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N° 1228 du 15 au 21 mai 2014 courrierinternational.com Belgique : 3,90 €

EDITION BELGIQUE

Boko Haram

La soif de sang

Fin de l’establishment Fractures Nord-Sud sécession de l’Ecosse

Le monde se mobilise contre la secte qui fait trembler le Nigeria

INDE—UN ULTRANATIONALISTE HINDOU À LA TÊTE DU PAYS ? FRANCE—ALSTOM VERS UN MARIAGE DE RAISON UKRAINE—OUBLIONS LES RÉGIONS DE L’EST

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Courrier international — no 1228 du 15 au 21 mai 2014

ÉDITORIAL

ÉRIC CHOL

p.34

à la u ne

Sommaire

Ne parlez pas de l’Ukraine…

Narendra Modi. Dessin de Satish Acharya, Inde.

Retrouvez Eric Chol chaque matin à 7 h 50, dans la chronique

“Où va le monde” sur 101.1 FM

AFOLABI SOTUNDE/REUTERS

Comment ce groupe terroriste islamiste, dont les dernières actions ont suscité une mobilisation internationale, a-t-il pu s’ancrer dans la démocratie nigériane en plein essor économique ? Les explications de la presse africaine.

www.courrierinternational.com UKRAINE – Comment Kiev va-t-il réagir face aux référendums séparatistes ? LA GUERRE DES AUTRES – 1914-1918   La parole aux autres, aux acteurs anonymes des grands comme des petits Etats, des empires comme des pays neutres, face à l’enfer du conflit. MONDIAL 2014 – Notre site spécial : retrouvez chaque jour le portrait d’une équipe participant à la Coupe du monde au Brésil et les analyses de la presse internationale. Retrouvez-nous aussi sur Facebook, Twitter, Google+ et Pinterest

Kiev perd le contrôle de l’Est Après les référendums d’autodétermination des régions de Donetsk et de Louhansk, le gouvernement central ferait mieux de se préparer à une scission pure et simple, estime le quotidien Oukraïnska Pravda.

KAZANEVSKY, UKRAINE

UKRAINE p.14 SUR NOTRE SITE

FRANCE p.18

Alstom et General Electric, c’est de l’histoire ancienne Alors que le groupe américain est candidat au rachat du français, le quotidien suisse Le Temps s’est rendu à Belfort, où les deux entreprises cohabitent déjà depuis quinze ans.

360° p.46

Le jeune homme et la mer Rêvant d’aventure, l’écrivain italien Vincenzo Latronico s’est embarqué à bord d’un porteconteneurs, d’Anvers à Rio de Janeiro. Il raconte avec talent au quotidien Il Sole - 24 Ore les semaines passées sur cette usine flottante.

INDE p.24

Narendra Modi est-il fasciste ?

L’arrivée au pouvoir probable de cet ultranationaliste radical hindou est inquiétante. La presse indienne s’interroge : la démocratie y survivra-t-elle ?

MARIA VITTORIA TROVATO

En couverture : A Abuja, le 6 mai, lors d’une manifestation appelant le gouvernement à venir en aide aux lycéennes kidnappées à Chibok. Photo Sunday Alamba/AP/Sipa

BOKO HARAM

LA SOIF DE SANG

CALO GUATELLI

Q

uand la guerre froide a débuté, les partis communistes d’Europe centrale ont appliqué “la tactique du salami”. A savoir l’élimination progressive des pouvoirs hostiles, tranche après tranche. Une recette bien assimilée par Vladimir Poutine, qui s’emploie aujourd’hui à pratiquer la tactique du salami inversée. C’est-à-dire à collecter les tranches russes éparpillées en Ukraine et à les ressaucissonner dans le giron de la mère patrie. Opération réussie avec la Crimée, dérobée au nez et à la barbe des Ukrainiens mais aussi des Occidentaux. Les nouvelles OPA russes sur les régions ukrainiennes de Donetsk et de Louhansk ont été couronnées du même succès lors des référendums du 11 mai : Moscou poursuit méthodiquement le dépeçage de son voisin. L’élection présidentielle du 25 mai devait donner des couleurs démocratiques au nouveau régime ukrainien issu de la révolution de Maïdan. Mais la Russie s’acharne à saper la légitimité du vote. Bruxelles et Washington ont promis de sanctionner le Kremlin en cas de faute grave. Mais entre une France occupée à finaliser la vente de navires de guerre à Moscou, une Allemagne soucieuse de ne pas effrayer la Russie qui lui fournit son gaz et une City baignant dans la finance russe, l’Europe s’étrangle dans ses contradictions. Et l’Ukraine, qui aurait dû, en toute logique, figurer au cœur de la campagne électorale de l’autre grand scrutin du 25 mai, celui des élections européennes, est déjà passée aux oubliettes.

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4.

Courrier international — no 1228 du 15 au 21 mai 2014

Sommaire Les journalistes de Courrier international sélectionnent et traduisent plus de 1 500 sources du monde entier : journaux, sites, blogs. Ils alimentent l’hebdomadaire et son site courrierinternational.com. Les titres et les sous-titres accompagnant les articles sont de la rédaction. Voici la liste exhaustive des sources que nous avons utilisées cette semaine : Ha’Aretz Tel-Aviv, quotidien. Bangkok Post Bangkok, quotidien. Daily Maverick (http://dailymaverick.co.za/) Johannesburg, en ligne. The Diplomat Sydney, bimensuel. The Economist Londres, hebdomadaire. Il Fatto Quotidiano Rome, quotidien. Gazeta.ru (gazeta.ru) Moscou, en ligne. The Guardian Lagos, quotidien. Al-Monitor (al-monitor.com) Washington, en ligne. Nature Londres, hebdomadaire. The New York Times New York, quotidien. Now. (now.mmedia.me/lb/ar) Beyrouth, en ligne. L’Observateur Paalga Ouagadougou, quotidien. Oukraïnska Pravda (pravda. com.ua) Kiev, en ligne. Pacific Standard Santa Barbara, bimestriel. El País Madrid, quotidien. Piauí Rio de Janeiro, mensuel. The Punch Lagos, quotidien. Sahara Reporters (http://saharareporters.com) New York, Lagos, en ligne. Shaff af (metransparent.com) Paris, en ligne. Shun Po (Hong Kong Economic Journal) Hong Kong, quotidien. Il Sole-24 Ore Milan, quotidien. South China Morning Post (www.scmp.com) Hong Kong, en ligne. The Spectator Londres, hebdomadaire. La Stampa Turin, quotidien. The Telegraph Calcutta, quotidien. Le Temps Genève, quotidien. Timpul Chisinau, quotidien. Toronto Star Toronto, quotidien. Xin Shiji-New Century Net (http://2newcenturynet.blogspot.fr/) Monterey, en ligne.

← Toutes nos sources Chaque fois que vous rencontrez cette vignette, scannez-la et accédez à un contenu multimédia sur notre site courrierinternational.com (ici la rubrique “Nos sources”).

7 jours dans le monde 6. Thaïlande. Une démocratie tronquée

— MOYEN-ORIENT 20. Syrie. Pourquoi Assad ne peut pas gagner 21. Palestine. Des alliances et des boycotts stupides

— AMÉRIQUES 10. Portrait. Pu Zhiqiang 22. Etats-Unis. La chute 12. Controverse. Italie : faut-il durcir de l’empire de la “middle class” les lois contre les supporters ultras ? 23. Brésil. A Redenção, le campus de la diversité

D’un continent à l’autre

— ASIE 24. Inde. Narendra Modi est-il fasciste ? 26. Chine. Les attentats ouïgours se propagent 28. Vietnam. Reconnaître les homos pour faire oublier le reste

— EUROPE 14. Ukraine. Kiev a perdu le contrôle de l’Est 15. Russie. Reste-t-il un espace de protestation ? 16. Moldavie. Les Gagaouzes — BELGIQUE se sentent trop éloignés de la culture 30. Regard. européenne Une flamande en Wallonie. — FRANCE 18. Economie. Alstom et General Electric, c’est de l’histoire ancienne 19. Politique. Hollande, le nouveau A la une copain des tories britanniques 34. Boko Haram : la soif de sang

Transversales 40. Economie. Les OPA sont de retour ! 41. Théorie. Combien vaut réellement la paix ? 42. Sciences. Vie et mort d’une comète 44. Médias. Les étudiants nouveaux rois de l’info 45. Signaux. Palette de saison

360° 46. Voyage. Le jeune homme et la mer 50. Tendances. La Palestine s’invite en cuisine 52. Culture. Le Banksy japonais en guerre contre l’atome 54. Musique. Sur la route de Nashville

Edité par Courrier international SA, société anonyme avec directoire et conseil de surveillance au capital de 106 400 €. Actionnaire La Société éditrice du Monde. Président du directoire, directeur de la publication : Arnaud Aubron. Directeur de la rédaction, membre du directoire : Eric Chol. Conseil de surveillance : Louis Dreyfus, président. Dépôt légal Mai 2014. Commission paritaire n° 0712c82101. ISSN n°1154-516X Imprimé en France/Printed in France Rédaction 6-8, rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75212 Paris Cedex 13 Accueil 33 (0)1 46 46 16 00 Fax général 33 (0)1 46 46 16 01 Fax rédaction 33 (0)1 46 46 16 02 Site web www.courrierinternational. com Courriel lecteurs@courrierinternational.com Directeur de la rédaction Eric Chol Rédacteurs en chef Jean-Hébert Armengaud (16 57), Claire Carrard (édition, 16 58), Odile Conseil (déléguée 16 27), Rédacteurs en chef adjoints Catherine André (16 78), Raymond Clarinard, Isabelle Lauze (hors-séries, 16 54) Assistante Dalila Bounekta (16 16) Rédactrice en chef technique Nathalie Pingaud (16 25) Direction artistique Sophie-Anne Delhomme (16 31) Directeur de la communication et du développement Alexandre Scher (16 15) Conception graphique Javier Errea Comunicación Europe Catherine André (coordination générale, 16 78), Danièle Renon (chef de service adjointe Europe, Allemagne, Autriche, Suisse alémanique, 1622), Gerry Feehily (Royaume-Uni, Irlande, 16 95), Lucie Geffroy (Italie, 1686), Nathalie Kantt (Espagne, Argentine, 16 68), Hugo dos Santos (Portugal, 1634)Iwona Ostapkowicz (Pologne, 16 74), Caroline Marcelin (chef de rubrique, France, 17 30), Iulia Badea-Guéritée (Roumanie, Moldavie, 19 76), Wineke de Boer (Pays-Bas), Solveig Gram Jensen (Danemark, Norvège), Alexia Kefalas (Grèce, Chypre), Mehmet Koksal (Belgique), Kristina Rönnqvist (Suède), Agnès Jarfas (Hongrie), Mandi Gueguen (Albanie, Kosovo), Miro Miceski (Macédoine), Kika Curovic (Serbie, Monténégro, Croatie, Bosnie-Herzégovine), Marielle Vitureau (Lituanie), Katerina Kesa (Estonie) Russie, est de l’Europe Laurence Habay (chef de service, 16 36), Alda Engoian (Caucase, Asie centrale), Larissa Kotelevets (Ukraine) Amériques Bérangère Cagnat (chef de service, Amérique du Nord, 16 14), Gabriel Hassan (Etats-Unis, 16 32), Anne Proenza (chef de rubrique, Amérique latine, 16 76), Paul Jurgens (Brésil) Asie Agnès Gaudu (chef de service, Chine, Singapour, Taïwan, 16 39), Christine Chaumeau (Asie du Sud-Est, 16 24), Ingrid Therwath (Asie du Sud, 16 51), Ysana Takino (Japon, 16 38), Kazuhiko Yatabe (Japon), Zhang Zhulin (Chine, 17 47), Elisabeth D. Inandiak (Indonésie), Jeong Eun-jin (Corées) Moyen-Orient Marc Saghié (chef de service, 16 69), Ghazal Golshiri (Iran), Pascal Fenaux (Israël), Philippe Mischkowsky (pays du Golfe), Pierre Vanrie (Turquie) Afrique Ousmane Ndiaye (16 29), Hoda Saliby (chef de rubrique Maghreb, 16 35), Chawki Amari (Algérie) Transversales Pascale Boyen (chef des informations, Economie, 16 47), Catherine Guichard (Economie, 16 04), Anh Hoà Truong (chef de rubrique Sciences et Innovation, 16 40), Gerry Feehily (Médias, 16 95), Virginie Lepetit (Signaux) Magazine 360° Marie Béloeil (chef des informations, 17 32), Virginie Lepetit (chef de rubrique Tendances, 16 12), Claire Maupas (chef de rubrique Insolites 16 60), Raymond Clarinard (Histoire), Catherine Guichard Ils et elles ont dit Iwona Ostapkowicz (chef de rubrique, 16 74) Site Internet Hamdam Mostafavi (chef des informations, responsable du web, 17 33), Carolin Lohrenz (chef d’édition, 19 77), Carole Lyon (rédactrice multimédia, 17 36), Paul Grisot (rédacteur multimédia, 17 48), Pierrick Van-Thé (webmestre, 16 82), MarieLaëtitia Houradou (responsable marketing web, 1687), Patricia Fernández Perez (marketing) Agence Courrier Sabine Grandadam (chef de service, 16 97) Traduction Raymond Clarinard (rédacteur en chef adjoint), Isabelle Boudon (anglais, allemand), Françoise Escande-Boggino (japonais, anglais), Caroline Lee (anglais, allemand, coréen), Françoise Lemoine-Minaudier (chinois), Julie Marcot (anglais, espagnol, portugais), Marie-Françoise Monthiers (japonais), Mikage Nagahama (japonais), Ngoc-Dung Phan (anglais, italien, vietnamien), Olivier Ragasol (anglais, espagnol), Danièle Renon (allemand), Hélène Rousselot (russe), Mélanie Liffschitz (anglais, espagnol), Leslie Talaga (anglais, espagnol) Révision Jean-Luc Majouret (chef de service, 16 42), Marianne Bonneau, Philippe Czerepak, Fabienne Gérard, Françoise Picon, Philippe Planche, Emmanuel Tronquart (site Internet) Photographies, illustrations Pascal Philippe (chef de service, 16 41), Lidwine Kervella (16 10), Stéphanie Saindon (16 53) Maquette Bernadette Dremière (chef de service, 16 67), Catherine Doutey, Nathalie Le Dréau, Gilles de Obaldia, Josiane Petricca, Denis Scudeller, Jonnathan Renaud-Badet, Alexandre Errichiello, Céline Merrien (colorisation) Cartographie Thierry Gauthé (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66) Calligraphie Hélène Ho (Chine), Abdollah Kiaie (Inde), Kyoko Mori (Japon) Informatique Denis Scudeller (16 84) Directeur de la production Olivier Mollé Fabrication Nathalie Communeau (directrice adjointe), Sarah Tréhin (responsable de fabrication) Impression, brochage Maury, 45330 Malesherbes Ont participé à ce numéro : Alice Andersen, Aurélie Boissière, Jean-Baptiste Bor, Sophie Courtois, Geneviève Deschamps, Lucas Fourquet, Nicolas Fresneau, Rollo Gleeson, Thomas Gragnic, Mélanie Guéret, Margot Guillois, Carole Lembezat, Jean-Baptiste Luciani, Valentine Morizot, Corentin Pennarguear, Polina Petrouchina, Diana Prak, Judith Sinnige, Leslie Talaga, Isabelle Taudière, Anne Thiaville, Nicole Thirion, Janine de Waard, Sébastien Walkowiak, Morgane Wirtz Secrétaire général Paul Chaine (17 46) Assistantes Frédérique Froissart (16 52), Sophie Jan Gestion BénédicteMenault-Lenne(responsable,1613) Comptabilité 01 48 88 45 02 Responsable des droits Dalila Bounekta (16 16) Ventes au numéro Responsable publications Brigitte Billiard Direction des ventes au numéro Hervé Bonnaud Chef de produit Jérôme Pons (0 805 05 01 47, fax : 01 57 28 21 40) Diffusion internationale Franck-Olivier Torro (01 57 28 32 22) Promotion Christiane Montillet Marketing Sophie Gerbaud (directrice, 16 18), Véronique Lallemand (16 91), Véronique Saudemont (17 39), Kevin Jolivet (16 89)

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6.

7 jours dans le monde.

Courrier international — no 1228 du 15 au 21 mai 2014

↓ Dessin de Miel, Singapour.

Mars à vendre

THAÏLANDE

ESPACE  —

“ Ve n d r e l a planète rouge représente un marché de plusieurs millions de dollars, même si le voyage est encore merdique”, estime le magazine américain Newsweek en préambule d’une enquête, à la une de l’édition européenne du 16 mai, consacrée au juteux business qui entoure les prochains vols vers Mars. A titre d’exemple, le projet privé Mars One, pour ne citer que lui, compte bien financer sa mission test de 2018 et son premier vol habité de 2025 (6 milliards de dollars au total) en transformant le projet en émissions de téléréalité. La première étape a déjà été franchie, puisque 200 000 candidats au départ ont postulé l’été dernier pour les quatre places à pourvoir.

Une démocratie tronquée Les manipulations judiciaires d’une coterie rivale du clan Shinawatra invalident le choix des électeurs depuis 2006.

R

egardez autour de vous : partout, des pays vont de l’avant en choisissant d’élire leurs nouveaux dirigeants. Mais ici, en Thaïlande, nous suivons un chemin à part. Ainsi, l’Inde choisit son Premier ministre au cours d’un marathon durant lequel les électeurs sont incités (par des réductions dans des stations-service, des restaurants, des spas, des magasins et des hôpitaux) à exercer leurs droits. Ce scrutin qui s’étale sur un mois concerne 815 millions de votants potentiels dans la plus grande démocratie du monde. L’Indonésie, la plus grande nation démocratique musulmane, s’apprête à élire en juillet prochain son président, après avoir choisi ses députés le mois dernier. Le président sortant, Susilo Bambang Yudhoyono, a eu tout le temps qu’il lui fallait pour faire ses adieux. Il a rencontré une dernière fois ses collègues chefs d’Etat réunis lors du sommet de l’Asean [Association des nations de l’Asie du Sud-Est] dans la capitale du Myanmar les 10 et 11 mai. Yingluck Shinawatra [au pouvoir depuis 2011] attendait elle aussi l’événement avec impatience, mais la Première ministre de Thaïlande a été destituée quelques jours avant sur décision de justice. Les juges de la Cour constitutionnelle lui reprochent un abus de pouvoir dans le transfert d’un haut fonctionnaire deux ans auparavant. [Ce transfert lui avait permis de nommer un proche de son frère Thaksin Shinawatra, l’ancien Premier ministre.] Il est certain que les élections ne sont pas à elles seules garantes d’une démocratie parfaite, mais le droit d’élire ses propres représentants et d’influencer l’orientation politique du gouvernement est le fondement indispensable à toute démocratie. Or, en Thaïlande, une alliance composée des élites, des conservateurs, du pouvoir judiciaire et du plus vieux parti politique du pays [le Parti démocrate] n’en semble pas convaincue. Ce que le monde observe (avec un ennui profond désormais), c’est une longue série de luttes de pouvoir qui érodent la cohérence de la société et la compétitivité économique. Personne ne sait avec certitude quelle en sera l’issue, personne ne

sait si elle ne sera pas pire que la dérive actuelle. Thaksin Shinawatra a d’abord été évincé par un coup d’Etat militaire en septembre  2006. La Cour constitutionnelle a ensuite destitué le Premier ministre allié de Thaksin, Samak Sundaravej, en 2008, puis son successeur Somchai Wongsawat, et a demandé la dissolution du Parti du pouvoir du peuple (anciennement Thai Rak Thai, devenu Pheu Thai). Le pouvoir judiciaire a donc été très occupé. Tout comme d’ailleurs la commission électorale chargée de l’organisation d’élections libres et justes. Mais celle-ci est dirigée par quelqu’un qui a semblé faire tout son possible pour éviter de voir se tenir les élections anticipées du 2 février. Ce qui nous ramène à la Cour constitutionnelle, qui a pris une décision contraire à l’esprit des électeurs qui ont glissé leurs bulletins dans les urnes en février : elle a annulé le résultat du vote. Nous sommes désormais censés reprendre le chemin des urnes le 20 juillet prochain, mais la commission électorale traîne une nouvelle fois les pieds. Nul besoin d’un doctorat en sciences politiques pour s’apercevoir que cette cabale affaiblit progressivement tous ceux qui ont un rapport avec la famille Shinawatra et tout ce qui la concerne, par tous les moyens possibles. Et peu importe ce que vous pensez de la famille Shinawatra : cela se fait aux dépens du bien-être des citoyens et de l’intégrité de la nation. Cette position peut me faire passer pour un partisan de Pheu Thai, mais je peux vous dire que je n’ai pas voté pour eux. De même, en 2011, j’avais sanctionné les démocrates pour la répression meurtrière des manifestants hostiles au gouvernement en 2010. [Plus de 90 personnes sont mortes suite à l’intervention des forces de l’ordre dans le centre de Bangkok pour déloger des manifestants antigouvernementaux.]

L es élections consolident les droits politiques des citoyens dans leur ensemble et des individus en particulier, et avec eux les droits humains de base, la liberté d’expression et la liberté de réunion. Aucun gouvernement souffrant d’un manque de légitimité ne peut survivre bien longtemps. Certains gouvernements essaient de contrôler plus étroitement la liberté d’expression, mais c’est difficile aujourd’hui : nous sommes au xxie siècle, tous les rideaux de fer sont tombés. Il est impossible de fermer les yeux, de boucher les oreilles, de verrouiller les cœurs et les esprits d’un peuple qui veut exercer son droit d’expression. Les tyrans n’ont nulle part où se cacher. —Achara Ashayagachat Publié le 12 mai

“Naufrage universel” ESPAGNE — Depuis son entrée en

vigueur, à la mi-mars, la réforme de la justice universelle a provoqué un “naufrage”, écrit La Voz de Cádiz, en limitant la compétence territoriale des juges espagnols. Les tribunaux nationaux pouvaient jusqu’ici poursuivre les crimes les plus graves même s’ils n’avaient pas été commis sur le territoire. Treize trafiquants de drogue arrêtés en mai 2013 au large des côtes espagnoles ont été libérés.

Zuma président, malgré tout

SOURCE BANGKOK POST Bangkok, Thaïlande Quotidien, 55 000 ex. www.bangkokpost.com Fondé en 1946, ce journal indépendant en anglais est réalisé par une équipe internationale. Il est lu dans les milieux favorisés de la population, le milieu des affaires et la communauté d’expatriés. Il est apprécié pour son sérieux et son impartialité dans le traitement et l’analyse de l’information.

GETTY

—Bangkok Post Bangkok

AFRIQUE DU SUD — “L’ANC a remporté les élections, même si son leader, Jacob Zuma, fait l’objet de controverses”, écrit le Mail & Guardian. Le parti de Nelson Mandela a ainsi raflé 62 % des voix lors des élections du 7 mai. Ces résultats permettent à Zuma, accusé de corruption, de décrocher un nouveau mandat de cinq ans à la tête de l’Afrique du Sud. Le principal parti d’opposition, l’Alliance démocratique, est en progression de 5 points, avec 22 % des voix. Le taux de participation a atteint 73 %.


7 JOURS

Courrier international — no 1228 du 15 au 21 mai 2014

BOLIGÁN, MEXIQUE

8.

Les accords de paix sous le feu électoral COLOMBIE — A moins de deux

semaines de l’élection présidentielle du 25 mai, le gouvernement et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc) ont repris leurs pourparlers le 12 mai à La Havane. Ce nouveau cycle des négociations de paix initiées en 2012 porte sur la question du trafic de drogue dans un contexte électoral tendu, émaillé de plusieurs scandales, souligne El Espectador. Un conseiller du président Juan Manuel Santos (conservateur, candidat à sa réélection) a dû démissionner, soupçonné d’avoir accepté des pots-devins de la part de narcotrafiquants.

Lors du tournage à La Havane, le 3 mai 2014. Photo AP-SIPA

CUBA

Hollywood de retour à Cuba Papa est le premier film américain tourné sur l’île depuis la révolution, il y a plus de cinquante-cinq ans. —El País (extraits) Madrid De Miami sa mort – le 3 février 2006, d’un cancer du poumon, à Los Angeles –, l’écrivain et journaliste américain Denne Bart Petitcler travaillait sur un scénario consacré à l’amitié qui l’avait lié à Ernest Hemingway depuis la fin des années 1950. Le film devait s’intituler Papa [surnom de Hemingway]. En mars 2014, Papa est devenu le premier long-métrage hollywoodien tourné à Cuba depuis 1959, date de la révolution. Son metteur en scène [et producteur], Bob Yari [américano-iranien], a réussi là où avaient échoué d’autres réalisateurs, tels Francis Ford Coppola, Steven Soderbergh, Ronald Donaldson ou Sydney Pollack. S’agissant d’un documentaire, le tournage a pu s’affranchir de certaines des contraintes liées à l’embargo imposé par Washington depuis les années 1960. Les entreprises et les citoyens américains ne peuvent notamment ni commercer avec l’île ni y investir de l’argent. Pour la première fois depuis cinquante-cinq ans, La Havane a accepté que certaines scènes soient tournées dans des espaces interdits au public. “Pour moi, il était essentiel de faire le film à Cuba, a expliqué Bob Yari à l’Associated Press. Tout ce qui

A

est dans le scénario s’y est vraiment déroulé, c’est là que Hemingway avait sa propriété, son bateau. Nous avons pu filmer tous les lieux qu’il fréquentait, là où il avait son bateau, depuis le fort El Morro jusqu’à Cojímar, où il pêchait. Tout est dans le film. Je n’aurais pas été emballé à l’idée de reproduire les décors ailleurs.” Et d’ajouter : “Hemingway est sans doute l’Américain le plus en vue à s’être installé à Cuba, et je crois que les Cubains d’aujourd’hui continuent à l’aimer et à l’admirer. Espérons que ce film contribuera à rapprocher nos deux peuples, nos cultures.” Notre agent à La Havane, tiré du roman éponyme de Graham Greene, et dirigé par Carol Reed sous la supervision [et d’après un scénario] de Greene lui-même, est le dernier film qu’Hollywood ait réalisé dans l’île, en 1959. Entre mars et mai de cette année, Papa a revisité certains des lieux dont le cinéma américain a la nostalgie : le Grand Théâtre de La Havane, l’ancien palais du gouvernement ou Cojímar. L’Institut cubain de l’art et de l’industrie cinématographiques (ICAIC) a même accepté que l’équipe de Bob Yari entre avec ses caméras dans la Finca Vigía, la maison où Hemingway a vécu et écrit entre 1939 et 1960, transformée en musée par les autorités cubaines, mais fermée au public. —Maye Primera Publié le 12 mai

Timbrés FINLANDE — La Poste finlandaise émettra le 8  septembre une série de timbres représentant les hommes musclés dévêtus de Touko Laaksonen (1920-1991), artiste et icône gay plus connu sous le nom “Tom of Finland”. Une pétition en ligne réclame son interdiction, les signataires refusant de “voir leur pays représenté par des sujets homo érotiques”, rapporte le Svenska Dagbladet. Des parlementaires du parti populiste Les Vrais Finlandais, jugent pour leur part les motifs “non appropriés pour les enfants”, écrit le quotidien finlandais Hufvudstadsbladet.

338 417

C’est le nombre de plaintes déposées devant la justice argentine par des retraités qui réclament l’indexation de leur pension de retraite sur l’inflation (de l’ordre de plus de 30 % par an), écrit La Nación. Face à cet afflux de plaintes, la Cour suprême a demandé à la présidente, Cristina Kirchner, qu’elle oblige l’Anses (sécurité sociale) à respecter les décisions judiciaires. L’organisme public multiplie les appels dilatoires pour ne pas payer, faisant traîner en longueur le règlement des pensions.

SUIVEZ -LES Journalistes, experts, activistes, groupes ou responsables politiques : ils sont sur les réseaux sociaux. A suivre ! Lucía Taboada @TaboadaLucia Cette jeune journaliste espagnole twitte avec humour sur des situations de la vie quotidienne et compte plus de 34 000 followers.

V d’a Vu ’ illeurs r

S. Levitt, S. J. Dubner @freakonomics

Vendredi à 23 h 10, samedi à 11 h 10, V et dim i anche à 14 h 10, 17 h 10 et 21 h 10. L’actualité française vue de l’é L’ ’ tranger chaque semaine avec

Ibo Ogretmen / LCI

présenté par Christophe Moulin avec Eric Chol

La vision décalée de l’économie par les auteurs du best-seller SuperFreakonomics. Leur dernier livre, Think like a Freak, est sorti le 12 mai.

Alimou Sow @witterlims Il twitte sur son pays, la Guinée. Il n’hésite pas à épingler la classe politique et aborde les soucis quotidiens des Guinéens.


7 JOURS.

Courrier international — no 1228 du 15 au 21 mai 2014

LE DESSIN DE LA SEMAINE

ILS PARLENT DE NOUS

Aller voter, à quoi bon ?

STEFAN DE VRIES, journaliste correspondant à Paris de plusieurs médias néerlandais

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Bonne nouvelle pour la création

DR

Welcome to New York, le film de Ferrara inspiré du scandale StraussKahn, semble avoir été écarté de la sélection officielle de Cannes. Les Français auraient-ils du mal à parler de leurs histoires présentes ? Les sujets qui touchent à l’actualité politique ont effectivement plus de mal qu’ailleurs à faire l’objet d’un film. Si on constate dans de nombreux pays une connivence entre les élites politiques et les médias, en France, cette relation est plus flagrante. Les journalistes couchent littéralement avec les politiques. Le pays est très centralisé et les élites sont liées. Il est donc difficile dans ces conditions de prendre du recul et d’accueillir sereinement un film qui implique (même indirectement) plusieurs personnalités du monde politique et des médias.

JEAN-PHILIPPE CÔTÉ, CANADA

Le film sort directement sur Internet (en VOD, vidéo à la demande) sans passer par les salles. Que pensez-vous de ce court-circuitage du système de diffusion ?

UNION EUROPÉENNE A deux semaines des élections européennes, deux tendances semblent émerger : le vote eurosceptique et l’abstention. D’après les calculs du think tank Open Europe, cités par The Guardian, “74,4 % des citoyens choisiront soit de voter contre l’Union européenne, pour un changement radical, soit de ne pas voter du tout. Ce qui voudrait dire que seuls 25,6 % du corps électoral donneraient leur vote à un parti favorable au statu quo ou à plus d’intégration.” En matière de participation au vote, le Belge est bon élève, note le quotidien L’Avenir. “Et pour cause, puisque chez nous le vote est obligatoire.”

La queen Conchita

EUROVISION —

“Merci, Chérie”, titre le quotidien berlinois Die Welt après la v ictoire à l’ E u rov ision de Conch ita Wurst, le célèbre travesti autrichien, à Copenhague le 10 mai. “L’Europe fête la victoire de la starlette barbue comme un symbole pour plus de tolérance et contre l’homophobie”, écrit le journal.

600   000

C’est le nombre de touristes attendus au Brésil pour la Coupe du monde de football qui se tiendra du 12 juin au 13 juillet prochains. L’accueil risque d’être difficile, écrit le journal portugais Público. Trois stades sont encore inachevés et les travaux entrepris dans plusieurs aéroports ne seront pas finis à temps. “A trente jours du coup d’envoi de la Coupe du monde, le pays a terminé moins de la moitié des chantiers qu’il s’était engagé à réaliser à l’occasion de ce mégaévénement”, annonçait de son côté en une le 13 mai le quotidien brésilien Folha de São Paulo.

La démarche de la maison de production Wild Bunch est très intéressante. On voit ainsi qu’il est possible de distribuer et réaliser un film avec des comédiens très célèbres (Depardieu et Bisset) sans passer par le circuit traditionnel. C’est une très bonne nouvelle pour la création. Nous sommes au xxie siècle, les exploitants de salles de cinéma, qui ont jusque-là engrangé d’énormes profits, doivent accepter de s’adapter à l’évolution de la création et de la distribution.

Les inquiétudes de l’audiovisuel face à l’arrivée en France de Netflix, le géant de la VOD, en septembre prochain, sont-elles justifiées ? Il s’agit des derniers soubresauts des grands groupes, qui veulent continuer à maîtriser la production de A à Z. Netflix révolutionne le monde du cinéma et de la télévision. Avoir peur de ce bouleversement est symptomatique d’un manque de confiance en soi. La France doit adapter son système à cette nouvelle donne. Le pays produit des œuvres de grande qualité, il n’a donc aucune raison de maintenir une position défensive.


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Courrier international — no 1228 du 15 au 21 mai 2014

Pu Zhiqiang Avocat d’intérêt général ILS FONT L’ACTUALITÉ

Figure du mouvement de défense des droits des citoyens, avocat flamboyant, Pu Zhiqiang vient d’être arrêté. L’éloge qui suit, écrit par l’un de ses confrères, a été remis en circulation sur Internet par ses partisans.

—Xin Shiji-New Century Net (extraits) Monterey

A

l’évocation du nom de Pu Zhiqiang, certains se le représentent comme l’incarnation de tout un tas de grandes idées : “avocat de l’intérêt général”, “défenseur des droits des citoyens”, “grand avocat”… Mais quiconque l’a côtoyé sait que la vérité n’est pas si simple, et qu’elle est ô combien plus séduisante. Il doit bien faire 1,90 mètre. “Avec sa carrure et son élocution parfaite, on dirait un héros positif de film”, m’a confié un proche après l’avoir rencontré pour la première fois. Pour moi, il ressemble en tout point à l’idée que je me fais d’un écrivain classique, et il a quelque chose d’un magicien. Pour des raisons professionnelles, il porte en permanence des costumes, toujours bleu marine me semble-t-il, assortis d’une cravate quand il plaide. Ses pardessus sont, eux, systématiquement noirs. Il ne les boutonne jamais, ce qui lui donne des airs de dur de cinéma et beaucoup d’allure. Nous avons souvent eu l’occasion de travailler ensemble. En 2006, lorsqu’un article paru dans Caijing a provoqué l’ire d’un groupe d’intérêts et a valu au magazine économique un procès en

↓ Pu Zhiqiang. Dessin de Graff, Norvège, pour Courrier international.

diffamation, Zhiqiang et moi nous sommes associés pour le représenter. Ses plaidoiries reposent sur un solide travail d’enquête et de documentation. J’ai d’ailleurs rarement vu un avocat plaider avec tant de style. Souvent, il repère les failles dans les déclarations de ses adversaires et les confond jusqu’à les faire bafouiller. Il aime peut-être un peu se donner en spectacle car plus il y a de public aux audiences, plus il a d’énergie et mieux il se bat. A la ville, il a des airs de chat paresseux, mais il se métamorphose au tribunal, où il utilise toutes les cordes qu’il a à son arc. Résolument anglo-saxon dans son approche, il part de vérités bien établies pour faire appel aux sentiments de son auditoire. Ses prises de parole témoignent toujours d’une éloquence remarquable. A l’heure où l’idée de “maximisation des bénéfices” est dans tous les esprits, Zhiqiang fait figure de benêt. Ainsi, quand il a assisté les auteurs de l’enquête Les Paysans chinois aujourd’hui : trois années d’enquête au cœur de la Chine (Bourin éditeur, 2007), accusés de diffamation, et dans bien d’autres affaires, il était bénévole. C’est d’ailleurs parce qu’il prend toujours la défense des faibles qu’il est perçu comme un défenseur des droits des citoyens. C’est aussi en partie ce qui lui vaut son image de grand “avocat de l’intérêt général”. [Il a été l’un des artisans de l’abolition de la rééducation par le travail en 2013, et est l’avocat de nombreux dissidents, dont l’artiste Ai Weiwei.] Autre grande particularité de Zhiqiang, il est extrêmement courtois et ne dérange les autres qu’en cas de nécessité. Plus important, quand vous avez a besoin de son aide, il ne vous fera pas défaut. Bien sûr, il voue aussi une haine farouche au mal sous toutes ses formes et, quand il méprise quelqu’un, non seulement il ne bougera pas le petit doigt pour lui, mais il ne manquera pas de le lui faire sentir. Parfois, il s’exprime sans retenue, quitte à être blessant. On l’a ainsi entendu déclarer un jour en public que l’un des membres de l’assistance ne savait pas défendre un cas et devrait se contenter de faire de la recherche. Zhiqiang est très désordonné dans son travail, si bien qu’il n’est pas rare qu’il perde des minutes entières à chercher des pièces dans ses dossiers pendant les audiences. Il fait partie de ces gens qui font de très bonnes préparations mais paraissent perdus au moment de passer à l’action, sans pourtant faire d’erreur. En somme, Zhiqiang a une âme de justicier et une âme d’enfant. C’est aussi un commentateur des grandes affaires publiques, qui se comporte comme le gamin qui s’exclame “le roi est nu !”. Rien d’étonnant, donc, qu’il peine à publier et que ses propos soient régulièrement censurés sur Internet [comme sa dénonciation sur les réseaux sociaux

de l’ancien tsar de la sécurité Zhou Yongkang, bien avant que celui-ci soit détenu pour enquête, ou les témoignages vidéo de cadres du Parti accusés de corruption et torturés]. Même parmi les avocats, il se démarque par son style : ses textes sont graves, solennels, bienveillants mais témoignent d’un attachement profond aux principes. Ils sont passionnés et élégants mais conservent une certaine retenue professionnelle. Même avec ces … (je m’efforce de rester poli) d’autorités locales, il reste débonnaire. J’ai d’ailleurs un exemple un peu extrême. Les services de renseignements envoient parfois des agents le surveiller. Un matin, en allant au travail, Zhiqiang les a trouvés assoupis dans le couloir de son immeuble. Plein de sollicitude, il s’est presque excusé : “Je n’allais pas m’enfuir. Vous auriez dû me prévenir hier soir. Vous auriez pu rentrer dormir chez vous !” Il n’a d’hostilité pour personne, peut-être parce que, selon la formule de Mencius, “un homme bon n’a pas d’ennemis”. —Xiao Han Publié le 18 janvier 2007 sur son blog Republié le 8 mai 2014

Contexte

Tian’anmen, 25e anniversaire L’avocat Pu Zhiqiang a été placé en détention à Pékin le 6 mai, deux jours après avoir participé à une réunion privée de célébration du 25e anniversaire de la répression du mouvement prodémocratique de Tian’anmen, qui a fait au moins un millier de morts. Cinq autres personnes ayant participé à la réunion ont été interpellées et, comme Pu, accusées d’avoir “provoqué des troubles” : le philosophe libéral Xu Youyu et la cyberactiviste Liu Di, l’intellectuel libéral Hao Jian, l’écrivain dissident Hu Shigen et l’ancien professeur Liang Xiaoyan. De son côté, la journaliste et activiste Gao Yu, qui avait disparu le 23 avril, a réapparu à la télévision le 9 mai, confessant avoir “divulgué des secrets d’Etat”. D’autres arrestations d’activistes ont eu lieu en divers endroits du pays. Les réseaux sociaux se sont rapidement mobilisés et une centaine d’avocats ont signé une lettre ouverte en faveur des activistes.


                                                               

                    

 

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Courrier international — no 1228 du 15 au 21 mai 2014

CONTROVERSE

L’Etat italien doit-il durcir ses lois contre les supporters ultras ? A la suite des incidents qui ont perturbé la finale de la Coupe d’Italie de football, le 3 mai dernier, le ministre de l’Intérieur souhaite étendre la durée d’interdiction de stade.

OUI

Toute violence doit être réprimée —La Stampa (extraits) Turin

E

ssayez d’imaginer le Yankee Stadium de New York livré aux fusillades, les coups de feu et les blessés le long des avenues voisines. Figurez-vous le stade de Stamford Bridge, à Londres, l’antre du club de football de Chelsea, pris en otage par un gibier de potence apparenté à la mafia, surnommé Genny the Scum, en pourparlers avec des bobbies courtois et le capitaine des Blues [le surnom des joueurs de Chelsea]. Imaginez l’Allianz Arena de Munich assourdie par les explosions de puissantes bombes artisanales, la petite fille de la chancelière allemande en larmes, terrorisée, et les rues de la capitale bavaroise en proie à une véritable guérilla urbaine. Force est de reconnaître que ces situations sont parfaitement invraisemblables aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et en

Allemagne. Des pays qui connaissent de profonds problèmes sociaux mais où le sport ne fera jamais l’objet d’un chantage si violent, puisque jamais l’Etat n’abandonnerait des espaces publics à l’anarchie. La République italienne a progressivement cédé le pouvoir et le contrôle de pans entiers du territoire national à des factions minoritaires, organisées, extrémistes, à des supporters ultras, au crime organisé, à des mouvements déviants et subversifs. On peut énumérer ces usurpateurs de l’ordre public : frange violente du mouvement No TAV [anti-TGV], hooligans de la Serie A [la ligue 1 italienne], clans mafieux, gangs de quartier. En évitant toutefois les amalgames, car ils n’ont pas les mêmes objectifs et ne sont pas aussi dangereux les uns que les autres. Les violences publiques ont des motifs, des stratégies et des racines différentes. Ce qui les unit cependant, c’est le monopole de la violence dans les territoires qu’ils occupent : quartiers, vallées, complexes sportifs, ports, trafics, commerces. Une dérive que la République devrait combattre, craindre et neutraliser. Le socle d’une démocratie, c’est la délégation de l’usage de la force à la communauté et le respect de l’Etat de droit dans le pays tout entier, sans aucune zone franche où

Contexte ●●● Lors de la finale de la Coupe d’Italie de football à Rome, le 3 mai dernier, alors que le coup d’envoi du match Fiorentina-Naples est imminent, les tribunes s’agitent : hurlements, affrontements, bombes agricoles, fumigènes, etc. Le chef de la tribune ultra de Naples, Gennaro De Tommaso, surnommé Genny la charogne, fait savoir qu’il veut rencontrer le capitaine de l’équipe de Naples, Marek Hamsik : il réclame des informations sur un tifoso blessé par balle quelques heures plus tôt par un ultra de la Roma et menace d’empêcher la partie de se dérouler. Dans la tribune officielle, le président du Conseil, Matteo Renzi, observe la scène, désabusé. Le capitaine de Naples accepte finalement de rencontrer Genny la charogne, qui, sous l’œil des caméras, fait signe à sa tribune de se tenir tranquille. Le coup d’envoi est donné avec quarante-cinq minutes de retard.

de non-droit qui nous ramènerait aux périodes les plus sombres du Moyen Age, dans la Chine des seigneurs de la guerre, ou dans le Far West américain. La violence doit être réprimée. Les injustices éventuelles qui l’ont provoquée doivent ensuite être résorbées. Ceux qui ont vécu les années de plomb de l’après-1969 savent que la violence, une fois la mèche allumée, brûle sans faire de quartier. La crise économique dont l’Italie n’arrive pas à s’extirper condamne des millions de jeunes au chômage à vie, sans espoir, ni valeurs, ni ligne de conduite. En banlieue, surtout dans le Sud, rejoindre les rangs de la criminalité est souvent la seule carrière envisageable. —Gianni Riotta Publié le 5 mai

NON

Des lois hypocrites —Il Fatto Quotidiano (extraits) Rome

E

n Italie l’“Etat”, comme nous l’appelons, a toujours accepté de négocier avec les pires délinquants. Avec les égorgeurs d’Al-Qaida pour libérer à coups de millions des journalistes et des touristes tombés entre leurs mains. Avec des terroristes bien de chez nous pour la libération de Ciro Cirillo, conseiller régional de Campanie [enlevé par les Brigades rouges en 1981] à l’époque de la Démocratie chrétienne. Sans oublier les magouilles souterraines avec la Camorra, la ’Ndrangheta et les autres organisations criminelles. Pour quelles raisons un Etat qui a tenté de trouver des accords avec Totò Riina [figure de la mafia sicilienne] devrait refuser de s’entendre avec Genny la charogne ?

Les pourparlers footballistiques [entre le capitaine de l’équipe de Naples et le chef des ultras napolitains] ont été suivis en direct par presque neuf millions d’Italiens et par un nombre indéfini de spectateurs dans les 75 pays où le match était retransmis. Cette fois-ci, les ralentis ne sauraient être plus accablants. Les fanfaronnades de l’Etat, qui se targue de ne pas négocier avec les ultras des tribunes, sont ridicules. Samedi soir au stade olympique, tout le monde a pu constater qui se trouvait du côté du manche. Sûrement pas la tribune officielle, où les prétendus représentants de l’Etat s’agitaient dans tous les sens sans savoir à quel saint se vouer, comme des fourmis affolées, quand ils ne restaient pas tétanisés (le regard hébété de Matteo Renzi faisait mal au cœur). L’Etat se résume-t-il à ce ramassis de dignitaires, de caïds du football et de membres de cénacles variés, pressés de s’en laver les mains pour regarder le match en paix ? Peut-être doit-on louer la clémence de Genny la charogne, qui aurait très bien pu refuser de négocier avec cet Etat-là. La tribune des supporters ultras napolitains, comme un seul homme, a déposé les armes à son signal. Et ce au sens littéral du terme, étant donné la pluie de projectiles qui avait accueilli la délégation emmenée par le pauvre Marek Hamsik. Cela dit, les cris d’orfraies d’un Angelino Alfano [ministre de l’Intérieur] en campagne, qui a brandi la menace d’une interdiction de stade à vie, ne font que conforter le charisme des Genny la charogne de tout poil. Au même titre que la loi démentielle sur la “discrimination territoriale” [datant de 2013, elle pénalise durement les tribunes coupables de chants ou insultes discriminatoires à l’égard des supporters adverses], qui a conféré un énorme pouvoir de nuisance aux ultras : faire fermer la tribune d’un stade, voire tout un stade, pour des chants stupides. —Antonio Padellaro Publié le 6 mai

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d’un continent à l’aut r e. europe

France ........... Moyen-Orient..... Amériques........ Asie .............

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↓ Dessin de Kazanevsky, Ukraine.

Ukraine. Kiev a perdu le contrôle de l’Est Lors des référendums du 11 mai, les régions de Donetsk et de Louhansk ont voté pour l’autodétermination. Autant se préparer à la partition pure et simple, estime un journal ukrainien.

—Oukraïnska Pravda Kiev

L

’auteur de ces lignes est parfaitement conscient du risque qu’il y a à écrire ce qui suit, mais, selon lui, l’évolution de la situation nécessite que ce débat soit lancé, alors que se pose pour l’Ukraine une question de vie ou de mort, et que le prix à payer pour les erreurs commises s’avère extrêmement coûteux. Les événements des derniers jours montrent qu’après l’annexion de la Crimée, Kiev a perdu le contrôle effectif du Donbass. Le gouvernement continue de payer les salaires et les retraites locaux, mais les forces de l’Etat

se montrent incapables d’assurer la sécurité des citoyens. Sur place, les chaînes de télévision ukrainiennes sont déjà inaccessibles. Quant aux gardes-frontières, ils sont incapables d’endiguer le flot des “volontaires” venus de la Fédération de Russie.

“Vendée ukrainienne”. La région se transforme rapidement en un Mordor [allusion au royaume des ténèbres de l’œuvre de J.R.R. Tolkien] criminel où règnent tueurs et bandits sous les couleurs de la Russie, de la “république populaire de Donetsk” (RPD) et de la “république populaire de Louhansk” (RPL). Il est évident que tout cela est le résultat d’opérations

spéciales minutieusement préparées avec un cynisme absolu depuis le pays voisin, qui a en outre bénéficié du soutien des élites locales corrompues, lesquelles redoutaient de devoir rendre des comptes pour leur mauvaise gestion devant tout le pays. Pour tout dire, ces opérations spéciales n’auraient pu réussir sans l’appui actif d’une partie importante de la population de la région. Ces gens-là sont prêts, parfois pour un peu de liquide, parfois pour des questions idéologiques, à bloquer les convois blindés des forces ukrainiennes et à servir de boucliers humains devant les “petits hommes verts” [forces armées prorusses sans signes distinctifs], puisque tout le monde a

déjà compris que les Ukrainiens ne tirent pas sur les civils. La mentalité “spécifique” du Donbass, qui puise ses racines dans l’époque du peuplement chaotique de cette région industrielle, a transformé la région en une “Vendée ukrainienne”, ayant d’abord servi de fief aux communistes, puis au Parti des régions [la formation du président déchu Viktor Ianoukovitch]. Ces derniers temps, tous les sondages ont montré que plus de la moitié de la population était favorable à l’Ukraine, pour un tiers d’anti-ukrainiens. Mais dans les conditions créées par l’opération spéciale russe, cette minorité a fait la preuve de sa passion et de son agressivité, alors que la

majorité, elle, restait passive, apeurée. Le point de non-retour n’a donc pas été l’occupation des édifices de l’administration de l’oblast de Donetsk, ni l’irruption des “petits hommes verts” à Slaviansk, mais le fait qu’à la mi-mars la police locale a laissé trois cents bandits, armés seulement à l’époque de battes et de barres de fer, liquider par la violence une manifestation de plusieurs milliers de personnes qui défendaient l’Ukraine unie dans le centre de Donetsk. Que va perdre l’Ukraine avec le Donbass et à quels problèmes doitelle s’attendre ? Premièrement, elle va se voir spoliée de presque 15 % de son produit intérieur brut et de ses matières premières, en


EUROPE.

Courrier international — no 1228 du 15 au 21 mai 2014

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← Dessin de Kazanevsky, Ukraine. particulier les mines de charbon. Ce qui accroît le risque qu’elle se déclare en défaut de paiement, sachant que le volume de sa dette n’aura pas évolué, mais que ses moyens de la rembourser auront, eux, diminué. Deuxièmement, le pays va se trouver confronté à des dizaines de milliers de réfugiés. Pas seulement des activistes ukrainiens, lesquels se font ouvrir le ventre par les séparatistes, mais toutes ces personnes pour qui l’existence de la RPD et de la RPL n’a aucun sens. Et tous ces jeunes actifs, pour qui une Ukraine européenne offre bien plus de perspectives qu’un Donbass régi par des criminels ou la Russie poutinienne semi-totalitaire. Troisièmement, la RPD et la RPL serviront de base de départ à d’autres “petits hommes verts” accompagnés de bandes de délinquants sans idéologie qui s’infiltreront dans le reste de l’Ukraine.

Réfugiés. A vrai dire, la poursuite de la “guerre pour le Donbass” n’élimine nullement ces risques. Dans les zones où se déroulent les opérations militaires, les entreprises vont se trouver au point mort. Or, même privé du revenu de ces entreprises, Kiev va devoir continuer à payer les retraites de ces grandsmères “pacifiques” qui servent de boucliers humains et permettent ainsi que des soldats ukrainiens soient tués. En même temps, reconnaissons-le : le départ du Donbass ne signifiera pas forcément l’arrêt des hostilités. En revanche, il est probable que les “petits hommes verts” auront beaucoup plus de mal à s’emparer des bâtiments administratifs d’autres régions. Dans ces circonstances, les forces ukrainiennes auront enfin la possibilité de réagir à l’apparition des terroristes et de les éliminer avant qu’ils aient eu le temps de commettre des dégâts irréparables. En perdant le Donbass, l’Ukraine aura la chance, pour la première fois, de devenir un Etat plus ou moins consolidé, capable de répondre aux questions essentielles de son développement ultérieur. En conclusion, l’Ukraine n’a d’autre choix aujourd’hui que de confisquer les actifs des politiques et des oligarques coupables du drame sanglant du Donbass et d’utiliser ces fonds pour aider les populations de Louhansk et Donetsk qui se seront réfugiées sur nos nouvelles terres sécurisées. —Maksym Strikha Publié le 11 mai

Russie. Reste-t-il un espace de protestation ? Après la dernière grande manifestation du 6 mai 2012, les opposants ont été désignés comme des “agents de Washington”. Depuis l’annexion de la Crimée, ils sont devenus des “traîtres à la patrie”. —Gazeta.ru Moscou

I

l y a deux ans, la police moscovite avait bloqué le passage des manifestants de l’opposition entre la rue Bolchaïa Iakimanka et la place Bolotnaïa. Les organisateurs s’étaient assis sur le bitume, puis quelqu’un avait appelé à percer le cordon de policiers. Les violences qui ont suivi font encore aujourd’hui l’objet d’empoignades juridiques dans le cadre de ce qu’on appelle aujourd’hui communément l’“affaire Bolotnaïa”. Les commentateurs ont fait remarquer que Moscou n’avait pas connu de telles violences publiques depuis vingt ans. Les jours suivants sont restés dans les mémoires : les forces de l’ordre et l’opposition ont joué aux gendarmes et aux voleurs dans les rues de Moscou, puis aux chaises musicales au café Jean-Jacques [célèbre chaîne d’établissements “français”, où se rassemble la jeunesse libérale de Moscou] avant d’improviser un “occupy” [avec tentes dans un parc de la capitale], l’action la plus étrange qui ait rassemblé l’opposition et tous ceux qui avaient envie de se mobiliser.

Aujourd’hui, après l’Euromaïdan à Kiev et la mort sous les balles de la “centurie céleste” [les cent “martyrs” du mouvement], après le rattachement de la Crimée à la Russie, les troubles dans le sud-est de l’Ukraine et l’horrible incendie de la Maison des syndicats d’Odessa, il semble que les tourments de mai 2012 relèvent d’une autre vie, d’une autre opposition, d’un autre pouvoir, d’autres problèmes. Les Pussy Riot, la loi contre la propagande homosexuelle, la loi contre l’adoption des orphelins russes par les Américains…, n’étaitce alors que cela, les préoccupations de nos “citoyens en colère” – pardon, de notre “cinquième colonne” et de nos “traîtres à la patrie” ? A y regarder de plus près, cette nouvelle vie a justement commencé par la dispersion des manifestants de la place Bolotnaïa. Car c’est à partir de ce moment-là [qui a coïncidé avec le retour de Vladimir Poutine au Kremlin pour son troisième mandat] que la “classe créative désireuse de changement, lassée de la corruption et réclamant la tenue d’élections honnêtes” a été réduite dans les discours officiels à des “agents à la botte de la CIA”. On est

passé de : “les manifestants pacifiques se lasseront d’eux-mêmes et se disperseront” à : “n’imaginez même pas mettre le nez dehors”. Les leaders de l’opposition, dont on se moquait il y a deux ans pour leurs chamailleries, sont maintenant accusés de tuer des élans [c’est l’une des accusations qui pèsent contre Alexeï Navalny, actuellement assigné à domicile] et soupçonnés de connivence avec le département d’Etat américain. C’est justement après le 6 mai 2012 que les télévisions ont montré Sergueï Oudaltsov [leader d’extrême gauche] tentant de convaincre l’homme politique géorgien Guivi Targamadze de financer l’opposition. Et c’est après le 6 mai 2012 que le Kremlin a enterré le mot d’ordre “l’important, c’est qu’il n’y ait pas de débordements”, accusant ouvertement les forces de l’ordre de ne pas avoir été suffisamment fermes. C’est alors que le discours public a été enrichi de l’expression “on badigeonne le bitume avec le foie des opposants”. Enfin, c’est après le 6 mai 2012 que l’on s’est mis à chercher les ennemis parmi les siens, accusant un ancien vice-Premier ministre de financer en secret l’opposition, ou dénonçant le manque de patriotisme du rédacteur en chef d’une agence de presse publique. Finalement, l’antagonisme dans le débat public entre les “nôtres” et les “autres”, les “patriotes” et les “traîtres”, semble avoir été l’objectif politique de ces dernières années. Si tu ne soutiens pas l’Etat dans ses moindres décisions, tu es contre la raison, le bien et l’Eternel. Cependant, la fracture dans la société russe était déjà béante. Et quand bien même il n’y aurait pas eu l’Ukraine, la première manifestation massive de l’opposition, sur n’importe quel sujet, aurait été perçue par l’opinion publique comme un rassemblement de traîtres. Allez savoir ce qui serait alors arrivé. Les forces de l’ordre armées de fusils ? Les Cosaques chargés de disperser les manifestants à coups de fouet ? Le Mouvement de libération nationale avec des bâillons aux couleurs de la croix de Saint-Georges [rayures orange et noires de la plus haute distinction militaire russe, symbole utilisé par les citoyens et les

Un antagonisme délibéré entre les “nôtres” et les “autres”

forces prorusses en Ukraine] ? Et en face, des cocktails Molotov et des brasiers de pneus ? Il est admis que les manifestants russes sont beaucoup plus apathiques que leurs homologues ukrainiens et qu’ils ont peur de toute forme de révolution. Mais nul ne sait à quoi aurait mené cette politique de la haine généralisée. Ni à quoi elle pourra encore nous mener, d’ailleurs. En effet, aucun pays n’a su avancer, se développer et accéder à la civilisation sans dépasser la dichotomie “les siens contre les ennemis” ou “les patriotes contre les traîtres”.

Valeurs communes. Une nation ne peut avancer qu’en dépassant ce conflit intérieur. Tout en gardant une pluralité dans la lecture du passé, du présent et de l’avenir, elle peut ainsi prendre conscience de son unité en tant que nation autour de valeurs communes, telles que la liberté, l’égalité, la prospérité et le progrès social. Sans oublier la liberté d’expression. La possibilité d’exprimer une idée progouvernementale ou d’opposition, de l’exprimer avec dignité, dans le respect des opinions de chacun. Certains observateurs pourront estimer que le mouvement de la place Bolotnaïa est discrédité, que la cote de popularité de Poutine est au beau fi xe et que la Crimée est désormais à nous. D’autres vont redouter que l’inflation, la chute du rouble et l’isolement du pays restent des sources possibles de contestation sociale. D’autres, enfin, pointeront les dangers liés au soutien que la Russie apporte aux séparatistes ukrainiens, redoutant que les régions russes ne se prennent à rêver d’une plus grande autonomie en écoutant le discours fédéraliste appliqué à l’Ukraine. Une question concernant l’avenir de l’opposition reste posée : une nouvelle figure politique pourraitelle avoir la moindre chance en s’opposant ouvertement non seulement au pouvoir en place, mais à la majorité absolue, en déclarant, par exemple, que la Crimée n’est pas à nous et ne doit pas le devenir ? Ou bien est-il insensé de défendre de telles positions et faut-il aller vers d’autres revendications et des idées plus constructives ? Les réponses à ces questions dépendent de nombreux facteurs. Mais tous, qu’ils soient au pouvoir ou qu’ils en soient mécontents, devront se les poser. — Publié le 6 mai


EUROPE

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Courrier international — no 1228 du 15 au 21 mai 2014

Moldavie. Les Gagaouzes se sentent trop éloignés de la culture européenne Dans le sud du pays, la région autonome de Gagaouzie ne veut pas entendre parler d’intégration à l’UE. En février dernier, ses habitants ont voté pour le rattachement à la Russie. Reportage.

Unité territoriale administrative de Gagaouzie : accord d’autonomie depuis 1994 Transdniestrie : autoproclamée depuis 1990 50 km

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A

l’entrée du village de Tomaï, dans l’unité territoriale administrative (UTA) de Gagaouzie [région autonome de Moldavie reconnue par le pouvoir central en 1994], deux vieilles dames nous racontent que dans le temps tout allait de soi, qu’on vivait bien ; mais plus maintenant, car comme ils ne trouvent plus d’emplois leurs fils sont obligés d’aller gagner leur vie en Russie. “Tous les jeunes ont quitté le village. Nous survivons avec l’argent envoyé de l’étranger”, explique Claudia Ivanovna, une dame de presque

70 ans. Sa compagne nous dit que sa retraite de 800 lei [environ 45 euros] lui suffit à peine pour payer les factures et acheter de quoi manger. Elle est aidée par ses enfants qui, eux aussi, sont partis travailler à l’étranger. Nostalgiques des temps où ils avaient un emploi bien rémunéré au sein même du village et où “les gens vivaient bien et paisiblement, comme leurs aïeux avant eux”, ils ne croient plus en un avenir meilleur, et la réponse à tous leurs problèmes est la Russie et l’Union douanière [union économique rassemblant la Russie, la Biélorussie et le Kazakhstan]. “Nous sommes

plus proches de la Russie, à la fois devront les rembourser. Ce qui se économiquement et culturellement”, passe en Moldavie montre que nous soutiennent la plupart. n’avons pas encore de démocratie. L’ancien maire, Dmitri Stamat, Le bureau du procureur général et confirme que Tomaï, bourgade d’autres institutions de l’Etat de droit fière de son exploitation vini- sont achetés. Ils appartiennent soit cole, Tomaï-Vinex, qui emploie à un parti, soit à l’autre. Comment quelque 120 villageois, se vide pourrait-on parler de démocraun petit peu plus chaque jour. Il tie ? Pourquoi l’Europe ferme-tajoute qu’il vaudrait mieux que le elle les yeux sur toutes les iniquités village disparaisse, surtout si le dans notre pays ? Je ne pense pas pays se rapproche de l’Union euro- que nous serons mieux dans l’UE. péenne. “Il y a quelques Si nous entrons dans années, il y avait envi- REPORTAGE l’UE, avec notre éconoron 1 400 enfants, il en reste 372 mie, nous serons leurs esclaves”, aujourd’hui. Et plus qu’une seule confie Dmitri. crèche. L’école aussi est vide. Il n’y Et l’ancien maire d’évoquer le a plus de jeunes, ils partent tous. référendum de février, lorsque Les femmes travaillent en Turquie, près de 97 % des habitants de les hommes à Moscou.” Gagaouzie ont voté pour l’Union douanière. Au sujet de la crise Esclaves. Galina, de l’autre côté en Ukraine et de l’annexion de de la route, vend des vêtements la Crimée par la Russie, Dmitri pour enfants sur les marches d’une Stamat se montre tout aussi tranmaison abandonnée. Et, même si sa chant dans ses déclarations. Il petite affaire n’est pas florissante est approuvé à l’unisson par trois – les gens n’ont pas d’argent pour autres hommes autour de lui. “J’ai les vêtements –, elle est d’avis que une attitude très négative à l’égard l’Est les sortira de la pauvreté. “J’ai du Parlement ukrainien et des partravaillé dix années en Turquie, mais tisans de l’Euromaïdan. L’Europe et je suis rentrée au pays, malheureu- les Etats-Unis se sont trompés sur sement. J’aurais aimé y rester, parce les Ukrainiens, et Poutine a fait ce qu’on y vit mieux. Mon mari ne l’a qu’il fallait”, déclare-t-il. Poutine pas permis”, dit-elle. Elle envi- était obligé de protéger le statut sage avec terreur le moment où la de la Transdniestrie [région sécesMoldavie se rapprochera de l’UE, sionniste prorusse de Moldavie], car les prix du gaz et de l’électri- parce que c’est sa frontière avec cité flamberont. “C’était bien avec l’Occident, surenchérissent ses la Russie, et je pense que les habi- compagnons. “Dans la mesure où tants de Chisinau [la capitale mol- l’Otan s’en rapproche, nous apprédave] ne veulent pas non plus de cions que l’armée russe se trouve là l’UE”, avance-t-elle fermement. pour la défendre”, disent-ils. L’ancien maire du village est persuadé que l’Union doua- Langue russe. Les autochtones nière leur offrirait de meilleures ont une raison supplémentaire conditions de vie que celles d’au- de faire confiance à la Russie. jourd’hui. “C’est pour cette raison Récemment, une délégation de que les enfants apprennent la langue la Fédération a promis d’accorrusse à l’école. Même si nous inté- der 300 bourses d’études aux grons l’UE, nous sommes trop éloi- enfants de Gagaouzie. A l’entrée gnés de la culture européenne, nous du lycée du village, nous tomsommes différents. Nous serons des bons sur une affiche en roumain gens de seconde classe, là-bas”, se [la Moldavie partage avec la plaint Dmitri Stamat. Roumanie, pays voisin, la même Pour lui, l’Union européenne langue] : “L’institution est chauffée n’est pas synonyme de démocra- par l’énergie de la biomasse, grâce au tie. “L’UE accorde des prêts pour le soutien de l’UE.” Mais la présence développement du pays, mais ce sont du drapeau de l’UE contraste avec nos enfants et nos petits-enfants qui l’attitude fort peu européenne de

la directrice de l’établissement : “Parlez en russe, s’il vous plaît, et montrez-moi le document qui vous autorise à pénétrer dans le lycée.” Toutefois, nous avons réussi à approcher Valentina Hristeva, professeur de langue et littérature roumaines, seule personne avec laquelle nous avons pu nous entretenir en roumain. Elle enseigne là depuis plus de sept ans, après avoir obtenu son diplôme à la faculté de Iaşi (Roumanie). A la question de savoir pourquoi les élèves ont cours en russe et non en gagaouze, elle répond : “Les choses se sont toujours passées ainsi. En revanche, maintenant le roumain est mieux et plus souvent enseigné. Les enfants se sont habitués à apprendre le russe, car ensuite ils partent étudier et travailler à l’étranger, principalement en Russie”, reconnaît-elle. —Victoria Puiu Publié le 7 avril

L’orbite russe ●●● Le 2 février, la Gagaouzie a voté à 95 % pour rejoindre l’Union douanière de Vladimir Poutine et pour le droit à la sécession “au cas où la Moldavie perdrait son indépendance [et se réunifierait avec la Roumanie]”. Ce référendum, illégal pour Chisinau, a fait suite à la signature de l’accord d’association de la Moldavie avec l’Union européenne, fin novembre 2013. Au lendemain du référendum du 16 mars en Crimée, le Soviet suprême de Transdniestrie, République moldave russophone autoproclamée, a demandé son intégration à la Fédération de Russie. En 2006, le référendum sur la réunification du territoire à la Russie avait obtenu 97 % de oui.

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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1228 du 15 au 21 mai 2014

↙ Dessin de Kap, Espagne.

france

Economie. Alstom et General Electric, c’est de l’histoire ancienne Quinze ans de cohabitation sur le site de Belfort ont fait d’Alstom et de General Electric un vieux couple. Les équipes suivent le dossier du rachat de la branche énergie du groupe français avec philosophie.

—Le Temps Genève

I

ci, tout le monde se connaît. Il y a plein de couples dont le mari travaille chez l’un et la femme chez l’autre.” Avec deux de ses collègues d’Alstom, Franck partage un sandwich dans la boulangerie de Techn’hom, la zone industrielle de Belfort qui abrite les sites du groupe français et de General Electric (GE), distants de quelques centaines de mètres à peine. Ledit “parc d’activités” est quadrillé par les usines en briques rouges, vestiges de la révolution industrielle du XIXe siècle. Derrière les vastes parkings, une longue passerelle en bois borde un étang

et mène au Pilotis, le restaurant s’attarde sur les offres de GE et interentreprises que se partagent de Siemens, dont les détails ont les employés de la promise et du commencé à filtrer la veille au prétendant. “C’est vrai, on mange soir. La chaîne d’information difensemble, sourit un employé de GE fuse des images locales. Sur l’une en train de remplir son assiette d’elles, un panneau indicateur : au self-service. Mais “Alstom livraisons”. Le trio blague : “Oui, c’est pour être honnête je n’ai pas l’impression que les REPORTAGE bien ça ! On nous livre tablées soient vraiment sur un plateau !” Puis mixtes. Si je crains pour mon emploi ? iTélé change de sujet. Eux aussi. Allez plutôt interroger les gens d’Als- La probabilité que l’on ne retrouve tom ! Ils sont sûrement moins à l’aise. jamais de traces du MH370 de Mieux vaut quand même être dans Malaysia Airlines semble davanla peau du chasseur que de la cible.” tage les interpeller. A quelques dizaines de mètres de Cette indifférence, elle se là, à la télévision du coin repas de la confirme au fil de nos rencontres boulangerie qu’ont préférée Franck à Belfort. Une reprise – et un proet ses deux jeunes collègues, iTélé bable démantèlement – du groupe

industriel devenait inéluctable, estime-t-on. Alors que le gouvernement français, rêvant à un “Airbus de l’énergie”, penche en faveur d’une reprise par l’allemand Siemens, ici, General Electric a la faveur des principaux concernés. En tout cas, l’ogre américain ne fait peur à personne. Il est un proche voisin depuis quinze ans. Il est connu et s’est intégré. Il connaît le système français – il a su bénéficier d’un crédit d’impôt recherche. Le directeur du site, Yves Menat, est un Français qui a étudié à Lyon. Les va-etvient d’employés ne sont pas rares entre les deux industriels. Alstom (2 800 emplois) et GE (1 800) ont aussi le même comité d’entreprise, et leurs équipes s’affrontent régulièrement balle au pied sur le terrain de foot voisin. Ils partagent même un projet de recherche au sein de l’association Vallée de l’énergie, créée en 2011. “Les plus jeunes sont moins sensibles à l’histoire d’Alstom à Belfort [arrivé en 1879, le groupe y construit des équipements pour les centrales nucléaires et des locomotives de TGV, et y a employé jusqu’à 9 000 personnes]. Ils ont grandi avec la présence de General Electric”, décrypte Jacques Rambur, parti l’an dernier en préretraite après avoir travaillé quarante ans à la fabrication des turbines de l’entreprise française. Celui qui est aujourd’hui secrétaire général de la CGT d’Alstom Belfort, lui, a vu débarquer GE. En 1999, le groupe reprend la fabrication des turbines à gaz de son voisin. L’américain s’installe ainsi au cœur du site industriel. C’est d’ailleurs ses couleurs et son logo que l’on aperçoit aux abords de la zone, au sein de laquelle se trouve aussi, désormais, son siège européen pour l’énergie. Au début, GE ne comptait que 900 employés, tous transférés d’Alstom. “GE et ses turbines à gaz ont connu des années fastes”, raconte Jacques Rambur. La croissance a été au rendez-vous et la politique salariale a suivi. Tandis que chez les voisins d’Alstom, sauvé de justesse par l’Etat français en 2004, les revalorisations ont été rares, voire inexistantes. Voilà pourquoi, selon le syndicaliste, entre l’américain et l’allemand, les Belfortains ont déjà fait leur choix. Député UMP et maire de la ville, Damien Meslot a lui aussi déclaré sa flamme à GE. [Le 1er mai], à Paris, il a même déposé un “acte officiel de candidature pour accueillir un centre mondial GE à Belfort”

auprès de Clara Gaymard, présidente de GE France. A l’instar du sénateur du Territoire de Belfort et ancien ministre Jean-Pierre Chevènement, qui milite pour une nationalisation d’Alstom, Jacques Rambur se méfie. Pour lui, tout ce petit monde se fourvoie. “Aujourd’hui, la période de croissance est terminée chez GE aussi.” Idrissa, la trentaine, travaille pour le groupe américain. En sortant du bâtiment administratif, il veut bien s’arrêter quelques minutes, mais ne veut surtout pas que l’on puisse l’identifier. Le matin même, consigne a été donnée de ne pas parler à la presse. “Si on s’inquiète ? A vrai dire, nous sommes plus préoccupés par le plan de restructuration actuel. En comparaison, le mariage avec Alstom, c’est de la musique d’avenir.”

“Mieux vaut être dans la peau du chasseur que de la cible” Parallèlement à cette croissance des emplois, plusieurs vagues de licenciements ont eu lieu chez l’employeur américain. Dont une en 2013 et une autre en préparation. Les quelque 200 postes concernés ne sont que “des départs volontaires”, insiste Nicolas Delaby, chargé de communication local du groupe. “Entre la peste et le choléra, les employés ont choisi la peste. Moi, je ne choisirais aucun de deux”, s’énerve encore le syndicaliste, persuadé qu’en dépit des promesses des candidats, Belfort en sortira perdant. En parcourant à nouveau la lettre adressée [le 29 avril] par le président de GE, Jeffrey Immelt, à François Hollande, il remarque : “Nulle part il n’est question du sort des alternateurs !” Selon lui, cette absence signe la mort des 300 emplois locaux concernés par la fabrication des machines servant à convertir l’énergie mécanique en énergie électrique. La jeune main-d’œuvre de Belfort sous-estime-t-elle la menace qui semble la guetter ? “Vous savez, les plus âgés continuent d’appeler ce site “l’Alstom”, et je suis certain que, même si GE rachète le tout, ils l’appelleront toujours ainsi”, se moque Idrissa, pointant l’esprit résolument nostalgique des anciens. —Servan Peca Publié le 3 mai


FRANCE.

Courrier international — no 1228 du 15 au 21 mai 2014 ↙ “LibertĂŠ, ĂŠgalitĂŠ, fraternitiĂŠ, et au diable l’austĂŠritĂŠ !â€?Dessin de ClĂŠment paru dans le National Post, Toronto.

POLITIQUE

Le nouveau copain des tories britanniques

NEW YORK TIMES SYNDICATE

François Hollande devait tordre le cou Ă  l’austĂŠritĂŠ qui accablait l’Europe. Il a ďŹ ni par faire volte-face, Ă  la grande satisfaction de David Cameron.

François Mitterrand avait ĂŠtĂŠ contraint d’opĂŠrer la mĂŞme manĹ“uvre. Le gouvernement Hollande vient en effet d’avoir une rĂŠvĂŠlation : l’orthodoxie budgĂŠtaire. Michel Sapin, le ministre des Finances, s’est montrĂŠ très clair sur la relation entre austĂŠritĂŠ et croissance : “L’une ne va pas sans l’autre ; sans la maĂŽtrise de nos dĂŠpenses publiques, il ne peut y avoir de reprise durable.â€? Le nouveau Premier ministre, Manuel Valls, a quant Ă  lui dĂŠclarĂŠ qu’il devait “la vĂŠritĂŠ aux Françaisâ€?. “Nous devons casser cette logique de la dette qui, progressivement, sournoisement, est en train de nous lier les mainsâ€?, a-t-il mĂŞme reconnu. Mais comment enrayer cette logique ? Christian Eckert, secrĂŠtaire d’Etat au Budget, n’a pas mâchĂŠ ses mots : “Nous prĂŠfĂŠrons 50 milliards d’Êconomies que 50 milliards d’impĂ´ts supplĂŠmentaires.â€? George Osborne n’aurait pas dit mieux. En eet, l’Êlève, Ă  bien des ĂŠgards, a dĂŠpassĂŠ le maĂŽtre. Economiser 10 milliards d’euros sur les dĂŠpenses de santĂŠ, c’est plus que n’auraient jamais osĂŠ proposer Cameron ou son ministre du Budget pour le NHS [National Health Service, le système de santĂŠ publique britannique]. Hollande est vraiment très fort. Manuel Valls va mĂŞme jusqu’à aďŹƒrmer que soigner les gens en dehors de l’hĂ´pital peut permettre de faire d’importantes ĂŠconomies “tout en augmentant la qualitĂŠ

des soinsâ€?. Une telle vision politique sur la rĂŠforme du système de santĂŠ est Ă  importer chez nous de toute urgence. Mais que devient Miliband dans tout cela ? Disons qu’il n’ose plus guère se comparer Ă  Hollande depuis qu’il a constatĂŠ que refuser l’austĂŠritĂŠ, c’Êtait ĂŞtre immanquablement vouĂŠ Ă  l’humiliation nationale et Ă  l’opprobre politique. Son ministre du Budget [du cabinet fantĂ´me] Ed Balls a changĂŠ de discours. Il promet dĂŠsormais une “discipline de ferâ€? et un examen de l’eďŹƒcacitĂŠ des dĂŠpenses publiques jusqu’au dernier penny. Pour reprendre la mĂŠtaphore de Miliband, le vent est en train de tourner. Il abandonne les chimères ĂŠconomiques pour mieux souer les vĂŠritĂŠs implacables que le gouvernement de David Cameron professe depuis quatre ans. Hollande n’a pas abandonnĂŠ la doctrine de la solidaritĂŠ. Il lui a juste donnĂŠ une nouvelle dĂŠďŹ nition. “L’Etat, c’est notre bien commun. Il a un devoir d’eďŹƒcacitÊ ; le devoir aussi de veiller Ă  ne jamais gaspiller l’argent publicâ€?, a dĂŠclarĂŠ Valls le mois dernier. Il a promis de dire la vĂŠritĂŠ aux Français sur l’austĂŠritĂŠ, parce que “la vĂŠritĂŠ, c’est le chemin de la rĂŠussiteâ€?. La France l’a appris Ă  ses dĂŠpens : la mauvaise foi mène au dĂŠsastre. —Andrew Haldenby PubliĂŠ le 10 mai

             

—The Spectator Londres

P

endant des annĂŠes, George Osborne, [ministre des Finances britannique], a dĂť se sentir bien seul sur la scène europĂŠenne, marginalisĂŠ qu’il ĂŠtait pour avoir prĂ´nĂŠ l’austĂŠritĂŠ. Mais il a ďŹ ni par se faire des amis. Un autre dirigeant europĂŠen a dĂŠcidĂŠ de se dĂŠmarquer et de geler les prestations sociales pendant un an, de tailler dans les dĂŠpenses de santĂŠ et de rĂŠduire les impĂ´ts – de faire preuve d’honnĂŞtetĂŠ aussi en reconnaissant que “nous ne pouvions pas vivre au-dessus de nos moyensâ€?. Le chancelier de l’Echiquier doit se rĂŠjouir que son nouvel alliĂŠ ne soit autre que François Hollande. Jusqu’à prĂŠsent les keynĂŠsiens du monde entier fondaient tous leurs espoirs sur le prĂŠsident français, pas peu ďŹ er de cette cĂŠlĂŠbritĂŠ. Il allait prouver au monde entier qu’avec un petit coup de pouce du gouvernement l’Êconomie allait pouvoir repartir Ă  la hausse. Il avait promis “un nouveau dĂŠpart pour l’Europeâ€?. Et mĂŞme “un nouvel espoir pour le mondeâ€?. Le monde entier avait les yeux rivĂŠs sur lui quand il avait dĂŠclarÊ : “Je suis sĂťr que, dans bien des pays europĂŠens, c’est un soulagement. L’espoir qu’enďŹ n l’austĂŠritĂŠ ne soit plus une fatalitĂŠ.â€? Ed Miliband [le leader des travaillistes], ivre de joie, s’Êtait alors prĂŠcipitĂŠ Ă  Paris

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pour devenir le premier homme politique britannique Ă  rencontrer Hollande Ă  l’ElysĂŠe. Miliband avait alors solennellement dĂŠclarĂŠ que la politique de centre droit promue par Cameron et Sarkozy avait ĂŠchouĂŠ. “Le vent est en train de tourner pour l’austĂŠritĂŠâ€?, avait-il lancĂŠ. Un porte-parole du Parti travailliste avait mĂŞme ĂŠvoquĂŠ “le ratage ĂŠconomique de Camerokozyâ€?. A l’issue de cette rencontre, Ed Miliband avait dĂŠclarĂŠ que les deux hommes s’Êtaient dĂŠcouvert une cause commune. “Nous sommes d’accord pour chercher cette nouvelle voie dont nous avons besoin.â€? Cette expĂŠrience unique au monde allait enďŹ n pouvoir commencer. Il s’est pourtant avĂŠrĂŠ que la “nouvelle voieâ€? de François Hollande n’Êtait rien d’autre qu’une politique de hausse faramineuse des dĂŠpenses publiques, mĂŠthode ĂŠculĂŠe, Ă  l’origine de la crise de la dette. PlutĂ´t que la croissance, c’est donc surtout la dette du pays qui a ĂŠtĂŠ stimulĂŠe. Sa promesse d’imposer les plus riches Ă  hauteur de 75 % lui a certes valu de tutoyer les sommets avec une cote de popularitĂŠ de 63 %. Mais l’Êconomie n’a pas bougĂŠ d’un pouce, la courbe du chĂ´mage a explosĂŠ et sa popularitĂŠ a suivi le chemin inverse. Cette situation a conduit Hollande Ă  opĂŠrer une volte-face sans prĂŠcĂŠdent, du jamais-vu depuis trente ans, quand

 



 

 

           

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20.

Courrier international — no 1228 du 15 au 21 mai 2014 ↙ Dessin de Kap, Espagne.

moyenorient

Syrie. Pourquoi Assad ne peut pas gagner Alors que le président syrien engrange les succès militaires, la moitié du territoire lui échappe, ses moyens militaires et ses ressources financières se tarissent et la majorité des Syriens lui est hostile.

du Hezbollah libanais, son allié de longue date, Assad a remporté une série de victoires. Il a en particulier reconquis plusieurs zones d’Alep et de la région avoisinante, tout en repoussant les rebelles loin de Damas. Peut-être plus important encore, Assad est parvenu dans une large mesure à récupérer la région de Qalamoun, dans le sudouest de la Syrie, et a reprendre la ville de Homs. Une fois qu’Assad aura atteint ce but, la route entre Damas et Homs sera rouverte, si bien que les territoires alaouites [de la côte méditerranéenne] seront de nouveau rattachés à Damas. Le président syrien reprend confiance. Il affirme que le conflit est désormais “à un tournant” et que le gouvernement “est en train de gagner la guerre contre le terrorisme”. Malgré les récents succès d’Assad, il est fort peu probable que le régime arrive à gagner la guerre, du moins au sens classique, en écrasant l’ennemi et en reconquérant tout le pays. En voici quelques raisons. La première tient à la perte de contrôle du territoire. Les rebelles tiennent encore de grands pans de la Syrie, notamment dans le Nord, où les régions kurdes ont échappé à l’emprise d’Assad. De même, les organisations djihadistes liées à Al-Qaida contrôlent aujourd’hui de larges zones, dans le nord et le nord-est de la Syrie. Même si la situation militaire demeure incertaine, on peut affirmer sans grand risque d’erreur qu’une bonne moitié de la Syrie est aux mains des rebelles.

Les finances. Vient ensuite

—Now. Beyrouth

I

l y a deux ans, beaucoup prédisaient la chute imminente du régime Assad. Tandis qu’une part grandissante du territoire syrien échappait au contrôle du régime, on aurait pu croire que

les forces rebelles finiraient par occuper Damas. Ce ne devait plus être qu’une question de temps. Mais les chances de survie du régime semblent bien moins incertaines depuis qu’Assad a annoncé sa candidature pour un nouveau mandat de sept ans. Grâce à l’aide

la question des effectifs. Même avec le soutien du Hezbollah, l’armée d’Assad continue à manquer de moyens. Ses offensives sont capables de vaincre les rebelles lors de batailles comme celle de Qalamoun, mais la zone des combats ne cesse de se déplacer. Cela revient à jouer au chat et à la souris avec les rebelles. De fait, au moment précis où l’armée d’Assad reprenait enfin le contrôle de la région de Qalamoun, une offensive djihadiste lancée à partir de la Turquie a fait une percée dans les territoires alaouites. Lattaquié, principal port du pays, était dès lors à la portée des roquettes rebelles, et les djihadistes s’emparaient d’une partie, petite mais symbolique, de la côte méditerranéenne de la Syrie. Si bien qu’on a pu voir des images de rebelles qui priaient sur le sable, rappelant

Un pays en guerre depuis trois ans Zones contrôlées par : l’armée régulière les kurdes

l’opposition l’Etat islamique en Irak et au levant (EEIL)

(situation en février 2014)

Zones disputées Territoires disputés entre le régime et les rebelles

TURQUIE

Alep Raqqa Lattaquié Deir ez-Zor Hama Zone de peuplement majoritairement alaouite

S Y R I E

Homs Palmyre

Eu ph ra te

Région de Qalamoun LIBAN

IRAK

Damas ISRAËL

Deraa

100 km

JORDANIE

au reste du monde que la guerre en Syrie était loin d’être terminée. En bref, le régime d’Assad n’a pas suffisamment d’effectifs pour reprendre la majorité des territoires perdus, et il en sera probablement toujours ainsi. Autre problème : les finances du régime s’assèchent. Assad est désormais très dépendant de l’Iran et de la Russie, qui lui fournissent les moyens dont il a besoin pour poursuivre la guerre. Malheureusement pour le régime, une bonne partie des activités économiques qui rapportent est située dans les régions du Nord qu’il ne contrôle plus. Parmi ces actifs, il y a les ressources en pétrole et en gaz, qui pour l’essentiel sont maintenant aux mains des rebelles. Si la Syrie n’a jamais été un grand producteur de pétrole, le pays a tout de même extrait environ 339 000 barils par jour en 2011, ce qui a rapporté des milliards de dollars au régime Assad. Cette source de revenus n’existe pratiquement plus. Si l’Iran a soutenu le régime Assad à coups de milliards de dollars, les Iraniens eux-mêmes connaissent des difficultés financières.

“Assistance létale”. Qu’en est-il de l’aide américaine ? Après bien des débats, il semble que le gouvernement Obama fournisse une “assistance létale” [c’est-àdire des armes] à l’opposition syrienne, et selon de nombreux témoignages, des armes sont effectivement parvenues aux rebelles modérés, notamment des missiles

SOURCES : “THE WASHINGTON POST”, “FRONTLINE”, “DER SPIEGEL”.

antichars avancés. Selon certaines informations, la MaisonBlanche envisagerait sérieusement de leur fournir aussi des missiles sol-air portatifs. Ce type de missiles, nommés Manpads [Man portable air defense systems, systèmes de défense aérienne portatifs], peuvent abattre les hélicoptères du régime ainsi que des avions volant à basse altitude. Ils contribueraient à limiter les effets dévastateurs des bombardements menés par Assad contre les forces d’opposition. Enfin, les Etats-Unis disposeraient d’un centre de commandement secret en Jordanie, dirigé par des officiers occidentaux et arabes, qui a intensifié l’entraînement des rebelles modérés dans le sud de la Syrie, ainsi que les approvisionnements en armes. Certes, le soutien accru des EtatsUnis ne permettra pas à l’opposition de renverser Assad, mais il lui donnera une meilleure capacité de résistance. Enfin, et peut-être est-ce l’aspect le plus important, la démographie de la Syrie joue très nettement en défaveur d’Assad. La minorité alaouite, qui constitue l’épine dorsale du régime (y compris ses unités militaires les plus aguerries), ne représente que 10 à 12 % de la population syrienne, alors que les rebelles, essentiellement sunnites, forment environ 60 à 70 % de la population. Autant dire qu’Assad a la démographie contre lui. —Joshua Cohen Publié le 28 avril


MOYEN-ORIENT.

Courrier international — no 1228 du 15 au 21 mai 2014 ↙ Dessin d’Ajubel paru dans El Mundo, Madrid.

ISRAËL

PALESTINE

Le coup de colère d’Amos Oz

Des alliances et des boycotts stupides

A la veille de la visite S’allier à des pays rétrogrades ou rejeter du pape en Terre sainte, des artistes parce qu’ils se sont produits en Israël le grand écrivain israélien ne fait que desservir la cause palestinienne. qualifie les groupuscules juifs d’extrême droite de “néonazis”.

—Ha’Aretz Tel-Aviv

L

’auteur et lauréat du prix Israël de littérature, Amos Oz, a déclaré que les auteurs de crimes haineux contre les Arabes et les chrétiens étaient des “néonazis hébreux”. S’exprimant à Tel-Aviv à l’occasion de son 75e anniversaire, Amos Oz a déclaré que “jeunes des collines” et “prix à payer” [pour nommer les jeunes colons d’extrême droite et leurs actions] étaient de “doux euphémismes derrière lesquels se dissimule un monstre devant être clairement identifié : les groupes hébreux néonazis”. L’écrivain a ajouté qu’à son avis, la seule différence entre les néonazis du reste du monde et les auteurs d’actes haineux en Israël est que “nos groupes néonazis bénéficient du soutien de nombreux nationalistes, de législateurs racistes et de rabbins qui leur fournissent ce que je considère comme des justifications pseudo-religieuses”.

du Pakistan de 1978 à 1988], avec son “grand projet islamique”. Ce projet, en dernière analyse, ne reposait sur rien d’autre que sur la volonté de se venger de l’Inde en entretenant un foyer de tensions au Cachemire et en soutenant des groupes terroristes, non seulement en Afghanistan – pays que le Pakistan considère comme son hinterland –, mais partout ailleurs. Au-delà des différences de noms et d’implantation géographique, ce sont ces groupes et ces idées qui tuent aujourd’hui en Egypte, en Syrie, en Libye, en Algérie, au Liban et en Irak. Et qui cherchent à s’implanter en Palestine. Nous aurions pu apprendre des Indiens comment établir une démocratie pluriethnique, plurilinguistique et pluriconfessionnelle. Mais aussi comment un pays profondément ancré dans son riche passé, plein de traditions archaïques et accablé de rites, peut se mettre sur la voie du progrès et trouver une place dans la compétition internationale, qui est sans pitié pour les faibles.

Kandahar. Pourquoi parler de

Graffitis. L’ancien porte-parole de la Knesset et candidat à la présidentielle Reuven Rivlin, présent dans l’assemblée, a jugé cette comparaison déplacée, rapporte la radio de l’armée. La semaine dernière, un graffiti antichrétien [traitant Jésus d’ordure] a été découvert sur un mur adjacent à une église romane à Jérusalem. Il s’agit du dernier d’une série d’actes à caractère sectaire survenus dans tout le pays [contre les églises et les mosquées]. La police israélienne et les services de sécurité du Shin Bet craignent que des militants d’extrême droite ne profitent de la visite du pape François en Terre sainte, du 24 au 26 mai, pour tenter un coup d’éclat et attirer l’attention des médias. —Publié le 10 mai

—Shaffaf (extraits) Paris

D

epuis longtemps, nous avons perdu l’amitié de l’Inde. Depuis le milieu des années 1970, le monde arabe penche en faveur du Pakistan. Ce qui nous relie à l’Inde a été et reste mille fois préférable à ce qui nous relie au Pakistan mais, par idéologie, nous nous sommes

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retrouvés dans le même camp que les Pakistanais face aux Indiens, qui avaient pourtant été, pendant des décennies, nos fidèles amis. Les seules choses que le Pakistan nous ait envoyées sont les idées d’Al-Mawdudi [théologien pakistanais mort en 1979 et considéré comme le père spirituel des mouvements salafistes] et les ambitions de Zia ul-Haq [président

tout cela ? [Parce que, récemment, en Cisjordanie], des gens, pris de ferveur, ont décidé qu’il fallait, sous prétexte de “résistance aux tentatives de normaliser les relations avec Israël”, interdire à une troupe de danseurs indiens [qui s’étaient produits en Israël] de se produire à Ramallah. Peu m’importent les grands discours que tiennent ces gens pour justifier leurs agissements. Peu m’importe aussi la langue de bois du ministère palestinien de la Culture. Rien ne justifie une telle excitation. Si c’est cela la lutte contre la normalisation des relations avec Israël, alors le sort de Ramallah ne sera pas plus enviable que celui de Kandahar [ville afghane devenue le bastion des talibans]. Tout ce qu’on peut dire à propos de la Palestine ne fera pas avancer la cause palestinienne si l’on oublie la nécessité vitale de maintenir le lien entre la Galilée [à forte majorité palestinienne en Israël], Gaza et la Cisjordanie. Le lien entre ces grands blocs démographiques ne doit pas seulement être maintenu aux niveaux politique et culturel, mais également dans les mille petites choses qui font la vie quotidienne. Les peuples peuvent disparaître mais ils ne naissent pas du néant. Il est impossible de former un peuple

à partir d’ensembles démographiques désarticulés qui ne sont pas unis par un projet commun, mais vivent au contraire sous des régimes politiques différents, avec des valeurs, références culturelles et systèmes économiques qui n’ont rien à voir les uns avec les autres. Les Israéliens le savent. C’est pour cela qu’ils se sont appliqués depuis les accords d’Oslo [1993] à couper les liens entre ces blocs de population palestinienne. Ils ont coupé Jérusalem de la Cisjordanie, la Cisjordanie de Gaza et la Galilée des trois autres. Et depuis quelques années, le Hamas fait le reste [en coupant Gaza de la Cisjordanie]. Par conséquent, l’idée d’une solution à deux Etats [palestinien et israélien] appelle plusieurs remarques. Il faut réfléchir aux moyens de maintenir vivantes et dynamiques les relations quotidiennes entre les blocs démographiques palestiniens, mais aussi à établir des relations économiques et politiques stables entre ces deux Etats, palestinien et israélien, tout en espérant parvenir à quelque chose qui puisse leur permettre un jour de coexister. Même la résolution internationale de 1947 [du partage de la Palestine] prévoyait les échanges économiques entre les deux Etats, en assurant la liberté de circulation des biens et des personnes. Si c’est le prix à payer pour maintenir les relations permanentes entre Palestiniens, alors il n’y a pas à hésiter. Il faut l’accepter. Cela étant, il ne suffit pas d’obtenir un Etat si au passage nous perdons la sympathie du monde. Nous ne réussirons à conquérir notre Etat qu’à condition de gagner le respect du monde. Pour l’instant, à Ramallah, nous avons gagné l’amitié du Pakistan, mais perdu celle de l’Inde. —Hassan Khader Publié le 15 avril

L’auteur HASSAN KHADER Né à Gaza en 1953, Hassan Khader est un écrivain et critique littéraire palestinien. Il a été le rédacteur en chef du trimestriel littéraire palestinien Al-Karmel, fondé par le poète palestinien Mahmoud Darwich. Auteur de nombreux ouvrages, il a aussi traduit en arabe de nombreux romans de la littérature anglaise. Il vit actuellement à Berlin.


22.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

amériques

Etats-Unis La chute de l’empire de la “middle class” Pendant des décennies, la classe moyenne américaine a été la plus riche du monde. Une suprématie remise en cause par la hausse des inégalités.

—The New York Times (extraits) New York

L

a classe moyenne américaine, qui a longtemps été la plus aisée au monde, est détrônée. Alors que les Américains les plus riches creusent l’écart avec leurs homologues dans le reste du monde, une analyse du New York Times révèle que, parmi les bas et moyens revenus, les citoyens des autres pays développés s’en sortent beaucoup mieux depuis trente ans. Au Canada, les revenus nets de la classe moyenne, largement inférieurs à ceux de la classe moyenne américaine en 2000, apparaissent désormais supérieurs. Et dans bien des pays d’Europe, les pauvres gagnent plus que les pauvres des Etats-Unis. Les chiffres issus des enquêtes sur les revenus menées au cours des trente-cinq dernières

années montrent que la plupart des familles américaines paient au prix fort l’ampleur des inégalités de revenus qui ne cesse de s’accroître. Si l’économie américaine reste au moins aussi dynamique que celle de nombreux autres pays, seule une petite partie des foyers en profite pleinement. Le revenu médian* canadien a rattrapé celui des Etats-Unis en 2010 et l’a probablement dépassé depuis. Le revenu médian des pays d’Europe occidentale reste inférieur à celui des Etats-Unis, mais plusieurs de ces pays ont considérablement réduit l’écart ces dix dernières années, notamment la Grande-Bretagne, les Pays-Bas et la Suède. Ces statistiques sur les revenus ont été compilées par une organisation à but non lucratif, le LIS (Luxembourg Income Study). Les chiffres ont été analysés par des

Courrier international — no 1228 du 15 au 21 mai 2014

↙ Dessin de Martinera, Cuba. chercheurs du LIS et de The Upshot, un site affilié au New York Times. La situation des pauvres aux Etats-Unis est particulièrement rude. Un foyer américain qui se place au 20e centile* de la pyramide des revenus dispose de bien moins d’argent qu’une famille équivalente au Canada, en Suède, en Norvège, en Finlande ou aux Pays-Bas. C’était l’inverse il y a trente-cinq ans. Le LIS prend en compte le revenu net d’impôt issu des salaires, des intérêts et des dividendes, entre autres, ainsi que les aides directes de l’Etat, comme les crédits d’impôts.

Une époque révolue. Ces résultats sont frappants car, d’après les indicateurs économiques le plus couramment cités, comme le produit intérieur brut (PIB) par habitant, les Etats-Unis restent le grand pays le plus riche au monde. Mais ce sont là des moyennes qui ne reflètent pas la répartition des revenus. Or une grande part des hausses récentes des revenus n’a bénéficié qu’à une petite frange de foyers fortunés. “L’idée selon laquelle l’Américain moyen gagne bien plus que la classe moyenne d’autres régions du monde est obsolète, affirme Lawrence Katz, économiste à Harvard. En 1960, nous étions largement plus riches que tout le monde. En 1980, nous étions plus riches. Dans les années 1990, c’était encore le cas. Cette époque est révolue.” Le revenu médian par habitant était de 18  700  dollars [13 600 euros] par an aux EtatsUnis en 2010. Il est resté presque inchangé depuis 2000, si l’on tient compte de l’inflation. En revanche, le revenu médian par habitant au Canada a augmenté de 20 % entre 2000 et 2010, pour atteindre l’équivalent de 18 700 dollars. D’autres enquêtes menées par des organismes publics suggèrent que, depuis cette date, les salaires ont augmenté plus vite au Canada qu’aux Etats-Unis. Trois grands facteurs semblent à l’origine de la faible croissance des revenus aux Etats-Unis. Tout d’abord, le taux de réussite scolaire a augmenté bien plus lentement que dans le reste du monde industrialisé au cours des trente dernières années ; du coup, l’économie américaine a plus de mal à maintenir sa part d’emplois hautement qualifiés et bien rémunérés. Les aptitudes des Américains âgés de 55 à 65 ans en matière de

lecture, d’écriture, d’arithmétique et de nouvelles technologies sont supérieures à celles de la moyenne des personnes du même âge dans le reste du monde, selon l’OCDE. Les jeunes Américains, en revanche, sont à la traîne : les 16-24 ans arrivent quasiment en dernière place des pays riches, loin derrière le Canada, l’Australie et le Japon. Par ailleurs, les entreprises aux Etats-Unis distribuent une plus petite partie de leurs bénéfices à la classe moyenne et aux pauvres que les entreprises équivalentes dans d’autres pays. Les hauts dirigeants gagnent bien plus d’argent aux Etats-Unis, le salaire minimum est plus faible et les syndicats moins puissants. Enfin, les gouvernements au Canada et en Europe occidentale prennent des mesures plus

énergiques pour augmenter le revenu net des classes moyennes en redistribuant de l’argent. Les riches Américains paient moins d’impôts que les riches de nombreux autres pays et les EtatsUnis ne redistribuent pas autant aux pauvres que d’autres nations. Quelles qu’en soient les causes, la stagnation des revenus provoque l’insatisfaction de nombreux Américains. 30 % seulement de la population estime que le pays se dirige dans la bonne direction, selon les sondages. —D. Leonhardt et K. Quealy Publié le 22 avril *Le revenu médian divise la population en deux parties : une moitié gagne moins, l’autre moitié gagne plus. Une personne du 20e centile gagne moins que 80 à 81 % de la population, et plus que 19 à 20 %.

Pas de quoi pavoiser ● A la lecture de l’article du NewYorkTimes selon lequel le Canada aurait la classe moyenne la plus riche du monde, les économistes ont tiqué, les conservateurs ont gloussé et les progressistes se sont étranglés. “Cette étude semble confirmer que la méthode de notre gouvernement pour créer des emplois et de la croissance tout en maintenant un bas taux d’imposition porte ses f ruits”, a déclaré Jason MacDonald, porte-parole du Premier ministre conservateur Stephen Harper. L’article est venu couper l’herbe sous les pieds des partis d’opposition qui rivalisent pour s’attirer les faveurs de la classe moyenne. Justin Trudeau [chef du parti libéral] et Thomas Mulcair [chef du Nouveau Parti démocratique] clament que les Canadiens moyens perdent du terrain, croulent sous les dettes, et que cela nuit à la vitalité économique du pays. Telle n’est pas l’opinion du New York Times. Pourtant, ce n’est pas vraiment ce que disent les statistiques. Les chif f res s’arrêtent à 2010 et l’article prolonge la tendance jusqu’en 2012 en écrivant que le

Canada a “ p r oba bl e ment” dé– passé les Etats-Unis. C’est une hypothèse, non un fait. L’article affirme que les Etats-Unis ont été davantage touchés par la récession de 2008-2009. Rien d’étonnant à cela, le Canada n’a connu ni débâcle financière, ni crise bancaire, ni perte de confiance prolongée des consommateurs ; il n’a donc pas eu à progresser pour dépasser les Etats-Unis. Il soutient également que le pétrole d’Alberta a permis au pays de sortir de la récession. Là non plus, rien d’étonnant. Et il assure que l’impact de la récession a été atténué par les programmes sociaux canadiens, plus généreux que les programmes américains. Il n’y a donc aucune raison, pour les conservateurs, de pavoiser. Le mérite de l’article du New York Times est de montrer ce qui attend un pays riche quand il permet à une minorité aisée de se tailler la part du lion dans le revenu national et quand il tolère des salaires de misère. Le Canada est en train de s’engager sur cette voie.—

Vu du Canada

Toronto Star (extraits) Toronto Publié le 25 avril


AMÉRIQUES.

Courrier international — no 1228 du 15 au 21 mai 2014

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BRÉSIL

La nouvelle université, qui accueille des étudiants de tous les pays lusophones du monde, a transformé cette petite ville de l’Etat du Ceará.

→ Dessin de Falco, Cuba.

la première femme noire à diriger une université fédérale. “Même s’il y a une grande diversité au Brésil, cette université off re un visage bien différent”, nous dit-elle dans son bureau. La première “fournée” de diplômés sortira de l’Unilab en août prochain. Ils sont 120 inscrits pour le bacharelado en humanités, une formation généraliste [équivalent de la licence] qui permet d’acquérir les connaissances de base en sciences humaines. La plupart de ces étudiants souhaitent ensuite se spécialiser, en sociologie, en histoire ou en pédagogie par exemple, même si, comme le souligne le coordinateur du cursus, Maurilio Machado Lima Junior, le diplôme qu’ils décrocheront cette année est reconnu sur le marché du travail. “Nos diplômés trouvent notamment des débouchés professionnels dans les institutions culturelles, aux archives publiques et dans des ONG spécialisées dans les questions de race, de genre ou dans l’histoire afro-brésilienne.”

Stéréotypes. Maurilio Machado

—Piauí Rio de Janeiro

I

ci, dans la petite ville de Redenção [“Rédemption”], la mémoire de la fin de l’esclavage est présente à tous les coins de rue : on y trouve un buste de la princesse Isabelle [qui abolit l’esclavage], le monument Negra Nua [qui représente une “négresse nue” libérée de ses chaînes], un mémorial de la Liberté et même un supermarché baptisé Abolição [“Abolition”]. En 1883, soit cinq ans avant l’adoption de la loi Aurea [la “loi dorée” du 13 mai 1888, qui a aboli l’esclavage au Brésil], cette commune de l’Etat du Ceará fut la première du pays à affranchir les 116 esclaves qui s’y trouvaient encore. A l’époque, dans ce Nordeste brésilien, leur nombre diminuait rapidement – la plupart étant revendus à des propriétaires de champs de café de l’Etat de São Paulo. C’est cette symbolique forte qui a valu à Redenção d’être choisie pour accueillir une université fédérale destinée à des étudiants venus de l’ensemble du monde lusophone, et en particulier d’Afrique. L’Université d’intégration internationale de la lusophonie afrobrésilienne (Unilab) a été créée par une loi de 2010, et les cours ont commencé l’année suivante. Du jour au lendemain, la petite ville

de 27 000 habitants s’est transformée en un centre universitaire multiculturel. Aujourd’hui, l’Unilab compte un peu plus de 1 500 élèves, répartis en sept cursus de premier cycle, et dont près de 400 sont étrangers. La plupart sont originaires de l’Afrique lusophone (Angola, CapVert, Guinée-Bissau, Mozambique, São Tomé-et-Príncipe), mais certains viennent même du TimorOriental, en Asie. La sélection des étudiants étrangers, via un examen à passer dans une ambassade du Brésil, est coordonnée par le ministère des Affaires étrangères. Le campus de la Liberté, le plus grand de l’Unilab, est occupé par une construction basse, à la façade jaune, en bordure de la route qui va de Redenção à Fortaleza, la capitale de l’Etat, distante de 55 kilomètres. L’entrée donne sur une grande cour et un préau sous lequel sont installées des tables, où des étudiants, assis devant leur ordinateur portable, discutent de leur travail et d’autres sujets moins universitaires. Ils sont en majorité noirs, ce qui n’est pas commun dans les autres universités brésiliennes. Ce tableau “réchauffe le cœur” de la rectrice de l’Unilab, Nilma Lino Gomes. Cette pédagogue et sociologue spécialisée dans les questions de race et de genre est

Lima Junior est un jeune diplômé en philosophie de Rio, arrivé à Redenção en 2012 comme professeur d’esthétique et d’histoire de l’art. En pleine préparation des disciplines à proposer au prochain semestre, il dit tout le défi que représente l’ouverture d’une université. “On est sans cesse dans l’expérimentation à l’Unilab. Il n’y a pas encore eu de diplômés, nous n’avons même pas de modèle de diplôme : il va falloir qu’on contacte quelqu’un pour la conception graphique.” Une partie de cette “classe 2014” qui sera diplômée en août prochain a choisi la matière “Représentation et domination”, dont le cours a lieu le vendredi soir. C’est Sebastião André Alves de Lima Filho qui l’assure : ce sociologue qui vit à Fortaleza met près d’une heure en voiture pour rejoindre l’université.

Avant d’entrer en classe, tout en grignotant quelques gâteaux salés, il nous raconte comment l’université est en train de changer la région : “Il y a maintenant des industries qui veulent s’installer par ici, les loyers grimpent. La spéculation immobilière est arrivée jusqu’à Redenção.” Une trentaine d’élèves assistent à son cours ce soir-là. Sebastião André leur passe Mon colonel, un film [français de Laurent Herbiet] de 2006 qui montre la torture telle que la pratiqua l’armée française pendant la guerre d’Algérie. Lors du débat qu’il suscite après la projection, le professeur revient sur la “légitimation politique de la violence de l’Etat” et “les ravages fulgurants du colonialisme”. Quand il demande à sa classe pourquoi les Européens ont colonisé l’Afrique, une élève originaire de Guinée-Bissau, installée dans le fond, parle maind’œuvre bon marché et abondance de matières premières. Cette jeune fille de 20 ans, coiffée de longues tresses, s’appelle Honorata Dias et est née à Bissau, la plus grande ville de son pays, avec près de 400 000 habitants. Etudiante en humanités, elle prépare un mémoire de fin d’études sur la mise en œuvre de la loi imposant l’enseignement de la culture et de l’histoire africaines dans les écoles du Brésil. Comme la plupart des étudiants étrangers de l’Unilab, Honorata vit en colocation avec des compatriotes et fréquente surtout des Bissau-Guinéens. Entre eux, ils parlent un créole qui n’a pas le statut de langue officielle, mais qui est la langue de la rue dans leur pays. La jeune femme a eu du mal à se faire au portugais parlé dans l’Etat du Ceará, raconte-t-elle, ne comprenant tout ce qui se disait en classe qu’à la fin de son premier trimestre sur place. Il a aussi fallu s’adapter à cette petite ville, à l’alimentation, aux habitudes :

“Tout est totalement différent ici”, résume Honorata. A en croire l’expérience de la Bissau-Guinéenne, entre les Brésiliens et les autres étudiants lusophones, la méconnaissance est totale. A son arrivée, Honorata s’est entendu poser une question qui la fait encore rire aux éclats : “On m’a demandé si on dormait avec les lions et les éléphants ! Comment peuton poser des questions pareilles ?” Consciente des stéréotypes sur l’Afrique qui circulent au Brésil, elle s’attache à les dissiper : “Je suis de la capitale, je n’ai jamais vu un lion de ma vie. A part à la télé.” —Bernardo Esteves Publié dans le numéro d’avril

Fortaleza

Redenção

COURRIER INTERNATIONAL

A Redenção, le campus de la diversité

ÉTAT DU CEARÁ

BRÉSIL

Recife

Salvador OCÉAN ATLANTIQUE 500 km

SOURCE PIAUÍ São Paulo, Brésil Mensuel www.revistapiaui.com.br Ce très beau mensuel, publié par le groupe de presse Abril, privilégie les longs articles littéraires, les reportages, les interviews et les portraits de personnalités nationales et internationales. Il accueille de prestigieux graphistes.

Je l’ai appris sur Un Monde d’Info du lundi au vendredi à 16h15 et 21h45 avec

Vivons bien informés.


24.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1228 du 15 au 21 mai 2014 ↙ Dessin de Satish Acharya, Inde.

asie

Inde. Narendra Modi est-il fasciste ? L’arrivée au pouvoir probable de cet ultranationaliste hindou est inquiétante, mais la démocratie indienne survivra, d’après un grand historien du pays.

Chávez. Certes, leurs modèles économiques et leurs idéologies politiques diffèrent, mais Narendra Modi nous rappelle Chávez parce qu’il se présente comme un outsider s’attaquant à l’establishment, qu’il confond l’Etat avec sa propre personne et qu’il n’hésite pas à diaboliser ses adversaires. Le célèbre historien, spécialiste de l’Amérique latine, Enrique Krauze raconte qu’au cours de ses nombreuses visites à Caracas “rien ne [l’] attristait plus que de voir la haine que déversait Chávez sur ses opposants politiques. Cette haine était omniprésente : sur ses bannières et ses affiches, dans ses discours fleuves et dans les déclarations amères des porte-parole à la télévision. Son régime se servait des médias sociaux pour diffuser des théories du complot et des idées reçues.” Quiconque a pu se rendre dans le Gujarat gouverné par Narendra Modi, a étudié ses discours ou observé sa propagande dans les médias sociaux depuis sa candidature au poste de Premier ministre ne manquera pas de faire le rapprochement.

Mégalomanie. Les réussites et

—The Telegraph Calcutta

J

’ai passé l’essentiel du mois de février à New Delhi, à travailler dans les archives et à rencontrer de vieux – et de nouveaux – amis. Naturellement, nous avons beaucoup parlé des élections législatives [d’avril-mai 2014]. Un certain nombre d’écrivains et de militants – que j’admire parfois – redoutent qu’une victoire de la coalition menée par [le nationaliste hindou] Narendra Modi ne débouche sur une période de pouvoir autoritaire, et même fasciste, en Inde. Ils parlent d’un retour à

l’état d’urgence d’Indira Gandhi [qui avait suspendu la démocratie pendant deux ans en 19751976] et évoquent la censure de la presse, l’emprisonnement des opposants et le climat de peur alors omniprésent. Certains s’inquiètent de possibles persécutions et de manœuvres de harcèlement à l’encontre des minorités, d’autres redoutent une politique étrangère aventureuse susceptible d’accroître les tensions avec la Chine et le Pakistan. Ces craintes ne sont pas totalement infondées. Au cours de sa campagne, Narendra Modi a en effet multiplié les remarques

les échecs du “modèle de développement du Gujarat” font l’objet d’un vif débat. Je ne suis pas économiste, mais en tant que biographe je suis frappé de voir à quel point le ministre en chef du Gujarat s’attribue le mérite de toutes les réussites de son Etat. Ses discours sont remarquables par le nombre d’occurrences du pronom “je” – ou ses variantes : “moi-même”, “personnellement”, etc. – qu’ils comportent. Aucun de ses ministres, et a fortiori aucun autre représentant officiel, n’est jamais nommé ou félicité dans ses déclarations. En tant que chef acerbes et personnelles contre de parti [le Bharatiya Janata ses adversaires politiques. Il est Party, BJP, formation nationaégalement peu enclin à accep- liste hindoue issue d’une milice, ter les divergences d’opinion, le Rashtriya Swayamsevak Sangh, comme en témoignent les tenta- RSS] et de gouvernement, Modi tives d’intimidation a un penchant pour contre les écrivains la centralisation et l a mé g a lom a n ie , et les artistes du des caractéristiques Gujarat, l’Etat qu’il dirige depuis 2001. plutôt malvenues chez Ses plus fervents un possible Premier détracteurs parlent ministre d’une nation OPINION de lui comme d’un aussi g ra nde que Hitler ou d’un Mussolini indiens. variée. Vient ensuite la quesLe ministre en chef de l’Etat tion de son idéologie, assez du Gujarat ressemble pourtant peu conforme à la Constitution davantage – du moins par son indienne. Modi est en effet style personnel – à feu Hugo membre de longue date du

Ses plus fervents détracteurs parlent de lui comme d’un Hitler ou d’un Mussolini indiens mouvement RSS, qui n’a toujours pas abandonné l’idée de remplacer l’Etat laïc par un Etat théocratique hindou. L’expression “nationaliste hindou” est apparue dans les années 1990 pour décrire l’idéologie du BJP et du RSS. Du point de vue de la Constitution indienne, la formule est pourtant un oxymore. Le Pakistan est théoriquement et concrètement un Etat islamique. Le RoyaumeUni est officiellement un pays chrétien. Mais la République indienne n’est pas une nation hindoue. Ses fondateurs ont eu la sagesse – et le courage – de ne pas mélanger l’Etat avec la religion. Je suis moi-même hindou et patriote. Ce qui veut dire que ma vie privée porte les marques de mon éducation dans une famille, certes progressiste et hétérodoxe, mais incontestablement hindoue. Et j’aime mon pays. Sur le plan politique toutefois, je m’inscris dans la lignée du mahatma Gandhi et de Nehru [indépendantiste puis premier Premier ministre de l’Inde indépendante] et j’affirme que l’Inde n’est pas et ne sera jamais un Pakistan hindou. On peut être hindou et nationaliste, mais se présenter comme un “nationaliste hindou” est contraire à l’esprit de la Constitution indienne. Si vous êtes persuadé que les hindous méritent une place privilégiée et sont plus légitimes que d’autres à vivre dans ce pays, alors je vous qualifierais plutôt de “chauviniste hindou”. Ce chauvinisme fait intrinsèquement partie de l’idéologie et de la formation politique de Modi. S’en est-il écarté, ainsi que l’affirment certains de ses partisans ? Est-il un chauviniste hindou repenti ? Impossible d’en être sûr. Son attitude était particulièrement éloquente lorsqu’il a refusé, lors d’un meeting, de porter un couvre-chef musulman : il était visiblement révolté à l’idée d’arborer le symbole d’une religion qu’il considère depuis toujours comme étrangère. Notez également que, dans son entretien avec l’agence Reuters, Modi se présente comme un “nationaliste hindou”, ce qui laisse supposer qu’il souscrit toujours au projet


ASIE.

Courrier international — no 1228 du 15 au 21 mai 2014

considÊrer le parti du Congrès [au pouvoir depuis 2004] ou le Troisième Front [coalition de petits partis et de partis rÊgionaux] comme l’ultime rempart contre le fascisme. Pour vaincre le BJP, ils sont prêts à oublier

Contrepoint

Vers un fascisme soft â—?â—?â—? L’histoire europĂŠenne a montrĂŠ que la dĂŠmocratie n’Êtait pas nĂŠcessairement un frein au fascisme et pouvait mĂŞme faciliter son avènement. En cette pĂŠriode de scrutin lĂŠgislatif, une question agite les Indiens : Narendra Modi, pressenti pour ĂŞtre le prochain Premier ministre de l’Inde, est-il fasciste ? Le dĂŠbat fait rage entre ceux qui s’opposent Ă  ce politicien islamophobe et xĂŠnophobe issu du Rashtriya Swayamsevak Sangh (milice nationaliste hindoue, fondĂŠe en 1925 sur le modèle des Faisceaux mussoliniens) et ceux qui le dĂŠfendent, voyant en lui le sauveur de l’Êconomie indienne. Apoorvanand, enseignant Ă  l’universitĂŠ de Delhi, explique sur le site Redi.com, citant l’Êcrivain Umberto Eco, qu’il faut rester extrĂŞmement vigilant. L’intellectuel Kanti Bajpai ĂŠvoque dans The Times of India un “voyage vers le fascisme softâ€? : “L’Inde ira vers un fascisme soft plutĂ´t que dur, car le pays est grand, divers, a une culture de dĂŠbat, et le bras administratif du gouvernement est faible. Ceux qui veulent un fascisme plus dur n’arriveront pas Ă  l’imposer sur tout le territoire. [‌] Qu’est-ce qui explique la montĂŠe du fascisme soft ? En bref : l’idĂŠologie Ă  la Modi, l’adhĂŠsion des marchĂŠs (des grandes et des petites entreprises), le dĂŠsintĂŠrĂŞt de la classe moyenne [pour les autres idĂŠologies] et les mĂŠdias [qui orent Ă  Modi une visibilitĂŠ sans prĂŠcĂŠdent].â€? Le dĂŠbat est vif, tandis que les “hindous d’Internetâ€?, dĂŠfenseurs de Modi et de l’extrĂŠmisme hindou, hyperactifs en ligne, continuent de s’acharner contre toute forme de critique visant le nouvel homme fort du pays.

le nĂŠpotisme, la culture dynastique du parti du Congrès et le fait que de nombreux responsables rĂŠgionaux se comportent largement comme des autocrates. Par ailleurs, ceux qui pensent que l’accession de Modi au poste de Premier ministre pourrait ouvrir une pĂŠriode de pouvoir “fascisteâ€? et d’Êtat d’urgence en Inde sousestiment la force de nos institutions dĂŠmocratiques et la soliditĂŠ de notre système fĂŠdĂŠral. Lorsque Indira Gandhi a dĂŠcrĂŠtĂŠ l’Êtat d’urgence, en 1975, le Congrès ĂŠtait au pouvoir dans tous les Etats

Des institutions dÊmocratiques et un système fÊdÊral robustes sauf un. Aujourd’hui, si le BJP de Narendra Modi remporte les Êlections lÊgislatives, le parti aux commandes du pouvoir central ne sera pas à la tête de tous les Etats. Et même si certains mÊdias s’alignent derrière Narendra Modi, d’autres garderont leur indÊpendance. En outre, les rÊseaux sociaux resteront impossibles à contrôler ou à censurer.

Electorat. La candidature de Modi s’appuie sur deux catÊgories d’Êlecteurs : un solide noyau d’hindutvawadis [partisans de l’idÊologie extrÊmiste hindoue] et un groupe plus hÊtÊrogène de citoyens dÊsenchantÊs – à juste titre – par la

profonde corruption du Congrès. Ces derniers sont gĂŠnĂŠralement trop jeunes pour se souvenir des ĂŠmeutes des annĂŠes 1980 et 1990 et de la campagne pour la construction d’un temple Ă  Ayodhya [après la dĂŠmolition, illĂŠgale, d’une mosquĂŠe]. Ils pensent – ou espèrent – qu’une fois au pouvoir Ă  New Delhi Narendra Modi saura calmer ses ardeurs et aďŹƒcher ses ambitions en termes de dĂŠveloppement ĂŠconomique. Si Narendra Modi devient Premier ministre, quelles politiques dĂŠfendra-t-il ? Si le RSS demande – ce qu’il ne manquera pas de faire – Ă  choisir les ministres de la Culture et de l’Education (et quelques autres), Modi cĂŠdera-til Ă  leur volontĂŠ de promouvoir la propagande chauviniste ? Si les gros bras du Bajrang Dal [une des branches jeunesse du RSS, composĂŠe de jeunes miliciens] et du Shiv Sena [parti rĂŠgionaliste xĂŠnophobe implantĂŠ Ă  Bombay] s’en prennent Ă  des ĂŠcrivains et Ă  des artistes jugĂŠs trop indĂŠpendants, prendra-t-il des mesures contre eux ? Lorsque les mĂŠdias critiqueront les dĂŠcisions de son gouvernement, Modi cherchera-t-il Ă  les museler ? Acceptera-t-il l’indĂŠpendance et l’autonomie des institutions publiques et du service public, ou devront-ils tous s’aligner derrière le parti ? Toutes ces questions sont lĂŠgitimes. Elles le sont en raison du passĂŠ de Modi Ă  la tĂŞte du Gujarat [on l’accuse d’avoir laissĂŠ faire, voire d’avoir commanditĂŠ, des pogroms antimusulmans en

2002], mais aussi Ă  cause du souvenir qu’a laissĂŠ le BJP, sous la coupe du RSS, la dernière fois qu’il ĂŠtait au pouvoir (1998-2004). Il est toutefois prĂŠmaturĂŠ et alarmiste de s’inquiĂŠter d’un retour Ă  l’Êtat d’urgence ou d’un pouvoir “fascisteâ€?. Il se pourrait que ďŹ n mai 2014 [les rĂŠsultats seront connus après le 16 mai] l’Inde soit dirigĂŠe par un Premier ministre arrogant et sectaire Ă  la place de l’incompĂŠtent [Manmohan Singh] qui nous en tient lieu aujourd’hui, mais la dĂŠmocratie indienne – et l’Inde elle-mĂŞme – y survivra. —Ramachandra Guha* PubliĂŠ le 22 mars * Historien indien, auteur notamment d’une biographie du mahatma Gandhi.

SOURCE

THE TELEGRAPH Quotidien Calcutta FondÊ en 1982 dans la capitale du Bengale-Occidental, ce quotidien anglophone, connu pour le sÊrieux de ses analyses politiques, est un des titres les plus diusÊs du pays : il a plus de 1,25 million de lecteurs (chires de 2012).

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ASIE

CHINE

Les attentats ouïgours se propagent Plusieurs attaques récentes hors du Xinjiang sont attribuées à des “séparatistes” de cette région du Nord-Ouest. Pékin affiche une volonté d’apaisement tout en lançant des mesures antiterroristes.

Courrier international — no 1228 du 15 au 21 mai 2014

↙ Dessin de Hajo, Liban. grande fermeté. Attribués à des extrémistes religieux ouïgours du Xinjiang, ils soulignent les failles chroniques de la politique du gouvernement central à l’égard des minorités ethniques et la nécessité de la repenser en profondeur. Après le Tibet, le Xinjiang est devenu ces dernières années un foyer d’instabilité. Ainsi, le 28 octobre dernier, une voiture a foncé dans la foule avant de prendre feu devant la place Tian’anmen ; fin avril, un attentat à la bombe a été perpétré à Urumqi juste après la visite du président Xi Jinping au Xinjiang. Ces attaques suicides, en lien avec le Xinjiang, visent de toute évidence le pouvoir chinois et remettent en question la validité de la politique “du bâton et de la carotte” que conduit le Parti communiste chinois (PCC) dans cette province de l’ouest du pays.

Ajustements. Le mois dernier, à l’occasion

—Shun Po (Hong Kong Economic Journal) Hong Kong

L

e 6 mai au matin, à la gare de Canton, un homme coiffé d’un calot blanc [porté par certains musulmans de Chine] a agressé des passagers à l’arme blanche, faisant six blessés. Après Kunming le 1er mars [29 morts, 130 blessés] et Urumqi le 30 avril [3 morts, 79 blessés], Canton est la troisième capitale provinciale dont la gare est la cible d’une telle attaque. Ces déchaînements de violence aveugle contre des innocents sont effroyables et doivent être condamnés avec la plus

de sa visite, Xi Jinping a rappelé le fondement de la politique chinoise au Xinjiang : administrer d’une main de fer dans un gant de velours. Il a cependant aussi annoncé des ajustements, notamment un effort pour “apaiser la situation dans l’Ouest” afin de garantir l’unité nationale. Alors que la vague de violence partie du Xinjiang gagne le Sud-Ouest et même l’ensemble du pays, la stabilité sociale nécessite une consolidation urgente de la politique antiterroriste nationale [voir ci-contre]. Après les terribles émeutes [dirigées contre les Hans, ethnie majoritaire en Chine] qui avaient éclaté à Urumqi le 5 juillet 2009 et s’étaient soldées par près de 200 morts et plus de 1 200 blessés, les autorités centrales avaient tiré les conséquences de ce bilan tragique. Ainsi, l’année suivante, Zhang Chunxian remplaçait Wang Yuequan au poste de secrétaire du PCC du Xinjiang, une politique d’administration plus souple y était introduite et Pékin augmentait ses investissements dans la région. En effet, convaincu que les tensions ethniques et l’instabilité sociale au Xinjiang sont dues à la pauvreté, le pouvoir a toujours pensé que la clé du problème résidait dans le

En visite au Xinjiang, Xi Jinping a dit vouloir “rassembler les frères et les sœurs” développement économique de la région et l’accroissement des revenus des Ouïgours. Ces dernières années, le Xinjiang a connu un essor économique remarquable – le PIB a crû de 13 % l’an passé, bien plus que la moyenne nationale, et de grands chantiers ont été lancés –, mais qui s’est accompagné d’arrivées massives de Hans [surtout en ville]. Les bénéfices de cet essor ont été inégalement répartis, et les Ouïgours encore plus marginalisés, ce qui a exacerbé les tensions ethniques. En parallèle, le durcissement des politiques religieuses et culturelles a alimenté le mécontentement des Ouïgours [musulmans]. Dans ce contexte, l’illusion que le développement économique peut suffire à maintenir l’ordre s’évanouit. Lors de sa visite du mois dernier, Xi Jinping s’est rendu à Kashgar, ville du Sud considérée comme l’épicentre du terrorisme. Les analystes y voient un signe de l’importance qu’accorde le pouvoir central à la question du Xinjiang. Pour certains, les propos et les actes du président laissent par ailleurs entrevoir une future révision de la stratégie de Pékin au Xinjiang.

Rassembler. Ainsi, dans ses entretiens avec les responsables locaux, Xi Jinping n’a pas parlé d’améliorer les relations entre les cadres et les masses mais de “rassembler les frères et les sœurs”, ce qui revient à mettre l’accent sur le traitement équitable des différentes ethnies plutôt que sur le rapport de domination entre administrateurs et administrés. C’est une marque de la volonté des dirigeants d’apaiser les tensions et de reconstruire les relations intercommunautaires au Xinjiang sur de nouvelles bases. Ensuite, en matière de développement économique, il a insisté sur la nécessité de soutenir la production des céréales, du coton, des fruits et du fourrage ainsi que l’élevage dans le sud de la région, ce qui profiterait à la plupart des foyers ruraux. Pékin semble donc avoir pris conscience que son modèle de développement axé sur de grands projets dans le secteur énergétique n’a pas eu de retombées économiques pour les populations locales et s’est même traduit par un creusement de l’écart de richesses entre le nord et le sud du Xinjiang. Enfin, s’agissant de l’éducation bilingue [mandarin et ouïgour] et de l’encadrement des religions au Xinjiang, Xi Jinping a fait preuve de souplesse et de réalisme. Il a ainsi affirmé que l’enseignement bilingue pouvait “affaiblir le terrorisme et favoriser la stabilité, renforcer l’ordre et l’unité, garantir les intérêts des habitants du Xinjiang” [le renforcement du mandarin dans l’éducation est toutefois fortement contesté au sein de la minorité ouïgoure]. En gage de son ouverture à l’islam

et de sa volonté d’apaisement des relations avec les musulmans, il a par ailleurs visité une mosquée d’Urumqi, où il s’est entretenu avec des responsables religieux. Les succès et les échecs de la politique du PCC au Xinjiang suggèrent que, si l’amélioration des conditions de vie est utile, les aspects spirituels restent incontournables. En effet, la seule croissance économique ne suffit en aucun cas à garantir une paix et une stabilité durables. Les autorités doivent prendre conscience de l’importance des aspirations politiques, de l’établissement d’institutions, des divisions de la population, des différences culturelles et des conflits confessionnels, et travailler sur ces questions avec toutes les parties prenantes.— Publié le 7 mai

L’enjeu sécuritaire ●●● Le gouvernement chinois a rendu public le 7 mai son Livre bleu 2014 sur la sécurité de l’Etat, soulignant l’“intensification des activités terroristes sur le territoire chinois en 2013” et leur extension géographique. Selon ce rapport, la Chine a subi en 2013 dix attentats terroristes, dont certains à l’arme blanche. Le pays est mal préparé pour y faire face, estime le rapport. Les récents attentats ont ravivé le débat sur l’introduction d’une loi antiterroriste, à l’étude depuis mars, souligne le quotidien économique 21 Shiji Jingji Daobao. Certains experts insistent sur la nécessité d’une coopération internationale, tandis que d’autres, comme Li Wei, directeur du Centre de recherche sur le terrorisme, soulignent que les efforts doivent être faits en lien avec la population, “sans mélanger le terrorisme et les questions de religions ou de minorités, ce qui serait contreproductif”. Sur le terrain, les autorités mobilisent les forces de sécurité. A Pékin, en réponse à la série d’attentats et à l’approche du 25e anniversaire de la répression de Tian’anmen, le 4 juin, 1 300 policiers armés et 150 voitures de patrouille ont été déployés. Par ailleurs, 232 personnes ont été interpellées au Xinjiang ces six dernières semaines pour avoir “diffusé des vidéos faisant l’apologie de la violence ou du terrorisme”, selon le quotidien officiel Fazhi Ribao.

Urumqi

Kashgar

XINJIANG

TIBET

Pékin

CHINE Kunming

1 000 km

Canton

COURRIER INTERNATIONAL

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ASIE

Courrier international — no 1228 du 15 au 21 mai 2014

VIETNAM

Reconnaître les homos pour faire oublier le reste

explique Thuan. L’homosexualité n’est plus considérée comme une maladie mentale au Vietnam depuis 2011 seulement.” En 2002, les médias officiels vietnamiens décrivaient encore l’homosexualité comme un “fléau social”. Une étude publiée en 2011 a révélé que pour 87 % des personnes interrogées l’homosexualité était une maladie sexuellement transmissible.

Les couples gays pourraient être reconnus par la loi. Certains dénoncent l’opportunisme du Parti communiste, qui cherche à redorer son image côté droits de l’homme.

Instrumentalisation. Le lobby

→ Dessin de Dergachov, Russie.

—The Diplomat Sydney

N

gan et Huong vivent en couple depuis dix ans. Toutes les deux ont grandi à la campagne et se sont installées à Hô Chi Minh-Ville pour leurs études. C’est là, autour d’un café glacé, qu’elles se sont rencontrées. “Nous avons tout de suite eu le coup de foudre”, raconte Ngan, 31 ans. Elles ont attendu un an avant de trouver le courage d’en parler à leurs parents. Devant l’incompréhension de leurs proches, elles ont décidé d’emménager ensemble, alors que dans la tradition il est courant que les jeunes couples s’installent chez leurs parents. Elles vivent sous le même toit depuis neuf ans, mais leur relation n’est pas reconnue par le droit vietnamien. Leur situation pourrait changer rapidement. Après deux ans de délibérations, l’Assemblée nationale du Vietnam va rendre ses conclusions quant à l’amendement de la loi sur le mariage et la famille. Ce texte devrait reconnaître l’existence des couples homosexuels, ce qui serait

une première. “Nous sommes vraiment surpris que le [Parti communiste vietnamien] ait décidé de mettre les questions LGBT à l’ordre du jour et de consulter les citoyens”, déclare Huy, spécialiste du droit à l’Institut de recherche sur la société, l’économie et l’environnement. “C’est un signe qui montre les incroyables progrès réalisés dans ce domaine, même si l’objectif n’est pas tant d’offrir davantage de droits aux couples homosexuels que de mettre fin à un imbroglio juridique.” Cet imbroglio résulte des procès que s’intentent les couples de même sexe lors d’une séparation. En l’absence de loi reconnaissant l’existence des couples de même sexe, le système judiciaire ne sait comment résoudre les problèmes liés à la garde des enfants, à la transmission de patrimoine et à la succession. La justice vietnamienne a ainsi appelé à la rescousse le Parti communiste. Et c’est à l’occasion de la révision par le ministère de la Justice de la loi sur le mariage et la famille que le gouvernement s’est emparé

du sujet ; la Constitution prévoit en effet que les lois soient révisées tous les dix ans. En interne, la question du droit des homosexuels divise les cadres du Parti communiste. Le ministère de la Justice et, dans une moindre mesure, le ministère de la Santé sont considérés comme les plus progressistes. En 2012, le ministre de la Santé, Ha Hung Cuong s’était exprimé en faveur du mariage homosexuel, jugeant qu’il était “inacceptable de créer des discriminations sociales à l’égard de la communauté homosexuelle”. L’homosexualité reste un sujet tabou au Vietnam, où la morale confucianiste est encore très répandue, et certains militants reconnaissent même qu’il est sans doute encore trop tôt pour légiférer sur le mariage. Selon Thuan Nguyen, directeur de l’Isee, une association réclamant davantage d’intégration des LGBT dans l’activité économique, il faut surtout changer les mentalités. “Les gens continuent à croire qu’il s’agit d’une maladie mentale ou d’une maladie honteuse,

homosexuel reconnaît que le combat pour l’égalité des droits dans le mariage doit d’abord obtenir le soutien de la majorité des citoyens avant de recevoir l’aval du Parti communiste, qui selon Thuan est plus occupé à assurer sa légitimité. “Les droits des LGBT ne sont pas la priorité du gouvernement, plus préoccupé par la croissance économique, la réduction de la pauvreté, l’emploi et la stabilité.” Le Parti communiste cherche cependant à instrumentaliser le débat sur le mariage pour tous. Pour un pays souvent considéré comme le plus répressif des Etats de l’Asie du Sud-Est, lancer un débat public sur un sujet aussi controversé peut s’avérer très rentable. “Dernièrement, le gouvernement vietnamien s’est rendu compte que ce thème lui permettait de gagner des points auprès de la communauté internationale”, explique Huy, qui fait partie de l’Isee. Les associations internationales des droits de l’homme ne sont pas dupes. Pour elles, le Parti communiste cherche à exploiter ce thème par opportunisme. En autorisant les manifestations comme la Gay Pride ainsi que les campagnes publiques pour la promotion du mariage, le gouvernement montre sa bonne volonté aux pays occidentaux. Une manœuvre destinée, au dire des militants prodémocratie, à faire diversion tandis que la répression à l’encontre des blogueurs et des dissidents s’intensifie, comment en témoignent les nombreuses arrestations de l’année dernière [le régime est

qualifié d’“ennemi d’Internet” par Reporters sans frontières]. Par ailleurs, les militants homosexuels bénéficient sans le vouloir de la répression du régime communiste à l’égard des religions. Les traditionnels opposants au mariage homosexuel que sont les groupes religieux ont été réduits au silence ces dernières décennies. Il y a beau y avoir officiellement 6 millions de catholiques au Vietnam, on ne les a pas vus manifester, comme ce fut le cas dans les pays occidentaux. Le progressisme du Vietnam contraste avec les lois rétrogrades promues par ses voisins plus conservateurs comme la Malaisie, Singapour et la Birmanie, et le pays devrait être davantage applaudi pour avoir fait avancer le débat, estime Boris Dittrich, responsable des droits des LGBT chez Human Rights Watch : “Cette mesure [reconnaître les couples de même sexe] va vraiment aider les groupes LGBT dans les pays voisins, notamment en Chine, qui pourront citer le pays en exemple. Cette mesure va faire boule de neige.” Même si le Parlement vietnamien ne légalise pas le mariage homosexuel cette année, pour les militants toute reconnaissance juridique du statut de couple homosexuel est un bon début, selon Tung Tran, à la tête de l’ICS, association LGBT qui fait campagne en faveur du mariage gay. “Nous voulons la légalisation du mariage des couples de même sexe, mais pour l’instant nous avons surtout besoin d’une forme de protection juridique pour les couples de même sexe qui vivent sous le même toit”, dit Tung. Pour des couples comme Ngan et Huong, cette reconnaissance légale est déjà un grand pas. Elles ne veulent pas être des pionnières du mariage gay mais juste vivre comme tout le monde. “Nous nous aimons depuis dix ans et nous sommes bien décidées à continuer jusqu’à la fin de nos jours, dit Huong. Pourquoi notre amour aurait-il moins de prix��?” —David Mann Publié le 18 avril


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D'UN CONTINENT À L'AUTRE

Courrier international – n° 1228 du 15 au 21 mai 2014

Belgique.

↙ Dessin de Gaëlle Grisard pour Courrier international.

Une Flamande en Wallonie

non. “Que du contraire”, pour l’exprimer avec un belgicisme. Je dois constater que, pendant mon séjour, j’ai finalement peu parlé des tensions communautaires de ces dernières années avec mes interlocuteurs. Ni eux ni moi n’en avons éprouvé le besoin. Quand la crise communautaire était à son paroxysme, il en allait autrement. Là, en tant que Flamand, on était constamment interrogé sur la question. Les gens voulaient tout le temps entamer des débats sur le sujet. J’ai le sentiment qu’il y a maintenant, des deux côtés de la frontière linguistique, une sorte de lassitude autour de ces questions. En tout cas chez les citoyens lambda. Une Flamande qui travaille à Namur depuis des années m’a dit : “Le sentiment qui domine, c’est qu’il ne faut pas mettre d’huile sur le feu”, ce qui reflétait également mon impression. Chez les Wallons que j’ai rencontrés, j’ai senti une sorte de réticence à aborder des sujets communautaires. On n’en parlait qu’avec beaucoup de précautions. Je m’étais attendue à une défense opiniâtre de la Belgique mais j’ai entendu plutôt de la résignation. On haussait les épaules: “Que voulez-vous que je vous dise ? C’est quand même la Flandre qui va décider de ce qui se passera avec ce pays.” Pour conclure, en plaisantant à moitié : “De toute façon, vous ne voulez plus de nous”. Un sentiment de rejet, donc.

Nina Verhaeghe, journaliste à la VRT, s’est installée pendant quelques semaines en Wallonie. Une expérience surprenante parfois, enrichissante toujours.

Courtoisie. Il y a des choses qui m’ont

—De Standaard Bruxelles

A

ller habiter et travailler quelques semaines en Wallonie, c’est une expérience que je recommande à tout le monde. Cela représente une sortie intégrale de votre zone de confort : une autre langue, un autre travail, une autre ville. Un petit sentiment de vacances aussi, même si c’est pour y travailler. Parce que Namur est une bien jolie ville – la Sambre et la Meuse me man-

quent maintenant ; la Senne et le canal à Bruxelles, ce n’est pas tout à fait pareil – et à cause de la qualité de l’accueil. Ce dernier point partout en Wallonie d’ailleurs. Je le souligne parce que cela ne va pas nécessairement de soi, vu le contexte politique de ces dernières années. En Flandre, on ne parle généralement pas en termes très positifs de la Wallonie et des Wallons. Je me préparais donc à être éventuellement accueillie un peu froidement en contrepartie. Mais en fait,

étonnée. Mon “bonjour” trahit probablement à lui seul mes origines flamandes et, après l’avoir entendu, les gens essayaient bien souvent de m’aider en néerlandais. J’ai rencontré beaucoup de courtoisie linguistique et aussi beaucoup de gêne chez ceux qui ne maîtrisaient pas ma langue. Beaucoup de mes interlocuteurs estimaient non seulement important d’apprendre le néerlandais mais tenaient en plus à faire savoir à mes lecteurs/auditeurs qu’ils étaient en train de le faire. Et donc souhaitaient être interviewés dans cette langue, ce qui a pu occasionnellement poser des problèmes lorsque leur niveau ne s’avérait pas tout à fait suffisant. J’en conclus que le vrai bilinguisme, s’il devient plus fréquent, reste encore relativement rare, mais que la conscience de l’importance de l’apprentissage du néerlandais est, elle, très présente. “Je veux que mes enfants soient bilingues”, m’a-t-on dit à maintes reprises. Ce qui me fait dire que ça tombera à pic parce que, d’ici là, nos jeunes à nous ne parleront pratiquement plus le français. Ce qui m’a aussi frappée, et ce n’est pas la première fois, c’est la différence entre la Wallonie politique et l’opinion publique wallonne. Allez faire des interviews sur un marché en Wallonie et vous ne tarderez pas à entendre “Il y a bien trop de gens qui sont payés à ne rien faire” ou “Moi, je suis pour Maggie De Block”. Et même de temps à autre, “Nous aurions bien besoin d’un Bart De Wever ici”. Dans ce dernier cas, ils ajoutent bien vite “Mais

je tiens à la Belgique”. Selon moi, l’opinion publique wallonne ne diffère pas tant que cela de la flamande. Mais cela ne se traduit pas au niveau politique. C’est difficile à comprendre. Ce qui existe, ce sont des différences au plan de la citoyenneté. En Wallonie, on ne parle pas de la même façon des pauvres, des sans-abri, des mendiants ou des gens qui sont au bas de l’échelle dans les entreprises (les Wallons n’utiliseraient d’ailleurs probablement pas cette expression). Il y a plus d’indulgence et d’empathie. Peut-être parce qu’ils sont plus nombreux à être directement en contact avec des personnes en proie aux difficultés de la vie. C’est clair qu’il y a plus de pauvreté ici. Du fait de la proximité avec la France sans doute, le discours humaniste ne tarde jamais à surgir. Et ce n’est pas qu’un discours : selon moi, les Wallons sont fortement imprégnés de l’idée que tout le monde, quelle que soit sa situation, a droit au respect. Leur côté gauchiste ? Peut-être.

Décalage. Mais je perçois, dans le même temps, beaucoup de pragmatisme et une volonté de mieux faire. Pourquoi persistent-ils alors à voter sempiternellement pour les mêmes partis ? Je n’en sais rien mais je peux deviner. Parce qu’il n’y en a pas d’autres. Beaucoup de partis sont apparus sur le flanc droit au fil des ans mais aucun homme politique crédible et charismatique n’en a émergé. Parce que les gens se cramponnent à ce qu’ils ont : celui qui est sur la défensive se méfie de la nouveauté. Et la Wallonie est très fortement sur la défensive face à la Flandre. J’ai souvent senti un complexe d’infériorité vis-à-vis des voisins du nord. “Vous êtes multilingues. Vous faites tout mieux que nous. Quand je vais à Gand ou à Anvers, je sens un dynamisme que nos villes n’ont pas.” Quelqu’un m’a résumé la situation comme suit : “Beaucoup de gens votent par habitude, parce que c’est quelque chose qui est très ancré ici. A une époque, le PS offrait des solutions qui fonctionnaient. Nous continuons à voter pour eux, même si ces recettes-là ne fonctionnent plus dans le monde d’aujourd’hui. C’est un peu comme ces Flamands qui n’arrêtent pas de dire qu’ils sont opprimés, alors que la Flandre nous domine en tout. Cette image-là est également déconnectée de la réalité .” Pour finir, j’ai aussi visité bon nombre de petites entreprises dynamiques. Un des patrons de celles-ci estimait que la Flandre avait maintenant tendance à se reposer un peu sur ses lauriers alors que la Wallonie cherchait de plus en plus le renouveau. Parce qu’il faut bien. Le seul problème est que toutes ces PME-là sont encore bien trop petites. Mais peut-être devriez-vous aller découvrir cette Wallonie-là par vous-mêmes. Et si j’étais vous, je commencerais mon périple par une petite terrasse en bord de Meuse. —Nina Verhaeghe Publié le 3 mai


Courrier international – n° 1228 du 15 au 21 mai 2014

BELGIQUE.

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FAMILLE

Je jure fidélité à mon enfant Une première à Heusden, dans l’entité de Destelbergen : les parents du petit Gustave Willems (10 mois) se sont solennellement engagés à être de fidèles parents pour la vie.

—De Standaard Bruxelles (extraits)

L

’échevine de Destelbergen [dans la banlieue Est de Gand], Liliane Lebon, a ceint son écharpe pour souligner le caractère solennel de l’événement. “Ce n’est pas une cérémonie officielle mais, en tant que municipalité, nous trouvons néanmoins ceci très intéressant.” Toute la famille de Gustave est là : ses parents, ses cinq frères et soeurs, ainsi que ses grands-parents, oncles, tantes, neveux et nièces. Yves Willems et Karolien Verleyen, les parents du petit bout de chou, promettent “d’être et de rester aux côtés de Gustave” pour lui apporter “sécurité, chaleur et conseils”, de l’éduquer sans violence, de veiller à ce qu’il reçoive une bonne forma-

tion, etc. Ils s’engagent aussi à le tenir en-dehors des conflits qui pourraient se déclencher entre eux deux et à “donner priorité en toutes circonstances aux solutions les plus favorables au bien-être de Gustave”. Deux témoins des parents ont assisté à tout et ont cosigné en quatre endroits. L’idée d’une promesse parentale à la naissance a germé il y a une dizaine d’années dans l’esprit de certains pédagogues mais, à l’époque, elle n’avait guère trouvé d’écho. Jos Willems, grand-père du petit Gustave, mais aussi promoteur de l’asbl Een nieuw gezin (“Une nouvelle famille”), a décidé de lui redonner vie. Idéalement, il souhaiterait que tous les parents souscrivent un tel engagement à l’égard de leurs enfants. “Nous ne voulons pas concur-

rencer les initiatives existantes. Ceci n’est pas une alternative laïque aux baptêmes religieux. C’est quelque chose de bien plus universel”, affirme-t-il. Parce que parentalité et mariage ne vont plus toujours de pair et que les mariages durent de moins en moins longtemps, l’engagement parental deviendrait la seule promesse de fidélité que l’on ne pourrait jamais rompre. “On est parent, on le reste pour toujours, pour le meilleur et pour le pire.” Aux Pays-Bas, il y a déjà cinq ans qu’une variante de ceci est imposée en cas de divorce : les parents qui se séparent doivent présenter au juge un plan de parentalité. Une enquête récente du professeur Ed Spruijt, de l’Université d’Utrecht, réalisée à la demande des pouvoirs publics, montre que ces plans de

parentalité n’ont pas encore atteint leur but. Ils n’ont pas réussi à faire baisser le nombre de conflits entre parents, ni à augmenter le bien-être des enfants. Selon Ed Spruijt, cela proviendrait en partie du fait que ce type de plan imposé est rédigé au pire moment possible, lorsque les émotions entre parents en instance de séparation sont à leur paroxysme. “Il faudrait dans la mesure du possible les élaborer avant. Et donc j’applaudis à cette initiative flamande. Cela n’empêchera aucun divorce mais l’engagement initial offre une porte d’entrée pour pouvoir pousser les choses plus loin.” Jos Willems voit les choses en trois temps. D’abord un engagement parental, ensuite un plan de parentalité en cas de divorce et finalement, le cas échéant, un plan pour les beaux-parents. Mais n’est-il pas bizarre d’envisager déjà à ce point le pire à l’occasion d’un heureux événement ? Jos Willems estime que non. “Celui qui souscrit un contrat de mariage détermine bien à l’avance ce qui se passera avec les biens matériels en cas d’échec. Les enfants sont tout de même plus importants, non ?”

Sa belle-fille, Karolien Verleyen, a immédiatement été emballée par l’idée. “Pas pour tenir compte d’une issue funeste, mais parce que j‘aime l’idée de déclarer à notre Gustave qu’en tant que parents, nous serons toujours là pour lui. Les parents n’ont aucun droit sur leurs enfants mais lui a droit à nous et à notre soutien, quoi qu’il arrive et quelles que soient les difficultés qu’il puisse nous occasionner. Mais je suis vraiment très loin d’imaginer un divorce. Je sais bien que tout ceci n’a aucune valeur juridique mais cela a bien un sens pour nous et notre famille et c’est envers eux que nous avons exprimé cet engagement. Au niveau de la société, cela pourrait vite prendre du sens également, parce que c’est une idée indépendante de toute croyance et de toute idéologie. Même les parents qui ne se marient pas et ne font pas baptiser leurs enfants auraient ainsi l’occasion d’exprimer leur engagement.” Il est d’ailleurs parfaitement possible de combiner les deux : dimanche prochain, Gustave sera baptisé, avec l’un des neveux et l’une des nièces ici présents comme parrain et marraine. —Veerle Beel Publié le 3 mai

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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1228 du 15 au 21 mai 2014

↙ Dessin d’Ammer, Autriche.

union européenne

Elections 2014. Une fausse victoire pour les europhiles Malgré une grande vague eurosceptique annoncée, les partis proeuropéens vont largement remporter les élections du 22 au 25 mai. Mais ils n’auront pas de mandat pour avancer dans le projet d’intégration de la zone euro.

écho avec la formation du groupe Eiffel Europe, rassemblant douze intellectuels français pareillement préoccupés par le besoin d’apporter du sang neuf au projet européen. Les deux groupes réfléchissent à des mesures déterminantes pour le renforcement de l’intégration européenne, et notamment à un nouveau gouvernement économique – limité aux dix-huit pays membres de la zone euro – qui serait nommé par un Parlement de la zone euro. Autre ressemblance frappante, les deux entités mettent également en garde contre l’idée que, six ans après le début de la crise financière, l’Europe serait en train de redresser la barre. “Aucun des problèmes fondamentaux de la crise de l’euro n’a été résolu, ni la crise bancaire, ni la crise de la dette souveraine, ni la crise de la compétitivité”, affirme le groupe de Glienicke.

Taux de participation. De son

—Financial Times Londres

A

Berlin durant la guerre froide, le pont de Glienicke était souvent utilisé par les autorités américaines et soviétiques pour procéder à des échanges d’agents secrets capturés ou autres prisonniers, ce qui

lui valut d’être surnommé le “pont des espions”. Aujourd’hui, dans une Europe qui a tourné la page de ces di���érends idéologiques mais qui peine à ancrer son désir d’unité sur des fondations solides, le pont de Glienicke représente quelque chose de tout autre. L’été dernier, il a été le point de rendez-vous de onze spécialistes

économiques, politiques et juridiques allemands, auteurs d’un manifeste plaidant pour une union renforcée et allant à l’encontre de plusieurs tabous formulés par les responsables politiques et constitutionnels du pays durant la crise de la zone euro. Les propositions du groupe de Glienicke ont rapidement trouvé un

côté, le groupe Eiffel Europe parle d’un “dangereux ressentiment” entre l’Allemagne et les pays du sud de la zone euro. “Tourner le dos à l’Europe serait anachronique aujourd’hui, suicidaire demain. […] L’euro devient une source de divisions. Une partie de l’opinion est égarée.” Reste à savoir quelle influence les idées de ces deux groupes parviendront à exercer à Berlin et à Paris. Ces hommes ont toutefois le mérite d’attirer l’attention sur ce qu’une immense partie des observateurs non européens jugent comme des vérités incontournables concernant les attitudes françaises et allemandes vis-à-vis de l’unité européenne. Si les responsables de ces deux pays décidaient d’ignorer les propositions des groupes Eiffel Europe et de Glienicke, la faute n’en incomberait toutefois pas qu’à leur trop grande discrétion ou aux intérêts bien compris des élites au pouvoir. L’opinion publique a elle aussi un rôle à jouer. Malmenés par la crise de la zone euro, désenchantés par l’incompétence et le manque d’intégrité de leurs responsables politiques et financiers sur les plans national et européen, des millions de citoyens européens donneront leurs suffrages – entre le 22 et le 25 mai – à des partis d’extrême droite, d’extrême gauche, populistes et antieuropéens, ou n’iront même pas voter du tout. Le taux de participation pourrait être le chiffre le plus important

de ces élections. Peut-être les électeurs inverseront-ils la tendance déclinante entamée en 1979 et poursuivie durant les sept dernières élections. Si le taux de participation dépasse les 43 % – son plus bas historique, atteint en 2009 –, cela sera toutefois probablement dû à un plus grand soutien en faveur des partis antiestablishment.

Erreurs de gestion. Voilà pourquoi, même s’ils obtiennent une majorité de voix, les grands partis paneuropéens de centre droit, de centre gauche et les libéraux seraient malavisés de croire que les électeurs leur ont donné mandat pour continuer leurs ambitieux projets d’intégration de la zone euro. Les citoyens ont tiré les leçons des erreurs de gestion européennes et ont appris à ne plus croire les responsables politiques et les technocrates qui promettent solennellement que “plus d’Europe” est nécessairement source de stabilité et de prospérité économique. A vrai dire, les premiers signes de cette lassitude des électeurs remontent à 2005 et aux rejets français et néerlandais du projet de Constitution européenne. Le paradoxe de l’unité européenne reste le même. Le but ultime de ce projet idéaliste est d’enrichir – au sens le plus large possible – l’existence des citoyens européens. Mais ces derniers sont de plus en plus nombreux à rejeter ces bénéfices supposés. Dans son poème intitulé La Solution, Bertolt Brecht proposait un remède satirique à ce problème : lorsque l’élite n’est pas contente de son peuple, ne devraitelle pas dissoudre le peuple et en élire un autre ? Dans le monde réel, les dirigeants européens vont avoir beaucoup de travail pour regagner la confiance de leurs citoyens. —Tony Barber Publié le 8 mai

SUR NOTRE SITE

courrierinternational.com

“Les dangers de l’accord de libre-échange”. Selon George Monbiot, le célèbre chroniqueur britannique, les négociations en cours pour la signature d’un accord de libre-échange entre Bruxelles et Washington sont antidémocratiques. Paru dans The Guardian.


UNION EUROPÉENNE.

Courrier international — no 1228 du 15 au 21 mai 2014

← Dessin de Belortaja, Albanie.

ÉLECTIONS 2014

Les Indiens s’inspirent de Gandhi… et nous ? Malgré leurs différences, l’Inde et l’Union européenne partagent les mêmes enjeux. L’égalité des chances et le rétablissement de la crédibilité de la classe politique sont primordiaux pour les deux démocraties.

—NRC Handelsblad Amsterdam

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n 2014, les deux plus grandes agglomérations démocratiques du monde se seront rendues aux urnes. Du 6 avril au 12 mai, les Indiens ont voté, et du 22 au 25 mai ce sera au tour des Européens. Ensemble ils représentent un quart de la population mondiale, avec plus de 1,7 milliard d’habitants. En Inde, les élections sont impressionnantes. Pendant près de six semaines, cinq millions de fonctionnaires sont mobilisés pour les élections, et autant de personnes en assurent la surveillance. A première vue, les différences sont criantes. La pauvreté en Inde est bien loin des conditions de vie relativement confortables en usage dans toute l’Europe, même après la crise. Et, heureusement, il n’y a pas en Europe de tensions religieuses et ethniques fanatiques comme en Inde. Pourtant, l’Inde et l’Europe présentent certains points communs. Toutes deux se composent d’un grand nombre de régions, dont la langue, l’histoire, la culture et les structures économiques sont différentes. En Europe comme en Inde, les migrations internes sont un facteur essentiel. Bombay, le cœur économique de l’Inde, ne peut exister sans la main-d’œuvre bon marché du Bihar et de l’Uttar Pradesh, de même que l’économie allemande et l’horticulture néerlandaise ne peuvent survivre sans les immigrés d’Europe de l’Est. Dans les deux cas, la population locale est supplantée par des personnes venues d’ailleurs qui acceptent des salaires inférieurs, et le mécontentement augmente à l’encontre des minorités. En Europe comme en Inde, l’inquiétude s’accroît face à l’incompétence des autorités centrales, aux réglementations absurdes et aux subventions inutiles, accordées notamment au secteur de l’agriculture. Partout,

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les aspirations des classes moyennes jouent un rôle important : elles réclament une croissance économique stable et des libertés nouvelles. Partout on constate que le court terme l’emporte sur le long terme, ce qui a presque toujours pour conséquence l’élection de politiciens médiocres qui n’obtiennent que très peu de respect. Ce dont on a le plus besoin est plus facile à dire qu’à faire. Il faudrait rétablir la crédibilité de la démocratie, qui repose sur deux piliers : une plus grande égalité des chances et la probité des politiciens. L’instauration de l’égalité des chances est une tâche gigantesque en Inde, où vivent 30 % des personnes les plus pauvres au monde et où la position de la femme est généralement déplorable. Le sujet est d’ailleurs à peine un thème sérieux de campagne électorale. Mais, en Europe aussi, il y a du pain sur la planche dans ce domaine. L’égalité des chances implique entre autres de lutter contre les tendances nationalistes et xénophobes, et de supprimer les barrières socioéconomiques et fiscales pour mettre en place un système éducatif et un marché du travail ouverts à tous. Pour que les hommes et les femmes politiques regagnent la confiance des citoyens, il reste du chemin à faire, notamment en Inde. Mais en Europe aussi, nous ferions mieux d’être plus exigeants vis-à-vis de notre classe politique. Par exemple, après une condamnation pour corruption ou fraude fiscale, on ne devrait pas pouvoir être candidat aux élections européennes. Ce qu’il manque à l’Inde aussi bien qu’à l’Europe, c’est une figure de proue. Un

politicien ou une politicienne que l’on admire pour ses idées, pour sa capacité à mettre de côté ses intérêts personnels et les enjeux du pouvoir, et qui puisse servir à tous de référence. En l’occurrence, l’Inde a une longueur d’avance : elle a le mahatma Gandhi, personnalité mythique incontestée. Mais son rôle dans les élections actuelles est limité, même si le dirigeant du parti minoritaire Aam Aadmi le cite explicitement en exemple. Quand on lit la magnifique biographie écrite par Ramachandra Guha [Gandhi Before India, Gandhi avant l’Inde, inédit en France], on ne peut rester insensible à la force de ses idéaux. Malgré les intimidations et les calomnies, il a toujours continué à croire en “l’unité de la nature humaine”. Ce qui va se passer en Inde et en Europe dans les semaines à venir est d’une importance capitale pour le reste du monde. Si les électeurs boudent les urnes et que les partis extrémistes marquent des points, ça sera au détriment de la démocratie et ça fera avancer ceux qui veulent faire l’impasse sur la voix et la liberté des citoyens, à quelque niveau que ce soit. Même une figure de proue comme Gandhi ne pourra lutter contre cela. —Louise O. Fresco Publié le 7 mai

ministre du Commerce Anand Sharma d’action “unilatérale… sans aucune consultation officielle préalable”, est sans doute quelque peu excessif. L’UE avait fait part à l’Inde de ses inquiétudes dès le mois de mars. Mais le rôle joué par l’Autorité du développement des exportations de produits issus de l’agriculture, chargée de s’assurer que les produits exportés répondent aux normes sanitaires et phytosanitaires des pays importateurs, reste flou. Rappelons également que le nombre des chargements de mangues et de légumes contaminés en 2013 a atteint des records. Les problèmes récurrents de contamination dans la filière de la crevette posent également problème. Si l’Inde tient à sauver sa réputation, il lui faudra mettre en place des mécanismes draconiens pour faire respecter les normes des produits destinés à l’exportation. Et ces nécessaires mises au point devront être conçues avec l’implication des autorités techniques et scientifiques, car sur ces marchés, certes lucratifs mais où la compétition fait rage, le pays doit devenir un partenaire exemplaire aux exigences sanitaires irréprochables.

Si l’Inde tient à sauver sa réputation, il lui faudra mettre en place des mécanismes draconiens

De son côté, l’UE devrait faire en sorte que sa décision ne semble pas avoir pour but de pénaliser l’Inde, ce qui serait injuste et compromettrait son commerce avec le sous-continent. Comme l’a souligné Anand Sharma, les négociations menées actuellement en vue d’un vaste accord commercial et d’investissement entre Inde et l’UE reposent sur la confiance et visent à libéraliser les échanges. Bruxelles devrait prendre en compte les préoccupations nationales de l’Inde et pourrait corriger le tir en évaEconomie. Le 1er mai, l’Union luant les risques de manière adaptée. S’il est effectivement possible qu’une certaine a fermé ses frontières au fruit frange de la bureaucratie de l’UE fasse de national indien. Une décision cette mesure un moyen de pression dans le injuste qui risque de contexte des négociations sur un accord de compromettre des négociations libre-échange, ainsi que sur d’autres quessur un accord de libre-échange, tions bilatérales, il s’agit ni plus ni moins toujours en cours depuis 2007. d’une injustice. Même si l’Europe n’est pas un marché important pour les mangues indiennes – il représente 4 071 tonnes –, une interdiction —The Hindu Madras entraîne le plus souvent une baisse des prix. Environ 80 % des exportations indiennes près avoir découvert la présence de sont à destination de l’Asie de l’Ouest. Ce “parasites d’origine non européenne” que devrait faire l’Inde, c’est accroître sa l’UE a décidé d’imposer un embargo marge de négociation en améliorant la quasur les importations de mangues Alphonso lité de ses exportations. Elle serait dès lors et quatre variétés de légumes jusqu’en inattaquable. Tout l’écosystème de l’expordécembre 2015. Premier producteur de man- tation, des exploitants aux exportateurs, gues au monde, l’Inde en exporte chaque en passant par les sociétés de conditionannée environ 55 000 tonnes. nement, devrait satisfaire aux exigences Inutile de dire que l’Inde a très mal pris de qualité et de sécurité internationales. — cette décision. Cela dit, parler comme le Publié le 9 mai

La mangue de discorde

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Courrier international — no 1228 du 15 au 21 mai 2014

à la une

BOKO HARAM

Le 17 mai, la France accueille un sommet africain sur la sécurité au Nigeria et dans la région. En effet, depuis cinq ans, Boko Haram y sème la terreur, faisant des centaines de morts. L’enlèvement, le 14 avril, de plus de 200 lycéennes “promises à l’esclavage et au mariage forcé” a plongé le pays dans une horreur sans précédent et suscité un élan de solidarité international. Comment ce mouvement a-t-il pu s’ancrer dans la démocratie nigériane en plein essor économique (p. 32) ? Selon l'écrivain Wole Soyinka, cette violence trouve ses racines dans la dictature des années 1990 (p. 34). Pour la combattre, les armes ne suffisent pas souligne (p. 34) le quotidien nigérian The Punch. —Service Afrique


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Courrier international — no 1228 du 15 au 21 mai 2014

LA SOIF DE SANG Les grandes puissances en ordre de bataille La solidarité et l’aide militaire internationales sont indispensables. Mais, pour éradiquer Boko Haram, il faut s’attaquer à ses sources de financement. Surtout, il revient aux autorités religieuses islamiques de se mobiliser pour combattre la secte. —L’Observateur Paalga Ouagadougou

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↑ Abuja, le 30 avril. Rassemblement de femmes devant le Parlement nigérian. Elles réclament une intensification des recherches pour retrouver les lycéennes kidnapées. Photo Afolabi Sotunde/Reuters

onstrueux”, “révoltant”, “abominable”. On ne se lassera pas de s’indigner de la dernière barbarie en date de Boko Haram, cette secte islamiste qui vient d’enlever [le 14 avril] plus de 200 lycéennes dont le seul tort est d’être allées à l’école des Blancs. Des Blancs dont l’éducation est jugée par le groupe djihadiste nigérian comme un “péché”. Restée longtemps une cause orpheline, la lutte contre le monstre né [au Nigeria] de l’esprit ténébreux de l’illuminé Mohamed Yusuf, tué en 2009 [par les forces nigérianes], retient enfin l’attention de la communauté internationale. Il était temps. Temps d’anéantir cette imposture qui avilit la parole d’Allah, pervertit les enseignements de Mahomet et déshonore l’islam. Depuis lundi [5 mai], jour où le monde entier a appris, avec effroi, que les adolescentes enlevées depuis le 14 avril allaient être réduites en esclavage et vendues sur le marché comme du bétail, les grandes puissances sont en ordre de bataille. Américains, Britanniques et Français ont décidé d’apporter leur soutien au gouvernement nigérian, décrié de toutes parts pour son incapacité – si ce n’est son incompétence – à libérer les captives. Même les Chinois, qui ont fait de la non-ingérence dans les affaires domestiques d’un pays ami le principe de leur politique de coopération, s’en mêlent. C’est dire

l’émotion suscitée par les cris de détresse de ces mères, dont certaines en sont venues à préférer entendre la nouvelle de la mort de leurs filles plutôt que de les savoir vivantes entre les mains de Boko Haram. Certes, cette coalition internationale contre le groupe salafiste nigérian ne fera pas une guerre éclair, malgré la mutualisation des moyens humains, financiers, militaires et technologiques. Mais, si tout se passe comme promis, point de doute sur l’issue : sur le terrain, on parviendra, sinon à anéantir, du moins à réduire sérieusement la capacité de nuisance de la secte. Toutefois, la lutte armée ne saurait constituer la panacée contre ces émules des talibans afghans. A cette nécessaire option militaire doit s’adjoindre une stratégie de combat autrement plus efficace. Il s’agit de s’attaquer à Boko Haram par le nerf de la guerre. C’est-à-dire d’assécher toutes ses sources de financement, internes et externes. Car l’impressionnant arsenal de guerre dont la secte dispose, le nombre de combattants qu’elle entretient et les moyens de communication sophistiqués qu’elle utilise sont la preuve que cette organisation salafiste bénéficie de fonds secrets. De la même manière qu’elle bénéficie de complicités aussi bien au sein de l’armée nationale qu’auprès de certains leaders religieux locaux. Sinon comment comprendre que, dans l’Etat de Borno, son fief, Boko Haram puisse cacher tous ces véhicules blindés et toutes ces armes automatiques sans qu’on s’en aperçoive ? Aussi convient-il de combattre la secte sur son propre terrain : la religion. A l’instar d’Al-Azhar en Egypte, la plus haute autorité de l’islam sunnite, les organisations et les Etats musulmans du monde entier, tous les muftis et autres mollahs dont les voix font autorité dans la communauté des fidèles doivent sortir de leur silence pour dénoncer toute forme d’exploitation de la foi à des fins étrangères aux préceptes du Prophète. C’est pourquoi il faut saluer le courage de la jeune militante pakistanaise de 16 ans Malala Yousafzai, qui a survécu miraculeusement en 2012 à une tentative d’assassinat pour s’être exprimée en faveur de l’éducation des filles. Cette adolescente, qui vit depuis à Londres et a reçu le prix Sakarov pour les droits de l’homme, a montré la voie, la vraie, en condamnant sur la chaîne CNN l’enlèvement de ses “sœurs” : “Boko Haram ne comprend pas l’islam et n’a pas étudié le Coran. Il est en train de faire une mauvaise utilisation du mot ‘islam’.” Si d’autres Malala daignaient donner de la voix ! —Alain Saint Robespierre Publié le 8 mai

CHRONOLOGIE

Février 2002 Création de Boko Haram par l’imam Mohamed Yusuf, théologien formé en Arabie Saoudite. 22 décembre 2003 Premières offensives de Boko Haram contre les forces de sécurité. Juillet 2009 Les forces de sécurité affrontent les activistes de Boko Haram pendant cinq jours. Bilan : 700 morts dont 300 terroristes. Mohamed Yusuf est tué par l’armée. Juillet 2010 Abubakar Shekau se proclame nouveau leader de Boko Haram. Escalade de la violence qui fait plusieurs milliers de morts. Août 2011 Attentat de Boko Haram contre le siège des Nations unies à Abuja. Bilan : 23 morts. Mai 2013 L’état d’urgence est instauré dans le nord-est du Nigeria. L’armée bombarde les villages suspectés d’abriter des membres de Boko Haram. En réponse, la secte rase des villages entiers, soupçonnés de soutenir l’armée. 14-15 avril 2014 Boko Haram fait 70 morts dans un attentat à Abuja et enlève plus de 200 lycéennes. 4-5 mai 2014 11 autres lycéennes sont enlevées. Attaque de Gamburu, ville du nord du pays, faisant plus de 300 morts.


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À LA UNE

Courrier international — no 1228 du 15 au 21 mai 2014

Le mal s’étend La première puissance du continent est en échec dans sa lutte contre l’organisation terroriste, qui est le symptôme d’un malaise profond. —Daily Maverick Johannesburg

O

n serait tenté de voir dans Boko Haram et les atrocités commises par ce mouvement une aberration, un obstacle temporaire sur la trajectoire ascendante, lente mais inexorable, du Nigeria. Car enfin, le pays représente la première économie d’Afrique et sa démocratie fonctionne vaille que vaille. Mais la violence ne cesse pas – et même s’ils multiplient les déclarations optimistes, presque risibles, les leaders du Nigeria sont impuissants à y mettre fin. Au début de l’année, Goodluck Jonathan, le président nigérian, a déclaré que son gouvernement vaincrait l’organisation islamiste Boko Haram. Ce n’était plus qu’une question de temps. “L’insurrection de Boko Haram est un défi temporaire, a-t-il assuré. Nous allons en venir à bout.” Déjà, au mois de janvier, ces propos musclés sonnaient faux – et le fait que le président les ait prononcés d’une chaire de l’Eglise du Christ des nations n’a pas apaisé les tensions interreligieuses. Ayant renoncé à toute forme de diplomatie, le gouvernement de Goodluck Jonathan a mené pendant huit mois une offensive militaire totale contre Boko Haram dans ses bastions du Nord. Trois Etats de la fédération nigériane étaient et restent en état d’urgence, le couvre-feu y est imposé et les communications par téléphone portable y sont coupées. L’armée a été déployée en masse pour traquer les militants, tandis que des bombardiers les harcelaient depuis le ciel. Hélas, Boko Haram n’a pas eu l’air de s’en soucier. Loin de la paralyser, la tactique brutale de Jonathan n’a fait que pousser l’organisation à perpétrer davantage d’attentats terroristes, toujours plus spectaculaires. 2014 est l’année la plus sanglante depuis le début de l’insurrection. Au moins 1 500 personnes ont péri dans plusieurs dizaines d’attentats, et nous ne sommes qu’en avril. Entre 2009 et 2013, de telles attaques n’avaient fait “que” 2 100 morts. Lundi [14 avril], 71 personnes ont trouvé la mort dans une explosion à un arrêt de bus dans la banlieue d’Abuja. Du fait de la proximité avec la capitale, l’événement a attiré l’attention des médias, alors même que l’attentat était loin d’être le plus meurtrier de l’année. Puis le mouvement a encore frappé, enlevant plus de 200 lycéennes dans leur établissement de l’Etat de Borno, dans le Nord-Est. Ce dernier épisode, même s’il est moins coûteux en vies humaines, n’en est pas moins préoccupant, car il témoigne de la force de Boko Haram. Premièrement, le mouvement a réussi à neutraliser les soldats qui avaient été envoyés dans ce lycée pour y assurer la sécurité. La capacité de l’armée à protéger les citoyens nigérians est sérieusement mise en cause. Deuxièmement, en contradiction flagrante avec la volonté affichée par

Repères CES TALIBANS DU NIGERIA Boko Haram : deux mots qui ont le mérite de bien résumer le programme de l’organisation. Ce néologisme haoussa, la langue la plus parlée dans le nord du Nigeria, signifie “l’Occident est impur”. L’organisation a été fondée en 2002 par Mohamed Yusuf, un prédicateur radical de Maiduguri, capitale du Borno, Etat musulman situé dans l’extrême nord de la fédération du Nigeria. Abubakar Shekau est déjà à ses côtés. Mais ce n’est qu’en 2009 que Boko Haram se signale par des attentats meurtriers. En juillet de la même année, l’armée lance une opération militaire contre la secte. Mohamed Yusuf est tué. L’Etat nigérian croit avoir décapité le mouvement. Erreur ! Depuis, l’organisation s’est radicalisée, sous la direction de Shekau, semant de nouveau la terreur. Boko Haram est bien implantée dans le nord du pays – essentiellement musulman –, où il réclame l’application de la charia. Le reste de la fédération nigériane est peuplée pour moitié de musulmans et pour l’autre moitié de chrétiens et d’animistes.

Dans de nombreuses zones du pays, les pouvoirs publics négligent la sécurité

le gouvernement de faire sortir de ses retranchements Boko Haram, les militants ont manifestement les équipements et les moyens nécessaires pour cacher 200 lycéennes terrorisées. Par ailleurs, l’attentat contre l’école était hautement symbolique. Le nom Boko Haram se traduit approximativement par “l’éducation occidentale est interdite”. L’organisation incite les parents à envoyer leurs enfants dans des écoles islamiques. Autant dire que cet attentat contre le lycée de Borno constitue une mise en garde contre ceux qui désobéissent. C’est en effet dans les écoles que les enfants se voient inculquer les valeurs de l’Etat – et, en ce qui concerne le Nigeria, l’attachement à une démocratie laïque et pluraliste –, et c’est contre ces valeurs que lutte Boko Haram. Pour l’essentiel, l’Etat nigérian a trahi sa population. Certes, il croule sous les pétrodollars, mais le Nigérian moyen n’en profite pas et l’indépendance du pays ne s’est pas traduite par une amélioration de son niveau de vie. Pourquoi n’aspireraitil pas au changement ? “La plupart des Nigérians sont plus pauvres aujourd’hui qu’ils ne l’étaient en 1960, quand le pays est devenu indépendant”, assure l’ONG International Crisis Group. “Ils sont victimes de la ‘malédiction des ressources naturelles’ et d’une corruption généralisée. L’agriculture, autrefois pilier de l’économie, est en difficulté. Dans de nombreuses zones du pays, les pouvoirs publics négligent la sécurité, la qualité des routes, l’approvisionnement en eau ou en électricité, l’accès à la santé et à l’éducation. Dans l’extrême Nord, la situation est épouvantable. La frustration et le sentiment d’isolement peuvent pousser certains Nigérians à entrer dans des groupes d’‘entraide’ ethniques, religieux, communautaires ou citoyens, dont certains sont hostiles à l’Etat.” La frustration qu’éprouvent les analphabètes, les chômeurs, les laissés-pour-compte fait le lit de Boko Haram. Elle pousse régulièrement de nouvelles recrues vers l’organisation terroriste et lui vaut un certain soutien de la part de la population. Sans quoi elle ne pourrait certainement pas

effectuer des opérations d’une telle ampleur – son rayon d’action s’étend même au-delà des frontières nigérianes. Cela en dit long sur l’inutilité de la riposte gouvernementale : des fusils et des soldats ne pèsent pas lourd face à des décennies de pauvreté et de marginalisation, surtout quand les soldats ont eux-mêmes été impliqués dans des atrocités commises contre la population civile. Au lieu de cela, le Nigeria serait mieux inspiré de se lancer résolument dans une réforme de l’Etat et de combler l’écart de développement entre le Nord et le Sud. Paradoxalement, le président Jonathan a contribué au problème : sa présidence a alimenté le sentiment de marginalisation du Nord, et il est accusé d’avoir rompu l’accord tacite observé jusqu’à présent par le parti qui gouverne, accord consistant à faire alterner au pouvoir un président du Nord et un président du Sud. Il faut dire, à sa décharge, que Jonathan est conscient de la situation. “La vie dans le Nord doit changer, le développement doit s’étendre à l’ensemble du pays”, a-t-il déclaré lors du même office religieux. “Je puis vous assurer que nous allons tout mettre en œuvre pour améliorer la qualité de vie des Nigérians. Mais vous vous doutez que cela ne peut p as se faire du jour au lendemain. Lorsqu’on plante une graine, il faut attendre un certain temps avant de commencer à en voir les fruits.” Ces belles paroles n’ont pas été suivies d’effet : le gouvernement Jonathan n’a pas planté grand-chose jusqu’à présent. Autrement dit, on n’est pas près de voir les fruits du développement. Boko Haram, en revanche, est là pour rester. —Simon Allison Publié le 16 avril

Les attaques de Boko Haram NIGER

TCHAD

YOBE

BORNO Maiduguri

Gamburu Ngala Plus de 300 morts dans une attaque le 5 mai et destruction d’un pont

BÉNIN

Abuja

Chibok Enlèvement de 200 lycéennes le 14 avril

ADAMAWA

Warabe et Wala Enlèvement de 11 lycéennes le 4 mai CAMEROUN

Lagos

Golfe de Guinée 200 km

NIGERIA

Région placée en état d’urgence depuis mai 2013 Nombre de victimes dans les attaques meurtrières de Boko Haram de janvier 2010 à janvier 2014

200

100

50

10

1

SOURCE : REUTERS.


Courrier international — no 1228 du 15 au 21 mai 2014

BOKO HARAM : LA SOIF DE SANG. 37

#BringBackOurGirls ●●● “L’horrible enlèvement, le 14 avril, des lycéennes n’a pas tout de suite capté l’attention du monde”, relève The Guardian. Il a fallu l’appel lancé, une semaine après l’enlèvement, par Oby Ezekwesili, ressortissante nigériane et ancienne vice-présidente de la Banque mondiale pour la région Afrique, demandant au gouvernement nigérian de “ramener nos filles” (bring back our girls). “Cet appel a été relayé par des twitteurs nigérians et repris par près de 2 millions de tweets à travers le monde.” Des milliers de personnes, dont la première dame américaine, Michelle Obama, ont posté leur photo avec le message “#BringBackOurGirls”. C’est à la suite de cette mobilisation sur les réseaux sociaux que le Premier ministre britannique David Cameron, le président américain Barack Obama et le président français François Hollande ont condamné le rapt et envoyé des équipes d’experts. Les médias se sont alors saisis de l’affaire. Et le gouvernement nigérian a réagi en offrant une récompense à quiconque aurait des informations sur la localisation des filles kidnappées.

Les mères douleur de Chibok Dans une vidéo, Boko Haram a revendiqué l’enlèvement de plus de 200 jeunes filles à Chibok, le 14 avril. Désemparées par l’inaction du gouvernement, les mères crient leur détresse. —The Guardian Lagos

L

es images, bouleversantes, en disent long : des mères inquiètes, traumatisées et plongées dans la douleur, réunies dans les rues d’Abuja, de Lagos et d’autres villes du pays pour dénoncer l’insensibilité du gouvernement et sans doute aussi son impuissance à sauver les jeunes filles enlevées le 14 avril, dans l’Etat de Borno [nord-est du pays]. Les nerfs sont à vif, et la demande est sans ambiguïté : les parents et le pays tout entier veulent retrouver ces enfants, et les lamentables aveux du président Goodluck Jonathan déclarant ignorer où elles se trouvent n’y changeront rien. La douleur est encore exacerbée par la vidéo publiée ce 5 mai dans laquelle Abubakar Shekau, le chef de Boko Haram, revendique l’enlèvement et déclare vouloir vendre les jeunes filles comme esclaves. L’espoir demeure de retrouver les lycéennes saines et sauves, mais le flou qui règne sur leur nombre exact est aussi étrange qu’inquiétant. La proviseure du lycée, elle-même mère, a eu la saine audace de démentir les premières estimations selon lesquelles une centaine de jeunes filles seulement avaient été enlevées. Le State Security Service, de son côté, aurait avancé le chiffre de 276, alors que le chiffre de 234, établi par les autorités scolaires, est le plus largement admis. [Depuis, 11 autres jeunes filles ont été enlevées, le 4 mai, lors d’un rapt attribué

aux islamistes de Boko Haram, également dans le nord-est du Nigeria. Près de 300 lycéennes seraient en fait détenues par le groupe.] Il est répugnant de laisser les parents, les proches et tous les Nigérians inquiets et tourmentés sans réponse face à l’ignominie. Les services de l’Etat n’en ont apporté aucune et n’ont fait que jouer la montre. L’armée a tenté une intervention qui s’est révélée lamentable.

↑ Abuja, le 14 avril. Une passante saisie de frayeur devant l'hôpital d'Asokoro où sont acheminées des victimes de l'attentat du même jour contre une gare routière. Photo Afolabi Sotunde/Reuters

A la une

Mesures tardives. En l’état actuel des choses, personne parmi les autorités du pays, du président nigérian jusqu’au moindre soldat, ne doit trouver le repos tant que les jeunes filles ne sont pas libérées et rendues à leurs parents désemparés. Rien ne peut excuser ni expliquer la lenteur et l’incompétence des autorités, criantes aux yeux de tous. La confiance des Nigérians en leur gouvernement s’érode vite, et plus encore depuis cet épisode. Il n’est plus possible d’ignorer les rumeurs de sabotage, voire de défaillance de l’armée. Quand les dirigeants nigérians assumerontils enfin la responsabilité de leurs actions et de leur inaction ? Certes, on peut inciter les familles, les amis, les villageois, à ne pas s’aventurer dans la forêt de Sambisa, bastion des insurgés. Mais les forces de l’ordre et les autorités devraient redoubler d’efforts, car c’est à elles qu’il appartient de protéger les citoyens. Les événements survenus à l’école publique de Chibok depuis le

“Les militaires envoyés par le Pentagone passeront au crible les soldats nigérians avec qui ils devront travailler”, peut-on lire dans l’hebdomadaire nigérian Sunday Trust. Les Etats-Unis veulent vérifier que leurs collaborateurs souscrivent aux “normes américaines en matière de droits de l'homme”.

14 avril justifiaient la mise en place d’un réseau de sécurité efficace, axé sur la prévention. Sous d’autres cieux, le pays serait pratiquement paralysé. Mais, en dehors de quelques mesures tardives décidées par l’Assemblée nationale il y a quelques jours, la vie suit son cours à Abuja. Pourtant, plus de cent foyers pleurent l’enlèvement d’un enfant ! S’agit-il d’enfants de l’élite ? Non. Serait-ce la cause de la lenteur des réactions ? Ce gouvernement va devoir s’expliquer sur beaucoup de choses. Faut-il croire les témoignages selon lesquels les jeunes filles auraient été emmenées au Tchad, au Cameroun, au Niger, certaines mariées de force à des insurgés ? Leurs ravisseurs les endoctrinent-ils ou en font-ils des esclaves sexuelles ? Curieusement, le président Jonathan a cru bon d’annuler la réunion du Conseil exécutif fédéral, mercredi 30 avril, après la mort du frère du vice-président Namadi Sambo dans un accident, comme s’il s’agissait d’une tragédie nationale. La disparition de plus de 200 jeunes filles n’a pas l’air de l’émouvoir autant. En tant que père de la nation et commandant en chef des forces armées, le président n’a pas non plus jugé bon de se rendre auprès des familles de Chibok depuis sa visite éclair à Maiduguri, qu’il a d’ailleurs effectuée à la suite de pressions politiques. Dans ces colonnes, nous avons déjà appelé les autorités à chercher tous les moyens possibles de sortir de l’impasse avec Boko Haram. Mais le gouvernement n’a pas encore fait la preuve de sa détermination. Des dirigeants dignes de ce nom prennent leurs responsabilités et savent communiquer rapidement avec leurs citoyens. Répétons-le, le président Jonathan devrait tout mettre en œuvre pour que ces jeunes filles soient retrouvées.— Publié le 6 mai


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À LA UNE

L’héritage de la dictature Pour le Prix Nobel de littérature nigérian Wole Soyinka, grande conscience de son pays, la violence d’aujourd’hui trouve aussi sa source dans celle de la dictature des années 1990. —Sahara Reporters New York, Lagos

Lorsqu’une nation s’enorgueillit de son admission au club des parias de ce monde, ce n’est qu’une ’indignation et le dégoût qu’éprouvent la plu- question de temps avant qu’elle ne fasse [de tels part des Nigérians devant les atrocités per- individus] des saints ou tout autre modèle de perpétrées récemment par Boko Haram dans fection humaine. l’Etat de Yobe [dans le nord du Nigeria] font Le gouvernement de Goodluck Jonathan a sans aucun doute oublier un détail de ces condensé toutes les formes de perversion morale crimes dont l’importance est pourtant inver- accumulées pendant un siècle dans un symsement proportionnelle à la taille : le nom de l’hô- bole phare qu’il a installé sur un piédestal pour pital où ont été admis les rescapés du massacre que la nation puisse l’admirer, s’en inspirer – [43 lycéens assassinés de nuit dans leur dortoir et même le vénérer. Cette aberration politique, fin février], qui n’est autre que celui du général que le monde entier a été convié à venir voir et Sani Abacha [dictateur qui a régné sur le pays de à célébrer, adresse un message déplorable aux 1993 à 1998], un usurpateur cruel sous le mandat générations futures. L’apparition d’un symbole duquel un président élu et son épouse ont perdu du gouvernement par la terreur aux côtés de la vie et les assassinats – notamment des atten- démocrates convaincus, d’intellectuels, d’hutats à la bombe cyniquement imputés à l’oppo- manistes et de défenseurs des droits humains sition – se sont multipliés. n’est qu’une vile tentative d’octroyer un certiSous sa férule, la torture et d’autres formes de bar- ficat sanitaire à une maladie contagieuse que le barie ont été érigées en mode de gouvernement. Ainsi, bon sens exigerait d’isoler. L’abus de confiance 9 citoyens nigérians, dont l’écrivain et en dit long sur ses auteurs. En reconmilitant écologiste Ken Saro-Wiwa, naissant à des tueurs et à des frauont été pendus à l’issue d’un procès deurs notoires des qualités qu’ils propre à vous donner la nausée, même n’ont pas, on rend un mauvais service comparé aux plus sommaires des jugeà l’Histoire, on profane la mémoire ments, et au mépris des protestations du pays et on en hypothèque l’aveOPINION de la scène internationale. Nous parnir. Cette incapacité à faire la part lons ici d’un homme qui a placé ce des choses, à évaluer une situation pays en état de siège et dont le règne de terreur est le terreau de la future gangrène qui rongera implacable n’avait pas grand-chose à envier aux l’édifice de la nation. déchaînements de violence dont se rend actuelleUne telle renonciation à la rigueur morale nous ment coupable Boko Haram. Voilà le psychopathe ramènera tôt ou tard à la case départ. Les resqui vient d’être canonisé par le gouvernement de capés du fléau portant le nom de Boko Haram, Goodluck Jonathan pour célébrer le centenaire des lycéens pris pour cible dans un lieu consadu traumatisme nigérian [l’unification du pays cré à l’édification et à l’insStruction morale, sont sous la forme d’une colonie]. conduits dans un centre de soins baptisé du nom Il en aura fallu, du temps. L’une des plus larges d’un contaminateur – un meurtrier et un voleur avenues de la capitale du pays, Abuja, porte le nom qu’aucune qualité ne vient racheter, connu sous de Sani Abacha. Aucun des gouvernements suc- le nom de Sani Abacha, dont le trésor de guerre cessifs n’a trouvé le courage politique de décrocher est toujours recherché dans le monde entier et cette plaque – parmi de nombreuses autres – sym- est récupéré petit à petit par des consortiums bole de l’autoavilissement nigérian, pour éviter aux internationaux – sur demande de ce même gougens la vision quotidienne du nom du tortionnaire vernement qui juge bon de l’introniser parmi les de la nation. Même les ministres du Territoire de grands hommes de la nation ! la capitale fédérale, qui en ont pourtant la préroJe ne vois rien de plus grotesque et de plus gative, n’ont pas eu le cran d’engager le processus méprisant pour les luttes de plusieurs de ces et d’en soumettre la suite à l’approbation ou au grands hommes et pour les services qu’ils ont désaveu de l’opinion. J’ai plaidé la cause de cette rendus, en toute abnégation, à l’humanité. Tout “purge” auprès de l’un de ces ministres, et au se tient. Dans un pays qui aime lire les présages, moins d’un chef d’Etat. Le ministre en question la coïncidence ne devrait pas être trop diffia promis, mais ses belles paroles ont duré ce que cile à déchiffrer. Je refuse de prendre part à cet durent les promesses électorales au Nigeria. Le outrage à la nation. chef d’Etat a murmuré quelque chose au sujet de —Wole Soyinka* la crainte de heurter les “sensibilités”. Ces déroPublié le 1er mars bades étaient autant d’illustrations de leur lâcheté * Ecrivain, Prix Nobel de littérature 1986. et amplifiaient le traumatisme des victimes.

L

Courrier international — no 1228 du 15 au 21 mai 2014

Nébuleuse BOKO HARAM CONNECTION “Boko Haram a récolté près de 70 millions de dollars [50,2 millions d’euros] entre 2006 et 2011”, peut-on lire dans le quotidien nigérian Vanguard. Comment l’organisation a-t-elle pu réunir une telle somme ? “Le trafic de drogue, la contrebande, le trafic d’armes, le blanchissement d’argent, les rançons et les vols armés”, répond l’hebdomadaire. Oui, mais pas seulement. Vanguard explique aussi que “l’investissement d’Aqap [Al-Qaida dans la péninsule Arabique] et d’Aqmi [Al-Qaida au Maghreb islamique], ainsi que celui d’Al-Shabab dans la Corne de l’Afrique, ont permis que les mouvements de fonds soient fluides et multioptionnels”. Les liens entre Boko Haram et d’autres groupes terroristes sont donc en train de se resserrer. Et ce, principalement depuis qu’Abubakar Shekau est à la tête de la secte. “Il a prêté allégeance à Al-Qaida et à ses afidés. Il menace l’Amérique dans l’introduction de ses sermons avant de damner tous les chrétiens, politiciens et leaders islamiques nigérians”, explique le site d’information African Arguments. Boko Haram entretient aussi des relations avec de plus petits groupes. “Au Niger, il a acheté les services de jeunes membres de groupes dissidents”, explique le quotidien nigérian Daily Trust.

L’idéologie de la haine Au discours de folie meurtrière de Boko Haram il faut répondre non seulement par les armes, mais aussi par les idées.

—The Punch (extraits) Lagos

L

e problème du terrorisme au Nigeria a pris un tournant historique avec Boko Haram. Quiconque condamne Boko Haram est pris pour cible, et d’un bout à l’autre du pays nombreux sont ceux qui tremblent de peur. Comment un être humain, homme ou femme, peut-il en venir à attacher si peu de prix à sa propre vie ? Quels arguments peuvent convaincre un mortel qu’il a le droit de prendre la vie d’un autre aussi bien que la sienne et qu’il en sera récompensé ? Comment se fait-il que les attaques de Boko Haram soient aussi minutieusement orchestrées et exécutées avec une telle précision et une telle efficacité ? Qu’est-ce qui a pu pousser deux adolescents nigérians nés en GrandeBretagne à poignarder un soldat britannique en


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BOKO HARAM : LA SOIF DE SANG. 39

← Abuja, le 2 mai. Les forces nigérianes sur les lieux d'une explosion à Nyanya, un faubourg de la capitale. Photo Afolabi Sotunde/Reuters

plein jour dans une rue de Londres [en mai 2013], pour ensuite se dire désolés que des femmes et des enfants aient été témoins de ce meurtre ? Qu’est-ce qui motive ces tueurs ? La pauvreté ? Non. C’est bien plus qu’une révolte des pauvres contre les riches, puisqu’ils massacrent indistinctement des riches et des pauvres. C’est plus qu’une guerre religieuse, puisqu’ils assassinent aussi bien des chrétiens que des musulmans. C’est une idéologie ! Une idéologie à laquelle ils ont été soigneusement préparés par un endoctrinement, un enseignement, des prêches et une soumission spirituelle. Le dictionnaire définit l’idéologie comme un ensemble de doctrines, de mythes et de croyances qui guide un individu ou une classe sociale. Celle de Boko Haram s’appuie sur des dispositifs, des méthodes et des plans d’action qui lui sont propres, et le groupe a malheureusement fait du “massacre des infidèles” l’un des grands axes de son action idéologique. Un kamikaze n’a pas peur de mourir. Dans son esprit, mourir est au contraire un privilège. Il y a quelques semaines, sur le marché populaire de l’île de Lagos, j’ai été extrêmement choquée d’entendre devant un étal une jeune femme d’une vingtaine d’années déclarer ouvertement : “Mourir pour Allah est une gloire.” Une autre femme, qui se trouvait être musulmane, l’a interpellée et lui a conseillé d’éviter de fréquenter les “mollahs radicaux” qui vendaient aux gens l’idée d’une mort glorieuse, lui rappelant que ce n’était absolument

← ABUBAKAR SHEKAU,

pas ce que Dieu attendait de ses fidèles. Je me félicite de voir que l’on se méfie de Boko Haram. Nous comprenons tous très bien que cette secte n’est pas dirigée par de pieux musulmans. Son combat n’a donc rien de religieux. Cela étant, il est indéniable qu’elle utilise la religion pour recruter et diffuser son idéologie haineuse. Si nous souhaitons régler le problème Boko Haram, il ne suffit pas de mettre en place un appareil sécuritaire dans tout le pays : il faut aussi éradiquer son idéologie et l’empêcher de se propager, car à l’heure actuelle le mode opératoire de Boko Haram consiste non seulement à poser des bombes, mais aussi à marteler son idéologie néfaste dans l’esprit de gens qui, à terme, se retourneront contre leur propre famille et assassineront leurs proches. “On ne tue pas une idée avec une balle”, a dit un jour le pasteur

combattant de la première heure de Boko Haram, aurait entre 39 et 49 ans. Il était étudiant en théologie quand il a rejoint la secte. A la tête du groupe depuis 2010, il est aujourd’hui l’un des terroristes les plus recherchés au monde. Les Etats-Unis ont offert 7 millions de dollars pour sa capture. Photo AFP

C’est plus qu’une guerre religieuse : ils assassinent aussi bien des chrétiens que des musulmans et conférencier Myles Monroe. L’idéologie du mal doit être contrée par une autre idéologie, et c’est là que nos dirigeants, nos frères et nos sœurs musulman, doivent faire entendre leur voix en s’insurgeant plus vigoureusement qu’ils ne le font contre le “massacre des infidèles”. Il faut davantage d’information, davantage de programmes, notamment à l’intention de la jeunesse, dans les mosquées, les écoles et autres groupes sociaux, afin de couper court à ces discours de haine. Nous devons dénoncer, réprouver et condamner avec force le meurtre d’êtres humains ; nous devons aider les gens à déceler les activités qui, dans leur entourage, risquent de mettre en danger la vie humaine. Actuellement, trop de personnes sont indifférentes à la vie. Nous sommes tellement désensibilisés à la violence que, lorsque nous voyons quelqu’un se faire abattre en pleine rue, nous tournons la tête, nous ne nous sentons pas concernés. Nous devons renouer avec la compassion humaine et apprécier la valeur de la vie de chaque Nigérian. Comment un être humain peut-il penser servir Dieu en égorgeant une fillette dans une école ? Un tel individu est déjà atteint par la folie et, s’il a perdu tout sentiment humain de compassion, c’est parce que quelqu’un a pris le temps de lui inculquer une idéologie néfaste qui a fait de lui un tueur. Chrétiens et musulmans doivent collaborer pour combattre ce mal, car les attentats visent les deux communautés et chaque semaine de nombreux fidèles se pressent dans nos églises et dans nos mosquées. Nous devons utiliser nos sphères d’influence respectives pour combattre du mieux que nous le pouvons Boko Haram, par la prière et par des actions de sensibilisation. Nous devons tous dénoncer haut et fort ce fléau, car, comme l’écrivait dans un tweet Oby Ezekwesili [ancienne vice-présidente de la Banque mondiale pour l’Afrique] : “Nous ne sommes pas impuissants !!!” Les balles à elles seules ne viendront pas à bout de Boko Haram. L’idéologie qui sous-tend le groupe doit être attaquée et éliminée à la racine. L’esclavage est né d’une idéologie selon laquelle certains individus sont nés supérieurs à d’autres, qui doivent les servir. Mais Abraham Lincoln a battu en brèche cette idéologie et, bien qu’il l’ait payé de sa vie, les esclaves ont été libérés. L’apartheid était fondé sur une idéologie qui partait du principe que les Noirs étaient inférieurs aux Blancs, mais cette idéologie aussi a été contrée et éradiquée. Nous devons contrer l’idéologie sinistre qui glorifie la mort et l’assassinat d’autrui au nom de Dieu. Les balles à elles seules ne pourront pas tuer une idéologie, mais une idéologie inverse, systématiquement martelée, saura rappeler à chacun la valeur de la vie humaine. —Busola Jegede Publié le 21 avril


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Courrier international — no 1228 du 15 au 21 mai 2014

tra n sversales.

économie

↙ Dessin d’Alex paru dans La Liberté, Fribourg.

Sciences. ........ 42 Médias. .......... 44 Signaux. ......... 45

Les OPA sont de retour ! Bourse. Comme dans les folles années 2000, une vague de fusionsacquisitions redessine le paysage économique. Notamment en Europe.

—The Economist (extraits) Londres

P

fizeneca ? Pubnicom ? Holfarge  ? Baptiser le groupe issu de l’union de deux marques connues est l’un des problèmes posés par les grandes opérations de fusionacquisition. Un souci auquel les banques d’investissement sont de nouveau confrontées. Car les OPA géantes sont de retour. Espérons que les géants pharmaceutiques Pfizer [américain] et AstraZeneca [britannique], les cimentiers Holcim [suisse] et Lafarge [français] et les agences publicitaires Publicis [française] et Omnicom [américaine] trouveront un nom qui en jette si leur projet de fusion se réalise. [Ces deux dernières ont finalement révélé le 8 mai qu’elles renonçaient à leur projet de fusion annoncé en juillet 2013, invoquant les “défis” encore à surmonter dix mois plus tard.] Quinze grandes transactions, chacune d’une valeur supérieure

à 10 milliards de dollars, ont eu lieu depuis le début de l’année, un record depuis 2007. Si l’on prend en compte les opérations plus modestes, le nombre d’OPA a augmenté de 50 % depuis l’an dernier. Plusieurs indices laissent supposer que cela va continuer. Les frustrations liées à la crise du crédit puis à celle de la zone euro – qui ont tout gelé – ont aiguisé l’appétit des patrons. Les entreprises américaines, les plus actives, ont accumulé des montagnes de cash dont elles ne savent plus que faire. Après avoir rassuré les actionnaires à coups de programmes de rachat d’actions et compris que se développer en Chine et en Inde n’était pas la panacée, elles misent désormais sur les acquisitions. Certaines détiennent d’importantes réserves de liquidités dans leurs filières étrangères, qu’elles ne peuvent pas rapatrier sans payer de lourds impôts. Pfizer dispose ainsi de 69 milliards de dollars à l’étranger, selon Bloomberg. Racheter un concurrent dans un autre pays est un moyen comme

un autre d’utiliser cet argent. Les récentes opérations paraissent d’autant plus colossales que l’euphorie des marchés boursiers a fait grimper le cours des actions des entreprises cibles et de leurs prédateurs. Comme durant la grande vague d’OPA

Une union peut permettre de s’installer dans un pays à fiscalité réduite. du milieu des années 2000, les investisseurs en quête de rendement sont prêts à financer les ambitions des groupes désireux d’avaler leurs concurrents. Mais, pour l’heure, ces fonds sont largement inutilisés. En 2006, deux tiers des acquéreurs avaient financé leur opération avec des emprunts. Cette fois, nombre d’entre eux – même s’ils disposent de liquidités – préfèrent payer en actions. C’est d’ailleurs parce que Facebook a procédé de la

sorte lorsqu’il s’est offert le système de messagerie WhatsApp pour la somme faramineuse de 19 milliards de dollars que ses actionnaires ne se sont pas trop demandé pourquoi le groupe payait si cher pour une société aux revenus quasi inexistants. Les OPA des années 2000 concernaient souvent des secteurs cycliques comme le pétrole, ou des implantations sur des marchés émergents. Celles d’aujourd’hui ressemblent davantage aux grandes fusions industrielles de la fin des années 1990. Comme à l’époque, l’objectif est de réduire les coûts, de dicter les prix et de faire des économies d’échelle. Après des années de croissance faible, beaucoup d’entreprises européennes paraissent sous-dimensionnées par rapport à leurs rivales américaines et, de plus en plus, asiatiques, ce qui en fait plutôt des proies que des prédateurs potentiels. La capitalisation boursière d’Alstom, par exemple, était de 7 milliards d’euros (10 milliards de dollars) avant l’offre de General Electric (qui valait 268 milliards de dollars). Aucune entreprise de la zone euro ne figure parmi les 25 premières capitalisations boursières au monde. Une union internationale peut également permettre de s’installer dans un pays à fiscalité réduite. Le siège du futur groupe PfizerAstraZeneca serait probablement au Royaume-Uni, où l’impôt sur les sociétés est de 21 % (contre 33 % aux Etats-Unis) et où il est plus facile de rapatrier les bénéfices réalisés à l’étranger. En cas de fusion internationale, il faut souvent rassurer les autorités antitrust de plus d’une dizaine de pays, mais aucune n’a récemment bloqué un accord. Les gouvernements, notamment européens, sont tiraillés entre leurs réflexes interventionnistes et la tentation de laisser faire le marché. En dépit de sa détermination à tenir les acheteurs étrangers à distance et à mener une sorte de politique industrielle, la France a peu de munitions et encore moins d’argent. Elle n’a guère les moyens de soutenir ses entreprises ni de faire le tri parmi leurs concurrentes étrangères. Les offres soumises à Alstom par l’américain General Electric et l’allemand Siemens font suite à toute une série d’achats de sociétés françaises par des étrangers : l’opérateur de téléphonie mobile SFR vient d’être repris par le

luxembourgeois Altice ; le cimentier Lafarge sera bientôt aux mains du suisse Holcim, et le chinois Dongfeng s’est offert 14 % du capital de PSA Peugeot Citroën (l’Etat français en a fait autant). La perte probable d’Alstom, ce “joyau industriel”, touche une corde sensible, explique Patrice

L’objectif est de réduire les coûts, de dicter les prix et de faire des économies d’échelle. Geoffron, de l’université ParisDauphine. L’idée que les entreprises françaises ne peuvent pas lutter seules dans le secteur automobile a fini par s’imposer, poursuit-il (en revanche, personne ne semble trop se soucier du ciment). Mais Alstom occupe une position clé dans deux secteurs d’avenir : les énergies renouvelables et le TGV. C’est comme si la France soldait son avenir en même temps que son passé. L’histoire donne souvent raison aux sceptiques qui doutent de l’intérêt des méga-OPA : les synergies promises ne se réalisent pas, et les dirigeants s’embourbent dans des problèmes d’intégration de systèmes informatiques et autres tracasseries. Cela ne décourage toutefois pas les patrons, séduits par l’idée de régner sur des empires agrandis. Il leur suffit même parfois de soupçonner un rival d’envisager une acquisition pour faire eux-mêmes une offre. Les grandes fusions-acquisitions de la fin des années 1990 ont redessiné le paysage, même si toutes n’étaient pas judicieuses. L’histoire semble appelée à se répéter. Publié le 3 mai

Vers un nouveau record Montant des fusions-acquisitions dans le monde (en milliards de dollars) Année entière

Jusqu’au 30 avril

4 000 3 000 2 000 1 000 0 1995

2000

2005

2010

SOURCE : “THE ECONOMIST” (DEALOGIC)

2014


TRANSVERSALES.

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↙ Dessin de Belortaja, Albanie.

Combien vaut réellement la paix ? Théorie. Cela fait longtemps que les économistes s’intéressent à la guerre. Mais aujourd’hui certains se spécialisent dans l’analyse de la paix. Un sujet bien plus complexe.

—Pacific Standard Santa Barbara

L

’étude de la guerre n’a rien de nouveau pour les économistes. Aux EtatsUnis, ils sont nombreux à penser que la guerre est bonne pour l’économie, et Washington semble toujours prêt à les croire. De fait, la guerre est un sujet d’étude idéal : elle coûte très cher et met en jeu des données – argent, armes, victimes – que l’on peut facilement compter et traiter. Mais depuis peu les économistes se penchent sur un sujet plus difficile : la paix. Ces dix dernières années, des chercheurs du monde entier ont fait de grands progrès dans ce domaine. Ils ont découvert que la violence et la guerre étaient terribles pour l’économie, mais que l’on pouvait utiliser la politique économique pour les empêcher. D’après le dernier rapport publié par l’Institute for Economics and Peace [l’Institut pour l’économie et la paix (IEP), organisme de recherches international à but non lucratif], la violence a coûté au monde 9 460 milliards de dollars rien qu’en 2012, soit 11 % du PIB mondial. En comparaison, le coût de la crise financière n’a représenté que 0,5 % de l’économie mondiale en 2009. Jurgen Brauer et John Paul Dunne, rédacteurs en chef de l’Economics of Peace and Security Journal, définissent l’économie de la paix comme “l’étude et la conception des institutions politiques, économiques et culturelles, de leurs interrelations et des politiques visant à prévenir, atténuer ou apaiser tout type de violence latente ou déclarée ou autre conflit destructeur au sein d’une société ou entre sociétés”. En d’autres termes, il s’agit de savoir en quoi la paix affecte l’économie, en quoi l’économie affecte la paix et comment on peut utiliser les méthodes économiques pour mieux comprendre tout cela. Ces thèmes n’ont rien de nouveau, explique Jurgen Brauer, mais auparavant les questions et hypothèses de recherche utilisaient plutôt le mot “guerre” que le mot “paix”.

Quelle est la différence ? La simple absence de violence et de guerre est ce que les chercheurs appellent “paix négative” ; elle n’est qu’un élément du tableau. Il faut également tenir compte de la “paix positive”, c’est-à-dire de l’existence de structures, d’institutions et de comportements qui garantissent la pérennité du système social et l’absence de toute forme de violence. S’il est assez facile d’évaluer l’absence de violence par rapport à la présence de violence, il est beaucoup plus délicat de mesurer toutes les nuances d’un système social durable. Jurgen Brauer défend ardemment l’analyse économique de la paix. Si, par exemple, on consacre 2 % du PIB aux armes, il y a certainement des gens qui tirent profit de la violence et de la guerre. Toutefois, l’économie dans son ensemble s’en sort mieux en situation de paix et la violence rend les choses beaucoup plus difficiles pour les 98 % restants. Le tout est de comprendre comment les sociétés développent la paix positive. L’Indice mondial de la paix (IMP) publié tous les ans par l’IEP depuis 2007 classe les pays du monde à partir de 22 indicateurs de l’absence de violence. Sans grande surprise, l’Islande, le Danemark et la NouvelleZélande étaient en tête du classement 2013 tandis que l’Irak, la Somalie, la Syrie et l’Afghanistan étaient les derniers. Les EtatsUnis occupaient la 99e place sur 162 [et la France, la 53e].

pour la paix. Ces éléments sont répartis en huit catégories appelées “piliers de la paix” : un Etat qui fonctionne bien, une distribution équitable des ressources, une libre circulation de l’information, un environnement sain pour les entreprises, un capital humain important (un bon niveau d’éducation et de santé), l’acceptation des droits d’autrui, un faible niveau de corruption et de bonnes relations avec les voisins. Certaines corrélations vont de soi : les infrastructures de bonne qualité sont souvent détruites par la guerre, l’accès à l’eau peut provoquer des conflits. L’intérêt de ce type d’études, c’est de dévoiler la complexité d’une société qui, tout simplement, fonctionne bien. Une société où tout le monde obtient ce dont il a besoin sans prendre un fusil. La paix semble évidente et facile quand on baigne dedans, et pourtant nous consacrons 11 % des ressources mondiales à créer et endiguer la violence. L’analyse économique de la paix démontre qu’une économie au sein de laquelle chacun dispose du nécessaire

rend la vie plus tranquille, tout en créant de la richesse et des emplois. Il reste bien entendu quelques améliorations à apporter au modèle de l’IEP. L’égalité des sexes, par exemple, est statistiquement associée à l’absence de violence en général. Mais, comme l’IMP ne comprend pas encore de mesure spécifique de la violence sexiste, domestique et sexuelle – faute de chiffres pour tous les pays –, nous ne savons pas exactement comment l’égalité des sexes et la paix interagissent. D’autres types de relations demandent également à être affinés et les chercheurs doivent pour cela mettre au point des méthodes économétriques. Selon Jurgen Brauer, cette approche permet de ne plus limiter l’étude économique de la paix à l’évaluation et à l’analyse de la guerre et des conflits organisés, afin d’élargir la réflexion aux notions de violence ou de non-violence. Pour expliquer son enthousiasme, l’économiste invoque le vieil adage selon lequel ce qui ne peut pas être mesuré ne peut pas être géré. Nous savons déjà fort bien mesurer et gérer la guerre, reste maintenant à le faire pour la paix. —Talia Hagerty* Publié le 22 avril * Consultante en économie de la paix.

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Huit piliers. Comme on dispose de données exhaustives et quasiment mondiales sur l’absence de violence, on peut vérifier s’il existe ou non une corrélation entre la paix et les structures sociales. Cela permet d’obtenir une image de la paix positive. Après avoir procédé à l’analyse statistique des relations entre l’IMP et 4 700 séries de données recouvrant un grand nombre de pays, l’IEP a identifié des groupes d’indicateurs économiques, politiques et culturels – par exemple, l’espérance de vie ou le nombre de lignes téléphoniques pour 100 personnes – qu’il juge déterminants

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TRANSVERSALES

Courrier international — no 1228 du 15 au 21 mai 2014

SCIENCES

↙ Dessin de De Angelis, Italie.

Vie et mort d’une comète Astronomie. Ison a beau s’être désintégrée en novembre, les astronomes lui doivent une fière chandelle. Les observations dont elle a fait l’objet serviront de base pour scruter d’autres objets célestes.

suscité de fortes attentes chez les astronomes professionnels et amateurs. Ils étaient en effet nombreux à espérer qu’elle survivrait à son passage près du Soleil et offrirait un spectacle grandiose dans le ciel nocturne – ainsi qu’un grand nombre de données scientifiques. Mais, en novembre dernier, elle s’est désintégrée de manière spectaculaire quelques heures à peine avant de frôler le Soleil.

Une débutante. Les scientifiques

—Nature (extraits) Londres

S

ur la rive du Potomac, à Washington, dans son bureau encombré de sousverres de bières artisanales et d’une tasse Doctor Who, Karl Battams guette les comètes qui s’aventurent près de la surface du Soleil. Il y a une dizaine d’années, lorsqu’il a rejoint le Laboratoire de recherche navale des EtatsUnis, l’astrophysicien ne s’intéressait pas particulièrement aux comètes. Mais, comme son labo exploite des instruments de deux missions de physique solaire qui sont capables de repérer des objets passant très près du Soleil, il a dû s’y mettre. Ces instruments ont déjà détecté quelque 2 600 de ces

comètes rasantes [sun-grazing], et l’une des tâches de Karl Battams est de faire l’inventaire de ces découvertes. Il est le seul traqueur de comètes rasantes au monde. “Avec un peu de chance, j’aurai un étudiant pour m’aider cet été, mais sinon il n’y a que moi”, explique-t-il. Toutes les comètes du système solaire se déplacent autour du Soleil, mais les comètes rasantes passent à moins de trois rayons solaires du centre de notre étoile (à 1,4 million de kilomètres de sa surface). Karl Battams a accédé à une certaine notoriété l’automne dernier, en devenant l’une des figures du groupe de recherche qui traquait la plus célèbre de ces comètes : la comète Ison. L’entrée d’Ison dans le système solaire interne avait

se demandent pourquoi Ison a connu ce funeste destin. Des résultats préliminaires suggèrent que le noyau était trop petit et trop volatil pour survivre à la chaleur intense du Soleil. C’était une petite comète gazeuse qui n’en était qu’à son premier passage dans le système solaire interne. Il est possible que ces deux caractéristiques l’aient, dès le départ, destinée à cette fin tragique. Sa disparition a cependant suscité un regain d’intérêt pour l’étude des comètes rasantes. Ison avait été repérée alors qu’elle se trouvait encore loin dans le système solaire. Sa trajectoire inhabituelle a par ailleurs permis à divers engins spatiaux en orbite autour de la Terre, de Mars et de Mercure de la photographier sous plusieurs angles, ce qui en fait la comète rasante la plus étudiée à ce jour. La quantité impressionnante d’instruments et de personnes impliqués dans cette campagne d’observation a permis de fixer de nouveaux critères pour la coordination d’une armada de télescopes terrestres et spatiaux. “Il s’agissait de mettre tout cela ensemble ; cela n’avait jamais été fait auparavant”, dit Karl Battams. Depuis des siècles, les astronomes amateurs voient des objets disparaître derrière le Soleil et réapparaître de l’autre côté. En 1687, Isaac Newton publiait les premiers calculs de l’orbite d’une comète rasante, démontrant du même coup que la grande comète de 1680 [l’une des plus spectaculaires jamais observée, réputée visible même en plein jour, et la première découverte au télescope] était soumise à sa loi de la gravitation. Il a cependant fallu attendre l’ère des satellites pour que l’on puisse observer les comètes rasantes de plus près. La plupart d’entre elles appartiennent à la famille des comètes de Kreutz, ainsi nommée en l’honneur de Heinrich Kreutz, un astronome du XIXe siècle qui a calculé plusieurs

de leurs orbites. Les comètes de Kreutz sont probablement des fragments d’une énorme comète qui s’est désintégrée il y a de cela plusieurs millénaires. Des fragments qui risquent de plonger vers leur fin s’ils s’approchent trop du Soleil. Chaque semaine ou presque, Karl Battams observe l’un de ces bouts de comète partir en fumée. En 2011 toutefois, une comète de Kreutz a survécu – temporairement – à un passage à seulement 140 000 kilomètres de la surface du Soleil. La comète Lovejoy a réussi à traverser, intacte, l’atmosphère supérieure du Soleil, offrant un spectacle exceptionnel aux habitants de l’hémisphère austral. Elle s’est désintégrée quelques jours plus tard, probablement mise en pièces par les forces de marée induites par l’attraction gravitationnelle du Soleil. Les chercheurs ont néanmoins pu mesurer comme jamais auparavant la queue de la comète flottant dans les puissants champs magnétiques de l’atmosphère solaire.

Les astronomes étaient inquiets : le noyau était trop petit En septembre 2012, c’est une autre comète rasante qui s’est retrouvée sous les feux des projecteurs. Deux astronomes russes utilisant des télescopes appartenant au réseau International Scientific Optical Network ont repéré un petit point dans la constellation du Cancer et décidé de nommer la comète “Ison”, d’après le sigle de l’organisation. A l’époque, Ison se trouvait à près d’un milliard de kilomètres du Soleil, au-delà de Jupiter, beaucoup plus loin que la plupart des comètes observées par le passé. Les comètes deviennent en effet plus actives et plus visibles au fur et à mesure qu’elles se rapprochent du Soleil. Cette découverte précoce laissait présager une taille très importante ou une activité intense, faisant espérer un spectacle sans précédent lorsque Ison atteindrait le système solaire interne. Les photographies prises en avril 2013 par le télescope spatial Hubble ont fait naître des doutes. Si les observateurs n’ont pas pu mesurer directement le noyau de la comète, les chercheurs ont cependant conclu, en se basant sur le volume d’eau s’échappant de son cœur glacé, que son diamètre

ne dépassait probablement pas 6 kilomètres, soit un peu moins que celui d’une comète moyenne. Fin septembre, les scientifiques ont eu une autre occasion de mesurer la taille de la comète lors de son passage à proximité de Mars. La sonde spatiale Mars Reconnaissance Orbiter (MRO) a pointé sa caméra vers Ison et pris une série de clichés granuleux en noir et blanc. Ces images ont permis de mieux estimer sa taille : elle ne mesurait pas plus de 1,2 kilomètre de diamètre. “C’était un tout petit truc”, commente Carey Lisse, qui étudie les comètes au laboratoire de physique appliquée de l’université Johns Hopkins, à Laurel, dans le Maryland. Les astronomes étaient inquiets : plus le noyau d’une comète est petit, moins celle-ci a de chances de survivre à son approche du Soleil. Mais certains scientifiques croyaient encore qu’Ison y parviendrait. Le destin tragique de la comète a commencé à devenir évident dans les jours précédant son passage à proximité du Soleil. Le 20 novembre, elle laissait s’échapper des quantités importantes de vapeur d’eau, à un rythme suggérant qu’elle ne faisait alors pas plus de 500 mètres de diamètre. Quelques jours plus tard, elle est entrée dans le champ d’observation des satellites jumeaux de la mission Stereo (Solar Terrestrial Relations Observatory), derrière le Soleil. L’éclat de la comète a continué d’augmenter avant de s’estomper légèrement. Ison s’est ensuite illuminée de manière inquiétante, comme si elle était déjà en train de se consumer.

Nuage éphémère. Plus Ison s’approchait du Soleil, plus son état semblait se dégrader. “Nous avons réellement commencé à nous inquiéter le matin de l’approche finale”, se souvient Matthew Knight, un astronome de l’observatoire Lowell, à Flagstaff, en Arizona. Le 28 novembre, jour de Thanksgiving, il a retrouvé Karl Battams et Carey Lisse à Kitt Peak, en Arizona, pour observer la comète. Il s’est levé très tôt, a traité les données relatives à la luminosité de l’astre et a compris que celle-ci s’était considérablement affaiblie pendant la nuit. Ison était devenue si petite – peutêtre 50 mètres de diamètre seulement – qu’elle n’était plus viable et était sur le point de se désintégrer. Pendant des heures, l’équipe – ainsi que des amateurs du monde entier – a observé le passage d’Ison


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Itinéraire d’un astre fragile Les comètes rasantes s’aventurent plus profondément dans l’atmosphère supérieure du Soleil (la couronne) que les autres comètes. Elles donnent l’impression de raser la surface du Soleil, d’où leur nom.

Une comète est composée de glace et de grains de silicate agglomérés qui constituent le NOYAU solide de l’astre.

Les survivantes

TERRE

A l’approche du Soleil, la comète développe une atmosphère : la CHEVELURE.

La plupart des comètes rasantes, petites, se désintègrent et disparaissent à jamais. Certaines, généralement les plus grosses et les plus solides, parviennent à survivre.

Vu de la Terre Les comètes rasantes qui survivent à leur périhélie (leur passage à proximité du Soleil) peuvent offrir un spectacle impressionnant à ceux qui les observent depuis la Terre.

Les vents solaires repoussent les particules de GAZ IONISÉ provenant de la comète. Celles-ci forment une deuxième queue, diamétralement opposée au Soleil.

Sous l’influence du rayonnement solaire, les particules de la chevelure forment une QUEUE DE POUSSIÈRE.

POUR ÊTRE CONSIDÉRÉE COMME RASANTE, UNE COMÈTE DOIT PASSER À MOINS DE TROIS RAYONS SOLAIRES DU SOLEIL. UN RAYON SOLAIRE ÉQUIVAUT À ENVIRON 700 000 KILOMÈTRES.

SOLEIL

A proximité du Soleil 1

L’approche

2

3

Les comètes deviennent de plus en plus visibles ; la glace et les poussières qui entourent leur noyau se subliment (elles passent directement de l’état solide à l’état gazeux) ; certaines se fragmentent.

L’énergie et la chaleur du Soleil modifient l’apparence de toutes les comètes ; à l’approche de notre étoile, ces fragments de roche et de glace se transforment en objets brillants qui laissent dans leur sillage non pas une, mais deux queues. SOURCE : NASA

grâce aux sondes Soho et Stereo. La comète est devenue moins visible à l’approche du Soleil et n’a pas été repérée par une troisième sonde située plus près de l’étoile. De l’autre côté du Soleil, là où le noyau aurait émergé, un nuage de poussière diffus est apparu et s’est estompé rapidement. Karl Battams a été personnellement affecté par cette disparition. “Mon chagrin a été immense”, raconte-t-il. “Née 4,5 milliards d’années avant J.-C., désintégrée le 28 novembre 2013”, a-t-il écrit dans une notice nécrologique publiée sur un blog consacré à l’observation d’Ison. “La comète Ison, qui laisse derrière elle des milliers de milliards de frères et sœurs, laisse aussi un héritage sans précédent aux astronomes. Un public mondial fasciné lui doit une gratitude éternelle.” Karl Battams et les autres astronomes ont rapidement surmonté leur déception pour tenter de tirer

des conclusions de l’événement. Ils se sont notamment demandé pourquoi Ison s’était désintégrée, alors que Lovejoy avait survécu. Selon Matthew Knight, leur histoire respective pourrait permettre de répondre à cette question. Lovejoy avait déjà voyagé à plusieurs reprises dans le système solaire interne, brûlant à ces occasions ses composants les plus volatils. Ison était quant à elle une comète “dynamiquement nouvelle”, qui ne s’était jamais aventurée dans cette région de l’espace. Elle arrivait directement du nuage d’Oort, le réservoir de comètes glacial situé au-delà de l’orbite de Pluton. Elle avait passé la majeure partie de son existence dans ce nuage, jusqu’à ce que, il y a quelques millions d’années peut-être, l’attraction gravitationnelle exercée par une étoile passant par là modifie sa trajectoire et la place sur une nouvelle orbite. Alors qu’elle

“Née 4,5 milliards d’années avant J.-C., désintégrée le 28 novembre 2013” s’approchait du Soleil pour la première fois, les matériaux volatils qui la composaient ont commencé à se sublimer. Les composés organiques simples, comme le méthane et le monoxyde de carbone, se sont consumés les premiers, suivis des composés plus complexes – un peu comme un steak qu’on oublierait sur le grill. Toute cette activité précoce explique l’éclat particulièrement brillant d’Ison alors qu’elle se trouvait encore à une bonne distance du Soleil. Les astronomes n’avaient jamais observé le passage d’une comète dynamiquement nouvelle aussi près du Soleil. L’ordre et le rythme auxquels les composés d’Ison se

sont sublimés sont des éléments clés qui permettront à l’avenir de mieux comprendre les comètes. “Nous avons appris que les comètes dynamiquement nouvelles évoluent et changent”, souligne Carey Lisse. De façon plus générale, l’expérience pourrait servir de modèle pour les futures campagnes d’observation des comètes. Selon Carey Lisse, qui a coordonné la campagne pour la Nasa, Ison a en effet été photographiée par quatorze missions spatiales – un record ! Cette expérience pèsera aussi dans le choix des moyens à déployer pour observer, à l’automne prochain, le passage de la comète Siding Spring à moins de 140 000 kilomètres de Mars. Ce sera la première fois qu’une de ces boules de neige sale passera aussi près de la planète rouge, et celle-ci sera enveloppée dans la chevelure de la comète, une sorte d’atmosphère constituée de glace et de

poussières entourant le noyau. Comme ils se sont exercés à le faire lors du passage d’Ison, des engins comme MRO orienteront leurs instruments en direction de Siding Spring pour la photographier. “C’est un peu comme une mission de reconnaissance bon marché”, commente Carey Lisse. En novembre, l’Agence spatiale européenne (ESA) fera atterrir la sonde Rosetta sur la comète 67P/ Churyumov-Gerasimenko (CG). Le passage de Siding Spring, la traque de CG et les retombées de l’aventure d’Ison font dire à certains que 2014 est l’année de la comète. Cela convient parfaitement à Karl Battams, qui surveille attentivement tous les objets qui entrent dans son champ de vision, centré sur le Soleil. “Il n’y a plus qu’à attendre le prochain truc intéressant”, conclut-il. —Alexandra Witze Publié le 19 février


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Courrier international — no 1228 du 15 au 21 mai 2014 ↙ “Dernières nouvelles !” Dessin de Schot, Pays-Bas.

MÉDIAS

Les étudiants, nouveaux rois de l’info Etats-Unis. Très dynamiques et capables de sortir des scoops, les publications des écoles de journalisme portent le coup de grâce à la presse locale.

au crible par deux journalistes. Un mois plus tard, le bureau des droits civiques du ministère de l’Education ouvrait une enquête sur la manière dont l’université avait géré l’affaire.

Pressions financières. C’était une nouvelle consternante pour cette ville universitaire de 116 000 habitants dotée d’un stade de foot d’une capacité presque aussi grande. Mais sa source était tout aussi surprenante : l’information n’a pas été révélée par le journal local, le Ann Arbor News, mais par le Michigan Daily, le journal étudiant de l’université. En juillet 2009, le Ann Arbor News, propriété du groupe de presse Advance Publications, a cessé de paraître quotidiennement. En lançant un journal en ligne et en publiant une édition papier deux jours par semaine, il a fait d’Ann Arbor l’une des premières villes américaines à perdre son unique quotidien. Depuis cette date, le Michigan Daily est le seul journal imprimé de la ville à paraître du lundi au vendredi.

Il existe près de 1 800 journaux étudiants aux Etats-Unis, contre 1 380 quotidiens

—The New York Times (extraits) New York

E

n janvier dernier, les habitants d’Ann Arbor [dans le Michigan] ont appris que Brendan Gibbons, le kicker [joueur qui frappe les coups de pied arrêtés] de l’équipe de football américain de l’université du Michigan, avait été définitivement renvoyé de l’établissement pour avoir enfreint son règlement.

L’infraction – une agression sexuelle, selon les autorités – remonte à 2009, alors que le jeune homme était en première année d’études, mais son exclusion n’a été décidée qu’à la fin de sa carrière sportive, l’hiver dernier. Et l’étudiant n’a pas été mis en examen. “On ne sait pas vraiment pourquoi la sanction n’a pas été appliquée plus tôt”, s’interrogeait l’article qui a révélé les faits sur la base de documents passés

Face aux terribles pressions financières qui contraignent un nombre croissant de journaux à mettre la clé sous la porte ou à procéder à des réductions drastiques de personnel ou de budget, un nouveau modèle a fait son apparition dans de nombreuses villes du pays, où les étudiants en journalisme comblent désormais l’absence de couverture approfondie de l’actualité par la presse locale. “Je ne cesse de me demander si ce scandale aurait éclaté plus tôt si nous avions eu un journal local en bonne santé. Mais je ne sais pas non plus s’il aurait éclaté sans le Michigan Daily”, observe James O’Shea, un ancien rédacteur en chef du Los Angeles Times et directeur de la publication du Chicago Tribune, qui enseigne aujourd’hui le journalisme à l’université du Michigan. Selon Dan Reimold, professeur de journalisme à l’université Saint Joseph de Philadelphie et fondateur du blog College

Media Matters, il existe près de 1 800 journaux étudiants aux Etats-Unis. En comparaison, le pays ne compte plus que 1 380 quotidiens, ainsi qu’on peut le lire dans le rapport 2013 sur l’état des médias américains publié par le Projet pour l’excellence journalistique du groupe de réflexion Pew Research Center. “Les problèmes relatifs à l’enseignement supérieur, comme le business très lucratif du sport universitaire, les agressions sexuelles, l’endettement des étudiants et le chômage des jeunes, sont aujourd’hui débattus à l’échelon national, indique Dan Reimold. Dans de nombreuses villes, il y a des journalistes qui traînent autour des universités, mais ce sont les étudiants qui couvrent le campus. Ces jeunes peuvent avoir de vrais scoops et, bien sûr, les médias numériques sont une seconde nature chez eux.” Les écoles de journalisme et les journaux étudiants du pays proposent des programmes qui ne visent pas seulement à enseigner le métier de journaliste, mais aussi à intégrer les élèves dans l’industrie des médias et à leur donner la possibilité de produire des contenus.

Partenariats. Ainsi, l’école de journalisme de l’Arizona accueille la News21 Initiative, un cursus d’investigation dirigé par Leonard Downie Jr., ancien directeur de la rédaction du Washington Post. Les élèves passent près d’un an à faire des recherches, des reportages et à produire des contenus sur un thème comme la sécurité alimentaire, la sécurité des transports, le droit de vote ou les difficultés des anciens combattants. Le sujet de cette année est le port d’armes à feu et la réglementation. Ces contenus bénéficient d’une large diffusion grâce à des partenariats avec le Washington Post, NBC News et le Center for Public Integrity, une organisation de journalisme d’investigation à but non lucratif basée à Washington. “Un sujet est ainsi couvert par trente journalistes pendant huit mois. Aucun organe de presse ne pourrait faire ça aujourd’hui”, commente Leonard Downie. Ce programme, ajoute-t-il, a reçu près de 10 millions de dollars [7 millions d’euros] de la Fondation John S. et James L. Knight et de la Carnegie Corporation de New York. —Jennifer Conlin Publié le 13 avril

LA SOURCE DE LA SEMAINE

“Sahara Reporters” Ce site nigérian est surnommé “le Wikileaks africain”.

S

ous le slogan “Report Yourself” (A toi de faire le reportage), Sahara Reporters encourage les citoyens à parler de sujets comme la corruption et les méfaits des gouvernements africains. Selon Reporters sans frontières, le Nigeria est l’un des pays d’Afrique les plus dangereux pour les journalistes. Basés à New York pour des raisons de sécurité, les éditeurs de la plateforme reçoivent, vérifient et éditent les informations de journalistes citoyens qui sont sur le terrain. Fondé en 2006, le site a rapidement acquis une renommée internationale. Il est aujourd’hui considéré par beaucoup comme “le Wikileaks africain”. Ce succès a pour origine une idée toute simple. “J’ai demandé à des personnes qui ne vivent pas au Nigeria de faire des reportages sur la corruption”, explique sur son blog Omoyele Sowore, le fondateur. “Il en est sorti beaucoup d’informations sur les propriétés acquises à l’étranger par des fonctionnaires nigérians… Je me suis alors rendu aux Etats-Unis, où j’ai trouvé des biens appartenant ouvertement à des fonctionnaires nigérians travaillant dans les services publics, ce qui était illégal. Nous avons publié des documents, puis nous avons demandé aux citoyens des Etats-Unis et du Royaume-Uni de photographier ces maisons ; les clichés ont été publiés. Cela a suscité beaucoup d’intérêt.” Aujourd’hui, ce média couvre aussi une partie de plus en plus vaste du continent africain. Lire l’article de Sahara Reporters p. 34.

SAHARA REPORTERS New York, Etats-Unis, Lagos, Nigeria Site Internet (en anglais) http://saharareporters.com


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sig n au x

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Chaque semaine, une page visuelle pour présenter l’information autrement

Palette de saison Le printemps sera gris-bleu, du moins dans nos vêtements, si l’on en croit le rapport Pantone.

COULEURS Chaque couleur est composée d’encres cyan (C), magenta (M), jaune (J) et noire (N). Ce graphique donne le pourcentage de chacune de ces encres dans chaque couleur.

TEMPÉRATURE La présence de cyan ou de magenta détermine la température de la couleur, chaude ou froide.

FROIDES (quantité de cyan en %) 10 %

20 %

30 %

40 %

50 %

60 %

70 %

80 %

90 %

100 %

CHAUDES (quantité de magenta en %)

VERT D’EAU 39 % 4% 35 % 0%

PISSENLIT 0% 14 % 100 % 0%

10 %

20 %

BLEU CIEL 47 % 17 % 2% 0% SABLE 20 % 27 % 48 % 0%

30 %

GRIS SOURIS 35 % 24 % 27 % 0%

SAISON Tous les printemps de 2004 à 2014 sont associés à un type de fleur.

40 %

LAVANDE 44 % 39 % 0% 0%

La ligne pointillée relie les couleurs qui sont à la mode pour le printemps 2014. 50 %

2014 2013

ORANGE 0% 63 % 80 % 0%

2012

LILAS 32 % 65 % 0% 0%

BLEU DENIM 92 % 57 % 0% 0%

60 %

2011

70 %

CAPUCINE 6% 74 % 56 % 0%

2010

2009

80 % 2008

2007

90 % 2006

2005

100 %

Source : Pantone Fashion Color Report, printemps 2004-2014

2004

DR

SAMUEL GRANADOS. Ce journaliste espagnol dirige

L’auteur

le service infographie du quotidien argentin La Nación et publie régulièrement dans La Lettura, le supplément culturel du Corriere della Sera. Cette page, publiée le 23 mars 2014,

recense les couleurs de la mode. L’auteur s’est appuyé sur le Pantone Fashion Color Report. Ce document publié par la société américaine Pantone, leader mondial des produits d’impression, donne le ton de la saison à venir.


360°

Le jeune homme et la mer

Courrier international — no 1228 du 15 au 21 mai 2014

MAGAZINE La Palestine s’invite en cuisine q Tendances .. 50 Des stickers contre le nucléaire q Art urbain . 52 Sur la route de Nashville q Musique ........... 54

001 CRÉDIT

360 46.


360°. 4747

Courrier international — no 1228 du 15 au 21 mai 2014

↙  La photographe italienne Maria Vittoria Trovato a elle aussi traversé l’Atlantique en 2008, à bord d’un cargo de la compagnie Grimaldi – ici, à l’approche du port brésilien de Paranaguá. Toutes les photos illustrant cet article appartiennent à la même série. Photo Maria Vittoria Trovato.

Anvers

Océan

Canaries

Atlantique

Dakar Banjul Freetown

Vitória 2 000 km

Rêvant d’aventure, l’écrivain italien Vincenzo Latronico s’est embarqué à bord d’un cargo à Anvers pour rallier le Brésil. Il raconte comment il s’est retrouvé otage d’une usine flottante fleurant bon le gasoil et le lubrifiant. – Il Sole-24 Ore (extraits) Milan

N

ous sommes le 12 février et je bois du vin rouge glacé dans ma cabine, sur le pont n° 11 du Grimaldi Grande Cameroon, 40 mètres au-dessus des eaux calmes de l’Atlantique Sud. Si je regarde par le hublot, j’aperçois les gratte-ciel illuminés de Vitória, au loin, sur la côte brésilienne ; en baissant les yeux je ne vois rien, puisqu’il fait nuit, mais pendant la journée on voit les requins qui pullulent. Je suis le seul passager à bord du cargo. J’ai embarqué il y a un mois à Anvers ; j’aurais dû arriver à Rio il y a une semaine, après plusieurs escales, à Hambourg, Dakar, Banjul et Freetown, mais nous sommes au mouillage depuis maintenant trois jours et nous ne savons pas quand nous recevrons l’autorisation d’entrer dans le port. A bord, la patience est de mise, mélange de sagesse et de fatalisme : tant de choses peuvent venir contrecarrer les plans (la mer, les moteurs, les clandestins, les caprices des transitaires, du port, de l’armateur, du capitaine) que nul ne se hasarde à faire des pronostics. Poser des questions aurait quelque chose de déplacé, de contraire à l’esprit des lieux, un peu comme demander le sens d’une performance d’art contemporain. Je me laisse donc bercer par les vagues sans rien demander. Demain, j’ai un vol pour le Chili : si je le rate, je devrai prendre un bus qui met

soixante-huit heures pour traverser l’Amérique du Sud et rejoindre Santiago. Je me ressers du vin, en essayant de reprendre du poil de la bête et de me dire que c’est ça, l’“aventure”. Au fond, c’est pour elle que je suis monté sur ce cargo, non ? Quand nous parlons de mondialisation, nous pensons à Internet ou aux avions, à des choses ultrarapides et légères. Mais, en réalité, 95 % du commerce mondial, en volume, se fait par voie maritime sur des bateaux lents et lourds. En permettant de déplacer à moindre frais des tonnes de marchandises à l’autre bout du monde, le conteneur a constitué la vraie révolution de la fin du xxe siècle. Pas le modem. Envoyer un conteneur de douze mètres de long d’Italie en Amérique du Sud coûte 1 000 euros : un centime par canette, s’il est rempli de bière ; dix fois moins par sachet, s’il s’agit de cocaïne. Un bateau comme le Grande Cameroon peut transporter 2 000 conteneurs de ce type ; et autant d’automobiles ; des trains, des camions, des yachts et des fuselages d’avions, qui traversent l’Atlantique à une allure d’environ 20 nœuds – en gros, la vitesse maximale d’un vélomoteur. Outre leur équipage, les cargos peuvent embarquer jusqu’à douze passagers. Ce sont souvent des globe-trotteurs qui se déplacent avec un camping-car avec lequel ils comptent traverser l’Amérique du Sud ; ou des voyageurs qui ont une peur panique de l’avion et beaucoup de temps à perdre. Un Français qui a effectué la traversée il y a quelques années a écrit que ces traversées s’adressent “aux contemplatifs chroniques et aux hyperactifs en désintoxication”. Je ne sais pas bien à quelle catégorie j’appartiens. A un certain moment de ma trentième année de vie, l’idée m’a semblé bonne. Je suppose que j’aspirais à la solitude et au tempo lent de la traversée océanique ; je suppose que j’employais des mots comme “expérience” et “aventure”. Enfin bref. Pourtant, l’aventure m’a paru plus lointaine que jamais à l’approche du port d’Anvers. L’expression elle-même est trompeuse. Comme tous les ports européens, celui d’Anvers se trouve à au moins une demi-heure de route de la ville ; derrière le mot “port” se cache en fait un parking de trente kilomètres de long où foncent des chariots élévateurs aux roues aussi hautes qu’un homme. Je marche un quart d’heure avant d’arriver au bateau. Je traverse un parking encombré de milliers d’automobiles, irréelles sous leurs bâches de → 48

VOYAGE


48.

360°

47 ← plastique recouvertes de givre. Je tombe finalement sur le Grande Cameroon, un fer à repasser de 40 mètres de haut sur 200 mètres de long, dont la rampe adossée au quai est si vaste que les camions qui disparaissent dans ses entrailles ont l’air de jouets. Je me sens complètement, dramatiquement étranger – seule et unique personne dans cet endroit conçu pour des engins, où tout se mesure en tonnes, aussi incongru qu’un chat dans une capsule Soyouz. Schématiquement, le Grande Cameroon se compose, de haut en bas, d’un observatoire de cristal (la passerelle de commandement) – posé sur un motel (le pont des cabines) – posé sur un parking à dix niveaux (les ponts des véhicules) – posé sur trois hangars superposés (les cales de chargement) – posés sur un moteur de 100 000 chevaux –, le tout flottant. Je n’arrive pas à l’expliquer mieux que ça. Les dimensions sont l’aspect le plus saillant de toute chose, mais les comparaisons et les exemples, passé une certaine échelle, perdent leur sens. Une comparaison : le bateau, à soute pleine, pèse autant que 1 million de personnes. Le pont no 11 est le seul spécifiquement destiné aux êtres humains. Il se déploie autour d’un couloir en U qui donne accès, côté extérieur, aux cabines ; côté intérieur, aux cantines, aux espaces de service et de détente, en l’occurrence une salle télé et une salle de sport avec un vélo d’appartement, des poids et une table de ping-pong. Le couloir débouche sur une terrasse métallique longitudinale, avec deux balcons à bâbord et à tribord, où je fumerai à peu près huit cents cigarettes.

A

mon arrivée, je suis conduit à ma cabine : une chambrette dont l’ameublement dépouillé et fonctionnel rappelle une salle d’attente. Les meubles sont rivés au sol, cloués au mur, fixés par des câbles. On me présente rapidement au capitaine, un Sicilien taciturne qui vit au Brésil et qui a un frère jumeau, capitaine lui aussi, avec lequel, dit-on, il communique par télépathie depuis la passerelle. Il m’accueille d’un “bienvenue à bord” vaguement sarcastique, avec l’air de se demander quel pari atroce j’ai dû perdre pour échouer ici. Puis annonce : “Vous pouvez fumer dans votre cabine si vous voulez.” Il

Courrier international — no 1228 du 15 au 21 mai 2014

L’auteur Né à Rome en 1984, Vincenzo Latronico a publié plusieurs récits, parmi lesquels Ginnastica e Rivoluzione (éd. Bompiani, 2008, non traduit en français), un roman d’apprentissage sur “l’inutilité de la génération” à laquelle il appartient. Vincenzo Latronico signe également des critiques et textes de réflexion dans des revues d’art ou culturelles. Depuis cinq ans il vit à Berlin. En s’expatriant, il explique avoir voulu faire “ce que Charles Tiebout appelle ‘voter avec ses pieds’ et qui consiste à exprimer son opinion à l’égard d’un système politique en se contentant d’abandonner son pays”. ne me décrochera plus un mot pendant des jours. A bord, à part moi, il y a vingt-six personnes. Les cinq officiers de pont sont italiens ; ils ont tous moins de 30 ans, sauf le capitaine, et s’occupent de la navigation et des opérations de chargement. Le reste de l’équipage est philippin ou roumain et veille au bon fonctionnement mécanique du bateau. Les deux groupes vivent et mangent dans des zones séparées du pont, ils communiquent entre eux dans un anglais basique qui rappelle les commandes d’un langage de programmation. J’espère faire connaissance avec l’équipage à l’occasion du premier dîner, mais l’atmosphère est circonspecte et tendue. Les repas sont pris à la hâte, dans le silence le plus total, et précédés d’un rituel désuet – on doit attendre le capitaine debout. Le menu se répète chaque semaine, avec une variante (dessert et entrée) le jeudi et le dimanche ; bien vite, c’est seulement grâce à ces repères que je me rendrai compte du temps qui passe. La nourriture est copieuse et dégueulasse. Je passe la première nuit à bord au mouillage dans le port d’Anvers. Je me réveille en pleine nuit à cause des grincements des portes et des cloisons – à croire que quelqu’un frappe derrière chaque paroi. Mais c’est juste le moteur qui tourne, faisant vibrer la structure du bateau d’un ronflement profond. Pendant les premiers jours de navigation, vers Hambourg, je me rends compte combien le temps s’étire à bord – et est impossible à remplir. Je peux lire, fumer sur le minuscule pont ouvert, et regarder la mer. Une mer splendide, à couper

le souffle et immuable, tout autour. Je passe de temps en temps à la passerelle où deux officiers sont de quart en permanence pour tenir le cap et éviter les collisions. Une verrière à 360 degrés permet de scruter l’horizon, ridé par les vagues ; à l’intérieur, les tableaux de commandes constellés de leviers, de boutons et de voyants qui rappellent les films de science-fiction des années 1970 occupent plusieurs mètres de long. La nuit, le pont est plongé dans l’obscurité pour permettre de distinguer les navires au loin. Je passe plusieurs nuits là, à écouter le troisième officier m’enseigner avec patience quelques rudiments de navigation. Quand nous nous taisons, le silence n’est rompu que par la radio d’urgence qui transmet des grésillements et, dans les zones portuaires, les blagues de quelque radioamateur qui sait que ce canal reste toujours ouvert sur les bateaux. Nous naviguons paisiblement, enveloppés par l’obscurité et par les étoiles. De loin en loin retentissent des insultes hurlées en philippin ou les échos d’un film porno à plein volume. Une fois quitté Hambourg, nous traversons le golfe de Gascogne en six jours. L’océan est d’une clémence insolite. Les téléphones portables ne captent plus loin de la côte, ce qui contribue à dilater le cours du temps. Je commence à entrevoir l’isolement, le sentiment de détachement qui sont une composante de la vie en mer. Pas tant une “expérience” qu’une détention sourde et sans point d’appui. Au cinquième jour un passage est prévu le long des îles Canaries, suffisamment près pour avoir du réseau. Dès 5 heures du matin, le pont se peuple de marins brandissant des téléphones portables. Le mien est parmi les derniers à trouver le signal, et quand j’obtiens la ligne les lumières de Tenerife s’éloignent déjà derrière nous. C’est la première fois depuis une semaine que j’entends la voix d’une femme. Durant la navigation, à part les tours de garde et la paperasse, les Italiens n’ont pas grand-chose à faire. Le premier officier – un fan de HarleyDavidson originaire des Abruzzes – me fait faire une tournée d’inspection de la cargaison et me parle de la contrebande. Le terme exhale pour moi un parfum de fruit défendu. Mais pour ces hommes du métier, qui tiennent pour acquis


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qu’une bonne partie des trucs qu’ils convoient est illégale, la contrebande est d’une grande banalité. Il m’explique que les conteneurs – scannés aux rayons X au port – ne sont pas le principal outil de contrebande. Ce sont les voitures d’occasion. On en trouve des centaines à bord, destinées à la Gambie et au Sierra Leone, pleines à craquer de matelas, de bâches et de cartons ; certaines ont les vitres teintées et les portes scellées par soudage. Les expéditeurs s’engagent à ce que l’habitacle soit vide, mais nul n’a le temps de le vérifier à l’embarquement. Il arrive ainsi que les marins en fouillent le contenu, à la recherche de quelque chose que personne ne pourra venir réclamer en cas de vol. Ils trouvent parfois des bagages pleins de téléphones portables, d’ordinateurs, de télés ; ils nourrissent le secret espoir de mettre la main sur une cargaison de drogue à revendre. Sur un porte-conteneurs d’une autre compagnie, me ditil, ils ont ouvert une fourgonnette tellement chargée que les roues arrière avaient explosé sous le poids du véhicule. Ils ont fini par découper les portes soudées à la disqueuse et ont trouvé tout un arsenal de fusils-mitrailleurs. Mais tout cela ne semblait pas préoccuper le moins du monde les officiers des douanes qui ont procédé au contrôle du bateau à Hambourg. Pas plus que leurs confrères de Dakar, de Banjul et de Freetown, nos trois étapes africaines, mais probablement pour des motifs différents. Les autorités de ces pays montent à bord en nombre bien plus imposant qu’en Europe : ils portent des uniformes galonnés, des blouses de médecin ou des tuniques traditionnelles. Outre leur paperasse, ils apportent à bord des rouleaux de gros sacs-poubelle bleus en plastique épais. Quand ils déboulent du bureau du capitaine après une visite sommaire, l’utilité des sacs apparaît plus claire. Ils sont remplis de cartouches de cigarettes, de bouteilles de whisky, de paquets de café – prélevés sur les provisions du bateau pour qu’ils ferment les yeux sur le nombre infini de prétendues irrégularités. J’en vois quelques-uns qui insistent auprès du cuisinier pour rajouter à leur butin une caisse de cannettes de Coca-Cola. Ils s’éloignent en file indienne, leurs sacs gonflés jetés par-dessus l’épaule tels des malfaiteurs de dessins animés. Mais les douaniers ne sont pas

↖↑  Autres scènes de la vie à bord du Grimaldi Grande Atlantico. Photo du milieu : les docks du port brésilien de Santos.

SOURCE IL SOLE-24 ORE Milan, Italie Quotidien www.ilsole24ore.com Le reportage que nous vous proposons ci-contre est paru dans Il, un supplément du célèbre quotidien économique milanais. Ce magazine masculin à parution mensuelle traite essentiellement de lifestyle et d’actualité internationale. Des plumes y signent des articles d’opinion (souvent) et de longs reportages (parfois). Le magazine se distingue par ailleurs par le soin apporté à la maquette et par la profusion d’infographies.

les premiers à monter à bord à chacune de nos escales dans les trois ports africains. A Dakar, à peine le bateau a-t-il posé sa rampe sur le quai qu’une foule de commerçants, d’entremetteurs, d’amis d’amis commence à fourmiller. Ils gesticulent pour attirer l’attention des marins et se précipitent par grappes sur quiconque parle avec un de leurs concurrents. Ils proposent des cartes SIM locales, de la marijuana, de l’opium, des putes ; à Banjul, je loue une clé Internet et j’achète deux bouteilles de whisky ; à Freetown, ils offrent aussi de l’héroïne, des diamants et de l’or. Ils se proposent même – quand ils comprennent qu’il y a un passager – de m’accompagner en ville : en Gambie pour me servir d’interprète, en Sierra Leone pour éviter que je me fasse tuer. A bord, mes sorties sont vues avec un mélange d’envie – le travail au port est éreintant et sans répit – et de perplexité : “Ce sont des endroits désespérés”, me disent-ils, sans comprendre ce qui peut bien m’intéresser là. A Banjul, je passe une journée à boire de la bière dans des immeubles couleur terre, aux plafonds bas, à la recherche d’un ersatz de civilisation urbaine. A Freetown, je rejoins une plage paradisiaque après un trajet en moto au milieu de la végétation tropicale et de taudis encore striés de rafales de balles. A l’inverse de ce qui s’est passé en Gambie, mon guide insiste ici pour ne pas être payé ; mais quand il se rend compte que je n’ai l’intention d’acquérir ni des femmes ni des diamants, il s’empresse de me ramener au bateau. Quand je remonte à bord, la lune illumine la silhouette d’un énorme baobab en haut d’une colline ; à ses pieds Freetown et son million d’habitants sont presque entièrement plongés dans l’obscurité. De la Sierra Leone au Brésil, il faut à peine une semaine de navigation. Je dis “à peine” comme un vieux loup de mer ; mais, peut-être à cause de l’absence de points de repère, cette semaine semble ne jamais devoir finir. C’est au cours de ces journées que je lie connaissance avec le reste de l’équipage. Ils me traitent avec gentillesse et circonspection, comme un colis très particulier qui pourrait exploser d’un moment à l’autre. Je tiens plus ou moins le coup, mais les histoires d’autres passagers qui ont perdu le contrôle en fin de traversée ne m’étonnent guère.

Le temps est circulaire et interminable, rythmé par les repas et tout au plus, le soir, par des tournois de ping-pong où, moi qui étais convaincu d’être un as, je perds systématiquement contre un machiniste roumain qui fait deux fois mon poids. Lui doit à son tour céder son titre au champion incontesté du cargo, un Philippin de 60 ans qui porte un maillot de corps orné de motifs à thème religieux. Nous jouons de 5 heures à 8 heures du soir, avant de nous mettre au lit ou d’aller pêcher du haut des treuils à ancre à la poupe du navire. Si aliénante et solitaire soit-elle, la navigation ne leur pèse pas, me disent-ils : ils se la coulent douce. Même ces journées insipides valent mieux que les vingt, trente, quarante heures de travail consécutives – sous la neige comme sous le soleil équatorial – que je les vus enchaîner dans les ports où nous avons fait escale. Au milieu de l’Atlantique, le climat est complètement tropical ; quand la chaleur le permet, je grimpe sur le pont supérieur, désormais vidé de ses voitures, et je prends le soleil pendant des heures, appuyé contre un gilet de sauvetage ou allongé sur la marquise de la passerelle qui donne sur le gaillard arrière – et qui a l’inclinaison parfaite d’une couchette. Et là, étendu sur le métal chaud, tandis que le bateau dessine devant moi son sillage sur l’horizon plat de l’océan, après presque un mois de voyage, je ressens une étrange forme de communion – pas avec “la mer”, comme je pouvais l’imaginer au début, mais avec l’entrepôt flottant qui me transporte.

L

’odeur de l’océan n’est pas celle des embruns, mais celle du gasoil et du lubrifiant ; le clapotis des vagues est couvert par le mugissement du moteur qui se réverbère dans le grincement de toute la structure ; le soleil qui se couche se reflète sur l’eau, lisse comme de l’huile ou moutonnante d’écume. Bref. Après un mois d’isolement et trois jours de mouillage à Vitória, l’accès à la côte restant interdit par la capitainerie du port pour des raisons mystérieuses, j’envisage sérieusement de m’échapper à la nage. Mais le quatrième jour est le bon – juste à temps pour mon vol. Je salue l’équipage avec le sentiment d’abandonner des amis d’enfance, mais sans réussir à cacher mon soulagement de remettre pied sur la terre ferme. En attendant le bus pour Rio, je passe l’après-midi à boire de la bière en observant l’autoroute ; la vue de chaque voiture (tous ces gens !) provoque une joie que je n’aurais pu imaginer. Je ne sais pas si j’ai vécu une “expérience” ; le temps long, la solitude en mer font en tout cas partie d’une façon de voyager qui a été normale pendant des millénaires et qui aujourd’hui n’existe quasi plus. Je suis à terre depuis une semaine et il me semble déjà que beaucoup de temps a passé depuis ce mois en mer. Je repense pourtant souvent aux nuits à la passerelle de commandement, où deux personnes sont de quart en permanence. Et ne font rien d’autre que scruter la mer des heures durant : le ciel étoilé au-dessus d’elles, des milliers de tonnes de marchandises sous leurs pieds, une machine colossale tout autour et le son de la radio qui vient déchirer le silence en laissant échapper des instructions de navigation ou les gémissements étouffés d’un orgasme féminin. —Vincenzo Latronico Publié le 21 mars


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DR

tendances.

La Palestine s’invite en cuisine

—Al-Monitor (extraits) Washington

DAN PERETZ

I

l y a un peu plus de cinq ans, Uri Mayer-Chissik, alors jeune doctorant spécialisé dans la gastronomie de l’Empire arabo-musulman à l’ère médiévale, a entrepris de composer un menu tel qu’il aurait pu être mitonné au XIIIe siècle. L’Israélien a concocté dans sa cuisine sept plats très colorés et riches en épices, conçus à partir de recettes découvertes dans un manuscrit ancien à Bagdad. Au menu : des pois chiches cuits dans de la graisse d’agneau, assaisonnés de citron, de menthe et de pistaches, mais aussi des galettes de viande trempées dans du jaune d’œuf et servies dans un bouillon de bœuf aromatisé à l’orange. Il a même élaboré une boisson à base de miel, d’épices et de farine, dite bière au miel. Le “dîner à la table du calife”, comme Mayer-Chissik a baptisé son repas, s’est depuis transformé en une conférence suivie d’une dégustation. Le 22 avril, à la veille de la traditionnelle fête de Mimouna [célébrée par les communautés juives originaires d’Afrique du Nord], Uri Mayer-Chissik, qui est désormais docteur en histoire de la médecine et de la nutrition, s’apprêtait

à animer cette conférence au musée d’Art islamique de Jérusalem. “Je suis vraiment emballé, nous raconte-t-il au moment de prendre la parole devant une foule d’intéressés. En général, ce cours sur la gastronomie arabe n’attire pas autant de monde. Même les Arabes israéliens ne s’intéressent pas à leur héritage. Ils veulent juste être comme nous.” La cuisine arabe connaît actuellement un regain d’intérêt en Israël. Il faut dire que Nof Atamna-Ismaeel (cicontre), une scientifique arabe israélienne originaire de Baqa Al-Gharbiya [à la frontière avec la Cisjordanie], vient de remporter l’émission de téléréalité culinaire Master Chef. Certes, les Israéliens ont depuis longtemps reconnu que la cuisine arabe ne se limite pas aux brochettes de viande. Mais aujourd’hui beaucoup sont prêts à accepter l’existence d’une cuisine palestinienne – un événement en soi dans un pays où certains nient l’existence même d’une nation palestinienne. Un autre chef reconnu, Meir Adoni (cidessus), juré de Chef’s Games, émission

ODED KARNI

MOHAMAD TOROKMAN/REUTERS

Les Israéliens sont de plus en plus nombreux à succomber aux saveurs de la cuisine arabe en général, et palestinienne en particulier.

de téléréalité culinaire très populaire en Israël, a eu l’audace d’inscrire le tartare palestinien à la carte de ses restaurants. Il s’agit d’un filet de bœuf haché avec du citron mariné, de la menthe, du persil et de la pâte de sésame, servi sur un lit mousseux de crème d’aubergine. Un plat qualifié de “délicieux” par un critique gastronomique enchanté. Dans un entretien avec le magazine britannique Time Out, le célèbre chef arabe israélien Husam Abbas a déclaré fin 2013 : “La gastronomie palestinienne est un sujet très politique. Certains ont pris le parti de l’ignorer, mais ma cuisine est avant tout palestinienne. Les gens ont beau manger des plats arabes, ils ne veulent pas entendre parler de cuisine palestinienne. Les propriétaires de restaurants hésitent encore à utiliser cette appellation. Les Juifs israéliens ne sont pas encore prêts à l’accepter.” La carte de son restaurant El Babor n’est pas sans rappeler la cuisine médiévale exhumée par Uri Mayer-Chissik. On y retrouve par exemple le chénopode blanc, que Husam Abbas utilise pour farcir de petits samoussas qu’il fait ensuite frire, l’hubeza [la mauve], utilisée pour confectionner des petites galettes très riches en saveur, ou encore le cresson servi en salade. En fait, l’essence de la cuisine dite palestinienne est très proche de la gastronomie de cette région à l’époque de l’Empire arabo-musulman. “Je suis d’origine orientale, explique Miriam, venue assister à la conférence. Ces anciennes traditions me passionnent parce qu’elles sont très proches de celles de ma famille. J’imagine qu’il y a beaucoup de points communs entre les musulmans et nous. L’Orient reste l’Orient. Mais, ajoute-telle, nous restons différents. Il n’y a aucune confusion dans mon esprit.” Ido, un jeune homme également présent à la conférence, va plus loin. “Le sens originel du mot ‘palestinien’ est avant tout géographique. Nous sommes palestiniens parce que nous vivons dans l’espace palestinien. C’est donc très important pour nous de connaître l’histoire de la région.” Les dégustations suscitent beaucoup d’enthousiasme dans le public. Les plats proposés sont certes familiers aux participants, mais les saveurs qu’ils y découvrent sont tout à fait différentes. Il faut dire que MayerChissik met un point d’honneur à récolter lui-même les ingrédients bruts dans la nature ou à s’approvisionner dans la ville arabe d’Umm Al-Fahm. Certains des produits qui y sont vendus viennent parfois d’Irak, même si le pays n’entretient pas de liens commerciaux avec Israël. “La gastronomie pourra peut-être réussir là où la diplomatie a échoué”, assure l’un des participants. —Yuval Avivi Publié le 25 avril

Appli contre phobie ROYAUME-UNI — Russell Green, un psychiatre devenu chef d’entreprise, s’est inspiré de sa peur des araignées pour créer une application pour smartphones permettant de lutter contre l’arachnophobie. “L’utilisateur a accès à des techniques de relaxation et doit ensuite remplir sur son téléphone des missions comme aider une araignée à sortir de la baignoire ou soulever des objets susceptibles d’abriter une tarentule”, détaille The Times. D’après le docteur Green, “ce processus est exactement similaire à une visite chez le psychologue comportementaliste pour traiter une phobie”. Le jeu Phobia Free (libre de toute phobie, en anglais) aurait en tout cas fonctionné pour lui, “mais pas au point de me faire acheter cinq tarentules”.


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DESSIN DE MIKEL CASAL

JACKIE NIKERSON, COURTESY OF THE ARTIST AND JACK SHAINMAN GALLERY, NEW YORK

A méditer cette semaine : Qu’as-tu perdu que tu préfères ne pas retrouver ? Qu’as-tu perdu que tu veux absolument retrouver ?

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courrierinternational.com Retrouvez l’horoscope de Rob Brezsny, l’astrologue le plus original de la planète.

Tourisme à dos de taureau ESPAGNE – En crise, la tauromachie ?

Pas loin en tout cas, selon le quotidien ABC, pour qui “le secteur traverse l’un de ses pires moments” en raison de la baisse du nombre de festivités et du fort coût d’entretien des taureaux. Pour y remédier, la ville de Madrid s’est associée à douze élevages de toros bravos (taureaux de combat) pour créer trois circuits touristiques et ouvrir au public “un monde de la tauromachie qui paraissait jusque-là très fermé”. Les organisateurs de ces “routes du taureau de combat” se veulent optimistes quant au succès de la formule. Ils se fondent pour cela sur l’exploitation touristique de Las Ventas, les arènes de Madrid, qui attirent chaque année davantage de visiteurs. De plus, comme le souligne le journal espagnol, “les taureaux sont aujourd’hui la deuxième attraction en Espagne en nombre de spectateurs, juste derrière le football”.

Chaînes alimentaires

Des abris sans fortune ÉTATS-UNIS — “Detroit combine à la fois trop d’espaces publics désolés et trop de propriétés abandonnées : prenez ces deux aspects négatifs et vous pouvez en tirer du positif”, affirme The Atlantic Cities. D’après le site d’informations américain, la ville du Michigan, très durement touchée par la crise automobile, voit fleurir des Abribus construits à partir de morceaux de maisons démolies grâce au projet Doorstops Detroit, qui réunit des designers, des artistes et des résidents. D’après eux, “un arrêt de bus qui semble miséreux envoie un message catastrophique : vous avez de la chance de ne pas avoir à utiliser les transports en commun”. La nouvelle génération d’Abribus pourrait bientôt être équipée de panneaux solaires et de marqueurs GPS. Si le projet trouve les financements adéquats.

Un savon pour briller LIBAN - C’est dans le

“village écologique” de Badr Hassoun, dans la banlieue de la ville libanaise de Tripoli, qu’un savon précieux vient d’être mis au point, après six mois d’essais. Le savon contient de la poudre d’or et de diamant, mélangée à des huiles et des parfums naturels, précise le site libanais Now. Un petit lingot d’or, que l’utilisateur peut conserver, se trouve au cœur de chaque pièce. Le premier savon produit a été offert à Cheikha Mozah, l’épouse de l’ancien émir du Qatar Hamad ben Khalifa Al-Thani. Un second savon ira au président des Emirats arabes Unis, le cheikh Mohammed ben Zayed.

REUMANN, SUISSE

DR

“Demandez à n’importe qui d’où vient la nourriture de son frigo et il vous répondra très probablement : du supermarché.” C’est pour rappeler à chacun PHOTO le “lien humain crucial” existant entre lui et le fermier que la photographe Jackie Nickerson a réalisé Terrain. Cette série de portraits l’a menée dans plus de cent fermes, en Zambie, au Botswana, en Afrique du Sud, au Kenya et au Zimbabwe. Si la plupart des visages des travailleurs sont cachés, “c’est dans le but de les associer visuellement aux outils qui leur fournissent de quoi vivre”, explique Wired.


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culture.

281 Anti Nuke à côté du transformateur électrique de Shibuya. Photo Bellamy Hunt/Roth Management

Le Banksy japonais en guerre contre l’atome L’artiste 281 Anti Nuke a commencé à coller des stickers dans les rues de Tokyo après la catastrophe de Fukushima. Son discours ne plaît pas à tout le monde. —South China Morning Post (extraits) Hong Kong

L

’homme, qui ne veut être identifié que par sa signature, 281 Anti Nuke, ne prend aucun risque. Tandis que je relève mon col dans le vent mordant de janvier, il me regarde de loin arriver à notre lieu de rendez-vous. L’artiste urbain le plus célèbre du Japon est un homme prudent. Il n’a pas le choix : son travail lui vaut régulièrement des menaces de mort. Si maigre qu’il passe presque pour malade, il porte des Ray-Ban sur le nez – il les portera encore à minuit, lorsque nous quitterons le bar miteux des ruelles mal éclairées

du quartier tokyoïte de Shibuya, où il m’a demandé de le retrouver. Emmitouflé dans une parka noire à la fermeture Eclair remontée jusqu’au cou, il semble prêt à décamper d’un instant à l’autre. Ses longs cheveux l’aident à mieux dissimuler son visage. Au vu des quelques mèches grises qui strient sa tignasse, je lui donne une petite quarantaine d’années ; âge qu’il se refuse à confirmer. “Je reçois des menaces sur mon site web ou sur ma page Twitter, du genre : ‘Crève !’ ou ‘On aura ta peau’, ditil. Je ne peux autoriser personne à me prendre en photo, et je ne donne mon nom à aucun journaliste.”

Le “Banksy japonais” dit être “terrifié” par un gouvernement qui, selon lui, ne cesse de se droitiser. Il en veut pour preuve le vote récent de la loi sur le secret d’Etat, qui confère au Premier ministre Shinzo Abe des pouvoirs étendus pour dissimuler des informations au public et qui, du même coup, contribue à museler les médias. “Je ne comprends pas qu’Abe ait une telle cote de popularité, se désole 281 en secouant la tête. Il cherche à ressusciter le Japon tel qu’il était en 1940.” Si la police arrêtait 281 Anti Nuke, elle trouverait de bonnes raisons de le garder au frais – de la diffamation à la dégradation de biens, en passant par les troubles à l’ordre public. Mais c’est surtout la folie furieuse et l’agressivité des uyoku que l’artiste redoute. Les uyoku sont des groupuscules ultranationalistes qui défilent dans Tokyo à bord de camionnettes noires aux portières estampillées de slogans nationalistes. Sur le toit, des haut-parleurs diffusent à pleins tubes des hymnes militaires. 281 – si ce nombre a un sens particulier, il n’en révèle rien – secoue à nouveau la tête et change de sujet. Il n’a pas toujours été engagé politiquement, insiste-t-il. Ce sont les événements du 11 mars, il y a trois ans [la catastrophe de Fukushima], qui ont donné un nouveau tour à sa vie. “J’étais au bureau quand la terre a tremblé. En sentant mon immeuble tanguer sur sa base, j’avais l’impression de vivre un mauvais rêve”, explique-t-il en illustrant d’un geste de la main l’oscillation du bâtiment. “Quand le séisme s’est enfin arrêté, j’ai allumé la télé et j’ai vu le tsunami déferler sur les plages et les villages.” Sa confiance a commencé à vaciller au cours d’une conversation avec un ami qui travaillait pour une agence de presse étrangère, à Tokyo. “Il m’a expliqué que la réalité était très différente de ce que l’on nous racontait à la télé japonaise. Son entreprise a ordonné à ses employés de se calfeutrer chez eux et de prendre des précautions – alors que tout le reste du Japon retournait travailler comme si de rien n’était. Le gouvernement ne nous a informés de rien. Un mois plus tard, poursuit-il, les gens avaient déjà oublié Fukushima. Ils ont arrêté de porter des masques de protection et de faire attention à l’eau et aux produits qu’ils consommaient. J’ai senti monter la frustration et la colère face à tous ces gens qui refusaient de réfléchir à la crise qui nous menaçait.” Il n’était pas tout à fait le seul à éprouver cette frustration, comme le montre la manière dont le collectif d’artistes japonais baptisé Chim Pom s’est

ŒUVRES DE 281 ANTI NUKE/ROTH MANAGEMENT

“J’ai senti monter la colère face à tous ces gens qui refusaient de réfléchir à la crise qui nous menaçait”


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Courrier international — no 1228 du 15 au 21 mai 2014 ↙ Le risque de l’exposition des enfants à la radioactivité est le cheval de bataille du graffeur.

↓ Portraits du Premier ministre Shinzo Abe. Il s’agit de l’œuvre préférée de l’artiste.

emparé, en juillet 2011, de l’immense et célèbre fresque de Taro Okamoto Le Mythe de demain. Représentation des effets de la bombe atomique larguée sur Hiroshima en août 1945, celle-ci orne tout un pan de mur de la station de métro Shibuya, à Tokyo. Sous un coin de cette fresque de trente mètres de long, les artistes de Chim Pom ont ajouté un panneau représentant les squelettes calcinés de deux réacteurs dégageant des panaches de fumée noire et deux autres enceintes nucléaires penchant dangereusement sous l’assaut des vagues. L’incident a fait la une des JT. “Je me suis dit que le street art était la seule façon d’exprimer ce que je ressentais, reprend 281. Je voulais obliger les gens à s’interroger et à se rafraîchir

la mémoire.” Pour sa première œuvre, il a A ce jour, il estime avoir produit quelque adapté le logo de la compagnie d’électricité deux cents œuvres. La série Je hais la pluie Tepco (Tokyo Electric Power Company), est l’une des plus populaires : elle met en opérateur de la centrale de Fukushima, scène une fillette vêtue d’un imperméable transformant en masque à gaz les cinq censé la protéger des retombées radioactives cercles agencés en forme de T majuscule. qui s’abattent sur elle. L’artiste a placardé En décembre 2011, après avoir imprimé ce des milliers de stickers dans tout Tokyo, et dessin sur un sticker, il s’est ses graphismes se sont progresrendu à Omotesando, la grande STREET ART sivement chargés de tonalités avenue huppée de Tokyo. Sur le trottoir où de plus en plus ouvertement politiques. Ses s’égrènent les vitrines d’Hermès, de Dior et préférés sont trois vignettes, que l’on voit de Tag Heuer, un gros transformateur élec- souvent juxtaposées en série, représentant trique Tepco en acier dessert tout le quar- le visage du Premier ministre Shinzo Abe à tier. En l’espace de quelques minutes, le demi caché par un foulard de bandit décliboîtier a été décoré de l’image de 281, pre- nant trois motifs : un disque nucléaire blanc mière d’une longue série d’œuvres identi- sur fond rouge, un camouflage militaire et fiables au premier coup d’œil. le drapeau américain. L’artiste confie trouver “constamment” de nouveaux graphismes et se réjouit que ses stickers aient été vus jusqu’à Londres, à Paris et même en Californie [à l’occasion d’expositions]. Il ne s’est encore jamais fait arrêter en placardant ses œuvres, mais il s’entoure de toutes les précautions : il opère de nuit et veille à ce qu’il n’y ait personne dans les parages avant de laisser sa marque sur un mur. Son site web a été récemment la cible d’une cyberattaque particulièrement puissante. “Je ne pense pas du tout être courageux. Je suis timide et je n’ai aucune envie de me retrouver sous le feu des projecteurs. C’est pour cela que le format du street art me convient parfaitement. J’adore le Japon, souligne-t-il tandis que nous ressortons dans le froid de la nuit tokyoïte. Mon véritable objectif est d’aider le Japon à redevenir meilleur. En tant qu’individu, je n’ai pas beaucoup de pouvoir, mais je continuerai à coller mes dessins, car c’est la seule chose que je sache faire pour me ↑ Au Japon, la catastrophe est appelée rendre utile.” “3.11”, en référence à la date à laquelle —Julian Ryall elle s’est produite. Publié le 16 février

↑ Sticker réalisé à partir du logo de Tepco.

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Réactions

“Un voyou qui gribouille” Les œuvres de 281 Anti Nuke ont pu sortir de l’ombre grâce au photographe anglais Adrian Storey, qui, installé à Tokyo, a très vite commencé à photographier ses œuvres. Storey a fait connaître 281 au-delà des frontières nippones, et aujourd’hui il est possible d’apercevoir des stickers de l’artiste dans les rues de Los Angeles ou de Londres. En revanche, les médias japonais n’ont pratiquement pas parlé de 281, bien qu’il suscite beaucoup de réactions sur les réseaux sociaux. Il faut dire que le street art est peu répandu dans l’archipel. A ce jour, seul le quotidien Tokyo Sports a parlé de lui, en décembre 2012, “un voyou qui gribouille des dessins satiriques contre le Premier ministre”.

SUR NOTRE SITE

courrierinternational.com

Adrian Storey a réalisé pour Vice Japan un documentaire consacré à 281 Anti Nuke. Découvrez-le en ligne, ainsi qu’un portfolio des œuvres du Japonais.


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Courrier international — no 1228 du 15 au 21 mai 2014 ↙ L’actrice Connie Britton, star de la série Nashville, accorde une interview dans les studios de Cumulus Media. Photo J. Buglewicz/The New York Times Syndicate

musique.

Paroles NOIR, C’EST NOIR “Les artistes de country ont toujours célébré leurs racines populaires et raconté avec fierté leurs difficultés pour joindre les deux bouts. […] Depuis quelque temps toutefois, certaines chanteuses se sont mises à dépeindre avec mélancolie le quotidien des petites villes, écrit le mensuel The Atlantic. Au lieu d’exalter les mœurs rurales, elles remettent en cause ce mode de vie, ainsi que la valeur des traditions et le mérite qu’il y aurait à ne jamais quitter son lieu de naissance.” Leurs chansons reflètent une réalité économique : “La crise a de nouveau exposé au grand jour le profond fossé qui sépare riches et pauvres. Ces dernières années, le taux d’emploi est reparti à la hausse dans les zones urbaines, mais la création d’emplois n’a pas repris dans les régions rurales et les petites villes.” A l’appui de son propos, le magazine américain cite deux jeunes chanteuses, Kacey Musgraves et Brandy Clark. “Merry Go ‘Round [Le manège] et Pray to Jesus [Prier Jésus], deux chansons aussi sinistres l’une que l’autre, ne cherchent pas à esquiver la morne réalité du quotidien pour ceux qui vivent dans de petites villes et qui peinent à boucler les fins de mois.” KACEY MUSGRAVES chante dans Merry Go ‘Round : “On se marie par ennui Et comme la poussière, on reste dans cette ville Dans de petites boîtes alignées, C’est pas ce qu’on veut mais on connaît rien d’autre. On se contente de la vie qu’on a.”

Sur la route de Nashville Alors que la country attire un public toujours plus jeune et divers, la capitale du Tennessee devient un label, une marque qui fait vendre. —The New York Times (extraits) New York

A

la radio, la country est devenue le genre musical le plus diffusé. Sa plus grande star est Taylor Swift, 24 ans, un véritable phénomène : en 2013, la jeune femme [domiciliée à Nashville] a gagné plus d’argent avec sa musique que n’importe quel autre chanteur – près de 40 millions de dollars, selon le magazine Billboard. La country occupe depuis bien longtemps une place de choix dans la musique américaine. Mais, alors que l’industrie du disque reste confrontée à des problèmes financiers et que des genres naguère dominants, comme le hip-hop, reculent dans le classement des meilleures ventes, les adeptes de la country sont de plus en plus nombreux, jeunes et issus de milieux variés. Cet intérêt croissant du grand

public s’illustre entre autres lors de la cérémonie des Country Music Awards [retransmise en direct sur la chaîne CBS], qui en 2013 avait attiré près de 15,5 millions de téléspectateurs – le meilleur chiffre en quinze ans selon Nielsen, spécialiste de la mesure d’audience. “Nashville est devenue une superpuissance musicale”, assure Scott Borchetta, directeur exécutif du Big Machine Label Group, qui produit [entre autres] Taylor Swift. Ces dernières années, la ville – cœur spirituel et commercial de la country – s’est constitué un capital glamour et touristique grâce au lancement d’une série qui porte son nom, diffusée en première partie de soirée [sur ABC] et dans laquelle on suit les tribulations de stars de la country. Tout comme la série Dallas dans les années 1980, Nashville, qui est filmée sur place avec Connie Britton et Hayden Panettiere, a

contribué à donner une touche plus sexy à une cité emblématique. Cumulus Media fait partie des entreprises qui cherchent à exploiter le potentiel lucratif de la country de multiples façons. Cette chaîne nationale compte environ 460 stations de radio aux Etats-Unis. En 2013, elle a profité de la création de la station new-yorkaise WNSH pour lancer sa marque spécialisée Nash. WNSH, aussi appelée “Nash FM 94.7”, est la première radio country à émettre à New York depuis dix-sept ans. Nash, c’est non seulement la radio, mais aussi la télévision, la

“La country n’est plus une musique de ploucs. Ça n’évoque plus les ballots de paille et les champs de maïs.”

De son côté, BRANDY CLARK chante dans Pray to Jesus : “On vit dans des caravanes ou des appartements En Californie ou à Kalamazoo [Michigan]. On grandit, on se marie et on divorce. On déteste dormir seul, alors on se remarie… Pour ne pas succomber aux dettes ou aux péchés On prie Jésus et on joue au loto Car il n’y a pas trente-six façons De changer l’avenir.” presse sur papier et les réseaux sociaux, et même des produits dérivés comme des ustensiles de cuisine ou des voitures. Au siège de Nash, dans le centre de Nashville, des studios de radio d’habitude plutôt ternes ont été rénovés pour ressembler à des plateaux de télévision, avec éclairage brillant et caméras haute définition. L’entreprise prévoit à terme de retransmettre les émissions en ligne sous plusieurs formats. Alors que les radios country sont souvent baptisées de noms à forte connotation rurale – comme “Le Loup” ou “Le Coyote” –, Lew Dickey, PDG de Cumulus Media, assure que sa nouvelle marque cible un public plus varié et ayant plus de perspectives d’ascension sociale. “Nous voulions fuir les stéréotypes habituels et choisir un nom ambitieux, explique-t-il. Nash sonne cool, sympa, dans le vent.” D’autres médias ont perçu la nouvelle vogue. Rolling Stone a

récemment ouvert des bureaux à Music Row, un quartier autrefois résidentiel de Nashville, et prépare le lancement de Rolling Stone Country, un nouveau site Internet. “Je suis convaincu que nous allons révéler une nouvelle facette de la country”, déclare Gus Wenner, directeur du site Rollingstone. Dans les années 1990 et au début des années 2000, Kix Brooks a vendu 27 millions d’albums grâce à son duo de country Brooks & Dunn. Aujourd’hui, il anime deux émissions pour Nash et il m’a reçu dans son studio de Nashville, qui fait l’angle d’un immeuble et qui a été aménagé avec des statues de Frederic Remington, un bar bien rempli et un gigantesque canapé en cuir. “Selon moi, la country n’est plus une musique de ploucs, affirme-t-il. Ça n’évoque plus les ballots de paille et les champs de maïs.” —Ben Sisario Publié le 6 avril


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