Page 1

Inde Modi, un autocrate hindou à New Delhi

ÉGYPTE—DES ÉLECTIONS CONTRE LA DÉMOCRATIE CULTURE—SHAKESPEARE ET LA SCIENCE ퟫ

N° 1229 du 22 au 27 mai 2014 courrierinternational.com Belgique : 3,90 €

EDITION BELGIQUE

LES POPULISTES

A l’assaut de l’Europe

(!4BD64F-eabacj!:M;m


 

!)  '    !    !!!  "*& *& %

 "  "&  # " # #  #  #  "

& % "%"  %  # "%"  ")  %% %      %%  (%    #   !#% %&%  % "  % ' ## "    # &! ##  "$#     # !%"&" #  %&%  "% & #   ""

 #  % &  $  "" " "  #""  %  &  # """ $"    ## % "#% #!

"% "(

 #% # ("#  "  " & (% %" " (#

 $%(   !  !   *  " ( $ ($ ! $ '$$    !' $$!  % +(#   (+$# - % ,(%       %$ %    $ !&.. "    # (%  * !&"    )#


  





   

                  


4.

Courrier international — no 1229 du 22 au 27 mai 2014

ÉDITORIAL

Sommaire

U

ne coïncidence : deux scrutins essentiels en Europe, ce dimanche 25 mai. L’élection au Parlement européen d’un côté – même si certains des 28 pays ont commencé à voter le jeudi 22. De l’autre, la présidentielle en Ukraine, censée ramener un semblant de calme dans un pays déchiré, dans ses régions de l’est, par une quasi-guerre civile. En 1950, Jean Monnet, considéré comme l’un des pères de ce qu’on appelait alors la Communauté européenne, lui fixait ces objectifs : “unité, prospérité et paix”. Certes, le contexte était différent. Certes, la paix semble assurée entre les Etats membres. Mais, avec la crise ukrainienne, l’UE fait la preuve qu’elle est incapable d’assurer la paix et la stabilité sur son front oriental. Une nouvelle fois, la diplomatie européenne a surtout démontré sa pusillanimité, son incapacité à parler d’une seule voix. Cette Union brinquebalante a bien des défauts, dont le moindre n’est pas une gouvernance absconse, malgré les promesses du traité de Lisbonne – qui sait à quoi servent M. Van Rompuy et Mme Ashton ? Pourtant l’UE reste un formidable projet, même s’il est loin d’être abouti. Et surtout, “Bruxelles”, comme disent les populistes adeptes du repli sur soi, ne saurait être accusé de tous nos maux, chômage, crise économique, austérité… Car cette Union n’est pas fédérale mais toujours intergouvernementale. Autrement dit, elle n’est rien d’autre que ce qu’en font les Etats, c’est-à-dire nos dirigeants nationaux. Inutile donc d’en faire un bouc émissaire. En couverture : —Marine Le Pen (France, FN), Geert Wilders (Pays-Bas, PVV), Nigel Farage (Royaume-Uni, Ukip) et Beppe Grillo (Italie, M5S). Dessin de Steve Bell (Royaume-Uni) pour Courrier international. —Narendra Modi. Photo Kumar Singh/AP-Sipa

Retrouvez Eric Chol chaque matin à 7 h 50, dans la chronique

“Où va le monde” sur 101.1 FM

à la u ne

De l’ascension de Marine Le Pen en France à celle des nationalistes de l’Ukip au Royaume-Uni en passant par la Hongrie de Viktor Orbán, l’UE voit avec inquiétude, alors que ses citoyens votent pour élire le Parlement, la montée de partis qui ont comme objectif ultime de la démanteler.

HORSCH

LES POPULISTES À L’ASSAUT DE L’EUROPE p.14

SUR NOTRE SITE

www.courrierinternational.com

Inde La génération qui adule Narendra Modi Avec le triomphe de cet ultranationaliste hindou aux élections, l’Inde écrit une nouvelle page de son histoire. Le nouvel homme fort du pays doit surtout sa victoire aux jeunes urbains, quelle que soit leur caste.

p.18

FOCUS UKRAINE, LE JOUR D’APRÈS Une élection capitale ou un coup d’épée dans l’eau ? ÉLECTIONS EUROPÉENNES Les résultats vus par la presse européenne. MONDIAL 2014 Notre site spécial : retrouvez chaque jour le portrait d’une équipe et suivez l’actualité du pays hôte, le Brésil. Retrouvez-nous aussi sur Facebook, Twitter, Google+ et Pinterest

CAHIER RÉGIONS Retrouvez notre supplément “Normandie” dans certaines de nos éditions (dép. 14, 27, 50, 61 et 76). En couverture : sur la plage de Bernières-sur-Mer, dans le Calvados. Photo Tendance floue

Egypte Des élections contre la démocratie

Un an après le coup d’Etat militaire qui a évincé le président islamiste Mohamed Morsi, les Egyptiens élisent un nouveau président. La victoire du maréchal Abdelfattah Al-Sissi, en qui certains voient un nouveau Moubarak, semble acquise.

p.36

Economie. Partager son frigo L’économie du partage ne se cantonne plus aux voitures et aux appartements. Des applications et des sites permettent désormais de la pratiquer aussi pour les aliments.

COST

Bouc émissaire

p.30

KAZANEVSKY

JEAN-HÉBERT ARMENGAUD


6.

Courrier international — no 1229 du 22 au 27 mai 2014

Sommaire Les journalistes de Courrier international sélectionnent et traduisent plus de 1 500 sources du monde entier : journaux, sites, blogs. Ils alimentent l’hebdomadaire et son site courrierinternational.com. Les titres et les sous-titres accompagnant les articles sont de la rédaction. Voici la liste exhaustive des sources que nous avons utilisées cette semaine : Al-Araby Al-Jadid (alaraby.co.uk) Londres, en ligne. Business Standard Bombay, quotidien. Deutsche Welle (dw.de/actualités/s-10261) Bonn, en ligne. Financial Times Londres, quotidien. Gazeta.ru (www.gazeta.ru) Moscou, en ligne. The Guardian Londres, quotidien. Al-Hayat Londres, quotidien. London Evening Standard Londres, quotidien. Al-Masri Al-Youm Le Caire, quotidien. Al-Monitor (al-monitor.com) Washington, en ligne. New Scientist Londres, hebdomadaire. New Statesman Londres, hebdomadaire. Now. (now.mmedia.me/lb/ar) Beyrouth, en ligne. Oukraïnska Pravda (pravda.com.ua) Kiev, en ligne. Outlook New Delhi, hebdomadaire. El País Madrid, quotidien. Le Pays Ouagadougou, quotidien. Al-Shourouk Le Caire, quotidien. Sport.pl (sport.pl) Varsovie, en ligne. La Stampa Turin, quotidien. Süddeutsche Zeitung Munich, quotidien. The Sydney Morning Herald Sydney, quotidien. El Tiempo Bogotá, quotidien. VietNamNet (vietnamnet.vn) Hanoi, en ligne. The Washington Post Washington, quotidien. El-Watan Alger, quotidien.

← Toutes nos sources Chaque fois que vous rencontrez cette vignette, scannez-la et accédez à un contenu multimédia sur notre site courrierinternational.com (ici la rubrique “Nos sources”).

— AFRIQUE 25. Algérie. Le business de l’amour

7 jours dans le monde 8. Vietnam. Dérapage patriotique contrôlé 12. Portrait. Miroslav Klose 13. Controverse. Faut-il aimer les milliardaires ?

halal

26. Nigeria. Boko Haram : une faillite africaine

— EUROPE 27. Ukraine. Un scrutin pour sortir de la crise

— BELGIQUE I . Portrait. La méthode Dehaene

D’un continent à l’autre — ASIE 14. Inde. La génération qui adule Narendra Modi — MOYEN-ORIENT 18. Egypte. Des élections contre la démocratie

A la une

Transversales 36. Economie. Partager son frigo 37. Economie. Le houblon a la gueule de bois 38. Ecologie. Des rimes contre les tronçonneuses 40. Médias. Des réseaux mégalos 41. Signaux. Pauvre comme un développeur

30. Les populistes à l’assaut de l’Europe

360° 42. Littérature. Shakespeare ou la science apprivoisée

— AMÉRIQUES 22. Etats-Unis. Le tortionnaire afghan réfugié à Los Angeles

48. Tendances. Le ghetto ougandais trouve sa voix

24. Colombie. La guérilla renonce au narcotrafic

50. Histoire. La légende erronée de saint Georges

Edité par Courrier international SA, société anonyme avec directoire et conseil de surveillance au capital de 106 400 €. Actionnaire La Société éditrice du Monde. Président du directoire, directeur de la publication : Arnaud Aubron. Directeur de la rédaction, membre du directoire : Eric Chol. Conseil de surveillance : Louis Dreyfus, président. Dépôt légal Mai 2014. Commission paritaire n° 0712c82101. ISSN n°1154-516X Imprimé en France/Printed in France Rédaction 6-8, rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75212 Paris Cedex 13 Accueil 33 (0)1 46 46 16 00 Fax général 33 (0)1 46 46 16 01 Fax rédaction 33 (0)1 46 46 16 02 Site web www.courrierinternational. com Courriel lecteurs@courrierinternational.com Directeur de la rédaction Eric Chol Rédacteurs en chef Jean-Hébert Armengaud (16 57), Claire Carrard (édition, 16 58), Odile Conseil (déléguée 16 27), Rédacteurs en chef adjoints Catherine André (16 78), Raymond Clarinard, Isabelle Lauze (hors-séries, 16 54) Assistante Dalila Bounekta (16 16) Rédactrice en chef technique Nathalie Pingaud (16 25) Direction artistique Sophie-Anne Delhomme (16 31) Directeur de la communication et du développement Alexandre Scher (16 15) Conception graphique Javier Errea Comunicación Europe Catherine André (coordination générale, 16 78), Danièle Renon (chef de service adjointe Europe, Allemagne, Autriche, Suisse alémanique, 1622), Gerry Feehily (Royaume-Uni, Irlande, 16 95), Lucie Geffroy (Italie, 1686), Nathalie Kantt (Espagne, Argentine, 16 68), Hugo dos Santos (Portugal, 1634) Iwona Ostapkowicz (Pologne, 16 74), Caroline Marcelin (chef de rubrique, France, 17 30), Iulia Badea-Guéritée (Roumanie, Moldavie, 19 76), Wineke de Boer (Pays-Bas), Solveig Gram Jensen (Danemark, Norvège), Alexia Kefalas (Grèce, Chypre), Mehmet Koksal (Belgique), Kristina Rönnqvist (Suède), Agnès Jarfas (Hongrie), Mandi Gueguen (Albanie, Kosovo), Miro Miceski (Macédoine), Kika Curovic (Serbie, Monténégro, Croatie, Bosnie-Herzégovine), Marielle Vitureau (Lituanie), Katerina Kesa (Estonie) Russie, est de l’Europe Laurence Habay (chef de service, 16 36), Alda Engoian (Caucase, Asie centrale), Larissa Kotelevets (Ukraine) Amériques Bérangère Cagnat (chef de service, Amérique du Nord, 16 14), Gabriel Hassan (Etats-Unis, 16 32), Anne Proenza (chef de rubrique, Amérique latine, 16 76), Paul Jurgens (Brésil) Asie Agnès Gaudu (chef de service, Chine, Singapour, Taïwan, 16 39), Christine Chaumeau (Asie du Sud-Est, 16 24), Ingrid Therwath (Asie du Sud, 16 51), Ysana Takino (Japon, 16 38), Kazuhiko Yatabe (Japon), Zhang Zhulin (Chine, 17 47), Elisabeth D. Inandiak (Indonésie), Jeong Eun-jin (Corées) Moyen-Orient Marc Saghié (chef de service, 16 69), Ghazal Golshiri (Iran), Pascal Fenaux (Israël), Philippe Mischkowsky (pays du Golfe), Pierre Vanrie (Turquie) Afrique Ousmane Ndiaye (16 29), Hoda Saliby (chef de rubrique Maghreb, 16 35), Chawki Amari (Algérie) Transversales Pascale Boyen (chef des informations, Economie, 16 47), Catherine Guichard (Economie, 16 04), Anh Hoà Truong (chef de rubrique Sciences et Innovation, 16 40), Gerry Feehily (Médias, 16 95), Virginie Lepetit (Signaux) Magazine 360° Marie Béloeil (chef des informations, 17 32), Virginie Lepetit (chef de rubrique Tendances, 16 12), Claire Maupas (chef de rubrique Insolites 16 60), Raymond Clarinard (Histoire), Catherine Guichard Ils et elles ont dit Iwona Ostapkowicz (chef de rubrique, 16 74) Site Internet Hamdam Mostafavi (chef des informations, responsable du web, 17 33), Carolin Lohrenz (chef d’édition, 19 77), Carole Lyon (rédactrice multimédia, 17 36), Paul Grisot (rédacteur multimédia, 17 48), Pierrick Van-Thé (webmestre, 16 82), Marie-Laëtitia Houradou (responsable marketing web, 1687), Patricia Fernández Perez (marketing) Agence Courrier Sabine Grandadam (chef de service, 16 97) Traduction Raymond Clarinard (rédacteur en chef adjoint), Isabelle Boudon (anglais, allemand), Françoise Escande-Boggino (japonais, anglais), Caroline Lee (anglais, allemand, coréen), Françoise Lemoine-Minaudier (chinois), Julie Marcot (anglais, espagnol, portugais), Marie-Françoise Monthiers (japonais), Mikage Nagahama (japonais), Ngoc-Dung Phan (anglais, italien, vietnamien), Olivier Ragasol (anglais, espagnol), Danièle Renon (allemand), Hélène Rousselot (russe), Mélanie Liffschitz (anglais, espagnol), Leslie Talaga (anglais, espagnol) Révision JeanLuc Majouret (chef de service, 16 42), Marianne Bonneau, Philippe Czerepak, Fabienne Gérard, Françoise Picon, Philippe Planche, Emmanuel Tronquart (site Internet) Photographies, illustrations Pascal Philippe (chef de service, 16 41), Lidwine Kervella (16 10), Stéphanie Saindon (16 53) Maquette Bernadette Dremière (chef de service, 16 67), Catherine Doutey, Nathalie Le Dréau, Gilles de Obaldia, Josiane Petricca, Denis Scudeller, Jonnathan Renaud-Badet, Alexandre Errichiello, Céline Merrien (colorisation) Cartographie Thierry Gauthé (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66) Calligraphie Hélène Ho (Chine), Abdollah Kiaie (Inde), Kyoko Mori (Japon) Informatique Denis Scudeller (16 84) Directeur de la production Olivier Mollé Fabrication Nathalie Communeau (directrice adjointe), Sarah Tréhin (responsable de fabrication) Impression, brochage Maury, 45330 Malesherbes Ont participé à ce numéro : Alice Andersen, Anabelle Arsicaud, JeanBaptiste Bor, Sophie Courtois, Lucas Fourquet, Rollo Gleeson, Thomas Gragnic, Mélanie Guéret, Margot Guillois, Carole Lembezat, Jean-Baptiste Luciani, Valentine Morizot, Corentin Pennarguear, Polina Petrouchina, Diana Prak, Fanny Saint-Martin, Judith Sinnige, Leslie Talaga, Isabelle Taudière, Anne Thiaville, Sébastien Walkowiak, Morgane Witz, Zaplangues Secrétaire général Paul Chaine (17 46) Assistantes Frédérique Froissart (16 52), Sophie Jan Gestion BénédicteMenault-Lenne(responsable,1613) Comptabilité 01 48 88 45 02 Responsable des droits Dalila Bounekta (16 16) Ventes au numéro Responsable publications Brigitte Billiard Direction des ventes au numéro Hervé Bonnaud Chef de produit Jérôme Pons (0 805 05 01 47, fax : 01 57 28 21 40) Diffusion internationale Franck-Olivier Torro (01 57 28 32 22) Promotion Christiane Montillet Marketing Sophie Gerbaud (directrice, 16 18), Véronique Lallemand (16 91), Véronique Saudemont (17 39), Kevin Jolivet (16 89)

Abonnez-vous Le meilleur de la presse mondiale chaque jeudi chez vous ! TARIF ABONNEMENT + l’accès au site et à ses archives depuis 1997 Option 1

6 mois 85 € au lieu de 101,40 €

Option 2

12 mois 145 € au lieu de 191,10 €

Option 3

12 mois + 4 hors-série 165 € au lieu de 223,10 €*

Je désire m’abonner : adresse mail: ipm.abonnements@saipm.com ou par courrier à Courrier Internationnal - Service Abonnements - Rue des Francs 79 1040 Bruxelles ou par fax au 02/744.45.55. Je ne paie rien maintenant et j’attends votre bulletin de virement.

Nom .................................................................................................... Prénom ........................................................................................................ Adresse........................................................................................................................................... N° ........................ Bte ....................................... CP ................................ Localité ........................................................ Tél ................................................................................................................. Gsm ..................................................................................................... E-mail .......................................................................................................... *prix de vente au numéro. Offre valable en Belgique jusqu’au 31 décembre 2013. Les données fournies sont reprises dans la base de données du Courrier International dans le but de vous informer sur les produits et services. Elles peuvent être transmises à nos partenaires à des fins de prospection.

GEIE COURRIER INTERNATIONAL EBL COURRIER INTERNATIONAL pour la Belgique et le Grand Duché de Luxembourg est commercialisé par le GEIE COURRIER INTERNATIONAL EBL qui est une association entre la société anonyme de droit français COURRIER INTERNATIONAL et la société anonyme de droit belge IPM qui est l’éditeur de La Libre Belgique et de La Dernière Heure Les Sports. Co-gérant Antoine Laporte Co-gérant et éditeur responsable François le Hodey Directeur général IPM Denis Pierrard Coordination rédactionnelle Pierre Gilissen

+ 32 2 744 44 33

Ouvert les jours ouvrables de 8h à 14h. Rue des Francs, 79 — 1040 Bruxelles Publicité RGP Marie-France Ravet marie-france.ravet@IPMAdvertising.be + 32 497 31 39 78 Services abonnements abonnements@saipm.com + 32 2 744 44 33 / Fax + 32 2 744 45 55 Libraires + 32 2 744 44 77 Impression IPM Printing Directeur Eric Bouko + 32 2 793 36 70


SRI LANKA L’Île de Beauté du 19 au 30 novembre 2014 La Libre Essentielle vous emmène à la découverte du pays de « l’or vert » à la végétation tropicale luxuriante et à la faune spectaculaire : plages paradisiaques, cocotiers, rizières, hibiscus, plantations de thé, épices, bananiers, éléphants, singes, oiseaux émerveilleront vos mémoires. Ses temples hindouistes et bouddhistes étancheront votre soif d’approche de cultes empreints de sagesse asiatique. Vous visiterez entre autres Colombo, la capitale, mélange de traditions ancestrales, de vestiges coloniaux et de modernité; Pinnawela et son orphelinat d’éléphants; Anuradhapura, ancienne capitale, ville sacrée établie autour d’une coupe de «l’arbre de l’illumination» de Bouddha; Polonnaruwa, ancienne résidence des rois d’Anuradhapura; le temple d’Or de Dambulla, un haut lieu de pèlerinage bouddhiste; Kandy et son célèbre temple de la dent et aussi Buduruwagala, riche de la plus haute statue de Bouddha, datée du IXe ou Xe siècle. Enfin, vous gagnerez les plages paradisiaques de l’océan Indien pour terminer votre voyage au très bel hôtel Mount Lavinia 4*sup. Vols assurés par la compagnie aérienne régulière Qatar Airways, hôtels 4* et 5* (normes locales), guide local parlant français et accompagnement de Bruxelles à Bruxelles. PROGRAMME Jour 1_Bruxelles/Doha/Colombo / Jour 2_Colombo / Jour 3_Colombo – Pinnawela – Habarana / Jour 4_Habarana – Anuradhapura – Mihintale – Habarana / Jour 5_Habarana – Polonnaruwa – Minneriya – Habarana / Jour 6_Habarana – Sigiriya – Habarana / Jour 7_Habarana – Dambulla – Matale – Kandy / Jour 8_Kandy / Jour 9_Kandy – Nuwara Eliya / Jour 10_Nuwara Eliya – Kitulgala – Mount Lavinia / Jour 11_Mount Lavinia / Jour 12_Mount Lavinia – Colombo/Doha/Bruxelles LES PRIX 2 650 €/pp en double / 3 220 €/pp en single

POUR TOUTE INFORMATION OPPORTUNITY ART ET CULTURE

RÉSERVEZ DÈS AUJOURD’HUI ET SOYEZ PARMI LES PRIVILÉGIÉS QUI PARTICIPERONT À CE VOYAGE « ESSENTIELLE » INÉDIT.

Lic. 1054 JetExpress

02 533 93 03 / info@ycopportunity.be www.opportunitytravel.be/artetculture


7 jours dans le monde.

Courrier international — no 1229 du 22 au 27 mai 2014

↙ Manifestation contre la Chine le 18 mai à Ho Chi Minh-Ville. Photo Asahi Shimbun/Getty

VIETNAM

Dérapage patriotique contrôlé D’importantes émeutes antichinoises ont secoué le pays. D’abord complaisante envers les manifestants, la presse appelle désormais au calme.

Vu de Chine

L’intégrité territoriale avant tout

—VietNamNet Hanoi

D

epuis plusieurs jours, des dizaines de millions de Vietnamiens bouillonnent d’indignation face aux provocations de la Chine dans leurs eaux territoriales [le déploiement début mai d’une plateforme pétrolière dans les eaux disputées des îles Paracel]. Or il n’y a qu’un pas pour passer de l’indignation enflammée à des actions radicales. De nombreux Vietnamiens, pris d’une colère aveugle, ont fait le vœu de se venger du peuple chinois. Dans la ville [touristique] de Nha Trang, un hôtel a ainsi refusé de servir des Chinois – une décision discriminatoire et une sanction parfaitement arbitraire. Pour le propriétaire de l’établissement, leur pays d’origine et le comportement de leurs dirigeants suffisent pour ôter à tous les touristes chinois le droit de bénéficier des services de son hôtel. Il passe sa colère sur des Chinois ordinaires faute de pouvoir le faire sur les autorités de Pékin, car selon lui “le peuple chinois n’est pas capable de demander à ses dirigeants d’agir différemment”. Sur Facebook, des internautes appellent les Vietnamiens à la méfiance face à une prétendue “conspiration” chinoise visant à coloniser le Vietnam par le biais de mariages binationaux. D’autres appellent les agences immobilières vietnamiennes à refuser toute transaction avec des Chinois, et assortissent leur appel de menaces. Chez les

chauffeurs de taxis, on se déconseille mutuellement de prendre des clients venus de Chine. Dans certaines villes vietnamiennes, l’électricité a été coupée aux ateliers à capitaux chinois. Dans la province de Binh Duong, des centaines de travailleurs de la zone industrielle de Song Than ont défilé les 13 et 14 mai pour protester contre les opérations illégales de Pékin en mer de Chine méridionale, vandalisant au passage plusieurs ateliers chinois et taïwanais. Il ne faut pas pour autant prendre ces manifestations pour une démonstration de patriotisme : ce sont des actes de délinquance qui doivent être condamnés et interdits. Des mesures draconiennes ont déjà été prises par les autorités locales et les institutions compétentes pour enrayer ces violences contre les biens et les personnes [au moins 1 000 personnes ont été arrêtées, selon la presse vietnamienne]. Le Vietnam est réputé dans le monde entier pour sa capacité à repousser tous ses envahisseurs. Aujourd’hui, le pays a besoin de fonder sa fierté nationale également sur d’autres bases. La fierté d’être vietnamien ne peut reposer sur les insultes ou la diffamation d’autres communautés et d’autres cultures. Les véritables valeurs des Vietnamiens bien éduqués doivent être le respect des droits de l’homme, l’engagement pour la justice et le courage face aux difficultés. —Dang Hoang Giang Publié le 17 mai

● Des manifestations d’ouvriers vietnamiens protestant contre l’installation d’une plateforme d’hydrocarbures chinoise dans les îles Paracel, zone maritime que se disputent la Chine et le Vietnam, ont tourné à l’émeute. Autorisées le 13 mai par le gouvernement, elles se sont prolongées le 14. Le 16, le gouvernement de Pékin a confirmé la mort de 2 Chinois. Quelque 140 personnes ont été blessées. Un grand nombre d’usines ont été attaquées. Dans la province de Binh Duong, la plus touchée, seules 14 usines sur 365 appartiennent à des Chinois, selon le South China Morning Post, mais les 190 usines taïwanaises ont été identifiées à tort comme chinoises. La Chine a demandé à Hanoi de protéger ses intérêts sur son territoire. Elle a annoncé la suspension d’échanges bilatéraux et rapatrié par bateau plus de 3 500 de ses ressortissants. Mais pourquoi avoir installé cette plateforme de forage ? Le président Xi Jinping a plusieurs fois réaffirmé que la Chine “[était] attachée à maintenir la voie du développement pacifique”, souligne le webzine basé à Tokyo The Diplomat. Elle semble tenir un double langage lorsqu’un général chinois en visite aux Etats-Unis rappelle que son pays “ne peut se permettre de perdre un pouce” de son territoire historique. Cette contradiction apparente est due au fait que le pays a toujours considéré la paix comme subordonnée à l’intégrité territoriale. En fait, “l’idée chinoise d’‘émergence pacifique’ n’a jamais été conçue comme s’appliquant à la mer de Chine méridionale ou orientale, ou à d’autres zones où la souveraineté chinoise est en jeu”, explique le webzine.

81

millionnaires seulement ont obtenu un droit de résidence depuis que le “golden visa” a été lancé, il y a sept mois, rapporte le quotidien El País. Cette loi, qui a semé la controverse, propose un visa express d’un an aux étrangers qui investissent dans le pays pour l’achat d’un logement (d’au moins 500 000 euros). Presque la moitié des nouveaux résidents viennent de Chine, de Russie, mais aussi d’Ukraine, du Liban, d’Equateur, du Qatar, d’Egypte et d’Iran. Ils ne sont pas obligés de s’installer en Espagne mais ils doivent s’y rendre au moins une fois l’an. Le visa espagnol offre la liberté de mouvement dans tout l’espace Schengen.

BLEIBEL

8.

La vie des autres TECHNOLOGIE — L’Institut de

technologie du Massachusetts (MIT) va mettre sur le marché dans les mois qui viennent une application pour mobiles avec un objectif ambitieux : permettre à deux personnes de partager leur quotidien de manière anonyme pendant vingt jours. “20 days stranger” transmet des bribes de vie de l’autre utilisateur (son heure de réveil, le menu de son dîner, des photos du lieu qu’il traverse) dans le but de susciter l’empathie. Le programme souhaite toucher “des personnes partout dans le monde, afin que chacun puisse s’associer avec un utilisateur lointain à la fois géographiquement et socialement”, relève le magazine américain Fast Company.


7 JOURS.

Courrier international — no 1229 du 22 au 27 mai 2014 ↓ Dessin de Kichka, Israël.

↓ Dessin de Belle Mellor, Royaume-Uni.

SANTÉ

BALK ANS —

“Belgrade, qui se prépare à un nouveau pic des inondations, ren– force les digues le long de la Sava”, titrait Danas le 19 mai. Les inondations d’une ampleur “biblique”, selon le quotidien, les plus importantes depuis cent-vingt ans, ont fait au moins 17 victimes en Serbie, dont 12 dans la ville d’Obrenovac (à 40 km à l’ouest de Belgrade), engloutie par les eaux. Les autorités serbes ont procédé à l’évacuation préventive des sinistrés de crainte d’une nouvelle montée des eaux et de glissements de terrain. A l’heure où nous publions, un premier bilan faisait état d’au moins 47 morts en Croatie, Bosnie-Herzégovine et Serbie et quelque 25 000 personnes évacuées.

Foot démocratique ESPAGNE — Plus de 200 000 sup-

porters de l’Atlético Madrid sont descendus dans la rue, le 18 mai, pour fêter la victoire de leur équipe en finale de la Liga, le championnat national. Le club a mis fin à dix ans d’une hégémonie partagée entre le Barça et le Real Madrid. Le quotidien sportif AS reprend en une cette citation du capitaine de l’équipe : “Ça ne fait que commencer !” El País, pour sa part, salue l’avènement d’une “ligue de la démocratie” : “Défiant la puissance financière du Barça et du Real, l’Atlético s’est glissé au travers des mailles du désir et de la motivation, deux qualités délaissées par le Barça”, son rival malheureux en finale.

“Ceci n’est pas un coup d’Etat” THAÏLANDE — L’armée a décrété le 20 mai la loi martiale tout en affirmant qu’il ne s’agissait pas d’un “coup d’Etat” puisque la Constitution n’était pas suspendue. Pour le Bangkok Post, l’armée aura du mal à sortir le pays de l’impasse politique. Il lui faudra “forcer les deux camps [pro et antigouvernement], les convaincre ou les amadouer pour arriver à un

compromis”. En 2006, les militaires étaient déjà intervenus pour renverser le Premier ministre Thaksin Shinawatra. “Une ‘victoire’ qui avait alors apporté plus de problèmes que de solutions, échouant complètement à apaiser les tensions”, rappelle le journal.

Galliano passe à l’Est RUSSIE — Le couturier britan-

nique John Galliano, banni du monde de la mode occidentale en 2011 pour avoir tenu des propos antisémites, a été recruté comme directeur artistique par l’Etoile, une grande chaîne russe de cosmétiques. Pour la presse conservatrice, “Cet événement s’inscrit directement dans le contexte du conflit qui prend de l’ampleur entre l’Occident et la Russie, entre les valeurs de l’Europe libre et créative et la pression de la Russie totalitaire et non créative”, ironise le quotidien en ligne Vzgliad, qui se réjouit qu’après Gérard Depardieu la Russie récupère un nouveau “grand artiste” transfuge de l’Occident donneur de leçons.

76 C’est le nombre de pays interdisant l’homosexualité. Plus de 2,7 milliards de personnes vivent dans des pays où être homosexuel est passible d’une peine d’emprisonnement, de coups de fouet, voire de la peine de mort (comme en Iran, en Mauritanie, en Arabie Saoudite, au Soudan et au Yémen), rapporte The Guardian, qui cite les chiffres d’un rapport de l’Association internationale lesbienne et gay (Ilga).

La variole doit-elle mourir ? La destruction ou la conservation des derniers échantillons du virus variolique sont au centre des discussions des scientifiques et de l’OMS.

D

evons-nous détruire nos derniers échantillons vivants du virus de la variole ?” s’interroge le Smithsonian Magazine. Le mensuel américain n’est pas seul à se poser cette question. La 67e Assemblée mondiale de la santé, qui se tient à Genève du 19 au 24 mai, devrait y répondre. L’organe décisionnel suprême de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui se réunit une fois par an, doit statuer sur le sort des derniers échantillons du virus, scellés dans des tubes cryogéniques et conservés par des laboratoires américains (dans les Centres de prévention et de contrôle des maladies, les CDC, près d’Atlanta) et russe (au Centre de recherche d’Etat en virologie et biotechnologie de Koltsovo, à Novossibirsk). Tous les deux classés P4, c’est-à-dire hautement sécurisés. Responsable d’un taux de mortalité qui a pu atteindre 30 % avec certaines variantes de la maladie, le virus de la variole est sans doute l’un des plus dangereux qu’ait connus l’humanité, rappelle le Smithsonian. Il a provoqué la mort de quelque 400 000 personnes en Europe au xviiie siècle et fait 300 millions de victimes dans le monde au xxe siècle. La maladie a été officiellement éradiquée en 1979 (le dernier cas a été recensé en 1977), après une intense campagne de vaccination menée par l’OMS. Depuis, la question “Que faire des échantillons viraux ?” revient régulièrement. En 2011, l’OMS décidait de ne plus conserver ces virus. Mais l’organisation a besoin d’un consensus afi n de fixer une date de destruction des

souches. Or le sort de la variole fait toujours débat dans la communauté scientifique. Pour les chercheurs américains des CDC, il faut sauver ce virus de l’éradication totale : “Il y a encore beaucoup de travail à faire avant que la communauté internationale puisse être totalement sûre que nous avons des garanties suffisantes contre n’importe quelle menace future”, indiquent-ils dans un éditorial publié le 1er mai dans la revue scientifique PlosOne Pathogens. Par exemple, tester des thérapies nouvelles, sur un virus vivant, ou de nouveaux vaccins. Malgré l’intérêt scientifique à travailler sur ce virus, il y a de bonnes raisons d’en finir avec la variole, affirme de son côté dans New Scientist le Pr Gareth Williams, dans un édito paru le 19 mai et titré “La variole doit mourir”. “Le virus de la variole est un génie à qui l’on ne doit pas permettre de s’échapper de sa bouteille pour se répandre à nouveau sur le monde. Même si le risque qu’il s’échappe, par ina dve r tance ou délibérément, est très faible […], il ne pourra jamais être égal à zéro.” De nouveau x vaccins peuvent être conçus sans le virus de la variole, arg umente dans le Smithsonian Magazine Gregory Poland, un immunologiste de la Mayo Clinic, dans le Minnesota. Les chercheurs peuvent tester les vaccins et les thérapies sur des virus cousins. Et comme

des fragments du virus ont été séquencés, il sera toujours possible de fabriquer un génome synthétique qui puisse se substituer au génome du virus de la variole lors des tests. La réapparition de la variole est toujours redoutée. L’an dernier, le gouvernement américain a dépensé environ 460 millions de dollars pour produire un médicament contre la variole, avec en toile de fond la peur que le virus soit à nouveau répandu par des terroristes. Les stocks constitués peuvent traiter environ 2 millions de personnes, affi rme le site de la National Public Radio (NPR) américaine. —Courrier International

V d’a Vu ’ illeurs r présenté par Christophe Moulin avec Eric Chol Vendredi à 23 h 10, samedi à 11 h 10, V et dim i anche à 14 h 10, 17 h 10 et 21 h 10. L’actualité française vue de l’é L’ ’ tranger chaque semaine avec

Ibo Ogretmen / LCI

Des inondations bibliques

9


10.

7 JOURS

Courrier international — no 1229 du 22 au 27 mai 2014

LA CARTE DE LA SEMAINE

ILS PARLENT DE NOUS MAME DIARRA DIOP, rédactrice en chef du JournalduMali.com

La consommation d’alcool dans le monde

Plus de fermeté de la part du Mali

Moyenne mondiale : 6,2 l/an Consommation d’alcool (en litres d’alcool pur, sur l’année 2010) par habitant (de plus de 15 ans) et par pays Moins de 2,5

De 2,5 à 4,9

De 5 à 7,4

De 7,5 à 9,9

De 10 à 12,4

Plus de 12,50

Pas de données

SANTÉ La consommation d’alcool dans le monde varie considérablement d’une région à l’autre. Plusieurs facteurs peuvent expliquer ces disparités : sociodémographiques, religieux, culturels, historiques, et naturellement le niveau de développement économique, explique le rapport 2014 de l’OMS. Les pays de l’ex-bloc soviétique figurent parmi les plus gros consommateurs, suivis de près par les pays occidentaux. Les plus abstinents appartiennent au monde islamique. L’Asie reste pour sa part une zone de consommation modérée.

Accident minier : le gouvernement en cause TURQUIE — “Soma 2014”, titre Radikal, qui fait entrer dans l’histoire des pires catastrophes industr ielles nationales l’accident survenu le 13 mai dans la mine de Soma, dans l’ouest du pays. Plus de 300 mineurs y ont perdu la vie. “Ce drame est peutêtre dû à des négligences humaines ou au recours à une sous-traitance incontrôlée liée à une croissance eff rénée […], mais la raison principale, c’est que la Turquie n’applique toujours pas une politique de tolérance zéro vis-à-vis des accidents de travail. Depuis dix-neuf ans, elle refuse de signer la convention 176 de l’Organisation internationale du travail (OIT) relative à la santé et à la sécurité dans les mines”, fustige le journal.

SUIVEZ -LES Journalistes, experts, activistes, responsables ou groupes politiques : ils sont sur les réseaux sociaux. A suivre ! Jordi Evole @jordievole Ce Catalan présente le dimanche soir l’émission Salvados, suivie par plus de 3 millions de téléspectateurs. Il traite dans un style incisif des sujets d’actualité sociale.

Luiz Felipe Scolari @felipao_scolar Entraîneur de l’équipe du Brésil, la plus en vue du Mondial de football 2014, qui débutera le 12 juin à São Paulo. La véritable icône médiatique des Auriverde, c’est lui.

Karl Sharro @KarlreMarks Installé à Londres, le Libanais Karl Sharro commente l’actualité moyen-orientale avec humour et dérision.

SOURCE : “GLOBAL STATUS REPORT ON ALCOHOL AND HEALTH 2014” (OMS)

Un an et demi après le début de l’opération Serval, assiste-t-on à un retour à la confrontation directe au Mali ? Lors de l’opération Serval, en 2013, les djihadistes et les groupes rebelles se sont évanouis dans la nature. On a pu avoir un moment une impression de retour à la normale, sous l’œil des forces françaises, onusiennes (Minusma) et de l’armée malienne. Mais les attaques contre la délégation du Premier ministre Moussa Mara, alors en visite officielle à Kidal [nord-est du pays, fief des groupes armés protouaregs] samedi 17 mai, qui ont fait 36 morts, sont plus graves que les attaques commises jusqu’ici. Elles ont pris pour cible la souveraineté de l’Etat (6 représentants de l’Etat ont été assassinés et 30 fonctionnaires ont été pris en otages avant d’être libérés, lundi). Si l’on pouvait s’attendre à des violences lors de ce déplacement, elles ont été particulièrement fortes.

Certains reprochent à l’armée française de ne pas être intervenue plus activement face aux rebelles touaregs. Une réaction plus énergique aurait été peut-être appréciée par la population. Cependant, la situation dans cette zone est très complexe, malgré le dialogue amorcé en juin 2013 avec les Touaregs du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), un groupe qui comprend des éléments très divers et divisés. Il faut se rappeler qu’en novembre dernier deux journalistes français de RFI ont été enlevés (puis assassinés) quasiment sous les yeux des forces de Serval et de la Minusma. Par ailleurs, les Français sont dans une logique de retrait.

Quel rôle la France peut-elle jouer dans la réconciliation Nord-Sud ? On a beaucoup reproché à la France d’être trop peu intervenue pour procéder au désarmement des rebelles dans cette zone. La France, qui n’a pas intérêt à laisser une base djihadiste dans le sud du Sahara, peut apporter son soutien logistique et fournir des renseignements à l’Etat malien. Il faut que l’autorité malienne affirme sa souveraineté. La réponse doit être musclée, nous ne pouvons pas faire confiance aux terroristes. Il faut que le Mali réussisse à régler ses problèmes notamment par le biais d’une coopération régionale.


Une liste de mariage – de naissance, sur mesure et sans contrainte, à la hauteur de votre événement. Vous vous mariez ? Vous attendez un heureux événement ? Félicitations ! Vous et vos proches méritez le meilleur service de listes de cadeaux, en toute liberté ! Fleur de Lyst vous propose une liste de cadeaux sur-mesure, sans contrainte de temps ni de boutiques. Composez vous-même votre liste en ligne avec tous les objets, voyages, services que vous souhaitez, ajoutez-y les détails de votre événement, personnalisez votre espace mariés/ naissance, et recevez l’intégralité de vos dons quand vous le souhaitez ! La liberté totale de proÀter de votre liste quand vous voulez et o vous voulez, en toute simplicité. NOTRE MISSION : vous offrir le meilleur service, à chaque évènement important de votre vie et de celle de vos proches

ZZZÁHXUGHO\VWFRP Fleur de Lyst est une marque de la SA IPM GROUP NV, rue des Francs 79 à 1040 Bruxelles


12.

7 JOURS

Courrier international — no 1229 du 22 au 27 mai 2014

Miroslav Klose Le meilleur buteur allemand est polonais ILS FONT L’ACTUALITÉ

Leur équipe nationale n’étant pas qualifiée pour la phase finale du Mondial 2014, les Polonais ont transféré leur sympathie sur la sélection allemande. En particulier sur son attaquant fétiche, originaire de Silésie.

—Sport.pl Varsovie

E

n Pologne, il n’est indifférent à personne : soit on l’adore, soit on le déteste. En Allemagne, c’est une star. “Miro a de nombreux succès à son actif, et malgré ses 35 ans il continue à courir et ne craint pas d’aff ronter des joueurs plus jeunes. Ça plaît au public”, explique Jan Hesse, journaliste à la Rheinische Zeitung. Sur le terrain, le seul objectif de Miroslav Klose est la victoire de son équipe. C’est un véritable adepte du fair-play. Il a dit un jour qu’il préférerait perdre que gagner en trichant. “C’est un excellent joueur, qui, curieusement, joue un peu à l’ancienne. Il est de la classe d’autres footballeurs allemands comme Mesut Ozil, Julian Draxler ou Mario Götze, mais lui ne fait rien pour être une star”, selon l’ancien international allemand Franz Beckenbauer. Dans la vie privée, Klose est un catholique dévoué. En 2012, il a été reçu au Vatican par le pape Benoît XVI. Depuis neuf ans, il est marié à une Polonaise, Sylwia, avec laquelle il a eu des jumeaux, Luan et Noah. Né en 1978, Klose est originaire d’Opole, dans la région polonaise de Silésie. Son père, Jozef, footballeur professionnel, a joué entre autres à Auxerre. Sa mère, Barbara, pratiquait le handball ; elle a été sélectionnée à 82 reprises en équipe nationale. Un an après la naissance de Miroslav, la famille Klose émigre et passe cinq années en France. Puis elle se fi xe définitivement en Allemagne, à Kusel, à 40 kilomètres de Kaiserslautern, en Rhénanie-Palatinat. Miroslav a beaucoup de mal à s’adapter à son nouveau pays. A son arrivée en Allemagne fédérale, il ne sait dire que “ja” et “danke”. Mais la pratique du football et les contacts avec des joueurs de son âge l’aident à s’intégrer rapidement. Après le

↙ Miroslav Klose. Dessin de Pyrzynska, Pologne, pour Courrier international.

bac, il commence une formation de charpentier, mais à 19 ans il laisse tout tomber pour se consacrer à son sport favori. Le jeune Klose fait ses premiers pas à BlaubachDiedelkopf (Rhénanie-Palatinat), puis il joue à Homburg (Sarre) et à Kaiserslautern. D’abord remarqué en championnat, il brille ensuite en équipe nationale [qu’il intègre en 2002]. Au Mondial 2006, qui se déroule en Allemagne, il prend, dès la phase des éliminatoires, la tête du classement des meilleurs buteurs, marquant deux fois contre le Costa Rica et deux fois contre l’Equateur. Pendant la Coupe du monde 2010, Klose a failli égaliser l’exploit du Brésilien Ronaldo, le meilleur buteur de l’histoire du Mondial. Après avoir quitté le Bayern de Munich, en 2011, il signe pour trois ans à la Lazio de Rome [son contrat vient d’être prolongé jusqu’en 2015], et grâce à lui son équipe retrouve la tête du championnat d’Italie. A 35 ans, Klose reste un élément essentiel de l’équipe nationale d’Allemagne. “Avant, il jouait bien de la tête, mais avait quelques problèmes avec les dribbles et la rapidité des passes. Mais il a réussi à améliorer son jeu, bien qu’il ait la trentaine, c’est pourquoi il est si important pour notre équipe”, explique le sélectionneur allemand Joachim Löw. Au Mondial 2014, le rôle de Klose peut se révéler très important. Tandis qu’on note une baisse de forme chez Lukas Podolski [un autre attaquant d’origine polonaise de l’équipe nationale allemande] et chez Mario Gómez, c’est Klose qui pourrait mener le jeu offensif de la Mannschaft. S’il marque deux buts, il sera couronné meilleur buteur de toute l’histoire du Mondial. —Adrian Rzeczkowski Publié le 14 mars

ure.fr

francecult t avec

en partenaria


7 JOURS.

Courrier international — no 1229 du 22 au 27 mai 2014

13

CONTROVERSE

Faut-il aimer les milliardaires ? Londres est devenue la capitale des plus grosses fortunes du monde, devant Moscou, New York et Paris. Une nouvelle qui divise la presse anglaise.

NON

Des fortunes trop volatiles —New Statesman (extraits) Londres

D

’après le Sunday Times, 100 milliardaires vivent au Royaume-Uni. Ce qui veut dire que le pays a la plus forte concentration de milliardaires par habitant. Et peut-être n’y voyez-vous aucun mal. Ces milliardaires réinjectent sans doute une partie de leur fortune dans l’économie : ils font leurs courses chez Harrods, achètent des biens immobiliers, envoient leurs enfants dans des écoles privées et donnent généreusement aux fondations culturelles. Une partie de cet argent pourrait même se retrouver dans notre poche. Et puis on a beau être scandalisé par les inégalités sociales, faut-il vraiment se tourmenter pour une petite centaine de superriches ? La réponse est oui. Leur nombre prouve que notre fiscalité est à revoir. Contrairement aux Etats-Unis, à la Chine et à l’Inde, ces milliardaires ne sont pas des créations maison, puisque nous les importons (deux tiers sont d’origine étrangère). Il n’y a pas que les multinationales comme Amazon et Starbucks qui répartissent leurs affaires dans de nombreux pays pour payer moins d’impôts, aujourd’hui être milliardaire au Royaume-Uni est fiscalement très avantageux. Il suffit de demander le statut fiscal de nondomicilié (non-dom en jargon comptable) et vous n’aurez qu’à vous acquitter d’un forfait de 30 000 livres [37 000 euros] en guise d’impôt sur l’ensemble de vos revenus acquis en dehors du RoyaumeUni (ou 50 000 livres [61 500 euros] si vous vivez au Royaume-Uni depuis plus de douze ans). Les riches non-dom sont en partie responsables de la flambée des prix du logement dans le centre de Londres. Certes, ces milliardaires dépensent une partie de leur argent au Royaume-Uni : ils ont des domestiques, font vivre les boutiques de Bond Street et les galeries d’art, et fréquentent les meilleurs restaurants et clubs de la capitale. Et pourtant l’emploi dans ces secteurs reste précaire. Comme l’écrivait Robert Frank en 2011 dans son ouvrage The High-Beta Rich, les

plus grandes fortunes du monde n’ont jamais été aussi volatiles. Contrairement aux hommes d’affaires du passé, la plupart des milliardaires modernes sont tributaires des cours de la Bourse. Et, en cas de faillite, ce sont tous les secteurs dépendants de cette élite richissime qui plongent avec eux. Est-ce vraiment sain pour un pays d’avoir de larges pans de son économie assujettis à la fortune d’une centaine d’individus ? Enfin, ces milliardaires exercent beaucoup trop d’influence sur la vie politique britannique. Pour 50 000 livres, vous pouvez dîner avec le Premier ministre, une broutille quand on est milliardaire. Et sur les 43 grands donateurs [du Parti conservateur] qui ont dîné avec Cameron au premier trimestre 2014, 4 d’entre eux figuraient sur la liste du Sunday Times. Même s’ils bénéficient d’avantages fiscaux, les milliardaires contribuent de façon significative aux recettes de l’Etat. Il y a dix ans, les plus riches payaient 20 % de la totalité de l’impôt britannique. Aujourd’hui, ils contribuent à hauteur de 30 %. Le gouvernement a bien besoin de cet argent, mais que sa solvabilité dépende de plus en plus des largesses d’une petite élite qui, sur un caprice, pourrait avoir envie de placer son argent ailleurs et dont la fortune dépend des fluctuations des marchés est tout de même problématique. —Sophie McBain Publié le 13 mai

OUI

Des investisseurs indispensables

capitale. Le seul problème de cette analyse, c’est qu’elle est fausse. Regardons les chiffres de plus près. Les milliardaires ne représentent que 0,000 008 % de la population londonienne. Si riche soit-elle, une proportion aussi infime d’habitants ne peut être responsable de l’appauvrissement de tous les autres. En fait, si les milliardaires appauvrissent des gens, ce sont des pairs. Sans doute est-ce à cause d’eux que les prix des maisons culminent à plus de 20 millions de livres [plus de 24,6 millions d’euros] dans les quartiers de Knightsbridge, Kensington, Belgravia et Chelsea, mais ces niveaux n’ont guère d’effet sur les prix immobiliers dans les secteurs où vit le Londonien moyen. Les hausses de prix dans les quartiers plus populaires résultent de l’accroissement de la demande (quelque 100 000 personnes s’installent à Londres chaque année, un record dans l’histoire de la capitale) et de la pénurie de nouvelles constructions : Londres a besoin de 40 000 nouveaux logements par an et nous n’en construisons même pas la moitié. Qui plus est, loin d’être à l’origine de la crise immobilière, beaucoup de milliardaires contribuent à la régler. C’est ainsi que des magnats asiatiques et arabes financent le réaménagement de Stratford et du village olympique dans l’est de la ville, de London Bridge et du nouveau district du Shard sur la rive sud de la Tamise, du Crystal Palace au sud, et du site de l’ancienne centrale électrique de Battersea. La valeur totale de leurs investissements se monte à 50 milliards de livres [61,5 milliards d’euros] et ils construisent plus de 20 000 logements par an. La plupart de ces habitations ont un prix abordable, condition requise pour obtenir les permis de construire.

On accuse aussi les milliardaires d’évasion fiscale. Pour certains, ce reproche est fondé, mais on ne peut les en blâmer, c’est le gouvernement qui est responsable d’une fiscalité bancale. Les autres paient des sommes exorbitantes. Pour les six dernières années, John Caudwell, le fondateur de Phones 4u, a déboursé 255 millions de livres d’impôt sur le revenu [314 millions d’euros], ce qui en fait le plus gros contribuable individuel britannique. Les milliardaires paient également d’énormes montants en droits de mutation. Durant les exercices 2012 et 2013, les ventes de résidences principales dans les quartiers de Westminster, Kensington et Chelsea ont généré 708 millions de livres de droits [868 millions d’euros], soit 73 millions de livres [89,8 millions d’euros] de plus que le montant cumulé de ceux de l’Irlande du Nord, du pays de Galles, des régions du Nord-Est et du Nord-Ouest, du Yorkshire et du Humber. Deux études récentes révèlent par ailleurs que les dépenses courantes des milliardaires contribuent pour une bonne part à l’économie du pays. Le cabinet Ramidus Consulting et le groupe Stonehage, spécialisé dans la gestion de fortune, estiment que les hyper-riches dépensent quelque 16 milliards de livres [19,6 milliards d’euros] par an en Grande-Bretagne, dont les deux tiers à Londres. Il y a une génération, les riches représentaient une espèce en voie de disparition. Aujourd’hui, Londres est devenue un centre d’affaires mondial, ce qui est une bonne nouvelle non seulement pour les milliardaires, mais aussi pour le reste de la population. —John Arlidge Publié le 12 mai

—London Evening Standard Londres

S

elon le premier classement des hyperriches publié par le Sunday Times, Londres compte 72 milliardaires, soit 24 de plus que Moscou (48), sa plus proche rivale mondiale, 29 de plus que New York (43), sa plus proche rivale américaine, et quatre fois plus que Paris (18), sa plus proche rivale d’Europe de l’Ouest. La ville abrite près d’un dixième des milliardaires de la planète. On reproche aux milliardaires de tirer les prix vers le haut, en particulier ceux de l’immobilier, de creuser les inégalités et de contraindre les gens ordinaires à quitter la

Je l’ai appris sur Un Monde d’Info du lundi au vendredi à 16h15 et 21h45 avec

Vivons bien informés.


14.

Courrier international — no 1229 du 22 au 27 mai 2014

d’un continent à l’aut r e. asie

↙ Un partisan de Modi laisse un message de soutien au QG du BJP à Delhi le jour du dépouillement. Photo Adnan Abidi/Reuters

Moyen-Orient..... Amériques........ Afrique .......... Europe ........... France ...........

18 22 25 27 29

Inde. La génération qui adule Narendra Modi Avec le triomphe des nationalistes hindous aux élections, le pays écrit une nouvelle page de son histoire. Les jeunes urbains, quelle que soit leur caste, ont voté en masse pour le nouvel homme fort de Delhi.

—Business Standard Bombay

I

l arrive des moments où l’histoire d’un pays bascule. Le 16 mai 2014, l’Inde a viré à droite avec bien plus de force et de vitesse que quiconque ne l’avait imaginé. C’est une victoire spectaculaire à tous points de vue et toutes époques confondues. Depuis 1984, aucun parti n’avait obtenu une majorité absolue à la Lok Sabha [Chambre basse du Parlement indien]. Ces résultats sont toutefois doublement spectaculaires et décisifs en raison de la nature du scrutin et de l’homme qui en est sorti vainqueur. En effet, il s’agit là de la victoire d’un seul homme, Narendra Modi, cela ne fait aucun doute : un homme particulièrement doué pour les affaires publiques a compris exactement ce que son électorat voulait entendre et le lui a accordé. Si c’était juste un vote sanction à l’encontre du parti du Congrès, pourquoi le Bahujan Samaj Party (BSP, parti des intouchables) a-t-il essuyé un échec cuisant dans l’Uttar Pradesh [Etat le plus peuplé du pays, situé dans le Nord] ? pourquoi le Bharatiya Janata Party (BJP, parti nationaliste hindou) est-il arrivé en deuxième place dans les districts sud et nord de Calcutta [alors qu’il y est peu implanté] ?

Historique. Il est bien pratique et facile de supposer que le phénomène Narendra Modi est temporaire – une illusion aisément justifiable par le dégoût général qu’ont suscité les quelques conférences de presse arrogantes du parti du Congrès, l’amateurisme vénal des partis régionaux et la comédie de l’Aam Aadmi Party (AAP, Parti de l’homme ordinaire). Non. Nous vivons un moment historique : l’ampleur et la nature de la victoire indiquent que nous ne sommes pas confrontés à l’opposition ordinaire que subissent les gouvernements sortants. Narendra Modi s’est emparé d’un parti qui aurait été comblé d’obtenir 180 sièges [sur 543 au total] et il en a fait le parti majoritaire [avec 282 sièges]. En 2013, lorsque le site Internet Mission 272 [sièges] a été lancé, je m’en suis allègrement moqué, comme quasiment tout le monde. Et tout le monde

Les plus fervents adeptes : des jeunes hommes en colère

s’est trompé du tout au tout, moi le premier. Nous venons de vivre un moment historique et non pas une simple élection. Ainsi, il est temps de se demander ce qu’il s’est réellement passé. Comment expliquer que Narendra Modi fasse l’objet d’une adoration et d’une popularité inédites depuis Indira Gandhi [Première ministre de 1966 à 1977, puis de 1980 à 1984] ? Dans les petites villes et les villages, les plus fervents adeptes de Narendra Modi sont de jeunes hommes qui ne savent que faire de leur colère. Ils représentent l’explosion démographique qu’a connue le nord de l’Inde et ils n’ont aucun souvenir de 1984 [l’assassinat d’Indira Gandhi et les massacres de sikhs qui ont suivi], voire de 1991 [date des réformes économiques, entre autres]. Le pays a cependant enfin pris conscience de leur existence : il était certain que ces jeunes entreraient dans l’histoire indienne, comme tous les baby-boomers – les Etats-Unis en sont un bon exemple.

Promesses. Narendra Modi s’adresse à ces jeunes hommes comme personne ne l’avait jamais fait. Il évoque une Inde sans chômage, un fléau qui aurait déjà disparu de l’Etat du Gujarat [qu’il a dirigé de 2001 à 2014]. Il évoque une Inde si intimidante que la Chine et le Pakistan n’oseraient plus s’y opposer. Les jeunes sont persuadés que, si Narendra Modi peut tenir tête aux médias, il saura terrifier le géant chinois. Il évoque une Inde où la population n’aura plus envie d’aller aux Etats-Unis, car ce sont les Américains qui rêveront de venir en Inde. Il a su vendre ces rêves et l’électorat a été conquis. Aucun mythe d’une telle ampleur n’avait été fabriqué sur le sous-continent indien depuis Indira Gandhi et son programme de lutte contre la pauvreté, intitulé Garibi Hatao. Narendra Modi détient la majorité et le mandat de ses rêves. S’il s’avère incapable de tenir ses promesses au cours des prochaines années, son échec ne décevra pas seulement quelques électeurs : il rendra furieux une génération entière qui est déjà insatisfaite. Les jeunes hommes impatients des métropoles tentaculaires ne sont pas les seuls à placer leurs espoirs en Narendra Modi. Dans les villes plus petites, les membres de castes intermédiaires et même certains intouchables rêvent d’une nouvelle vie. A leurs yeux, Narendra


ASIE.

Courrier international — no 1229 du 22 au 27 mai 2014

15

↓ Dessin de Taylor Jones, Etats-Unis.

Elections législatives indiennes 2009 New Delhi

2014 New Delhi

Le dangereux nouvel homme fort de l’Inde

SOURCES : BBC INDIA, PRESS INFORMATION INDIA, MAPSOFINDIA.COM

Cet autocrate extrémiste et ultralibéral attise les haines, galvanise les foules et courtise les milieux d’affaires.

—The Guardian (extraits) Londres

Circonscriptions électorales gagnées par : le BJP et ses alliés 600 km

le parti du Congrès et ses alliés autres

NB : l’Inde inclut l’ensemble du Cachemire dans ses cartes officielles.

Le prochain Parlement indien, la 16e Lok Sabha, comptera 543 députés. Le BJP a obtenu à lui seul, à l’issue de plus de cinq semaines de scrutin, une confortable majorité absolue avec 282 sièges, tandis que le parti du Congrès essuie une défaite retentissante avec seulement 44 sièges. Ce raz de marée safran doit cependant être nuancé. Le scrutin est uninominal à un tour, ce qui signifie qu’il suffit qu’un candidat ait une seule voix de plus que ses concurrents pour l’emporter. Le BJP a en fait remporté 31 % des votes exprimés. C’est, en pourcentage de voix, le score le plus bas pour un parti majoritaire au Parlement depuis 1967, même si, en nombre de sièges, la victoire est la plus importante depuis 1984.

Modi incarne quelque chose – une volonté de puissance, peut-être – qui transcende les origines. Il leur certifie que leur présent sordide pourrait se transformer en un avenir glorieux – car cet avenir existe déjà dans le glorieux Etat qu’est le Gujarat [d’après Modi et ses partisans]. Et ce n’est pas qu’une question d’emplois, comme certains veulent le faire croire : c’est aussi une question d’estime de soi, comme lors de chaque raz de marée électoral. Pour nombre de ces jeunes hommes, avoir été dirigé pendant dix ans par une jeune fille au pair née en Italie (Sonia Gandhi) et un vieillard bafouillant (Manmohan Singh) est une profonde humiliation nationale et une atteinte à leur machisme. Un tel affront ne pouvait être effacé qu’en élisant l’homme qui a exprimé leur mépris avec le plus de vigueur. Il ne faut pas non plus oublier une génération entière de jeunes citadins influents qui appartiennent aux castes supérieures et à la classe moyenne. Ces jeunes détestent la modération et ils estiment que Narendra Modi est le seul dirigeant qui ne soit pas corrompu par les politiques identitaires, car l’hindouisme n’est pas à leurs yeux juste une identité religieuse [mais un mode de vie]. Ces jeunes se félicitent discrètement du fait qu’il y aura moins de musulmans que jamais au sein de

la prochaine Lok Sabha. Ces jeunes sont convaincus que leur Etat ne défend pas leurs intérêts, mais ceux des populations anonymes des campagnes. Ces jeunes refusent d’accepter un scénario qui nie à l’Inde un passé aussi inventif que la Chine ou aussi glorieux que l’Egypte. Ces jeunes pensent que Narendra Modi subit la haine des libéraux, mais ils n’admettent pas que les musulmans soient haïs à Ahmedabad [la capitale économique du Gujarat]. Pour ces jeunes, le parti du Congrès ne sera plus désormais qu’une plaisanterie : la jeunesse actuelle n’a pas connu les luttes du passé, mais seulement les blagues ridiculisant Rahul Gandhi [l’héritier de la dynastie Nehru-Gandhi, qui a mené le parti du Congrès aux élections] sur Internet. Ces jeunes n’ont jamais vu de gouvernement majoritaire au sein de la Lok Sabha. Ils n’ont pas peur d’avoir un dirigeant puissant, c’est au contraire ce qu’ils espèrent. Pour certains d’entre nous, il est difficile d’accepter le futur Premier ministre à cause des émeutes de 2002, à la suite desquelles il a minimisé les violences [qu’il a orchestrées et qui ont fait des milliers de victimes musulmanes] et s’en

est pris aux médias qui les avaient exposées. Pour ses sympathisants, en revanche, ces choix incarnent précisément la définition de la fermeté. Tous les pontes de la classe dirigeante de gauche ont déjà déclaré que l’Inde sortirait indemne de l’ouragan Modi. Ils ont peut-être raison. Le pays survivra-t-il toutefois à Narendra Modi et à la génération qui l’adule ? Rien n’est moins sûr. —Mihir S. Sharma Publié le 16 mai

SOURCE

BUSINESS STANDARD Bombay, Inde Quotidien Le deuxième grand quotidien économique indien, fondé en 1975, est connu pour le sérieux de ses analyses économiques et politiques. Il publie aussi plusieurs éditions régionales. De grandes personnalités signent régulièrement dans ses colonnes.

M

odi est membre depuis toujours du Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), une organisation nationaliste hindoue paramilitaire qui s’inspire des mouvements fascistes d’Europe et dont le fondateur était convaincu que l’Allemagne nazie avait fait preuve d’une “extrême fierté raciale” en éliminant les Juifs, une conviction qui n’a rien d’exceptionnel parmi les partisans de l’hindutva [littéralement “hindouité”, nom de l’idéologie extrémiste hindoue]. C’est un ancien membre du RSS qui a assassiné Gandhi en 1948 pour sa tolérance vis-à-vis des musulmans. Cette organisation, qui est dominée par des hindous de caste supérieure, a mené de nombreuses attaques contre les minorités. Un homme célèbre pour avoir tué des dizaines de musulmans dans le Gujarat en 2002 s’est vanté d’avoir ouvert le ventre d’une femme enceinte avec son épée et d’en avoir extrait le fœtus. Modi lui-même a qualifié les camps qui abritent des dizaines de milliers de musulmans déplacés de “centres de reproduction”. C’est ce discours qui lui a permis de remporter scrutin après scrutin dans le Gujarat. Dans les dépêches publiées par WikiLeaks, un diplomate américain le décrit comme “une personne méfiante, étroite d’esprit”, qui “règne par la peur et l’intimidation”. Ses partisans répandent en permanence les vapeurs nocives de la haine et de la méchanceté sur Facebook et Twitter, et accusent leurs ennemis d’être des “terroristes”, “djihadistes”, “agents pakistanais”, “pseudo-laïcs”, “laïcards”, “socialistes” et “cocos”. Modi a toutefois adopté une stratégie électorale plus policée pour viser le poste de Premier ministre, même s’il appelle plus ou moins ouvertement à la solidarité hindoue contre ceux

qu’il considère comme des étrangers et des envahisseurs. Fier de son 1,42 mètre de tour de poitrine, Modi a remplacé le mahatma Gandhi, l’icône de la non-violence, par Vivekananda, qui avait remis l’hindouisme à l’honneur au xixe siècle et voulait à tout prix que les Indiens deviennent une nation “virile”. Par ailleurs, il se présente comme un humble vendeur de thé [de basse caste], un fils de la terre décidé à défier la dynastie arrogante du Congrès. Son bilan de ministre en chef [du Gujarat] se caractérise avant tout par le transfert, par privatisation ou don pur et simple, des ressources nationales aux plus grandes entreprises du pays. Ses alliés les plus proches, c’est-à-dire les plus grands hommes d’affaires d’Inde, ont donc engagé leurs médias grand public dans le culte de Modi et louent ses talents de gestionnaire. Les journalistes dissidents ont été licenciés ou réduits au silence.

Séduction. Peu après le pogrom antimusulman de 2002 [orchestré par Modi et son administration au Gujarat], le premier à grande échelle qu’ait connu l’Inde, certains grands patrons indiens, par exemple le suave Ratan Tata et Mukesh Ambani, qui possède une résidence de 27 étages, ont commencé à paver la voie pour favoriser l’ascension de Modi à la respectabilité et au pouvoir. Les stars de Bollywood sont tombées à ses pieds – littéralement. Depuis quelques mois, chroniqueurs et journalistes progressistes se joignent à leurs compatriotes de droite pour certifier qu’il est un “modéré” soucieux de développement. Modi mélange en permanence les dates et les événements historiques, et affiche une ignorance abyssale du passé du pays, qu’il espère conduire vers un avenir glorieux. Et il combine révisionnisme historique et nationalisme hindou avec futurisme révolutionnaire. Il sait que ce sont les sentiments, les images et les symboles – Vivekananda ainsi que des hologrammes et des masques à son effigie – plus que les arguments rationnels ou l’exactitude historique qui galvanisent les individus. Modi esthétise la vie politique de masse et fascine les jeunes, il est l’artiste le plus malin de l’Inde nouvelle. Il ressemble aux démagogues européens et japonais du début du xxe siècle qui réagissaient aux nombreuses crises du libéralisme et de la démocratie – et aux reculs → 16


16.

ASIE

no 1229 du 22 au 27 mai 2014 ↙ Le lendemain de la victoire de son parti aux législatives, Narendra Modi est allé prier sur les bords du Gange. Photo Kevin Frayer/Getty Images/AFP

15 ← de la construction étatique et de la modernisation – en fusionnant le pouvoir économique et le pouvoir politique, et en exhortant à l’unité devant les menaces intérieures et extérieures. Cependant Modi appartient aussi aux jours sombres du début du xxie siècle. Les nouveaux horizons de désir et de peur ouverts par le capitalisme mondialisé ne favorisent assurément pas la démocratie ni les droits de l’homme. Les hommes forts qui ont supervisé les purges sanglantes de peuples économiquement affaiblis et improductifs étaient également des “majoritariens” impitoyables consacrés par des triomphes électoraux. Les régimes de Thaksin Shinawatra en Thaïlande et de Vladimir Poutine en Russie ont été inaugurés par des offensives féroces contre les minorités ethniques. Le pogrom du Gujarat, si bénéfique sur le plan électoral, apparaît aujourd’hui comme un premier rite d’initiation pour l’Inde de Modi. —Pankaj Mishra* Publié le 16 mai

Une ombre plane sur les libertés Un actrice engagée parle de ses craintes pour la minorité musulmane et pour la liberté d’expression des artistes et des journalistes sous l’ère Modi.

* Romancier et essayiste indien.

A la une

—Outlook New Delhi

L PROPAGANDE Le dernier numéro de l’hebdomadaire Open chante les louanges de Narendra Modi et salue “le triomphe de la volonté”, titre du plus célèbre film de propagande nazi. Cette référence sans doute inconsciente reflète le changement en cours dans la rédaction. En pleine campagne électorale, le chef du service politique d’Open avait été licencié par les actionnaires pour ses positons trop critiques envers le BJP. Le rédacteur en chef avait ensuite donné sa démission.

’élection d’un nouveau gouvernement en Inde est le fruit d’un processus démocratique si gigantesque qu’il impose le respect. Et la critique n’est pas une tâche facile, plus encore si ces critiques anticipent sur l’avenir. Et pourtant il y a de bonnes raisons de s’inquiéter. Commençons par cette promesse de développement ressassée à longueur de campagne et l’enthousiasme délirant suscitée par le modèle du Gujarat [Etat que Narendra Modi a dirigé de 2001 à 2014] auprès des classes moyennes et des élites. Rappelons que cet Etat a toujours été l’un des plus entreprenants et les plus prospères du pays. Et que, ces dix dernières années, même à l’aune simpliste de la croissance économique, les Etats du Maharashtra, du Bihar et du

Tamil Nadu ont fait mieux que le Gujarat. Par ailleurs, la croissance économique n’est pas le seul indice de la réussite d’un pays, puisqu’un grand nombre d’Indiens sont encore exclus de cette croissance et connaissent de nombreuses difficultés. Comment pourront-ils se faire entendre dans un modèle économique où les grandes entreprises dicteront leur loi ? Quelle sera la priorité accordée aux mesures sociales indispensables aux plus défavorisés ? Et ce développement serat-il vraiment pour tous ? On nous demande de ne pas ressasser le passé en évoquant le carnage de 2002 [pogroms antimusulmans perpétrés par l’administration de Modi dans le

Un discours empreint de religiosité

en pratiquant la censure et l’intimidation. Personnellement, j’ai beaucoup souffert lors de la sortie du film Fire [réalisé par Deepa Mehta en 1996, il évoque les violences faites aux femmes et l’homosexualité] et lors du tournage de Water [réalisé par Deepa Mehta en 2005, il dénonce le sort des veuves hindoues]. Mais je n’avais jamais imaginé qu’inviter les électeurs à voter pour des partis laïcs m’attirerait autant les foudres des partisans de Modi qu’un déluge de tweets désobligeants comme “Prends ton gosse et va vivre au Pakistan !” dont le message implicite faisait froid dans le dos. Gujarat] ! Sans exiger un minimum de remords, de regrets ou de compassion à l’égard de ceux dont les cicatrices sont encore à vif, c’est surtout la montée inquiétante des préjugés et de leur légitimité qui m’inquiète. Car le discours empreint de religiosité relayé tout au long de la campagne révèle que, sous couvert du développement, c’est surtout la division qui est mise en avant. Les discours d’Amit Shah [bras droit et directeur de campagne de Modi] à Muzaffarnagar [ville où ont été orchestrées des émeutes intercommunautaires à visée électoraliste en septembre dernier], le refus de Modi de porter une calotte [musulmane], alors qu’il a porté toutes sortes de couvre-chef durant la campagne, la demande de Pravin Togadia [dirigeant nationaliste hindou] de sortir les musulmans des “zones hindoues” n’augurent rien de bon. Mais ma plus grande inquiétude pour l’instant concerne la liberté d’expression. Notre démocratie fonctionne parce qu’il y a de la place pour les différences, une place qui permet aux gens de changer d’avis et de gouvernement et d’exprimer leur désaccord de manière démocratique. Le Bharatiya Janata Party [BJP, Parti du peuple hindou, formation nationaliste désormais au pouvoir] et ses partisans ont toujours été prompts à faire taire les critiques

Menaces. En 2008, j’ai réalisé Firaaq, un long-métrage qui décrivaient comment les gens ordinaires avaient vécu les suites du carnage du Gujarat. Sans désigner personne en particulier, ce film était clairement un plaidoyer contre la violence. Et si j’ai reçu de nombreuses félicitations et autres encouragements, j’ai également été vivement critiquée par ceux qui avaient choisi d’en faire une lecture plus partiale. Pour justifier l’accueil glacial reçu par le film, on m’a expliqué que c’était à cause de l’imminence des élections [législatives de 2009]. Le film est tout de même sorti. Mais si je devais le réaliser aujourd’hui, même après les élections et la victoire des nationalistes hindous, ma tâche serait sans doute plus compliquée. Aujourd’hui, en tant qu’artiste, je me sens plus vulnérable et plus menacée que jamais. Pour la première fois, j’ai le sentiment que les médias s’autocensurent et marchent sur des oeufs, ce qui laisse présager le pire. Je m’attends à un silence assourdissant et à une grande solitude de ceux qui oseront dire non. J’espère que c’est seulement le fruit de mon imagination. —Nandita Das* Publié le 26 mai * Actrice et réalisatrice, Nandita Das milite contre les discriminations.

ure.fr

francecult t avec

en partenaria


2014

N I U J 9 › 2 7 2 with

25

th

! 2$,$-3Û ) 77Û sÛ !41-(-&Û 2/$ 1 /4&&8Û sÛ &(1+2Û (-Û ' 6 ((Û sÛ 24 1$9 )41 22("ÛÛsÛ!$-Û'.6 1#ÛsÛ +/' Û!+.-#8 *8 , -(Û, 1+$8ÛsÛ!..328Û".++(-2ÛsÛ31("*8Û #(+ 3$#Û /$./+$2Û sÛ 3(*$-Û ) 'Û % *.+8Û "'(-$2$Û , -Û sÛ 2$$$#Û sÛ + 41 Û ,54+ "' -"$Û3'$Û1 //$1ÛsÛ).'-Û!43+$1Û31(. 8.422.4/' ÛsÛ*$9( 'Û).-$2Û… Û, -8Û,.1$ COULEURCAFE.BE

TOUR & TAXIS / BRUSSELS


18.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1229 du 22 au 27 mai 2014 ↙ Dessin d’Andeel, Egypte.

moyenorient

Egypte. Des élections contre la démocratie Un an après le coup d’Etat militaire qui a évincé le président islamiste Mohamed Morsi, les Egyptiens sont appelés aux urnes FOCUS les 26 et 27 mai pour élire un nouveau président. La victoire de l’homme fort, le maréchal Abdelfattah Al-Sissi, semble acquise.

Le maréchal Sissi Bonaparte Au-delà de la terminologie nationaliste chère au candidat-militaire, son élection perpétuera le règne de l’arbitraire et de la corruption. —Al-Araby Al-Jadid Londres

L

e maréchal [Abdelfattah Al-Sissi] flotte dans les habits de feu son prédécesseur Gamal Abdel Nasser [président nationaliste égyptien, 1956-1970]. L’impression de ridicule, et même d’absurde, est à la mesure de la distance qui sépare le drame de la farce, selon l’expression de Karl Marx. On ramasse les débris du passé pour les coller à Sissi en tant qu’emblèmes de gloire et faire de lui une nouvelle figure de légende. Exactement comme lors de l’alliance du sabre et du goupillon avec Napoléon III, l’auteur du coup de force contre les valeurs de la Révolution française. Dans le cas égyptien, cette alliance tripartite s’élargit aux hommes d’affaires égyptiens. Eux aussi veulent raviver les braises du passé. Pourtant, les hommes de religion et ceux des affaires nourrissaient une franche hostilité contre la dictature de Nasser. Aujourd’hui, ils la mettent sous le boisseau afin de s’assurer le confort que seule une nouvelle dictature peut leur procurer.

Sacralité. Ainsi, il n’est pas rare d’entendre des discours venus tout droit des années 1950 et 1960, pour vanter les vertus d’une dictature de ce troisième millénaire. On parle de lui [Sissi] comme du “nouveau zaïm [chef incontesté] nécessaire”. Et pour faire passer cette idée on entoure “l’ancien zaïm” [Nasser] d’un halo de sacralité et on efface toutes ses erreurs et défaites. En réalité, Sissi n’est ni Nasser ni Sadate [1970-1981], mais seulement Moubarak, dans toute sa splendeur. A savoir un mendiant qui parcourt les allées de la politique internationale en offrant ses services à qui veut bien l’aider à se maintenir au pouvoir afin d’y perpétuer ad aeternam le règne de l’arbitraire et de la corruption. Sous le nouveau maréchal tout autant qu’à l’époque de Moubarak,

cela veut dire offrir ses services en tant que gendarme régional, en parfaite conformité avec l’agenda américano-israélien pour la région. Cela ne va pas plus loin que “la guerre contre le terrorisme” et “le contrôle des soubresauts régionaux afin d’assurer la sécurité d’Israël”. Alors que cette réalité saute aux yeux, il y en a qui persistent à le présenter comme le zaïm d’une puissance régionale, voire mondiale, dominante. Pour compléter le tableau, on dirait qu’ils voudraient ressusciter Nehru, Tito et Khrouchtchev. C’est le même scénario qui s’est joué en France lors du coup d’Etat de 1851, à propos duquel Karl Marx écrivait, dans son livre Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte : “La tradition de toutes les générations mortes pèse d’un poids très lourd sur le cerveau des vivants. Et, même quand ils semblent occupés à créer quelque chose de tout à fait nouveau, c’est précisément à ces époques qu’ils évoquent craintivement les esprits du passé, qu’ils leur empruntent leurs noms, leurs mots d’ordre, leurs costumes, pour apparaître sur la nouvelle scène de l’histoire sous ce déguisement respectable.” On dirait que Marx a voulu décrire la situation de l’Egypte d’aujourd’hui, pays où précisément on essaie de ressusciter un héroïque passé [nassérien] d’outre-tombe. —Waël Qandil Publié le 28 avril

SOURCE AL-ARABY AL-JADID Londres, Royaume-Uni Site panarabe www.alaraby.co.uk Fondé en 2014 à Londres, le site du “Nouvel Arabe” est financé par le Qatar et dirigé par l’ancien député arabe israélien Azmi Bishara, devenu le conseiller du nouvel émir. Il fera partie d’un grand empire médiatique en construction.


MOYEN-ORIENT.

Courrier international — no 1229 du 22 au 27 mai 2014

Le “président mâle” Donner l’alerte contre le risque de dictature est une perte de temps, car des millions d'Egyptiens y aspirent.

—Al-Masri Al-Youm Le Caire

M

on père est un fervent soutien du maréchal Abdelfattah Al-Sissi. Il trouve que c’est la personne qu’il faut au moment et à la place qu’il faut. Il croit qu’il est capable de réformer l’économie, de rétablir la sécurité, de ramener les touristes et d’en finir avec le terrorisme. Il ne me comprend pas quand je lui parle de mes craintes d’une nouvelle dictature, avec tous les rouages de l’Etat à sa disposition et la plupart des forces politiques d’opposition prêtes à se coucher devant lui. A la fin il me demande toujours de modérer mes critiques, par souci, dit-il, de ménager mon avenir et celui de mes enfants. Mon père sait que Sissi est un dictateur potentiel. Mais il s’en accommode car il croit que le pays retrouvera plus rapidement la stabilité s’il est gouverné par un “mâle”, c’est-à-dire quelqu’un qui sache se faire respecter. Je comprends mon père, mais lui ne me comprend pas. Comme moi, il veut vivre dans la dignité, mais il n’a pas la même conception que moi de la dignité. Et moi je souhaite comme lui la stabilité, mais je ne me fais pas la même idée que lui de la stabilité. Pendant longtemps je pensais que le mot “dictateur” faisait peur et que tout candidat à une élection devait s’en distancier. Il s’avère que ce mot passe désormais pour valorisant et que le candidat [Sissi] cherche à se l’attribuer. Lors de la précédente élection présidentielle [juin 2012], plusieurs candidats réformateurs défendaient les idées d’Etat de droit, de libertés et de droits de l’homme. Mais au premier tour les électeurs ont préféré les deux candidats les plus intransigeants, c’est-à-dire d’un côté le candidat des Frères musulmans Mohamed Morsi, de l’autre celui de l’ancien régime Ahmed Chafik [23,66 %].

Morsi avait déclaré qu’il serait impitoyable avec les fouloul [figures de l’ancien régime], tandis que Chafik promettait d’en finir avec les révolutionnaires et leurs manifestations à répétition. Après la victoire de Morsi au second tour, Chafik s’est senti tellement en danger qu’il s’est enfui aux Emirats arabes unis. Depuis, Morsi a été contraint de quitter le pouvoir. Ses propres partisans l’ont assommé de critiques, non pas à cause de son échec dans la gestion des affaires publiques, mais pour ne pas avoir écrasé l’adversaire avant que celuici ne l’écrase. Aujourd’hui, des millions d’Egyptiens se félicitent que Sissi ait dit qu’après son élection “il n’y [aurait] plus de Frères musulmans”. Personne ne lui a demandé comment il comptait faire disparaître des centaines de milliers de personnes de la surface du globe. Les Egyptiens savent que ce n’est possible qu’en réprimant et en tuant. Une perspective qui leur paraît acceptable. “Il n’y aura plus de ‘dirigeants religieux’. Le seul responsable de ce qui se passe dans le pays, y compris au niveau religieux, est le chef d’Etat. Je me présente devant les gens et je leur dis : c’est moi le responsable des valeurs, des principes, des mœurs et de la religion.”

Dictature . C’est ce que Sissi a dit lors de l’entretien qu'il a accordé à la chaîne de télévision SkyNews. Dans ce même entretien, il a montré que la jeunesse révolutionnaire était le cadet de ses soucis. Cette jeunesse précisément lui ressortira cette phrase et s’égosillera à son sujet sur les réseaux sociaux. Mais, si les partisans de Sissi apprennent qu’il s’occupera des menus détails de leur pratique religieuse, établira des interdits et punira les outrecuidants, ils n’en seront peut-être que plus fervents encore. Nous perdons notre temps à donner l’alerte contre le risque de dictature. C’est précisément ce que les adeptes de Sissi souhaitent. Ce n’est pas contre Sissi qu’il faut mener bataille, mais contre le phénomène populaire consistant à renoncer à ses droits économiques et politiques au profit d’un candidat qui promet d’effacer l’adversaire politique.

“C’est moi le responsable des valeurs, des mœurs et de la religion”

Sissi échouera. Quand il aura échoué, nous devrons convaincre ses partisans que la solution consiste à condamner la dictature, et non pas à chercher un dictateur de remplacement dans l’espoir que celui-ci réussira là où tous les autres avant lui ont échoué. —Tamer Abou Arab Publié le 13 mai

Le “petit candidat” Sabahi Le score du candidat opposé au maréchal Al-Sissi déterminera les chances d’émergence d'une opposition civile.

—Al-Monitor (extraits) Washington

L

a campagne pour l’élection présidentielle en Egypte a officiellement démarré et les candidats, Abdelfattah Al-Sissi et Hamdine Sabahi, se pressent sur les plateaux des émissions politiques. La prestation télévisée des deux candidats a modifié leur image auprès de certains électeurs et déclenché un signal d’alarme chez d’autres. De manière générale, ils ont rendu l’issue du scrutin plus incertaine. Nombreux sont ceux qui jugeaient vaine la candidature de Sabahi et se demandent à présent s’il ne pourrait pas en effet rassembler un nombre important d’électeurs. Reste à savoir quel pourcentage de voix il parviendra à obtenir. La scène politique égyptienne est mouvante, pour ne pas dire agitée, et rend difficile toute anticipation des résultats de l’élection. Au bout du compte, les interventions télévisées des deux candidats ont eu l’effet de coups de projecteur et placent les électeurs devant une alternative clairement déterminée. D’un côté, un ancien chef militaire, aux tendances incontestablement autocratiques, bat le rappel au nom du salut de l’Etat, arguant que l’Egypte ne peut pas se permettre de flirter avec le chaos. Sissi a répété à plusieurs reprises que la pratique des libertés devait être ajustée en fonction des problèmes de sécurité nationale et que

la priorité des médias devrait être de rassembler l’opinion publique derrière “l’objectif stratégique” que constitue la “préservation de l’Etat égyptien”. “Je crains qu’en pratiquant [la démocratie] nous ne parvenions pas à retrouver la nation”, a-t-il déclaré à vingt responsables des principaux journaux du pays. Difficile d’ignorer les nombreux commentaires du candidat défendant la nécessité d’un profond “recalibrage” social dans le but de sauver l’Etat. Difficile également d’ignorer son attitude face à une future opposition lorsqu’il déclare si habilement pouvoir la “tolérer”, et non “l’accepter”. De l’autre côté, un candidat issu de la société civile, Hamdine Sabahi, homme à la longue carrière politique, mène campagne sur les thématiques révolutionnaires pour attirer les jeunes Egyptiens, les révolutionnaires et tous les citoyens soucieux des droits et des libertés en Egypte. Sabahi a également insisté sur son intention de “déclarer la guerre” à la pauvreté, un message qui trouve un certain écho auprès d’une catégorie de la population. Après l'un de ses entretiens sur la chaîne Rotana Masryia, une Egyptienne a déclaré qu’elle le soutenait parce qu’il serait “aux côtés des pauvres”. Sabahi sera toutefois confronté à d’énormes obstacles. Le candidat est également handicapé par des moyens financiers limités et une campagne de faible envergure. Reste que c’est un homme politique habile qui a su présenter sa candidature comme une alternative crédible à celle de Sissi.

19

Ces élections ne seront peutêtre pas aussi ouvertes que certains pouvaient l’espérer, mais au moins seront-elles probablement libres. Leur issue sera un bon indicateur de la solidité du mandat dont disposera le prochain président égyptien. Sabahi reste un petit candidat et Sissi sortira peut-être vainqueur de cette élection, mais plus Sabahi obtiendra un score élevé, plus l’opposition civile sera solide demain. —Nervana Mahmoud Publié 12 mai

Bio express

HAMDINE SABAHI Né en 1954, Hamdine Sabahi, l’unique candidat civil à l’élection présidentielle, se présente comme un homme politique et poète égyptien. Son opposition aux régimes de Sadate puis de Moubarak lui a valu dix-sept séjours en prison. Nassérien (nationaliste antioccidental), il a fondé en 1996 le Parti de la dignité. En 2011, il a soutenu la révolution et s'est porté candidat à l’élection présidentielle de 2012, où il est arrivé au premier tour en troisième position.

“Nos peurs”. Les interventions télévisées de Sissi ont en outre poussé de nombreux militants décidés à boycotter les élections à revoir leurs positions et à proclamer leur soutien à Sabahi. “Sabahi nous parle de nos rêves les plus chers alors que Sissi exploite nos peurs”, m’a confié un ami du Caire. Les bonnes prestations de Sabahi lui ont incontestablement fait gagner des partisans, ce que le camp adverse ne doit pas voir d’un bon œil. Sissi pourrait toutefois être plus soucieux de sa légitimité que de son score électoral. Il souhaite se présenter au reste du monde comme le dirigeant légitime de l’Egypte. Il pourrait donc s’accommoder d’un résultat inférieur à 90 % des suffrages, et une victoire avec 70 % des voix ne serait pas une mauvaise nouvelle.

ABDELFATTAH AL-SISSI Né en 1954 au Caire, Abdelfattah Al-Sissi est un militaire de carrière qui a fait ses études dans les académies militaires britanniques et américaines. Il commence sa carrière militaire dans l’infanterie. Le “printemps égyptien” le met sur le devant de la scène politique. Il devient en 2012 ministre de la Défense et commandant des forces armées, puis en 2013 vice-Premier ministre, et du coup passe du grade de général à celui de maréchal. Il est le candidat favori à l’élection présidentielle.


20.

MOYEN-ORIENT

FOCUS ÉGYPTE.

Courrier international — no 1229 du 22 au 27 mai 2014

↓ Dessin d’Andeel paru dans Mada Masr, Le Caire.

Y a-t-il un programme dans cette campagne ? Les deux candidats ont trouvé tous les prétextes pour ne pas présenter leur programme aux électeurs.

—Al-Shourouk (extraits) Le Caire

U

ne des choses embarrassantes, dans cette élection, est l’absence de programme. Certes, Hamdine Sabahi a annoncé, avant même le début de la campagne officielle et en contravention aux règles édictées par le Haut Comité électoral, qu’il allait détailler son programme. De même, [le maréchal] Abdelfattah Al-Sissi parle beaucoup de son programme, et entre dans les détails... [évoquant comme réponse aux coupures d’électricité l’utilisation] des ampoules basse consommation. Mais la campagne touche à sa fin et les électeurs ne disposent toujours pas d’une version [des programmes] en bonne et due forme. Des conseillers politiques de Sabahi ont déclaré qu’ils avaient achevé la rédaction de son programme. Mais où est-il donc ? L’un d’eux a même parlé, dans une émission télévisée, de son “volet économique”. Quand la présentatrice lui en a demandé une copie, il a répondu que celui-ci serait disponible dans les quarante-huit heures. Dix jours plus tard, j’ai demandé à mon tour de pouvoir le consulter, ce qui m’a valu la colère de l’équipe de campagne, qui m’a expliqué que le projet politique de Sabahi était suffisamment clair. Quand j’ai exprimé mon étonnement de ne pas pouvoir le consulter, on m’a répondu qu’il n’était pas encore imprimé. Finalement j’ai appris qu’il existait bel et bien, puisqu’on me l’a envoyé sous forme de courriel. C’est un document de quatre-vingts pages, mais dont tout le monde ignore l’existence et qui n’est donc pas disponible pour les électeurs. Chez le candidat Sissi, la situation est des plus étranges, elle est même choquante. En effet, le

porte-parole officiel de la campagne a déclaré que le candidat Sissi se contenterait d’exposer son programme à travers ses interventions dans les médias. En revanche, si on devait l’imprimer, il faudrait consacrer trop de temps à répondre aux questions qu’il risquerait de soulever. Comment le candidat le mieux placé peut-il prendre prétexte de ses chances de gagner pour justifier cette “discrétion” à propos de son programme ? L’attitude des deux candidats est totalement incompréhensible. C’est contraire à toutes les règles de transparence. —Amr Khafagui Publié le 12 mai

L’indulgence américaine Alors que Sissi ne cesse d’attaquer les Etats-Unis, Washington a toujours cédé aux desiderata de l’armée égyptienne. —Now. Beyrouth

L

e chef du renseignement ég y pt ien, Moha med Tohami, puis le ministre des Affaires étrangères, Nabil Fahmi, se sont récemment rendus à Washington. A l’automne dernier, les Etats-Unis avaient gelé une partie de leur aide au Caire en raison de l’affligeant bilan du gouvernement égyptien dans le

domaine des droits de l’homme. Aujourd’hui, Washington débloque 300 millions de dollars et lève son interdiction sur les livraisons de matériel militaire lourd. Bien que la situation des droits de l’homme en Egypte ne se soit pas améliorée, Washington a donc cédé. Cette concession pourrait toutefois ne pas suffire au nouvel homme fort de l’Egypte, Abdelfattah Al-Sissi, qui soutient que les relations bilatérales ne pourront pas redevenir normales tant que les Etats-Unis n’auront pas présenté des excuses. Mais des excuses pour quoi exactement ? Depuis février 2011, Washington a rarement pris position vis-à-vis de l’Egypte sans avoir préalablement consulté l’armée égyptienne. Ainsi, la Maison-Blanche n’a poussé le président Hosni Moubarak à démissionner que quand les généraux ont ordonné au vice-président Omar Suleiman de lire un communiqué – vraisemblablement de Moubarak – annonçant son retrait. Les relations des Etats-Unis avec le président [islamiste déchu] Mohamed Morsi passaient par son ministre de la Défense, le maréchal Al-Sissi. Quand ce dernier a évincé Morsi, les Etats-Unis n’ont pas parlé de coup d’Etat : ils ont préféré éluder la question en disant que l’affaire était en cours d’examen. Le sous-secrétaire d’Etat William Burns a été le premier haut diplomate américain à se rendre au Caire et à rencontrer le gouvernement [intérimaire] mis en place par Sissi. De son côté, le maréchal a lancé une campagne populiste

Personne, au Caire, ne prend plus Washington au sérieux contre les Etats-Unis en accusant Washington de prendre parti pour les islamistes “terroristes”. A l’heure où il s’apprête à monter sur le trône égyptien [être élu président], il se présente comme l’homme qui a réussi à forcer la main des Américains, une manœuvre populiste à laquelle des démagogues comme Poutine aiment se livrer. A l’instar de Poutine, Sissi se dit probablement qu’en dirigeant la haine contre les Etats-Unis, il détourne la colère populaire des faiblesses de son gouvernement, y compris dans le domaine des droits de l’homme. Les principaux intérêts de Washington en Egypte sont définis en ces termes : le gouvernement égyptien garantit la sécurité des frontières du pays avec Israël, veille à ce que le canal de Suez reste ouvert et accorde aux Etats-Unis le droit de survoler le territoire. En contrepartie, l’Egypte reçoit près de 2 milliards de dollars d’aide par an, la majeure partie sous forme de matériel militaire lourd.

Droits de l’homme. Comme les différents gouvernements égyptiens ont toujours exaucé les vœux de Washington, les Etats-Unis se sont abstenus d’intervenir dans les conflits politiques internes de l’Egypte. De temps à autre, ils ont rappelé aux autorités égyptiennes les atteintes aux droits de l’homme commises dans leur pays. Mais

personne, au Caire, ne prend plus Washington au sérieux. Le maréchal Al-Sissi tient toutefois à ce que les Etats-Unis cautionnent pleinement sa version des événements survenus depuis juin dernier [le coup d’Etat contre le président Morsi] : seuls 15 % des 55 millions d’électeurs égyptiens ont accordé leur suffrage à Morsi, ce qui a conféré aux Frères musulmans une majorité parlementaire. C’est pourquoi, en juin 2013, des millions d’Egyptiens ont envahi la place Tahrir pour réclamer la démission de Morsi. Sissi ne pouvait qu’écouter ces “revendications populaires” et jeter Morsi en prison. Le maréchal et ses partisans soutiennent qu’un rassemblement peut l’emporter sur la voix des urnes. Ils en veulent pour preuve le renversement de Moubarak. Mais l’élection de ce dernier n’a jamais été validée par de respectables organisations internationales comme la Fondation Cartier, qui a certifié la régularité de l’élection de Morsi et du dernier scrutin parlementaire. Quand le mince argument de la légitimité populaire vole en éclats, les chargés de communication de Sissi à Washington ressortent l’un des plus vieux arguments des régimes autoritaires arabes : la stabilité. Mais si la stabilité l’emporte sur la démocratie, alors pourquoi avoir pris parti pour le renversement de Bachar El-Assad en Syrie, de Muammar Kadhafi en Libye et même de Moubarak ?

Démographie. L’argumentation de Sissi est encore moins convaincante quand il fait valoir que l’Egypte peut prêter main-forte à d’autres pays de la région. Depuis des décennies, Le Caire n’a aucune influence régionale. Les experts chargés de redorer le blason du maréchal mettent alors en avant la “bombe à retardement démographique” de l’Egypte. L’un de ses chargés de communication a ainsi fait valoir que la population égyptienne, de 94 millions d’habitants, augmentait de 1 million par an et que le pays allait avoir besoin d’un taux de croissance d’au moins 7 % pour pouvoir assurer un nombre d’emplois suffisant. Les Etats-Unis paient pour assurer leurs intérêts en Egypte, mais n’ont pas besoin de flatter l’ego de militaires mégalomanes ni de souscrire à leur version des événements. —Hussain Abdul-Hussain Publié le 28 avril


SECOND DÉPART

TURQUIE

De Trabzon au Nemrut Dag... une Turquie authentique Du 27 septembre au 8 octobre 2014 Au carrefour de nombreuses civilisations, l’Anatolie orientale abrite une richesse historique et archéologique peu connue : mosquées de l’époque seldjoukide, caravansérails, églises byzantines, monastères orthodoxes...

Des plateaux de la mer Noire aux plaines de Mésopotamie, en passant par le Nemrut Dag, sanctuaire impressionnant du roi Antiochus Theos 1er culminant à 2150 m, LA LIBRE ESSENTIELLE vous propose un voyage hors des sentiers battus ! Ses paysages grandioses et panoramas exceptionnels rivalisent de beauté. Au-delà d’une nature préservée, les hommes ont réalisé ici des œuvres exceptionnelles... Vols assurés par la compagnie aérienne Turkish Airlines, hôtels 4* et 5* le plus souvent de charme (normes locales), guide local francophone et accompagnement de Bruxelles à Bruxelles. PROGRAMME Jour 1_Bruxelles/Istanbul/Trabzon / Jour 2_Trabzon / Jour 3_Trabzon – Savsat / Jour 4_Savsat – Kars – Ani – Kars / Jour 5_Kars – Dogubeyazyt – Van / jour 6_Van – Cavustepe – Hosap – Van / Jour 7_Van – Ahlat – Midyat / Jour 8_Midyat – Mardin – Urfa / Jour 9_Urfa / Jour 10_Urfa – Adiyaman – Nemrut Dag / Jour 11_Nemrut Dag – Gaziantep / Jour 12_Gaziantep/Istanbul/Bruxelles LES PRIX 1990 €/pp en double / 2 340 €/pp en single

POUR TOUTE INFORMATION OPPORTUNITY ART ET CULTURE

RÉSERVEZ DÈS AUJOURD’HUI ET SOYEZ PARMI LES PRIVILÉGIÉS QUI PARTICIPERONT À CE VOYAGE INÉDIT À LA DÉCOUVERTE D’UNE « AUTRE TURQUIE » !

Lic. 1054 JetExpress

02 533 93 03 / info@ycopportunity.be www.opportunitytravel.be/artetculture


22.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1229 du 22 au 27 mai 2014 ↓ Dessin de Medi, Albanie.

amériques

Etats-Unis. Le tortionnaire afghan réfugié à Los Angeles Etroitement lié à la CIA, Haji Gulalai a fait torturer des centaines de prisonniers en Afghanistan. Il vit aujourd’hui aux Etats-Unis. Exfiltré par les services américains ?

—The Washington Post (extraits) Washington

E

n Afghanistan, sa seule présence suffisait à faire trembler les prisonniers. Des centaines d’individus incarcérés par son agence de renseignements étaient battus, torturés à l’électricité ou soumis à d’autres mauvais traitements. Certains auraient disparu. Puis Haji Gulalai a fini, lui aussi, par disparaître. Gulalai a dirigé les services de renseignement afghans à Kandahar après l’invasion américaine de 2001, puis il a été nommé à la tête de la section des détentions et des interrogatoires. Après 2009, sa trace se perd. Du fait de sa réputation de brutalité, on souhaitait dans les deux camps voir disparaître Gulalai. Par deux fois au moins, les talibans ont essayé de l’éliminer. Malgré ses liens avec la CIA et le président afghan, Hamid Karzai, de hauts fonctionnaires

des Nations unies et des parteA l’heure où les Etats-Unis s’apnaires de la coalition américaine prêtent eux aussi à quitter l’Afghacherchaient à le mettre au pas ou nistan, l’affaire Gulalai soulève à le faire évincer. des questions critiques quant à ce Aujourd’hui, Gulalai habite une désengagement. Que vont devenir maison en stuc rose à la périphé- les milliers d’Afghans qui veulent rie de Los Angeles. On partir dans les bagages ne sait pas très bien des Américains ? Et comment il a fini par comment les instituse retrouver aux Etatstions mises en place Unis. Des responsables par les Etats-Unis – en afghans et d’anciens particulier la Direction ENQUÊTE nationale de la sécucollègues de Gulalai affirment que ses relarité (NDS), le service de tions aux Etats-Unis – et l’inquié- renseignements afghan – vont-elles tude grandissante au sujet de sa traiter ceux qui restent au pays ? sécurité – expliquent son étonMalgré ses lourds antécénante réinstallation. dents de violations des droits Mais la CIA se défend d’avoir de l’homme, Gulalai a pu franjoué le moindre rôle dans le départ chir les barrières de l’immigrade Gulalai. Des responsables du tion imposées aux Afghans dont Département d’Etat et du minis- le travail pour les Etats-Unis faitère de la Sécurité intérieure se sait des cibles potentielles des sont refusés, au nom de la pro- talibans. Bon nombre d’entre eux tection de sa vie privée, à tout ont été refoulés à la frontière pour commentaire concernant son des raisons de sécurité secrètetransfert ou son statut vis-à-vis ment soulevées par des agences des services d’immigration. de renseignements américaines.

Depuis sa fondation, la NDS dépend de la CIA, à tel point qu’il s’agit presque d’une filiale – fondée, entraînée et équipée par la maison mère. Dans ce partenariat, Gulalai était réputé pour son efficacité mais jugé dangereux. Il était un féroce adversaire des talibans et un parfait représentant des méthodes employées par la NDS. “C’est le tortionnaire en chef”, assure un haut diplomate occidental qui a rencontré un prisonnier dans un centre de la NDS à Kaboul pour enquêter sur la manière dont il avait été traité. Lors de l’entretien, Gulalai est entré sans s’annoncer. Le détenu est devenu agité et a baissé la tête en signe de soumission. “Il était terrorisé.” Des responsables américains affirment que la CIA a pris des mesures pour enrayer les abus de la NDS, notamment en sensibilisant ses agents aux droits de l’homme et en incitant l’agence à permettre l’accès des locaux au Comité international de la CroixRouge et à d’autres organismes de contrôle. Mais, même après le départ de Gulalai, des rapports de l’ONU ont conclu que les prisonniers faisaient fréquemment l’objet de mauvais traitements. Gulalai, la petite soixantaine, vit dans une maison de location, dans la banlieue de Los Angeles, où la chaleur sèche et les collines dénudées aux alentours rappellent Kandahar. Devant la maison, le jardin est entouré d’une haute palissade au portail verrouillé. A l’arrière, Gulalai fait pousser des agrumes. Gulalai, dont le vrai nom est Kamal Achakzai, partage la maison avec plusieurs membres de sa famille, dont sa femme et ses enfants. “Ils restent entre eux,

assure un voisin. Ils ne nous parlent pas, à part pour dire bonjour.” En Californie du Sud, Gulalai est entouré d’un réseau d’Afghans, qu’il connaît parfois depuis l’enfance. “Nous nous voyons tous les week-ends, nous jouons aux cartes”, assure Bashir Wasifi, qui a fréquenté la même école que Gulalai à Kandahar dans les années 1960, avant de s’installer aux EtatsUnis en 1979.

Difficulté d’adaptation. Wasifi affirme que Gulalai est arrivé sans prévenir avec une bonne dizaine de proches il y a quelques années, après le meurtre de deux de ses frères et de l’un de ses fi ls par les talibans. Les circonstances de ce voyage ont convaincu certains Afghans que Gulalai avait reçu une aide spéciale des EtatsUnis. “Il a été amené ici par votre gouvernement”, assure Wasifi. Gulalai a eu du mal à s’adapter. Il n’a pas d’emploi et parle mal l’anglais. On ne sait pas de quoi vit sa famille, même si ses amis et ses proches assurent que les fils de Gulalai travaillent et que la famille possède des biens en Afghanistan. Wasifi assure que Gulalai a renoncé à la violence liée à son ancien mode de vie et qu’il tente de tirer le meilleur parti de sa nouvelle situation. “Son rôle était ingrat, il devait faire des choses cruelles, mais dans le fond il n’est pas comme ça, affirme Wasifi. Il a traqué Al-Qaida pendant dix ans. On n’en ressort pas indemne.”

Aujourd’hui, Gulalai habite une maison en stuc rose à la périphérie de Los Angeles.


AMÉRIQUES.

Courrier international — no 1229 du 22 au 27 mai 2014

Après les attentats du 11 septembre 2001, Gulalai faisait partie d’un groupe de Pachtounes recrutés par la CIA pour aider l’agence, ainsi que certaines équipes des forces spéciales, à s’emparer de Kandahar, fief des talibans. Gulalai avait grandi dans cette ville, entouré de combattants éminents qui, avec l’aide de la CIA, avaient entrepris de chasser les Soviétiques d’Afghanistan. Parmi ces combattants, bon nombre ont rallié les talibans ou sont devenus de hauts responsables dans le gouvernement Karzai. Gul Agha Sherzai, un ancien camarade de classe de Gulalai, l’appelait “le gamin le plus dur de l’école”. Sherzai, candidat à la présidence de l’Afghanistan, a pris la tête de l’offensive pour reprendre Kandahar en 2001. Quand il a été nommé gouverneur de la province, un an plus tard, il a confié à son ami Gulalai les fonctions de sécurité et de renseignement. A l’époque, la CIA essayait de bricoler un service de renseignements national qui puisse protéger les autorités afghanes contre les menaces intérieures tout en débusquant les agents d’Al-Qaida. Les séances de formation portaient, entre autres, sur les lois contre la torture. “Cette partie de la formation était obligatoire”, souligne un ancien responsable du renseignement américain. Mais dans le même temps la CIA aménageait des prisons secrètes où les suspects d’Al-Qaida subissaient des tortures, notamment la simulation de noyade. En 2002, dans l’un des centres de détention afghans de l’agence, connu sous le nom de Salt Pit [la mine de sel], un prisonnier est mort de froid après avoir été aspergé d’eau

Tabassages, supplices, disparitions faisaient partie de ses méthodes et laissé seul jusqu’au lendemain. La NDS est devenue une extension de la CIA. Forte de 20 000 salariés, elle s’est dotée d’un réseau de dizaines de prisons. Dans une guerre qui a fini par se résumer à une escalade d’incursions et d’arrestations, la NDS est devenue un rouage essentiel de la sécurité. Ses centres de détention comptaient des milliers de prisonniers capturés par la CIA, l’armée américaine et les forces de la coalition. L’antenne de la NDS à Kandahar était une destination privilégiée pour de tels “arrivages” : il y avait une grande prison près de l’aéroport de Kandahar ainsi que des cellules d’interrogatoire clandestines dans des quartiers résidentiels, à en croire d’anciens détenus et des responsables occidentaux. Un haut responsable afghan qui a travaillé pour la NDS assure que Gulalai s’est servi de ses prérogatives pour régler des comptes tribaux et enrichir son clan. Des armes saisies par la NDS ont été envoyées dans un dépôt d’armes de Gulistan, la ville natale de Gulalai. Les familles étaient obligées de payer une rançon pour obtenir la libération d’un prisonnier. “Il les torturait et leur extorquait de l’argent”, précise ce responsable. Les défenseurs de Gulalai affirment que son travail titanesque et dangereux – sécuriser une province qui avait servi pendant des années de base d’opérations aux talibans et à Al-Qaida – exigeait qu’il soit impitoyable. Sherzai,

↑ Haji Gulalai (à droite avec des lunettes) aux côtés du président afghan Hamid Karzai, à Kandahar en août 2002. Photo Thomas Van Houtryve/AP-Sipa

l’ancien gouverneur de Kandahar, nie les accusations portées contre son chef du renseignement. “C’était un homme fort, très courageux, assure-t-il. Il n’a torturé personne. Il était sous mes ordres et je ne l’aurais pas laissé faire une chose pareille.” En 2005, Gulalai avait survécu à plusieurs tentatives d’assassinat et les autorités faisaient l’objet de pressions croissantes pour obtenir son éviction. Par deux fois, des fonctionnaires de l’ONU ont convaincu Amrullah Saleh, alors à la tête de la NDS, de donner des ordres pour limoger Gulalai. Mais ces ordres ont à chaque fois été annulés à la suite de pressions ethniques. Loin d’être renvoyé, Gulalai a été promu au quartier général de la NDS, à Kaboul, et s’est vu confier la section des enquêtes de l’agence, connue sous le nom de “département 17”. Ce poste lui donnait autorité sur la principale prison de la NDS à Kaboul, vers laquelle des prisonniers de tout le pays étaient envoyés pour des détentions de longue durée. Des plaintes pour mauvais traitements ont commencé à apparaître.

Tortures systématiques. Une note secrète diff usée parmi de hauts responsables de l’ONU et des diplomates occidentaux, fin 2007, dénonçait les tortures “systématiques” pratiquées par la NDS et désignait Gulalai comme principal responsable. “Il participait personnellement à des séances de tabassage assimilables à des actes de tortures, il faisait arrêter des suspects illégalement et arbitrairement, et les arrestations ne faisaient l’objet d’aucun contrôle”, affirmait la note, qui évoquait aussi des “disparitions”. Parmi les méthodes de Gulalai, la note cite “des coups de bâton assénés jusqu’au sang, des privations de sommeil pouvant aller jusqu’à treize jours, de longues séances pendant lesquelles le supplicié est attaché au plafond par des menottes et des chaînes”. Le traitement le plus dur était réservé aux “prisonniers spéciaux” de Gulalai, ceux qui étaient suspectés d’avoir participé à des attentats contre sa famille ou son clan. Finalement, face au danger grandissant auquel lui et sa famille étaient exposés, Gulalai a organisé son départ. En mars 2007, il a échappé de justesse à un attentat suicide près de l’entrée d’une importante mosquée de Kaboul.

Le mois dernier, dans une brève interview téléphonique, le fils de Gulalai, Raqib Achakzai, a expliqué que sa famille avait été obligée de fuir. “Ils ont tué mes cousins et quatre de mes oncles, c’est pour cela que nous sommes venus ici”, déclare Achakzai, qui travaille aujourd’hui comme sous-traitant pour l’armée américaine en Caroline du Nord. Mais il a refusé d’entrer dans les détails du départ de sa famille d’Afghanistan. La CIA nie toute implication dans la fuite de Gulalai. “La CIA n’a joué aucun rôle dans la réinstallation de Haji Gulalai aux EtatsUnis”, a déclaré le porte-parole de l’agence, Dean Boyd. Le droit d’asile est destiné à assurer un refuge sûr aux étrangers susceptibles d’être arrêtés, torturés ou tués s’ils rentrent dans leur pays. Mais la loi américaine interdit d’accorder l’asile à des personnes qui en ont persécuté d’autres. Tandis que Gulalai s’habituait à sa nouvelle vie en Californie du Sud, les Nations unies et d’autres organismes internationaux se lançaient dans une enquête plus approfondie sur les sévices infl igés aux prisonniers par la NDS, ainsi que par l’armée et la police afghanes. En 2011 et 2013, la Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan a publié des rapports fondés sur des interviews de centaines de prisonniers. Il en ressort que la NDS pratiquait la torture à l’échelle de tout le pays et en particulier sur cinq sites, dont Kandahar, où les deux tiers des prisonniers interrogés disent avoir été “systématiquement torturés”. Ces rapports, publiés dix ans après le début de la guerre, ont entraîné des réformes importantes, quoique tardives. Gulalai est retourné plusieurs fois en Afghanistan ces derniers mois pour y vendre des biens immobiliers, selon des membres de sa famille. S’ils ont effectivement eu lieu, ces voyages vont à l’encontre de l’idée selon laquelle l’Afghanistan serait devenu trop dangereux pour lui. De quoi compliquer sa demande d’asile. Des Afghans qui ont travaillé pour l’armée américaine ou des agences américaines, notamment comme interprètes ou agents de sécurité, ont saturé de demandes le service chargé de traiter un programme de visas spéciaux pour les Etats-Unis. Ils cherchaient à quitter le pays avant le départ des forces américaines. Le département d’Etat a accordé des visas

23

à environ 3 000 Afghans dans le cadre de ce programme, assure une porte-parole. Mais pas moins de 5 000 autres sont maintenant en concurrence sur moitié moins de créneaux. Wasifi affirme que Gulalai a obtenu un statut de résident permanent aux Etats-Unis l’année dernière et qu’il a entrepris des démarches pour obtenir la nationalité américaine. Les accusations portées contre lui, aux dires de Wasifi, ne devraient pas y faire obstacle. “Les Etats-Unis n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes, estime ce dernier. S’il a fait du tort à la société, c’est votre faute. C’est vous qui l’avez nommé à ce poste. La NDS n’existait pas avant. Vous l’avez créée. Si vous occupez un pays, c’est vous qui êtes responsables.” —Greg Miller, Julie Tate et Joshua Partlow Publié le 29 avril

Contexte ●●● La totalité des troupes américaines vont-elles être retirées d’Afghanistan avant le 31 décembre 2014, date de la fin de la mission de combat de l’Otan dans le pays, mettant fin à treize ans de guerre ? La Maison-Blanche semble de plus en plus privilégier cette voie en l’absence de signature d’un nouveau traité de sécurité avec les autorités afghanes, qui aurait permis de laisser quelques milliers de soldats stationnés dans le pays en 2015. Il reste actuellement 51 000 soldats de l’Otan en Afghanistan, dont 33 000 Américains. La CIA a également annoncé la fermeture de l’ensemble de ses stations provinciales en Afghanistan pour le début de l’été et son recentrage sur la région de Kaboul. Washington pourrait cependant tenter de négocier un nouveau traité de sécurité avec le successeur du président Hamid Karzai, qui sera désigné le 14 juin, lors du second tour de l’élection présidentielle afghane.


24.

AMÉRIQUES

Courrier international — no 1229 du 22 au 27 mai 2014

COLOMBIE

La guérilla renonce au narcotrafic Le gouvernement et les Farc viennent de signer un accord décisif pour le processus de paix.

—El Tiempo (extraits) Bogotá

P

our la première fois depuis 1993, date à laquelle l’organisation avait décidé d’exploiter au maximum le trafic de drogue pour financer la multiplication de ses fronts, les Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc) viennent d’annoncer publiquement leur volonté de “mettre fin à tous les liens de la rébellion avec ce phénomène”. Et

pour la première fois depuis 1994, date à laquelle il en avait fait l’axe principal de sa politique de lutte contre la drogue, l’Etat colombien envisage désormais l’épandage de puissants herbicides comme “une possibilité envisageable dans les cas les plus extrêmes”. Ces avancées ont été obtenues au terme du troisième volet des pourparlers de La Havane [qui en comprennent six], signé vendredi 16 mai entre le gouvernement de Bogotá et les Farc, qui ouvre une nouvelle perspective : celle de la collaboration de la principale organisation clandestine colombienne dans la lutte contre le narcotrafic. Or la guérilla est un acteur de premier plan du marché de la drogue en Colombie, grâce à sa présence dans les principales enclaves productrices de coca mais aussi parce que plusieurs de ses fronts (ceux du Sud-Ouest, mais aussi les fronts du Meta, du Guaviare, du Chocó et du Catatumbo) sont totalement engagés dans le trafic. La Colombie produit chaque année quelque 300 tonnes de

cocaïne. Et les Farc auraient la mainmise sur au moins la moitié de ce marché, aux stades les plus avancés de la chaîne : élaboration de la pâte de base à partir des feuilles de coca, gestion des routes de transit, vente aux trafiquants locaux et contacts avec les cartels mexicains (surtout celui du Sinaloa). Selon Daniel Mejía, directeur du Centre sur la sécurité à l’université des Andes, le narcotrafic rapporterait aux Farc environ 2,5 milliards de dollars par an, soit la moitié du “chiffre d’affaires” que réalise en Colombie cette activité illégale. L’accord de La Havane insiste par ailleurs sur la nécessité de renforcer les politiques de développement et d’accentuer leurs volets régional et local, d’intensifier la lutte contre la corruption dans les institutions de l’Etat noyautées par le narcotrafic, de réformer voire d’enrichir la réglementation permettant de combattre le trafic, mais aussi de dépénaliser les maillons les plus faibles de la chaîne (consommateurs et cultivateurs).

Le point sur lequel le gouvernement colombien se montre le plus souple, la fumigation, est subordonné à la participation [des Farc] au déminage des champs, criblés de mines antipersonnel. Car la fumigation ne sera plus l’axe principal de la politique de lutte antidrogue, c’est un point clé de ces derniers accords. Depuis 1994, quelque 1,9 million d’hectares de coca ont été aspergés de pesticides. Cette stratégie polémique a néanmoins permis de réduire la superficie des plantations de 75 % depuis la fi n des années 1990 : de 200 000 hectares de coca il y a quinze ans, on est passé à 50 000 aujourd’hui. L’ancien vice-ministre Farid Benavides rappelle que “les rapports de l’ONU montrent que le replantage est plus limité dans les zones où parviennent l’Etat et les services publics, et au contraire plus important là où l’Etat ne montre que sa face répressive”. —Jhon Jairo Torres Publié le 17 mai

Contexte ●●● “Fait sans précédent”, selon Semana, à dix jours du premier tour de l’élection présidentielle du 25 mai, les Farc et l’ELN, la deuxième guérilla colombienne, ont annoncé un cessez-le feu unilatéral du 20 au 28 mai. Les deux favoris des sondages, l’actuel président Juan Manuel Santos (droite) et le dauphin de l’ex-président Alvaro Uribe, Oscar Zuluaga (encore plus à droite), s’affrontent dans une campagne très virulente. Santos a misé sa réélection sur les négociations de paix, tandis qu’Alvaro Uribe et Oscar Zuluaga sont au cœur d’un scandale d’écoutes illégales visant à saboter le processus de paix.

Ce mois-ci, , le magazine masculin hybride business & life hy f sty tyle dont tout le monde parle, sort, en plus de sa version hab a ituelle, un numéro collector tout rose pour les fe f mmes… C’est le printemp m s!

COLLECTOR EN VENTE CHEZ TOUS LES MARCHANDS DE JOURNAUX V rsion bleue, pour les garçons : 6 € Ve V rsion rose, pour les filles : 6 € Ve

LANCÉ PA P R IDEAT A ÉDITIONS, L’ÉDITEUR DU MAGAZINE DESIGN


25

Courrier international — no 1229 du 22 au 27 mai 2014 ↙ Dessin de Damien Glez, Ouagadougou.

afrique

Algérie. Le business de l’amour halal Meetarabic, InchAllah, Mektoube ou Muslima : les sites de rencontres islamisés se multiplient sur la Toile et sont très sollicités dans les pays du Maghreb.

qui ne fait pas la prière, c’est mon principal critère de sélection.” Les sites de rencontres dits musulmans prennent ainsi le soin d’élaborer des slogans sur mesure. Lehlel.com proclame qu’il s’agit d’un site réservé aux “relations sérieuses et halal”. “Notre volonté première”, dit Rachid Dhimane, gérant de Lehlel. com, “est de permettre à des personnes de faire des rencontres, et ce dans le respect de valeurs communes. Effectivement, la religion fait partie des critères de certains inscrits et notre équipe d’administrateurs veille au quotidien à ce que certaines règles et bonnes mœurs soient strictement respectées. Ainsi, toutes les annonces et photos sont visionnées une par une avant d’être publiées. En cas d’annonces suspectes ou de photos douteuses, Lehlel.com se réserve le droit de refuser l’inscription.”

Spécialisation. L’idée de créer

—El-Watan (extraits) Alger

L

es réseaux de rencontres pour les musu lma ns connaissent un grand succès sur le Net. De nombreux Algériens et Algériennes se sont laissé tenter, espérant trouver, si Dieu le veut, l’âme sœur sur la Toile. “Vous êtes musulman et vous recherchez un musulman ou une musulmane pour un mariage musulman.” Là, au moins, il n’est pas possible de se tromper : la récurrence des mots “islam”, “valeurs” et “traditions” est suffisamment distillée dans les pages du site Meetarabic pour attirer des jeunes qui cherchent l’âme sœur sans offenser leurs principes. Ces sites à consonance maghrébine font f lorès sur la Toile. Ils portent des noms tels que InchAllah, Mektoube, Lehlel [le

halal], Muslima, Meetarabic. Le design est moderne et le discours est simple : tous promettent aux célibataires de leur faire rencontrer la perle rare afin de partager leur vie dans “le respect de la religion et des valeurs ethniques communes”.

Des slogans sur mesure. “Sur les autres sites, on ne trouve pas les profils recherchés, il y a beaucoup de plaisantins. Là au moins il y a des gens sérieux, des Algériens et des Maghrébins avec lesquels nous avons beaucoup de choses en commun”, nous explique Naïma, 27 ans, célibataire. Inscrite sur le site InchAllah.com depuis près de deux mois, elle n’a pas encore trouvé l’amour. “Je ne désespère pas”, dit-elle avec un grand sourire. C’est que, sur ce genre de sites, il est d’usage de mentionner ses

préférences, ses hobbys, mais aussi son rapport à la religion. Certains sites, à l’exemple d’eMoqabala [e-Rencontre], qui doit être mis en ligne très bientôt, soumettent un questionnaire à leurs inscrits pour savoir s’ils ont recours à l’usure [illicite selon les préceptes de l’islam], s’ils pratiquent la zakat [l’“aumône” ; le premier sens de la zakat, qui est le troisième pilier de l’islam, est la “purification”] ou s’ils ont déjà consommé un verre d’alcool. Le visage encadré par un foulard bariolé, la jeune assistante de direction nous confie : “Je ne m’imagine pas épouser un homme

Les annonces et les photos sont visionnées une par une

un site communautaire dédié à la recherche de l’âme sœur lui est venue en observant son entourage. “Je me suis rendu compte, dit-il, que l’on était loin de l’époque de nos parents, où l’on pouvait rencontrer son mari ou sa femme à 18 ans, échanger quelques mots et se marier dans les mois qui suivaient. Aujourd’hui, les personnes de ma tranche d’âge, les 25-35 ans, finissent leurs études de plus en plus tard, pensent davantage à leurs loisirs, à s’amuser, à voyager.” “Beaucoup de personnes dans mon entourage me disent ne pas savoir où rencontrer des personnes de confession musulmane qui répondent à tous leurs critères, dans un cadre sécurisé, sans que cela prenne des années”, explique-t-il, précisant que les Algériens ou les émigrés d’origine algérienne présents sur le site Lehlel.com représentent environ 35 % des inscrits. “Le point commun à toutes ces personnes est qu’elles ont toutes des critères bien définis. Autrement dit, elles savent ce qu’elles veulent et surtout ce qu’elles ne veulent pas. Certains sont attirés par les grands, d’autres par les petits. Certains apprécient les bruns, d’autres les blonds”, explique Rachid Dhimane en réfutant l’appellation “site communautaire”. “L’origine et la communauté auxquelles appartiennent les inscrits ne sont que des critères parmi d’autres. Il ne faut pas voir dans notre site autre chose qu’un lieu permettant la rencontre de personnes qui savent déjà très bien ce qu’elles

“L’origine et la communauté ne sont que des critères parmi d’autres” recherchent. Nous ne faisons que leur apporter notre aide avec un lieu sécurisé facilitant l’échange. Notre participation s’arrête ici, le reste c’est le destin !” Sur la Toile, la concurrence est rude et le nombre de sites de rencontres spécialisés est croissant. Le site InchAllah. com, à en croire Nissaf Hajaj, 37 ans, directeur de la société Cajis, qui l’édite, revendique pas moins de 2,5 millions de membres depuis sa création, en 2010. Il compte environ 300 000 inscrits en Algérie et 600 000 inscriptions émanant d’Algériens. Les concepteurs du site insistent sur le fait que l’islam auquel ils adhèrent n’est point celui qui est “instrumentalisé de part et d’autre, politisé ou même commercialisé”. L’explosion des sites religieux ne répondrait aucunement, d’après Nissaf Hajaj, à une “explication sociologique”. “Il s’agit simplement, dit-il, d’une tendance de fond observée sur le web, qui tend à la spécialisation des sites. On l’observe aisément sur les sites d’e-commerce, qui se spécialisent fortement. Les sites de services n’échappent pas à cette règle et on voit apparaître des sites pour toutes les religions et, plus globalement, pour toutes les convictions (religieuse, politique…).” Derrière l’aspect religieux, le business reprend vite ses droits. Le site Muslima.com est géré par Cupid Media, leader international des sites de rencontres, basé en Australie. L’entreprise possède pas moins de trente-cinq sites de niches, dont un site de rencontres pour les parents célibataires, un pour les chrétiens et un pour les Noirs. —Amel Blidi Publié le 8 mai

ARCHIVES

courrierinternational.com q{“Tunisie : les sex-shops halal, un créneau porteur”, l’article du site tunisien Leaders. q{“Algérie : femmes de Noirs”, le reportage du quotidien algérien El-Watan.


26.

AFRIQUE

Courrier international — no 1229 du 22 au 27 mai 2014

NIGERIA

Boko Haram : une faillite africaine Il aura fallu le sommet du 17 mai à Paris, convoqué par François Hollande, pour que les chefs d’Etat de la région réagissent à la menace du groupe islamiste.

—Le Pays (extraits) Ouagadougou

F

rançois Hollande mène une fois de plus, comme au Mali et en Centrafrique, le bon combat. C’est tout à son honneur et à celui de son pays, la France. Certes, en étant de toutes les batailles pour la sécurité en Afrique, la France défend d’une manière ou d’une autre ses propres intérêts. Mais c’est tout à l’honneur d’un Etat de savoir aussi défendre ses intérêts avec, qui plus est, la possibilité de sauver des vies

humaines là où le laxisme et l’incapacité des dirigeants africains se sont révélés au grand jour. Car, il faut bien l’avouer, cette grandeur de la France contraste bien avec la faillite morale dont font preuve les chefs d’Etat africains [le sommet du 17 mai a réuni les présidents nigérian, tchadien, camerounais, nigérien et béninois, et des représentants des Etats-Unis, du Royaume-Uni et de l’Union européenne]. Comme le dit la sagesse de chez nous, “la chèvre qui mord le visiteur indésirable aura humilié le chien”

en palliant sa défaillance. C’est une énième humiliation. En effet, les présidents africains ainsi que l’Union africaine (UA) et ses organisations sous-régionales brillent par leur absence du débat. Même la Communauté économique du développement des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), dont le siège est à Abuja, au Nigeria, n’a pas eu une réaction à la hauteur du crime de Boko Haram [près de 300 ly– céennes, enlevées le 14 avril et le 4 mai, sont détenues par ce groupe].

Indifférence. Comment l’Afrique peut-elle espérer être prise au sérieux quand elle se montre incapable ne serait-ce que de crier son indignation quand ses enfants tombent entre les griffes de tels fous ? Car ce qui indigne dans cette affaire, c’est moins le fait de manquer de moyens et d’expertise pour combattre avec efficacité le terrorisme que celui de ne pas daigner lever le petit doigt, tenter quelque chose pour ramener les enfants dans leurs familles, quitte à demander le soutien du reste du monde.

Le président nigérian, Goodluck Jonathan, incarne aujourd’hui le symbole de cette faillite morale. Il aura pris tout son temps pour avouer son impuissance et appeler à l’aide. Car il a fallu que des femmes sonnent la révolte pour l’arracher à sa torpeur. C’est bien là le malheur de cette Afrique qui ne manque jamais l’occasion de montrer au reste du monde qu’elle demeure une “mineure” qui n’a pas encore le sens des responsabilités. Cette Afrique-là se caractérise essentiellement par deux défauts. Le premier est le manque d’initiative. Aujourd’hui, l’Afrique n’a plus de visionnaires à la tête de ses Etats. Par conséquent, elle est toujours surprise par les événements et ne tire presque jamais de leçon de ce qui arrive dans l’un ou l’autre de ses Etats. Le deuxième défaut est l’indifférence des chefs d’Etat africains quant au sort de leurs compatriotes. Ils se font un malin plaisir à exploiter la misère et l’ignorance des peuples, occupés qu’ils sont à “régner”. C’est

cette indifférence que l’on perçoit à travers la banalisation de la vie humaine et le refus de respecter l’âme de leur Etat, la Constitution.

Société civile. A l’opposé de leurs homologues occidentaux qui ne ménagent aucun effort quand un seul de leurs compatriotes est en danger, les chefs d’Etat africains, dans leur écrasante majorité, ne se remuent que si leur fauteuil est menacé. Il faut espérer que l’indignation et la mobilisation tous azimuts permettront de sonner le glas de Boko Haram, qui aura prouvé par cet acte toute sa barbarie. Il est, du reste, heureux que des voix se soient élevées des profondeurs de l’Islam, avec la sortie d’autorités musulmanes, pour condamner avec la dernière énergie le fondamentalisme de ces terroristes. La société civile africaine doit elle aussi se réveiller. Il lui appartient de combler le vide béant laissé par les chefs d’Etat dans la défense des intérêts des populations.— Publié le 15 mai


27

Courrier international — no 1229 du 22 au 27 mai 2014

↙ Dessin de Kazanevsky, Ukraine.

europe

Ukraine. Un scrutin pour sortir de la crise L’Est doit trouver sa place au sein d’un Etat décentralisé, estime un expert russe, à la veille de la présidentielle du 25 mai.

—Gazeta.ru Moscou

L

e drame ukrainien est proche de son acmé. Le scrutin du 25 mai sera le dernier acte, qui débouchera sur une partition définitive ou, au contraire, un début de dialogue à l’échelle du pays. Les référendums qui ont eu lieu le 11 mai dans l’est du pays peuvent aussi bien laisser présager une scission finale qu’amener un débat constructif. Que s’est-il passé en Ukraine au cours de l’hiver et du printemps derniers ? Une crise politique, provoquée par l’incurie des dirigeants et encouragée par des intérêts extérieurs, qui a fini par faire tomber le gouvernement. La chute du régime a donné le pouvoir à une coalition opportuniste qui

tire sa légitimité, non pas d’un processus légal, mais de l’élan révolutionnaire de Maïdan et du soutien moral et politique de l’Occident. Le pouvoir exécutif est passé principalement aux mains de Batkivchtchina [la Patrie], le parti de Ioulia Timochenko, restant de fait dans le giron de l’establishment. Quant à la façade idéologique, elle est l’œuvre des forces nées de la vague de protestation emmenée par le parti nationaliste Svoboda et des formations radicales telles que Pravy Sektor [plateforme de groupuscules d’extrême droite]. L e P a r t i des ré g ion s a implosé, perdant avec la fuite de Viktor Ianoukovitch sa capacité d’initiative, mais surtout sa structure institutionnelle et toute

espèce d’intelligibilité publique. Ainsi, lorsque les “hommes forts” de Donetsk ont été destitués, le pouvoir est passé dans d’autres mains, tout aussi habiles, qui ont pensé que Maïdan leur donnait carte blanche pour construire l’Ukraine à leur idée. Plus d’un mois et demi est passé entre la fuite de Ianoukovitch et l’explosion politico-sociale du Donbass, et pas un seul des nouveaux dirigeants ne s’est donné la peine de s’occuper du problème des régions de l’Est. C’est d’autant plus étonnant que, après la perte de la Crimée, il était évident qu’une sérieuse menace de soulèvement et de sécession couvait à l’Est. Le manque de professionnalisme des dirigeants de Kiev n’est pas seul en cause. L’arrogance révolutionnaire a également joué son

rôle. Kiev a pensé que son mandat, gagné à la faveur de troubles massifs, lui donnait le droit d’ignorer tout désaccord en taxant celui-ci de “contre-révolutionnaire” ou de “reliquat du passé”.

Prudence de Moscou. Les référendums de Donetsk et de Louhansk pourraient difficilement être considérés comme des bases juridiques acceptables pour toute décision ultérieure, mais tel n’était pas leur objectif. Le taux de participation élevé a démontré que ces républiques autoproclamées n’étaient pas dirigées par une clique de criminels marginaux sans aucun soutien populaire. Les violences, puis les référendums ont rappelé à Kiev qu’il était impossible de mettre ces populations devant le fait accompli et de décider de leur avenir sans elles. Sans ce terrible rappel, les nouveaux dirigeants auraient préféré ignorer l’opinion de ces régions idéologiquement “arriérées”. Aujourd’hui, demander l’avis des régions du Sud-Est est devenu une pratique normale, recommandée même par le département d’Etat américain. Impossible de savoir si, le 25 mai, il y aura des élections à Donetsk et dans les autres villes de l’Est. L’Occident est prêt à en accepter les résultats, quels qu’ils soient, pourvu que ces élections aient bien lieu. Quant à la Russie, à en juger par les déclarations de Vladimir Poutine, elle pourrait fermer les yeux sur les éventuelles irrégularités de scrutin. Si l’on en croit les sondages, les hommes de paille de Batkivchtchina, dont l’image est désormais indissociable des “opérations antiterroristes” menées dans l’est du pays, devraient laisser la place à Petro Porochenko, actuel favori du scrutin présidentiel. Les vainqueurs pourront donc bénéficier d’une nouvelle marge de manœuvre, si tant est qu’ils souhaitent manœuvrer. La construction du nouvel Etat ukrainien devra intégrer les représentants des régions orientales où ont été organisés ces référendums, qui ont bénéficié d’une participation massive. Miser à nouveau sur la répression, sur la neutralisation des fédéralistes aurait des conséquences déplorables. Ce qui intéresse Moscou, c’est le dialogue, dans la mesure où celui-ci inclurait les nouvelles “républiques populaires”. La réaction prudente de la Russie face aux référendums montre qu’elle mesure bien les graves conséquences qu’aurait pour

elle une annexion (ou la reconnaissance de l’indépendance) de ces territoires, en termes de dépenses et de riposte de l’Occident. Ce scénario n’est envisageable que dans le pire des cas – si les activistes de l’Est devaient subir une répression de grande ampleur – et prendrait la forme, plutôt que d’une victoire désirée, d’une opération contrainte de sauvetage de vies humaines et de l’honneur de la Russie. En revanche, une Ukraine décentralisée où les intérêts des régions de l’Est seraient représentés, notamment par le mouvement fédéraliste, répondrait davantage aux intérêts de la Russie. Moscou pourrait se contenter de soutenir moralement, politiquement et, éventuellement, économiquement les “républiques populaires”. En cas de nécessité extrême, il pourrait recourir à des actions concrètes, comme il l’a fait fin avril en organisant des manœuvres militaires à la frontière.

Droit de veto. Mais Moscou doit aussi éviter de se trouver pris au piège de sa propre rhétorique et des radicaux prorusses de l’est de l’Ukraine. Ce qui conviendrait au Kremlin, ce serait un Etat ukrainien qui compterait parmi ses “actionnaires” une véritable force prorusse. Reste à fabriquer cette force, ou à favoriser son apparition. Durant les vingt dernières années, une telle force politique n’a jamais existé. Le chaos a provoqué la division du pays, mais cela a permis à l’Ukraine de l’Est d’affirmer son identité et de prendre conscience de ses intérêts face à ses “autres” concitoyens. C’en est fini de la cohabitation amorphe et de la politique de l’autruche. Le pays a besoin d’une législation qui garantirait les droits et les devoirs de tous dans une Ukraine décentralisée. Il est évident que, même en cas de stabilisation politique, les forces pro-occidentales seront de toute façon majoritaires. En particulier parce que, avec la Crimée, l’Ukraine a perdu une grande partie de son électorat russe et prorusse. Cependant, dans l’agitation actuelle et dans la perspective des changements à venir, pourrait émerger un parti influent qui rassemblerait cette minorité prorusse, laquelle aurait ainsi un “droit de veto”. Ce scénario semble utopique mais toute autre issue serait destructrice. —Fiodor Loukianov Publié le 15 mai


28.

EUROPE

Courrier international — no 1229 du 22 au 27 mai 2014

Jouet de l’ancien pouvoir ? L’industriel Petro Porochenko, surnommé le “roi du chocolat”, caracole en tête dans les sondages à quelques jours de la présidentielle. Mais celui qui semble être l’homme providentiel n’a en réalité pas de programme, ni même de parti.

—Oukraïnska Pravda (extraits) Kiev

L

’organisation de la campa g ne élec tor a le de Petro Porochenko a mis en lumière les points faibles de celui qui s’annonce comme le vainqueur probable de la course à la présidence. Dès à présent, il est possible de déterminer les problèmes auxquels il sera confronté s’il est élu. Pour commencer, Porochenko ne dispose pas de sa propre équipe politique. Il doit par conséquent s’appuyer sur des alliances de

circonstance, en particulier avec des représentants de l’ancien pouvoir, dont il pourrait aisément devenir le jouet. Porochenko s’entoure donc de gens aux qualités morales douteuses au lieu de s’appuyer sur la jeune génération, propre et sans tache, issue des éléments révolutionnaires des derniers mois. Par ailleurs, il entretient des liens politiques avec Vitali Klitchko [leader du parti Oudar, qui s’est retiré de la course], qui en réalité sert de relais à l’influence de Dmitro Firtach, oligarque désormais recherché par

← Dessin de Kazanevsky, Ukraine.

↓ Petro Porochenko. Sur la tablette de chocolat, le nom de son entreprise, Roshen. Dessin paru dans Politrada.com, Russie.

la justice internationale. Même si Porochenko n’a aucune obligation envers Firtach, les relations de Klitchko avec le groupe RossOukrEnergo [société d’importation de gaz, détenue à 50 % par le géant russe Gazprom] influenceront inévitablement le comportement politique du vainqueur présumé de la présidentielle quand il lui faudra attribuer des postes au sein de son nouveau gouvernement. Ensuite, Porochenko n’a pas de parti politique. Solidarnist, sa formation, n’est qu’une marque vide de tout sens réel. Ce “parti” n’a aucune base véritable parmi l’électorat, et les gens qui disent vouloir voter pour lui sont tous des déçus d’autres partis. Pour l’heure, il est porté par la vague enthousiaste des sondages, des chiff res qui ont de quoi le motiver [le 7 mai, il était crédité de 33 % des intentions de vote, contre 9,5 % seulement pour sa principale adversaire, Ioulia Timochenko, qui occupe la seconde position]. Mais il ne tardera pas à voir ces résultats dégringoler quand il devra relever les défi s de la présidence. Est-il prêt à accepter cette perte de soutien quand il tentera de lancer les changements nécessaires à l’évolution du pays ? Ou suivra-t-il au contraire les traces de Viktor Ianoukovitch et de Ioulia Timochenko, qui, eux aussi, avaient bénéficié d’une vraie popularité avant de basculer dans le populisme ? La formation de Porochenko s’est constituée selon des principes corporatistes, les membres en étant ses partenaires en affaires et des responsables de ses entreprises. Des gens qui ne parlent pas au nom du peuple et de la société, mais qui serviront f idèle me nt

leur principal actionnaire. Ce système reproduit les traditions de l’équipe de Ianoukovitch et risque de favoriser l’autoritarisme. Dans la structure politique de la formation de Porochenko, il manque un mécanisme de blocage interne et il n’y a aucune concurrence. C’est, littéralement, un parti créé par lui et pour lui.

Un mythe. Etant dépourvu de structure réelle et d’implantation physique dans le pays, Solidarnist a eu par exemple recours à des cadres du Parti des régions [la formation du président déchu] pour gérer la campagne électorale de son candidat dans les régions de Soumy et de Kirovohrad. Porochenko n’hésite donc pas à s’appuyer sur les élites locales. Le parti Solidarnist n’est guère plus qu’un mythe, c’est tout juste s’il existe. Il n’a pas de siège officiel, pas d’adresse ni de numéro de téléphone. Si l’on souhaite en devenir membre, il n’existe aucune officine vers laquelle se tourner. Oukraïnska Pravda a demandé à Iouri Stets, PDG de la cinquième chaîne [propriété de Porochenko], député et dirigeant officiel de Solidarnist, de fournir des informations sur le nombre de membres de son parti et sur son programme politique. Il ne nous a toujours pas répondu. Tout cela montre que cet “engin politique” a été bâti de toutes pièces pour Petro Porochenko. La croissance rapide de ses résultats dans les sondages est une surprise pour tous, tant pour la classe politique que pour les électeurs. Et sans doute pour lui-même. Il y a un an, il avait tenté d’être le candidat unique de l’opposition aux municipales de Kiev. Aujourd’hui, le voilà favori à la présidentielle. La fuite de Ianoukovitch et le discrédit qui

pèse sur les leaders des principales forces de l’ancienne opposition ont provoqué un transfert des sympathies électorales sur la personnalité de Porochenko. Mais il s’agit d’un phénomène au caractère tellement spontané qu’il est synonyme d’un large éventail de risques. Si, dans son discours, Porochenko se réclame de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan, qui seraient ses sources d’inspiration, dans les faits il est probable qu’il s’abstiendra d’appliquer toute réforme susceptible d’être impopulaire. —Serhiy Lechtchenko Publié le 16 mai

En lice ●●● Vingt et un : c’est le nombre de candidats officiels à la présidentielle. Celle-ci était prévue pour le 29 mars 2015, mais les manifestants qui ont chassé Viktor Ianoukovitch exigeaient qu’elle ait lieu dès que possible. Les candidats se bousculent. Parmi eux, beaucoup d’indépendants, dont Petro Porochenko, largement en tête avec 33 % des intentions de vote (selon Interfax-Ukraine). Eternelle candidate, Ioulia Timochenko, du parti Batkivchtchina (la Patrie), ne semble pas en bonne position avec 9,5 % des intentions de vote. Les autres sont à la traîne, qu’il s’agisse de Serhiy Tihipko (5,1 %), de Mikhaïl Dobkine (4,2 %), tous deux transfuges du Parti des régions de l’ancien président, d’Oleh Tiahnibok (moins de 3 %), de Svoboda, et de Dmitro Iaroch (à peine plus de 1 %), de Pravy Sektor, deux formations d’extrême droite.


29

Courrier international — no 1229 du 22 au 27 mai 2014

↙ Dessin de Falco, Cuba.

france

du pays où j’ai choisi de vivre. Chaque fois que je suis confrontée à l’hymne national, je me rends compte à quel point la relation des immigrés à leur nation d’adoption est lourde de sens. J’imagine que j’entonnerais La Marseillaise si j’étais en France. Toutefois, je ne l’interpréterais pas comme un hymne, mais plutôt comme un chant révolutionnaire (sauf les passages comme “... que la victoire/ Accoure à tes mâles accents”). Nous devrions tous avoir le droit d’interpréter une chanson et sa symbolique selon les occasions. Quelles que soient les paroles, tous les hymnes nationaux posent problème quand certaines personnes s’abstiennent de les chanter : l’interprétation de cette attitude revient à juger de l’“authenticité” des citoyens de telle ou telle nation.

Marseillaise. Le droit de se taire

Hostilité. Les Pakistanais qui

Pour n’avoir pas chanté l’hymne national lors de la commémoration de l’abolition de l’esclavage, Christiane Taubira est sévèrement critiquée. Mais est-ce vraiment une obligation, s’interroge cette romancière anglo-pakistanaise ?

—The Guardian Londres

U

n tel scandale ne se produirait pas en GrandeBretag ne”, se dit-on spontanément, à tort ou à raison, en apprenant que la ministre française de la Justice, Christiane Taubira, est vilipendée pour ne pas avoir chanté La Marseillaise lors d’une cérémonie publique fi lmée. Ce n’est pas la première fois qu’une personnalité politique garde le silence pendant l’hymne national, Premiers ministres compris. Christiane Taubira, née en Guyane, est néanmoins appelée à la démission par des politiciens de droite. J’ai récemment eu l’occasion de réfléchir à cette question des hymnes nationaux. Je suis devenue citoyenne britannique en 2013 et, pendant la cérémonie, j’ai à peine murmuré l’hymne du

Royaume-Uni, God Save the Queen. Jusqu’alors, l’hymne pakistanais était le seul que j’avais entonné au Royaume-Uni. Avant de tirer des conclusions hâtives sur ma loyauté envers ces deux pays dont j’ai la nationalité, donnezmoi une chance de m’expliquer.

Conviction. En 2012, une compagnie pakistanaise s’est produite au théâtre du Globe [à Londres] et la représentation a commencé par l’hymne du Pakistan. J’ai d’abord été gênée, et puis j’ai considéré mon rapport aux symboles du nationalisme à l’aune d’un sentiment qui a mûri au cours de ma vie adulte : la nostalgie. Chaque semaine à l’école, nous chantions l’hymne pakistanais et mon ami Zerxes, qui nous accompagnait au piano, ajoutait des fioritures humoristiques entre les accords. J’entends encore ces

notes supplémentaires lorsque j’écoute l’hymne pakistanais et cela me fait sourire chaque fois. Par ailleurs, les paroles sont en persan, c’est pourquoi elles sont en grande partie inintelligibles pour la majorité des Pakistanais. Nous pouvons ainsi leur attribuer le sens qui nous convient : “Debout, c’est l’heure de la révolution !” ou “Nous voulons plus de chaînes de télé !” En revanche, l’hymne national britannique pose problème, car il suffit d’une connaissance rudimentaire de l’anglais pour comprendre les paroles : God Save the Queen [Que Dieu protège

La relation des immigrés à leur nation d’adoption est lourde de sens

la reine]. Je ne veux aucun mal à la reine, mais, si vous voulez me voir chanter avec conviction, remplacez les paroles par : “Cher Premier ministre, protégez nos bibliothèques”. En vérité, vous pourriez sûrement me faire chanter n’importe quoi tant que la musique est plaisante et que les paroles n’exigent pas simultanément une gratitude sincère à l’égard de Dieu, de la reine et de la nation – c’est vraiment trop d’un coup. Quand je me trouve au milieu de personnes qui chantent l’hymne britannique, je donne toujours l’impression d’en faire autant. Je choisis de bouger les lèvres de façon insignifiante et je n’énonce que les passages comme “les hommes doivent être frères”. J’ai bien conscience que mon refus de chanter peut être interprété comme un grossier rejet

ne chantent pas leur hymne alors qu’ils pratiquent l’ahmadisme – un mouvement réformiste musulman victime de violentes persécutions – seront bien plus sévèrement blâmés que moi, même si j’ai quitté le pays. Si une ministre française née en Guyane garde le silence pendant La Marseillaise à l’occasion d’une cérémonie publique pour commémorer l’abolition de l’esclavage, elle fera face à une plus grande hostilité, bien que d’autres ministres s’abstiennent souvent de chanter. C’est vrai même si – sinon parce que – c’est cette même ministre qui a contribué de façon cruciale à l’élaboration d’une loi qui fait de l’esclavage un crime. Chauvinisme, nationalisme, patriotisme, appartenance à une communauté. J’ai tendance à me méfier de quiconque néglige le dernier concept et privilégie le premier. Les deux autres sont plus complexes. Aux yeux des citoyens, l’hymne national est susceptible de refléter ces quatre termes – ou aucun d’eux. Les membres d’une nation devraient pouvoir choisir de chanter ou non. Enfi n, il est évident que nous devrions prêter attention aux propositions de lois des personnalités politiques plutôt qu’à leur comportement lorsqu’un orchestre se met à jouer. Plutôt qu’à leur lieu de naissance ou à la couleur de leur peau. —Kamila Shamsie Publié le 14 mai


I.

Courrier international – n° 1229 du 22 au 28 mai 2014

D'UN CONTINENT À L'AUTRE

Belgique. Le roi des négociateurs

↙ Dessin de Gaëlle Grisard pour Courrier international. faisait assister par des techniciens hors pair et maîtrisait ses dossiers comme personne. Un jour, il a raconté qu’un collaborateur était venu tout fier lui soumettre une nouvelle trouvaille communautaire et que, peu impressionné, il lui avait répondu : “On a déjà essayé ça il y a dix ans”.

En 2010, il s’est soudain retrouvé avec des hommes politiques qui envoyaient des textos à la presse en pleine réunion.

Ses conciliabules et son sens de la discrétion sont restés légendaires. Mais, à la fin de sa carrière, la méthode Dehaene ne fonctionnait plus.

—De Standaard Bruxelles

F

in avril 2010. Yves Leterme est Premier ministre mais le roi Albert II a confié ses dossiers les plus délicats à Jean-Luc Dehaene. L’ancien Premier ministre passe plusieurs mois à chercher un compromis sur la scission de l’arrondissement électoral Bruxelles-Hal-Vilvorde. Ce soir-là, les présidents de partis n’y sont toujours pas arrivés mais l’affaire n’est pas encore perdue. Ils se sont séparés vers minuit en se promettant de poursuivre les négociations et jusque-là, l’agenda est respecté. Mais un peu plus tard, Alexander De Croo se fend d’un communiqué de presse. Il estime tout à coup qu’il y a une rupture

de confiance au sein du gouvernement. La rue de la Loi entre en ébullition. Le lendemain matin, Vincent Van Quickenborne annonce joyeusement sur Twitter, en direct du bureau de parti de l’Open VLD, que son parti quitte le gouvernement. Yves Leterme apprend la chose d’une manière encore plus baroque : en découvrant au cours d’une réunion du CD&V un texto envoyé à son vice-premier ministre, Steven Vanackere, par le libéral Guy Vanhengel. Toute cette désinvolture postmoderne, Jean-Luc Dehaene n’en croit pas ses yeux. Il ne cache pas sa colère : “Et après toutes ces péripéties, De Croo ose encore me téléphoner pour me demander si je serais prêt à poursuivre les négociations ! Vous

pouvez imaginer un truc pareil ?” L’ex-Premier ministre n’envisage pas une seconde d’accepter : il file au Palais royal pour y rendre son tablier. Au cours des mois qui suivent, alors que le pays s’enfonce dans la crise politique, il n’arrivera pas davantage à en démêler l’écheveau. Sa méthode ne fonctionne plus. La méthode en question était pourtant légendaire. Chaque fois qu’une question politique était en rade, Jean-Luc Dehaene arrivait à dégager un compromis. Il avait quelques recettes immuables pour ça. Il prenait à part les différents protagonistes et tentait de savoir jusqu’où ils voulaient et pouvaient aller. Il montrait des parties d’un accord possible mais gardait la vision globale pour lui seul. Il se

Gérard Deprez a déclaré un jour qu’il ne fallait pas réduire le rôle de Dehaene pendant les négociations à celui d’une sorte de modérateur. Cet ancien président des chrétiens-démocrates francophones estimait que c’était bien trop réducteur. “Leterme laissait tout le monde s’exprimer encore et encore. Il n’osait pas forcer le compromis quand celui-ci passait à sa portée. Martens laissait aussi parler tout le monde. Il laissait la discussion tourner en rond mais arrivait quand même à trancher au moment opportun. Dehaene était encore différent. Il faisait continuellement des propositions, cherchait de nouvelles pistes, ajoutait des dossiers qui n’avaient a priori rien à voir. Il était très créatif dans sa recherche d’une solution.” Comme au cours de la seconde moitié des années 80, lorsque la politique belge était en pleine impasse autour de la question des Fourons. C’était un problème du même ordre que BHV, totalement en noir et blanc : Happart comme bourgmestre, oui ou non, et aucune voie intermédiaire possible entre ces deux options. Difficile de débloquer ce genre de dossier. Et donc, JeanLuc Dehaene a brodé toute une réforme de l’Etat autour du dossier en question, la troisième pour être précis. A l’époque, cela a inspiré une image amusante à Hugo De Ridder [à l’époque journaliste politique au Standaard], celle d’un type qui met une voiture sur le toit juste pour vider le cendrier. “Même un cinglé est facile à comprendre si on connaît bien ses principes de fonctionnement”. C’était l’une des boutades préférées de Jean-Luc Dehaene et aussi l’une des raisons qui expliquaient pourquoi il restait muet

comme une tombe en période de négociations. Les fuites, ce n’était vraiment pas son genre. Il avait besoin de discrétion pour appréhender les marges de manœuvre et pouvoir jauger les cinglés qu’il avait autour de lui. Et, par la suite, il n’utilisait jamais ces informations pour abattre un de ses concurrents politiques. Il tissait de réels liens avec des membres de son parti, comme Herman Van Rompuy, mais aussi avec des adversaires politiques. Comme Elio Di Rupo, qui n’oubliera jamais comment il a continué à le soutenir sans faille lorsqu’il se retrouva accusé à tort de pédophilie. Ou avec Louis Tobback, qui estimait que Dehaene était un homme de parole – contrairement à Leo Tindemans. Avec Philippe “Flupke” Moureaux également. “Je pouvais lui expliquer précisément où il y avait des problèmes internes au PS”, a un jour déclaré le socialiste francophone. “Et lui me disait ce qui se tramait à l’intérieur du CVP. Mais jamais personne n’en avait connaissance à l’extérieur. Parce que Jean-Luc était un homme d’Etat.” C’est l’une des raisons qui ont fait que sa méthode n’a plus fonctionné en 2010. Soudain, il se retrouvait avec des hommes politiques qui étaient en train d’envoyer des textos à la presse en pleine réunion. Lui-même n’était en rien esclave des médias. A l’époque où il était Premier ministre, sa porte-parole, Monique Delvou, était connue de toute la rue de la Loi pour sa capacité à expliquer avec beaucoup de mots et toute la courtoisie du monde qu’elle ne pouvait rien dire du tout. Et plus tard, lorsque Dehaene lui-même était en théorie joignable en permanence sur son téléphone portable, les conversations se déroulaient le plus souvent comme suit : – Allô ? – Bonjour, Monsieur Dehaene. Je vous dérange ? – Qu’est-ce que vous voulez savoir ? – Est-ce qu’une interview... ? – Non. – Mais peut-être pourriez-vous nous donner quelques informations sur... ? – Non. – J’ai pensé qu’on avait toujours le droit de vous poser des questions. – Et moi, j’ai celui de refuser. – (Tûût) N’en avait-il donc absolument rien à cirer du monde extérieur ? Bien sûr que non, mais


Courrier international – n° 1229 du 22 au 28 mai 2014

BELGIQUE.

II

↙ Dessin de duBus paru dans La Dernière Heure. le monde extérieur d’alors était bien différent de celui d’aujourd’hui. Avant de commencer, Dehaene tâtait toujours le terrain auprès du CVP, des syndicats, des organisations patronales et des groupes de pression. Il menait ces négociations à une époque où le tempo était moins rapide, où Twitter n’existait pas et où les électeurs étaient moins versatiles. Il connaissait bien, très bien même, les points sensibles de sa base. Mais il ne se laissait pas influencer par les sondages. Un autre aspect qui l’aidait à être un bon négociateur, c’est qu’il n’a jamais été un idéologue, un dogmatique. Contrairement à un Guy Verhofstadt, par exemple, il ne lui arrivait jamais de développer de grandes théories. Il serait injuste de lui reprocher un manque de vision : il en avait bien une mais il était également le roi des pragmatiques. Ce n’est pas qu’une qualité : en politique, on a aussi besoin de rêveurs.

Les têtes de mule l’exaspéraient. C’est pour cela qu’il a pu s’irriter du côté têtu des nationalistes flamands. Son pragmatisme le rendait capable de continuer à diriger le pays en période de turbulences. Les têtes de mule l’exaspéraient. C’est pour cela qu’il a pu s’irriter du côté têtu des nationalistes flamands à l’époque du cartel de son parti avec la N-VA. Il n’était vraiment pas fan de Bart De Wever : “Celui qui n’arrive pas à faire des compromis n’a pas sa place en politique”, nous avait-il encore déclaré lors d’une interview voici deux ans. Au cours du même entretien, sa souplesse lui avait valu une dernière fois les éloges de Gérard Deprez: “C’est la raison pour laquelle, à brûle-pourpoint, je n’arrive pas à me rappeler vraiment d’un moment-clef pendant les négociations avec lui. C’est un crack, parce qu’avec tant d’expérience, il arrive malgré tout à garder une grande flexibilité. Dehaene n’a vraiment rien d’un caractériel.” —Ruud Goossens Publié le 16 mai

Edito

Tueurs : un espoir, pas une certitude

ELECTIONS

Une campagne existentielle Bart De Wever n’a pas encore remporté les élections mais il a déjà gagné la campagne : au Nord comme au Sud, le débat tourne entièrement autour de sa personne et de la N-VA

—De Standaard Bruxelles

L

a campagne est arrivée exactement là où Bart De Wever voulait qu’elle soit: l’enjeu des élections tourne maintenant autour de sa personne et de la N-VA. Les autres partis, y compris les partis francophones, ne peuvent plus échapper à sa manie de lier le socio-économique et l’idéologie au communautaire. Le CD&V en a déjà tiré ses conclusions en envoyant Kris Peeters au front sur le marché électoral pour se positionner comme facteur de stabilité indispensable. Et voilà que le SP.A laisse à son tour tomber toutes les autres approches pour se tourner vers Bart De Wever. Apparemment, les partis estiment désormais que ne pas parler du président de la N-VA serait encore pire que l’inverse. Et, après le débat national entre Bart De Wever et le président du PS, Paul Magnette,

c’est maintenant au tour du Premier ministre lui-même, Elio Di Rupo, d’entrer dans l’arène. Il va former un front avec Johan Vande Lanotte. Socialistes flamands et francophones à nouveau la main dans la main. Le pari est osé. Le récit poignant d’Elio Di Rupo sur sa jeunesse misérable et le fait qu’il trouve intolérable que le président de la N-VA utilise ses origines modestes pour “défendre une politique asociale”, illustre à quel point cette campagne a pris un tour émotionnel et personnel. Pour Johan Vande Lanotte, ce qui est en jeu, c’est ni plus ni moins que “l’œuvre d’une vie”. “C’est la société que nous avons construite qui est remise en question”, a-t-il déclaré. L’émotion peut prendre le relais dès lors qu’il met un quart de siècle d’engagement politique dans la balance. Si tout cela ne trahit pas encore de l’affolement, cela dé-

note au moins une peur existentielle. Johan Vande Lanotte a 58 ans, Elio Di Rupo en a 62. S’ils ratent le bateau cette fois-ci, ce sera la fin de leurs carrières politiques à tous les deux. Alors que, lors des élections précédentes, le défi n’était pas si considérable. La gauche et la droite sont de retour. Le mérite en revient à la N-VA, dont les propositions sont si à droite qu’elles semblent irréalistes tout en bousculant brutalement la gauche. Et, dans le même temps, le parti fait pendre une épée de Damoclès communautaire au-dessus de la constellation fédérale. De quoi mettre les nerfs à tout le monde. C’est pour toutes ces raisons que les partis se battent cette fois pour leur existence même. Il n’y a qu’à voir le doute, entremêlé d’espoirs, qui règne au CD&V. Il se pourrait bien que l’électeur oublie les chrétiens-démocrates le 25 mai. Kris Peeters a déjà fait savoir à ses électeurs qu’il n’avait pas d’alternative. Ce sera soit le pouvoir, soit un trou noir. Mais, si cette campagne est si intéressante, avec toutes ses petites phrases et ses émotions, c’est bien parce qu’au final, il ne s’agit pas d’une histoire de personnages et d’ambitions personnelles mais bien de savoir dans quelle direction ceux-ci entendent envoyer la société et l’Etat-providence. —Karel Verhoeven Publié le 15 mai

●●● C’étaient les années 80, les années de plomb, marquées par la campagne d’attentats perpétrés par les CCC, le drame du Heysel et, bien sûr, les “tueries du Brabant”. Pendant la première moitié de la décennie, des criminels ont fait régner la terreur et semé la mort en divers endroits du pays (surtout en province du Brabant, d’où leur surnom), faisant au total 28 victimes. Près de 30 ans plus tard, on ne savait toujours rien d’eux. Deux commissions parlementaires ont planché sur le sujet, six juges d’instruction, des dizaines d’enquêteurs se sont succédé, cent pistes ont été ouvertes, des milliers de devoirs ont été accomplis. En vain… jusqu’à lundi peut-être. Diverses thèses ont été échafaudées. Il a été question d’une tentative de racket menée par la mafia américaine contre la chaîne Delhaize. On a parlé d’assassinats ciblés, masqués par des tueries massives, histoire de brouiller les pistes. Certains ont vu l’action d’un groupe de psychopathes. La filière boraine, composée de petits truands, fut suspectée, à tort. D’aucuns ont privilégié la piste d’un groupe de (para) militaires chargés de déstabiliser l’Etat afin d’installer un pouvoir politique fort. Quoi qu’il en fût, les proches des victimes restaient avec leur chagrin et leurs doutes. Un espoir, un vrai, est né avec l’arrestation d’un suspect. Mais faut-il rappeler qu’en 30 ans, on a compté… 16 inculpations avant celle de mai 2014 ? Et qu’il a bien fallu se rendre à l’évidence que les 16 suspects n’étaient pas les tueurs ? C’est dire qu’à ce stade, la prudence s’impose. Il ne faudrait surtout pas que les familles connaissent une nouvelle désillusion. —Jean-Claude Matgen La Libre Belgique Publié le 17 mai


III.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

union européenne

Multimédias. Google : le géant est touché Après l’arrêt de la Cour de justice de l’Union, la société américaine est sommée de retirer des liens vers les contenus ayant trait à la vie privée des individus qui en feraient la demande.

Courrier international — no 1229 du 22 au 27 mai 2014

↙ Dessin de Caro, Suisse. Quand on peut être associé en permanence à des rumeurs déshonorantes, quand on est mentionné en relation avec des dettes réglées depuis longtemps ou des crimes capitaux expiés depuis longtemps, on en garde des stigmates. Même si les informations originelles encore accessibles sur Internet sont vraies, les évoquer peut violer les droits de la personne. La Cour de justice européenne reconnaît qu’il est difficile de trouver un équilibre en la matière : il faut bien peser les divers éléments en cause – et les personnalités publiques devront bien entendu accepter plus que les autres. Il appartiendra au législateur européen, aux autorités nationales en charge de la protection des données personnelles et aux tribunaux des Etats de formuler les prescriptions des juges européens et de trouver des solutions applicables. La liberté d’opinion ne doit pas disparaître pour préserver les utilisateurs. Mais le plus important, c’est la responsabilité de Google. Ses intérêts économiques ne sont pas déterminants en la matière et sa liberté d’entreprendre n’est pas atteinte. Google ne saurait se considérer comme une espèce de curateur de la liberté de la presse : les articles peuvent demeurer dans ses archives, mais les liens qu’il crée pourront être supprimés dans certaines conditions.

Cet arrêt tombe à point. Il est affolant

—Frankfurter Allgemeine Zeitung (extraits) Francfort

L

’entreprise la plus puissante au monde a dû plier devant une puissance démunie de troupes. Le 13 mai, la Cour de justice européenne a fait passer le citoyen avant tout et imposé des limites au moteur de recherche Google. Moteur de recherche ? Bel euphémisme ! Google analyse et stocke des informations personnelles, comme l’ont énoncé sans équivoque les juges européens. Et c’est exactement ce qui le rend plus puissant que nombre de pays et rend la collecte massive de données si importante pour les Etats-Unis. Car connaître les

utilisateurs et les clients n’est pas seulement précieux sur le plan économique, cela permet aussi de diriger les hommes. Bien entendu tout individu est responsable de ce qu’il fait de ses données personnelles. Le fait que les gens de l’ère numérique aient tendance à étaler les choses les plus intimes sur des canaux même non sécurisés ne peut qu’avoir des conséquences sur la protection des données personnelles et les droits de la personne. Il n’en reste pas moins que ce sont leurs informations et le Net n’oublie rien, paraît-il. Internet n’est pas un phénomène naturel mais une construction humaine, comme Google. Or celui-ci cherche avant tout à rendre toutes les informations visibles.

de voir à quel point même les experts minimisent le monopole de Google. Dans d’autres domaines, cette position dominante aurait provoqué une intervention de l’Etat ou de l’UE. Les organismes américains en charge de la législation antitrust et la Commission européenne ont beau reprocher à Google d’abuser de sa situation au détriment des autres exploitants, ils traitent le géant du Net avec des gants de velours. Indépendamment des rouages des machines à légiférer européenne et nationale, ce sont désormais les normes posées par les juges européens qui priment : toute personne concernée peut demander à Google de supprimer ses données sensibles. Il existe certes un droit fondamental à la liberté de l’information, mais il lie l’Etat et non Google. L’accès de tous à ce que propose Google n’est cependant pas un droit. Cet arrêt, qui va à l’encontre des conclusions de l’avocat général dans une procédure où l’Allemagne s’est fait remarquer par son absence embarrassante, tombe à point nommé. On avait l’impression qu’appels impuissants et humbles suppliques étaient le seul moyen de remettre le géant du Net à sa place. Non, Google, qui est partout mais se veut insaisissable, n’est pas audessus des lois. Il faut maintenant mettre ces idées en application et cela est valable pour les utilisateurs, qui sont les premiers à avoir fait du groupe ce qu’il est. Eux aussi sont responsables. —Reinhard Müller Publié le 14 mai

CONTREPOINT

Une décision absurde En touchant directement au droit à l’information, le jugement de Luxembourg représente un danger pour la démocratie.

—El Mundo (extraits) Madrid

L

a Cour de justice de l’Union européenne a reconnu le droit à l’oubli numérique, une revendication chère aux partisans de l’effacement des données personnelles sur Internet. Cette décision pourrait avoir de graves conséquences sur le fonctionnement de Google et de tous les fournisseurs de contenus qui existent sur la Toile, y compris les médias d’information, en Europe. Car, en définitive, les juges ont tranché la question du droit au respect de la vie privée et du droit à l’information en privilégiant le premier au détriment du second. Le tribunal considère en effet que les moteurs de recherche “traitent” les informations qu’ils off rent dans les résultats des recherches et que, conformément à la directive sur la protection des données personnelles, ils en sont donc responsables. Pour Google, le jugement a fait l’effet d’une douche froide. La direction espagnole s’est immédiatement exprimée en qualifiant cette décision de “décevante pour les moteurs de recherche et tous ceux qui publient des contenus en ligne en général”. Prenons un exemple concret. Ana Torroja [chanteuse du groupe Mecano, très célèbre dans les années 1980] a été condamnée à payer 1,4 million d’euros pour fraude fiscale. Selon la Cour de justice de l’UE, une fois l’amende acquittée la chanteuse pourra, au nom de la protection de sa vie privée, demander à Google d’éliminer des moteurs de recherche toute référence à cette information. Cela semble absurde, mais c’est bien ce que signifie cette décision de Luxembourg. Sans parler du risque de multiplication des litiges entre moteurs de recherche et particuliers, qui pourrait avoir des conséquences dramatiques. Google doit respecter ce jugement, mais un média ne peut se réjouir de cette décision qui touche directement le droit à l’information. Si quelqu’un estime être victime de diffamation, il doit s’adresser au titre de presse qui a publié l’information. Mais, si les faits sont attestés, l’affaire en reste là. Personne ne penserait à les supprimer. Pourquoi serait-ce différent pour Google et les autres moteurs de recherche ? — Publié le 14 mai


UNION EUROPÉENNE.

Courrier international — no 1229 du 22 au 27 mai 2014

↙ Dessin de Kountouris paru dans Eleftheros Typos, Athènes.

PORTRAIT

Catherine Day, la dame de fer de Bruxelles La secrétaire générale de la Commission est la véritable éminence grise de son président, José Manuel Barroso. Aucun dossier n’échappe à cette Irlandaise libérale et partisane de la rigueur.

—Linkiesta (extraits) Milan

C

’est sans doute la femme la plus puissante de la Commission européenne. Elle est en tout cas plus puissante que la plupart des commissaires, au point que certains disent que seul le président José Manuel Barroso a plus de pouvoir qu’elle. Catherine Day, cette Irlandaise qui aura 60 ans cette année, est secrétaire générale de la Commission depuis 2005 – depuis le début du “règne” du Portugais. Elle a sous ses ordres une équipe de 600 personnes, essentielle dans le fonctionnement de l’exécutif communautaire. Car c’est par le secrétariat général que passent les projets de propositions de directives élaborés par les services des différents commissaires. Et que le

secrétaire général joue un rôle déterminant pour décider si un document sera soumis ou non à l’examen des chefs de cabinet de tous les commissaires, pour ensuite être soumis à l’ensemble du collège (la Commission fonctionne comme un organe collégial). Il est un point sur lequel tout le monde, ou presque, s’accorde : Catherine Day est une travailleuse infatigable. Certains disent que c’est une workaholic – une accro au travail. Au Berlaymont [l’immeuble où siège la Commission] circule même le surnom de “Night and day”, en référence à ses horaires de travail infernaux. On dit aussi d’elle qu’elle ne s’accorde pas de loisirs, hormis quelques soirées au théâtre et quelques randonnées estivales dans des régions reculées du monde.

Sa carrière éclair semble le confirmer. Après une scolarité chez les bonnes sœurs, elle a suivi des études d’économie à Dublin et décroché un master de commerce international. A 20 ans, elle est entrée à l’Investment Bank of Ireland. A 24, elle a réussi le concours d’entrée de la Commission européenne. Trois ans plus tard, elle était déjà au cabinet du commissaire irlandais Richard Burke (Fiscalité). Elle a ensuite intégré celui de son compatriote Peter Sutherland (Concurrence), puis celui du Britannique sir Leon Brittan (Relations extérieures) pendant deux mandats, avant de devenir directrice adjointe de cabinet. En 1996, à 42 ans, elle a obtenu le grade de directrice, travaillant d’abord à la Direction générale des relations extérieures, puis à la Direction générale de l’élargissement. A partir de 1997, elle a été responsable du “big bang” : l’élargissement de l’UE aux pays d’Europe centrale et orientale (en vigueur au 1er mai 2004). Ensuite, en 2002, à 47 ans, elle a été nommée directrice générale de l’Environnement. C’est après avoir occupé cette fonction que, en 2005, elle est arrivée à son poste actuel alors que la Commission européenne prenait une orientation plus libérale. Catherine Day se positionne de fait sur la même ligne que Barroso, que le commissaire aux Affaires économiques Olli Rehn et que l’Allemagne pour ce qui est des programmes douloureux imposés aux pays aidés financièrement, y compris le sien, l’Irlande. “Je comprends que les Irlandais trouvent que le poids de la dette est énorme et aimeraient simplement s’en décharger, mais la vie n’est pas aussi simple”, a-t-elle dit il y a quelque temps.

Discipline budgétaire. Catherine Day fait partie des grands promoteurs d’un renforcement de la coordination économique de l’UE, et plus particulièrement de la zone euro, et du net durcissement de la discipline budgétaire que l’on a observé ces dernières années. “Il est nécessaire que toutes les économies européennes avancent dans la même direction de manière coordonnée”, a-t-elle déclaré il y a quelques années dans un entretien au site EurActiv. “Si l’une d’elle reste en arrière ou se trouve en difficulté, il faut comprendre que cela freine l’ensemble de l’Union.” Cette Irlandaise à la main de fer s’intéresserait moins, en tout cas à en croire ceux qui la connaissent, à une coordination des politiques sociales, davantage

Téléchargez gratuitement l’application Courrier international

Toujours plus de contenus multimédias avec des vidéos de l’actualité mondiale

et suivez toute l’actualité internationale où et quand vous le souhaitez. Retrouvez toutes nos rubriques : Europe, Amériques, Moyen-Orient, Asie, Afrique et nos pages Transversales et 360°

IV

L’actualité en images : photos, cartoons et unes de la presse mondiale

Recevez en direct l’information grâce aux notifications personnalisables

Depuis son poste, crucial au sein de la Commission, elle a le pouvoir d’enterrer un texte laissées à la discrétion des Etats membres. Dans les couloirs du Berlaymont, on entend souvent résonner cette phrase : “Catherine Day a bloqué le texte.” Depuis son poste, décisif dans la mécanique de la Commission, elle a le pouvoir d’enterrer un texte en refusant de le soumettre à la consultation “interservices”, comme on dit dans le jargon, c’est-à-dire aux différents services de la Commission. Or si un texte ne passe pas par cette consultation, il n’arrivera jamais sur la table de la réunion des chefs de cabinet, et partant ne sera jamais soumis au collège des commissaires. C’est ce qui est arrivé, selon diverses sources institutionnelles, mais aussi selon des députés européens, à la controversée directive antitabac, qui témoigne de la puissance des lobbys du secteur. Nombreux sont ceux qui affirment que Catherine Day, qui est intervenue au moins deux fois en 2012, a joué dans cette affaire un rôle déterminant, mettant des bâtons dans les roues au texte préparé par le commissaire maltais chargé de la Santé et des Consommateurs, John Dalli (lequel a été contraint de démissionner en 2012 en raison de contacts présupposés avec un lobbyiste). L’hebdomadaire allemand Der Spiegel a parlé d’un courrier envoyé par Catherine Day à la directrice générale chargée de la Santé et des Consommateurs, Paola Testori Coggi, courrier qui, écrit le journal, “aurait tout aussi bien pu avoir été envoyé par un représentant de l’industrie du tabac”. Toujours est-il que la directive finale était fortement édulcorée par rapport au projet initial de Dalli (remplacé depuis par son compatriote Tonio Borg). Bref, la toute-puissante Catherine Day fait la pluie et le beau temps à la Commission. Mais, à la fin de l’année, la présidence de José Manuel Barroso s’achèvera. Et l’arrivée de la nouvelle Commission s’accompagnera probablement de celle d’un nouveau secrétaire général, même si ce n’est pas automatique. Cela dit, il y a fort à parier que Catherine Day ne resterait dans ce cas pas longtemps au chômage. —Giovanni Del Re Publié le 7 mai


30.

Courrier international — no 1229 du 22 au 27 mai 2014

à la une

LES POPULISTES À L’ASSAUT DE L’EUROPE Si l’on en croit les sondages, les élections au Parlement européen, du 22 au 25 mai, pourraient se traduire par une vague populiste (lire ci-contre). Ces partis souvent issus de l’extrême droite, résolument antiUE, ont aussi une touche de modernité qui manque aux formations classiques (p. 31). De l’ascension de Marine Le Pen en France (p. 32) à celle des nationalistes britanniques de l’Ukip (p. 33) en passant par la Hongrie, le seul pays du continent qui ait un gouvernement populiste (p. 35), l’Union européenne voit avec inquiétude la montée de partis qui ont comme objectif ultime de la démanteler. La carte politique de l’Union européenne est-elle sur le point d’être redessinée ? —Service Europe

Un signal d’alarme Les citoyens européens sont en colère contre les mutations économiques et sociales qui traversent le continent. Mais c’est aux partis traditionnels de répondre à leurs préoccupations, et non aux populistes. —The Guardian (extraits) Londres artout en Europe, des gens voient leur vie affectée par des changements qu’ils n’ont pas souhaités, pour lesquels ils n’ont pas voté et dont ils ne veulent pas. Dans leurs villes les plus prospères, la ligne d’horizon est modifiée par des tours métalliques qui surgissent à la place d’anciens jardins ou pubs, et dans leurs villes les plus pauvres des détritus jonchent des rues aux magasins fermés. Les campagnes sont rongées par l’expansion des banlieues ou divisées entre zones d’agriculture industrielle et concentrations de riches propriétés. Des éléments de notre environnement qui semblaient éternels ne sont soudain plus là. De grandes entreprises dont nos pays s’enorgueillissaient à juste titre disparaissent ou sont rachetées par des groupes étrangers. Des établissements anciennement réputés sont privatisés, rebaptisés, et perdent de leur prestige. De nouveaux venus s’installent sans y avoir été invités, parlant des langues différentes et pratiquant des religions différentes. Eux aussi sont mécontents de voir les usines et les bureaux fermer, et leurs enfants

P

↗ “Coucou, coucou”. Dessin de Horsch, Allemagne.

incapables de trouver un emploi ou un logement. Les Etats eux-mêmes sont touchés, menaçant d’imploser ou de se morceler. Rien d’étonnant donc si des citoyens, pour peu que ce mot signifie encore quelque chose, lèvent les bras au ciel en disant : “Qui a voulu tout ça ?” Voilà l’image qu’offre notre continent aujourd’hui, mais à quelques détails près il offrait la même hier, voire avant-hier. Quand l’Europe n’est pas ravagée par une guerre, elle est e n proie au mécontentement, minée par la colère, assaillie de récriminations, et elle constitue un terrain propice aux partis populistes de droite comme de gauche. Dans un passé pas si lointain, il n’existait pas de structure transnationale à part entière comme l’Union européenne pour attirer la colère populiste. Mais la situation actuelle, où les partis rebelles de beaucoup de pays vont probablement envoyer un gros contingent d’élus antieuropéens à Bruxelles, n’est pas fondamentalement nouvelle. Les “nouveaux” partis ne sont pas nouveaux en Europe. Il suffit de se remémorer ceux d’Oswald Mosley [homme politique britannique, fondateur de l’Union britannique fasciste en 1932], Pierre Poujade et Jörg Haider pour voir que le


Courrier international — no 1229 du 22 au 27 mai 2014

LES POPULISTES À L’ASSAUT DE L’EUROPE. 31

Le repli national Les partis populistes de droite pourraient être les grands vainqueurs de ces élections européennes. Pourquoi un tel succès ? Peut-être parce qu’à bien des égards ils sont plus modernes que les partis traditionnels. —Süddeutsche Zeitung (extraits) Munich our la première fois de l’histoire de l’Union européenne, les populistes de droite semblent partis pour constituer une part notable des députés européens – jusqu’à un tiers, selon certains. Le fait est qu’ils sont désormais présents dans presque tous les Etats de l’UE. Leurs partis veulent limiter l’immigration, en particulier celle des réfugiés, des demandeurs d’asile et des musulmans, nourrissent de sérieuses réserves envers les professionnels de la politique et leurs institutions, et s’opposent aux alliances politiques dont les effets s’étendent au-delà du pays – ce qui ne les empêche pas de voir dans l’UE un bon moyen de faire passer leur programme. On qualifie souvent d’incohérence leur participation aux élections européennes, mais c’est un tort. En effet, la plupart des responsables et des élus européens sont patriotes : s’ils tentent leur chance au niveau européen, c’est parce qu’ils sont convaincus que les ressources de l’UE leur permettront de servir au mieux les intérêts de leur pays.

P

populisme d’aujourd’hui est moins pernicieux que celui d’hier. D’abord, ces partis sont tellement différents les uns des autres qu’on peut douter de leur capacité à travailler ensemble. Certains d’entre eux sont résolument opposés à l’UE, d’autres préfèrent la réformer plutôt que l’abolir ou la quitter. Un ou deux sont franchement néofascistes, d’autres ont renié, et ce avec plus ou moins de conviction, leurs origines d’extrême droite, et d’autres encore viennent de la gauche de l’éventail politique.

Une déliquescence du débat. Les politiciens des partis traditionnels se plaisent à souligner que, pendant qu’ils ont la lourde charge d’appliquer de nécessaires mais douloureuses mesures d’austérité, de coopérer avec le grand capital et de veiller au bon fonctionnement de l’UE, les partis populistes raflent les suffrages. La réalité est plus complexe. Les gens ne voient pas d’un bon œil ce qui est en train de se produire dans leur pays et sur leur continent. Plutôt que de répondre clairement à leurs inquiétudes, les politiciens traditionnels tendent à les esquiver. Les partis marginaux jouent un autre jeu, proposant des politiques

simples, voire simplistes, comme celle visant à mettre un terme à l’immigration ou à déclarer une guerre ouverte aux entreprises. Des sornettes d’un côté, de l’indignation de l’autre. Il ne peut que s’ensuivre une déliquescence du débat politique, une perte de nuances et d’intelligence. Pourtant, on peut considérer avec optimisme l’actuelle vague populiste. C’est à la fois une incitation à corriger le tir et un signal d’alarme. L’influence, au sein des institutions européennes et nationales, de dirigeants d’entreprise qui se rémunèrent trop, qui se désintéressent du coût social de leurs initiatives et qui amplifient les inégalités a pris trop d’importance. Le processus de démantèlement de l’Etat providence doit être inversé. Il faut mettre un terme au saccage de nos villes et de nos campagnes. L’accroissement de la précarité est un scandale. Et l’homogénéisation de la culture, du mode d’alimentation, des campagnes, des villes et des rues commerçantes de l’Europe, un véritable cauchemar. Ça ne devrait pas être au Front national français de signaler tous ces problèmes. La tâche incombe au centre de l’éventail politique, et non à ses extrémités. — Publié le 28 avril

“Le peuple” : une fiction. Un samedi matin de printemps, un petit groupe de manifestants se rassemble devant la statue de Tito Speri dans la vieille ville de Brescia, dans le nord de l’Italie. Au printemps 1849, ce nationaliste italien s’était soulevé contre l’armée autrichienne pendant dix jours avec une poignée de francs-tireurs et il avait fallu au maréchal Radetzky tout un corps d’armée pour les battre. La douzaine de manifestants de Brescia Patria qui brandissent des drapeaux bleu et blanc sous l’œil vigilant d’autant de policiers n’ont du nationalisme qu’une conception très limitée : ils ne demandent certes pas l’indépendance de leur ville natale mais celle de la Vénétie (même si Brescia se trouve en Lombardie), parce que cette région abrite l’histoire de la république de Venise, à laquelle leur ville a appartenu. “Chi paga commanda !” scande le meneur – celui qui paie commande. Il veut dire par là que Brescia et la région versent bien plus à l’Etat italien qu’elles n’en reçoivent. Brescia Patria a beau n’être qu’un groupuscule séparatiste à l’imagination fertile, il a des liens évidents avec la Ligue du Nord, le parti populiste du nord de l’Italie qui → 32


32.

À LA UNE

31 ← existe depuis la fin des années 1980, et les Forconi [les fourches] – le mouvement des paysans, des routiers et des petits entrepreneurs. Or la Ligue du Nord compte des maires dans nombre de villes du Nord et c’est le parti le plus ancien du Parlement italien. Brescia Patria n’a donc rien d’anodin. De ce côté-là de l’échiquier politique – les Vrais Finlandais, qui ont fait leur entrée au Parlement avec 20 % des voix ; le Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni, qui souhaite sortir de l’UE ; le Parti de la liberté autrichien, qui scande “Notre argent aux nôtres !” ; le Parti pour la liberté néerlandais –, on est uni par une même idée, qui vaut pour tous les peuples d’Europe : on est mieux entre soi, quand on a affaire à ses semblables, au moins dans la vie de tous les jours. On a déjà tenté un nombre incalculable de fois de justifier l’absurdité historique que représente cette conception du mot “peuple”, mais, même s’il est évident que tout “nous” national est une fiction dépourvue de base ethnique, linguistique, sociale et économique, certains s’y accrochent inlassablement avec tous les moyens que la société et l’Etat mettent à leur disposition. Si l’on voulait vraiment lutter contre le populisme de droite, il faudrait commencer par le nationalisme.

Le nationalisme radical se transforme vite en séparatisme Quand un peuple est-il “entre soi” ? Les Vrais Finlandais souhaitent priver la population suédoise de sa langue. Le Vlaams Belang veut être “maître” chez lui et diviser la Belgique. Les nationalistes conservateurs du Fidesz, au pouvoir, permettent aux extrémistes de droite du Jobbik (Mouvement pour une meilleure Hongrie) d’identifier la vraie Hongrie et de manifester escortés par leur propre “gendarmerie” pour clamer haut et fort que les Juifs, les Roms et les homosexuels n’en font pas partie. Si l’on veut parvenir au “vrai” peuple, on doit faire un tri et séparer les bons des méchants. C’est notamment pour cette raison que le nationalisme radical se transforme vite en séparatisme. On peut même pousser les choses jusqu’à considérer une ville relativement petite comme Brescia comme une patrie. Or il est impossible de définir ce qui entre dans le cadre du “vrai” peuple. Il faut donc décider qui a le droit d’en faire partie, quitte à recourir à des critères arbitraires. Les mouvements populistes affichent un dégoût de la démocratie, un rejet des processus complexes de l’égalité, un refus des compromis qui leur semblent aller contre leurs intérêts, des minorités, du droit d’asile ou même des étrangers pauvres. Comment ce dégoût est-il apparu ? Peutêtre parce qu’avec la supranationalité il fallait un nouveau régionalisme pour compenser. Et très certainement parce que les citoyens d’un Etat démocratique attendent de celui-ci qu’il serve leurs intérêts. Et, quand ce n’est pas le cas, ou pas assez, ils recherchent un parasite à qui en fait porter la responsabilité.

Courrier international — no 1229 du 22 au 27 mai 2014

La Hongrie s’est payé des infrastructures modernes en s’endettant dans l’espoir d’attirer les investisseurs, mais ceux-ci se sont révélés exigeants et difficiles. Si la situation financière calamiteuse, la corruption endémique et le nationalisme latent favorisent le populisme de droite, c’est toujours par le biais des mêmes arguments : ils nous ont tous menti, ils nous ont volés – surtout l’ancien gouvernement –, ils ont vendu le pays – surtout aux étrangers. Le moyen que préconise le Fidesz pour rétablir la situation, et qui rencontre un grand succès auprès des électeurs, c’est la purification nationale : il faut nettoyer l’Etat et la société de tous les éléments qui n’ont pas pour priorité le bien de la nation. Il lui arrive même de s’en prendre aux investisseurs étrangers, à la grande horreur de l’UE et du Fonds monétaire international.

Un personnel jeune. Quand Jimmie Akesson, président des Démocrates suédois, s’est exprimé pour la première fois lors de la semaine politique d’Almedalen, un forum qui se déroule chaque été sur l’île de Gotland et où tous les chefs de parti suédois exposent leur programme de l’année, il a lancé sous les acclamations de ses partisans : “Nous sommes pour l’Etat social et contre l’immigration.” Le coût de celle-ci dépasse de loin son utilité, a-t-il ajouté. Bien entendu, les progressistes et la gauche lui ont répliqué que l’immigration rapportait plus qu’elle ne coûtait. Il est évident que cette polémique ne débouchera jamais sur rien, ma is elle explique les difficultés que connaissent les partis traditionnels face aux populistes de droite. La dose de nationalisme susceptible de servir les intérêts nationaux est un élément qui différencie les camps politiques, qu’il est toutefois possible de contourner en pratique : quand un populiste de droite est expérimenté, on ne peut que rarement prouver qu’il est ouvertement raciste, du moins en Europe de l’Ouest. En revanche, le nationalisme

Une majorité d’Européens pensent que l’UE ne les prend pas en compte “Ma voix compte dans l’Union européenne.” Etes-vous d’accord ou non avec cette affirmation ? d’accord

DANEMARK 57 % BELGIQUE 47 %

pas d’accord 41 % 51 %

ALLEMAGNE 41 %

54 %

FRANCE 36 %

59 %

ROYAUME-UNI 19 % ESPAGNE 18 % ITALIE 17 % GRÈCE 13 % CHYPRE 11 % UE À 28 29 %

74 % 80 %

GRÈCE LE RETOUR D’AUBE DORÉE Le premier tour des élections municipales et régionales, le 18 mai dernier, a révélé une montée du parti néonazi Aube dorée. “Cette poussée se concentre principalement à Athènes et dans l’Attique, la région de la capitale, tempère le quotidien Ta Nea, mais le parti a gagné du terrain, ce qui est inquiétant”, ajoute ce journal de centre gauche. Malgré ses déboires avec la justice, ce parti néonazi n’a pas changé de méthodes. “Ses membres organisent à nouveau des soupes populaires réservées aux Grecs, ils sont moins présents dans les médias ou se donnent une image de personnes assagies, mais ils sont toujours aussi négationnistes”, relève Eleftherotypia. Et pour cause, seuls 9 des 18 députés ont été condamnés et 6 emprisonnés, dont leur chef Nikos Michaloliakos.“Ilias Kasidiáris, le porteparole du parti, arrive en quatrième position pour la mairie d’Athènes et son comparse Ilias Panagiotaros à la même position pour la région de l’Attique. Tous deux surfent sur les problèmes de l’immigration”, souligne I Kathimerini. Ainsi, Aube dorée pourrait obtenir 2  ou 3 sièges sur les 21 attribués à la Grèce au Parlement européen.

79 % 86 % 86 % 66 %

SOURCE : “EL PAÍS” (sondage Eurobaromètre réalisé dans les 28 pays de l’UE et publié en octobre 2013)

↗ Tremble, barcasse ! Alliance eurosceptique. Dessin de Paresh, Inde.

est partout considéré comme une vertu. “Nous sommes le réveil français”, promettait le Front national, les populistes de droite français, avant les élections municipales de mars. Le parti a conquis toute une série de mairies, en particulier dans le Sud, en Lorraine et dans l’extrême nord du pays, des régions qui n’ont jamais été industrialisées ou qui sont restées au stade industriel. Et dans ce contexte il faut désormais prendre cette promesse de “réveil” bien plus au sérieux qu’auparavant. Car elle ne signifie pas seulement nationalisme et repli sur soi, mais aussi modernité. Ce n’est pas un hasard si partout en Europe les partis populistes de droite disposent d’un personnel relativement jeune et maîtrisent à la perfection les nouveaux moyens de communication. Ce n’est pas un hasard non plus si le groupe parlementaire du Dansk Folkeparti [Parti populaire danois] enregistre des chansons rock tandis que les séparatistes de Vénétie font campagne sur Internet. La promesse d’un avenir meilleur, plus glorieux, qui appartenait jadis au répertoire de certains partis conservateurs et avait été abandonnée, vit encore dans le populisme de droite sous la forme d’une contradiction : on vise une société moderne mais activement fermée. —Thomas Steinfeld Publié le 3 mai

FRANCE

Le FN, un faux séisme Depuis trente ans, la montée du Front national alimente les peurs françaises, mais Marine Le Pen aura bien du mal à parvenir au pouvoir —Financial Times (extraits) Londres e Front national de Marine Le Pen pourrait-il battre tous les autres partis politiques français aux élections européennes ? Après le score impressionnant du FN aux municipales de mars dernier, plusieurs sondages indiquent qu’il passerait devant les socialistes du président François Hollande et les conservateurs de l’UMP. Les commentateurs français parlent déjà d’un “séisme” politique. Deux mots en grosses lettres barraient la une du quotidien de gauche Libération : “Le choc”. Mais n’allons pas si vite en besogne. En réalité, ce titre en référence au succès électoral du FN est paru au lendemain du scrutin européen de juin 1984. Depuis trente ans, le parti d’extrême droite soulève à intervalles réguliers des vagues de consternation, voire de panique, en France. Ce fut le cas en 1988, puis en 1995, lorsque JeanMarie Le Pen, fondateur du parti, rafla près de 15 % des voix au premier tour de la présidentielle,

L


Courrier international — no 1229 du 22 au 27 mai 2014

LES POPULISTES À L’ASSAUT DE L’EUROPE. 33

ROYAUME-UNI

Nigel Farage, l’escroc bien-aimé Racisme, hypocrisie, abus d’aides européennes…, rien ne semble freiner le leader de l’Ukip, le Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni. —New Statesman (extraits) Londres ourquoi personne ne peut-il arrêter Nigel Farage ? A la veille des élections européennes, la menace que représentent l’Ukip et son leader charismatique est enfin prise au sérieux, mais il est bien trop tard. Trop longtemps, la classe politique a réagi avant tout en méprisant ce parti qui parle le langage des comédies populaires télévisées, bourdes racistes comprises. Sauf qu’il n’y a pas de quoi rire. Farage n’est pas seul : il s’inscrit dans une logique redoutable. Dans toute l’Europe, des candidats issus de la mouvance nationaliste et antiestablishment viennent combler le vide où il pourrait y avoir de l’espoir, proposant un cocktail empoisonné de préjugés et de haine de la politique. Leur fonds de commerce : le mécontentement généralisé vis-à-vis des élites financières et politiques ainsi que l’aspiration populaire au changement, à n’importe quel changement.

CAGLE CARTOONS

P se plaçant à quelques points à peine derrière des candidats de partis institutionnels. En 2002, avec un score frisant les 17 % au premier tour, il est arrivé devant Lionel Jospin, le Premier ministre socialiste de l’époque, se qualifiant ainsi pour le second tour (au cours duquel la gauche, en se pinçant le nez, a propulsé Jacques Chirac, candidat du RPR d’alors, vers une victoire décisive). A supposer même que le FN arrive en tête du scrutin européen – que les électeurs français considèrent traditionnellement comme une occasion de protester contre leur élite politique –, il ne devrait pas dépasser de beaucoup la barre des 20 %. A court terme, ses chances de remporter une élection présidentie lle ou législative restent presque nulles, en dépit des déclarations de Mme Le Pen, qui s’est dite “prête à gouverner”. En bref, même si le “séisme” se produit, les piliers et la charpente de la Ve République ne risquent guère de s’effondrer. Ne nous y trompons pas, cependant : depuis 1984, le FN ne se limite plus à donner des sueurs froides aux intellectuels de gauche. Par son poids électoral, il a d’ores et déjà modifié la façon dont la France gère l’immigration et les immigrés. S’il enregistrait une forte progression ce mois-ci, il pourrait étendre bien plus loin son influence, notamment en matière de politique européenne. Les lois sur l’interdiction des symboles religieux “ostentatoires”, comme le foulard islamique dans les écoles, et de la burqa dans les lieux publics sont

Les piliers et la charpente de la Ve République ne risquent guère de s’effondrer

censées refléter l’attachement historique de la France à la laïcité. Mais le Parlement les aurait-il votées si le FN n’avait pas fait pression pour l’obliger à montrer qu’il s’occupait du “problème” de l’immigration ? Depuis qu’elle a succédé à son père à la tête du FN, en 2011, Marine Le Pen s’est efforcée de faire oublier l’idéologie ouvertement raciste et antisémite du parti. Elle s’en est également pris à la mondialisation, au néolibéralisme et aux Etats-Unis en des termes qui rappelaient parfois étrangement ceux de l’extrême gauche (ce sont bien entendu les Français qui ont inventé l’expression “les extrêmes se touchent”). Elle a appelé au retrait de la France de l’Otan – mais pour les Français c’est l’UE qui représente le mieux, et de loin, la principale incarnation de l’intégration mondiale. Mme Le Pen a dénoncé l’illégitimité du traité de Lisbonne, exigé un retour au franc et proposé un référendum sur le maintien du pays au sein de l’UE. Cette tactique lui a permis de capitaliser sur les victoires électorales de son père. Si elle parvient à transformer l’essai le 25 mai, il y a fort à parier que les représentants des grands partis politiques durciront leur position sur l’Europe, tout comme leurs prédécesseurs l’ont fait sur l’immigration. Or ce revirement arriverait au plus mauvais moment. L’euro était peut-être une mauvaise idée, mais à l’heure où l’Ukraine est en ébullition, où la Russie de Vladimir Poutine affirme sa puissance et où l’influence des Etats-Unis décline, l’unité européenne est, à n’en pas douter, plus importante que jamais. En ce sens, même si le dernier “choc” du parti de Mme Le Pen n’aura rien de nouveau, il pourrait tout de même faire encore plus de dégâts que tous ceux qui l’ont précédé. —David Bell Publié le 14 mai

AUTRICHE DU CÔTÉ DE VIENNE : LE TRUBLION Le Parti de la liberté d’Autriche (FPO) s’est retrouvé sans tête de liste quelques semaines avant les européennes. Andreas Mölzer, 61 ans, vétéran du parti d’extrême droite, a en effet dû retirer sa candidature après des semaines de polémique au sujet de ses déclarations racistes. Il avait notamment parlé de l’Union européenne comme d’un “conglomérat de nègres”. C’est un jeune cadre du parti qui lui succède : Harald Vilimsky, 48 ans, est un véritable semeur de troubles, note l’hebdomadaire Falter. D’après les derniers sondages, le FPO talonne de près les deux grands partis SPO (26 %) et VPO (25 %) avec 20 % des suffrages.

C’est un voyou. Etant donné que la base conservatrice partage une bonne partie des convictions de l’Ukip en matière d’immigration et d’intégration européenne, les leaders du Parti conservateur peuvent espérer que leur électorat se satisfera d’une version édulcorée du programme de Farage. En attendant, ils font mine de l’ignorer. Ils ne peuvent pas non plus opter pour l’option nucléaire – à savoir, rappeler que Farage est un ancien banquier gavé de subventions, qui a été éduqué dans l’enseignement privé: cela vaut également pour une bonne partie des membres du gouvernement. De toute façon, l’intégrité n’est pas l’argument de vente de Farage. Le fait qu’il retire un salaire confortable de son travail politique, qu’il ne crache sur aucun financement européen payé par le contribuable et qu’il emploie comme secrétaire sa femme allemande n’a pas pénalisé Farage. Les Britanniques ne croient plus aux politiques honnêtes et ils préfèrent encore voter pour quelqu’un qui ne se cache pas d’être un escroc. Les gens n’attendent pas de Farage qu’il soit intègre ou honnête. Il ne risque donc pas de les décevoir. Très télégénique, omniprésent en prime time, il reconnaît, semble-t-il, ses propres hypocrisies. Quand les journalistes ont fini par lui poser la question des dépenses [Farage aurait abusé des aides européennes en 2013], il a confirmé qu’il ne voyait aucun inconvénient à dépouiller → 34


34.

À LA UNE

Courrier international — no 1229 du 22 au 27 mai 2014

33 ← l’Europe. Farage passe pour un brave filou, en fait, c’est un voyou. Il est à la tête d’un parti qui n’hésite pas à exploiter la haine des étrangers pour élargir sa base. L’Ukip est un parti qui ne parle au nom du peuple qu’en faisant appel aux ressorts les plus sombres de la psyché collective. C’est un parti qui défend les intérêts du patronat tout en parlant le langage du socialisme. L’Ukip est un parti qui se sent obligé de prévenir qu’il n’est pas raciste, comme n’importe quel raciste ordinaire. Mais, si l’Ukip réussit ce tour de force, et plus encore, c’est qu’il est le seul parti à incarner le ras-le-bol à l’égard de ce que Farage appelle “les politiciens carriéristes et leurs amis patrons”, comme s’il n’était pas l’un des leurs.

Les gens ne sont pas idiots. La classe politique britannique n’a pas l’air de comprendre à quel point elle s’est aliéné sa base. Elle n’a pas la moindre idée du dégoût qu’inspire aux électeurs ce système démocratique incapable d’offrir une solution cohérente et crédible à la baisse des salaires, à la hausse des loyers et au chômage récurrent. Or, même lorsqu’ils ont abandonné tout espoir, les gens utilisent leurs dernières forces pour chercher un bouc émissaire, et cela l’Ukip l’a bien compris. L’ensemble des médias, à gauche comme à droite, considère les gens qui ont l’intention de voter pour l’Ukip ou d’autres partis d’extrême droite comme débiles, comme des moutons qu’il faut ramener dans le droit chemin. Ils sont persuadés qu’il suffit de démontrer que c’est un parti raciste pour que les moutons reviennent à la raison. Et leur dernier effort désespéré, la création du néologisme “euroraciste” pour désigner l’Ukip, en est un exemple navrant. Le problème, c’est que les gens ne sont pas idiots. Evidemment, ils vont peut-être un peu chipoter sur la définition du mot “raciste”, mais au fond d’eux-mêmes les gens savent bien que l’Ukip est un parti fondamentalement injuste et qu’il suffit d’être différent, de parler une autre langue et de ne pas être né ici pour qu’il vous accuse d’être à l’origine de tous les maux de la société. Les gens en ont bien conscience, mais cela ne les dérange pas au point de changer leur intention de vote. Ils s’en fichent, parce que, même s’ils aiment leurs voisins, leur détestation de la classe politique et leur peur de l’avenir sont encore plus fortes. George Orwell écrivait en substance que le fascisme ne passerait pas en Grande-Bretagne, car ses bottes cirées et son pas de l’oie seraient la risée du pays. Malheureusement il avait tort. Si l’extrême droite s’installe au RoyaumeUni, elle sera tout aussi ridicule. Elle opposera sa bouffonnerie à l’odieux sérieux des hommes politiques, et les Britanniques, surtout les Anglais, se tiendront les côtes jusqu’à ce qu’elle arrive à Downing Street. La raison pour laquelle rien ne semble pouvoir arrêter l’Ukip est que personne ne propose une alternative crédible qui prenne en compte l’exaspération des électeurs sans attiser la haine. Cela nécessite une vision d’avenir et surtout un vrai respect de l’électorat, or les partis de gauche n’en ont pas encore fait preuve. —Laurie Penny Publié le 30 avril

→ Beppe Grillo. Dessin de Ruben, Pays-Bas.

ITALIE

Beppe Grillo : la révolte contre les technocrates Le mouvement populiste du comique devrait faire une grande percée aux élections européennes. Son succès se fonde sur le refus de la technocratie, qui aurait peu à peu remplacé la politique. —La Stampa Turin orsqu’il s’agit de le définir, on range souvent le Mouvement 5 étoiles dans la catégorie “antisystème”. Une définition correcte – aussi floue soit-elle – si l’on se penche sur quelquesunes des caractéristiques du “grillisme” : la défiance envers les professionnels de la politique, l’intégrisme en matière judiciaire, l’impatience face aux pesanteurs administratives, le désintérêt pour les cultures politiques traditionnelles. Le mouvement de Beppe Grillo se comprend toutefois mieux vu sous un autre angle, non pas celui de l’“antipolitique”, mais bien de la “politique anti”. Car les adeptes du Mouvement 5 étoiles ne veulent pas moins, mais davantage de politique. A l’heure actuelle, ils ne sont toutefois capables de décliner cette exigence que sur le mode de la négation. La dernière grande période d’ivresse politique que l’Occident ait connue date de la deuxième moitié des années 1960. Entamé à la fin de la

L

↑ Nigel Farage. Dessin de Gary Barker, Royaume-Uni.

décennie suivante, le reflux a été marqué par le rétrécissement progressif de l’espace politique au bénéfice de la technocratie. Suscitant l’impression grandissante, chez l’homme de la rue, de ne plus avoir le contrôle politique de son avenir, ce resserrement devait forcément engendrer tôt ou tard une forme de réaction, quelle qu’elle soit. Il est tout aussi déplaisant de se sentir chaperonné par des technocrates que de se retrouver sur une table d’opération. On peut pourtant y trouver des avantages. Mais, pour qu’il en soit ainsi, deux conditions au moins sont nécessaires : la première, que le savoir du technocrate soit irréfutable, la seconde, qu’il fasse son travail. Si les technocrates se chamaillent, révélant ainsi au monde combien leur “vérité” est précaire, et surtout si leur action n’apporte aucune amélioration, il ne reste plus alors à l’homme de la rue que l’impression désagréable d’avoir renoncé pour rien à son libre arbitre. Or ce sont précisément les conditions dans lesquelles nous nous trouvons aujourd’hui. La “vérité”


LES POPULISTES À L’ASSAUT DE L’EUROPE. 35

des technocrates est mise à mal par les disputes au sein non seulement des sciences sociales, mais également des sciences dures – il n’est que d’assister à leurs divergences relatives au réchauffement climatique. Quant aux résultats obtenus par les technocrates de l’économie et de la mondialisation, il suffit de songer à la récession. Face à ces désordres, ce que réclament les mouvements antisystème, à commencer par celui de Beppe Grillo, est en réalité un retour en force de la politique : les technocrates ayant fait chou blanc, l’homme de la rue doit se réapproprier sa souveraineté et chercher son salut non pas dans les compétences, mais dans l’action collective. Ce n’est pas un hasard si Beppe Grillo recueille autant de suffrages chez les jeunes, les hommes, les diplômés et les actifs. C’est-à-dire dans les tranches de l’électorat qui, plus que les autres, sentent l’urgence de reconquérir l’avenir, et qui se jugent habilitées à y parvenir. Voilà pour la politique. Mais pourquoi “politique anti”? Pour deux raisons. D’abord, parce que l’échec des technocrates a été précédé par l’échec de la politique. Les grandes idéologies du xxe siècle qui promettaient à l’homme de la rue de reconquérir son avenir à travers l’action collective – non seulement le fascisme ou le communisme, mais aussi la social-démocratie – sont défuntes ou moribondes, les deux premières après avoir causé des dégâts incommensurables. Ensuite, parce que les processus d’intégration supranationale et l’extension du champ alloué aux technocrates ont quasiment atteint le point de non-retour – plus exactement, des compétences techniques hors du commun seraient (paradoxalement) nécessaires pour faire machine arrière.

Vérité technocratique. La volonté de réappropriation politique de l’avenir de chacun ne peut prendre que des formes apolitiques, engendrer un agglomérat incohérent d’exaspérations et de micro-exigences et nourrir des mythes improbables et dangereux, comme la démocratie directe sur le web. Elle se mue nécessairement en une politique du “non” et rejette forcément d’emblée les excès de la technocratie, qualifiée de mystification, mais aussi une appréciation raisonnable et réaliste des compétences techniques. D’où le mythe “grilliste” de la femme au foyer à la tête du ministère de l’Economie. D’où la provocation du chef de file de la Ligue [du Nord], Matteo Salvini, qui, voilà quelques jours, a fait part de son intention d’attaquer en justice quiconque s’aventurerait à prédire des répercussions négatives en cas de sortie de l’euro. Si elle se décline surtout sur le mode négatif, la “politique anti” adresse en tout état de cause un signal clair. Le recul de la sphère politique engagé dans les années 1970 par les vagues technocratiques a engendré un sentiment de frustration généralisé, et en Italie plus encore qu’ailleurs. Cette frustration doit être organisée, et elle ne peut l’être que politiquement. Penser que le rétrécissement de l’espace politique revenait à réduire la politique à l’insignifiance a été, au fond, une grave erreur. Les technocrates, du reste, sont pour l’essentiel très peu politisés, voire antipolitiques. —Giovanni Orsina Publié le 18 mai

DANEMARK

HONGRIE

LES EUROSCEPTIQUES EN TÊTE

Viktor Orbán et son meilleur ennemi, Bruxelles

Au Danemark, ce sont les nationalistes du Parti populaire danois (Dansk Folkeparti) qui sont en tête des sondages, avec 25-26 % des intentions de vote. Une victoire le 25 mai serait un progrès plus que remarquable pour ce parti qui a obtenu 15 % des voix aux élections européennes de 2009. Eurosceptique depuis sa création, en 1995, le Parti populaire danois se démarque surtout par sa ligne très hostile à l’immigration. Il critique les accords de Schengen et l’ouverture des frontières entre les pays signataires, et a fait campagne contre le droit des citoyens européens (en l’occurrence surtout originaires d’Europe de l’Est) à l’allocation familiale dès leur premier jour de travail au Danemark.

↘ Viktor Orbán. Dessin de Christo, Bulgarie.

Le seul Premier ministre populiste du continent, Viktor Orbán, a la réputation de ne pas mâcher ses mots à l’égard de l’UE. Pourtant, il n’ose pas risquer une véritable rupture entre Bruxelles et Budapest. —Deutsche Welle (extraits) Bonn orsque le Parti populaire européen (PPE) a organisé son congrès au début du mois de mars, en amont des élections européennes, Viktor Orbán s’est montré proeuropéen. Le chef de l’Etat hongrois a félicité José Manuel Barroso pour le sauvetage de l’euro et exhorté l’Europe à défendre ses valeurs démocratiques face à la crise en Crimée. Une semaine plus tard, il a fait une apparition à Budapest devant des milliers de sympathisants et tenu un discours diamétralement opposé. La Hongrie, a-t-il déclamé devant la foule, lutte contre des ennemis bien plus grands et plus puissants que le pays lui-même – une référence au siège de l’UE à Bruxelles. Son gouvernement, a-t-il ajouté, doit protéger les familles hongroises contre “les profiteurs, les monopoles, les cartels et les bureaucrates impériaux”, ces derniers étant les commissaires et les responsables européens. Ce type d’intervention publique est typique de Viktor Orbán, qui aime être perçu comme modéré et proeuropéen lorsqu’il est à l’étranger, mais qui change de tactique sur la scène nationale. Lors des élections législatives d’avril 2010,

L

il a remporté avec son parti de droite, le Fidesz (Union civique hongroise), une majorité de deux tiers au Parlement. Depuis, le Premier ministre et les députés du Fidesz tiennent un discours de plus en plus opposé à l’Europe et à l’UE. Selon le philosophe Gáspár Miklós Tamás, la Hongrie a une nouvelle idéologie d’Etat, qu’il appelle “un mélange de nationalisme et d’ethnicisme eurosceptiques”. Cette année, pour sa campagne électorale, le Fidesz s’est concentré sur le coût des factures en Hongrie, où les prix de l’électricité, du gaz, de l’eau et du traitement des ordures ménagères sont relativement élevés. En 2013, le gouvernement a baissé d’environ 10 % les prix de ces services à deux reprises, et a réitéré l’opération en février 2014 – un cadeau à l’électorat qui a manifestement pour but de doper la popularité du parti au pouvoir. Cette décision a été accompagnée d’un discours nationaliste visant à la fois les entreprises étrangères du secteur de l’énergie et l’UE, qui cherche actuellement à déterminer si ces baisses de prix sont contraires au droit européen. Malgré le discours antieuropéen du gouvernement, la Hongrie ne prévoit pas actuellement de quitter l’UE. Les membres du Fidesz et les chefs d’entreprise favorables à ce parti profitent nettement des fonds et des subventions agricoles consentis par l’UE – un facteur économique non négligeable pour ce pays touché par la crise. Parallèlement, la Hongrie se tourne vers l’Est dans l’espoir de créer de nouveaux liens commerciaux. En janvier 2014, Viktor Orbán s’est rendu à Moscou, où il a signé un accord avec le président russe, Vladimir Poutine, pour obtenir un prêt de 10 milliards d’euros qui servira à agrandir la centrale nucléaire hongroise de Paks avec des technologies russes.

Pessimisme croissant. Le Premier ministre hongrois est particulièrement désireux d’amplifier le mouvement eurosceptique : il milite ainsi pour une plus grande autonomie des Etats membres et une “Europe des nations”, au sein de laquelle les valeurs conservatrices reprendraient le dessus. Il estime que l’UE est actuellement désorientée, mais la plupart des Hongrois n’adhèrent pas pleinement aux tendances antieuropéennes de Viktor Orbán et du parti au pouvoir. Les sondages montrent certes qu’un nombre croissant de citoyens hongrois ont une opinion négative de l’Europe et de l’UE depuis quelques années, mais leur euroscepticisme reste en deçà de la moyenne par rapport à l’ensemble des Etats membres. Le pessimisme croissant de la Hongrie vis-à-vis de l’UE est peut-être dû à l’impression que l’adhésion à l’UE a été ponctuée de nombreuses erreurs. Non seulement l’accès aux fonds européens a été plus difficile que prévu, mais des sommes considérables d’argent ont été redirigées immédiatement vers les cabinets-conseils et les fournisseurs de l’Europe occidentale. L’élargissement de l’UE, associé à l’ouverture et à la libéralisation des marchés, s’est avéré lucratif pour les entreprises d’Europe occidentale. En revanche, pour les pays comme la Hongrie, cette conjoncture a semé le chaos dans de nombreux secteurs. Beaucoup de petites exploitations agricoles et de maraîchers n’ont pas survécu à la transition. —Keno Verseck Publié le 23 avril

CAGLE CARTOONS

Courrier international — no 1229 du 22 au 27 mai 2014


36.

Courrier international — no 1229 du 22 au 27 mai 2014

tra n sversales.ie économ

Ecologie ......... 38 Médias ........... 40 Signaux .......... 41

Partager son frigo Internet. L’économie du partage ne se cantonne plus aux voitures et aux appartements. Elle s’applique aussi aux aliments.

↙ Dessin de Cost paru dans Le Soir, Bruxelles.

—The Guardian Londres

I

l vous reste une demi-pizza et vous ne pouvez pas vous résoudre à la jeter ? Une start-up de Seattle a la solution. Son application pour smartphones, LeftoverSwap [littéralement “Echange de restes”], vous permettra d’offrir la part restante à l’un de vos voisins qui, une fois enregistré, sera informé chaque fois que de la nourriture gratuite sera disponible dans le quartier. “Certains sont choqués et jugent l’idée carrément dégoûtante, d’autres la trouvent géniale ou se demandent si ce n’est pas une blague”, explique l’un des deux créateurs de LeftoverSwap, Dan Newman. Mais avec quelque 10 000 utilisateurs aux Etats-Unis et en Europe, en Australie et en Asie, cette application [gratuite] est bien réelle. Elle s’inscrit même dans un mouvement en plein développement : celui de l’économie du partage alimentaire. “C’est un phénomène encore marginal, reconnaît Dan Newman. Les gens commencent à peine à se faire à l’idée de partager leurs chambres via des sites comme Airbnb. Mais je pense qu’une grande partie de la population est prête à faire le maximum pour partager ses ressources.” Les pays développés gaspillent 40 % de leur production alimentaire – les foyers britanniques, par exemple, jettent 20 % de la nourriture qu’ils achètent, et les pertes sont encore plus importantes avant l’arrivée des produits en magasin. Il semble donc raisonnable de partager le contenu de son réfrigérateur.

Légumes et pain. Dans de nombreuses villes allemandes, les gens donnent non pas les restes de leurs pizzas, mais les légumes et le pain qu’ils ne peuvent consommer. “Le gaspillage alimentaire est devenu un sujet très sensible ici, et parallèlement l’économie du partage est en plein essor”, fait observer Barbara Merhart, coordinatrice du site Foodsharing.de à Munich. “Le gaspillage alimentaire et l’économie du partage forment une bonne combinaison. Personnellement, je n’achète plus de produits alimentaires. A quoi bon dépenser pour ça ?” A la différence de LeftoverSwap, Foodsharing.de est une organisation à but non lucratif. [Les créateurs de l’application LeftoverSwap ont une autre activité professionnelle et ne semblent pas préoccupés, pour l’instant,

de dégager des revenus.] Mais les deux plateformes ont la même mission : mettre en contact des gens qui ont des denrées comestibles à donner avec d’autres qui souhaitent en recevoir. Selon Barbara Merhart, les bénéficiaires de Foodsharing.de n’ont pas forcément un budget serré : beaucoup sont des cadres comme elle, qui veulent simplement éviter que la nourriture ne finisse à la poubelle et qui ne voient pas l’intérêt de payer quelque chose qu’ils peuvent avoir gratuitement.

“Certains jugent l’idée dégoûtante, d’autres se demandent si ce n’est pas une blague” “L’idée initiale était de demander aux particuliers d’indiquer sur notre site s’ils avaient dans leur réfrigérateur des restes qu’ils souhaitaient donner, poursuit-elle. Mais aujourd’hui des épiceries, des boulangeries et des restaurants participent eux aussi.” Ecouler des produits bientôt périmés pouvant poser des problèmes juridiques, il est plus difficile qu’il n’y paraît de faire collaborer les commerces de bouche. Mais ces dons de nourriture ne bénéficient pas seulement à la planète, ils améliorent aussi les relations entre voisins, si bien qu’aujourd’hui des épiceries et même certains hôtels haut de gamme s’enregistrent sur Foodsharing.de. D’une certaine façon, le partage alimentaire est la composante la plus sociale de l’économie du partage. Parce que des produits périssables sont en jeu et parce qu’il serait aberrant de traverser une ville pour récupérer des restes, le donneur et le bénéficiaire vivent généralement à proximité l’un de l’autre. “Vous regardez sur le site ce qui est disponible dans votre quartier, puis vous convenez avec le donneur d’un lieu de rencontre”, explique Barbara Merhart. Selon les calculs de Foodsharing.de, quelque 33 tonnes de nourriture ont été ainsi sauvées du gaspillage par les 40 000 membres de l’organisation, répartis dans 218 villes d’Allemagne mais aussi d’Autriche, de Suisse, du Mexique, d’Israël et du Royaume-Uni. Et si les bananes sont noires ou le pain rassis ? La note moyenne de satisfaction sur Foodsharing. de est de 4,95 sur 5, et pour sa part Barbara Merhart affirme n’avoir

jamais reçu de produits impropres à la consommation. L’hygiène et la qualité des restes proposés par des inconnus n’en demeurent pas moins un problème. LeftoverSwap envisage de le résoudre en mettant en place un système de notation des participants comparable à celui d’Airbnb ou du service de covoiturage Uber. Le site Cropmobster, en Californie, offre un autre type de service : des agriculteurs proposent leur production excédentaire, qui finirait autrement en compost, et des volontaires s’engagent à aller la chercher pour la distribuer à des associations caritatives. A Londres, la startup Eatro rassemble des cuisiniers amateurs désirant mettre leurs services à la disposition des habitants de leur quartier. “Pour beaucoup de nos cuisiniers, c’est une étape avant de monter leur affaire, explique le cofondateur d’Eatro, Bar Segal. D’autres sont juste passionnés de cuisine et souhaitent faire partager la leur.” Les clients paient le même prix que dans un restaurant ou chez un traiteur, et Eatro prélève une commission de 15 % sur chaque transaction. La notion de partage est néanmoins présente : les cuisiniers livrent euxmêmes leurs plats, dans un rayon de moins de 2 kilomètres. Les pionniers du partage alimentaire sont enthousiastes. Mais, pour qu’il se développe, il faudra qu’un grand nombre de personnes surmontent leur dégoût ou leurs appréhensions, comme elles ont vaincu leurs hésitations à laisser des inconnus utiliser leur chambre d’amis. —Elisabeth Braw Publié le 5 mai

SUR NOTRE SITE

courrierinternational.com

Sur l’économie du partage : “Etes-vous prêts à partager vos Lego ?” (23 avril 2014) ; “L’appli qui donne vos restes” (28 août 2013) ; “Particulier loue domicile à la journée” (CI n° 1092, du 6 octobre 2011). Sur le gaspillage : “Quand fruits et légumes partent en fumée” (CI n° 1112, du 24 février 2012) ; “En finir avec le gaspillage alimentaire” (26 janvier 2012). Retrouvez sur Télématin la chronique de Marie Mamgioglou sur “Partager son frigo” dans l’émission de William Leymergie, jeudi 22 mai à 7h38.


TRANSVERSALES.

Courrier international — no 1229 du 22 au 27 mai 2014

37

↙ Dessin de Boligån paru dans El Universal, Mexico.

Le houblon a la gueule de bois Matières premières. Aux Etats-Unis, l’engouement pour les bières artisanales provoque une pÊnurie de houblon et fait grimper son prix de vente.

—Financial Times Londres

A

Brooklyn comme dans le quartier londonien de Hackney, la bière artisanale fait dĂŠsormais partie de la panoplie de tout hipster qui se respecte. Mais l’engouement pour ces bières produites par de petits brasseurs indĂŠpendants s’est traduit par une ruĂŠe sur le houblon, l’ingrĂŠdient qui donne au breuvage son arĂ´me et son amertume. Aux Etats-Unis, oĂš la tendance est nĂŠe, le secteur de la bière artisanale reprĂŠsente près de 14 milliards de dollars [10,2 milliards d’euros] et a enregistrĂŠ une croissance moyenne supĂŠrieure Ă  10 % par an au cours des dernières annĂŠes. RĂŠsultat : le prix des savoureux houblons prĂŠfĂŠrĂŠs des brasseurs artisanaux a doublĂŠ et oscille entre 7 et 10 dollars [5 et 7,3 euros] la livre depuis ces cinq dernières annĂŠes, un record inĂŠgalĂŠ depuis la grande sĂŠcheresse de 2007-2008. Les bières artisanales contiennent jusqu’à dix fois plus de houblon qu’une lager ordinaire produite par une multinationale et sont souvent dĂŠcrites comme des “bombes de houblonâ€?. “J’achète du houblon depuis trente ans et ça n’a jamais ĂŠtĂŠ aussi diďŹƒcileâ€?, dĂŠclare Steve Dresler, maĂŽtre brasseur de Sierra Nevada, une sociĂŠtĂŠ californienne crĂŠĂŠe par des brasseurs amateurs Ă  la ďŹ n des annĂŠes 1970.

Aux Etats-Unis, la demande de nouvelles bières a fait grimper le nombre de brasseries artisanales Ă 2 768 l’annĂŠe dernière, soit 15 % de plus qu’en 2012. Les bières artisanales reprĂŠsentent dĂŠsormais presque 8 % du marchĂŠ amĂŠricain. Elles rencontrent ĂŠgalement un fort succès au Royaume-Uni, en Europe continentale, au Japon, ainsi que dans certains pays ĂŠmergents. La concurrence devient ainsi de plus en plus rude pour mettre la main sur les rĂŠcoltes de houblon dans le monde entier. “C’est une sorte d’ÊpidĂŠmie qui est en train de gagner toute la planète. MĂŞme la Chine compte près d’un millier de brasseurs artisanauxâ€?, explique Alex Barth, directeur de BarthHaas Group, un acteur majeur du marchĂŠ du houblon, dont le siège est en Allemagne. Parmi les divers styles de bières artisanales, la India Pale Ale (IPA), rĂŠputĂŠe pour sa forte teneur en houblon, est la plus demandĂŠe. CrĂŠĂŠe par les Britanniques au xixe siècle, l’India Pale Ale a fait des ĂŠmules aux saveurs plus marquĂŠes. “L’industrie du houblon a du mal Ă  faire faceâ€?, reconnaĂŽt Sean McGree, de BSG CraftBrewing, un fournisseur amĂŠricain d’ingrĂŠdients de fabrication de la bière. Les microbrasseries sont les premières Ă  sourir de cette situation. La faiblesse des rĂŠserves de houblon complique en eet la tâche des petites entreprises qui n’ont pas de contrat Ă  terme avec les cultivateurs. Si l’un de leurs nouveaux produits fait un tabac, ils peuvent diďŹƒcilement obtenir la matière première nĂŠcessaire pour rĂŠpondre Ă  cette demande inattendue. Ainsi, quand le produit phare de Sierra Nevada, la Torpedo Extra IPA, a ĂŠtĂŠ lancĂŠ, en 2009, les ventes annuelles ont grimpĂŠ de 50 Ă  60 % et l’entreprise a eu des problèmes d’approvisionnement, se souvient Steve Dresler. “Je n’ai pu vendre qu’un nombre limitĂŠ de fĂťts [de Torpedo Extra ] par semaine avant de pouvoir refaire le plein de houblonâ€?, explique-t-il.

Pressions Prix du houblon amĂŠricain (en dollars par livre*)

* 1 livre = 0,45 kg

4 3,5 3 2,5 2 1,5 2000

2005

2010

2013

Production de bière artisanale aux Etats-Unis (en millions de barils*) * 1 baril = 117 litres

2007

8

2008

8,5 9,1

2009

10,1

2010

11,5

2011

13,2

2012

15,6

2013 SOURCE : “FINANCIAL TIMES� (USDA)

La France aussi brasse local ��� Comme aux Etats-Unis, les bières artisanales font fureur en France. Des bières de petites marques rÊgionales, comme la Mora en Corse, la Bière des cossettes à la chicorÊe, brassÊe à Saint-Omer, ou encore la Ceven’ale en Ardèche ont fait leur apparition ces dernières annÊes. Et le nombre de microbrasseries ne cesse d’augmenter depuis le dÊbut des annÊes 2000. L’Hexagone en compte près de 530, dont la capacitÊ de production dÊpasse rarement le millier d’hectolitres par an, selon l’association Brasseurs de France. C’est en rÊgion RhôneAlpes qu’on dÊnombre le plus de brasseries (81, contre 42 dans le Nord-Pas-de-Calais, par exemple). Avec 18 millions d’hectolitres en 2012, la France est le huitième producteur de bière en Europe.

            

         

         t 3FODPOUSF[ MFT QBZT Ă‹ MB SFDIFSDIF EF UBMFOUT GSBOĂŽBJT t 4BJTJTTF[ OPT PQQPSUVOJUĂ?T EFNQMPJ FU EFOUSFQSFOBSJBU t 1SĂ?QBSFS WPUSF FYQBUSJBUJPO

Concurrence. Pour les brasseries artisanales, le plus dur reste sans doute Ă venir : dès l’annĂŠe prochaine, les grandes multinationales reconstitueront leurs stocks et commenceront Ă  nĂŠgocier avec les producteurs. “Les prochaines annĂŠes devraient ĂŞtre intĂŠressantes, les brasseurs seront en concurrence autant pour vendre que pour acheterâ€?, commente Steve Dresler. Les Etats-Unis ne comptent que 35 Ă  40 houblonniers – des exploitations familiales depuis quatre ou cinq gĂŠnĂŠrations –, installĂŠs pour la plupart dans l’Oregon, l’Idaho et l’Etat de Washington. D’autres agriculteurs ont commencĂŠ Ă  cultiver cette plante dans le nord de l’Etat de New York, dans le Michigan et dans le Colorado, mais les volumes sont encore modestes. “Nous partons de zĂŠroâ€?, rappelle Steve Miller, un spĂŠcialiste du houblon chargĂŠ de dĂŠvelopper cette production dans l’Etat de New York. —Emiko Terazono PubliĂŠ le 12 mai

 

 

    " "

                -FT %PDLT $JUĂ? EF MB NPEF FU EV EFTJHO  RVBJ E"VTUFSMJU[ 1BSJT F

    


38.

TRANSVERSALES

Courrier international — no 1229 du 22 au 27 mai 2014

ÉCOLOGIE

Des rimes contre les tronçonneuses Portrait. L’Australien Scott Poynton veut changer le monde, et surtout les pratiques des entreprises. Pour les convaincre d’épargner les forêts tropicales, ce scientifique utilise volontiers une arme puissante : la poésie.

—The Sydney Morning Herald

populations qui dépendent des forêts. Scott Poynton ne se contente pas d’exposer les faits. Souvent, il touche les patrons grâce à la poésie, à la fantaisie et aux métaphores. “Le changement vient de l’âme autant que du cerveau, et si je n’ai qu’un talent, c’est celui de trouver la personne qui tire les ficelles, de comprendre comment elle fonctionne et de l’encourager”, explique-t-il. Depuis la création de TFT, il y a quinze ans, son approche s’est avérée bien plus efficace que toutes les interminables procédures engagées par les Nations unies pour ralentir la déforestation, qui provoque 10 à 20 % des émissions de gaz à effet de serre dans le monde. Si Scott Poynton s’exprime aujourd’hui, c’est parce qu’il est convaincu que le modèle de TFT peut réussir. Mais la mission est tellement colossale que son organisation n’y arrivera pas toute seule. En 1979, à l’âge de 15 ans, Poynton est tombé par hasard sur l’émission de radio Science Show et c’est là que tout a commencé. Le scientifique invité ce jour-là était “le forestier le plus célèbre du monde”, Richard St. Barbe Baker, qui avait planté des millions d’arbres au cours de sa vie et qui avait fondé en 1922 un mouvement de préservation appelé Men of the Trees. Au moment de l’entretien, Richard Baker avait 90 ans et le jeune Scott a été subjugué. “Ce vieux monsieur avait un fantastique accent britannique et il racontait des histoires extraordinaires en faisant appel à la poésie, à la science et à l’art. Il abordait les gens par tous les moyens imaginables… j’ai été embarqué dans cette aventure.” Dans l’une des histoires, Richard Baker plantait des arbres sur les monts de Judée. A côté de chaque arbre, un rocher était déposé pour

(extraits) Sydney

TROPICAL FOREST TRUST

E

n novembre 2013, Scott Poynton avait pratiquement convaincu Kuok Khoon Hong, patron du groupe [singapourien] Wilmar, le plus grand producteur d’huile de palme au monde, de renoncer à déboiser les forêts tropicales pour créer des parcelles destinées à la culture. Mais certains acteurs du secteur n’étaient pas d’accord. L’homme qui contrôle 45 % du marché mondial de l’huile de palme a alors fait marche arrière, anxieux à l’idée de faire le grand saut tout seul. Scott Poynton, qui avait négocié avec Wilmar pendant des mois, a plaidé sa cause auprès de Kuok Khoon Hong dans un long courriel, en lui rappelant les arguments commerciaux en faveur du changement. Enfin, il a recouru à l’arme la plus puissante de son arsenal : il a envoyé au magnat singapourien un strip du [cartooniste australien] Michael Leunig. “Au sommet de l’immeuble le plus haut du monde était assis l’homme le plus triste du monde”, commence cette histoire en forme de conte. La dernière vignette montre un ange mal-en-point mais souriant, vêtu de blanc et allongé dans la boue, au plus profond du cœur de cet homme seul. “J’ai envoyé ça au PDG de Wilmar et je lui ai dit : ‘Je pense qu’au fond de vous il y a un ange prêt au changement. J’ai vu cet ange et maintenant vous niez son existence. Ecoutez-le et passez à l’action’” se souvient Poynton. Deux jours plus tard, Kuok Khoon Hong lui répondait : “Nous sommes prêts à passer à l’action.” Scott Poynton est un homme rationnel, un scientifique et un spécialiste des forêts. Avec les employés de son organisation à but non lucratif, The Forest Trust (TFT), l’Australien analyse et étudie en détail la chaîne d’approvisionnement des plus grands distributeurs et producteurs de matières premières pour identifier les dégâts écologiques et sociaux que provoquent leurs actions. Il leur montre ensuite comment travailler autrement. Grâce à son modèle, TFT a réussi à convaincre des entreprises comme Wilmar, Nestlé, Ferrero et Asia Pulp & Paper de poursuivre leurs activités sans déboiser et sans causer de tort aux

Scott Poynton : “Les écolos ont fait ce qu’ils font le mieux : se suspendre à des immeubles et traumatiser les entreprises”

offrir un habitat frais et humide aux vers qui apportaient de l’eau et des nutriments depuis le sous-sol. “Après l’émission, je me suis demandé d’où pouvaient bien venir ces vers. Et ces rochers ? J’ai trouvé ça génial !” se souvient Poynton. Lui qui avait grandi dans une banlieue pauvre de Melbourne entendait pour la première fois parler du métier de forestier. Bien avant la fin de l’émission, il avait trouvé sa vocation. Scott Poynton est donc entré comme étudiant au département de foresterie de l’université nationale d’Australie, en 1984 [la foresterie rassemble les activités d’aménagement et d’exploitation des forêts]. Il s’est alors passionné pour un projet de coopération avec le Népal, dans le cadre duquel des forestiers australiens aidaient des agriculteurs à reboiser les collines népalaises. C’est aussi à cette époque qu’il a côtoyé les différents groupes qui fréquentaient le bar de l’université, au milieu des années 1980 : “Les forestiers étaient plantés là, comme des idiots. Il y avait aussi les juristes, les féministes radicales et les écolos. Et pendant que chacun restait dans son coin, je faisais le tour pour discuter et essayer de comprendre tous ces gens.” Après avoir obtenu son diplôme, Scott Poynton a travaillé pour Forestry Tasmania, puis il a décroché une bourse pour faire son master à Oxford. Il a ensuite trouvé un travail au Vietnam, dans un projet visant à trouver le meilleur moyen de reboiser une friche de 150 000 hectares dans le delta du Mékong. C’est au Vietnam que le scientifique a eu un premier aperçu de la façon dont les circuits d’approvisionnement jouaient un rôle dans les pratiques des entreprises : en septembre 1995, la chaîne britannique de magasins de bricolage B & Q a décidé que le bois servant à fabriquer son mobilier de

jardin devait être abattu dans des conditions éthiques. Scott Poynton a été engagé pour analyser la forêt vietnamienne d’où le bois était censé venir. Mais il savait que cette forêt n’existait pas : “Le bois était abattu illégalement au Cambodge et acheminé par voie d’eau jusqu’au Vietnam, se souvient-il. Tous les responsables ont flippé.”

Orangs-outans et barres chocolatées. Il connaissait néanmoins la solution : une forêt gérée de façon responsable permettrait de se procurer le bois nécessaire. Deux ans plus tard, alors que les discussions se poursuivaient, un rapport de l’ONG Global Witness intitulé “Made in Vietnam, Cut in Cambodia” [fabriqué au Vietnam, abattu au Cambodge] ébranla tout le secteur du mobilier de jardin. “Et les écolos ont fait ce qu’ils font le mieux… Ils se sont suspendus à des immeubles et ont traumatisé les entreprises, pendant que je restais là, avec ma solution”, raconte Poynton. Finalement, en 1999, il a été embauché par ScanCom – le géant danois du mobilier de jardin –, qui était d’accord pour essayer d’assainir sa chaîne d’approvisionnement. Scott Poynton a alors créé The Forest Trust et ScanCom s’est engagé à ce que dès 2001 ses produits ne soient plus fabriqués à partir de bois abattu illégalement. C’était un choix courageux, précise-til, car personne n’avait la moindre idée d’où venait la matière première. “Ils se sont engagés à s’emparer des problèmes de la chaîne d’approvisionnement et à y remédier. C’était le principe d’origine et ce modèle n’a pas changé.” Lorsque sa mission chez ScanCom a pris fin, les compétences de Poynton étaient très recherchées, du Brésil à la Chine. Il savait alors que son modèle fondé sur la chaîne d’approvisionnement pouvait changer les


TRANSVERSALES.

Courrier international — no 1229 du 22 au 27 mai 2014

39

← Dessin de Beppe Giacobbe, Italie.

“Ces gens étaient si toxiques qu’aucune ONG ne voulait avoir affaire à eux” en carbone. Des endroits où vivent tigres, orangs-outans et rhinocéros. Greenpeace s’employait à anéantir l’entreprise par le biais d’une campagne mondiale et les clients fuyaient en masse. Scott Poynton a commencé à travailler avec APP en 2011 malgré les avertissements de ses amis. “Les gens d’APP étaient si toxiques qu’aucune ONG ne voulait avoir affaire à eux”, se rappelle-t-il. Il les a contactés quand même, mais a rompu le dialogue après plusieurs mois de discussions stériles. “Votre image s’améliorera en fonction de ce qui se passera sur le terrain, et non avec des vœux pieux, des opérations médiatiques et des communiqués de presse”, leur a-t-il expliqué.

Un travail au corps. Avant de partir, il a

méthodes des entreprises, mais il s’est rendu compte qu’il ne travaillait pas avec celles qui engendraient 95 % de la destruction des forêts : les producteurs de produits agricoles de base, comme le soja et le bétail en Amazonie, ou l’huile de palme en Asie. Il a lancé un dialogue avec les supermarchés, sans grand succès, puis a passé deux ans à tenter de comprendre comment fonctionnait le secteur de l’huile de palme. Mais ce n’est qu’en 2010, à la suite d’une effrayante campagne de Greenpeace, qu’il a pu contacter l’un des plus grands utilisateurs mondiaux d’huile de palme. En mars de cette année-là, Greenpeace a mis en ligne une fausse publicité pour les barres Kit Kat de Nestlé : un salarié qui s’ennuie au bureau fait une pause et ouvre un sachet du célèbre en-cas, sauf qu’il croque dans le doigt d’un orang-outan mort et fait gicler du sang partout. Scott Poynton a demandé à rencontrer la direction de Nestlé, qui était horrifiée par cette publicité et “très désireuse” de régler le problème. Peu après, Nestlé a annoncé un partenariat avec TFT et élaboré un ensemble de cinq principes directeurs contre la déforestation et pour un approvisionnement responsable. Grâce à Nestlé, Poynton a pu accéder à Golden Agri-Resources [appartenant au conglomérat Sinar Mas], un fournisseur indonéso-singapourien d’huile de palme, qui a signé un accord avec TFT en 2011. Puis Asia Pulp & Paper (APP) [l’un des plus importants producteurs de pâte à papier du monde, appartenant également à Sinar Mas] a fait de même. APP était devenue l’archétype de la société qui inflige tous les dommages imaginables à l’environnement. Elle avait déboisé au moins 2 millions d’hectares de forêt tropicale sur l’île indonésienne de Sumatra depuis 1994, ainsi que 180 000 hectares de tourbières riches

envoyé à la direction un poème sur le thème du changement, écrit par l’Américaine Portia Nelson et intitulé Autobiography in Five Short Chapters [Autobiographie en cinq courts chapitres]. Il a expliqué aux patrons d’APP qu’ils étaient embourbés dans le deuxième chapitre du processus décrit par le poème : ils tombaient constamment dans le même trou et en rendaient les autres responsables. Cinq mois plus tard, en janvier 2012, les dirigeants l’ont rappelé : ils étaient prêts à changer. Scott Poynton voulait être certain que ce désir était partagé par tous, y compris par les propriétaires sino-indonésiens du groupe [la riche famille Wijaya, proche de Suharto]. Ce n’est qu’après s’en être assuré qu’il a accepté de revenir. Au cours des douze mois qui ont suivi, son équipe a analysé en détail toutes les activités d’APP tout en menant un dialogue soutenu avec les dirigeants. “Scott et son équipe nous ont aidés à envisager nos activités autrement, explique Dewi Bramono, directeur du développement durable d’APP. Il nous a aidés à définir précisément les valeurs que nous voulons perpétuer et à trouver comment adapter ces valeurs aux attentes mondiales.” En causant du tort aux entreprises, Greenpeace et d’autres associations peuvent les convaincre de changer, explique Poynton, mais ces ONG ne disposent ni de l’expertise ni du modèle fondamental permettant de mettre en œuvre les changements nécessaires. “Il faut des gens comme nous, qui travaillent les gens au corps”, ajoute-t-il. Bustar Maitar, directeur de campagne chez Greenpeace sur les forêts indonésiennes, partage cet avis : “S’il s’agit de modifier la culture d’une entreprise, peu d’organisations peuvent, comme TFT, pénétrer à l’intérieur et avoir même accès à l’actionnaire.” A la suite de l’engagement d’APP, Scott Poynton s’est de nouveau tourné vers le secteur agroalimentaire. Faire en sorte

que les négociants modifient leurs comportements est un défi d’une tout autre ampleur qui pourrait bouleverser les marchés mondiaux du soja, du sucre, du blé, du riz, du cacao et du café. Pour le scientifique, la méthode restera la même : persuader les clients d’être plus exigeants vis-à-vis de leurs fournisseurs, coopérer avec les hauts dirigeants pour qu’ils continuent à approvisionner la planète en nourriture, tout en éliminant la déforestation et l’exploitation. “Si ces personnes ont été assez intelligentes pour créer un tel système de commercialisation des matières premières, elles sont assez intelligentes pour trouver un moyen de le démanteler pour le reconstruire autrement. J’en suis convaincu”, explique-t-il. Dans sa mallette, Poynton conserve des copies écornées des poèmes et des cartoons qui l’inspirent – il possède certains d’entre eux depuis vingt ans. Il distribue à ses employés le livre de Michael Leunig Prières d’en rire [éditions de l’Atelier, 2002] ; leur réaction lui permet d’évaluer s’ils correspondent effectivement à leur poste. Il a également demandé à Robyn Williams [le journaliste scientifique du réseau ABC, le réseau national australien] une copie de l’émission de radio qui a changé sa vie. Elle était conforme à ses souvenirs. “Je me considère comme le rocher, confie-t-il. Je suis celui qui est assis à côté de l’arbre, qui réconforte et qui crée les conditions nécessaires au changement… Mon rôle est de pousser les gens au moment où ils en ont besoin, je les soutiens lorsqu’ils ont besoin d’être rassurés.” Pour expliquer ce qui le motive, Scott Poynton sort de son portefeuille une copie usée d’un autre poème. C’est un extrait de Between Two Worlds: Science, the Environmental Movement and Policy Choice [Entre deux mondes : la science, le mouvement écologique et les choix politiques ;

non traduit]. Le poème comporte les vers suivants : L’homme est périssable, mais ne périssons pas sans résister. Et si le néant nous attend, Faisons en sorte qu’il ne soit qu’une injuste destinée. “Je pense qu’il y a un très grand risque que nous finissions tous comme des cafards, ajoute Poynton. Le climat va bientôt se réchauffer de 6 °C. J’ai peur que nous ne puissions rien y faire. Toutefois, nous devons pouvoir nous regarder dans le miroir au moment de mourir et dire ‘j’ai fait tout ce que j’ai pu’.” —Michael Bachelard Publié le 29 mars

Déclassement programmé Le gouvernement australien vient de demander à l’Unesco de déclasser 74 000 hectares de forêt en Tasmanie. Une zone protégée par un accord signé en 2011 par le précédent gouvernement (une coalition écologiste et travailliste) et inscrite au patrimoine mondial de l’humanité depuis 2013. L’objectif du Parti libéral au pouvoir est d’ouvrir cette zone à l’exploitation forestière – ainsi que 400 000 hectares supplémentaires sur le territoire australien. L’Unesco doit rendre sa décision lors de la prochaine session du Comité du patrimoine mondial, qui aura lieu à Doha, au Qatar, du 15 au 25 juin, indique le réseau australien ABC.


40.

TRANSVERSALES

Courrier international — no 1229 du 22 au 27 mai 2014 ↙ Dessin de Walenta, Pologne.

MÉDIAS

Des réseaux mégalos Opinion. Loin des idéaux révolutionnaires de leurs débuts, Twitter ou Facebook sont surtout utilisés pour renforcer la popularité d’une élite obsédée par son image et sa réussite.

est plus répandu que jamais : Facebook compte 1 milliard d’utilisateurs, Twitter plus de 600 millions et des applications comme Instagram, WhatsApp et Snapchat rencontrent un immense succès. Et les stratégies d’autopromotion que j’avais observées s’étendent désormais au-delà des geeks et des lanceurs de tendances. A peu près toutes les cultures accordent de l’importance au statut social et les gens consacrent énormément de temps et d’énergie à améliorer le leur. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’ils se servent des médias sociaux à cette fin. On note toutefois deux grandes différences dans le monde en ligne. Les réseaux sociaux permettent de s’adresser à des audiences considérables auxquelles seuls les médias de masse avaient accès jusqu’à présent. Et bien que la plupart des contenus en ligne ne s’adressent qu’à un public très limité, le simple potentiel d’audience modifie radicalement la relation des individus à leur auditoire.

Microcélébrités. L’une des stratégies

—New Scientist (extraits) Londres

I

l y a quelques années seulement, le “web 2.0” – une expression désormais aussi démodée que les “autoroutes de l’information” – devait changer la face du monde. Délaissant les grands médias antédiluviens, les gens allaient pouvoir réaliser leurs propres vidéos et exprimer leurs opinions directement sur Twitter ou YouTube. La campagne présidentielle de Barack Obama en 2008 et l’éclatement du “printemps arabe” ont démontré que les citoyens pouvaient utiliser les médias sociaux pour s’organiser, se mobiliser et faire avancer la démocratie. Les nouvelles technologies nous promettaient un avenir libérateur. En 2008, j’ai déménagé à San Francisco afin de mener une étude ethnologique sur les individus qui, à l’époque, étaient les premiers utilisateurs des médias sociaux aux Etats-Unis : les employés des startup 2.0. Je voulais voir comment les spécialistes de ces nouvelles technologies

utilisaient ces outils et découvrir ce que leurs comportements laissaient présager pour le reste de la population. Loin des grandes sociétés établies de la Silicon Valley, le monde des start-up de San Francisco était un réseau social informel essentiellement constitué de jeunes employés dans des entreprises financées par le capital-risque, comme Twitter, Digg ou Facebook. Mais au lieu d’être utilisés à des fins militantes ou créatives, les réseaux sociaux servaient surtout à booster la popularité et le statut de leurs utilisateurs. Je remarquais alors que ces gens se souciaient énormément du nombre d’abonnés à leur compte Twitter et du nombre de lecteurs de leur blog. Résultat : ils apportaient un soin tout particulier à leurs interactions en ligne afin de dissimuler ou d’améliorer certains aspects de leur existence, créant ainsi des personnages conçus pour séduire leur public. Cinq ans plus tard, on peut dire que les réseaux sociaux ont – d’une certaine manière – tenu leur promesse. Leur usage

que j’ai pu observer à San Francisco est la microcélébrité. Les microcélébrités utilisent les réseaux sociaux pour promouvoir une image parfaitement maîtrisée d’elles-mêmes. Depuis 2008, cette tendance touche toutes les catégories d’utilisateurs, des blogueuses spécialisées dans la mode aux militants. La seconde différence est que les réseaux sociaux comme Facebook amalgament des publics traditionnellement séparés : amis, collègues, connaissances, famille. Dans le cadre du travail, cela signifie que les gens se créent des images de professionnels à toute épreuve, supprimant tout contenu politique ou personnel. Les sociétés de nouvelles technologies vantent leur fonctionnement méritocratique mais le succès ne dépend pas seulement de l’intelligence, du talent ou des efforts de chacun. Le réseautage est un facteur majeur de réussite. Dans ce milieu, les réseaux sociaux ont rendu visibles les relations entre individus, entérinant ainsi des hiérarchies sociales par l’utilisation des technologies de communication. Au lieu de mettre tout le monde au même niveau, les réseaux sociaux ont concrétisé et codifié les hiérarchies sociales en les quantifiant et en les révélant à tout le monde. Plutôt que d’encourager l’ouverture, la transparence ou l’authenticité – et encore moins la liberté ou le militantisme –, les réseaux sociaux ont réaffirmé une vision très limitée de la réussite. Certes il existe des nuances entre groupes sociaux, cultures et nationalités, mais les grandes promesses des réseaux sociaux ont néanmoins cédé la place à une course à la popularité qui n’a rien de révolutionnaire. —Alice Marwick* Publié le 10 mai * Sociologue, spécialiste des médias à l’université Fordham, à New York.

LA SOURCE DE LA SEMAINE

“New Statesman” L’hebdomadaire de référence de l’intelligentsia britannique de gauche.

D

epuis sa création, en 1913, ce magazine politique est réputé pour le sérieux de ses analyses et la férocité de ses commentaires. Le New Statesman est considéré comme le journal de référence de l’intelligentsia britannique de gauche, même si ses colonnes sont ouvertes à d’autres opinions. Les problèmes financiers qu’il a rencontrés et son passage entre les mains de différents propriétaires lui ont valu le surnom de The Staggers (“Le Tournis”), ce qui est aujourd’hui le titre du blog politique sur son site web. Depuis 2009, le New Statesman accueille régulièrement des rédacteurs en chef invités, dont Alastair Campbell (ancien conseiller travailliste), Jemima Khan (à présent rédactrice en chef adjointe permanente et héritière de James Goldsmith, homme d’affaires et milliardaire franco-britannique), Richard Dawkins (célèbre biologiste spécialiste de l’évolution) et l’artiste dissident chinois Ai Weiwei. Lire les articles du New Statesman, p. 13 et p. 33

NEW STATESMAN Londres, Royaume-Uni Hebdomadaire, 28 900 ex. www.newstatesman.com


TRANSVERSALES.

Courrier international — no 1229 du 22 au 27 mai 2014

41

Chaque semaine, une page visuelle pour présenter l’information autrement

sig n au x

Pauvre comme un développeur Ceux qui conçoivent les applications pour mobile sont les grands perdants de ce marché.

Si certains s’en sortent bien, la majeure partie des développeurs ne gagnent pas autant d’argent qu’ils l’espéraient. Quelque 60 % d’entre eux vivent au-dessous du seuil de pauvreté.

Principales plateformes utilisées par les développeurs % de développeurs qui ont l’intention d’adopter une plateforme

BlackBerry 10

Android

8%

15 %

Windows Phone

iOS 16 %

Plateformes actuellement utilisées

HTML5

20 %

16 %

La taille du carré représente le pourcentage de développeurs qui utilisent chaque plateforme. Un développeur peut en utiliser plusieurs.

71 % 55 %

52 % 26 % 14%

SEUIL DE PAUVRETÉ

Sur ces 71 %, 46 % vivent au-dessous du seuil de pauvreté

La majeure partie des développeurs ne gagnent pas assez d’argent pour vivre % de développeurs vivant au-dessous du seuil de pauvreté (avec moins de 500 dollars par mois par appli)

Certains ont décidé d’abandonner la plateforme

59 %

76 %

62 %

89 %

Recettes moyennes par appli (en dollars) 101-200

500-1.000

201-350

2%

2%

2%

1-50

51-100

5%

10 %

% de développeurs qui ont abandonné la plateforme ou ont l’intention de le faire

Ont été pris en compte les principaux systèmes d’exploitation utilisés pour concevoir ces applis :

Android de Google, iOS d’Apple, HTML5, Windows Phone de Microsoft et BlackBerry 10 de BlackBerry. Source : Developer Economics Q1 2014, Vision Mobile

L’auteure DR

MÓNICA SERRANO. Cette graphiste espagnole a travaillé pour plusieurs quotidiens espagnols et pour le Corriere della Sera, en Italie. Elle enseigne depuis 2012 à l’Institut européen du design, à Madrid. Cette page, publiée le 30 mars dernier dans le

quotidien italien, représente l’activité et la situation économique des développeurs d’applications. L’utilisation d’applications sur mobiles a beau avoir plus que doublé en 2013, la plupart d’entre eux ne reçoivent que des miettes.


360 42.

Courrier international — no 1229 du 22 au 27 mai 2014

MAGAZINE Le ghetto ougandais trouve sa voix q Tendances ... 48 La légende erronée de saint Georges q Histoire ... 50

Shakespeare ou la science apprivoisée Fin observateur, esprit curieux, l’auteur de Hamlet, dont on célèbre cette année le 450e anniversaire de la naissance, s’est intéressé de près aux théories qui ont chambardé le XVIe siècle. On trouve dans son œuvre de nombreuses allusions aux découvertes astronomiques de son époque. —New Scientist (extraits) Londres

I

l fait nuit noire quand le fantôme du roi Hamlet apparaît au château d’Elseneur. Une vive lumière dans le ciel annonce son arrivée, ainsi que le raconte Bernardo, l’un des gardes, à Horatio, l’ami du jeune prince Hamlet. “C’était justement la nuit dernière, alors que cette étoile, là-bas, qui va du pôle vers l’ouest, avait terminé son cours pour illuminer cette partie du ciel où elle flamboie maintenant”*, dit-il avant d’être interrompu par une nouvelle apparition du spectre. L’œuvre de Shakespeare (1564-1616) déborde d’allusions astronomiques, mais celles-ci étaient traditionnellement considérées comme des procédés narratifs. Ou bien envisagées à la lumière de la pensée médiévale, dans laquelle les corps célestes étaient souvent vus comme des présages. Mais les réflexions sur l’astronomie shakespearienne ont récemment pris un nouveau tour. Un astronome contemporain va jusqu’à affirmer que Hamlet serait une allégorie de la révolution scientifique qui balayait l’Europe à son époque. En ce 450e anniversaire de la naissance de Shakespeare, il est donc temps de réévaluer l’intérêt que portait l’auteur au monde naturel. Plusieurs décennies avant que naisse le dramaturge, en 1564, un véritable séisme avait commencé

dans The Castle of Knowledge [“Le château de la connaissance”, publié en 1556], du mathématicien gallois Robert Recorde [l’inventeur du symbole mathématique = (égal à)]. Vingt ans plus tard, l’astronome Thomas Digges est le premier Anglais à publier une explication détaillée de cette théorie. Son ouvrage comprend même un diagramme du système solaire dans lequel les étoiles s’étendent vers un extérieur sans limite – remarquable vision d’un cosmos infini. L’intérêt pour le système copernicien prend une nouvelle dimension quand, en 1609, l’astronome italien Galilée pointe un télescope – une nouvelle invention – sur le ciel nocturne. Mais même à l’œil nu, on a déjà vu à certains signes que l’ancien modèle géocentriste n’était pas si solide. En novembre 1572, une nouvelle étoile apparaît dans la constellation de Cassiopée. On sait aujourd’hui qu’il s’agissait d’une supernova : à bouleverser la conception médiévale de l’Univers. l’explosion d’une énorme étoile. Elle est telleDepuis des siècles, on croyait que la Terre était ment brillante que son éclat dépasse celui de au centre de l’Univers. Mais, en 1543, Copernic Vénus pendant plusieurs mois. Elle est obserpublie De la révolution des sphères vée par Digges en Angleterre et célestes, où il avance que c’est la LITTÉRATURE Tycho Brahe au Danemark, qui Terre qui tourne autour du Soleil en publie une description. Cette (héliocentrisme) et non l’inverse (géocentrisme). étrange apparition, qu’on appelle aujourd’hui Au début, ses thèses ne modifient pas l’opi- l’“étoile de Tycho”, réfute l’immuabilité des nion générale, mais elles séduisent quelques sphères célestes et porte un coup à l’ancienne personnes en Angleterre et sont mentionnées cosmologie. → 44

Hamlet serait une allégorie de la révolution scientifique qui balayait l’Europe de la Renaissance

→ Dessin d’Angus Greig, Grande-Bretagne.


44.

360°

Courrier international — no 1229 du 22 au 27 mai 2014

→ Dessin d’Angus Greig, Grande-Bretagne.

42 ← Shakespeare est-il au courant de ces événements quand il commence à écrire ses pièces, dans les années 1590 ? On ne possède ni lettres ni journaux susceptibles de le démontrer, mais certains éléments laissent penser qu’il a pu avoir connaissance des idées nouvelles. Les spécialistes relèvent de nombreuses connections entre Shakespeare et la famille Digges, qui vit à quelques pâtés de maisons du dramaturge, dans le nord de Londres. Par exemple, Leonard, le fils de Thomas Digges, est un admirateur de la première heure du dramaturge et écrit un vers pour le frontispice du premier recueil publié de ses pièces. Shakespeare a également pu avoir eu connaissance des idées de Giordano Bruno, qui parcourt alors l’Europe pour expliquer le modèle copernicien. Il a bien dû avoir vent des hypothèses qui circulaient parmi les astronomes. Mais qu’est-ce qui prouve que son œuvre reflète ces théories ?

H

amlet constitue une source fructueuse de réflexion. Songez au remarquable passage de l’acte II où le prince se voit comme “le roi d’un espace infini”. Ferait-il allusion à l’Univers infini décrit pour la première fois par Digges ? Et puis il y a cette étoile allant “du pôle vers l’ouest” qui annonce l’arrivée du fantôme du roi Hamlet à l’acte I. Shakespeare avait 8 ans quand la supernova a fait son apparition, mais il a pu y repenser en lisant les Holinshed’s Chronicles [“Chroniques de Holinshed”, publiées en 1577], une encyclopédie historique considérée comme la source de plusieurs de ses pièces. Et l’on sait que, pour un observateur anglais ou danois, l’“étoile de Tycho” était parfaitement visible dans le ciel en novembre, mois où est supposée se dérouler l’action d’Hamlet. Shakespeare a peut-être été influencé par les écrits de Tycho lui-même, qui a rédigé des observations détaillées de la nouvelle étoile depuis l’île danoise de Hven, à un jet de pierre à peine du château d’Elseneur (Helsingor en danois), où se situe Hamlet. De plus, Tycho avait deux parents nommés Rosencrans et Guildensteren, comme l’atteste une gravure qui circulait largement dans les années 1590. Si la plupart des personnages de la pièce ont un nom classique, le fait que Shakespeare ait choisi d’appeler Rosencrantz et Guildenstern les courtisans envoyés pour espionner le prince n’est sans doute pas qu’une coïncidence. Peter Usher, un astronome qui a pris récemment sa retraite de l’université d’Etat de Pennsylvanie, se fonde sur ces indices pour avancer que toute la pièce constitue une allégorie des différentes conceptions de l’Univers qui se faisaient concurrence à l’époque. Il note que Claudius, le méchant de la pièce, porte le même prénom que Ptolémée, le chantre grec du modèle géocentrique, et identifie une autre série de correspondances entre les personnages et divers astronomes.

Claudius, le méchant de la pièce, porte le même prénom que Ptolémée, le chantre grec du modèle géocentrique

Selon Peter Usher, le conflit se reflète dans l’action et les dialogues. Quand Hamlet annonce son intention de retourner à Wittemberg pour reprendre ses études, Claudius déclare : “Quant à votre projet […] il est en tout contraire à notre désir.” Usher voit là une allusion au mouvement contraire ou rétrograde des planètes [par rapport au Soleil], qui a poussé les astronomes à chercher à comprendre les mouvements célestes. Cette interprétation exagère sans doute l’influence de l’astronomie sur la pièce, mais la lecture de Hamlet laisse à tout le moins supposer que son auteur avait assimilé certaines des nouvelles théories. Ce n’est que vers la fin de la carrière de Shakespeare que Galilée fait ses observations au télescope, mais certains éléments de Cymbeline, une pièce créée en 1611, montrent que le dramaturge était au courant de ses découvertes. Dans le dernier acte de la pièce, Posthumus, le héros, tombe dans une espèce de rêverie : les fantômes de quatre membres de sa famille apparaissent et se déplacent en cercle autour de lui en invoquant le dieu romain Jupiter. En entendant leurs cris,


Courrier international

SOURCE

NEW SCIENTIST Londres, Royaume-Uni Hebdomadaire, 82 800 ex. www.newscientist.com Stimulant, soucieux d’écologie et bon vulgarisateur, le New Scientist est l’un des meilleurs magazines d’information scientifique du monde. Créé en 1956 et détenu par le groupe Reed Elsevier, le titre réalise un tiers de ses ventes papier à l’étranger. L’un de ses objectifs avoués est de jeter des ponts entre les disciplines et ses dossiers centraux peuvent aussi bien traiter d’astrophysique que d’art ou d’économie. En avril, pour le 450e anniversaire de la naissance de Shakespeare, il a ainsi consacré sa une au poète et dramaturge.

A lire LA SCIENCE DE SHAKESPEARE Les thèses de l’article ci-contre sont développées dans The Science of Shakespeare : A New Look at the Playwright’s Universe [“La science de Shakespeare, un nouveau regard sur l’Univers de l’auteur”, inédit en français], paru aux éditions Thomas Dunne Books le 22 avril. L’ouvrage, écrit par le journaliste scientifique canadien Dan Falk – également auteur de l’article du New Scientist –, recense les dernières recherches qui démontrent l’intérêt de Shakespeare pour les découvertes scientifiques de son temps.

celui-ci descend sur la scène. Nous avons donc Jupiter et quatre spectres qui se déplacent en cercle. La scène ferait-elle allusion à la planète Jupiter et à ses quatre lunes, qui venaient d’être décrites par Galilée ? Usher et deux spécialistes de Shakespeare, Scott Maisano, de l’université du Massachusetts, à Boston, et John Pitcher, de l’université d’Oxford, sont de cet avis. Ces idées commencent à peine à éveiller l’intérêt de la communauté scientifique, mais ce serait une erreur que de surestimer le rôle de la science dans la production littéraire de Shakespeare. Comme les scientifiques, le dramaturge possédait une curiosité insatiable qui ne se limitait pas aux êtres humains mais s’étendait à la nature. C’est cependant en tant qu’artiste qu’il s’est inspiré de ces thèses et de ces idées pour créer des œuvres dramatiques qui comptent parmi les plus fortes au monde. —Dan Falk Publié le 18 avril * Traduction de François-Victor Hugo.


46.

360°

Courrier international — no 1229 du 22 au 27 mai 2014

Cas d’école

Médecin malgré lui

HAMLET PRINCE DU DANEMARK, ÉTUDIANT DILETTANTE “L’homme, cette glorieuse créature, ne me satisfait pas, ni la femme non plus…” Etudiant approchant la trentaine, Hamlet a tout récemment perdu son père – et le goût de l’existence : “Je n’estime pas ma vie au prix d’une épingle.” Mélancolique et impulsif, il tue accidentellement le père de celle qu’il aime. La plupart du temps, l’humeur de Hamlet alterne entre des hauts euphoriques et des bas désespérés. Il peut se montrer tendre envers Ophélie, puis subitement cruel (“Va-t’en dans un couvent ! A quoi bon te faire nourrice de pécheurs ?”)

La façon dont le tragédien décrit les affections de ses héros vaut tableau clinique. Encore aujourd’hui, il inspire les spécialistes des maladies nerveuses.

FALCO

LE ROI LEAR PÈRE ET SOUVERAIN D’ÂGE AVANCÉ “Où suis-je ? […] Je suis un pauvre bon radoteur de vieillard.” A plus de 80 ans, le roi Lear a largement dépassé l’espérance de vie moyenne [du xvie siècle]. Il tient des propos incohérents, avec une élocution dont le rythme s’emballe parfois sans crier gare, deux symptômes d’une possible maladie de Parkinson. Il oscille entre état psychotique, comme lorsqu’il ne reconnaît pas sa propre fille (“Vous êtes un esprit, je le sais”), et moments de lucidité (“Je crois que cette dame est ma fille Cordélia”). Le roi semble même se croire mort (“Vous me faites

MACBETH ET LADY MACBETH COUPLE ÉCOSSAIS MARIÉ, PRIVILÉGIÉ, D’ÂGE MOYEN MacBeth : “Voilà mon accès qui revient.” Lady MacBeth : “Va-t’en, maudite tache… ; va-t’en, te dis-je.” MacBeth fait état d’hallucinations, dont celle d’un poignard flottant devant lui, et entend des voix lui dire qu’il ne connaîtra plus le sommeil. Outre ces symptômes, il souffre de fonctions cognitives déficientes, de mouvements anormaux involontaires, d’insomnie et de décompensation psychiatrique. MacBeth a été en contact avec un chaudron qui contenait peut-être des prions, des protéines de conformation anormale, ce qui étaierait un diagnostic de maladie de Creutzfeldt-Jacob (Clinical

Infectious Diseases, vol. 42, p. 299). Lady MacBeth est un cas bien différent. Elle peut se lever de son lit et écrire une lettre, “tout cela pourtant dans le plus profond sommeil”. C’est un exemple typique de parasomnie, trouble du sommeil lors duquel l’individu peut agir comme en état d’éveil. Lady MacBeth est également atteinte de troubles obsessionnels compulsifs. Elle se lave les mains à répétition pour faire disparaître une souillure imaginaire : “Quoi ! ces mains-là ne seront donc jamais propres ?” On sait aujourd’hui que se laver les mains contribue à réduire le stress émotionnel.

bien du tort de me tirer du tombeau”), un type de délire souvent associé au syndrome de Cotard [un état délirant]. Dans l’ensemble, le tableau clinique soutient l’hypothèse d’une démence à corps de Lewy, souvent associée à la maladie de Parkinson. “La lucidité vacillante du roi Lear, ses mauvaises décisions et son tempérament soupçonneux vont dans le sens d’un tel diagnostic”, confirme Adam Zeman, spécialiste en neurologie cognitive à l’université d’Exeter, en Angleterre.

OTHELLO GÉNÉRAL VÉNITIEN D’ORIGINE MAURE

REUMANN

E

pilepsie, décompensation psychiatrique, troubles du sommeil… Aussi sommaire qu’ait été la médecine du xvie siècle, William Shakespeare a émaillé son œuvre dramatique de descriptions cliniques d’une étonnante modernité. Le comportement de certains de ses personnages correspond de façon frappante à la description de troubles neurologiques telle qu’établie par des médecins d’aujourd’hui, et les observations du dramaturge continuent, des siècles plus tard, de nourrir les travaux scientifiques. Shakespeare a ainsi inspiré Sigmund Freud, qui l’avait lu dans son enfance et cite plusieurs pièces dans ses ouvrages. “Les poètes et les philosophes ont découvert l’inconscient avant moi”, estimait le père de la psychanalyse. Une affirmation dans laquelle le critique littéraire Harold Bloom croit voir une référence directe au Barde. Il soutient même que la cartographie de l’appareil psychique que nous attribuons à Freud serait en fait l’œuvre du dramaturge anglais. L’intérêt de Freud pour Shakespeare pourrait s’être cristallisé pendant les séminaires qu’il a suivis auprès de Jean-Martin Charcot, pionnier de la neurologie. Charcot fut le découvreur de théories sur la névrose et l’hystérie qui conduisirent Freud à passer de la neurologie à

la psychologie. Or le Français puisait fréquemment dans Shakespeare des exemples de comportements et de traits de caractère éclairants pour établir ses diagnostics. Des enseignements qu’apprécient encore bien des neurologues. “L’art de la médecine présente des ressemblances étonnantes avec celui du conte”, estime Brandy Matthews, neurologue à la faculté de médecine de l’université de l’Indiana, à Indianapolis. “Aussi incroyables que soient les technologies modernes à la disposition des praticiens, encore aujourd’hui, rien ne vaut un méticuleux examen clinique.” Mettant leurs pas dans ceux de Charcot, des neurologues, tel Brandy Matthews, continuent de truffer leurs cours de références à Shakespeare. Mieux, certains ont procédé à une véritable analyse de son œuvre afin d’en extraire des exemples précis de troubles mentaux. Si l’on peut aisément confondre fine observation médicale et licence poétique, la richesse des descriptions shakespeariennes laisse cependant penser que le dramaturge, pour certains symptômes, a puisé dans son expérience et les rencontres qu’il avait pu faire. Peut-être aussi avait-il eu vent de certaines histoires survenues au St. Mary of Bethlehem Hospital, fameux asile londonien plus connu sous le nom de Bedlam. —Rowan Hooper Publié le 19 avril

DESSINS : KOPELNITSKY

—New Scientist (extraits) Londres

et presque violent. Capable d’une finesse d’esprit et d’une perspicacité sans égales, il verse parfois dans une logorrhée extrême et se révèle incapable de mesurer le danger. Il est aussi très indécis. A en croire les psychiatres, les symptômes de Hamlet dessinent un tableau de trouble bipolaire, ce que ne conteste pas Farah KarimCooper, chercheuse au théâtre du Globe, à Londres. “Vous pouvez assister à ses sautes d’humeur et à ses crises de rage dans sa chambre avec sa mère, mais aussi dans ses échanges avec Ophélie.”

“Et pourtant j’ai peur de vous ; car vous êtes fatal quand vos yeux roulent ainsi”, lui dit Desdémone. Othello est un soldat courageux et honorable, un homme au tempérament franc et ouvert. Mais il est aussi enclin à des accès souvent violents. Ces transformations sont spectaculaires. “Monseigneur est tombé en épilepsie, explique Iago. La léthargie doit avoir son cours tranquille ; sinon, l’écume lui viendrait à la bouche, et tout à l’heure il éclaterait en folie furieuse.”

Othello scelle son tragique destin lorsque, précisément au cours de l’un de ces accès, il tue son épouse Desdémone en l’étouffant. Les liens entre crises d’épilepsie et actes de violence sont controversés, et ce depuis des siècles. L’analyse d’archives judiciaires de 1880 à 2013 a révélé 178 cas d’homicide dans lesquels l’épilepsie a été invoquée comme circonstance atténuante. “On est frappé, dans ces affaires, par la férocité et la démesure des violences commises”, soulignent les auteurs de cette étude. Source : New Scientist


présente

E L L E I C I F F O N O I T C LA COLLE (Re)découvrez chaque jeudi chez votre libraire une nouvelle enquête du plus grand aventurier de la BD !

Le n° 3

3,99 €

au lieu de 6,99€

L’épée du Paladin Bill Ballantine et Bob Morane se reposent en Dordogne, dans le monastère de ce dernier. Ils reçoivent la visite du professeur Hunter qui vient leur demander d’expérimenter sa nouvelle machine à voyager dans le temps. Le lendemain, Bob Morane et Bill Ballantine se retrouvent plongés au coeur du XIVe siècle où ils font la connaissance de la comtesse Yolande de Mauregard, frappée d’une étrange malédiction…

Plus d’infos www.lalibre.be/action/bobmorane Visuels non contractuels. Dans la limite du stock disponible, l’éditeur se réserve le droit d’interrompre la parution en cas de mévente. © Forton-Vance-Coria-Vernes © Le Lombard, 2014 ©2014 Planeta DeAgostini pour la présente édition. Société éditrice : Planeta deAgostini, S.A. Unipersonal. Avenida Diagonal, n°662-664-08034-Barcelona. Registro Mercantil de Barcelona, hoja 80.461, Tomo 6776, Libro 6055, Inscripción 1a.


48.

360°

Courrier international — no 1229 du 22 au 27 mai 2014

tendances. KOPELNITSKY

Le ghetto ougandais trouve sa voix

Ramassés par le collier

Des actualités présentées sous forme de hip-hop et de rap : c’est possible en Ouganda. L’émission Newz Beat espère bien faire des émules en Afrique.

—El País (extraits) Madrid

L

’Ouganda est le pays le plus jeune au monde, avec 78 % de sa population qui a moins de 30 ans. Parmi ces jeunes, huit sur dix sont au chômage. Et si le rap était utilisé comme un moyen de rassembler ? Et si la musique servait à interpeller directement le spectateur ? “Et pourquoi pas ?” répondent en chœur les jeunes rappeurs ougandais aux commandes de Newz Beat, le nouveau créneau d’informations du week-end, sur la chaîne de télévision NTV. Ils ne passent que par sessions de cinq minutes à l’antenne, mais c’est plus que ce qui leur est nécessaire pour faire du hiphop “le meilleur moyen d’affronter l’actualité sans restrictions, tout en évitant les problèmes [avec les autorités]. Nous mêlons la satire, l’ironie et parfois même ajoutons une touche de sarcasme pour enrober les nouvelles dans un flux de mots à la mode. Nous pouvons traiter les actualités tristes avec un peu d’humour et aborder certains thèmes plus facilement que dans un format de journal classique”, font-ils valoir. Et de convoquer les idoles du genre : “Nous en revenons toujours à cette citation de Chuck D – rappeur américain, principal chanteur et auteur du groupe Public Enemy – disant que le hip-hop, c’est la CNN du ghetto. Et c’est de là que nous venons !” Leur fierté, c’est d’utiliser une voix différente pour rapprocher le spectateur de l’actualité en utilisant un langage adapté aux jeunes, grâce au hip-hop ou au lugaflow (rap en luganda, une des langues parlées

dans le pays). “Il y a trop de gens qui ont le sentiment de ne pas voir de rapport entre leur quotidien et le contenu des journaux. Du coup, quand nous leur présentons les informations différemment, ils sont plus attentifs et nous en profitons pour évoquer des thèmes importants pour notre société. Par ailleurs, en diffusant notre programme sur la première chaîne d’Ouganda (NTV), nous participons également à la légitimation progressive du hiphop en tant qu’art. Grâce à ça, les artistes de la scène hip-hop sont désormais plus respectés, mieux considérés.” L’émission Newz Beat aspire aussi à développer la conscience de chacun par rapport à l’utilisation de sa langue maternelle. “Cinquante-deux langues sont parlées en Ouganda, mais l’anglais supplante aujourd’hui les langues indigènes comme langue véhiculaire. Le lugaflow permet d’explorer le potentiel du luganda, et nous espérons en encourager d’autres à être plus créatifs dans leur langue natale plutôt qu’en anglais.” L’émission surgit dans un contexte compliqué pour les médias ougandais. Il y a un an, la police nationale faisait irruption dans les bureaux du Daily Mirror, du Red Pepper et de deux stations de radio, Dembe FM et KFM, qui avaient publié le contenu d’une lettre ayant fuité : elle témoignait des projets du président Museveni [au pouvoir depuis 1986], qui comptait préparer son fils à sa succession lors des élections de 2016. Par ailleurs, d’après le rapport “Liberté de la presse en Ouganda en 2013”, élaboré par le Réseau des droits de l’homme pour les

journalistes en Ouganda, 124 attaques ont été perpétrées contre des journalistes l’année dernière. L’un des défis de Newz Beat est donc de trouver comment aborder les nouvelles sensibles. “Nous essayons toujours de dénicher des angles différents et de mettre les choses en perspective pour le spectateur, au lieu de trop nous attarder sur les faits.” Une dynamique semblable frappe de l’autre côté du continent. Au Sénégal, une musique électrique et lancinante vient réveiller les spectateurs toutes les semaines [depuis avril 2013] : c’est le Journal rappé. “Bienvenue, nous avons des nouvelles pour vous* !” Xuman, qui rappe en français, et Keyti, qui rappe en wolof, informent la majorité de ce pays, lui aussi très jeune, dans leur langage musical et poétique : le hiphop. Et Newz Beat suit de près ces étoiles revendicatrices qui ont su se mettre les jeunes dans la poche. Chapeau !* “Ces garçons sont un grand exemple pour nous. Nous étudions de près leurs méthodes de production, nous suivons leurs émissions en ligne et nous espérons entrer en relation avec eux. Nous aimerions vraiment que des journaux de ce genre se répandent et que d’autres pays nous imitent. Nous voudrions un jour rassembler la communauté hip-hop de toute l’Afrique, partager nos inquiétudes et nous inspirer les uns des autres”, concluent les présentateurs ougandais. —Sebastián Ruiz Publié le 12 mai *En français dans le texte

colliers verts.” C’est avec cette annonce énigmatique que le maire de Buenos Aires, Mauricio Macri, a lancé la nouvelle campagne de salubrité publique de la capitale argentine. “Une idée simple, reconnaît La Nación : si vous faites partie des propriétaires de chiens qui ramassent les excréments de leur animal dans la rue, alors signalez-vous en lui mettant un collier vert ou une autre identification bien visible.” Le résultat a été quasi immédiat, selon le journal argentin, qui a constaté que “de très nombreuses photos de chiens à colliers verts ont envahi les réseaux sociaux” après le lancement de l’initiative. Une manière efficace de nettoyer les rues “par l’exemple, et non par la loi”, assure de son côté l’édile.

ANWAR AMRO/AFP

NEWZ BEAT UGANDA

ARGENTINE — “Des chiens à

Défilé de bonnes LIBAN — Pour défendre ses droits le 1er mai, on défile en général dans la rue. Des employées de maison migrantes ont, elles, choisi de défiler sur les podiums à Beyrouth, à l’initiative de l’association libanaise Insan. L’objectif de ce défilé de mode, “synonyme de liberté”, selon le quotidien L’Orient-Le Jour, était de “lutter contre la violence faite aux employées de maison, mais aussi demander que leur profession soit mieux organisée, en fixant des horaires de travail, en améliorant leur salaire, en leur donnant une liberté de circulation et en annulant le système du garant”, qui rend les immigrées complètement dépendantes de leurs employeurs à leur arrivée dans le pays, explique l’association.


360°.

Courrier international — no 1229 du 22 au 27 mai 2014

49

AN-SOFIE KESTELEYN

DESSIN DE MIKEL CASAL

A méditer cette semaine : Songe à une belle chose que tu n’avais jamais été capable de faire avant cette année.

SUR NOTRE SITE

courrierinternational.com Retrouvez l’horoscope de Rob Brezsny, l’astrologue le plus original de la planète.

“J’ai peur des requins.” Halex, 6 ans.

Quand elle a lu l’histoire d’un enfant de 5 ans qui, dans le Kentucky, avait accidentellement tué sa sœur de 2 ans par arme à feu, la photographe PHOTO An-Sofie Kesteleyn a su qu’elle tenait son prochain sujet. “Car il ne s’agissait pas de n’importe quelle arme à feu, mais de celle du petit garçon, souligne The New York Times : un fusil conçu spécialement pour les enfants et commercialisé en rose, orange, bleu ou multicolore.” Face aux raisons invoquées par les parents américains pour armer leurs enfants (“autodéfense” et “peur de l’agression”), la photographe a demandé à ces derniers de mettre sur le papier leurs propres peurs, qu’elle affiche près de leurs portraits.

FALCO

Bien plus qu’un jouet

Eclair de survie ROYAUME-UNI — Difficile pour un

MARTIRENA

Ados en “emo” ARABIE SAOUDITE — “Des collégiennes et des étudiantes adoptent des comportements nouveaux et bizarres”, constate Al-Sharq. Le quotidien saoudien, évoquant le phénomène “emo” qui se développe dans le royaume, décrit “des attitudes étrangères à notre culture, telles que du maquillage noir, de la musique à tue-tête et un état d’esprit las, triste et pessimiste”. Un universitaire saoudien cité par le journal y voit une simple imitation de l’Occident : “De nos jours, ce n’est plus comme avant. Les générations passées ne connaissaient des autres sociétés que ce qu’elles percevaient de loin, alors qu’aujourd’hui il n’y a plus de barrières entre les continents.” Plus terre à terre, la psychologue Muna Youssef explique que “ces jeunes cherchent à exprimer leur rejet de l’autorité et à affirmer leur individualité”. Bref, ils adoptent simplement “l’attitude de rébellion contre la société” propre aux adolescents.

cycliste d’être vu la nuit, même avec un éclairage conventionnel. “Un problème qui devrait être résolu avec la Blaze Laserlight”, affirme le magazine Fast Company. Ce système d’éclairage “projette l’image d’un vélo quelques mètres devant la roue avant du cycliste, avertissant les autres utilisateurs de la route de l’arrivée d’un deux-roues.” D’après le mensuel, “les voitures ont tendance à laisser plus d’espace aux cyclistes grâce à cet éclairage, ne se rabattant qu’après avoir dépassé l’hologramme”. Le concept a été mis au point dès 2011 par Emily Brooke, une jeune designer britannique, qui était alors encore à l’université. Trois ans plus tard, une campagne de financement participatif en ligne lui a permis de récolter plus de 800 000 dollars (580 000 euros) pour mener son projet à terme. Rouler derrière cet hologramme salvateur va tout de même coûter près de 150 euros.


50.

360°

Courrier international — no 1229 du 22 au 27 mai 2014 ↙ Saint Georges combattant le dragon. Image extraite d’un livre d’heures français du xive siècle. Photo British Library/Robana/Leemage

histoire. —Al-Hayat (extraits) Londres

D

La légende erronée de saint Georges IVe siècle Palestine

Le saint patron de l’Angleterre est souvent représenté en armes et à cheval, tel un guerrier. Une image à mille lieues de ce qu’incarnait autrefois ce martyr palestinien.

u xie au xiiie siècle, les seigneurs revenus des croisades, de Godefroy de Bouillon à Richard Cœur de Lion, pour ne citer qu’eux, se sont vantés d’avoir été soutenus dans leur lutte contre “les infidèles” par des chevaliers blancs chevauchant des montures tout aussi blanches. Et ces chevaliers auraient été commandés par saint Georges [Mar Girgis en arabe]. Cette légende est devenue partie intégrante de l’histoire. Elle s’est répandue, agrémentée de moult ajouts, pour subsister jusqu’à nos jours. Elle mérite qu’on s’y arrête un peu. Car elle a une saveur particulière, étant à la fois palestinienne et occidentale. Au Moyen-Orient, la figure de Mar Girgis se superpose en effet à celle d’AlKhidr [dans le Coran]. En Occident, il a connu une autre destinée. Son iconographie, qui le montre à cheval, livrant un combat contre le dragon, s’est profondément ancrée dans l’imaginaire populaire. Rien qu’en Angleterre, plus de 100 villages portent son nom, tout comme quantité d’autres sur le reste du continent. Il a également donné son nom à la croix de saint Georges, le drapeau anglais [une croix rouge sur fond blanc], et pendant plus de mille ans d’innombrables soldats anglais ont péri sous cette bannière. Dès le ive siècle, l’icône de saint Georges ornait des sanctuaires en Palestine. Les Arabes chrétiens célébraient en lui un martyr [Georges de Lydda aurait été victime, en 303, de la Persécution de Dioclétien, une vague de répression du christianisme] ; les musulmans, eux, célébraient Al-Khidr, qui assistait Moïse dans la sourate coranique de la Caverne. Nous sommes donc ici loin des récits colportés en Europe par les anciens croisés. Sous prétexte de libérer Jérusalem des “infidèles” – alors qu’il ne s’agissait en réalité que d’accaparer des territoires et des richesses –, l’Europe a érigé le personnage en emblème guerrier. Selon la légende, Mar Girgis n’avait combattu personne d’autre que le dragon. Et encore faut-il souligner la portée symbolique du fait qu’il avait subjugué la bête avant de la tuer. Ce qui voulait dire, pour les croyants d’Orient, qu’il l’avait emporté par la force de sa volonté et de sa foi, non par un acte guerrier à proprement parler. A Lod, la ville considérée comme son lieu de naissance [aujourd’hui située dans le centre d’Israël], chrétiens et musulmans vénéraient chacun à leur manière le même personnage sous le nom d’Al-Khidr ou de Mar Girgis. Les récits religieux et historiques s’imbriquaient étroitement et le fond du message restait dans les deux religions identique, avec une même insistance sur les valeurs de cohabitation, de résistance au Mal et de vaillance face à l’adversité. C’est ainsi que, sur le terrain, monastères et églises avoisinaient mosquées et lieux de prière, tous dédiés au même héros ; les fidèles des deux religions se croisaient et échangeaient des vœux pour les fêtes des uns et des autres. Cette tolérance respectueuse était la chose la mieux partagée, effaçant nombre de différences entre les communautés [chrétiennes et musulmanes]. Au point que, au xviiie siècle, les voyageurs occidentaux en Palestine ne pouvaient distinguer un chrétien d’un musulman.

Il n’y avait ni quartiers séparés, ni spécificités vestimentaires, ni aucun autre signe distinctif entre les religions. C’est l’histoire d’une cohabitation naturelle. Et c’est cela qu’incarne pour les Palestiniens le personnage d’Al-KhidrMar Girgis-saint Georges. Lui qui était né d’un père venu d’Asie Mineure et d’une mère palestinienne, et qui était resté en Palestine jusqu’à sa mort. Quand Jérusalem est tombée aux mains des croisés, au xie siècle, les armées occidentales ont passé les habitants de la ville au fil de l’épée. Jérusalem, mais aussi Bethléem et toutes les villes de la région ont connu des bains de sang sans précédent. Non seulement les envahisseurs tuaient, pillaient les richesses et faisaient régner l’arbitraire, mais ils prétendaient que saint Georges était apparu aux soldats pour bénir leurs faits d’arme. Sa légende s’est répandue et a été agrémentée de nombreux ajouts par le fertile imaginaire populaire, au point que toutes les victoires des armées chrétiennes ont fini par lui être attribuées. C’est ainsi que le saint palestinien a été transformé en chef de guerre. De retour dans leurs pays, les croisés ont hissé son drapeau partout sous son nouveau nom de saint Georges, devenu “prince des martyrs”. La récupération de l’image du saint oriental s’est perpétuée aux cours des siècles suivants. A l’époque des grandes découvertes, le drapeau orné de l’effigie de saint Georges flottait sur les bateaux espagnols et portugais qui écumaient les océans. Christophe Colomb l’a porté jusqu’aux Amériques, où la figure du saint a accompagné les Blancs dans l’extermination des Indiens. La même histoire s’est reproduite lors des conquêtes en Afrique et en Asie et l’extension de la zone d’influence des Européens. Des siècles plus tard, le colonialisme, qu’il soit anglais, français ou italien, a repris saint Georges pour emblème. Et, avec le temps, saint Georges est devenu l’un des mythes fondateurs de l’identité britannique. —Khaled Hroub Paru le 3 mai

En savoir plus GARE AU DRAGON Au xiiie siècle, la légende de saint Georges est adaptée par Jacques de Voragine, futur archevêque de Gênes, dans La Légende dorée. Cet ouvrage, destiné aux prédicateurs, retrace la vie de quelque 150 saints et certains épisodes de la vie de la Vierge et du Christ. Il va devenir le plus célèbre recueil hagiographique du Moyen Age. La légende de saint Georges y est ainsi relatée : un jour, monté sur son cheval blanc, saint Georges traverse Silène, dans la province romaine de Libye. Un dragon terrorise la ville, dévorant chaque jour un adolescent tiré au sort. C’est au tour de la fille du roi d’être sacrifiée. Saint Georges accepte d’aider les habitants à condition que ceux-ci se convertissent au christianisme. Il dompte la bête avant de la tuer.


OFFRE SPÉCIALE ÉTÉ ! Abonnez-vous dès aujourd’hui et profitez de 36% de réduction !

101,40

65€

6 mois de Courrier international + une superbe ménagère Laguiole en cadeau.

Une ménagère Laguiole ! Superbe ménagère de 24 couverts «Laguiole» aux couleurs estivales. Ménagère au design très décoratif grâce à ses manches en ABS nacré. Garantie 5 ans. 6 couteaux, 6 fourchettes, 6 cuillères à café et 6 cuillères à soupe. Lavables en lave-vaisselle.

BON à renvoyer à Courrier International – service abonnements – rue des Francs 79 à 1040 Bruxelles ou par fax au 02/211.31.65 ou directement sur internet à l’adresse http://shop.lalibre.be/cilaguiole OUI, je désire profiter de votre offre au prix de 65 € pour 26 numéros. Je recevrai en cadeau la ménagère 24 couverts Laguiole. Nom…………………………………………………………………………………………………………….………Prénom…………………………………………………………..…………………………………………………. Rue………………………………………………………………………………………………………………….……N°…………………….……..…………………………Bte……………………..………………………………….. CP:……………....................………………………………………………………………………….................Localité…………….…………………………………………………………………………………….……….... TVA (si facture) : BE0………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………..………………………………….………………...... Tél…………………../…………………………………………………………………………………………………..Date de naissance…………..…………../……………….…………../……………………….………… E-mail* …………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………......................................................... ... *Pour recevoir nos avantages exclusifs destinés aux abonnés et consulter la version numérique. Offre non cumulable pour un nouvel abonné (nouveau nom-nouvelle adresse) en Belgique jusqu’au 31/08/14. En cas de rupture de stock un cadeau équivalent ou de valeur supérieure sera proposé.

Courrier 20140522 courrier full 20140606 093312  

Le Courrier International du 22 mai 2014

Read more
Read more
Similar to
Popular now
Just for you