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N° 1225 du 24 au 30 avril 2014 courrierinternational.com Belgique : 3,90 €

EDITION BELGIQUE

Les ultrariches s’emparent des villes

UKRAINE

L’IMPASSE MILITAIRE

ALGÉRIE—ENCORE BOUTEFLIKA VOYAGE— UN PARADIS AU PANAMÁ EUROPE—MARINE LE PEN EN CROISADE XÉNOPHOBE

14-18 : la guerre des gens

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Londres, Singapour, New York… Les nouveaux ghettos des milliardaires


4.

Courrier international — no 1225 du 24 au 30 avril 2014

ÉDITORIAL

Sommaire

JEAN-HÉBERT ARMENGAUD

à la u ne

Ghettos du Gotha

p.30

renez un oligarque russe à la fortune tout ce qu’il y a de plus moyenne : un yacht ancré à Monaco, un chalet à Courchevel, une immense villa au cap d’Antibes, une autre à Cascais, au Portugal, le personnel de maison qui va avec – dont un “chef” français – et, pour relier le tout, un jet privé. Il vit officiellement à Londres, le plus vaste des ghettos du Gotha, la ville du monde qui compte le plus de multimillionnaires, grâce notamment à certaines règles fiscales qui épargnent les riches résidents étrangers du moment qu’ils ne rapatrient pas leurs revenus sur le sol britannique. De toute façon, pourquoi rapatrier ses revenus quand on fait partie de cette internationale des ultrariches dont les seuls ports d’attache sont des comptes bancaires, généralement fixés dans des paradis fiscaux ? Ils ont traversé indemnes, comme des passemurailles, la crise de 2008. Beaucoup en sont même sortis encore plus riches : la fortune totale des millionnaires a progressé de 5 500 milliards de dollars entre 2007 et 2012. Alors que l’extrême pauvreté recule dans le monde – elle a diminué de moitié en vingt ans – les inégalités sont de plus en plus flagrantes. Les pauvres deviennent lentement moins pauvres et moins nombreux, mais les riches rapidement plus riches et plus nombreux. Selon Oxfam, les 1 % les plus fortunés du monde ont vu leurs revenus augmenter de 60 % ces vingt dernières années. Et l’ONG d’estimer que les 240 milliards de dollars gagnés en un an par les cent personnes les plus riches suffiraient à vaincre… quatre fois la pauvreté dans le monde.

s’emparent des villes

Les ultrariches

P

KRAUZE

A Londres, le One Hyde Park est devenu le symbole de la transformation du centre en une forteresse réservée aux élites du monde, écrit The Observer. Portraits des nouvelles cités des milliardaires.

p.12

Ukraine Poutine sauveur de l’Europe ?

SUR NOTRE SITE

p.14

Algérie Ali Benflis, l’impossible opposant

STUDIO 4-0

Il s’était vu en grand rival de Bouteflika à la présidentielle. Mais avec ses 12 %, il aura du mal à rebondir, analyse Maghreb Emergent.

p.16

www.courrierinternational.com WEB SÉRIE Les supercheries financières expliquées en vidéo (photo). Les plus grandes arnaques de l’histoire racontées en huit épisodes de 1’30 en animation. A partir du 23 avril. PORTUGAL 25 avril 1974 – 25 avril 2014. Quarante ans après, que reste-t-il de la “révolution des œillets” ?

En couverture : —Villes : Hungry Ghost, 2003. Photo Manit Sriwanichpoom/Agence Vu. —Ukraine : dessin de Bojesen, Danemark —14-18 : photo Emile Taudière.

BERTRAMS

En intervenant en Ukraine, Poutine a peut-être rendu un grand service aux Européens, estime le philosophe Boris Mejouev dans les Izvestia. Pour Oukraïnsky Tyjden, le pouvoir à Kiev n’a pas le choix : il faut attendre.

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France La croisade de Marine Le Pen Avant les européennes, écrit The Washington Post, la présidente du FN tente de constituer une alliance des nationalistes de l’UE.

p.40

Et la guerre a 14-18 dévoré l’homme

p.36 PALÉONTOLOGIE

Retrouvez Eric Chol chaque matin à 7 h 50, dans la chronique

“Où va le monde” PATRICIO OTNIEL

sur 101.1 FM

Longtemps négligé par les scientifiques, le Chili se révèle riche en précieux fossiles (plésiosaure, silésaure, cimetière de baleines…), raconte l’hebdomadaire Qué Pasa.

ÉMILE TAUDIÈRE

Sur la terre des dinosaures

360°


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6.

Courrier international — no 1225 du 24 au 30 avril 2014

Sommaire Les journalistes de Courrier international sélectionnent et traduisent plus de 1 500 sources du monde entier : journaux, sites, blogs. Ils alimentent l’hebdomadaire et son site courrierinternational.com. Les titres et les sous-titres accompagnant les articles sont de la rédaction. Voici la liste exhaustive des sources que nous avons utilisées cette semaine : Algérie-Focus (algerie-focus.com) Alger, Paris, en ligne. Creative Time (creativetime.org) New York, en ligne. Daily Maverick (http://dailymaverick. co.za) Johannesburg, en ligne. Dilema Veche Bucarest, hebdomadaire. Frankfurter Allgemeine Zeitung Francfort, quotidien. Gazeta.ru Moscou, en ligne. The Guardian Lagos, quotidien. Guinée Conakry Info (www.guineeconakry.info) Conakry, en ligne. The Irish Times Dublin, quotidien. Izvestia Moscou, quotidien. Maghreb émergent (maghrebemergent.com) Alger, en ligne. Military History Monthly Londres, mensuel. An-Nahar Beyrouth, quotidien. The Nation New York, hebdomadaire. The New York Times New York, quotidien. Le Nouvelliste Port-au-Prince, quotidien. The Observer Londres, hebdomadaire. Oukraïnsky Tyjden Kiev, hebdomadaire. Página 12 Buenos Aires, quotidien. Qué Pasa Santiago, hebdomadaire. Radio Free Asia (rfa.org/english) Hong Kong, en ligne. Spiked (spiked-online.com) Londres, en ligne. Revista 22 Bucarest, hebdomadaire. The Straits Times Singapour, quotidien. Süddeutsche Zeitung Munich, quotidien. The Times Londres, quotidien. Tokyo Shimbun Tokyo, quotidien. La Vanguardia Barcelone, quotidien. The Wall Street Journal New York, quotidien. The Washington Post Washington, quotidien. Die Welt Berlin, quotidien. Your Middle East (yourmiddleeast.com) Stockholm, en ligne.

← Toutes nos sources Chaque fois que vous rencontrez cette vignette, scannez-la et accédez à un contenu multimédia sur notre site courrierinternational.com (ici la rubrique “Nos sources”).

7 jours dans le monde 8. Italie. Sicile : la nouvelle Lampedusa 10. Controverse. Royaume-Uni : l’Etat peut-il forcer les parents à aimer leurs enfants ?

D’un continent à l’autre — EUROPE 12. Ukraine. Impasse à l’Est 14. Autriche. Un shérif du tabac rôde à Vienne 15. Irlande. Bons Irlandais contre méchants Grecs — FRANCE 16. Politique. La croisade de Marine Le Pen 17. Société. Non, les Français ne sont pas fainéants !

— AFRIQUE 20. Algérie. Ali Benflis,

l’impossible opposant 21. Nigeria. L’état de terreur doit cesser 22. Guinée-Bissau. Les défis du futur chef de l’Etat

— AMÉRIQUES 24. Etats-Unis. La communauté juive se déchire 26. Haïti. Le vétiver parfume le monde — ASIE 28. Vietnam. Fast-food contre cuisine de rue 29. Chine. Tuer le tigre ou périr sous ses crocs — BELGIQUE I. Politique. Bart De Wever aux Pays-Bas

Transversales 36. Sciences. Sur la terre des dinosaures 37. Ecologie. Pêchons la baleine comme avant ! 38. Economie. Le Nigeria, superpuissance africaine 39. Signaux. L’éternité et une seconde

360° 40. Document. Et la guerre a dévoré l’homme 46. Voyage. Les îles éternelles 48. Tendances. Comment repeupler une ville abandonnée

A la une 30. Les super-riches s’emparent des villes

50. Plein écran. La saga des braqueurs rouges

Edité par Courrier international SA, société anonyme avec directoire et conseil de surveillance au capital de 106 400 €. Actionnaire La Société éditrice du Monde. Président du directoire, directeur de la publication : Arnaud Aubron. Directeur de la rédaction, membre du directoire : Eric Chol. Conseil de surveillance : Louis Dreyfus, président. Dépôt légal Avril 2014. Commission paritaire n° 0712c82101. ISSN n°1154-516X Imprimé en France/Printed in France Rédaction 6-8, rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75212 Paris Cedex 13 Accueil 33 (0)1 46 46 16 00 Fax général 33 (0)1 46 46 16 01 Fax rédaction 33 (0)1 46 46 16 02 Site web www.courrierinternational. com Courriel lecteurs@courrierinternational.com Directeur de la rédaction Eric Chol Rédacteurs en chef Jean-Hébert Armengaud (16 57), Claire Carrard (édition, 16 58), Odile Conseil (déléguée 16 27), Rédacteurs en chef adjoints Catherine André (16 78), Raymond Clarinard, Isabelle Lauze (hors-séries, 16 54) Assistante Dalila Bounekta (16 16) Rédactrice en chef technique Nathalie Pingaud (16 25) Direction artistique Sophie-Anne Delhomme (16 31) Directeur de la communication et du développement Alexandre Scher (16 15) Conception graphique Javier Errea Comunicación Europe Catherine André (coordination générale, 16 78), Danièle Renon (chef de service adjointe Europe, Allemagne, Autriche, Suisse alémanique, 1622), Gerry Feehily (Royaume-Uni, Irlande, 16 95), Lucie Geffroy (Italie, 1686), Nathalie Kantt (Espagne, Argentine, 16 68), Hugo dos Santos (Portugal, 1634) Iwona Ostapkowicz (Pologne, 16 74), Caroline Marcelin (chef de rubrique, France, 17 30), Iulia Badea-Guéritée (Roumanie, Moldavie, 19 76), Wineke de Boer (Pays-Bas), Solveig Gram Jensen (Danemark, Norvège), Alexia Kefalas (Grèce, Chypre), Mehmet Koksal (Belgique), Kristina Rönnqvist (Suède), Agnès Jarfas (Hongrie), Mandi Gueguen (Albanie, Kosovo), Miro Miceski (Macédoine), Kika Curovic (Serbie, Monténégro, Croatie, Bosnie-Herzégovine), Marielle Vitureau (Lituanie), Katerina Kesa (Estonie) Russie, est de l’Europe Laurence Habay (chef de service, 16 36), Alda Engoian (Caucase, Asie centrale), Larissa Kotelevets (Ukraine) Amériques Bérangère Cagnat (chef de service, Amérique du Nord, 16 14), Gabriel Hassan (Etats-Unis, 16 32), Anne Proenza (chef de rubrique, Amérique latine, 16 76), Paul Jurgens (Brésil) Asie Agnès Gaudu (chef de service, Chine, Singapour, Taïwan, 16 39), Christine Chaumeau (Asie du Sud-Est, 16 24), Ingrid Therwath (Asie du Sud, 16 51), Ysana Takino (Japon, 16 38), Kazuhiko Yatabe (Japon), Zhang Zhulin (Chine, 17 47), Elisabeth D. Inandiak (Indonésie), Jeong Eun-jin (Corées) Moyen-Orient Marc Saghié (chef de service, 16 69), Ghazal Golshiri (Iran), Pascal Fenaux (Israël), Philippe Mischkowsky (pays du Golfe), Pierre Vanrie (Turquie) Afrique Ousmane Ndiaye (16 29), Hoda Saliby (chef de rubrique Maghreb, 16 35), Chawki Amari (Algérie) Transversales Pascale Boyen (chef des informations, Economie, 16 47), Catherine Guichard (Economie, 16 04), Anh Hoà Truong (chef de rubrique Sciences et Innovation, 16 40), Gerry Feehily (Médias, 16 95), Virginie Lepetit (Signaux) Magazine 360° Marie Béloeil (chef des informations, 17 32), Virginie Lepetit (chef de rubrique Tendances, 16 12), Claire Maupas (chef de rubrique Insolites 16 60), Raymond Clarinard (Histoire), Catherine Guichard Ils et elles ont dit Iwona Ostapkowicz (chef de rubrique, 16 74) Site Internet Hamdam Mostafavi (chef des informations, responsable du web, 17 33), Carolin Lohrenz (chef d’édition, 19 77), Carole Lyon (rédactrice multimédia, 17 36), Paul Grisot (rédacteur multimédia, 17 48), Pierrick Van-Thé (webmestre, 16 82), Marie-Laëtitia Houradou (responsable marketing web, 1687), Patricia Fernández Perez (marketing) Agence Courrier Sabine Grandadam (chef de service, 16 97) Traduction Raymond Clarinard (rédacteur en chef adjoint), Isabelle Boudon (anglais, allemand), Françoise Escande-Boggino (japonais, anglais), Caroline Lee (anglais, allemand, coréen), Françoise Lemoine-Minaudier (chinois), Julie Marcot (anglais, espagnol, portugais), Marie-Françoise Monthiers (japonais), Mikage Nagahama (japonais), Ngoc-Dung Phan (anglais, italien, vietnamien), Olivier Ragasol (anglais, espagnol), Danièle Renon (allemand), Hélène Rousselot (russe), Mélanie Liffschitz (anglais, espagnol), Leslie Talaga (anglais, espagnol) Révision JeanLuc Majouret (chef de service, 16 42), Marianne Bonneau, Philippe Czerepak, Fabienne Gérard, Françoise Picon, Philippe Planche, Emmanuel Tronquart (site Internet) Photographies, illustrations Pascal Philippe (chef de service, 16 41), Lidwine Kervella (16 10), Stéphanie Saindon (16 53) Maquette Bernadette Dremière (chef de service, 16 67), Catherine Doutey, Nathalie Le Dréau, Gilles de Obaldia, Josiane Petricca, Denis Scudeller, Jonnathan Renaud-Badet, Alexandre Errichiello, Céline Merrien (colorisation) Cartographie Thierry Gauthé (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66) Calligraphie Hélène Ho (Chine), Abdollah Kiaie (Inde), Kyoko Mori (Japon) Informatique Denis Scudeller (16 84) Directeur de la production Olivier Mollé Fabrication Nathalie Communeau (directrice adjointe), Sarah Tréhin (responsable de fabrication) Impression, brochage Maury, 45330 Malesherbes Ont participé à ce numéro : Alice Andersen, Edwige Benoit, Frédéric Boniaud, Jean-Baptiste Bor, Lucas Fourquet, Rollo Gleeson, Marion Gronier, Wenyan Hu, Alexandros Kottis, Laurent Laget, Sophie Laurent-Lefevre, Carole Lembezat, Jean-Baptiste Luciani, Valentine Morizot, Corentin Pennarguear, Polina Petrouchina, Pierangélique Schouler, Judith Sinnige, Leslie Talaga, Isabelle Taudière, Anne Thiaville, Nicole Thirion, Charles Vignial, Sébastien Walkowiak, Morgane Wirtz, Zaplangues Secrétaire général Paul Chaine (17 46) Assistantes Frédérique Froissart (16 52), Sophie Jan Gestion BénédicteMenault-Lenne(responsable,1613) Comptabilité 01 48 88 45 02 Responsable des droits Dalila Bounekta (16 16) Ventes au numéro Responsable publications Brigitte Billiard Direction des ventes au numéro Hervé Bonnaud Chef de produit Jérôme Pons (0 805 05 01 47, fax : 01 57 28 21 40) Diffusion internationale Franck-Olivier Torro (01 57 28 32 22) Promotion Christiane Montillet Marketing Sophie Gerbaud (directrice, 16 18), Véronique Lallemand (16 91), Véronique Saudemont (17 39), Kevin Jolivet (16 89)

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GEIE COURRIER INTERNATIONAL EBL COURRIER INTERNATIONAL pour la Belgique et le Grand Duché de Luxembourg est commercialisé par le GEIE COURRIER INTERNATIONAL EBL qui est une association entre la société anonyme de droit français COURRIER INTERNATIONAL et la société anonyme de droit belge IPM qui est l’éditeur de La Libre Belgique et de La Dernière Heure Les Sports. Co-gérant Antoine Laporte Co-gérant et éditeur responsable François le Hodey Directeur général IPM Denis Pierrard Coordination rédactionnelle Pierre Gilissen

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8.

↓ A leur arrivée en Sicile, les migrants sont identifiés par des numéros. Photo Antonio Parrinello/Reuters

ITALIE

Sicile : la nouvelle Lampedusa Plus de 1 200 migrants venus des côtes africaines sont arrivés en Sicile en moins de vingt-quatre heures pendant le week-end de Pâques. Mais les structures d’accueil font cruellement défaut.

U

ne bouteille d’eau à moitié vide, un sac plastique contenant deux pommes jaunes et une tablette de chocolat fondue. Trempés de sueur sous leur blouson, bonnet en laine sur la tête, Alil et Jasser cheminent lentement, sur la bande d’arrêt d’urgence de l’autoroute, sous un soleil de plomb auquel s’ajoute le sirocco. Les voitures des vacanciers de Pâques foncent tout près d’eux. Personne ne s’arrête. Ils font désormais partie du paysage. Nous les attendons sur une aire d’autoroute. Ce sont des gamins. “Je viens du Congo et lui d’Erythrée. On s’est rencontrés dans un camp en Libye”, dit Alil, le plus grand, en français. Ils prétendent être majeurs, mais ce n’est pas sûr. Ils se sont échappés d’une maison de repos pour retraités où ils avaient été placés. “On a 19 ans, on est seuls. Moi, je suis parti avec mon père, mais il n’a pas survécu. Il est mort dans un camion avant d’arriver en Libye.” Et où vont-ils ainsi, en longeant l’autoroute ? “Train… Milan-Cologne… Nous avons traversé le désert à pied.” La nouvelle Lampedusa se trouve ici, le long de la côte entre Porto Empedocle et Augusta, 150 kilomètres à travers les provinces d’Agrigente, Raguse et Syracuse [sud de la Sicile]. Au milieu des plages rendues célèbres par le commissaire Montalbano [héros de l’écrivain Andrea Camilleri] et des campagnes de Val di Noto, où Anglais, Russes et Américains ont acheté d’anciens corps

de ferme pour leurs vieux jours. C’est ici qu’affluent des milliers de ressortissants extracommunautaires qui ont fui leur pays. On compte parmi eux d’innombrables mineurs. Les trois quarts des 400 jeunes qui étaient logés dans une école d’Augusta se sont récemment enfuis, pieds nus et tout juste habillés, sans rien à boire ni à manger. Les navires de la marine italienne sillonnent les eaux sans relâche pour repêcher les migrants. Ils laissent derrière eux une île de Lampedusa pratiquement déserte depuis la fermeture du centre d’accueil. Dès leur arrivée à Augusta ou à Pozzallo, les migrants sont déjà prêts à repartir. Les parents et amis qui les ont précédés les attendent sur la jetée. Ils lèvent haut les mains, se touchant le bout des doigts : pas d’empreintes, voilà le mot d’ordre. Les femmes distribuent du vernis pour empêcher l’identification. Au port, une grande tente les attend. A l’intérieur, les bénévoles distribuent de l’eau et des paniers-repas. Il faut ensuite passer par l’un des 178 postes de contrôle où se présentent chaque jour quelque 500 arrivants. Dans ce bout de Sicile, on s’arrange comme on peut : de petits villages de tentes commencent à sortir du sol, comme des champignons. Un peu partout, des matelas jonchent le sol. Il n’y a pas de cuisines, seulement des sandwiches et des paniers-repas. Pas d’infirmerie non plus. Ils arrivent et repartent. Le ministère de l’Intérieur a donné l’ordre de les

100 km

ITALIE Palerme SICILE

Porto Empedocle

Agrigente

Augusta Syracuse

Raguse

Pantelleria (Italie)

Pozzallo

MALTE

Lampedusa (Italie) Mer Méditerranée

SOURCE

COURRIER INTERNATIONAL

—La Repubblica Rome

répartir immédiatement dans toutes les structures disponibles en Sicile, qu’elles soient au nord ou au sud, dans des mas de campagne, des maisons familiales, des couvents, des maisons de repos et même des résidences pour malades psychiatriques. Mais il n’y a pas assez de place pour accueillir tant de monde, y compris les enfants. Depuis plusieurs semaines, les maires de la région réclament de l’aide, sans succès. “Ces quinze derniers jours, on a vu passer à Pozzallo 5 000 ou 6 000 migrants”, indique le maire de la ville, Luigi Ammatuna. “L’été approche et les agences de voyages craignent que la présence de tant de migrants sur notre territoire n’ait un impact sur les revenus saisonniers. La situation va vite devenir ingérable.” —Alessandra Ziniti Publié le 22 avril

L’ONU débordée SOUDAN DU SUD — “Au moins 200 personnes ont été tuées et plus de 400 blessées dans la ville de Bentiu, a déclaré le 21 avril la mission des Nations unies au Soudan du Sud”, rapporte le Sudan Tribune. Ce massacre à caractère ethnique, perpétré par les troupes rebelles de l’ancien viceprésident Riek Machar, fait suite à l’attaque d’une base de l’ONU à Bor le 17 avril, où 58 civils auraient été tués. Ces événements s’ajoutent aux nombreux massacres qui accompagnent les combats entre les forces gouvernementales du président Salva Kiir et les fidèles de Machar. Les affrontements, qui ont débuté à la mi-décembre sur fond de rivalité politique entre les deux dirigeants, ont vite pris l’allure de conflits ethniques entre les Dinkas et les Nuers.

Obama à l’heure asiatique ÉTATS-UNIS — Le président américain a entamé le 23 avril une tournée attendue de longue date au Japon, en Corée du Sud, en Malaisie et aux Philippines. Il doit annoncer un accord avec Manille offrant aux Etats-Unis un large accès aux bases philippines. Mais sa venue est accueillie avec un “profond scepticisme” dans la région, rapporte le quotidien de Singapour The Straits Times. Les alliés des Américains s’inquiètent de la réduction des budgets du Pentagone et doutent de la volonté de Wa s h i n g ton de s’opposer aux provo c a t ion s de la Chine. Des interrogations encore renforcées par la crise ukrainienne, indique le journal.

LA REPUBBLICA Rome, Italie Quotidien, 323 000 ex. Né en 1976, le titre se veut le journal de l’élite intellectuelle et financière du pays. Orienté à gauche, avec une sympathie affichée pour le Parti démocrate, c’est le quotidien le plus vendu en Italie après le Corriere della Sera.

La tension monte

CHINE — Les tensions sont mon-

tées d’un cran entre Pékin et Tokyo à la suite de la saisie d’un navire japonais par les autorités chinoises. Le tribunal de Shanghai a ordonné de bloquer le vaisseau stationné en Chine le 19 avril. Cette décision intervient dans le cadre d’un litige datant de 1936 : deux navires chinois

DESSIN D’ARCADIO, LA PRENSA LIBRE, COSTA RICA

7 jours dans le monde.

Courrier international — no 1225 du 24 au 30 avril 2014


7 JOURS.

Courrier international — no 1225 du 24 au 30 avril 2014

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ILS PARLENT DE NOUS LA PHOTO DE LA SEMAINE

CHRISTIAN WERNICKE, correspondant à Paris du quotidien allemand Süddeutsche Zeitung

Le pluralisme selon Assad

La France doit respecter les règles

SYRIE — Alors que la date de l’élection présidentielle a été fixée au 3 juin prochain, des opposants distribuent cette photo au message transparent : “Tous les candidats s’appellent Bachar”, rapporte le site All4Syria, proche de l’opposition. “Puisque rien n’arrête la volonté démocratique d’Assad, il a souhaité la bienvenue à des compétiteurs”, rappelle le site. En réalité, en se présentant pour un nouveau mandat, “Assad vise 99,99 % à Damas (en triant les électeurs sur le volet) et à Lattaquié”, son fief.

leur navire. Pour le Chosun Ilbo, ce naufrage pose une question plus large sur le développement coréen. “La société coréenne s’est focalisée uniquement sur le progrès à grande vitesse, considérant les règles de sécurité comme une entrave”, regrette le journal.

Cent ans de tristesse MEXIQUE —Les journaux du monde entier ont rendu hommage à Gabriel García Márquez, qui est décédé le 17 avril. Au Mexique, où l’écrivain colombien vivait, San Luis Hoy titrait “Cent ans de tristesse”, allusion à son œuvre la plus connue, Cent Ans de solitude.

DESSIN DE FALCO, CUBA

loués à une compagnie japonaise avaient été réquisitionnés par la marine nippone. Si Pékin affirme que l’affaire est “un cas isolé”, Tokyo y voit “une entorse au traité de normalisation de 1972” par lequel la Chine a renoncé à demander des réparations au Japon. “Les tensions diplomatiques commencent à détériorer sérieusement les relations commerciales : les investissements japonais en Chine ont chuté de moitié au premier trimestre par rapport à 2013”, écrit le quotidien économique japonais Nihon Keizai Shimbun.

Le capitaine quitte le navire CORÉE DU SUD — “Le comportement

du capitaine et de l’équipage du ferry qui a coulé le 16 avril a largement contribué à porter le bilan à plusieurs centaines de victimes”, fustige le quotidien coréen Chosun Ilbo. Le capitaine du Sewol, qui transportait 447 passagers, a été parmi les premiers à quitter le bateau. The New York Times rappelle que, il y a deux ans, le capitaine italien du Costa Concordia avait lui aussi rompu avec une longue lignée de capitaines refusant d’abandonner

21

Etats américains n’ont pas aboli leurs lois criminalisant l’infidélité conjugale. Les peines vont d’une amende de 10 dollars à trois ans d’emprisonnement. En pratique, ces lois ne sont plus appliquées : la dernière amende remonte à 1983. Certains Etats souhaitent se débarrasser de ce “vestige des débuts puritains de l’Amérique”, rapporte le quotidien USA Today. Ainsi, un an après le Colorado, le New Hampshire s’apprête à révoquer sa loi antiadultère. Le Sénat de l’Etat a voté le 17 avril en faveur de l’abrogation, qui doit bientôt être signée par la gouverneure.

DR

ALL4SYRIA.INFO / DR

Pensez-vous que les 50 milliards d’économies annoncés par le gouvernement Valls soient réalisables, vu les divisions de la majorité ? Les dépenses de l’Etat atteignant 57 % du PIB, il n’est a priori pas trop difficile de réaliser des économies substantielles. On peut penser que c’est un problème avant tout mathématique et non politique. Mais, en regardant les choses d’un point de vue allemand, on est quelque peu sceptique face à ces annonces. Depuis quarante ans, le déficit chronique est une tradition française. Le pays aura par conséquent beaucoup de mal à mettre en œuvre cette politique d’économies qui déplaît fortement à une partie de la gauche. Le Parti socialiste n’a pas préparé ses électeurs à ce défi. Toutefois, certaines personnalités au gouvernement, comme le ministre des Finances Michel Sapin, savent qu’il y a urgence à changer l’image d’une France qui ne remplit pas ses obligations.

S’il est appliqué, ce programme suffira-t-il à redresser l’économie française ? Il y a quelques problèmes mathématiques, comme l’addition de la baisse des coûts du travail pour les entreprises et de celle des impôts pour les ménages les moins riches. Il y a un certain flou, et il faudra certainement que le pays économise plus que 50 milliards d’euros pour atteindre l’équilibre budgétaire et redresser son économie. Il faut surtout que la France arrête le jeu des chiffres et des corrections de dernière minute qui donnent à l’Europe l’impression qu’elle peut manipuler les règles.

Bruxelles aura-t-il la patience d’attendre la réalisation de ce plan ? Il ne faut pas réitérer la grande erreur de Schröder et de Chirac. Il y a dix ans, les deux pays ont donné le mauvais exemple. La France et l’Allemagne ont violé les règles budgétaires du Pacte de stabilité, à la suite de quoi d’autres pays ont utilisé ce climat de décontraction pour manipuler les statistiques. Aujourd’hui, les gouvernements européens qui ont fait beaucoup d’efforts pour réformer veillent à ce que la France ne fasse pas des économies imaginaires. La crise de l’euro a totalement changé la donne. Bruxelles, soutenu par Angela Merkel, est bien moins tolérant qu’il y a dix ans.


7 JOURS

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Courrier international — no 1225 du 24 au 30 avril 2014

CONTROVERSE

Royaume-Uni : l’Etat peut-il forcer les parents à aimer leurs enfants ? Le gouvernement britannique souhaite renforcer la protection de l’enfance en introduisant la notion de violence psychologique dans la loi. Une mesure que certains jugent trop intrusive dans la vie des familles.

OUI

Seuls les pires cas de maltraitance sont visés —The Times (extraits) Londres

S

ouvenez-vous, l’histoire de Cendrillon finit bien. Les frères Grimm l’ont montrée astiquant le sol, dormant dans l’âtre et portant des sabots, mais elle a développé une solide conscience professionnelle, une détermination à faire quelque chose de sa vie et elle a épousé un prince. Blanche-Neige a triomphé de sa belle-mère. Harry Potter a réussi à s’épanouir malgré les Dursley. Les enfants de nos fictions ont souvent une enfance difficile, hérissée de violences, et finissent généralement par réussir en dépit de ces funestes prémices. Les enfants de la vraie vie aussi. Alors pourquoi le gouvernement veutil que, dans son prochain discours [en juin], la reine annonce une nouvelle “loi Cendrillon” qui punira le fait de “nuire délibérément au développement physique, intellectuel, émotionnel, social et comportemental d’un enfant” ? Ne s’agit-il pas d’une ingérence illégitime dans la vie des familles ? Le député conservateur Philip Davies dénonce déjà ce qu’il considère comme “une charte pour les gamins pleurnichards”. Certains rient de ce texte qui à leurs yeux

va trop loin en faisant de tout parent un suspect. Un enfant, disent-ils, pourra dénoncer ses parents s’ils ont acheté à sa sœur un poney alors que lui-même s’est retrouvé avec un hamster. Tous les enfants doivent apprendre que la vie est parfois injuste et qu’il faut du courage. L’Etat n’y peut rien. L’objet de cette loi n’est pas de permettre aux enfants des classes moyennes de faire condamner des parents qui les auraient contraints à trop d’exercices de violon. C’est une législation grave, qui vise à combattre des déviances et à aider la police, les travailleurs sociaux, les enseignants et les avocats à empêcher quelques-uns des pires abus. Quelques dizaines d’années après la parution des contes de Grimm, en 1868, la Poor Law [loi sur les pauvres] a été amendée pour punir le fait de “négliger délibérément un enfant”. Cette disposition a été renforcée par la Children and Young Person’s Act [loi sur les enfants et les adolescents] de 1933, en vigueur jusqu’ici. Or ce texte se focalise sur les agressions physiques, et ignore les négligences affectives – la privation délibérée d’amour et d’affection – et les maltraitances psychiques. Sept policiers interrogés sur dix soutiennent une modification législative, de même que les travailleurs sociaux. Alors que nous prenons très au sérieux les abus physiques et sexuels, des recherches montrent que les violences psychologiques graves sont plus traumatisantes et peuvent laisser des cicatrices psychiques plus dévastatrices. Une étude révèle que, sur les 35 pays qu’elle a examinés, il ne s’en trouve que 2 à ne pas criminaliser les abus d’ordre

psychique. Le premier est l’Angleterre et le Pays de Galles, le second l’Etat de Washington. La plus grande injustice qu’un Etat puisse commettre est peut-être de retirer sans raison un enfant à ses parents, certes. Mais la plupart des parents de familles vulnérables ne font pas exprès d’être maltraitants. Ils sont débordés et ont besoin de l’aide de travailleurs sociaux pour comprendre comment s’y prendre avec leurs enfants et s’en occuper correctement. Cette loi ne vise que les pires cas de négligence, au total 300 peut-être, où les enfants ont souvent besoin d’être rapidement pris en charge. Aujourd’hui, la police ne se sent autorisée à intervenir qu’en cas de violences physiques ou sexuelles. Les enfants qui estiment avoir été maltraités et blessés psychiquement durant leur enfance peuvent déjà porter plainte pour “dommages significatifs” et faire entendre leur cause devant un tribunal civil. Dans la réalité, rares sont ceux qui le font. Cela dit, cette loi aura également un effet dissuasif sur les parents au cœur de pierre. Non seulement elle aurait fait jeter en prison la belle-mère de Cendrillon, mais elle l’aurait aussi fait hésiter avant de chouchouter ses propres filles. —Alice Thomson Publié le 2 avril

NON

L’autorité parentale est en danger —Spiked Londres

Je l’ai appris sur Un Monde d’Info du lundi au vendredi à 16h15 et 21h45 avec

Vivons bien informés.

J

’ai un ami dont le fils de 8 ans n’aime pas les légumes verts. Récemment, alors que le garçon était devant une assiette de poisson, de frites et de petits pois, son père lui a lancé : “Termine !” Ce à quoi le fiston a répondu : “Je trouve ça très gênant de devoir manger ces petits pois.” Un ange est passé. C’était à croire que le gamin avait intégré le langage de la protection de l’enfance et qu’il s’en servait pour dicter sa loi. De nos jours, l’un des mantras qu’on enseigne aux enfants à l’école est : “Ne fais jamais rien qui te paraisse gênant.” Mon exemple peut paraître amusant, mais il montre comment le langage

de la protection de l’enfance peut servir à saper l’autorité des adultes. Il y a quelque temps, j’étais à un arrêt de bus londonien où des adolescentes bruyantes rameutaient tout le quartier. Un vieil homme les a gentiment invitées à parler moins fort : elles ont réagi en le traitant de sale pédophile. Les enfants ne sont pas idiots. Ils ont parfaitement assimilé la culture de la peur et de la suspicion, née dans une société obsédée par la protection de l’enfance. Il y a quelques années, Barnardo’s, organisation caritative d’aide à l’enfance, a diffusé une publicité qui a fait beaucoup de bruit : on y voyait des adultes pourchasser des enfants féroces. Le message était que les enfants ne sont pas des bêtes sauvages et ne se comportent pas comme elles. Oui, c’est vrai, mais le plus troublant était l’image des adultes que renvoyait cette publicité. Pour Barnardo’s, les adultes sont des chasseurs d’enfants. Ce genre de message non seulement incite les enfants à rejeter l’autorité des adultes, mais encore il sème l’inquiétude chez les parents : je ne devrais peut-être pas le forcer à manger ses petits pois. Il y a quelques semaines, on apprenait que les pouvoirs publics envisageaient d’introduire un nouveau délit de “cruauté mentale” pour compléter l’arsenal juridique sur la maltraitance des enfants. Cette “loi Cendrillon”, comme certains l’appellent déjà, est l’aboutissement d’une campagne lancée par l’organisation caritative Action for Children. Le nouveau dispositif serait “un pas de géant pour des milliers d’enfants”, du moins si l’on en croit le député conservateur Robert Buckland. “Isoler”, “rabaisser” ou “rejeter” un enfant serait désormais puni par la loi. Reste à savoir ce qui relèverait vraiment de la maltraitance dans le cadre de cette législation. C’est difficile à dire, mais une chose est sûre : une telle loi aura des conséquences désastreuses sur les relations déjà tendues entre adultes et enfants, et sapera encore davantage l’autorité “prépolitique” des parents, pour reprendre la formule de Hannah Arendt. A force de s’entendre répéter des injonctions aussi simples qu’“éteins cet ordinateur !” ou “va te coucher !”, les enfants ne vont-ils pas finir par en éprouver “une gêne” et se plaindre de “violence psychologique” ? —Dennis Hayes* Publié le 3 avril *Professeur de sciences de l’éducation à l’université de Derby.


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Courrier international — no 1225 du 24 au 30 avril 2014 ↙ Dessin de Bertrams paru dans De Groene Amsterdammer, Amsterdam.

d’un continent à l’aut r e.

—Oukraïnsky Tyjden Kiev

A

europe

France ........... Afrique .......... Amériques........ Asie .............

16 20 24 28

Ukraine. Impasse à l’Est Le gouvernement de Kiev est sévèrement critiqué pour son incapacité à réagir aux manœuvres russes dans le Donbass. Pourtant, il fait ce qu’il peut avec ses faibles moyens.

l’exception de Sergueï Lavrov, le chef de la diplomatie russe, personne en Ukraine ou dans le reste du monde ne semble avoir de doute : notre pays fait bien l’objet d’une invasion russe rampante. Celle-ci est menée par des éléments subversifs venus du territoire de notre voisin composés, selon les informations du SBU [les services secrets ukrainiens], de plusieurs centaines d’hommes bien équipés et bien entraînés. Ils se livrent à une “drôle de guerre” contre l’Ukraine. Bénéficiant de l’expérience cumulée qu’ils ont glanée dans les points chauds de la région (en Transdniestrie, en Abkhazie et en Ossétie, par exemple), ils viennent encadrer des groupes locaux. Ceux-ci, comptant deux cents ou trois cents personnes au maximum, suffisent à perturber la vie de n’importe quelle petite ville où la population est passive et les autorités littéralement absentes.

Une armée démoralisée. Il est par conséquent grotesque d’établir un parallèle entre les événements dans l’est de l’Ukraine et ce qui s’est passé à Maïdan de novembre à mars. Viktor Ianoukovitch et ses sbires accusaient les manifestants de Maïdan d’être aidés par des agents armés de la CIA, des agents qui sont obstinément restés invisibles, alors que dans le Donbass les “petits hommes verts” ne cherchent pas à fuir les caméras et les appareils photo. Mais, surtout, les exigences politiques du mouvement de Maïdan étaient claires. A Donetsk, Louhansk et Kharkiv, les insurgés braillent une succession chaotique de slogans qui n’ont pas véritablement de sens. La prétendue fédéralisation que réclament Moscou comme les imposteurs de Donetsk n’a rien à voir avec la nécessité, bien réelle, de renforcer les autorités locales. Elle n’a d’autre but que de permettre à des réseaux mafieux de continuer à prospérer dans la région. Le Kremlin, quant à lui, a pour objectif d’affaiblir un peu plus le pouvoir central en Ukraine et, à court terme, de compromettre la tenue de la prochaine présidentielle [prévue pour le 25 mai] en sapant un peu plus l’exécutif ukrainien. Ce qui nous amène à nous poser une question : les autorités de Kiev

sont-elles vraiment impuissantes au point d’être incapables de riposter avec sévérité ? A première vue, c’est ce que l’on pourrait penser. Rien ne ternit plus le prestige d’un président que des ultimatums qui arrivent à échéance sans que rien se passe. Malgré tout, l’opération antiterroriste a bel et bien été lancée et son déroulement sera le test définitif pour le gouvernement de transition. Et avant de parler de “suicide” du pouvoir nous devrions prendre plusieurs points en considération. Premièrement, jamais l’Ukraine indépendante n’a été confrontée à un problème de cette nature et de cette étendue. Jusqu’à présent, les conflits et les litiges au niveau régional se réglaient à l’amiable avec le pouvoir central. Jamais encore des troupes étrangères n’avaient été un facteur dans les conflits d’intérêts au sein de notre pays. Autrement dit, l’Ukraine n’a aucune expérience de la guerre, d’autant que celle-ci se déroule sur deux fronts, intérieur et extérieur. Le gouvernement de Kiev a donc peut-être tardé à réagir, mais il a quand même pris des décisions utiles sur le plan tant national qu’international. Deuxièmement, l’“élite” locale, à l’est, est prête à tout pour ne pas perdre ses privilèges, même à collaborer avec les envahisseurs, ce qui est d’ailleurs déjà le cas. Troisièmement, il ne faut pas oublier que tous les représentants de l’autorité, sans exception ou presque, sont issus d’une génération qui n’a cessé de s’impliquer directement dans le pillage du pays. Notre armée, dépouillée de ses équipements, démoralisée, n’a jamais été formée pour mener de vrais combats, en particulier face à un adversaire venu de l’Est. Les services de sécurité sont infiltrés par des agents ennemis. Nos forces de l’ordre et notre justice sont si corrompues qu’elles ont depuis longtemps l’habitude de ne travailler que pour leur propre compte. C’est un point extrêmement important. On trouve bien sûr des policiers consciencieux, honnêtes et patriotes qui, en ces heures difficiles, ont fait honneur à leur serment de loyauté envers l’Etat. Mais dans son ensemble la police ukrainienne, de Louhansk [à l’est] à Oujhorod [à l’ouest], est un organisme malade, pour ne pas dire en phase terminale. D’où les actes de sabotage et les passages à l’ennemi, auxquels il fallait évidemment s’attendre.


EUROPE.

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↓ Dessin de Mix & Remix paru dans Le Matin, Genève. Enfin, est-il possible de déclencher une opération militaire à grande échelle dans des villes où la population est très dense avec des forces de sécurité si obsolètes ? La réponse est non, et proclamer l’état d’urgence (ce qui reviendrait automatiquement à annuler l’élection présidentielle) n’y changerait rien. Tout ce que cela risque de provoquer, ce sont de lourdes pertes parmi les civils. Si amorphe et confus que semble être le pouvoir à Kiev, il est bon de se souvenir de cette vieille expression : “Ne tirez pas sur le pianiste, il fait ce qu’il peut.” Le gouvernement doit certes être un moteur pour l’ensemble de la société, il peut et doit être critiqué, mais cette critique ne doit pas se muer en assistance à l’ennemi. Dans la situation actuelle, accordons encore à Kiev le bénéfice du doute et attendons. —Samiylo Bors Publié le 17 avril

La “Nouvelle Russie” Dans son intervention télévisée du 17 avril, le président russe Vladimir Poutine a parlé de l’est de l’Ukraine comme de la “Nouvelle Russie”. Un propos qui a fait grand bruit dans les médias ukrainiens, qui y voient la preuve que le Kremlin a l’intention de “recoloniser” leur pays. Du temps des tsars, la Nouvelle Russie, terre d’implantation de colons russes, englobait tout le sud et l’est de l’Ukraine actuelle, s’étendant jusqu’à la Moldavie. L’emploi de ce terme n’est donc pas anodin de la part de Poutine, que Kiev et Chisinau accusent justement de vouloir reconstituer l’empire.

C’est pour l’Europe que se bat la Russie Selon le journaliste et philosophe Boris Mejouev, la situation en Ukraine ne peut que s’aggraver, et en intervenant Moscou rend service à tout le continent. —Izvestia Moscou

L

a Ligne directe [du 17 avril] avec le président Vladimir Poutine ouvre magnifiquement le champ à une analyse géopolitique nouvelle. Evidemment, le chef de l’Etat a profité de cette rencontre télévisée de près de quatre heures [lire ci-contre] pour exprimer ses profondes convictions concernant le contexte géopolitique européen, montrant sur cette question un point de vue, au fond, assez ferme, quoique très construit, dynamique et flexible suivant l’évolution du contexte. Poutine n’a eu de cesse de nous faire comprendre que, selon lui, la vision géopolitique européenne et la vision eurasiatique ne sont pas

opposées. Voilà, je pense, l’idée principale qu’il voulait faire passer lors de cet entretien. Bien entendu, la Russie n’acceptera pas l’avancée du bloc de l’Otan jusqu’à ses frontières. Le fait est que cet accord multilatéral de défense ne prend pas en compte les intérêts de la Russie. Si l’Otan pouvait, d’une façon ou d’une autre, intégrer notre pays, cela réglerait bien des problèmes. La Russie n’accepte pas non plus de se voir imposer des valeurs morales ultralibérales, mais elle rejoint en cela l’opinion d’une majorité d’Européens, que leurs élites politiques ont peur de soutenir car elles sont trop dépendantes de Washington et de Bruxelles. Comme l’a souligné le président

en parlant de l’Allemagne, ce pays qu’il aime tant, là-bas les politiques n’osent plus s’exprimer qu’à mi-voix dans les couloirs par crainte des écoutes américaines. Néanmoins, Poutine a souligné que l’opinion majoritaire ne saurait être totalement ignorée par les élites politiques, évoquant pour preuve le succès de Viktor Orbán et de ses alliés en Hongrie, ainsi que la montée des eurosceptiques sur tout le continent européen. Pour Poutine, l’Europe n’est pas une civilisation étrangère, mais plutôt un champ de bataille où l’individualisme libéral, qui est étranger à la Russie, lutte contre le traditionalisme européen, dans lequel la Russie se retrouve, mais qui reste toujours prisonnier des idées atlantistes. Le monde russe, évoqué par le président à la fin de sa Ligne directe, rassemble des populations de nationalités diverses vivant aux quatre coins du monde et parlant russe, des gens dotés d’un code génétique particulier qui n’ont pas peur de la mort et qui méprisent l’absurde confort matériel. Ce monde-là pourrait apporter à l’Europe ce qui semble lui manquer, à savoir le courage de résister à un diktat venu de l’extérieur et qui lui est culturellement étranger.

Retour triomphal. En répondant aux questions des journalistes, Poutine a montré qu’il connaît et estime les dirigeants européens, des gens respectables et hautement compétents qui sont cependant enchaînés par une solidarité idéologique profondément mensongère, à la fois réformiste et antirusse. Ainsi, ils ne peuvent pas prendre parti pour la Russie dans le conflit avec l’Ukraine, cette dernière s’étant tournée vers l’UE en désespoir de cause. Ils ne peuvent le faire même si les forces en présence à Kiev, en apparence proeuropéennes, assoient leur pouvoir au détriment des lois et à coups de discours antisémites. Le “monde russe” entre en Europe afin de faire entendre enfin à l’appareil

“Nous entrons dans l’époque passionnante de la lutte pour l’identité européenne” européen la voix de ses électeurs, ignorée depuis trop longtemps par ces technocrates soumis à Washington. Nous-mêmes nous avons mis du temps à comprendre ce qui se tramait derrière les portes des bureaux européens, jusqu’à ce qu’Edward Snowden nous le dévoile, ainsi qu’au monde entier. Bref, pour résumer la pensée du président, nous entrons dans l’époque passionnante de la lutte pour l’identité européenne, de la reconquête de tout le continent, contre un nouveau détournement de l’Europe. Le pragmatisme économique ne perd rien de sa substance, mais il n’est plus fondamental : le pétrole et le gaz deviennent les arguments d’une lutte bien plus importante. Une lutte de la pensée. Une lutte des idées. Si le monde russe gagne cette bataille, la famille des peuples européens donnera une place – probablement même la première place – à notre nouvelle EuroRussie et à sa population nombreuse et hétérogène. A l’inverse, si les atlantistes l’emportent, cette civilisation deviendra un plagiat des contre-utopies d’Aldous Huxley et d’Anthony Burgess, un monde exsangue où régnera le culte des plaisirs hédonistes et où les mots “patrie”, “famille” et “Dieu” n’existeront plus. En fin de compte, en faisant l’acquisition de la Crimée, la Russie ne sort pas de l’Europe. Au contraire, elle y revient enfin après vingt ans d’exclusion passés sur une île russe éloignée du destin de son continent. Poutine célèbre notre retour triomphal dans la civilisation européenne, non pas en tant qu’intrus, mais en tant que libérateur futur. —Boris Mejouev Publié le 17 avril


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EUROPE

Courrier international — no 1225 du 24 au 30 avril 2014

↙ Dessin de Kazanevsky, Ukraine.

AUTRICHE

Un shérif du tabac rôde à Vienne Tous les jours, Dietmat Erlacher arpente les cafés de la capitale viennoise pour “chasser” les fumeurs qui sortiraient de leur zone. Et rien ne semble pouvoir l’arrêter.

folie bureaucratique, une obsession incontrôlable. Dietmar Erlacher n’est pas de cet avis. Il trouve que les gens comme lui sont “courageux”. Erlacher s’est proclamé “shérif du tabac”. Son territoire, c’est Vienne, la seule ville d’Europe de l’Ouest où femmes et hommes allument encore une cigarette dans les lieux publics avec autant de naturel qu’ils versent de l’eau minérale dans leur jus de pomme. D’après une étude de l’OCDE publiée l’année dernière, l’Autriche est le pays qui compte le plus de jeunes fumeurs. Plus de 25 % des Autrichiens âgés de 15 ans fument comme des pompiers, et le chiffre monte jusqu’à 29 % chez les filles. Ce n’est pas joli joli, ni bon pour la santé, mais les autorités prennent les choses avec décontraction. Le gouvernement a beau se faire régulièrement rappeler à l’ordre par l’Union européenne, il n’a aucune envie de se compliquer la vie avec les cafetiers, les restaurateurs et le lobby du tabac.

Ténacité. En décembre dernier, la

—Süddeutsche Zeitung (extraits) Munich

Q

uand on demande à Dietmar Erlacher où se trouve la zone fumeurs de Starbucks, il rit d’un air entendu. “On a déposé tellement de plaintes qu’il n’y a plus de zone fumeurs.” Erlacher a exaspéré cafetiers, restaurateurs, commerçants et gérants du Donauzentrum, le grand centre commercial du nord de Vienne, à tel point qu’il y est interdit de séjour. Ce Tyrolien de 64 ans y a longtemps patrouillé

presque tous les jours. Il pointait son nez dans tous les établissements, vérifiait si la porte menant aux salles fumeurs était correctement fermée pour que la fumée ne se répande pas là où étaient installés mères, enfants et autres abstinents. Si la porte était ouverte, Erlacher courait à la mairie du 22 e arrondissement et portait plainte contre le patron. Il a ainsi déposé 7 000 plaintes, dont plusieurs centaines concernant le Donauzentrum. Pour beaucoup, c’est une sorte de

Cour administrative [l’équivalent du Conseil d’Etat] a rejeté une interdiction totale du tabac dans les cafés et les restaurants. Les établissements doivent toutefois être conçus de façon qu’un nonfumeur n’ait pas à passer par la zone fumeurs pour se rendre au x toilettes. L’Assemblée nationale s’est à plusieurs reprises prononcée contre l’application stricte de la loi, seuls les Verts font preuve de radicalité dans ce domaine. Dietmar Erlacher ne fait pas l’unanimité. Certains s’amusent à en allumer une sous ses yeux et à lui souffler la fumée au visage. D’autres l’admirent pour son courage et sa ténacité. Et d’autres encore le détestent à tel point qu’ils ne lui servent même plus le moindre express. On le voit parfois, négligemment adossé au mur, manipuler son petit capteur qui lui permet de prendre les mesures d’une salle : si celle-ci fait plus de 50 mètres carrés et qu’on y fume quand même, Erlacher porte plainte contre le patron. Il a le droit pour lui mais les patrons et les fumeurs contre lui. De quoi nourrir les pires insultes, les bousculades, les bagarres. Il est déjà arrivé que quelqu’un se mette en colère au point de lui asséner un coup de poing en pleine figure. Ce qui ne le tue pas le rend plus fort, confie

Dietmar Erlacher sans sourciller. Ancien coureur cycliste, il sait que rouler contre le vent n’est pas un problème, il faut juste rentrer un peu plus la tête dans les épaules et pédaler. Dietmar Erlacher est aussi accro à son combat que le gros fumeur à sa cigarette. Il y a quelques années, il a eu un cancer de la vessie. Non, ce n’était pas à cause du tabagisme passif, mais à cause des solvants contenus dans les teintures qu’il utilisait dans son métier de menuisier. Il a alors fondé un groupe d’entraide et de parole pour échanger sur la maladie avec d’autres malades du cancer. Et pour les inciter à signaler toute violation de la loi sur le tabac. Depuis, les plaintes pleuvent sur Vienne, Linz et Innsbruck. On pourrait qualifier Dietmar Erlacher de chasseur de fumeurs maniaque. Certains le traitent même d’“œil de Moscou”. D’autres se contentent de hausser les épaules quand on parle de lui. Mais une chose est sûre : ce Tyrolien impitoyable constitue un adversaire qui ne manque pas d’attrait face à ces hédonistes de Viennois pour qui le café et la clope sont comme une deuxième religion. La question de savoir quelle liberté – celle des fumeurs ou celle des non-fumeurs – a le plus de valeur prend en Autriche une tonalité digne de l’Ancien Testament. C’est la bienséance contre le péché, l’obscène contre le “bon pour la santé”. Et, comme l’un et l’autre ne sont pas conciliables, tout reste en l’état. De toute façon, l’addition finit par tomber, qu’on soit fumeur ou non. “Si je dois mourir un jour / ce corps qui bouffe / qui picole qui fume qui pense des conneries / qui a plu des fois aux gonzesses, / ce tas de viande que JE suis / ne vaudra plus rien”, comme le dit Franzobel [pseudonyme de Franz Stefan Griebl], un poète qui présente volontiers la vie comme une danse macabre. Ce même Franzobel que nous retrouvons un soir au marché des Carmélites, haut lieu des petits bars à prix forts, dont il se détourne sans hésitation pour mettre le cap sur un autre établissement, non loin de là, dans le 2e arrondissement, baptisé

“Les Autrichiens ont un rapport tordu à l’autorité”

Zum Sieg [“A la victoire”]. Et c’est là que saute aux yeux ce que le philosophe viennois Robert Pfaller appelle “un arrangement obscène”. Il faut juste que la salle ait la bonne taille et que le signe le plus cher aux accros de la nicotine – une cigarette sur fond vert – soit collé au mur : ici, on a le droit de fumer. Sept hommes fument à une table, le patron fume, tous les clients qui viennent au Sieg dans le courant de la soirée s’en grillent une, au plus tard quand ils approchent du comptoir.

Infatigable. Le bistrot s’appelle Zum Sieg car il a été fondé alors que les Autrichiens venaient de mettre à genoux l’empereur Napoléon à Aspern, il y a plus de deux cents ans. Aujourd’hui, les fumeurs y triomphent sur les non-fumeurs. “Les Autrichiens ont un rapport tordu à l’autorité, lâche Franzobel. Et ça se manifeste dans le non-respect de l’interdiction de fumer.” Dans les trains de la compagnie nationale des chemins de fer (ÖBB), il n’y a pas de compartiments fumeurs. Mais la Wiener Westbahn, qui va de Vienne à Salzbourg, après avoir banni le tabac pendant des années, a fini par introduire des wagons fumeurs avec de jolis cendriers au beau milieu des tables – pour augmenter la fréquentation. Dietmar Erlacher a bien entendu porté plainte contre l’ÖBB, et aussi contre la cantine du tribunal de grande instance et contre Arnold Schwarzenegger, qui s’était une fois allumé un cigare à l’aéroport de Salzbourg. “Pourquoi faut-il qu’il y ait de plus en plus de distributeurs de cigarettes ? s’insurge Erlacher, infatigable dans son combat. Ici, au Donauzentrum, il y en avait deux. On a déposé au moins 20 plaintes. Rien n’y a fait.” Il est bientôt 19 heures, Erlacher a presque terminé sa journée à Vienne. Au Cappuccino, où il regarde vite fait si la fumée filtre sous la porte, il n’y a qu’un seul fumeur et la porte est bien fermée. Demain matin, Erlacher rentrera chez lui, à Innsbruck. Là-bas aussi, les gens oublient trop souvent qu’une cigarette contient 83  substances nocives, sans compter celles qui rendent addict. Là-bas aussi, il y a des cafetiers et des restaurateurs qui ne songent pas à séparer les fumeurs des nonfumeurs. Erlacher n’a pas fini de porter plainte. —Hilmar Klute Publié le 4 avril


EUROPE.

Courrier international — no 1225 du 24 au 30 avril 2014

↙ Dessin d’Arend, Pays-Bas.

IRLANDE

Bons Irlandais contre méchants Grecs

affectées par la crise immobilière survenue en 2008. Pour éviter leur faillite, le gouvernement irlandais les a nationalisées, respectivement en 2009 et 2011].

Menace de l’enfer. Cette bonté

L’Irlande, éternel bon élève de l’UE, est toujours aux prises, depuis le krach de 2008, avec les dettes de ses banques. Et si la Grèce, dernière de la classe, s’en sortait mieux ?

—Irish Times Dublin

L

e guide spirituel de l’Irlande officielle depuis cinq ans, c’est Miss Prism, la gouvernante de L’Importance d’être constant [la comédie d’Oscar Wilde], auteure d’un roman en trois volumes d’une “sentimentalité plus répugnante qu’il n’est permis” et dont le principe essentiel est le suivant : “Il se finissait bien pour les bons et mal pour les méchants.” C’est exactement le principe qui guide le présent gouvernement, comme son prédécesseur, dans la gestion de la crise financière. Nous sommes les bons Européens et tout finira bien pour nous parce que l’Europe nous récompensera. Et qui sont les méchants ? Les Grecs, bien sûr. Le gouvernement semble cependant avoir oublié ce qu’ajoutait Miss Prism : “C’est de la fiction.”

Ingratitude. En construisant son roman sentimental de la vertu récompensée, le gouvernement a fait de gros efforts pour dépeindre l’Irlande comme l’anti-Grèce. Il n’a pas hésité, ce faisant, à se moquer ouvertement de la détresse du peuple grec. En décembre 2012, Michael Noonan a déclaré en plaisantant qu’il songeait à commander des T-shirts portant

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le slogan “L’Irlande n’est pas la Grèce”. En mai de cette même année, il avait laissé entendre que la Grèce n’avait aucune importance pour l’Irlande. “A part passer leurs vacances dans les îles grecques, je pense que la plupart des Irlandais n’ont pas vraiment de liens avec la Grèce. Quand on va dans un magasin, quels sont les produits grecs qu’on met dans son panier, à part la feta ?” Outre que c’était grossier, c’était faire preuve d’ingratitude. La vérité est que, si nos vaillants alliés européens ont accepté de réduire les taux d’intérêt punitifs qu’ils nous facturaient pour leur plan de sauvetage, c’est entièrement grâce à la Grèce. Pendant que nous jouions les Tartuffe, les Grecs annonçaient clairement qu’ils ne paieraient pas des taux d’intérêt qui permettraient à la Banque centrale européenne de réaliser des profits substantiels sur leur dos. Cette intransigeance a payé : la BCE et la Commission ont capitulé, les taux d’intérêt ont été réduits – ce qui a permis à l’Irlande

Les Grecs, des pyromanes menaçant de réduire en cendres la maison euro

d’épargner plusieurs milliards d’euros – et notre gouvernement s’est attribué les mérites des conséquences positives du bon sens grec. Il était cependant nécessaire de se moquer des Grecs pour faire passer un message : leur indiscipline serait punie à la fin. Les Grecs étaient des pyromanes qui menaçaient de réduire en cendres la maison euro, les Irlandais étaient de bons Européens qui avaient brûlé leur propre maison plutôt que de la laisser contaminer toute l’Europe, mais de même qu’il y a un dieu qui dispensera la justice à long terme, le dieu encore plus grand des marchés ferait en sorte que tout finisse bien pour nous et mal pour eux. La Grèce ne s’est donc pas acquittée de 100  milliards d’euros de sa dette souveraine réelle. Pendant ce temps, l’Irlande soulignait qu’elle rembourserait “jusqu’au moindre centime”, pour reprendre les termes de Noonan, des fonds empruntés par des banques privées à des porteurs d’obligations – y compris les obligations détenues par ceux qui avaient spéculé sur l’Anglo Irish Bank et l’Irish Nationwide [les deux banques ont été sévèrement

Vu d’ailleurs

présenté par Christophe Moulin avec Eric Chol Vendredi à 23 h 10, samedi à 11 h 10 et dimanche à 14 h 10, 17 h 10 et 21 h 10.

fut justifiée par les méthodes habituelles : menace de l’enfer et promesse du paradis. Noonan nous a raconté que si nous faisions défaillance, même de façon partielle, contrôlée et sur la partie la plus scandaleuse de la dette, nous finirions comme l’Argentine, dont la classe moyenne faisait “les poubelles pour nourrir ses enfants”, ou la Russie, où le défaut de paiement avait “provoqué la mort de centaines de personnes âgées”. Voilà ce qui arrive aux méchants qui ne paient pas leurs dettes. Les bons, ceux qui remboursent “jusqu’au moindre centime”, entreraient ou plutôt reviendraient sur les marchés financiers, qui récompenseraient leur vertu en leur prêtant de l’argent. Or, la semaine dernière, il s’est passé un drôle de truc sur la route de l’Acropole. Les méchants Grecs, ces irresponsables, cette bande de cinglés, qui n’avaient pas remboursé 100 milliards d’euros de leur dette, sont revenus sur ces marchés pour emprunter 3 petits milliards d’euros. Que s’est-il passé ? Ils ont failli se faire piétiner par la foule qui s’est ruée sur eux pour leur prêter de l’argent. On leur a offert non pas 3 milliards

mais 20, à un taux relativement bas de 4,5 %. Moralité : les marchés ne se soucient pas vraiment de la défaillance grecque, ils se soucient de leurs futurs profits. Depuis que Mario Draghi, président de la BCE, a promis de “tout faire” pour sauver l’euro, ils savent que leur argent est en sécurité même si la Grèce est toujours dans une situation désespérée.

Mensonges. Et qu’est- ce qu’elle a obtenu, la bonne petite Irlande, pendant ce temps  ? Voilà maintenant dix-huit mois que le gouvernement a réussi à faire reconnaître à la chancelière Angela  Merkel que l’Irlande était un “cas particulier”, vingtdeux mois que l’UE a promis de détacher la dette souveraine irlandaise de sa dette bancaire, et rien de sérieux n’a été fait pour tenir ces promesses. Faute d’un signe avant-coureur de la récompense promise, le gouvernement en est réduit à mentir. La semaine dernière, Brendan Howlin a froidement déclaré au Dáil [la chambre basse du Parlement]  : “Nous avons déchiré le prom note”, c’est-à-dire les billets à ordre émis pour l’Anglo Irish Bank et l’Irish Nationwide, qui ont été entièrement incorporés à la dette souveraine. Or ça, dirait Miss Prism, c’est de la fiction. —Fintan O’Toole Publié le 14 avril

L’auteur ●●● FINTAN O’TOOLE Grâce à ses chroniques pour The Irish Times et à ses livres dénonçant la corruption dans la vie politique irlandaise, Fintan O’Toole (né en 1958) est l’intellectuel le plus influent du pays. Bien que n’étant pas britannique, il a d’ailleurs été nommé l’un des “300 principaux intellectuels de Grande-Bretagne” par The Observer. Il avait notamment prédit l’effondrement spectaculaire de l’économie irlandaise en 2008. Pour cette impertinence, il avait été invité par Bertie Ahern, Premier ministre de l’époque, à “se suicider”. Ayant intégré The Irish Times en 1988, il y exerce aujourd’hui les fonctions d’éditorialiste, de rédacteur en chef adjoint et de critique de théâtre.

L’actualité française vue de l’étranger chaque semaine avec


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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1225 du 24 au 30 avril 2014

↙ Dessin de Burki paru dans 24 Heures, Lausanne.

france

Politique. La croisade de Marine Le Pen En vue des prochaines élections européennes, la présidente du Front national est à la manœuvre pour unir les partis nationalistes du continent.

—The Washington Post (extraits) Washington

C

’est depuis ses bureaux anonymes de la banlieue parisienne que Marine Le Pen – l’incarnation blonde aux yeux bleus de l’extrême droite française – dirige les opérations visant à former une vaste alliance entre nationalistes européens. Il s’agit cette fois de mener l’assaut dans les urnes. A première vue, Marine Le Pen défend une forme de nationalisme plus modéré – devenu un modèle du genre dans toute l’Europe – en rejetant le racisme affiché de son père et en minimisant les liens de sa formation avec d’anciens collaborateurs des nazis. En même temps, elle exploite les problèmes économiques croissants de la France ainsi que le ressentiment populaire contre l’Union européenne. Elle vise à présent un objectif plus ambitieux. De la

Suède à l’Autriche en passant par le Royaume-Uni et l’Italie, les partis nationalistes et d’extrême droite se préparent à battre des records aux élections européennes [qui auront lieu du 22 au 25 mai]. Plutôt que de voir leur pouvoir dilué, Marine Le Pen cherche à les réunir en une coalition inédite de nationalistes antieuropéens. Ensemble, déclare-t-elle, ils s’efforceront de revenir sur les efforts d’intégration et d’ouverture des frontières qui ont façonné l’Europe après la Seconde Guerre mondiale. “On juge un arbre à ses fruits”, observait-elle la semaine dernière dans son bureau, une statuette de la déesse grecque de la Justice trônant sur une étagère au-dessus d’elle. “Et les fruits de l’Union européenne sont pourris.” Sauf que l’on parle ici de nationalistes et que former une alliance internationale de xénophobes est par définition une affaire

compliquée. Sur un continent hanté par les fantômes de guerres et de rancœurs passées, travailler ensemble signifie – du moins pour certains – mettre de côté les vieilles animosités. Le parti d’extrême droite hongrois Jobbik, par exemple, est toujours à couteaux tirés avec ses équivalents roumains et slovaques sur la question des régions magyarophones dans ces pays nés de la chute de l’Empire austro-hongrois. De leur côté, les extrémistes italiens s’opposent au Freedom Party autrichien à propos du sort du Trentin-Haut-Adige, une enclave germanophone du nord de l’Italie, objet de tension depuis des années. Sans oublier que l’on se demande toujours à quel point ces partis ont

“Les fruits de l’Union européenne sont pourris”

véritablement changé. Alors que Marine Le Pen et ses camarades européens s’efforcent de se débarrasser de leur image radicale, cette intention est souvent mise à mal dans leurs discours. Aux Pays-Bas, le plus proche allié de Marine Le Pen, Geert Wilders, a suscité un tollé le mois dernier en promettant solennellement à ses partisans de tout faire pour avoir “moins de Marocains” dans le pays. La semaine dernière, Andreas Mölzer, du Freedom Party autrichien, s’est retiré de la campagne européenne après avoir qualifié l’Union européenne de “conglomérat de nègres”. Et à la différence de son père, accusé d’antisémitisme, Marine Le Pen se voit, elle, reprocher son islamophobie. En dépit de leur hostilité commune envers l’Union européenne, ces partis défendent des visions radicalement opposées sur de nombreux sujets, notamment le mariage gay. L’histoire ne parle pas non plus en leur faveur : les partis d’extrême droite ont tenté à de multiples reprises de former des alliances au sein du Parlement européen, sans jamais parvenir à dépasser leurs querelles internes. Marine Le Pen est pourtant convaincue que cette fois les choses seront différentes et qu’elle s’achemine vers une grande victoire le mois prochain. Une forte progression des nationalistes – que les sondages de nombreux pays jugent possible – permettrait en effet à certains des plus ardents adversaires de l’UE de siéger au sein même de son Parlement. Autrefois qualifié de tigre de papier, le Parlement européen de Strasbourg n’a cessé de gagner en influence. Reste que, même si Marine Le Pen a raison, aucune alliance d’extrême droite ne serait en mesure de détrôner les grands partis de centre gauche et de centre droit au Parlement. Les résultats des élections européennes pourraient toutefois accroître l’influence de l’extrême droite sur des questions comme l’immigration et les droits des minorités religieuses. Afin de protéger les industries nationales, les représentants des partis d’extrême droite pourraient bloquer des négociations commerciales, en s’opposant par exemple à toute tentative de ratification de l’important accord de libreéchange actuellement en cours de discussion entre l’Europe et les Etats-Unis. Certains analystes estiment en outre qu’une victoire de

l’extrême droite pourrait obliger les partis conservateurs à durcir leur discours. Le Front national étant au cœur d’une éventuelle coalition de nationalistes, c’est à Marine Le Pen qu’il revient de faire émerger un bloc parlementaire. Pour cela, elle doit remporter au moins 25 sièges représentant 7 pays. Si elle semble assurée d’avoir un nombre de sièges suffisant, il pourrait toutefois lui manquer un pays pour passer ce seuil. Cela est en partie dû au degré d’extrémisme accepté dans chaque parti. Marine Le Pen a, par exemple, refusé de s’allier aux membres du parti ultranationaliste grec Aube dorée, qu’elle qualifie de “néonazi”. Elle a également écarté toute collaboration avec le parti hongrois Jobbik, dont l’un des dirigeants a demandé l’établissement d’une liste gouvernementale portant les noms de tous les citoyens juifs du pays, au nom de la sécurité nationale.

Imposture. Au Royaume-Uni, en revanche, c’est l’Ukip qui refuse de collaborer avec elle. A l’instar de Marine Le Pen, le chef des nationalistes britanniques, Nigel Farage, tente de se positionner comme un modéré raisonnable, se trouvant simplement être antieuropéen et anti-immigration. Nigel Farage présente l’Ukip comme un parti non extrémiste, contrairement au Front national de Marine Le Pen, qui n’est à ses yeux qu’une imposture. “Nous pensons que quoi que Marine Le Pen essaie de faire avec le Front national, l’antisémitisme reste profondément ancré dans ce parti et nous ne travaillerons avec eux ni aujourd’hui ni demain”, a-t-il déclaré au Telegraph. Même ses détracteurs reconnaissent toutefois que Marine Le Pen prend ses distances avec la figure controversée de son père et le racisme autrefois affiché de son parti. Au bout du compte, Marine Le Pen présente aujourd’hui son parti comme le meilleur allié des Juifs français contre un ennemi commun. “Non seulement je ne suis pas antisémite, mais j’ai expliqué à mes compatriotes juifs que le mouvement le plus capable de les protéger est le Front national, déclare-t-elle. Le plus grand risque aujourd’hui, c’est la montée de l’antisémitisme dans les banlieues, alimentée par les fondamentalistes musulmans.” —Anthony Faiola Publié le 14 avril


FRANCE.

Courrier international — no 1225 du 24 au 30 avril 2014

SOCIÉTÉ

↙ Dessin de Caro, Suisse.

Non, les Français ne sont pas fainéants ! La rumeur selon laquelle une loi interdirait d’envoyer des courriels professionnels après 18 heures a renforcé les préjugés à l’encontre de l’Hexagone.

—The Nation (extraits) New York

I

l y a une dizaine de jours, toute une génération de travailleurs superstressés s’est mise à bourdonner sur Internet : les Français avaient interdit les courriels professionnels après 18 heures. Les managers français travaillant dans les secteurs de l’informatique et du conseil allaient devoir cesser d’envoyer des courriels et autres communications professionnelles à leurs collaborateurs en dehors des heures de travail. Cette mesure allait contraindre les gens à “résister à la tentation de consulter des messages professionnels sur leur ordinateur ou sur leur smartphone pour échapper à toute intrusion malveillante pendant le temps qu’ils sont censés consacrer à ce que les Français appellent la dolce vita”. Malgré cette étrange utilisation de l’argot italien, les [médias] anglais ont déclaré avec force bons mots* que la culture du loisir des Français les avait conduits à interdire “aux patrons de les embêter une fois la journée de travail terminée”. Pour les commentateurs, partagés entre moquerie et envie, la France défendait avec acharnement sa qualité de vie et “la vie après 18 heures”. On pouvait presque entendre les verres de champagne s’entrechoquer à

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18 heures et les employés habillés en Vuitton éteindre leur portable et envoyer balader leur supérieur. En réalité, rien n’a vraiment changé. Comme l’a notamment fait remarquer le site Internet BuzzFeed, cette mesure n’est pas une loi mais un “accord professionnel” [il s’agit d’un avenant à l’accord de 1999 sur les trente-cinq heures]. La CFDT, la CGC et les fédérations patronales [Syntec et Cinov] ont décidé après négociations une “obligation de déconnexion des outils de communication à distance” en dehors des heures normales de travail, lesquelles sont mesurées en jours travaillés par an. Il n’est pas question d’heures fixes, et encore moins d’une interdiction après 18 heures. Les 250 000 personnes concernées par cet accord sont les cadres moyens, dont l’emploi du temps est en général plus erratique – “flexible”, pour reprendre la terminologie des entreprises américaines – et qui comptent parmi les plus stressés de l’“économie de la connaissance”. L’accord vise simplement à réduire ce stress en limitant l’intrusion du travail dans leur vie personnelle. D’ailleurs la fameuse semaine de trente-cinq heures ne s’applique pas à ces salariés, qui travaillent généralement jusqu’à soixante-dix-huit heures par semaine, ce qui n’est

pas vraiment une vie d’oisiveté. Cette mesure n’est pas sans précédent : le ministère allemand du Travail et Volkswagen sont récemment convenus de limites similaires. Ce qui est plus curieux, c’est l’inexactitude grossière de la couverture médiatique, qui, fidèle à une longue tradition, décrit les Français comme des snobs décadents d’un côté et des parasites rétrogrades de l’autre, et oppose l’effet paralysant de la protection sociale au dynamisme du capitalisme à l’américaine. Les commentateurs étrangers font une fi xation sur les solides protections qu’off re le droit du travail français, par exemple le dimanche chômé, religieusement observé, comme si c’étaient d’étranges vestiges du Moyen Age. L’année dernière, un commentaire amer de Morry Taylor, le PDG américain du fabricant de pneus Titan, avait provoqué une éruption de titres sur le thème des Français paresseux. “Ils passent une heure en pauses et à déjeuner, discutent pendant trois heures et travaillent pendant trois autres… On m’a dit que c’était comme ça en France !” a écrit Taylor.

Joie de vivre. Le pathos de la belle vie* n’a pas empêché l’OCDE de classer la France parmi les pays les plus productifs en termes de PIB par heure travaillée. Et selon les chiffres de 2011 les Français travaillent en fait quarante heures environ par semaine, malgré la limite des trente-cinq heures, soit un peu moins que les Allemands mais à peu près autant que la moyenne européenne. Les Américains feraient peutêtre bien de voir dans la “paresse” française l’efficacité tempérée par la joie de vivre*. Les Français consacrent chaque année des centaines d’heures de plus qu’eux à

La différence entre les cultures du travail américaine et française, c’est la conscience collective des activités de loisir et à s’occuper d’eux-mêmes, ils ont deux fois plus de jours de vacances et jouissent malgré tout d’un pouvoir d’achat supérieur d’un tiers. La différence fondamentale entre les cultures du travail américaine et française, c’est la conscience collective. En 2004 (dernière année pour laquelle on dispose de statistiques officielles en France), les entreprises françaises ont connu 700 conflits collectifs du travail, contre moins de 140 pour les Anglais et à peine 17 pour les Américains. C’est probablement le syndicalisme et non la paresse qui a énervé le dirigeant de Titan. Dans sa lettre, Taylor reproche aux syndicats d’avoir rejeté ses propositions en matière de réduction du temps de travail et d’avoir refusé de négocier des réductions de postes, ce qui a provoqué une rupture des négociations en 2011. La main-d’œuvre française ne s’est visiblement pas montrée paresseuse quand il s’est agi de défendre ce qui comptait. Elle mène cependant une guerre d’usure, et l’accord sur les courriels révèle que les cadres sont sur la défensive. Comme aux Etats-Unis, la culture du travail permanent et de l’hypercompétitivité des startup pousse les cols blancs français vers l’addiction au travail. Le fait que les Français s’accrochent toujours à ce qu’il reste de décennies de conflits sociaux fait peut-être ricaner les Américains, mais cela masque un malaise, voire un désir latent. A côté de ceux qui dénoncent ces cinglés de Français et leur

interdiction des courriels, combien d’articles s’inquiètent de la disparition de l’équilibre entre travail et vie privée, ou recommandent des techniques pour “s’occuper de soi”, méditer ou même “débrancher” ! La vogue de ces techniques montre que les salariés intériorisent le stress et le considèrent comme une faiblesse personnelle plutôt que comme un problème social plus vaste. Quelques salariés français viennent de faire une modeste proposition pour gérer le stress. Est-ce un appel à l’Etat providence ou une manifestation de la raison humaine à l’œuvre ? —Michelle Chen Publié le 14 avril * En français dans le texte.

Les Chinois en rêvent ●●● “La nouvelle loi française interdit aux entreprises de joindre leurs employés à partir de 6 heures du soir et jusqu’à 9 heures du matin”. Cette information, publiée il y a près de deux semaines dans les médias anglo-saxons, a été immédiatement traduite en chinois et passionne les internautes chinois, qui avouent leur admiration pour les bonnes conditions de travail en France et s’interrogent sur leur propre modèle. Mais cette nouvelle réjouissante venue de l’autre bout du monde a été rapidement démentie. Le quotidien réputé Xinjing Bao a expliqué qu’il ne s’agissait pas d’une loi mais seulement d’un accord professionnel. “Les médias anglais ont colporté une fausse nouvelle, soit à cause d’un problème de compréhension linguistique, soit pour se moquer de la fainéantise des Français”, a souligné le journal.

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LA VOIX EST LIBRE

en partenariat avec

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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

afrique

Algérie. Ali Benflis, l’impossible opposant Candidat malheureux au scrutin du 17 avril, celui qui se voyait comme le principal rival du président Bouteflika a beau contester les résultats, il lui sera difficile de rebondir.

Courrier international — no 1225 du 24 au 30 avril 2014

↙ Dessin de Hic paru dans El-Watan, Alger. ministre de la Justice en novembre 1988 et démis de ses fonctions en juillet 1991], Ali Benflis s’était retrouvé dans l’opposition. Il s’était ensuite discrètement rapproché du pouvoir, pour se retrouver directeur de campagne d’Abdelaziz Bouteflika en 1999, puis Premier ministre. Le président Bouteflika ne supportant pas qu’on lui fasse de l’ombre, Benflis avait été poussé hors du gouvernement, dépossédé du FLN, dont il était devenu secrétaire général, avant d’affronter Abdelaziz Bouteflika lors de la présidentielle de 2004. Sévèrement battu, il avait stoïquement effectué sa traversée du désert, avant de revenir tenter de nouveau l’aventure de la présidentielle en 2014. Avait-il reçu des assurances en 2004, puis en 2014, comme l’assurent certains proches ? A-t-il été simplement victime de sa mauvaise appréciation de la situation ? Toujours est-il que M. Benflis a été victime deux fois de la même tactique. A ce niveau, cela ne pardonne pas. L’opinion reproche à M. Benflis d’avoir par deux fois donné de la crédibilité à une opération électorale jouée d’avance. Cette fois-ci, il a fait monter les enchères, affirmant qu’il ne se tairait pas face à la fraude. Ses proches ont laissé planer la menace d’une occupation de la rue, dans un scénario à l’ukrainienne, ce

Abdelaziz Bouteflika est reconduit pour un quatrième mandat avec 81,53 % des voix

—Maghreb émergent Alger

A

li Benflis s’est maintenu de justesse au-dessus de la ligne de flottaison. Avec un maigre 12 % obtenu lors de la présidentielle du 17 avril, celui qui voulait apparaître comme le principal rival du président Abdelaziz Bouteflika [réélu avec 81,53 % des voix] se maintient dans une zone grise, aussi ambiguë que le personnage. Son score lui évite le naufrage, mais ne lui permet pas de coup d’éclat. “A plus de 35 % Ali Benflis aurait pu invoquer la fraude et se déclarer vainqueur de l’élection. A 25 % il aurait pu se prévaloir d’un bon résultat, et se mettre dans la peau d’un successeur légitime du président Bouteflika. Mais à moins de 10 % il aurait été politiquement fini”, estime un analyste. Son score “le place dans une fourchette basse, mais en l’état actuel de l’opposition

cela ne lui permet pas de s’affirmer comme le chef d’un pôle politique potentiel”. Ali Benflis semble avoir fait ce choix. Il a annoncé dès le 18 avril la création d’un mouvement politique, en tirant profit de l’élan suscité par sa campagne pour la présidentielle. Mais ce cheminement, assez classique, risque aussi de se révéler peu productif. En Algérie, un ancien haut responsable qui franchit le pas pour se placer dans l’opposition risque de finir rapidement dans l’oubli. D’autant plus que M. Ali Benflis traînera pour de longues années encore ses mésaventures avec le président Abdelaziz Bouteflika. Après s’être fabriqué une image d’homme d’ouverture attaché à l’indépendance de la justice sous Chadli Bendjedid [né en 1944, juriste de formation, membre fondateur de la Ligue algérienne des droits de l’homme, Benflis a été nommé

qui a fait monter la tension d’un cran lorsque le président Bouteflika l’a accusé de “terrorisme” [surenchère verbale qui a marqué la campagne électorale]. A l’annonce des résultats, M. Benflis a dénoncé une élection “planifiée et préparée par une alliance entre la fraude, de l’argent suspect et des médias vendus”. Mais il n’a annoncé aucune action d’envergure pour contester la réélection de M. Bouteflika. Bien au contraire, il a joué l’apaisement durant les derniers jours de la campagne, affirmant qu’il se limiterait aux moyens “légaux et pacifiques”. Avec le système politique en place en Algérie, cela signifie une résignation face au fait accompli. Pour M. Benflis, 70 ans, il sera difficile de rebondir après ce nouvel échec. Il a montré qu’il n’était pas disposé à aller à l’affrontement avec le pouvoir et qu’il n’en avait pas les moyens. Il lui reste à tenter de s’imposer comme un acteur central au sein de l’opposition, dans la difficile partie qui s’annonce pour une éventuelle transition. A moins qu’un impondérable ne le projette de nouveau sur le devant de la scène, en raison d’une éventuelle dégradation de l’état de santé du président Bouteflika. —Abed Charef Publié le 19 avril

Dans les pas de Poutine L’Algérie est sur la voie de la russification, dénonce l’écrivain et journaliste Abdou Semmar. —Algérie-Focus (extraits) Alger

L

a Russie de l’Afrique, c’est le nouveau surnom qu’on peut donner à l’Algérie. La Russie où l’establishment militaire et la sécuritocratie dirigent le pays avec une main de fer est le miroir de l’Algérie qui se fraie un chemin en marchant dans les pas de Poutine. Un pays riche en hydrocarbures, avec une croissance économique et un partage des richesses nationales au profit d’une élite et d’une bourgeoisie acquises au régime, voilà la route que veut tracer pour notre avenir le système politique algérien. Prenez les entreprises, la hausse des salaires, la baisse des impôts, les avantages fiscaux, et enrichissez-vous. Cependant, oubliez vos libertés publiques et vos revendications démocratiques. C’est le projet pour lequel travaille le régime algérien. Reconstruire la Russie de Poutine en Afrique avec une armée forte et puissante politiquement, des services de renseignement dont le fonctionnement demeure obscur et avec un poids politique que nul ne peut contester. Et cerise sur le gâteau : une opposition diabolisée et muselée. La Russie de Poutine a permis à une nouvelle classe moyenne de s’embourgeoiser, aux oligarques de s’exporter et aux paramilitaires d’investir le business en présence d’une justice soumise au bon vouloir de l’ordre établi. Poutine incarne donc bien ce zaïm [leader] dont rêvent les différents cercles du régime algérien. Un zaïm qui sait inspirer la frayeur et la peur à ses opposants. Un zaïm qui fédère tout le monde autour de lui et assure la survie d’un système, profondément convaincu qu’il est le détenteur de la vérité absolue. Ce quatrième mandat semble plus que jamais être le prolongement de cette stratégique russification. Des scores à la soviétique et une campagne électorale axée sur la peur [la stabilité était le principal argument de l’équipe de campagne du candidat absent Bouteflika] et soutenue par une nomenklatura fortunée. Tous les ingrédients d’une soupe russe ont été réunis. Bouteflika va-t-il pouvoir réaliser ce que Poutine a pu faire en Russie ? Avec un état de santé chancelant et un âge avancé, certainement pas. Mais pas de panique : le régime algérien sait inventer les zaïm. Cette russification rampante se poursuivra. A moins qu’une opposition digne de ce nom veuille proposer un autre projet national aux Algériens. D’ici là, le froid sibérien continuera de faire geler la raison algérienne. —Abdou Semmar Publié le 20 avril


AFRIQUE.

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NIGERIA

L’état de terreur doit cesser Boko Haram a installé le pays le plus peuplé du continent dans l’insurrection permanente.

—The Guardian Lagos

C

’est officiel : au Nigeria, la fin de la guerre contre le terrorisme n’est pas pour demain. Les violences qui ont placé le nord du pays en état de siège resurgissent dans la capitale [Abuja] de façon tragique. Le bilan officiel [de l’attentat du 14 avril] s’élève à ce jour à 72 morts et 164 blessés, mais les témoins dressent un tableau plus sanglant encore. La vulnérabilité du Nigeria face à cet interminable bain de sang est révélée au grand jour, et plus personne, pas même au gouvernement, ne peut faire comme si tout était normal. Cela doit cesser.

D

medi a s e ès c ril

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L’Etat doit assumer sa responsabilité et assurer partout et sans délai la sécurité des Nigérians. Les condoléances et les belles paroles de réconfort aux victimes et à leurs proches sont une bonne chose, mais ce que veulent les Nigérians, c’est que ce carnage cesse. Depuis des années, le Nigeria lutte contre une insurrection dans le nord-est du pays et d’autres régions, jusque dans la capitale elle-même. Face à l’ampleur des violences terroristes, on peut douter que l’Etat ait remporté à ce jour la moindre victoire. Parmi les nombreux attentats perpétrés à Abuja, rappelons celui d’août 2011 contre le siège des Nations unies, qui avait fait une trentaine de morts et plus d’une centaine de blessés. En juin de la même année, un attentat contre le siège de la police avait fait de nombreux morts et blessés. Auparavant, c’était une caserne de l’armée qui avait été prise pour cible – les terroristes avaient tué une trentaine de personnes. Alors que le Nigeria baigne dans le sang, on assiste à un phénomène plus déplorable encore avec la politisation de l’insurrection : les responsables qui s’accusent entre eux et enchaînent les discours de condoléances creux et les opérations de relations publiques

Le

Grand

quiz du vin ?

nous font perdre le sens des priorités. Résultat : non seulement la solution au problème nous échappe toujours, mais l’élite dirigeante est visiblement assez dépourvue de scrupules pour chercher à exploiter cette crise, symboliquement et concrètement. Le gouvernement nigérian aura beau s’inscrire en faux contre cela, il est certain que sa gestion de la menace terroriste ne lui vaut guère de félicitations. Et ceux qui désignent le président Goodluck Jonathan comme l’ultime responsable ont raison. Après tout, c’est bien pour protéger le Nigeria et les Nigérians contre ses ennemis intérieurs et extérieurs qu’il a été élu président. Le fait que ses concitoyens du Nord, du Sud, de l’Est et de l’Ouest vivent désormais dans la peur est la preuve de son échec. Une fois encore, le degré de sophistication des méthodes employées par les terroristes, l’audace de leurs opérations à découvert et le niveau de confidentialité dans lequel ils parviennent à opérer, tout cela nous pousse à mettre en cause la stratégie des forces de sécurité nigérianes et

On assiste à la politisation de l’insurrection

Boko Haram, les talibans du Nigeria ●●● Boko Haram : deux mots qui ont le mérite de résumer le programme de l’organisation. Ce néologisme haoussa, la langue la plus parlée dans le nord du pays, signifie “l’Occident est impur”. En 2009 Boko Haram se signale par des attentats meurtriers. En juillet, l’armée lance une opération militaire contre la secte et Mohamed Yusuf est tué. L’Etat nigérian croit avoir décapité le mouvement, mais se trompe lourdement. Depuis, l’organisation s’est radicalisée, semant de nouveau la terreur dans le pays. “L’émergence de Boko Haram traduit la maturation d’impulsions extrémistes ancrées de longue date dans la réalité sociale du Nord”, explique l’analyste Chris Ngwodo dans la revue Think Africa Press. leur détermination dans la lutte. Si le gouvernement n’a pas enregistré que des défaites, ses rares victoires sont annulées par la perte de trop nombreuses vies, aussi bien dans les rangs des forces de sécurité que parmi les civils innocents. Rien n’est plus facile que de rejeter la faute sur Goodluck Jonathan et le gouvernement. Bien sûr, celui-ci peut et doit faire mieux. Les services de renseignements doivent être plus efficaces et apprendre à mieux anticiper. Tous les besoins matériels et non matériels des forces de sécurité doivent être couverts, notamment ceux des

hommes situés en première ligne dans les villes ou les banlieues. Alors que, dans ce pays, la vie ne tient qu’à un fil et que la mort rôde partout sous les couleurs des rebelles et des kamikazes de Boko Haram, il est temps pour chaque Nigérian de s’arrêter et de réfléchir un moment. De penser à la mort de tous ces innocents, de se dire qu’il pourrait être le prochain et que tous, aujourd’hui, nous devons nous protéger les uns les autres. — Publié le 16 avril Lire aussi page 38.

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AFRIQUE

Courrier international — no 1225 du 24 au 30 avril 2014

GUINÉE-BISSAU

↙ Dessin d’Ajubel paru dans El Mundo, Madrid.

Les défis du futur chef de l’Etat Le pays attend fébrilement le nom de son président. L’élu devra relever des défis considérables : dans ce narco-Etat, les cartels et une armée de soudards font la pluie et le beau temps.

de défis pour le futur dirigeant ! Il n’est pas ici particulièrement pertinent de s’attarder sur les longues files d’électeurs que reporters et autres témoins évoquent au sujet des élections législatives qui se tenaient hier en GuinéeBissau. La sérénité qui a caractérisé la journée n’est pas non plus une surprise. Si, sous d’autres cieux, ces éléments auraient été interprétés comme symbolisant l’adhésion du peuple aux valeurs démocratiques, dans le cas de la Guinée-Bissau ils traduisent l’espoir d’un peuple qui veut en finir avec un long cycle de violences et d’extrême pauvreté.

Chantiers. A la limite, les Bissau-

—Guinée Conakry Info Conakry

L

e 13 avril, 750 000 BissauGuinéens sont allés aux urnes pour choisir entre treize candidats à la présidentielle et quinze listes pour les législatives.

Fondant d’immenses espoirs sur ces élections générales, ils se sont puissamment mobilisés, dans la discipline et le calme. Ils voient dans cet acte l’occasion de sortir leur pays du long cycle d’instabilité sociopolitique et de la misère qui le caractérisent tant. Autant

Guinéens n’ont pas besoin de savoir qui a gagné. Quel qu’il soit, ils attendent juste de leur futur président qu’il les aide à oublier les pages sombres de l’histoire de leur pays. Des pages si sombres qu’elles ont été essentiellement caractérisées par des coups d’Etat récurrents et des assassinats politiques à répétition. Le chantier est, ainsi qu’on le voit, si grand qu’on pourrait même plaindre le futur vainqueur de cette élection présidentielle. Car incarner et concentrer sur soi de si grandes attentes, ce n’est pas la meilleure posture qui soit. Surtout quand, au nombre des adversaires à affronter, il y a une hiérarchie militaire qui voudra continuer à tirer les profits du narcotrafic. Pour le prochain président, la tâche est d’autant plus complexe que c’est a priori sur ces mêmes responsables militaires qu’il devra compter quand il sera question de remettre le pays en selle sur le plan sécuritaire. Cette épineuse question est celle sur laquelle tous les dirigeants de ces vingt dernières années ont buté et qui a provoqué leur perte ou leur déchéance.Or, il est justement attendu du président

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Un narco-Etat à la dérive ●●● José Mario Vaz, candidat du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC), a récolté 40,98 % des suffrages au premier tour des élections générales en Guinée-Bissau le 13 avril dernier. Selon les résultats provisoires annoncés par la Commission nationale électorale, il affrontera le 18 mai prochain, au second tour de l’élection présidentielle, l’indépendant Nuno Nabiam, un ingénieur de l’aviation civile proche de l’armée, parvenu à se qualifier avec 25,14 % des voix. “Petit pays, grands problèmes. Telle est la Guinée-Bissau”, résume que les Bissau-Guinéens éliront qu’il réussisse à survivre dans un environnement des plus hostiles. Car il faut que le pays rompe également avec cette espèce de tradition qui veut que les chefs n’aillent presque jamais au bout de leurs mandats. Qu’il cajole ou qu’il gronde, le nouveau président devra réussir à concilier la lutte contre l’image de narco-Etat qui colle à son pays et l’inculcation de la culture de la dévotion du pouvoir par les voies démocratiques. Ce n’est pas évident comme équation. Mais c’est ce que souhaitent les 1 600 000 Bissau-Guinéens et le monde entier. Enfin, parallèlement à ces chantiers de l’ordre de la superstructure du pays, les futures autorités devront nécessairement tenir compte du contexte socioéconomique. La Guinée-Bissau est l’un des pays les plus pauvres au monde. La misère y est perceptible à l’état brut. Les besoins en termes d’éducation, de soins de santé et d’énergie y sont colossaux. La problématique de la jeunesse majoritairement désœuvrée est également un sujet avec lequel le futur président devra composer. Plus globalement, les nouveaux responsables du pays auront à remettre sur pied une économie exsangue ou inexistante. Avec autant de chantiers qui attendent le nouvel élu ! —Boubacar Sanso Barry Publié le 14 avril

le quotidien sénégalais L’Enquête. “Deux éléments caractérisent aujourd’hui la Guinée-Bissau : son armée et le trafic de drogue. Deux éléments que même la plupart [des Guinéens] jugent ombilicalement liés. Plus qu’une institution, l’armée est à la fois l’Etat, la république, le pays et les institutions. Un titre de gloire tiré de la lutte d’indépendance contre les Portugais. Ainsi, l’article 5 de la Constitution ‘exprime (la) reconnaissance éternelle (de la Guinée-Bissau) aux combattants qui, par leur sacrifice volontaire, ont garanti la libération de la patrie du joug étranger, en reconquérant la dignité nationale et le droit de notre peuple à la liberté, au progrès et à la paix’.”

SÉNÉGAL GAMBIE Casamance

Bissau

Archipel des Bijagos

GUINÉEBISSAU GUINÉE

Océan Atlantique 200 km

Superficie : 36 125 km2 (environ la Bretagne) q Population : 1,6 million d’habitants qClassement 2013 selon l’IDH (indice de développement humain) : 176e sur 187 pays q PIB par habitant (en PPA) : 546 dollars (France : 37 675) qCroissance : 3,5 %

SOURCE GUINÉE CONAKRY INFO Conakry, Guinée Site Internet www.guineeconakry.info Ce site d’information a été lancé en 2005. Mis à jour quotidiennement, il se montre très réactif et pertinent sur les sujets qui font l’actualité en Guinée et sur le continent. C’est le titre phare de la jeune presse en ligne de ce pays.

SOURCES : FRANCE DIPLOMATIE, PNUD

22.


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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1225 du 24 au 30 avril 2014

amériques

Etats-Unis. La communauté juive se déchire… La politique d’ouverture sur l’Iran menée par Obama divise les Juifs américains, soucieux de défendre les intérêts d’Israël sans s’opposer franchement à la Maison-Blanche.

↙ Sur la tribune : Tous derrière Israël. Aipac [lobby pro-israélien de droite]. J Street : [lobby pro-israélien progressiste].

Dessin de Kal paru dans The Economist, Londres.

Ses représentants conviennent que l’Aipac n’a jamais demandé un vote immédiat. Pour l’instant, Barack Obama a fait valoir avec succès qu’adopter maintenant de nouvelles sanctions contre Téhéran risquait de faire capoter les négociations sur le nucléaire et de mettre l’Amérique sur le chemin d’une nouvelle guerre. En tenant sa position, le président a fait naître des doutes sur l’efficacité des tactiques de l’Aipac, et même remis en cause son rôle de porte-voix incontesté de l’action en faveur d’Israël à Washington. Selon certaines personnalités juives, les organisations pro-israéliennes n’étaient pas d’accord sur la dose d’agressivité à employer pour faire passer le projet de loi, même si toutes sont en faveur de sanctions supplémentaires. “Nous ne sommes pas là pour nous en prendre au président. Nous sommes là pour nous en prendre à l’Iran”, explique Abraham H. Foxman, président de la Ligue antidiffamation [organisation juive].

l’organisation a également essuyé les tirs de la droite pour ne pas s’être opposée publiquement à la nomination de Chuck Hagel au poste de secrétaire de la Défense alors qu’il avait plusieurs fois critiqué Israël. Mais tout cela n’a pas empêché le lobby de réunir 14 000 sympathisants et d’importants membres de la Maison-Blanche et du Congrès à son assemblée annuelle. Ses responsables affirment qu’ils n’ont jamais collecté autant de fonds : en 2013, ils ont réuni 3,1 milliards de dollars d’aide en faveur d’Israël. Ils ont aussi largement orienté le débat public sur le programme nucléaire iranien. Mais, dans son empressement à faire voter le projet de loi, l’Aipac est peutêtre allé trop loin. Un autre incident révélateur quoique de moindre envergure s’est produit fin janvier : un groupe de personnalités juives de gauche a adressé une lettre au maire de New York, Bill de Blasio, lui reprochant d’avoir pris la parole lors d’une réunion privée de l’Aipac, ce qui, selon eux, fait de lui un partisan “du gouvernement intransigeant d’Israël et de la droite qui le soutient”. Le problème est que la campagne agressive de l’Aipac pour des sanctions contre l’Iran a donné de cette organisation l’image d’un allié de Benyamin Nétanyahou et d’un adversaire de Barack Obama. J. Street, une organisation [juive de gauche] pro-israélienne mais partisane du compromis [avec les Palestiniens], a vigoureusement fait pression contre le projet de loi, ce qui met en évidence des points de vue divergents au sein du lobby pro-Israël. “Il y a davantage de complexité dans la façon dont la communauté juive américaine participe au débat”, commente le député du Vermont, le démocrate Peter Welch. “Certains veulent des sanctions, tandis que d’autres soutiennent la Maison-Blanche.” Même les efforts de l’Aipac pour soutenir le président ont été contrariés. Le lobby juif avait de fortes réserves quant à la nomination de M. Hagel, et certains de ses responsables s’en sont ouverts en privé aux parlementaires. Mais l’Aipac ne s’y est pas opposé publiquement, en partie parce que des membres de la Maison-Blanche disaient que le président ne le tolérerait pas. —Mark Landler Publié le 4 février

CAI-NYTS

La campagne agressive de l’Aipac a brouillé l’image de l’organisation

—The New York Times (extraits) New York

L

e dernier bras de fer important perdu par le lobby pro-Israël le plus puissant des Etats-Unis face à la Maison-Blanche s’est soldé par l’agrément du président Ronald Reagan pour la vente d’avions de surveillance Awacs à l’Arabie Saoudite [1981]. Après cela,

l’American Israel Public Affaires Committee (Aipac, Comité américain pour les affaires publiques israéliennes) a engrangé une quantité impressionnante de victoires en faveur d’Israël grâce à un réseau solide de citoyens acquis à sa cause et à une base fournie de donateurs. Les projets de loi [pro-israéliens] se sont succédé devant le Congrès, et ils ont généralement été adoptés à l’unanimité.

Mais aujourd’hui l’Aipac se trouve à nouveau engagé dans une confrontation très ouverte avec la Maison-Blanche. Sa grande priorité – faire adopter un projet de loi prévoyant de nouvelles sanctions contre l’Iran – s’est heurtée à la résistance opiniâtre du président Barack Obama et l’organisation a dû cesser de faire pression sur les sénateurs démocrates, ce qui équivaut à une retraite tacite.

Le sénateur du Connecticut, Richard Blumenthal, fervent défenseur d’Israël, dit aujourd’hui que le Sénat doit attendre avant de se prononcer afin de donner à M. Obama le temps de faire jouer la diplomatie. “Il y a eu un changement indéniable dans la conception de la sécurité de la nation, précise M. Blumenthal. Je vois l’émotion, la résistance, l’aversion du public pour toute forme d’engagement militaire des Etats-Unis.” Fin janvier, 70 élus démocrates au Congrès ont écrit à Barack Obama pour exprimer leur soutien à ses efforts diplomatiques et leur opposition à de nouvelles sanctions. L’ancienne secrétaire d’Etat Hillary Rodham Clinton a joint sa voix à celles qui demandaient qu’aucune loi ne soit adoptée. Les principaux initiateurs du projet de loi affirment cependant qu’ils n’ont pas battu en retraite et certains collaborateurs parlementaires préviennent que la tactique musclée de la MaisonBlanche pourrait bien se retourner contre elle. Mais le dossier iranien n’est pas le seul à donner des maux de tête à l’Aipac. Au début de l’année,


AMÉRIQUES.

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↙ Dessin de Tiounine paru dans Kommersant, Moscou. la communauté juive américaine pour son soutien à la Palestine, les attaques les plus dures sont venues des faucons de la communauté propalestinienne. Quand, en 2012, Asali a été photographié avec l’ambassadeur d’Israël lors de la fête nationale israélienne, les militants propalestiniens Susan Abulhawa et Sa’ed Atshan ont considéré que sa présence à la cérémonie “équivalait à danser sur les tombes [des Palestiniens]”. Asali a répliqué qu’il y avait des années que l’ATFP travaillait ouvertement avec divers groupes, dont le gouvernement israélien, pour faire avancer la cause palestinienne.

Apologie du sionisme. Quand

… Les Arabes américains aussi Les organisations propalestiniennes aux Etats-Unis s’affrontent sur la politique à adopter à l’égard du conflit israélo-arabe. —Your Middle East Stockholm

T

he New York Times a publié récemment un article à la une sur les tensions existant au sein de l’American Israel Public Affairs Committee (Aipac, lire ci-contre). Or des désaccords similaires quoique moins visibles ont éclaté au sein de la communauté arabe propalestinienne. Fondée en 2003, au cœur de la deuxième Intifada, l’American Task Force on Palestine (ATFP) est un groupe de pression qui plaide pour la création d’un Etat palestinien aux côtés d’Israël. “La réputation qu’avaient les Palestiniens à l’époque n’était pas tellement éloignée de celle de Ben Laden”, se souvient son président, le Dr Ziad Asali, qui travaille à temps plein et bénévolement pour l’association. Quelques années plus tard seulement, l’ATFP était entendue au plus haut niveau à Washington, et par les deux partis [républicain et démocrate]. C’est la secrétaire d’Etat républicaine Condoleezza Rice qui tint le discours principal lors de son gala annuel de 2006, et c’est Hillary Clinton, sa remplaçante démocrate, qui prit la parole lors du gala de 2010. “Les premières années, reconnaît Ziad Asali, nous

n’avions ni argent ni voix” – deux des moyens d’influencer la politique nationale généralement considérés comme les plus importants.

Modération. L’ATFP a surmonté son statut de petit joueur et fini par conquérir l’élite de Washington par sa modération et sa discrétion. “Ils sont parvenus à obtenir des soutiens durables sous le gouvernement républicain comme sous le gouvernement démocrate, explique un membre de l’administration Obama. Ils ont accès à des gens assez haut placés, ils peuvent faire passer des messages, travailler discrètement avec le Congrès, ils ne recherchent pas l’attention médiatique, on leur fait confiance et ils s’efforcent d’œuvrer en coulisses.” Quand le financement [américain] de l’Autorité palestinienne, le plus gros employeur de Cisjordanie, s’est retrouvé menacé, l’ATFP a convaincu le Congrès de son importance. Même si l’ATFP s’est attiré les critiques de la droite de

“Non, nous ne soutenons pas le boycott d’Israël… Nous avons des relations avec Israël”

l’Autorité palestinienne a demandé unilatéralement le statut d’Etat membre de l’ONU, l’ATFP est demeurée neutre parce qu’elle pensait que cette demande ne changerait pas grand-chose sur le terrain. Cette position en a fait enrager plus d’un. Contrairement à l’ATFP, “Boycott Divestment and Sanctions” (“Boycott, désinvestissement et sanctions”, BDS) est un mouvement de base qui agit dans tout le pays [appelant au boycott d’Israël]. Né d’un appel lancé par la société civile palestinienne en 2005, il s’est répandu dans le monde entier, y compris aux Etats-Unis. Il a publié des articles d’opinion dans les journaux les plus influents. Il a obtenu entre autres que l’American Studies Association [qui se consacre au développement de l’étude de la culture et de l’histoire américaines] boycotte Israël en 2013 et que le légendaire joueur de basket-ball Kareem Abdul-Jabar annule la tournée qu’il devait faire en Israël en 2011. Toutefois, beaucoup ne sont pas d’accord avec l’idéologie du BDS, en particulier Mahmoud Abbas, le président palestinien, qui a provoqué la fureur des purs et durs en déclarant : “Non, nous ne soutenons pas le boycott d’Israël… Nous avons des relations avec Israël. Nous pratiquons la reconnaissance mutuelle.” De plus, pour la plupart des décideurs de Washington, démocrates comme républicains, boycotter l’ensemble d’Israël comme le prône le BDS, et pas seulement les colonies, est une position extrémiste qui fait obstacle à la conclusion d’un accord de paix. Les divergences idéologiques entre les deux mouvements palestiniens dégénèrent fréquemment en violentes querelles personnelles.

Ali Abunimah, l’un des partisans les plus acharnés du BDS, s’en est pris à Hussein Ibish, l’un des responsables de l’ATFP, sur Twitter : “Comment Hussein Ibish est-il passé de la défense des droits des Palestiniens à l’apologie du sionisme ?” Pour ne pas être en reste, Ibish a répondu : “Pitoyable de constater qu’@AliAbunimah a versé dans la haine totalitaire à l’égard de toute opinion divergente.” Le fossé existant au sein de la communauté palestinienne américaine va probablement se creuser. La diaspora palestinienne aura un rôle essentiel à jouer sur certaines questions sensibles, comme le droit au retour [des réfugiés palestiniens en Israël]. Les Palestiniens du monde couvriront-ils le président Abbas si, pour parvenir enfin à la paix, il fait des compromis sur les réfugiés en échange de concessions israéliennes sur Jérusalem et sur les frontières ? —Aaron Magid Publié le 1er avril

John Kerry, le combattant solitaire Dans ses démarches pour régler les conflits au Moyen-Orient, le secrétaire d’Etat américain souffre du manque d’appui d’Obama. —An-Nahar (extraits) Beyrouth

J

ohn Kerry avait l’air épuisé et découragé. Il essayait du mieux qu’il pouvait de ne pas perdre espoir face à la pluie de critiques acerbes dont l’accablaient les membres de la commission des Affaires étrangères [du Sénat américain], républicains aussi bien que démocrates. Sur une photo du New York Times, prise au moment où il était auditionné devant cette instance, on le voit les yeux fermés et se tenant la tête de sa main droite. Cette photo en dit long sur l’état dans lequel il se trouve face à la virulence des attaques qu’il subit. Personne ne nie l’énergie que cet homme de 70 ans a déployée pour

“Rappelez-moi quand vous aurez sérieusement l’intention de faire la paix !” ressusciter le processus de paix israélo-palestinien, pour organiser la conférence de Genève 2 sur la Syrie et pour mener les négociations sur le programme nucléaire de l’Iran. Quel contraste avec celle qui l’a précédé à son poste, Hillary Clinton ! Elle évitait de s’engager dans ce genre de dossiers compliqués qui ne pouvaient que lui attirer des ennuis sur la scène politique intérieure et hypothéquer ses chances de présidentiable. Kerry n’est pas prisonnier de ce type de considérations. The New York Times a établi un parallèle avec James Baker, qui fut secrétaire d’Etat sous la présidence de George Bush père. Il avait connu le même sentiment d’abattement face à la politique de colonisation du gouvernement israélien de l’époque de Yitzhak Shamir. Baker avait alors menacé de se retirer et avait dit aux Israéliens : “Rappelez-moi quand vous aurez sérieusement l’intention de faire la paix !” La différence entre les deux hommes réside dans le fait que Baker avait l’appui sans faille du président George Bush père, tandis que Kerry ne trouve pas de soutien comparable auprès du président Obama. Récemment, le sénateur [républicain] John McCain a été particulièrement blessant en accusant Kerry d’être comptable de trois défaites : l’échec des négociations de Genève 2 [sur la Syrie], l’échec des négociations [israélopalestiniennes] et l’échec des négociations avec l’Iran. Toutefois, Zbigniew Brzezinski [conseiller à la sécurité nationale sous la présidence de Carter, de 1977 à 1981] a publié avec d’autres anciens responsables politiques américains une lettre de soutien aux efforts de Kerry, en lui demandant de prendre des positions fermes contre la colonisation et de dénoncer les manœuvres dilatoires d’Israël. La lettre était intitulée “Sois ferme, John Kerry”. Mais Obama est-il capable d’être ferme ? Jusqu’à preuve du contraire, John Kerry – ferme ou pas – demeure un homme seul. —Hicham Melhem

Publié le 10 avril


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AMÉRIQUES

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↙ Dessin de Santamarina paru dans El País, Madrid.

HAÏTI

Le vétiver parfume le monde L’essence de cette plante, qui entre dans la composition des parfums de luxe, est l’un des principaux produits d’exportation haïtiens. Une industrie prometteuse.

Blanchard, pour qui “le vétiver est un cadeau du ciel”. Dans la presqu’île du Sud, où on le trouve exclusivement, près de 15 000 hectares sont plantés de vétiver. La fi lière fait vivre 50 000 familles, fait savoir JeanPierre Blanchard, dont l’entreprise a exporté l’an passé 95 % de sa production, soit 172 drums [fûts en métal de 216 litres] de vétiver et 155 drums d’amerris. Face à d’immenses chaudières alimentées par la combustion journalière de 40 à 50 tonnes de déchets de papier et de carton, ce diplômé de l’université polytechnique de Delft, aux PaysBas, résume : “Tu es dans un pays où tu dois suppléer l’Etat.” JeanPierre Blanchard n’attend rien des services publics ni pour l’eau ni pour l’énergie. “L’usine tourne vingt-quatre heures sur vingt-quatre et on ne peut pas compter sur la Direction nationale de l’eau et de

Dans la presqu’île du Sud, la filière fait vivre 50 000 familles

—Le Nouvelliste Port-au-Prince

P

lace Vendôme à Paris et ailleurs dans le monde, les grands parfumeurs offrent des fragrances exceptionnelles à leurs clients. Dans beaucoup de flacons haut de gamme, Haïti est là. De Cannes à Hollywood, ce pays colle à la peau de M. Tout-le-Monde, de la star, de l’égérie de grande marque, grâce à un fi xateur : le vétiver. La particularité chimique de ce produit fait son succès. Haïti est

le premier pays exportateur de vétiver dans le monde en quantité et en qualité, devant l’Indonésie et la Chine, confie l’industriel Jean-Pierre Blanchard, patron de la Carribean Flavors and Fragrances, l’une des plus importantes entreprises haïtiennes spécialisées dans la production d’huiles essentielles. “Depuis un certain temps, le vétiver est le second produit que nous exportons, avec 60 tonnes par an, à raison de 150 000 dollars la tonne. Le vétiver vient après le café et devant la mangue”, explique Jean-Pierre

l’assainissement (Dinepa) pour l’eau”, indique celui qui a installé dans son usine, reconvertie fin 1979, trois génératrices de 350 kilowatts qui fonctionnent en alternance. “Avec des charges aussi lourdes, ce n’est pas facile de produire. L’énergie constitue un poids immense dans la production. Elle plombe beaucoup d’entreprises, contraintes parfois à la fermeture”, explique l’industriel. Le vétiver étant un produit emblématique d’Haïti, “une entreprise qui produit, exporte et ramène des devises dans le pays devrait recevoir un traitement différent”, plaide Jean-Pierre Blanchard, dont l’entreprise a reçu une distinction de la chambre de commerce et d’industrie le 7 décembre. Pour lui, le choix des planteurs de vétiver du Sud de créer des coopératives a été très utile. Cela a permis de définir le prix de base

à partir de la plantation. Et l’on obtient plus facilement un vétiver frais, dont le rendement est plus important. A ces coopératives, on verse une “prime de rendement”, confie l’industriel. Georges Edouard Elie, de la société Unikode, mise gros, lui aussi, sur les coopératives de planteurs de vétiver. “Nous avons introduit le système de coopérative dans cinq districts”, indique-t-il, fier de l’écocertification, de la traçabilité du vétiver transformé dans son usine. “C’est dû au partenariat établi avec les coopératives. On peut effectuer la géolocalisation des parcelles pour s’assurer de la maturité du vétiver avant de le récolter”, explique cette tête pensante d’Unikode – qui fait fonctionner 2 usines, emploie 50 personnes directement et 6 000 indirectement. Georges Edouard Elie, qui veut qu’Haïti continue d’être une référence mondiale en la matière, espère une augmentation des capacités de production de la filière. L’homme d’affaires plaide en faveur de l’aménagement de “routes de pénétration vers les plantations”. De telles mesures faciliteraient la vie de tout le monde. Gabriel Réginald, producteur, spéculateur de vétiver, responsable de la coopérative de SaintHilaire, 6e section communale de Boulmier, va plus loin. Il souhaite la défi nition de stratégies permettant de libérer le potentiel des agriculteurs. “C’est avec peine et misère que l’on achemine le vétiver à l’usine. Parfois, on le transporte à dos de mulet”, explique le responsable de cette coopérative de 10 membres, tous propriétaires de plantations. L’agronome Pierre Léger, l’un des pontes de la filière vétiver, qui affi rme avoir monté bien avant tout le monde des coopératives de planteurs, mise sur la répartition de la richesse générée. “Il faut créer de la richesse pour tous”, souligne-t-il. Il dit avoir vérifié, après l’incendie d’une partie de son usine aux Cayes récemment, que la population était attachée à cette entreprise. “Des gens sont

La clé du succès pour les planteurs ? Un système de coopératives venus de Miami, des Cayes, de Port-au-Prince pour prendre part à la réparation de l’usine. Quatre jours après, on a repris nos activités à 70 %, et à 100 % quatre jours plus tard. Quand j’ai voulu payer, les gens se sont sentis insultés, car l’usine est l’usine du peuple gérée par Léger”, témoigne le propriétaire. L’usine Agri-Supply CO. SA Frager donne du travail à 27 000 familles dans le Sud, soutient Pierre Léger, ému face à ces gens qui considèrent ces installations comme leur patrimoine. D’un autre côté, l’industriel table sur une augmentation du volume d’exportation d’Haïti. Actuellement, le pays représente 50 % des exportations sur le marché international, avec 60 tonnes. D’ici à 2015, elles pourraient atteindre 85 tonnes, estime Pierre Léger. En 2012, Haïti a exporté 73  963  kilos d’huiles essentielles de vétiver pour 8,12 millions d’euros, selon des données collectées par le ministère du Commerce et de l’Industrie. La France est le plus gros importateur (5 millions d’euros d’achats pour cette période), loin devant les EtatsUnis (1,4 million d’euros), l’Espagne (880 000 euros) et la Suisse (313 000 euros). Et tout indique qu’Haïti continuera à dominer ce marché. Mais, curieusement, ce pays, qui ne s’est pas encore défini à partir d’un produit, comme Cuba par son cigare, ne sait pas grand-chose de son vétiver, qui colle à la peau des amateurs de parfums d’ailleurs. Et d’ici aussi. —Alphonse Roberson Publié le 4 avril

Retrouvez sur Télématin la chronique de Marie Mamgioglou sur le vétiver à Haïti dans l’émission de William Leymergie, vendredi 25 avril à 7 h 38 et 8 h 45.

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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

asie

Vietnam. Fastfood contre cuisine de rue Les grandes chaînes occidentales attirent la jeunesse branchée qui veut consommer. Mais les produits locaux gardent des atouts : leur faible prix et une identité marquée.

—The Straits Times Singapour

U

n petit déjeuner anglais servi à The Kafe coûte 80 000 dongs [2,70 euros], soit plus du double d’un bol de pho [soupe vietnamienne] vendu sur le trottoir à un pâté de maisons de là. Le menu, préparé par un chef australien, comprend entre autres des pancakes à la banane accompagnés d’un coulis au vin chaud. Malgré ce prix, ce samedi aprèsmidi, toutes les tables sont occupées. On se croirait à Brooklyn ou à Bangkok, mais le café est situé

dans la rue Diên Biên Phu, à Hanoï. Les restaurants branchés sont devenus un phénomène de mode au Vietnam. Les jeunes citadins de la classe moyenne, pour qui la cuisine étrangère est plus accessible qu’auparavant, sont impatients d’y goûter. Les clients de The Kafe bavardent autour d’un latte dans un décor naturel, presque minimaliste. Ouvert l’an dernier, c’est un lieu qu’il est bon de signaler avoir visité sur sa page Facebook et où il est de mise de prendre un selfie avec des copains ou devant une brioche toastée. Il y a un mois, à Hô Chi Minh-Ville,

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↙ Dessin de Falco, Cuba. le premier McDonald’s du pays a servi 20 000 clients durant les deux jours qui ont suivi son ouverture. “La nouvelle génération de la classe moyenne – les jeunes de 18 à 24 ans – est friande de nouveautés. Pas seulement de fast-food. Elle se précipite sur tous les produits qui s’adressent à elle, pour être vue, se faire son opinion et la partager”, explique Chi Anh Dao, une trentenaire diplômée de l’Université nationale de Singapour qui tient un blog sur la cuisine et a ouvert The Kafe en août dernier.

Facteur de prestige. AnheuserBusch InBev, le plus grand brasseur du monde, doit s’implanter au Vietnam cette année. Et le glacier Dairy Queen, qui vient d’inaugurer son premier magasin, projette d’en ouvrir soixante au cours des cinq prochaines années. Si ces tendances alimentaires reflètent la nouvelle mentalité, éclectique et ouverte sur le monde, des jeunes Vietnamiens, elles ne sont pas les seules à témoigner du récent boom de la consommation. Selon GfK Asia, un cabinet d’études de marché installé à Singapour, les ventes de smartphones au Vietnam ont augmenté de 156 % l’an dernier. De même, au cours du premier semestre 2013, plus de 206 000 tablettes ont été écoulées pour un montant de 67 millions d’euros – un bond de 233 % par rapport à la même période de l’année précédente. Par ailleurs, dans ce pays où les cartes de crédit sont encore relativement peu utilisées, il semble que 9,5 millions d’habitants soient prêts à en acquérir une, si l’on en croit une étude réalisée par Visa Card. Comme le souligne Jonathan London, professeur à l’université de Hong Kong, le Vietnam a été isolé pendant des décennies et son peuple a passé “la majeure partie du XXe siècle dans le dénuement”. La guerre du Vietnam, qui a dévasté le pays de 1959 à 1975, avait été précédée par des années de guérilla contre les colons français, puis contre les envahisseurs japonais. Le gouvernement communiste vietnamien ne s’est ouvert à l’économie de marché qu’à partir de 1986. Mais la stabilité et la croissance économique soutenue dont le pays a bénéficié depuis lors ont donné naissance à une classe moyenne qui dispose désormais d’un large éventail de choix. Les réseaux sociaux ont joué un rôle essentiel dans cette évolution. “Le Vietnam est l’un des pays au

Les réseaux sociaux ont joué un rôle essentiel dans cette évolution monde où Facebook a connu le développement le plus rapide”, observe Anh Minh Do, le rédacteur en chef du blog Tech in Asia, installé à Hanoï. “Il y a sept mois, ce réseau comptait 13 millions d’utilisateurs dans le pays, aujourd’hui il en recense 20 millions.” Selon lui, acheter des produits de marques internationales est un “facteur de prestige” pour les consommateurs. “Les Vietnamiens sont particulièrement avides de produits occidentaux. Ils font davantage confiance aux marques étrangères qu’aux marques locales”, dit-il. L’arrivée de McDonald’s et sa popularité semblent entériner le rapprochement du Vietnam avec les Etats-Unis, trente-neuf ans après la fin de la guerre symbolisée par une scène qui a marqué l’échec de la superpuissance : l’évacuation qui s’est déroulée le 29 avril 1975 dans la même ville, les hélicoptères décollant du toit de l’ambassade américaine. McDonald’s projette d’ouvrir cent restaurants dans le pays au cours des dix prochaines années. Un panneau annonçant l’ouverture de son deuxième restaurant, sur la rue très animée de Pham Ngu Lao, à Hanoï, a servi d’arrière-plan à de nombreux selfies pendant la fête du Têt, le nouvel an vietnamien, en février dernier.

Limites. Burger King a ouvert son premier restaurant à Hô Chi Minh-Ville en décembre 2011 et en compte aujourd’hui vingt-neuf. Starbucks a inauguré son premier café en février 2013 dans la même ville, qui en compte trois aujourd’hui. Leur ouverture a été soigneusement programmée pour ne pas porter atteinte à la production de café vietnamienne. Cette politique témoigne des limites de l’implantation d’enseignes étrangères au Vietnam du fait de la forte identité de la culture culinaire locale. Les grandes enseignes mondiales sont d’ailleurs loin d’occuper tout le terrain. Les affaires d’entreprises locales comme The Kafe et la chaîne de restaurants Wrap and Roll – qui sert des plats de qualité dans un décor branché et à des prix raisonnables – marchent également très

bien. Et les pho fumants offerts sur le trottoir restent bon marché tout en étant servis encore plus vite qu’un Bic Mac qui se vend 2 euros. “Quand Burger King est arrivé, il y a eu affluence, mais, quelques mois après, le restaurant était plutôt vide. L’enthousiasme est généralement de courte durée. Je pense que, face à la cuisine de rue, qui est plus abordable, les fast-foods occidentaux ne vont pas avoir la partie facile”, commente la propriétaire de The Kafe. Pour le chef canadien Cameron Stauch, qui vit à Hanoï, le fast-food à l’occidentale sera probablement réservé à des événements particuliers. “L’euphorie actuelle est due à la nouveauté. Les prix restent élevés. Les familles iront manger chez McDonald’s et Burger King pour fêter des événements particuliers. Je ne pense pas que le fast-food marche si bien. Les fondations de la culture culinaire locale sont trop solides pour pouvoir être ébranlées.” —Nirmal Ghosh Publié le 9 mars

L’appel de l’étranger Les jeunes Vietnamiens sont de plus en plus nombreux à quitter leur pays pour suivre des études supérieures ailleurs. Un phénomène mondial, mais qui a des implications importantes dans un pays en pleine croissance comme le Vietnam, estime le magazine Southeast Asia Globe. Ainsi, si plus de 98 000 étudiants sont partis à l’étranger en 2010-2011, ce chiffre est passé à 106 104 l’année suivante. “Cela signifierait, selon le ministère des Finances vietnamien, que des milliards de dollars quittent le pays chaque année pour couvrir leurs frais d’éducation à l’étranger”, rapporte le magazine. A cette fuite des capitaux s’ajoute une fuite des cerveaux, avec le départ parfois sans retour des jeunes les plus talentueux, poursuit le journal.


ASIE.

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↙ Zhou Yongkang, dessin de Badiucao paru dans China Digital Times, Berkeley.

CHINE —Radio Free Asia Hong Kong

C

es derniers jours, deux informations données par la presse chinoise étaient particulièrement intéressantes. Le 12 avril, l’hebdomadaire Nandu Zhoukan publiait dans ses colonnes un article intitulé : “Cinq cents jours après la fin de leurs fonctions, à quoi s’occupent les anciens membres du Comité permanent du Bureau politique issu du XVIIe Congrès du Parti ?” Il y était question bien sûr de Hu Jintao, Wen Jiabao, Wu Bangguo, Li Changchun, He Guoqiang et Jia Qinglin [les anciens dirigeants], mais le nom de Zhou Yongkang [ancien responsable des questions de sécurité au Comité permanent, qui fait l’objet d’une procédure pour corruption, voir le portrait ci-dessous] n’était pas cité. Pour le lecteur, cela signifiait implicitement que le sort de Zhou Yongkang a été réglé en interne et qu’il ne fait déjà plus partie des gens fréquentables.

Tuer le tigre ou périr sous ses crocs Depuis l’affaire Bo Xilai se profile la question de savoir si son mentor, l’ancien tsar de la sécurité Zhou Yongkang, doit être poursuivi pénalement.

Eviter la lumière. La veille, le 11 avril, sur le site d’informations économiques Caixin, on pouvait lire un article au sujet de l’affaire Liu Han, où il était question du fils de Zhou Yongkang, Zhou Bin [Liu Han est un milliardaire sichuanais, actuellement en procès pour corruption, voir CI n° 1220]. On y apprenait notamment que le père de Zhou Bin avait interdit à son fils de “faire des vagues” au Sichuan tant que lui-même était en fonctions dans cette province. C’était une manière de dédouaner Zhou Yongkang et une façon détournée de dire que son cas ne devait pas être soumis à la justice ni faire l’objet d’une procédure publique. Il existe un consensus au sein des hautes sphères du Parti communiste chinois sur la nécessité de remettre au pas Zhou Yongkang, mais les opinions divergent sur les moyens à employer et sur l’étendue des sanctions. En particulier, faut-il ou non rendre l’affaire publique et nommer expressément Zhou ? Faut-il le remettre à la justice et exercer contre lui une action pénale ? Les dirigeants ne sont pas d’accord entre eux sur ces questions. Le clan Xi Jinping est partisan de juger publiquement Zhou Yongkang et d’en finir avec la règle tacite qui veut que les membres

du Comité permanent soient exonérés de toute poursuite pénale. L’autre clan, autour de [l’ancien secrétaire général du Parti] Jiang Zemin, considère quant à lui qu’il est possible de gérer en interne le cas de Zhou Yongkang et qu’il n’est pas souhaitable que son procès soit public, car ce serait trop dommageable pour l’image du Parti. Ces personnes avancent comme argument que le cas de Zhou Yongkang est différent de celui de Bo Xilai. Le procès de ce dernier [en 2013] a sérieusement écorné l’image du Parti, mais il n’y avait pas d’autre solution. En se réfugiant au consulat des Etats-Unis, Wang Lijun [ancien

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chef de la police de Chongqing] avait fait éclater au grand jour l’affaire Bo Xilai, que les autorités n’avaient alors pu étouffer. La situation de Zhou Yongkang n’est pas la même. Ce dernier devait de toute façon prendre sa retraite lors du XVIIIe Congrès ; de plus, il n’était pas sous la lumière des projecteurs autant que Bo Xilai. Il apparaissait donc normal que Zhou Yongkang s’efface de la scène politique après

Il est tout à fait possible de régler en interne son problème

le XVIIIe Congrès. Autrement dit, il est tout à fait possible de régler en interne son problème, sans le divulguer à l’extérieur. En revanche, si Zhou Yongkang était traîné devant les tribunaux, un procès à huis clos serait inenvisageable compte tenu du précédent posé par Bo Xilai  ; il faudrait forcément permettre le suivi en direct de l’audience sur les microblogs et accorder un droit de réponse complet à Zhou Yongkang. Les autorités auraient bien du mal à trouver un chef d’accusation adéquat à quelqu’un comme lui qui a passé tant de temps dans l’exercice de ses fonctions et qui adirigé tant de services soumis à la loi du secret. Il serait bien difficile d’éviter que son procès ne tourne à celui de l’ensemble du Parti communiste, et le verdict causerait au PCC des dégâts sans précédent en termes d’image. De plus, qui sait si Zhou Yongkang adopterait une attitude conciliante ? Que faire si jamais il refusait de coopérer et s’il refusait de reconnaître sa culpabilité ? Pire encore, on n’ose imaginer ce qui se passerait si, n’ayant plus rien à perdre, il procédait à un grand déballage. Les personnes opposées à l’ouverture d’une procédure publique contre Zhou Yongkang le sont bien sûr surtout parce qu’elles craignent d’être menacées à leur tour le jour où la règle tacite de l’immunité des membres du Comité permanent sera levée. La chute de Zhou Yongkang relève normalement du domaine politique. Néanmoins, si Xi Jinping invoquait un motif politique pour régler son compte à Zhou Yongkang – par exemple en l’accusant d’avoir cherché à s’emparer du pouvoir à la tête du Parti et de l’Etat –, il ne créerait pas de menace pour les membres actuels ou anciens du Comité permanent. Cependant, aujourd’hui, il n’est plus trop possible [contrairement à la période maoïste] d’invoquer des chefs d’accusation politiques tels que la “tentative d’usurpation du pouvoir”, c’est pourquoi Xi Jinping est contraint d’utiliser des armes économiques, comme la lutte anticorruption. De plus, si Xi Jinping et ses soutiens montent en épingle l’affaire Zhou Yongkang, c’est aussi pour renforcer leur propre pouvoir et dissuader d’éventuels dissidents. De fait, cela fait planer une menace sur les autres membres importants du Parti, d’où leur

refus collectif de ce type d’action. Dans l’état actuel des choses, les deux clans semblent être arrivés à un compromis. Cependant, il est un point qu’il me faut absolument souligner : ce compromis, qui n’est pas fiable, est forcément provisoire. En effet, le clan Xi Jinping s’est clairement positionné pour un procès public de Zhou Yongkang ; flèche lancée ne revient jamais… Désormais, il est impossible de faire machine arrière sous peine de se discréditer complètement. Qui ne parvient à tuer le tigre a toutes les chances de périr sous ses crocs ! Aussi Xi Jinping et ses soutiens vont-ils certainement chercher d’autres occasions pour enfoncer le clou. L’autre clan ne doit pas être rassuré par le compromis actuel. Il leur faut absolument saisir l’occasion d’affaiblir le pouvoir de Xi Jinping, ou du moins de se débarrasser de la garde rapprochée du “souverain” en prenant l’ascendant sur la commission disciplinaire centrale dirigée par Wang Qishan. On voit donc que cette lutte de palais n’est pas terminée. Il va y avoir du spectacle ! —Hu Ping* Publié le 14 avril * Rédacteur en chef du magazine dissident Beijing zhi Chun, basé à New York.

Portrait ZHOU YONGKANG Né en 1942 au Jiangsu, dans l’est de la Chine, Zhou Yongkang a fait une carrière politique fondée sur l’appareil lié à l’industrie du pétrole. Membre du Parti communiste chinois depuis 1964, il sort diplômé de l’Institut du pétrole de Pékin, puis prend des fonctions de responsabilité comme cadre du Parti dans cette industrie au Liaoning (nord-est de la Chine). Vice-ministre du pétrole de 1985 à 1988, il est ensuite à la tête de la China National Petroleum and Natural Gas Corporation jusqu’en 1998. Secrétaire du comité du Parti de la province du Sichuan (Sud-Ouest) de 1999 à 2002, il devient membre du Bureau politique en 2002 et prend en charge les questions de police et de justice. Il est membre du Comité permanent de 2007 à 2013.


I.

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D'UN CONTINENT À L'AUTRE

Belgique. Bart De Wever au pays des tulipes Le leader de la N-VA était l’invité principal d’un débat à Amsterdam. Son discours tend à se faire plus explicite devant un public hollandais.

↙ Dessin de Gaëlle Grisard pour Courrier international.

Boot – et de l’eurodéputé libéral Derk-Jan Eppink. Enfin, débattre, c’est un grand mot parce qu’il s’avère bien vite qu’il n’y aura pas beaucoup de répartie. Le ton est donné dès la première question. Se sent-il plus proche de Pim Fortuyn ou de Rita Verdonk, deux politiciens néerlandais populistes et classés très à droite, la seconde ayant gagné le surnom de “la Rita de fer” ? Bart De Wever fronce les sourcils. “Bien entendu, nous sommes deux peuples séparés par une seule et même langue. On comprend ce que dit l’autre mais on ne se comprend pas toujours. Comme vous avez entendu le mot nationalisme, je ne vous en veux pas d’avoir pensé à ces politiciens populistes de droite. Des gens qui utilisent le nationalisme pour se servir des peurs de l’électorat. La peur de l’islam, la peur de l’Europe, etc. Mais dans mon pays, la situation est différente. Le choix que nous faisons, c’est celui de donner une structure politique appropriée à notre propre démocratie. C’est une forme de nationalisme qui n’a rien à voir avec celui de Fortuyn ou de Verdonck.”

Normal. Il ajoute : “Je n’y peux

Meilleure réponse obtenue : “Bart de qui ? C’est ce politicien flamand qui était si gros avant ?”

—De Morgen Bruxelles (extraits)

B

ourgmestre d’Anvers, homme fort de la Nouvelle-Alliance flamande, cible favorite des gauchistes flamands et ancien vainqueur du jeu De Slimste mens ter wereld. C’est ainsi que Bart De Wever est présenté au public en tant qu’invité principal de l’émission de débats De Volkskrant op Zondag au Rode Hoed d’Amsterdam, une salle bien connue située sur la ceinture de canaux de la ville. Introduction un peu superficielle et même erronée : Bart De

Libéral. Si Bart De Wever est Wever n’est jamais sorti vainqueur au Slimste mens. Il a beau être le roi des médias chez nous, il a clairement encore du chemin à faire aux Pays-Bas. Auprès des journalistes et de ses fans politiques mais encore plus auprès de l’homme de la rue. A deux pas de là, juste à côté de la maison d’Anne Frank, il faut vraiment se donner du mal pour trouver quelqu’un qui a déjà entendu parler de lui.

au Rode Hoed, c’est à l’invitation de [l’ancien commissaire européen] Frits Bolkestein. Ce libéral néerlandais (VVD) avait créé la surprise en janvier dernier en venant prononcer le discours d’ouverture du congrès de la N-VA. Bart De Wever lui rend en quelque sorte la politesse en venant débattre de la Belgique et de l’Europe en compagnie de deux économistes néerlandais – Barbara Baarsma et Arnoud

rien si je vis en Belgique. Si je faisais de la politique aux Pays-Bas, je serais probablement au VVD. Il n’y a rien que je souhaite davantage au monde que de vivre dans un pays normal, où je pourrais fonctionner comme un politicien normal.” Même si, au même moment, Ajax Amsterdam est en train de jouer contre ADO Den Haag et pourrait être sacré champion à l’issue de la rencontre, quelque deux cents spectateurs ont fait le déplacement. Bart De Wever a un incontestable talent d’orateur. Il est étonnamment détendu et parvient à faire rire toute la salle à plusieurs reprises. Visiblement, cela lui fait du bien d’avoir pour une fois l’occasion de sortir de son bocal. Il parle de manière décomplexée. Sur la place de la Flandre en Europe, il dit ceci : “Où se termine notre histoire ? Selon moi, elle se terminera après-demain en Europe. Nous pourrons, en tant que Flandre, devenir un état-membre de l’Union européenne si l’Europe reprend à son compte toutes les compétences nécessitant de travailler à grande échelle. Sinon ça ne marchera pas. Mais je crois que c’est possible.” “L’Europe va s’en sortir et reprendre de plus en plus de préroga-

tives à son compte. Après-demain, nous nous réveillerons sans niveau intermédiaire. Je ne suis vraiment pas seul à le dire. Nos hommes politiques traditionnels commencent tout doucement à penser la même chose mais ils évitent d’en parler à haute voix. Parce que cela reviendrait à scinder un pays et que les pays voisins regarderaient cela d’un drôle d’air. A partir du moment où on veut diviser un pays, les gens font des comparaisons avec l’ex-Yougoslavie et on entend des mots comme sécession. Je peux rassurer tout le monde. Je ne vais pas être le premier homme politique au monde qui, avec sa propre majorité, fait sécession d’une minorité. Je n’ai pas cette ambition-là mais bien celle de faire évoluer mon pays.”

International. “Ce que je dis souvent ici, c’est que si vous voulez régler notre situation, il faut faire un grand troc : six millions de Néerlandais viennent habiter deux ans en Flandre. Je ne pense pas que beaucoup de Néerlandais tiendraient le coup longtemps dans notre situation : tout est verrouillé et nous n’obtenons jamais ce pour quoi nous avons voté.” Au cours des dernières années, Bart De Wever a mis pas mal d’énergie dans ses voyages européens. Partout, il tente de nouer des contacts. Il ne veut pas que l’on voie la N-VA comme un parti de fauteurs de troubles, un club d’agitateurs populaires de plus. Et il est plus ou moins arrivé à ses fins, notamment au Royaume-Uni et aux Pays-Bas. En 2012, il s’est rendu à Londres pour y rencontrer le bourgmestre Boris Johnson. A l’issue du débat, le public semble en tout cas convaincu. “Quel homme intéressant !”, s’exclame un spectateur avec une verve toute hollandaise. “Vous avez remarqué comme personne n’arrivait à le contredire ? Il ne commet jamais le moindre faux pas. Il me paraît incroyablement bien préparé, un vrai stratège. Et vous dites que son jeu préféré, c’est Risk ? Ça ne m’étonne pas.” Un autre demande encore à Bart De Wever si par hasard il envisagerait une réunification avec ses voisins du Nord. Celui-ci éclate de rire : “Si je dis ça, ma carrière est finie. Nous traînons beaucoup de traumatismes culturels. Et, de plus, il y a tout de même des différences fondamentales. Bien entendu, des collaborations concrètes sont parfaitement possibles. Mais laissez-nous d’abord régler nos propres problèmes.” —Jeroen Van Horenbeek Publié le 14 avril


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BELGIQUE.

II

CINÉMA Édito

Un manque évident de sérieux

Le spectacle est dans la salle En 32 éditions, le Festival international du film fantastique de Bruxelles (Bifff) a conquis son public. Un public très particulier.

—De Morgen Bruxelles

L

e Bifff est un festival très réputé auprès des fans de thrillers, de cinéma fantastique et de films d’horreur. Il bénéficie en outre d’un public très démonstratif. Ça commence déjà lors du jingle qui précède chaque projection. Chaque fois que la voix sinistre dit “I’m back !”, la salle répond massivement “Nous aussi !” En fait, l’implication du public se manifeste dès la présentation de l’équipe du film. Leur présence est toujours très applaudie et leurs explications sont écoutées attentivement mais, après, suit immanquablement une requête : “Une chanson ! Une chanson !”

Les cris d’oiseaux sont généralement un bon baromètre de la qualité et de l’impact des films. Et donc il peut arriver qu’une star comme Franco Nero entonne un air de la comédie musicale Camelot, qu’un réalisateur néozélandais se lance dans un chant maori ou même qu’une actrice lance à la salle “If there’s something strange in the neighbourhood, who you gonna call ?” (Et vous pouvez certainement imaginer la réponse). Au fil des années, de plus en plus de rituels et de traditions se sont instaurés. Lorsque le présentateur annonce que le film est en lice pour la compétition et que le jury est présent, il demande immanquablement

“Et qu’est-ce qu’on dit au jury ?”, à quoi la salle répond par un joyeux “Bonjour, jury !” Lorsque le réalisateur Jaco Van Dormael est monté sur le podium pour la séance inaugurale, il a demandé au public “Mais pourquoi sont-ils si méchants ?” et la réponse ne s’est pas fait attendre : “Parce que !” C’est un dialogue qu’on entend aussi parfois pendant les projections. Parce que la participation du public ne cesse pas lorsque les lumières sont éteintes. “C’est flou !” est un grand classique lorsque la projection tarde à venir à ce moment-là. Ou “La porte !” chaque fois qu’un personnage sort précipitamment d’une pièce, parfois ponctué par un “Ta gueule !” d’un autre spectateur. Si le premier demande de rester poli, il se voit répondre un “Ta gueule, s’il vous plaît !” Chaque fois qu’un personnage allume une cigarette, il semble que toute la salle soit prise par une soudaine quinte de toux. Chaque apparition d’une pleine lune suscite les hurlements d’une meute de loups. A tout moment d’intimité entre un homme et une femme, répondent des dizaines de bruits de bisous. Si la femme en vient à dévoiler sa poitrine, c’est immanquablement ponctué par une série de sifflets avec l’un ou l’autre spectateur s’exclamant “Quel beau film !” avec un air faussement sérieux. Autres classiques : si l’un ou l’autre monstre se prépare à attaquer, la réplique qui suit est un vibrant “A table !” et si l’un des personnages déclare qu’il vient d’assister à quelque chose

●●● La révision du niveau de la dette belge par l’Institut des comptes nationaux (ICN) a des conséquences cruelles pour la Wallonie. Que le gouvernement wallon et plus particulièrement son ministre du Budget soient de bonne foi quand ils affirment qu’une partie de la dette n’a pas été dissimulée et qu’il s’agit simplement de nouvelles méthodes de calcul ne change finalement rien à l’affaire. Le sentiment qui persiste après les nouveaux rebondissements intervenus sur cette polémique née fin 2013 avec le rapport assassin de la Cour des comptes sur la dette wallonne, c’est le manque de sérieux dans la gestion de la crise. On était en droit d’attendre de la part du gouvernement une mise à plat complète des montants qui composent réellement la dette wallonne. Les méthodes de calcul ont changé ? Très bien ! On admet et on joue la transparence.

d’horrible, la salle va réagir en disant “Oui, le film !” Ce genre de réactions ne finit-il pas par tuer le spectacle ? Pas réellement parce que lorsque l’histoire est suffisamment palpitante pour retenir l’attention, on n’entend pas une mouche voler. Les cris d’oiseaux sont donc généralement un bon baromètre de la qualité et de l’impact des films. En définitive, c’est un festival où on ne s’ennuie jamais. Si le film déçoit, on peut toujours se distraire en participant au chahut. En français, il y a une expression toute faite pour décrire ce phénomène : “le spectacle est dans la salle”. —Jan Temmerman Publié le 16 avril

On apprend qu’Eurostat se renseigne sur ces nouvelles données ? On anticipe. On sait que l’ICN va réévaluer le niveau d’endettement de la Belgique en raison de ces changements de méthodes ? Encore une fois, on anticipe et on assume. La communication du ministre et du gouvernement dans ce dossier a démarré trop tard, elle a souffert de trop nombreuses circonvolutions avant de clarifier les choses. André Antoine s’est sans doute trop accroché à ses certitudes. Il avait pourtant un boulevard pour jouer la transparence. À quelques semaines des élections, ce dossier polémique revient sur le devant de la scène. Les adversaires politiques du gouvernement et du ministre vont certainement s’en servir. Et ils auront raison. —Stéphane Tassin La Libre Belgique Publié le 18 avril

Théâtre Royal des Galeries Directeur : David Michels

du 16 avril au 18 mai 2014

de FONSON et WICHELER

Wendy Piette Michel Poncelet Damien De Dobbeleer Laure Godisiabois Jean-Paul Clerbois Daniel Hanssens Manuela Servais Denis Carpentier Bernard Lefrancq et Pascal Racan

www.trg.be h Mise en scène : David Michels Décors : Jacques Van Nerom Costumes : Ludwig Moreau

02 512 04 07 du mardi au samedi de 11h à 18h Galerie du Roi, 32 à 1000 Bruxelles


III. D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1225 du 24 au 30 avril 2014

union européenne

Economie. Quand l’Europe expulse ses propres citoyens Les récentes entraves à la liberté de circulation en Belgique et en Allemagne mettent à mal les principes fondateurs de l’UE, et empêchent la création d’un espace public européen dont nous avons pourtant besoin. → Dessin d’Arcadio, Colombie.

—Público (extraits) Madrid

E

n ce moment, une énorme affiche sur le thème de la liberté de circulation des travailleurs est accrochée à la façade de l’immeuble Berlaymont, siège de la Commission européenne à Bruxelles. C’est l’une des fameuses quatre libertés sacralisées par le traité de Rome. Hasard ou pas, cette action de communication coïncide avec diverses informations selon lesquelles des membres de l’Union se réfèrent à la législation communautaire pour expulser des citoyens européens de leur territoire. Les cas les plus remarquables sont ceux de la Belgique, de l’Allemagne et de la Suisse, laquelle fait également partie de l’espace Schengen. Le droit de circuler librement a été associé initialement au statut de travailleur pour compléter la libre circulation des marchandises, des capitaux et des services

dans le processus de création et de consolidation d’un marché unique. Et si les règles ne donnaient pas de définition claire de ce qu’elles entendaient par “travailleur”, la jurisprudence de la Cour de justice de l’Union européenne étendait ce statut à tout exercice d’une activité professionnelle rémunérée, quels que soient le montant du salaire perçu, le secteur professionnel et la nature de l’activité. Il pouvait également s’étendre aux personnes au chômage ayant travaillé dans le pays d’accueil et en recherche active d’emploi. On se retrouve ainsi face à un paradoxe : la liberté de circulation est un droit inscrit dans la Charte européenne des droits fondamentaux, donc faisant partie de la catégorie des droits civils et politiques, mais elle est principalement liée au statut (élargi) de travailleur. Dans le contexte actuel, à savoir la plus grave crise économique depuis le krach de 1929, crise gérée sur le mode néolibéral,

cet état de fait accentue certains processus en cours, avec des résultats imprévisibles. Le diktat des marchés financiers semble être aujourd’hui le seul élément sur la base duquel concevoir le processus d’intégration. Et, dans le même temps, l’état profondément inégalitaire de l’Union européenne, en termes de répartition des revenus et de la richesse et en tant qu’espace productif et commercial, ne fait que se renforcer. Dans l’imaginaire communautaire, la liberté de circulation était devenue une promesse de solidarité de l’Ouest avec l’Est et surtout du Nord avec le Sud, face à l’effondrement des pays de cette zone. Dans son Rapport 2013 sur la citoyenneté de l’Union, la Commission insiste elle-même sur les vertus de la mobilité des travailleurs, soulignant les effets économiques positifs des récents flux de mobilité à l’intérieur de l’UE, qui représenteraient un gain de 24 milliards d’euros.Mais cette porte semble aujourd’hui

s’être refermée sur le plan économique, et même avoir été claquée s’agissant de l’idéal d’une identité européenne fondée sur la solidarité et l’empathie paneuropéenne. Cette fermeture brutale risque d’avoir des conséquences plus graves que ne l’imaginent ceux qui gèrent la crise économique en Europe avec tant d’inconscience. L’UE n’a jamais été aussi mal considérée par les Européens. Selon le dernier Eurobaromètre, sa cote a chuté de plus de 23 points depuis 2001. Aujourd’hui, seules 31 % des personnes interrogées disent avoir une image positive de l’Union, soit seulement 3 points de plus que ceux pour qui cette image est négative – la différence était de 37 points en 2001. A la question “Vous sentez-vous citoyen de l’UE ?”, la réponse est oui dans 59 % des cas, contre 40 % de non. Mais les proportions varient considérablement le long de la fameuse fracture NordSud : 73 % des Allemands interrogés

SOURCE PÚBLICO Madrid, Espagne www.publico.es Lancé en 2007, ce quotidien qui visait un public plus jeune et plus à gauche qu’El País a cessé de paraître en kiosque début 2012. Depuis, de nombreux journalistes ont quitté le navire pour fonder d’autres quotidiens en ligne, mais sa version numérique existe toujours et de nouveaux chroniqueurs ont été embauchés. Avec près de 7 millions de visiteurs par mois, très présent sur les réseaux sociaux, il fait partie des dix journaux les plus lus d’Espagne. Ce pure player a aussi obtenu 792 000 “j’aime” sur Facebook.


UNION EUROPÉENNE.

Courrier international — no 1225 du 24 au 30 avril 2014 ↙ Dessin de Mayk, Pays-Bas.

MOLDAVIE

La liberté de circuler est un symbole fort dans l’imaginaire collectif européen répondent oui, mais en Grèce le non l’emporte à 58 %. Quand on interroge les Européens sur les résultats positifs de l’Union, la libre circulation des personnes tient depuis de nombreuses années le haut du pavé : pour 57 % d’entre eux, c’est de loin la plus grande réussite communautaire, juste devant la paix entre les Etats membres. La liberté de circuler est donc bien un symbole fort dans l’imaginaire collectif européen. Or la limitation des droits des citoyens constitue un obstacle de plus à la création d’un espace public européen. Pourtant, l’existence de cet espace est une condition indispensable à la formation d’un cadre politique et démocratique de délibération et de décision, qui compenserait à l’échelon européen ce que nous avons définitivement perdu au niveau national. Il est donc urgent que des acteurs sociaux et politiques lancent des initiatives coordonnées qui dénoncent les restrictions de facto de la liberté de circulation. Aujourd’hui, la fracture Nord-Sud est l’un des plus grands risques qui pèsent, à moyen terme, sur le processus d’intégration européen. Il est pénible d’entendre régulièrement les dirigeants européens se gargariser de jargon communautaire alors même que l’édifice de la légitimité citoyenne s’écroule à vue d’œil.

Un Etat schizophrène

* Professeur de sciences politiques, université Carlos III de Madrid. ** Avocate et chercheuse au Centre Metices, Université libre de Bruxelles.

“bourgeois latifundiaire” roumain. Le film avait été tourné en russe, puis traduit en “moldave”, pour que la population de la Moldavie soviétique interprète l’histoire comme il convenait. Si j’évoque ce simulacre cinématographique, peuplé d’acteurs russes et moldaves, c’est parce que j’éprouve une sensation de déjà-vu. Moscou applique dans les régions de l’est de l’Ukraine, comme elle l’a fait en Crimée, les méthodes déjà employées dans l’entre-deux-guerres pour tenter de déstabiliser la Roumanie, organisant toutes sortes d’émeutes par le biais d’agents déguisés qui ont pour mission de soulever la population locale contre les autorités légitimes, pour invoquer par la suite le prétexte de l’envoi de troupes “libératrices”.

Dès le 28 avril, les Moldaves circuleront sans visa dans l’Union européenne. La signature d’un accord d’association avec l’UE est prévue pour juin. L’écrivain Vitalie Ciobanu se demande si cela suffira à contrebalancer la propagande russe.

Les Moldaves ne sont pas habitués à considérer l’histoire à long terme

—Revista 22 Bucarest Pedro Chaves* et Sara Lafuente** Publié le 15 avril

L

e fouet royal est plus rude que le bâton de l’ancien tsar !” C’est la phrase que j’ai retenue d’un film de mon enfance, si marquée par la propagande soviétique. La réplique sortait de la bouche d’un officier roumain,

lancée de manière méprisante à un prisonnier bolchevique d’un village de Bugeac [cette région située jadis entre la Moldavie et la mer Noire est aujourd’hui partie intégrante de l’Ukraine] où, en 1924, les Soviétiques avaient orchestré un “soulèvement spontané” des paysans contre l’odieux régime

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Heureusement, il n’y a pas que de mauvaises nouvelles. A partir du 28 avril 2014, les Moldaves détenteurs de passeports biométriques pourront voyager sans visa dans les pays de l’Union européenne. L’actuel gouvernement proeuropéen de Chisinau se présentera aux élections parlementaires de novembre en ayant ainsi respecté une grande promesse. En juin, ce palmarès sera complété par la signature de l’accord d’association et de celui de libre-échange. Avec le temps, les bénéfices de ce spectaculaire changement de statut international seront perceptibles, mais les Moldaves ne sont pas habitués à considérer l’histoire à long terme, ils sont toujours esclaves de la conjoncture. Si la coalition proeuropéenne n’avait pas pu se rétablir en 2013 aux commandes du pays par l’investiture du gouvernement de Iurie Leanca, on serait

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IV

L’actualité en images : photos, cartoons et unes de la presse mondiale

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aujourd’hui dans une situation… inénarrable. Les élections anticipées auraient porté au pouvoir le Parti communiste, la Moldavie n’aurait rien signé au sommet du Partenariat oriental de Vilnius [en novembre 2013], et la Russie aurait disposé à Chisinau d’un allié précieux qui l’aurait aidée à légitimer sa politique en Ukraine. Le danger, cependant, reste bien réel. Le gouvernement n’a réussi ni à augmenter les salaires et les retraites, ni à élever le niveau de vie. Serons-nous capables d’éviter une escalade des tensions en Transdniestrie, où tant de russophones tournent des regards impatients vers Moscou ? Les Gagaouzes [turcophones moldaves, chrétiens] se seront-ils “calmés” à temps ? Incommodés par l’agression russe en Ukraine mais aussi par les succès en politique étrangère de l’actuel pouvoir, les communistes de Voronin sont en déroute : ils plaident pour une adhésion de la Moldavie à l’Union douanière russe préservant toutefois les “normes européennes” en matière d’Etat de droit. Le problème n’est pas tant la “confusion doctrinale” du Parti communiste que la schizophrénie que traduit le choix offert à l’électorat de base, soumis à un martèlement médiatique par les chaînes de télévision russes et toujours privé des programmes de la télévision roumaine, relégués sur d’obscurs réseaux câblés auxquels seul le public de Chisinau peut avoir accès. De toute manière, quoi qu’il advienne, j’espère ne plus jamais revoir ces vieux films où les Soviets sont présentés comme les prophètes d’un monde meilleur, pellicules qui moisissent quelque part dans les archives de la télévision publique de Chisinau dans l’attente d’une improbable restauration. Il importe de ne pas restaurer le passé. —Vitalie Ciobanu Publié le 15 avril


30.

à la une

Les

superriches s’emparent des villes

Dans le Financial Times, le chroniqueur britannique Simon Kuper souligne : “Il y a une loi incontournable de la vie au XXIe siècle. Lorsque quelque chose est désirable, les 1 % les plus riches s’en emparent. Les grandes villes sont de plus en plus des citadelles de l’élite... où les 1 % se reproduisent.” Ce n’est nulle part plus frappant qu’à Londres, où oligarques russes et autres ploutocrates s’offrent tout ce qu’il y a de plus beau dans le centre historique, chassant les moins fortunés vers les banlieues lointaines (p. 31). Le phénomène est tout aussi prononcé à New York, où il entraîne l’exil des classes créatives et sape le dynamisme culturel de la ville (p. 35). Plus loin encore, en plein essor économique, la cité-Etat autoritaire de Singapour est devenue un aimant pour les nouveaux super-riches d’Asie (p. 33).


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Londres Dans la citadelle fantomatique Construit avec de l’argent qatari, One Hyde Park est devenu le symbole le plus frappant de la transformation du centre historique de la capitale britannique en une forteresse réservée aux élites du monde. —The Observer (extraits) Londres n 2013, 85 % des logements neufs de Londres ont été vendus à des acheteurs étrangers, avec une demande fortement poussée par les investisseurs originaires d’Asie de l’Est. Le marché de l’immobilier haut de gamme est dominé par les capitaux étrangers : près de la moitié des biens de plus de 1 million de livres a été achetée par des particuliers ne résidant pas au Royaume-Uni. A Moscou, à Kuala Lumpur, à Pékin et à Singapour, les investisseurs se pressent dans les salons immobiliers pour acheter sur plan, et en cash. Dans leur majorité, ces investisseurs étrangers louent leur bien, ou n’en font rien – laissant donc ce logement vacant –, et comptent sur la flambée inexorable du marché londonien pour rentabiliser leur investissement. C’est la résistance des prix de l’immobilier pendant la crise de 2008 qui a hissé Londres au rang de havre pour millionnaires. Ces investisseurs qui, en temps de crise, plaçaient leur argent dans des valeurs refuges comme l’or ou les obligations leur préfèrent aujourd’hui la brique et le béton. Depuis que les banques suisses, échaudées par la crise financière, sont moins disposées à jouer leur rôle traditionnel en accueillant sans être trop regardantes des mégafortunes mondiales, l’immobilier londonien haut de gamme a pris le relais. Un luxueux appartement du sud-ouest de Londres, c’est un coffre-fort spacieux et richement meublé ; une demeure vide de Notting Hill ou de Hampstead, une gigantesque salle des coffres à la façade délicatement ouvragée. Un soir, il n’y a pas longtemps, j’ai traversé la ville en voiture. Neuf heures venaient de sonner : j’ai descendu Park Lane, frôlé les Lamborghini Murciélago garées devant l’hôtel Dorchester et traversé les placettes capitonnées de verdure de Belgravia jusqu’au quartier de Knightsbridge. J’ai roulé dans l’ombre imposante du One Hyde Park, le complexe résidentiel des frères Candy. J’ai filé le long des Knightsbridge Apartments (une adresse prisée des Russes, où un pied-àterre ne part pas à moins de 5 millions de livres [6 millions d’euros]), traversé Trevor Square et atteint Brompton Road. Sur tout ce trajet, les fenêtres éclairées pouvaient se compter sur les doigts d’une seule main. Il m’a semblé traverser quelque vision d’apocalypse, une ville privée de toute vie et de la moindre lumière. Une étude récente a révélé un fait étonnant : avec une augmentation de 40 % du nombre de logements vacants depuis un an, les quartiers huppés de Kensington et de Chelsea connaissent le même phénomène que les boroughs défavorisés du nord-ouest de la capitale. Mais ici ce n’est

E

Shanghai (série “Inside Views”). Photo Floriane de Lassée/La Galerie Particulière

pas que l’argent manque : c’est simplement que les propriétaires n’ont jamais eu l’intention de vivre dans leur garçonnière de luxe, ou que leur avion privé se pose si rarement qu’ils ont fini par oublier non seulement le prénom de leurs enfants et le visage de leur femme, mais aussi l’adresse de leurs nombreuses résidences. One Hyde Park, œuvre de l’architecte Richard Rogers, aux confins de Sloane Street, de Knightsbridge et de Brompton Road, est l’immeuble résidentiel le plus cher de tout Londres. Et comme c’est le cas de nombreux édifices de la capitale, l’argent à l’origine de One Hyde Park vient du Qatar. Si les fringants frères Candy donnent un visage au complexe, la force de frappe financière provient d’un ex-Premier ministre qatari (et membre de la dynastie régnante), le cheikh Hamad bin Jassem bin Jaber Al-Thani. Comme Harrods, de l’autre côté de la rue, le Shard, le village olympique et les Chelsea Barracks, One Hyde Park n’est que l’un des navires de l’armada immobilière détenue par le petit et richissime émirat pétrolier.

“Il est conçu pour exclure, comme ces majestueux palais florentins du XIVe siècle” L’édifice a d’emblée fait l’objet de critiques importantes et nourries. Les premières questions ont porté sur le nombre d’appartements vendus et sur l’identité des acheteurs. Une enquête menée par le Guardian a établi que 80 % des appartements avaient été achetés par des sociétés basées dans les îles Vierges britanniques, via des montages sophistiqués et opaques favorisant l’évasion fiscale. D’après The Observer, 9 seulement des 62 appartements payaient la taxe d’habitation, dont 5 bénéficiaient de la réduction de 50 % accordée aux résidences secondaires. Au moins un Britannique vit dans la résidence : Nick Candy est propriétaire d’un appartement-terrasse. A part lui, la composition est exclusivement internationale. Le cheikh Hamad possède, via une société immatriculée aux îles Caïmans, un triplex situé aux étages onze à treize de l’une des quatre tours du complexe. Rinat Akhmetov, l’homme le plus riche d’Ukraine, et par ailleurs un proche du président déchu Viktor Ianoukovitch, a acheté l’un des appartements les plus chers – 136 millions de livres [165 millions d’euros]. Le complexe compte également plusieurs Kazakhs, parmi lesquels Vladimir Kim, un milliardaire du cuivre et ancien homme politique, des Russes, tel Vladislav Doronine, mais aussi des Chinois, des Malaisiens et des Nigérians.


À LA UNE

Courrier international — no 1225 du 24 au 30 avril 2014

Pour avoir un point de vue historique sur ce projet, je me tourne vers l’historien de l’architecture Edward Hollis. “One Hyde Park joue un double jeu intéressant, me confie-t-il. D’un côté il est bien ancré dans Knightsbridge, là où tout se passe, mais de l’autre c’est un monde à part, une communauté fermée à la verticale. Il est conçu pour exclure, comme ces majestueux palais florentins du XIVe siècle, sortes de châteaux fortifiés qui servaient à stocker de l’argent.”

Une bibliothèque sans livres. J’arrive en avance à mon rendez-vous avec un agent immobilier de l’agence Knight Frank, spécialisée dans la vente à Londres de biens de plus de 5 millions de livres. Je fais le tour du complexe, dans les effluves des haies de buis fraîchement taillées. Les quatre tours s’avancent vers Hyde Park tels quatre énormes paquebots à vapeur. Des lames de métal couleur rouille forment une claire-voie sur les façades. Je rejoins l’avant du complexe pour étudier les vitrines des “unités commerciales” du rez-dechaussée, sélectionnées pour séduire les résidents mais également, semble-t-il, pour faire passer un message sur ces mêmes résidents à nous, les badauds, à l’extérieur. Dans la boutique Rolex, un vendeur me détaille du regard. A côté, un showroom McLaren présente des voitures racées. Puis une succursale de la Abu Dhabi Islamic Bank propose sa carte Visa Infinite Diamond – plafond de retrait quotidien : 4 000 livres [5 000 euros]. J’arrive à l’entrée. Un agent de sécurité trapu et rasé de près m’examine d’un air suspicieux. Après un bref interrogatoire d’une politesse glacée, il me laisse passer : je parcours un couloir que traverse une pièce d’eau peu profonde dont émergent deux cygnes de pierre noire aux cous enlacés. Je pénètre dans la réception, un espace tamisé et haut de plafond où je retrouve l’agent immobilier et une représentante de Candy & Candy, une jeune femme blonde dont la ferme poignée de main trahit l’ex-capitaine de hockey d’une prestigieuse école privée de jeunes filles. Elle m’explique qu’avant de passer à l’appartement que je suis venu inspecter, nous allons visiter les parties communes de la résidence. Premier arrêt, la bibliothèque, où l’on a manifestement voulu reproduire l’atmosphère d’un club. Aucun livre en vue. Et même s’il y en avait, il ferait trop sombre pour lire. Tout est bois sombre et pierre noire, et les coins de la pièce sont plongés dans les ténèbres. Il n’y a aucun autre être humain. Nous repassons par la réception pour prendre un ascenseur qui nous conduit au sous-sol. Une nette odeur de chou plane dans la suite Serpentine, une salle à manger particulière qui se situe entre le simulateur de golf et le cinéma, avec ses dix-huit fauteuils confortables où sont négligemment jetées des étoles de cachemire. Nous parcourons les installations sportives, où il m’est demandé d’enfiler des sacs en plastique bleus sur mes baskets : une piscine sombre et silencieuse au bassin en acier martelé, traitée à l’ozone “pour évider l’odeur de chlore” ; deux saunas, deux hammams. Et partout, pas âme qui vive. J’ai de plus en plus l’impression que nous sommes les derniers survivants, terrés, de quelque holocauste nucléaire. Les murs sont tapissés de peau d’anguille, m’explique la fille

↑ Dessin de Côté paru dans Le Soleil, Québec.

de Candy. Je touche, et je retire aussi vite mes doigts – ces étendues de peau luisante ont quelque chose de terrifiant. Silence. Nous sommes sous terre, loin en dessous des rues de Knightsbridge, mais on n’entend ni la circulation ni le grondement du métro. Rien que le doux ronronnement de la climatisation.

La pénombre règne. Dans un soupir, l’ascenseur

Chiffres

DE PLUS EN PLUS DE SUPER-RICHES D’après The Guardian, “la reprise économique mondiale a contribué à l’inexorable augmentation du nombre de super-riches dans le monde”. Leur contingent pourrait atteindre 215 000, en progression de près de 30 %, dans les dix prochaines années. Ces individus “à valeur nette très élevée” – dont le patrimoine hors résidence principale se monte à plus de 21,6 millions d’euros – sont aujourd’hui 167 669, soit une augmentation de 59 % sur les dix dernières années. Ils totalisent plus de 14,4 milliards d’euros de patrimoine – plus que le PIB cumulé des Etats-Unis et de l’Allemagne.

de verre nous mène jusqu’au quatrième étage. Ici encore, la pénombre règne, et les longs panneaux de bois semblent absorber la lumière. Cette fois, on me demande d’enlever mes chaussures. La fille de Candy ôte ses ballerines léopard et enfile de moelleuses pantoufles en éponge pendant que je m’avance sur la moquette à poils longs. Dans la chambre, elle actionne un interrupteur et un miroir fumé descend pour cacher la télévision. Nous parcourons le grand salon où des canapés courbes entourent des tables basses en teck. Les fenêtres sont à triple vitrage – elle tapote le verre–, aucun son ne franchit le verre épais. Une petite cuisine chromée se blottit dans un coin de l’appartement, mais la représentante explique que, pour leurs repas, la plupart des habitants mettent à profit le partenariat passé entre One Hyde Park et l’hôtel Mandarin Oriental, voisin. Par le tunnel qui relie les deux adresses, les quatre-vingt-cinq serveurs de la résidence livrent des plats venus des cuisines de l’hôtel aux résidents. En quittant les lieux – encore une fois sous l’œil suspicieux de l’agent de sécurité –, je suis frappé par la mélancolie profonde qui, malgré l’argent et le luxe, semble régner dans ce monde des très riches. Le vide, le silence, cette bibliothèque lugubre et sans livres. Au fond, il n’est pas si étonnant que chacun des quatre appartementsterrasses de la résidence possède sa propre pièce sécurisée [où se réfugier en cas de danger extérieur]. Les habitants de ces tours gigantesques, de ces temples luxueux, prennent-ils jamais le temps de se demander si tout cela en valait vraiment la peine ? Cette volonté farouche de protéger sa vie privée, ce refus monomaniaque de payer un penny d’impôt, cette impression de se trouver

à la fois dans la ville et de la dominer, tout cela me paraît terriblement triste. Une fois devenus riches comme Crésus, les gens n’ont apparemment plus qu’une envie : éviter leurs semblables. Je dois le reconnaître : cette exploration était en partie motivée par une sorte de voyeurisme sordide, le désir de ressentir ce mélange vulgaire de jalousie et de cupidité que suscitent canapés de cuir et lustres en cristal, salles de projection privées et bolides de luxe. Mais il n’y a pas que ça. Andrew Heywood, le rédacteur en chef de Housing Finance International, explique les profondes répercussions sociales de cet “effet percolateur”, par lequel toute variation des prix au sommet du marché se répercute sur tous les autres niveaux. Ce phénomène a irrémédiablement changé la face de la ville. “Riches et pauvres ne peuvent plus vivre côte à côte, constate-t-il. Il n’y a plus de mobilité possible à l’intérieur de la ville. Si vous trouvez un emploi dans l’ouest de Londres, la seule possibilité, c’est d’habiter ailleurs. Désormais, le centre de Londres est occupé par une élite cosmopolite, et les habitants plus pauvres sont obligés de s’installer en banlieue. Le résultat, c’est une ville divisée, et à terme une véritable ghettoïsation.” Je repense aux propos d’Edward Hollis, qui voit dans One Hyde Park une communauté fermée à la verticale, à ces rues et ces places de Chelsea et Belgravia, désertes et sans âme. Un mot revient sans cesse dans les brochures reliées de cuir qui présentent ces adresses fastueuses : “exclusif”. Et c’est exactement ça. Ces demeures sont exclusives, au sens propre – par leurs grilles et leurs vigiles –, comme au sens figuré – parce qu’elles ôtent à un quartier tout son charme et son sens du collectif. L’effet le plus frappant de la colonisation de Londres par les investisseurs étrangers, c’est l’exclusion des gens ordinaires, la destruction de la cohésion sociale. Tandis que je roule sous les fenêtres plongées dans l’obscurité du Londres grand luxe, devant les triples vitrages de One Hyde Park, je me demande combien de ces riches sont là, assis dans le noir, à nous contempler, nous et toute la vie de la ville qui palpite. —Alex Preston Publié le 6 avril

Repères ROGERS STIRK HARBOUR+PARTNERS

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ONE HYDE PARK

Prix moyen : 78 448 euros le mètre carré. Prix du penthouse : 165,7 millions d’euros. Avec ses 86 appartements, One Hyde Park, l’adresse la plus chère du monde, est probablement le complexe résidentiel le plus âprement disputé de Londres.


Courrier international — no 1225 du 24 au 30 avril 2014

LES SUPER-RICHES S’EMPARENT DES VILLES. 33

La revanche des Ukrainiens Dans le classement des acquéreurs de biens immobiliers de luxe au cœur de Londres, les grandes fortunes en provenance d’Ukraine ont dépassé les oligarques russes. —Gazeta.ru Moscou es riches Ukrainiens sont devenus au cours des deux dernières années les acheteurs les plus dynamiques, parmi les ex-Soviétiques, de logements de luxe à Londres et dans ses environs. Selon les experts de la société britannique Beauchamp Estates, les oligarques russes, qui furent les premiers, historiquement, à s’illustrer dans l’achat des biens les plus coûteux, ont passé la main ; d’après leurs estimations, environ 48 000 Ukrainiens et 32 000 Russes vivent actuellement à Londres. A présent, dans le top 5 des acquéreurs actifs de biens immobiliers à Londres originaires de la Communauté des Etats indépendants (CEI), on trouve les Ukrainiens, les Russes, les Kazakhs, les Azerbaïdjanais et les Géorgiens. Au cours de ces deux dernières années, les habitants de ces pays ont dépensé plus de 2 milliards de livres sterling [environ 2,5 milliards d’euros] dans l’immobilier de prestige de la capitale britannique et de ses alentours. Les Ukrainiens fortunés se sont mis à investir massivement dans l’immobilier à l’étranger après la crise de 20082009, lorsque l’économie ukrainienne a commencé à ralentir, estiment les mêmes experts. Les oligarques, qui contrôlent à présent un cinquième du PIB de leur pays, ont bâti leur fortune pendant les années de forte croissance économique, entre 2001 et 2008. Aujourd’hui, les investissements étrangers des Ukrainiens sont évalués à 30 % de leur fortune. Depuis 2011, le nombre d’hommes d’affaires qui investissent dans l’immobilier a augmenté de 40 %. Avec les événements qui secouent leur pays, le nombre d’oligarques ukrainiens qui souhaitent acquérir un bien à Londres a notablement augmenté : au cours des deux dernières semaines, Beauchamp Estates a reçu vingt demandes d’achat. Les experts russes que nous avons interrogés confirment cette tendance. “Je pense qu’il est assez difficile d’évaluer l’augmentation du nombre d’acheteurs ukrainiens, car en Angleterre on ne fait pas la différence entre les noms d’origine ukrainienne et ceux d’origine russe”, commente Ekaterina Tain, directrice du département de la vente aux particuliers du groupe PSN. “Toutefois, on peut affirmer que le nombre d’Ukrainiens acquéreurs de biens immobiliers à l’étranger a beaucoup augmenté. L’achat dans l’immobilier londonien, dont les prix augmentent actuellement de 11 à 12 % par an, est prohibitif pour de nombreuses catégories de personnes. Il faut compter 800 000 livres [près de 1 million d’euros] pour un studio. La plupart des Ukrainiens riches avaient senti le vent tourner et déjà investi là-bas.”

L

Les ressortissants des pays ex-soviétiques peuvent débourser entre 15 et 60 millions de livres [entre 18 et 73 millions d’euros], voire davantage, pour l’achat d’un logement dans le centre de Londres, estime-t-on chez Beauchamp Estates, où l’on précise que Russes et Ukrainiens ont les mêmes préférences. Selon Ekaterina Tain, les quartiers préférés des russophones sont depuis toujours, pour le centre de Londres : Belgravia, Chelsea, Knightsbridge, Kensington et Mayfair. Pour ces quartiers, le budget de l’acheteur est au minimum de 5 millions de livres [6 millions d’euros]. Beauchamp Estates a établi le profil type de l’acquéreur ex-soviétique de logement de luxe : il s’agit d’un couple avec quatre enfants, dont un ou deux fréquente une école à Londres. Ces acheteurs, comme il se doit, travaillent dans l’industrie lourde, le secteur minier, la sidérurgie ou l’industrie de l’aluminium. Une famille de ce type possède trois ou quatre biens immobiliers à travers le monde, dont une maison dans son propre pays, une à Londres (ou bien un appartement de quatre pièces), une sur la Côte d’Azur et une dernière quelque part en Méditerranée. —Ioulia Pogorelova et Olga Khokhriakova Publié le 1er avril

Fiction

UN MONDE ANNONCÉ DEPUIS LONGTEMPS On a de tout temps imaginé des univers cloisonnés où les élites s’enferment dans des cités radieuses alors que le reste du monde vit dans la misère. C’est un des sujets favoris des œuvres d’anticipation, de La Machine à remonter le temps, de H. G. Wells (1895), au Meilleur des mondes, d’Aldous Huxley (1932), pour la littérature et à Soleil vert, de Richard Fleischer (1973), pour le cinéma. Prochaine étape ? Les ultrariches quitteront nos villes pour s’installer dans des stations spatiales, comme dans Elysium, de Neill Blomkamp (2013).

↙ Dessin de Krauze paru dans The Guardian, Londres.

Singapour L’île où la jetset se défoule Avec sa fiscalité avantageuse et sa faible tolérance envers la dissidence politique interne, la cité-Etat attire les nantis d’Asie et d’ailleurs, qui y mettent leurs fortunes à l’abri et s’y livrent la nuit à des excès bacchiques. —The Wall Street Journal (extraits) New York l est minuit ce samedi dans le quartier de loisirs de Marina Bay Sands, au bord de la scintillante rivière Singapour, et toutes les boutiques sont fermées. Non loin de là, pourtant, juste après un centre de chirurgie esthétique et une boutique qui vend des accessoires Ferrari, une foule compacte piaffe d’impatience. Des dizaines de noctambules s’époumonent pour demander à entrer dans un club réputé être le plus onéreux de la planète, le Pangaea. Moulées dans des “robes bandage” Hervé Léger – qui seraient presque la tenue de rigueur en ces lieux, généralement associées à des talons Louboutin et à des sacs 2.55 de Chanel –, des jeunes femmes tentent de sympathiser avec les clubbeurs qui ont la chance d’avoir le feu vert des videurs et de passer de l’autre côté des cordes en velours rouge. Celles qui y parviennent sont le plus souvent des mannequins tout en jambes. Les visiteurs extérieurs qui ont négocié leur place sur la liste des invités plusieurs semaines auparavant sont éconduits, même après avoir proposé de débourser plus de 3 000 dollars [2 100 euros] pour une table. Une fois franchi le barrage des videurs, le client traverse un long tunnel baignant dans la lumière bleue des lampes à ultraviolets et prend un ascenseur qui l’introduit dans l’un des lieux les plus sélects de la planète. Michael Ault, le fondateur du Pangaea, est assis à la table la plus prestigieuse du club, près du bar, sur des coussins exotiques en cuir d’autruche africain. La table est constellée de bouteilles de vodka Belvedere et de champagne Cristal. Son épouse, Sabrina Ault, un ancien mannequin devenu son associée, se trémousse sur une table, affublée d’une fausse tête de requin, en brandissant un pistolet en plastique. Michael Ault, 49 ans, est un vétéran des nuits folles de Manhattan et le descendant d’une famille de la haute – il est le fils d’une Van Cleef, de la dynastie de joailliers Van Cleef & Arpels. Au Pangaea, explique-t-il, vous avez l’impression d’être l’invité d’une soirée privée – laquelle inclut, en l’occurrence, des masques africains (issus de sa collection personnelle), une musique à tue-tête, des cocktails à 26 000 dollars [18 800 euros] (diamant au fond inclus), apportés par des serveuses

I


À LA UNE

Courrier international — no 1225 du 24 au 30 avril 2014

Bienvenue dans le dernier Monaco en date, un havre de paix pour super-riches dans une ville qui, voilà peu, était encore raillée comme l’une des plus ennuyeuses et des plus coincées de la planète. A l’évocation de Singapour, la plupart des gens imaginent une version asiatique de Wall Street, à quelques différences près : l’obsession de l’ordre, des rues si propres que l’on pourrait manger par terre, et l’absence totale de délinquance. La cité-Etat du Sud-Est asiatique, 5 millions d’habitants au compteur, est peut-être plus connue pour avoir interdit la vente de chewinggums, pour réserver des volées de bois vert aux casseurs et pour menacer les trafiquants de drogue de la peine capitale.

Transformation fracassante. Mais, ces dix

en robe noire, et la certitude d’avoir plusieurs milliardaires parmi vos voisins. Le Pangaea est aujourd’hui considéré comme le club le plus rentable du monde, avec des recettes journalières qui ont dépassé les 100 000 dollars [72 000 euros] ces derniers mois, se félicite Michael Ault. Le ticket d’entrée est aussi l’un des plus exorbitants : certaines tables ne se monnaient pas moins de 15 000 dollars [10 800 euros], et il n’est pas rare que les super-riches aient des ardoises à six chiffres. Il aurait pu implanter ce lieu somptuaire à peu près n’importe où dans le monde. Mais Michael Ault, qui a posé ses valises à Singapour voilà trois ans, confie qu’il “ne sent plus de magie” à New York. Singapour, dit-il, c’est autre chose. Ici, explique-t-il, les riches se sentent, eh bien, riches, et plus en sécurité que partout ailleurs. Ici, ils parlent la même langue, celle de l’outrance. “Un soir, il y avait des gosses – c’étaient littéralement des gosses, la vingtaine. Ils avaient tous leur jet privé”, se souvient Michael Ault lors d’une autre entrevue dans son club, affalé sur un canapé en cuir, chaussé de pantoufles bleu clair en fourrure synthétique. “Il y avait des gros, aussi. Il y avait un A380 transformé pour accueillir une piscine et un terrain de basket – c’était ridicule.”

↑ Dessin d’Eva Vázquez paru dans El País, Madrid.

188 000 C’est le nombre de ménages millionnaires dans l’île en 2011, soit un peu plus de 17 % des ménages résidents.

dernières années, Singapour a subi un lifting spectaculaire lorsque les grandes fortunes d’Asie et d’au-delà ont débarqué sur ses rivages en quête d’une nouvelle patrie glamour – et d’un endroit sûr où ranger leurs billes. Le cofondateur de Facebook Eduardo Saverin a abandonné sa nationalité américaine pour s’y installer à demeure, choisissant d’investir depuis l’île tout en sillonnant la ville en Bentley. Il a rejoint Bhupendra Kumar Modi, l’un des plus grands magnats des télécoms indiens, qui a obtenu la nationalité singapourienne en 2011. L’année dernière, Gina Rinehart, l’une des femmes les plus fortunées de la planète, a déboursé 46,3 millions de dollars [33,5 millions d’euros] pour l’acquisition de deux appartements à Singapour. Et puis, bien sûr, il y a le tout-venant des millionnaires – la population de Singapour en dénombre plus que toute autre ville au monde. Selon le Boston Consulting Group, l’île comptait 188 000 ménages millionnaires en 2011 – soit un peu plus de 17 % des ménages résidents. Ce chiffre serait même plus élevé si l’on y ajoutait les biens fonciers (l’immobilier de Singapour est l’un des plus chers du monde). Singapour affiche aujourd’hui l’un des PIB par habitant les plus haut perchés du globe, soit 56 532 dollars [40 895 euros], ce qui la place devant la Norvège, les Etats-Unis, Hong Kong et la Suisse, selon un rapport de 2012 de Knight Frank et Citi Private Bank sur la richesse mondiale. L’arrivée fracassante de l’ancien comptoir britannique dans le cercle des villes richissimes ces dernières années témoigne d’un basculement de l’économie mondiale, qui voit les richesses affluer en Asie après plus de dix ans de croissance vigoureuse dans ses marchés émergents. Singapour remplit toutes les conditions que recherchent bon nombre de super-riches : l’obsession de l’ordre, la visibilité à long terme et le contrôle. Et puis tant mieux si, au passage, Singapour affiche des taux d’imposition qui sont parmi les plus faibles du globe, et si la cité-Etat n’impose ni les plusvalues ni la plupart des dividendes des sociétés étrangères. Sans compter que les lois régissant les activités de banque privée autorisent une relative

188 000

discrétion et que les paparazzis et les contestataires y sont persona non grata. “Malgré le feu roulant de critiques que Singapour a essuyé, cela montre bien que les choses tournent rond ici. Les entreprises sont bien gérées, le parti en place est stable, la machine est bien huilée – tout marche”, confie Frank Cintamani, millionnaire de 36 ans originaire d’Indonésie, devant des robes haute couture rehaussées d’or, lui-même vêtu d’un costume trois pièces gris Lanvin assorti de Richelieu noires. “Les riches peuvent trouver à s’amuser partout”, lâche-t-il, distrait dans ses pensées par le vrombissement d’une Ferrari, tout en cornaquant une ribambelle de mannequins, de stylistes et de chroniqueurs de mode sous un chapiteau planté à proximité de Marina Bay Sands, où a lieu son défilé. “Mais ici ils savent qu’ils seront toujours au calme, que leur vie privée sera respectée et que leurs investissements seront en lieu sûr.” La métamorphose de Singapour n’engendre guère de mouvements de grogne, la plupart des manifestations y étant interdites. Pourtant, les signes de mécontentement se multiplient. Le parti de la cité-Etat a été reconduit en 2011 avec le plus faible taux de participation de l’histoire de Singapour, et une blogosphère très vivante pousse ses dirigeants à envisager une révision du modèle économique du pays, et notamment un renforcement du régime de protection sociale des pauvres, ce qui nécessiterait sans doute une hausse des taux d’imposition. Lors de ses vœux de 2013, le Premier ministre, Lee Hsien Loong, a appelé le pays à assortir ses objectifs matériels d’“idéaux et de valeurs. Nous ne sommes pas des robots calculateurs et impersonnels, lancés dans une quête aveugle de la croissance économique et de l’enrichissement matériel”, a-t-il déclaré. Dans le business de la nuit – qui ne sera jamais à court de soirées, de mannequins et de fils à papa à l’affût d’une soirée sélect –, l’optimisme paie. C’est tout au moins ce que veut croire Michael Ault, l’ambitieux propriétaire du Pangaea. Il estime que, même si la situation devait tourner au vinaigre, “l’Asie est la mieux placée”. Singapour, sa ville d’adoption, “fait tout ce qu’il faut pour rester au sommet”, assure-t-il. —Shibani Mahtani Publié le 7 mars

Repères

SOM

34.

Prix moyen : 18 359 euros le mètre carré. Prix du penthouse : 33 millions d’euros. Clermont Residence est perchée au sommet du Tanjong Pagar Centre, le plus haut bâtiment de Singapour (290 mètres). Elle comptera 200 appartements. Son inauguration est prévue pour 2016.


LES SUPER-RICHES S’EMPARENT DES VILLES. 35

New York Puisque c’est comme ça, je pars Le cofondateur des Talking Heads, groupe américain mythique, déplore la disparition des classes créatives de la ville cosmopolite, évincées par les plus riches —Creative Time (extraits) New York ew York est récemment arrivée en première place du classement des villes les plus appréciées au monde. Toutefois, si l’on décompose les résultats du sondage, elle est numéro un comme lieu de travail et numéro cinq comme lieu de vie. Arriver en cinquième place n’est pas vraiment une honte, mais quels sont les critères en jeu ? Quels facteurs attirent les gens vers telle ou telle ville ? Mettons de côté la question du travail. Je suis allé à Hong Kong et, à moins d’avoir les moyens de mener une vie luxueuse, il ne fait pas toujours bon vivre dans une métropole tournée vers le monde des affaires. Les échanges commerciaux sont peut-être l’une des raisons d’être des villes, mais une fois que les gens ont été séduits par un lieu de travail, il leur faut plus pour vivre que des bureaux, des clubs de gym et de strip-tease. Je suis venu m’installer à New York au milieu des années 1970 car cette ville était au cœur de l’effervescence culturelle – en particulier dans le domaine des arts visuels, même si le monde musical était dynamique avant l’explosion de la scène expérimentale. New York était légendaire. C’était là que tout se passait. Tout le monde savait d’avance que la vie à New York ne serait pas facile, mais les loyers étaient bas dans les lofts sans eau chaude et sans chauffage, et la joie d’être là compensait toutes ces épreuves. Je ne pense pas que la criminalité, le danger et la pauvreté favorisent un art de qualité. Ce sont des conneries. On peut s’accommoder de la pauvreté tant qu’on est jeune, mais cela finit toujours par être usant. Je n’ai aucune nostalgie des périodes difficiles. Je suis ravi de la chute de la criminalité ces vingt dernières années. Manhattan et Brooklyn, ces terrains de jeux pleins de vie, sont bien moins effrayants que lorsque je suis arrivé pour la première fois. En revanche, je ne pense pas non plus que le recul de la criminalité implique de réserver la ville quasi exclusivement à ceux qui ont de l’argent.

N

Culture de l’arrogance. Cette ville a un corps et un esprit – une structure physique ainsi qu’une réserve d’idées et d’informations. La culture et la créativité sont des ressources. Ne plus être préoccupé par les questions physiques (et financières) ouvre la porte à un flot d’idées, à l’imagination et à l’information. Malheureusement, nous arrivons à un stade où de nombreux New-Yorkais sont exclus de cette équation depuis trop longtemps. La dimension culturelle de la ville – son

esprit – a été usurpée par les 1 % les plus riches de la population. Dans ce contexte, à quoi ressemble l’avenir de New York – ou de toutes les grandes métropoles – en ce nouvel âge d’or ? Si l’on observe la ville dans son état actuel, l’essentiel de Manhattan et de grandes zones de Brooklyn sont pour ainsi dire des enclaves fortifiées, un temple du plaisir pour les riches. Actuellement, les classes moyennes peuvent à peine se permettre de vivre ici, c’est pourquoi les artistes, les musiciens, les acteurs, les danseurs, les écrivains, les journalistes et les entrepreneurs qui débutent n’ont aucune chance. Cette ville ne fabrique plus rien. La créativité sous toutes ses formes doit être notre source d’inspiration si nous voulons que notre ville et notre pays survivent. Encore récemment, avant la crise de 2008, les personnes les plus brillantes étaient attirées par le monde de la finance. De nombreux jeunes doués et fraîchement diplômés savaient qu’ils pouvaient s’enrichir presque instantanément s’ils étaient embauchés par un fonds spéculatif ou un établissement de ce genre. L’appât du gain facile a séduit nombre de jeunes talentueux et intelligents. Est née une culture de l’arrogance et de l’orgueil démesuré, où le gagnant raflait la mise. Les tyrans étaient félicités et encouragés. Le vivier de talents s’est asséché dans tous les secteurs, sauf à Wall Street.

Repères ATELIER DE CHRISTIAN DE PORTZAMPARC

Courrier international — no 1225 du 24 au 30 avril 2014

Profil DAVID BYRNE Né en Ecosse en 1952, il a fait partie des Talking Heads, dont il fut le cofondateur et le principal compositeur. Ce groupe, associé à la nouvelle vague américaine, a existé de 1975 à 1991. Depuis, David Byrne a publié des albums solo et s’est consacré à différents médias, dont le cinéma, la photographie, l’opéra, et a publié des essais. Il a été récompensé aux Grammy Awards, aux Oscars et aux Golden Globe Awards. Le groupe est entré au Rock and Roll Hall of Fame, aux Etats-Unis. David Byrne n’a pas encore quitté New York.

432 PARK AVENUE

Prix moyen : 52 451 euros le mètre carré. Prix du penthouse : 68 millions d’euros. Les 125 appartements du 432 Park Avenue doivent être livrés entre fin 2015 et début 2016. D’une hauteur de 420 mètres, la tour de 84 étages sera le plus haut immeuble résidentiel de New York et le troisième de tous les bâtiments de la ville, derrière le One World Trade Center (541 mètres) et l’Empire State Building (443 mètres).

On peut espérer que des banquiers éclairés s’inspirent des Médicis et deviennent les mécènes d’artistes, pour veiller à la survie d’un vivier de talents capables d’inventer, d’inonder le monde d’idées et de susciter l’inspiration. Pourtant, à part acheter des toiles exceptionnelles pour leurs résidences et faire à quelques institutions des dons d’une valeur ridicule, à leur échelle, ils semblent ne porter aucun intérêt au renouvellement du vivier de talents.

C’est quoi ce bordel ? On pourrait s’attendre ↙ Dessin d’Emilie Seron paru dans Victoire, Bruxelles.

à ce que les plus riches s’intéressent au moins à la bonne santé du corps civique de la métropole ; on pourrait s’attendre à ce qu’ils veuillent des parcs verdoyants, des musées et des salles de concert pour eux et leurs amis, si ce n’est pour tout le monde. Ce sont effectivement des domaines auxquels ils contribuent habituellement. Toutefois, cela revient à financer son propre club privé : cela n’aide en rien le reste de la population. On peut au moins soupirer, comme savent soupirer les riches, eux qui ne paient pas d’impôts. Nombre de ces personnes fortunées ne vivent même pas à New York. Dans mon quartier (près des galeries d’art, à Chelsea), je peux voir depuis ma fenêtre trois grands appartements qui sont quasiment toujours vides. C’est quoi ce bordel ? Apparemment, les nantis achètent des appartements, mais n’y vivent que quelques semaines par an. Ils n’ont aucune raison de préserver ou d’améliorer la bonne santé de la ville car ils ne sont jamais là. Ce problème immobilier n’aide en rien la santé future de la ville. Si aucun jeune talent émergent ne peut s’installer à New York, la ville ressemblera bientôt à Hong Kong ou à Abou Dhabi – et non à l’endroit riche et fertile qu’elle est depuis des siècles. Ces métropoles comptent peutêtre des musées, mais la culture y est inexistante. Quelle horreur ! Si New York emprunte ce chemin – plus qu’elle ne l’a déjà fait –, alors je m’en irai. —David Byrne Publié le 7 octobre 2013


36.

Courrier international — no 1225 du 24 au 30 avril 2014

tra n sversales.es scienc

Ecologie ....... 37 Economie ....... 38 Signaux ........ 39

Sur la terre des dinosaures Paléontologie. Longtemps négligé par les scientifiques, le Chili se révèle riche en précieux fossiles : plésiosaure, silésaure, cimetière de baleines… Les découvertes s’accumulent. Et, selon les chercheurs, nous n’avons encore rien vu.

↙ Dessin de Patricio Otniel paru dans Qué Pasa, Santiago.

—Qué Pasa (extraits) Santiago

J

e me remémore le passé. J’en vis, d’une certaine façon. Pas seulement du passé géologique, mais aussi de mon propre passé. Je tente de le revivre. Ce travail est une obsession enfantine qui perdure chez l’adulte. Nous faisons un travail de détectives : arriver sur un site, c’est un peu comme arriver sur une scène de crime.” Celui qui parle est David Rubilar, 39 ans, directeur du département de paléontologie au musée national d’Histoire naturelle (MNHN) et docteur en biologie de l’évolution à l’université du Chili. Il porte un tee-shirt frappé d’un tyrannosaure, et, dans son petit bureau, il est entouré d’os de dinosaures, d’excréments fossilisés de dinosaures, de figurines en plastique de dinosaures. Il ouvre une vitrine et montre ses plus fameuses découvertes. Il est le premier scientifique, en 2011, à avoir mis la main sur un dinosaure chilien, l’Atacamatitan chilensis, trouvé dans le désert d’Atacama. Un an auparavant, il s’était taillé une réputation internationale avec le Pelagornis chilensis, l’un des plus grands oiseaux préhistoriques connus, découvert à Bahía Inglesa par des pilleurs de fossiles et qu’il a retrouvé à l’issue d’une enquête de plusieurs années.

Rêve de gosses. Il saisit l’énorme bec préhistorique et le montre avec une fierté d’enfant. Cette même fierté qu’il ressentait autrefois quand il montrait ses livres de dinosaures à Alexander Vargas, devenu son collègue paléontologue de l’université du Chili. Mais ils étaient alors enfants, ils avaient 11 ans et appartenaient au club d’amateurs de paléontologie du parc O’Higgins [à Santiago]. C’est là qu’ils se sont connus. Ensemble, ils partaient chercher des fossiles au Cajón del Maipo [canyon andin situé au sud-est du grand Santiago] ou regardaient des films de dinosaures. Même s’ils en rêvaient, ils ne s’imaginaient pas que trente ans plus tard ils dirigeraient, avec Marcelo Leppe, un groupe de paléontologues qui allaient refonder la discipline au Chili. Ni qu’à partir de février 2014 ils feraient découverte sur découverte. David Rubilar assure qu’il savait ce qu’il voulait faire dans la vie depuis qu’à l’âge de 4 ans il avait vu un documentaire sur la préhistoire. Il se dirige vers une cave pleine

d’os, où se trouve la dernière trouvaille du groupe, annoncée dans le Journal of Vertebrate Paleontology: l’Aristonectes quiriquinensis, une nouvelle espèce de plésiosaure trouvée dans la région du Maule [dans le centre du pays]. C’est un reptile marin de neuf mètres, qui longeait les côtes chiliennes vers la fin du crétacé, il y a environ soixante-dix millions d’années. L’histoire commence en 2011, quand David Rubilar, alors collaborateur du musée, voit arriver le crâne de cet animal, découvert dans la vallée de Colchagua. Il était trop plat et trop grand pour appartenir à une espèce connue. Cent cinquante ans plus tôt, Claudio Gay, fondateur du MNHN, avait décrit des vertèbres qui évoquaient un nouveau plésiosaure, mais depuis lors cet animal était resté un mystère. Puis en 2008, quand la mer a restitué le reste du squelette, les chercheurs ont commencé à comprendre ce qu’ils avaient entre les mains. C’est là qu’est entré en action Rodrigo Otero, 37 ans, spécialiste des reptiles marins au sein du groupe. Avec l’aide d’un étudiant, Sergio Soto, il a passé cinq ans à nettoyer les restes et à en étudier des centaines d’autres dans le monde entier. La découverte, en 2012, d’un spécimen jeune, aux mêmes caractéristiques mais dépourvu de crâne, conservé pendant cinquante ans dans les réserves du musée, a permis de compléter le puzzle. Les deux hommes n’avaient plus aucun doute : il s’agissait d’une nouvelle espèce. “L’improbable s’est produit : le squelette de 2012 appartenait exactement à la même espèce que cet animal dont nous avions le crâne”, raconte Rodrigo Otero. Pour David Rubilar, cette découverte revêt une importance capitale. Quand Alexander Vargas et lui ont commencé à promouvoir la paléontologie des vertébrés, la discipline était balbutiante au Chili. Avant les années 1970, certains paléontologues étrangers avaient bien fait des découvertes [au Chili], mais la recherche des invertébrés avait vite pris le dessus. Elle était jugée plus utile, car elle permettait accessoirement de détecter des minerais à valeur commerciale [présents à proximité des fossiles]. Longtemps, ajoute David Rubilar,

Ce site produira des résultats d’une portée mondiale

on a cru que le Chili ne recelait pas de fossiles de dinosaures, et ceux qui en recherchaient passaient pour fous. Ce qui manquait réellement au Chili, rectifie-t-il, c’était des paléontologues de vertébrés. Le plésiosaure chilien présente des caractéristiques évolutives spécifiques, ce qui conforte le chercheur dans l’idée que le Chili va devenir un nouveau centre paléontologique mondial. “Le Chili est un pays privilégié, assuret-il. Il s’agit d’une île [entre l’océan Pacifique et les Andes], et c’est pourquoi je crois qu’il a hébergé des dinosaures différents, avec une évolution différente. Nous pouvons réécrire l’histoire des dinosaures.”

Marée rouge. L’homme sait de quoi il parle, et il n’a pas encore abattu tout son jeu. Il y a deux ans, le groupe a découvert dans les caves du musée un fossile d’un silésaure chilien, un ancêtre des dinosaures qui a vécu il y a deux cent trente millions d’années. Les réserves contiennent également les restes d’un nouveau titanosaure, qui n’a encore fait l’objet d’aucun article scientifique, et d’autres plésiosaures, recueillis lors d’une expédition en Antarctique en 2011. Et, depuis le début du mois de mars, ils ont quelque chose de plus : une énorme réserve d’os de dinosaures encore inexplorée au nord de Magallanes [la région la plus méridionale du Chili]. La plus grande qu’ils aient jamais vue. Les membres du groupe pensent que ce site produira des résultats d’une portée mondiale. Mais, une semaine avant qu’ils aient communiqué sur ce nouveau “gisement”, une autre de leurs découvertes a fait le tour du monde. Dans le cadre d’un projet dirigé par la paléontologue Carolina Gutstein, la femme de David Rubilar, et par l’Américain Nicholas Pyenson, on apprenait l’existence, près de Bahía Inglesa, de 40 squelettes de cétacés préhistoriques, majoritairement des baleines, ayant entre cinq et douze millions d’années. L’échantillon, mis au jour après deux ans de fouilles, est le plus important pour ce type d’animaux. “On n’avait jamais rien trouvé de semblable dans le monde, assure Carolina Gutstein. Nous avons là un grand échantillon d’individus qui sont morts au même moment. Et d’une même cause : une prolifération d’algues toxiques. C’est peutêtre le premier témoignage d’une marée rouge à cette époque.”


Courrier international — no 1225 du 24 au 30 avril 2014

TRANSVERSALES.

ÉCOLOGIE

Repères Gisements de fossiles de dinosaures Antofagasta Désert d’Atacama Bahía Inglesa 30° S

Santiago Vallée de Colchagua RÉGION DU MAULE

CHILI Océan Pacifique

Andes

ARGENTINE Cajón del Maipo

1 000 km

Coyhaique Pat agonie 50° S

Torres del Paine

RÉGION DE MAGALLANES ET DE L’ANTARCTIQUE CHILIEN

Punta Arenas

Cap Horn

COURRIER INTERNATIONAL

que les dinosaures étaient plus proches des oiseaux que des reptiles, que c’étaient des animaux à sang chaud, a changé sa manière de voir les choses. Mais son vieil ami Vargas est allé plus loin. Etant donné le piétinement de la paléontologie des vertébrés au Chili à l’aube du xxie siècle, il s’est fait l’initiateur d’un tout nouvel axe de recherche : étudier les dinosaures à travers les gènes anciens encore présents dans les embryons d’oiseaux et en modifier la structure moléculaire afin que les volatiles embryonnaires retrouvent des caractéristiques de leurs ancêtres. C’est-à-dire créer des oiseaux ayant des membres de dinosaures. “Quand un embryon d’oiseau se développe, il garde de nombreux traits des dinosaures, explique Alexander Vargas. Le squelette passe par une étape où il ressemble à celui d’un tyrannosaure, puis il se modifie pour devenir un oiseau. Or on peut empêcher cette évolution. L’étude de ces ‘dinosaures’ vivants est une vraie mine d’or.” Sur une paillasse sont alignées plusieurs centaines de petits flacons contenant des embryons, dont certains ont été modifiés pour présenter des caractéristiques de dinosaures au terme de leur croissance. Et ils ressemblent vraiment à leurs ancêtres. Le chercheur a obtenu plusieurs mutations : des oiseaux au doigt “percheur”

des

Comme l’oiseau. Comprendre

– celui qui attrape la branche – ressemblant à celui de ses ancêtres ; d’autres à deux doigts, comme les tyrannosaures ; d’autres encore avec le péroné robuste des dinosaures. De telles modifications lui permettent de répondre à la question qui obsède également David Rubilar : comment ont évolué les dinosaures ? L’un le fait en recherchant des os, l’autre en les modifiant. Le rêve d’Alexander Vargas est de créer un mégaprojet qui permette d’associer ces deux axes de recherche. Pour cela, dit-il, le Chili va devoir prendre au sérieux son potentiel paléontologique. “Il nous faut de grands projets, nous devons pouvoir louer des machines, des hélicoptères, souligne-t-il. Avec nos découvertes, nous avons déjà fait faire un bond à la paléontologie au Chili. Nous formons des gens, nous transformons la culture scientifique, mais nous sommes à la peine. Tout pourrait s’effondrer au bout de deux ans si nous n’obtenons pas de financement. Il faut sortir de l’indigence.” Si c’est le cas, si tout s’effondre, Alexander Vargas assure que les scientifiques continueront pour leur propre compte. Comme quand ils étaient enfants au parc O’Higgins. Comme ils l’ont toujours fait. —Nicolás Alonso Publié le 12 mars

Cordillère

Aujourd’hui, avec les autres membres du groupe, Carolina Gutstein participe au projet Milenio – un fonds public d’environ 180 millions de pesos par an [230 000 euros] –, destiné à créer un réseau pluridisciplinaire qui étudiera le nouveau site de Magallanes, celui de Bahía Inglesa – “la pierre de Rosette des mammifères” – et d’autres à Coyhaique, Atacama et Torres del Paine. Mais ils savent que ce n’est pas facile. La paléontologie des vertébrés reste mal considérée, certains doutant de son utilité. Jusqu’à présent, ils ont pu utiliser un fonds que National Geographic a octroyé à Carolina, un ou deux fonds d’Etat “Anneau Antarctique” remportés par Marcelo Leppe et un autre obtenu par Alexander Vargas à l’université du Chili, et ont mis à contribution une première génération d’étudiants. “En définitive, le plus important, c’est de faire école, estime David Rubilar. Nous allons laisser des témoignages aux paléontologues de demain.”

↙ Dessin de Falco, Cuba.

Pêchons la baleine comme avant ! Décryptage. Le Japon déplore l’interdiction de la pêche scientifique des grands cétacés, qui est pourtant détournée de son but depuis longtemps.

—Tokyo Shimbun (extraits) Tokyo

F

in mars, la Cour internationale de justice de La Haye, considérant que le Japon, sous prétexte de mener des recherches scientifiques sur les baleines en Antarctique, pratiquait en fait une pêche commerciale, lui a ordonné de mettre un terme à cette activité. Même si certains prétendent que cette décision pourrait “sonner le glas de la culture baleinière”, n’est-ce pas la pêche scientifique – dans laquelle l’Agence de la pêche a des intérêts – qui a provoqué un déclin de la pêche côtière à la baleine ? “Il existe deux types de pêche à la baleine – la pêche à visées scientifiques et la petite pêche côtière –, qui sont radicalement différents l’un de l’autre. La pêche côtière se rapproche de l’activité telle qu’elle se pratiquait traditionnellement, mais le Japon privilégie la pêche scientifique”, explique Junko Sakuma, une journaliste indépendante très critique à l’égard de la politique de l’Agence de la pêche. Dans l’archipel, seules 5 localités sont considérées comme le berceau de la chasse à la baleine traditionnelle, dont Taiji, dans le département de Wakayama [centre-sud de Honshu], où cette activité a vu le jour en 1606. Dans le musée de la ville consacré à la baleine, une illustration montrant un pêcheur en train de harponner une baleine à bosse témoigne de la place occupée par cette pêche dans la culture japonaise. Selon les chiffres du ministère de l’Agriculture, des Forêts et de la Pêche, le nombre de baleines

37

capturées par les Japonais à des fins commerciales à proximité des côtes et au large était de l’ordre de 27 000 en 1965 et, au début de 1956 – date à laquelle le ministère a commencé à établir des statistiques –, le pays comptait 146 baleiniers. En comparaison, en 2012, le total des baleines de petite taille pêchées à des fins commerciales près des côtes avait chuté à 817 et, dans les années 2000, on ne recensait plus que 5 baleiniers.

“Pantouflage”. Tout en sacrifiant la pêche côtière, l’Agence de la pêche a mis en place un programme de pêche scientifique dans lequel elle a des intérêts. Le budget de 2013 prévu pour cette activité s’élève à 1,05 milliard de yens [7,5 millions d’euros]. L’ensemble des fonds est attribué à l’Institut japonais de recherche sur les cétacés (IJRC), qui détient le monopole des ventes sur la viande des baleines pêchées à des fins scientifiques ; en 2008, le montant de ces ventes excédait 6 milliards de yens [42 millions d’euros]. Jusqu’à une date récente, l’Institut était par ailleurs un lieu privilégié de “pantouflage” pour les hauts fonctionnaires de l’Agence de la pêche. Mais, depuis quelques années, le commerce de la viande de baleine n’est plus rentable. L’augmentation du nombre de cétacés pêchés à des fins scientifiques, conjuguée à une diminution de la demande, a engendré une offre excédentaire, et en 2010 l’activité est devenue déficitaire. Pour autant, l’agence n’a pas voulu renoncer à ses intérêts dans la pêche scientifique. Lors du vote de la loi de finances rectificative de 2011, elle a détourné

1,8 milliard de yens [13 millions] sur les fonds alloués à la reconstruction des régions dévastées par le séisme et le tsunami du NordEst et s’en est servie pour éponger les dettes de l’institut. “Si la pêche à la baleine menée à des fins scientifiques venait à disparaître, le service chargé de sa gestion à l’agence perdrait entièrement sa raison d’être. C’est pour cela qu’elle fait son possible pour protéger cette activité”, commente Junko Sakuma. Cependant, avec la récente interdiction de la Cour internationale, il est possible que les efforts de l’agence soient vains. Pour la journaliste Sakuma, le Japon doit procéder à une révision radicale de sa politique : “La pêche scientifique est pratiquée suivant une logique très différente de celle de la chasse à la baleine ancestrale. Je ne la conteste pas quand elle est menée dans un véritable but scientifique, mais l’activité telle qu’elle est aujourd’hui est trop éloignée de ce qu’elle devrait être. Le Japon ferait mieux d’œuvrer à la renaissance de la pêche côtière traditionnelle.” —Masakazu Shirana Publié le 5 avril

Contexte

En quête de données ●●● En ce qui concerne la pêche scientifique, la position du gouvernement japonais est la suivante : “L’objectif est de rassembler des données scientifiques sur les baleines afin de rétablir la pêche commerciale pour certaines d’entre elles, en se fondant sur des données concrètes”, peut-on lire dans l’Asahi Shimbun. L’Agence de la pêche japonaise affirme d’ailleurs que le petit rorqual n’est plus une espèce menacée et qu’il pourrait remplacer le thon consommé dans l’archipel.

ARCHIVES courrierinternational.com “Les dessous de l’interdiction de la chasse à la baleine”. Les enjeux de cette activité dépassent largement la protection des cétacés. Il s’agit aussi, pour l’Australie, de contrôler certaines zones océaniques (paru sur le site le 1er avril).


38.

TRANSVERSALES

Courrier international — no 1225 du 24 au 30 avril 2014 ↓ Dessin de Januszewski paru dans Gazeta Wyborcza, Varsovie.

ÉCONOMIE

Le Nigeria, superpuissance africaine Richesse. A la faveur d’une réévaluation de son PIB, le pays devance désormais l’Afrique du Sud dans la course à la suprématie économique. Mais les conséquences sont avant tout politiques.

2013, elle perd sans équivoque sa place de première économie d’Afrique. Cet honneur revient désormais au Nigeria, même si les analystes se demandent si cela a une valeur réelle quelconque. Bismarck Rewane, un économiste nigérian renommé, a déclaré à la BBC que le nouveau PIB n’était que pure “vanité”. “La population nigériane ne vivra pas mieux demain, a-t-il souligné. Cette annonce ne met pas plus d’argent sur les comptes en banque ni plus de nourriture dans les estomacs. Elle ne change rien.”

Diplomatie. Certes, depuis une

—Daily Maverick (extraits) Johannesburg

D

epuis que je travaille dans ce journal, c’est-à-dire depuis trois ans, le Nigeria promet de revoir la base de calcul de son PIB. La plupart des pays le font régulièrement, à quelques années d’intervalle, pour s’assurer que leurs statistiques restent fiables – l’économie évolue, et les calculs doivent s’adapter pour refléter ce changement. Le Nigeria n’avait pas révisé son mode de calcul depuis 1993, ce qui signifie que la valeur des biens nigérians était encore basée sur les prix de 1990. Non seulement les calculs sous-évaluaient les secteurs économiques qui existaient déjà en 1993, mais ils ne prenaient pas en compte de nouvelles industries comme les télécoms, l’aviation, ainsi que la production musicale et cinématographique (Nollywood, pour

mémoire, produit plus de films qu’aucun pays au monde). Le problème était connu depuis belle lurette, mais rien n’était fait – la faute à ce mélange de bureaucratie et d’inefficacité qui empêche l’économie nigériane de réaliser pleinement son potentiel. Et parfois avoir une économie modeste était dans l’intérêt du Nigeria, du moins sur le papier : plus un pays est officiellement pauvre, plus les aides au développement et l’allégement de dette auxquels il peut prétendre sont importants. Toujours est-il que le bureau de la statistique du Nigeria a fini par se ressaisir et, dimanche 6 avril, a publié ses nouveaux chiffres. Le choc a été à la hauteur des attentes. Le PIB estimé du pays en 2013 a fait un prodigieux bond de 57 %, passant de 292 à 510 milliards de dollars [368 milliards d’euros]. Pareille progression n’est pas inhabituelle : lorsque

le Ghana a revu ses chiffres en 2010, son PIB s’est envolé de 60 %. L’Afrique du Sud est la victime la plus immédiate de ces nouveaux calculs. Avec un PIB de 353 milliards de dollars en

Principales économies subsahariennes PIB 2013 (en milliards de dollars, estimations) NIGERIA AFRIQUE DU SUD ANGOLA ÉTHIOPIE

Après révision

GHANA KENYA TANZANIE CÔTE D’IVOIRE 0

200

400

SOURCES : “THE ECONOMIST”, FMI, STATISTIQUES NATIONALES

dizaine d’années, la croissance économique nigériane est très rapide, de 7 % par an environ (selon les nouveaux calculs, elle n’est toutefois plus que de 5 %). L’Afrique du Sud, en revanche, stagne, avec un taux moyen à peine supérieur à 3 %. Mais la croissance du Nigeria repose presque entièrement sur ses gigantesques richesses pétrolières, qui profitent bien peu à la population (on pourrait dire la même chose de l’Afrique du Sud et de ses richesses minières, mais son économie est tout de même bien plus diversifiée). Quoi qu’il en soit, le chamboulement de la hiérarchie économique africaine n’est pas sans conséquences. Déjà, dans un article sur la question publié en 2012 (je vous avais prévenu, l’affaire ne date pas d’hier), le professeur d’économie [sud-africain] Danny Bradlow déclarait au Daily Maverick qu’il pourrait avoir d’importantes répercussions sur la scène diplomatique. “L’Afrique du Sud fait partie du G20 [qui regroupe les gouvernements des plus grandes économies du monde] et des BRICS [Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud] notamment parce que c’est la plus grande économie d’Afrique, disait-il. Si l’économie nigériane devient plus importante que celle de l’Afrique du Sud, la question se posera de savoir qui doit être représenté au sein de ces organisations.” Les deux pays guignent un poste permanent au sein du Conseil de sécurité des Nations unies – à supposer que l’ONU soit un jour réformée et qu’un pays d’Afrique soit invité à s’asseoir à cette noble table. Aujourd’hui, les arguments du Nigeria, pays le plus peuplé d’Afrique et désormais aussi le plus riche, deviennent bien plus convaincants. Les deux pays sont donc engagés dans une

bagarre diplomatique pour le titre de superpuissance de l’Afrique. Cette lutte se joue dans les coulisses des négociations pour ce siège du Conseil de sécurité qui n’existe pas encore ; elle est flagrante dans les tentatives de prise de contrôle de la commission de l’Union africaine, finalement remportée [après quatre tours de scrutin, en juillet 2012] par la Sud-Africaine Nkosazana Dlamini-Zuma. En revendiquant le titre de première économie d’Afrique, le Nigeria ne change rien à sa situation économique. Il n’a fait que réarranger des chiffres sur une feuille de calcul. Mais il améliore significativement son dossier pour la prise du leadership politique de l’Afrique. L’Afrique du Sud a de quoi s’inquiéter : tout comme sa suprématie économique, son autorité sur le continent vacille. —Simon Allison Publié le 6 avril Lire aussi p. 21.

Inégalités et pauvreté ●●● Grâce à la révision de son PIB, le Nigeria a gagné, du jour au lendemain, 12 places au palmarès mondial : c’est désormais la 24e économie, derrière la Pologne et la Norvège, et devant la Belgique et Taïwan, relève The Economist. La population reste toutefois très pauvre. Le PIB par habitant a eu beau doubler, il reste modeste (3 000 dollars) et bien inférieur à celui de l’Afrique du Sud (7 336 dollars), relativise The Guardian. Dans le classement établi en fonction de l'indice de développement humain réalisé par le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), le pays figure au 153e rang sur 187. Entre 2004 et 2010, la proportion de Nigérians vivant avec moins de 1 dollar par jour est passée de 52 à 61 %, selon la dernière enquête du Bureau national de la statistique. “Les inégalités ont progressé”, reconnaît la ministre des Finances, Ngozi Okonjo-Iweala. “Nous devons travailler dur pour améliorer les infrastructures et la gouvernance, lutter contre la corruption et construire un système de protection sociale pour prendre soin de ceux qui sont au bas de l’échelle.”


TRANSVERSALES.

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Chaque semaine, une page visuelle pour présenter l’information autrement

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L’éternité et une seconde Notre perception d’un événement change notre rapport au temps en dilatant la durée. Démonstration. VUE LINÉAIRE D’UNE MINUTE TEE 1. Une seconde d’un événement émotionnellement intense (un baiser, un accident de voiture, un orgasme)…

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4. Les activités menées pendant les secondes suivantes sont recouvertes par l’événement et reviennent progressivement à la surface à mesure qu’elles s’éloignent dans le temps.

1. Le souvenir d’un événement vécu peut prendre une profondeur plus importante que celle de l’événement lui-même…

3. Résultat : la projection de la profondeur occupera un laps de temps bien plus important que l’événement déclenchant.

Pour chaque individu, le temps est une richesse naturelle d’une valeur inestimable, dont nous disposons tous à parts égales tant que nous sommes en vie. La seconde constitue l’“unité monétaire” du temps. Même s’il s’agit d’un capital abstrait, on peut mesurer le temps à l’aide d’une montre. Actuellement, la seconde est très dévaluée. La plupart des entreprises que l’on considère comme productives ont besoin d’années ; toutefois, quelques secondes suffisent habituellement à remplir de grands espaces de temps. Et n’oublions pas que, de fait, les années ne sont qu’une succession de secondes. Pour dilater la durée d’une seconde, il faut juste la combiner avec un autre capital : la présence, conçue comme la conscience affective et intellectuelle de ce qu’on fait. Nous ne disposons pas de technologies pour mesurer la présence. L’être humain est le seul être vivant à avoir une conscience et une capacité de gestion de ces capitaux. Le résultat peut être soit positif, soit négatif : tout dépend de nous.

2. … peut acquérir une grande profondeur, suivant la présence qu’on y investit.

Agrandissement

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2. … ce qui crée des chevauchements entre eux et avec d’autres événements intenses…

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3. … et occupe ainsi de longues périodes : un événement d’à peine une seconde peut se projeter pendant des années.

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Profondeur résultant de la présence : plus grande est la présence, plus grande est la profondeur

Projection de la profondeur

Profondeur moyenne : dans une activité routinière, elle n’est généralement pas plus importante que le temps

L’auteur

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Projections d’une profondeur supérieure à la moyenne

JAIME SERRA. Directeur artistique à La Vanguardia (Barcelone), il publie chaque semaine un éditorial sous forme d’infographie. La page ci-dessus est l’adaptation d’un de ses éditos visuels, publié en 2011. Comme souvent, Jaime Serra explore, avec un humour

teinté de philosophie, la perception intime que chacun d’entre nous peut avoir du monde qui l’entoure. Ici, il rend hommage à la seconde, cette unité de temps trop dévaluée dans nos sociétés modernes. Une façon de dire que la vitesse ne fait pas tout.


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MAGAZINE Les îles éternelles q Voyage .................. 46 Repeupler une ville abandonnée q Tendances .... 49 La saga des braqueurs rouges q Film ........... 50

Et la guerre a dévoré l’homme

La Première Guerre mondiale, conflit de masse, a déshumanisé le combattant, devenu élément jetable d’une machine emballée aux proportions titanesques. —Die Welt (extraits) Berlin Pliés en deux comme de vieux mendiants sous leur sac, Cagneux, toussant comme des vieilles, nous jurions dans la fange Quand enfin nous tournâmes le dos aux éclairantes. Nous avions pris la longue route de notre lointain repos. Les hommes marchaient endormis. Beaucoup allaient sans chaussures, Avançaient en boitant, les pieds en sang. Tous estropiés, aveuglés, Saouls de fatigue, sourds même aux hululements Des 5-9 lents, dépassés, qui tombaient derrière eux.” Wilfred Owen, Dulce et decorum est (Et chaque lent crépuscule, éd. Le Castor Astral, Bègles, 2012).

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ilfred Owen est tombé au champ d’honneur le 4 novembre 1918, il avait 25 ans. Avec Rupert Brooke et Siegfried Sassoon, il fait partie des war poets, ces poètes de guerre britanniques à qui la Première Guerre mondiale doit la réputation d’avoir été aussi la première guerre littéraire. De fait, la Grande Guerre se différencie de toutes les autres par la qualité de son “matériel humain”, comme le commandement appelait volontiers ses soldats, et bien entendu par sa quantité.

Les fonctionnaires allemands ont transporté grâce à 8 000 trains 1,6 million de soldats et 500 000 chevaux rien que vers l’ouest, un “exploit administratif”, pour l’historien britannique Ian Morris. Après avoir traversé la Belgique sans s’arrêter, l’avant-garde arrive dès le 7 septembre devant Paris, où 1 million d’hommes s’entassent alors sur une zone longue de 150 kilomètres. La guerre de positions qui commence après le “miracle de la Marne” anéantit rapidement les premiers contingents. Il faut sans cesse envoyer des troupes fraîches au front. Suivant la devise de Napoléon, qui veut que ce soient les plus gros bataillons qui l’emportent, le commandement jette à pleines mains son matériel humain dans le “carnage”, dans l’espoir de “saigner à blanc” l’adversaire, pour reprendre les termes d’Erich von Falkenhayn, le chef d’état-major allemand. Sur les 16,3 millions d’hommes en âge de porter les armes que recense l’Allemagne, 13,25 millions seront mobilisés au fil de la guerre, soit 81 %. Seule la France est proche de ce taux. Or les puissances centrales (l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie, la Bulgarie et l’Empire ottoman) ne disposent que de 25,8 millions de soldats, alors que l’Entente peut envoyer au feu 46,5 millions d’hommes, sans même puiser dans ses troupes coloniales. → 44


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↓ Interrogatoire d’un prisonnier allemand, 1918.

Le regard d’un soldat Laurent Duret, l’un des producteurs de la série Des armes et des mots (voir p. 45), nous a confié des clichés pris pendant le conflit par son grand-père, Emile Taudière. Ces documents, qui tiennent à la fois du reportage et de la photographie officielle, voilent en partie les dures réalités des tranchées, donnant parfois la sensation d’une partie de campagne. Mais le côté souvent policé de ces images ne suffit pas à les disqualifier : elles dépeignent avec précision la vie quotidienne des anonymes emportés dans cette guerre qui les dépassait. Incorporé en octobre 1911, Emile Taudière sera démobilisé en octobre 1919.


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→ Dans une même boîte, Emile Taudière avait rangé ces portraits posés de camarades et ce cliché d’un cimetière de poilus, sur le front.

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40 ← La guerre a coûté la vie à près de 10 millions de → Dans les soldats. En termes de pertes totales, c’est-à-dire les morts, tranchées, 1918 les blessés et les disparus, l’Allemagne et la Russie arrivent en tête, suivies de la France, de l’Autriche-Hongrie et de l’Empire britannique. Le taux de mortalité des soldats allemands a été de 15 %, celui des français de 16 % et celui des britanniques de 12 %. La Première Guerre mondiale illustre donc le lien entre des armées nationales formées essentiellement d’hommes bien entraînés et un armement maniable par le plus grand nombre. En 1915, un fantassin pouvait tirer 15 coups par minute, une mitrailleuse 600 et l’artillerie atteignait environ 20 salves à la minute. Ces armées gigantesques étaient équipées d’une quantité inimaginable de matériel et de munitions. Les nécessités du ravitaillement ont étendu la guerre à l’arrière. La production des usines d’armement est devenue vitale, et a donc dépendu du travail des femmes. Ce n’était pas encore une “guerre totale”, mais on s’en approchait et presque toute la société participait.

Dans la geule du monstre. Les conflits précédents étaient limités à plus d’un égard : nombre d’hommes disponibles, armement et logistique. Avec la croissance du taux de natalité depuis le xixe siècle, en 1914, les armées ont pu puiser dans un immense réservoir d’hommes jeunes et aptes. Jamais soldats n’avaient été aussi bien portants. Les hommes des armées de mercenaires de la guerre de Trente Ans mouraient davantage de maladie que du fait de l’ennemi. Pendant la Première Guerre mondiale, ce sont des hommes en pleine santé et dans la fleur de l’âge qui ont été jetés dans la gueule du monstre. De plus, il n’était pas nécessaire de les soumettre à des mois de formation pour en faire des soldats. La société industrielle avait appris la discipline à la plupart d’entre eux. Par ailleurs, il ne fallait pas être un expert pour se servir d’une arme, d’autant qu’une fois le conflit transformé en guerre de positions, c’est la pelle qui s’est rapidement mise à jouer un rôle prépondérant. Autre nouveauté : jamais on n’avait sacrifié autant de soldats éduqués. La plupart des recrues étaient allées à l’école, avaient appris un métier ou fait des études supérieures. Jamais auparavant le quotidien de la guerre n’avait été autant évoqué par les lettres et les journaux des soldats (par exemple celui d’Ernst Jünger). L’artilleur Gerhard Gürtler, 21 ans, étudiant en théologie de Breslau, écrit le 10 août 1917 au sujet de la bataille des Flandres : “La terre tremble et frémit comme un morceau de gelée, les fusées éclairantes illuminent l’obscurité de leurs lumières blanche, jaune, verte et rouge sous lesquelles les troncs solitaires des peupliers jettent des ombres étranges. Installés entre des montagnes de munitions, parfois dans l’eau jusqu’aux genoux, nous tirons, tirons, pendant qu’autour de nous les obus qui se succèdent labourent le sol boueux, déchiquettent notre poste, arrachent les arbres, aplatissent la maison qui est derrière nous et nous couvrent de cochonneries humides, si bien que nous avons l’air de sortir d’un bain de boue… le champ de bataille n’est en fait rien d’autre qu’un gigantesque cimetière.” Ce n’est pas le combattant s’élançant à l’assaut qui illustre le mieux le héros de la guerre ; ce qui est héroïque, c’est de tenir bon. Et dans les tranchées, ce n’est pas seulement le champ visuel qui se rétrécit, mais aussi le groupe des camarades qui vous entourent à gauche et à droite. Un nouveau type d’homme fait son apparition : le soldat du front. L’armée allemande modernise la guerre en 1917 en misant sur ce nouveau combattant. Voilà ce qu’il fallait, de petites troupes de choc capables d’évoluer dans le no man’s land en utilisant trous d’obus, ruines ou troncs d’arbre pour se couvrir. Au bout du compte, les armées de masse étaient revenues au plus petit dénominateur commun. —Sophie Winter Publié le 18 mars

Rire et chanter malgré tout Dans l’enfer du carnage industriel, le soldat s’accroche au moindre lambeau d’humanité. Dans cette quête, un divertissement particulier joue un rôle majeur : le théâtre aux armées.

—Military History Londres

C

’est dans les dépôts et les camps de repos de l’arrière qu’ont lieu la plupart des divertissements, mais il y a toujours à quelque distance des tranchées de première ligne la hutte de la cantine du YMCA [Union chrétienne des jeunes gens]. Tout au fond du local

trône l’incontournable piano, prévu au départ pour accompagner les hymnes chantés pendant les services religieux. Les représentations de la cantine du bataillon sont de qualité inégale. Assurées par des comédiens et des chanteurs improvisés, elles sont souvent produites “par un vieil officier grisonnant” à la moustache de morse qui, selon un reporter de l’époque, “avait de bonnes chances d’arborer des décorations de la guerre des Zoulous [1879] et de la guerre des Boers [1899-1902]”. C’est à lui que revient le rôle peu enviable de maître de cérémonie lors de ces spectacles braillards et paillards. Les groupes musicaux attachés à la division sont d’une tout autre tenue. Ils recrutent dans différents corps et régiments, et sont jugés si indispensables que certains camps de base ont fait inscrire dans leur règlement la constitution d’une troupe de comédiens et de musiciens. Dans tous les concerts, la chanson occupe une place de choix, et l’on privilégie les titres du répertoire dont les soldats peuvent reprendre le refrain en


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Courrier international — no 1225 du 24 au 30 avril 2014

chœur. Pour décompresser, oublier l’horreur des tranchées et la puanteur de la mort, les hommes ont besoin de rire et de chanter. Le poète Edmund Blunden [1896-1974] décrit l’une de ces séances de défoulement collectif où le public chante à pleins poumons la célèbre chanson Take Me Back to Dear Old Blighty [Ramène-moi dans ma bonne vieille patrie – blighty étant un jeu de mot entre le surnom argotique de l’Angleterre et une blessure non mortelle justifiant un rapatriement sanitaire] : “Le toit de la grange aurait dû sauter sous la force des hymnes et des vocalises qui s’élevaient de notre assemblée… Nous beuglions bêtement et, lorsqu’un train en carton relativement réaliste déboula sur scène tandis que les artistes appuyés aux fenêtres entonnaient le refrain ‘Birmingham, Leeds or Manchester’, la puissance de l’illusion n’aurait pu être plus complète.” Lorsque les comédiens et les chanteurs lâchent des références et des allusions

grivoises, les femmes de l’assistance, les infirmières et les auxiliaires bénévoles du VAD [Détachement d’aide volontaires], censées se tenir dignement, font mine de prendre un petit air pincé. Il arrive cependant que ces chants collectifs suscitent une telle émotion qu’ils en deviennent poignants. Un journaliste cite ainsi l’exemple d’un spectacle où les hommes, suivant le tempo du pianiste, interprétèrent The Long, Long Trail [La longue, longue route] d’une voix douce et méditative. Monter une troupe est un casse-tête et, entre les mouvements de bataillons et le nombre toujours croissant de victimes du front, il est difficile de maintenir une compagnie de théâtre permanente. Au niveau de la division, le recrutement passe par des auditions. On trouve assez facilement des musiciens, des chanteurs et des comédiens parmi les troupiers,

même si le talent n’est pas toujours au rendez-vous. Mais la grande vedette de la troupe est toujours l’acteur qui tient les rôles féminins. Ainsi, lorsqu’un jeune soldat de l’infanterie légère des Highlands qui avait travaillé comme travesti professionnel se présente à une audition, il est immédiatement intégré. Les salles peuvent généralement accueillir 400 spectateurs et elles sont toujours combles. Il n’est pas rare que l’on ait à refouler des gens à l’entrée, car le “théâtre” est plein à craquer plusieurs heures avant le lever de rideau. Jusqu’en 1918, tout le personnel impliqué dans la production des groupes musicaux était constitué par des soldats d’active. Or la multiplication des spectacles a mis en évidence l’importance des divertissements de scène. Les autorités ont pris conscience de l’importance de ces délassements et du rôle qu’ils jouaient dans le

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processus de convalescence, aussi bien pour les blessés que pour les hommes usés par les combats. En toute logique, la phase suivante a consisté à constituer une troupe de théâtre dont la mission spécifique était de divertir les combattants. En 1918, Leslie Henson, célèbre artiste et producteur de comédies musicales, est ainsi recruté pour former une compagnie d’artistes du front. En décembre 1918, à Lille, après le repli des Allemands, Leslie Henson et son groupe musical remettent l’opéra local en état pour s’y produire. Le commandant de l’armée britannique et le maire de la ville assistent à la représentation, tout comme la population locale, qui s’était jurée de ne plus mettre les pieds au théâtre tant que l’ennemi n’aurait pas été chassé de la ville. —Larry Collins Publié le 13 décembre 2013

DES ARMES ET DES MOTS. Tous les mardis du 29 avril au 13 mai, Arte diffuse cette série ambitieuse sur la Grande Guerre racontée par ceux qui l’ont vécue. Les producteurs et le réalisateur allemand Jan Peter ont choisi de donner la parole à des hommes, des femmes et des enfants, allemands, anglais et français, mais aussi autrichiens, russes et italiens, en puisant dans leur correspondance. Alternant images d’archives et scènes reconstituées, le résultat est bouleversant.

SUR NOTRE SITE courrierinternational.com

De haut en bas : A gauche : autour d’une nouvelle mitrailleuse. Passage d’une rivière à gué. A droite : toilette improvisée en rase campagne. Un cadavre allemand abandonné dans le no man’s land.

En association avec Arte, et en attendant notre hors-série du même nom (parution le 4 juin), découvrez, à partir du 27 mai, ce qu’a été La Guerre des autres, pour mieux comprendre ce que le conflit a eu de mondial.


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voyage. —Página 12 (extraits) Buenos Aires

A

l’ombre, un groupe de femmes prépare des bananes, du manioc et des courgettes à l’entrée d’une hutte, sur une route terreuse. Je suis à Carti Sugdup, l’“île du crabe”, un petit bout de terre densément peuplé situé au cœur de l’archipel de San Blas. Ces femmes préparent le déjeuner. Elles parlent fort et, à les entendre, on pourrait croire qu’elles se disputent. En réalité, c’est le ton habituel sur lequel elles parlent en dulegaya, la langue de l’ethnie kuna. Lorsqu’elles s’aperçoivent de la présence d’un étranger et que celui-ci vient de prendre non pas une ou deux, mais trois photos, elles se mettent à cacher leur visage sous les foulards qui couvrent leurs cheveux, se retournent et semblent tenir des propos malveillants. L’une d’elle me demande 1 dollar. “Un par personne”, annonce-telle en montrant ses amies et en me fixant droit dans les yeux. Une fois l’étranger parti, elles l’observent avec méfiance et reprennent leur travail. Il y a quinze ans, la côte caribéenne du Panamá était inconnue des voyageurs. Les Kunas vivaient de la pêche, de l’agriculture et des cocotiers dans l’archipel de San Blas. Peu de touristes y venaient. La route, depuis la ville de Panamá, était alors un bourbier impraticable. Aujourd’hui, un trajet de deux heures suffit pour atteindre la côte. Bocas del Toro, près de la frontière costaricaine, a subi le même sort : il y a peu, les membres de l’ethnie ngöbe et les descendants des Afro-Antillais venus travailler dans les exploitations bananières ne savaient rien du tourisme, et eux aussi subsistaient grâce à ce que la terre et la mer leur offraient. Au début du siècle, ces îlots indomptés et jadis ignorés ont vu souffler le vent du changement, qui s’est propagé par le qu’ils ont commencé à s’installer sur les îles”, bouche-à-oreille. Il est désormais très explique Gilberto Alemancia, guide accrésimple de s’y rendre, que ce soit en voi- dité par le ministère du Tourisme panature, en avion ou en bateau. La côte cari- méen. “Kuna signifie ‘personne’ et yala veut béenne du Panamá est composée d’une dire ‘montagne’ ou ‘territoire’.” infinité d’îles qui émergent de l’Atlantique, Gilberto Alemancia est né à Carti Sugdup, recouvertes de mangroves et bordées de l’un des îlots peuplés de la région de plages presque désertes. Des Kuna Yala, créée en 1938 et dont paresseux, des singes bigarrés et REPORTAGE l’autonomie a été reconnue en des dauphins y ont élu domicile. 1953, lorsque le Congrès général On y trouve aussi des populations autoch- kuna (CGK) a été établi en tant qu’autorité tones, qui ont su préserver leurs traditions. politique et administrative. Il y a environ Bocas del Toro et San Blas réunissent les 900 habitants à Carti Sugdup. L’île compte plus beaux clichés des Caraïbes – des eaux un hôpital et une école primaire et seconcristallines, du sable fin, un climat tropi- daire. L’énergie électrique est fournie par cal, des palmiers, des coraux, des poissons un générateur allumé de 17 h 30 à 23 h 30 multicolores –, mais aussi une culture qui et des panneaux solaires. Il y a aussi la télésurvit malgré l’avènement du tourisme. vision par satellite, un réseau téléphonique L’archipel de San Blas compte, dit-on, et une connexion Internet à l’école. autant d’îles qu’il y a de jours dans l’anGilberto vit et travaille au Panamá. Il m’a née. C’est là que vivent 49 communautés invité à passer quelques jours chez sa mère, de Kunas, un groupe ethnique également Cristina. La propriété de sa famille donne présent en Colombie. Cependant, ils n’ont sur la mer et se compose de quatre bâtipas toujours vécu là. “Les Kunas viennent ments en roseaux et en bois, couverts par de la terre ferme. C’est au début du xixe siècle des toits de paille. Tout le monde y dort

Les îles éternelles Les archipels de San Blas et de Bocas del Toro, sur la côte caribéenne du Panamá, font partie des rares lieux qui échappent au tourisme de masse. Une situation qui permet de préserver leur culture. dans des hamacs. C’est un agréable soir de pleine lune et une petite brise atténue la chaleur caniculaire qui règne à ces latitudes. Après avoir fini une assiette de tulemasi (du poisson cuisiné avec de la courgette, de la banane et du manioc) que Cristina a préparé, je m’assois avec Gilberto pour discuter de son peuple, de la révolution et de leurs coutumes. “En 1920, le président Belisario Porras a tenté d’imposer la religion catholique, de forcer les femmes à adopter la mode occidentale, de nous faire abandonner les cérémonies traditionnelles et de faire payer des impôts aux pêcheurs. En 1925, les chefs ont fini par en avoir assez et, le 25 février, une révolution a été lancée”, raconte mon hôte, un homme petit, robuste, aux cheveux bruns et aux yeux bridés. Les femmes portent la mola, la tenue traditionnelle : une jupe aux couleurs vives brodée de motifs géométriques, un foulard rouge sur la tête, des brassards et des jambières faits de petites perles (appelés wini), un anneau en or dans le nez et des boucles d’oreilles. Elles n’aiment pas être

photographiées, alors elles se montrent plutôt malpolies et antipathiques, répondant rarement lorsqu’on les salue. La majorité d’entre elles, en particulier les plus âgées, ne parlent presque pas espagnol. C’est aussi le cas de Cristina, la mère de Gilberto, mais elle m’a accueilli poliment et m’a gentiment hébergé, contrairement à ses consœurs. La mola, m’explique Gilberto, est portée pour la première fois à l’issue du rituel le plus important dans la vie d’une femme chez les Kunas : la cérémonie de la puberté. Toutes pratiquent ce rite, bien qu’elles soient de plus en plus rares à porter la tenue traditionnelle par la suite. “Un groupe d’hommes construit une cabane en palmier à l’intérieur de la maison familiale, où la jeune fille va rester et où l’une des doyennes s’occupe d’elle. Sa mère et d’autres femmes lui rendent visite et la lavent tour à tour avec de l’eau salée et de l’eau douce. Enfin, deux autres la peignent en noir de la tête aux pieds avec le pigment que contient le fruit du jagua. Elle reste ainsi pendant une semaine. C’est un


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“J’ai passé toute ma vie à chercher cet endroit” l’Atlantique. Selon certains, il aurait aperçu un rocher en forme de taureau allongé depuis l’île Bastimentos, d’où le nom de l’archipel. Ici, tout rappelle le conquistador : le village où l’on accoste s’appelle Almirante [“amiral” en espagnol] et c’est de là que partent toutes les trente minutes les navettes vers l’île Colón, où se concentre la majorité des hébergements, des restaurants et des services. Face à celle-ci se trouve l’île Carenero, le carénage consistant à nettoyer la coque d’un navire sur un site justement à l’abri des vents et des vagues. Non loin de là se trouvent l’île San Cristóbal, où vit une communauté de l’ethnie ngöbe, et l’île Bastimentos, une enclave afro-antillaise où l’on parle le guari guari, un dialecte issu de l’anglais. A la fin des années 1990, Joan Bergstrom fut l’une des premières étrangères à venir à Bocas del Toro, où elle est arrivée en bateau depuis sa Floride natale. Elle explique être tombée amoureuse de ce lieu, de sa population, de sa nature indomptée, à l’époque où ce paradis était encore intact. Elle a construit la Casa Acuario [maison aquarium], une auberge installée sur la paisible île Carenero. C’est une construction en bois typique des Caraïbes, avec des balcons qui donnent sur la mer. “J’ai passé toute ma vie à chercher cet endroit”, confie-t-elle. De nouveaux colons ont commencé à affluer

après son arrivée, des étrangers avides de sites vierges où démarrer une nouvelle vie. On peut notamment pratiquer ici le coral surfing, une activité inventée depuis peu et réservée aux amateurs de sensations fortes. L’Argentin Alejandro Tello et Cloé, son épouse française, proposent à leurs clients de nager au-dessus des coraux en s’accrochant à deux ailerons qui s’articulent indépendamment et qui sont reliés à leur bateau par une corde. “La plupart de mes amis sont originaires d’ici, je passe beaucoup de temps avec eux, m’explique Joan, assise à mes côtés. Ici, on peut vivre de ce qu’on cultive et de la pêche. Il reste peu d’endroits dans le monde où c’est possible. Ceux qui viennent d’ailleurs pensent qu’ils ont tout à enseigner aux autochtones, mais c’est tout le contraire.” —Guido Piotrkowski Publié le 6 avril

← A Ustupu, un village de San Blas composé de myriades d’îlots, deux sœurs attendent sur un embarcadère le départ pour l’école. ↖  La guérisseuse d’Ustupu mélange des plantes pour préparer ses potions. ↑ Retour à Ustupu après une journée de pêche. Reportage photo Georgio Palmera/Aurora Photos

MER DES

COSTA RICA

CARAÏBES Ile Colón Carti Ile Carenero Sugdup Ile Bastimentos

Cayos Holandeses

Archipel de San Blas Achutupu

Canal

Panamá

PROVINCE DE BOCAS DEL TORO

RÉGION DE KUNA YALA

PANAMÁ OCÉAN PACIFIQUE

COLOMBIE 7° N 150 km

COURRIER INTERNATIONAL

rituel sacré destiné à la protéger des mauvais esprits.” Elles passent ensuite la mola à la jeune fille, lui coupent les cheveux très court et lui posent un anneau dans le nez, dans un trou percé à la naissance et qui ne s’est jamais rebouché grâce au petit fil qui y est placé jusqu’à l’adolescence. Le territoire des Kunas compte 365 îles entourées d’eaux vert émeraude, idéales pour faire la planche et observer les poissons avec un masque et un tuba. Les plus connues sont Achutupu [île du chien], Achurdupu [île de l’hameçon], Icodup [île de l’aiguille] et Naguarchirdup [île de l’éléphant], ainsi que l’archipel de Cayos Holandeses [rochers hollandais]. A peine arrivé chez Cristina, il faut déjà repartir : un neveu de Gilberto m’emmène avec des amis jusqu’à Achurdupu, où je déguste du poisson frais préparé avec du manioc et du riz, avant de nager tout l’après-midi. Le lendemain matin, j’embarque avec Ian, un autre neveu, vers Achutupu, l’une des îles les plus visitées de l’archipel, près de laquelle on peut observer une épave. C’est là que je rencontre Eduardo, un pêcheur de langoustes qui parcourt les îles dans une pirogue vétuste – embarcation typique qu’ils appellent cayuco. Eduardo, comme tous les pêcheurs originaires de la région, plonge sans bouteille d’oxygène jusqu’à 10 mètres en quête d’une prise, qu’il vendra aux propriétaires des petits restaurants cuisinant pour les touristes. Christophe Colomb est arrivé à Bocas del Toro [bouches du taureau] lors de sa quatrième et dernière traversée de

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tendances.

TURQUIE — Confrontés à une importante hausse des taxes au début de l’année et à des conditions de vente de plus en plus contraignantes, les vendeurs de bière turcs voient leur chiffre d’affaires s’effondrer. Cela ne fait pourtant pas le succès de la bière sans alcool, “confrontée à un double refus en Turquie”, affirme Al-Monitor. “Celui des religieux conservateurs, qui souhaitent un double contrôle pour être sûrs de ne pas absorber d’alcool, et celui des autres, qui pourraient en boire mais auront toujours soif d’une ‘vraie’ bière par la suite”, constate le site d’informations, qui y distingue un signe de “l’importante polarisation de la Turquie d’aujourd’hui”.

HAI LA TARA

Bière sans acheteurs

Ruralité rythmée MOLDAVIE — Les Moldaves misent à leur tour sur les charmes du tourisme rural. Pour attirer chez eux les touristes étrangers, ils leur proposent un séjour chez les villageois. Pour à peine 16 euros la nuit, il est possible de redécouvrir les joies traditionnelles de la vie à la ferme, mais aussi d’apprendre à faire des gâteaux, à tisser des tapis ou bien à jouer de la batterie chez Lidia Bejenaru, la grand-mère rendue célèbre par l’Eurovision 2005 (où elle s’est illustrée aux percussions dans un fauteuil à bascule aux côtés du groupe Zdob si Zdub). “Tout le monde y gagne”, explique le créateur du site Hailatara, qui a lancé le concept, dans le quotidien moldave Ziarul National. “Les touristes, les paysans, qui sortent de leur isolement, et la Moldavie elle-même.”

ÉTATS-UNIS — Depuis l’été

dernier, la police de Los Angeles dispose d’un logiciel qui analyse les crimes passés pour prévoir où se dérouleront les crimes à venir. Cette stratégie, qui a réduit de 12 % les délits dans la métropole américaine, passe désormais à la vitesse supérieure : les autorités ont décidé de publier au quotidien ces cartes de “prévention du crime” sur les réseaux sociaux pour inciter les citoyens à “passer le plus de temps possible dans ces zones à risque”, rapporte The Atlantic. “Vous pouvez vous balader avec un voisin, faire du sport ou promener votre chien, votre seule présence peut contribuer à empêcher un délinquant potentiel de passer à l’acte dans votre voisinage”, ont indiqué les forces de l’ordre. Le magazine américain voit dans cette initiative “un signe de bonne santé civique”.

Fini les nez-à-nez

ARABIE SAOUDITE — “Un fil Twitter contre le houb al-khouchoum”, voilà la dernière nouveauté sur les réseaux sociaux d’Arabie Saoudite. C’est en fait une mobilisation contre “la bise du nez”, rapporte le quotidien qatari Al-Sharq. Dans le collimateur, la salutation – entre hommes – qui consiste à se toucher nez à nez. Selon le journal, on cherche ainsi à combattre l’infection par le coronavirus du syndrome respiratoire du Moyen-Orient, une famille de virus dont certaines souches sont responsables du rhume et du Sras. Cette souche endémique a déjà fait 67 morts dans le pays. “Afin de limiter les risques de contamination, il faut plutôt se serrer la main”, estime l’initiateur du fil, professeur à l’université de Riyad. Son initiative a suscité des sarcasmes : les Saoudiens ne seraient donc pas plus respectueux des traditions bédouines ? Des sarcasmes qui ne sont pas pour déranger le Qatar, en bisbille avec son grand voisin.

REUMANN, SUISSE

Quand il a visité PHOTO Moscou, en 2006, le photographe allemand Frank Herfort a été frappé par le nombre et la dimension des immeubles futuristes qui s’étaient substitués aux bâtiments de l’ère communiste. Il a parcouru les villes de l’ex-URSS pour montrer à travers quelque 300 clichés la “pompe impériale” de ces ensembles de bureaux ou de ces luxueuses résidences. Les villes apparaissent dans cette série comme un “mélange de bâtiments extravagants qui défient les idéaux communistes en mettant en avant prestige et statut social”, analyse le site Business Insider.

DESSIN PARU DANS AL-SHARQ-QUATAR - DR

FRANCK HERFORT

Mégalomanie futuriste

En promenade contre le crime


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HANS P. SZYSZKA/CORBIS

Hollandais à la rescousse. Wanfried

—Frankfurter Allgemeine Zeitung (extraits) Francfort

B

irgit Maske-Pagel et son mari sont de bonne humeur, et le ciel de plomb qui plane au-dessus de la vallée de la Werra n’y changera rien. Pas plus que les nouvelles déchirures apparues sur la bâche en plastique censée protéger les poutres nues de leur maison – et la pièce qui se trouve en dessous – de la pluie, des éclaboussures et des intrus. “C’est un peu un miracle que ça ait tenu tout l’hiver”, observe calmement Rainer Pagel. Voilà des mois que l’imposante maison à colombages de la rue du marché de Wanfried est devenue un chantier unique en son genre. Et cela devrait encore durer plusieurs mois, car les Pagel se sont donné

un objectif ambitieux : rénover ce bâtiment à caractère historique (il date du XVIe siècle) avant d’y élire domicile. Il y a plus d’un an que le couple a découvert la mise en vente de cette maison sur le site Internet d’une association de résidents (Bürgergruppe Wanfried). Le coup de foudre a été immédiat, raconte Birgit. Coup de foudre qui s’est rapidement étendu à la ville même de Wanfried et à ses environs, si bien que les Pagel parcourent désormais les 240 kilomètres qui les séparent de ce petit coin de Hesse dès qu’ils en ont l’occasion, pour des vacances ou même un week-end. Ils ont découvert Wanfried grâce à un reportage télévisé. Cette ville parvient depuis des années à faire ce dont de nombreuses communes ne peuvent que rêver :

périclite depuis le milieu des années 1990. Après une courte phase de croissance au lendemain de la réunification, les habitants ont commencé à partir en masse. En 2006, on y recensait 4 366 résidents, soit 600 de moins qu’en 1995. Dans la vieille ville, 21 maisons à colombages se sont retrouvées inhabitées. C’est alors qu’une poignée d’habitants a décidé de fonder une association et de partir à la recherche de nouveaux acquéreurs. Ils ont été grandement aidés par deux visiteurs hollandais qui, tombés sous le charme, les ont incités à mettre les maisons vides en vente sur un site Internet néerlandais. L’opération a connu un tel succès que Wanfried n’a pas tardé à faire les gros titres de la presse. Cinq ans plus tard, les acquéreurs viennent à présent aussi des grands centres urbains allemands à la recherche d’une maison de vacances, comme les Pagel, ou pour dénicher un endroit où passer leurs vieux jours. Le coût de la vie n’est pas leur seule motivation. La vie en province offre aussi un autre rythme, une lenteur bénéfique. Le maire, Wilhelm Gebhard [également membre de l’association], est confiant, il a déjà été contacté pour 40 maisons. Partout ailleurs, on s’étonne de voir comment une commune [aussi durement frappée par le dépeuplement] a réussi à enrayer cette tendance. Qu’y a-t-il donc de si spécial dans cette petite ville ? “Ici, nous avons reçu un soutien sans lequel nous ne nous serions jamais lancés”, expliquent les Pagel. Les membres de l’association les aident et les conseillent dans leur projet de construction. Ils leur expliquent comment moderniser

Berlin

ALLEMAGNE Wanfried HESSE

Francfort Wiesbaden Munich 200 km

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Loin de tout, désertée par sa population, la petite ville allemande de Wanfried a réussi à attirer de nouveaux habitants. Sa recette : miser sur l’énergie de ceux qui sont restés.

Repères

leur maison tout en respectant son histoire, comment la rendre rentable sur le plan énergétique, quels matériaux utiliser, etc. L’association a rénové une maison à colombages qui sert à présent de maison témoin. “Un accompagnement pareil, c’est unique”, estime un responsable de la conservation des monuments historiques. Et les travaux entrepris par les nouveaux arrivants créent une certaine émulation parmi les habitants, qui se mettent eux aussi à rénover leur demeure. Plusieurs maisons ont même été récemment achetées par des résidents de Wanfried. Cette initiative née du désespoir a ainsi permis aux locaux de redécouvrir leur propre ville. Un magasin spécialisé a ouvert pour répondre à la demande croissante en matériaux écologiques et historiques. Un domaine dans lequel les Pagel souhaitent également investir. Si tout va bien, ils espèrent que leur maison sera achevée d’ici la fin de l’année. —Birgit Ochs Publié le 30 mars Le conseil de la semaine : Dans le doute, certains se demandent : “Que ferait Jésus ?”, d’autres : “Que ferait le Bouddha ?” Et toi, à quelle autorité t’en remettrais-tu ?

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DESSIN DE MIKEL CASAL

Comment repeupler une ville abandonnée

attirer des acheteurs désireux de s’installer dans des maisons vides. Pour les villes du centre de l’Allemagne, c’est depuis longtemps déjà une question de survie. Pendant que Berlin, Munich et les grands centres urbains attirent toujours plus d’habitants, les provinces dépérissent. Elles n’ont pas assez de travail, pas assez de jeunes, pas assez de perspectives. Dans certaines communes, où le ramassage des ordures ou la distribution d’eau pour une poignée d’habitants sont devenus trop cher, la situation est si dramatique que certains évoquent même des subventions de démolition afin de résoudre définitivement le problème. L’institut IW de Cologne a dénombré un total de 240 villes et districts dans cette situation.

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plein écran.

Courrier international — no 1225 du 24 au 30 avril 2014 ↓ Une image tirée de Closer to the Moon (2014). Photo Mandragora Movies

↓↓ Les véritables protagonistes de l’histoire dans le film Reconstituirea, tourné par la Securitate en 1960. Photo DR

La saga des braqueurs rouges Grand banditisme, communisme et romantisme font bon ménage dans le dernier film du réalisateur Nae Caranfil, qui déclenche la polémique en Roumanie. —Dilema Veche Bucarest

inutile (il ne pouvait pas être converti en devises étrangères et ne pouvait servir omme pour la plupart des films de qu’à acheter ce que les casseurs pouvaient Nae Caranfil, la trame narrative de toute façon aisément se procurer sur de Closer to the Moon se déroule un marché contrôlé à 100 % par l’Etat). en Roumanie, à une époque bien pré- Quant à l’exploit, spectaculaire en soi, il ne cise : 1959-1960. L’une des plus difficiles pouvait avoir qu’une seule conséquence, sur les quarante-cinq années de règne du qu’il a d’ailleurs eue : la peine de mort. communisme dans le pays. Au Nae Caranfil explore ce mystère sommet du Parti communiste, par le biais de la fiction. Il en la lutte pour le pouvoir entre un résulte un excellent film. Il est groupe à prépondérance juive, particulièrement intéressant proche de Moscou, et un groupe de voir ce que les étrangers en FILM à prépondérance roumaine, suront compris. La chronique de nommé “les taulards”, s’était Variety mentionne un mélange soldée par la victoire de ce dernier. En de tragique et de comique, mais aussi une particulier après la mort de Staline et le approche “par l’absurde” de cet étrange retrait des troupes soviétiques (1958), le événement. The Hollywood Reporter, lui, communisme local était devenu une affaire évoque la mélancolie qui émane du film. exclusivement roumaine. Dans tous les films de Caranfil, rien n’est C’est seulement à partir des années 1960 tout à fait comique ni tout à fait tragique, que le communisme roumain s’est teinté de la réalité étant un mélange instable de nationalisme et de xénophobie. Au niveau ces deux dimensions dramaturgiques. de la société, l’année 1960 a été celle de Sur les traces de grands cinéastes, de l’une des dernières vagues de répression, Charlie Chaplin à Billy Wilder, Caranfil l’année du paroxysme du goulag roumain. compte parmi ceux qui font pencher 1960 est aussi l’année de l’une des plus la balance en faveur du comique. La étranges productions cinématographiques juste mesure est difficile à maintenir de l’histoire. A des fins éducatives et dans le cinéma, comme dans la vie. Le propagandistes, les communistes ont potentiel comique peut soudain déborder réalisé un film documentaire reconstituant et la réalité ainsi mise en scène devient un braquage. Le côté étrange est que invraisemblable. Chez Nae Caranfil, le rôle des braqueurs était joué par les toutefois, ballottés par les caprices de accusés eux-mêmes, alors qu’ils avaient la comédie, les faits n’en apparaissent été jugés et condamnés à mort. Mais ce que plus clairement. Certes, vus ainsi, la n’est pas tout. Car le braquage en lui- plupart en arrivent à paraître absurdes. même a été plus étrange encore que la Mais le travail sur l’absurde de Caranfil décision des communistes d’en faire un est un jeu de nuances, une chorégraphie film en 1960. C’est un groupe d’anciens sur la corde raide. L’absurde n’y est communistes clandestins, récompensés pas, comme chez Eugène Ionesco, une par le régime après 1945 par l’attribution décomposition tragique – c’est juste un de hautes fonctions, qui commettent cet acte absurde en 1959. La raison pour laquelle ils décident de se suicider de cette Les personnages manière demeure toujours un mystère centraux du film – car il est clair que leur geste, le vol d’une somme énorme à la Banque nationale, sont de vaillants n’avait aucun sens. L’argent récupéré était communistes

C

faux raccord discordant qui se dilue dans un contexte plus large, plus solide, animé d’une cohérence propre. Et l’on ressent en effet tout au long du film une certaine mélancolie. On ne sait trop s’il s’agit de la mélancolie d’un cinéaste mûr explorant son amour encore juvénile pour le cinéma ou bien de la mélancolie du spectateur qui regarde un film “historique”, ou bien même de la mélancolie des personnages, qui souffrent de la perte de ce qu’ils avaient de plus beau dans la vie, à savoir l’aventure de la lutte clandestine, pistolet et fusil à la main. Caranfil craint qu’une partie du public roumain ne soit irritée de voir une histoire roumaine jouée en anglais. Mais, à mon avis, c’est un autre débat qui prendra de l’importance. La Roumanie est un pays où la mémoire collective considère comme une grande vérité la conviction que le communisme était une affaire juive – les Juifs auraient apporté le communisme en Roumanie. Il existe d’ailleurs toute une argumentation contemporaine à tendance antisémite allant dans ce sens. Certes, cette conviction a des vertus thérapeutiques

évidentes. D’une part elle rejette le fardeau de la culpabilité et de l’horreur sur d’autres épaules, et d’autre part elle préserve le mythe fondamental de l’unité nationale, car la manière la plus confortable d’aborder la nation commence par “nous, les Roumains” contre “eux, les étrangers (Juifs, Magyars, Tziganes, Russes, etc.)”. Le film de Caranfil malmène de front cette conviction. Les personnages centraux du film sont de vaillants communistes, évincés des fonctions qu’ils avaient obtenues en tant que bons membres du Parti parce qu’ils étaient juifs. Ainsi, Closer to the Moon non seulement consolide l’œuvre cinématographique du premier cinéaste roumain de renom de l’après-1990, mais arrive même à l’enrichir. Ce film apporte une valeur ajoutée à l’art de Nae Caranfil, qui a aujourd’hui une nouvelle corde à son arc : il n’hésite pas à mettre à mal les préjugés. —Sever Voinescu Publié le 19 mars Closer to the Moon, de Nae Caranfil, est sorti dans les salles roumaines en mars.


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Courrier 20140424 courrier full 20140423 111535  

Courrier International du 24 avril 2014

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