste à filtrer l’eau plusieurs fois, puis à la congeler et à la “faire vieillir”, comme un whisky, pendant au moins quarante-huit heures. Résultat : une boisson meilleure au goût mais aussi moins diluée, donc moins à boire pour le consommateur et plus de cocktails commandés.

“Je cherchais à partager quelque chose de joli et artistique, et j’ai vu que ça plaisait, mais certains médias en ont fait un phénomène politique et l’ont interprété comme une protestation contre l’inflation. De plus, je n’avais pas l’intention d’encourager le public à faire quelque chose d’illégal. J’ai un peu perdu le contrôle de la situation.” Quelle solution a-t-il trouvé ? Il a fermé cette page et en a créé une nouvelle, intitulée “Los huevos anden diciendo” [“les œufs parlent”, sur le même principe que les billets]. Selon le Code pénal argentin, “quiconque porte atteinte à la monnaie ayant cours légal encourt une à cinq années de prison”. Certains puristes se sont servis de cette phrase, destinée à sanctionner la falsification et d’autres délits, pour traquer les artistes. On peut se demander quel serait le chef d’accusation. Dessiner Ned Flanders sur la tête de Bartolomé Mitre ? Le dessinateur Ricardo Siri Liniers a pris un billet de 100 pesos [sur lequel figure le président Julio Argentino Roca] pour y écrire : “Le désert n’est pas désert, Roca. Mais ton âme, si.” Il affirme que ce n’était pas un vrai billet, mais une copie. Et d’ajouter : “Pourquoi ne pas se débarrasser de tous ces militaires et politiciens [sur les billets] pour les remplacer par des artistes et des scientifiques ?” —Juan Ignacio Provéndola Publié le 2 mai

STONE/GETTY IMAGES

Plutôt que de se lamenter à propos de la dévaluation de leur monnaie, les Argentins préfèrent transformer leurs billets en œuvres d’art. Une mode artistique qui fait un carton sur le Net.

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Inflation de dessins sur billet

je manquais d’inspiration. On m’a rendu la monnaie d’un soda et j’ai simplement gardé ce billet de 2 pesos. Lorsque [l’acteur et chanteur] Ricardo Fort est mort fin 2013, je l’ai dessiné dessus, puis le dessin a été diffusé et publié sur Twitter. C’est parti de rien”, expliquet-il. La plupart des billets détournés qui circulent sur Internet viennent de lui et ont été tellement partagés qu’il a même reçu les félicitations de certains de ses sujets, comme le chanteur Pocho La Pantera ou le footballeur Carlos Tévez. Aux dessins à main levée s’ajoutent d’autres techniques, comme le recours à Photoshop ou au pliage des coupures, dans le but de changer les expressions de ces personnages passés à la postérité. L’inventivité ne semble pas avoir de limites, tout du moins jusqu’à ce que la peur s’installe. “J’ai demandé conseil et j’ai appris qu’il était illégal d’altérer les billets”, avoue Lucas, qui, s’il a arrêté le dessin, a créé une page Facebook appelée “Los billetes andan diciendo” [“les billets parlent”], qui a regroupé jusqu’à 200 000 fans.

CHRIS CLAR/BLEND IMAGES/GETTY IMAGES

tendances.

La petite reine d’Angleterre ROYAUME-UNI — The Independent l’appelle déjà l’“effet Wiggins” : en remportant le Tour de France l’année dernière, le cycliste britannique semble avoir déclenché une passion très British pour le vélo, révèle une étude de l’association Sustrans réalisée dans 320 écoles maternelles et primaires. “16,2 % des enfants se rendent désormais à l’école à vélo régulièrement, contre 8,2 % il y a un an”, détaille le quotidien britannique. Les défenseurs du vélo brandissent la nouvelle comme un succès éclatant, alors qu’ils craignaient un rejet massif de leur moyen de transport par les Anglais après une série d’accidents de la route mortels pour des cyclistes ces derniers mois.


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DESSIN DE MIKEL CASAL

Le conseil de la semaine : Ecris une prière originale et inventive pour demander quelque chose à quoi tu n’as pas droit.

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CANADA — Avec ses activités

créatives et de plein air, le camp des Six Couleurs ressemble à tous les autres camps de vacances, “mis à part sa clientèle, spécialisée”, note Métro Montréal. Le premier camp de vacances pour enfants transgenres au Québec ouvrira ses portes début juillet. “Le camp s’adresse aussi aux enfants intersexes, c’est-à-dire dont le sexe est ambigu, à tous ceux qui ont une préférence pour des activités ou des vêtements différents de ceux que la société attribue à leur genre biologique, ainsi qu’à leurs frères et sœurs”, développe le quotidien canadien. Ces enfants qui s’identifient à un autre genre sexuel que celui qui leur est attribué à la naissance seraient au moins 250 au Québec, estime le Dr Shuvo Ghosh, directeur du programme de variance du genre à l’hôpital de Montréal pour enfants, selon lequel on peut identifier les enfants transgenres “presque toujours avant  l’âge scolaire”.

Jeunesse détournée “Adarsh Balak” signifie “garçon idéal” en hindi. C’est aussi le nom de la série de dessins du jeune graphiste Priyesh Trivedi, qui détourne l’image de l’enfant indien modèle véhiculée par PHOTO les livres d’images et d’apprentissage de la lecture couramment utilisés dans les écoles depuis les années 1980. Son travail est autant une parodie qu’un commentaire sur la jeunesse indienne, particulièrement soumise aux pressions familiales, économiques et communautaires. “Adarsh Balak sait être rock and roll, a une immense communauté de fans sur le Net, et est désormais le garçon qui doit apparaître sur tous les posters”, s’enthousiasme le site Visual Disobedience.

€€€ Le jeu démocratique

pots-de-vin, conférences de presse dépourvues de questions, médias vendus… L’Espagne de 2014 ? C’est bien possible”, se désole El Plural. Il s’agit aussi du principe de D€mocracia, un jeu de plateau créé par trois Espagnols dont l’objectif est de restituer le monde politique de leur pays tel qu’ils le voient. Les trois jeunes hommes se sont servis de leurs connaissances scientifiques (l’un est spécialiste de biologie moléculaire, l’autre astrophysicien et le dernier neuroscientifique) et de leur passion commune pour les jeux de société afin de lancer leur premier projet ludique, qui devrait rapidement arriver sur le marché.

DESSIN DE MARTIRENA, CUBA

DESSIN DE MEDI, ALBANIE

ESPAGNE — “Ecoutes illégales, comptes en Suisse,


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histoire.

L’incroyable “guerre du foot” 1969 Honduras-Salvador Les relations entre ces deux pays d’Amérique centrale étaient déjà tendues depuis des années. Deux matchs de football seront la goutte d’eau qui fera déborder le vase.

—La Tribuna Tegucigalpa ↗ Le 18 juillet 1969, des soldats honduriens passent à côté de cadavres de Salvadoriens à El Portillo, Honduras. Photo Friedrich/ Interfoto/AKG Images

SÉRIE (1/3). LE FOOTBALL DANS L’HISTOIRE

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eux matchs éliminatoires pour la Coupe du monde de football, organisée par le Mexique en 1970, suffisent à mettre le feu aux poudres. Chaque équipe se rend dans le pays adverse afin d’assurer sa qualification pour la phase finale du tournoi mais, en raison du mauvais accueil que s’infligent mutuellement les fans, les heurts se multiplient. C’est à ce moment que le gouvernement du Salvador ordonne l’invasion du territoire hondurien. Le 14 juillet 1969, l’armée salvadorienne lance une offensive au Honduras. Les forces aériennes du Salvador attaquent les bases stratégiques des troupes honduriennes et bombardent la capitale, Tegucigalpa. Le lendemain, les forces aériennes du Honduras organisent des représailles contre l’aéroport d’Ilopango, dans la ville de San Salvador, et contre la raffinerie de pétrole située dans le port d’Acajutla. Le même jour, deux appareils salvadoriens frappent l’aéroport de Toncontín, provoquant quelques dégâts dans les hangars. L’avion le plus célèbre de la “guerre du football” entre le Honduras et le Salvador est le FAH609, un Corsair datant de la Seconde Guerre mondiale piloté par le capitaine Fernando Soto Henríquez, alias “le maigrelet”. En une journée, le 17 juillet 1969, il réussit à abattre trois avions – le Cavalier F-51 de Douglas Vladimir Varela Moreno et les FG-1D de Salvador Cezeña et Guillermo Reynaldo Cortés. Lors du dernier combat mondial opposant des avions à hélice dans le cadre d’une guerre conventionnelle, Fernando Soto Henríquez devient le seul pilote d’Amérique latine à abattre trois adversaires sur ce continent. Le 18 juillet 1969, l’Organisation des Etats américains (OEA) intervient et appelle les deux parties à un cessez-le-feu, exigeant en outre le retrait des troupes salvadoriennes. Le gouvernement du Salvador refuse et ce n’est que le 5 août, sous la pression de l’OEA, que le pays quitte effectivement le Honduras. Malgré le cessez-le-feu, de

violents combats se poursuivent. La résolution de l’OEA n’est véritablement appliquée que lorsque les réserves d’armes et de munitions des deux pays sont quasiment épuisées. Pendant ce temps, sur le front politique, l’OEA déclare que le Salvador est bien l’agresseur, mais ce dernier résiste à toutes les pressions exercées par l’organisation internationale pour obtenir le retrait des troupes. Seule la menace de strictes sanctions économiques convaincra le Salvador de quitter le Honduras, au début du mois d’août. Peu après, de profondes fractures se font jour au sein de l’armée salvadorienne, et elles vont durer des années. La neutralisation rapide des forces aériennes salvadoriennes au milieu de la guerre a contraint les responsables de l’état-major et même leur commandant à redéfinir leurs objectifs. C’est ce qui a contribué à la renaissance de cette armée, qui est devenue une force professionnelle, bien mieux équipée – comme en témoigne son rôle pendant la guerre civile salvadorienne qui commencera au début des années 1980. De son côté, l’armée hondurienne a connu pendant ce conflit une réussite sans précédent, qui a en outre mis en évidence le patriotisme de la société. Des milliers de civils se sont en effet portés volontaires pour défendre leur pays, alors qu’ils n’étaient souvent armés que de bâtons et de machettes. Les autorités honduriennes ont ainsi été obligées d’accorder une plus grande attention au développement économique et au bien-être de la population – une façon évidente de la remercier de son engagement. Les forces aériennes honduriennes ont elles aussi profité de la guerre, puisque leur prestige et leur professionnalisme ont été amplement reconnus au sein de leur pays et dans toute l’Amérique centrale. Les exploits de l’armée hondurienne ont également montré que le gouvernement avait été bien avisé de confier la défense nationale à l’aviation militaire, ce qui a ensuite entraîné un renouvellement complet de l’équipement des forces aériennes, faisant ainsi d’elles les plus puissantes d’Amérique centrale.

Plus de 2 000 victimes ont été enregistrées dans les deux camps, des civils pour la plupart : ces personnes sont mortes au cours des offensives militaires ou suite aux exactions commises par les soldats de chaque pays. Toutefois, leur nombre précis restera sûrement inconnu. La guerre en tant que telle a duré quatre jours. Il a néanmoins fallu plus de vingt ans pour que ces nations parviennent à un accord de paix qui convienne aux deux parties et qui permette d’amorcer des relations bilatérales constructives. —Rolando Zelaya y Ferrera Publié le 21 juillet 2013

A lire TÉMOIGNAGE La “guerre du foot” racontée par l’écrivain et journaliste polonais Ryszard Kapuscinski (1932-2007), alors correspondant en Amérique latine pour l’agence de presse polonaise PAP. Son récit est publié en France aux éditions Pocket (2004) dans un recueil intitulé Il n’y aura pas de paradis – La guerre du foot et autres guerres et aventures.

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Le Courrier International du 19 juin 2014

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