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N° 1226 du 30 avril au 6 mai 2014 courrierinternational.com Belgique : 3,90 €

EDITION BELGIQUE

Salaire minimum

Un combat mondial (!4BD64F-eabacj!:L;s

Du Cambodge à la Suisse et aux Etats-Unis, les travailleurs se mobilisent pour des rémunérations décentes

BELGIQUE — VOISINS CANCÉREUX, NON MERCI HISTOIRE — AUX ORIGINES DU POULET UKRAINE — COUP DE POKER À L’EST PHOTOS — UNE JEUNESSE SUD-AFRICAINE


Courrier international — no 1226 du 30 avril au 6 mai 2014

ÉRIC CHOL

p.30

La feuille de paie pour une Chine en paix

à la u ne

Sommaire

SALAIRE MINIMUM : UN COMBAT MONDIAL

P

lus de 30 000 ouvriers chinois en grève pendant presque deux semaines dans une usine de chaussures de sport pour protester contre le non-paiement de prestations sociales. Du jamais-vu dans la Chine communiste, habituée à fournir des petites mains abondantes et bon marché pour faire tourner l’usine du monde. Mais la maind’œuvre se raréfie, et surtout elle réclame son dû. Au cours du premier trimestre, le nombre de conflits sociaux a bondi de 31 % par rapport à l’an dernier. Loin d’envoyer l’armée, le pouvoir tente l’apaisement grâce à la feuille de paie. A Shanghai, le smic horaire a reçu un coup de pouce de 21 %. “Ne vous laissez jamais étourdir par la fanfare du tant-pour-cent dans les taux de salaire. Demandez toujours quel était le salaire avant la hausse”, prévenait Karl Marx* en 1865. Les augmentations n’ont pourtant rien de cosmétique. En l’espace de cinq ans, le smic chinois a doublé. Il atteint l’équivalent de 210 euros par mois à Shanghai : plus qu’en Roumanie ou en Bulgarie (158 euros). L’ouvrier chinois, qui était payé le tiers de son collègue mexicain au début des années 2000, gagne désormais 50 % de plus que lui**. Cette inflation salariale est une bonne nouvelle pour tous. Pour les travailleurs, dont le porte-monnaie se remplit (un peu). Pour l’Occident, moins sous la pression de la concurrence chinoise. Et pour l’économie locale, contrainte d’innover si elle veut rester compétitive. La voilà, la nouveauté : le changement du modèle chinois passe aujourd’hui par la feuille de paie.

ÉMILIE SERON

ÉDITORIAL

3

Etats-Unis, Chine, Allemagne, Suisse, Cambodge… La question de la revalorisation des bas salaires se pose aujourd’hui dans le monde entier. UKRAINE p.10

CHILI p.16

Un Etat sur la voie de la faillite

La face cachée du succès économique

Pour ne pas s’ajouter à la liste des pays déliquescents comme la Somalie ou l’Irak, l’Ukraine, face aux coups de poker de Moscou, ne peut jouer qu’une seule carte : la démocratisation.

La croissance a amené le Chili aux portes du club des pays riches. Mais la catastrophe de Valparaíso a montré la vulnérabilité des plus pauvres, estime l’envoyé spécial du quotidien argentin La Nación.

360° p.46

KAZANEVSKY

Portfolio Une jeunesse sud-africaine

On les appelle les born free (“nés libres”) : ils n’ont pas connu l’apartheid et votent pour la première fois ce 7 mai. Un reportage de la photographe américaine Krisanne Johnson.

FRANCE p.18

Gauloises : un symbole part en fumée

En couverture : — Dessin d’Ares, Cuba — Dessin de Cost, Belgique

KRISANNE JOHNSON

Pour le quotidien néerlandais De Morgen, cette cigarette est un vrai mythe français. Pourtant, elle ne sera plus “made in France” après la fermeture de l’usine Seita de Carquefou, près de Nantes.

* Dans Salaires, prix, profits. ** China’s Economic Rise, CRS Report, fév. 2014.

SUR NOTRE SITE

Retrouvez Eric Chol chaque matin à 7 h 50, dans la chronique

1914-1918 La guerre des autres. Notre série sur le conflit mondial vu des autres pays. Jusqu’au 2 août. UKRAINE L’intervention russe imminente ? La crise au jour le jour vue par les médias de la région. AFRIQUE DU SUD La première élection sans Mandela – Le regard de la presse locale.

“Où va le monde” sur 101.1 FM

DR

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4.

Courrier international — no 1226 du 30 avril au 6 mai 2014

Sommaire Les journalistes de Courrier international sélectionnent et traduisent plus de 1 500 sources du monde entier : journaux, sites, blogs. Ils alimentent l’hebdomadaire et son site courrierinternational.com. Les titres et les sous-titres accompagnant les articles sont de la rédaction. Voici la liste exhaustive des sources que nous avons utilisées cette semaine : African Arguments (http://africanarguments.org) Londres, en ligne. Colombo Telegraph (www.colombotelegraph.com) Colombo. The Daily Beast (thedailybeast.com) New York, en ligne. The Daily Telegraph, Londres, quotidien. Den Kiev, quotidien. Diário de Notícias Lisbonne, quotidien. The Diplomat (the-diplomat.com) Tokyo, en ligne. Financial Times Londres, quotidien. Guanchazhe Wang (www.guancha.cn) Shanghai, en ligne. Al-Hayat Londres, quotidien. infoLibre (infolibre.es) Madrid, en ligne. De Morgen, Bruxelles, quotidien. El Mundo Madrid, quotidien. La Nación Buenos Aires, quotidien. The New York Times New York, quotidien. The Observer Londres, hebdomadaire. Oukraïna Moloda Kiev, quotidien. El País Madrid, quotidien. Raseef22 (raseef22.com) Beyrouth, en ligne. Shabake Aftab Téhéran, mensuel. Southeast Asia Globe Phnom Penh, mensuel. Süddeutsche Zeitung Munich, quotidien. Le Temps Genève, quotidien. The Wall Street Journal New York, quotidien. Yediot Aharonot Tel-Aviv, quotidien. Die Zeit Hambourg, hebdomadaire..

← Toutes nos sources Chaque fois que vous rencontrez cette vignette, scannez-la et accédez à un contenu multimédia sur notre site courrierinternational.com (ici la rubrique “Nos sources”).

20. Société. A Paris, des voisins indésirables

Transversales

6. Internet. La révolution du Net attendra 8. Portrait. Gastón Acurio

— ASIE 22. Sri Lanka. Bientôt un paradis pour les criminels 23. Chine. Dans les cours, deux générations en guerre

D’un continent à l’autre

— MOYEN-ORIENT 24. Syrie. Malaise avec les “alliés” du Hezbollah 25. Iran. Le pardon plutôt que la pendaison

42. Ecologie. Le reflux de la marée noire 43. Planète robot. L’union fait la force 44. Médias. Devenez indépendants ou vous allez mourir ! 45. Signaux. Au régime vert

7 jours dans le monde

— EUROPE 10. Ukraine. Un Etat sur la voie de la faillite 12. Espagne. Une vague républicaine contre les Bourbons 13. Royaume-Uni. Vive la nation cornouaillaise ! — AMÉRIQUES 14. Etats-Unis. La fraternité musulmane s’invite sur les campus 16. Chili. La face cachée du succès économique — FRANCE 18. Société. Gauloises : un symbole part en fumée

— AFRIQUE 26. Libye. L’incroyable histoire de la base US 27 28. Malawi. Quitte ou double pour la présidente Banda — BELGIQUE 30. Nimby. Voisins cancéreux, non merci

A la une

360° 46. Portfolio. Afrique du Sud Born free : une génération en noir et blanc 50. Culture. La “révolution des œillets” de García Márquez 52. Tendances. Luxe et islam au même étage 54. Histoire. Le poulet, ce héros devenu martyr

34. Salaire minimum, un combat mondial

La littérature doit être facile à comprendre et difficile à écrire.

Edité par Courrier international SA, société anonyme avec directoire et conseil de surveillance au capital de 106 400 €. Actionnaire La Société éditrice du Monde. Président du directoire, directeur de la publication : Arnaud Aubron. Directeur de la rédaction, membre du directoire : Eric Chol. Conseil de surveillance : Louis Dreyfus, président. Dépôt légal Avril 2014. Commission paritaire n° 0712c82101. ISSN n°1154-516X Imprimé en France/Printed in France Rédaction 6-8, rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75212 Paris Cedex 13 Accueil 33 (0)1 46 46 16 00 Fax général 33 (0)1 46 46 16 01 Fax rédaction 33 (0)1 46 46 16 02 Site web www.courrierinternational. com Courriel lecteurs@courrierinternational.com Directeur de la rédaction Eric Chol Rédacteurs en chef Jean-Hébert Armengaud (16 57), Claire Carrard (édition, 16 58), Odile Conseil (déléguée 16 27), Rédacteurs en chef adjoints Catherine André (16 78), Raymond Clarinard, Isabelle Lauze (hors-séries, 16 54) Assistante Dalila Bounekta (16 16) Rédactrice en chef technique Nathalie Pingaud (16 25) Direction artistique Sophie-Anne Delhomme (16 31) Directeur de la communication et du développement Alexandre Scher (16 15) Conception graphique Javier Errea Comunicación Europe Catherine André (coordination générale, 16 78), Danièle Renon (chef de service adjointe Europe, Allemagne, Autriche, Suisse alémanique, 1622), Gerry Feehily (Royaume-Uni, Irlande, 16 95), Lucie Geffroy (Italie, 1686), Nathalie Kantt (Espagne, Argentine, 16 68), Hugo dos Santos (Portugal, 1634) Iwona Ostapkowicz (Pologne, 16 74), Caroline Marcelin (chef de rubrique, France, 17 30), Iulia Badea-Guéritée (Roumanie, Moldavie, 19 76), Wineke de Boer (Pays-Bas), Solveig Gram Jensen (Danemark, Norvège), Alexia Kefalas (Grèce, Chypre), Mehmet Koksal (Belgique), Kristina Rönnqvist (Suède), Agnès Jarfas (Hongrie), Mandi Gueguen (Albanie, Kosovo), Miro Miceski (Macédoine), Kika Curovic (Serbie, Monténégro, Croatie, Bosnie-Herzégovine), Marielle Vitureau (Lituanie), Katerina Kesa (Estonie) Russie, est de l’Europe Laurence Habay (chef de service, 16 36), Alda Engoian (Caucase, Asie centrale), Larissa Kotelevets (Ukraine) Amériques Bérangère Cagnat (chef de service, Amérique du Nord, 16 14), Gabriel Hassan (Etats-Unis, 16 32), Anne Proenza (chef de rubrique, Amérique latine, 16 76), Paul Jurgens (Brésil) Asie Agnès Gaudu (chef de service, Chine, Singapour, Taïwan, 16 39), Christine Chaumeau (Asie du Sud-Est, 16 24), Ingrid Therwath (Asie du Sud, 16 51), Ysana Takino (Japon, 16 38), Kazuhiko Yatabe (Japon), Zhang Zhulin (Chine, 17 47), Elisabeth D. Inandiak (Indonésie), Jeong Eun-jin (Corées) Moyen-Orient Marc Saghié (chef de service, 16 69), Ghazal Golshiri (Iran), Pascal Fenaux (Israël), Philippe Mischkowsky (pays du Golfe), Pierre Vanrie (Turquie) Afrique Ousmane Ndiaye (16 29), Hoda Saliby (chef de rubrique Maghreb, 16 35), Chawki Amari (Algérie) Transversales Pascale Boyen (chef des informations, Economie, 16 47), Catherine Guichard (Economie, 16 04), Anh Hoà Truong (chef de rubrique Sciences et Innovation, 16 40), Gerry Feehily (Médias, 16 95), Virginie Lepetit (Signaux) Magazine 360° Marie Béloeil (chef des informations, 17 32), Virginie Lepetit (chef de rubrique Tendances, 16 12), Claire Maupas (chef de rubrique Insolites 16 60), Raymond Clarinard (Histoire), Catherine Guichard Ils et elles ont dit Iwona Ostapkowicz (chef de rubrique, 16 74) Site Internet Hamdam Mostafavi (chef des informations, responsable du web, 17 33), Carolin Lohrenz (chef d’édition, 19 77), Carole Lyon (rédactrice multimédia, 17 36), Paul Grisot (rédacteur multimédia, 17 48), Pierrick Van-Thé (webmestre, 16 82), Marie-Laëtitia Houradou (responsable marketing web, 1687), Patricia Fernández Perez (marketing) Agence Courrier Sabine Grandadam (chef de service, 16 97) Traduction Raymond Clarinard (rédacteur en chef adjoint), Isabelle Boudon (anglais, allemand), Françoise Escande-Boggino (japonais, anglais), Caroline Lee (anglais, allemand, coréen), Françoise Lemoine-Minaudier (chinois), Julie Marcot (anglais, espagnol, portugais), Marie-Françoise Monthiers (japonais), Mikage Nagahama (japonais), Ngoc-Dung Phan (anglais, italien, vietnamien), Olivier Ragasol (anglais, espagnol), Danièle Renon (allemand), Hélène Rousselot (russe), Mélanie Liffschitz (anglais, espagnol), Leslie Talaga (anglais, espagnol) Révision JeanLuc Majouret (chef de service, 16 42), Marianne Bonneau, Philippe Czerepak, Fabienne Gérard, Françoise Picon, Philippe Planche, Emmanuel Tronquart (site Internet) Photographies, illustrations Pascal Philippe (chef de service, 16 41), Lidwine Kervella (16 10), Stéphanie Saindon (16 53) Maquette Bernadette Dremière (chef de service, 16 67), Catherine Doutey, Nathalie Le Dréau, Gilles de Obaldia, Josiane Petricca, Denis Scudeller, Jonnathan Renaud-Badet, Alexandre Errichiello, Céline Merrien (colorisation) Cartographie Thierry Gauthé (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66) Calligraphie Hélène Ho (Chine), Abdollah Kiaie (Inde), Kyoko Mori (Japon) Informatique Denis Scudeller (16 84) Directeur de la production Olivier Mollé Fabrication Nathalie Communeau (directrice adjointe), Sarah Tréhin (responsable de fabrication) Impression, brochage Maury, 45330 Malesherbes Ont participé à ce numéro : Alice Andersen, Frédéric Boniaud, Jean-Baptiste Bor, Geneviève Deschamps, Lucas Fourquet, Rollo Gleeson, Marion Gronier, Mélanie Guéret, Wenyan Hu, Alexandros Kottis, Carole Lembezat, Jean-Baptiste Luciani, Valentine Morizot, Corentin Pennarguear, Polina Petrouchina, Judith Sinnige, Leslie Talaga, Isabelle Taudière, Anne Thiaville, Nicole Thirion, Janine de Waard, Sébastien Walkowiak, Morgane Wirtz Secrétaire général Paul Chaine (17 46) Assistantes Frédérique Froissart (16 52), Sophie Jan Gestion BénédicteMenault-Lenne(responsable,1613) Comptabilité 01 48 88 45 02 Responsable des droits Dalila Bounekta (16 16) Ventes au numéro Responsable publications Brigitte Billiard Direction des ventes au numéro Hervé Bonnaud Chef de produit Jérôme Pons (0 805 05 01 47, fax : 01 57 28 21 40) Diffusion internationale Franck-Olivier Torro (01 57 28 32 22) Promotion Christiane Montillet Marketing Sophie Gerbaud (directrice, 16 18), Véronique Lallemand (16 91), Véronique Saudemont (17 39), Kevin Jolivet (16 89)

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6.

7 jours dans le monde.

Courrier international — no 1226 du 30 avril au 6 mai 2014 ↙ Le Premier ministre sudcoréen a démissionné après le naufrage du ferry Sewol. Photo Ahn Young-joon/AP/SIPA

↓ Dessin de Mix & Remix, paru dans Le Matin Dimanche, Lausanne.

BRÉSIL

Vers une sortie de crise ?

La révolution du Net attendra Le sommet de São Paulo sur la gouvernance d’Internet a condamné timidement la surveillance du réseau et accouché d’un texte sans ambition. —El País (extraits) Madrid De São Paulo

L

e principe sacré de “neutralité du Net”, adopté le 22 avril dernier par le Sénat brésilien, n’apparaît pas dans le document signé deux jours plus tard en clôture du NETMundial, rencontre internationale sur la gouvernance d’Internet, qui a réuni au Brésil 800 représentants de 85 pays. Le document condamne la “surveillance de masse” sur Internet et demande qu’elle donne lieu à des poursuites. Une allusion transparente à l’affaire Snowden. Mais il ne comporte pas la moindre mention de la NSA, l’Agence de sécurité nationale américaine, dont on a découvert qu’elle espionnait des gouvernements alliés, des entreprises privées et des citoyens anonymes, parmi lesquels la présidente Dilma Rousseff elle-même. L’introduction du concept de “neutralité” (le fait que tous les services sur Internet bénéficient du même accès et de la même vitesse, sans exclusive) a retardé de plusieurs heures la signature de la “Déclaration de São Paulo”. Ce document d’à peine 10 pages n’est qu’un pâle reflet de ce qui, pour beaucoup, aura été un sommet historique, qui s’est tenu dans un pays, le Brésil, venant d’adopter la “Ley de marco civil da Internet”, première Constitution d’Internet. Or, dans ce dernier texte, la neutralité était l’un des chevaux de bataille du gouvernement brésilien. Cette reculade est intervenue tout juste vingtquatre heures après que la Federal Communications Commission (FCC), l’organisme indépendant chargé d’encadrer le w eb aux Etats-Unis, a annoncé son intention de réviser la réglementation en vigueur pour permettre aux fournisseurs d’accès de proposer des débits différenciés [et de faire payer aux

sites Internet l’accès au meilleur débit]. “C’est une aberration, commente le sociologue Sérgio Amadeu, corédacteur du Marco civil da Internet. Les lobbys des télécoms ont dominé les débats finaux et, grâce à leurs pressions, ont réussi à affaiblir le texte et à en éliminer totalement le mot ‘neutralité’.” Pourtant partisane de la neutralité du Net, l’Union européenne est repartie du Brésil sans voir ses aspirations satisfaites, et ce alors même que plusieurs pays européens ont clairement légiféré en ce sens. Les représentants de Cuba, de l’Inde et de la Russie (dont le président Vladimir Poutine a récemment qualifié Internet d’outil de la CIA) ont affiché leur mécontentement au sujet du document final du NETMundial. “Nos contributions ont été ignorées, et tout cela aura pour seul résultat de creuser les inégalités entre les pays.” Seul point positif à l’issue du sommet, les Etats-Unis ont confirmé qu’ils renonçaient à la gestion exclusive des noms de domaine dont ils jouissaient jusqu’à présent via l’Icann [Internet Corporation for Assigned Names and Numbers, une société qui administre les adresses IP et les noms de domaine] et qu’ils allaient procéder à une restructuration de la NSA. —Cecilia Ballesteros Publié le 25 avril

SOURCE EL PAÍS Madrid, Espagne Quotidien, 370 000 ex. Le grand quotidien espagnol, historiquement situé au centre gauche, accorde une grande place à l’actualité latino-américaine.

VENEZUELA — Une troisième

Le pouvoir tangue

CORÉE DU SUD — Le Premier

ministre, Chung Hong-won, a présenté sa démission le 27 avril, onze jours après le naufrage du ferry Sewol. Une décision prise en tant que président de la commission gouvernementale en charge de la gestion du naufrage du Sewol, écrit le quotidien Hankook Ilbo. Le gouvernement est de plus en plus critiqué pour sa mauvaise gestion des suites de la catastrophe, qui a fait près de 200  morts et plus de 100 disparus. Plusieurs sondages indiquent une chute importante de la popularité de la présidente, Park Geun-hye, de quoi inquiéter ses partisans à l’approche des élections locales du 4 juin.

Risque d’apartheid ISRAËL — Si une solution à deux Etats n’est pas bientôt trouvée, Israël risque de devenir “un Etat d’apartheid”, a affirmé le secrétaire d’Etat américain John Kerry devant des responsables américains, européens et russes. Cette déclaration a été reprise en une de la presse israélienne. “C’est la première fois qu’un responsable américain de cette importance emploie ce terme controversé”, soulignait Ha’Aretz. John Kerry attribue aux deux parties l’impasse où se trouvent les négociations de paix, dans lesquelles il s’était personnellement impliqué. Israël a décidé jeudi 24 avril de suspendre les négociations avec l’Autorité palestinienne, après l’annonce d’un accord de réconciliation avec le Hamas.

réunion entre le gouvernement vénézuélien et la Table de l’unité démocratique (MUD, opposition) s’est tenue jeudi 24 avril au siège de la vice-présidence, portes fermées et sans retransmission télévisée, informe le journal proche de l’opposition El Nacional. Trois mois après le début de la crise politique et sociale qui touche le Venezuela, le gouvernement socialiste de Nicolás Maduro et l’opposition cherchent à mettre un terme à un conflit qui a fait 42 morts. La tentative de coup d’Etat militaire d’avril 2002 – perpétré contre l’ancien président Hugo Chávez – a été notamment évoquée lors de cette réunion. L’opposition réclame “la liberté pour les prisonniers politiques” et une amnistie à laquelle s’oppose le gouvernement.

1,5

milliard d’euros : c’est le montant de l’excédent budgétaire primaire (hors intérêts de la dette) dégagé par la Grèce pour la première fois depuis quatre ans, a annoncé Eurostat le 23 avril. Un résultat accueilli avec ironie par plusieurs quotidiens du pays. “Mon cher excédent”, titre ainsi I Efimerida ton Sintakton, notant qu’entre 2009 et 2013 le PIB a chuté de 231 à 182 milliards d’euros et le taux de chômage a grimpé de 9,5 % à 27,5 %. “Le prix de l’excédent est lourd”, écrit le journal de gauche, critiquant les “célébrations préélectorales” d’un gouvernement qui estime que les sacrifices des Grecs ont été récompensés.


7 JOURS.

Courrier international — no 1226 du 30 avril au 6 mai 2014

7

ILS PARLENT DE NOUS L’INFOGRAPHIE DE LA SEMAINE

MIGUEL MORA, correspondant à Paris du quotidien espagnol El País

Un monde de plus en plus armé

La ligne libérale n’est pas tenable

(en %)

40

– 20

0

+ 20

40

60

80

100

—Dépenses 2013

120

140

160

CHINE

188

CHINE

ARABIE SAOUD.

67

ARABIE SAOUD.

RUSSIE

88

RUSSIE

ÉMIR. ARAB. UNIS

19

ÉMIR. ARAB. UNIS

BRÉSIL

31

BRÉSIL

INDE

47

INDE

34

CORÉE DU SUD

24

AUSTRALIE

19

TURQUIE

CORÉE DU SUD AUSTRALIE TURQUIE ÉTATS-UNIS ALLEMAGNE

—Dépenses mondiales en 2013 : 1 747 milliards de dollars —Trois pays représentent 53 % de ces dépenses : 37

ÉTATS-UNIS

JAPON ROYAUME-UNI FRANCE ITALIE

11 CHINE 5 RUSSIE

Le programme de stabilité présenté par le gouvernement a suscité une “fronde” inhabituelle des députés socialistes. Comment l’expliquer ?

(en milliards de dollars)

640

ÉTATS-UNIS

49

ALLEMAGNE

49

JAPON

58

ROYAUME-UNI

61

FRANCE

33

ITALIE

DR

—Evolution des dépenses militaires entre 2004 et 2013

N’y a-t-il pas une part d’affichage dans cette révolte ? Bien sûr, cette fronde a un côté un peu théâtral, mais certains élus ont vraiment œuvré pour formuler des propositions alternatives – ils ont même travaillé le weekend de Pâques, ce qui doit être une première ! Le vrai problème, c’est que le gouvernement n’écoute pas assez sa majorité. Il a procédé à une consultation non contraignante [il n’a pas engagé sa responsabilité] sur ce qui est peut-être la décision la plus importante de François Hollande. Plusieurs propositions des députés ont été ignorées, même si Manuel Valls a finalement fait un geste en direction de l’électorat socialiste, notamment sur les petites retraites. Il y a un déficit démocratique dans sa démarche.

SOURCES : “THE ECONOMIST”, INSTITUT INTERNATIONAL DE RECHERCHE SUR LA PAIX DE STOCKHOLM (SIPRI) : “TRENDS IN WORLD MILITARY EXPENDITURE 2013”

BUDGETS MILITAIRES. Les pays du monde dépensent de plus en plus de milliards pour leurs armées, selon le Stockholm International Peace Research Institute (Sipri), repris par l’hebdomadaire britannique The Economist, qui fait le bilan de près de dix ans d’augmentation des budgets militaires : plus de vingt pays, dont la Chine, l’Arabie Saoudite et la Russie, ont plus que doublé leurs dépenses en armement.

Insubmersible Ukip ROYAUME-UNI — “Farage peutil être coulé ?” se demande The Independent on Sunday. Malgré une semaine très difficile, l’Ukip, le parti eurosceptique et antiimmigration de Nigel Farage, n’a pas perdu de sa popularité. Ni les propos racistes de deux membres du parti, ni les soupçons de fraude concernant un de ses députés, ni les critiques visant son leader (accusé d’avoir embauché sa propre femme) ne semblent dissuader les électeurs. L’Ukip est en tête du dernier sondage pour les élections européennes de juin avec 31 % des votes, devant les

travaillistes (28 %), les conservateurs (19 %) et les libérauxdémocrates (9 %).

Condamnations à tour de bras ÉGYPTE — Lundi 28 avril, la justice égyptienne a une nouvelle fois frappé fort : 684 condamnations à mort contre des partisans de l’ancien président issu des Frères musulmans, Mohamed Morsi. Elles s’ajoutent aux 529 condamnations prononcées en mars par le même tribunal de Minya, en Moyenne-Egypte. A nouveau, le procès a été expédié en quelques heures. Un autre tribunal, au Caire, a statué le 28 avril sur le Mouvement de la jeunesse du 6-Avril, le plus ancien et la plus emblématique de la révolution égyptienne.

Avec son pacte “de responsabilité et de solidarité”, le gouvernement embrasse la politique européenne d’austérité en y ajoutant les aides aux entreprises. Il applique le programme de Bruxelles. Il est donc normal qu’il suscite un débat, dont la question est au fond de savoir si le “socialisme” français est toujours socialiste. C’est de là qu’est née la petite fronde des députés socialistes, qui s’est réduite à un petit nombre d’élus. A mon avis, le groupe socialiste fait une erreur en n’allant pas plus loin, car c’est un moment clé du quinquennat.

Après une sévère défaite électorale, le gouvernement n’a pas changé de ligne. Est-ce politiquement tenable ?

Cette organisation est désormais interdite de toute activité au même titre que les Frères musulmans. “Cela revient à interdire les rêves de toute une génération que le régime n’arrive pas à comprendre”, estime un responsable du mouvement dans El-Watan.

↑ Un enfant réagit aux condamnations du 28 avril. Photo Khaled Desonki/AFP.

Le gouvernement mène une politique clairement néolibérale. Même la droite, lorsqu’elle était au pouvoir, a conduit une politique plus sociale en laissant filer les déficits. Mais il n’est pas tenable pour François Hollande de faire le contraire de ce pour quoi il a été élu, même s’il avait aussi promis de redresser les comptes publics. Nous en avons fait l’expérience en Espagne : en 2010, le socialiste José Luis Zapatero a pris des mesures similaires, avec 15 milliards d’économies. Résultat, le Parti socialiste espagnol a essuyé aux élections suivantes le pire revers de son histoire. Avec son plan d’austérité, Hollande signe l’abandon définitif de la ligne politique choisie au début du quinquennat.


8.

7 JOURS

Courrier international — no 1226 du 30 avril au 6 mai 2014

Gastón Acurio Le chef qui ne voulait pas être président ILS FONT L’ACTUALITÉ

Pour beaucoup de Péruviens, le célèbre cuisinier de Lima ferait un parfait candidat à l’élection de 2016. Sauf qu’il refuse de se présenter.

—El País Madrid

J

e te parie mon restaurant que je ne serai PAS président.” C’est dire si le chef cuisinier péruvien Gastón Acurio est prêt à miser gros. Le restaurant en question est le dernier rejeton de son enseigne gastronomique, Astrid & Gastón. Trois mille mètres carrés dans une demeure vieille de trois siècles, 120 employés, un mélange de laboratoires gastronomiques et d’initiatives sociales. Paradoxalement, pendant les mois qui ont précédé l’inauguration, Gastón Acurio n’a pas eu à parler de son projet phare. Car une seule chose intéresse ses interlocuteurs : son éventuelle candidature à la prochaine présidentielle [prévue pour 2016]. “C’est un grand malentendu”, explique le cuisinier, dont la tenue décontractée contraste avec l’élégant salon immaculé où il nous reçoit. “En décembre, une journaliste m’a parlé de rumeurs selon lesquelles je convoitais la présidence. J’ai dit que c’était faux. Elle a insisté et m’a demandé si un jour je pourrais en avoir envie, à quoi j’ai répondu que je n’avais pas de boule de cristal… Et le lendemain, ça faisait la une.” Le grand chef a de nouveau démenti. Et à maintes reprises. En février, un sondage révélait que 23 % des Péruviens seraient prêts à voter pour lui. Il n’a pas fallu longtemps pour que tout le monde tienne sa candidature pour acquise. “J’ai commencé à recevoir du courrier de gens qui ne m’avaient jamais apprécié. Y compris de concurrents me disant qu’ils avaient toujours eu confiance en moi et que je pouvais compter sur eux pour ma candidature. En revanche, ceux qui m’aiment vraiment se sont inquiétés. Dans mon entourage, le seul qui s’est réjoui c’est mon père.” C’est que Gastón Acurio père est une figure de la droite modérée, ancien ministre et ancien parlementaire. Le sénateur Acurio a élevé son fils pour en faire un président. Il lui a fait lire Popper. L’a invité à assister à des débats parlementaires. L’a envoyé en Europe pour qu’il fasse du droit. Mais, profitant de l’éloignement, Gastón fils a

→ Gastón Acurio. Dessin de Boligán, Mexico, pour Courrier international.

embobiné son père et a préféré apprendre la cuisine. Ce n’est qu’une fois son diplôme en poche qu’il le lui a avoué. Ces derniers mois, le papa a repris espoir. Mais le fils en rit. “Mon père ne me croit pas quand je lui dis que je ne veux pas être président. Il s’imagine que je cache mon jeu pour mieux créer la surprise. Et il trouve ça très malin de ma part.” Avec ses 41 restaurants disséminés dans le monde entier, Gastón Acurio est la figure de proue du seul secteur créatif où le Pérou se classe dans le top 5 mondial. Et il sait le tort qu’une candidature pourrait faire à son image et à ses affaires. Mais il suffit qu’il ouvre la bouche pour qu’on entende le présidentiable. Le cuisinier dit être un “idéaliste pragmatique”, fait l’éloge du dynamisme des petits entrepreneurs, affiche son engagement aux côtés des paysans andins. Et, dans sa nouvelle cuisine, il a fait écrire sur un mur la première strophe de l’hymne national du Pérou. Même son “menu dégustation” est une analyse de l’histoire péruvienne. Dans ce pays où l’électorat se méfie du monde politique, tous les présidents depuis 1980 ont été de parfaits outsiders, à l’exception d’Alan García, grand séducteur des foules [deux fois élu, en 1985 et en 2006]. Or chacun de ces anciens présidents trouverait en Gastón Acurio un rival imbattable : un outsider comme eux, mais qui plus est élevé par un sénateur et éminent portedrapeau d’une réussite nationale. Pour l’heure, le cuisinier continue de douter : “Je ne devrais peut-être pas tant nier cette candidature. Plus je démens, moins on me croit.” —Santiago Roncagliolo Publié le 8 avril

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Courrier international — no 1226 du 30 avril au 6 mai 2014

d’un continent à l’aut r e. europe

↙ Dessin de Kazanevsky, Ukraine.

Amériques........ France ........... Asie ............. Moyen-Orient..... Afrique ..........

14 18 22 24 26

Ukraine. Un Etat sur la voie de la faillite Pour ne pas s’ajouter à la liste des pays déliquescents, Kiev, face aux coups de poker de Moscou, ne peut jouer qu’une seule carte, celle de la démocratisation.

—Den Kiev

L

a majeure partie des difficultés que connaît l’Ukraine depuis des semaines, voire des mois, s’explique avant tout par un concept, celui de pays faible. Si l’on part du principe que l’Ukraine est effectivement un pays faible, on se voit obligé d’évaluer nos difficultés à l’aune d’autres pays du même type, comme l’Irak, l’Afghanistan, la Libye, ou encore la Somalie. Vu s sou s cet a n gle, les événements de Maïdan sont tout à fait comparables aux péripéties du “printemps arabe”, elles-mêmes conséquences de la faiblesse et de l’inefficacité d’Etats à tendance autoritaire. En règle générale, un pays faible ne garantit pas à ses citoyens des services sociaux et politiques de qualité. Il ne détient pas non plus le monopole de l’emploi des forces sur son propre territoire. Traduit en langue de tous les jours, cela veut dire que le système de protection sociale, l’éducation, la santé se sont dégradés, que la corruption est omniprésente à un haut niveau alors que règne l’injustice sociale, et que l’on assiste à l’apparition de groupes militaires incontrôlés, de chefs de guerre autoproclamés et d’autres “petits hommes verts”. Tout cela entraîne une baisse catastrophique de la sécurité au sein de la société, en particulier au niveau individuel. Les gens, confrontés à cette insécurité, finissent par prendre leur destin en main, et la société devient alors un terreau favorable au développement de la haine ethnique, du séparatisme, d’organisations terroristes et de la criminalité transnationale.

Le précédent somalien. Autant d’évolutions dont nous avons été témoins en Irak, en Afghanistan, en Libye et en Somalie. Aujourd’hui, on recense sur la planète entre 60 et 70 pays faibles, dont une partie sont en situation de faillite totale. Il est important de souligner que les caractéristiques ethniques, religieuses, linguistiques, sociales, et même raciales jouent en réalité un rôle de second plan. Ce n’est que quand les fonctions essentielles de l’Etat dans le domaine de la sécurité s’effondrent que les contradictions passent au premier plan et constituent alors l’actualité de la vie politique.

Une autre nuance doit également être accentuée. Les événements de Maïdan ne sont pas la cause, mais la conséquence de la faiblesse de l’Etat ukrainien. Une faiblesse qui s’est manifestée au cours des quatre dernières années et qui a

Le soulèvement en Ukraine s’est accompagné d’un effondrement structurel pris des proportions désastreuses. Contrairement aux idées reçues, les pays autoritaires ne sont pas forts – la Biélorussie, la Corée du Nord, la Russie disposent aujourd’hui de gouvernements forts, mais ils se montrent incapables d’apporter des solutions à leurs propres problèmes sociaux. Les systèmes autor ita ires enterrent les contradictions en profondeur en ayant recours à la force. Les dépenses considérables consacrées à l’armée et aux forces de sécurité et l’existence d’un Etat (policier) dans l’Etat trahissent les faiblesses même de ces pouvoirs. Quoi qu’il en soit, le soulèvement en Ukraine, qui s’est accompagné d’un effondrement du système juridique et législatif, a conduit à une aggravation de l’affaiblissement de l’Etat et des conflits au sein de la société. Au point que l’Ukraine est déjà passée au stade suivant – le pays est désormais presque un Etat en faillite. Comme le prouve entre autres la perte de pouvoir du législatif au profit de l’exécutif. Comment sortir le pays de cette situation ? Il faut d’abord travailler par nous-mêmes. Nous ne pourrons régler le problème de la faiblesse de notre Etat que par une réforme en profondeur des structures existantes. Une aide extérieure peut être utile pour accélérer ce processus, mais ce processus doit déjà exister de lui-même. La logique est simple. Sans aucune réforme interne, n’importe quelle aide ne peut qu’accroître la corruption et les problèmes existants. Ensuite, il est impossible de guérir cette faiblesse par des méthodes autoritaires. Les gens peuvent être tentés par une solution de force, qui leur semblera à même de régler la question de l’insécurité. Mais en fait la seule issue est une véritable démocratisation.


EUROPE.

Courrier international — no 1226 du 30 avril au 6 mai 2014

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↓ Le conflit entre la Russie et l’Ukraine. Dessin de Stavro paru dans The Daily Star, Beyrouth. Cette dernière permettrait de conférer une légitimité nouvelle à la fonction présidentielle. Dans cette perspective, des élections présidentielle et législatives sont un passage obligé. L’étape suivante consistera à redonner effectivement du pouvoir aux régions, car le comble est que c’est l’ancien gouvernement [de Viktor Ianoukovitch, parti se réfugier en Russie le 21 février] qui a pratiqué une “surcentralisation” au détriment des instances locales, lesquelles s’insurgent aujourd’hui à l’est en appelant la Russie à l’aide. Tout cela a un coût. C’est pour cela qu’il est extrêmement difficile d’être fort sans aide. Dans notre cas, le succès est malgré tout tributaire d’une aide extérieure. Une aide qui doit venir d’institutions plutôt que de pays tiers, afin que soient clairement établies les conditions qui y sont liées. Une collaboration avec le FMI est donc vitale. Mais les institutions internationales ne sont pas non plus des associations ph ila nt h ropiques. Un des paradoxes des pays faibles, c’est leur incapacité à bien dépenser l’argent. Ainsi, l’Irak n’a réussi à dépenser que 70 % des aides financières internationales qui lui ont été accordées depuis 2003.

Les institutions internationales ne sont pas des associations philanthropiques L’Histoire a v u bien des tentatives pour sauver les pays faibles, depuis le système des mandats jusqu’aux processus de règlements d’après-confl it, dont le plus célèbre est le plan Marshall. Mais les conditions dans lesquelles l’Etat ukrainien tente de survivre aujourd’hui sont nouvelles et uniques. Aussi faut-il trouver des solutions nouvelles, uniques. Et rapides. —Mykola Kapitonenko Publié le 26 avril

Sur le front de l’Est Le gouvernement de transition tente de reprendre le contrôle du Donbass. A la frontière avec la Russie, les soldats ukrainiens se préparent. —Oukraïna Moloda Kiev

S

ur près de vingt kilomètres, les tranchées sont déjà creusées, dans la région de Soumy [au nord-est], le long de la frontière russe. D’une profondeur de deux mètres, d’une largeur de quatre, elles ont pour but d’empêcher le passage de véhicules militaires lourds et de camions de “contrebandiers”. “La construction du réseau de défense a commencé sur les ordres de Kiev, nous explique Volodymyr Choulga, président de l’administration départementale. Nous utilisons des engins spéciaux, qui travaillent dans le nord et le sud de l’oblast [département], avec l’aide des habitants locaux. Notre mission, du point de vue logistique, c’est de fournir en carburant tous ces engins.” La frontière commune entre l’oblast de Soumy en Ukraine et les oblasts de Briansk, Koursk et Bielgorod en Russie s’étend sur 562,5 kilomètres. Ces tranchées ne vont pas suivre la frontière

entre les deux Etats sur toute sa longueur. “Des points précis ont été déterminés, qui sont considérés comme praticables pour les véhicules, poursuit Volodymyr Choulga. Là où il y a des collines ou des marais, il n’est pas nécessaire d’ériger des systèmes de défense.” Les fossés antichars ne couvriront qu’un tiers de la frontière du département, précise Roman Tkatch, l’adjoint du commandant des gardesfrontières de la région. Les travaux se poursuivent à l’heure où nous mettons sous presse.

Etat-major spécial. Les gardesfrontières ont-ils été témoins de violations du territoire ces derniers temps ? “Depuis le début des tensions, soit à partir du 1er mars, nous n’avons assisté à aucune violation de frontière par des véhicules ou des personnes armés, nous répond Roman Tkatch. Du côté russe de la frontière, nous n’avons vu aucun déploiement militaire, nous n’en apprenons l’existence que par Internet, comme vous.”

Ce qui n’empêche pas les gardesfrontières de Soumy de redoubler d’attention. Depuis deux semaines, ils travaillent sans relâche. Chaque véhicule civil est soumis à une fouille approfondie, les soldats ciblent certaines catégories de personnes : ceux qui ont les cheveux très courts, qui viennent sans bagage ni argent. “Si les gardesfrontières voient passer des personnes de ce genre, ils ne peuvent que les interroger sur les mobiles de leur visite en Ukraine. Par exemple, des hommes au visage marqué de coups et portant des tatouages ont prétendu venir assister à l’enterrement du père de l’un d’entre eux. Les gardesfrontières ont trouvé le numéro du père dans le portable de l’un d’eux et l’ont appelé. Il s’est avéré qu’il était tout à fait vivant et en bonne santé…” Récemment, deux citoyens de Russie à bord d’un Hummer ont franchi illégalement la frontière hors des passages officiels. Ils ont été arrêtés et ont alors affirmé qu’ils voulaient entrer en Ukraine pour connaître la situation dans le pays et prendre la mesure de ce que pensaient les gens sur place. C’est désormais à la justice ukrainienne qu’il incombera d’évaluer la véracité de cette soif de connaissances “sociologiques”. Devant l’évolution de la situation et afin d’assurer une meilleure coordination des opérations de protection des frontières en présence d’un voisin oriental agressif, un état-major spécifique a été créé pour gérer les opérations des gardes-frontières. Outre ces derniers, celui-ci compte également des membres du SBU [les services secrets ukrainiens], du ministère de l’Intérieur et de la Justice, et des officiers de l’armée. Souvenons-nous de ce vieux dicton : “Ce qui importe, ce n’est pas de choisir sa maison, mais de bien choisir son voisin.” Aujourd’hui, nombreux sont les Ukrainiens qui doutent de la bonne volonté du voisin en question. Dès lors, puisqu’on ne peut changer ni de voisin ni de maison, autant creuser des tranchées. — Publié le 26 avril

T U O S T R R U E L PA AI L

Les “Afghans” dans la mêlée ●●● C’est un signe fort. Le 25 avril, l’association ukrainienne des anciens combattants d’Afghanistan a officiellement annoncé qu’elle soutenait la candidature à la présidence de Petro Porochenko, le “roi du chocolat”, qui caracole déjà en tête dans les sondages. Lequel n’a pas manqué de féliciter ces anciens combattants, rapporte le quotidien de Lviv Vissoki Zamok : “Voici des gens qui méritent le respect et l’admiration de leur Etat pour leur courage, leur patriotisme, leur loyauté. Des qualités dont ils ont encore fait la démonstration lors des événements de Maïdan.” Pendant les manifestations en janvier et en février, les “Afghans” s’étaient en effet trouvés en première ligne lors des affrontements sanglants avec les forces de l’ordre de l’ancien président. Alors que dans l’est du pays la situation se complique, avec l’enlèvement par les séparatistes prorusses des observateurs de l’OSCE, considérés désormais comme des “prisonniers de guerre”, le soutien des “Afghans” arrive à point nommé pour le candidat Porochenko qui, face à l’apparente incurie du gouvernement provisoire, promet de “renforcer les défenses de l’Ukraine”. Après Maïdan, peut-être les vétérans d’Afghanistan ont-ils maintenant un rôle à jouer dans le Donbass.

IR M L A V C I ER REDI À 19H20 LE VE N D

LA VOIX EST LIBRE

en partenariat avec IUDQFHLQWHUIU


EUROPE

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Courrier international — no 1226 du 30 avril au 6 mai 2014

↙ Dessin de Marcos Guardiola, Espagne.

ESPAGNE

Une vague républicaine contre les Bourbons En plein rejet de la monarchie espagnole, au centre de plusieurs scandales depuis des mois, un nombre croissant de militants, d’artistes et de manifestants anti-austérité souhaitent réinstaurer la république.

—infoLibre (extraits) Madrid

L

e drapeau républicain a été utilisé dans toutes les manifestations organisées ces dernières années, pour militer en faveur de l’éducation publique, de la couverture santé universelle et du droit au logement, ou contre le capitalisme ou la corruption. Le dernier exemple en date remonte au 22 mars dernier. Invoquant le droit à la dignité, des centaines de milliers de citoyens mobilisés par les partis et les groupes de gauche ont parcouru, à Madrid, le dernier tronçon d’une marche en réaction à la crise économique [certains marcheurs étaient partis près d’un mois auparavant de diverses villes du pays]. Des gens de tous les âges ont brandi le drapeau républicain dans les rues et aux carrefours de la capitale espagnole. “Le drapeau républicain est devenu le symbole de la démocratie et de la dignité. Et je trouve plutôt bien qu’il soit aussi utilisé comme symbole de la lutte contre la corruption. Il serait cependant étrange de dire que le 15-M [mouvement des Indignés du 15 mai 2011] ou la Plateforme pour les victimes des expulsions tirent leur origine de la Seconde République espagnole”, explique Pablo Iglesias Turrión (Madrid, 1978), professeur de sciences politiques à l’université Complutense de Madrid. Ce jeune politologue dirige le parti Podemos, qui se présentera pour la première fois aux

élections européennes, le 25 mai. Il s’agit aussi d’une figure importante pour la nouvelle génération de jeunes issus du mouvement antimondialisation ou du 15-M et mobilisés contre l’austérité. Pour Isabelo  Herreros (Toledo, 1953), militant de Izquierda Republicana [IR, Gauche républicaine], l’apparition massive des drapeaux républicains dans les manifestations de gauche remonte “au début du XXIe siècle”. “Pour la nouvelle génération, la monarchie et l’hérédité du pouvoir n’ont aucun sens. Ces jeunes ne sont pas vraiment attachés au drapeau de la monarchie. Ce n’est ni la faute des rouges, ni celle des républicains, ni celle de personne. Malgré tout ce qu’on nous répète, ce n’est pas le drapeau de tout le monde”, explique-t-il. M. Herreros croit aussi que, outre cette désaffection vis-à-vis des symboles, la perte progressive de prestige du roi explique en partie la prolifération des symboles républicains. La dernière fois que le Centre d’investigation sociologique (CIS), un organisme public, a interrogé les Espagnols au sujet de la popularité des Bourbons d’Espagne, ceuxci se sont vu attribuer une note de 3,63 sur

Je l’ai appris sur Un Monde d’Info du lundi au vendredi à 16h15 et 21h45 avec

Vivons bien informés.

10. “Etes-vous favorable à la monarchie comme forme d’Etat en Espagne ?” C’est la question que l’institut de sondage Sigma Dos a posée aux Espagnols en janvier 2013 pour le quotidien El Mundo. Les résultats montrent que 43,3 % des Espagnols rejettent le système actuel et que 49,9 % le soutiennent. La monarchie est loin de faire consensus aujourd’hui en Espagne. “Une rumeur sociale concernant le roi pourrait très bien entraîner l’effondrement rapide de la monarchie. Ce serait tout à fait possible dans un pays comme l’Espagne, où la culture populaire est très forte et où les sentiments du peuple envers les célébrités changent rapidement. Toutes les monarchies qui se sont effondrées depuis le XIXe siècle l’ont fait de manière retentissante, mais ce n’est pas souhaitable si ce qu’on veut, c’est un changement de modèle. Il faut étaler sur dix ans minimum le débat sur la façon de mettre en place la république afin de montrer qu’il s’agit de bien plus que d’une simple question de leadership de l’Etat. La république, c’est le bien commun face aux privilèges individuels, la vertu du civisme et le respect institutionnel”, explique l’historien Pablo Sánchez León. Le magazine satirique Mongolia consacre aujourd’hui une grande partie de ses pages à la famille royale. Il met par ailleurs à disposition des lecteurs des masques et des affiches à imprimer pour les manifestations en faveur des droits sociaux. “Nous

critiquons le modèle de l’Etat et nous continuerons de le faire même s’il finit par changer. La république fera aussi l’objet de blagues”, assure son rédacteur en chef adjoint, l’avocat Gonzalo Boyé. Le milieu culturel s’est aussi débarrassé de l’autocensure : la question du débat constitutionnel apparaît de plus en plus souvent dans les paroles des chansons. “Des géants bleus arrivent devant nous, la bouche pleine de leur démocratie, mais la peur a cessé d’être l’attitude dominante. Dans toutes les têtes, on entend un doux ronron : ils nous veulent seuls, ils nous auront ensemble”, peut-on entendre sur le nouvel album de l’Asturien Nacho Vegas (Gijón, 1974), un habitué des manifestations organisées dans les Asturies. La gauche, celle des jeunes et des vétérans politiques, des milieux culturels ou associatifs, semble assumer que la république représente l’avenir. En outre, les enquêtes sociologiques et les analyses des historiens ont révélé que le changement constitutionnel – ou l’affaiblissement du système démocratique – commence à être transversal et à toucher les secteurs politiques du centre, ce qui risque de compromettre la tranquillité d’un éventuel règne du prince Felipe. “Il existe une grande différence entre le fils et le père. Le premier est plus cultivé et il sait se défendre sur ce point. Les biographies du roi racontent qu’il garde à son chevet un livre sur les avions de guerre et un autre sur les navires. Je crois que le fils a une meilleure culture générale, même si elle est plus pop. Il pourrait facilement dire : ‘J’ai lu Gramsci et j’ai appris quelques trucs’, explique M. Sánchez León. Mais il n’aura personne pour le défendre. Aucun parti n’arborera les couleurs de la monarchie.” —Diego Barcala Publié le 14 avril

SOURCE

TINTALIBRE Madrid, Espagne Magazine mensuel, 17 500 exemplaires www.infolibre.es/noticias/tinta_libre Lancé en mars 2013, le quotidien en ligne infoLibre compte parmi ses fondateurs certains des journalistes licenciés d’El País, et se veut plus à gauche que celui-ci. Son magazine mensuel papier, tintaLibre, fait place aux grands reportages, aux enquêtes et aux interviews.


EUROPE.

Courrier international — no 1226 du 30 avril au 6 mai 2014

↓ Dessin de Magee, Londres.

ROYAUME-UNI

Vive la nation cornouaillaise ! Le gouvernement vient de reconnaître officiellement le peuple de cette péninsule sauvage comme minorité nationale, au même titre que les Gallois et les Ecossais. 200 km

ÉCOSSE IRLANDE DU NORD

ROYAUMEUNI

COURRIER INTERNATIONAL

IRLANDE

PAYS DE GALLES

ANGLETERRE

Londres CORNOUAILLES Océan Atlantique

Truro

FRANCE

—The Daily Telegraph (extraits) Londres

K

13

ernow a’gas dynnergh”, proclame un panneau d’affichage sur le quai d’arrivée de la gare de Saltash : “Bienvenue en Cornouailles.” Un message qui me fait chaud au cœur chaque fois que je prends le train qui franchit la Tamar sur le pont de Brunel. Je suis chez moi, j’ai laissé derrière moi l’Angleterre. Le 24 avril, Danny Alexander, ministre du Trésor, annonçait que les Cornouaillais seraient désormais une minorité nationale, à l’instar des Gallois, des Irlandais et des Ecossais. Certains n’y verront guère plus que de la poudre aux yeux – une dernière tentative d’encouragement du vote libéraldémocrate [centre gauche] dans une région où le Parti pour l’indépendance du RoyaumeUni (Ukip) a trouvé un terreau fertile. John Pollard, chef du Conseil de Cornouailles, notre autorité locale, reconnaît que ce nouveau statut ne se traduira pas par des avantages financiers ou politiques immédiats. Mais il y a tout de même de quoi se réjouir. Londres a enfin reconnu que la Cournouailles n’était pas un comté anglais parmi d’autres. Autrefois, nous étions un pays commerçant, fièrement indépendant, avec sa langue et sa propre dynastie. Certes, notre histoire a peut-être été occultée par la légende arthurienne et son romantisme, mais la Cornouailles demeure à bien des égards une terre étrangère, insoumise, en saillie vers l’Atlantique, dont le peuple, les

coutumes et la langue sont très différents de ceux qui prévalent plus au nord. A l’étranger, quand je dis d’où je viens, on précise immanquablement : “Alors tu es anglais.” Je réponds que non, que je suis cornouaillais. Va pour britannique, voire européen, mais pas question qu’on nous définisse comme anglais. Nous sommes très fiers de qui nous sommes et d’où nous venons. Nous vénérons la beauté naturelle de notre terre : le bocage de West Penwith ; les criques charmantes du cap Lizard ; la lande brumeuse, sans fin, de Bodmin Moor. Nous célébrons nos antécédents distingués : Michael An Gof, le forgeron de St Keverne, l’un des chefs de la rébellion cornouaillaise de 1497, pendu et écartelé à Londres, ou encore l’évêque Trelawny, incarcéré à la Tour de Londres pour sédition et immortalisé dans l’hymne de la Cournouailles. Mais, si héroïque que soit notre histoire, cette décision est aussi tournée vers l’avenir. Dernièrement, l’essor du tourisme haut de gamme a offert à l’économie de la région une injection de liquidités sans pour autant masquer la pauvreté qui continue de prévaloir au sud de la Tamar. La Cornouailles est toujours à la traîne du point de vue économique, elle serait même encore plus pauvre que le sud du pays de Galles. Pourtant, les signes du changement sont de plus en plus perceptibles. Le haut débit permet désormais à la Cornouailles d’être l’une des régions les plus connectées du pays, ce qui encourage les entreprises de design et de médias à s’y installer. L’ancienne base de la RAF à St Mawgan a retrouvé une seconde jeunesse avec l’Aerohub, qui off re des incitations fiscales. Quant aux exigences accrues des consommateurs en matière de qualité de la viande, des produits de la mer, des fromages et des légumes, elles ont permis de relancer le secteur de l’agriculture et de la pêche.

le minuscule mouvement indépendantiste cornouaillais. Nous n’allons pas obtenir des passeports cornouaillais ni aucune forme de dévolution. Mais c’est un geste bienvenu pour l’économie de la région et

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Une identité forte. Donner à la Cornouailles et à ses habitants une identité forte ne peut que consolider ces avancées. Entre le concept toujours plus aléatoire de “RoyaumeUni” et une microrégion dynamique dotée d’une main-d’œuvre enthousiaste et motivée, la plupart des investisseurs n’hésiteront pas longtemps. N’ayons pas peur non plus de jouer sur la corde sensible. L’Irlande a réussi à attirer des milliards de dollars en persuadant les Américains d’origine irlandaise d’investir dans le pays de leurs ancêtres. L’Ecosse et le pays de Galle lui ont emboîté le pas. C’est désormais au tour de la Cornouailles. Au xixe siècle, la Cornouailles était l’une des grandes régions exportatrices du Royaume-Uni, elle envoyait des mineurs et des machines dans le monde entier ; aujourd’hui, rien qu’aux Etats-Unis, deux millions de personnes sont d’origine cornouaillaise. Et jouer sur la fierté d’être cornouaillais ne peut qu’inciter les gens à mettre la main au porte-monnaie. Avec cette annonce, Danny Alexander fait un petit geste et ne risque pas d’attiser

qui fait la fierté des centaines de milliers de Cornouaillais de par le monde. Kernow bys Vyken : la Cornouailles est éternelle. — Petroc Trelawney Publié le 25 avril

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14.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1226 du 30 avril au 6 mai 2014 ↙ Des membres de la première fraternité musulmane, Alif Laam Meen, en septembre 2013, au Texas. Photo Dylan Hollingsworth/NYTNS

amériques

Etats-Unis. La fraternité musulmane s’invite sur les campus Il y a un an, des étudiants musulmans ont lancé leur propre association à Dallas et comptent bien s’implanter dans d’autres facs. Une façon de revendiquer leur double identité.

—The New York Times (extraits) New York

P

eu avant le lever du jour, une dizaine d’étudiants de l’université de Californie à San Diego s’extraient consciencieusement de leurs lits. Ils repassent leurs chemises à col, nouent leurs cravates et s’entassent dans leurs voitures. Destination : le Centre islamique de San Diego, où les attend la cérémonie d’initiation de la première “fraternité” musulmane du pays, Alpha Lambda Mu, baptisée ainsi en référence aux trois lettres qui ouvrent plusieurs chapitres du Coran : alif,

laam, meem. [Aux Etats-Unis, une fraternity est une organisation étudiante masculine à caractère initiatique, dont le nom est généralement formé de lettres grecques.] Après la prière du matin, le fajr, les 13 étudiants récitent un passage du Coran, puis écoutent attentivement leur conseiller parler de l’application des valeurs islamiques de loyauté, de sincérité et de pardon fraternel dans la vie quotidienne du campus. Enfin, les jeunes hommes prononcent leurs résolutions pour le semestre à venir. Rumzi Khan, un étudiant en sciences de l’informatique qui a fondé la section, fait le vœu de

prier davantage. Plusieurs étudiants en sciences promettent de redoubler d’efforts dans leurs études. Samer Abusaleh, en économie, s’engage à lire le Coran plus régulièrement – dans un autre registre, il entend également travailler ses tablettes de chocolat. Cette cérémonie d’initiation qui n’a rien d’ordinaire s’achève autour de pancakes à la carotte et de huevos rancheros dans un restaurant style fifties. Ni relents de bière ni bizutage. Rien du tapage caractéristique des réunions des fraternités. Alpha Lambda Mu est une fraternité nationale d’étudiants musulmans créée il y a tout

juste un an par Ali Mahmoud, qui étudie la sociologie et la biologie à l’université du Texas à Dallas. Ali Mahmoud, toujours en quête d’une reconnaissance de la part de l’université et d’un espace pour sa section, a accueilli chez lui la première réunion de recrutement formelle cet automne : sur les 40 étudiants venus, la moitié ont été invités à rejoindre le groupe. Aujourd’hui, la section texane compte 24 membres. Ali Mahmoud, dont les parents sont arrivés d’Egypte avant sa naissance, a fondé la fraternité pour permettre aux étudiants musulmans d’exprimer les deux facettes de leur identité, l’américaine et la musulmane. “Nous sommes de plus en plus à revendiquer fortement ces deux identités”, souligne-t-il. Les étudiants religieux sont encouragés à s’amuser davantage et les étudiants bons vivants à vivre plus en conformité avec leur religion. Le guide d’Ali Mahmoud demande à chaque section d’organiser plusieurs événements chaque semestre. Certains sont purement sociaux, d’autres visent à transmettre des savoirs pratiques, à encourager le bénévolat et à diffuser la culture islamique auprès des membres. En novembre, le groupe texan est parti faire une retraite dans la nature, avec canoës et feux de camp sur lesquels faire griller des guimauves halal, leçons et prières d’un imam. La nouvelle section de Cornell, qui compte 8 membres, a organisé en novembre une soirée qui s’est étirée toute la nuit. Mais, conformément aux enseignements de l’islam, la soirée était sans alcool et réservée aux hommes (les sections ont toutefois la permission d’organiser des événements mixtes, comme des projections de films). L’événement a attiré une vingtaine d’étudiants. Ils ont prié ensemble, avalé des pizzas, joué à des jeux et dormi dans des sacs de couchage, par terre, dans la salle que leur avait prêtée l’université. Les membres de la section de San Diego, lancée à l’automne, ont visité une maison hantée ambiance Halloween, appris à changer un pneu, passé une matinée à ramasser des déchets sur une plage de La Jolla et distribué des bouteilles

La génération “post-11 septembre” est en butte aux préjugés

d’eau à des sans-abri. Ils se rencontrent deux fois par mois dans l’appartement de l’un d’entre eux pour discuter de textes religieux et essaient de se retrouver à l’occasion d’au moins un des cinq appels à la prière quotidiens. La section de San Diego, dont les membres étudient les sciences, le commerce ou les technologies, a déjà perdu quatre des siens pour cause de petits boulots et d’emplois du temps universitaires éreintants. Mais l’idée d’Alpha Lambda Mu fait des adeptes. Des étudiants des universités d’Etat de Pennsylvanie et de San Diego ainsi que de l’université de Floride espèrent ouvrir leurs sections à l’automne prochain.

Signe des temps. Etant donné le désir des jeunes musulmans d’être soutenus et acceptés, et de voir leur culture mieux comprise, l’arrivée de cette fraternité est peut-être moins une anomalie qu’un signe des temps. “Je suis surpris qu’il ait fallu aussi longtemps”, commente Brian Calfano, professeur associé en sciences politiques à l’université d’Etat du Missouri, qui a mené de vastes recherches sur les identités musulmane et américaine. “La fraternité est une institution clé de la vie universitaire américaine moderne, rappelle-t-il. En d’autres termes, ce que disent ces étudiants, c’est : ‘Nous voulons vivre en accord avec notre identité. Nous voulons être protégés au sein de notre groupe. Mais nous voulons aussi profiter comme nous en sommes capables de la vie à l’université.’” Parfois qualifiée de “génération post-11 septembre”, la génération actuelle d’étudiants américanomusulmans est en butte aux préjugés et au sentiment de suspicion liés aux relations troublées de l’Occident avec le monde arabe. Ces difficultés les poussent à explorer plus en profondeur leur double identité, et à montrer au monde qui ils sont et comment ils veulent être perçus, explique Lori Peek, auteure de Behind the Backlash : Muslim Americans After 9/11 [“Le contrecoup : les Américains musulmans après le 11 septembre”, non traduit]. “La création d’une fraternité traduit une réflexion très profonde, estime-t-elle. Ces étudiants sortent de la sphère privée et entrent dans un espace public où ils vivent leurs deux cultures.” Deux rapports publiés par le Centre Gallup d’études islamiques témoignent


AMÉRIQUES.

Courrier international — no 1226 du 30 avril au 6 mai 2014

d’une évolution de la situation. En 2009, parmi les musulmans américains âgés de 18 à 29 ans, 40 % se déclaraient épanouis, soit le plus petit pourcentage pour cette classe d’âge. En 2011, dix ans après les attentats, ils étaient 65 %. Selon l’Institut de recherche sur l’enseignement supérieur, 1,4 % seulement des étudiants américains de première année sont aujourd’hui musulmans (0,9 % en 2005). L’islam suscitant un intérêt croissant, de plus en plus de campus proposent des centres culturels et des espaces de prière. En 1999, Georgetown était la première université à embaucher un imam à plein temps. Ces dernières années, Yale, Princeton et Northwestern ont recruté des aumôniers musulmans. L’Association des étudiants musulmans, fondée en 1963, compte plus de 200 sections dans tous les Etats-Unis. Elle œuvre pour une diff usion de la culture islamique et aide ses membres à obtenir des bourses et des stages. Mais elle a parfois soulevé la

edi m a s ce l

Dès 6 avri 2

controverse. La section de l’université de Californie à Irvine a été fermée pendant le semestre d’automne de 2010 après que ses membres ont protesté contre le discours de l’ambassadeur d’Israël sur le campus. En 2012, l’organisation a fait les gros titres de la presse et s’est attiré une certaine sympathie lorsqu’on a appris que le département de police de la ville de New York avait secrètement surveillé les sections de Yale, de Columbia et d’autres campus de la côte est.

Plaisanteries. Les organisateurs d’Alif Laam Meem entretiennent des liens étroits avec l’Association des étudiants musulmans. Mais, soulignent-ils, leur fraternité n’est pas une organisation politique. Rumzi Khan et les membres de la section de l’université de Californie se sont récemment retrouvés dans une boutique de glace au yaourt située à quelques minutes du campus. En pantalons de survêtement, sweats à capuche et baskets, ils ont discuté de ce

Le

Grand

quiz © 2008 fireside Films

du vin ?

qui les avait attirés dans l’idée de la fraternité et des sahaba – terme arabe désignant les compagnons du Prophète. “L’idée de ‘compagnons’ est très valorisée dans l’islam”, souligne Haroon Masood, qui étudie les neurosciences et la physiologie. “Les compagnons gardent un œil sur vous. Nous pensons que la personnalité d’un individu est fortement influencée par les personnes qu’il fréquente.” Peu après son arrivée à la fac, Haroon Masood, qui est américano-pakistanais, a compris à quel point il était malaisé de participer à la vie sociale du campus tout en restant fidèle à ses racines musulmanes. En outre, les membres de la fraternité indiquent qu’ils doivent constamment expliquer aux autres étudiants ce qu’ils peuvent et ne peuvent pas faire – les interdits de l’alcool et du porc, le jeûne et les prières. “On a parfois l’impression qu’ils nous jugent”, regrette Siyam  Hossain, un étudiant américano-bangladais spécialisé en économie.

1,4 % seulement des étudiants américains de première année sont aujourd’hui musulmans Tous ont des souven irs remarquablement similaires de l’après-11 septembre. Ils ont vu leurs parents se replier sur euxmêmes, dans la peur d’être surveillés. Rumzi Khan, dont les parents ont quitté le Pakistan dans les années 1980 pour s’installer dans la région de San Francisco, se souvient de s’être rendu au centre commercial avec sa sœur et sa mère, toutes deux en hidjab, et d’avoir senti les regards suspicieux d’autres personnes qui faisaient leurs courses. Il se souvient également d’avoir vu, dans des aéroports, des familles faire l’objet d’une surveillance particulière de la part du personnel de sécurité. Les jeunes hommes décompressent en lançant des

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plaisanteries qui ne le sont parfois qu’à moitié – dire “n’oublie pas de te raser” à un ami qui va prendre l’avion ou lancer une pointe sur les mesures de surveillance du gouvernement quand quelqu’un parle d’une explosion en cours de chimie ou emploie au détour d’une phrase le mot “bombe”. Rumzi  Khan est un étudiant loquace et populaire. Il espère que la fraternité servira à faire du réseautage et aidera ses membres à faire carrière et à conserver des liens avec l’université une fois diplômés, comme le font les autres fraternités. Aujourd’hui, il souhaite surtout qu’Alpha Lambda Mu permette aux étudiants musulmans de profiter d’une partie de la vie universitaire qui était jusqu’alors incompatible avec leurs convictions religieuses. “Quand on arrive à l’université, on veut vivre des choses, résume Rumzi Khan. Ce ne sont pas forcément les mêmes choses que les étudiants non musulmans. Mais on veut quand même vivre des choses.” —Kyle Spencer Publié le 6 février

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AMÉRIQUES

Courrier international — no 1226 du 30 avril au 6 mai 2014

↙ Souvenirs de Valparaíso. Dessin de Laúzan, Chili.

CHILI

La face cachée du succès économique La croissance a placé le Chili aux portes du club des pays riches. Mais la catastrophe de Valparaíso a montré la vulnérabilité des plus pauvres.

—La Nación Buenos Aires De Santiago, Chili

C

’était il y a une dizaine d’années, pendant une campagne de dératisation à La Pincoya, un quartier du nord de Santiago, la capitale, et parmi les plus pauvres et les plus stigmatisés du pays. Là, au milieu des chemins de terre et de boue, des maisons de fortune et des cochons et des poules qu’on élève histoire d’améliorer de temps en temps l’ordinaire des repas, un petit garçon d’environ 8 ans a lancé face aux journalistes une plaisanterie capable de désarmer même le plus blasé d’entre eux : “Ici, on est tellement pauvres qu’on n’a même pas les moyens d’avoir des caries.” Rien de nouveau. Il y a les villas miseria en Argentine, les favelas au Brésil. Au Chili, on les appelle les poblaciones callampas, ou “villages-champignons”, en raison de leur capacité à proliférer dans les conditions les plus hostiles. Chaque pays a son appellation, mais les caractéristiques sont partout les mêmes : pauvreté et marginalité,

et médiatisation uniquement quand survient quelque catastrophe naturelle ou autre désastre. Le violent séisme d’Iquique (8,2 sur l’échelle de Richter), dans le nord du Chili, au début du mois d’avril, a détruit ou endommagé près de 10 000 habitations, en majorité des logements sociaux vétustes ou des bidonvilles surgis de terre loin des quartiers touristiques et des priorités officielles. Moins de quinze jours plus tard, l’incendie de Valparaíso a englouti à son tour 3 000 logements et laissé 13 000 personnes sans abri, révélant au monde que le Chili avait une face sombre, miséreuse et affligeante, cachée dans les ravines entre les collines dominant le port chilien, à quelques pâtés de maisons des restaurants chics, de la fameuse maison de Pablo Neruda et, comble de l’ironie, du majestueux siège du Congrès chilien. C’est toujours le même refrain, celui entonné déjà au lendemain du tremblement de terre de 2010. Il parle de ce Chili à moitié fait, entre une sortie du sous-développement

quasi accomplie telle que la chante l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et la cruelle réalité qu’on refuse de voir : des centaines de milliers de Chiliens vivant encore dans des conditions indignes, sans système d’évacuation des eaux usées, raccordés en “pirates” au réseau d’électricité, vivant au milieu de véritables dépotoirs, souffrant d’analphabétisme, de la délinquance croissante et de la conviction que les politiques sociales et les perspectives ne sont pas pour eux. “Les villes du Nord frappées par le séisme mettent à nu la pauvreté gigantesque qui règne dans ce Chili néolibéral gouverné par la Concertación [coalition de centre gauche au pouvoir de 1990 à 2010] puis par l’Alianza [de centre droit, dont émanait le prédécesseur de Michelle Bachelet, Sebastián Piñera]”, dénonce, d’une voix rageuse, le sociologue Rafael Gumucio Rivas. Selon les chiffres du Programme de développement des Nations unies (Pnud), l’extraordinaire recul de la pauvreté qu’avait enregistré le pays depuis la fin de la dictature [1973-1990] et jusqu’au milieu de l’ère de la Concertación a très sensiblement ralenti, pour finir même par s’inverser à la fin des années 2010. Les taux de pauvreté et d’indigence par régions ne sont guère flatteurs : seule la région d’Antofagasta, qui bénéficie du boom minier, et celles d’Aisén et de l’Antarctique chilien affichent un taux inférieur à 10 %. Le Chili est désormais le pays de l’OCDE le plus inégalitaire en termes de revenus. Et des 34 pays de l’OCDE il se classe quatrième par la proportion de sa population pauvre. Les sondages révèlent aussi l’incompréhension entre le Chili visible et celui qui se cache de l’autre côté du miroir. Selon une enquête du Centre d’études publiques (CEP), la médiocrité de l’enseignement est citée comme la première cause de pauvreté par 52 % des Chiliens, mais juste avant “la paresse et le manque d’initiative” (47 %). Viennent ensuite les vices et l’alcoolisme pour 27 % des sondés, l’absence de perspectives pour 23 % et les mauvaises politiques économiques du gouvernement pour 11 % des personnes interrogées. Or il suffit de croiser certaines statistiques pour démonter ce lien supposé entre pauvreté et manque d’initiative individuelle. La grande enquête trimestrielle sur l’emploi de l’université du Chili conclut en effet que, dans ce pays pourtant proche du

La médiocrité de l’enseignement est citée comme la première cause de pauvreté par 52 % des Chiliens plein-emploi, le cinquième le plus pauvre de la population affiche un taux de chômage de 20 %, contre un taux moyen de 6,2 % : jamais le fossé n’a été aussi grand depuis 1980. “Beaucoup veulent travailler, mais ne peuvent pas ; ils cherchent, mais ils ne trouvent pas”, constate Cristián del Campo, supérieur provincial des jésuites. “Autre grand paradoxe, beaucoup restent dans la pauvreté alors même qu’ils ont un emploi. Ce n’est pas seulement un problème d’accès à l’emploi, mais de qualité des postes proposés.” Le modèle chilien a connu son âge d’or de 1986 à 1997, le pays enregistrant alors une croissance annuelle moyenne de 7,6 %. Le PIB par habitant s’est envolé, passant de 2 100 dollars en 1990 à près de 19 000 dollars aujourd’hui, ce qui place le Chili aux portes du club des pays développés : il talonne le Portugal, qui, avec 23 000 dollars par habitant et par an, est le plus “pauvre” des riches. Les chiffres cadrent bien avec le message officiel. Reste que les failles sont bien là, à débusquer du côté de l’équité et des politiques institutionnelles. Le gouvernement de Michelle Bachelet dit être conscient que des réformes sont nécessaires afin de combattre les inégalités, criantes dès la naissance, et que le fossé scandaleux entre école publique et enseignement privé ne cesse de s’amplifier à mesure que grandissent les petits Chiliens. La coalition au pouvoir, la Nueva Mayoría, a dégagé trois axes : réforme fiscale, refonte du système scolaire et rédaction d’une nouvelle Constitution. Mais une fois encore les catastrophes naturelles sont allées plus vite que l’Etat. Nul ne sait ce qu’il est advenu du gamin de La Pincoya. Si l’on se fie aux statistiques, il est probable qu’il ait, quoi qu’il en dise, des caries, qu’il ait reçu un enseignement de mauvaise qualité et été exposé à toutes sortes de fléaux sociaux, que ses perspectives professionnelles soient plutôt bouchées et que, chaque fois qu’il postule à un emploi, il doive se mordre la langue pour ne pas révéler son quartier d’origine. Car le Chili qu’on lui a promis, il l’attend toujours. —Carlos Vergara Publié le 20 avril

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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

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france

instauré à la fin du XVIIe siècle. Les gauloises sont pour leur part produites depuis 1910 et jusqu’en 1995 elles étaient entre les mains de l’Etat. Depuis les années 1950, Seita propose des cigarettes à filtre et cherche à séduire une clientèle féminine. La forte féminisation se constate aussi dans le rapport à la cigarette : fumer devient un mode – ou du moins un signe – d’émancipation. En 1999, Altadis, fruit d’une fusion entre l’ancienne Seita et son homologue espagnole Tabacalera, fait l’acquisition des gauloises. En 2008, le groupe est de nouveau racheté par Imperial Tobacco et, depuis, les cigarettes françaises appartiennent à une entité britannique. Une petite tranche d’histoire nationale semble ainsi avoir pris fin.

Société. Gauloises : un symbole part en fumée L’usine Seita de Nantes va fermer et les cigarettes légendaires seront désormais fabriquées en Pologne. Un mythe français disparaît.

ADAGP/COLLECTION KHARBINE-TAPABOR

Francité. La pilule est amère, car

→ Affiche de Max Ponty (1950).

—De Morgen Bruxelles

L

e plus grand fabricant de cigarettes en France, Seita, ferme les portes de l’usine et la délocalise en Pologne : 327 emplois sont menacés et la gauloise, un des joyaux de l’identité culturelle française, ne sera plus produite sur le sol français. Manuel Valls, tout juste nommé Premier ministre, n’aura pas attendu longtemps avant de se heurter à des difficultés. L’usine

de Carquefou, près de Nantes, fabrique chaque année quelque 12,2 milliards de cigarettes, mais pâtit à présent de la diminution de la consommation. Le gouvernement français, qui se tient remarquablement tranquille, doit réaliser un grand écart impossible. Des années d’investissements dans la prévention de la consommation de tabac ont fini par porter leurs fruits. Les ventes décevantes de gauloises, entre autres, devraient être une bonne

nouvelle. Pourtant, le gouvernement garde le silence. Le déménagement de la cigarette porte en effet un rude coup à l’ego français. La production et la commercialisation de cette exception française* nommée “gauloises” sont longtemps restées une affaire d’Etat, un peu comme l’Académie française, cette autre gardienne du goût français officiel. Le Service d’exploitation industrielle des tabacs (Seita) est une société héritée du monopole que Colbert a

fumer des gauloises est un acte de patriotisme. Soldats d’infanterie barbus (les poilus*) pendant la Première Guerre mondiale, résistants opposés au régime de Vichy (de 1935 à la fin des années 1970, la société a produit les “gauloises de troupe”, spécialement pour les soldats français), tous ne juraient que par une seule et même cigarette. La gauloise respire non seulement l’héroïsme, mais aussi la classe et le charme. Sartre, Camus, Baudrillard ou encore Jim Morisson sont tous de fervents fumeurs de gauloises. Quand on veut se sentir français, on achète le paquet bleu au casque ailé d’Astérix. Et, dans les films typiquement français, non seulement on palabre beaucoup, mais la cigarette est aussi omniprésente, et c’est souvent une gauloise, comme dans Le Locataire (1976) de Roman Polanski. En 1964, Léo Ferré lui consacre même une chanson d’amour : La Gauloise. En 1972, il en enregistrera une autre version : La Gitane, du nom d’une autre cigarette archifrançaise. La gauloise est donc, pour faire vite*, l’équivalent toxique de la DS (déesse*) de Citroën, avec sa suspension hydropneumatique. Elle respire autant la francité* que les alexandrins ronflants de Racine et elle est presque aussi érotique que la dentelle délicate d’une jarretelle. Tous ces produits français font partie intégrante de l’identité française. Mieux encore : ils rendent cette identité visible et communicable. Contrairement à la pipe ou au cigare, la cigarette est en outre démocratique. La gauloise est un vrai mythe, tel que le décrit le philosophe Roland Barthes dans

Mythologies : elle aide le Français à se représenter sa propre identité. Seulement voilà : depuis peu, cette représentation n’est plus “made in France”. Avec le départ des gauloises pour la Pologne, une époque semble définitivement révolue. L’Etat-nation français, où frontières étatiques, identité culturelle et appareil de production coïncidaient, n’est plus. Cherchant, en titubant et à tâtons, une nouvelle identité (le succès de Marine Le Pen n’est vraiment pas un hasard), cet Etat d’exception qu’est la France n’échappe pas lui non plus à la logique économique impitoyable de la mondialisation. Et cette logique frappe l’identité culturelle du pays en plein cœur. Le ministre de la Santé publique s’efforce de réprimer son enthousiasme face à ce déménagement. —Karel Vanhaesebrouck Publié le 17 avril * En français dans le texte.

L’auteur KAREL VANHAESEBROUCK enseigne le théâtre et la culture à l’Université libre de Bruxelles ainsi qu’au RITS, école des arts et techniques audiovisuels et dramatiques. Avec Jan Baetens, il a publié récemment Kleine Vlaamse Mythologieën (Petites Mythologies flamandes) aux éditions Balanseer.

SOURCE DE MORGEN Bruxelles, Belgique Quotidien, 54 000 ex. www.demorgen.be (néerlandais) Créé en 1978, “Le Matin” s’inspire du quotidien français Libération. Fusion de deux journaux du Parti socialiste flamand, De Morgen se veut un “quotidien progressif indépendant de qualité”. Il a bousculé la presse belge avec sa ligne éditoriale un peu provocatrice. Deuxième quotidien de qualité de langue flamande après De Standaard, il s’adresse avant tout aux “jeunes urbains, gros consommateurs de culture, engagés et intéressés par l’actualité internationale”. De Morgen est connu pour ses scoops et la qualité de ses photographies.


FRANCE

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↙ Dessin d’Emilie Seron paru dans Victoire, Bruxelles.

SOCIÉTÉ

A Paris, des voisins indésirables Des familles de Roms se sont installées à Saint-Germaindes-Prés, vitrine de l’opulence parisienne. Cela nuit-il à l’image de la ville ?

—El Mundo Madrid

G

abriela agite avec grâce sa queue-de-cheval mal peignée, tout en donnant des instructions aux touristes désorientés dans le métro parisien. Ses longs cheveux noirs arrivent à peine à la hauteur des

distributeurs de tickets, mais c’est sans importance. Elle connaît par cœur la marche à suivre. Elle a 7 ans et l’aplomb d’une adulte. “Vous êtes italiens ? — Non, brésiliens. — Brésiliens ! Bienvenue à Paris. Pour acheter des billets, vous devez appuyer sur ce bouton.” Souriante, l’œil pétillant,

elle montre aux passagers comment acheter des tickets dans la station Saint-Germain-desPrés, très fréquentée. Des hordes de touristes transitent par les sous-sols de la capitale tandis que la petite Rom tente de monnayer ses conseils. “Deux billets font presque 4 euros. Bon voyage !” lancet-elle aux visiteurs. Quelques marches plus haut, sa grand-mère tend un verre vide aux voyageurs. Elle espère ainsi réunir de quoi faire des cou rses. Le qua r tier Saint-Germain-des-Prés, dans le VIe  arrondissement, perle de la rive gauche, est l’un des plus visités de Paris, mais aussi l’un des plus chers. C’est la vitrine du Paris opulent, celui qui ne connaît pas la crise. A quelques mètres de l’endroit où Gabriela fait la manche, on trouve le Café de Flore et Les Deux Magots. L’expresso y est à 4 euros. A proximité, les vitrines soignées de Vuitton ou d’Armani satisfont les appétits des nantis. “Gabriela, tu as quel âge ? — 7 ans. — Et tu ne vas pas à l’école ? — Non, je vis ici avec ma Mamie.” La fillette précise qu’“ici” désigne les jardins de l’église  SaintGermain-des-Prés. Sa mère ne travaille pas, elle est à l’hôpital. C’est donc sa grand-mère qui l’élève, et toutes les deux

dorment sur un banc, sous le ciel de la capitale. Elle raconte cela avec l’innocence de qui ignore l’illégalité de sa situation dans ce quartier chic. Car, comme l’a révélé Le Parisien, le commissariat du VIe arrondissement a donné des ordres à ses agents pour qu’ils “localisent” et “évincent systématiquement” les familles qui dorment ou mendient dans le quartier. Selon le maire de l’arrondissement, Jean-Pierre Lecoq, la présence de personnes d’origine roumaine ou bulgare “a triplé ces derniers mois”.

français expriment souvent des points de vue discriminatoires et des préjugés” à l’encontre de cette communauté. Le gouvernement rétorque qu’il s’agit d’un “problème humanitaire” qui appelle une solution, ces personnes ne pouvant pas vivre dans la rue. Le porte-parole du gouvernement, Stéphane Le Foll [interrogé sur RTL], a déclaré qu’on ne pouvait pas parler d’invasion, mais a reconnu l’existence de bidonvilles. Pour lui, le fait que les habitants de ce quartier riche voient des Roms mendier explique que ceux-ci soient Circulaire policière. Conscients rejetés. d’être surveillés de près, les sans“[Ce] n’est pas une affaire d’image, papiers qui vagabondent dans assure Christian Combaz, chrole quartier redoublent de pru- niqueur au Figaro. C’est plutôt un dence et se gardent bien de racon- problème de voisinage pour les habiter leur histoire à des inconnus. tants du quartier le plus branché de Rue de Buci, Marina se mêle aux la capitale.” Pour beaucoup d’hatouristes qui font bitants, la présence les boutiques. Elle de sans-papiers qui raconte qu’il lui est mendient dans les plus facile de disparues du VIe arronraître dans les petites dissement, quartier REPORTAGE glamour par excelrues, si elle remarque la présence d’un polilence, nuit à l’image cier, que si elle s’installait sur de la ville. “Cela fait fuir les toul’un des grands axes. “On ne fait ristes, qui croient qu’on va les voler rien de mal, s’indigne-t-elle. On quand ils entrent dans le métro ou veut juste qu’on nous fiche la paix.” les magasins”, estime l’employée La circulaire policière a déclen- d’une bijouterie du boulevard ché une polémique, car il est Saint-Germain. interdit en France de montrer du Tandis que la polémique enfle, doigt une population en raison de avec pour toile de fond les vitrines ses caractéristiques ethniques ou de Gucci et les terrasses de café de sa nationalité. Or non seule- bondées, Gabriela sourit aux ment ce document désigne expli- touristes chargés de sacs. Elle citement les Roms, mais en outre tend la main dans l’espoir que il précise qu’il faut chasser ces quelqu’un, en échange de ses personnes, “qu’elles aient ou non conseils pratiques, lui donnera des enfants ou des animaux”. quelques euros. —Raquel Villaécija Selon Amnesty International, Publié le 20 avril “les représentants du gouvernement

V d’a Vu ’ illeurs r présenté par Christophe Moulin avec Eric Chol

L’actualité française vue de l’é L’ ’ tranger chaque semaine avec

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V ndredi à 23 h 10, samedi à 11 h 10 et dim Ve i anche à 14 h 10, 17 h 10 et 21 h 10.


           

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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1226 du 30 avril au 6 mai 2014

↙ Dessin de Cost, Belgique.

asie

Sri Lanka. Bientôt un paradis pour les criminels Un projet de loi pourrait permettre aux violeurs d’épouser leur victime pour échapper à la justice. C’est le signe que le pays, sous la coupe du clan Rajapaksa, est sur la mauvaise pente.

au violeur d’échapper à sa peine en passant la bague au doigt de sa victime. L’ambassadeur du Sri Lanka aux EtatsUnis, Jamiya Wickramasuriya, un proche parent du président Rajapaksa, a déclaré avec un grand sourire au Washington Times que le viol n’était pas un problème au Sri Lanka, dont la législation ne reconnaît d’ailleurs pas le viol de guerre comme un crime [la guerre civile s’est déroulée de 1983 à 2009] : “Les viols, et tout ça, non, ça n’existe pas chez nous… Nous avons des gens très disciplinés au Sri Lanka… Nous avons bien entendu quelques cas isolés, comme dans n’importe quel autre pays. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il n’y en a pas du tout…” Son oncle, Chamal Rajapaksa, le président de l’Assemblée nationale, a pour sa part assuré que les hommes ne pouvaient être tenus responsables des viols et que la faute en incombait aux femmes. “Le regard que les hommes portent sur les femmes doit évoluer. Et il ne tient qu’aux femmes et à elles seules de faire en sorte que ce changement s’opère”, a-t-il cru bon de déclarer lors d’une conférence organisée dans le cadre de… la Journée internationale de la femme ! Ce n’est pourtant pas ce qu’indiquent les recherches. Selon une étude récente des Nations unies, 14,5 % des Sri Lankais reconnaissent avoir violé une femme qui n’était pas leur épouse ; un peu moins de

Pour le pouvoir, les victimes ont toujours tort et les citoyens ne savent pas se tenir

—Colombo Telegraph Colombo

E

n cette deuxième décennie du xxie siècle, le Sri Lanka envisage de voter une loi instituant le mariage après un viol. Selon Tissa Karalliyadda, ministre de l’Enfance et des Affaires féminines, le texte prévoit qu’un violeur pourra

épouser sa victime si celle-ci y consent. Si elle est mineure, il devra attendre qu’elle ait 18 ans pour en faire sa femme. C’est le remède qu’a trouvé le président Rajapaksa au phénomène de plus en plus courant des viols de femmes et de fillettes – non pas des sanctions plus sévères ou une justice plus rapide, mais un arrangement permettant

la moitié avouent avoir perpétré plus d’un viol. Et près de trois quarts de ces violeurs proclamés disent avoir été motivés en premier lieu par un sentiment de “droit sexuel” de l’homme sur les femmes. Le deuxième critère est le plaisir, alors que la vengeance ne vient qu’en troisième position. Mais les faits n’ont jamais arrêté les Rajapaksa, encore moins lorsqu’ils ont un mythe à propager. Et faire porter le chapeau aux victimes est l’une des tactiques de prédilection de la présidence : la minorité tamoule [environ 18 % de la population, majoritairement cinghalaise] est la seule responsable de ses malheurs, les minorités musulmane et chrétienne [respectivement environ 7 % et 6 % de la population, majoritairement bouddhiste] se sont attirées elles-mêmes les attaques contre leurs communautés, leurs églises et leurs mosquées ; les habitants de Weliweriya ont été massacrés par leur propre faute [le 7 août 2013, l’armée avait ouvert le feu sur des manifestants désarmés réfugiés dans une église]. Fondamentalement, dans le Sri Lanka de Rajapaksa [au pouvoir depuis 2004], si les choses vont mal, c’est uniquement parce que les citoyens ne savent pas se tenir et sont désobéissants. Les Tamouls refusent la discrimination, les musulmans et les chrétiens insistent pour pratiquer leur religion,

et les habitants de Weliweriya ne veulent pas boire une eau contaminée. Tous l’ont bien cherché, au même titre que les femmes et les enfants qui se font violer, y compris la vieille dame de 75 ans et le bébé d’à peine 5 mois qui, l’année dernière, ont allongé la liste des victimes. Le clan des Rajapaksa est en train de créer son propre système de valeurs. Le patriotisme – dans la définition et l’interprétation qu’ils en donnent – est maintenant la plus grande des vertus. Toute concession ou tout arrangement avec des communautés minoritaires est perçu comme superflu, voire dangereux. Les droits fondamentaux, les libertés démocratiques et les valeurs progressistes sont rejetés sous prétexte qu’ils sont importés d’Occident, contraires à la souveraineté nationale et incompatibles avec les valeurs culturelles locales. Le proverbe des protestants allemands “si tu ne veux pas être mon frère, je te fracasse le crâne”, résume parfaitement le rapport des Rajapaksa au pays et au reste du monde. Le crime ordinaire ne les émeut pas et ils réservent bon accueil aux criminels, car ils ont besoin du crime et des criminels pour contrôler les dissensions et réprimer les opposants. Le maire de la ville côtière de Hambantota [Eraj Fernando], qui ne rechigne pas à jouer du pistolet, se décrivait comme un “petit soldat”. Il a raison. Les assassins, les violeurs et les voyous sont tous promis à un avenir radieux dans le Sri Lanka des Rajapaksa, qui les emploie comme ministres, présidents et maires – des marionnettes et des petits soldats, des armes et des boucliers. Sous le régime de Rajapaksa, le Sri Lanka ne cesse de régresser dans tout un éventail de domaines vitaux, de la démocratie jusqu’à la dévolution du pouvoir, en passant par des questions économiques et socioculturelles. La violente agression d’un groupe de députés de l’UNP [United National Party, opposition] [le 19 avril à Hambantota] et le projet de loi sur le “mariage post-viol” qui pénalise la victime et récompense le violeur symbolisent cette régression du pays, et lui sont consubstantiels. La société sri lankaise dans son ensemble, et l’opposition en particulier, doit faire un choix : résister ou se soumettre. S’unir pour faire échec à l’obscène loi sur le mariage postviol ou laisser le tsunami Rajapaksa dévaluer et dévaster tout ce qu’il reste de bon et de décent dans ce pays. —Tisaranee Gunasekara Publié le 20 avril

Enquête ●●● Le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a lancé, le 27 mars dernier, une enquête sur les crimes commis contre les populations civiles pendant les dernières années de la guerre, de 2002 à 2009. On soupçonne le pouvoir d’avoir couvert des exactions, notamment des viols, contre les femmes et les enfants en particulier.


ASIE.

Courrier international â&#x20AC;&#x201D; no 1226 du 30 avril au 6 mai 2014

â&#x2020;&#x2122;Â Dessin paru dans Jiefang Ribao, Shanghai.

CHINE

Dans les cours, deux gĂŠnĂŠrations en guerre

DR

Faute dâ&#x20AC;&#x2122;espace public adĂŠquat, les retraitĂŠs investissent les parties communes des immeubles pour danser et se rencontrer. Une pratique qui agace les plus jeunes, habituĂŠs Ă des loisirs plus individuels.

â&#x20AC;&#x201D;Guanchazhe Wang Shanghai

L

es mĂŠdias se sont fait lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠcho du duel Ă couteaux tirĂŠs qui a opposĂŠ Ă  Wenzhou [sud-est de la province du Zhejiang], dans le quartier de LĂźcheng, les habitants dâ&#x20AC;&#x2122;un mĂŞme immeuble. Dâ&#x20AC;&#x2122;un cĂ´tĂŠ, des papys et mamies qui investissent rĂŠgulièrement les parties communes pour danser ; de lâ&#x20AC;&#x2122;autre, des habitants excĂŠdĂŠs qui les ont â&#x20AC;&#x153;bombardĂŠsâ&#x20AC;? de messages sonores Ă  pleine puissance pour les dissuader de sâ&#x20AC;&#x2122;adonner Ă  leur passe-temps. En riposte au tapage provoquĂŠ par les danses, des propriĂŠtaires se sont cotisĂŠs pour acheter dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠnormes haut-parleurs, dâ&#x20AC;&#x2122;une valeur de 260 000 yuans [environ 30 000 euros]. Aussi incroyable que cela puisse paraĂŽtre, ne voulant surtout pas sâ&#x20AC;&#x2122;avouer vaincus, les papys et mamies ont continuĂŠ leur manège. Pourtant, les mises en garde assourdissantes qui leur ĂŠtaient adressĂŠes par haut-parleur privaient de tout plaisir leurs tentatives dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠvoluer au rythme de la musique. On peut se demander dâ&#x20AC;&#x2122;oĂš vient lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠnergie qui a poussĂŠ ces personnes âgĂŠes Ă  ne pas baisser les bras. Contre quoi manifestent-elles et que cherchaient-elles Ă  protĂŠger ? Ces danses dans les cours des immeubles ont dĂŠclenchĂŠ toute une sĂŠrie dâ&#x20AC;&#x2122;aďŹ&#x20AC;rontements : coups de feu tirĂŠs en lâ&#x20AC;&#x2122;air, lâchers de molosses et mĂŞme jets dâ&#x20AC;&#x2122;excrĂŠments sur les danseurs du haut des tours. Si lâ&#x20AC;&#x2122;on doit rappeler lâ&#x20AC;&#x2122;importance de respecter les règlements, on ne doit pas non plus oublier que ces danseurs dâ&#x20AC;&#x2122;un genre particulier mĂŠritent une certaine attention. Les danses dans les cours dâ&#x20AC;&#x2122;immeuble sont des activitĂŠs culturelles et artistiques de plein air et constituent une forme spontanĂŠe de vie culturelle. Impossible dâ&#x20AC;&#x2122;assimiler cette activitĂŠ Ă  un mouvement de masse [type de rassemblements considĂŠrĂŠ comme une menace et interdit par le pouvoir].

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Pour les personnes âgĂŠes, ces rencontres autour de la danse sont importantes. Tout dâ&#x20AC;&#x2122;abord, elles leur permettent dâ&#x20AC;&#x2122;amĂŠliorer leur forme physique et dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠvacuer les tensions intĂŠrieures ; ensuite, elles occupent le temps libre des retraitĂŠs ; enďŹ n, elles sont lâ&#x20AC;&#x2122;occasion dâ&#x20AC;&#x2122;avoir des contacts sociaux. Les cours dâ&#x20AC;&#x2122;immeuble permettent aux plus anciens de crĂŠer une petite communautĂŠ oĂš ils ĂŠchangent leurs compĂŠtences et se font des amis â&#x20AC;&#x201C; parfois mĂŞme, ils y trouvent lâ&#x20AC;&#x2122;amour. Il est très important pour les personnes âgĂŠes de disposer dâ&#x20AC;&#x2122;un lieu de vie susceptible de devenir le centre de leur existence. Cette question est souvent nĂŠgligĂŠe ou occultĂŠe par le reste de la sociĂŠtĂŠ.

ActivitĂŠs de groupe. Aujourdâ&#x20AC;&#x2122;hui, les personnes âgĂŠes sont les parents pauvres du dĂŠveloppement culturel. En eďŹ&#x20AC;et, pour diďŹ&#x20AC;ĂŠrentes raisons, elles ne bĂŠnĂŠďŹ cient pas des produits modernes. La grande majoritĂŠ des produits culturels proposĂŠs sont fondĂŠs sur la technologie Internet. Or la plupart des seniors ne savent pas utiliser un ordinateur. MĂŞme lorsquâ&#x20AC;&#x2122;ils maĂŽtrisent lâ&#x20AC;&#x2122;outil informatique, ils ne sont pas aussi enclins que les jeunes Ă passer leur journĂŠe devant un ĂŠcran. De plus, ils ont souvent des problèmes de vue. Pour rester en bonne santĂŠ, ils prĂŠfèrent les activitĂŠs en plein air qui leur permettent de faire un peu dâ&#x20AC;&#x2122;exercice physique. Les personnes âgĂŠes semblent ĂŞtre complètement restĂŠes Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠcart du processus de crĂŠation littĂŠraire qui fait fureur actuellement. Les nouveaux produits culturels induisent souvent des pratiques individuelles, alors que les seniors sont en manque cruel de contacts sociaux et prĂŠfèrent des activitĂŠs de groupe. Cependant, les personnes âgĂŠes rechignent Ă  faire de longs et pĂŠnibles trajets pour aller visiter des musĂŠes ou des expositions loin de chez

elles, car cela leur coĂťte beaucoup dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠnergie, sans parler des frais dâ&#x20AC;&#x2122;entrĂŠe et de transport dont elles doivent parfois sâ&#x20AC;&#x2122;acquitterâ&#x20AC;Ś En somme, la culture se dĂŠveloppe de nos jours en sâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠloignant progressivement des vieilles gĂŠnĂŠrations, dont les besoins dans ce domaine sont de plus en plus marginalisĂŠs. Il en dĂŠcoule que lâ&#x20AC;&#x2122;espace dĂŠvolu Ă la vie culturelle des personnes âgĂŠes est nĂŠgligĂŠ et se rĂŠduit sans cesse. Grâce Ă  Internet et aux nouveaux outils de communication, le champ culturel des jeunes gĂŠnĂŠrations nâ&#x20AC;&#x2122;a plus de limites gĂŠographiques, tandis que, pour les seniors, il se limite bien souvent Ă  leur seul quartier. Cependant, il est bien rare quâ&#x20AC;&#x2122;une attention particulière leur soit portĂŠe. Pour preuve, lorsque la valeur dâ&#x20AC;&#x2122;une rĂŠsidence est ĂŠvaluĂŠe sur le marchĂŠ immobilier, les critères pris en compte en prioritĂŠ sont la proximitĂŠ dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠcoles, dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtablissements de santĂŠ, de commerces, ou encore les services proposĂŠs. Il nâ&#x20AC;&#x2122;est que très rarement question des ĂŠquipements et installations culturels, car ceux-ci sont presque superfĂŠtatoires aux yeux des pouvoirs publics, des promoteurs et des jeunes rĂŠsidents. Or câ&#x20AC;&#x2122;est lĂ  que les seniors, une fois retraitĂŠs, passent le plus clair de leur temps. Cette situation conďŹ&#x201A;ictuelle au niveau de lâ&#x20AC;&#x2122;oďŹ&#x20AC;re et de la demande a abouti Ă  ces â&#x20AC;&#x153;occupations forcĂŠesâ&#x20AC;? des parties

 

communes dans les immeubles. Les allĂŠes rĂŠsidentielles et les marches des escaliers sont devenues des lieux de causette pour les personnes âgĂŠes, qui viennent aussi y prendre des bains de soleil ; la bibliothèque du quartier sert en fait de salle de ping-pong ou dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠchecs pour les seniors, et les danses dans les cours des immeubles sont ĂŠgalement une manière pour la vieille gĂŠnĂŠration de rĂŠclamer de lâ&#x20AC;&#x2122;espace pour elle. â&#x20AC;&#x201D;Jiang Lu PubliĂŠ le 9 avril

SOURCE GUANCHAZHE WANG Shanghai, Chine Site Internet www.guancha.cn Le â&#x20AC;&#x153;site des observateursâ&#x20AC;? a ĂŠtĂŠ cofondĂŠ en 2010 Ă Shanghai par le mensuel ĂŠponyme et lâ&#x20AC;&#x2122;Institut de recherche sociale et politique Chun Qiu. Il se distingue par ses analyses approfondies portant aussi bien sur les problèmes sociaux du pays que sur la gĂŠopolitique. Pourtant ses collaborations avec les mĂŠdias progouvernementaux dĂŠnotent une orientation politique proche du pouvoir.



  



     

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24.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

moyenorient

Syrie. Malaise avec les “alliés” du Hezbollah Damas n’apprécie guère que les militants chiites libanais qui se battent en Syrie s’attribuent les récentes victoires remportées sur l’opposition.

—Al-Hayat Londres

T

rois journalistes de la chaîne de télévision Al-Manar, proche du Hezbollah, ont été assassinés dans la petite ville syrienne [chrétienne] de Maaloula [lundi 14 avril]. Leur mort pourrait être révélatrice

d’une crise entre le régime syrien et ses alliés. Certes, Al-Manar et les autres médias proches du Hezbollah accusent l’opposition syrienne d’avoir tiré sur les journalistes, mais cette version des faits contient des incohérences qui la rendent peu crédible, même aux yeux de nombreux

Courrier international — no 1226 du 30 avril au 6 mai 2014

↙ Hassan Nasrallah, leader du Hezbollah. Dessin de Stavro paru dans The Daily Star, Beyrouth. partisans du Parti de Dieu [le Hezbollah]. “L’épuration des terroristes” de Maaloula, c’est-à-dire la reconquête de la ville par les forces loyalistes, avait été annoncée et fêtée – avec distribution de friandises – un bon moment avant la mort des journalistes. Cet incident constitue le point d’orgue de tensions grandissantes. Le régime syrien est de plus en plus indisposé par l’outrecuidance de son compagnon d’armes. Al-Manar, au lieu de diffuser les témoignages de soldats syriens, s’est mise à interroger des combattants [chiites] libanais et irakiens. C’est pourquoi le ministre de l’Information syrien a d’abord restreint l’accès de la chaîne au champ de bataille, avant de le lui interdire totalement “pour des raisons purement organisationnelles”. Mais Al-Manar émet depuis Beyrouth et a une grande expérience dans la couverture des conflits, indépendamment de ses positions politiques. Passant outre aux instructions de Damas, la chaîne a envoyé une équipe parmi les combattants du Hezbollah en Syrie, espérant que l’état-major syrien allait fermer les yeux sur leur présence. Il faut dire que la conseillère du président Bachar El-Assad, Bouthayna Chaaban, aurait expliqué qu’il est “inacceptable” que “certaines chaînes amies puissent suggérer que l’Etat syrien n’aurait pas tenu sans le soutien de tel ou tel pays ou parti. Si la Syrie a tenu, c’est grâce à son peuple, qui a déjà consenti plus d’un quart de million de martyrs.” Passons sur l’instrumentalisation par Bouthayna  Chaaban de ces “martyrs”, qui sont en réalité les victimes du régime auquel elle appartient. Elle a eu beau démentir par la suite avoir fait cette déclaration, ce sont les “alliés” du régime de Damas eux-mêmes qui ont enfoncé le clou. “Sans le soutien iranien, Assad aurait perdu la bataille”, a ainsi déclaré un officiel des gardiens de la révolution iraniens. “Sans le Hezbollah, le régime d’Assad se serait effondré en deux heures”, a surenchéri le numéro deux du Hezbollah, Naïm Qassem. Le malaise s’étend jusqu’aux soutiens du régime syrien et du Hezbollah libanais. Déjà, lors des [reconquêtes par le régime syrien] des localités de Yabroud, d’Al-Qossaïr et de la région du Qalamoun, le Hezbollah avait

distribué des CD avec des chansons omettant de mentionner l’armée syrienne. Par ailleurs, [la base sociale du régime syrien] n’a pas non plus l’impression de partager le même mode de vie que le Hezbollah. Elle trouve que celui-ci a bien des traits en commun avec les extrémistes sunnites qu’elle combat. On a eu une illustration de ce malaise lors de la [dernière fête chiite] d’Al-Achoura dans la capitale syrienne. Les Damascènes ont été dépités de voir la coloration religieuse très chiite qui a été donnée à cette fête. De même, les baasistes syriens sont indisposés par les écrits sur “la victoire divine” et par la célébration des “djihadistes” [chiites] du Hezbollah. A l’inverse, du côté du Hezbollah, on n’apprécie guère le discours “laïc” du régime de Damas. Pire, des blagues circulent à Beyrouth sur l’incurie de l’armée syrienne. On y raconte également que les soldats sunnites de l’armée syrienne peuvent déserter à tout instant, voire se retourner contre leurs compagnons d’armes [chiites], ce qui s’est effectivement produit quand le Hezbollah a commencé à envoyer des hommes. Et on fait remar-

“Sans le Hezbollah, le régime d’Assad se serait effondré en deux heures” quer que “les Alaouites [secte chiite à laquelle appartient le président syrien] boivent de l’alcool”. On n’avait pas anticipé que la crise, à la longue, allait révéler au grand jour des choses telles que l’ignorance réciproque et les profondes différences entre [les bases sociales du Hezbollah d’un côté et celles du régime syrien de l’autre]. C’est ainsi que la mort des trois journalistes a révélé la face “libanaise” du Hezbollah et le baasisme profondément ancré du régime d’Assad. Le Hezbollah pensait que ses succès militaires allaient lui permettre de jouir en Syrie de la même impunité et du même pouvoir d’influence qu’au Liban. Pour ce qui est du régime baasiste, qui n’a jamais voulu partager le pouvoir avec personne, il n’hésite pas [avec le meurtre des trois journalistes libanais] à avoir recours à des “tirs amis” pour rappeler qu’on doit lui obéir aveuglément. —Bissane Al-Cheikh Publié le 19 avril

Nasrallah, un tigre de papier Liban. Si le leader du Hezbollah, qui se cache depuis dix ans, a la vie sauve, c’est qu’Israël n’est plus intéressé par son assassinat.

—Yediot Aharonot Tel-Aviv

C

’est incroyable comme le temps passe : le Hezbollah a presque trente ans et son secrétaire général, Hassan Nasrallah, exerce ses fonctions depuis douze ans, dont dix dans la clandestinité. De temps en temps, il rassemble son courage et réapparaît pour remonter le moral de ses partisans. C’est ainsi que, il y a deux ans, on l’a vu soudainement surgir de derrière l’écran sur lequel était diffusé son discours télévisé. Il est resté deux ou trois minutes devant les caméras, jusqu’à ce que des gardes du corps nerveux le poussent dans un bunker pour éviter tout risque d’assassinat. Le fait que les Israéliens ne fassent aucun effort pour l’éliminer est honteux pour Nasrallah. A notre connaissance, ils ont essayé une fois de l’empoisonner, mais des médecins iraniens l’ont sauvé de justesse. Le secrétaire général du Hezbollah a fait paraître un démenti peu convaincant. Les Israéliens disent qu’il est sous leur haute surveillance et qu’il devrait savoir qu’il ne peut rien leur cacher. Il y a eu des occasions, monsieur Nasrallah, où ils auraient pu se débarrasser de vous facilement. Ils savent même qui va vous succéder. Mais, avec vous, on sait au moins à qui on a affaire. Aujourd’hui, Nasrallah n’est plus chargé des questions importantes. Dans sa cachette, il passe son temps à lire les journaux. Il lit la presse israélienne. Il fait en sorte de recevoir les articles traduits de certains hommes politiques et commentateurs, et il aime faire la une de notre presse. Il scanne les journaux libanais, repère des ennemis, rédige des notes pour ses prochains discours et invite une équipe de télévision. Tout ce qu’il enregistre n’est pas nécessairement retransmis.


MOYEN-ORIENT.

Courrier international — no 1226 du 30 avril au 6 mai 2014

IRAN Il est fascinant de découvrir chaque fois à quel point les spécialistes israéliens ont appris à lire dans ses pensées, à quel point il est exposé même dans la clandestinité. Il semble qu’ils soient presque toujours en mesure de deviner quelle est la question prioritaire pour le secrétaire général, quelle liste de notes il a préparée, quelle version des faits il va présenter et ce que les Iraniens ont écrit pour lui dans leurs “éléments essentiels d’information”.

Cercueils. Nasrallah n’est pas un personnage intéressant. Il serait judicieux de ne pas s’alarmer de ses tentatives pour nous terrifier et de révéler, le cas échéant, la place qu’il souhaite se faire dans le camp chiite et le respect qu’il souhaite s’attirer en envoyant des combattants en Syrie sur l’ordre de Téhéran. Nous ne devons pas oublier qu’il se trouve dans une position difficile vis-à-vis du gouvernement libanais, avec toutes ces mères qui veulent savoir pourquoi leurs jeunes fils doivent faire le travail de l’armée syrienne. Il n’est pas non plus en odeur de sainteté auprès des villageois [chiites], qui préfèrent vivre de l’agriculture plutôt que voir leurs terres saisies et leurs entrepôts confisqués. En mai 2013, la déclaration de Nasrallah dévoilant l’envoi de centaines d’hommes du Hezbollah en Syrie pour participer aux combats a fait l’effet d’une bombe. Apparemment, il n’avait pas le choix. Il lui était impossible, avec le rapatriement des cercueils, de cacher leur disparition. Il y a quelque temps, dans un discours diffusé dans le sud du Liban, le secrétaire général du Hezbollah a déclaré que son organisation était intervenue trop tard en Syrie, comme s’il s’excusait auprès de ses maîtres de Téhéran. Par la même occasion, il nous a fait comprendre à demimot qu’il ne souhaitait pas engager de conflit [avec Israël], que ce ne serait pas lui qui lancerait les hostilités. Il continuera à harceler Israël avec ses tentatives d’attentat. A l’occasion, il pourrait kidnapper un soldat israélien. Mais dans son bunker il apprend à s’adapter à la nouvelle situation et veillera à ne pas s’impliquer dans des opérations qui pourraient entraîner une réaction musclée d’Israël. —Smadar Perry Publié le 10 avril

↙ Dessin de Kianoush, Iran.

Le pardon plutôt que la pendaison La grâce d’un condamné à mort pour meurtre, accordée par la mère de la victime, montre que la peine capitale n’est plus populaire en Iran.

—Shabake Aftab Téhéran

D

emain [le 15 avril] sera le jour de la pendaison. L’application de la sentence a été reportée à trois reprises. Mais, cette fois-ci, il n’existe que deux issues : soit la mort, soit la grâce. Dans les rues de la ville de Noor, dans le nord du pays, hommes et femmes murmurent. Ils se regardent. Le doute et l’espoir se mêlent. Les écoliers du lycée de Noor n’ont qu’une question pour leur instituteur : “Qu’est-ce qui va se passer demain ?” Il y a sept ans, une bagarre entre jeunes sur le marché de la ville s’est achevée par le meurtre d’Abdollah Hosseinzadeh. Un garçon de 19 ans, Balal, a été reconnu coupable d’homicide et s’est retrouvé en prison. Des nuages assombrissent le ciel. La brise qui, venue de la mer Caspienne, souffle sur la prison de Noor n’a rien de printanier. La mère du jeune disparu, Maryam Alinejad, questionnée sur la possibilité d’un pardon, a déjà fait savoir : “Je ne sais pas. Je ne peux pas. Rien n’est clair jusqu’au dernier moment.” Maryam Alinejad a perdu deux fils, l’un tué dans un accident de voiture et Abdollah. La famille et les proches du condamné à mort sont réunis devant la prison pour les adieux. On entend les soupirs de sa mère, Kobra. “Mon fils est détruit. Ils lui ont lié les pieds. Il est en cellule d’isolement”, dit-elle. Mariée à 13 ans, Kobra a deux fils et trois filles. Il y a douze ans, son mari

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a été atteint de sclérose en plaques et a arrêté de travailler. Depuis, c’est elle qui fait tourner la maison. “Je travaille depuis des années chez les gens comme femme de ménage. Nous n’avons qu’une maison. Pas de terres ni de fonds. J’ai eu beaucoup de mal à marier mes filles.” Elle prend un calmant et l’avale avec une gorgée d’eau. “S’ils ne gracient pas mon fils, je les comprendrai. Ils ont perdu deux fils. Mais s’ils lui pardonnent, je serai leur humble servante pour toujours.”

Cris. Ce 14 avril est le dernier jour pour les deux familles avant l’exécution. Les téléphones sonnent. La famille Hosseinzadeh a toujours déclaré qu’elle n’accorderait pas la grâce contre de l’argent. Personne n’a donc parlé d’argent. Or des artistes, réalisateurs, acteurs et sportifs de Téhéran ont réuni une somme [350 millions de tomans, soit 87 000 euros] qu’ils ont placée sur un compte bancaire, afin que soit construite une école à la mémoire d’Abdollah Hosseinzadeh. Et l’animateur de la très populaire émission de foot 90, Adel Ferdosipour, a téléphoné à la famille Hosseinzadeh, la priant de gracier le condamné. A deux heures de la pendaison, les gens sont déjà massés autour de l’échafaud. Kobra n’a plus de larmes. Les trois sœurs de Balal crient de désespoir. Des hommes ont grimpé sur les toits. Au moindre bruit du portail, tous les regards se tournent vers la prison. Les Hosseinzadeh sont à

l’intérieur. Kobra est assise par terre. La chaise en bois est mise en place. A la vue de la chaise et de la corde de pendaison, les cris s’élèvent au ciel. La foule crie : “Grâce ! Grâce !” Cette cérémonie est différente des autres pendaisons publiques. Personne ne filme ni ne prend la scène en photo avec son téléphone portable. Comme si tous les habitants de la ville voulaient jouer leur rôle dans l’issue de cette affaire. Aucun enfant non plus n’est présent sur la place. A 6 h 11, la porte s’ouvre. Les yeux bandés, le jeune homme essaie de voir la foule en levant la tête. Ils le font monter sur la chaise. Il crie. Maryam prend le micro. La foule retient son souffle. Elle parle fermement, les craintes redoublent. “Si demain un autre jeune prend un couteau et qu’il tue votre fils, vous serez étonné qu’on vous demande de lui pardonner.” La foule pleure. Les policiers baissent la tête. “Ne demandez jamais à une mère de gracier l’assassin de son enfant”, continue-t-elle.

Couteaux. Les policiers mettent la corde au cou du jeune homme. Il lève la tête pour voir Maryam et Ghani, le père de sa victime. Il les supplie. Maryam lève la main et lui assène une gifle. Mais, coup de théâtre, Ghani et Maryam lui enlèvent ensuite la corde du cou. Les larmes, mêlées à la peur, se transforment en stupéfaction. Les applaudissements se mêlent aux rires et aux larmes. C’est là la première grâce publique dans la ville de Noor. Les amis du gracié sont contents. Ils disent vouloir enterrer quelques couteaux au bord de la mer pour montrer leur gratitude à la famille Hosseinzadeh. Afin que plus personne n’ait recours au couteau pour évacuer sa rage. La mère de la victime dit ne toujours pas être revenue de ce qu’elle a fait. “Je suis fière de moi. Je l’ai fait pour que les jeunes ne touchent plus aux couteaux.” Ghani, Maryam et leur seule petite fille prennent ensuite le chemin du cimetière de la ville, où sont enterrés les deux disparus. Maryam touche la tombe d’Abdollah. “J’espère que ton sang n’a pas été versé pour rien…” —Narguess Jodaki Publié le 16 avril

SOURCE SHABAKE AFTAB Téhéran, Iran Mensuel et site Internet www.aftabnetmagazine.com Né en octobre 2012, “Le Réseau du soleil” vise en particulier un lectorat jeune et cultivé. Cette publication mensuelle propose des articles sur la culture, l’art et la société. Shabake Aftab se distingue notamment des autres titres iraniens par le choix exigeant de ses sujets et par la qualité de ses reportages.


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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

afrique

Courrier international — no 1226 du 30 avril au 6 mai 2014

↙ Le nouvel Al-Qaida. Dessin de Horsch paru dans Handelsblatt, Düsseldorf.

“Reconstruire une nouvelle Libye”

Libye. L’incroyable histoire de la base US 27 Un camp d’entraînement établi près de Tripoli pour former les soldats libyens aux techniques de lutte contre le terrorisme est devenu le refuge d’un groupe lié à Al-Qaida.

—The Daily Beast (extraits) New York

A

l’été 2012, les bérets verts américains ont entrepris de réaménager une base militaire libyenne à vingt-sept kilomètres à l’ouest de Tripoli, afin d’assurer l’instruction de la première force spéciale libyenne de contre-terrorisme formée par l’Occident. Moins de deux ans plus tard, le “camp 27” (ainsi nommé en référence à la borne kilométrique voisine, sur la route Tripoli-Tunis) se retrouve sous le commandement d’Ibrahim Ali Abou Bakr Tantoush, un ancien proche d’Oussama Ben Laden que les Etats-Unis et les Nations unies avaient identifié dès 2002. Ce qui revient à dire que Tantoush est maintenant à la tête d’un camp d’entraînement dans lequel Washington et Tripoli espéraient former des unités spéciales libyennes pour capturer des militants islamistes comme Tantoush lui-même. Un haut responsable de la Défense américaine

a admis que cette information recoupait les renseignements recueillis en Libye par les services américains. Un autre fonctionnaire en poste à Washington affirme que les analystes du renseignement étaient au courant de ces informations mais ne les avaient pas encore confirmées. Un porte-parole du Commandement des Etats-Unis pour l’Afrique (Africom) a pour sa part refusé de commenter la nouvelle. Le 22 avril, Tantoush est apparu en personne sur les écrans de la télévision libyenne, confirmant dans une interview qu’il se trouvait bel et bien dans le pays et était logé chez sa famille. Il a en revanche nié tout lien avec l’ancienne base américaine d’opérations spéciales. Selon un responsable américain, le camp est aujourd’hui considéré comme une “zone interdite”, c’est-à-dire un lieu auquel les militaires américains ne pourraient accéder que par la force des armes. Depuis l’attaque de la mission diplomatique américaine de Benghazi [le 11 septembre 2012],

“Le pétrole libyen s’exporte à nouveau depuis le 17 avril à partir du port d’Al-Hariga, dans l’est du pays, la Compagnie nationale de pétrole (NOC) ayant trouvé début avril un accord avec les groupes armés qui contrôlaient depuis juillet 2013 les terminaux situés en Cyrénaïque”, rapporte Al-Mostakbal. “Le redémarrage des trois autres ports situés dans cette région est prévu d’ici à fin mai”, précise le site d’information libyen. Le blocage de ces terminaux pétroliers a causé de graves dommages à l’économie d’un pays déjà ébranlé par un chaos sécuritaire et une crise politique. En effet, le Congrès général national libyen (CGN, Parlement) peine à trouver un chef de gouvernement depuis la destitution, le 11 mars dernier, d’Ali Zeidan. Son suppléant, le ministre de la Défense, Abdallah Al-Theni, a jeté l’éponge le 14 avril, après avoir subi des pressions de la part des milices concernant l’attribution de portefeuilles ministériels. Et c’est dans ce contexte que l’Assemblée constituante libyenne, élue le 20 février dernier, s’est réunie pour la première fois le 21 avril. “Conscients de l’immense tâche qui les attend, les constituants ont voulu adresser un message clair au CGN : ‘Nous existons, nous sommes indépendants et nous sommes une autorité légitime’”, relève Libya Herald. “L’Assemblée peut se mettre au travail dès maintenant”, a estimé Abdallah Safit, le président de la commission les groupes djihadistes et les branches régionales d’Al-Qaida ne cessent de gagner du terrain en Libye. Qu’un vétéran comme Tantoush dirige maintenant une base militaire à 27 kilomètres à peine de la capitale libyenne en dit long sur la détérioration des conditions de sécurité dans le pays.

Fusils M4. “Nous savons depuis un certain temps que des groupes djihadistes ont monté des camps d’entraînement sur tout le territoire libyen, affirme Daveed Gartenstein Ross, ancien membre de la Fondation pour la défense des démocraties. Mais ce nouvel élément est significatif, d’abord parce que le camp se trouve aux portes de Tripoli, ensuite parce que, au lieu de créer des camps d’entraînement au fin fond du désert, ils se sont emparés d’une base occupée par les forces régulières libyennes”. “Cela étant, ajoute-t-il, je ne pense pas qu’ils la garderont très longtemps. Elle est proche de Tripoli, et son emplacement est connu du gouvernement libyen.”

d’organisation de cette nouvelle institution. “Nous avons été élus il y a deux mois, et nous avons déjà perdu beaucoup de temps. Nous devons construire la nouvelle Libye sans attendre”, a renchéri Ibtessam Abhih, une parlementaire de Benghazi. Dans le même temps, “la diplomatie tunisienne a entamé des pourparlers pour la tenue d’un dialogue national en vue d’une ‘issue pacifique et consensuelle’ à la crise libyenne”, rapporte Kapitalis. Cette initiative bénéficierait de l’appui du gouvernement libyen, des Nations unies et de plusieurs ambassadeurs étrangers. “La Tunisie, dont l’expérience du ‘dialogue national’ est considérée comme un modèle à suivre en matière de transition politique, voudrait ainsi mettre son expérience au service de ses voisins libyens, qui ont du mal à restaurer l’entente, la paix et la concorde nationale”, souligne le site tunisien. Et c’est à partir de la Tunisie qu’un groupe de thouar (révolutionnaires) venus de Libye a annoncé le 15 avril la création d’un parti baptisé Rassemblement pour la Libye. “Que ce parti ait été créé à Tunis est en soi très significatif et témoigne de l’intérêt que les Libyens vouent à l’expérience tunisienne de transition démocratique.” En attendant, et en vue des prochaines législatives, les inscriptions venant compléter les listes électorales qui ont servi en février à l’élection des membres de l’Assemblée constituante ont commencé le 23 avril. Un responsable américain qui a participé au programme de formation explique que les forces spéciales américaines ont commencé à aménager le camp à l’été 2012, avant l’attaque du 11 septembre contre le consulat de Benghazi. L’entraînement proprement dit n’a toutefois pas débuté avant l’automne 2012. Un fonctionnaire du Pentagone fait observer que si à l’origine le camp 27 se proposait de former un contingent de cent hommes des opérations spéciales libyennes, ce modeste objectif n’a jamais véritablement été atteint. “Les résultats n’ont été à la hauteur ni de nos espérances ni de celles des Libyens”, renchérit Carter Ham, le général à la retraite qui dirigeait le Commandement africain du Pentagone à l’époque où le programme de formation a été créé. Ham se souvient d’avoir rencontré un petit groupe que les formateurs lui avaient présenté comme les dirigeants de l’avenir : “Le groupe n’était pas aussi diversifié que nous l’aurions souhaité. Les milices dont ces hommes


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MALAWI étaient issus n’avaient guère d’expérience militaire et sûrement aucune au sein d’une organisation hiérarchique.” Dans le camp 27, la situation a commencé à se détériorer en juin 2013, lorsque deux milices rivales ont pris d’assaut l’installation et se sont emparées du matériel. A l’époque, si l’on en croit deux responsables américains qui ont accepté de répondre à nos questions sous le couvert de l’anonymat, il n’y avait aucun militaire américain sur la base. Celle-ci n’était protégée que par des soldats libyens. Mais un certain nombre d’armes américaines qui y étaient stockées sont passées aux mains des assaillants. Le fonctionnaire du Pentagone a confirmé ces informations, précisant que les milices s’étaient emparées de matériel de vision nocturne, de fusils M4, de pistolets, de véhicules militaires et de munitions. Ce type de raids a également contribué à conforter la position de Tantoush, ce qui est particulièrement contrariant pour les Américains, car l’homme passe pour être l’un des premiers membres du réseau Al-Qaida. Le raid de juin 2013 a suffi à mettre fin au programme de formation. L’ambassadeur américain l’a annulé, en attendant que la sécurité du personnel et du matériel américains puisse être garantie. A ce jour, les conditions de sécurité ne sont toujours pas réunies. Un porte-parole de l’ambassade des Etats-Unis à Tripoli a refusé de répondre à nos questions. Mais il semble pour l’instant que la Libye a bien besoin d’aide. “La Libye dans son ensemble est une véritable autoroute pour les combattants étrangers se rendant en Syrie depuis l’Afrique”, confie notre source du Pentagone. En mars dernier, témoignant devant la commission sénatoriale des services armés, le général David Rodriguez – successeur de Ham à la tête de l’Africom – estimait qu’environ deux mille combattants étrangers avaient transité par l’Afrique du Nord-Ouest pour passer en Syrie. Il soulignait par ailleurs qu’Al-Qaida continuait à coordonner l’activité terroriste en partageant son expertise et ses ressources dans toute cette région. Aujourd’hui, ces militants disposent d’une base à deux pas de Tripoli et de tout un arsenal de matériel tactique. “La principale difficulté, a affirmé le général, tient au fait que des tas d’armes, de munitions et d’explosifs venus de Libye se baladent d’un bout à l’autre de l’Afrique du Nord-Ouest.” —Eli Lake Publié le 23 avril

↙ Dessin de Glez, Burkina Faso.

Quitte ou double pour la présidente Banda Pourfendeuse de la corruption, Joyce Banda, l’une des rares femmes à la tête d’un pays en Afrique, était l’espoir du Malawi. Mais deux ans de pouvoir ont entamé son crédit.

—African Arguments (extraits) Londres

J

amais élection n’aura été aussi serrée depuis l’introduction de la démocratie et du multipartisme en 1994. Ce petit pays d’Afrique australe élira, le 20 mai, son président, ses députés et ses représentants locaux. Douze candidats vont se disputer les 7 millions de voix des électeurs. Pour renouveler son mandat, la présidente sortante, Joyce Banda [64 ans], devra affronter trois adversaires redoutables. Parmi eux, Peter Mutharika est le favori. Cet ancien ministre des Affaires étrangères est le frère de l’ancien président Bingu wa Mutharika. Peter est membre du Parti démocrate progressiste (DPP), l’ex-parti de Joyce Banda. Il y a deux ans, Banda a été évincée du DPP après s’être opposée au projet de Bingu : faire de son frère son successeur. Elle crée sa propre formation, le Parti du peuple. Le 5 avril 2012, Bingu meurt subitement. Joyce Banda, vice-présidente, le remplace conformément à la Constitution, qui stipule que le vice-président assure les fonctions du président s’il n’est pas en mesure de terminer son mandat.

Un autre adversaire de taille pour Joyce Banda est Atupele Muluzi, le fils de l’ancien président Bakili Muluzi, du Front démocratique uni. Certains lui reprochent sa jeunesse et son manque d’expérience. Pourtant, ses 35 ans pourraient se révéler un atout, notamment auprès des jeunes, qui représentent une partie importante de la population au Malawi [65,77 % de la population a moins de 25 ans]. Il y a trois ans, Muluzi a lancé sa campagne “Programme pour le changement” lors d’une conférence à Blantyre, la capitale économique du pays. Ce programme a suscité de nombreux échos auprès des jeunes. La forte fréquentation des meetings de Muluzi en témoigne. Le troisième danger auquel la présidente devra faire face est Lazarus Chakwera, du Parti du Congrès du Malawi (MCP). Ce parti a dirigé le pays d’une main de fer pendant trente ans. Chakwera est à la tête d’une nouvelle équipe qui n’a pas été associée aux atrocités infligées aux habitants du Malawi par le MCP. Certes, Joyce Banda a l’avantage d’être la candidate sortante. Mais elle peine à endiguer l’énorme scandale de corruption qui a fait perdre au Malawi environ 13 milliards de kwachas (soit 23,4 millions

d’euros) en seulement six mois, d’avril à septembre 2013, selon le rapport de Baker Tilly, une société d’audit britannique. Ce scandale du “Cashgate”, comme l’a baptisé la presse locale et internationale, a gravement nui à l’image de Joyce Banda et de son équipe. Les donateurs internationaux ont cessé d’apporter leur aide au pays. Une catastrophe pour le gouvernement, incapable d’assurer à sa population les soins les plus basiques, notamment en matière de médicaments. Environ 150 millions de dollars [108 millions d’euros] ont ainsi été gelés par les donateurs, qui demandent à Banda de mettre un terme au plus vite à ces détournements de fonds. Selon les chiffres du gouvernement, cela représente un tiers du budget annuel du pays. Selon le directeur de Malawi Watch, Billy Banda [aucun lien de parenté avec la présidente] : “D’énormes sommes d’argent ont été détournées sous la présidence de Banda. On ne peut pas dissocier sa personne de cette corruption généralisée au sein de son gouvernement. Le Malawi a besoin d’une commission d’enquête indépendante afin que le pays connaisse toute la vérité sur cette affaire.” La présidente Banda ne nie pas les faits et a promis de prendre des mesures draconiennes. Plus de 70 personnes, notamment au sein du gouvernement, ont été arrêtées et vont être jugées pour corruption mais, malgré ces arrestations, Joyce Banda n’a pas réussi à apaiser la colère des donateurs ni celle de ses concitoyens. Dans un autre pays, un scandale de corruption de cette ampleur aurait immédiatement entraîné la chute du président, mais au Malawi les choses sont différentes. Il se pourrait même que Joyce Banda remporte la présidentielle en raison des divisions au sein de l’opposition. Trois des grands favoris –  Banda, Mutharika et Muluzi – sont originaires du sud du pays, la région qui compte le plus d’électeurs. Dans un pays où la composante régionale est très importante, il est probable que les voix de cette région se répartiront entre ces trois candidats. Si Mutharika et Muluzi faisaient alliance pour les élections, la présidente serait donnée perdante. Mais les deux hommes n’ont pas réussi à s’entendre. Au Malawi, le mode de scrutin est très simple : celui qui obtient le plus de voix remporte l’élection. En 2004, Mutharika a remporté les élections avec moins de 30 % des voix. Ce scénario pourrait se répéter en 2014. —Frank Jomo Publié le 24 avril


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Courrier international – n° 1226 du 30 avril au 6 mai

D'UN CONTINENT À L'AUTRE

Belgique.

↙ Dessin de Gaëlle Grisard pour Courrier international.

Voisins cancéreux, non merci Ce pourrait être un beau projet d’habitat adapté à des malades du cancer. Seulement voilà, les voisins n’en veulent pas.

—De Morgen Bruxelles

U

n vent modéré souffle sur le Eedverbondkaai (”Quai du Compromis”) mais ce n’est rien à côté de la tempête médiatique qui vient de se lever sur ce quai gantois. Journalistes et caméramen sont bien trop nombreux pour le petit ascenseur qui conduit au cinquième étage de la résidence Aquarel, siège de l’asbl Zorghuis (”maison de soins”). Cette association accueille ici des patients en rémission d’un cancer. Ils peuvent y dormir dans un lit d’hôpital, se reposer devant la télévision, lire un roman policier ou participer à la confection des repas. “C’est surtout un lieu chaleureux pour des patients isolés ou sans aidants proches”, explique [la fondatrice], Majin de Froidmont. “Je ne veux pas être une charge pour ma famille”, raconte Céline, qui a effectué trois séjours d’une semaine ici, chaque fois suite à une chimiothérapie. “Après ce genre de traitement, votre humeur est en montagnes russes. Vous avez envie d’épargner ça à vos proches afin qu’eux aussi puissent recharger leurs batteries. Les trois premières fois que j’ai fait de la chimio, je suis rentrée directement chez moi : c’était beaucoup plus dur.” Plainte. Elle estime que c’est une initiative unique en son genre et très chaleureuse qui a été mise sur pied ici, une initiative qui a accéléré sa guérison. Mais pour douze personnes du voisinage, c’est aussi une source de nuisances et un projet qui n’a

pas sa place dans cet immeuble. Le collectif de plaignants a commencé par écrire une lettre de doléances à la Ville de Gand, laquelle a répondu par une fin de non-recevoir. Convaincus de leur bon droit, ils se sont alors tournés vers la Province (de Flandre-orientale) qui a jusqu’au 25 juillet pour se prononcer. “C’est un exemple de plus de cette société qui s’aigrit”, soupire Céline. “Ce qui joue peut-être aussi, c’est la peur du cancer. Les gens ont encore une image bizarre des malades du cancer. C’est pourtant le mal du siècle, on ne peut pas se voiler la face. J’ai même des amis qui ne viennent plus me voir depuis que je suis malade. Les gens préfèrent se voiler la face.”

Allô, les voisins ? Avez-vous peur de ces pensionnaires “sans cheveux et avec un bonnet” selon l’expression utilisée par les responsables de la Zorghuis ? Les quelques coups de sonnette donnés aux portes voisines ne donnent pas grand-chose. Ceux qui prennent la peine de décrocher leur parlophone restent désespérément muets. Sauf Mme Van Zele, qui habite au rez-de-chaussée. “Mais

Madame, mon propre mari est décédé du cancer ! Je serais bien la dernière à déposer une plainte”, dit-elle d’un air affable. C’est seulement au milieu de l’après-midi, lorsque la meute de journalistes s’en est allée, que nous parvenons à intercepter Marc De Raeve, le porte-parole des plaignants. “Ce serait un non-sens total de croire que nous avons quelque chose contre ces gens”, se défend-il. “Vous savez, mes deux parents sont morts du cancer. Et les autres signataires ont tous été, d’une manière ou d’une autre, confrontés à la maladie. Pour être honnête, si une autre association qui n’avait rien à voir était venue s’établir ici, nous aurions réagi de la même façon. Nous sommes bien conscients qu’il s’agit de malades du cancer et croyez-bien que nous le regrettons. Mais le fait que ce soit pour la bonne cause n’a rien à voir avec notre dossier.” Nuisances ? Il dément formellement que la plainte soit partie du fait que certains patients vomissaient trop bruyamment, comme une source

bien informée continue à l’affirmer. “Non, non et non. Nous n’avons jamais insinué, et encore moins écrit, cela. Nous avons toujours formulé nos griefs de façon décente.” L’un de ces griefs est le bruit. “Il y a ici un va-et-vient continu”, plaide Marc De Raeve.

“Les gens ont encore une image bizarre des malades du cancer. C’est pourtant le mal du siècle, on ne peut pas se voiler la face.” “L’ascenseur fonctionne sans arrêt. D’accord, il n’y a que quatre patients qui séjournent ici mais ils reçoivent constamment la visite de proches, de personnel soignant et de bénévoles. Cela n’a plus rien de comparable avec une maison unifamiliale normale. La pression sur le parking est aussi intolérable. Les aides-soignants se garent n’importe où sur le trottoir ou devant notre porte de garage. Devons-nous nous laisser faire ?” Autre point litigieux : la réaffectation de l’immeuble. Il craint que le changement subit d’affectation de l’un des appartements n’ouvre la porte à quantité d’autres projets. “Ils sont venus s’installer ici sans le moindre préavis ni la moindre concertation. Mais ce n’est quand même pas un immeuble adapté pour créer un centre de soins ? Si quelqu’un a besoin d’une aide médicale urgente, ils vont mettre un brancard dans ce minuscule ascenseur ? Ou emprunter la cage d’escalier, qui est bien étroite, elle aussi ?” Mais pour Céline, ces arguments sont un non-sens. “Quand j’ai séjourné ici, je n’avais pas besoin de suivi médical, seulement de repos. C’est précisément pour cela que ce centre constitue une belle alternative à l’hôpital. Là-bas on est juste un numéro, juste un patient. A la Zorghuis, on est bien davantage une personne. On peut raconter son histoire cent fois si on en éprouve le besoin. Je ne comprends pas que des gens veuillent mettre un terme à une telle initiative. Je leur souhaite de n’avoir jamais à traverser ce que je viens de traverser.” — Eline Delrue Publié le 25 avril


Courrier international – n° 1226 du 30 avril au 6 mai

BELGIQUE

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ENSEIGNEMENT Edito

Débats politiques interdits L’administration flamande de l’enseignement veut interdire toute forme de débat politique à l’école en période pré-électorale. Question de neutralité, mais la mesure suscite beaucoup de protestations.

—De Standaard Bruxelles

C

’est un avis de la Commission Bonne gestion de l’administration de l’Enseignement qui agite le landerneau politique ces jours-ci. Alors que les écoles flamandes sont en train d’organiser un peu partout des débats politiques, l’administration vient de décréter que ce genre d’activités était interdit pendant la période de “prudence électorale”, soit nonante jours avant les élections. Ni pendant les heures de cours, ni en-dehors, ni pour les élèves, ni à l’intention de n’importe quel autre public. “Ceci pourrait être interprété comme une occasion de faire de la propagande à l’école”, stipule le texte. Parfaitement logique, selon Marleen Broucke, la présidente de la Commission. “Cela découle du décret Enseignement. Les activités politiques sont interdites à l’école. Souvent, tous les partis ne sont pas invités et cela pose problème”, estime-t-elle. “Donc, en cas de plainte, la Commission peut imposer des sanctions. Dans les cas les plus graves, cela pourrait aller jusqu’à priver l’école de sa dotation de fonctionnement.” Selon une autre source à l’administration de l’enseignement,

ceci signifie que toute forme de débat organisé à l’intérieur d’une école constitue une infraction. C’est la députée Elisabeth Meuleman (Groen) qui a découvert le problème lorsqu’un débat auquel elle était invitée a été brusquement annulé. Elle juge la mesure “sévère et absurde” et estime que “les débats doivent être encouragés et non interdits”. Et elle a reçu le soutien en ce sens de deux grands réseaux d’enseignement. Raymonda Verdyck, qui représente les écoles de la Communauté flamande, parle d’une “décision étrange”. “Beaucoup de nos écoles invitent pour l’instant des hommes et des femmes politiques à venir s’exprimer. Cela fait partie de la formation à la citoyenneté et contribue à développer la conscience politique et sociétale de nos élèves, ce qui correspond à nos souhaits.” Pour Mieke Van Hecke,(la directrice de l’Enseignement catholique flamand), c’est même une décision fautive. “Ce n’était évidemment pas le but du décret. Bien entendu, les écoles n’ont pas le droit d’organiser un meeting d’un parti politique ou permettre le collage d’affiches. Ce serait de la propagande. Mais cela ne vaut pas pour les débats, qui sont cruciaux pour la for-

mation des jeunes. Quand j’étais encore au Parlement, nous n’avons jamais envisagé de ne pas prendre part à des débats scolaires. Non, je déplore vraiment cette décision.” Elisabeth Meuleman estime que le ministre de l’Enseignement, Pascal Smet (SP.A), devrait au contraire envoyer une circulaire aux écoles pour les encourager à organiser des débats. “Des enquêtes ont montré que les jeunes étaient eux-mêmes demandeurs de cela. Ils ont l’impression de ne pas être assez informés sur la politique.” Pascal Smet, qui, en tant que ministre de tutelle, porte la responsabilité finale de cette décision, a en tout cas déclaré être étonné par l’initiative de sa propre administration. “Je vais examiner cette décision et préciser ma position aux écoles la semaine prochaine”, a-t-il déclaré. Il n’a toutefois pas expliqué ce qu’il en serait concrètement. Selon son cabinet, une solution pourrait être d’autoriser les débats avec des élèves pendant les heures de cours pour autant que cela corresponde aux programmes. Tout ce qui n’entre pas dans ce cadre-là resterait prohibé. —Fabian Lefevere et Simon Andries Publié le 19 avril

↖ Dessin de duBus paru dans La Dernière Heure.

Fusionnons les communes ! ●●● “Un jour, je ne serai plus là mais mon

village y sera encore”, a écrit le poète Anton Van Wilderode. Et dans son cas, il s’est avéré qu’il n’avait pas raconté d’histoires. Mais, en Flandre, l’idylle du village perdu en pleine campagne est de plus en plus rattrapée par une réalité plus prosaïque. L’urbanisation ronge tout l’espace et le vieillissement de la population entame la viabilité de nos noyaux villageois. A cela vient désormais s’ajouter un grave problème budgétaire. La charge des retraites des fonctionnaires communaux explose alors que les perfusions de Dexia et de la rente d’Electrabel sont désormais épuisées. Les villes petites et moyennes sont déjà occupées à limiter de manière radicale les services qu’elles rendent à leurs citoyens. Dans ce contexte, une nouvelle opération de fusion de communes est plus que souhaitable. De plus grandes communes pourront à nouveau renforcer la capacité de gestion du niveau local. Des tâches coûteuses mais essentielles comme l’enseignement, le sport, la culture, la coopération supralocale, pourront ainsi être concentrées et mieux assurées. Et le principal contre-argument à une telle réforme est d’ordre purement émotionnel. Qui touche aux limites des communes toucherait à l’âme des Flamands. Celui qui vient de Stekene n’est pas de Moerbeke. On peut comprendre ce genre de considérations romantiques – à la base de tant de derbys footballistiques et de bagarres de kermesse – mais le pragmatisme doit ici prendre le pas sur la nostalgie. Regardez autour de vous : des zones de police aux intercommunales, la commune n’est déjà plus l’unité de mesure réelle de gestion de la Flandre urbanisée. Le succès d’une nouvelle fusion dépendra de la manière avec laquelle celle-ci sera menée. Il y a des leçons à tirer de l’ancienne vague de fusions de 1976, des leçons sur comment il ne faut surtout pas faire. La tentation sera à nouveau grande pour les principaux partis flamands d’établir les nouvelles frontières des communes en fonction de leur propres intérêts électoraux. En 1976, le CVP de l’époque avait su augmenter son ancrage local en ajoutant quantité de villages ruraux à des communes où le parti ne disposait pas encore de majorité. Ce genre d’opportunisme – appelé gerrymandering aux Etats-Unis, où les manipulations de circonscriptions électorales sont monnaie courante – devra être évité cette fois-ci. De même qu’acheter telle ou telle fusion à coups de grandes sommes d’argent : à cela aussi, on avait assisté il y a quarante ans. Le réaménagement de la carte des pouvoirs locaux devrait au contraire fournir une nouvelle chance de réformer les affaires intérieures. Dans la foulée de la fusion des communes, on pourra aussi bien supprimer les provinces. En ce qui nous concerne, cela ne doit pas devenir l’une des priorités de la campagne électorale mais ceux qui sont si friands de réformes de l’Etat pourront trouver ici une source d’inspiration. —Bart Eeckhout De Morgen (extraits) Publié le 15 avril


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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1226 du 30 avril au 6 mai 2014

↙ Dessin de Ruben, Pays-Bas.

union européenne

Diplomatie. Bruxelles et Moscou : deux projets antagonistes Dans le contexte de la crise ukrainienne, le sommet du Partenariat oriental a eu lieu à Prague les 24 et 25 avril. Il est inévitable que la Russie voie d’un mauvais œil un projet qui vise à renforcer les liens entre l’UE et les pays de l’ex-URSS.

—RBK Daily Moscou

L

a crise politique qui secoue aujourd’hui l’Ukraine a détruit la légitimité du pouvoir, mais a également provoqué une fracture profonde dans le pays et au sein de la société ukrainienne. Malheureusement, c’est la lutte entre l’Union européenne et la Russie pour l’espace postsoviétique et la rivalité de deux projets d’intégration concurrents qui ont fini par provoquer cette fracture. Entre 2003 et 2013, l’opposition entre la Russie et l’UE dans l’espace postsoviétique a atteint son paroxysme. Ce processus est lié en grande partie à l’élargissement de l’Union européenne, cette dernière ayant déplacé progressivement sa sphère d’influence géopolitique du sud vers l’est. Les nouveaux Etats membres, à savoir la Pologne et les pays Baltes, aidés par la Suède, sont les principaux bâtisseurs du Partenariat

oriental. Ce projet vise à renforcer les liens d’association entre l’UE et six pays de l’ex-URSS : l’Ukraine, la Moldavie, l’Azerbaïdjan, l’Arménie, la Géorgie et la Biélorussie. L’enthousiasme des auteurs du projet ne s’explique pas seulement par une volonté de renforcer les liens commerciaux et économiques avec leurs voisins frontaliers, mais aussi par leur aspiration à accroître leur influence politique au sein même de l’UE. Les relations entre la Russie et l’UE sont paradoxales : d’un côté, dès 2004, Moscou et Bruxelles annonçaient d’une seule voix leur volonté d’unir leurs intérêts stratégiques et de créer quatre projets communs (un espace économique commun ; un espace de liberté, de sécurité et de justice ; une association pour la sécurité extérieure et enfin une association pour la recherche scientifique et l’éducation). De l’autre, les deux parties s’obstinent à suivre une logique

de jeu à somme nulle dans l’espace postsoviétique, les profits des deux camps restant antagoniques. La crise du gaz de 2006 entre la Russie et l’Ukraine et celle de 2007 entre la Russie et la Biélorussie en sont les meilleurs exemples. Dans ces deux épisodes, l’UE a condamné l’action de Gazprom, la société russe étant pourtant parfaitement dans son droit. Malgré la signature d’un protocole d’alerte rapide entre Moscou et Bruxelles après la crise de 2006, l’UE a cessé de voir la Russie comme un fournisseur énergétique fiable. En conséquence, l’Europe a fait de la sécurité le thème principal de sa politique énergétique. Tous les documents prospectifs européens dans le domaine de l’énergie préconisent désormais la variation des ressources et des méthodes d’acheminement, mais aussi la diversification des fournisseurs en tant que tels. La crise du gaz de 2009 a porté

un nouveau coup aux relations entre la Russie et l’UE. Cette fois, Gazprom ne s’est pas contenté d’arrêter ses livraisons à destination de l’Ukraine, il a freiné l’acheminement du gaz vers l’UE. Le désaccord entre Moscou et Kiev a poussé l’Europe à soutenir les projets russes de gazoducs de contournement North Stream et South Stream. Malheureusement, en écartant l’idée d’un consortium tripartite du gaz qui aurait permis de moderniser et de gérer les infrastructures gazières ukrainiennes, les parties sont ainsi passées à côté d’une belle occasion de développer leur partenariat dans l’espace postsoviétique. Dès le début, la Russie a manifesté une profonde défiance vis-àvis du Partenariat oriental lancé en 2009 par l’Union européenne. L’UE a eu beau se défendre de vouloir isoler la Russie ou de chercher à entamer les relations économiques, sociales et culturelles que

cette dernière entretenait avec les ex-républiques soviétiques, les faits ont montré qu’elle comptait dès le départ attirer les membres du Partenariat oriental dans son champ d’influence. De plus, cet accord prévoyait une harmonisation entre les législations de ces ex-républiques soviétiques et la législation européenne visant à mettre en place une zone de libre-échange et à ouvrir ces pays aux entreprises et aux produits européens. La méfiance de la Russie envers cette politique s’est nourrie de ses mauvaises expériences passées relatives à l’élargissement de l’Union européenne. Au départ, les responsables politiques russes voyaient cet élargissement d’un bon œil, pensant qu’il constituerait un frein à celui de l’Otan. Puis la Russie a fini par comprendre que ces deux projets n’étaient pas opposés mais, au contraire, étroitement liés. Surtout lorsque l’Union européenne a exigé de ses nouveaux membres qu’ils rompent leurs accords avec la Russie, accords qui servaient aussi les intérêts russes et instauraient un espace de libre circulation sans visa. La question de l’intégration de la Russie au Partenariat oriental n’a jamais été évoquée, car la Fédération de Russie a toujours voulu traiter d’égal à égal avec l’Union européenne, refusant de devenir le sujet d’une politique élaborée par Bruxelles. De plus, la participation de la Russie à un tel projet aurait réduit à néant ces relations bilatérales stratégiques auxquelles les responsables politiques européens et russes ne cessent de s’accrocher. La crise ukrainienne montre bien que, lorsqu’il s’agit de répondre à un problème précis, la Russie n’est pas opposée à la mise en place de projets multilatéraux (par exemple l’accord tripartite UE-UkraineRussie). En revanche, lorsque l’Europe a lancé son Partenariat oriental alors que la Russie mettait en place ses propres projets d’intégration (l’Union douanière et la Communauté économique eurasiatique, Eurasec), il est devenu évident qu’il n’y avait que deux

La crise du gaz de 2009 a porté un nouveau coup aux relations entre la Russie et l’UE


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UNION EUROPÉENNE.

← Dessin d’Arcadio, Colombie.

ROYAUME-UNI

Qu’est-ce qui a finalement poussé l’Europe à choisir la voie de la confrontation ? scénarios possibles : l’intégration ou la confrontation. La Russie a pris le parti de l’intégration. En 2010, le groupe russe au sein du club de discussion Valdaï a proposé de créer une nouvelle association internationale rassemblant tous les pays de l’océan Atlantique à l’océan Pacifique et unifiant les populations de cet espace au sein d’un marché commun. Cette idée a servi de base à un certain nombre de propositions faites à l’Union européenne par les dirigeants russes. Qu’est-ce qui a finalement poussé l’Europe à choisir la voie de la confrontation ? Est-ce la pression exercée par les nouveaux pays membres ? le manque de confiance de l’Europe envers les dirigeants russes ? ses doutes quant à la possibilité et à l’utilité de s’associer avec des Etats autoritaires ? ou encore sa conviction que l’attractivité de l’Union européenne, qui symbolise si souvent non seulement un niveau de vie élevé, mais aussi la démocratie, la souveraineté du droit et le respect des droits humains, saura faire pencher la balance en sa faveur et lui faire remporter la “bataille de Kiev” ? Je pense que chacun de ces facteurs a pesé dans la décision finale de l’UE. Mais l’incapacité de l’Europe à sortir de la logique du jeu à somme nulle a été l’élément décisif. Le principe du “soit c’est nous, soit c’est vous” l’a emporté. L’Union européenne a préféré étendre méthodiquement son influence en Europe orientale plutôt que de construire véritablement une “grande Europe”. Ainsi, l’Ukraine n’est qu’une zone tampon aux yeux d’une Europe qui n’est toujours pas prête à lui proposer ne serait-ce qu’une vague perspective d’adhésion. Le refus systématique de l’UE de prendre en considération les intérêts russes en Ukraine a rendu la crise inévitable. Le soulèvement sur la place Maïdan, la destitution de Ianoukovitch et l’annexion de la Crimée sont autant de nouveaux chapitres dans ce récit. J’aimerais croire que ce seront les derniers. —Kirill Entine Publié le 21 avril

33 III

Quitter l’UE pour des lendemains qui chantent Une sortie des Britanniques de l’Union se traduirait par un allégement des règles européennes.

—Financial Times Londres

L

a décision dépendrait en grande partie des termes de l’échange, à la fois avec l’Union européenne et le reste du monde. L’UE resterait vraisemblablement notre premier partenaire commercial, au moins jusqu’à la fin de cette décennie. La priorité no 1 de la Grande-Bretagne, sur le plan économique, devrait donc être de maintenir l’exemption de droits de douane sur les relations commerciales bilatérales entre le Royaume-Uni et l’UE dans l’ensemble des secteurs, à l’exception de l’agriculture. Pour ce faire, l’idéal serait d’adhérer à l’Association européenne de libre-échange (AELE), même si une autre option possible serait l’affiliation à l’Union douanière de l’UE. Si le libre-échange est un facteur déterminant, l’adhésion de plein droit au marché unique n’en est pas un, et le Royaume-Uni devrait – à la différence de la Norvège – rester en dehors de l’Espace économique européen (EEE). Depuis dix ans au moins, les exportations britanniques ont tendance à s’orienter vers le reste du monde. Des relations qui doivent être approfondies si le RoyaumeUni veut maintenir son rang de puissance commerciale et économique de premier plan. La chance de la Grande-Bretagne est d’être déjà membre à part entière de la plupart des institutions internationales. Le fait de sortir de l’UE ne devrait rien y changer. Pour autant, elle devra redynamiser son engagement auprès des pays qui partagent son souhait de voir émerger un système économique et politique international ouvert, transparent et réglementé. De la même manière, nous devons éviter de tourner le dos à l’Europe. Si les négociations de sortie sont correctement menées, le

Royaume-Uni devrait en sortir en position de force. Mais ce n’est pas acquis. Il faut tenir grand compte des pressions politiques auxquelles sont confrontés chez eux de nombreux dirigeants européens et amadouer, dans les plus hautes sphères du pouvoir, ceux qui seraient susceptibles de s’irriter de notre départ. Que faire des innombrables réglementations et directives européennes existantes ? Le gouvernement devrait présenter un projet de “loi d’abrogation” et user des pouvoirs que lui confère le Public Bodies Act [loi sur les organismes publics] de 2011 pour soumettre à l’approbation du Parlement, dans le cadre d’une procédure accélérée, une réforme des instances réglementaires. La directive portant sur l’aménagement du temps de travail doit être abandonnée. Les règlements européens concernant certains secteurs en particulier doivent être passés en revue et simplifiés, voire abolis.

Le Royaume-Uni ne serait sans doute ni beaucoup plus riche ni beaucoup plus pauvre La Grande-Bretagne doit reprendre la main sur les domaines présentant un intérêt économique de premier plan, tels les services financiers. L’arsenal réglementaire doit être dégraissé afin d’éviter au Royaume-Uni des contraintes supplémentaires venant s’ajouter aux normes fixées par les accords internationaux de type Bâle III. Un large éventail de réglementations européennes relatives à la santé ou à la sécurité doivent être abrogées ou révisées afin d’alléger le fardeau pesant sur les épaules

du secteur privé, des organisations de bénévoles et des organismes publics. La tâche s’annonce ardue. L’arsenal législatif européen s’est constitué sur plusieurs dizaines d’années ; son démantèlement sera complexe. L’Etat devrait instituer une commission réunissant tous les partis pour esquisser les contours d’un projet de loi qui prévoirait la primauté du droit et des juridictions britanniques et lèverait toute ambiguïté quant à leurs statuts. Les coûts et les avantages d’une sortie de l’UE sont difficiles à quantifier avec certitude. Une chose est sûre : l’avenir du Royaume-Uni peut être prospère, avec ou sans Brexit [néologisme désignant le retrait du Royaume-Uni de l’UE]. Pour autant, un référendum nous mettrait au pied du mur. En choisissant de faire cavalier seul, le pays s’ouvrirait des perspectives différentes de celles que lui offrirait une union “sans cesse plus étroite”. Si cette stratégie devait être retenue, la stature internationale de la Grande-Bretagne évoluerait certainement en cinq à dix ans. Ses perspectives deviendraient véritablement mondiales, grâce au renforcement des relations commerciales bilatérales avec les marchés émergents et les Etats-Unis. L’UE demeurerait un partenaire commercial important – peut-être le plus important – mais sa part dans le commerce britannique tomberait sans doute à 30 ou 35 %, contre 48 % aujourd’hui. Sur la scène politique internationale, le Royaume-Uni continuerait de jouer dans la cour des grands, œuvrant aux côtés d’un

large éventail d’alliés en Europe, dans le Commonwealth et au-delà. Les changements seraient également notables sur le sol britannique, avec un resserrement et une simplification de l’arsenal réglementaire et une réduction du déficit budgétaire. Mais le pays demeurerait une destination de choix pour les investisseurs étrangers – même s’ils seraient plus nombreux à venir d’Afrique du Nord et d’Asie et plutôt moins nombreux à venir d’Europe de l’Ouest. Sa réputation, celle d’un pays international, ouvert au monde, resterait inchangée. Dans l’ensemble, le Royaume-Uni ne serait sans doute ni beaucoup plus riche ni beaucoup plus pauvre : il n’existe pas de lien avéré entre l’appartenance à l’UE et la croissance économique. Fort de ses atouts – sa population, ses liens dans le monde entier, ses infrastructures et sa base de connaissances –, le pays devrait continuer d’afficher de solides perspectives, tant pour sa croissance à long terme que pour sa balance commerciale. Au bout du compte, la sortie ou non de l’UE est une question politique, et non pas économique. Le débat n’est pas à l’ordre du jour. Mais si le Royaume-Uni devait quitter l’UE, il resterait un pays ouvert, prospère et présent sur la scène internationale. Le Brexit n’est pas seulement imaginable, il est parfaitement réalisable. —Iain Mansfield Publié le 11 avril L’auteur est un diplomate britannique et lauréat du prix Brexit de l’Institute of Economic Affairs (IEA).


34.

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à la une

Detroit, le 10 mai 2013. Ces employés de McDonald’s sont en grève. Ils réclament une revalorisation de leur salaire, de 7,40 dollars à 15 dollars l’heure. Photo Jim West/REPORT DIGITAL-REA

SALAIRE MINIMUM UN COMBAT MONDIAL Après l’Allemagne, qui vient de décider d’introduire un salaire minimum dès 2015 (p. 35), la Suisse s’empare du sujet : le 18 mai, les citoyens se prononceront sur l’instauration d’une rémunération plancher de 4 000 francs (3 281 euros), qui serait alors la plus élevée au monde (p. 34). De quoi faire rêver les travailleurs cambodgiens du textile, qui revendiquent 115 euros… par mois (p. 36). De fait, la question des bas salaires se pose dans le monde entier. Et partout le débat est le même. Les uns brandissent la menace des licenciements et des délocalisations. Les autres invoquent la dignité, le pouvoir d’achat et la hausse de la consommation.


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A SeaTac, l’heure de travail vaut désormais 15 dollars É T A T S - U N I S

↓ C’est en Turquie que l’écart de niveau de vie entre ceux qui perçoivent le minimum légal et les autres salariés est le plus faible, selon les données de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Le Japon et les EtatsUnis sont presque en fin de classement, devant l’Estonie et la République tchèque, avec un ratio salaire minimum/salaire médian de 38 %. Sur les 34 pays que compte actuellement l’OCDE, 24 disposent d’un minimum légal. Dans 14 d’entre eux, le ratio est compris entre 42 % et 55 %.

SeaTac

Top 5

Depuis des mois, la question de la revalorisation du salaire minimum enflamme les Etats-Unis. A l’instar de SeaTac, près de Seattle, villes et Etats prennent les choses en main.

n’avaient guère de raisons d’avoir entendu parler de SeaTac, petite localité de la banlieue de Seattle. S’ils connaissaient cette ville, c’était seulement en raison de son grouillant aéroport international, Seattle-Tacoma. Mais aujourd’hui tout le monde sait situer SeaTac sur la carte des Etats-Unis. Les événements qui s’y sont produits récemment ont mis en relief une question brûlante qui enflamme les passions : celle des bas salaires. Ils nous disent également quelque chose de la paralysie qui frappe Washington et pousse de plus en plus d’Etats, de villes et de communautés à prendre leur avenir en main. La question des bas salaires chroniques a été soulevée l’année dernière par Barack Obama, qui a proposé de faire passer le salaire horaire minimum fédéral de 7,25 à 10,10 dollars [de 5,25 euros à 7,31 euros], une revalorisation qui profiterait directement à plus de 16 millions de travailleurs et dont 8 millions d’autres bénéficieraient indirectement. Ce serait certes une augmentation importante, mais elle ne ferait que rétablir le salaire minimum fédéral en vigueur il y a quarante-cinq ans, après correction de l’inflation. Cette proposition semble toutefois avoir très peu de chances de franchir le barrage du Congrès dans un avenir proche. Pour l’heure, les travailleurs à bas salaire devront trouver un autre moyen d’être augmentés. Voilà une génération, SeaTac était ce que les Américains appellent une middle-class town [ville de classe moyenne]. Un bagagiste ou un avitailleur pouvaient y gagner décemment leur vie. Cette époque est révolue. Ce type d’emplois et beaucoup d’autres sont désormais nettement moins bien rémunérés – au salaire minimum en vigueur localement ou juste au-dessus. “La ville aisée qu’était SeaTac est devenue une ville pauvre, dans une région pourtant prospère des Etats-Unis”, explique David Rolf, l’influent vice-président du Syndicat international des employés de service (Sies) et la tête pensante du changement intervenu à SeaTac. “Cette exclusion de la prospérité subie par une ville entière est révélatrice de ce qui est en train de se produire dans tout le pays.” Cette histoire aurait mérité un chapitre dans le passionnant ouvrage de George Packer paru l’année dernière, The Unwinding [non traduit en français], qui retrace le déclin de la classe moyenne américaine et l’accroissement de la pauvreté par capillarité. Pendant les années 1980 et 1990, un nombre croissant de tâches ont été confiées par les compagnies aériennes à des sous-traitants, les avantages sociaux ont été rabotés et, dans

Seattle Tacoma Olympia

100 km

WASHINGTON

IDAHO

CANADA

u squ’à ce début d’année, les Américains

Océan Pacifique

J

Vancouver

OREGON

Salaire minimum rapporté au salaire médian* pour les travailleurs à temps plein, par pays (2012)

COURRIER INTERNATIONAL

—The Observer (extraits) Londres

Des disparités

l’essentiel de l’économie aéroportuaire, les rémunérations ont été ramenées peu ou prou au salaire minimum. En 2005, l’une des principales compagnies aériennes implantées à SeaTac a licencié 500 bagagistes et a fait appel à des prestataires pour les remplacer. Ceux qui ont perdu leur emploi touchaient environ 13 dollars l’heure ; leurs remplaçants ne gagnaient que 9 dollars. Plus récemment, les syndicats ont essayé à plusieurs reprises de fédérer les travailleurs, en vain. Les formes traditionnelles de protestation – les manifestations, les meetings, les campagnes de presse – visaient toutes à convaincre les compagnies aériennes de revaloriser les salaires ou d’améliorer les conditions de travail. Là aussi, toutes ont échoué. “Vu la résistance qu’on a rencontrée, il fallait frapper un grand coup pour faire bouger les choses”, analyse David Rolf.

Référendum. Le “grand coup” a pris la forme d’une pétition qui a recueilli sans peine un nombre suffisant de signatures pour imposer un référendum local. Une coalition réunissant des syndicats, des groupes religieux et des mouvements associatifs a fait campagne en faveur d’une revalorisation du salaire plancher à SeaTac – qui était jusque-là le salaire minimum de l’Etat de Washington, soit un peu plus de 9 dollars – pour le hisser à 15 dollars (avec des dérogations pour les petites entreprises). La campagne a été menée tambour battant dans les deux camps – syndicats et associations contre patronat – avec une intensité que l’on a plutôt l’habitude d’observer dans les Etats charnières à l’approche d’une élection présidentielle. Beaucoup d’argent a été dépensé (quelques millions de dollars) pour convaincre un corps électoral de 12 000 personnes. Réunis sous la bannière “Oui pour SeaTac !”, les partisans de la revalorisation ont toqué quatre fois à chaque porte en moyenne. Chacun des deux camps savait que l’échec se paierait au prix fort. Chose étonnante pour une campagne aussi locale, ce litige mettait en jeu des idées → 32

72 %

TURQUIE FRANCE

61 %

NOUVELLEZÉLANDE

60 %

SLOVÉNIE

59 %

PORTUGAL

58 %

* Salaire tel que la moitié des salariés de la population considérée gagne moins et l'autre moitié gagne plus. Il se différencie du salaire moyen, qui est la moyenne de l'ensemble des salaires de la population considérée. SOURCE : OCDE

Chiffre

↓ Dessin de Martinera, Cuba.

2/3

DU SALAIRE MÉDIAN. C’est le seuil au-dessous duquel l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) considère qu’un salaire est bas pour un emploi à temps plein. Le salaire médian sépare la population en deux : 50 % des travailleurs gagnent moins que cette somme et 50 % gagnent plus.


36.

À LA UNE

31 ← concurrentes sur l’économie nationale. Selon votre sensibilité politique, c’était soit “relance par le milieu” [par la classe moyenne] contre “relance par le haut” [par les riches], soit “libre entreprise” contre “tout-Etat”. Les dés en ont été jetés en novembre dernier, et la campagne du “oui” l’a emporté à une faible majorité de 77 voix. SeaTac a fait la une des médias nationaux. A partir du mois de janvier, près de 1 600 employés de restaurants, d’hôtels et de sociétés de location de voitures ont vu leur salaire bondir de 60 %. Les salariés de l’aéroport, plus nombreux, attendent l’issue d’un recours juridique pour savoir si la municipalité de SeaTac est habilitée à imposer cette revalorisation dans l’enceinte aéroportuaire. Il est encore trop tôt pour se prononcer, mais jusqu’à présent rien ne laisse penser que la hausse des salaires s’est soldée par une augmentation notable des prix ou par des pertes d’emplois. Si les événements de SeaTac ont eu un fort retentissement au sein de l’opinion, ils n’ont rien d’exceptionnel. Un regain d’énergie citoyenne sur la question sensible des bas salaires s’est traduit par une multiplication des campagnes municipales et des consultations populaires. Sur les quinze dernières années, dix référendums d’Etat ont eu pour objet la hausse du salaire minimum. Et chaque fois le “oui” l’a emporté. Depuis le début de l’année, vingt-deux projets de loi portant sur le salaire minimum ont été déposés dans quatorze Etats. Il ne s’agit donc plus d’un ou deux cas isolés.

Classes inférieures. C’est dans les villes, en particulier là où le coût de la vie est élevé, que les campagnes les plus ambitieuses ont été menées. Tout près de SeaTac, à Seattle, le nouveau maire, Ed Murray, a annoncé qu’il souhaitait introduire dans sa ville un salaire plancher de 15 dollars. Il attend les conclusions d’un rapport pour connaître le meilleur moyen d’y parvenir. San Francisco a relevé son salaire minimum voilà dix ans – celui-ci s’établit aujourd’hui à 10,74 dollars, et la rémunération moyenne des employés s’élève à 13 dollars, cotisation d’assurance-maladie comprise. Le maire appelle de ses vœux une majoration à 15 dollars, sous réserve des résultats d’une étude de faisabilité. Le conseil municipal de Los Angeles doit se prononcer sur l’introduction, dans le courant de l’année, d’un salaire minimum à 15 dollars dans le secteur de l’hôtellerie (il est déjà en vigueur dans l’enceinte de l’aéroport). La ville de Washington, quant à elle, vient d’acter le passage à 11,50 dollars. Chicago voit grossir les rangs des partisans d’un salaire minimum de 15 dollars dans les grandes entreprises et organisera un référendum non contraignant cette année. De son côté, le nouveau maire de New York, Bill de Blasio, n’a pas caché son désir d’intervenir sur la question, mais l’Etat de New York n’a pas délégué à la ville le pouvoir de fixer son propre salaire plancher légal. De Blasio tente donc de convaincre le gouverneur de l’Etat de lui concéder ce pouvoir. Ce foisonnement d’initiatives pose deux questions : quelles seront les incidences de ces revalorisations substantielles dans les grandes agglomérations ? et pourquoi cette question enflamme-t-elle les passions aujourd’hui ?

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En l’état actuel des connaissances, il est difficile de répondre à la première question. Les détracteurs de ces augmentations ne manquent pas, bien sûr. D’après eux, elles auraient des conséquences catastrophiques sur l’emploi. Economiste à l’université d’Amherst, dans le Massachusetts, Arindrajit Dube soutient au contraire que l’évaluation minutieuse des données disponibles ne permet pas d’étayer ces craintes. Une vaste enquête réalisée récemment à San Francisco montre que les répercussions sur l’emploi sont faibles – les tensions étant, semble-t-il, absorbées par une réduction importante du taux de rotation du personnel et par une hausse modérée des prix. Reste à savoir si ce serait aussi le cas après l’introduction du salaire à 15 dollars dans une grande ville comme Seattle. “Pour 15 dollars, on n’a aucun point de référence dans le passé ; c’est un vrai saut dans l’inconnu pour une grande ville”, analyse Arindrajit Dube. Pour cette raison, l’économiste estime qu’il faudrait procéder de manière progressive. Mais il n’est pas surpris de voir certaines villes élargir la réflexion sur le salaire minimum. “Au vu de l’omniprésence des bas salaires dans notre économie, nous devons faire des expérimentations en matière de hausse des rémunérations.” Un soutien prudent que l’on retrouve chez l’ancien économiste en chef de la Maison-Blanche, Jared Bernstein. “A 15 dollars, on est un peu audelà des hausses consenties par le passé et, du coup, on a moins de certitudes sur les retombées. La meilleure méthode consisterait à faire des tests dans certaines localités, en procédant peut-être par étapes”, propose-t-il. Pourquoi la question des bas salaires refait-elle surface aujourd’hui ? La réponse est à chercher dans un certain nombre

“Nous devons faire des expérimentations en matière de hausse des rémunérations”

A la une

de changements qui ont remodelé la société américaine, ou sont en passe de le faire. Plusieurs décennies de stagnation généralisée des salaires pour une large frange de l’Amérique laborieuse dans une période de prospérité nationale, suivies récemment d’une récession, ont sans doute modifié la façon dont sont perçues les classes sociales. Foisonnante et optimiste, la classe moyenne américaine, qui semblait devoir toujours se développer, perd du terrain. La proportion de la population qui considère qu’elle fait partie de la classe inférieure ou de la classe moyenne inférieure a bondi de 25 à 40 % depuis la crise financière. Cela explique peut-être pourquoi, en dépit d’une polarisation de la politique qui entrave les projets de Washington, l’opinion soutient largement la revalorisation du salaire minimum : 76 % des Américains sont pour, et même les républicains y sont majoritairement favorables. La stagnation du niveau de vie n’explique pas tout, cependant. La nature et la localisation du pouvoir politique aux Etats-Unis ont évolué. La paralysie dont souff re Washington semble avoir dopé l’assurance des villes et des Etats, qui se posent de plus en plus en instigateurs de leurs propres réformes économiques. Certains parlent à ce sujet de “nouveau fédéralisme”. Si Washington ne fait pas son travail – dans la lutte contre les inégalités ou dans la construction des infrastructures indispensables –, les villes prendront le relais. Bien entendu, cela ne veut pas dire que ce qui se passe dans la capitale fédérale est sans importance. La décision d’Obama de placer les inégalités économiques en général et le salaire minimum en particulier au cœur de son second mandat et des élections de mi-mandat de novembre prochain a permis de lancer le débat.

Innover ou mourir. Un autre facteur entre en “Combien vaut-il ?” demandait Bloomberg BusinessWeek le 17 février. Cette semaine-là, l’hebdomadaire américain proposait en kiosque six couvertures différentes, arborant chacune le portrait d’un homme ou d’une femme qui bénéficierait de l’augmentation du salaire minimum à 10,10 dollars proposée par le président Obama. Une réforme que le magazine économique juge positive. Matt Bowen, 30 ans, le jeune homme qui pose sur cette photo, est un vétéran de la guerre d’Afghanistan. Il travaille 35 heures par semaine dans une salle de gym pour un salaire horaire de 9 dollars, soit 6,50 euros.

ligne de compte, qui ne date pas d’hier : le déclin du syndicalisme et la quête qui en résulte de nouveaux moyens de défendre les intérêts des travailleurs américains. En écoutant la génération montante de dirigeants syndicaux, dont fait partie David Rolf, on est frappé par leur sentiment d’urgence et par la virulence du message qu’ils adressent à leur propre mouvement : innover ou mourir. Les événements de SeaTac sont une expression de cette manière de penser. Il convient, bien entendu, de ne pas surestimer les gains potentiels de ces campagnes. Beaucoup n’en sont qu’à leurs balbutiements, et certaines finiront en queue de poisson. Par ailleurs, des millions de travailleurs à bas salaire vivent hors des grandes agglomérations ou des Etats où le changement est le plus probable. Et si une campagne débouche sur une hausse trop ambitieuse – en particulier dans les régions où le marché du travail est fragile –, il y aura vraiment des pertes d’emplois à la clé. Il est clair également que les salaires minimum ne suffiront pas à endiguer les inégalités croissantes qui caractérisent l’Amérique d’aujourd’hui. Ils ont néanmoins un rôle à jouer. —Gavin Kelly* Publié le 22 février * Directeur du groupe de réflexion britannique Resolution Foundation.


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SALAIRE MINIMUM UN COMBAT MONDIAL. 37

Les entreprises y trouvent aussi leur compte Augmenter les bas salaires permet de fidéliser le personnel et d’améliorer la productivité. En outre, cela stimule la consommation des foyers modestes.

—The New York Times (extraits) New York

de l’entreprise est de 21 dollars [15,20 euros] pour les employés payés à l’heure. Pour Patrick Callans, vice-président de la société, proposer des salaires plus élevés et une meilleure couverture santé permet à Costco “d’attirer et de garder d’excellents employés”. Selon une étude de cas réalisée par la direction en 2006, cela permet aussi de maintenir les pertes liées aux vols, à la fraude et aux erreurs à un niveau bien inférieur à la moyenne du secteur.

epuis que le Parti démocrate a proposé de porter le salaire horaire minimum de 7,25 à 10,10 dollars [7,30 euros] d’ici à 2016, le débat s’est légitimement focalisé sur les travailleurs qui bénéficieraient clairement de cette augmentation. Mais qu’en est-il des entreprises ? Quelles seraient pour elles les répercussions d’une hausse des salaires ? La réponse est étonnamment positive. D’après des travaux universitaires et l’expérience de cer- Prix Nobel. Pour les chaînes nationales, il n’est taines entreprises elles-mêmes, la perte subie par pas si rare de payer plus que le minimum fédéral, celles qui augmentent les salaires est souvent com- soit 7,25 dollars l’heure. Dans vingt et un Etats et pensée par un moindre renouvellement à Washington DC, le salaire minimum du personnel et une meilleure productiest déjà supérieur à celui-ci. vité. Les entreprises peuvent aussi attéRevaloriser le salaire minimum nuer la hausse des coûts par une légère profite aux entreprises également majoration des prix et par une baisse du d’une autre manière : cela accroît la ÉDITO montant des augmentations accordées consommation des ménages. Lorsque aux employés les mieux payés. les familles pauvres gagnent plus d’arDans une étude publiée en 2013, trois écono- gent, elles en dépensent plus. Un groupe de plus de mistes – Arindajit Dube [professeur associé à 600 économistes, dont 7 lauréats du prix Nobel, l’Université du Massachusetts], T. William Lester a récemment déclaré au président Obama et aux [professeur à l’Université de Caroline du Nord] leaders du Congrès qu’une hausse du salaire miniet Michael Reich [professeur à l’Université de mum stimulerait l’économie, actuellement morose. Californie à Berkeley] – ont comparé la situation L’argument selon lequel un relèvement du d’entreprises installées dans des comtés voisins salaire minimum ferait du tort aux entreprises a de différents Etats américains. Dans les Etats où fait son temps. Des preuves irréfutables montrent le salaire minimum avait été revalorisé, les tra- que l’économie et les entreprises sont gagnantes vailleurs démissionnaient moins souvent et la lorsque les salariés sont mieux payés.— Publié le 27 février direction était plus à même de fidéliser son personnel, évitant ainsi les coûts liés au recrutement et à la formation de remplaçants. D’autres études sur l’effet d’une hausse locale du salaire minimum, par exemple à San Francisco Plus de 600 économistes et à Los Angeles, ont abouti à des résultats simi- ont publiquement laires, selon une synthèse publiée récemment soutenu la hausse par le Center for Economic and Policy Research (CEPR), un centre de réflexion de Washington. du salaire minimum

D

Une opération rentable. Ces avantages manifestes expliquent peut-être pourquoi la chaîne d’habillement Gap a annoncé en février que le salaire minimum des employés payés à l’heure serait réévalué à 9 dollars [6,5 euros] dès cette année, avant de passer à 10 dollars en 2015 – une mesure qui concernera 65 000 de ses 90 000 employés. Cette décision “sera directement bénéfique à l’entreprise, et nous nous attendons à ce qu’elle nous rapporte bien plus que ce qu’elle nous coûte”, assure le PDG du groupe, Glenn Murphy. Certaines grandes enseignes rémunèrent encore mieux leur personnel. Costco, l’une des entreprises de grande distribution les plus prospères des Etats-Unis, propose un salaire horaire de base de 11,50 dollars [8,30 euros], qui s’applique à la plupart des emplois les moins qualifiés. La moyenne

90% C’est le nombre approximatif de pays dans le monde où les salaires minimums sont appliqués d’une manière ou d’une autre, selon le “Rapport mondial sur les salaires 2010/11” de l’Organisation internationale du travail.

↖ Dessin d’Emilie Seron paru dans Le Soir, Bruxelles.

↓ Photo Glow Images/ Getty Images.

Vu du Maroc

Vers une nouvelle revalorisation ? ● Fin avril, aucune décision n’avait encore été prise quant à l’augmentation du salaire minimum interprofessionnel garanti (Smig) au Maroc. Le passage de 2 300 dirhams [205 euros] à 3 000 dirhams [267 euros] par mois fait partie des revendications des milliers de manifestants qui ont récemment défilé dans les rues de Casablanca. Citant Bank Al-Maghrib (la banque centrale du Maroc), l’hebdomadaire marocain La Vie éco affirme que le salaire minimum du pays est le plus élevé d’Afrique. Il se situe même plus haut que dans certains pays de l’Union européenne, comme la Roumanie (157 euros mensuels) ou la Bulgarie (158 euros). En trente ans, rappelle le magazine, le Smig a été revalorisé 18 fois, soit une hausse annuelle moyenne de 6,1 %. Si les syndicats soulignent que la productivité du travail n’en a pas été affectée, le patronat, défavorable à une nouvelle majoration, met en avant la conjoncture économique morose, au plan national comme international.

Vu d’Egypte

Une fausse bonne idée ● Le relèvement du salaire minimum est l’une des grandes revendications de la révolution égyptienne. Le site d’information prorévolutionnaire Mada Masr considère pourtant qu’il s’agit d’une fausse bonne idée, en particulier dans une économie sous-développée. Sa crainte ? Des suppressions d’emplois dans les entreprises qui ne pourront absorber l’augmentation et une exacerbation des inégalités entre les salariés. Selon le site, 3 travailleurs sur 4 (petits paysans, indépendants ou employés dans un secteur non structuré)  ne bénéficieront d’aucune hausse. Quelque 95 % des entreprises du pays emploient moins de 10 salariés. La plupart d’entre eux touche beaucoup moins que le minimum légal, fixé à 1 200 livres égyptiennes [124 euros] mensuelles.


38.

À LA UNE

Courrier international — no 1226 du 30 avril au 6 mai 2014

← Dessin de Mix & Remix paru dans Le Matin Dimanche, Suisse.

A la une

Une protection ou un danger ? Le 18 mai, les Suisses sont appelés à se prononcer pour ou contre l’introduction d’un salaire minimum légal dans leur pays. Le débat fait rage entre syndicats et patronat. Interview croisée. —Le Temps (extraits) Genève e 18 mai, le peuple décidera s’il inscrit dans la Constitution le principe d’un salaire minimum. L’initiative, lancée par les syndicats, prévoit un montant de 22 francs l’heure [18 euros], soit 4 000 francs [3 280 euros] par mois pour un plein-temps. Daniel Lampart, premier secrétaire de l’Union syndicale suisse, défend son texte face à Sophie Paschoud, secrétaire centrale du Centre patronal. Pourquoi les syndicats ont-ils lancé cette initiative alors que le taux de chômage est l’un des plus bas d’Europe et que le niveau des salaires nous est envié partout ou presque ? DANIEL LAMPART Heureusement, le chômage n’est pas un problème dans notre pays. En revanche, quelque 330 000 salariés gagnent moins de 22 francs par heure. Un tiers a suivi une formation professionnelle. La plupart sont des femmes, expérimentées dans leur majorité, qui travaillent dans le commerce de détail ou les hôtels de luxe. Or, ces salariés ne gagnent pas assez pour vivre. La moitié des salariés ne sont pas protégés par une convention collective (CCT). SOPHIE PASCHOUD Les initiants ne sont pas très corrects dans leur argumentation, qui consiste à dire qu’il n’y a que 50 % de salariés couverts par une CCT. C’est vrai, mais dire que c’est pour protéger l’autre moitié qu’ils ont lancé l’initiative, ce n’est pas tout à fait juste. Si cela avait été le cas, ils auraient prévu que le salaire minimum ne s’applique pas dans les secteurs où il y a une convention collective. Or, il s’appliquera partout,

L

et il existe encore pas mal de CCT qui prévoient un salaire minimum inférieur à 22 francs. Ensuite, il y a une confusion entre salaire décent au sens des initiants et salaire indispensable pour vivre. Ce dernier correspond au seuil de pauvreté, défini par le montant qui donne droit à l’aide sociale. Ce montant est bien inférieur à 22 francs de l’heure [2 200 francs par mois pour une personne vivant seule, selon l’Office fédéral de la statistique]. Les syndicats ne vont-ils pas trop loin ? D. L. Non. Si on habite à Lausanne ou à Genève, avec 4 000 francs on ne mène pas la grande vie. Si on peut augmenter les salaires de 3 500 à 4 000 francs, cela fera une grande différence pour les personnes concernées, et pour l’économie suisse dans son ensemble c’est supportable. Seulement 9 % des salariés sont concernés. Prenons l’hôtellerie-restauration. Près de la moitié des employés sont concernés. Est-ce supportable ? D. L. Presque personne ne se souvient quel était le salaire minimum dans cette branche en 1998 : 2 350 francs, contre près de 3 700 francs [3 034 euros] aujourd’hui. C’est une augmentation de près de 50 %, et on n’est plus très éloigné de 4 000 francs. Dans le commerce de détail, Coop et Migros rémunèrent déjà à hauteur de ce montant. Mais certains commerces, qui vendent des chaussures ou des vêtements, n’y sont pas. Ces patrons refusent les conventions collectives. S. P. Beaucoup de petites entreprises n’ont pas les moyens de garantir cette rémunération. Certaines refusent les CCT, le jeu du partenariat social, mais il existe aussi des CCT dans

A la mi-février, les syndicats suisses ont lancé leur campagne pour l’instauration d’un salaire minimum légal. “Les syndicats en font une question de dignité. La Suisse devrait en faire une question d’honneur”, estime Le Courrier dans son édition du 19 février. Les trois quarts des 300 000 salariés à plein temps qui gagnent moins de 4 000 francs sont des femmes, précise le quotidien genevois.

“Un travail trop peu payé”, titrait Gazeta Wyborcza le 23 avril. La Diète polonaise vient de refuser de débattre de l’augmentation du salaire minimum, qui s’élève à 1 600 zlotys (environ 380 euros). Ce serait pourtant un bon moyen de combler un peu les inégalités sociales, estime le quotidien.

le commerce de détail. Aucune ne garantit 22 francs de l’heure. L’hôtellerie a pourtant pu s’accommoder d’une revalorisation des salaires sans que cela provoque de chômage de masse… S. P. La progression s’est étalée depuis 1998. L’initiative prévoit une hausse en trois ans maximum. Si la CCT du secteur a prévu moins de 22 francs, c’est aussi parce que les syndicats se rendent compte que ce montant colle à la réalité des entreprises. Quel est le danger si les entreprises ne parviennent pas à relever les salaires ? S. P. Dans les entreprises qui le peuvent, la production sera peut-être délocalisée. Pour les autres, comme dans l’hôtellerie, on peut craindre des fermetures, des licenciements, ou un recours à un type d’emploi bien plus précaire. D. L. Nous avons l’habitude de ce genre d’argument, d’entendre que toute amélioration pour les employés va provoquer des délocalisations, par exemple. Pourtant, l’histoire sociale ne le confirme pas. Prenez l’exemple du Montreux Palace. [Sa direction] a publiquement dit que 10 % des salariés étaient payés moins de 22 francs. Pourtant, ils encaissent au moins 300 francs par chambre et par nuit, avec des suites jusqu’à 1 800 francs. S’ils ne peuvent pas augmenter le salaire de ces employés, je ne comprends rien. Beaucoup d’entreprises essaient de faire des économies sur le dos du personnel. Or, ce dernier doit participer à la richesse du pays. Au fait, pourquoi 22 francs ? Et pourquoi un minimum pour tout le pays, qui ne tient pas compte des différences de coût de la vie selon les régions ? D. L. Plus de la moitié des prix sont les mêmes dans tout le pays. Une voiture, 1 kilo de pain, c’est pareil. Par ailleurs, la rente AVS [assurance-vieillesse et survivants] est la même pour toute la Suisse. S. P. Nous sommes contre le principe d’un salaire minimum légal au profit de salaires minimaux fixés dans les conventions collectives de travail, qui prennent en considération tous les éléments : les différences entre les branches, et même entre les entreprises au sein d’une branche, les différences entre les régions, selon la formation, l’ancienneté… Les syndicats estiment que la mesure va coûter 1,6 milliard de francs [1,3 milliard d’euros], 0,4 % de la masse salariale totale versée en Suisse. N’est-ce pas absorbable ? S. P. Il faut regarder les effets par branches. Prenez l’agriculture : la mesure impliquerait une hausse de 40 % des coûts salariaux ; comme ils travaillent 50 heures, les employés seraient payés 4 700 et non 4 000 francs, des montants que les patrons ne peuvent pas tous s’offrir à eux-mêmes. Qu’on ne me dise pas que c’est aisément absorbable. D. L. Ce chiffre de 1,6 milliard correspond à la hausse à 22 francs de tous les salaires qui y sont actuellement inférieurs. Prenons la restauration. Quand, en 1998, les syndicats ont lancé leur campagne contre les salaires inférieurs à 3 000 francs, certains économistes ont prédit un chômage de masse. Résultat : aujourd’hui les salaires ont progressé de moitié et le chômage n’a rien de massif. —Propos recueillis par Frédéric Lelièvre Publié le 8 avril


Courrier international — no 1226 du 30 avril au 6 mai 2014

SALAIRE MINIMUM UN COMBAT MONDIAL. 39

Il faudra payer plus cher

A la une

Vu de GrandeBretagne

Les agriculteurs allemands devront bientôt verser un salaire minimum horaire de 8,50 euros à leurs travailleurs saisonniers. Pas de quoi hurler à la mort. —Süddeutsche Zeitung Munich

donc continuer à verser moins de 8,50 euros l’heure à leurs saisonniers jusqu’à la fin de 2016. En deux ans, on peut imaginer qu’ils auront le temps d’adapter progressivement les salaires au nouveau minimum légal. Cela devrait suffire à éviter la mort des petites exploitations pour cause de salaire minimum.

a complainte est le bonjour du commerçant”, dit le proverbe. Une fois encore, ces derniers ne manquent pas de gémir. Cette fois à cause du salaire minimum. Les producteurs de fruits et légumes et les viticulteurs craignent tout particulièrement pour leur existence après 2015, date à laquelle ils devront verser de meilleurs salaires à leurs travailleurs saisonniers. Ils mettent en garde contre une hausse des prix alors qu’ils ne savent pas encore s’ils pourront vraiment l’appliquer. Leurs craintes sont compréhensibles mais la situation ne devrait pas devenir si catastrophique. Actuellement, tout donne à penser qu’ils bénéficieront d’une solution transitoire. Viendra ensuite le temps de signer, comme dans les autres secteurs, une convention collective à l’échelle nationale. Les agriculteurs pourront

L

Responsabilité citoyenne. Le reste dépendra des consommateurs : les producteurs qui pratiquent la vente directe sur leur exploitation, sur les marchés ou sur des stands devront en effet revoir leurs prix à la hausse. Les citoyens auront alors l’occasion de montrer leur attachement au salaire minimum. La grande majorité d’entre eux y voit une avancée. Il paraît donc logique de payer un petit peu plus, non seulement pour la voiture ou pour les vacances, mais aussi pour la nourriture. —Thomas Öchsner Publié le 23 avril

Salaires minimums en Europe* (valeur mensuelle** au 1 De 1 264 à 1 502

De 566 à 784

De 157 à 393

janvier 2013, en euros) Vote en Suisse le 18 mai prochain sur l’instauration d’un salaire minimum de 3 281 euros

Pas de salaire minimum

FINLANDE NORVÈGE SUÈDE ISLANDE

ESTONIE

320

LETTONIE

287

DANEMARK

IRLANDE

1 462

LITUANIE

290

PAYS-BAS ROYAUMEUNI

1 469

1 264

POLOGNE

ALLEMAGNE BELGIQUE

Le plus élevé : Luxembourg 1 874

1 502

393

1 360***

RÉP. TCHÈQUE

312

SLOVAQUIE

FRANCE

1 430

338

SUISSE

AUTRICHE

Le plus bas : Roumanie 157,5

HONGRIE

335

ROUMANIE

157,5

ITALIE

PORTUGAL

SLOVÉNIE

566

784

ESPAGNE

753

“Enfin un salaire minimum !” titre le quotidien socialiste Neues Deutschland, le 3 avril. “Mais pas pour tout le monde.” Car la ministre socialdémocrate du Travail, Andrea Nahles (SPD), prévoit des exceptions. C’est le 1er janvier 2015 que le  salaire minimum de 8,50 euros brut l’heure  entrera en vigueur. Le quotidien déplore “les trous de gruyère” dans l’application de cette mesure, dont beaucoup ne bénéficieront pas.

BULGARIE

CROATIE

158,5

372

* UE28 + Islande + Norvège +Suisse. ** Dans les pays où le salaire minimum national n’est pas fixé sur une base mensuelle mais sur une base horaire ou hebdomadaire, celui-ci est converti en salaire mensuel. Le salaire minimum national s’applique généralement à l’ensemble des salariés du pays concerné, ou du moins à une grande majorité d’entre eux. Les salaires minimums s’entendent bruts, c’est-à-dire avant déduction de l’impôt sur le revenu et des cotisations sociales. Ces déductions varient d’un pays à l’autre.

Les syndicats sont contre

*** Le salaire minimum allemand entrera en vigueur le 1er janvier 2015.

GRÈCE

684

500 km

MALTE

697

CHYPRE

● “Les employeurs qui ont les moyens de payer plus que le salaire minimum doivent le faire” et “le salaire minimum doit être revu afin de s’attaquer au problème britannique des bas salaires”. Telles sont les principales conclusions de Sir George Bain, le “père” du salaire minimum introduit il y a quinze ans en Grande-Bretagne, dans un récent rapport du groupe de réflexion Resolution Foundation. Selon ce document, l’effet d’entraînement escompté, qui aurait dû conduire à une augmentation globale des salaires, n’a jamais eu lieu : 1,2 million de travailleurs perçoivent le minimum légal de 6,31 livres (7,66 euros) l’heure et 1,4 million gagnent à peine 60 centimes d’euros de plus. Le rapport suggère, comme objectif à moyen terme, de fixer le salaire minimum à 60 % du salaire médian (celui par rapport auquel 50 % de la population gagne plus et 50 % moins). En attendant, le gouvernement a confirmé l’augmentation en octobre prochain du seuil minimal à 6,50 livres (7,90 euros). C’est la première hausse qui va au-delà d’un simple ajustement à l’inflation depuis 2008, souligne The Independant.

Vu d’Italie

SOURCE : EUROSTAT

Plus de 1 800

er

Une mise à jour s’impose

● L’Italie est l’un des sept pays de l’Union européenne à ne pas disposer de salaire minimum légal. Dans le cadre de la vaste réforme du Code du travail actuellement en cours, le gouvernement Renzi a annoncé vouloir mettre fin à cette exception. Et le 5 avril le vice-ministre de l’Economie, Enrico Morando, a lancé l’idée d’une loi pénalisant durement les entreprises qui rémunéreraient leurs employés en deçà d’un salaire plancher. Pourtant, certains syndicats s’opposent vivement au principe du salaire minimum unique imposé par la loi. Ils redoutent une disparition des conventions collectives qui encadrent déjà les salaires de nombreuses entreprises et craignent que cela nuise aux travailleurs en imposant un salaire au rabais. “Ils ont surtout peur que cela n’affaiblisse considérablement leur rôle”, commente La Repubblica.


40.

À LA UNE

Courrier international — no 1226 du 30 avril au 6 mai 2014

“Les salaires représentent en fait un pourcentage très réduit du prix final d’un vêtement” Legal Education Centre, les ouvrières gagnent environ 82 dollars [59 euros] par mois. Pour pouvoir envoyer de l’argent à leur famille tout en couvrant leurs propres dépenses quotidiennes comme la nourriture et le loyer, elles doivent effectuer un nombre considérable d’heures supplémentaires. Selon une enquête publiée en 2013 par Labour Behind the Label, 33 % des travailleurs du textile sont en sous-poids [et risquent des carences nutritionnelles]. En d’autres termes, ils se privent pour leurs familles. Depuis quelques années, des évanouissements en masse se produisent au Cambodge – il est arrivé que 250 personnes perdent connaissance dans une seule usine. Ces malaises, que les ouvriers attribuent à des esprits, peuvent être dus à une mauvaise ventilation, à une hystérie collective, aux produits chimiques utilisés et certainement à la malnutrition (ou à l’association de tous ces facteurs).

Les ouvriers cambodgiens se rebiffent

Une notion hétérogène. La Déclaration

En Asie du Sud-Est, la compétitivité de l’industrie textile repose sur des salaires de misère. Mais, sous la pression des travailleurs, gouvernements et entreprises doivent lâcher du lest. —Southeast Asia Globe (extraits) Phnom Penh es revendications salariales sont généralement soutenues par des grèves et des manifestations, qui aboutissent avec un peu de chance à un accord. Mais il est rare que les manifestants finissent par jeter des pierres et des cocktails Molotov sur des forces de sécurité qui les menacent avec des armes à feu. C’est malheureusement ce qui s’est produit début janvier au Cambodge, lorsque le gouvernement a annoncé la revalorisation du salaire minimum [du secteur textile] à 100 dollars [72 euros] par mois – un montant inférieur de 60 dollars à ce que revendiquaient les travailleurs. Cinq manifestants ont été tués par balle et 40 autres ont été blessés. Au Cambodge, toute hausse des salaires revêt une importance considérable pour le secteur de la confection. Les produits fabriqués pour de grandes marques comme Adidas, C & A, H & M, Esprit, Nike, Puma, Primark ou Walmart représentent 85 % des exportations du royaume, et le secteur génère 5 milliards de dollars [3,6 milliards d’euros] de chiffre d’affaires par an. Pour les entrepreneurs, une hausse des salaires entraîne une baisse des bénéfices. De son côté, le gouvernement risque une délocalisation des usines du jour au lendemain – ou de nouvelles émeutes si les demandes des travailleurs ne sont pas entendues. “Certains pays peuvent avoir peur d’augmenter le salaire

L

minimum par crainte de perdre des emplois et des investissements”, explique Paul Collins, de l’ONG britannique War on Want. “Par exemple, dans le secteur de l’habillement, le gouvernement cambodgien redoute sûrement que les entreprises déplacent leurs activités au Bangladesh, où les salaires sont inférieurs, et le gouvernement du Bangladesh craint sûrement que ces mêmes entreprises se délocalisent à nouveau dans des pays encore moins chers, comme la Birmanie ou l’Ethiopie.” Pourtant, Paul Collins n’est guère convaincu par l’argument des employeurs et des dirigeants politiques. “Nombre d’entreprises menacent d’aller ailleurs en raison des coûts salariaux, mais les salaires représentent en fait un pourcentage très réduit du prix final d’un vêtement”, constate-t-il.

L’exemple chinois. En réalité, beaucoup d’autres facteurs entrent en jeu, comme le nombre d’ateliers de confection que compte un pays, le niveau de qualification de la main-d’œuvre et la sûreté des voies d’approvisionnement. “La Chine en est la preuve : elle reste un grand pays exportateur malgré des coûts salariaux relativement élevés par rapport à d’autres pays en Asie du SudEst”, ajoute Paul Collins. Toutefois, c’est pour les travailleurs que l’enjeu est le plus important. Il s’agit essentiellement de jeunes femmes qui quittent leur province natale pour assembler à longueur de journée des produits destinés au marché étranger. Selon une étude réalisée en 2012 par le collectif Labour Behind the Label et l’association cambodgienne Community

↑ Phnom Penh, le 11 février. Ce manifestant proteste contre le refus de la cour d’appel de libérer 21 personnes arrêtées en janvier lors des manifestations en faveur de la hausse des salaires. Photo P. Samrang/Reuters. ↑ Dessin de Kopelnitsky, Etats-Unis.

universelle des droits de l’homme [complétée par les conventions de l’Organisation internationale du travail] permet de définir le salaire minimum décent : les salaires et allocations versés pour une semaine de travail standard correspondent, au minimum, aux normes nationales légales ou aux normes industrielles de référence, et ils doivent toujours être suffisants pour répondre aux besoins de base des travailleurs et de leurs familles, et apporter en outre un revenu discrétionnaire. En Asie du Sud-Est, cette notion est hétérogène et recouvre de multiples politiques et pratiques. Dans certains pays, la loi garantit un seuil. La Malaisie a ainsi mis en place un montant de référence national au début de l’année 2013, établissant le salaire minimum à 290 dollars [210 euros] par mois. Dans d’autres pays, ce sont les autorités locales qui sont responsables de cette décision, comme en Indonésie, où cela relève des gouvernements provinciaux [voir CI n° 1154, du 13 décembre 2012]. Dans les pays où le marché du travail est relativement compétitif, les employeurs peuvent se permettre de verser des salaires élevés aux meilleurs talents et le salaire minimum n’est alors

76 %

C’est la hausse du salaire minimum légal appliquée en décembre 2013 dans le secteur du textile au Bangladesh. Il s’établit désormais à 5 300 takas par mois, soit 50 euros. Cette décision a été prise quelques mois après l’effondrement du Rana Plaza, un immeuble de la banlieue de Dacca qui hébergeait 5 ateliers de confection. Le drame, qui s’est produit le 24 avril 2013, a tué 1 135 personnes. Malgré l’augmentation du salaire minimum, les exportations de vêtements continuent de progresser. Depuis le début de l’année fiscale, le 1er juillet 2013, elles ont augmenté de 15 %, à 13 milliards d’euros. Ce secteur représente 81 % des exportations du Bangladesh.


Courrier international

pas indispensable. Mais, lorsque le marché du travail est fermé et qu’il est confronté à des problèmes de formation, de productivité et de qualifications, le salaire minimum contribue à faire en sorte que les travailleurs puissent subvenir à leurs besoins fondamentaux. “Le salaire minimum doit être perçu comme celui qui permet à une personne d’avoir un emploi, puis d’en obtenir un autre plus qualifié et à plus forte valeur ajoutée”, résume Sandra D’Amico, directrice générale de la branche cambodgienne d’HRINC [cabinet-conseil en ressources humaines] et vice-présidente de la Fédération cambodgienne des employeurs et des associations patronales (Camfeba). “Personne ne devrait toucher le salaire minimum toute sa vie. Par ailleurs, celui-ci contribue à assurer un niveau de vie décent et à éviter l’exploitation de la main-d’œuvre en général, et des travailleurs peu éduqués en particulier.”

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Stabilité sociale. Fixer un seuil présente d’autres avantages, affirme Chris DevonshireEllis, fondateur et associé du cabinet-conseil Dezan Shira & Associates, spécialisé dans les investissements directs étrangers. Selon lui, “les lois sur le salaire minimum […] apportent également une certaine stabilité et un cadre réglementaire à des marchés du travail qui sans cela risqueraient de devenir chaotiques, surtout dans les pays densément peuplés”. Toutefois, réclamer un salaire minimum pour tous ne suffit pas. Les Etats doivent aussi aider leur population à accéder à de meilleurs emplois. “Il est illogique de ne voir le salaire minimum que comme une donnée isolée, ajoute Sandra D’Amico. Les syndicats, notamment, doivent jouer un rôle plus important dans la promotion de l’éducation, du renforcement des compétences et des nouveaux secteurs, afin d’aider les travailleurs à gravir les échelons et à ne pas rester bloqués dans un emploi au salaire minimum.” Selon une étude récente de HRINC, au Cambodge 60 % des travailleurs âgés de 15 ans ou plus sont dans le secteur informel, c’est-à-dire qu’ils exercent un emploi non agricole qui n’est pas enregistré auprès d’un ministère ou d’une quelconque autorité. De plus, 12,5 % de la population n’a jamais été scolarisée et 4 % seulement a un diplôme universitaire. La stratégie chinoise est souvent érigée en exemple. Dans ce pays, les dispositions du droit du travail sont précises et le salaire minimum est augmenté de 15 à 20 % tous les ans. L’objectif de la Chine n’est toutefois pas le même que celui de pays moins développés comme le Cambodge ou la Birmanie. Pékin souhaite créer une classe moyenne nationale ayant les moyens de consommer, pour s’éloigner d’un modèle économique fondé sur les exportations. “Le problème est que cela entraîne une augmentation de tous les salaires, et pas seulement des plus faibles, note Chris Devonshire-Ellis, ce qui engendre des pressions inflationnistes.” Dans une perspective globale et à long terme, le consultant est optimiste quant au sort des travailleurs dans la région. “L’Asie fait des progrès, assure-t-il. Il reste beaucoup à faire et cela prendra du temps, mais les problèmes liés au mauvais traitement de la main-d’œuvre sont gérés de façon systématique. Il faut créer de la richesse avant de pouvoir distribuer plus d’argent, et c’est ce que font tous les pays asiatiques, à l’exception de la Corée du Nord.” —Daniel Besant Publié le 1er mars

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42.

Courrier international — no 1226 du 30 avril au 6 mai 2014

tra n sversales.ie écolog

↙ Dessin d’Arend, paru dans Van Dam, Pays-Bas.

En 2010, une catastrophe de grande envergure Plateformes gazières ou pétrolières actives MISSISSIPPI

44 Médias ........... 40 45 Signaux .......... 41

LOUISIANE

ALABAMA

Etendue maximale de la nappe de pétrole FLORIDE

Le reflux de la marée noire Quatre ans après la catastrophe Deepwater Horizon, le golfe du Mexique semble avoir retrouvé son état d’origine. Une bonne nouvelle, mais pas pour tout le monde.

—Financial Times Londres

N

ous avons détruit le golfe du Mexique.” Même quand la plateforme pétrolière Deepwater Horizon a explosé, le 20 avril 2010, provoquant une marée noire, ce commentaire du banquier Matthew Simmons [décédé en 2010], expert des questions énergétiques, semblait exagéré. Quatre ans plus tard, avec le boom touristique que connaît la région et des prises de pêche sportive plus nombreuses qu’avant l’accident, cette vision apocalyptique semble encore plus éloignée de la réalité. Bien que des boulettes de goudron continuent régulièrement à souiller les plages du golfe – plus d’un millier d’entre elles ont été polluées au cours des six derniers mois –, la majeure partie du pétrole qui s’est écoulé du puits Macondo [le puits de pétrole responsable de la marée noire, scellé en septembre 2010] pendant près de trois mois a disparu.

Pourtant, les effets de la marée continuent à alimenter un vif débat. Le gouvernement américain mène aujourd’hui l’enquête la plus importante jamais réalisée aux EtatsUnis sur une catastrophe écologique, une enquête qui englobe un large éventail de questions, de la modélisation des flux de pétrole sous-marins au diagnostic des problèmes de santé des dauphins. La majeure partie des études est financée par BP, qui exploitait la plateforme et qui a versé 1 milliard de dollars pour ces recherches. Le programme de recherche, connu sous le nom de Natural Resource Damage Assessment [NRDA, Evaluation des dommages subis par les ressources naturelles], devrait se poursuivre jusqu’à l’an prochain, et peut-être au-delà. Les résultats n’ont pas qu’un intérêt théorique : des milliards de dollars sont en jeu. Le procès intenté au géant britannique du pétrole par l’Etat américain aux termes du Clean Water Act [loi sur la protection de l’eau] devrait entrer dans sa phase finale le 20 janvier 2015.

GOLFE DU MEXIQUE

Explosion sur la plateforme pétrolière Deepwater Horizon, le 20 avril 2010

200 km

SOURCES : EIA, NOAA, “FINANCIAL TIMES”

La NouvelleOrléans

Le juge Carl Barbier entendra les parties américain, qui contrôle la procédure du sur le montant de l’amende à infliger à BP, NRDA, garde sous scellés la plupart des laquelle pourrait s’élever à 18 milliards de résultats. Au plus fort de la marée noire, le dollars. L’un des facteurs que la compagnie golfe était souvent décrit comme une “scène pétrolière souhaite voir prendre en compte de crime” et les Etats-Unis continuent à par les juges est l’amélioration de l’état du recueillir des preuves des dommages pour les golfe du Mexique. Un autre procès doit utiliser contre BP au tribunal. Les autorités déterminer l’amende qu’elle va devoir payer souhaitent donc préserver la confidentialité pour réparer les dégâts mis en lumière par de ces informations le plus longtemps le NRDA, une somme qui pourrait elle aussi possible. Les études qui n’ont pas encore se chiffrer en milliards. été publiées tendent à étayer la théorie Pour les actionnaires de BP, qui se gouvernementale selon laquelle la marée demandent ce qu’ils peuvent attendre de ces noire a causé de graves dommages. Les deux recherches, les résultats disponibles semblent rapports de l’université Stanford ont été bien maigres. Des études ont coécrits par des scientifiques qui été publiées – notamment deux travaillent pour le gouvernement, rapports de l’université Stanford financés en partie par ce dernier et de la National Oceanic and et publiés avec son accord. Selon Atmospheric Administration Randy  Kochevar, lui-même [NOAA, Administration nationale chercheur à Stanford, l’université ENQUÊTE possède d’autres études sur les des océans et de l’atmosphère] qui montrent comment le pétrole effets de la marée noire. Mais peut endommager le cœur du thon –, mais elle ne peut en parler en raison d’accords elles ne donnent qu’une vision fragmentaire de confidentialité avec le gouvernement. des effets de la marée noire. Personne n’a Si l’on en croit Melanie Driscoll, de la encore dressé un tableau complet de la National Audubon Society, une organisation situation. œuvrant à la protection des oiseaux, le En avril, la National Wildlife Federation gouvernement a tendance à ne soutenir [NWF, Fédération nationale de la faune et que les recherches faisant apparaître de la flore sauvages] a compilé une partie des dommages. “Lorsqu’une étude semble des études publiées, notamment sur les démontrer que BP n’a pas causé beaucoup de maladies causées chez les dauphins, pour dégâts, il leur arrive d’y mettre fin”, explique-tdémontrer que “la catastrophe continue à elle. Selon elle, c’est une erreur, car les cheravoir un impact”. Ryan Fikes, un scientifique cheurs peuvent laisser passer des problèmes de la NWF, admet que les informations qui ne sont pas immédiatement perceptibles. disponibles sont encore peu nombreuses, Cette politique peut également priver BP et cela pour deux raisons. La première est d’éléments d’information qu’il pourrait qu’il faut du temps aux scientifiques pour utiliser à sa décharge. accomplir leur travail et aux effets de la Certaines preuves de dommages, y marée noire pour se manifester. “On ne compris parmi celles qui semblent les plus connaît pas encore tous les effets que va avoir solides, sont litigieuses. Ainsi, depuis 2010, la marée noire, dit-il. Et il nous faudra pas on a relevé une nette augmentation du mal de temps avant de pouvoir les constater.” nombre de dauphins trouvés morts dans le Certaines questions risquent de n’être golfe, et des scientifiques de la NOAA ont jamais résolues : les conséquences de la conclu que leur mort ne semblait pas avoir marée noire de l’Exxon Valdez, en Alaska, été causée par le virus qui avait provoqué en 1989, offrent toujours matière à débat. La une augmentation similaire sur la côte deuxième raison est que le gouvernement Ouest. Une étude effectuée en 2011 dans


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Courrier international — no 1226 du 30 avril au 6 mai 2014

la baie de Barataria, au sud de La NouvelleOrléans, a montré que beaucoup de dauphins étaient malades, amaigris et atteints de lésions pulmonaires. Mais comme ce phénomène a commencé à se manifester en février 2010, avant la marée noire, on peut penser que d’autres facteurs sont en cause. C’est ce qui a conduit BP à contester les conclusions de la NOAA. Il semble également admis que d’autres problèmes du golfe ne sont pas liés à la marée noire causée par BP. Ainsi, l’effondrement des réserves d’huîtres de la Louisiane constaté après la marée noire semble être principalement dû à la décision du gouverneur de l’Etat d’ouvrir des écluses d’eau douce pour tenter d’endiguer le pétrole… Car les huîtres ont besoin d’eau salée pour rester en vie.

Résilience. D’autres indicateurs de la santé du golfe sont ambigus. Ainsi, les prises de la pêche commerciale sont en baisse depuis 2009, mais celles de la pêche sportive de certaines espèces, comme le rouget, ont fortement augmenté. Les tests effectués par des agences gouvernementales depuis novembre 2010 montrent par ailleurs que les fruits de mer pêchés dans le golfe sont propres à la consommation depuis cette date. Le constat de BP est que, “pour beaucoup d’espèces et d’habitats, l’impact environnemental de la marée noire a été moins grave que ce l’on craignait au départ” et que, “grâce à des initiatives et à des efforts de nettoyage sans précédent, on relève des signes clairs d’un retour à la situation initiale [d’avant la marée noire]”. Martin Preston, spécialiste des marées noires à l’université de Liverpool, convient que l’impact environnemental a été très exagéré. Selon lui, la marée noire causée par BP est loin d’être “la pire catastrophe écologique de l’histoire des Etats-Unis”, ainsi que le président Barack Obama l’avait présentée. Elle s’est finalement révélée moins grave que celle de l’Exxon Valdez. Certes, la quantité de pétrole qui s’est écoulée a été beaucoup plus importante – au moins dix fois plus –, mais les conditions

Chiffre

95

MILLIONS DE TOURISTES se sont rendus en Floride en 2013, contre 81 millions en 2009. D’une manière générale, les visiteurs sont plus nombreux sur les côtes du golfe du Mexique qu’avant la catastrophe. La pêche commerciale, elle, a presque retrouvé son niveau d’avant la marée noire. Au total, 590 000 tonnes de poisson ont été pêchées en 2012, contre 651 000 en 2009.

PLANÈTE ROBOT

L’union fait la force Des microrobots ont adopté les méthodes de travail des colonies de termites —The Wall Street Journal (extraits) New York

I

nspirés par les termites, des chercheurs de l’université Harvard ont conçu une équipe de construction composée de minuscules robots capables de bâtir des structures complexes sans aucun plan ni intervention extérieure. Ces microrobots, dont la conception a pris trois ans, sont la dernière innovation en date dans le domaine de l’“intelligence en essaim” – une forme d’organisation dans

environnementales du golfe du Mexique se prêtent mieux à la réhabilitation. La température de l’eau est plus chaude et une partie du pétrole qui, selon une estimation, s’écoule naturellement au fond de l’eau au rythme de 1 million de barils par an est consommée par des bactéries. “Ça fait une énorme différence, commente M. Preston. L’évaporation et la dégradation bactérienne du pétrole sont beaucoup plus importantes.” Après l’accident de l’Exxon Valdez, quelque 30 000 carcasses d’oiseaux avaient été découvertes, alors que, dans le golfe du Mexique, on n’a retrouvé que 2 300 cadavres couverts de goudron, même si le nombre de morts est peut-être plus important. On ne pourra évaluer correctement les effets de la marée noire avant d’avoir mené à terme les études en cours et publié leurs résultats. Selon Mme Driscoll, les écosystèmes sont des systèmes complexes qui compliquent les prévisions. Il est possible cependant que la catastrophe de 2010 s’avère bénéfique pour le golfe. En vertu du Restore Act, une loi de 2012 sur la réhabilitation, 80 % des amendes payées par BP aux termes du Clean Water Act, c’est-à-dire plusieurs milliards de dollars, doivent être consacrés à la réhabilitation du golfe. Selon Sara Gonzalez-Rothi, de la NWF, la loi stipule que la côte, rongée par l’érosion depuis des décennies, doit être “laissée dans un état aussi sain, si ce n’est plus, qu’auparavant”. Au lieu de détruire le golfe, il se peut que BP contribue finalement à lui redonner vie —Ed Crooks Publié le 21 avril

laquelle des robots ou des drones élémentaires doivent pouvoir coordonner leurs actions pour réaliser une tâche globale complexe. “Chaque robot opère de façon autonome, mais en groupe ils parviendront à construire tout ce que l’on voudra”, explique le chef de projet, Justin Werfel, chercheur en robotique d’inspiration biologique à l’Institut Wyss (université Harvard). “A terme, un système de ce type sera capable d’intervenir dans des environnements difficilement accessibles à l’homme, au fond des océans ou sur Mars, par exemple.” Pour programmer ces robots, les chercheurs ont utilisé des algorithmes inspirés du comportement des colonies de termites. Ces groupes de plusieurs millions d’individus construisent spontanément des monticules pouvant s’élever jusqu’à 13 mètres de haut. Chaque insecte accomplit sa tâche, se guidant sur son environnement et sur l’activité de ses congénères. De la même façon, un essaim de robots peut édifier des tours, des châteaux et des pyramides à partir de briques de mousse. Chaque robot, travaillant en toute autonomie, est même capable de construire des escaliers afin d’atteindre les plus hauts niveaux de la structure, ajoutant

des briques là où c’est nécessaire, affirment les chercheurs. Les robots mesurent 20,5 cm de long sur 11,5 cm de large. Ils se déplacent sur des roues à ailettes et sont actionnés par un banal moteur. Chacun est équipé d’un capteur d’infrarouge, d’un capteur à ultrasons et d’un accéléromètre, qui lui permettent de percevoir ce qui l’entoure : les briques qu’il transporte et la présence de robots près de lui. Grâce à quelques éléments de programmation simples, il peut interagir avec les autres et réagir au moindre changement de son environnement. Ces robots savent avancer et reculer, monter ou descendre des marches, soulever, transporter et déposer une simple brique. En dépit de leur simplicité, ils sont plus intelligents en collectivité qu’individuellement, et sont capables de mener à bien des projets relativement compliqués. Ils parviennent généralement à identifier leurs propres erreurs et à les corriger. Chaque robot “tourne autour de la structure jusqu’au moment où il repère quelque chose qui doit être fait, et il passe à l’action”, précise le Dr Werfel. —Robert Lee Hotz Publié le 13 février

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UN ÉVÉNEMENT

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TRANSVERSALES

Courrier international — no 1226 du 30 avril au 6 mai 2014 ↙ Dessin de Krauze paru dans The Guardian, Londres.

MÉDIAS

Devenez indépendants ou vous allez mourir ! Cambodge. Sans réforme profonde, les médias traditionnels, inféodés au pouvoir, risquent de perdre toute crédibilité. Car l’opinion publique a mûri et veut une information plus équilibrée.

—The Diplomat (extraits) Tokyo

L

es élections de juillet 2013 auraient dû être un signal d’alarme, autant pour le Parti du peuple cambodgien (PPC) au pouvoir que pour ses alliés dans les médias traditionnels. Lors de ses précédents mandats, le PPC avait pu orienter l’opinion publique grâce à son emprise sur les chaînes de télévision locales, les radios et les journaux, qui étaient plus ou moins les porte-voix du gouvernement. La situation a commencé à changer quelques mois avant le vote. De nombreux Cambodgiens ont rompu avec la culture de la peur héritée des années de guerre et du régime khmer rouge, du silence et de l’indifférence envers la chose publique, pour s’engager plus activement dans les débats. Le résultat – guère surprenant – a été l’élection d’une majorité

sévèrement amputée (le parti au pouvoir a obtenu 68 sièges à l’Assemblée nationale contre 90 en 2008) et la montée de l’opposition représentée par le Parti du sauvetage national du Cambodge (CNRP). Ces élections suscitent des interrogations sur l’efficacité des médias traditionnels en tant qu’instruments de mobilisation en faveur du parti qui domine la scène politique depuis 1979 et la chute du régime khmer rouge. La diminution de leur influence s’explique par certains manquements évidents. Les citoyens leur reprochent leur silence sur le népotisme, la corruption chronique, l’immigration vietnamienne, la déforestation ou

L’information ne peut plus être étouffée ou monopolisée

l’accaparement des terres, et se tournent vers les médias sociaux pour combler ce vide. L’essor des réseaux sociaux comme source d’information alternative – voire de substitution – aux médias progouvernementau x signif ie que l’information ne peut plus être monopolisée ni étouffée. Alors que les médias traditionnels diffusent généralement des contenus ennuyeux et peu critiques, les médias sociaux proposent différents éclairages et les internautes peuvent laisser des commentaires, exprimer et partager leurs opinions sans craindre la censure. Certains sujets délicats, comme les violations des droits de l’homme et l’accaparement des terres, sont souvent abordés en ligne, notamment sur Facebook. A cela s’ajoute la popularité croissante de médias internationaux (Voice of America, Radio Free Asia et Radio France International), du journalisme citoyen, de projets financés par des donateurs ou de journaux en anglais (comme le Cambodia Daily ou le Phnom Penh Post). Il serait dans l’intérêt du gouvernement, comme de celui de ses alliés des médias, de procéder à une réforme profonde. En continuant à ne proposer que des contenus partisans, les médias traditionnels poussent de plus en plus les citoyens à se tourner vers leurs confrères alternatifs. Réformer les médias serait un moyen efficace pour le gouvernement de restaurer sa crédibilité. De plus, si les informations postées en ligne sont plurielles, interactives et réactives, elles sont aussi souvent trompeuses, peu fiables, provocatrices et généralement favorables à l’opposition. Les médias sociaux jouent certes un rôle important dans la société d’aujourd’hui, mais ils ne devraient pas être la seule source d’information dans une démocratie. Qu’impliquerait une réforme ? Au Cambodge, cela signifierait une couverture plus équilibrée, une pluralité des points de vue et un accès à des sources crédibles ainsi qu’à des informations vérifiables. Restaurer la confiance des citoyens est probablement la tâche la plus difficile, mais ce n’est pas impossible. Le gouvernement et les médias traditionnels devraient travailler en parallèle pour fournir plus rapidement des contenus plus

détaillés au public ainsi qu’une tribune pour l’expression de points de vue différents, voire critiques. Il faudrait également ouvrir des débats constructifs sur toute une série de questions sociales. L’obligation pour les responsables officiels de rendre des comptes, via les médias traditionnels ou non, est essentielle pour restaurer la confiance et développer une culture de la transparence. Il y a des signes de changement. Des chaînes de télévision locales, des journaux et des stations de radio commencent à parler de l’accaparement des terres, des manifestations de l’opposition et d’autres sujets sensibles. Il faut saluer ces initiatives. Il reste toutefois encore beaucoup de choses à améliorer en termes de professionnalisme et de couverture équilibrée. Le gouvernement s’est engagé à mener une réforme globale, portant sur les médias et sur la liberté d’expression, et compte faire adopter une loi sur la liberté de l’information en 2014. Pour l’heure, néanmoins, il ne s’agit que de vœux pieux. —Theara Khoun* Publié le 22 avril * Ce chercheur associé au Cambodian Institute for Cooperation and Peace travaille actuellement comme journaliste politique au sein du service khmer de Voice of America.

Négociations ●●● Les 55 élus du Parti du sauvetage national du Cambodge boycottent l’Assemblée nationale. Cette formation d’opposition, qui conteste le résultat du scrutin de juillet 2013, demande une réforme du Comité national des élections, dont tous les membres ont été nommés par le Parti du peuple cambodgien, et la tenue d’élections à mi-mandat. Les discussions engagées par les deux partis début mars peinent à aboutir, même si le principe d’élections avant la fin de la mandature, en juillet 2018, ainsi que la neutralité du Comité national des élections, semblent acquis. Les manifestations de l’opposition sont interdites depuis janvier.

LA SOURCE DE LA SEMAINE

“Southeast Asia Globe” Ce mensuel anglophone propose une bonne couverture de l’actualité du Sud-Est asiatique.

C

réé en 2007, ce titre couvre l’actualité politique, sociale, économique et culturelle de la partie continentale de l’Asie du SudEst. Son indépendance de vue, la qualité de ses analyses et l’originalité de ses sujets lui permettent de combler un peu le manque laissé par la disparition, en 2009, de la Far Eastern Economic Review,qui servait de référence dans la région. Le spectre du SEAG est moins large. Avec une rédaction basée à Phnom Penh, le mensuel anglophone est avant tout distribué au Cambodge, au Vietnam, en Thaïlande et au Laos. Une poignée de ses 15 000 exemplaires est également mise en vente à Singapour et en Malaisie. Le site est essentiellement une vitrine des sujets présents dans la version papier, même si certains articles sont présentés dans leur intégralité. En s’abonnant, on peut avoir accès à une version PDF ainsi qu’aux archives. Sur sea-globe.com, on trouve essentiellement des articles portant sur l’architecture, le design ou les tendances et les modes, qui attirent une classe moyenne de plus en plus importante dans cette région. Lire aussi l’article du Southeast Asia Globe p. 36.

SOUTHEAST ASIA GLOBE Phnom Penh, Cambodge Mensuel, 15 000 ex. http://sea-globe.com


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Courrier international — no 1226 du 30 avril au 6 mai 2014

sig n au x

45

Chaque semaine, une page visuelle pour présenter l’information autrement

Au régime vert Les végétariens cuisinent aussi des steaks. Mais que contiennent ces substituts de viande ?

2 500 millions d’euros (2011)

Protéines A ne consommer que des légumes, on risque de manquer rapidement de protéines. Les substituts à forte teneur en protéines apportent une solution mais l’organisme assimile en général moins bien les protéines d’origine végétale que celles d’origine animale (c’est ce qu’on appelle la “valeur biologique”).

Chiffre d’affaires Les “produits partiellement finis végétariens” – saucisses de tofu ou tranches de seitan – se vendent de mieux en mieux en Allemagne, mais ils sont loin d’atteindre le chiffre d’affaires des produits carnés (à droite).

9g

Quorn

13 g

74 millions d’euros

(pâte de lait de soja caillé)

Naturels ?

Tempeh

19 g

(champignon)

Bœuf in vitro

21 g

43 millions d’euros 22 millions d’euros

2008

Tofu

Steak de bœuf

21 g

2011

(pâte de soja fermenté)

2013

(à partir de cellules souches)

Seitan

75 g

Bilan CO2 Culture, traitement, transport : avant que le produit n’arrive dans notre assiette, toutes ces phases ont émis des gaz à effet de serre. Ce sont le tofu et ses dérivés qui s’en sortent mieux, car il n’y a pas de bétail à engraisser.

Les substituts de viande se déclinent sous toutes les formes ou presque – tranches, escalopes et saucisses – et constituent un complément utile à l’alimentation végétarienne et végétalienne. Ils ne sont cependant pas vraiment naturels : ils passent par un processus de fabrication complexe au cours duquel on ajoute souvent toute une série d’ingrédients.

Le végétalisme devient tendance Pas de viande, pas d’œufs, pas de lait, mais on peut quand même se faire plaisir. Le nombre de livres de cuisine végétalienne augmente en Allemagne.

(protéines par 100 g)

Tofu (Pays-Bas)

2 kg

(gluten)

CO 2 par kilo

Bœuf (Pays-Bas)

16 kg

Bœuf (Brésil)

2011

59 kg

2012

2013

SOURCES : DESTATIS ; SCHMINDINGER (2012), UNIVERSITÄT FÜR BODENKULTUR, VIENNE ; SOUCIFACHMANN-KRAUT DATENBANK ; VEGETARIERBUND DEUTSCHLAND ; VERBAND FÜR UNABHÄNGIGE GESUNDHEITSBERATUNG ; RECHERCHES PERSONNELLES.

DIE ZEIT. L’hebdomadaire de Hambourg publie chaque semaine dans à la viande, de plus en plus prisés en Allemagne. Le monde produit

La source

sa rubrique “Wissen in Bildern” (Le savoir en images) une infographie originale. Celle-ci, parue le 27 mars et réalisée par Bernd Eberhart, Haike Hinze, Jelka Lerche et P. M. Hoffmann, décrit les substituts

près de 300 millions de tonnes de viande par an. Un chiffre en augmentation constante. Consultez l’infographie en version intégrale sur notre site Internet courrierinternational.com


46. 360° 42.

360

Courrier international — no 1226 du 30 avril au 6 mai 2014

MAGAZINE 50 La révolution selon García Márquez q Culture .......46 52 Dubaï : islam et luxe au même étage q Tendances ....48 54 Le poulet, héros devenu martyr q Histoire ..........50

BORN FREE : UNE GÉNÉRATION EN NOIR ET BLANC

AFRIQUE DU SUD Ils sont nés après la libération de Mandela, en 1990, n’ont pas connu l’apartheid et votent pour la première fois ce 7 mai, à l’occasion du premier scrutin démocratique sans “Madiba”. Ils sont “nés libres” et se racontent, entre survivances de la ségrégation et brassage.

L

’Afrique du Sud vote le mercredi 7 mai. La première élection sans Mandela. L’ANC (Congrès national africain), le parti qu’il a fondé, fort de son héritage, est sûr de remporter l’élection. Mais le parti de Mandela n’a jamais été aussi affaibli par les scandales, la corruption et les inégalités.Ceux que la presse sud-africaine surnomme les born free votent pour la première fois. Ils sont nés après la libération de Mandela (1990) et n’ont pas connu l’apartheid. “Cette génération gronde de colère et de désespoir”, écrit le chroniqueur phare du quotidien “noir” The Sowetan, Justice Malala. Le fondateur et directeur du journal This Day poursuit : “Après être parvenue à la démocratie sous les acclamations générales, l’Afrique du Sud est en train de devenir ce que l’écrivain William Gumede appelle ‘une nation agitée’, marquée par la désillusion, la

PORTFOLIO

colère et le mécontentement, en particulier chez les jeunes. La moyenne d’âge n’est que de 24 ans en Afrique du Sud, et ceux qui voteront pour la première fois aux élections générales de 2014 sont nés deux ans après 1994, date à laquelle les Noirs ont voté pour la première fois. Ils ne savent pas ce qu’était l’apartheid et beaucoup s’en moquent. C’est peut-être le début de la fin pour l’ANC. L’hégémonie du parti repose essentiellement sur le message qu’il adresse aux Noirs, selon lequel il était le parti de la libération et de Mandela.” Le taux de chômage chez les jeunes est deux fois supérieur à la moyenne nationale. Plus que tous les autres candidats, le populiste Julius Malema, jeune dissident de l’ANC, drague les born free en tenant un discours radical. L’ancien président de la ligue des jeunes de l’ANC (African National Congress) veut rassembler “les orphelins et ceux qui ont perdu tout espoir [en l’ANC]”, rapporte The Sowetan. La photographe américaine Krisanne Johnson a suivi pendant deux ans ces born free. Elle capte et restitue avec subtilité l’esprit de cette génération étonnante, qui bouscule l’icône Mandela, effrite la barrière raciale et dessine les contours de l’Afrique du Sud post-Mandela.—

→ Ndumiso Gaga, 19 ans, joue au rugby avec ses camarades du lycée de Khayelitsha, un quartier défavorisé de Cap Town, la deuxième ville du pays. “Il est très difficile de grandir ici car l’environnement est mauvais. Il y a tout pour mal tourner. Si tu n’as pas de talent particulier, tu deviens vite un voleur, un voyou… Moi, je m’accroche au rugby. Je veux devenir une star et aider ma famille.”


360°. 4743

Courrier international — no 1226 du 30 avril au 6 mai 2014

LA PHOTOGRAPHE sur les filles et le sida au Swaziland, et sur la culture postapartheid des jeunes Sud-Africains. Son travail a été récompensé par le World Press Photo. Krisanne Johnson a été également exposée à Visa pour l’image et à la Polka Galerie à Paris, et publiée dans divers magazines et journaux dont The New Yorker et The New York Times.

PHOTO KRISANNE JOHNSON

Krisanne Johnson (née en 1976) a grandi à Xenia, dans l’Ohio (Etats-Unis). Elle a obtenu un diplôme en journalisme à l’université du Colorado, avant de poursuivre ses travaux de troisième cycle en communication visuelle à l’université de l’Ohio. Elle vit actuellement à New York. Depuis 2006, Krisanne travaille sur des projets personnels, notamment


48. 44.

360°

↑ Katlehong, près de Johannesburg. Sibussio Mgoduka (à l’extrême droite), 16 ans, regarde son ami qui affronte un autre garçon, membre d’un groupe d’izikhotane. Ce mot zoulou, qui signifie “frimer”, désigne une nouvelle culture à la mode chez les adolescents. Il s’agit de rivaliser sur le plan de l’innovation stylistique ou artistique à coup d’exhibitions, de parades et de joutes verbales en plein air.

Courrier international — no 1226 du 30 avril au 6 mai 2014

→ Carole Tereh, 19 ans, et Zano Mthembu, 20 ans, étudiants à l’université Rhodes, à Grahamstown, province du Cap-Oriental (sud du pays), dans l’appartement de Carole. “Je suis nerveuse rien qu’à l’idée de dire à mon papa que je sors avec un Noir. Mes parents ont quitté l’Allemagne pour s’installer en Afrique du Sud pendant l’apartheid. Ils reproduisent les stéréotypes de cette époque sur les Noirs.”


360°.

← Un jeune homme signe une performance devant ses amis pendant le festival Soweto Music Fil, à Johannesburg. Il danse au rythme du kwaito, la dance music des townships – un véritable phénomène de société parmi la jeunesse noire postapartheid.

49

↓ Samson Mokoene, 19 ans, à l’orphelinat de Mogadu, à Ratjiepan, près de Pretoria. Rejeté par sa famille à sa cause de son homosexualité, il a fui et rêve d’être danseur. “Quand je danse, j’ai vraiment l’impression d’être une fille, et je suis heureux. J’ai choisi cette voie, je l’assume et je veux vivre libre”, explique Samson.

PHOTOS KRISANNE JOHNSON

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50.360°

culture.

La “révolution des œillets” de García Márquez En 1975, l’écrivain et journaliste colombien est passé par une Lisbonne en pleine effervescence révolutionnaire. De cette époque il reste ses reportages engagés et quelques souvenirs tenaces. —Diário de Notícias Lisbonne

L

a carte postale de García Márquez a mis trois semaines à atteindre son destinataire. C’était une photographie du pont du 25-Avril, avec le Christ à l’arrière-plan, au dos de laquelle on pouvait lire : “Lisbonne est le plus grand village du monde. Lorsque je serai de retour, je te raconterai cette révolution.” Juan Gossaín – éminent journaliste colombien et ami de l’écrivain depuis les années 1950 – la reçut chez lui, à Carthagène [en Colombie], sans pouvoir s’empêcher de sourire. Gabriel, qu’il nomme affectueusement Gabo, était de retour en Colombie bien avant l’arrivée de la carte. Et ils avaient déjà longuement parlé quelques jours auparavant au téléphone de son voyage au Portugal. Gossaín n’a jamais oublié cette carte : “Depuis ce temps-là, chaque fois que l’on se retrouvait, je le taquinais quand je le quittais, en lui disant qu’il me devait encore une conversation sur Lisbonne.” Le 1er juin 1975, García Márquez atterrit à l’aéroport de Portela en provenance de Rome. “J’ai eu le sentiment d’éprouver une nouvelle jeunesse. Au Portugal, l’été était déjà là, ça sentait la marée mais les vents et l’air apportaient une liberté nouvelle que l’on pouvait respirer de toutes parts.” Ce sont ces mots qu’il publie un mois plus tard, dans la revue Alternativa, un hebdomadaire fondé l’année précédente avec un groupe d’intellectuels colombiens de gauche. “A l’époque, après la publication de Cent Ans de solitude, il était déjà un écrivain célèbre et participait à un grand nombre d’organisations internationales”, raconte, à Bogotá, le journaliste Antonio Caballero, cofondateur de cette revue. “Il parcourait le monde pour promouvoir son œuvre et orchestrer des réunions de travail. Il restait parfois deux ou trois jours au même endroit pour rédiger ses articles.” Au Portugal, son séjour dura deux semaines. Il faut arpenter les rues de la capitale colombienne pour dénicher les textes que Gabo a écrits sur Lisbonne. Il y a bien

quelques bouquinistes sur la Rua 21, mais il est quasi impossible de retrouver une édition de la revue Alternativa. “Nous avons eu des gouvernements de droite particulièrement réactionnaires, et le seul fait de posséder une de ces revues pouvait vous désigner comme une personne subversive et dangereuse”, raconte don Jimeno, directeur de la Libreria Mundial, également connue sous le nom de Libreria Obscura pour avoir proposé à la fin des années 1970 les ouvrages de gauche les plus radicaux. Impossible d’en trouver le moindre exemplaire, et ce depuis des années. Nous avons tenté notre chance à la bibliothèque du Centre culturel García Márquez, dans le quartier historique de Candelária. En vain. Reste l’hémérothèque, quelques pâtés de maisons plus loin. Et là, reliés dans un ouvrage bleu épais, voici les numéros 40, 41 et 42, publiés respectivement le 30 juin, le 7 et le 14 juillet 1975. Impossible de les numériser, mais on peut toujours les photocopier. Quelques photos volées grâce au smartphone et le tour est joué. L’un des articles est intitulé “Portugal, territoire libre de l’Europe”, un reportage pur et dur, restituant l’ambiance et les parfums des rues. Un autre article, intitulé “Le socialisme à la portée des militaires”, est un essai sur la révolution portugaise et sur le coup d’Etat désintéressé des forces armées. Un troisième texte s’attarde sur l’échiquier politique de la période révolutionnaire, les pressions européennes et américaines, les mouvements d’organisations populaires, le titre de ce second reportage posant une question restée à ce jour sans réponse : “Pero que carajo piensa el pueblo ?” [Mais bon sang, que pense le peuple ?] García Márquez s’était installé au Ritz, et il note dans son article que l’hôtel ne comptait pas plus de deux clients à l’occasion de son séjour. “Lisbonne est l’une des plus belles villes du monde, et jusqu’à l’année dernière c’était aussi l’une des plus tristes, étouffée par l’une de ces rares dictatures moyenâgeuses durant

près d’un demi-siècle et par une police politique faisant régner un climat de terreur. La vie quotidienne des gens s’organise difficilement autour des privations et du manque de liberté. Par sa situation géographique, le pays est dans l’obligation de s’asseoir, les chaussures trouées, la veste rapiécée, à la table des plus riches de la planète.” Gabo estimait que la société portugaise avait davantage de parenté avec la société sudaméricaine et que ce pays vivait avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête du fait qu’il devait se tourner vers l’Europe. “Dans les restaurants luxueux, les fruits de mer sont exposés en vitrine comme des joyaux, mais sont inabordables, ils sont les symboles d’une bourgeoisie opulente. Dans les restaurants populaires, où l’on mange un délicieux riz au sang de poule, les employés débattent d’une question cruciale : compte tenu de la situation actuelle, est-il juste de recevoir un pourboire ?” Le lendemain de son arrivée à Lisbonne, les premiers députés librement élus ont pris place au Parlement. Gabo a décidé d’assurer la couverture de cette session solennelle d’ouverture de l’Assemblée constituante, et a croisé alors certaines des figures les plus emblématiques de la littérature portugaise. Il s’est joint à un groupe qui a fini par dîner

Le Portugal, ce beau pays tranquille du fado, n’est plus ce soir-là à la Varanda do Chanceler, un restaurant de l’Alfama [quartier du centre de Lisbonne]. Il y avait [les écrivains] José Cardoso Pires, Fernando Namora et Luís de Sttau Monteiro, sans compter le poète José Gomes Ferreira. A partir de ce dîner, Gabo se trouvera toujours en bonne compagnie à Lisbonne. “En dehors de ses entretiens avec Vasco Gonçalves, Melo Antunes [militaires impliqués dans la ‘révolution des œillets’] et Saramago [le seul écrivain lusophone nobélisé de l’histoire], à l’époque directeur adjoint du Diário de Notícias”, se souvient Enrique Santos Calderón, éminent journaliste colombien, l’un des meilleurs amis de García Márquez et également fondateur de la revue Alternativa, “il s’est fait beaucoup d’amis et s’est beaucoup amusé à Lisbonne”. La théorie défendue par Gabo dans ses textes n’était pas seulement celle d’un pays encerclé, mais aussi d’un pays divisé. “Depuis la place du Rossio jusqu’au coin le plus reculé de la province, il n’y a pas un centimètre carré de mur, pas un feu de circulation, pas un socle de statue qui ne soient recouverts d’un message politique. Les communistes demandent l’unité syndicale. Les socialistes défendent le socialisme, mais avec des libertés. L’extrême gauche proteste contre l’impérialisme capitaliste, les libéraux affirment que le vote est l’arme du peuple, et les anarchistes affirment quant à eux que le peuple doit voter par les armes. La nuit, les groupes les plus réactionnaires

lancent des grenades contre les boutiques et propagent dans le monde entier la rumeur insidieuse selon laquelle le Portugal, ce beau pays tranquille du fado, n’est plus.” Par ailleurs, le peuple lui-même semblait tout ignorer de ces hostilités, ivre de bonheur en ce mois d’avril : “L’érotisme a envahi les cinémas et les kiosques de journaux, des milliers d’Espagnols traversaient la frontière le week-end pour pouvoir voir Le Dernier Tango à Paris, interdit à Madrid. Lisbonne est devenue une cité survoltée, avec des accidents de la circulation spectaculaires, car les Portugais non seulement conduisent de façon risquée, mais sont véritablement heureux – et en oublient le code de la route.” Gabo est pourtant extrêmement mesuré dans ses textes sur Lisbonne, et c’est tout juste si l’écrivain n’annonce pas que les jours de la révolution sont comptés, que l’Europe, les Etats-Unis et les divisions internes entraînent inévitablement le pays à sa perte. Il se méfie de l’orientation des


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Courrier international — no 1226 du 30 avril au 6 mai 2014 ← Dessin de André Carrilho paru dans Notícias Magazine, Lisbonne. frontière portugaise, où on lui a refusé le passage parce qu’il n’avait pas de visa.” Depuis fin 1973, García Marquez se déplaçait entre Barcelone, Bogotá et Carthagène. L’année précédente, il avait remporté avec Cent Ans de solitude le prix littéraire vénézuélien Rómulo Gallegos, le plus important d’Amérique latine et doté de 100 000 dollars. Une partie de cette somme a servi à fonder la revue Alternativa. “Depuis la mort d’Allende et l’arrivée au pouvoir de Pinochet, il était devenu clair que la gauche devait oublier ses dissensions et s’unir autour d’un projet commun”, explique Antonio Caballero. “Le

“Toute son œuvre parle de la solitude du pouvoir”

élites, trouve davantage de noblesse au sein du peuple. “Tout le monde parle, personne ne dort. A 4 heures du matin, un vendredi, impossible de trouver un taxi. La plupart des Portugais travaillent sans se soucier des horaires, sans faire de pauses, alors qu’ils ont les salaires les moins élevés d’Europe. On se rencontre au beau milieu de la nuit, chez les écrivains, la lumière reste allumée jusqu’au petit matin. S’il y a quelque chose qui risque de mettre fin à cette révolution, c’est bien la note d’électricité !” “Je suis avant tout journaliste”, a affirmé le plus grand romancier colombien il y a vingt-deux ans, au cours d’un entretien sur une radio de Bogotá. “Le journalisme est une passion insatiable que l’on ne peut assumer et concevoir humainement que dans la confrontation désincarnée avec la réalité. Si ce n’est pas une vocation, si on n’est pas disposé à vivre exclusivement pour cette passion, il est impossible de continuer à exercer ce métier avide et mystérieux, cette passion

qui semble enfin vous laisser en paix après chaque nouvelle comme si c’était pour toujours, mais qui reprend de plus belle l’instant d’après.” Gabo, l’un des romanciers les plus influents du monde, consacré par le prix Nobel, a toujours considéré que la réalité était le meilleur des récits. Ses reportages sur Lisbonne n’ont guère eu de retentissement en Colombie, mais il a toujours insisté sur la nécessité d’écrire ce genre de récit, pour ouvrir progressivement l’horizon des citoyens. “Ce type de publication sur des thèmes internationaux se vendait peu”, se souvient Enrique Santos Calderón. “Mais Gabo n’était pas à court d’argent, il voulait écrire sur le Portugal, comme il a voulu écrire ensuite sur Cuba et plus tard sur l’Angola.” Cela faisait plus d’un an qu’il s’intéressait à ce pays. “Entre 1968 et 1974, García Márquez a vécu à Barcelone, où il a rédigé L’Automne du patriarche. Peu après la ‘révolution des œillets’, il s’est rendu en voiture jusqu’à la

premier numéro, en février 1974, a été très vite épuisé. Nous avions pour philosophie de transmettre une vision de gauche tout en traitant les sujets avec rigueur.” Le Portugal a fait l’objet du premier grand reportage à l’étranger de la revue Alternativa. Les années suivantes, García Márquez devait rédiger des articles sur Cuba, l’Angola, l’Espagne, le Panamá, la Russie et le Vietnam. “Je ne veux pas d’un bulletin syndical, je veux un journalisme sérieux, réellement engagé”, répétait-il de temps à autre aux réunions, qui se prolongeaient jusque tard dans la nuit chez Enrique Santos Calderón. En raison des pressions gouvernementales, Gabo a fini par renoncer au projet en 1980, et a déménagé à Mexico. Jusqu’en 1978, sous la présidence d’Alfonso López, les autorités avaient laissé à la revue une certaine marge de manœuvre. Avec l’arrivée au pouvoir du gouvernement conservateur de Julio César Turbay, le cercle a fini par se refermer sur l’écrivain. “Son départ de Colombie est en quelque sorte un exil non officiel”, raconte Jaime Abelló, président de la Fundação de Novo Jornalismo IberoAmericano, qu’ils ont tous deux fondée à Carthagène dix-neuf ans plus tôt. Jaime García Márquez l’affirme sans ambages : “La période la plus politisée de la vie de mon frère a commencé avec la révolution cubaine et a pris fin avec la disparition de la revue Alternativa.” Selon lui, Gabo n’a jamais été communiste. “Il était l’ami de Fidel Castro, mais aussi d’Henry Kissinger [secrétaire d’Etat états-unien de 1969 à 1977], même s’il ne partageait pas ses opinions. Il était fasciné par la lutte des classes, les changements de société, l’ascension du peuple, mais aussi par le pouvoir. Toute son œuvre, de Cent Ans de solitude à L’Automne du patriarche en passant par Le Général dans son labyrinthe et Pas de lettre pour le colonel, parle de la solitude du pouvoir, de la montée du pouvoir et des victimes du pouvoir.” Pour Juan Gossaín, le journaliste qui a reçu la carte postale lisboète de Gabo, cette fascination n’est pas pour rien dans son admiration pour le Portugal. “Cette

idée du dictateur l’a toujours fasciné et, par comparaison avec Franco, Salazar était une figure plus tropicale. Lisbonne était semblable à une ville des Caraïbes, et le personnage de Spinola [général ayant assumé la direction du pays pendant la première vacance du pouvoir après le 25 avril 1974], qui portait encore un monocle à la fin du XXe siècle, était digne du réalisme magique de ses romans.” C’était du moins le cas, selon Gossaín, avant son départ pour le Portugal. A son retour, trois découvertes l’avaient bouleversé : Le Livre de l’intranquillité, de Fernando Pessoa, les fados d’Amalia [Rodrigues] et le renoncement des militaires au pouvoir. “Mais la première chose qu’il m’ait racontée, c’est que, contrairement à ce qu’on pourrait penser, la feijoada n’était pas une exclusivité brésilienne. Il m’a assuré avoir mangé la meilleure feijoada de sa vie dans un restaurant qui ne comptait pas plus de six tables, dans un quartier pauvre de Lisbonne.” —Ricardo J. Rodrigues Publié le 17 avril

Contexte

“L’été chaud” de 1975 Le 25 avril 1974, la plus vieille dictature d’Europe a été renversée en vingt-quatre heures. Le régime autoritaire et ultracatholique d’António Oliveira Salazar et de son successeur, Marcelo Caetano, avait tenu d’une main de fer le Portugal pendant quarante-huit ans. Le point névralgique du Portugal salazariste, son empire colonial, fut son talon d’Achille. Il s’embourba dans une guerre coloniale sur plusieurs fronts (Mozambique, Angola, Guinée-Bissau), et c’est au sein même de l’armée, éprouvée par treize ans de conflit, qu’un coup d’Etat est fomenté. Le Mouvement des forces armées (MFA) décapite la dictature. Pendant plus d’un an, l’instabilité politique domine et les gouvernements provisoires se succèdent, sous la vigilance du MFA. Cette période, dénommée PREC (Processus révolutionnaire en cours), a ouvert la boîte de Pandore des possibles politiques : occupations de logements vides, collectivisation des terres ou même autogestion d’usines. Ce mouvement culmine à l’été 1975, dit “l’été chaud”, avec des tensions violentes entre factions. Un autre coup d’Etat militaire, perpétré le 25 novembre 1975, en finit avec les désordres. Le pays rejoint le camp des démocraties occidentales et organise ses premières élections libres le 27 juin 1976.


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tendances.

Corbeau à la carte

Luxe et islam au même étage Les touristes musulmans sont chaque année plus nombreux à se rendre à Dubaï. Pour répondre à cette vague du tourisme islamique, les établissements de l’émirat mettent en place de nouvelles normes. Sans perdre le goût du luxe. —Raseef22 Beyrouth

J

usqu’à présent, Dubaï était connu pour ses hôtels, ses restaurants et ses bars de nuit, qui attiraient des touristes du monde entier vers le Golfe en servant des boissons alcoolisées. Désormais, ces établissements sont de plus en plus nombreux à s’afficher “zone sans alcool” afin de profiter du marché florissant et lucratif du tourisme islamique. Selon les dernières statistiques de l’administration dubaïote, plus de 1,1 million de Saoudiens ont visité l’émirat en 2012, et ils étaient déjà plus de 700 000 à s’y être rendu rien que pendant les six premiers mois de l’année 2013. Ces hôtels se trouvent un peu partout à Dubaï, mais se concentrent surtout dans le quartier de Deira, particulièrement prisé par les touristes du Golfe. Ils ont pour mot d’ordre “ni alcool, ni musique, ni mixité entre les sexes”. Certains réservent des étages entiers aux femmes, mais également des piscines et des salles de sport, avec des employées en habits “pudiques”. L’hôtel Al-Jawhara [les bijoux] est le premier à avoir lancé l’idée, en 1976. Le

succès fut tel – avec un taux de remplissage de plus de 90 % – qu’il a donné naissance à une chaîne d’établissements. L’idée a toutefois des origines plus lointaines, car elle a vu le jour en Malaisie. Mais là-bas, on se contentait de servir des plats halal, sans soumettre les services, voire l’administration, aux normes islamiques. L’hôtel Tamani est quant à lui connu pour réserver des étages entiers aux femmes. Même le personnel d’entretien y est exclusivement féminin. Ceci afin d’accueillir des femmes d’affaires du Golfe et du reste du monde arabe qui voyagent seules. Le Tamani est un des plus grands hôtels islamiques de Dubaï, avec ses 55 étages et 209 chambres et suites. Cette nouvelle gamme d’hôtels islamiques est avant tout destinée au “tourisme familial” [excluant donc les hommes célibataires, notamment les jeunes, suspectés de venir à Dubaï pour des raisons peu avouables]. Ils respectent les valeurs et les traditions de la famille musulmane. Certes, il n’existe pas de cahier des charges bien établi, ni de label. Mais ces hôtels ont en commun

d’interdire les boissons alcoolisées et la cigarette, de servir exclusivement des plats halal, de réclamer un certificat de mariage, de limiter le choix des chaînes de télévision disponibles dans les chambres à celles qui sont “convenables”, de disposer de salles de sport réservées aux femmes et de remplacer la musique d’ambiance par des gazouillis d’oiseaux et des bruissements d’eau. Ces établissements doivent aussi reverser une partie de leurs bénéfices sous forme de zakat [une sorte d’impôt spécifique à la jurisprudence islamique, qui peut se traduire par des dons à des œuvres de bienfaisance]. Et même si la plupart des employés ne sont pas musulmans [il y a beaucoup d’immigrés asiatiques, par exemple des Philippines, ou des expatriés occidentaux], ceux-ci sont tenus d’assister à des cours de religion musulmane. Dubaï veut ainsi profiter de l’essor du tourisme islamique. L’émirat espère attirer 20 millions de touristes [annuels] en 2020, notamment grâce au tourisme familial. Selon les prévisions de grands groupes d’investissement, les hôtels de type “familial” constitueront entre 20 et 25 % de l’ensemble du secteur au Moyen-Orient d’ici à dix ans. Et cela ne concerne pas seulement Dubaï. Le nombre de voyageurs musulmans ne cesse de croître. Ils représentent désormais 10 % du marché du tourisme mondial. A cela s’ajoute le fait que les touristes du Golfe dépensent [chaque année] quelque 12 milliards de dollars pour leurs voyages. Selon l’Organisation mondiale du tourisme, ils sont prêts à dépenser pour leur confort entre 10 et 50 % de plus que la moyenne des touristes. —Pamela Kesrouani Publié le 7 avril

KOPELNITSKY

JAPON — Le corbeau est l’ennemi

public numéro un des grandes villes nippones, contrairement au pigeon, généralement toléré. Depuis 2001, la ville de Tokyo a réussi à diminuer de moitié le nombre d’oiseaux noirs dans la capitale, alors qu’ils étaient 36 400 à l’époque. “Pour venir à bout des corbeaux, le chef réputé Norihiko Fujiki, dont la spécialité est le gibier à la française, propose carrément de faire de leur chair un mets raffiné”, peut-on lire dans le Tokyo Shimbun. La nouvelle mode, dans la capitale japonaise, serait donc de n’en faire qu’une bouchée, comme à la cour des rois de France au Moyen Age. De plus en plus de Tokyoïtes dégustent de la “cervelle de corbeau cuite au four” ou encore de la “tourte aux cuisses de corbeau parfumées aux truffes”. “Une tendance qui pourrait prendre de l’ampleur”, assure l’hebdomadaire Shukan Shincho.

Mariage dans la ligne IRAN — “Aider les jeunes à trouver l’âme sœur.” Voilà l’objectif d’un nouveau site Internet iranien dont le but est d’augmenter le nombre de mariages et de naissances, suivant “la politique des autorités iraniennes”, explique  le site d’information Roozonline. “Le lancement de ce site de recherche d’époux ou d’épouse, financé par Tebyan, une organisation liée au guide suprême, Ali Khamenei, constitue une première.” Le site précise à tous ses membres que le but n’est pas de trouver un partenaire pour un mariage temporaire ni pour une relation hors mariage. L’inscription, quant à elle, est gratuite.


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DESSIN DE MIKEL CASAL

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ARCHITECTURE AND VISION

O, la voyelle diplomatique

A boire et à regarder Avec ses tours de 9 mètres de haut qui peuvent récolter PHOTO jusqu’à 95 litres d’eau par jour grâce à la condensation, Arturo Vittori espère contribuer à résoudre le problème de l’accès à l’eau potable, qui concerne 768 millions de personnes dans le monde. “Plutôt que de se baser sur la technologie occidentale, le designer s’est inspiré du warka, un arbre géant qui défit la gravité et sert de lieu de rassemblement en Ethiopie”, note Wired. Chaque tour devrait coûter 550 dollars [400 euros]. Les matériaux mis en œuvre sont disponibles un peu partout : du bambou pour la structure externe et des fibres de nylon et de polypropylène pour l’intérieur.

COLOMBIE — Ozzy Osbourne et Justin Bieber l’ont écorché pour annoncer leurs concerts respectifs à Bogota fin 2013. Richard Nixon avait, lui, offert un morceau de la Lune au “peuple de Columbia” en 1973. Les Colombiens se mobilisent pour défendre le nom de leur pays. “Des dizaines de milliers de Colombiens se sont rassemblés sous le mot d’ordre : ‘It’s Colombia, NOT Columbia’ [c’est Colombie, pas Columbie]”, rapporte The Wall Street Journal. Cette campagne sur les réseaux sociaux vise à montrer du doigt “les multinationales, les célébrités et les stars du sport” qui confondent ce pays d’Amérique du Sud avec, au choix, l’université américaine, la marque de vêtements ou la société de production cinématographique. L’erreur est de plus en plus souvent commise sur Internet car “les célébrités et les investisseurs étrangers” s’intéressent enfin au pays, note le journal, qui rappelle que la Colombie a attiré l’année dernière 16 milliards de dollars d’investissements étrangers. “Un record.”

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ESPAGNE — Robinson Crusoe, le roman de Daniel Defoe, va devoir être réimprimé en catalan à cause d’une simple formule du Premier ministre, Mariano Rajoy. Il a suffi que le chef du gouvernement, farouchement opposé à l’indépendance catalane, compare une éventuelle Catalogne indépendante à l’île sur laquelle s’est échoué Robinson pour que “de nombreux libraires appellent la maison d’édition La Galera pour commander de nouveaux exemplaires du livre en catalan”, révèle La Vanguardia. “Si les stocks s’épuisent, nous sommes prêts à réimprimer et les ouvrages seront en rayons dans quelques jours”, a rassuré l’éditeur.


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histoire.

Le poulet, ce héros devenu martyr De 3 000 avant J.-C. à nos jours Comment ce fier gallinacé autrefois prisé pour sa combativité est devenu une victime de l’élevage intensif.

↑ Dessin de Cost, Belgique.

—Die Zeit (extraits) Hambourg

A

ncêtre du poulet domestique, le coq sauvage bankiva (Gallus gallus), originaire du Sud-Est asiatique, est un animal à la beauté élancée arborant les mêmes couleurs que la perdrix grise. Son plumage peut passer de teintes cuivrées au brun cannelle moucheté d’orange doré. C’est de ces oiseaux sauvages venus de la jungle et se nourrissant de graines, de baies et de petits animaux que descend notre poulet domestique. Paré d’une crête et de deux barbillons rouges sous le bec, le coq bankiva est à la fois plus grand et plus élégant que sa femelle. Selon la description qu’en fit en 1861 Wilhelm Wegener, membre de la société savante de Dresde, le coq bankiva mesure très exactement 64 centimètres du bec à la queue. Plus petit que son homologue domestique, le coq bankiva est entouré d’un harem de quatre ou cinq femelles capables de pondre deux ou trois fois par an un maximum de dix œufs, soit le nombre exact qu’elles peuvent maintenir au chaud sous leur plumage. Une poule bankiva pond en moyenne vingt œufs par an. Cinq mille ans de

domestication et d’élevage ayant toutefois modifié certains de ses comportements, on a aujourd’hui des superpoules capables de pondre trois cents œufs par an, une véritable performance. Les poulets font partie des plus anciens animaux domestiqués. Leur présence aux côtés des hommes est aujourd’hui attestée depuis l’âge de bronze et la civilisation de l’Indus, près de trois mille ans avant Jésus-Christ. Ils avaient déjà leurs nids chez les Phéniciens, les Chaldéens et les Perses. Plusieurs prières perses célèbrent l’“oiseau victorieux” qui veille la nuit sur ceux qui dorment et lutte contre Satan : “Celui qui donne à un homme un peu de la pureté et de la bonté de ces oiseaux lui offre un palais.” Ces animaux constituent en effet une source de viande, d’œufs et de plumes, et le coq est le messager du soleil : à l’aube, son cri appelle les hommes au travail et à la prière. Les Grecs admirent surtout l’animal de combat qu’est le coq avec ses ergots affûtés. Les cultures asiatiques connaissent aussi cette pratique. En 1958, le magazine Science se demandait même si les combats de coqs n’auraient pas plus contribué à la popularité des poulets que leur viande et leurs œufs. Les Romains, eux, s’intéressent davantage à l’élevage, aux soins et à l’alimentation des poulets qu’aux combats. Les meilleures poules pondent alors jusqu’à soixante œufs avant de couver, et les coqs sont castrés pour faire de beaux chapons gras. Différentes races apparaissent, sont croisées ou élevées en lignée. L’agronome romain Columelle sera le premier à parler de la rentabilité des élevages de poulets, près de deux mille ans avant la monstrueuse efficacité de l’élevage industriel de masse.

D’une erreur naît une révolution. L’élevage de poulets décline après l’apogée de l’Empire romain. Charlemagne ordonnera néanmoins que chacun de ses domaines reçoive au moins cent poulets. L’œuf reste en outre un symbole religieux de la renaissance et de la résurrection, un don de Dieu, qui n’était pas célébré qu’à Pâques. On se souvient en outre de la promesse du bon roi Henri IV, au début du XVIIe siècle, de veiller à ce que chaque laboureur de son royaume puisse mettre le dimanche “une poule dans son pot”. A la fin du XVIIIe siècle, des réformes agricoles portées par les penseurs des Lumières permettent

d’optimiser l’élevage. Les poulets restent néanmoins en marge de ces changements. Les sociétés agricoles du siècle suivant ne prêtent pas attention à l’élevage avicole. Les poulets ne sont bons qu’à faire le ménage dans la basse-cour et ne sont pas considérés comme une source de profit. Les nouvelles fédérations d’élevage avicole ne parviennent pas à changer l’image du gallinacé. Ce qui n’empêche pas la production d’augmenter, passant de 50 œufs par an en 1800 à 80 avant la Première Guerre mondiale. C’est au lendemain de cette dernière qu’a lieu une révolution qui bouleverse tous les modèles d’exploitation existants. Une erreur mineure, commise en 1923, en est à l’origine. Cette année-là, Wilmer Celia Steele, propriétaire d’un modeste poulailler dans la ville côtière d’Ocean View, commande 50 poussins. Elle en reçoit 500. Ne voulant pas renvoyer les poussins en surplus, elle décide de tous leur faire passer l’hiver dans son poulailler chauffé au charbon. Sur les 500 poussins, 387 survivront dans ce minuscule espace. Au printemps, Steele les vend à leur âge d’abattage pour 1,40 dollar pièce et en retire un bénéfice considérable. L’année suivante, elle achète 1 000 poussins et, deux ans plus tard, elle possède 10 000 poulets. En 1935, son élevage compte 250 000 têtes. L’ascension de Wilmer Celia Steele, la femme au foyer devenue reine du poulet, marque le début de l’élevage de masse. Quelques années auparavant, en 1911, son compatriote Thomas J. Hulpin, agronome à l’Université du Wisconsin, avait lancé dans la plus grande discrétion une tout autre révolution en plaçant pour la première fois des poules pondeuses dans une cage. Cela lui permettait de mieux les contrôler et de réduire leurs besoins en nourriture. En 1924, à l’Ohio Agricultural Experimental Station, plusieurs de ces cages sont empilées les unes sur les autres pour former le premier élevage en batterie. Modèle économique autant que moyen de torture, l’élevage en batterie martyrise l’animal tout en remplissant le portefeuille. La pratique se diffuse aux EtatsUnis dans les années 1930. L’industrialisation de la production avicole commence, les poulets quittent les fermes. —Manfred Kriener Publié le 27 mars


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Courrier 20140501 courrier full 20140506 145152  

Courrier International du 1 mai 2014

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