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N° 1224 du 17 au 23 avril 2014 courrierinternational.com Belgique : 3,90 €

EDITION BELGIQUE

LE MONDE SELON POUTINE Ukraine, ONU, gaz : le président russe impose sa loi

VÉNÉTIE— LA TENTATION SÉCESSIONNISTE BRÉSIL— LES FORÇATS DU FOOT HISTOIRE— LE PORTUGAL 40 ANS APRÈS LA RÉVOLUTION SANTÉ— LE CANCER PLUS FORT QUE LE SIDA

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Courrier international — no 1224 du 17 au 23 avril 2014

Sommaire

ÉDITORIAL

ÉRIC CHOL

p.10

Poutine maître du jeu

à la u ne

LE MONDE SELON POUTINE

I

l y a, disait Machiavel, deux manières de combattre, l’une avec les lois, l’autre avec la force. Vladimir Poutine a choisi les deux, en imposant à ses partenaires – ses ennemis ? – la loi du plus fort. Après avoir essuyé en février un échec cinglant en Ukraine, avec le renversement du régime de Ianoukovitch, le maître du Kremlin n’a de cesse, depuis cette date, de prendre sa revanche. Les sanctions occidentales agissent sur lui comme un excitant, et, dopé par la fièvre nationaliste qui gagne son pays, le président russe fait rouler chaque jour un peu plus ses biscoteaux, que l’on sait très développés. Simple manœuvre d’intimidation ou véritable envie d’en découdre ? Ce qui compte, c’est l’ardeur avec laquelle le caïd de Moscou pousse ses dominos et impose sa vision poutinienne du monde. L’ONU a beau convoquer en urgence des réunions du Conseil de sécurité – dix déjà depuis le début de la crise ukrainienne –, le désordre continue de se répandre, comme les petits hommes verts partis à l’assaut des villes du sud et de l’est de l’Ukraine. Les Occidentaux, pris de court, ne peuvent que constater leur impuissance. L’exemple syrien aurait dû les alerter. Vladimir Poutine a non seulement réussi, en septembre, à éviter les frappes américaines, mais il a aussi, depuis, consolidé le régime de Bachar El-Assad, en lui fournissant avions et missiles. Obama l’isolationniste croyait avoir appuyé sur le bouton “reset” en arrivant à la Maison-Blanche pour relancer les relations avec Moscou : il découvre aujourd’hui que Poutine le machiavélique a enclenché le bouton “replay” de la guerre froide.

EFREM LUKATSKY/AP/SIPA

Après la Crimée, le président russe semble avoir lancé un plan de démembrement de l’Ukraine… Face à l’inertie d’Obama et de l’Europe, il a imposé sa vision du monde, explique Ivan Krastev sur le site Project Syndicate, qui dénonce une dangereuse asymétrie entre l’Ouest et la Russie. p.18 ITALIE SUR NOTRE SITE

www.courrierinternational.com ALGÉRIE Election présidentielle le 17 avril. Suivez le vote et retrouvez l’analyse des résultats. UKRAINE Un pas de plus vers la guerre ? L’actualité diplomatique et les tensions dans l’est du pays vus par la presse étrangère. GLEZ

En couverture : —Vladimir Poutine. Dessin de Schot, Pays-Bas —Santé. Dessin de Tomasz Walenta, Pologne.

Retrouvez-nous aussi sur Facebook, Twitter, Google+ et Pinterest

Retrouvez Eric Chol chaque matin à 7 h 50, dans la chronique

Quand ça ne va pas en Vénétie p.28 LIBAN

La révolte des femmes Le Parlement libanais a voté une loi contre les violences domestiques, mais le texte a été vidé de sa substance. Une honte, selon le quotidien L’OrientLe Jour, qui dénonce “un pays irrespirable pour les femmes”. TONY DANAYAN

pp.34-40 SANTÉ

De la mondialisation des maladies Jusqu’ici “réservés” à l’Occident, le cancer et le diabète frappent désormais les pays pauvres. Si l’Inde a su venir à bout de la polio, la tuberculose, elle, résiste encore. Dossier spécial. TOMASZ WALENTA

“Où va le monde”

360° RENATO LEITE RIBEIRO

sur 101.1 FM

p.42

LES FORÇATS DU FOOT BRÉSILIEN Loin des Neymar ou Thiago Silva, la plupart des joueurs professionnels au Brésil gagnent à peine le salaire minimum. Un comble au pays du foot. Agência Pública a mené l’enquête.


6. 4.

Courrier international — no 1224 du 17 au 23 avril 2014

Sommaire Les journalistes de Courrier international sélectionnent et traduisent plus de 1 500 sources du monde entier : journaux, sites, blogs. Ils alimentent l’hebdomadaire et son site courrierinternational.com. Les titres et les sous-titres accompagnant les articles sont de la rédaction. Voici la liste exhaustive des sources que nous avons utilisées cette semaine : African Arguments (africanarguments.org) Londres, en ligne. Aftenposten Oslo, quotidien. Agência Pública (apublica.org) São Paulo, en ligne. Ha’Aretz Tel-Aviv, quotidien. Asahi Shimbun Tokyo, quotidien. The Christian Science Monitor (csmonitor.com) Boston, en ligne. The Daily Beast (thedailybeast.com) New York, en ligne. Dongfang Zaobao Shanghai, quotidien. Down to Earth New Delhi, bimensuel. The Economist Londres, hebdomadaire. Financial Times Londres, quotidien. Gazeta.ru (gazeta.ru) Moscou, en ligne. The Guardian Londres, quotidien. Kyiv Post Kiev, quotidien. The Lancet Londres, hebdomadaire. Laodong Bao Shanghai, quotidien. New Scientist Londres, hebdomadaire. The New York Times New York, quotidien. Now. (now.mmedia.me/lb/ar) Beyrouth, en ligne. L’Orient-Le Jour Beyrouth, quotidien. La Presse Montréal, quotidien. Project Syndicate (project-syndicate.cz) Prague, organisation de presse à but non lucratif. Público Lisbonne, quotidien. La Repubblica Rome, quotidien. Rzeczpospolita Varsovie, quotidien. The Spectator Londres, hebdomadaire. Der Spiegel Hambourg, hebdomadaire. Süddeutsche Zeitung Munich, quotidien. La Vanguardia Barcelone, quotidien. Visão Lisbonne, hebdomadaire. The Wall Street Journal New York, quotidien. The Washington Post Washington, quotidien.

← Toutes nos sources Chaque fois que vous rencontrez cette vignette, scannez-la et accédez à un contenu multimédia sur notre site courrierinternational.com (ici la rubrique “Nos sources”).

n’est plus un rêve

7 jours dans le monde 6. Etats-Unis. Une vie de haine dans l’Amérique profonde 8. Portrait. David Brock 9. Controverse. Faut-il reconnaître Israël comme un Etat juif ? I. Belgique. Trop bien payés, nos mèdecins ?

A la une 10. Le monde selon Poutine

D’un continent à l’autre — EUROPE 18. Italie. Quand ça ne va pas en Vénétie… 19. Royaume-Uni. L’indépendance écossaise

20. Portugal. Lisbonne renoue avec l’océan — FRANCE 22. Société. “Mes enfants n’apprendront pas le français”

31. Soudan du Sud. Oubliés parmi les oubliés

Transversales

— ASIE 24. Japon. Le renouveau à peine

34. Santé. Un monde de malades

maquillé de l’atome 25. Chine. Où est passé l’argent des Trois-Gorges ?

41. Médias. La mendicité se donne en spectacle

— AMÉRIQUES 26. Etats-Unis. Bush contre Clinton, c’est du passé 27. République dominicaine. Le lac qui engloutit la terre — MOYEN-ORIENT 28. Liban. La révolte des femmes — AFRIQUE 30. Rwanda. Le choix d’Olivia

39. Signaux. Alerte sur le sultanat

360° 42. Reportage. Les forçats du foot brésilien 46. Culture. Django unchained 47. Plein écran. La conspiration venue du froid 48. Tendances. Donnez votre voix 50. Histoire. Les espoirs déçus de la “révolution des œillets”

Pour comprendre l’avenir d’une société, écoutez les questions que posent les enfants. Faith Popcorn

Edité par Courrier international SA, société anonyme avec directoire et conseil de surveillance au capital de 106 400 €. Actionnaire La Société éditrice du Monde. Président du directoire, directeur de la publication : Arnaud Aubron. Directeur de la rédaction, membre du directoire : Eric Chol. Conseil de surveillance : Louis Dreyfus, président. Dépôt légal Avril 2014. Commission paritaire n° 0712c82101. ISSN n°1154-516X Imprimé en France/Printed in France Rédaction 6-8, rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75212 Paris Cedex 13 Accueil 33 (0)1 46 46 16 00 Fax général 33 (0)1 46 46 16 01 Fax rédaction 33 (0)1 46 46 16 02 Site web www.courrierinternational. com Courriel lecteurs@courrierinternational.com Directeur de la rédaction Eric Chol Rédacteurs en chef Jean-Hébert Armengaud (16 57), Claire Carrard (édition, 16 58), Odile Conseil (déléguée 16 27), Rédacteurs en chef adjoints Catherine André (16 78), Raymond Clarinard, Isabelle Lauze (hors-séries, 16 54) Assistante Dalila Bounekta (16 16) Rédactrice en chef technique Nathalie Pingaud (16 25) Direction artistique Sophie-Anne Delhomme (16 31) Directeur de la communication et du développement Alexandre Scher (16 15) Conception graphique Javier Errea Comunicación Europe Catherine André (coordination générale, 16 78), Danièle Renon (chef de service adjointe Europe, Allemagne, Autriche, Suisse alémanique, 1622), Gerry Feehily (Royaume-Uni, Irlande, 16 95), Lucie Geffroy (Italie, 1686), Nathalie Kantt (Espagne, Argentine, 16 68), Hugo dos Santos (Portugal, 1634) Iwona Ostapkowicz (Pologne, 16 74), Caroline Marcelin (chef de rubrique, France, 17 30), Iulia Badea-Guéritée (Roumanie, Moldavie, 19 76), Wineke de Boer (Pays-Bas), Solveig Gram Jensen (Danemark, Norvège), Alexia Kefalas (Grèce, Chypre), Mehmet Koksal (Belgique), Kristina Rönnqvist (Suède), Agnès Jarfas (Hongrie), Mandi Gueguen (Albanie, Kosovo), Miro Miceski (Macédoine), Kika Curovic (Serbie, Monténégro, Croatie, Bosnie-Herzégovine), Marielle Vitureau (Lituanie), Katerina Kesa (Estonie) Russie, est de l’Europe Laurence Habay (chef de service, 16 36), Alda Engoian (Caucase, Asie centrale), Larissa Kotelevets (Ukraine) Amériques Bérangère Cagnat (chef de service, Amérique du Nord, 16 14), Gabriel Hassan (Etats-Unis, 16 32), Anne Proenza (chef de rubrique, Amérique latine, 16 76), Paul Jurgens (Brésil) Asie Agnès Gaudu (chef de service, Chine, Singapour, Taïwan, 16 39), Christine Chaumeau (Asie du Sud-Est, 16 24), Ingrid Therwath (Asie du Sud, 16 51), Ysana Takino (Japon, 16 38), Kazuhiko Yatabe (Japon), Zhang Zhulin (Chine, 17 47), Elisabeth D. Inandiak (Indonésie), Jeong Eun-jin (Corées) Moyen-Orient Marc Saghié (chef de service, 16 69), Ghazal Golshiri (Iran), Pascal Fenaux (Israël), Philippe Mischkowsky (pays du Golfe), Pierre Vanrie (Turquie) Afrique Ousmane Ndiaye (16 29), Hoda Saliby (chef de rubrique Maghreb, 16 35), Chawki Amari (Algérie) Transversales Pascale Boyen (chef des informations, Economie, 16 47), Catherine Guichard (Economie, 16 04), Anh Hoà Truong (chef de rubrique Sciences et Innovation, 16 40), Gerry Feehily (Médias, 16 95), Virginie Lepetit (Signaux) Magazine 360° Marie Béloeil (chef des informations, 17 32), Virginie Lepetit (chef de rubrique Tendances, 16 12), Claire Maupas (chef de rubrique Insolites 16 60), Raymond Clarinard (Histoire), Catherine Guichard Ils et elles ont dit Iwona Ostapkowicz (chef de rubrique, 16 74) Site Internet Hamdam Mostafavi (chef des informations, responsable du web, 17 33), Carolin Lohrenz (chef d’édition, 19 77), Carole Lyon (rédactrice multimédia, 17 36), Paul Grisot (rédacteur multimédia, 17 48), Pierrick Van-Thé (webmestre, 16 82), Marie-Laëtitia Houradou (responsable marketing web, 1687), Patricia Fernández Perez (marketing) Agence Courrier Sabine Grandadam (chef de service, 16 97) Traduction Raymond Clarinard (rédacteur en chef adjoint), Isabelle Boudon (anglais, allemand), Françoise Escande-Boggino (japonais, anglais), Caroline Lee (anglais, allemand, coréen), Françoise Lemoine-Minaudier (chinois), Julie Marcot (anglais, espagnol, portugais), Marie-Françoise Monthiers (japonais), Mikage Nagahama (japonais), Ngoc-Dung Phan (anglais, italien, vietnamien), Olivier Ragasol (anglais, espagnol), Danièle Renon (allemand), Hélène Rousselot (russe), Mélanie Liffschitz (anglais, espagnol), Leslie Talaga (anglais, espagnol) Révision JeanLuc Majouret (chef de service, 16 42), Marianne Bonneau, Philippe Czerepak, Fabienne Gérard, Françoise Picon, Philippe Planche, Emmanuel Tronquart (site Internet) Photographies, illustrations Pascal Philippe (chef de service, 16 41), Lidwine Kervella (16 10), Stéphanie Saindon (16 53) Maquette Bernadette Dremière (chef de service, 16 67), Catherine Doutey, Nathalie Le Dréau, Gilles de Obaldia, Josiane Petricca, Denis Scudeller, Jonnathan Renaud-Badet, Alexandre Errichiello, Céline Merrien (colorisation) Cartographie Thierry Gauthé (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66) Calligraphie Hélène Ho (Chine), Abdollah Kiaie (Inde), Kyoko Mori (Japon) Informatique Denis Scudeller (16 84) Directeur de la production Olivier Mollé Fabrication Nathalie Communeau (directrice adjointe), Sarah Tréhin (responsable de fabrication) Impression, brochage Maury, 45330 Malesherbes Ont participé à ce numéro : Torunn Amiel, Alice Andersen, Edwige Benoit, Frédéric Boniaud, Jean-Baptiste Bor, Nicolas Gallet, Rollo Gleeson, Marion Gronier, Hu Wenyan, Alexandros Kottis, Sophie Laurent-Lefevre, Carole Lembezat, Valentine Morizot, Corentin Pennarguear, Polina Petrouchina, Pierangélique Schouler, Judith Sinnige, Leslie Talaga, Isabelle Taudière, Charles Vignial, Sébastien Walkowiak, Morgane Wirtz Secrétaire général Paul Chaine (17 46) Assistantes Frédérique Froissart (16 52), Sophie Jan Gestion BénédicteMenault-Lenne(responsable,1613) Comptabilité 01 48 88 45 02 Responsable des droits Dalila Bounekta (16 16) Ventes au numéro Responsable publications Brigitte Billiard Direction des ventes au numéro Hervé Bonnaud Chef de produit Jérôme Pons (0 805 05 01 47, fax : 01 57 28 21 40) Diffusion internationale Franck-Olivier Torro (01 57 28 32 22) Promotion Christiane Montillet Marketing Sophie Gerbaud (directrice, 16 18), Véronique Lallemand (16 91), Véronique Saudemont (17 39), Kevin Jolivet (16 89)

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6.

7 jours dans le monde.

Courrier international — no 1224 du 17 au 23 avril 2014

↓ 13 avril 2014. Frazier Glenn Miller, 73 ans, lors de son arrestation sur le parking d’une école du Kansas. Photo AP/Sipa

Une vie de haine dans l’Amérique profonde Un journaliste raconte sa rencontre, il y a trente ans, avec Frazier Glenn Miller, l’homme qui, le 13 avril, a tué trois personnes dans des institutions juives du Missouri. —The Washington Post Washington

L

Berlusconi travaillera (enfin) pour l’intérêt général ITALIE— Silv io Berlusconi,

l’interview. Pendant une dizaine de minutes, je lui ai posé des questions banales, lui demandant où il était né, où il était allé à l’école, quelle était son expérience militaire, etc. Je pensais que nous avions réussi notre coup lorsque soudain un homme de corpulence moyenne vêtu d’un uniforme nazi a fait signe à Miller. Ils sont partis discuter dans la cuisine. Lorsque Miller est revenu, il s’est mis à renifler. “Ça sent le Juif”, a-t-il dit. J’ai à nouveau nié. Mais son opinion était faite. J’ai passé les deux heures trente qui ont suivi sous surveillance armée, enfermé dans la voiture qui fumait sous un soleil de plomb, pendant que Shep poursuivait l’interview. Trois hommes, parfois quatre, me tenaient à l’œil sous les ordres du nazi en uniforme. Toutes les trente minutes, l’un d’eux s’approchait de la voiture pour me mettre une arme sous le nez et vérifier que je ne prenais pas de photos. Pour Miller, j’étais une cause perdue, mais il a tenté de recruter Shep. “Il m’a dit : ‘Je parie que ces Juifs à Duke ne se mélangent pas avec vous autres les Blancs, pas vrai ?’” m’a raconté Shep plus tard. A 17 h 30, Shep est sorti de la maison en bois et on nous a ordonné de quitter les lieux. Nous sommes allés directement au village pour parler aux habitants et leur demander ce qu’ils pensaient de la présence du Klan près de chez eux. Le sergent Randy Cooke, de la police de Benson, a résumé ce qu’on nous avait dit de Glenn Miller : “Je dirais qu’il est du genre bon voisin.”

A l’époque, je croyais qu’on ne voyait plus ce genre de choses aux Etats-Unis. J’avais tort. Shep et moi avions de quoi produire d’excellents articles, et ils ont fait le tour des médias. Après les événements de ce weekend, je suis allé chercher dans mes cartons au garage l’exemplaire jauni du journal que j’avais archivé il y a si longtemps. Il date du 15 avril 1981. Miller était un antisémite raciste et violent lorsque je l’ai rencontré il y a trente-trois ans et il n’a manifestement jamais changé. Il a toujours eu un fusil. Cette fois, hélas, il s’en est servi. —Robert Satloff Publié le 15 avril

SOURCE THE WASHINGTON POST Etats-Unis Quotidien, 475 000 ex. (839 000 le dimanche) www.washingtonpost.com Ce grand quotidien de centre droit s’est notamment distingué par la publication des rapports secrets du Pentagone sur la guerre du Vietnam, les révélations sur l’affaire du Watergate ou encore celles d’Edward Snowden sur l’étendue du système de surveillance de l’Agence nationale de sécurité américaine (NSA, lire ci-contre).

condamné pour fraude fiscale en août 2013 à quatre ans de prison – dont trois amnistiés – dans l’affaire Mediaset, purgera sa peine en travaillant pendant un an dans un centre pour personnes âgées à raison de quatre heures par semaine, annonce L’Espresso. L’ex-président du Conseil ne sera pas assigné à domicile et pourra se rendre à Rome du mardi au jeudi pour coordonner les activités de Forza Italia, dont il est toujours président. Il pourra également participer à la prochaine campagne électorale pour les européennes.

Le vote de l’espoir

VLAHOVIC

orsque j’ai appris que l’homme accusé d’avoir tué des innocents dimanche 13 avril dans un centre communautaire et une maison de retraite juifs à Kansas City était un ancien membre du Ku Klux Klan nommé [Frazier] Glenn Miller, mon sang s’est glacé. Il y a trente-trois ans, lorsque j’étais étudiant à l’université Duke, j’ai lu un jour dans le Raleigh News & Observer un petit article qui parlait de Miller, à l’époque “grand dragon” des Chevaliers du Ku Klux Klan en Caroline. Il dirigeait un camp d’entraînement paramilitaire dans une zone rurale en Caroline du Nord. Je n’arrivais pas à comprendre comment, à la fin du xxe siècle aux Etats-Unis, le KKK pouvait opérer au grand jour à moins d’une heure de route de notre prestigieuse université. J’écrivais pour le journal de Duke, le Chronicle, et j’avais donc fait donc ce que tout journaliste ferait : j’avais appelé Miller et lui avais demandé de m’accorder une interview. Toujours en quête de publicité, il avait accepté. Mais il avait une condition. “Je vous préviens, nous ne sommes pas de ces employeurs qui favorisent la diversité, m’informa-t-il. Alors ne vous ramenez pas avec un Juif ou un Noir.” Je suis juif. Mais avec l’inconscience de la jeunesse, je décidai de mentir et d’accepter ses conditions. Pour plus de sécurité, je me fis couper les cheveux en brosse, mis une croix autour de mon cou, me procurai une fausse carte de presse au nom de Robert Statler Jr. et demandai à notre reporterphotographe, Shep Moyle, un grand blond avec une belle gueule, de m’accompagner. Le samedi matin suivant, nous avons pris la voiture, traversé la petite ville d’Angier et avalé la poussière de la route 1312 jusqu’à la ferme de Miller. Quelques hommes, la plupart en tenue de combat, vaquaient à leurs occupations. Beaucoup portaient des fusils. Il y avait également une femme blonde, enceinte, avec deux jeunes enfants. Ils jouaient avec une carabine en plastique. La première chose que Miller m’a dite en me voyant a été : “Vous êtes Juif ?” Non, lui ai-je répondu. “Je ne laisse aucun Juif entrer sur mes terres, alors mieux vaut pour vous que vous ne mentiez pas”, m’a-t-il prévenu. J’ai tenu bon, et nous avons commencé

REUTERS

ÉTATS-UNIS

GUINÉE-BISSAU— Aucun pré-

sident n’a réussi à terminer son mandat depuis l’indépendance du pays, en 1974. La faute à l’armée : les putschs se succèdent dans ce narco-Etat de l’Afrique de l’Ouest. Néanmoins, 750 000 électeurs ont voté dans le calme le 13  avril. “Ces élections générales sonneront-elles le retour de la Guinée-Bissau à l’ordre constitutionnel, interrompu à la suite du coup d’Etat d’avril 2012 ?” s’interroge le quotidien burkinabé Le Pays.


7 JOURS.

Courrier international — no 1224 du 17 au 23 avril 2014

ILS PARLENT DE NOUS

LE DESSIN DE LA SEMAINE

SOPHIE PEDDER, chef du bureau du magazine britannique The Economist à Paris

Prix Pulitzer 2014

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iat avec

En 2012, vous dénonciez dans votre livre Le Déni français (éd. JC Lattès) la réalité économique du pays et vous appeliez à une prise de conscience. Cette dernière est-elle enfin arrivée ? Les annonces sur le pacte de responsabilité semblent l’amorcer. Il aurait été préférable que le débat sur les réformes économiques indispensables ait eu lieu avant l’élection présidentielle de 2012. A présent qu’il est au pouvoir, le Parti socialiste éprouvera bien plus de difficultés à adopter un changement de politique économique. Pour l’heure, cette prise de conscience se perçoit avant tout dans la parole. Car, concrètement, le pacte de stabilité n’existe pas encore. De plus, le programme budgétaire comportant des économies importantes sur les dépenses publiques que François Hollande doit présenter devant la Commission n’est pas encore finalisé.

Certains Britanniques comparent Manuel Valls à Tony Blair…

TONNES DE PAPIER ont été offertes par Andiarios, l’Association colombienne des éditeurs de journaux et des médias d’informations, à trois titres vénézuéliens. El Nacional, El Nuevo País et El Impulso, tous trois indépendants et proches de l’opposition, sont en proie à une pénurie de papier depuis plusieurs mois. L’Etat limitant l’achat de devises étrangères, le papier n’est plus importé dans le pays. Les quotidiens ont ainsi pu compter sur leurs homologues et voisins colombiens pour “raconter la réalité du Venezuela”, rapporte El Impulso.

en partenar

Valls, la plus grande menace pour Hollande

SIPA

KEVIN SIERS/THE CHARLOTTE OBSERVER, ÉTATS-UNIS

Lundi 13 avril, Kevin Siers, du Charlotte Observer, s’est vu décerner le prix Pulitzer dans la catégorie “dessins de presse”. ← Celui-ci illustre l’incapacité du gouvernement américain à légiférer sur les armes à feu, après les tueries de Columbine, Aurora… Le quotidien britannique The Guardian et le quotidien américain The Washington Post ont pour leur part remporté le prix dans la catégorie “service public” pour leur couverture de l’étendue des programmes de surveillance américains, fondée sur les révélations du lanceur d’alerte Edward Snowden.

T LE KRENT RACONTEN C S O U E O N IN T S T IS CHR XPER ILLEURS E ET LES ME MEDI, 12H45-13H30 CHAQUE SA

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MONDE

lture.fr

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Valparaíso en flammes CHILI— “Plan catastrophe”, titre El Mercurio au lendemain du déclenchement de l’incendie dans la seconde ville du Chili. Cette dernière est depuis le 12 avril en proie à “l’incendie le plus tragique de son histoire”, écrit le journal, après la propagation d’un feu de forêt sur plusieurs des 44 collines qui composent la ville. Classée au patrimoine mondial de l’Unesco, Valparaíso attire de nombreux touristes pour son paysage escarpé et ses maisons colorées. La présidente, Michelle Bachelet, a déclenché le plan catastrophe, rapporte le quotidien. Au moins 13 personnes sont mortes, plus d’un millier de maisons ont été détruites, une dizaine de milliers de personnes ont été évacuées.

Les deux appartiennent à la gauche moderne – qui estime que la justice sociale passe par l’efficacité économique. Cette idée était au cœur de la politique de Tony Blair, et c’est le message que le nouveau Premier ministre français fait passer. Mais Tony Blair était dans l’opposition quand il a formulé son programme, sur lequel il a été élu en 1997. Manuel Valls n’a pas été élu. Et François Hollande est arrivé à la présidence dans le déni complet de la très mauvaise situation économique de la France.

Manuel Valls peut-il supplanter François Hollande ? 58 % d’opinion favorables pour le Premier ministre, 18 % pour le président : quarante points les séparent. C’est inédit. François Hollande a fait un pari très audacieux : son sauveur pourrait bien être aussi sa principale menace. Car, au-delà de la seule gauche, Manuel Valls est également apprécié par une partie des électeurs de droite. Avec cette base importante, il peut maintenir très longtemps sa popularité.—


8. 12.

7 JOURS

Courrier international — no 1224 du 17 au 23 avril 2014

David Brock Ennemi de Bill, meilleur ami de Hillary ILS FONT L’ACTUALITÉ

Un “tueur à gages” républicain, jadis acharné à détruire Bill Clinton, œuvre aujourd’hui pour faire élire l’épouse de son ancien adversaire.

—The New York Times (extraits) New York

D

ans un loft cosy, à Washington, 16 jeunes chercheurs sont assis côte à côte devant des écrans. Leur mission : repérer les attaques contre Hillary Rodham Clinton, défendre son image et dénicher des informations potentiellement néfastes pour ses futurs rivaux à la présidentielle de 2016. Leur chef est un ancien ennemi de Bill Clinton, David Brock. Tandis que Mme Clinton répète qu’il est encore trop tôt pour songer à une candidature, M. Brock a mis sur pied une vaste opération, généreusement financée, avec un centre névralgique chargé de réagir rapidement à l’actualité pour servir les intérêts de l’ancienne secrétaire d’Etat. Il est déterminé à définir et à parachever l’image de Mme Clinton – une mission qui a donné du fil à retordre à ses conseillers depuis ses premiers jours à Washington. Autrefois, M. Brock était, selon ses propres dires, un “tueur à gages” conservateur déterminé à démolir les Clinton. En 1993, il s’est rendu dans l’Arkansas et a publié un article faisant état de services rendus par des policiers à Bill Clinton, alors gouverneur, pour faciliter ses liaisons extraconjugales. Résultat : Paula Jones a attaqué Bill Clinton pour harcèlement sexuel en 1994 et M. Brock est monté en grade dans les cercles républicains. Ce mardi 25 mars 2014, c’est la première fois que M. Brock revient dans l’Arkansas depuis la parution de l’article. Il prononce un discours intitulé “Contrer la culture de la haine envers Clinton”, devant un public nombreux à la Clinton School of Public Service, à Little Rock, et il met en garde son auditoire contre l’animosité susceptible de viser Mme Clinton dans sa course à la présidence. Les Clinton ne jouent aucun rôle officiel dans l’empire de M. Brock. Mais, comme il s’est coupé de ses racines républicaines et qu’il lève le voile sur la machinerie conservatrice dont il faisait autrefois partie, ils encouragent sa reconversion. En 1996, M. Brock

→ Dessin d’Ajubel, Espagne, pour Courrier international.

Vu d’ailleurs

présenté par Christophe Moulin avec Eric Chol Vendredi à 23 h 10, samedi à 11 h 10 et dimanche à 14 h 10, 17 h 10 et 21 h 10.

a publié une biographie élogieuse de la première dame. Son livre de 2002, Blinded by the Right : The Conscience of an Ex-Conservative [Aveuglé par la droite : la conscience d’un ex-conservateur, non traduit], dans lequel il témoigne de son évolution, a rencontré un écho chez l’ancien président. Le super-PAC [comité d’action politique] American Bridge, fondé par M. Brock, a exploité le riche réseau de sympathisants de Clinton. L’année dernière, M. Clinton a prononcé un discours à l’occasion d’une soirée de levée de fonds organisée à New York à l’intention des plus grands donateurs de M. Brock. Ce dernier a remercié l’ancien président et son épouse pour lui “avoir fait le don du pardon”, selon un témoin. Ces temps-ci, M. Brock, qui arrange sa chevelure grise façon rockabilly et apparaît souvent tout de noir vêtu, se fait remarquer dans le monde des hommes politiques, eux-mêmes plutôt en Brooks Brothers [marque des célébrités américaines]. Il partage son temps entre Washington et West Village, à Manhattan. Et il travaille dans un open space avec son chien Toby à ses pieds. Quelque 165 employés travaillent pour American Bridge et l’organisation à but non lucratif qu’il a fondée, Media Matters, qui surveille les partis pris conservateurs dans les médias et s’en prend souvent à Fox News. Alors qu’American Bridge assure une veille et mène en cas de besoin des opérations de réaction rapide pour aider les démocrates à se faire élire, M. Brock a créé “Correct the Record”, une nouvelle initiative au sein de l’association spécifiquement chargée de l’élection de 2016 et de la défense de Hillary Clinton. Au total, les organisations dirigées par M. Brock ont récolté 25 millions de dollars de donations l’année dernière. Selon ses proches, le couronnement de ses efforts pour se racheter serait de faire élire Mme Clinton. —Amy Chozick Publié le 25 mars Lire aussi, p. 30, “Bush contre Clinton, c’est du passé”

L’actualité française vue de l’étranger chaque semaine avec


7 JOURS.

Courrier international — no 1224 du 17 au 23 avril 2014

9 13

CONTROVERSE

Faut-il reconnaître Israël comme un Etat juif ? Principale pierre d’achoppement dans les négociations de paix avec la Palestine, l’exigence formulée par Benyamin Nétanyahou n’est pas partagée par tous ses compatriotes.

POUR

Une condition incontournable de la paix —Ha’Aretz (extraits) Tel-Aviv

L

’ancien chef du Mossad [renseignements israéliens] Meïr Dagan estime que l’exigence de reconnaître Israël comme Etat juif est un non-sens. Ce n’est pas un non-sens, mais l’exigence la plus naturelle et légitime possible. Pour quatre raisons. Première raison : le conflit israélopalestinien n’a pas débuté en 1967 et il ne concerne pas que l’occupation et les implantations [colonies]. C’est un conflit national, religieux, culturel et social profond qui repose sur l’aveuglement. Pendant des décennies, le sionisme a refusé de voir le peuple palestinien et, ce faisant, son droit à un Etat palestinien. Le mouvement national palestinien refuse encore de voir le peuple juif et, ce faisant, son droit à un Etat juif. C’est ce double aveuglement persistant qui est à la base de la guerre de cent ans entre eux et nous. Pour mettre un terme à cette guerre, nous devons reconnaître leur identité nationale et leur Etat, et ils doivent reconnaître notre identité nationale et notre Etat. Deuxième raison : la grande réussite des accords d’Oslo [1993] a été d’amener les Israéliens à reconnaître qu’il existe dans ce pays un peuple palestinien avec des droits légitimes. La grande réussite du sommet de Camp David [2000] a été la reconnaissance par Israël de la nécessité d’un Etat palestinien. Les résultats cumulés d’Oslo et de Camp David ont débouché sur une révolution israélienne. Le peuple vivant à Sion a finalement vu qu’il existe dans ce pays un autre peuple et admis son droit à un Etat exprimant son droit à l’autodétermination. Dès lors, il n’y a pas de raison que le peuple vivant en Palestine ne puisse ouvrir les yeux, voir qu’il se trouve en ce pays un autre peuple et reconnaître son droit à un autre Etat exprimant son droit à l’autodétermination. Ceux qui pensent qu’Israéliens et Palestiniens sont égaux ont le devoir moral d’exiger des Palestiniens exactement ce qu’ils exigent des Israéliens. Troisième raison : les Palestiniens ne renonceront jamais à leur exigence du droit au retour. La Nakba [exode palestinien de 1948 suite à la première guerre israélo-arabe] est

leur traumatisme fondateur et le statut de réfugiés est l’expérience qui les a forgés. Aucun dirigeant palestinien ne déclarera jamais que les Palestiniens ne reviendront jamais dans les villes et les villages qu’ils ont perdus en 1948. S’il y a une solution au problème des réfugiés, elle ne sera jamais que superficielle. Mais, comme il est effectivement impossible d’exiger des Palestiniens qu’ils changent de peau et convertissent leur identité, il est permis d’exiger qu’ils reconnaissent ceci : le peuple juif est un peuple de ce pays et il n’est pas venu de la planète Mars. Ils doivent admettre que le peuple juif a sa propre histoire, sa propre tragédie et sa propre légitimité. Il n’y aura pas de paix si les enfants qui grandissent à Deheisheh [camp de réfugiés palestiniens, en Cisjordanie] ne savent pas que l’Etat de l’autre côté de la frontière est l’Etat juif légitime d’un peuple juif réel. Quatrième raison : un accord de paix israélo-palestinien est dans une large mesure un accord unilatéral dans lequel Israël donne et les Palestiniens reçoivent. Seule la reconnaissance d’Israël comme Etat juif peut transformer cet accord tant attendu en acte bilatéral. Tandis qu’Israël cédera à son voisin des actifs réels, des territoires et des droits souverains, les Palestiniens feront à Israël le seul don qu’ils sont en mesure de faire : la légitimité. Sans reconnaissance par les Palestiniens de notre nom, de notre identité et de nos droits, il n’y aura pas de paix. —Ari Shavit Publié le 13 février

CONTRE

L’étincelle qui mettrait le feu aux poudres —Ha’Aretz (extraits) Tel-Aviv

U

n Etat qui s’arroge le droit d’intervenir en faveur de ses “compatriotes” ethniques, où qu’ils se trouvent, cela n’a rien de neuf. L’Histoire a été témoin des conséquences d’une telle prétention. L’exemple le plus célèbre fut l’occupation des Sudètes par Adolf Hitler, sous prétexte de sauver les Allemands ethniques [Volksdeutsche] de Tchécoslovaquie de leur détresse. Ce fut l’un des facteurs clés dans le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.

Plus près de nous, le président russe, Vladimir Poutine, a envahi et annexé la péninsule de Crimée sous le prétexte officiel de protéger les Russes ethniques contre les agressions supposées d’un gouvernement néofasciste installé à Kiev. Les arguments invoqués par Poutine sont intéressants, dès lors qu’ils se basent sur deux concepts qui ne sont pas inconnus dans notre partie du monde : la revendication de droits historiques sur un territoire relevant d’une autre souveraineté et le droit affirmé à intervenir en faveur de “compatriotes” ethniques vivant dans un autre pays. Fait suffisamment inhabituel pour être souligné, Israël est resté silencieux quant à l’occupation de la Crimée par la Russie. Il s’agit sans doute d’une position diplomatique habile, Israël n’ayant rien à gagner à s’aliéner quelque belligérant que ce soit, et n’ayant pas davantage de leçons de morale à donner. Néanmoins, ce silence a quelque chose d’inconfortable et d’embarrassant. Si l’on remplaçait “Russie” par “Israël” et “Crimée” par “Palestine”, le discours de Poutine devant la Douma aurait pu être prononcé par Nétanyahou. A présent, la Russie réaffirme qu’elle ne lèvera pas sa menace d’attaquer l’Ukraine orientale tant que les Ukrainiens n’auront pas adopté le fédéralisme et accordé une large autonomie aux provinces abritant d’importantes communautés russes ethniques. En d’autres termes, l’existence de Russes ethniques donne à la “mère patrie” le droit de déterminer la structure et le fonctionnement d’un gouvernement étranger et souverain. Imaginez que la Chine s’arroge le même droit d’ingérence. Selon la doctrine Poutine – et donc, selon la doctrine Nétanyahou, toute menace réelle ou supposée envers les Chinois ethniques dans la dizaine d’Etats

voisins suffirait à justifier une intervention militaire de Pékin. Il n’y a pas et il ne peut y avoir de correspondance absolue entre un Etatnation moderne et un groupe ethnique. Toute tentative par un Etat-nation d’étendre sa juridiction à ses “compatriotes” ethniques au-delà de ses frontières est un défi lancé au fragile équilibre du système international. C’est dans ce contexte qu’il faut replacer non seulement la crise actuelle entre la Russie et l’Ukraine, mais aussi et surtout l’exigence formulée par Nétanyahou à l’adresse des Palestiniens pour qu’ils reconnaissent Israël comme foyer national juif. En refusant [le 10 mars dernier] cette exigence, Mahmoud Abbas [le président palestinien] exerce son droit souverain et évite à toute la communauté internationale de devoir avaliser un précédent éminemment dangereux. Les Nations unies représentent des Etats, pas des groupes ethniques. Aucun membre de l’ONU n’a jamais exigé d’être reconnu comme entité nationale et encore moins comme entité ethnique. L’ONU ne fonctionne pas et ne peut fonctionner sur une telle base. L’exigence de Nétanyahou pourrait être l’étincelle qui mettrait le feu aux poudres d’un système international laborieusement mis en place depuis la Seconde Guerre mondiale. Sa reconnaissance en tant qu’Etat juif donnerait de facto à Israël le droit d’intervenir dans les affaires de tout Etat où il estime que la communauté juive est discriminée. Pas dans le cadre d’un consensus international, mais simplement parce qu’Israël représenterait les Juifs où qu’ils soient. Ce n’est un gage ni de paix ni d’harmonie. —Roy Isakowitz Publié le 4 avril

Je l’ai appris sur Un Monde d’Info du lundi au vendredi à 16h15 et 21h45 avec

Vivons bien informés.


I.

Courrier international – n° 1224 du 17 au 23 avril 2014

D'UN CONTINENT À L'AUTRE

Belgique. Mal payés, nos médecins ? Les médecins spécialistes gagnent en moyenne un peu plus de 200 000 euros par an. Trop ou trop peu ? La question commence à faire débat.

↙ Dessin de Gaëlle Grisard pour Courrier international.

—De Morgen Bruxelles (extraits)

J

e gagne 250000 euros par an. Pourquoi je veux que ce soit dit dans le journal ? Mais parce que je trouve que c’est beaucoup trop peu, tiens !” Ce n’est pas le patron de la SNCB ou de Bpost qui parle mais le Docteur Guido Dua. Quand il s’agit de dirigeants d’institutions du secteur social, l’opinion n’accepte pas ce genre de chiffres. Il suffit de penser à toute la controverse qui avait éclaté lorsque le montant du salaire de Pascale Peraita (près de 200000 euros), la directrice du Samu social, avait été rendu public: un traitement de cette ampleur, il faut pouvoir le justifier. Dans le cas qui nous occupe, le Dr Guido Dua dirige le service neurochirurgie de l’hôpital Middelheim, à Anvers. C’est quelqu’un qui fait autorité dans son domaine, il n’y a aucun doute làdessus. Mais il estime que son traitement témoigne de fort peu de respect pour ses capacités, c’est ce qu’il a confié à ce même journal. “Les gens ne se rendent pas compte du niveau atteint par la médecine en Belgique”. La question est de savoir s’il a raison. Pour le commun des mortels, un salaire de 250000 euros, c’est très impressionnant. Mais dans le milieu médical, ce chiffre n’est probablement pas assez élevé pour choquer qui que ce soit. Selon la dernière étude réalisée par le Centre fédéral d’expertise des soins de santé (KCE), le salaire du Dr Dua correspond à la moyenne de ce que gagnent les neurochirurgiens dans notre pays. Cette discipline est dans le Top 10 des spécialités médicales les mieux payées. Les néphrologues (spécialistes des reins) détiennent le pompon avec 415600 euros de moyenne, loin devant les neurologues mais, au total, le Dr Dua se situe légèrement au-dessus de la moyenne de ses homologues.

Disparités. Les dermatologues, par exemple, auraient davantage de raisons de se plaindre. Ils ne gagnent que la moitié de ce qu’empoche le Dr Dua. Ou les pédiatres, qui doivent nouer les deux bouts avec 148158 euros par an. “Nous ne faisons pas ce métier pour l’argent”, affirme le Dr Stefaan Van Gool, pédiatre au département oncologique de la KULeuven et donc, à ce titre, membre d’une des catégories les moins bien payées du corps médical. “J’estime être payé au juste prix. J’ai longtemps étudié aux frais de la collectivité et je reçois de nombreuses manifestations de gratitude de la part des patients.” A l’entendre, il ne faudrait surtout pas qu’il y ait trop d’abus. “Quand j’entends parler de tous ces top managers qui gagnent un demi-million par an, je me demande tout de même s’ils ont tant de stress et de travail que cela. Il faut une certaine dose de compétition dans la société mais les extrêmes sont néfastes. Et je ne parle pas seulement ici des revenus les plus élevés mais aussi du fait que nos infirmiers, et aussi les équipes de nettoyage qui font en sorte que nous pouvons travailler dans un contexte propre et hygiénique, doivent pouvoir gagner suffisamment. Les moyens sont limités et il est important de maintenir le niveau d’excellence de notre médecine belge.” La complainte du Dr Dua fait probablement plus sens lorsqu’on opère la comparaison avec l’étranger. Aux Etats-Unis, les neurochirurgiens arrivent facilement à gagner entre 500000 et 750000 euros. Pour eux, 250000

euros, ce sont des cacahuètes. “Mais on ne peut tout de même pas parler de salaire de misère”, rétorque Pater Degadt, de Zorgnet Vlaanderen [Organisation faîtière du secteur des soins en Flandre]. “Aux Etats-Unis, les salaires sont excessifs mais, là-bas aussi, cela commence à faire débat. Les médecins belges ne sont pas à plaindre en comparaison de leurs confrères européens. Il est normal que les médecins gagnent bien leur vie. Ils ont fait de longues études, ont une carrière plus courte, travaillent beaucoup et assurent des services de garde. Mais je me demande tout de même s’il est normal que tel médecin gagne tellement plus que tel autre. On remarque que cela crée pas mal de frictions. Il faudrait que ce soit objectivé. Et, financièrement, il serait impossible d’aligner tout le monde sur les salaires les plus élevés.”

Aura. Grosso modo, le grand public ne s’indigne pas particulièrement de ce que gagnent les médecins. Ils ne monte sur les barricades que quand il s’agit des bonus des banquiers ou des rémunérations des patrons d’entreprises publiques. Un neurochirurgien ou un cardiologue qui gagne très bien sa vie, cela n’ empêche pas les gens de dormir et on les comprend. Celui qui se retrouve sur une table d’opération ne commence pas à marchander la somme que va lui coûter celui qui tient le scalpel. “Nous avons l’indignation sélective”, commente Ignaas Devisch, philosophe des sciences médicales à l’Université de Gand. “Nous remettons en question les salaires des chefs d’entreprise mais pas ceux des médecins ou des joueurs de football. Les médecins spécialistes restent l’une des seules catégories professionnelles qui bénéficie d’une sorte d’aura. Ils font souvent l’objet d’une grande admiration. Il me semble aussi que leur niveau actuel de rémunération est raisonnable. Je n’ai pas l’impression que les spécialistes soient à plaindre dans notre pays. Dire que 250000 euros, ce n’est pas assez, disons que c’est surtout bien essayé...” —Sara Vandekerckhove Publié le 10 avril

Contexte L’étude du KCE révèle les salaires moyens bruts annuels suivants : Dermatologue: 126858€ Gynécologue: 147833€ Pédiatre: 148158€ Neurologue: 151096€ Chirurgien plastique: 165514€ Psychiatre: 167781€ Gériatre: 170921€ Oncologue: 172886€ Chirurgien: 175038€ Urgentiste: 189045€ Oto-rhino-laryngologiste: 196632€ Anesthésiste: 212546€ Moyenne: 212781€ Neurochirurgien: 246534€ Ophtalmologue: 248220€ Endocrinologue: 255014€ Radiologue: 298465€ Cardiologue: 321345€ Biologiste clinique: 344757€ Néphrologue: 415600€


Courrier international – n° 1224 du 17 au 23 avril 2014

BELGIQUE

II

AGRICULTURE Edito

Des drones et des poires Pour détecter d’éventuelles parasites, les producteurs de poires de Hesbaye vont avoir recours à deux drones fournis par la Région flamande. Le catalyseur de cette avancée technologique, ce sont les exigences des clients chinois.

—De Morgen Bruxelles

C

ela fait des années que les producteurs de cerises n’arrivent pas à venir à bout du little cherry virus. Mais les vergers de pommiers et de poiriers dégustent également : ils sont sous le coup d’une maladie baptisée feu bactérien. Quand les arbres sont infectés, les branches et les feuilles se flétrissent et se noircissent. Dès que les symptômes sont découverts, il faut élaguer ou même abattre les arbres contaminés pour éviter que le mal ne s’étende. “Ce feu bactérien doit être détecté le plus tôt possible, idéalement avant que les branches et les feuilles ne deviennent noires. Les fruiticulteurs peuvent alors élaguer de manière très partielle et limiter les dégâts en termes de récolte et de chiffre d’affaires”, explique Stéphanie Delalieux du Vito, l’Institut flamand de recherche technologique.

Drones. C’est pour ce motif que le Vito compte mettre dès cet été en service deux drones qui repéreront les traces de la maladie depuis le ciel bien plus vite qu’on ne pourrait le faire à l’oeil nu. Il s’agit plus précisément d’un avion et d’un hélicoptère, tous deux sans pilote. “Pour l’instant, nous sommes en train de tester, avec des senseurs évolués qui ont une bien meilleure vision qu’une caméra numérique, si nous arrivons à cartographier la présence de débuts d’infection”, précise Stéphanie Delalieux. Une fois cette carte élaborée, les fruiticulteurs hesbignons pourront s’atteler à l’éradication du feu bactérien. Cette enquête se fait en collaboration avec le Centre d’essais sur la culture fruitière et est financée par le Service pu-

blic fédéral Santé publique, Sécurité de la chaîne alimentaire et Environnement. Le centre d’essais sur la culture fruitière, situé à St-Trond reçoit également de l’argent du Salk, le Plan d’action “Limbourg au carré”, le plan qui a été mis sur pied pour relancer l’activité économique dans la province après la fermeture de l’usine Ford à Genk.

Emplois. “Le secteur fruitier représente presque autant d’emplois que Ford Genk”, argumente Marc Vandeput, député provincial et président de PC Fruit. “Mais les experts qui ont élaboré le rapport Salk estiment que nous investissons trop peu dans l’innovation et l’exportation. Ceci est une réponse à cette critique.” Parce que c’est bien d’exportation qu’il s’agit ici. Le pays de Waes exporte des poires vers la Chine et les cultivateurs de Hesbaye voudraient pouvoir vendre leurs savoureuses poires conférence aux Chinois comme ils le font déjà aux Russes. La Chine est preneuse mais pour l’instant la Hesbaye ne peut pas exporter là-bas parce que, pour des raisons de sécurité, lorsque un foyer de feu bactérien a été détecté, les Chinois refusent toutes les poires qui proviennent des dix hectares alentour. “Nous devons donc créer des zones exemptes de bactéries”, ajoute Marc Vandeput. “Pour l’instant, nous nous concentrons sur quelques territoires pilotes. Notre premier objectif, c’est de créer une zone de mille hectares sans bactéries, de manière à pouvoir commencer à exporter. Par après, nous élargirons progressivement le cercle.” Mais il reconnaît que ce ne sera pas tâche facile. “Dans le pays de Waes, les bactéries sont

moins présentes parce que le paysage est moins morcelé. Ici, il y a de nombreuses haies et de nombreux buissons qui en sont porteurs, comme l’aubépine, le sorbier ou le cognassier du Japon. Beaucoup de ces plantes sont protégées. C’est le paysage typique de la région, avec ses floraisons, un paysage qui est bon pour le tourisme mais qui handicape les cultures fruitières et donc les exportations. Nous devons composer avec cet aspect également.” — Yves Delepeleire Publié le 21 mars

Bravo ma non troppo ●●● Au risque de crisper ceux qui ne le supportent pas, nous avons

dressé ici, souvent, les grands mérites d’Elio Di Rupo. Parce que l’homme, grâce à son travail, sa patience, sa capacité d’écoute, sa stratégie, a fait une carrière exceptionnelle, une carrière qui n’était pas inscrite sur son certificat de baptême. Et depuis qu’il est Premier ministre de ce pays qu’il a cueilli au bord du gouffre et de la déroute, il a plutôt bien géré la baraque. On ne tiendra pas le même éloge à propos de la campagne électorale qu’il conduit aux quatre coins du pays et même au-delà. Ainsi, jeudi matin, dans les studios de France 24, il a redit les dangers que représentaient l’ultralibéralisme et le nationalisme. Dès lors, dit-il, le vote socialiste constitue le meilleur rempart contre ces deux dangers. L’ultralibéralisme… Pense-t-il vraiment que les idées libérales sont en Belgique “ultralibérales”? N’est-ce pas avec les représentants des partis “ultralibéraux” que le PS, ce parti qu’il préside toujours à distance, gouverne depuis 15 ans sans discontinuer ? Est-ce parce qu’il juge que le MR est trop braqué sur la fiscalité ? N’a-t-il pas entendu son confrère français, Manuel Valls, déclarer qu’il fallait “mettre fin à l’inventivité fiscale” de l’État. Où sont donc ces ultralibéraux si menaçants? Le nationalisme… Sur ce point, d’accord avec lui: c’est un véritable danger qu’il faut dénoncer encore et encore. Mais sans tomber dans la caricature, un des moteurs de ce nationalisme, ce sont les différences dans les performances économiques du nord et du sud du pays. Un parti, le PS, au pouvoir dans les régions depuis 1988, n’est-il pas, plus qu’un autre, responsable de l’état de la Wallonie, en progrès certes, mais en retard sur la Flandre? —Francis Van de Woestyne La Libre Belgique Publié le 11 avril

Théâtre Royal des Galeries Directeur : David Michels

du 16 avril au 18 mai 2014

de FONSON et WICHELER

Wendy Piette Michel Poncelet Damien De Dobbeleer Laure Godisiabois Jean-Paul Clerbois Daniel Hanssens Manuela Servais Denis Carpentier Bernard Lefrancq et Pascal Racan

www.trg.be h Mise en scène : David Michels Décors : Jacques Van Nerom Costumes : Ludwig Moreau

02 512 04 07 du mardi au samedi de 11h à 18h Galerie du Roi, 32 à 1000 Bruxelles


III. II. D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1224 du 17 au 23 avril 2014

union européenne

↙ Dessin de Cost, Belgique.

Ecosse. Le scandale des “fermiers en pantoufles” Les failles du système des subventions européennes sont particulièrement visibles en Ecosse, où de nombreux bénéficiaires de ces aides n’exercent pas du tout le métier de fermier.

terres ne donnent pas droit à des aides – peut-être parce que le propriétaire précédent a conservé ou vendu le droit original. Si le commerce des droits à subvention fait que les subventions vont en général à de véritables exploitants, certaines personnes n’ayant que peu de lien avec le sol peuvent quand même recevoir des aides. Elles ont même un nom en Ecosse, on les appelle les slipper farmers [les paysans en pantoufles], c’est-à-dire des gens qui se salissent rarement les pieds. “Le système est devenu une farce”, déclare l’Ecossais George Lyon, membre de la Commission de l’agriculture du Parlement européen. Le slipper farming représente selon lui entre 20 et 30 millions de livres d’aides en Ecosse chaque année, soit 24 à 36 millions d’euros. Après des années de débats, les autorités écossaises ont décidé de s’attaquer à cette faille.

“Il n’y a pas d’excuses pour ce comportement, mais ces pratiques n’ont rien d’illégal”

—The New York Times (extraits) New York

A

u marché du Thainstone Center [à Inverurie, dans l’est de l’Ecosse], les commissaires-priseurs en blouse blanche vendent avoine, orge, navets ainsi que des bœufs et des moutons par centaines. Mais ils vendent également des subventions agricoles, ces 58 milliards

d’euros que l’Union européenne alloue généreusement à l’agriculture chaque année. Et, selon de nombreux critiques en Ecosse et ailleurs, certains Ecossais utilisent le système d’une façon qui en fait une sorte de loterie. Ce vendredi-là, onze acheteurs s’affrontent pendant une demiheure pour l’acquisition d’une quarantaine de droits à subvention représentant chacun un

versement annuel de 5,60 euros à 2 662,55 euros par hectare. Ces fonds ont pour objectif, entre autres, de soutenir les revenus des exploitations et de protéger l’environnement des 28 membres de l’UE, mais en Ecosse ces bonnes intentions sont parfois détournées par certaines pratiques. Gerald Banks, consultant en agriculture, achète à cette vente trois lots pour un paysan dont les

Richard Lochhead, ministre des Affaires rurales et de l’Environnement, planche avec les autorités européennes sur les changements à apporter au mode d’attribution des subventions. Il s’est déclaré en faveur d’une politique “qui soutienne les bottes en caoutchouc boueuses et pas les pantoufles douillettes”. Le slipper farming est emblématique des problèmes qui grèvent depuis longtemps la Politique agricole commune. Conçue après la Seconde Guerre mondiale pour stimuler la production alimentaire, elle sert aujourd’hui une série d’objectifs, parmi lesquels le développement rural et la protection de l’environnement. Les paysans en pantoufles sont également un effet secondaire des mesures destinées à mettre fin à la surproduction alimentaire, un autre problème qui pèse sur l’Europe depuis quelques décennies. Pour réduire les surplus, l’Union européenne a cessé de récompenser la production et a décidé [en 2003] d’accorder des aides par hectare, quelle que soit les quantités produites. Or ces aides étaient fonction de la production pendant les années 2000 à 2002 et la production ultérieure n’a pas été prise en compte.

Le droit à subvention est en outre devenu transférable, et même cessible. Une grande partie des terres agricoles étant louées, les décideurs ont considéré que cette flexibilité était nécessaire au cas où les terres changeraient de propriétaire. Pour prétendre à une subvention, l’exploitant doit être propriétaire ou locataire de la terre mais pas nécessairement de celle à laquelle un droit à subvention a été attribué. Et en Ecosse, où l’on trouve de vastes surfaces rocheuses non arables, cela présentait une occasion d’arbitrage. D’après M. Lyon, le paysan en pantoufles classique est un agriculteur à la retraite qui a conservé ses droits à subvention, prend à bail des terres pour un loyer minime – parfois à peine 5 livres l’hectare, et empoche la différence. D’autres accusent les gros exploitants de procéder de même. “Il n’y a pas d’excuses pour ce comportement, mais en fait ces pratiques n’ont rien d’illégal. C’est juste que le système ne fonctionne pas correctement”, déclare Lorna Paterson, directrice régionale de la Fédération nationale des agriculteurs d’Ecosse. Les sommes énormes versées aux grandes exploitations font que le système est controversé. Frank A. Smart & Son par exemple, a reçu, selon les chiffres officiels, 3 287 587 livres [3,9 millions d’euros] de subventions en 2013. Les informations communiquées sur celles qu’il avait perçues en 2011 montrent qu’elles portaient sur de vastes étendues de terres dont certaines étaient situées dans une zone montagneuse où l’agriculture est rare. Stephen Strahdee, troisième sur la liste des plus gros bénéficiaires d’Ecosse, défend les 968 101 livres [1,1 million d'euros] d’aides qu’il a touchées l’année dernière. Certes il a pris à bail deux terres de mauvaise qualité mais, en même temps, il a des terres consacrées à l’exploitation forestière, qui ne font l’objet d’aucune subvention. “Chacun utilise le système comme il peut”, confie-t-il. “Les subventions que nous percevons sont plus que justifiées”, ajoutet-il, et sans les aides européennes le volet agricole de son entreprise connaîtrait “des pertes énormes”. En 2013 , l’Ecosse a reçu 596,6 millions d’euros de subventions agricoles directes, qui faisaient partie des 3,65 milliards alloués globalement à la GrandeBretagne, ce qui correspond à 130 euros par hectare. C’est l’un


UNION EUROPÉENNE.

Courrier international — no 1224 du 17 au 23 avril 2014

↙ Dessin d’Arend Van Dam, Pays-Bas.

TÉLÉCOMMUNICATIONS

“Chacun utilise le système comme il peut” des chiffres les plus bas d’Europe, la moyenne étant de 268 euros par hectare. Même si certains cas de slipper farming sont apparus en Italie, en Espagne et en Irlande du Nord, ils ne sont pas aussi extrêmes, explique Roger Waite, porte-parole du Commissaire européen chargé de l’agriculture. M. Lochhead projette d’introduire un nouveau système l’année prochaine. Toutes les terres seraient éligibles et il y aurait peutêtre deux niveaux d’aides, un pour les terres arables de grande qualité et un autre, bien plus bas, pour les terres de pâturage. Cela signifie en théorie qu’il y a 1 million d’hectares de terres non cultivées ne donnant actuellement pas droit à subvention qui pourraient en recevoir. Le danger est que de riches propriétaires n’exerçant pas le métier de fermier y auraient automatiquement droit. Pour éviter cette situation, le gouvernement écossais propose de limiter les subventions destinées aux pâturages aux terres nourrissant un nombre minimal d’animaux. Ce projet risque cependant de se heurter aux règles internationales qui interdisent les subventions encourageant directement la production, et d’être attaqué en justice en Ecosse. Le gouvernement n’a pas encore publié les détails, mais il compte soumettre les demandeurs de subvention à une formalité supplémentaire consistant à apporter la preuve qu’ils sont bien exploitants actifs. Tout nouveau système risque cependant de présenter des anomalies et de générer “un type différent de slipper farmers, selon Mme Paterson. Cela montre bien à quel point ce sujet est complexe et à la limite de la folie.” —Stephen Castle Publié le 31 mars

Un cadeau venu de Luxembourg La Cour de justice a invalidé le 8 avril une directive de la Commission européenne sur la conservation des informations. Une étape historique pour la protection des libertés individuelles.

—Süddeutsche Zeitung Munich

L

a grande décision sur la protection des données en Europe est tombée. Elle redonne vie aux droits fondamentaux au sein de l’Union européenne. C’est le cadeau de Pâques venu de Luxembourg. La Cour de justice européenne a identifié sa mission : celle de renforcer les droits fondamentaux, et non de les raboter. C’est cette mission qu’assume la Cour de justice de Luxembourg en invalidant la directive européenne sur la conservation des données – qu’elle juge trop générale, trop rigide, disproportionnée et dénuée de discernement, et dont elle estime qu’elle ne satisfait en aucune manière à la protection des droits fondamentaux. Cette décision est un grand texte. Un grand

texte contre l’inquisition numérique, un coup de semonce sur fond de scandale de la NSA. Non, la société de l’information n’a pas à phagocyter les droits fondamentaux. Elle n’est une société que si elle les respecte. L’espionnage sans motif et la sauvegarde des communications par l’Etat ne peuvent donc devenir la normalité. Voilà ce que nous enseigne le jugement de Luxembourg. Il n’est pas révolutionnaire. Il va de soi. Mais les évidences de l’Etat de droit ne vont plus de soi depuis le 11 septembre 2001, pas même en Europe. D’où la nécessité d’une Cour de justice qui veille à ce que les citoyens puissent faire confiance à l’Europe. L’Union européenne a besoin de bien autre chose que de centres de stockage des données, elle n’a pas seulement besoin de traités et de plans de sauvetage, elle a besoin de la confiance de ses

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citoyens. Or cette confiance ne découle pas des plans de sauvetage. La Cour de justice de l’Union européenne doit se faire la gardienne des droits fondamentaux. Elle doit devenir, elle doit être un lieu que les Européens respectent autant que les Allemands respectent leur Tribunal constitutionnel de Karlsruhe. La Cour de justice européenne ne doit plus se considérer comme l’Olympe juridique d’une Communauté économique européenne (CEE). Car l’Europe ne se limite pas à une simple communauté économique et monétaire ; elle n’est pas la communauté des euros, mais des Européens. Voilà le nouvel esprit qui émane de ce jugement. Si l’UE se définit comme un espace de droit, de sécurité et de liberté, cela s’applique en premier lieu aux personnes et non aux marchés de capitaux. Aussi la Cour de justice en tire-t-elle les conséquences. Son jugement ne casse pas seulement la directive européenne sur la conservation des données. Il met également à mal une foule de préjugés – à temps pour les élections européennes [des 22 et 25 mai]. Cette Europe doit surtout, comme l’a écrit le Tribunal constitutionnel de Karlsruhe il y a quatre ans dans sa décision contre la loi allemande sur la conservation des données, ne pas donner à ses citoyens “le sentiment diffus et menaçant d’être observés”. C’est précisément ce sentiment que les juges européens cherchent à présent à dissiper. L’Europe doit, tel est le contenu de leur jugement, être une communauté de valeurs : la Charte des droits fondamentaux en constitue le fondement, la protection des données en fait partie. Et cela n’a rien d’une abstraction aux mains d’étranges esprits saints qui se prendraient pour d’importants protecteurs des données. Il n’est pas là non plus question d’un droit de grâce, mais de la protection des personnes dans le monde numérique.

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IV III

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Le vieux débat sur la conservation des données en Allemagne, qui a duré près de vingt ans, est désormais clos. Un nouveau débat s’ouvre : qu’implique le jugement de Luxembourg ? Il est plus tranchant que ne s’y attendait la classe politique berlinoise, mais moins révolutionnaire que ne le rêvaient les adversaires inconditionnels de la conservation des données ? Il n’interdit pas absolument la conservation des données des communications, mais il exige que celle-ci soit “limitée au strict nécessaire”. Les juges européens relèvent ce qui va et ce qui ne va pas dans la directive de l’UE. Et ce sur deux points importants. Premièrement, les juges critiquent le fait que, jusqu’à présent, soient sauvegardées même les données des personnes “pour lesquelles il n’existe aucun indice de nature à laisser croire que leur comportement puisse avoir un lien, même indirect ou lointain, avec des infractions graves”. Ce qui implique la fin d’une démarche sans limite. Dorénavant, accumuler des données sans aucun motif sera illégal. Il faudra que préexiste un soupçon pour que des données puissent être conservées. Deuxièmement, les juges critiquent le fait que la directive ne prévoie aucune exception, “de sorte qu’elle s’applique même à des personnes dont les communications sont soumises, selon les règles du droit national, au secret professionnel”. En d’autres termes : la sauvegarde des communications ne peut contrevenir au secret professionnel auquel sont soumis les médecins, les avocats ou les journalistes. Il sera difficile d’élaborer une loi qui satisfasse à ces exigences. Et c’est tant mieux. Car il faut, dans un Etat de droit, que tout accroc aux droits fondamentaux soit rendu difficile. Le droit à la protection de la vie privée existe. En Europe aussi. —Heribert Prantl Publié le 9 avril


10. 14.

Courrier international — no 1224 du 17 au 23 avril 2014

à la une

LE MONDE SE

Après l’annexion de la Crimée, au mois de mars, le président russe, Vladimir Poutine, semble avoir lancé la phase suivante de son plan de démembrement de l’Ukraine (p. 15). Face aux séparatistes qui tiennent plusieurs villes de l’Est, le fragile gouvernement de transition mis en place au lendemain des événements de février tente de résister malgré ses maigres moyens. Un combat d’autant plus désespéré que l’Occident ne peut rien faire (p. 16). Se sentant investi d’une mission impériale (p. 18), Moscou profite de l’impuissance de Washington et de l’étrange indulgence de Berlin (pp. 19 et 20) pour créer de dangereux précédents, sous le regard attentif de l’Asie et de l’Afrique (p. 21).


1115

Courrier international — no 1224 du 17 au 23 avril 2014

LON POUTINE Les séparatistes, avant-garde du Kremlin FÉDÉRATION DE RUSSIE

Kiev Kharkiv

UKRAINE

Slaviansk Kramatorsk Enakiyeve Donetsk

Louhansk

Odessa

CRIMÉE ROUMANIE

Sébastopol

Occupation de bâtiments publics par des séparatistes prorusses

Enclave de Kaliningrad

Troupes russes positionnées

Marioupol MOLD.

Situation au 15 avril 2014 :

200 km

Heurts Répartition des Russes en Ukraine (2001, en %) Plus de 40 De 30 à 39 De 20 à 29 De 10 à 19 Moins de 10

FÉDÉRATION DE RUSSIE

UKRAINE

SOURCES : OTAN, LE MONDE

BIÉLORUSSIE

Membres de l’Otan

L’invasion russe a commencé A partir du 6 avril, des hommes armés se sont emparés des édifices publics dans plusieurs grandes villes de l’Est. Un plan soigneusement préparé au Kremlin, dit-on à Kiev. —Kyiv Post Kiev e source ukrainienne, on l’affirme : la Russie a coordonné la prise de plusieurs bâtiments officiels de l’oblast de Donetsk par des hommes masqués, vêtus d’uniformes militaires et lourdement armés. “Nous disposons de toutes les preuves concrètes de l’implication des services secrets de Russie dans l’insurrection séparatiste et l’occupation d’édifices publics dans l’est de l’Ukraine. Ces preuves et des témoignages oculaires seront présentés à la communauté internationale le 17 avril à Genève [à l’occasion d’un sommet quadripartite réunissant les Etats-Unis, l’UE, la Russie et l’Ukraine]”, a déclaré le ministère ukrainien des Affaires étrangères dans un communiqué daté du 13 avril. Sur le site d’information ukrainien Gordon.ua, Andrei Illarionov, ancien conseiller de Vladimir Poutine, a émis un avis allant dans le même sens : “Je me dois de souligner qu’il s’agit là d’une intervention, d’une insurrection menée par les forces

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spéciales russes, et non d’émeutes séparatistes sur le territoire de l’Ukraine. Si le problème n’est pas résolu dans les trois jours, ces régions seront perdues pour l’Ukraine.” A en croire certains spécialistes ukrainiens des questions de sécurité, l’opération militaire russe s’appuie néanmoins sur un authentique sentiment séparatiste dans l’Est. “Ce n’est pas une insurrection claire et nette. Mais il y a malheureusement aussi une atmosphère propice au séparatisme, et les gens croient que Kiev est plein de ‘bandéristes’ prêts à s’en prendre à eux”, explique un haut responsable des services de sécurité qui a préféré garder l’anonymat compte tenu de la sensibilité du sujet. Le terme de “bandériste” fait référence aux partisans du nationaliste ukrainien Stepan Bandera (19091959), accusé par le Kremlin d’avoir collaboré avec les nazis. “S’il s’agissait clairement d’une invasion russe, l’opération serait beaucoup moins complexe.” Quoi qu’il en soit, les indices d’une importante implication militaire russe dans ces actions coordonnées ne manquent pas. Certaines des armes

← 12 avril 2014, des activistes prorusses occupent les bureaux régionaux de la police à Donetsk. Photo Efrem Lukatsky/AP/Sipa

brandies par les “petits hommes verts”, les soldats camouflés et sans insignes distinctifs qui ont fait leur apparition les 12 et 13 avril dans plusieurs villes de l’est du pays, ne sont utilisées ni par l’armée ukrainienne ni par les forces spéciales. En particulier, des fusils d’assaut AK-100 sont visibles sur plusieurs photos et vidéos en provenance de la ville de Slaviansk [dont les séparatistes ont pris le contrôle le 11 avril]. Dans son discours télévisé du 13 avril, le président par intérim Oleksandr Tourtchinov a soutenu que des “groupes terroristes coordonnés par la Fédération de Russie” s’étaient emparés du siège du ministère de l’Intérieur et d’autres bâtiments administratifs à Slaviansk et dans d’autres villes de l’oblast de Donetsk. Des vidéos tournées à Kramatorsk montrent ce qui est clairement une opération militaire bien organisée, un groupe d’hommes en tenues camouflées pénétrant dans un commissariat tandis que d’autres en sécurisent les abords, fusils braqués vers l’extérieur. Par ailleurs, le choix des villes visées ne doit rien au hasard. Beaucoup d’entre elles sont situées près de la laure de l’Assomption de Sviatohorsk, un monastère qui dépend du patriarcat de Moscou et qui, selon les responsables des services spéciaux ukrainiens, servirait de base arrière à l’insurrection. A partir de ce site, il est facile de rallier des villes comme Slaviansk et Kramatorsk, théâtres d’opérations extrêmement brutales des séparatistes. En outre, ces villes ont une certaine importance stratégique, permettant notamment de contrôler l’accès à l’oblast de Donetsk. Les séparatistes s’efforcent par ailleurs de copier les tactiques qui ont réussi aux révolutionnaires de Maïdan. Ils dressent des barricades autour des édifices dont ils prennent le contrôle et mettent le feu à des murs de pneus pour se protéger des attaques des unités antiterroristes déployées par le gouvernement central. Tout cela a pour but de conférer une légitimité aux mouvements séparatistes, estiment certains analystes. Parallèlement, une grande partie de ce qui se passe en Ukraine rappelle les premiers stades des opérations en Crimée. Là, des soldats anonymes avaient également fait leur apparition au début du processus de conquête de la presqu’île, avant d’être renforcés par des blindés de l’armée russe. Ce qu’a souligné Tourtchinov dans son discours. “Nous ne laisserons pas la Russie rééditer le scénario criméen dans la région orientale de l’Ukraine”, a-t-il assuré. —Katia Gortchinskaïa Publié le 13 avril


12. 16.

À LA UNE

Courrier international — no 1224 du 17 au 23 avril 2014

Une fédéralisation entraînerait la désintégration du pays ← Dessin de Chappatte paru dans l’International New York Times, Paris.

qu’avec le reste de l’Ukraine. Un peu comme les relations qu’entretiennent la république serbe de Bosnie et la Serbie. Il s’ensuit un dilemme pour l’Europe. Tandis qu’une fédéralisation radicale permettrait à l’Ukraine de surmonter la crise actuelle en restant intacte, il est fort probable qu’à plus long terme le pays se trouverait condamné à la désintégration et à l’échec. Comme l’a prouvé l’expérience yougoslave, la décentralisation radicale fonctionne en théorie, mais pas toujours dans la pratique. L’Occident sera alors dans une position gênante : il devra rejeter, pour l’espace postsoviétique, des solutions qu’il a promues il y a vingt ans pour l’ancienne Yougoslavie.

Des sanctions symboliques. Confronté au

L’OCCIDENT ÉCHEC ET MAT Une dangereuse asymétrie existe entre l’Ouest et la Russie. Alors que les Etats-Unis et les Européens n’ont pas la moindre idée de ce que le leader russe est prêt à faire dans la crise ukrainienne, Vladimir Poutine avance ses pièces stratégiques. —Project Syndicate Prague ’Occident vit désormais dans le monde de Poutine. S’il en va ainsi, ce n’est pas parce que Poutine a raison ou même est plus fort, mais parce qu’il prend l’initiative. Poutine est casse-cou, l’Occident circonspect. Les dirigeants européens et américains reconnaissent que l’ordre mondial traverse une période de fortes turbulences, mais presque tout leur échappe. Ils restent abasourdis par la transformation de Poutine. Cet ancien PDG de la société Russie, devenu un leader national mû par une idéologie, ne reculera devant rien pour rétablir l’influence de son pays. La politique internationale est fondée sur des traités, mais elle fonctionne sur la base d’attentes rationnelles. Si ces attentes s’avèrent infondées, l’ordre international vole en éclats. Or c’est précisément ce qui s’est passé lors de la crise ukrainienne. Il y a encore quelques mois, la plupart des responsables politiques occidentaux étaient convaincus que dans un monde interdépendant le révisionnisme était trop coûteux. Malgré sa détermination à défendre les intérêts de la Russie dans l’espace postsoviétique, Poutine ne recourrait pas à la puissance militaire pour les faire triompher. Force est de constater que lesdits responsables se sont trompés sur toute la ligne. Ensuite, après l’occupation de la Crimée par les troupes russes, les observateurs internationaux ont estimé pour l’essentiel que le Kremlin soutiendrait la sécession de la presqu’île vis-à-vis de

L

l’Ukraine, mais qu’il n’irait pas jusqu’à l’intégrer à la Fédération russe. Là encore, ils avaient tout à fait tort. A l’heure qu’il est, l’Occident n’a pas la moindre idée de ce que la Russie est prête à faire, mais la Russie, elle, sait très bien ce que l’Occident va faire et, plus important encore, ce qu’il ne va pas faire. D’où une dangereuse asymétrie. Par exemple, si la Moldavie demande son adhésion à l’Union européenne, la Russie peut entreprendre d’annexer sa région séparatiste de Transdniestrie, où des troupes russes sont stationnées depuis vingt ans. Et la Moldavie sait désormais que, si cela se produit, l’Occident n’interviendra pas militairement pour défendre sa souveraineté.

MARIONNETTE L’hebdomadaire catholique de Cracovie Tygodnik Powszechny consacre sa une à “La danse avec Poutine”. “Qui est le véritable vainqueur en Crimée ? Est-ce que Poutine dame le pion aux dirigeants occidentaux et gagne en popularité chez lui, ou bien serait-il juste une marionnette entre les mains de l’impérialisme russe ? Assistons-nous à la nouvelle guerre froide ?”

La solution bosniaque. Pour ce qui est de l’Ukraine, la Russie a fait clairement savoir qu’elle entendait perturber l’élection présidentielle de mai. De leur côté, les dirigeants occidentaux espèrent que ce scrutin consolidera les changements en Ukraine et que les négociations constitutionnelles du pays préluderont à un nouvel ordre européen. La Russie verrait bien l’Ukraine devenir un équivalent de la Bosnie – un pays fédéralisé à l’extrême, constitué d’unités politiques qui se reconnaîtront chacune dans leur propre sphère économique, culturelle et géopolitique. En d’autres termes, l’intégrité territoriale de l’Ukraine serait préservée au sens strict du terme, mais sa partie orientale aurait des liens plus étroits avec la Russie

EMPEREUR Le bimensuel indien titre sur le nouveau tsar, Vladimir Poutine : “Faire face à l’empire. Avec sa politique en Ukraine, le président russe cherche à changer les règles de la politique internationale.”

révisionnisme de la Russie, l’Occident ressemble à cet ivrogne proverbial qui cherche ses clés sous un lampadaire, parce que c’est là qu’il y a de la lumière. Les leaders occidentaux ont été pris au dépourvu et ont du mal à trouver une riposte efficace. En Europe, les stratégies adoptées – fermer les yeux sur l’annexion de la Crimée ou considérer Poutine comme un détraqué – sont contraires au but recherché. L’UE oscille entre extrémisme rhétorique et minimalisme politique. Même si certains prônent un élargissement de l’Otan vers l’espace postsoviétique, ce qui est peu judicieux, la plupart se contentent d’appeler à des sanctions symboliques, comme des interdictions de visa qui ne concernent qu’une dizaine de responsables russes. Mais cela pourrait inciter les élites russes à prouver leur loyauté à Poutine, et peut-être même entraîner des purges parmi les éléments les plus pro-occidentaux de la classe politique en Russie. A vrai dire, personne ne croit que les refus de visa vont changer le cours des choses. Ils ont été décidés parce que c’était la seule mesure sur laquelle les Etats occidentaux pouvaient s’entendre. Face à l’Ukraine, tant les leaders que les citoyens occidentaux s’attendent à être déçus. Echaudée par une décennie de vœux pieux et d’attentes excessives – depuis les révolutions colorées du monde postsoviétique jusqu’aux “printemps arabes” –, l’opinion occidentale est résignée à n’apprendre que de mauvaises nouvelles. Et tel est le vrai risque, car l’avenir de l’ordre européen dépend avant tout de ce qui va se passer en Ukraine. Désormais, il est clair que la Crimée ne va pas revenir dans le giron ukrainien. Mais il est clair également que le report de l’élection de mai signifierait la fin de l’Ukraine telle que nous la connaissons. C’est à l’Occident qu’il appartient de convaincre la Russie de soutenir cette élection – et de faire en sorte que les réformes constitutionnelles indispensables soient décidées à Kiev, et non à Dayton. —Ivan Krastev

Publié le 1er avril


LE MONDE SELON POUTINE. 13 17

Courrier international — no 1224 du 17 au 23 avril 2014

Gaz, non au chantage russe Moscou menace de fermer les gazoducs qui passent par l’Ukraine. Une éventualité à laquelle l’Europe est de mieux en mieux préparée, affirme ce quotidien polonais. —Rzeczpospolita Varsovie a semaine dernière, le président russe, Vladimir Poutine, a envoyé une lettre à dix-huit dirigeants de pays de l’Union européenne, les avertissant d’une possible interruption des livraisons de gaz transitant par l’Ukraine. Il les a prévenus qu’il était en mesure de suspendre l’envoi de gaz à l’Ukraine, parce que celle-ci tardait à régler la note pour ses importations. Et il a fait savoir que, dans cette situation, l’Ukraine privée de gaz pourrait tenter de le pomper dans les gazoducs qui passent par son territoire, alors que ce gaz est destiné à l’Union européenne. Comme à son habitude, le président russe a ostensiblement ignoré le fait que l’UE est un acteur souverain sur la scène internationale, s’adressant séparément à chacune des dix-huit capitales européennes. “Il pourrait s’agir des principaux clients de Gazprom”, résume un haut diplomate européen. Bruxelles aurait du mal à répondre à une lettre qu’elle n’a jamais reçue, c’est pourquoi on s’agite dans les hautes sphères diplomatiques pour que les dix-huit pays en question élaborent une réponse commune. C’est

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d’ailleurs le souhait de la chancelière allemande Angela Merkel, qui voit là une bonne occasion de souder l’Union. De même, la rencontre des ministres des Affaires étrangères des pays membres à Luxembourg le 15 avril aurait été organisée dans le but d’établir une ligne de conduite commune à adopter par la suite. Or, aujourd’hui, l’Union européenne n’a pas aussi peur des menaces russes qu’en 2009. A l’époque, la fermeture du robinet vers l’Ukraine avait eu de sérieuses conséquences pour tous les pays en dépendant. Pour plusieurs raisons, un

Le gaz russe ne représente qu’une partie des importations de l’Europe arrêt temporaire des gazoducs en provenance de Russie ne devrait pas être aussi douloureux aujourd’hui. Tout d’abord, on est au printemps, et non en plein hiver, comme c’était le cas en 2009. Et l’hiver passé a été doux, ce qui a permis à l’UE de ménager ses réserves. Comme

DESTRUCTEUR “L’empire Poutine – Le destructeur de l’ordre mondial”, titre l’édition japonaise de Newsweek le 8 avril – dont le dossier principal analyse la façon dont l’Occident a sousestimé la dangerosité de Poutine. ↓ Dessin de Ruben, Pays-Bas.

l’a annoncé Sabine Berger, porte-parole du commissaire européen à l’Energie, on recense environ 37 millions de mètres cubes stockés dans les réservoirs souterrains, et les pays membres achèvent de constituer leurs propres réserves. Cette quantité correspond à la consommation mensuelle moyenne dans toute l’Union. Et le gaz russe transitant par l’Ukraine ne représente qu’une partie des importations de l’Europe. En outre, la crise de 2009 a servi de leçon. Certains pays commencent à établir entre eux un réseau qui permet d’inverser le pompage, de l’ouest vers l’est, réseau doté d’un mécanisme d’alerte rapide et d’une législation qui oblige les pays membres à constituer des réserves. Pour le moment, aucune information ne fait état d’éventuelles perturbations dans la livraison du gaz, fait-on savoir à la Commission européenne. Pourtant, cette dernière appelle les partenaires à respecter les accords internationaux, la Russie en tant qu’exportateur et l’Ukraine en tant que pays de transit. —Anna Slojewska Publié le 13 avril

Réaction DES FRAPPES ÉCONOMIQUES CONTRE LA RUSSIE “L’Europe a déjà gâché une occasion de transformer la Russie postsoviétique en un pays normal, démocratique et amical. Les jours à venir diront si elle est capable de rattraper son erreur, affirme Jedrzej Bielecki, du quotidien polonais Rzeczpospolita. Avec la révolte à Kiev, une nouvelle chance se présente de construire la démocratie dans l’espace postsoviétique, et peut-être même en Russie. Si l’Ukraine réussissait à bâtir un Etat stable qui assure le bien-être de la majorité de ses citoyens plutôt qu’à une poignée d’oligarques, cela contrecarrerait à jamais les projets de restauration de l’empire russe que caresse Poutine. Mieux encore, un succès ukrainien pourrait encourager la Biélorussie, le Kazakhstan et d’autres anciennes républiques soviétiques à se rebeller contre Moscou, et constituerait un exemple contagieux pour les Russes.” Selon Bielecki, si Poutine ne lâche pas l’Ukraine, c’est parce qu’elle représente à ses yeux un danger mortel pour son pouvoir. Pour sauver Kiev, une seule arme efficace : des sanctions économiques sérieuses contre Moscou. “Ce serait un investissement lourd, certes, surtout pour une Europe qui tente de sortir de la récession, mais il devrait s’avérer rentable à l’avenir. Il a fallu attendre quarante ans pour que l’URSS déclare forfait dans sa rivalité économique avec l’Occident. Avec Poutine, cela pourrait arriver beaucoup plus vite.”


14. 18.

À LA UNE

Courrier international — no 1224 du 17 au 23 avril 2014

embaumée, sa patinoire glamour, et son magasin dont les prix ne se retrouvent nulle part ailleurs dans la nature. L’empire qui vit dans la tête du premier personnage de l’Etat, s’il remonte à l’ère industrielle, doit être matérialisé sur terre et dans la population. Et on ne peut rien y changer, surtout si, de peur, personne ne pipe mot. Même si presque tous ceux qui, aux bains ou dans les conversations privées au Bosko Kafe [café chic situé sur la place Rouge], maudissent le régime encore plus durement que les hipsters et disposent à l’étranger de leur hacienda “Casa del corvo” avec de merveilleuses créoles à la Mayne Reid.

Un bourrage de crâne désespérément obsolète

La dure mission impériale de Moscou

↑ Dessin d’Haddad paru dans Al-Hayat, Londres.

Oui, Poutine tente bien de reconstituer l’empire russe. Un projet irréaliste qui est un véritable fardeau, tant pour lui que pour son peuple. —Gazeta.ru Moscou out comme Rudyard Kipling avait conscience du “fardeau de l’homme blanc”, le président de la Fédération de Russie porte le “fardeau de l’homme d’empire”. C’est une sorte de mission. Et, dans cette logique, la tentative de rattacher à la Russie les parties de la “Rous historique”, les terres de l’Ukraine orientale, est un scénario possible. Chemin faisant, cela permettrait de résoudre bien des problèmes. A savoir, la mobilisation de la population de Russie autour de l’idée de défense des Russes en Ukraine, les représailles contre la cinquième colonne dans le pays, la fabrication d’un ennemi extérieur (l’Occident) et intérieur (l’intellectuel hipster libéral, la classe créative et le défenseur des droits des minorités). En outre, l’Ukraine fait l’objet d’une attention particulière des autorités. Sans elle, l’empire imaginaire n’en est pas un. C’est au Turkménistan que les droits des Russes ont vraiment été violés, et non en Ukraine. Mais personne n’a songé à y envoyer des chars. Parce que, comme l’a déjà dit un collègue, là-bas, il y a du gaz. Et là-bas, il y a les Chinois, qui ne sont pas des Obama. La Russie est une puissance coloniale. Seule une administration coloniale agit de manière

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sélective et ne se mêle pas des affaires des autres là où elle risque de se faire taper sur les doigts ou sur son casque colonial, ou encore de se faire vider les poches. Lorsqu’en 1968 les chars sont entrés en Tchécoslovaquie, c’était en apparence au nom de la pureté de la doctrine marxiste, mais, en réalité, l’enjeu était l’unité de l’empire, où le marxisme semi-officiel n’était qu’un ornement. Aujourd’hui, c’est l’orthodoxie semi-officielle qui joue ce rôle. C’est pourquoi la logique du Politburo brejnévien ressemblait à celle du Politburo actuel. C’est pourquoi l’émouvante unité de l’élite [russe] est si effrayante : pas une voix ne s’élève pour protester. Ce silence de mort, entrecoupé de flagornerie envers le premier personnage de l’Etat, est tel que même le camarade Staline se serait méfié. Le bourrage de crâne dans les zones d’influence, l’accent mis sur l’acquisition de territoires et les pertes de l’ère postindustrielle semblent désespérément obsolètes. Le temps des empires est passé, ils ont été supplantés par le soft power. Les gagnants sont de petits pays dynamiques dans lesquels le portrait du chef ne dépasse pas la taille d’un timbre-poste, selon l’expression de Nabokov. L’accueillante place de la mairie a remplacé la place centrale de l’empire, avec sa momie

VALEURS La Russie se positionne comme champion mondial des valeurs conservatrices, écrivait le magazine britannique fin février. “Poutine a assuré les conservateurs du monde entier que la Russie était prête à défendre les valeurs familiales contre la marée de propagande occidentale, gauchiste et progay.”

Selon l’expression de Kipling, Poutine va se charger des “sauvages guerres de la paix” (ou plutôt de ce qu’il croit être la paix), en dépit de tout. En dépit de l’isolement international, du risque d’un effondrement complet des investissements et des affaires, de la chute du rouble et d’autres conséquences qui frappent les simples citoyens et dont les autorités ne se soucient qu’en paroles. Quant aux conséquences sociales… Le premier personnage de l’Etat ne croit pas que les gens sortiront de chez eux pour manifester. Et il a sans doute raison : le Russe se serre la ceinture, il commence à chercher de nouveaux moyens de survie, s’adapte à la réalité et ne descend pas dans la rue. La direction du pays ne pense absolument pas qu’elle porte atteinte à son propre électorat. Le rouble se cassera la figure, l’inflation redeviendra à deux chiffres. Mais l’important est que la population se rallie au chef et à l’idée d’empire russe et qu’elle soit contre les “bandéristes juifs”, comme le dit un collègue, Leonid Gozman. Pour Poutine, c’est une chance : il estime que, ce faisant, il crée la nation russe, à faire pâlir d’envie ceux qui autrefois ont formé une “nouvelle communauté historique, à savoir le peuple soviétique”. Même si cela doit être une nouvelle communauté hystérique, peu importe pourvu qu’elle arbore la chemise russe, boutonnée sur le côté ! Qu’est-ce qui pourrait arrêter le premier personnage de l’Etat ? Qu’est-ce qui pourrait arrêter ce processus délibéré qui conduit à l’effondrement de l’économie et du rouble, au bétonnage politique de tous les domaines de la vie ? Il faut bien se rendre compte que pour l’instant la réponse est : rien. Déconcertée, Angela Merkel, lors d’une conversation avec Obama, aurait dit douter que Vladimir était toujours en contact avec la réalité (“in touch with reality”, selon The New York Times). Personne, en effet, ne sait quoi faire, d’autant plus que l’hystérie nationale-patriotique a quand même réussi. Comme en août 1914. Et très peu de gens s’inquiètent de ce suicide politique, même s’il se peut qu’il traîne en longueur. Après 1914 vient l’année 1917, et après 1968, 1985 [début de la perestroïka]. Ce sont les lois de l’Histoire, idiot… —Andrei Kolesnikov Paru le 4 mars


LE MONDE SELON POUTINE. 15 19

Courrier international — no 1224 du 17 au 23 avril 2014

VLADIMIR POUTINE A LES MAINS LIBRES Le Kremlin rêve de conquête. La Maison-Blanche, affaiblie, lui offre un boulevard. —The Wall Street Journal New York i j’étais Vladimir Poutine, j’envahirais l’est de l’Ukraine dès aujourd’hui. Je battrais le fer pendant qu’il est chaud. Jamais il n’aura la partie aussi facile. Jamais Kiev ne sera aussi désemparé. Jamais Washington ne sera aussi inerte, ni ses menaces aussi creuses. Jamais les Etats européens ne seront aussi faibles ni aussi dépendants. Jamais la politique monétaire européenne ne sera aussi favorable à une hausse des prix de l’énergie. Par la même occasion, Poutine pourrait envisager d’envahir l’un des Etats baltes. Barack Obama ne va pas demander aux Américains de mourir pour l’Estonie, dont un quart de la population est ethniquement russe. Le président des EtatsUnis veut “édifier la nation à l’intérieur des frontières”. Grand bien lui fasse ! Une fois de plus, l’Occident est à côté de la plaque. Nous nous sommes convaincus que la Russie était foncièrement faible, que son économie s’effondrerait si le prix du pétrole venait à baisser, que son capital humain et financier était en fuite, que sa population s’amenuisait (et était fréquemment alcoolisée), que le régime avait perdu le soutien d’une classe moyenne urbaine dégoûtée par une corruption généralisée. Et ainsi de suite. Tout cela est vrai. On en est venu à considérer Poutine comme un homme impitoyable par excellence. Ça aussi, c’est vrai. Mais il est aussi passé maître dans l’art du transformisme. L’agent du communisme soviétique s’est métamorphosé en patriarche politique de l’orthodoxie russe. Le technocrate de Saint-Pétersbourg s’est transformé en homme fort de Moscou. L’ennemi des oligarques est devenu leur parrain. Le modernisateur économique attaché au respect de la loi a tourné au revanchard russe de la vieille école. Peut-être a-t-il appris cet art du déguisement au KGB. Peut-être faut-il y voir un instinct de survie très affûté. Quoi qu’il en soit, Poutine, en bonne grenouille, a toujours su sauter de son nénuphar au moment où celui-ci commençait à chavirer sous son poids. Il n’a jamais eu de mal à atterrir sur le suivant. Les commentateurs politiques affirment volontiers que l’annexion de la Crimée est une grave erreur. Une tribune publiée [lundi 31 mars] dans The New York Times en est un bon exemple : Robert Service, professeur d’histoire à Oxford, y compare Poutine à Nicolas Ier, tsar réactionnaire du XIXe siècle qui entraîna son pays dans la désastreuse guerre de Crimée [voir “L’Autre guerre de

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Crimée”, sur courrierinternational.com]. La comparaison serait plus juste si l’Otan avait l’intention d’assiéger Sébastopol. Oui, mais bon, me direz-vous, nous allons bientôt assiéger l’économie russe. Faux. Certes, les sanctions pourraient être bien plus dures. Nous pourrions imposer un gel des actifs et des interdictions de voyager. Seraient visés, par exemple, les cadres dirigeants de Gazprom, de Rosneft et d’autres sociétés d’Etat russes. Les comptes en banque douteux pourraient être gelés, tant en Suisse qu’à Chypre. Nous pourrions infliger à la Russie le traitement que nous avons réservé brièvement à l’économie iranienne. Et nous pourrions supporter les conséquences de telles sanctions. En effet, le Kremlin riposterait en arrêtant ses approvisionnements de gaz à la Baltique, en fournissant des missiles antiaériens avancés à l’Iran ou en nous tenant à l’écart de la Station spatiale internationale.

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Autoroute diplomatique. Bref, l’Occident pourrait gagner la guerre des sanctions contre la Russie, mais il y faudrait un estomac politique d’acier. Poutine connaît Obama. Il sait que le président des Etats-Unis a la digestion aussi fragile qu’un touriste à Tijuana. Et c’est la raison pour laquelle Poutine doit agir rapidement. La mainmise de la Russie sur les approvisionnements énergétiques de l’Europe ne durera pas éternellement. L’argent facile de la Fed [Réserve fédérale], qui fait grimper les prix des matières premières, ne durera pas éternellement. Même la présidence d’Obama ne durera pas éternellement. Au train où vont les choses, la Russie va s’affaiblir, ce qui laisse à Poutine deux possibilités : libéraliser ou conquérir. La première option l’obligerait à quitter le pouvoir et l’exposerait à des poursuites judiciaires. La deuxième option lui permettrait de relégitimer son régime en ranimant la flamme nationaliste russe et de rester au pouvoir jusqu’à mourir dans son lit. Si vous étiez Poutine, quelle option choisiriezvous ? Dans un tel contexte, avec ses offres réitérées de “bretelle de sortie”, la Maison-Blanche est ridicule. Pour le Kremlin, la seule bretelle de sortie, c’est la conquête. Et si, chaque fois que les Russes agressent et transgressent, l’Occident leur indique une bretelle de sortie, pourquoi se gêneraient-ils ? Amenons la métaphore jusqu’à sa conclusion logique : si l’autoroute diplomatique d’Obama comprend une bretelle de sortie tous les deux ou trois kilomètres, Poutine espère sans doute rouler le plus loin possible au volant de sa voiture – ou plutôt de son char T-72, en l’occurrence – avant de devoir s’arrêter pour faire le plein. Obama a pour habitude de sous-estimer ses ennemis. Il croyait Al-Qaida en fuite. Il croyait que Bachar El-Assad ne serait plus là aujourd’hui. Il croit que l’Iran va abandonner ses programmes nucléaires en échange d’un allégement des sanctions. Il croit que Vladimir Poutine est un mauvais élève, avachi au fond de la classe, qui a l’air de s’ennuyer. Le professeur de droit ferait bien de se réveiller. Ce gamin-là est plus intelligent que lui. S’il s’ennuie, c’est parce que le cours est ennuyeux. Il ne va faire qu’une bouchée de son prof. —Bret Stephens Publié le 7 avril

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VILLE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

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16. 20.

À LA UNE

Courrier international — no 1224 du 17 au 23 avril 2014

historiques avec la Russie et l’antiaméricanisme ambiant. Il y a sans aucun doute en Allemagne une idéalisation romantique du pays de Tolstoï et de Dostoïevski – qui est capable de citer un poète ukrainien ? Dans un éditorial intitulé “Comment se faitil que je comprenne Poutine malgré tout ?” Alice Schwarzer se met dans la peau du macho russe. Elle s’indigne contre l’unanimité [antirusse] des médias occidentaux et défend la “propension [de Vladimir Poutine] à jouer des muscles”. Il n’y a pas si longtemps, après tout, écrit-elle, “l’Allemagne nazie envahissait la Russie”, tuant des millions de femmes, d’hommes et d’enfants. Mais la faute allemande n’est qu’une des nombreuses raisons qui expliquent la grande indulgence dont bénéficie Vladimir Poutine.

L’équilibre des puissances. L’Allemagne de

LA CURIEUSE INDULGENCE DE BERLIN

↑ Entre-temps en Crimée. “Prends l’air dégagé… — J’ai l’air dégagé !” Dessin de Tom paru dans Trouw, Amsterdam.

Beaucoup d’Allemands font preuve d’une grande tolérance à l’égard de la politique expansionniste de Moscou. L’Allemagne serait-elle peuplée d’apologistes de la Russie ? —Der Spiegel (extraits) Hambourg eut-on décemment faire preuve de compréhension envers l’attitude de la Russie en Ukraine ? Les revendications de Moscou sont-elles justifiables ? L’Occident a-t-il provoqué Vladimir Poutine ? Depuis des semaines, cette actualité, plus que toute autre, passionne les Allemands. D’ordinaire, la politique extérieure est un créneau réservé aux experts. Mais cette fois, dans le cas de la Russie, il en va autrement. Sur les forums comme dans les émissions de débat, les partisans de l’indulgence à l’égard du Kremlin sont légion. Un ancien chancelier fédéral (Helmut Schmidt) explique que, si la situation en Ukraine est aussi explosive, c’est “parce que l’Occident est dans tous ses états”. L’attitude de Poutine est-elle légitime ? “Je la trouve tout à fait compréhensible.” Un autre ancien chancelier (Gerhard Schröder) confesse que lui-même

P

n’a pas toujours respecté le droit international. La longue liste des accommodants réunit [le porte-parole du groupe parlementaire CDU pour les questions de politique étrangère] Philipp Missfelder, [l’intellectuelle féministe] Alice Schwarzer, des Allemands de gauche, de la classe moyenne, et même une large frange du camp conservateur. Le chef de file de la CDU en Rhénanie-du-NordWestphalie, Armin Laschet, met en garde contre tout populisme anti-Poutine. Les adeptes d’une vision romantique de la Russie côtoient les tenants de la realpolitik, les nostalgiques de l’ère soviétique et les gauchistes de salon. L’Allemagne serait-elle favorablement disposée à l’endroit de la Russie ? Le bon accueil réservé à la politique de la main de fer de Moscou a plusieurs causes, historiques et contemporaines, idéologiques et concrètes. La plus manifeste est économique : les entreprises veulent faire des affaires et s’opposent donc aux sanctions. Au nombre des autres motifs : la peur d’une nouvelle guerre, froide ou chaude, les liens

HUANQIU (CHINE) “Poutine l’homme fort ou comment dire non à l’Amérique”, titrait l’hebdomadaire pékinois Huanqiu en septembre 2013.

l’Est nourrit encore des liens avec l’ancien occupant, et l’on n’est parfois pas très loin du syndrome de Stockholm. Le chef du groupe parlementaire du Parti de gauche, Gregor Gysi, joue de ce phénomène. Son argumentaire pourrait se résumer à une formule : l’Allemagne et ses alliés n’ayant pas agi autrement, il est hypocrite de dénoncer les manœuvres du Kremlin. L’attachement de la Russie aux solutions militaires relève selon lui de “la même stratégie qui prévalait et prévaut encore en Occident – regardez ce qui s’est passé en Yougoslavie, en Afghanistan, en Irak et en Libye”. A droite, Alexander Gauland a longtemps marché pour la CDU mais représente aujourd’hui [la formation conservatrice et eurosceptique] Alternative pour l’Allemagne (AfD). Ce qu’il dit au sujet de la Russie n’est au bout du compte pas si éloigné des positions de Gregor Gysi. Toutefois, la sympathie de Gauland vis-à-vis de la Russie n’a rien à voir avec une quelconque nostalgie de l’ère soviétique. Elle remonte à plus loin. Alexander Gauland admire Bismarck et la diplomatie de l’équilibre des puissances en vigueur au XIXe siècle. Il évoque la bonne santé des relations germano-russes à l’époque des tsars, la lutte commune contre Napoléon, le soutien de la Russie lors de la fondation de l’Empire, en 1871. C’était l’époque où les grandes puissances se partageaient le monde. Du point de vue d’Alexander Gauland, s’il était illégal d’annexer la Crimée, ce n’était pas illégitime pour autant. Au lieu de créer le cadre nécessaire à la paix après la guerre froide, l’Otan n’a-t-elle pas préféré étendre sa sphère d’influence vers l’est ? Ainsi, “le président russe s’est souvenu de la vieille tradition des tsars consistant à ramener les territoires russes dans son giron”, explique Gauland. La conséquence de tant d’indulgence à l’endroit de la Russie est que les intérêts des pays d’Europe de l’Est passent à la trappe. Ainsi, la situation actuelle rappelle la deuxième phase de l’Ostpolitik de l’Allemagne dans les années 1980 [qui visait à normaliser les relations entre l’Allemagne de l’Est et les pays de l’Est]. A l’époque, les mouvements démocratiques d’Europe de l’Est, accusés d’entraver la détente, se sentaient marginalisés, comme l’écrit l’historien Heinrich August Winkler. Aujourd’hui, c’est au tour des Ukrainiens d’être sacrifiés sur l’autel de l’indulgence prorusse. —Ralf Neukirch Publié le 31 mars


LE MONDE SELON POUTINE. 17 21

Courrier international — no 1224 du 17 au 23 avril 2014

Et si la Crimée était un modèle pour l’Afrique ?

Vu d’Asie

Des bénéfices cachés ● “Malgré l’importance qu’elles ont toujours accordée au respect de la souveraineté, les nations émergentes se sont refusées à critiquer la capture par la Russie d’un territoire appartenant à l’Ukraine”, écrit le journal en ligne The Diplomat. La Chine, à un moindre degré que l’Inde, a manifesté son soutien à la Russie, “ce qui est d’autant plus surprenant que la plupart des puissances émergentes ont des groupes potentiellement séparatistes sur leur territoire. Pourquoi la Chine soutient-elle la Russie alors que la déclaration d’indépendance de la Crimée pourrait inspirer les Ouïgours, les Tibétains, et même les Hongkongais ?” Pour l’Inde, le choix était difficile, constate l’Hindustan Times. Elle a dû trancher entre sa position en faveur de la préservation de l’intégrité territoriale des Etats et la demande de son ami russe. De ce fait, le Premier ministre indien, Manmohan Singh, joint au téléphone par Vladimir Poutine en mars, a bien voulu prendre en considération les questions de sécurité concernant la Russie et les minorités russophones d’Ukraine, affirme le journal. D’un autre côté, certains commentateurs ont insinué que l’annexion de la Crimée pourrait encourager la Chine en Asie du Sud-Est, reprend The Diplomat. “Mais cet aspect des choses est largement surestimé.” Certes, la Chine pourrait tirer avantage de la remise en cause des frontières par la force. Mais, sur les îlots déserts d’Asie du Sud-Est, il n’y a pas de protection des populations sinophones et encore moins de référendum qui tiennent. “La crise ukrainienne est un cas. Sous Poutine, la Russie est devenue une puissance réémergente et est en position de rejouer ses batailles traditionnelles avec l’Occident, écrit de son côté Jin Canrong, chercheur en relations internationales à l’université Renmin, à Pékin, sur le site d’échanges intellectuels Guancha. En absorbant la Crimée, la Russie envoie des messages d’avertissement à la fois à l’Ukraine et à l’Occident. A la première elle enjoint de rester neutre dans l’arène diplomatique. Au second elle demande de ne pas faire entrer l’Ukraine dans l’Otan.” Si une nouvelle guerre froide éclatait par manque de compromis sur l’Ukraine, la situation internationale en serait bouleversée. “Washington ne sera pas capable de lutter sur deux fronts, en Asie et en Europe. Pour contrer l’Occident, la Russie va encore se rapprocher de la Chine. Celle-ci en bénéficiera”, estime M. Jin.

Le continent abrite de nombreuses minorités ethniques ou linguistiques à cheval entre deux pays. L’annexion russe pourrait faire école. SYSTÈME “Poutine. L’homme le plus dangereux au monde”, titrait le magazine autrichien Profil, le 10 mars. Et d’expliquer : “C’est la personne de Poutine et le système qu’il a mis en place, couplés à une force de frappe militaire extraordinaire, qui rend la crise des plus dangereuses.” Mais – lueur d’espoir – “l’Occident se montre plus ferme et plus uni que Poutine l’aurait cru”. ↓ Dessin de Tiounine paru dans Kommersant, Moscou.

—African Arguments (extraits) Londres ue se passerait-il si l’on proposait aux peuples africains un référendum par lequel ils pourraient dire à quel pays ils souhaitent être rattachés ou s’ils veulent disposer de leur propre nation ? Le tracé arbitraire des frontières en Afrique, effectué en grande partie par des gens qui n’avaient jamais posé le pied sur le continent, a toujours été une chose qu’il fallait de toute évidence renégocier. Mais les premiers responsables politiques africains, qui pensaient qu’une reconfiguration des Etats conduirait au chaos et à la désintégration, s’y sont toujours refusés. “Le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de chaque Etat” a été l’un des principes fondateurs de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), l’institution qui a précédé l’Union africaine. Et malgré toutes les guerres intestines et extérieures, les divers présidents et leurs peuples sont globalement restés fidèles à ce principe. Même lors de la grave crise qui a ébranlé le Soudan du Sud après deux ans à peine d’indépendance, personne n’a demandé le retour dans le giron de Khartoum [Soudan]. Les raisons d’une séparation ne sont pas toujours liées à des questions d’identité régionale ou ethnique. En Ethiopie, après la défaite de Mengistu Hailé Mariam, en 1991, j’ai dit au Front populaire de libération de l’Erythrée (FPLE) que, maintenant que le dictateur était parti, il était plus judicieux de continuer à faire partie de l’Ethiopie et de profiter de toutes ses ressources que de jouer en solo. Ma suggestion a provoqué un choc. Les Tigréens qui dirigent maintenant l’Ethiopie, avais-je insisté, sont vos alliés et appartiennent au même groupe ethnique que vous : vous parlez la même langue et partagez la même culture, vous n’êtes séparés que par une frontière coloniale. Mes amis érythréens m’ont fait comprendre qu’ils avaient de sérieux doutes sur ma santé mentale. Leur slogan avait été “Nous et nous seuls” et jamais ils ne l’abandonneraient. Il y a d’autres exemples du même type. E n 19 91, le s Somalilandais

Q

ont déclaré qu’ils ne feraient plus jamais partie de la Somalie, revenant sur la décision qu’ils avaient prise en 1960 de rejoindre leurs compagnons de l’ancienne Somalie italienne (placée sous la tutelle des Nations unies après la Seconde Guerre mondiale) et de ne former qu’un seul pays. [Après la Première Guerre mondiale], le nord-ouest du Cameroun, ancienne colonie allemande, a été administré par la Grande-Bretagne et le reste par la France. Les Camerounais anglophones se sont toujours sentis marginalisés, mais aimeraient-ils vraiment rejoindre leurs semblables qui parlent anglais de l’autre côté de la frontière, au Nigeria ?

Loyauté ou sécession. Au Nigeria même, la lutte de pouvoir entre le Nord et le Sud, l’Est et l’Ouest demeure au cœur de la politique. La seule région qui voulait faire sécession et gérer ses propres affaires est le pays igbo, dans l’Est, mais il a perdu la guerre dans laquelle il s’était lancé pour y parvenir. Après le retour de la démocratie, en 1999, j’ai été surpris lorsque le pays yoruba, dans l’Ouest, a menacé de prendre son indépendance alors que le président, Olusegun Obasanjo, était lui-même yoruba. On m’a expliqué qu’il n’offrait pas suffisamment de moyens aux seigneurs et politiciens yorubas et que ceux-ci devaient donc lui rappeler à qui il devait être loyal. Ils ont réussi. Le nord du Nigeria pourrait-il faire sécession ? Pour quoi faire ? La région n’a pas beaucoup d’autres ressources hormis celle-là. L’indépendance n’est pas une option. Seules deux modifications officielles ont été apportées aux frontières africaines depuis la décolonisation, avec la création de l’Erythrée et du Soudan du Sud. Dans les deux cas, le “pays mère” a donné son accord. La tentative d’indépendance du Somaliland n’a pas abouti officiellement parce qu’il n’avait pas de parrain africain dans la région pour convaincre l’Union africaine de donner son feu vert. Ailleurs, les frontières ont été acceptées, bien que le Maroc se soit emparé du Sahara occidental en infraction avec les lois internationales et l’ait conservé avec la protection de la France et des Etats-Unis. Je ne peux établir aucune conclusion quant à la loyauté envers un pays, l’appartenance ethnique et la cohérence d’une nation si ce n’est qu’il est très difficile de voir juste et qu’il n’y a aucune leçon claire à tirer. Rappelons-nous ceci : en Afrique, seuls deux Etats-nations ont une ethnie dominante. L’un est le pays le plus prospère du continent, le Botswana. L’autre est son plus grand désastre, la Somalie. —Richard Dowden* Publié le 18 mars * Journaliste et écrivain, spécialiste de l’Afrique.


18. 22.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

d’un continent à l’aut r e. europe

France ........... 22 26 Asie ............. 24 28 Amériques........ 26 30 Moyen-Orient..... 28 32 Afrique .......... 30 34

Italie. Quand ça ne va pas en Vénétie… Le démantèlement d’un groupe séparatiste réclamant l’indépendance de la région est un signe supplémentaire du “malaise vénète”. Celui-çi ne doit pas être sous-estimé.

Courrier international — no 1224 du 17 au 23 avril 2014

↙ Dessin d’Ajubel, Espagne.

—La Repubblica (extraits) Rome

L

’enquête des magistrats de Brescia contre les indépendantistes vénètes pourrait avoir des conséquences dangereuses. Au moins autant que les initiatives et les comportements incriminés. Au-delà du bien-fondé des poursuites, elle risque de réduire à une caricature un phénomène complexe qui dépasse les frontières de la région. Il s’agit du “malaise vénète”, une question qui doit être prise au sérieux, parce que la Vénétie a toujours fait office, au cours des trente dernières années, de baromètre des changements et des crises de l’Italie. C’est le cas depuis le début des années 1980 et l’émergence de la Ligue vénète [la Liga, parti politique qui réclame l’autodétermination et l’indépendance de la Vénétie, à ne pas confondre avec la Ligue du Nord], “mère de toutes les ligues” comme l’a définie son fondateur, Franco Rocchetta. L’émergence de la Ligue vénète a servi de prélude à la diffusion et à l’affirmation de la Ligue du Nord [la Lega] dans tout le nord de l’Italie. Mais elle annonçait également la crise de la première République [1948-1994]. Parce qu’elle allait grignoter et, plus tard, saper les fondations du parti qui gouvernait depuis toujours dans cette région : la Démocratie chrétienne (DC).

Révolte. La géographie de la Liga est en effet calquée sur celle de la DC. C’est le signe d’une société qui a basculé dans l’opposition. A Rome et à l’Etat central, deux synonymes en langage vénète et, par suite, en langage padan [dialecte italien parlé en Italie du Nord]. En même temps, la Vénétie est l’illustration patente de l’affirmation des nouvelles classes moyennes “indépendantes” : les petits chefs d’entreprise et les professions libérales. La Ligue du Nord, avant et plus encore que Berlusconi, a été leur porte-parole. Elle a amplifié leur amertume, leur révolte et leurs velléités d’indépendance, condensées dans le concept géopolitique de “Nordest”. Velléités en réalité solidement implantées surtout en Vénétie centrale, au cœur du triangle Vicence-Padoue-Trévise. Indépendance et pas sécession – une revendication qui, là-bas, n’a jamais pris. Même pas dans les années 1990, quand la Ligue du Nord d’Umberto Bossi en a fait son cheval de bataille. Parce que le Nord et la Padanie plus encore sont des entités peu prisées en Vénétie, voire pas du tout. Territoire imaginaire : la Padanie ; territoire relatif et “dépendant” : le Nord. Dont la signification “dépend” justement, géographiquement et géopolitiquement, de Rome. C’est pourquoi il est à la fois superficiel et risqué de sous-estimer les tensions indépendantistes exprimées par la Vénétie. Parce qu’elles remontent loin. Le succès du Mouvement 5 étoiles (M5S) aux dernières élections, en février 2013, en témoigne, spécialement en Vénétie. Le M5S a percé en

La rébellion déjouée de la place Saint-Marc ●●● Un groupe sécessionniste a été démantelé le 2 avril par les forces de l’ordre italiennes. L’organisation, appelée Alliance, projetait notamment d’envahir la place Saint-Marc, à Venise, le 25 mai, jour des élections européennes, pour proclamer l’indépendance de la Vénétie. Parmi les personnes arrêtées, on compte des membres de la Liga (parti régionaliste), deux anciens parlementaires de la Ligue du Nord et des leaders du mouvement des Fourches (antitaxes). La police a également saisi des armes ainsi qu’une pelleteuse transformée de manière artisanale en char d’assaut, un détail abondamment commenté dans la presse italienne. Plusieurs personnes de ce groupe sont accusées de faits graves : terrorisme, fabrication et détention d’armes de guerre. Ce coup de filet est survenu quelques semaines après l’organisation, le 21 mars, d’un référendum sans valeur légale, en ligne, qui a vu 90 % des 2 millions de votants se prononcer en faveur de l’indépendance de la Vénétie.

Contexte AUTRICH A l p e s FRIOULVÉNÉTIE JULIENN Représentation de la Padanie

I T A L I E VÉNÉTIE

Vérone Vers Brescia (20 km)

Trévise

Vicence Padoue

Venise Mer Adriatique

Pô ÉMILIE-ROMAGNE

50 km


EUROPE.

Courrier international — no 1224 du 17 au 23 avril 2014

ROYAUME-UNI particulier auprès de ceux qui forment le socle social de cette région. Il a conquis le vote des professions libérales et des petits chefs d’entreprise. Le Mouvement 5 étoiles est le premier parti chez les artisans vénètes, avec environ 30 % des suffrages. L’image publique renvoyée par les enquêtes judiciaires et le profil improbable des présumés conspirateurs a pour effet de banaliser les tensions et les revendications qui couvent au sein de la société vénète. Définir ce groupe comme criminel ou ridicule est, dans les deux cas, erroné et dangereux. C’est sous-estimer le “malaise vénète” en l’assimilant à une dérive folklorique et “périphérique”. Au fond, c’est bien ainsi que la Vénétie apparaît à tant d’Italiens (mais aussi à beaucoup de Vénètes, et surtout à la gauche, qui n’est pas minoritaire par hasard en Vénétie).

↓ Dessin de Steve Bell paru dans The Guardian, Londres.

L’indépendance écossaise n’est plus un rêve A cinq mois du référendum, de nouveaux sondages suggèrent qu’une vague indépendantiste se prépare. La campagne agressive pour le non menée par Londres est mise en cause.

Fracture. Mieux vaut ne pas se faire d’illusions. Plus de la moitié des électeurs vénètes (55 %) se disent d’accord avec l’objectif (soulevé par le référendum) de l’indépendance de la Vénétie. Même si elle est conçue avant tout comme un renforcement de l’“autonomie” et de la capacité revendicative à l’égard de Rome. Mais les causes de l’indépendantisme sont plus profondes. Il suffit de parcourir les données des sondages de l’Observatoire du Nord-Est publiés chaque semaine par le Gazzettino [quotidien régional du nord-est de l’Italie] depuis presque vingt ans pour prendre la mesure de la fracture entre les citoyens vénètes et les institutions. Car 71 % d’entre eux sont convaincus qu’ils “travaillent et contribuent bien plus que ce que l’Etat ne leur restitue” (Demos, avril 2013). Tandis que 75 % des personnes interrogées se déclarent d’accord avec l’idée qu’il est aujourd’hui “nécessaire de lancer une grève fiscale parce que les impôts sont devenus insoutenables”. Mieux vaut donc ne pas liquider l’indépendance vénète par une pirouette. Le “malaise vénète” ne doit pas être résumé à une question purement locale. Comme souvent par le passé, il est le symptôme d’un malaise plus vaste. Il reflète le désarroi géopolitique européen, souligné par l’augmentation des tensions autonomistes – en Espagne, en Belgique, en GrandeBretagne, etc. Mais il révèle surtout le “malaise national”. La fracture entre les Italiens, la politique et l’Etat, dévoilée de manière explicite par un récent sondage effectué à l’échelle nationale. Lequel montre que 52 % des Italiens se déclarent d’accord avec la protestation des Forconi [les Fourches, mouvement hétéroclite de fronde fiscale]. Les velléités d’indépendance de la Vénétie ont donc des causes anciennes. Qui ne peuvent être réduites à une “dérive locale”. Parce qu’elles sont liées à une “question nationale” aux contours bien définis. L’indépendance des citoyens par rapport à l’Etat et aux institutions. —Ilvo Diamanti Publié le 4 avril

19 23

Le Premier ministre britannique, David Cameron (à gauche), et le Premier ministre écossais, Alex Salmond (à droite). encore au nouvel an quelle sera l’issue du référendum de septembre. L’opinion publique écossaise s’est rapprochée du oui. D’ici au vote, cette tendance peut aussi bien se poursuivre que s’arrêter. Une chose est sûre, il est désormais véritablement possible que l’Ecosse vote pour son indépendance. Cette réalité ne peut plus être balayée. A Londres, comme partout ailleurs, personne ne peut plus se prévaloir de la victoire du non. C’est d’ailleurs le message que relaient les observateurs étrangers à leurs gouvernements, ainsi que nous le rapportions la semaine dernière. C’est maintenant au tour de l’opinion publique de rattraper son retard. La question de l’indépendance écossaise ne peut plus être écartée au profit de questions “plus graves” – comme les élections de 2015, la reprise économique ou la place du Royaume-Uni au sein de l’Union européenne. Si les Ecossais votent pour leur indépendance, notre perspective sur toutes ces questions changera radicalement. Il est temps de s’intéresser sérieusement aux enjeux de ce scrutin.

Stratégie. Les représentants du SNP se

—The Guardian Londres

L

a tension monte dans le débat sur l’indépendance de l’Ecosse à mesure qu’approche le référendum du mois de septembre. Les enjeux se multiplient autant que les interprétations des sondages d’opinion. A en croire certains éléments de la propagande nationaliste, la campagne en faveur du oui est en plein essor et fait déjà jeu égal avec les tenants du camp adverse, qui sont sur le point d’être dépassés. Une impression qu’Alex Salmond, Premier ministre écossais, n’a pas hésité à exploiter lors de son discours devant le Parti national écossais (SNP) le week-end du 11 au 13 avril à Aberdeen. Les observateurs plus objectifs restent toutefois prudents, soulignant que le non reste en tête dans tous les sondages du pays, y compris ceux mis en avant par le SNP. Bon nombre de ces études donnent encore une large avance aux partisans du non, et certaines suggèrent même un léger ralentissement de la campagne indépendantiste. Il n’en est pas moins incontestable que les militants indépendantistes ont largement dominé les premiers mois de cette année 2014. Les sondages étaient plutôt

unanimes jusqu’à l’automne dernier. La victoire du non paraissait acquise et rien ne semblait pouvoir la remettre en cause. Mais depuis la donne a changé. Les partisans du non se sont saisis de plusieurs grandes questions, comme la monnaie, mais aussi l’Union européenne, et plus récemment les répercussions d’une victoire du non sur la stabilité mondiale. Ces discussions ont eu un effet sur l’opinion publique, mais ce n’était pas celui escompté par leurs initiateurs. Depuis que George Osborne [le ministre des Finances britannique] s’est rendu en Ecosse, en février, pour dire tout le mal qu’il pensait d’une future union monétaire, c’est la campagne du oui qui a marqué des points. Il est très difficile de mesurer l’ampleur de ce changement ainsi que ses répercussions le jour du scrutin. La réalité de cette évolution est toutefois indéniable. Il n’est plus possible aujourd’hui de dire avec la quasi-certitude que nous avions

L’opinion publique écossaise s’est rapprochée du oui

sont montrés parfaitement confiants à Aberdeen lors de la dernière réunion politique avant le référendum. Ils ont le vent en poupe. Ils sont organisés. Ils créent l’émotion. Et ils ont Alex Salmond. Le discours du Premier ministre était lourd de rhétorique. Son ton persifleur ne plaît pas à tout le monde. Alex Salmond n’a pas de majorité, mais il a une stratégie. Pour lui, la question de l’indépendance n’est qu’une occasion pour les fiers Ecossais de rompre avec Margaret Thatcher et ses héritiers, si timorés soient-ils du côté des travaillistes. Il s’agit en bonne partie de vœux pieux, mais tout discours consistant à dire que les choses pourraient être différentes est naturellement séduisant. Il est important de ne pas exagérer l’ampleur de ce changement dans les sondages, même si ceux qui le font sont nombreux. La montée des indépendantistes est partielle, et non déterminante. Il faut toutefois la comprendre et en tirer les leçons, notamment pour mieux défendre le maintien du Royaume-Uni dans sa totalité. Les partisans du non ont eu raison de pointer les risques d’une éventuelle indépendance, tant pour l’Ecosse que pour la GrandeBretagne. Ces risques existent. Il est courant de n’y voir qu’une volonté tyrannique, et cela fait partie d’une démarche réduisant tout débat à un affrontement entre l’Ecosse et les conservateurs. Reste qu’on ne peut pas ignorer le fait que ces idées trouvent un certain écho auprès du public. Les partisans du non doivent insister davantage sur les valeurs, les bénéfices et les sympathies communes qui unissent les peuples de ces îles. Plus ils parviendront à dire ce que nous avons en commun et comment ces points communs peuvent être au cœur d’une nation meilleure, mieux ce sera. — Publié le 13 avril


EUROPE

20. 24.

Courrier international — no 1224 du 17 au 23 avril 2014

PORTUGAL

Lisbonne renoue avec l’océan 10° O

O C É A N

Superficie du Portugal continental : 92 201 km2

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PORTUGAL

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30° O

La nouvelle carte officielle du Portugal fait la part belle à ses eaux territoriales. C’est l’occasion d’initier les jeunes à l’importance stratégique – et économique – de l’espace maritime national.

40° N

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Archipel des Açores

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Archipel de Madère Iles Sauvages

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30° N

SOURCE : NOAA.

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D

Iles Canaries (Esp.)

1 000 km

Le Portugal selon la nouvelle carte officielle Zone économique exclusive du Portugal actuellement en vigueur (1 727 408 km2)

—Público Lisbonne

L

e 9 avril, plus de 44 000 nouvelles cartes du Portugal ont été affichées dans les écoles de tout le pays, des classes primaires aux derniers niveaux du secondaire, dans le public comme dans le privé. Ces cartes présentent une vraie nouveauté, car elles montrent que ce pays est surtout maritime : alors que le territoire terrestre s’étend sur un peu plus de 92 000 kilomètres carrés, la mer territoriale, elle, atteint presque 4 millions de kilomètres carrés, soit 97 % du total. D’où le titre de la carte : Portugal É Mar [“le Portugal est océan”]. A 10 h 30, la carte a été installée

Proposition d’extension du domaine maritime portugais (3 877 408 km2)

à l’école Rómulo de Carvalho de São Domingos de Rana, à Cascais [banlieue de Lisbonne], par le ministre de l’Education et des Sciences, Nuno Crato, et la ministre de l’Agriculture et de la Mer, Assunção Cristas, qui l’avaient déjà remise, en février, au président de la République, Cavaco Silva. Les autres écoles concernées l’ont l’affichée au même moment. Cette nouvelle cartographie du Portugal est le fruit de travaux scientifiques entrepris en 2005, au moment de la transition entre le gouvernement PSD de Pedro Santana Lopes et celui, PS, de José Sócrates, dans le cadre de l’extension du plateau continental

Frontière maritime litigieuse avec l’Espagne

[concept juridique, et non géographique, défini par le droit de la mer] au-delà des 200 milles nautiques définissant la zone économique exclusive (ZEE).

Le Portugal est océan. La carte, qui mesure 80 centimètres sur 60, comporte peu de renseignements, et c’est voulu. Les trois terres émergées que sont le Portugal continental et les deux archipels des Açores et de Madère sont représentées en jaune, tels des radeaux de fortune perdus dans l’immensité azur. Autour de ces îlots s’étend la ZEE, qui délimite une zone de souveraineté tant sur les fonds marins que sur le sous-sol, et qui peut aller jusqu’à

200 milles sauf aux lignes de partage avec les eaux territoriales espagnoles. Aujourd’hui, le Portugal peut (comme tous les autres pays qui ont ratifié la Convention des Nations unies sur le droit de la mer) étendre pacifiquement son territoire maritime au-delà de cette ZEE et, dans ce cas précis, étendre sa juridiction au sol et le sous-sol marins. Voilà en quoi consiste concrètement l’extension du plateau continental. Ce sont les limites du plateau portugais telles que définies dans une proposition faite aux Nations unies en 2009 – alors que José Sócrates était encore Premier ministre – que révèle cette nouvelle carte, mettant en évidence, au passage, l’immense primauté de l’océan sur les terres. Les contours du plateau continental portugais présentés à l’ONU doivent encore être examinés, théoriquement en 2016, par la Commission des limites du plateau continental. Mais la proposition d’extension permet déjà au Portugal d’exercer des droits souverains sur les fonds marins et leur sous-sol pour l’exploration et l’exploitation des ressources naturelles. Mieux : non seulement le Portugal a l’exclusivité de ces droits (il est donc seul à pouvoir autoriser un pays tiers à mener une exploration), mais il peut les exercer sans avoir à occuper le territoire. Les nouveaux domaines maritimes portugais dépassent ainsi 3,8 millions de kilomètres carrés, dont 1,6 million de ZEE (la troisième d’Europe), et 2,15 millions de plateau continental au-delà des 200 milles. Les eaux territoriales sont 40 fois plus vastes que le territoire proprement dit. La géologue Raquel Costa coordonne le projet Kit do Mar, dont l’ambition est de promouvoir la connaissance des océans, au sein de la Mission pour l’extension du plateau continental (désormais sous la tutelle du ministère de l’Agriculture et de la Mer). C’est elle, lors d’une conversation avec João Falcato, directeur

du conservatoire de l’océan, l’Oceanário de Lisbonne, qui a eu l’idée de cette carte du grand Portugal. Ce partenariat entre Kit do Mar et le conservatoire, qui a financé la réalisation de la carte, a également impliqué le ministère de l’Education, afin que ce nouveau portrait du Portugal soit diffusé dans les écoles.

Quatorze versions. Car l’objectif est de montrer aux plus jeunes l’importance de la mer, et de faire revivre l’identité maritime du Portugal, jusqu’à présent surtout concentrée sur son versant historique, celui des grandes découvertes. “J’espère que cette carte d’un Portugal entouré par la mer changera la mentalité des nouvelles générations, et qu’elles mesureront le gigantesque potentiel des océans en termes scientifiques, économiques, sociaux et culturels”, déclare Raquel Costa. C’est la quatorzième version de la carte : il n’en fallait pas moins pour arriver à une “version jolie, simple et didactique”, précise la géologue. Et elle est complétée par le site Internet de Kit do Mar, où l’équipe du projet propose déjà toute une gamme d’activités pédagogiques. On peut ainsi imprimer une carte simplifiée présentant seulement les limites du Portugal continental, de la ZEE et du plateau étendu. Les élèves de primaire pourront s’amuser à la perforer afin de mieux mesurer la superficie relative de chacune de ces zones et même indiquer leur date de création. Quand aux lycéens, ils pourront construire des modèles en 3D de la topographie sous-marine, en pâte à papier ou dans d’autres matériaux, où ils pourront situer les dorsales océaniques, les montagnes sous-marines ou la plaine abyssale qui s’étend entre Madère et les Açores. Et tous, quel que soit leur âge ou presque, pourront se lancer un défi d’arithmétique et calculer les pourcentages respectifs des diverses zones, immergées et émergées. —Teresa Firmino Publié le 2 avril 2014

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22. 26.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

france

Société. “Mes enfants n’apprendront pas le français” Si le français est la langue des droits de l’homme, elle est aussi à l’origine de l’échec de nombreux pays africains, estime ce journaliste britannique. Sa prédominance a souvent des conséquences politiques désastreuses.

Courrier international — no 1224 du 17 au 23 avril 2014

↙ Dessin de Falco paru dans The Spectator, Royaume-Uni. quitté son école, en Bretagne, avait la modeste ambition de devenir vendeur, mais il a appris qu’il devait avoir une formation de trois ans en commerce. Il a alors opté pour le métier de guide touristique, mais là encore il devait suivre un cours de deux ans pour apprendre à situer des fortifications. En France, même pour mener la vie la plus simple, il faut passer un examen. Et l’on n’est guère encouragé à travailler à son compte : même s’il n’est pas suffisamment fortuné pour être imposé à 75 %, un entrepreneur qui vend son affaire au bout de dix ans doit verser à l’Etat 60 % d’impôt sur les plusvalues quels que soient ses bénéfices. Le Québec a mis en œuvre un plan visant à attirer sur ses côtes 50 000 entrepreneurs français, ce qui revient plus ou moins à vouloir sauver 50 000 rhinocéros noirs. Trop tard, à mon avis. Tout cela ne signifie pas que la France ne mérite pas le détour. L’Hexagone est un beau pays et la meilleure façon d’en profiter est de louer une caravane, de s’asseoir dans un café ou d’acheter une baguette. Mais pour cela je recommande un recueil d’expressions plutôt que six ans de conjugaison de verbes.

Perdus. Bien sûr, il ne s’agit pas seu-

—The Spectator (extraits) Londres

M

es enfants n’apprendront pas le français ! Si leur école essaie de les y contraindre, je me battrai bec et ongles. Je livrerai la bataille d’Azincourt [25 octobre 1415] à moi tout seul avant de baisser les bras. Non que j’aie un problème avec cette langue, même si elle a trop de voyelles et que le chiffre 99 se prononce “quatre vingt dix neuf”, ce qui, j’imagine, doit rendre

la chanson 99 Red Balloons (99 ballons rouges) impossible à chanter. Je veux juste que mes enfants réussissent, et l’apprentissage du français n’est pas un atout dans le monde des affaires. Il y a aussi une question morale, mais les affaires passent d’abord : aujourd’hui, aucun Britannique ne s’installe en France pour créer une entreprise. Ils peuvent s’y rendre pour le mode de vie, le vin, ou pour passer les dernières années de leur vie. Mais personne n’y va dans l’espoir de réussir. Mon neveu, qui a récemment

lement de la France. Les gens me font observer qu’une bonne partie de la planète (environ 15 %) est francophone. Ce à quoi je réponds : oui, mais regardez l’état dans lequel se trouvent ces pays. Regardez la Côte d’Ivoire, le Tchad, le Mali, le Congo, la république démocratique du Congo (RDC) et, en ce moment même, la République centrafricaine. La majeure partie de l’Afrique est en train de se redresser, mais ces pays-là sont irrémédiablement perdus. Et la raison de cet échec est intimement liée au fait que leurs habitants parlent le français. L’Organisation internationale de la francophonie est un groupe de pays dont les habitants s’expriment en français ou adhèrent aux valeurs françaises. Les gens parlent le français parce que, il y a un siècle encore, ils n’avaient pas le choix, et ils adhèrent aux valeurs françaises parce que c’est un moyen pour eux de faire des affaires. Le dernier membre en date de l’organisation est le Qatar, un pays où seulement 1 % de la population parle le français mais qui a accepté d’investir 300 millions d’euros dans des entreprises françaises. L’an dernier, au sommet de la francophonie de Kinshasa, en RDC, le président Hollande a déclaré : “Parler le français, c’est aussi parler les droits de l’homme, parce que les droits de l’homme ont été écrits en français.” Au-delà de la possibilité de remplir les caisses, un principe fondamental de la francophonie est que la langue et la culture sont indissociables : si vous parlez français, vous pensez français et votre sympathie va forcément à la France.

Aujourd’hui, quand on gratte un peu, on trouve la France dans tous les pays francophones pauvres. Contrairement à la Grande-Bretagne, l’Hexagone n’a jamais vraiment quitté l’Afrique. La cellule africaine de l’Elysée existe depuis la dissolution officielle de l’empire africain de la France et elle est en mesure de soutenir ou de renverser des dirigeants selon les besoins. Les solides liens de coopération de Paris avec Félix Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire, le régime d’Omar Bongo au Gabon et le président Mobutu dans l’ancien Congo belge ont permis à ces pays de continuer à bénéficier de l’aide et de l’assistance françaises. Depuis qu’elle a accordé l’indépendance à ses colonies, la France est intervenue militairement en Afrique à trente reprises, et bien plus souvent encore elle a soutenu des groupes rebelles, intrigué ou usé de son influence pour mettre en place ou renverser des régimes. En 2010, les forces spéciales françaises ont contribué à faire tomber le régime de Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire. L’an dernier les Français étaient au Mali, aujourd’hui ils sont en République centrafricaine, où, il y a trente-huit ans, la France a aidé Bokassa, le “Napoléon africain”, à accéder au pouvoir, avant de l’en chasser trois ans plus tard, quand sa tendance à couper les oreilles des gens et à tuer les écoliers est devenue gênante. L’Hexagone maintient une présence permanente et opérationnelle de 5 000 hommes dans la partie la plus divisée, la plus sous-développée et

SOURCE

THE SPECTATOR Londres, Royaume-Uni Hebdomadaire, 54 000 ex. www.spectator.co.uk “Le plus ancien magazine”. Cet hebdomadaire politique en langue anglaise revendique le titre de plus vieux magazine publié sans interruption : fondé en 1828, “Le Spectateur” est une institution de la presse britannique. C’est le journal de référence des intellectuels et dirigeants conservateurs. Atlantiste, l’hebdomadaire pousse Londres à entretenir sa proximité avec Washington plutôt qu’à se rapprocher de l’Union européenne. Boris Johnson, le maire de Londres, en fut le rédacteur en chef.


FRANCE.

Courrier international — no 1224 du 17 au 23 avril 2014

la plus politiquement instable du continent. Dans ces contrĂŠes, on peut faire beaucoup de choses avec 5 000 hommes. Selon l’ancien prĂŠsident Giscard d’Estaing, l’Afrique reste “le seul [continent] oĂš avec 500 hommes [la France] peut encore changer le cours de l’Histoireâ€?. Et elle l’a fait. Pourtant, plus ça change, plus c’est pareil. Je ne doute pas que la France sauvera des vies en RĂŠpublique centrafricaine. Mais, au bout de trente interventions militaires, elle n’a toujours pas rĂŠussi Ă  mettre au pouvoir un seul gouvernement valable ni Ă  apporter la moindre amĂŠlioration dans les conditions de vie de l’Africain moyen. En 1990, la cellule africaine ĂŠtait dirigĂŠe par Jean-Christophe Mitterrand, le ďŹ ls du prĂŠsident Mitterrand. L’historien Martin Meredith raconte comment, quand un groupe rebelle tutsi armĂŠ par l’Ouganda s’est rapprochĂŠ du Rwanda, en octobre 1990 – une opĂŠration qui cadrait parfaitement avec l’idĂŠe française du complot anglo-saxon  –, le prĂŠsident Mitterrand, un ami personnel du prĂŠsident hutu JuvĂŠnal Habyarimana, n’a pas hĂŠsitĂŠ Ă  autoriser l’envoi de troupes françaises sur le sol rwandais. L’annĂŠe suivante, l’armĂŠe française a supervisĂŠ l’expansion des forces armĂŠes

L’Hexagone n’a jamais vraiment quittĂŠ l’Afrique hutues (de 9 000 à 28 000 hommes) et mis en place des accords de fourniture d’armes qui ont permis au rĂŠgime d’en acheter pour 100 millions de dollars Ă  l’Egypte et Ă  l’Afrique du Sud, malgrĂŠ les signes de plus en plus agrants qu’un gĂŠnocide se prĂŠparait. Le mercenaire français Paul Barril a jouĂŠ un rĂ´le central dans ces tractations. Après le dĂŠbut des tueries, il a mĂŞme signĂŠ un contrat d’assistance avec le gouvernement intĂŠrimaire rwandais, qui perpĂŠtrait les massacres. L’implication de la France au Rwanda est dĂŠcrite dans les MĂŠmoires du Canadien RomĂŠo Dallaire, commandant des forces de la Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda (Minuar), qui, sans pouvoir intervenir, a vu les avions français livrer des armes aux gĂŠnocidaires. Les soldats français, qui croyaient avoir ĂŠtĂŠ envoyĂŠs au Rwanda pour prĂŠvenir une invasion du pays par l’armĂŠe rebelle tutsie, ont ĂŠtĂŠ horriďŹ ĂŠs d’avoir Ă  protĂŠger les auteurs des massacres et Ă  ĂŠtablir, sur

l’ordre de leur gouvernement, une zone de sĂŠcuritĂŠ qui a permis aux gĂŠnocidaires en fuite de passer sans encombre au ZaĂŻre [nom portĂŠ de 1971 Ă 1997 par la RDC]. Linda Melvern, dont le compte rendu du gĂŠnocide, Conspiracy To Murder: The Rwandan Genocide (“Conjuration meurtrière : le gĂŠnocide rwandaisâ€?, non traduit en français), est l’un des plus complets jamais parus, conclut sèchement : “La politique française semblait fondĂŠe sur le fait que le Rwanda ĂŠtait au croisement de l’Afrique anglophone et de l’Afrique francophone.â€?

SolidaritĂŠ. Je ne peux rien faire contre toutes ces tueries et ces intrigues qui ont lieu si loin de nous. Personne n’y peut rien. Aujourd’hui on nous dit mĂŞme que toute aide est inutile. Cependant, pour faire quelque chose d’inutile mais de vital, j’insisterai pour que mes enfants n’apprennent pas le français. Je le ferai par solidaritĂŠ avec le Rwanda, oĂš le gouvernement a lancĂŠ une campagne de grande ampleur pour faire de l’anglais la langue oďŹƒcielle et celle des aaires. Le pays a mĂŞme rejoint le Commonwealth en 2009. Je suis triste, bien sĂťr, que mes enfants ne puissent pas participer Ă la sortie scolaire Ă  Saint-Malo, ni regarder des ďŹ lms

23 27

d’Yves Montand sans les sous-titres. Mais, dans le grand marchĂŠ linguistique, le français apparaĂŽt comme un investissement peu intĂŠressant. L’allemand gagne du terrain. Le mandarin va devenir indispensable. L’espagnol comporte peu de verbes irrĂŠguliers et il est parlĂŠ dans une multitude de pays fascinants ayant des perspectives ĂŠconomiques positives. MalgrĂŠ tout, je conserve une certaine aection pour le peuple français, son cynisme et son humour satirique. C’est un article paru en 2009 dans [l’hebdomadaire satirique] Charlie Hebdo qui a ĂŠtĂŠ Ă  l’origine de la plainte dĂŠposĂŠe contre Paul Barril auprès du tribunal de grande instance de Paris. Dans l’attente des rĂŠsultats de l’enquĂŞte, l’accusĂŠ continue d’exercer ses fonctions de conseiller du gouvernement qatari, dernier membre en date, comme on l’a vu, d’une organisation qui promeut la langue française et – selon M. Hollande – “la dĂŠmocratie, les droits de l’homme, le pluralisme, le respect de la libertĂŠ d’expression, l’aďŹƒrmation que tout ĂŞtre humain doit pouvoir choisir ses dirigeantsâ€?. Oubliez tout ce que j’ai dit sur les Français et l’ironie. —Liam Mullone PubliĂŠ le 29 mars



 


24. 28.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1224 du 17 au 23 avril 2014

asie

Japon. Le renouveau à peine maquillé de l’atome Le gouvernement vient d’opter pour une relance du programme nucléaire. Son plan énergétique, délibérément flou, lui évite les critiques d’une population devenue majoritairement antinucléaire.

Formule de calcul douteuse.

ÉDITO

→ Dessin de Falco, Cuba.

—Asahi Shimbun Tokyo

L

e 11 avril, le gouvernement libéral-démocrate, réuni en Conseil des ministres, a adopté un nouveau plan énergétique. Avec cette révision, la première depuis l’accident nucléaire de Fukushima, en mars 2011, il avait une excellente occasion de montrer sa volonté de s’atteler aux problèmes découlant de la catastrophe en s’interrogeant sur les failles du système qui prévalait avant l’accident. Le gouvernement aurait également pu prendre en compte l’évolution de l’opinion publique, devenue

à dépendre du nucléaire. Il est grand temps que le gouvernement élabore un calendrier concret pour sortir le pays de l’atome. Le nouveau plan décrit l’énergie nucléaire comme “une ressource à faible teneur en carbone” et offrant un fonctionnement “en base”, c’està-dire constant de jour comme de nuit. Si le gouvernement a vraiment l’intention de réduire la part de l’énergie nucléaire au lieu d’encourager la construction de nouveaux réacteurs ou l’agrandissement des complexes nucléaires existants, il devrait promouvoir le développement de ressources de substitution comme l’énergie géothermique ou hydraulique, et construire des centrales ther miques à charbon à haut rendement.

majoritairement défavorable à l’égard du nucléaire. Or, le plan adopté ne propose pas de solution de remplacement pour l’avenir énergétique du pays. Même si superficiellement il prévoit de réduire la dépendance nucléaire du Japon, il fait valoir les importations croissantes de combustibles fossiles depuis la mise en sommeil des centrales nucléaires – ce qui est révélateur de l’intention du gouvernement de persister dans la voie du nucléaire. Par ailleurs, les autorités ont homologué le surgénérateur expérimental de Monju [préfecture de Fukui, centre-ouest de Honshu] en s’engageant à y promouvoir

les recherches sur le recyclage du combustible nucléaire. Pour échapper aux éventuelles critiques, le texte souligne la nécessité de faire preuve de “souplesse dans la politique à moyen et long terme”. Toutes ces belles paroles font partie du jeu sournois que mène le gouvernement de Shinzo Abe sur le chapitre énergétique. A travers cette stratégie, il cherche à éviter un tollé en dissimulant ses véritables intentions ou en les mettant en sourdine. Trois ans se sont écoulés depuis la catastrophe. Les compagnies d’électricité se sont certainement rendu compte qu’elles ne pouvaient plus continuer

Le risque d’un accident nucléaire majeur dans l’archipel est inévitable. Il est donc inadmissible que les autorités cherchent à accélérer le redémarrage des réacteurs mis à l’arrêt alors que les mesures de sécurité nécessaires [établies par l’Autorité de régulation du nucléaire après Fukushima] n’ont pas encore été prises. La hausse des coûts due à l’augmentation des importations de combustibles fossiles n’est certes pas à prendre à la légère. Mais la thèse du gouvernement selon laquelle cette augmentation ferait perdre au Japon 3 600 milliards de yens [26 milliards d’euros] par an de richesse nationale a conduit des spécialistes à émettre des doutes sur la formule de calcul à laquelle il recourt. En trois ans, les compagnies d’électricité ont eu le temps d’accumuler suffisamment de données. Au lieu de se fonder sur une simple estimation macroéconomique, le gouvernement doit se procurer des chiffres précis sur le volume et le prix de leurs importations. Il pourra ainsi procéder à des évaluations et à des analyses factorielles avant de prendre les mesures qui s’imposent. Le redémarrage des réacteurs pourrait avoir un effet dissuasif sur l’apparition de nouveaux acteurs sur le marché énergétique et sur les investissements consacrés au développement de nouvelles sources d’énergie. Si le gouvernement ne propose pas rapidement une feuille de route à moyen et long terme pour assurer un avenir moins dépendant du nucléaire, les efforts

Contexte ●●● Avant l’accident de Fukushima, en 2011, l’énergie nucléaire produisait 28 % de l’électricité au Japon, et les autorités envisageaient d’augmenter sa part à 50 % en 2030. Après l’explosion de la centrale Daiichi, les 54 réacteurs que compte le pays ont tour à tour été mis à l’arrêt pour raison de sécurité, jusqu’à l’été 2012, où deux d’entre eux ont été redémarrés pendant un an. Depuis, l’archipel fonctionne essentiellement avec les centrales thermiques, qui ont recours à des carburants importés tels que le charbon, le gaz et le pétrole. Si le Parti démocrate (centre gauche) au pouvoir de 2009 à 2012 avait annoncé la sortie progressive de l’énergie atomique d’ici à 2030 et avait condamné toute nouvelle construction de centrale tout en optant pour le développement des énergies renouvelables, le Parti libéral-démocrate (conservateur actuellement au pouvoir) se montre beaucoup plus favorable à la relance du nucléaire (voir article ci-contre). pour redynamiser le marché énergétique ne porteront guère de fruits. Le plan adopté souligne la nécessité de mettre en place un dispositif permettant aux citoyens de participer à l’ensemble de la procédure énergétique, depuis l’élaboration d’une politique jusqu’à sa mise en vigueur. La catastrophe de 2011 nous a ouvert les yeux sur l’ampleur des dégâts que peut engendrer le manque de transparence d’une politique énergétique. Nous avons clairement besoin d’un système où les citoyens puissent non seulement être informés et entendus, mais aussi participer. Le gouvernement de Shinzo Abe devra honorer son engagement sur la transparence et la participation citoyenne.— Publié le 12 avril


ASIE.

Courrier international — no 1224 du 17 au 23 avril 2014

CHINE

↙ Dessin de Vlahovic, Serbie.

Où est passé l’argent des Trois-Gorges ? D’importants remaniements à la direction du barrage ravivent des questions récurrentes sur le financement du chantier – et son corollaire, le prix du kilowattheure.

—Dongfang Zaobao Shanghai

L

e barrage des Trois-Gorges est à nouveau au cœur d’une intense polémique [voir contexte ci-contre]. Les questions que chacun se pose depuis des années sont toujours en suspens. Le 12 octobre 2009, un Pékinois du nom de Ren Xinghui avait demandé au ministère des Finances de rendre publiques [comme le permet la loi] toutes les informations relatives aux recettes et dépenses du Fonds de construction du barrage des Trois-Gorges (FCBTG). En réponse, le ministère avait seulement fait savoir que les comptes 2008 du FCBTG étaient disponibles à certaines conditions, qu’il précisait. Mais que, pour ce qui était des autres demandes de M. Ren,

25 29

celui-ci n’étant pas touché personnellement et directement, il ne pouvait lui communiquer les informations. Le 28 décembre 2009, Ren Xinghui avait donc déposé un recours administratif, aussitôt rejeté par le ministère. Ren avait alors porté l’affaire devant le tribunal intermédiaire n° 1 de Pékin, le 26 janvier 2010. Deux mois plus tard, M. Ren était débouté. Parallèlement, l’hebdomadaire d’information [officiel] Liaowang avait fait plusieurs demandes d’interview au sujet du FCBTG. Le ministère des Finances les avait rejetées. Quant au groupe chargé de la construction du barrage, le CTGPC (China Three Gorges Project Corporation), il avait répondu : “Le Fonds est un fonds spécial inscrit dans le budget de l’Etat ; notre groupe n’est qu’un

organisme parmi d’autres financés par ce fonds. Il ne nous apparaît donc pas opportun d’accéder à votre demande d’interview.” On voit donc qu’il est impossible d’avoir des explications, que la demande provienne d’un simple citoyen ou d’un grand média officiel.

De belles promesses. Le FCBTG avait été autorisé à recueillir de l’argent par une circulaire émise conjointement par quatre ministères, dont celui des Finances, le 30 décembre 1992. Il est rarissime, en Chine comme à l’étranger, de créer un fonds gouvernemental spécialement pour un chantier. Si une telle décision avait été bien acceptée par la population, c’est parce que les autorités avaient promis, avant même la fin du projet, que

l’électricité produite par le barrage des Trois-Gorges pourrait “éclairer la moitié de la Chine” (Le Quotidien du peuple du 11 juin 2003) et que, une fois entrée en service, cette centrale hydroélectrique lui permettrait de bénéficier d’une électricité moins chère ! Cependant, à l’achèvement des travaux, en 2013, la contribution électrique annuelle de l’édifice ne représentait que 1,6 % du total de l’électricité produite en Chine (84,7 térawattheures sur 5 245,1 térawattheures au total). Pour ce qui concerne la promesse de baisse des tarifs, elle est restée lettre morte pour des raisons peu claires, dont l’inflation et le coût d’entretien du réseau électrique. En revanche, les administrés ont pu constater l’envolée des profits du groupe chargé de la construction du barrage. A l’origine, la circulaire prévoyait l’alimentation du fonds par une ponction de 0,3 centime de yuan par kilowattheure, ainsi que par une taxe fixe. Ce prélèvement est passé ensuite à plus de 0,9 centime, voire à 1,5 centime en certains endroits. Le temps que Ren Xinghui coure d’une administration à l’autre pour demander plus de transparence, le chantier du barrage des Trois-Gorges était arrivé à son terme. Les gens pensaient que, en toute logique, les prélèvements cesseraient avec la fin des travaux, mais la circulaire d’urgence ne prévoyait pas de date pour leur arrêt. Le 31 décembre 2009 avaient été publiées des “dispositions provisoires concernant l’approvisionnement, l’utilisation et la gestion du Fonds de construction des grands ouvrages hydrauliques nationaux”, lequel fonds a commencé à être alimenté le 1er janvier 2010. Par ces “dispositions provisoires”, un nouveau fonds était en fait créé pour utiliser l’espace laissé vacant dans les tarifs d’électricité par l’arrêt des prélèvements pour le FCBTG. Autrement dit, un fonds a remplacé l’autre, permettant de prolonger les taxes jusqu’au 31 décembre 2019.

La population a fortement remis en cause une telle façon de procéder mais sans parvenir à faire cesser les prélèvements. En effet, quand un règlement relatif à des taxes est mis en application dès le lendemain de sa publication, il ne laisse le champ ouvert à aucune discussion. —Ren Dagang Publié le 30 mars

Chronologie Avril 1992 — L’Assemblée nationale du peuple approuve à 67 % des voix le lancement du barrage des Trois-Gorges sur le cours supérieur du fleuve Yangtsé. Il s’agit du pourcentage le plus bas jamais obtenu en Chine pour un vote favorable. Décembre 1994 — Le Premier ministre Li Peng préside aux cérémonies d’inauguration du chantier. On sait alors que 1,4 million de personnes devront être évacuées des zones inondées par le barrage. 2009 — Mise en service du barrage et de ses équipements de production électrique.

Contexte ●●● La question du financement du barrage des Trois-Gorges n’est que la partie émergée de l’iceberg, fait remarquer un blogueur sur le site de l’agence officielle Xinhua. En février, la commission de discipline du Parti communiste chinois a dénoncé l’opacité des appels d’offres et de la désignation des personnels au sein du groupe chargé de la construction du barrage, le CTGPC. En mars, le PDG, Cao Guangjing, et le directeur, Chen Fei, ont été mutés. Au même moment, la presse chinoise a dénoncé de nombreux cas de corruption autour du barrage, provoquant la destitution de nombreux hauts cadres de la province du Hubei, dont celle du vice-gouverneur, démis de ses fonctions en janvier.


26. 30.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

amériques

Etats-Unis. Bush contre Clinton, c’est du passé Alors que les médias spéculent sur un match entre Jeb Bush et Hillary Clinton à la prochaine présidentielle, un chroniqueur libertarien s’insurge contre l’éternel retour des dynasties politiques.

—The Daily Beast (extraits) New York

A

ujourd’hui, la vie politique américaine est aussi épuisée qu’a dû l’être l’actrice porno Lisa Sparkxxx après avoir établi son record du monde du nombre de partenaires en une journée, à l’Eroticon 2004 de Varsovie. En voici une nouvelle preuve, s’il en était besoin : d’après The Washington Post, “bon nombre des plus puissants barons et contributeurs du Parti républicain manœuvrent en coulisses pour lancer l’ancien gouverneur de Floride Jeb Bush [fils de George Bush et frère de George W. Bush] dans la course à la présidence de 2016. Ils se sont mis à le courtiser et ont commencé à discuter de la stratégie de collecte de fonds.” Pour une fois, j’étais d’accord avec Jesse Jackson [révérend noir, ancien candidat à l’investiture

démocrate]. Est-ce qu’on ne pourrait pas “échapper aux Bush” au moins cette fois-ci ? Dans le camp d’en face, chacun sait qu’Hillary Clinton est non seulement la candidate probable du Parti démocrate, mais la seule candidate démocrate que quiconque puisse citer sérieusement. “Il y a eu un Bush ou un Clinton à la MaisonBlanche et au gouvernement pendant trentedeux ans d’affilée”, note Maureen Dowd pour The New York Times, dans une chronique titrée : “Préparez-vous : ce sera Hillary et Jeb”. Ce qui a été sera toujours. Il n’y a pas de Kennedy dans le lot, c’est à peu près la seule raison d’espérer. Au moins, Lisa Sparxxx s’est fait baiser volontairement. Pour les Américains de plus en plus nombreux à se dire indépendants, il n’y a apparemment aucun moyen d’échapper à la compulsion de répétition dont sont

Courrier international — no 1224 du 17 au 23 avril 2014

↙ “Huit ans de plus…” Jeb et George W. Bush. Dessin de Vince O’Farrell paru dans l’Illawarra Mercury, Wollongong (Australie). atteints les médias et ceux qui tirent les ficelles dans les partis. Qu’écrivait Faulkner dans Requiem pour une nonne [Gallimard, 1951] ? “Le passé ne meurt jamais. Il n’est même pas passé.” On n’a pas de mal à comprendre pourquoi les élites adoreraient voir s’affronter, dans une compétition rétro, deux des familles les moins intéressantes du pays. Cela signifierait que des experts zombifiés comme David Gergen [commentateur politique et ancien conseiller présidentiel], dont l’incompétence est proportionnelle au nombre de gouvernements pour lesquels il a travaillé, pourraient repousser de quelques années encore l’âge de la retraite. Quant à des chroniqueurs comme Dowd, qui a connu sous Clinton son apogée en termes d’esprit et d’originalité, ils pourront recycler leurs vieux articles sans vergogne. Mais nous autres indépendants, de plus en plus nombreux, nous en avons assez de voir toujours les mêmes vieilles têtes. Il faut relancer la machine. Ce qu’il nous faut, c’est un politicien prêt à regarder vers l’avant et à tenir le cap en évitant les écueils. Un politicien prêt à débattre ouvertement de l’absolue non-viabilité de nos prestations sociales. Le Medicare [programme fédéral d’assurance-maladie pour les plus de 65 ans], par exemple, n’est plus du tout adapté : le nombre de bénéficiaires va doubler d’ici à 2040 et le coût annuel par bénéficiaire va également être multiplié par deux. Pourtant, quand il s’agit de ces aides, pratiquement tous les républicains et les démocrates sont dans le déni, l’évitement ou la démagogie. Nous devons débattre en toute franchise du fiasco de la politique étrangère, tant sous Bush que sous Obama. Qui pense sérieusement que le Moyen-Orient soit plus stable aujourd’hui qu’il ne l’était avant le 11 septembre 2001 ? Ou que l’Etat fédéral, sous n’importe lequel de ces deux présidents, préserve les libertés civiles américaines d’une manière propre à nous rassurer ? La politique d’immigration et la fiscalité sont tout aussi exsangues et mal-en-point. Et, dans les domaines où le pays parvient à s’arracher à l’emprise du passé – légalisation de la marijuana ou égalité devant le mariage –, le changement vient des Etats, et le plus souvent les partis traditionnels sont court-circuités. On peut affirmer sans risque que le débat sur ces questions et sur d’autres ne viendra pas des champions des partis bien installés. Non, le changement, s’il arrive, viendra de responsables politiques qui ne cadrent pas avec l’appareil de leur parti, ou peut-être même de personnalités n’appartenant à aucun des deux grands partis. Je ne partage pas beaucoup des convictions du sénateur indépendant Bernie Sanders [qui se décrit comme socialiste], mais lui au moins parle d’une candidature à la présidentielle pour de bonnes raisons. “Je ne me réveille pas tous les matins, comme le font certains ici à Washington, en disant : ‘Je dois vraiment

être président des Etats-Unis’”, a-t-il déclaré récemment à [l’hebdomadaire de gauche] The Nation. “En me réveillant, j’ai plutôt le sentiment que notre pays est confronté à des problèmes tels qu’il n’en a jamais connu depuis la Grande Dépression et je suis consterné par le manque de projets politiques sérieux pour régler ces crises.” Sur une tout autre case de l’échiquier politique, le sénateur républicain Rand Paul [libertarien, fils de l’ancien candidat à la présidence Ron Paul] secoue les dogmes sur la relance par le déficit budgétaire, les écoutes gouvernementales et la volonté des deux partis d’expulser ces immigrés qui, non contents de venir aux Etats-Unis, osent y travailler pour vivre. Rand Paul brigue l’investiture républicaine pour 2016 et a pris un très bon départ. Des personnalités comme Bernie Sanders et Rand Paul incarnent l’avenir parce qu’ils regardent dans la bonne direction et viennent rejoindre ceux d’entre nous qui ont renoncé à ces appartenances partisanes à bout de souffle qui nous empêchent d’avancer. —Nick Gillespie Publié le 7 avril

L’auteur NICK GILLESPIE est le rédacteur en chef de Reason.com, le site du magazine libertarien Reason. Les libertariens, ultralibéraux sur le plan économique, défendent la liberté individuelle comme valeur suprême. Ils sont favorables à une réduction du rôle de l’Etat. Nick Gillespie écrit régulièrement des chroniques pour The Daily Beast, site de tendance plutôt progressiste.

Le retour de la marque Bush ●●● Cinq ans après le départ de George W. Bush, les républicains se réclament de nouveau de l’ancien président, rapporte The Washington Post. Cette résurrection résulte des difficultés d’Obama et de l’absence d’un vrai leader républicain. De son côté, Jeb Bush, frère du 43e président des Etats-Unis, se montre davantage depuis le début de l’année. Perçu comme modéré, l’ancien gouverneur de Floride s’est déclaré en faveur d’une réforme de l’immigration. Il a indiqué qu’il ne prendrait pas de décision sur une candidature avant la fin de l’année.


AMÉRIQUES.

Courrier international — no 1224 du 17 au 23 avril 2014

↓ Dessin de Beppe Giacobbe, Italie.

RÉPUBLIQUE DOMINICAINE

Le lac qui engloutit la terre

mais jamais le phénomène n’avait atteint de telles proportions. Les eaux ont commencé à monter il y a une dizaine d’années et, selon M. Gonzalez, la superficie du lac Enriquillo a quasiment doublé aujourd’hui, pour atteindre 350 kilomètres carrés, et ce malgré les précipitations relativement faibles de l’an dernier, qui ont ralenti son expansion. Dans le même temps, celle du lac Azuei a augmenté de près de 40 %.

Les eaux du plus grand lac des Caraïbes montent mystérieusement depuis dix ans, dévorent les terres agricoles et ont déjà obligé les autorités à déplacer tout un village. 20° N OCÉAN ATLANTIQUE

H i s p a n i o l a

RÉP. DOMINICAINE

Boca de Cachón Port-au-Prince Jaragua Lac Azuei

SaintDomingue

Lac Enriquillo MER DES CARAÏBES

200 km

—The New York Times New York

R

égulièrement, mystérieusement, comme dans un film de science-fiction particulièrement lent, les eaux du plus grand lac des Caraïbes ne cessent de monter, engloutissant des milliers d’hectares de terres agricoles. Le lac Enriquillo a ainsi absorbé la bananeraie de Juan Malmolejos ainsi que les plantations de manioc et de mangues de Teodoro Peña. A Boca de Cachón, la menace est telle que le gouvernement a envoyé l’armée pour reconstruire le village dans une plaine aride située à plusieurs kilomètres de là. José Joaquín Díaz est persuadé que c’est le lac qui a ôté la vie à son frère Victor. Celui-ci s’est suicidé peu après être rentré de l’étranger et avoir retrouvé la ferme d’élevage familiale – bâtie par son grandpère – sous les eaux. “Il ne parvenait pas à croire que tout était parti, il était trop triste”, explique José, alors que deux hommes, à bord de leur bateau de pêche, rament au-dessus de ce qui était jadis des pâturages. Bien que les théories soient légion, on ne sait pas vraiment pourquoi ce lac – ainsi que celui d’Azuei, à Haïti, qui recouvre aujourd’hui la frontière entre les deux pays sur l’île d’Hispaniola – a connu une telle montée des eaux. Selon des chercheurs,

Zone peuplée . Financés en

COURRIER INTERNATIONAL

HAÏTI

27 31

ce phénomène aurait peu de précédents dans le monde, voire aucun. “A notre connaissance, il n’y a pas de lacs d’une superficie similaire qui aient enregistré une montée aussi brutale”, observe Jorge E. Gonzalez, professeur d’ingénierie au City College of New York, qui codirige les travaux d’un groupe de scientifiques des Etats-Unis et de la République dominicaine sur ce phénomène. Vestiges d’un ancien détroit océanique, connus pour leurs crocodiles et leurs iguanes, ces lacs ont toujours eu des cycles de montée et de baisse des eaux,

partie par la Fondation nationale pour la science, les scientifiques qui participent à cette étude considèrent le changement climatique comme le principal responsable de ce phénomène, attribuant l’augmentation des précipitations dans la région au réchauffement de la mer des Caraïbes. Dans leurs rapports, ils notent qu’en 2007 et 2008 une série de cyclones particulièrement violents sont venus grossir les eaux des lacs et des cours d’eau qui les alimentent, mais ils se penchent également sur d’autres facteurs qui auraient pu contribuer à la montée des eaux, comme l’apparition de nouvelles sources souterraines. La montée des eaux a fait des ravages, en particulier autour du lac Enriquillo, une zone plus peuplée que celle du lac Azuei. Selon les estimations du gouvernement, plus de 16 hectares de terres agricoles ont été ensevelis et plusieurs milliers de familles ont perdu leurs moyens de subsistance, qu’il s’agisse du manioc, des bananes ou du bétail. Situé sur les rives du lac, le village de Boca de Cachón est

particulièrement menacé, certaines maisons ayant déjà été englouties, et des travaux de terrassement sont en cours sur des milliers de mètres carrés pour y établir de nouvelles exploitations. L’une des principales routes conduisant à la frontière avec Haïti, qui a été submergée, a dû être coupée, et une autre route qui fait le tour du lac finit désormais dans l’eau. Les habitants du coin se demandent si le gouvernement va continuer à les soutenir et doutent que le sol de leurs nouvelles parcelles soit aussi bon que celui des terrains proches du lac qui avaient attiré des générations d’agriculteurs. Olgo Fernández, directeur de l’Institut des ressources hydrauliques du pays, a fait taire les critiques en assurant que le gouvernement avait soigneusement planifié la nouvelle ville et les terrains pour que la région demeure un foyer agricole. “Les terres produiront autant, si ce n’est plus, qu’auparavant”, promet-il.

Fermes englouties. Rangée après rangée, des maisons en parpaing de trois chambres, toutes construites sur le même modèle – il y en aura 537 au total –, sortent de terre. La nouvelle ville aura également un terrain de baseball, une église, des écoles, une maison de quartier, des parcs et même une aire d’atterrissage pour hélicoptères – “afin d’accueillir les autorités”, selon un agent. Le général de division Rafael Emilio de Luna, qui supervise les travaux, affirme que ce sera “la ville la plus écologique de la République

dominicaine” grâce aux contrôles environnementaux. Mais, pour l’heure, au bord du lac, les troncs fantomatiques de palmiers morts marquent l’emplacement de fermes englouties. Junior Moral Medina, 27 ans, qui vit à Boca de Cachón, a l’intention de déménager dans la nouvelle ville. Il s’est rendu récemment dans le secteur où se trouvait sa ferme de 4 hectares, aujourd’hui une étendue d’eau parsemée de palmiers morts. “On craignait que toute la ville disparaisse, ditil. Au début, certaines personnes ne voulaient pas quitter l’endroit, mais l’eau n’a pas cessé de monter et tout le monde a pris peur.” Pendant toute leur jeunesse, José Joaquín Díaz et son frère Victor se sont occupés des moutons, des chèvres et des vaches de la ferme familiale, mais ils sont ensuite partis pour les Etats-Unis afin d’améliorer leurs chances de succès. José est rentré en République dominicaine le premier et Victor l’a suivi trois ans plus tard pour retrouver un rythme de vie plus paisible qu’à Brooklyn, où, en dixhuit ans, il avait occupé toutes sortes d’emplois. “On lui avait parlé du lac, mais quand il l’a vu il a été choqué”, se souvient José. Tard dans la nuit, Victor a appelé sa mère pour lui exprimer sa détresse. Le lendemain matin, on l’a retrouvé pendu dans l’appartement de Saint Domingue où il était hébergé par un parent. “C’est étrange de voir les gens pêcher là où on avait nos vaches, explique José. Victor ne l’a pas supporté.” —Randal C. Archibold Publié le 11 janvier


28. 32.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

moyenorient

Liban. La révolte des femmes Le Parlement libanais a voté une loi contre les violences domestiques, FOCUS sous la pression de la société civile et après une série de meurtres d’épouses par leurs maris. Mais le texte adopté laisse le viol conjugal impuni.

Courrier international — no 1224 du 17 au 23 avril 2014

↓ Dessin de Tony Danayan paru sur le site Women in Front.

Les députés ont le rire gras Scènes d’hilarité au sein d’un Parlement misogyne à l’heure du vote de la loi contre les violences faites aux femmes. —Now. (extraits) Beyrouth

T

out le monde est d’accord dans cet hémicycle pour dire que la femme est une fleur et non pas une esclave.” Cette belle phrase est due au député du Hezbollah Ali Ammar. Il l’a prononcée lors du débat parlementaire sur le projet de loi qui doit protéger les femmes contre les violences domestiques. Belle phrase, à ceci près que les femmes, avant d’être des fleurs, devraient être traitées en citoyennes. Ce projet de loi traînait depuis 2007. On avait alors formé une commission composée de juges, d’avocats et de chercheurs, pour observer les difficultés rencontrées par les femmes victimes de violences quand elles tentent d’avoir recours à un juge afin d’obtenir protection. Leurs observations ont donné lieu à un projet de loi. Son suivi a été assuré à partir de 2008, sous deux gouvernements successifs. En 2010, il a été débattu pour la deuxième fois à l’Assemblée. Puis, un an plus tard, il a été envoyé en commission, commission qui s’est appliquée à le vider de sa substance et a tout fait pour compliquer l’accès des femmes victimes à la justice. L’intitulé du projet de loi a également changé. Au lieu de titrer sur les violences faites aux femmes, il devenait la “loi contre les violences domestiques”. En réaction, l’organisation “Ça suffit la violence et l’exploitation” [connue sous le nom de Kafa] a activé ses contacts avec tous les députés, présidents de groupe à l’Assemblée et partis politiques. Au bout d’une campagne de huit mois, elle a obtenu que l’intitulé de la loi évoque à nouveau explicitement les femmes. Elle a également obtenu l’engagement de 71 députés à défendre un certain nombre de revendications fondamentales, dont la criminalisation des rapports sexuels sous la contrainte à l’intérieur du couple ou la protection des enfants victimes de violences domestiques. Pendant toutes ces années de tergiversations, une femme mourait chaque mois au Liban sous les coups de son conjoint. Le nombre de cas enregistrés par l’association “Ça suffit” a même été de 2 en février, puis à nouveau de 2 en mars. A cela s’ajoutent les informations que l’association enregistre quotidiennement, des plaintes concernant différentes formes de violence faites aux femmes, dans toutes les régions du pays, parmi toutes les classes sociales et sans distinction entre les groupes confessionnels. Exaspérés, des milliers de Libanais ont fini par descendre dans la rue le 8 mars dernier pour demander la convocation des députés en séance extraordinaire afin d’enfin adopter

cette loi. [Le président du Parlement libanais] Nabih Berri a fini par l’inscrire à l’ordre du jour pour le 1er avril, tout en déclarant qu’il ne légiférerait pas sous la pression de la rue [alors que des manifestant(e)s campaient devant le Parlement pour faire valoir les revendications des associations]. La séance a tourné à la mascarade. Alors qu’étaient en jeu les femmes dont la vie a été anéantie, les enfants découvrant trop tôt les pires aspects de la nature humaine, l’incurie du législateur et le sentiment des citoyens qu’on méprise leurs droits les plus élémentaires, les députés n’ont pas cru nécessaire de consacrer plus de quelques minutes au débat. Et qui plus est, malgré la gravité des sujets, ils ont affiché leur mépris et leur arrogance en versant dans des blagues plus ou moins sexistes. Pour ce qui est des députés qui s’étaient engagés à défendre les revendications des associations, ils n’ont pas bronché. Quant aux citoyens qui pensaient qu’ils avaient le droit d’interpeller leurs représentants et d’exiger d’eux d’honorer leurs promesses, ils ont été accusés par le député Ali Ammar de “terroriser” les députés et de “verser dans la violence”. Encouragé par les vives approbations de ses pairs, il a ajouté : “J’espère qu’après nous avoir si copieusement agressés les associations [de défense des droits des femmes] s’empresseront de proposer une loi contre la violence faite aux hommes.” Là encore il a déclenché l’hilarité des députés. Personne n’a pris garde au fait que ce genre de déclaration revient à relativiser la gravité des drames à répétition – bien réels ceux-là – subis par les femmes et leurs enfants au Liban. Quand le député Simon Abi Ramia a demandé s’il était possible de parler des observations et revendications présentées par les ONG, la réponse d’Ammar fut sans appel. “Non, non, non !” s’est-il écrié. Il y a eu quelques autres timides tentatives de certains députés [de proposer des amendements], mais face au refus du président Berri [d’en discuter] ils n’ont pas insisté et ont abandonné la partie. —Rayyan Majed Publié le 4 avril


MOYEN-ORIENT.

Courrier international — no 1224 du 17 au 23 avril 2014

↙ ↓ Posters réalisés par l’ONG libanaise March (marchlebanon.org).

29 33

↓ Poster diffusé par Protecting Libanese Women. pour nous, pour elles. Parce que sans le respect de la femme il n’y a pas de société. Parce que sans les droits de la femme il n’y a pas de droits de l’homme. Notre silence nous rend complices. Complices des exactions, des injustices et des meurtres. Nous devons nous mobiliser en masse, quelles que soient notre religion ou notre appartenance politique. Parce que nos droits ne concernent que nous. Ni un député ni un ministre, et encore moins un prêtre ou un cheikh. Nos droits, nous devrions les voter seules. Sans représentants ni intermédiaire. Notre liberté s’inscrit partout, tout le temps.

Surtout les fils. Dans le cadre de notre

Les femmes ne sont pas des hommes comme les autres La loi étriquée sur la violence domestique a inspiré ce texte désabusé sur le pouvoir de législateurs d’un autre âge.

—L’Orient-Le Jour Beyrouth

L

a loi libanaise ne peut empêcher les coups et blessures. Il y en a trop, partout, sur tout le territoire, et c’est heureux, d’une certaine manière, puisque cogner n’est pas tuer. La loi libanaise interdit de tuer. Les législateurs se sont réunis. Les législateurs ont bloqué la circulation dans toute la ville, fermé tous les accès au centre-ville où tentent encore de survivre quelques commerçants courageux qui refusent de mettre la clé sous la porte. Ils ont empêché le moindre chaland de poser ne serait-ce que le bout de l’orteil dans une de ces survivances de boutique ou de restaurant. Pour leur sécurité, voyez-vous, ils se haïssent tellement. On n’est jamais assez méfiant, il y en a toujours un qui pourrait avoir envie d’en faire assassiner un autre. La police antiémeute a fière allure avec ses uniformes cuirassés, ses casques et ses boucliers transparents. Sauf qu’elle est affalée sur le trottoir et fume en observant d’un œil distrait l’amertume d’un groupe de femmes et de quelques hommes qui attendaient de cette séance quelque

Coucher fait partie des droits de l’homme, en toutes circonstances

coup d’éclat et qui se sont sentis grugés à l’issue du vote. Sans eux, pourtant, sans l’association Kafa, son action tenace et son insistance, le projet de loi contre la violence domestique n’aurait même pas été à l’ordre du jour. Il est passé, il est vrai, mais sans les amendements réclamés par l’association en vue de protéger précisément les femmes de la violence des hommes. Mais dans “violence domestique”, il y a “domestique”, un truc de chochotte. Nos édiles, il leur faut du rouge, du saignant, du régional, de l’international, du complot sioniste et impérialiste. C’est donc du bout des lèvres qu’ils ont dépoussiéré une loi pourtant avantgardiste en son temps – quelque part au début du xxe siècle. En définitive, ce que le public profane a compris de toute cette cuisine, c’est qu’on peut cogner, mais sans abîmer. On peut battre femme et enfants (et même son mari, avec un peu d’entraînement) à condition que ça ne se voit pas. D’ailleurs, le temps que le cas soit porté devant le juge, il n’y paraîtra plus. Là ! C’est rien ! D’ailleurs, les législateurs se sont surpassés en introduisant dans leurs textes le concept de “droits conjugaux”. Si les électrices ne sont pas contentes, au moins certains électeurs le seront, eux qui se sont mariés pour la bagatelle – sinon à quoi ça sert ? Coucher fait partie des droits de l’homme, en toutes circonstances. Par conséquent, la notion de “viol conjugal” est impossible à retenir, étant impossible à prouver. Surtout s’il n’y a pas de traces visibles de coups et blessures. Les moins visibles de toutes étant les séquelles des violences morales. Tout comme est impossible à prouver l’administration de drogues, l’étouffement avec un oreiller et autres méthodes douces. Bref, ce pays n’est pas encore respirable pour les femmes. Elles ne voteront plus pour vous, MM. les députés. Mais où ont-elles la tête ? La dernière fois, vous vous êtes réélus tout seuls. Naïves, va ! —Fifi Abou Dib

Publié le 3 avril

Nous sommes toutes des salopes La Journée internationale de la femme, célébrée le 8 mars, a été l’occasion pour la chroniqueuse de L’OrientLe Jour de vider son sac.

—L’Orient-Le Jour Beyrouth

D

es salopes. Nous, les quelque 2 110 502 Libanaises. Nous qui sommes plus nombreuses que les hommes sur ce territoire. Nous, les filles, les femmes, les mères, les grands-mères, les tantes, les cousines, les belles-filles, les belles-sœurs. Nous sommes toutes des salopes. Des salopes qui devrions lancer une pétition, à l’instar du manifeste des 343 (salopes) de 1971. 343 Françaises qui ont eu le courage de signer ce manifeste : “Je me suis fait avorter”, s’exposant ainsi à l’époque à des poursuites pénales pouvant aller jusqu’à l’emprisonnement. 343 femmes qui ont suivi Simone de Beauvoir, auteure du manifeste publié par Le Nouvel Obs, pour demander la dépénalisation de l’avortement et le libre accès aux moyens anticonceptionnels.

Complices. 343 femmes qui ont déclaré avoir avorté pour ne pas faire le silence sur le million de femmes qui le faisaient dans la clandestinité. Elles, ce sont, entre autres, Catherine Deneuve, Marguerite Duras, Françoise Sagan, Delphine Seyrig, Françoise Fabian ou Marie-France Pisier. Elles, c’était il y a quarante-trois ans. Nous, c’est aujourd’hui. 2 110 502 salopes qui ne pouvons plus passer sous silence la condition de la femme libanaise. Les conditions de la femme au Liban. Quelles qu’elles soient. Juridiques, civiles, sociales ou sociétales, médicales ou politiques. Nous sommes toutes des salopes qui devons nous indigner, nous révolter, nous battre. Pour moi,

travail, où nous devrions gagner autant qu’un homme et ne pas subir de harcèlement, comme c’est le cas très souvent. Dans le cadre d’un mariage dont on doit avoir le choix. Un mariage non imposé, non arrangé. Dans l’éducation de nos enfants et dans notre tutelle, surtout. Dans le droit à la garde jusqu’à la majorité en cas de divorce. Dans le droit d’avoir une pension alimentaire décente. Dans le droit à la contraception et à l’avortement. Dans le droit de faire un bébé toutes seules sans qu’il soit traité de bâtard. Pouvant également porter la nationalité de sa mère. Dans le droit d’aimer une autre femme sans être jugées ni définies comme déviantes. Dans le droit d’aimer un homme plus jeune sans être qualifiées de cougars. Dans le droit d’aimer des dizaines de fois sans être traitées de putes. Dans le droit d’avoir une liaison sans être condamnées par la justice. Notre liberté, c’est vivre seules. Voyager seules. Ouvrir un compte en banque à nos enfants seules. Garder notre nom de famille et ne pas voir notre identité s’estomper derrière un “Madame Karim Truc”. Nous devons pouvoir nous promener dans la rue sans qu’on nous siffle, sans qu’on nous interpelle, sans qu’on soit zyeutées par tous ces connards qui se trouvent sur notre route. Nous devons pouvoir prendre le volant sans nous faire arrêter par un gendarme dans l’unique but qu’il mate nos cuisses et qu’il nous voie le supplier de ne pas nous mettre un PV. Idem avec les soldats de l’armée fourgués à l’arrière d’un camion. Nous devons parler au nom des autres. Celles qui n’osent pas, celles qui ne peuvent pas, celles qui ont peur. Nous devons marcher aujourd’hui du musée au palais de justice de 14 heures à 15 heures, à l’initiative de l’association Kafa. Nous devons marcher côte à côte avec les hommes. Les pères, les frères, les oncles, les cousins et les fils de. Surtout les fils de. Vous devez être là, par respect et par amour. Et pour la mémoire. Pour ne jamais oublier d’où vous venez et d’où vous sortez, surtout. Aujourd’hui, Journée internationale de la femme, journée qui ne devrait même plus exister, nous sommes “tous” des salopes. Tous. —Médéa Azouri Publié le 8 mars


30. 34.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1224 du 17 au 23 avril 2014 ↙ Olivia et son fils Emmanuel, ici à Cyangugu. Photo Martin Leblanc/La Presse (Montréal)

afrique

Rwanda . Le choix d’Olivia Histoire d’un génocide. Le matin du 29 avril 1994, quand les tueurs ont pénétré, avec leurs machettes, dans l’église de Shangi pour la trans former en un gigantesque abattoir humain, Olivia n’a pu emmener dans sa fuite qu’un seul de ses enfants. Récit.

seule. Que je devais trouver, seule, un moyen de survivre.” Olivia devait agir, et vite. Impossible de fuir par l’entrée principale, bloquée par une horde de tueurs. Mais il y avait une autre porte, près de l’autel. C’était sa seule chance. Une chance extrêmement mince. Il lui faudrait courir à toutes jambes, en emportant un enfant avec elle. Un seul. “Je les ai regardés, assis par terre. Ils étaient tous les trois d’une beauté extraordinaire, d’une beauté que je n’avais jamais vue auparavant. Je ne pouvais pas choisir.” Elle l’a fait, pourtant. Elle a pris Emmanuel dans ses bras et s’est mise à courir vers la porte. Sans réfléchir. Sans regarder derrière elle. —Isabelle Hachey Publié le 31 mars

CHRONOLOGIE

—La Presse (extraits) Montréal

O

livia a dû faire le plus cruel des choix. Un choix qui lui tenaille le cœur depuis vingt ans. Un choix qui la hantera toute sa vie. Il y avait eu d’autres massacres dans le passé. Son père lui avait raconté que, lorsque le ciel s’assombrissait, les Tutsis avaient l’habitude de se réfugier à l’église. Et d’attendre que passe la tempête. Cette fois pourtant, Dieu a abandonné Olivia et les siens. Elle avait 30  ans, un mari, cinq enfants. Quand les miliciens hutus ont commencé à tuer les Tutsis des environs et à brûler

leurs maisons, le 8 avril 1994, la famille a réuni quelques affaires et s’est précipitée à l’église de Shangi, dans le sud-ouest du Rwanda. Cinq mille Tutsis s’y entassaient déjà. Pendant des jours, ils ont résisté. A coups de briques, qu’ils arrachaient littéralement des murs pour repousser leurs assaillants. Le 13 avril, les autorités ont coupé l’eau et l’électricité. Les réfugiés, de moins en moins nombreux, étaient faibles et affamés. “Nous avions si faim que nous avons mangé une vache entière.” Ils n’ont laissé que la carcasse. Le 29 avril, au petit matin, l’assaut final a été lancé. “Nous avons vu arriver trois camionnettes remplies

de miliciens armés de grenades, de fusils, de gourdins et de machettes. Ils ont commencé par tuer tous ceux qui se trouvaient à l’extérieur de l’église. Mes deux aînés étaient dehors, ce matin-là. Ils n’ont eu aucune chance. Ils avaient 6 et 8 ans.” Les miliciens se sont ensuite dirigés vers l’église. “Ils tiraient à travers les portes, à travers les parois. Ma mère nous a réunis, mes frères, mes sœurs et moi. Elle nous a dit : ‘Préparez-vous, mes chers enfants, car nous allons bientôt mourir.’ Je lui ai répondu que ce n’était pas possible, que nous étions dans la maison de Dieu.” Les portes ont fini par céder. Les loups sont entrés dans la bergerie.

Ils ont d’abord tiré sur la foule. Puis, ils ont sorti leurs machettes. Et l’église s’est transformée en un gigantesque abattoir. Olivia s’est terrée dans un coin avec les trois enfants qu’il lui restait. Les petits étaient terrifiés, sans toutefois saisir toute l’horreur de ce qui se passait sous leurs yeux. Le plus âgé, Emmanuel, n’avait pas encore 5 ans. Non loin, un homme a demandé grâce. La réponse du milicien a glacé le sang d’Olivia. “Il lui a rétorqué que Dieu n’existait plus, avant de le tuer d’un coup de machette. J’ai commencé à croire qu’il avait raison : si les gens meurent de cette façon, c’est que Dieu est mort. Alors j’ai réalisé que j’étais

1959— Des Tutsis sont massacrés. La moitié de la population tutsie du pays s’exile. 1962— Indépendance du Rwanda. Les Hutus vont rester au pouvoir jusqu’en 1994. 1963— Offensive d’exilés tutsis contre le Rwanda à partir du Burundi. Les représailles font 10 000 morts parmi les Tutsis. 1973— Coup d’Etat militaire : le Hutu Juvénal Habyarimana prend le pouvoir. 1990— Les rebelles tutsis du Front patriotique rwandais (FPR) pénètrent sur le territoire rwandais à partir de l’Ouganda, qui les soutient. Le Congo, la Belgique et la France apportent un appui militaire (opération Noroît) au président Habyarimana. 6 avril 1994— L’avion qui ramène le président Habyarimana et son homologue burundais, Cyprien Ntaryamira (tous deux hutus), d’un sommet régional en Tanzanie est abattu. 7 avril 1994— Déclenchement du génocide de la minorité tutsie et de l’opposition hutue modérée par les extrémistes hutus, qui dure jusqu’en juillet : 800 000 victimes environ.

SUR NOTRE SITE

courrierinternational.com

Cet article est le premier d’une série de cinq reportages. Sur notre site, retrouvez les suivants : “Le pardon”, “Chez Lando”, “Le nouveau Rwanda” et “La main de fer”.


AFRIQUE.

Courrier international — no 1224 du 17 au 23 avril 2014

↙ Dessin de Demirci paru dans Radikal, Turquie.

I

l y a deux ans, quand Peter est arrivé d’Erythrée pour s’installer ici, les perspectives semblaient plutôt prometteuses : le Soudan du Sud était un tout jeune pays bénéficiant de l’aide internationale. La ville de Bor, où Peter a ouvert une épicerie, se trouvait dans une zone prospère, sur un grand axe de transit des richesses pétrolières. Le Soudan du Sud était effectivement un refuge plus libre et moins répressif que l’Erythrée sur les plans politique et religieux. Peter, qui refuse de donner son vrai nom par peur des représailles, a réussi à échapper au terrible système de conscription forcée de son pays, où le gouvernement enrôle tous les hommes de moins de 50 ans et les astreint à servir dans l’armé e p ou r u ne période indéfinie.

A l’époque, il n’était pas très difficile de fran– chir la frontière du Soudan du Sud. Mais, aujourd’hui, il se retrouve pris au piège des violents affrontements qui déchirent [depuis décembre 2013] le Soudan du Sud. Cet homme frêle à la coupe afro hirsute vit dans un camp de réfugiés accueillant 10 000 personnes près de Juba, la capitale. Il n’a maintenant plus qu’une envie : quitter cet endroit et trouver un refuge plus sûr. Peter fait partie de ces quelques centaines d’Erythréens qui, en tant que réfugiés étrangers, occupent le dernier échelon des déshérités. Ce sont les grands oubliés d’une population locale de réfugiés sud-soudanais déjà elle-même oubliée, dans un pays déchiré par la guerre. Il partage une tente de bâches de plastique avec huit de ses compatriotes, qui, comme lui, ont fui les combats meurtriers qui ont éclaté à la mi-décembre, opposant les fidèles du président Salva Kiir aux troupes rebelles

dirigées par son rival politique, Riek Machar. “La situation est dramatique à Bor”, dit-il, parlant de la ville située sur le Nil Blanc où il s’était établi en 2012 et qu’il a dû fuir à la fin 2013, lorsque les massacres ont débuté. “Tout a été détruit. Mais comment pourrais-je rentrer dans mon pays ? Si nous rentrons, on nous jettera en prison ou on nous tuera.” Comme le Soudan du Sud, qui a officiellement fait sécession de la république du Soudan en 2011, l’Erythrée a failli aux belles promesses de 1993, date à laquelle elle avait proclamé son indépendance vis-à-vis de l’Ethiopie, au terme d’une longue et violente rébellion. Les conditions de vie en Erythrée et l’exode massif de sa population sont passés pratiquement inaperçus dans les médias internationaux – qui s’en sont tout de même fait l’écho à l’automne dernier, après le naufrage en Méditerranée de quelque 300 Erythréens qui tentaient de passer en Europe. Aujourd’hui, l’Erythrée vit sous la férule d’un des régimes les plus répressifs d’Afrique. Depuis 1993, elle est dirigée par le même président, Issayas Afeworki, qui n’a jamais organisé la moindre élection présidentielle. Le gouvernement restreint les libertés de réunion et de presse, et des milliers d’opposants arrêtés sans inculpation croupissent dans les geôles du régime. Plusieurs rapports dénoncent des cas de torture et de disparition de dissidents. “Nous n’avons aucun droit dans notre pays, résume Peter. Nous n’avons ni démocratie ni liberté religieuse.”

Aide alimentaire. Mais pour lui le principal problème tient à la politique gouvernementale de conscription militaire prolongée. L’Organisation internationale des migrations de Nairobi estime que, sur les 21 000 Erythréens qui, chaque année, fuient leur pays, la majorité sont des jeunes gens cherchant à échapper au service militaire obligatoire. C’est précisément le cas de Peter. Il a passé neuf ans sous les drapeaux avant de s’enfuir. Les huit compagnons qui partagent sa tente sont eux aussi partis

“Je dois absolument trouver un lieu sûr. Je veux être une bonne mère”

pour ne pas être enrôlés de force. Les neuf hommes passent leurs journées à bavarder, allongés sur des paillasses inconfortables, en attendant les colis d’aide alimentaire. Bien que leurs conversations occupent l’essentiel de leurs journées, ils évitent scrupuleusement d’entrer dans les détails de leurs “problèmes personnels” au pays. Ils sont certes en sécurité dans un camp de l’ONU, mais ils redoutent que des informateurs ne rapportent en Erythrée des informations qui pourraient être utilisées contre leurs proches.

Passeurs véreux. Lorsqu’ils ne sont plus ensemble, certains sont plus loquaces. L’un me raconte qu’il a quitté l’Erythrée après avoir refusé d’obéir aux ordres d’un supérieur. Un autre confie qu’il a été persécuté pour son appartenance à l’Eglise évangélique car elle ne fait pas partie des quatre religions reconnues dans le pays. Outre les Erythréens, il y a ici plus de 300 Somaliens et 160 Ethiopiens, selon Acted, l’ONG qui gère le camp. Certains craignent également de rentrer chez eux à cause des violences et des persécutions politiques. “J’ai fui l’Ethiopie à cause des problèmes. Mais maintenant la situation est tout aussi grave au Soudan du Sud”, témoigne un Ethiopien d’environ 25 ans issu d’une famille d’opposants au pouvoir en place. “Je ne sais pas où je pourrais faire respecter mes droits les plus élémentaires.” Le Soudan du Sud peut paraître une destination étrange pour des réfugiés. Le système de santé, les écoles et les conditions de sécurité étaient déjà affligeants avant les combats actuels. C’était pourtant l’option la moins mauvaise, explique le président de la communauté érythréenne du camp de Juba, qui s’exprime sous son pseudonyme, Yonas. Cela valait toujours mieux que de se retrouver dans un camp de réfugiés en Ethiopie, ou de risquer de tomber sur des agents érythréens au Soudan, ou encore d’être pris entre les griffes de passeurs véreux et brutaux pour rejoindre Israël. Malgré son sous-développement, poursuit Yonas, le Soudan du Sud offrait la possibilité de ne pas se faire remarquer et de recommencer à zéro. “Nous l’avons choisi car il est plus facile d’y vivre que dans d’autres pays, dit-il. Nous n’avons pas de papiers. Nous n’avons pas de visa. Mais

ARCHIVES

courrierinternational.com “Jamais sans mon arme !” Le reportage du Christian Science Monitor réalisé par Jason Patinkin

ici nous pouvons circuler librement.” Le plus dur fut encore d’y arriver : en 2006, lorsque Peter a traversé un cours d’eau asséché pour passer en Ethiopie, il a essuyé des tirs des gardes-frontières érythréens. Mary, qui habite à quelques tentes de là, raconte qu’elle a marché pendant des semaines depuis son village en Erythrée jusqu’à Khartoum, la capitale soudanaise, avant de payer un passeur pour entrer au Soudan du Sud. En faisant bouillir du thé près d’un pot d’où s’élèvent des volutes d’encens, elle m’explique qu’elle est arrivée ici l’an dernier pour rejoindre son mari qui avait fui la conscription en Erythrée cinq ans plus tôt. Elle travaille comme serveuse et son mari livre des produits sur sa moto. Le couple a commencé à économiser pour envoyer de l’argent aux parents de Mary. Début décembre, elle est tombée enceinte. Puis la guerre a éclaté. “Mon premier enfant va naître làdedans”, dit-elle en refoulant ses larmes à l’idée d’accoucher dans ce camp insalubre et surpeuplé. “Je dois absolument trouver un lieu sûr. Je veux être une bonne mère.” Mary, comme Peter et les autres, dit qu’elle aspire simplement à la paix. Et à un lieu où elle pourrait se sentir chez elle. —Jason Patinkin Publié le 18 mars

Repères Mer Rouge SOUDAN

ÉRYTHRÉE

Khartoum

SOUDAN DU SUD CENTR. Bor

ÉTHIOPIE

Juba RDC OUG.

KENYA

1 000 km

SOMALIE

Des étrangers qui avaient fui leur pays pour s’installer au Soudan du Sud sont pris dans la tourmente du conflit qui mine le pays.

—The Christian Science Monitor Boston

COURRIER INTERNATIONAL

SOUDAN DU SUD

Oubliés parmi les oubliés

31 35


                


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34. 38.

Courrier international — no 1224 du 17 au 23 avril 2014

tra n sversales.

↓ Les illustrations de ce dossier sont de Tomasz Walenta, Pologne.

sa nté

DANS CE DOSSIER 35 Pire que le sida ..................39 36 L’Inde montre la voie ..............40 Le diabète déferle sur la Chine ...42 38 Signaux : alerte sur le sultanat ..39 43 Encore un effort ! ................44 40

Un monde de malades Après des décennies sous tutelle, les pays pauvres sont en train de devenir acteurs de leur politique de santé. Il est temps, car ils sont désormais menacés par les pathologies jusque-là réservées à l’Occident, comme le cancer et le diabète. La révolution FOCUS qui s’amorce a été décortiquée et saluée par l’ouvrage When People Come First.

—The Lancet (extraits) Londres

A

l’aube du XXIe siècle, la santé mondiale a connu une petite révolution : les traitements contre le VIH sont devenus accessibles à certaines des populations les plus vulnérables au monde. Cette révolution s’est produite au terme de vingt années de politiques néolibérales qui avaient restreint l’accès aux soins à de nombreuses personnes précaires. Depuis, en défendant l’idée qu’une gamme d’actes médicaux permettant d’améliorer et de sauver des vies peut et doit être accessible aux personnes pauvres, les tenants de l’idée d’universalité des soins ont fait entrer la santé publique mondiale dans une nouvelle ère, celle du meilleur des mondes. Dans leur impressionnant ouvrage When People Come First [“Quand les personnes passent en premier”, paru en 2013, non traduit], João Biehl et Adriana Petryna tentent de comprendre cette révolution. Le point principal, pour eux, est que les habitants des pays à bas revenus ne se contentent plus d’être les spectateurs passifs de leur santé.

Dans les années 1980, la Banque mondiale et le FMI sont venus en aide aux pays endettés à condition qu’ils adoptent des politiques nécessitant de privatiser et de déréglementer leurs économies, et de réduire leurs dépenses sociales. Ces institutions ont élaboré pour les pays à bas revenus un plan axé sur l’idée de dépenser le moins possible pour la santé. Cet objectif a transformé un rêve quelque peu ambitieux, celui de rendre les soins de santé primaires accessibles à tous, en une tout autre réalité : un système pour le moins sélectif, avec des actions cloisonnées, ciblées et peu coûteuses. Or, aujourd’hui, on dirait que les choses changent. Les programmes de santé verticaux [concentrés sur une seule maladie] sont de plus en plus remis en question. Les populations commencent à réclamer les fruits de droits souvent durement acquis. Via des réseaux de défense et parfois même des tribunaux. Actuellement, les Brésiliens poursuivent leur gouvernement en justice pour obtenir un accès immédiat à un médicament qui permettrait de sauver des vies (un traitement de substitution enzymatique pour les malades de la mucopolysaccharidose) – ils

refusent d’attendre patiemment que les technologies arrivent jusqu’à eux depuis les marchés occidentaux ou que les brevets aient expiré. Les populations estiment de plus en plus que la santé constitue une partie du contrat social qu’elles peuvent faire valoir légalement et que nos institutions publiques mondiales, doivent rendre davantage de comptes. When People Come First met en lumière une tension importante entre l’Etat et le secteur non étatique. Il est de fait difficile de fournir des soins de qualité après des années de négligence. Ces difficultés n’ont sans doute jamais été aussi évidentes que dans le débat sur le traitement du sida en Afrique. S’attaquant à l’un des plus grands fléaux de notre temps, le President’s Emergency Plan for AIDS Relief (Pepfar) [plan d’urgence lancé en 2003 par le président Bush] of fre un traitement à des malades de certains des pays

La santé publique entre dans une nouvelle ère, celle du meilleur des mondes

les plus pauvres au monde. Ce plan a sauvé plus de 5 millions de vies. Il a fait du sida, de la mortalité et de la morbidité qui en résultent, une cause urgente, et il représente pour beaucoup un appel moral à l’action. Son lancement fut un grand moment pour la santé mondiale et, tout cynisme politique mis à part, une victoire pour la dignité humaine. Mais des données provenant du Mozambique révèlent une autre facette du problème : en travaillant avec des organisations non gouvernementales et en contournant les mécanismes étatiques locaux, le Pepfar est passé à côté de synergies évidentes entre les programmes de lutte contre le sida et les systèmes de soins généraux. A la fin du XXe siècle, le monde a décidé que la principale solution – voire l’unique solution – pour prendre en charge les malades des Etats affaiblis était de se tourner vers les marchés et les organisations non gouvernementales. Il ne fait aucun doute que cette décision a eu des effets négatifs sur la santé des pauvres. Mais When People Come First souligne également le rôle positif joué par certains acteurs non étatiques. Il cite l’exemple d’une société pharmaceutique indienne

qui, au début des années 1990, a joué un rôle éducatif décisif dans le traitement de la tuberculose quand les politiques publiques restaient inefficaces. A l’époque, l’Inde avait adopté la stratégie de lutte contre la tuberculose de l’OMS baptisée DOTS [de l’anglais directly observed therapy, short-course, “traitement de brève durée sous surveillance directe”]. Cette stratégie – qui, pour certains, privilégie des aspects fiscaux au détriment de questions de santé ou morales importantes – exclut certains cas : les individus souffrant d’une tuberculose résistante aux traitements, les enfants, les malades du sida à un stade avancé de l’infection et les patients atteints de tuberculose extrapulmonaire. Ces malades ont eu de la peine à obtenir des soins auprès des cliniques gouvernementales qui traitaient la tuberculose. Certains se sont tournés vers le secteur privé, où ils ont pu obtenir des traitements payants. Cet exemple soulève une question plus vaste : dans un pays comme l’Inde, où plus de 70 % des patients se font soigner dans le secteur privé, peu réglementé, les acteurs non étatiques ont-ils un rôle à jouer quand il s’agit de fournir des soins de qualité pour de nombreuses maladies, y compris la


Pire que le sida A mesure que la population vieillit, le cancer gagne du terrain dans les pays pauvres. Un fléau plus mortel que le sida, le paludisme et la tuberculose réunis. —The Economist Londres

tuberculose, le sida, l’hépatite C, le diabète et les pathologies cardiaques ? Au XXIe siècle, le meilleur des mondes nécessite que nous fassions les choses autrement. Et que nous ne commettions plus les erreurs morales du passé. L’histoire récente est riche en grandes leçons. Les approches verticales et fragmentaires ne permettent pas, à elles seules, de consolider nos systèmes de santé. Il ne suffit du reste pas de créer des technologies, il est également nécessaire de disposer de solides systèmes de délivrance de soins. De plus, faire valoir le droit à la santé nécessite souvent de résoudre des problèmes économiques, politiques et sociaux qui constituent des obstacles structurels. Et, toujours, il faut que les personnes passent en premier. —Salmaan Keshavjee* Publié le 22 février * Professeur associé à l’école de médecine de Harvard, il enseigne la santé mondiale et la médecine sociale. Voir la source de la semaine p. 45

“When People Come First” ●●● Dans cet ouvrage très documenté paru en septembre 2013, les deux auteurs, João Biehl et Adriana Petryna, anthropologues à Princeton et à l’université de Pennsylvanie, passent au crible les politiques de santé menées dans le monde. Et invitent à repenser les relations entre les soins, les droits, la santé et les perspectives économiques.

S

ara Stulac est pédiatre. Mais au Rwanda les médecins doivent savoir s’adapter. Lorsqu’elle est arrivée des EtatsUnis, en 2005, un de ses premiers patients était une fillette qui avait au visage une tumeur de la taille d’un chou-fleur. Le père de la fillette, agriculteur, avait fait appel à des guérisseurs et à des médecins locaux, mais la tumeur avait grossi en même temps que le coût des soins. Il fallait un oncologue. Or le pays n’en avait pas. Le Dr Stulac a fini par en appeler un aux EtatsUnis et s’est fait expliquer le traitement qui allait sauver la fillette. Ce qu’il y a d’inhabituel dans cette histoire, c’est qu’elle se termine bien. D’après le Centre international de recherche sur le cancer (Circ), qui dépend de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), en 2012, les pays à revenus faibles et moyens représentaient 57 % des diagnostics de cancer dans le monde, sur 14 millions de personnes atteintes – mais 65 % des décès liés à un cancer. Dans les pays pauvres, le cancer tue plus que le sida, le paludisme et la tuberculose confondus. La population des pays pauvres sou f f re depuis long temps de cancers liés à des infections, comme ceux du foie ou

du col de l’utérus. Mais, à mesure que le niveau de vie de ces pays augmente, l’alcool, le tabac et les aliments gras font leur entrée dans le quotidien des populations, et provoquent davantage de cancers du sein, du côlon et du poumon. Les femmes, qui autrefois mouraient en couches, vivent aujourd’hui assez longtemps pour développer un cancer du sein. Les malades du sida qui suivent des trai tements a nt i rét rov i r au x décèdent aujourd’hui d’autres causes. Les tenants du verre à moitié plein considèrent cette évolution comme une petite victoire. Le problème, c’est que les ressources n’ont pas progressé. Bon nombre des pays en développement ne disposent ni d’oncologues ni de structures de soins spécialisés. Du reste, même lorsqu’une offre de soins existe, les malades repoussent souvent le moment d’y recourir parce qu’ils sont pauvres ou qu’ils n’ont pas conscience de l’urgence d’un traitement. Dans certaines langues, il n’y a même pas de mot pour désigner le cancer. Les malades du cancer démunis ont plus de risques non seulement d’en mourir, mais aussi d’en sou f f r ir phy siquement et financièrement. Lorsque des chercheurs ont interrogé des patients écossais et kényans en phase terminale à propos de la façon dont ils vivaient leur cancer, les Ecossais ont parlé d’angoisse et de détresse émotionnelle, alors que les Kényans ont évoqué des douleurs physiques et des soucis fi nanciers. Même si la morphine n’est pas chère, elle reste rare dans de nombreux pays pauvres, où les gouvernements s’en méfient à cause des risques d’addiction et de la possibilité de l’utiliser pour fabriquer de l’héroïne. Le cancer fait davantage de

TRANSVERSALES. 35 39

victimes, or son traitement ne bénéficie que d’un financement minime en comparaison des fonds consacrés à la lutte contre le sida, le paludisme et la tuberculose. Trois des “objectifs du millénaire pour le développement” [ce plan comprenant huit objectifs a été approuvé par tous les pays du monde et toutes les grandes institutions mondiales de développement] concernent la santé, mais aucun d’eux ne mentionne le cancer. Et, parmi les médicaments anticancéreux les plus modernes, rares sont ceux considérés comme essentiels par l’OMS. Julio Frenk, doyen de l’école de santé publique de Harvard, explique que la situation est comparable à celle du sida dans les années 1980, lorsque les traitements n’étaient pas applicables ou pas accessibles aux pauvres.

Prévenir. En réalité, les traitements anticancéreux sont très bon marché, indique Christopher Wild, directeur du Circ. Le monde dépense quelque 320 milliards de dollars [230 milliards d’euros] par an pour traiter et prévenir le cancer, mais le Circ estime que la moitié des décès dus à cette maladie seraient évitables si l’argent était mieux dépensé. Et 80 % de ceux qui pourraient être sauvés vivent dans des pays à revenus faibles et moyens. C’est du côté du cancer du poumon, qui a tué 1,6 million de personnes sur la planète en 2012, que l’on pourrait épargner le plus de vies. Certes, les campagnes contre le tabagisme absorbent la plus grosse partie des aides qui vont à la lutte contre le cancer. Toutefois, de nombreux pays en développement rechignent encore à durcir la réglementation et à augmenter les taxes sur le tabac. En Chine, en Indonésie et en Russie, plus de la moitié des hommes fument. Les dirigeants chinois prennent enfin conscience du coût vertigineux du tabagisme pour la santé publique. O n p ou r r a it é g a le me nt sauver des vies en s’attaquant aux cancers qui touchent avant tout les pauvres. Les médecins estiment qu’environ 80 % des cancers du foie et 70 % des cancers du col de l’utérus pourraient être évités en immunisant la population contre l’hépatite B et le papillomavirus humain (VPH), qui prédisposent à ces deux types de cancer. Les coûts sont modiques : seulement 54 cents

1/10 SUR DIX PERSONNES QUI EN AURAIENT BESOIN, une seule à peine reçoit effectivement des soins palliatifs. C’est ce qui ressort d’un récent rapport de l’OMS. Selon sa définition, les soins palliatifs sont ceux qui ont pour but d’éviter ou d’atténuer la douleur en cas d’affection potentiellement mortelle. Le Journal of Pain and Symptom Management souligne de son côté que seulement vingt pays dans le monde disposent de ce type de soins entièrement intégrés à leur système de santé.

De plus en plus de cancers Nombre de cancers dans le monde (par année, en millions) nouveaux cas diagnostiqués décès

19,3

14,1

12,7 7,6

8,2 prévisions

Courrier international — no 1224 du 17 au 23 avril 2014

2008

2012

nd

2025

Principaux types de cancers diagnostiqués (2012) 100 %

Poumons Sein

13 % 11,9 % 9,7 %

Colorectal

Part des régions les moins développées dans : (2012)

les cas diagnostiqués

56,8 %

les décès

64,9 %

SOURCE : OMS - CENTRE INTERNATIONAL DE RECHERCHE SUR LE CANCER


36. 40.

TRANSVERSALES

Vaccination au Moyen-Orient ●●● Une campagne de vaccination contre la poliomyélite a été lancée en début d’année au Moyen-Orient. Son objectif : immuniser 22 millions d’enfants dans sept pays de la région, dont la Syrie, l’Egypte et l’Irak. Cette campagne fait suite à la détection de plusieurs cas en Syrie en octobre dernier, et d’un autre en Irak, confirmé en mars, chez un enfant âgé de 6 mois. La maladie avait disparu de ce pays depuis quatorze ans.

600 000 C’EST LE NOMBRE ESTIMÉ DES DÉCÈS DUS AU PALUDISME dans le monde en 2012, soit une diminution de 42 % par rapport à 2000. Depuis 2007, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a certifié l’élimination de cette maladie dans quatre nouveaux pays : les Emirats arabes unis, le Maroc, le Turkménistan et l’Arménie.

Delhi asthmatique ●●● Delhi est, avec Pékin, l’une des villes les plus polluées du monde. Le smog est une réalité quasi quotidienne pour les 17 millions d’habitants de la capitale indienne et de ses environs. La ville-satellite très industrielle de Gurgaon, dans l’Etat d’Haryana, a enregistré une recrudescence des cas de pathologies respiratoires touchant les enfants. Les petits urbains souffrent en effet de plus en plus d’asthme dès la naissance. Les médecins ont expliqué au Times of India qu’ils constataient une augmentation de 25 % de ces troubles et que 80 % des enfants de moins de 10 ans avaient développé des allergies bronchiques.

FOCUS SANTÉ.

[39 centimes d’euro] pour une vaccination contre l’hépatite B et 13,50 dollars [un peu moins de 10 euros] pour le VPH. Il n’existe pas de vaccin contre le lymphome de Burkitt, le cancer le plus courant chez les enfants d’Afrique équatoriale, mais les médicaments qui permettent de le traiter sont peu onéreux, efficaces et relativement faciles à administrer. Il faudrait aussi dépister les cancers plus tôt. A leur arrivée, environ 90 % des patients de l’Institut du cancer de l’Ouganda sont à un stade tellement avancé de la maladie qu’il est difficile de les soigner quel que soit le siège de l’affection, souligne Corey Casper, un oncologue américain qui travaille avec l’institut. Selon lui, une prise en charge plus précoce pourrait réduire la mortalité de moitié. L’échographie peut être remplacée par des techniques basiques. Certains pays, y compris l’Inde et la Thaïlande, testent des méthodes de détection du cancer du col de l’utérus à base de vinaigre, à la place des frottis, et des procédés d’élimination des lésions précancéreuses avec de l’azote liquide. Le succès de ces techniques a des avantages inattendus : plus les gens pensent que l’on peut survivre à un cancer, plus ils cherchent à se faire soigner tôt.

Modèle. Une des questions majeures est de savoir si les structures de soins seront capables de faire face à la multiplication du nombre de cancers. Le Rwanda offre un modèle intéressant. Il a mis au point un système de traitement de plusieurs maladies chroniques, y compris le cancer, qui s’inspire du système de traitement du sida. Dé centralisés, les soins sont administrés par des professionnels de la santé des villages et des quartiers, ce qui permet de maintenir les coûts à un faible niveau. Les jeunes filles sont vaccinées contre le VPH, les données sur les cas de cancer sont conservées et, en cas de besoin, les médecins peuvent consulter des oncologues des Etats-Unis. En 2012, le pays a ouvert son premier centre moderne de traitement du cancer. Et, aujourd’hui, le nombre de jeunes filles survivant à une tumeur a augmenté.— Publié le 1er mars

Courrier international — no 1224 du 17 au 23 avril 2014

L’Inde montre la voie Contre toute attente, l’Inde est parvenue à éradiquer la poliomyélite en impliquant les gens à l’échelle locale. Un exemple à suivre pour les régions du monde où la maladie sévit encore. —Down to Earth (extraits) New Delhi

E

n mars, la région Asie du Sud-Est de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a reçu son certificat d’éradication de la poliomyélite, un objectif considéré comme illusoire il y a quelques années seulement. En 2009 encore, l’Inde regroupait 741 des 1 604 cas de polio recensés dans le monde. Certains experts pensaient qu’elle serait le dernier pays à éradiquer la maladie, d’autres qu’elle n’y arriverait jamais. L’Inde représentait le point le plus difficile de la campagne mondiale lancée contre la polio [en 1988]. Il y avait plusieurs raisons à cela : la forte densité de population, le piètre système sanitaire, le taux de natalité élevé, le taux de vaccination faible, la dysenterie endémique, le terrain difficile, le fort taux de migration et

la résistance à la vaccination chez certains groupes de population. Malgré ces obstacles, l’Inde est parvenue à relever le défi et la polio y a été déclarée éradiquée cette année, après trois ans sans le moindre cas signalé. Le risque n’a cependant pas totalement disparu. Chaque pays où la maladie a été éliminée est menacé tant que le virus est actif ailleurs dans le monde. Mais l’éradication définitive de la polio semble désormais possible. Les deux régions [la Méditerranée orientale et l’Afrique] où la maladie sévit encore posent des problèmes moins aigus que l’Inde. De plus, cette dernière apporte son assistance à certains pays, par exemple le Pakistan et l’Afghanistan en Méditerranée orientale, et le Nigeria en Afrique. La tâche devrait donc être moins ardue. Pour vaincre la polio, l’Inde a dû relever des défis comme la surveillance et l’identification des divers foyers de maladie, la gestion des problèmes d’infrastructures, de logistique, ainsi que des groupes de population marginalisés. Elle a également travaillé main dans la main avec des organisations internationales, parmi lesquelles l’OMS, Rotary International et l’Unicef. Afin d’identifier les enfants qui avaient besoin d’être vaccinés, elle a fondé en 1997 le Projet national de surveillance de la polio. Les problèmes locaux ont été traités au niveau local. Poonam Khetrapal Singh, la directrice du bureau régional Asie du SudEst de l’OMS, explique : “Si nous avons réussi à éradiquer la polio, c’est en impliquant intensivement la communauté. Nous avons travaillé avec les chefs locaux, traditionnels et religieux pour faire connaître les bénéfices de la vaccination et nous avons ainsi pu combattre les idées fausses et faire naître la confiance en l’immunisation.” L’influente star de Bollywood Amitabh Bachhan

a même été appelée à la rescousse pour soutenir la campagne de vaccination. Des autochtones et du personnel de santé ont été recrutés pour détecter les foyers cachés de la maladie, ce qui a même permis de repérer des enfants qui n’avaient été visés par aucun autre programme. Non seulement l’identification de ces groupes a contribué à éradiquer la polio, mais elle sera peut-être d’une aide précieuse pour d’autres campagnes sanitaires à l’avenir. Les pays où la polio sévit encore ont beaucoup de leçons à tirer de l’expérience indienne, affirme Poonam Khetrapal : tous les échelons de l’administration doivent être responsabilisés ; l’important est aussi de se concentrer sur des solutions locales. Cela nécessite d’innover, de recourir aux nouvelles technologies et de dresser des cartes pour assurer la vaccination des communautés migrantes. —Kundan Pandey Publié le 27 mars

Les conditions du miracle ●●● De l’eau propre, une bonne hygiène et des toilettes dignes de ce nom. Ce sont les clés pour continuer à combattre la polio et empêcher cette maladie extrêmement contagieuse de refaire surface, rappelle The Lancet Global Health. Une gageure en Inde, où 780 millions de personnes ne disposent pas de sanitaires et où elles sont 96 millions à ne pas avoir accès à l’eau potable.

SOURCE DOWN TO EARTH New Delhi, Inde Bimensuel, 15 000 ex. www.downtoearth.org.in Créé en 1992 par l’un des meilleurs journalistes scientifiques indiens, Anil Agarwal, “Les pieds sur Terre” offre une information attentive sur les questions environnementales et les problèmes de développement des pays du Sud. Le journal s’engage régulièrement sur de grands dossiers de santé publique et d’environnement, comme la contamination aux pesticides au Pendjab ou la présence de phtalates dans les jouets vendus en Inde.


37


38. 42.

FOCUS SANTÉ.

TRANSVERSALES

Combien ça coûte ? —Dépenses en médicaments par pays (en millards de dollars) ÉTATS-UNIS JAPON

Courrier international — no 1224 du 17 au 23 avril 2014

Le diabète déferle sur la Chine Le pays a beau constater une très forte prévalence de cette maladie, il ne s’est pas engagé dans des programmes de prévention.

CHINE ALLEMAGNE

2012 2017

FRANCE

(prévisions)

Marge d’erreur

BRÉSIL ITALIE ROYAUMEUNI CANADA ESPAGNE RUSSIE INDE RESTE DU MONDE 0

100

200 300

SOURCE : IMS INSTITUTE FOR HEALTHCARE INFORMATICS

SUR NOTRE SITE

courrierinternational.com

Découvrez le deuxième volet de ce dossier, “Systèmes de santé : les coûts explosent”.

—Laodong Bao Shanghai

S

i l’on ne prend pas de mesures, les dégâts causés par le diabète risquent d’atteindre une ampleur considérable !” Telle est la mise en garde émise par des spécialistes, qui soulignent le manque de rationalité de la politique d’assurance-maladie et de santé publique de la Chine sur ce sujet, ainsi que les lacunes évidentes du dépistage et de la prévention du diabète. Il n’existe pas actuellement en Chine de réseau sanitaire pour dépister, freiner et suivre le prédiabète [état qui augmente le risque de développer à court terme un diabète]. La responsable du centre de diabétologie de l’université de Pékin, Ji Linong, explique qu’actuellement 6 à 7 % des personnes diagnostiquées prédiabétiques développent chaque année un diabète. Si l’on n’intervient pas en amont au sein de cette population, le nombre de diabétiques en Chine pourrait bien connaître une croissance fulgurante, dit-elle. De plus, l’assurance-maladie ne couvre que les cas nécessitant une hospitalisation et non ceux détectés lors d’une simple

consultation ou d’examens, ce qui ne joue pas en faveur d’une bonne prévention du diabète. Le fait que dans certaines régions les services de l’assurancemaladie ne remboursent que les hospitalisations est révélateur de l’importance accordée aux soins au détriment de la prévention, souligne Guo Xiaohui, chef du service d’endocrinologie de l’hôpital n° 1 de l’université de Pékin. “Une telle politique pousse les malades à ne con sulte r qu’à l’apparition des premiers symptômes, une démarche trop tardive chez les patients diabétiques”, explique-t-elle. En effet, la phase prédiabétique est quasiment asymptomatique. Sans de solides mesures de prévention, les capacités de traitement du diabète et de ses complications, ainsi que la possibilité pour la société d’en assumer le coût, risquent d’être complètement dépassés par l’ampleur de la maladie. “La prévention du diabète n’est pas du seul ressort des hôpitaux”, explique Ji Linong. La Chine doit absolument mettre en place des mesures de prévention de masse, d’éducation à la santé et de prise en charge des populations

à risque, afin de réduire le fardeau que constitue cette maladie. La forte prévalence des maladies chroniques, dont fait partie le diabète, n’est pas le propre de la Chine. Le développement économique et social s’accompagne dans la plupart des pays d’une hausse des maladies chroniques. Des pays développés ont pris des mesures pour y faire face dès les années 1960 et 70, avec des résultats très probants. Ainsi, la Finlande était dans les années 1960 le pays qui connaissait la mortalité liée aux maladies coronariennes la plus élevée au monde. En 1972, l’Etat a lancé un plan national de prévention des maladies cardiovasculaires, en demandant notamment aux

acteurs du monde agricole de planter davantage de légumes et à l’industrie agroalimentaire de modifier sa manière de traiter les aliments, tout en incitant la population à mener une vie plus saine. Vingt ans plus tard, la Finlande constatait une forte chute du nombre des décès liés aux maladies coronariennes. “La Chine doit s’inspire r large me nt de s e xe mple s de l’étranger”, affirme Kong Lingzhi, spécialiste de la prévention des ma lad ies ch ron iques. L’expérience montre que la prévention et le traitement des maladies chroniques doivent évoluer et passer d’une démarche de spécialistes à une politique gouvernementale, d’une pratique essentiellement axée sur les soins cliniques à une pratique privilégiant la prévention, d’une action impliquant les services de la santé à une action impliquant l’ensemble de la société, d’une campagne s’adressant à des spécialistes à une campagne s’adressant au grand public.— Publié le 11 septembre 2013

114 MILLIONS de Chinois

souffraient du diabète en 2013, soit 11,4 % des adultes chinois et un tiers des diabétiques du monde. Entre 2007 et 2013, la Chine a dénombré 22 millions de nouveaux cas.


TRANSVERSALES.

Courrier international — no 1224 du 17 au 23 avril 2014

signaux

Alerte sur le sultanat

A Oman, l’incidence des cancers est de plus en plus élevée. La détection et la prévention deviennent des enjeux nationaux.

579 CAS

40-49

50-59

60-69

70-79

1999

2001

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2002

2004 2003

2006 2005

2008 2007

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2011

2010 2009

2008 2007

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501

1 231

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MARCELO DUHALDE. Ce graphiste chilien collabore notamment

L’auteur

2004 2003

AL DE CAS CHEZ LES

au Times of Oman. Dans cette infographie publiée le 16 février, il analyse la croissance et la répartition des cancers dans le sultanat. 35 % de cas supplémentaires ont été recensés entre 2010 et 2011, annonçait en septembre dernier le directeur

2001

5 910

2002

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Sarcome de Kaposi

Source : ministère de la Santé du sultanat d’Oman

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Mésothéliome Sarcome de Ka posi

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Autres cancers de la peau

la peau Mélanome de Os ciques s thora organe s Autres umon es, po onch nx ée, br Lary Trach tc. us, e , sin as Nez cré Pan e iair bil ie ule Fo sic Vé us An m ctu on Re l Cô tin s te in tit Pe

Fréquence du cancer chez les Omanais

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HOMMES

342

du Centre national d’oncologie, Basim Al-Bahrani. En cause, la détection plus systématique, mais aussi le vieillissement de la population et le changement de style de vie. La situation est devenue préoccupante, selon le ministère de la Santé : le sultanat a l’une des plus fortes incidences des pays du Golfe.

43 39


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FOCUS SANTÉ.

TRANSVERSALES

Encore un eort ! La tuberculose tue plus de 3 000 personnes par jour dans le monde. Mais elle peine à attirer les fonds nÊcessaires à son Êradication. —Financial Times (extraits) Londres

A

u nombre de ses victimes ďŹ gurent George Orwell, FrĂŠdĂŠric Chopin, Franz Kaf ka ou Emily BrontĂŤ. Si la tuberculose continuait Ă tuer de tels gĂŠants culturels aujourd’hui, il ne serait pas diďŹƒcile de sensibiliser le public pour financer sa campagne d’Êradication. Mais, bien qu’elle fasse encore 1,3 million de victimes par an, cette maladie est le parent pauvre des pandĂŠmies et a du mal Ă  attirer les mĂŞmes ressources que des causes comme le sida, plus mĂŠdiatisĂŠes. En 2013 , le montant des dĂŠpenses de recherche consacrĂŠes

Ă la tuberculose par les Instituts nationaux de santĂŠ amĂŠricains s’Êlevait Ă  266 millions de dollars [192 millions d’euros] contre 2,9 milliards [2 milliards d’euros] pour le sida, alors que le nombre de patients qui succombent Ă  ces deux maladies est sensiblement le mĂŞme. “La tuberculose a tuĂŠ plus que toutes les autres pandĂŠmies rĂŠuniesâ€?, souligne Aaron Oxley, directeur de Results UK, une association de lutte contre la pauvretĂŠ. MalgrĂŠ ces difficultĂŠs de f ina ncement, des prog rès importants ont ĂŠtĂŠ rĂŠalisĂŠs. L’incidence de la tuberculose diminue rĂŠgulièrement depuis dix ans et le taux de mortalitĂŠ a chutĂŠ de 45 % depuis 1990. “Je ne

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vois pas d’autres secteurs de la santÊ publique oÚ l’on ait fait autant de chemin avec si peu de ressources, mais l’Êvolution est terriblement lente�, commente Mel Spigelman, prÊsident de l’ONG TB Alliance. Selon l’Organisation mondiale de la santÊ, sur les 8,6 millions de personnes qui ont contractÊ la maladie en 2012, 3 millions n’ont pas ÊtÊ diagnostiquÊes ou traitÊes. La tuberculose, une infection bactÊr ienne qui touche gÊnÊralement les poumons et se transmet par contact avec des personnes malades, a ÊtÊ un Êau pour l’humanitÊ pendant des millÊnaires. Aujourd’hui, hormis quelques poches de vulnÊrabilitÊ dans les quartiers pauvres de villes comme Londres, la maladie est quasiment ÊradiquÊe dans les pays riches. Mais elle demeure l’un des plus grands risques sanitaires

Ces recherches se font principalement grâce à des fonds publics



dans beaucoup de pays Ă revenus faibles ou intermĂŠdiaires, oĂš sont concentrĂŠs 95 % des dĂŠcès. L’Inde, la Chine, l’Afrique du Sud, l’IndonĂŠsie et le Pakistan arrivent ainsi en tĂŞte pour le nombre de cas. “MĂŞ me s i l’on di s pose de nouveaux mĂŠdicaments, on a besoin d’infrastructures publiques qui diagnostiquent la maladie, distribuent les mĂŠdicaments et veillent Ă  ce que les traitements soient suivis. Or beaucoup de rĂŠgions du monde en sont encore dĂŠpourvuesâ€?, fait observer Neil Schluger, scientiďŹ que en chef Ă  la Fondation mondiale du poumon. Une grande campagne a ĂŠtĂŠ lancĂŠe pour rĂŠaliser des tests pouva nt rĂŠdu ire le temps d’attente du diagnostic de plusieurs semaines Ă  quelques heures et orant une plus grande prĂŠcision. Les recherches se poursuivent ĂŠgalement dans le domaine de l’immunisation, mais aussi sur les liens de cette pathologie avec le sida, le diabète et le tabagisme, trois facteurs

qui augmentent le risque de contracter la tuberculose. Mais ces recherches se font principalement grâce Ă des fonds publics : en 2012, les dĂŠpenses du secteur privĂŠ consacrĂŠes Ă  la lutte contre la tuberculose ont ĂŠtĂŠ rĂŠduites de 22 % et n’ont plus reprĂŠsentĂŠ que 18 % du montant global, signe des rĂŠticences des groupes pharmaceutiques Ă  investir dans une maladie qui touche essentiellement les pauvres des pays pauvres. La mĂŞme annĂŠe, les fonds publics reprĂŠsentaient 61 % du total, et les investissements des organisations philanthropiques comme la fondation de Bill et Melinda Gates 20 %. Pour M. Schluger, “la plus grosse diďŹƒcultĂŠ est d’amener les populations Ă  prendre conscience de la propagation de la tuberculose. Bien que le taux diminue de 2 % par an, les progrès sont trop lents pour ĂŠradiquer la maladie dans les dĂŠcennies qui viennent.â€? —Andrew Ward PubliĂŠ le 24 mars

 

  



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TRANSVERSALES.

Courrier international — no 1224 du 17 au 23 avril 2014

↙ Dessin de Belle Mellor, Royaume-Uni.

MÉDIAS

La mendicité se donne en spectacle Espagne. Dans ce pays qui subit l’austérité, un programme de la télévision publique en appelle à la solidarité citoyenne pour aider des personnes démunies. Une honte, fustigent les travailleurs sociaux.

—La Vanguardia Barcelone

Q

u’est-ce qu’on a ?” demande la présentatrice. “Un généreux appel !” répond le public. C’est un échange qui se répète tous les après-midi dans l’émission de TVE 1, Entre todos [A nous tous]. Ce programme [diffusé depuis le 26 août 2013] permet aux téléspectateurs de faire des dons par téléphone à des personnes qui racontent en direct leurs malheurs devant les caméras. Si le concept part d’une bonne intention, la formule choisie pour distribuer ces aides – par le biais d’un média public – n’échappe pas à la polémique. Il y a déjà plusieurs mois, le Conseil général du travail social (CGTS) [collectif qui représente les travailleurs sociaux espagnols] a demandé aux responsables de TVE 1 le retrait de ce programme qui encourage “la charité” (ce qui n’a rien à voir avec la solidarité) pour pallier les lacunes des politiques sociales du gouvernement. Pour les travailleurs sociaux, cette émission crée un nouveau système d’attribution d’aides. “Il s’agit d’apparaître sous un jour déplorable à la télévision pour éveiller la pitié des téléspectateurs et obtenir un don ponctuel”, affirme Ana I. Lima, présidente du CGTS. Elle reproche à Entre todos de ne montrer l’individu que dans son état de détresse, “sans jamais se demander comment et pourquoi il en est arrivé là”. Ce qui ennuie le plus le collectif, “ce sont ces témoignages du démantèlement des services publics. Cette émission montre qu’apparaître en pleurs à la télévision est la seule manière d’obtenir des aides que, dans la majorité des cas, l’Etat devrait fournir”. [Par exemple, une mère demande de l’aide pour acheter un fauteuil roulant à son fils handicapé, une autre pour soigner son cancer et nourrir ses trois petites filles.] Le plus grave reste que, “une fois l’argent accordé, il n’y a aucun suivi ou soutien”.

Pornographie. Norbert Bilbeny, doyen de la faculté de philosophie à l’université de Barcelone, estime pour sa part qu’une chaîne publique ne devrait en aucun cas diffuser ce type de programmes, qui “manquent de respect à la dignité humaine. Ce n’est qu’une forme supplémentaire de

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les origines des problèmes ou les causes des restrictions budgétaires imposées aux aides publiques”, poursuit-il. Pourquoi cette émission a-t-elle du succès ? Toute démarche qui “en appelle au cœur et aux sentiments séduit toujours un certain segment du public”, explique Alejandro Perales. De son côté, Norbert Bilbeny affirme que “l’homme est une espèce à la fois altruiste et égoïste. La mauvaise conscience pourrait expliquer la popularité de ces émissions où la charité vient compenser le manque de solidarité.” Au cours des dernières semaines, une partie de l’argent collecté auprès des téléspectateurs a été allouée aux personnes handicapées ou malades, qui, normalement, auraient dû recevoir ces aides via les fonds publics dédiés aux politiques sociales. Ces histoires diffusées sur une chaîne publique mettent en lumière les coupes budgétaires opérées dans des politiques comme celle qui concerne la dépendance [entre 2012 et 2014, le gouvernement Rajoy a réalisé 150 milliards d’euros d’économies, alors que le taux de chômage atteint 26 %]. L’erreur serait de penser, au sein de l’administration, qu’une émission diffusée l’après-midi [du lundi au vendredi] peut combler les graves privations dont souffrent les plus pauvres, avertissent les travailleurs sociaux. “L’argent que gaspille ce programme de la télévision publique, que nous finançons tous, pourrait être investi dans les services sociaux et servir aux familles dans le besoin, ce qui permettrait d’effectuer un travail efficace d’intervention sociale, mais aussi de suivi”, propose Ana I. Lima.

Duperie. Une autre critique adressée à

pornographie et de perte d’intimité.” Pour Alejandro Perales, président de l’Association des usagers de la communication (AUC), il est normal que des personnes dans le besoin cherchent ainsi de l’aide, quand bien même cela impliquerait de dévoiler leur intimité. Ce qui en revanche n’est pas légitime, c’est que “les chaînes de télévision profitent de ces situations et exploitent le sensationnalisme et le sentimentalisme, au nom d’une supposée dimension humaine. Elles devraient plutôt mener une réflexion et une critique sociale fondées sur

Entre todos porte sur la hâte, liée au direct, avec laquelle les personnes sont sélectionnées. Il y a eu plusieurs cas de duperie et il s’avère difficile de vérifier si les fonds obtenus ont servi à résoudre le problème présenté devant les caméras, notamment lorsque quelqu’un demande de l’argent pour monter une affaire. Des entreprises ont mis la clé sous la porte quelques mois après leur création, même si les représentants de TVE déclaraient le 24 mars à La Vanguardia que les 145 épisodes d’Entre todos avaient permis la création de 83 petites entreprises et que 78 autres étaient sur le point de voir le jour. Le programme a distribué plus de 5,5 millions d’euros et a “changé la vie” de 366 familles, affirme la chaîne publique. Pour l’instant, près de 90 000 personnes ont contribué à cette collecte de fonds médiatique. L’avenir nous dira si ces entreprises lancées avec l’aide des téléspectateurs sont viables ou pas. De son côté, TVE refuse d’émettre un jugement sur le contenu du programme. La chaîne s’en tient aux chiffres. —Javier Ricou Publié le 25 mars

LA SOURCE DE LA SEMAINE

“The Lancet” Cet hebdomadaire britannique est depuis près de deux cents ans l’un des magazines les plus influents de la presse médicale internationale.

L

a première édition de The Lancet, parue à Londres le 5 octobre 1823, est le fruit “de l’indignation ardente et du zèle réformateur de Thomas Wakeley”, chirurgien et député au Parlement, précise TheLancet.com, créé quant à lui en 1996. La revue fondée et éditée par Wakeley est la première à se consacrer entièrement au monde médical et aux problématiques qui en découlent. Alexander Fleming y fera partager sa découverte de la pénicilline en 1941. Aujourd’hui encore, elle est à la pointe de l’information en matière de recherches. C’est par exemple dans ses pages que sont publiés, dans les années 1980, des articles démontrant l’origine bactérienne de la plupart des ulcères de l’estomac, mettant fin à la doctrine médicale selon laquelle ces maladies sont provoquées par un excès d’acidité ou par le stress. L’auteur australien Barry Marshall se verra décerner le prix Nobel de médecine en 2005 pour ces travaux. The Lancet est une revue à comité de lecture. Cela signifie que les articles rédigés par les scientifiques sont évalués par d’autres chercheurs avant leur parution. Elle consacre une large place aux débats. Elle est désormais accompagnée de sept publications mensuelles spécialisées dans la neurologie, l’oncologie ou les maladies infectieuses. Lire l’article de The Lancet “Un monde de malades” p. 38, dans notre “Focus santé”.

THE LANCET Londres, Royaume-Uni Hebdomadaire, 40 000 ex. www.thelancet.com


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MAGAZINE Django unchained q Musique .................... 46 50 La conspiration venue du froid q Plein écran .. 47 51 Donnez votre voix q Tendances ................. 48 52 1974, la “révolution des œillets” q Histoire ... 50 54

LES FORÇATS DU FO Au pays du foot, tous les joueurs professionnels ne sont pas à la fête – la plupart gagnent à peine le salaire minimum. Une situation dénoncée par des stars du ballon rond qui ont créé un mouvement pour venir en aide à leurs collègues en galère. —Agência Pública (extraits) São Paulo


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↓ Stade vide, pelouse abîmée, salaires de misère… C’est le quotidien des joueurs du Grêmio Esportivo Mauaense. Photos Renato Leite Ribeiro.

OOT BRÉSILIEN E

n ce mardi matin, le ciel est couvert, lourd de pluie. Nous sommes à Mauá, dans le grand São Paulo, pour assister à un match de football sur les terres du Grêmio Esportivo Mauaense. Le club joue en deuxième division de l’Etat de São Paulo, tout en bas de l’échelle du football professionnel brésilien. Il affronte aujourd’hui un club plus fragile encore : une équipe de joueurs au chômage, formée à l’initiative du Syndicat des athlètes professionnels de l’Etat de São Paulo (Sapesp), pour permettre à ses membres d’entretenir leur forme en attendant de retrouver une place dans le monde pro. Ici, photographes et journalistes ne se bousculent pas. Aucun emblème des fédérations, zéro publicité. Personne non plus dans les gradins pour vibrer devant le spectacle. Au fond du stade municipal Pedro Benedetti, aménagé derrière un terrain de la police militaire, deux chiots batifolent sur une “pelouse” en piteux état, jonchée de détritus. Nous ne sommes pas venus pour faire un compte rendu du match, mais pour comprendre la vie quotidienne de ces joueurs qui évoluent tout en bas de la pyramide du foot business. Pour découvrir quels espoirs nourrissent ceux qui ne gagnent pas un salaire mirifique, ne font pas la une des magazines, ne vendent pas des millions de maillots à leur nom. Pour rencontrer ces hommes que les médias ignoraient il y a peu encore, avant que le mouvement Bom Senso FC [“Bon sens Football Club”], formé de sportifs issus de l’élite du championnat brésilien, ne vienne braquer les projecteurs sur une réalité moins “paillettes” : celle d’un marché du travail du foot brésilien où chômage et terrains misérables, comme celui de Mauá, constituent la norme. La plupart des jeunes que nous rencontrons dans les vestiaires ont entre 20 et 21 ans. Ils sont déjà

“vieux” pour entamer une carrière dans le foot et loin d’être en mesure de décrocher un contrat dans un grand club. Mais à l’image du milieu de terrain de l’équipe du Sapesp, Eddy Rocha, ils n’ont pas encore renoncé à leur rêve : “J’ai été orienté vers le club du syndicat, et me voilà : il faut que je m’entretienne si je veux retrouver un contrat.” Avant d’en arriver là, Eddy, qui habite dans la banlieue de Salvador de Bahia, a évolué dans les divisions inférieures avec les principales équipes locales, mais il n’a jamais décroché de contrat professionnel. Il a aussi tenté sa chance au Pernambouc, avec le Ferroviário do Cabo [à Recife], un club de deuxième division du championnat de cet Etat du Nordeste. Son expérience là-bas en dit long sur le sort des aspirants au foot pro. “Nous n’avions pas de quoi cuisiner, nous devions nous faire livrer des plats préparés. Le plus souvent de la feijoada [plat à base de haricots noirs, de riz et de viande de porc], un peu de salade et parfois un jus de fruits. Nous dormions sur des tatamis, détaille Eddy. Ils avaient demandé des lits superposés, qui ne sont jamais arrivés – en tout cas pas quand j’y étais. Tout le monde avait un salaire dérisoire, et il est arrivé que l’on ne soit pas payé pendant plusieurs mois. Je ne m’en sortais que grâce à l’aide d’un ami d’enfance, de Salvador.”

REPORTAGE


44. 48.

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Courrier international — no 1224 du 17 au 23 avril 2014

Pendant ses galères à Recife, Eddy a été contacté par un agent qui lui a proposé de s’inscrire aux tests de sélection de deux équipes de la première division du championnat de São Paulo, l’Audax et le Grêmio Osasco : elles cherchaient des joueurs pour disputer le championnat des moins de 21 ans. Etant donné son âge, c’était la dernière chance d’Eddy d’y participer : il a quitté Recife, sa femme et son fils de 1 an pour tenter sa chance à São Paulo. Mais “tout ça n’était qu’un pétard mouillé”, estime-t-il aujourd’hui. A son arrivée, la phase de tests était déjà terminée. Sans aucune perspective d’embauche, Eddy a connu une période difficile, jusqu’à ce qu’un ami l’héberge sur place. Il n’est pas rentré à Recife, convaincu qu’il lui serait encore plus difficile là-bas de réaliser son rêve. Et il a accepté les excuses du prétendu agent, qui tente toujours de lui faire signer un contrat. “Maintenant, il dit vouloir faire un DVD de moi qu’on enverrait aux clubs, et il parle de rembourser tous mes frais. Mais pour l’instant ce ne sont que des mots, et la vie est dure”, juge le jeune sportif, méfiant. Si rien n’aboutit, Eddy, qui a arrêté l’école en huitième [équivalent de la troisième en France], espère devenir professeur d’éducation physique. Au Grêmio Esportivo Mauaense, la situation n’est guère plus encourageante. La vedette du match auquel nous assistons, l’attaquant Jorge de Araújo, 26 ans, brille en marquant un superbe but en lob et en multipliant les dribbles, prouvant son habileté à semer le désordre dans les défenses adverses. Pourtant, il n’est pas parvenu à aller plus loin dans le foot pro : aujourd’hui, il semble voué à demeurer en deuxième division de l’Etat de São Paulo, championnat qu’il a disputé en 2013 avec l’équipe de Mauá dans le cadre d’un contrat de trois mois, avec à la clé un salaire mensuel de 800 reais [256 euros], qui ne lui ont pas encore été versés intégralement.

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ais Jorge ne perd pas espoir : “C’est comme ça. Trois mois, c’est court. Mais pendant ce temps tu as la chance de montrer ce que tu sais faire sur le terrain. C’est une situation précaire, dans une division très dure, mais les mecs qui sont là se battent pour obtenir ce qu’il y a de mieux. Qui sait, tout peut arriver… Peut-être que je vais finir par être repéré et recruté par un bon club ?” Pour l’instant, Jorge patiente pour toucher le dernier des trois mois de salaire qui lui sont dus pour le championnat 2013. Tout comme ses coéquipiers, qui gagnent moins que lui : 678 reais [217 euros], soit le salaire minimum. “Notre président nous a promis que l’argent allait arriver, mais on l’attend toujours”, résume Jorge. L’horizon est si bouché pour ces joueurs restés aux portes du sport professionnel que certains en viennent à payer pour jouer – littéralement. Jorge lui-même a reçu un jour une étonnante proposition : “Quand j’étais dans l’Etat de Santa Catarina [dans le Sud], un type m’a proposé de me faire recruter par un club de la deuxième division locale en échange de 10 000 reais [3 260 euros]. Je suis allé me renseigner, j’avais les moyens de payer. Mais j’ai compris que c’était un mauvais plan et j’ai refusé.” Côté résultats, le Grêmio Mauaense a essuyé un échec cinglant en deuxième division pauliste, avec 0 victoire en 10 rencontres et une saison qui s’est terminée à la dernière place de son groupe. Et il en va de même pour les résultats financiers : avec une moyenne de 96 spectateurs payants par match joué à domicile, le revenu par rencontre n’excède pas 859 reais [280 euros]. Or la fragilité de nombreux clubs professionnels et les chiffres que fait miroiter le football business conduisent de nombreux investisseurs à approcher les petites équipes. “On voit débarquer un agent aux poches bien garnies, qui rêve de faire un transfert mirobolant, et qui propose de prendre en charge les frais du club. Mais, s’il parvient à vendre un

En bref LE FOOT PROFESSIONNEL AU BRÉSIL La saison est divisée en deux parties. La première se déroule de février à avril et se joue au niveau des Etats. Les meilleures équipes à l’échelle régionale vont ensuite se qualifier, selon leur classement et à l’issue de barrages, pour le championnat national, le Brasileirão, divisé en 4 niveaux (séries A, B, C et D). Le Brasileirão, créé en 1971, s’est imposé comme une référence du football brésilien au début des années 2000, après avoir longtemps été éclipsé par le succès des championnats locaux. Selon une étude de la fondation Getúlio Vargas, il y aurait environ 800 clubs professionnels au Brésil et plus de 11 000 équipes amateurs.

↑ Dans les vestiaires du stade municipal Pedro Benedetti. ↑ ↑ Ce 26 novembre 2013, le Grêmio affronte une équipe de joueurs au chômage. Photos Renato Leite Ribeiro.

SUR NOTRE SITE courrierinternational.com A lire : “L’Hymne anti-Coupe du monde”. Porté par les mouvements sociaux de ces derniers mois, la chanson Pardon, Neymar, composée par Edu Krieger, fait un malheur au Brésil. Critique acerbe de la société et de la classe politique, elle fait concurrence à l’hymne officiel de la Coupe du monde.


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joueur, le club ne touche rien et l’agent finit par disparaître, comme cela s’est passé plusieurs fois pour le Mauaense, en laissant généralement des dettes au club, et particulièrement des charges salariales”, expose Marco Antonio Capuano, alias Quinho, le président du club. Selon lui, ce qui manque au Grêmio Mauaense, c’est la visibilité. “L’absence de public [lors des matchs] révèle le manque d’initiatives, en particulier des médias, des pouvoirs publics et de la fédération de football de l’Etat de São Paulo pour promouvoir ce football-là.” Sollicité pour cet article, le service de presse de la fédération n’a pas donné suite à nos demandes. Dans les Etats excentrés du Brésil, les footballeurs doivent se déplacer sans cesse s’ils veulent jouer toute l’année. “Quand le championnat du Pará se termine à Belém [dans le nord du pays], si on ne nous a pas renouvelé notre contrat, il faut partir pour Macapá, dans l’Etat d’Amapá [limitrophe de celui du Pará], pour espérer jouer trois mois de plus”, raconte José Romeu Tavares, 28 ans, originaire de Belém. Le championnat du Pará dure de janvier à juin, et celui de l’Amapá de juillet à octobre. “A partir de décembre, c’est l’intersaison, ici à Belém, au Pará, et les clubs commencent à embaucher. Alors les joueurs rentrent, dans l’espoir de ne pas rester au chômage.” En d’autres termes, beaucoup de sportifs enchaînent les saisons sans vacances. Blessé fin 2012, José Romeu Tavares a dû être opéré du genou : en convalescence pendant tout le premier semestre 2013, il n’a pu jouer qu’au deuxième, pour l’Ypiranga Clube de Macapá. “Heureusement que des amis et des proches m’ont aidé, et puis j’ai toujours un peu d’argent de côté, au cas où”, raconte le sportif, qui est de retour à Belém pour l’intersaison. Au Pará, ils sont nombreux à connaître cette précarité. Le milieu défensif Bruno Oliveira de Andrade, coéquipier de José Romeu à l’Ypiranga, n’a pas trouvé de contrat au premier semestre. “Il faut avoir des économies pour arriver à s’en sortir pendant ces mois-là. J’ai dû enchaîner plusieurs petits boulots, j’ai été chauffeur et même aide-maçon pour me faire un peu d’argent.” José Romeu dit avoir beaucoup d’amis qui ont laissé tomber le foot tout simplement parce qu’ils devaient faire vivre leur famille. Mais pas Bruno Oliveira : “Quand tu restes trois, quatre mois à ne rien pouvoir faire, tout un tas de choses te passent par la tête. J’ai pensé plusieurs fois arrêter, pour ma femme et mon fils. Mais je continue parce que j’ai des chances de progresser. Dans le foot, tout peut changer du jour au lendemain et tu peux finir par décrocher quelque chose de bien. Mon rêve, c’est d’être champion avec un grand club de Rio, de São Paulo, ou même un club étranger.” En 2013, l’Ypiranga n’a joué que 23 matchs, dont 3 amicaux et 20 officiels (14 dans la compétition de l’Amapá, et 6 en série D [quatrième division] du championnat brésilien). Le club survit grâce aux 8 000 à 10 000 reais mensuels [2 600 à 3 300 euros environ] que lui rapporte le loto sportif Time Mania, et grâce à la subvention annuelle de 50 000 reais [16 000 euros] versée par l’Etat de l’Amapá. “Le président doit payer pas mal de choses de sa poche, explique le directeur administratif du club, Claudio Celio Góes Conrado. Si on n’est pas en championnat national, il est impossible de faire vivre le club [toute l’année]. On monte une équipe pour trois mois si on est juste en championnat local, cinq mois si on est en série D au niveau national.” Comme dans la plupart des petites équipes, les contrats des joueurs comme ceux des sponsors ne durent que le temps des championnats. “Difficile de trouver des sponsors quand, comme nous, vous avez perdu votre crédibilité au fil du temps”, ajoute le dirigeant. Fondé en 1963, l’Ypiranga a été sept fois champion de l’Amapá, mais il n’a rien gagné depuis 2004. Dans la deuxième division de l’Etat de Sergipe [dans le Nordeste], les petits clubs connaissent les mêmes difficultés. Selon Diogo Andrade, de la fédération locale, le plus gros

“QUI SAIT, TOUT PEUT ARRIVER… PEUT-ÊTRE QUE JE VAIS FINIR PAR ÊTRE REPÉRÉ ET RECRUTÉ PAR UN BON CLUB ?” problème vient de l’incompétence qui règne dans l’administration des clubs. “Ce qu’ils doivent faire, c’est aller chercher les sponsors et vivre selon leurs moyens, en préparant un budget. Ici, on commence par constituer une équipe, et après seulement on se demande où trouver l’argent…” D’après lui, on devrait limiter le nombre de clubs par championnat et la constitution d’une équipe devrait recevoir l’approbation des fédérations, “avec l’exigence d’un certain professionnalisme, pour que les clubs n’accumulent pas les dettes envers leurs employés”, s’indigne-t-il. Diogo Andrade cite en exemple la bonne gestion du River Plate de Sergipe : ce club, qui pouvait disputer le championnat de l’Etat, la Copa do Nordeste et la Coupe du Brésil, a préféré, au regard de sa situation financière, renoncer à deux de ces trois compétitions.

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iogo Andrade n’en est pas moins un défenseur des championnats d’Etat et des compétitions régionales. Il fait ainsi l’éloge de la Copa do Nordeste [coupe qui regroupe les Etats du nord du pays], financée par la Confédération brésilienne de football, dont les clubs participants reçoivent chacun une somme forfaitaire d’environ 345 000 reais [environ 113 000 euros], sans compter les revenus tirés des matchs. “Un club de l’Etat de Sergipe engrange au minimum 500 000 reais [environ 164 000 euros] dans une compétition de ce genre, cela aide les équipes de la région à grandir”, calcule-t-il. Sans compter que le vainqueur de la Copa do Nordeste est qualifié d’office pour la Coupe Sudamericana [deuxième plus importante compétition sud-américaine] : “C’est un moyen relativement facile, pour une équipe mineure, d’accéder à une compétition internationale.” Selon le site Internet Esporte Nordeste, le champion [de la Copa do Nordeste] empochera près de 1,5 million de reais [490 000 euros], en comptant la prime de participation, les primes de match jusqu’à la finale et la récompense. Autant d’exemples qui montrent que le football brésilien a besoin de changements rapides, comme ceux préconisés par le mouvement Bom Senso FC, lancé par des joueurs de l’élite. Deux évolutions, en particulier, bénéficieraient directement aux footballeurs que nous avons rencontrés : l’augmentation du nombre de matchs joués par les petits clubs (ce qui permettrait d’allonger le calendrier d’activité de leurs joueurs) et l’institution de bonnes pratiques financières, avec des sanctions plus sévères pour les clubs qui ne respectent pas leurs engagements d’employeur. C’est seulement ainsi que l’on pourra améliorer le sort de cette grande majorité de footballeurs qui galèrent. Certaines des stars qui soutiennent le Bom Senso FC, tel le défenseur des Corinthians Paulo André [depuis transféré au Shanghai Shenhua, en Chine], n’ont pas oublié d’où ils venaient. “J’habitais à 4 kilomètres de la ville, je dormais sous

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un hangar avec 30 autres rêveurs dans mon genre, nous voulions tous devenir footballeurs. Nous n’avions pas une alimentation très variée : du riz, des haricots rouges et de la saucisse tous les jours. Pour l’entraînement, le moindre coin d’herbe dans la ville faisait l’affaire. Quand nous avions un match ailleurs, un peu loin dans l’Etat, le bus tombait souvent en panne et nous arrivions en retard, après le coup d’envoi. Mon salaire était dérisoire, 180 reais [58 euros] par mois, quand je le touchais.” C’était le lot quotidien de Paulo André il y a onze ans, du temps où il défendait les couleurs de l’Aguas de Lindoia Esporte Clube [dans l’Etat de São Paulo]. Et c’est encore celui des clubs mineurs, qui souffrent toujours du manque d’initiative des organisateurs du football brésilien, déplore cette star du ballon rond. “Ce n’est pas soutenir le football et encourager sa pratique, c’est soumettre des joueurs à des conditions de travail dangereuses, dénonce-t-il. On vend une illusion, celle de devenir professionnel, à des milliers de personnes, des milliers de sportifs qui, dans les faits, sont les ouvriers journaliers du foot : ils en vivent tant bien que mal pendant trois ou quatre mois, puis chaque fois ils doivent se mettre à chercher du travail quand leur contrat se termine.” “Ce que nous demandons, c’est moins de matchs pour les clubs de série A [première division], et davantage pour tous les autres échelons du football brésilien, qui voit les joueurs des grandes équipes crouler sous le nombre de rencontres, tandis que ceux des petites sont sous-employés, explique Paulo André. Les gens croient que les clubs doivent disputer au minimum 36 matchs par an et au maximum 72. Mais si c’était le cas, si ce plafond et ce plancher existaient vraiment, ce serait déjà beaucoup mieux que ce qui se fait actuellement, poursuit-il. La CBF [Confédération brésilienne de football] et les fédérations ne font rien d’autre que tuer à petit feu les clubs de l’intérieur.” Par le biais du mouvement Bom Senso FC, Paulo André et d’autres joueurs de l’élite utilisent leur célébrité pour dénoncer les bas salaires et les retards de paiement dont sont victimes la majeure partie des sportifs de leur discipline. En 2010, selon les chiffres de la CBF, 60 % des sportifs professionnels affiliés percevaient une rémunération égale ou inférieure au salaire minimum, soit à l’époque 510 reais [167 euros] ; ils n’étaient que 4,3 % à gagner plus de vingt fois ce salaire minimum. Aujourd’hui, au moins 8 des 20 footballeurs les mieux payés du Brésil, selon le palmarès établi par l’institut Pluri Consultoria pour la revue Epoca Negócios, font partie du “Bon sens Football Club”. Quand le joueur le mieux payé du championnat, l’Argentin Andrès D’Alessandro (qui évolue à l’Internacional de Porto Alegre), gagne 7,5 millions de reais par an [2,5 millions d’euros], les joueurs du Grêmio Mauaense doivent se contenter de toucher le salaire minimum, soit mille fois moins que la star argentine. —Ciro Barros et Giulia Afiune Publié le 2 décembre 2013

SOURCE AGÊNCIA PÚBLICA São Paulo, Brésil Site Internet www.apublica.org Cette agence, fondée en 2011, s’est donné pour mission de publier des enquêtes et des reportages très fouillés, dans le but de contribuer au débat démocratique et de promouvoir les droits de l’homme. Les préparatifs de la Coupe du monde 2014 figurent depuis quelques mois parmi ses sujets de prédilection.


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Courrier international — no 1224 du 17 au 23 avril 2014 ↓ Diknu se produit en trio avec son père Joschi (à gauche) et Martin Spitzer. Photo Diknuschneeberger

culture.

Django unchained Pour la presse, Diknu est le “nouveau Django Reinhardt”. Ce Viennois de 24 ans, virtuose de la guitare, bataille avec son héritage manouche pour affirmer son identité. —Süddeutsche Zeitung (extraits) Munich

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ienne-Donaustadt, 22 e arrondissement, loin du centre-ville. Il n’y a pas si longtemps, cette modeste petite maison de la Zschokkegasse se trouvait isolée au milieu des champs. Il fallait une demi-heure à pied pour atteindre la station de tram la plus proche, vingt minutes pour aller acheter son litre de lait. Aujourd’hui, tout a changé : métro, supermarchés, un grand hôpital et de nombreux garages auxquels sont accolées des maisons mitoyennes. C’est là qu’habite le guitariste Diknu Schneeberger, 24 ans, que les journaux ont surnommé le “nouveau Django Reinhardt”, le “talent du siècle” du jazz manouche. Le grand-père de Diknu a acheté cette maison des années après être revenu du camp de concentration de Mauthausen [en Autriche]. “Mon grand-père était guitariste et violoniste, raconte Diknu. Comme mon arrière-grand-père, qui a joué du violoncelle au camp. Cela lui a peutêtre même sauvé la vie.” La musique est une longue tradition chez les Schneeberger. Un oncle jouait de la trompette, un autre du piano, une tante de la cithare. En général, dans les familles sintis – qui sont implantées à Vienne depuis des siècles et gagnaient leur vie dans le commerce ou l’artisanat –, on jouait entre soi. Joschi, le père de Diknu, a attendu d’avoir la cinquantaine, il y a six ans, pour renoncer à son métier de carreleur et vivre comme contrebassiste de jazz. Après trente-cinq ans de vie d’artisan, la maison était payée, ses trois filles étaient grandes.

Corde cassée. Et puis il y avait Diknu. C’est sur le gros canapé de cuir rouge du salon que Joschi lui a collé pour la première fois une guitare entre les mains. C’était il y a tout juste dix ans. Diknu s’y

est mis comme s’il n’avait jamais rien fait d’autre de toute sa vie. Lui, Diknu, qui avait commis toutes les bêtises possibles quand il était petit et dont les notes étaient si mauvaises à l’école que la famille le voyait déjà devenir cuisinier. Et puis il y a eu ce concert dans une auberge de Basse-Autriche [non loin de Vienne]. Diknu avait 14 ans. Joschi l’a invité à jouer trois morceaux avec lui sur scène. “Il était tellement petit qu’il a eu du mal à monter sur la scène, se rappelle Joschi. Et il avait à peine commencé à jouer qu’il a cassé la première corde. Pas grave, il a continué avec cinq. A la fin, c’était du délire dans la salle.” Ont suivi plusieurs CD, des interviews, des demandes de maisons de disques internationales, des prix, des concerts au Japon, au Mexique, en Russie, et aussi au Prinzregententheater de Munich. Le plus souvent en trio, avec son père et Martin Spitzer, son ancien professeur de guitare.

Son père roule de gros yeux : “Ton grand-père n’aurait pas aimé entendre ça” Le conservatoire de musique de Vienne a fait une exception rare en l’acceptant à l’âge de 16 ans, alors que les inscriptions n’étaient ouvertes qu’à partir de 18 ans. “La plupart des professeurs me connaissaient déjà et étaient très sympas avec moi”, confie Diknu à la table de ses parents. Il fume cigarette sur cigarette, comme Maria, sa mère, qui écoute tout de la cuisine. “Les professeurs du conservatoire m’ont fait progresser, mais à mon avis j’étais vraiment mauvais.” Au début, Joschi débordait de fierté. Que de fois n’avait-il hoché la tête quand de prétendus experts lui tapaient sur l’épaule, à lui le contrebassiste, en lui disant : “On voit vraiment que vous répétez beaucoup !”

A lui Joschi, qui avait encore du ciment sur les doigts vu qu’il passait directement du chantier à son instrument. Il n’avait pas le temps de répéter. Et maintenant son fils serait le nouveau Django Reinhardt ?! Le grand Reinhardt des années 1930, qui mélangeait musique rom traditionnelle, jazz et valses françaises et qui était considéré comme l’un des meilleurs musiciens d’Europe ?

Avec le cœur. Pourtant, au-delà de la scène, ceux qu’on appelait les Gitans avaient la vie particulièrement dure. En Autriche, seuls 10 % des quelque 11 000 Roms que comptait le pays ont survécu au nazisme. Et ces apatrides ont continué d’être exclus après la guerre. Ils n’avaient par exemple le droit de s’installer qu’à la périphérie de Vienne. Selon le Conseil consultatif des Roms autrichiens, il y aurait aujourd’hui quelque 40 000 Roms et Sintis dans le pays, dont beaucoup ne sont arrivés qu’au lendemain des guerres en ex-Yougoslavie. Le sentiment communautaire est encore très fort chez les plus âgés, mais il l’est beaucoup moins chez les jeunes. Diknu, par exemple, déclare : “Je ne dois rien à personne, Sintis inclus.” Mais il ajoute, quelques phrases plus loin : “Bien sûr que je suis fier de

mes origines !” Voilà qui ressemble fort à un déchirement intérieur. Chez les Schneeberger, c’est une tradition séculaire de nommer le fils aîné Adolf. Ainsi s’appelait l’arrière-grand-père de Diknu, celui qui devait jouer du violoncelle au camp de Mauthausen pendant que 100 000 autres mouraient autour de lui. Le grand-père et le père de Diknu portent encore ce prénom [qui n’est pas utilisé : on les appelle par leur surnom]. Diknu a été le premier à le faire rayer de son passeport quand il a eu 18 ans. Il n’avait tout simplement pas envie de porter le prénom d’un assassin. Diknu a tout de même eu du mal à gérer son succès. “J’avais toujours l’impression de ne pas être assez bon, confie-t-il d’une voix claire. Je n’ai pas un grand répertoire et je joue avec le cœur, pas avec la tête.” Il se souvient combien cela l’irritait de voir ses profs du conservatoire applaudir avec enthousiasme à ses concerts. “Ils étaient autrement plus forts que moi.” Diknu Schneeberger a fini par interrompre ses études au conservatoire. Il a aussi nettement réduit le nombre de ses concerts. Fini les 50 à 60 dates par an. Un petit burn-out. A 24 ans déjà. Joschi le soutient moralement. “Même si Diknu n’était pas mon fils, je devrais reconnaître que c’est un phénomène.

Pendant les concerts, les filles hurlaient : ‘Diknu ! Diknu !’ Et les professeurs de 80 ans venaient nous voir à la pause pour s’extasier sur son jeu. Le professeur de guitare disait : ‘Je n’ai plus rien à lui apprendre. Tout ce que je peux faire, c’est lui montrer à quoi correspondent ces points sur la partition.’” Ce qui est bête, c’est que, faute d’avoir terminé ses études, Diknu ne sait toujours pas lire la musique. “Quand ça va trop vite, c’est pas bien non plus”, confie le jeune homme avec un haussement d’épaules. Il veut désormais se retrouver. Et ne pas porter toute l’histoire des Sintis, qui a tendance à l’énerver. Son père roule de gros yeux : “Ton grand-père n’aurait pas aimé entendre ça.” Le soir, Joschi est de nouveau sur scène, au Jazzland, un club ancestral du quai Franz-Joseph, à Vienne, pour livrer une magnifique interprétation de Wes Montgomery avec trois autres musiciens. Diknu, qui ne nie pas son attachement à la famille, est dans le public, juste pour écouter. “Elle n’est pas fantastique, cette musique ? Tu as entendu le pianiste ? Comment il joue ? Ce n’est pas un Sinto. Il est médecin de profession. J’aimerais bien atteindre son niveau…” —Martin Zips Publié le 15 mars


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plein écran. ← Pour le journaliste Peter Veras (Jon Øigarden), ce qui a commencé comme une enquête sur un scandale financier va se transformer en chasse au complot. Photo Mammon

Critiques

Les médias se rebiffent

—Aftenposten (extraits) Oslo

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La conspiration venue du froid

es téléspectateurs commençant à se lasser de voir défiler sur leurs écrans des femmes à la fois géniales, agréables et originales, la série norvégienne Mammon arrive à point nommé. Avec elle, place aux hommes sombres et complexes. Mammon a l’honneur d’inaugurer le printemps télévisuel [en Norvège]. Comme True Detective (HBO), House of Cards (Netflix) et Sherlock (BBC). Cette nouvelle série venue du Nord explore la vie intérieure et les relations affectives de l’homme moderne. Elle se concentre sur les rapports entre père et fils, et entre frères. Le personnage principal, Peter Veras (Jon Øigarden), journaliste d’investigation dans l’un des plus grands s’inspire largement de questionnements journaux du pays, se trouve confronté à un bibliques millénaires : “A quels sacrifices dilemme moral. Une information donnée êtes-vous prêts pour obtenir ce que vous par une source anonyme est en effet suscep- souhaitez ?” Et “jusqu’où acceptez-vous tible de lever le voile sur un gros scandale d’aller pour sauver vos proches ?” financier, dont l’un des protagonistes est Les références bibliques fonctionnent son propre frère. Peter décide d’enquêter aussi comme un fil conducteur tout au long sur le dossier. Mais il ne tarde pas à décou- de la série [Mammon est le nom de l’un des vrir qu’il ne s’agit pas d’une simple affaire sept princes des enfers, un démon qui symde corruption, et sa quête de la vérité va le bolise la richesse et la cupidité]. Ce genre mener jusqu’aux plus hautes sphères des de procédé risque de devenir pompeux et médias, de la politique et de la finance. emprunté si on en abuse, mais il parvient ici Les trois principaux ingrédients du polar à s’intégrer au récit de manière convaincante, moderne sont là – amour, argent, pouvoir –, donnant à la série une touche mystique. combinés dans un drame à plusieurs niveaux, Sans vouloir à tout prix ranger Mammon au sein d’une intrigue pleine de suspense. dans une catégorie, il est difficile de ne Vie personnelle et univers propas évoquer le concept généfessionnel défilent en parallèle : SÉRIE rique de noir nordique, une étitandis qu’un drame intime se joue quette accolée à une grande partie au sein de la famille proche de Peter, l’ac- des excellents polars produits dans les tion pénètre dans les arcanes du pouvoir. pays scandinaves depuis quelques années. La vie trépidante d’une grande ville, qui Techniquement, il est évident que la série forme la toile de fond de la série, corres- s’inspire beaucoup de Forbrydelsen [The pond tout à fait à notre époque. Killing, série danoise diffusée en 2010 sur Si Mammon est caractéristique de la Arte, qui a fait l’objet d’un remake amérifiction norvégienne moderne, la série cain], surtout pour créer le suspense. La

Complots, secrets de famille et références bibliques. C’est la recette de Mammon, nouvelle série norvégienne. Le succès est au rendez-vous, la polémique aussi. structure dramaturgique est rigoureuse, avec un rythme et une progression sans temps mort. Dans Mammon, une histoire complexe se déroule au cours de la première saison. Bien qu’elle soit fondée sur les personnages autant que sur l’action, comme dans la plupart des polars et thrillers, certains figures secondaires manquent pourtant d’étoffe. Il se peut que ce soit voulu, pour qu’elles ne tiennent pas trop de place dans l’histoire. Mais quand on a vu Claire Danes, dans Homeland [diffusé sur Canal+ depuis 2012], ouvrir tout son registre de sentiments pour incarner Carrie Mathison, entendre un personnage réagir à un meurtre par un léger soupir paraît un peu schématique. Outre la faiblesse de certains personnages secondaires, Mammon a les défauts de ses qualités : le contenu est tellement riche que l’histoire aurait mérité d’être répartie sur davantage d’épisodes. Mais la série réussit cependant à souffler un air froid sur le drame policier. —Cecilie Asker Publié le 31 décembre 2013

La série Mammon a beaucoup plu aux Norvégiens dès la diffusion du premier épisode, le 1er janvier : 1 téléspectateur sur 5 était devant son écran, soit un million de personnes. Mais le succès n’empêche pas la polémique. La série se déroule au sein de la rédaction d’un grand quotidien dont les journalistes laissent la brigade financière accéder à leurs ordinateurs pour les besoins de l’enquête. Ce détail du scénario a enflammé les réseaux sociaux et la secrétaire générale de l’association de la presse norvégienne, Kjersti Løken Stavrum, a protesté : “Nous avons une très forte protection des sources en Norvège. Mammon diffuse une impression tout à fait erronée.” La polémique a tellement duré que le scénariste Gjermund Stenberg Eriksen a fini par prendre la parole dans une chronique publiée par le quotidien Aftenposten. “Les créateurs de la série ont travaillé avec des experts et ils connaissent bien le secteur des médias”, a-t-il fait valoir. Malgré ce vif débat au niveau national, la série s’est déjà fait remarquer à l’étranger. Les Etats-Unis et la France ont acheté les droits pour en faire un remake, alors que l’Allemagne et le Royaume-Uni ont acheté la série originale.

Evénement Cette série sera présentée dans le cadre du festival Séries Mania, au Forum des Images, à Paris, du 22 au 30 avril. Dix-sept pays sont représentés dans cette cinquième édition. Et dans tous les genres.


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tendances.

Mis à mâle. “Les hommes sont toujours dans une recherche de performance et de masculinité”, explique Jodi Bieber au site Cool Hunting. La photographe sud-africaine a décidé de leur “retirer ce masque PHOTO masculin”. Dans sa série de portraits intitulée Quiet (Tranquille), qu’elle expose à la galerie Goodman, à Johannesburg, elle les fait poser en sous-vêtements dans leur environnement habituel. Avec ces profils tout en douceur, l’artiste espère créer “un espace où les hommes peuvent accepter d’apparaître vulnérables”.

Donnez votre voix Aider des personnes privées de parole à recouvrer la voix, c’est désormais possible. Et vous pouvez y participer en optant pour la banque vocale. —New Scientist Londres

J

e suis enfermée dans une salle silencieuse et capitonnée où j’écoute une voix de robot sur mon iPhone. Lorsqu’elle s’interrompt, je répète ce qu’elle vient de dire : “L’attitude garçonne de Jo l’amusa et le mit à l’aise.” Cette phrase plutôt étrange ainsi que quelques centaines d’autres font partie d’un test pour une nouvelle application mobile qui permettra aux gens de faire don de leur voix afin d’aider d’autres personnes. VocaliD veut se servir d’enregistrements audio pour créer des voix synthétiques personnalisées à l’intention d’individus qui sont dans l’incapacité de se faire entendre. Un

jour, ma voix sera peut-être découpée et adaptée pour une personne qui a besoin d’une voix semblable à la mienne. Des millions de personnes souffrent de graves troubles de l’élocution dus, entre autres, à un accident vasculaire cérébral, à la maladie de Parkinson ou à une infirmité motrice cérébrale. Par le passé, quelques privilégiés ont eu la chance de se voir offrir une voix synthétique. Lorsque le critique de cinéma Roger Ebert a perdu l’usage de la parole à cause d’un cancer de la thyroïde, l’entreprise écossaise CereProc a pu lui composer une voix synthétique proche de son ancienne tessiture [en travaillant à partir d’émissions de radio que l’Américain avait enregistrées au fil de sa carrière].

Toutefois, la plupart des gens ne disposent pas d’une gigantesque bibliothèque d’enregistrements audio permettant de fabriquer une nouvelle voix. En général, ils doivent se contenter de voix informatiques génériques – com me S te phen Hawking, qui utilise DECtalk, l’un des premiers synthétiseurs de parole à partir de textes [lancé au début des années 1980]. “C’est la seule façon pour ces personnes d’interagir avec leur entourage”, explique Rupal Patel, scientifique spécialiste de la parole à la Northeastern University, à Boston, et codirectrice de VocaliD. “Or il est crucial que la voix soit adaptée, tout comme n’importe quelle autre prothèse”, affirme-t-elle. Pour cette raison, son équipe commence par écouter les quelques sons qu’un patient parvient à produire. Ceux-ci sont autant

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d’indices sur la voix de cette personne – aiguë, rauque ou susurrante. Un volontaire du même sexe et d’un âge similaire est ensuite choisi pour faire don de sa voix. Cette personne lit des milliers de phrases tirées de classiques comme Croc-Blanc, Le Magicien d’Oz ou Le Lapin de velours. Ensuite, les deux voix sont associées et, grâce à un logiciel appelé ModelTalker, elles sont divisées en de minuscules unités sonores. Même une voyelle peut être décomposée en deux ou trois morceaux susceptibles d’être rassemblés plus tard pour créer de nouveaux mots. L’équipe a déjà produit plusieurs voix personnalisées. L’impact est considérable pour ceux qui en bénéficient., “J’étais au bord des larmes lorsque j’ai entendu cette voix pour la première fois, explique un utilisateur anonyme. Et je ne peux exprimer à quel point il est important de savoir que, quoi qu’il arrive, je pourrai communiquer avec ma propre voix.” Toutefois, le processus est lent car les donneurs doivent passer plusieurs heures en studio pour l’enregistrement. Il faut au moins 800 phrases pour créer une voix utilisable et au moins 3 000 pour qu’elle soit relativement naturelle. L’objectif de VocaliD est que partout dans le monde des personnes fassent don de leur voix pour que sa “banque vocale”, comme l’appelle Rupal Patel, dispose d’un éventail complet. L’équipe espère encourager les enfants à participer au projet en faisant de l’enregistrement un jeu et ainsi éviter les côtés un peu rébarbatifs de la procédure. “Cet usage inédit de la technologie est une étape cruciale”, explique David Pisoni, directeur du Laboratoire de recherche sur la parole à l’université d’Indiana, aux Etats-Unis. C’est selon lui essentiel, car la façon dont parle une personne est bien plus riche en informations pour l’interlocuteur que le simple contenu du discours. “C’est ce qui nous rend uniques”, conclut-il. —Aviva Rutkin Publié le 24 mars

KOPELNITSKY, ÉTATS-UNIS

JODI BIEBER/COURTESY GOODMAN GALLERY, JOHANNESBURG

DESSIN DE MIKEL CASAL

A méditer cette semaine : Pars du principe que tu sais ce qu’il faut faire et à quel moment le faire.


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Courrier international — no 1224 du 17 au 23 avril 2014

Le banquet des lettrĂŠs PAYS-BAS — “Un club

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gastronomique pour amateurs de littÊ– rature ? Ou plutĂ´t un club littĂŠraire pour foodies ?â€? se demande NRC Handelsblad. LancĂŠ Ă  Amsterdam par une chef d’origine allemande, Chantal Hintze, le Bookish Banquet propose plusieurs fois par an des repas hors du commun inspirĂŠs de la littĂŠrature. Ainsi, les convives du dĂŽner “Sherlock Holmesâ€? ont pu dĂŠguster “un rĂśsti de potiron en forme de bonhomme poignardĂŠ par un ĂŠclat de bacon croustillantâ€?, raconte le quotidien nĂŠerlandais. Au dĂŽner “Alice au pays des merveillesâ€? a ĂŠtĂŠ servi un sirop rose dans de petits acons en verre ĂŠtiquetĂŠs “Buvezmoiâ€?. Le chemin de table s’inspire lui aussi de l’œuvre retenue. En mai, Le Guide du voyageur galactique, de Douglas Adams, sera Ă  l’honneur. Pour 35 euros, boissons non comprises.

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Taxis modèles ALLEMAGNE — RĂŠvolutionner le taxi : c’est l’objectif que s’est ďŹ xĂŠ un groupe

d’entrepreneurs allemands. Ils sont partis du constat que les limousines gÊnÊralement utilisÊes Êtaient surdimensionnÊes pour la conduite en ville : trop grandes, trop lourdes, trop puissantes. Ils travaillent sur un prototype baptisÊ City e-Taxi, de taille plus rÊduite, qui roulerait à l’ÊlectricitÊ et pourrait transporter jusqu’à deux personnes avec leurs bagages, relate Der Spiegel. DÊtail important : l’engin, bridÊ à 80 km/h, n’est pas considÊrÊ comme une automobile. Il peut donc être ÊquipÊ d’une carrosserie plus lÊgère‌ et dÊpense encore moins d’Ênergie au kilomètre. Premiers tests prÊvus pour 2016.

En avant‌ mâche !

10%

ÉTATS-UNIS — Pour un soldat sur le terrain, se brosser les dents trois fois par jour n’est pas

la première des prioritĂŠs. Ce qui est un tort : ledit soldat ignore que, comme le rappelle The New Yorker, “les urgences dentaires reprĂŠsentent 10 % des blessures qui obligent Ă  ĂŠvacuer un militaire du champ de bataille (sans compter les combats en eux-mĂŞmes)â€?. Pour ĂŠliminer la menace que reprĂŠsentent gingivites, caries ou parodontites, l’Institut militaire de la recherche chirurgicale a donc dĂŠcidĂŠ d’utiliser l’arme lourde. Il a consacrĂŠ sept annĂŠes de travaux et 12 millions de dollars (quelque 8,5 millions d’euros) Ă  la mise au point d’un “chewing-gum de combatâ€?. Sans sucre, celui-ci comporte un ingrĂŠdient secret, baptisĂŠ KSL-W, censĂŠ ĂŠliminer les bactĂŠries. A mâcher trois fois par jour, durant vingt minutes.

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Courrier international — no 1224 du 17 au 23 avril 2014

histoire.

La Reddition de Carmo, dessin d’António Antunes. Ce détournement de La Reddition de Breda, tableau de Diego Vélasquez (1635), met en scène les principaux protagonistes du 25-Avril. Il a été réalisé par l’auteur au moment des événements. Les personnages numérotés 1 à 6 représentent les membres de l’ancien régime, les autres des militaires insurgés. 1 - Américo Tomás, président de la République 2 - Silva Cunha, ministre de l’Intérieur 3 - Moreira Baptista, secrétaire d’Etat à l’Information 4 - António Salazar, fondateur du régime 5 - Veiga Simão, ministre de l’Éducation 6 - Marcelo Caetano, Premier ministre 7 - Général Spinola 8 - Commandant Jaime Neves 9 - Général Costa Gomes 10 - Commandant Vitor Alves 11 - Capitaine Vasco Lourenço 12 - Capitaine Salgueiro Maia 13 - Veiga Simão, récupéré par le nouveau régime 14 - Commandant Otelo Saraiva de Carvalho

Les espoirs déçus de N la “révolution des œillets”

—Visão Lisbonne ous sommes dans le mois des commémorations. Les pèlerinages du 25 avril 1974 seront nombreux, empruntant des chemins variés vers des destinations diverses, comme autant de circuits organisés d’un tourisme de la mémoire. Le voyage vaudra autant pour les lieux visités que pour ceux qu’il contournera, pour ce qui sera dit que pour ce qui sera tu. J’ai donc décidé d’imaginer ces lieux contournés, ces nondits, et de me livrer à un exercice de sociologie de l’absence. Je dénombre ainsi trois 25 avril qui vont manquer à l’appel.

1974 Portugal Il y a quarante ans, le 25 avril, la dictature salazariste tombait. Un anniversaire en demi-teinte, estime le sociologue et poète Boaventura de Sousa Santos.

Le 25 avril de ceux qui ont les mains sales. Pour les puissants, pour les élites de toujours (grands propriétaires terriens, capitaines d’industrie, banquiers), dotées d’une “solide formation morale” certifiée par la Pide [police politique de la dictature], le 25 avril fut comme un mal de tête, une simple douleur incommodante. Certains crurent même y voir une bonne affaire, même si l’impression fit long feu. A partir [du coup d’Etat manqué] du 11 mars 1975, le changement devint une menace qui leur fit peur et les obligea à se

protéger. Une peur passagère, car le 25 novembre de la même année [date d’un deuxième coup d’Etat manqué], on leur souffla à l’oreille (pour que les Portugais lambda n’entendent pas) qu’avec le temps tout finirait par revenir à la normale. Il n’y aurait pas même besoin de créer une commission vérité et réconciliation, et encore moins une commission prônant, en plus, la justice. Quarante ans plus tard, ceux qui ont eu peur ne s’en souviennent pas, et ceux qui leur ont fait peur ont à leur tour peur de le leur rappeler.

Le 25 avril des révolutionnaires enfiévrés. Dans les rues, sur les places, aux champs, dans les écoles, au sein des familles, dans les casernes, l’image d’une société juste embrasa les esprits comme l’éclair, comme si le bonheur était à portée de main, que l’oppression séculaire n’avait été qu’un cauchemar et que le futur lointain et radieux se matérialisait, ici et maintenant, et pour toujours. Certains partis qui se disaient d’avant-garde se trouvaient en fait à l’arrière-garde de cette liesse débordante. La société bouillonnait. Les travailleuses rurales analphabètes farfouillaient, émerveillées, dans les tiroirs secrets des nobles dames des grandes propriétés, les ouvriers exaltés


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Courrier international — no 1224 du 17 au 23 avril 2014

Le 25 avril des grandes manœuvres. L’année précédente, la première expérience de socialisme démocratique du XXe siècle, le gouvernement d’Unité populaire de Salvador Allende, au Chili, avait été anéantie par des militaires à la solde de la CIA. Le Portugal risquait de basculer dans la même expérience, ce qui, du point de vue des Etats-Unis, serait plus grave encore, car l’Europe de l’Ouest était une zone d’influence américaine depuis les accords de Yalta. [Le ministre des Affaires étrangères américain] Henry Kissinger envisagea donc une invasion soutenue par l’Otan, mais la social-démocratie européenne (et en particulier allemande) s’y opposa, proposant d’envoyer

non des militaires, mais de l’argent, beaucoup d’argent, pour soutenir les partis et les mouvements sociaux combattant le “modèle soviétique”. Il en fut donc ainsi, et ce choix donna les résultats attendus. Dès lors, le Portugal a eu une dette envers les Allemands, et c’est encore le cas aujourd’hui. Les temps changent, les créances aussi, la dette demeure. Quarante ans plus tard, l’heure n’est plus à l’impérialisme nord-américain : l’impérialisme vient désormais de l’Europe. La grande frustration d’aujourd’hui est à l’aune de l’immense espérance que fut le 25 avril. Je conseillerai donc aux pèlerins du 25 avril 1974 de prendre leur temps, de s’attarder pour profiter du grand air et humer les effluves du romarin [référence à la chanson de Chico Buarque, pour qui l’odeur de cette plante typique du Portugal était un symbole d’espoir envoyé par les révolutionnaires aux Brésiliens, eux-mêmes soumis à la dictature], et parler ensemble du Portugal comme si, de nouveau, il leur appartenait. Ensuite, au lieu de rentrer, qu’ils se contentent d’une expédition dans le présent – et, puisque ce sont des pèlerins, qu’ils en profitent pour chasser les marchands du temple. —Boaventura de Sousa Santos Publié le 3 avril

Contexte

ROGER VIOLET

tentaient de se convaincre eux-mêmes qu’ils avaient des droits face au patron, les prostituées s’organisaient en syndicats, la jeunesse mettait autant de zèle à faire l’amour qu’à préparer des affiches et des tracts. Les ruraux s’établissaient en corporatives car le mot sonnait mieux à leurs oreilles que “coopérative”, les journalistes se découvraient libres d’écrire les mots “socialisme” et “communisme”, et les enseignants d’enseigner “Karl Marx”, et non plus “Carlos Marques”, comme ils l’avaient toujours fait pour tromper les informateurs de la Pide qui s’installaient incognito dans le fond de leur classe. Et tout cela dans la fièvre, de façon désorientée et dans l’exaltation.

LA DICTATURE DE SALAZAR Monarchie jusqu’en 1910, le Portugal devient une dictature militaire en 1926. En 1932, António de Oliveira Salazar, économiste partisan d’un Etat fort, devient chef du gouvernement.

Il met en place un régime autoritaire, l’Estado Novo (l’Etat nouveau). Les opposants sont pourchassés sans pitié, arrêtés, déportés. Salazar autorise une légion de 12 000 hommes à se battre aux côtés des franquistes pendant la guerre d’Espagne (1936-1939), mais reste neutre pendant la Seconde Guerre mondiale, entretenant des relations commerciales avec les deux camps. Maintenant son pays sous une chape de plomb, il meurt en 1970, à l’âge de 81 ans. Quatre ans plus tard, en 1974, les militaires soutenus par le peuple abattent le régime.

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Courrier 20140417 courrier full 20140416 161309  

Courrier International du 17 avril 2014

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