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N° xxxx du xx mois au xx mois 201x N° 1223 du 10 au 16 avril 2014 courrierinternational.com courrierinternational.com Belgique : 3,90 ₏ Belgique : 3,90 ₏

EDITION EDITION BELGIQUE BELGIQUE



VALLS PEUT-IL SAUVER LA FRANCE ? Les analyses de la presse Êtrangère

AlgÊrie AlgÊrie Bouteflika Bouteflika, ça çasuff suffitit Les mÊdias algÊriens dÊnoncent la candidature fantôme du prÊsident sortant




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éric chol

p.34

La farce du 17 avril

à la u ne

Sommaire

C

En couverture : — Abdelaziz Bouteflika. Dessin de Sahar Burhan, Beyrouth — Manuel Valls. Dessin de Faber, Luxembourg

radio classique - edito_Radio classique 26/12/13 16:47 Page1

Retrouvez Eric Chol chaque matin à 7 h 50, dans la chronique

Le président sortant, pourtant dans l’incapacité physique de mener campagne, brigue un quatrième mandat à la présidentielle du 17 avril. Son bilan ne plaide pourtant pas en sa faveur, selon la presse algérienne, qui réclame des changements profonds.

DILEM

’est un cri du cœur, celui d’une poignée de harraga (des migrants clandestins) qui ont choisi l’exil. Sur leur embarcation de fortune, ces jeunes Algériens ont tourné une vidéo avec un téléphone portable, qui circule aujourd’hui sur la Toile. “Ya Bouteflika, garde ton quatrième mandat et bye, bye l’Algérie”, s’exclame l’un d’entre eux. Il n’y a pas si longtemps, d’autres jeunes de pays voisins criaient “Dégage” à leur dictateur. De Moubarak à Ben Ali, certains de ces autocrates ont fini par dégager. Mais, à l’exception de la Tunisie, la démocratie n’a pas poussé sur les branches mortes des “printemps arabes”, et les Algériens s’en méfient. Certains préfèrent partir, d’autres descendent dans la rue en criant “Barakat” (Ça suffit). Ceux-là n’en peuvent plus d’un système autoritaire, où institutions politiques, instances militaires et rouages économiques ont fini par se confondre : à cet égard, l’élection présidentielle du 17 avril est une farce et Abdelaziz Bouteflika fait figure de marionnette entre les mains de ceux qui refusent de partager les rênes du pouvoir. Dans ces conditions, pourquoi aller voter pour un vieillard malade qui ne fait pas campagne ? “Je vote Bouteflika s’il m’explique pourquoi il me promet de faire en cinq ans, assis, ce qu’il n’a pas fait en quinze ans, debout, plus jeune et en meilleure forme”, persifle le journaliste et écrivain Kamel Daoud (lire p. 37). Et de conclure : “Je vote Bouteflika si seulement il ne vote pas à ma place.” Rien n’est moins sûr dans ce simulacre de démocratie, et les 39 millions d’Algériens le savent bien.

Algérie : Bouteflika, ça suffit !

p.14

Ukraine-Lettonie La “diaspora” russe : un facteur de risques Du fait des manœuvres de Vladimir Poutine en Crimée et dans l’est de l’Ukraine, les communautés russes qui résident dans les exrépubliques soviétiques se sentent de plus en plus isolées et menacées.

Turquie Adieu l’Europe Le succès électoral, aux municipales du 30 mars, du parti islamiste au pouvoir montre que les Turcs sont de moins en moins épris des valeurs de progrès et de modernité, selon le quotidien d’Istanbul Hürriyet.

www.courrierinternational.com Rwanda Histoire d’un génocide. Episodes 1 et 2 - Le choix d’Olivia Ukraine La Crimée, et après ? Les analyses de la presse internationale Vu d’Europe Valls convaincra-t-il ses partenaires européens ? Algérie Dossier : les dessous de la présidentielle

La diplomatie par le hip-hop

p.46 360°

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p.10

“Où va le monde”

glez

sur 101.1 FM

Vlahovic

p.28

sur notre site

Valls peut-il sauver la France ? La presse internationale commente le remaniement gouvernemental et évalue les chances du nouveau Premier ministre de sortir l’Hexagone de la crise économique.

Pour lutter contre l’embrigadement des jeunes dans les mouvances islamistes aux quatre coins du globe, le département d’Etat américain a décidé de parier sur la diffusion de “bon rap musulman”.

R. Pudyanto/Demotix/Corbis

éditorial

Courrier international  — no 1223 du 10 au 16 avril 2014


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Courrier international — no 1223 du 10 acril au 2 avril 2014

Sommaire Les journalistes de Courrier international sélectionnent et traduisent plus de 1 500 sources du monde entier : journaux, sites, blogs. Ils alimentent l’hebdomadaire et son site courrierinternational.com. Les titres et les sous-titres accompagnant les articles sont de la rédaction. Voici la liste exhaustive des sources que nous avons utilisées cette semaine : Algérie-Focus (www.algerie-focus.com) Alger, en ligne. The Atlantic Washington, mensuel. Caijing Pékin, bimensuel. The Daily Telegraph Londres, quotidien. Daily Times Lahore, quotidien. Dawn Karachi, quotidien. The Economist Londres, hebdomadaire. Expert Moscou, hebdomadaire. Financial Times Londres, quotidien. Frankfurter Allgemeine Zeitung Francfort, quotidien. Gazeta.ru (www.gazeta.ru) Moscou, en ligne. The Globe and Mail Toronto, quotidien. Hürriyet Istanbul, quotidien. I Kathimerini Athènes, quotidien. Lianhe Zaobao Singapour, quotidien. Maghreb émergent (www.maghrebemergent.com) Alger, en ligne. El Mundo Madrid, quotidien. The National Abou Dhabi, quotidien. The New York Times New York, quotidien. Now. (https://now.mmedia.me/lb/ar) Beyrouth, en ligne. El País Madrid, quotidien. Il Post (www.ilpost.it) Rome, en ligne. Postimees Tallinn, quotidien. Le Quotidien d’Oran Oran, quotidien. As-Safir Beyrouth, quotidien. Slobodna Dalmacija Split, quotidien. Slon (http://slon.ru) Moscou, en ligne. Die Tageszeitung Berlin, quotidien. La Tribune Alger, quotidien. The Wall Street Journal New York, quotidien. El-Watan Alger, quotidien. Die Welt Berlin, quotidien. Xinhua Wang (www. xinhuanet.com) Pékin, en ligne.

← Toutes nos sources Chaque fois que vous rencontrez cette vignette, scannez-la et accédez à un contenu multimédia sur notre site courrierinternational.com (ici la rubrique “Nos sources”).

7 jours dans le monde

6. Hongrie. Orbán tire sa force de la nation 8. Portrait. Aleksandar Vucic 9. Controverse. Pékin doit-il contrôler la presse people ?

D’un continent à l’autre — FRANCE 10. Politique. Valls peut-il sauver la France ? — EUROPE 14. Ukraine. La “diaspora” russe : un facteur de risques 15. Lettonie. Daugavpils, la petite Crimée balte

— AMÉRIQUES 20. Etats-Unis. La santé en plein chambardement 22. Canada. Les séparatistes québécois punis 22. Costa Rica. L’homme qui n’aurait pas dû être président — ASIE 23. Afghanistan. La victoire des urnes sur les balles 24. Taïwan. Le statu quo avec Pékin durera-t-il ?

— MOYEN-ORIENT 26. Syrie. Atef Najib, l’homme qui a provoqué le conflit 28. Turquie. Adieu à l’Europe

— BELGIQUE 30. Immobilier. Le béton flamand à l’assaut des frontières

16. Grèce. Dans l’enfer de l’hôpital “Espoir”

A la une

18. Irlande du Nord. Ces rancœurs qui mijotent

34. Algérie : Bouteflika, ça suffit !

Transversales 40. Economie. De très chères écoutes 42. Sciences. Le catastrophisme, c’est du réchauffé 44. Médias. Les machos n’ont plus de journaux 45. Signaux. Les petites mains de l’industrie

360° 46. Document. La diplomatie par le hip-hop 50. Histoire. Les Russes arrivent 52. Tendances. La crème des cartels 54. Plein écran. Bienvenue chez les Basques

Edité par Courrier international SA, société anonyme avec directoire et conseil de surveillance au capital de 106 400 €. Actionnaire La Société éditrice du Monde. Président du directoire, directeur de la publication : Arnaud Aubron. Directeur de la rédaction, membre du directoire : Eric Chol. Conseil de surveillance : Louis Dreyfus, président. Dépôt légal Avril 2014. Commission paritaire n° 0712c82101. ISSN n°1154-516X Imprimé en France/Printed in France Rédaction 6-8, rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75212 Paris Cedex 13 Accueil 33 (0)1 46 46 16 00 Fax général 33 (0)1 46 46 16 01 Fax rédaction 33 (0)1 46 46 16 02 Site web www.courrierinternational. com Courriel lecteurs@courrierinternational.com Directeur de la rédaction Eric Chol Rédacteurs en chef Jean-Hébert Armengaud (16 57), Claire Carrard (édition, 16 58), Odile Conseil (déléguée 16 27), Rédacteurs en chef adjoints Catherine André (16 78), Raymond Clarinard, Isabelle Lauze (hors-séries, 16 54) Assistante Dalila Bounekta (16 16) Rédactrice en chef technique Nathalie Pingaud (16 25) Direction artistique Sophie-Anne Delhomme (16 31) Directeur de la communication et du développement Alexandre Scher (16 15) Conception graphique Javier Errea Comunicación Europe Catherine André (coordination générale, 16 78), Danièle Renon (chef de service adjointe Europe, Allemagne, Autriche, Suisse alémanique, 1622), Gerry Feehily (Royaume-Uni, Irlande, 16 95), Lucie Geffroy (Italie, 1686), Nathalie Kantt (Espagne, Argentine, 16 68), Hugo dos Santos (Portugal, 1634) Iwona Ostapkowicz (Pologne, 16 74), Caroline Marcelin (chef de rubrique, France, 17 30), Iulia Badea-Guéritée (Roumanie, Moldavie, 19 76), Wineke de Boer (Pays-Bas), Solveig Gram Jensen (Danemark, Norvège), Alexia Kefalas (Grèce, Chypre), Mehmet Koksal (Belgique), Kristina Rönnqvist (Suède), Agnès Jarfas (Hongrie), Mandi Gueguen (Albanie, Kosovo), Miro Miceski (Macédoine), Kika Curovic (Serbie, Monténégro, Croatie, Bosnie-Herzégovine), Marielle Vitureau (Lituanie), Katerina Kesa (Estonie) Russie, est de l’Europe Laurence Habay (chef de service, 16 36), Alda Engoian (Caucase, Asie centrale), Larissa Kotelevets (Ukraine) Amériques Bérangère Cagnat (chef de service, Amérique du Nord, 16 14), Gabriel Hassan (Etats-Unis, 16 32), Anne Proenza (chef de rubrique, Amérique latine, 16 76), Paul Jurgens (Brésil) Asie Agnès Gaudu (chef de service, Chine, Singapour, Taïwan, 16 39), Christine Chaumeau (Asie du Sud-Est, 16 24), Ingrid Therwath (Asie du Sud, 16 51), Ysana Takino (Japon, 16 38), Kazuhiko Yatabe (Japon), Zhang Zhulin (Chine, 17 47), Elisabeth D. Inandiak (Indonésie), Jeong Eun-jin (Corées) Moyen-Orient Marc Saghié (chef de service, 16 69), Ghazal Golshiri (Iran), Pascal Fenaux (Israël), Philippe Mischkowsky (pays du Golfe), Pierre Vanrie (Turquie) Afrique Ousmane Ndiaye (16 29), Hoda Saliby (chef de rubrique Maghreb, 16 35), Chawki Amari (Algérie) Transversales Pascale Boyen (chef des informations, Economie, 16 47), Catherine Guichard (Economie, 16 04), Anh Hoà Truong (chef de rubrique Sciences et Innovation, 16 40), Gerry Feehily (Médias, 16 95), Virginie Lepetit (Signaux) Magazine 360° Marie Béloeil (chef des informations, 17 32), Virginie Lepetit (chef de rubrique Tendances, 16 12), Claire Maupas (chef de rubrique Insolites 16 60), Raymond Clarinard (Histoire), Catherine Guichard Ils et elles ont dit Iwona Ostapkowicz (chef de rubrique, 16 74) Site Internet Hamdam Mostafavi (chef des informations, responsable du web, 17 33), Carolin Lohrenz (chef d’édition, 19 77), Carole Lyon (rédactrice multimédia, 17 36), Paul Grisot (rédacteur multimédia, 17 48), Pierrick Van-Thé (webmestre, 16 82), Marie-Laëtitia Houradou (responsable marketing web, 1687), Patricia Fernández Perez (marketing) Agence Courrier Sabine Grandadam (chef de service, 16 97) Traduction Raymond Clarinard (rédacteur en chef adjoint), Isabelle Boudon (anglais, allemand), Françoise Escande-Boggino (japonais, anglais), Caroline Lee (anglais, allemand, coréen), Françoise Lemoine-Minaudier (chinois), Julie Marcot (anglais, espagnol, portugais), Marie-Françoise Monthiers (japonais), Mikage Nagahama (japonais), Ngoc-Dung Phan (anglais, italien, vietnamien), Olivier Ragasol (anglais, espagnol), Danièle Renon (allemand), Hélène Rousselot (russe), Mélanie Liffschitz (anglais, espagnol), Leslie Talaga (anglais, espagnol) Révision JeanLuc Majouret (chef de service, 16 42), Marianne Bonneau, Philippe Czerepak, Fabienne Gérard, Françoise Picon, Philippe Planche, Emmanuel Tronquart (site Internet) Photographies, illustrations Pascal Philippe (chef de service, 16 41), Lidwine Kervella (16 10), Stéphanie Saindon (16 53) Maquette Bernadette Dremière (chef de service, 16 67), Catherine Doutey, Nathalie Le Dréau, Gilles de Obaldia, Josiane Petricca, Denis Scudeller, Jonnathan Renaud-Badet, Alexandre Errichiello, Céline Merrien (colorisation) Cartographie Thierry Gauthé (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66) Calligraphie Hélène Ho (Chine), Abdollah Kiaie (Inde), Kyoko Mori (Japon) Informatique Denis Scudeller (16 84) Directeur de la production Olivier Mollé Fabrication Nathalie Communeau (directrice adjointe), Sarah Tréhin (responsable de fabrication) Impression, brochage Maury, 45330 Malesherbes Ont participé à ce numéro : Jean-Baptiste Bor, Rollo Gleeson, Marion Gronier, Mélanie Guéret, Alexandros Kottis, Laurent Laget, Sophie Laurent-Lefevre, Carole Lembezat, François Mazet, Valentine Morizot, Corentin Pennarguear, Polina Petrouchina, Judith Sinnige, Leslie Talaga, Isabelle Taudière, Anne Thiaville, Sébastien Walkowiak, Zaplangues Secrétaire général Paul Chaine (17 46) Assistantes Frédérique Froissart (16 52), Diana Prak (partenariats, 16 99), Sophie Jan Gestion BénédicteMenaultLenne(responsable,1613) Comptabilité 01 48 88 45 02 Responsable des droits Dalila Bounekta (16 16) Ventes au numéro Responsable publications Brigitte Billiard Direction des ventes au numéro Hervé Bonnaud Chef de produit Jérôme Pons (0 805 05 01 47, fax : 01 57 28 21 40) Diffusion internationale Franck-Olivier Torro (01 57 28 32 22) Promotion Christiane Montillet Marketing Sophie Gerbaud (directrice, 16 18), Véronique Lallemand (16 91), Véronique Saudemont (17 39), Kevin Jolivet (16 89)

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7 jours dans le monde. 6.

Courrier international — no 1223 du 10 au 16 avril 2014 ↓ Hongrie. Dessin de Horsch paru dans Süddeutsche Zeitung, Munich.

ROMAIN CARRE/NURPHOTO/AFP

HONGRIE

Orbán tire sa force de la nation

Lors des élections législatives du 6 avril, les Hongrois ont clairement réaffirmé leur volonté d’être dirigés par un gouvernement populiste. —Die Welt (extraits) Berlin

I

Le monde est prévenu. Il y a quatre ans,

on pouvait encore croire que cet exploit ne se reproduirait pas. On pouvait supposer qu’Orbán n’avait pas gagné par lui-même mais grâce aux échecs du gouvernement socialiste précédent : dégradation économique, corruption, arrogance du pouvoir et refus de tirer un trait sur le passé communiste du Parti socialiste (MSZP). Le monde entier est désormais prévenu : les Hongrois veulent vraiment un gouvernement Fidesz. Le parti est de nouveau clairement en tête. L’opposition n’a même pas réussi à obtenir un score honorable. Avec 44,6 % des suffrages exprimés, la Fidesz a beau être huit points en dessous de son score précédent, elle dépasse l’alliance des libéraux et sociaux-démocrates de 20 %. Le message des urnes est sans ambiguïté : la majorité des Hongrois veut jouer la carte nationale. Ils veulent un chef de gouvernement qui ne dissimule pas ses penchants autocratiques et qui ne ménage pas, voire ignore l’opposition. La majorité des Hongrois veut un gouvernement qui accepte volontiers l’Union européenne dans un rôle de pompe à subventions, mais la considère par ailleurs comme un monstre bureaucratique, arrogant et plutôt hostile au peuple hongrois. La Hongrie n’hésite pas à faire cavalier seul. Et tant que le gouvernement ne viole pas clairement les règles et les valeurs européennes, l’UE, tout comme nous, devra l’accepter. D’autant qu’Orbán fait rapidement marche arrière dès qu’il va un peu trop loin.

UKRAINE — Le 6 avril, des “sépara-

Tout Etat membre de l’UE a le droit de se forger sa propre culture politique. “Nous faisons en sorte que les autres ne nous spolient pas”, déclare Orbán, qui s’en prend aux “monopoles, cartels et bureaucrates impériaux”. Il ne faut peut-être pas prendre à la lettre ces slogans de campagne, mais il ne fait aucun doute qu’Orbán met du baume à l’âme meurtrie de nombreux Hongrois qui considèrent le marché, l’UE et la liberté comme un affront, un fardeau insupportable. Il entend les soutenir en inscrivant fermement le pays dans la vieille tradition impériale et en plaçant l’Etat sous la tutelle du christianisme – comme l’atteste la Constitution. Orbán tire sa force avant tout de la nation. Ce n’est donc pas un hasard s’il s’est ostensiblement gardé de dénoncer l’annexion de la Crimée par la Russie, ce qui est d’ailleurs notable car il est tout sauf un ami des Russes. C’est lui qui, en 1989, dans un discours légendaire, a été le premier Européen de l’Est à avoir le courage de demander le retrait des troupes soviétiques. La Hongrie va rester dans l’UE et se tourner vers l’Est. Si elle a gagné, la Fidesz a toutefois perdu 8 % de ses électeurs. Ce qui s’explique probablement par le fait qu’Orban est nettement meilleur en paroles qu’en actes. La situation économique s’est certes améliorée, mais le pays est loin d’être un pays d’abondance. La Hongrie n’est pas sortie de la pauvreté. Pour que cela change, la Fidesz devrait profiter de sa majorité confortable pour revoir son orientation protectionniste et favoriser la croissance, autant dire mener une politique qui serait impopulaire. Si Orbán a de nouveau triomphé, c’est également la faute de l’opposition. En quatre ans, le Parti socialiste n’a pas réussi à tirer les

leçons du sombre héritage de ses années de gouvernement. Il ne propose aucun objectif. Le pire est toutefois le succès du parti d’extrême droite Jobbik, qui, avec 21 % des voix, dépasse nettement son score de 2010. Même s’il a renoncé à des accents trop radicaux, s’efforçant de dissimuler son antisémitisme et contenant sa haine des Roms pendant la campagne, il ne fait aucun doute qu’il demeure un parti pétri de ressentiments et de nationalisme exacerbé. Viktor Orbán justifiait son orientation nationaliste par la volonté de couper l’herbe sous le pied au Jobbik. Le bilan est sans appel : il ne l’a pas affaibli mais renforcé. Le nationalisme de la droite favorise l’extrême droite. Dans les zones rurales, nombre d’électeurs ne se sont pas tournés vers la Fidesz, mais vers le Jobbik. Les élections législatives hongroises laissent planer de sombres nuages sur les prochaines élections législatives européennes. —Thomas Schmid Publié le 8 avril

SOURCE DIE WELT

Berlin, Allemagne Quotidien, 209 000 ex. http://www.welt.de/ “Le Monde”, porte-drapeau des éditions Springer, est une sorte de Figaro à l’allemande. Très complet dans le domaine économique, il se revendique conservateur. Il est quotidiennement distribué dans plus de 130 pays.

tistes” prorusses se sont emparés de bâtiments officiels et d’armes dans trois villes de l’est du pays, Kharkiv, Donetsk et Louhansk. Le 7 avril, ceux de Donetsk proclamaient l’avènement d’une “république autonome” locale et la tenue d’un référendum sur un rattachement à la Russie le 11 mai prochain. Le jour même, les autorités ukrainiennes déclenchaient une “opération antiterroriste” pour reprendre le contrôle de la situation. “La république de Donetsk n’aura vécu qu’un jour”, ironise le quotidien Oukraïnska Pravda. A Kharkiv, les autorités ont démantelé les barricades et arrêté 70 personnes. Mais rien ne prouve que cela garantisse un retour au calme rapide dans la région.

L’argent roi en politique ÉTATS-UNIS — “Pendant des décennies, les législateurs ont tenté de limiter les effets délétères de l’argent en politique. A présent, la Cour suprême est en train d’abattre ces garde-fous un par un”, dénonce le quotidien USA Today. Le 2 avril, avec l’arrêt McCutcheon vs FEC, la plus haute juridiction américaine a déplafonné les contributions des particuliers aux campagnes politiques : désormais un riche donateur peut soutenir autant de candidats qu’il le souhaite. En 2010 déjà, l’arrêt Citizens United avait autorisé des entreprises et des syndicats à dépenser sans limite pour appuyer un candidat.

WALENTA/POLOGNE

l y a quatre ans, [le Premier ministre] Viktor Orbán et la Fidesz [parti conservateur] avaient obtenu une victoire triomphale lors des élections législatives : pour la première fois depuis la fin du régime communiste, un gouvernement disposait de la majorité des deux tiers. Orbán – qui avait d’abord été un libéral, au sens politique, économique et social du terme – avait alors décidé de miser sur le grand consensus national, la grande saga nationale, la tradition millénaire de l’Empire hongrois et un catholicisme traditionnel renforcé, dans ce pays qui ne s’est jamais remis de la perte des deux tiers de son territoire à la suite du traité du Trianon, en 1920. Orbán avait indiqué clairement qu’il était décidé à installer le nouveau régime Fidesz dans la durée.

Soulèvement à l’Est


7 JOURS.

Courrier international — no 1223 du 10 au 16 avril 2014

7

ILS PARLENT DE NOUS

LA PHOTO DE LA SEMAINE

OLIVIA RUTAZIBWA, maître de conférences à l’université de Portsmouth, journaliste spécialiste de l’Afrique au magazine flamand MO*

L’adieu d’Anja Niedringhaus

Un manque d’humilité

GRIET HENDRICKX

ANJA NIEDRINGHAUS/AP-SIPA

Que pensez-vous de la réaction de Paris après les déclarations du président rwandais sur l’implication directe de la France dans le génocide de 1994 ?

Un marchand de tapis avec un portrait du président Hamid Karzai, le 30 mars. Il s’agit de l’un des derniers clichés de la photographe allemande Anja Niedringhaus, de l’agence AP, tuée par un tireur en uniforme de policier, le 4 avril à l’âge de 48 ans, dans l’est de l’Afghanistan. Pendant plus de vingt ans, elle a couvert les zones de guerre, de la Bosnie à l’Afghanistan. La presse internationale a salué son œuvre. “Elle faisait son métier avec force et passion. Elle avait un don étonnant pour la lumière et la composition”, écrivait notamment le journal américain The Atlantic.

3 062

jours. C’est le record affiché le 10 avril par Angela Merkel à la tête du gouvernement allemand. Elle détrône ainsi Helmut Schmidt (SPD), le chancelier social-démocrate emblématique des années 1970, écrit la Rheinische Post. En revanche, elle est encore loin de supplanter Helmut Kohl (CDU), qui a gouverné plus de 5 800 jours.

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iat avec

Sécessionnistes en colère ITALIE—Un groupuscule de sépa-

ratistes qui préparaient l’invasion de la place Saint-Marc à Venise pour proclamer l’indépendance de la Vénétie a été démantelé le 2 avril. Bien que bouclée avant ce coup de filet, la une de Panorama arrive à point nommé. Profondes et anciennes, les poussées sécessionnistes en Vénétie et en Lombardie reviennent en force. Le 21 mars, 2 millions de personnes ont participé à un référendum en ligne et voté à 90 % en faveur de l’indépendance de la Vénétie.

24/09/13 17:08

La France (qui a annulé la participation de la ministre de la Justice, Christiane Taubira, aux cérémonies de commémoration, le 7 avril à Kigali) a perdu une occasion de faire preuve d’humilité. Il n’y a pas beaucoup de doutes sur son implication dans les massacres de 1994. Elle aurait pu, au lieu de se vexer, contester les déclarations de Kagame à un autre moment. La Belgique, également pointée du doigt, n’a pas annulé sa participation à la commémoration et a pour sa part présenté ses excuses au Rwanda il y a dix ans. Contrairement à la France, elle a fait preuve de pragmatisme en politique internationale.

Cette crise diplomatique relèvet-elle d’une stratégie de Paul Kagame, de plus en plus isolé par la communauté internationale ?

Ce n’est pas la première fois que le président rwandais accuse la France d’avoir participé aux massacres. Il n’est donc pas surprenant que, dans le cadre de la commémoration, il réitère ses propos. L’idée de l’isolement de Kagame appartient à une lecture occidentale ou eurocentriste du monde. En Afrique, il est avant tout considéré comme un exemple pour ce qu’il a réalisé au Rwanda.

Une réconciliation entre la France et le Rwanda sera-t-elle un jour possible ? Si l’on veut réussir à établir des relations saines entre les deux pays, il faut que la France s’inscrive pleinement dans l’avenir, tout en adoptant une lecture plus humble de l’Histoire. Les relations du passé, fondées sur un rayonnement culturel, politique, sécuritaire et des échanges économiques non équitables sont de moins en moins acceptées. Cet incident nous rappelle que la France ferait bien de se réinventer un rôle en Afrique, si elle veut y maintenir sa présence.


8.

7 JOURS

Courrier international — no 1223 du 10 au 16 avril 2014

Aleksandar Vucic Il retourne sa veste pour l’Europe ILS FONT L’ACTUALITÉ

Ancien militant de la Grande Serbie et proche de Milosevic, le nouveau Premier ministre serbe a rangé son nationalisme exacerbé. Aujourd’hui, il veut faire entrer son pays dans l’Union européenne.

—Slobodna Dalmacija (extraits) Split

Q

uand il était jeune, Aleksandar Vucic, aujourd’hui âgé de 44 ans, faisait partie des “lurons”, les supporters du club de foot Crvena Zvezda. Il se bagarrait contre les “fossoyeurs”, les ultras du Partizan, un club rival de Belgrade, ou encore contre les Blue Bad Boys, les fans du Dinamo Zagreb. Le nationalisme étant pour lui une manière de poursuivre la guerre entre supporters, il a donc suivi Zeljko Raznatovic Arkan (alors président du fan-club de Crvena Zvezda et chef des paramilitaires serbes) dans l’aventure de la “libération” des contrées serbes en Croatie et en Bosnie-Herzégovine lors de la guerre en ex-Yougoslavie. Entre 1992 et 1993, il est journaliste à la télé serbe Kanal S, à Pale, siège du gouvernement des Serbes de Bosnie. A l’époque, il prend la carte du Parti radical serbe (SRS) [nationaliste, qui prônait la création d’une Grande Serbie], dirigé par Vojislav Seselj [actuellement jugé au Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie pour crimes de guerre]. Sa carrière décolle : à 23 ans il est élu député (du Parlement serbe). Un an plus tard, il devient secrétaire général de SRS. En 1998, Vucic occupe le poste du ministre de l’Information dans le gouvernement d’union nationale de Slobodan Milosevic. Son passage est marqué par l’application d’une loi, très restrictive, sur l’information publique, par les amendes draconiennes infligées aux médias, ainsi que par la fermeture de plusieurs journaux indépendants. En 2008, après la scission au sein de SRS, Vucic fonde, avec Tomislav Nikolic, l’actuel président de la République, le Parti serbe du progrès (SNS) [parti conservateur proeuropéen], qu’il dirige en 2012. La même année, il occupe les fonctions de vice-Premier ministre chargé de la Défense.

↙ Aleksandar Vucic. Dessin de Graff, Oslo, pour Courrier international.

En 2013, il entre au gouvernement de coalition en tant que vice-Premier ministre chargé de la Défense, de la Sécurité et de la Lutte contre la corruption et le crime organisé. L’arrestation de Miroslav Miskovic, qui compte parmi les hommes les plus riches du pays, est une preuve qu’il ne prend pas la lutte contre la corruption à la légère. Il poursuit également la traque du narcotrafiquant Darko Saric [arrêté le 18 mars après cinq ans de cavale] et de son fils, et enquête sur le meurtre du journaliste Slavko Curuvija, ce qui lui vaut la sympathie de la population. Aux défavorisés, il promet de combattre d’une main de fer l’injustice sociale générée par les privatisations frauduleuses ; aux intellectuels, d’en finir avec les mythes du Kosovo [berceau de la nation serbe] qui ont engagé le pays dans tant de guerres inutiles et qui l’ont plongé dans l’isolement. De la même manière qu’il avait enfourché le cheval du nationalisme dans sa jeunesse, Vucic opte pour le réformisme. Et ce ne sont pas l’énergie et la détermination qui lui manquent. Ses efforts ont été couronnés aux dernières législatives de 2014, où son parti a obtenu presque 50 % des voix, un record qui dépasse même le meilleur score jamais obtenu par Milosevic. Aujourd’hui, il dispose d’une majorité confortable pour amender la Constitution, pour pouvoir renoncer à une partie du territoire serbe, à savoir le Kosovo, et ainsi faciliter l’adhésion à l’Union européenne. Tout comme le Premier ministre sortant, Ivica Dacic, Vucic est un ancien élève de Milosevic, mais il a compris que le projet de Grande Serbie était irréalisable et que son heure avait sonné. Les nationalistes qui ne parviennent pas à faire le deuil du passé reprochent à Vucic d’être l’homme des Américains, caché derrière un masque proeuropéen. Peu importe, sa détermination à renoncer à l’irrationnel au profit du rationalisme économique lui a assuré le soutien de la communauté internationale. Quant à Vucic lui-même, il mise sur les investissements étrangers. Avec 800 000 chômeurs, il a du pain sur la planche. La crise en Serbie est telle qu’on ne peut que regarder devant soi. —Darko Plevnik Publié le 18 mars

T U O S T R R U E L PA AI L

ir m l a V c i Er rEdi à 19h20 lE VE n d

LA VOIX EST LIBRE

en partenariat avec IUDQFHLQWHUIU


Courrier international – n° 1223 du 10 au 16 avril 2014 

7 JOURS.

9

↓ Dessin de Martirena, Cuba.

Controverse

Pékin doit-il contrôler la presse people ?

Après la révélation par un tabloïd de la liaison extraconjugale d’un acteur renommé, internautes et médias chinois s’offusquent du rôle joué par les paparazzis.

POUR

Un cancer pour la société chinoise —Xinhua Wang Pékin

L

a plupart du temps, quand les paparazzis font éclater un scandale ou livrent un scoop, nous nous jetons dessus pour nous amuser. Nous considérons toujours que ces gens, dont la vie est exposée au grand jour, ne sont que des stars ou des personnalités publiques. Entrer dans leur intimité en lisant le journal après le repas est un passe-temps comme un autre, qui, de toute façon, n’a pas d’influence sur notre propre vie de simple quidam. Mais est-ce vraiment le cas ? Pas du tout ! Bien souvent, la révélation de scandales par des paparazzis touche des personnes qui n’ont rien à voir avec l’affaire. Il est même arrivé que des passants innocents soient victimes d’accidents de la route provoqués par des stars cherchant à échapper à des paparazzis. De plus, dès lors que notre objectif dans la vie est de connaître une certaine ascension sociale, il peut nous être donné un jour de quitter le statut de simple citoyen. Malgré tout, nous risquerons encore – en tant que simple citoyen – de traverser des passes difficiles, des moments de doute sur le plan de nos valeurs morales, des hauts et des bas dans notre mariage, des brouilles sentimentales ou des revers de fortune. Or les paparazzis aiment à se jeter, tels des vampires, sur ces failles qu’ils recherchent et sur lesquelles ils se

bâtissent une fortune peu glorieuse. Pour les paparazzis, n’importe qui (à l’exception d’eux-mêmes) est un “gibier” potentiel. Il convient surtout de mettre en garde contre la nouvelle version “à la chinoise” du “paparazzisme”, qui a fait son apparition dans une Chine en plein bouleversement. Il ne s’agit plus seulement, comme la plupart des gens le pensent, de la collecte d’informations pour les tabloïds ou de la révélation d’affaires embarrassantes pour des célébrités. Certains paparazzis sont désormais soupçonnés d’être quasiment devenus des maîtres chanteurs. Il ne faut plus avoir la bienveillance de considérer ces paparazzis et les médias qui les publient comme des porte-parole de l’opinion publique. Ils n’ont pas le droit

Contexte ●●● La confession du célèbre acteur Wen Zhang sur sa liaison extraconjugale a été lue 180 millions de fois par les internautes chinois. Elle a provoqué en seulement quatre jours près de 4 millions de réactions. L’affaire avait été révélée par le magazine people Nandu Yule Zhoukan. Le vendredi 28 mars, le journal annonçait la publication, dans son édition du lundi, d’informations sensibles sur l’acteur, dont la femme,

également actrice populaire, vient d’accoucher de leur deuxième enfant. “A lundi !” est immédiatement devenu la plaisanterie préférée des internautes. Lundi à minuit, M. Wen reconnaissait cette liaison et présentait ses excuses sur le site de microblogging Weibo. Cette affaire a déclenché une vive polémique sur le rôle des médias. Le site du magazine people est régulièrement paralysé par d’innombrables attaques.

d’exercer cette fonction. Ce sont eux qui, au contraire, devraient se soumettre à la surveillance de l’opinion publique. Nous ne pouvons pas laisser cette culture du “paparazzisme” se répandre de manière malsaine jusqu’à devenir un cancer pour notre société et un cauchemar pour tout individu. Les services concernés de la sécurité publique, du monde des affaires et de l’industrie, le secteur de la presse et de l’édition doivent agir dans ce domaine ; ils ne peuvent plus garder le silence.

Publié le 3 avril

contre

La censure entraîne le sensationnalisme —Caijing (extraits) Pékin

L

’incartade de Wen Zhang est l’affaire people par excellence. Des médias de la presse de divertissement comme le magazine Nandu Yule Zhoukan ont fait leurs choux gras des frasques sentimentales de cette star du cinéma et de la télévision – une affaire qui, normalement, ne regarde que lui. Bien sûr, le public a le droit de se détendre, le show-biz a pris une place très importante dans notre société moderne, et

il ne faut pas regarder de haut tous les lecteurs avides de tabloïds, qui sont un pilier important de l’industrie du divertissement. Les personnalités du monde du spectacle, comme les vedettes de cinéma, sont à la fois les producteurs d’un produit de loisir et eux-mêmes des produits fabriqués par le public. C’est l’intérêt que celui-ci porte à leur travail et à leur vie qui crée le charisme de ces vedettes. Dans un monde où tout se paie, pourquoi le fait d’être une célébrité ne se paierait-il pas ? Dans une société digne de ce nom, il existe différentes catégories hiérarchisées de médias : d’un côté, la presse people ; de l’autre, les journaux qui publient des informations plus sérieuses. Le problème est qu’aujourd’hui, en Chine, la séparation entre ces deux types de médias est floue, ce qui entraîne inévitablement une confusion entre ce qui relève de l’information et ce qui relève du spectacle. Ces derniers jours, des articles sont parus critiquant le comportement abusif des paparazzis dans l’affaire Wen Zhang. Cette condamnation, de la part de journaux dits “sérieux”, est justifiée. Mais si l’on regarde en détail les pages d’accueil de leurs sites, que voit-on ? Des rubriques people qui passent en revue les moindres détails de l’affaire Wen Zhang ! Le contrôle excessif qui s’exerce sur les médias explique cette situation. Quand il s’agit de relater des affaires réellement graves, la presse ne dispose que d’une marge de manœuvre très étroite. Elle est donc tacitement encouragée à faire du sensationnel. Dans des domaines tels que l’actualité politique, l’économie et même la culture, les reportages sérieux trouvent rarement place à cause de toutes les règles et de tous les tabous. Les journalistes sont dans l’impossibilité de déployer leurs talents et sont obligés de se rogner eux-mêmes les ailes. Cela a donné tout naturellement naissance à un environnement médiatique qui sombre dans le “journalisme jaune” (le sensationnalisme). Dans de telles circonstances, ce qu’il faut craindre avant tout est non pas de voir sans cesse mis en avant les scandales sexuels impliquant telle ou telle star, mais de voir les informations sérieuses traitées de la même manière, car tout peut être objet de divertissement ou de consommation ! Ce n’est qu’en autorisant davantage de reportages sérieux que l’on pourra rééquilibrer ce phénomène de peopolisation à outrance. —Wang Tianding* Publié le 3 avril * Directeur de l’école de journalisme et de communication de l’université des langues étrangères de Xi’an.


10. 

d’un continent à l’aut r e. fra nce

Courrier international — no 1223 du 10 au 16 avril 2014 ↓ Dessin de Mix & Remix paru dans Le Matin Dimanche, Lausanne.

Europe����������� Amériques�������� Asie������������� Moyen-Orient�����

14 20 23 26

Un nouveau souffle social-démocrate Manuel Valls rejoint cette jeune génération de dirigeants européens au pouvoir, chargés de redorer le blason d’un socialisme usé. —Financial Times Londres

L Politique. Valls peutil sauver la France ? La presse internationale s’interroge sur la personnalité et la marge de manœuvre focus politique du nouveau Premier ministre.

es fantômes de Tony Blair et de Gerhard Schröder, anciens chefs de gouvernement britannique et allemand, peuvent dormir tranquilles dans le W alhalla de la social-­démocratie : la relève est assurée. Avec la nomination de Manuel Valls, 51 ans, au poste de Premier ministre du gouvernement français, la gauche européenne mise à nouveau sur une jeune génération de responsables dynamiques, rebelles à des modes de pensée sclérosés et plus soutenus par l’opinion publique que par leurs camarades de parti. Tour récemment, Matteo Renzi, ancien maire de Florence, est de­­ venu président du Conseil italien. A 39 ans, son visage poupin ne l’a pas empêché de provoquer la chute de son prédécesseur et camarade de parti, Enrico Letta. Aujourd’hui Premier ministre, Renzi s’est engagé à lutter contre les intérêts particuliers qui bloquent tout changement politique et économique en Italie depuis vingt ans. Dans le nord de l’Europe, le nouveau visage de la socialdémocratie est celui de Helle Thorning-Schmidt, 47 ans. Premier ministre du Danemark depuis 2011, elle a réduit les allocations sociales, resserré le secteur public, maintenu une politique de rigueur budgétaire et encouragé le développement du secteur privé. Tout cela au nom du renforcement du modèle danois de capitalisme social et avec une férocité qui a irrémédiablement changé la gauche scandinave. Son exemple montre néanmoins qu’il est certains tabous qu’on ne brise pas impunément. Les sociaux-démocrates danois n’ont cessé de reculer dans les sondages et s’attendent à de piètres résultats aux élections européennes de mai prochain. Sauf que ne pas briser certains tabous peut également coûter cher. Manuel Valls ne serait pas Premier ministre aujourd’hui si le Parti socialiste n’avait pas essuyé un

cuisant revers aux élections municipales [du 30 mars]. Ces résultats – les plus mauvais du parti depuis 1983 – sont largement dus au mécontentement des Français face à l’incapacité du président et du gouvernement à résoudre les problèmes, ou ne serait-ce même qu’à avoir l’air de s’en occuper, alors que ceux-ci se multiplient : le chômage, les impôts élevés, le poids de la dette et la faiblesse de la croissance. Manuel Valls et Matteo Renzi n’occuperont pas longtemps le devant de la scène s’ils se montrent aussi incapables que Jean-Marc Ayrault ou Enrico Letta de relancer l’économie. A cet égard, leur ascension ne rappelle qu’en partie seulement la glorieuse époque de Tony Blair et de Gerhard Schröder, dans les années 1990 et début 2000.

Traumatisme . Ces quatre

hommes ont en commun de ne pas craindre de se faire des ennemis au sein même de leur parti. Tous embrasseraient également le credo du “blairisme” défini en 1997, pour lequel “ce qui compte, c’est ce qui marche”, plutôt que l’orthodoxie. Ces points communs ne devraient toutefois pas faire oublier que les défis sociaux, économiques et électoraux auxquels sont confrontés les nouveaux chefs du centre gauche européen sont encore plus difficiles à relever que ceux auxquels se sont frottés leurs aînés il y a une quinzaine d’années. Frappé par la crise ­financière et la récession économique entre 2008 et 2012, le capitalisme européen affronte son plus grand traumatisme depuis la Grande Dépression. Cet événement n’a toutefois guère profité à la gauche européenne. Les électeurs européens ont une aussi mauvaise opinion de la gauche que de la droite en matière de politique de sortie de crise. Avec davantage de recul, on cons­tate que les problèmes de la gauche sont liés au fait qu’elle ne peut plus s’appuyer sur la mobilisation d’une classe ouvrière


FRANCE .

Courrier international — no 1223 du 10 au 16 avril 2014 ↓ Un pinot noir à notre avenir ! La France voit la vie en noir. Sur le sac : Austérité. Sur le marteau : Conservateurs

pléthorique et sur les syndicats pour remporter des élections. A en juger par les résultats des élections allemandes de 2009 et 2013 – où les sociaux-démocrates ont atteint un niveau historiquement bas avec seulement 23 % et 25,7 % des voix –, les victoires comme celle de Gerhard Schröder semblent définitivement appartenir au passé. Dans des pays où la conscience de classe s’efface alors que s’accroissent les difficultés économiques, la gauche est considérée comme une force politique qui promet de protéger l’Etat providence et qui n’y parvient pas. Les partis de gauche sont ceux qui ne savent pas gérer l’immigration et qui n’ont pas la moindre idée de la façon de contrôler les déficits ou de rembourser la dette publique. Si Manuel Valls et Matteo Renzi parviennent à changer cette impression, ils auront mérité leur place dans le Walhalla. —Tony Barber Publié le 2 avril

Un air de cohabitation Les ambitions du nouveau Premier ministre risquent de se heurter à celles du président. —El Mundo, Madrid

C

’est en couverture de Paris Match qu’a eu lieu la véritable investiture de Manuel Valls au poste de Premier ministre. On l’y voit aux côtés de sa femme, Anne Gravoin, et cette mise en ­scène n’est pas sans rappeler la grande époque du couple SarkozyBruni. Tout comme Carla Bruni, Anne Gravoin est une artiste. Et une bobo. Et elle ne veut pas vivre à Matignon. Elle aspire même peutêtre devenir la première dame de France. Que Valls aspire à devenir président des Français ne fait aucun doute pour Match, qui titre Portrait d’un ambitieux. François Hollande se retrouve ainsi otage de sa propre solution politique puisque le succès de Manuel Valls remettrait en cause les ambitions du chef de l’Etat en même temps que celles de Nicolas Sarkozy. Il ne reste en effet plus beaucoup de place à Sarko. Le succès de

11

Dessin de Mohr paru dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung, Francfort.

Le profil sarkozyste de Valls donne plus d’intérêt à la copie qu’à l’original Jean-François Copé aux élections municipales a relativisé la crise de leadership de l’UMP, tandis que le profil sarkozyste de Valls donne plus d’intérêt à la copie qu’à l’original, surtout si son discours ferme en matière de sécurité et d’immigration évite au Parti socialiste la déroute des municipales aux européennes de mai.

Iconoclaste. Valls est le traite-

ment d’urgence dont Hollande avait besoin. La France a préféré changer d’équipe que d’entraîneur mais cette métaphore footballistique ne va pas plus loin étant donné la formation précaire de ce gouvernement. A commencer par Valls, qui fait figure d’infiltré. Enfin presque. Parce que si Valls l’iconoclaste ne fait guère l’unanimité au sein de son parti, il reste apprécié de l’électorat de gauche au-delà de sa réputation dans les rangs de la droite. Hollande tolère l’opportunisme de Valls, il l’a choisi pour sa popularité dans les sondages. Mais il ne l’a pas autorisé à choisir son exécutif. Il a fait valoir ses prérogatives présidentielles et institutionnelles, comme l’indique le nombre démesuré de fidèles du chef de l’Etat dans le nouveau gouvernement. C’est le cas de Ségolène Royal et d’Arnaud Montebourg, dont la désignation au ministère de l’Economie est un clin d’œil à la gauche de la gauche, afin de faire barrage aux éventuelles recettes libérales que souhaiterait appliquer Valls. C’est une partie de poker menteur qui va désormais se jouer entre le chef de l’Etat et le chef du gouvernement. Certes on ne peut pas vraiment parler de cohabitation, mais les ambitions respectives des protagonistes prédisposent à une guerre d’usure qui risque d’être préjudiciable à leur santé. De quelle marge de manœuvre va vraiment disposer Valls ? Et jusqu’à quel point Hollande peut-il le griller politiquement ? Lequel des deux profiterait d’une éventuelle embellie électorale et économique ? La une people de Paris Match est bel et bien une menace pour le chef de l’Etat. Et ses trois dernières années à l’Elysée seront décisives. —Rubén Amón Publié le 2 avril

Les mauvais élèves européens La France souhaite obtenir un nouveau délai à Bruxelles pour l’assainissement de ses finances publiques. Berlin devrait rappeler que les règles du pacte de stabilité s’appliquent à tous. —Frankfurter Allgemeine Zeitung Francfort

H

ier, c’était la crise de l’euro. Aujourd’hui, les cours de la Bourse remontent, Bruxelles a oublié la panique pour retomber dans sa morne routine. La façon dont la Banque centrale européenne a géré la crise a rassuré les marchés et conforté tous les responsables politiques. Ce calme est toutefois trompeur. La zone euro ne sortira de la crise que si le chômage massif qui écrase l’Europe du Sud est éradiqué. La BCE a juste permis à l’Irlande, au Portugal, à l’Espagne et en partie à la Grèce de gagner du temps pour mener à bien des réformes nécessaires. Des progrès importants ont beau avoir été accomplis, la croissance économique européenne avance néanmoins toujours à une allure d’escargot.

Seuls les grands pays pourront lui donner une accélération. Mais la France et l’Italie se contentent de gérer le statu quo, alors que le chômage et la dette publique y sont trop élevés. Cela ne suffit pas. Et François Hollande entend lanterner avec son gouvernement remanié pendant la deuxième moitié de son mandat. Le nouveau Premier ministre italien se fait davantage remarquer par ses annonces que par ses actes. [Matteo] Renzi gère l’immobilisme et s’abîme dans les chamailleries partisanes, comme avant lui son prédécesseur. La dette abyssale de l’Etat a beau coexister avec des fortunes privées colossales, aucun Premier ministre n’a le courage de réintroduire l’impôt foncier qui avait été supprimé par Berlusconi. On préfère entretenir l’espoir qu’en socialisant la dette publique – par des euro-obligations

par exemple – on fera intervenir des contribuables étrangers habitués à payer des impôts élevés. Paris a déjà déclaré refuser de reconnaître le seuil de la dette fixé par le nouveau pacte de stabilité, qui est censé être plus dur. Rome agit de la même façon. Les membres de l’UE se demandent pourquoi ils devraient réformer leur marché du travail et réduire leur système social alors que la Grande Coalition fait le contraire à Berlin, en avançant, par exemple, à nouveau l’âge de la retraite. Le président de la Banque fédérale et le commissaire européen aux Affaires économiques et monétaires rappellent à juste titre ce qui s’est passé en 2004 : la France et l’Allemagne n’ont pas appliqué les règles et ont ainsi enterré l’ancien pacte de stabilité. Puis la crise de l’euro est arrivée. Berlin ne semble pourtant pas se soucier que l’histoire puisse se répéter. —Holger Steltzner Publié le 6 avril

→ Dessin de Glez paru dans le Journal du jeudi, Ouagadougou.


FRANCE 12. 

FOCUS POLITIQUE.

Courrier international — no 1223 du 10 au 16 avril 2014 ↓ Dessin de Vincent L’Epée paru dans L’Express, Neuchâtel.

calmer les peurs ataviques des Français. Etant donné l’inefficacité des recettes économiques de Hollande, seul l’ex-ministre de l’Intérieur semble posséder la boussole d’une société qui n’a plus confiance en la capacité des politiques à changer les choses. Mais l’impression est trompeuse, comme le soulignait il y a quelques mois le sociologue Eric Fassin : “Les socialistes se contentent de faire un peu de spectacle pour les masses et de promettre une fausse protection. Ce sont les jeux [du cirque] plutôt que du pain.” —Miguel Mora Publié le 1er avril * En français dans le texte.

Un faucon à Matignon Valls est considéré comme un socialiste très à droite, mais il est surtout pragmatique et sera parfaitement capable de s’adapter. —El País Madrid

D

epuis des mois, devant l’impopularité et l’indécision de François Hollande, le milieu politique parisien appelle Manuel Valls le vrai président*. Cet ambitieux politique de 51 ans, leader et presque membre unique du courant droitier et libéral au sein du Parti socialiste, a profité de son passage au ministère de l’Intérieur pour se fabriquer une image médiatique d’homme providentiel, ­hyperactif, sans complexes. Une sorte de Sarkozy socialiste, qui, si l’occasion se présente, sera candidat à la présidentielle de 2017. Né à Barcelone en 1962, Manuel Valls est adulé par les femmes, apprécié par les médias de droite, admiré par les nouveaux philosophes [c’est-à-dire BHL]. Il est devenu ces derniers jours le grand “macho” de la politique française, grâce à son image de fermeté, sa présence quasi constante sur les plateaux de télévision et sa manière autoritaire d’exercer le pouvoir. Ce qui est véritablement nouveau, c’est que Valls a pris aussi bien la place de Hollande que celle de son prédécesseur, Nicolas

Sarkozy, en tant que symbole institutionnel d’autorité et d’efficacité : plus le méditatif Hollande dégringolait dans les sondages, plus son énergique ministre voyait sa cote grimper. Paradoxalement, le président a choisi le plus néolibéral et droitier des siens pour tenter de répondre à la désaffection manifeste des électeurs de gauche. Ceux-ci ont déserté les urnes et laissé la victoire à une droite plongée dans les scandales et minée par ses propres divisions. Comme si Hollande voulait signifier aux Français qu’ils ont eu raison de basculer à droite. Tandis que l’ancien Premier ministre Jean-Marc Ayrault tendait la main aux syndicats et aux écologistes, Valls a défendu ces dernières années des positions inverses, devenant un socialiste de style “néocon” [néoconservateur].

L’ex-ministre de l’Intérieur représente la triade patriesécurité-identité

Face à la situation désespérée que vit un Hollande en berne dans les sondages, Valls, ancien membre du Grand Orient de France, représente un pari sur la politique des sondages, sur un langage direct et simple, une mise en scène énergique et lisible, la recherche d’un consensus facile en matière sociale et la triade toujours commode patrie-sécurité-identité. Ces derniers mois, Valls a chassé sur les terres de l’extrême droite en essayant, sans succès, d’instrumentaliser à des fins électorales les 20 000 Roms européens qui résident en France, en les présentant comme le principal problème de la cinquième puissance [économique] mondiale. Un pseudo-­problème qu’il laisse sans solution. Mais il n’est pas facile de coller une étiquette à l’ancien maire d’Evry, qui fut conseiller en communication de l’ex-Premier ministre Lionel Jospin, ainsi que de François Hollande pour sa campagne présidentielle. Valls est un pragmatique, capable de s’adapter à n’importe quelle situation. Et il ne faut pas exclure qu’en arrivant à Matignon il devienne un protectionniste de gauche. Ces derniers mois, il a soigné son image au sein du PS en faisant alliance avec les deux membres de l’aile la plus gauchiste du parti, Arnaud Montebourg et Benoît Hamon, lesquels sont par ailleurs de grands eurosceptiques. De cette façon, Valls peut aider Hollande à endiguer la fuite prévisible vers la droite de l’électorat lors des européennes de mai. Valls, qui se transforme dès qu’une caméra apparaît, semble

La fin de l’exception française

Le couple Valls-Hollande doit redresser un pays plongé en pleine crise de confiance. L’Italie pourrait être une alliée. —Il Post (extraits) Rome

F

rançois Hollande a choisi comme Premier ministre la seule personnalité de son parti capable de donner un nouvel élan au gouvernement, mais également le seul homme qui puisse lui faire de l’ombre. Pourtant, l’important est ailleurs : pour la première fois depuis de nombreuses années, les Français sont conscients de la crise profonde qui les secoue. La France peine à maintenir ses engagements européens. Elle connaît un mouvement profond de désindustrialisation. Elle perd son leadership dans certains domaines et son idéologie républicaine semble par moments s’effriter dangereusement. Sa place sur la scène internationale s’estompe. Aux yeux du peuple, l’exception française a de moins en moins de sens, la France devient un pays comme un autre. Et les Français eux-mêmes commencent à parler de déclin. L’Hexagone a-t-il besoin d’une révolution ? C’est ce que certains soutiennent, car c’est ainsi que la France raisonne.

L’Italie et la France partagent une vision similaire des faiblesses de l’UE La France du couple HollandeValls va donc tenter de redresser le pays à l’heure où le sentiment de crise est justement le plus profond. D’ici à 2017, la France va devoir avancer avec détermination, tant en politique intérieure qu’en Europe et dans le monde. Pour cela, elle aura besoin d’alliés, d’amis, de partenaires et d’intérêts convergents. A mon sens, l’Italie est le pays européen qui aurait le plus intérêt à travailler main dans la main, et dès aujourd’hui, avec la France. Les difficultés de nos voisins sont très proches des nôtres (leur situation est moins grave qu’en Italie, mais les Français savent mieux se faire entendre). Après les années Sarkozy, où la France cherchait à s’imposer comme gardien des finances des autres pays en tandem avec l’Allemagne, et avec l’avènement des socialistes, l’Italie et la France partagent une vision similaire des faiblesses de l’UE, ce qui peut véritablement les rapprocher. Il n’y aura pas de révolution française sans réforme européenne. Mais il n’y aura pas non plus de réforme européenne si un groupe de pays n’est pas capable de l’imaginer et de lui donner vie. Ensemble, la France de Hollande-Valls et l’Italie de Matteo Renzi peuvent faire beaucoup. Le renouveau de l’industrie écologique est l’un des sujets sur lesquels l’Italie peut s’imposer et qui nécessitent un cadre européen complexe. La relance des futurs investissements nationaux et internationaux devra forcément être sélective. Hollande a prouvé qu’il avait bien intégré ce principe et il est légitime de s’attendre à quelque chose en ce sens. L’Italie pourrait avoir tout intérêt à créer des synergies avec la France, surtout sur le plan international. Les deux pays peu­vent trouver de nombreux points d’entente. Mais c’est le fait de prendre conscience qu’il est indispensable de changer –  au plus vite et de manière créative – qui peut réellement rapprocher l’Italie et la France. —Gianluca Briguglia Publié le 3 avril


FRANCE.

Courrier international — no 1223 du 10 au 16 avril 2014

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↓ Dessin de Hachfeld paru dans Neues Deutschland, Berlin.

Vu d’Argentine

Le “mouton noir” ● “Le président Hollande, qui s’est fait élire en signe de protestation contre les mesures d’austérité téléguidées par Bruxelles, a interprété le résultat [des municipales] comme une demande de plus d’austérité, plus de réformes, plus d’autorité et plus d’obéissance au système financier”, estime le correspondant à Paris du quotidien de gauche argentin Página 12. Proche du gouvernement Kirchner, le journal décrit le nouveau Premier ministre français comme “un homme dur qui n’a rien à voir avec la social-démocratie molle incarnée par François Hollande”. Il ajoute : “Manuels Valls est ce que l’on appelle un social-libéral, c’est-à-dire un adepte du travaillisme britannique, proche de Tony Blair, qui a enterré le socialisme en Grande-Bretagne.” Página 12 rappelle que le nouveau Premier ministre, “mouton noir de la gauche du PS, des écologistes et des alliés du Front de gauche de Jean-Luc Mélenchon”, n’a obtenu que 5,6 % des voix lors des primaires de 2011 qui ont désigné le candidat socialiste à l’élection présidentielle. “La nuit glorieuse de la place de la Bastille où, il y a deux ans, le ‘peuple de gauche’ célébrait la victoire de François Hollande semble avoir eu lieu il y a un siècle, dans un autre pays, dans une

autre dimension de la réalité”, estime Página 12, avant de conclure : “Les derniers présidents français semblent avoir vocation à faire exactement le contraire de ce à quoi ils s’étaient engagés dans leurs programmes électoraux.”

Vu de Russie

L’immigré et les Tsiganes ● “La valse de Hollande”, titrait Gazeta.ru au lendemain de la nomination du nouveau Premier ministre français. En russe aussi, on peut faire des jeux de mots avec le nom de l’ancien ministre de l’Intérieur et le quotidien en ligne moscovite ne s’en prive pas. Il insiste sur ce qui a “rendu célèbre” cet “immigré” de 51 ans : l’expulsion de milliers de “Tsiganes” (ainsi désigne-t-on les Roms en Russie), qui, avait dit Manuel Valls, “ne peuvent s’intégrer à la société française”. Et Gazeta.ru de citer les chiffres d’Amnesty international. Selon l’association, 10 000 personnes auraient été expulsées des campements roms de France au cours de la première moitié de l’année 2013. Le quotidien estime cependant que “la position

du nouveau chef du gouvernement français est en totale adéquation avec l’état d’esprit d’un nombre important de Français, fatigués de la mauvaise politique migratoire des autorités”. Le quotidien économique Kommersant met en avant les mêmes caractéristiques “droitières” du “natif de Barcelone”, “aux racines catalanes et italiennes”, élevé dans un environnement d’artistes : “Manuel Valls comprend bien les inquiétudes des Français et ne craint pas d’appeler un chat un chat. L’immigration, la criminalité, l’impuissance du pouvoir – autant de thèmes dénoncés également par la droite sarkoziste, l’extrême droite du Front national, et même l’ultradroite [sic]. Alors que les socialistes ont peur de ces mots-là, Valls les utilise ouvertement, engrange les dividendes et multiplie les adversaires au sein de son parti.”

Vu d’ailleurs

présenté par Christophe Moulin avec Eric Chol Vendredi à 23 h 10, samedi à 11 h 10 et dimanche à 14 h 10, 17 h 10 et 21 h 10.

Vu du Burkina Faso

Etrange Hexagone ● Le quotidien burkinabé Le Pays n’en finit pas d’être étonné par la classe politique hexagonale. “Ils sont fous ces Français”, titre le journal, sidéré par le refus des ministres écologistes sortants de rempiler. Ici, “il ne viendrait à l’esprit de personne de refuser un portefeuille ministériel […] pour des raisons de conviction politique. Mais qu’ils sont fous ces Français, dira-t-on du côté de l’Afrique, où, à défaut d’être président, tout le monde veut devenir ministre. Et pour cela on est prêt à vendre son âme ou même sa mère, s’il le faut. Ceux qui parlent de conviction politique peuvent repasser après. En réalité, en Afrique,

le rapport au pouvoir est fondé sur des considérations bassement matérielles. Le pouvoir est perçu comme un marchepied vers la fortune et la gloire. L’intérêt supérieur de la nation est rarement autre chose qu’un mythe.” Et l’éditorialiste du quotidien de rajouter : “Un gouvernement resserré de 16 ministres fait rire en Afrique. En effet, sous nos tropiques, le dénominateur commun des gouvernements, c’est leur caractère pléthorique.” Le Pays note la reconduction de Jean-Yves le Drian et de Laurent Fabius à leur poste : “Le maintien de ces deux personnalités peut se lire comme la volonté de François Hollande ne pas confier les dossiers brûlants de l’Afrique à des néophytes, qui pourraient avoir des difficultés à situer la Centrafrique ou encore le Mali sur une carte. Serval et Sangaris ont dû plaider pour la reconduction de ces deux hommes.”

L’actualité française vue de l’étranger chaque semaine avec


14. D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1223 du 10 au 16 avril 2014 ↙ Dessin de Vlahovic, Serbie.

europe

Ukraine. La “diaspora” russe : un facteur de risques En annexant la Crimée au nom du renforcement des liens du “monde russe”, Vladimir Poutine a fait des Russes d’Ukraine et de l’étranger des citoyens suspects.

attiré sur les Russes l’attention des Ukrainiens et de leur Conseil national de sécurité. Que peut-il y avoir de pire que de se retrouver dans la peau d’un traître séparatiste en pleine période de tension militaire ? Il y a encore un an, les porteparole des intérêts des Russes (et des russophones) étaient des personnages plutôt odieux, comme le ministre de l’Education Dmytro Tabatchnik et le député du Parti des régions Vadim Kolesnitchenko. Quand ces messieurs prenaient la défense des Russes, c’était toujours par le biais de déclarations ukrainophobes, attisant ainsi l’aversion mutuelle. Et quand, à proximité des troupes russes massées le long de

Les activistes pro-Kremlin discréditent les communautés russes

—Slon (extraits) Moscou

D

ans son discours “de Crimée” [prononcé solennellement devant l’Assemblée fédérale le 18 mars], Vladimir Poutine a parlé de l’unité nationale comme d’une priorité. Priorité qu’il a placée au-dessus des “conventions” des traités internationaux et des frontières étatiques. La réunion du “peuple le plus dispersé du monde” a été présentée comme le fondement idéologique de la violation de la souveraineté de l’Ukraine. Du point de vue politique, c’était très bien joué : les

références à la Russie historique et au sentiment national offensé touchent la conscience populaire beaucoup plus fortement que les principes abstraits du droit international. Mais ce message n’a pas été entendu qu’en Russie. Il l’a été aussi dans le monde entier. Et nos compatriotes russes se sont immédiatement retrouvés en position de suspects. Avant l’annexion de la Crimée, les communautés russes ne posaient quasiment pas de problèmes aux autorités des Etats dans lesquels elles vivaient. Même dans les Etats baltes, où les droits

des Russes sont les moins respectés. Aujourd’hui, elles sont prétextes à une intervention militaire potentielle. Une situation confirmée par la Russie elle-même : le 20 mars, le représentant russe au Conseil de sécurité de l’ONU a exprimé son inquiétude concernant le sort des Russes en Estonie, faisant allusion aux événements d’Ukraine. Pas étonnant que le ministère des Affaires étrangères de la République tchèque ait qualifié la présence de Russes dans l’UE de “facteur de risques”. La déclaration du ministère des Affaires étrangères ukrainien selon

laquelle les Russes d’Ukraine ne sont pas un peuple indigène mais une diaspora et que, par conséquent, ils ne disposent pas du droit à l’autodétermination est dans la même veine. Du point de vue ethnographique, cette affirmation est hautement douteuse, et constitue en soi une allusion claire à ce que sera le statut politique des Russes dans l’Ukraine “post–Crimée”. Les Russes et ceux qui ont organisé en leur nom un “printemps russe” dans les régions de l’Est voient leur situation se compliquer. Les troubles à Louhansk, Donetsk, Kharkiv, Zaporijia et ailleurs ont

la frontière, et au nom des Russes, des bâtiments administratifs ont été pris d’assaut et leurs drapeaux arrachés, cela n’a pu être interprété autrement que comme un acte de trahison. Comme s’ils avaient délibérément voulu discréditer les Russes, des activistes prorusses ont même essayé d’empêcher le déploiement des troupes ukrainiennes sur la frontière. Les efforts de Poutine et de ses acolytes pour mettre en œuvre leur stratégie en Ukraine placent également les associations russes dans une situation délicate. Si les Tatars de Crimée ont déclaré leur loyauté au gouvernement ukrainien, les Russes sont, eux, devenus les otages de l’expansionnisme du Kremlin. Bientôt, la défense effective des intérêts des Russes dans le monde politique et la vie civile en Ukraine ne seront plus simples pour personne. Si certains, en Ukraine, ont tiré profit de l’annexion de la Crimée, ce sont bien les nationalistes de tous poils, d’Oleh Tiahnibok à Dmytro Iaroch. En effet, le Kremlin a fait ce que répétaient les banderistes depuis les premiers jours de l’indépendance. Difficile de ne pas être d’accord avec ceux qui martèlent que “Poutine et les faucons russes donnent raison au nationalisme ukrainien”. Le candidat d’extrême droite à la présidentielle, Dmytro Iaroch, n’est pas près de gagner. Mais, sous la pression de la Russie, le gouvernement de Kiev commence à


EUROPE.

Courrier international — no 1223 du 10 au 16 avril 2014

15

↙ Dessin de Vlahovic, Serbie.

Russophobie. Du reste, l’affaire

ne se limite pas à Poutine. On sait bien que la majorité absolue des Russes soutiendrait le Kremlin en cas de guerre entre les deux pays, tandis que les Ukrainiens seraient évidemment de l’avis contraire. C’est pourquoi l’opinion publique en Ukraine évolue, lentement mais sûrement, vers une certaine russophobie. Si 7 % des Ukrainiens avaient de l’antipathie pour la Russie en 2008, en février 2014 (avant l’annexion de la Crimée) ils étaient 13 %. Un sentiment extrapolable aux partisans locaux de la fédéralisation du pays ou du séparatisme. Les médias ukrainiens ont déjà tendance à caricaturer la population prorusse sous les traits de sous-prolétaires débauchés et ivrognes. Tout cela concorde avec l’opinion selon laquelle le sudest de l’Ukraine est une véritable réserve de “Sovs” [diminutif péjoratif de “Soviétiques”], d’arriérés qui ralentissent le développement du pays. Nombreux sont désormais les Russes d’Ukraine qui doivent se justifier avant de parler politique : “Je suis russe, mais je suis pour l’Ukraine”, “Je suis né en Russie, mais je ne suis pas pro-Poutine”. Etant donné la forte pression étrangère sur le gouvernement de Kiev et le renforcement des tendances séparatistes, il n’y aura pas, à terme, de violation délibérée des droits des Russes en Ukraine. De plus, il est possible que le russe se voie accorder un statut de seconde langue officielle, et les régions pourraient alors bénéficier de droits plus importants, dans le cadre d’une structure fédérative. Il n’est cependant pas exclu qu’à l’avenir les Russes de l’étranger proche souffrent plus que l’Ukraine de l’annexion de la Crimée. —Maxime Vikhrov Publié le 2 avril

sur notre site

courrierinternational.com

“Bogdan, pourquoi as-tu cédé l’Ukraine aux Russes ?” Un article de Gazeta.ru pour mieux comprendre les liens historiques complexes entre l’Ukraine de l’Est et la Russie.

Daugavpils, la petite Crimée balte Dans la deuxième ville lettone, 80 % des 110 000 habitants sont russes. Au fil du temps, ils s’étaient intégrés. Surtout les jeunes. Les récents événements en Ukraine risquent de ruiner ces efforts. —Postimees (extraits)

les initiatives visant à protéger la minorité russe rencontrent toujours beaucoup de succès. e vacarme du trafic à la gare L’année dernière, par exemple, de Daugavpils est inces- une conférence sur la question sant. Les trains de wagons- de l’autonomie de la région de citernes remplis de pétrole arrivent Latgale (province orientale du de Russie et de Biélorussie, et pays) y a été organisée par le passent par Daugavpils avant de parti russe Rodnoï Iazyk [Langue s’acheminer vers les ports let- maternelle], dirigé par Vladimir tons. Cinq cents kilomètres de Linderman. A l’occasion d’un voies ferrées seulement référendum qui a eu séparent Daugavpils reportage lieu il y a deux ans de Saint-Pétersbourg. Minsk, sur l’opportunité de choisir le la capitale biélorusse, se trouve russe comme deuxième langue à quatre cents kilomètres. En officielle, 85 % des électeurs de raison de sa situation géogra- Daugavpils ont voté oui. Dans un phique, Daugavpils a toujours été tel contexte, et face aux récents un carrefour important. La ligne événements de Crimée, certains ferroviaire Saint-Pétersbourg- hommes politiques lettons ont Daugavpils-Varsovie-Riga a été donné l’alerte : Daugavpils ne ouverte entre 1860 et 1861, et elle serait-elle pas la “petite Crimée” est devenue l’atout majeur de cette de Lettonie ? Si un référendum ville au xixe siècle. Vers Daugavpils semblable à celui de Crimée devait ont afflué des voyageurs venant être organisé à Daugavpils, la de tout l’empire, et une commu- plupart des gens voteraient pour nauté russophone locale signifi- l’adhésion à la Russie. cative s’est formée. C’est durant la période soviétique, toutefois, au En noir et blanc. Le maire de moment de la forte industrialisa- Riga, Nils Usakovs [lui-même tion de Daugavpils, que le nombre russophone], a déclaré récemment de Russes a cru considérablement. dans une interview au journal Aujourd’hui, Daugavpils est la letton Neatkariga Rita Avīze que ville la plus russe de Lettonie. Elle les événements de Crimée nous ne compte que 20 % de Lettons. démontraient à quel point il est Outre les Russes, il y a aussi des important de s’occuper de la Polonais, des Ukrainiens, des minorité russe : “Lorsque 80 % des Biélorusses, des Lituaniens. La Russes de Daugavpils diront qu’ils plupart utilisent le russe comme souhaitent adhérer à la Russie, ce langue de communication. Il sera trop tard. Il faut éviter qu’une n’est donc pas étonnant que telle situation se produise.”

Tallinn

L

On ne peut pas dire que les événements de Crimée n’aient pas touché les habitants de Daugavpils. “Les Russes sont plus confiants. Avant, beaucoup avaient l’impression que la Russie les avait abandonnés. Maintenant, ils sentent que la Russie est finalement forte et prête à protéger les siens, dit Evgueni Zarev, membre de la coalition municipale. A 99 % les Russes de Daugavpils ne regardent que les chaînes russes et celles-ci ont bien sûr influencé leur lecture des événements en Crimée.” Mikhaïl Grichakov (43 ans), travailleur du bâtiment, reconnaît que les chaînes russes constituent sa seule source d’information. “Poutine a fait ce qu’il fallait faire, dit-il. Les Russes de Crimée étaient menacés par les fascistes et Poutine n’avait pas d’autre choix.” “Les Etats-Unis soutiennent leurs citoyens partout dans le monde. Pourquoi la Russie ne devrait-elle pas avoir le droit de protéger les millions de Russes d’Ukraine ?” poursuit-il. Si un référendum était organisé à Daugavpils, il voterait certainement pour l’adhésion à la Russie. “A Riga, ils ne s’intéressent qu’à l’Ouest. Ils construisent de nouvelles autoroutes, des immeubles, des écoles, alors qu’ici il n’y a rien. Les immeubles s’effondrent, les gens partent et rien n’est entretenu”, déplore Grichakov. “Les Russes de Daugavpils ne forment pas un groupe homogène. Les avis y sont très divergents”, note Dmitri Oletsnovitch, historien à l’université de Daugavpils. Les jeunes sont très bien intégrés à l’UE et profitent de ce qu’elle offre : la libre circulation et l’ouverture

du marché du travail. Même s’ils s’identifient à la Russie, celle-ci est finalement un pays étranger pour eux. La génération précédente, c’est une autre histoire. “Beaucoup regrettent ce paradis perdu – l’Union soviétique. Non pour des raisons politiques, mais plutôt pour le confort social : soins de santé gratuits, travail pour tous, impôts locaux moins lourds”, explique l’historien. Oletsnovitch, lui, ne croit pas que la majorité des gens voteraient pour l’adhésion à la Russie s’il y avait un référendum à Daugavpils. “Même s’ils partagent le même passé soviétique, les Russes de Daugavpils sont différents de ceux de Crimée. Si les Russes de Crimée revendiquent leur appartenance à la Russie, c’est que leurs ancêtres se sont battus pour ce territoire. La plupart des Russes de Daugavpils, quant à eux, sont conscients d’être des immigrés, quoique de longue date déjà.” Vita Iakhimovitsa, habitante de Daugavpils, soutient globalement l’intervention russe en Ukraine, mais elle regrette que ces événements aient eu un impact négatif sur les relations entre Russes et Lettons : “Depuis toutes ces années, nous avions appris à nous supporter les uns les autres, et voilà que, tout d’un coup, tout a volé en éclats. Les Lettons avaient commencé à comprendre qu’un retraité russe ne peut plus apprendre le letton car il est trop âgé. Les Russes avaient pris conscience que, pour les Lettons, la langue lettone est très importante. Mais maintenant, les gens voient de nouveau tout en noir ou en blanc.” —Toms Ancitis Publié le 26 mars

37 % de russophones en Lettonie Population d’origine russe

Minorité biélorusse

Voies ferrées Saint-Pétersbourg

ESTONIE

UKRAINE

FÉDÉRATION

CRIMÉE

Ventspils

Golfe de Riga

Riga Liepaja

LETTONIE

Mer Baltique

Région de Latgale

RUSSIE

Daugavpils LITUANIE

Kaliningrad

DE

BIÉLORUSSIE

RUSSIE Vers Varsovie

150 km

SOURCE : WWW.LETTIA.LV

appliquer sa politique. Ainsi, la diffusion de plusieurs chaînes de télévision russes a été suspendue, tandis que l’introduction de visas avec la Russie est en cours d’examen au plus haut niveau.


16. EUROPE

Courrier international — no 1223 du 10 au 16 avril 2014 ↙ Dessin de Bénédicte paru dans Le Courrier, Genève.

grèce

Dans l’enfer de l’hôpital “Espoir” Des millions de Grecs n’ont plus les moyens d’aller chez le médecin faute de couverture sociale. Ils se ruent aux urgences pour tenter d’obtenir des soins auprès d’un personnel débordé.

—I Kathimerini Athènes

U

ne trentaine de personnes forment 5 files d’attente. Aux urgences chirurgicales, elles sont 9. Aux urgences générales, 7. Aux cardiologiques, 6. A la radio, 5. Devant le secrétariat, d’autres personnes tentent d’atteindre le guichet. Chaque fois qu’une civière approche, le couloir se vide, chacun se colle au mur le plus proche pour laisser passer l’infirmier poussant la civière avec le patient. Chaque fois qu’un médecin

passe, les rangs se brouillent. Tous se précipitent et se rassemblent autour de l’homme en blouse blanche pour lui dire quelque chose, lui poser une question, le retenir, ne pas le laisser repartir, ne pas rester aux oubliettes dans ce couloir d’hôpital. Voilà ce qui se passe aux urgences de l’hôpital Elpis [“espoir”, en grec], dans le quartier d’Ambelokipi, situé dans le centre d’Athènes, un mercredi midi. Il est déjà 12 h 30 et les chaises de la salle d’attente sont toutes occupées. Une grand-mère

Je l’ai appris sur Un Monde d’Info du lundi au vendredi à 16h15 et 21h45 avec

Vivons bien informés.

franchit la porte d’entrée, face à la salle d’attente – mais qui pourrait se lever pour laisser cette dame s’asseoir ? Par rapport à tous ceux qui sont assis, avec leur perfusion ou leur intraveineuse, la grand-mère est en parfaite santé. Elle prend donc un numéro. Chaque fois que la porte des urgences générales s’ouvre, j’entraperçois 4 médecins qui se débattent avec un petit groupe de patients et leurs proches. Au bout d’un moment, une doctoresse à la chevelure blonde ouvre grand la porte et lance : “A qui le tour pour un généraliste, s’il vous plaît  ?”  “Ici  !”  entend-on dans trois directions différentes. L’homme assis à côté de moi court lui aussi en direction de cette femme. “84 !” crie-t-il. “Derrière !” lâche un autre, de petite taille. “Moi, j’ai le 83.” “Aïe !” hurle la doctoresse en reculant, poussée par les patients qui veulent entrer. “Doucement, doucement !” s’exclame un autre médecin depuis la salle de consultation. Six personnes se bousculent à la porte pour entrer. Toutes sont malades, toutes sont en colère. Almodóvar lui-même n’aurait pas inventé de tels personnages dans ses films – les critiques lui auraient reproché de trop en faire. Mais l’hôpital Elpis, ces jours-ci, n’a rien à voir avec le cinéma. Les médecins d’ici n’ont rien en commun avec les médecins bons vivants de séries comme Grey’s Anatomy. Et si le Dr House travaillait dans cet hôpital, il serait bien plus préoccupé de trouver des plâtres ou des bandages que par les soins à dispenser.

Eviter le pire. Tout ce qu’on ne veut pas

voir, la vieillesse, l’impuissance, tout est dans ce couloir. Et les médecins qui doivent affronter cette situation courent en tous sens. Non pour fuir, mais pour éviter le pire. Une femme, près de moi, tient son carnet de santé vert dans les mains, le feuillette et peste : “Un vieux chiffon de papier !” “Que veux-tu qu’ils fassent ?” lui rétorque son mari. Un ambulancier cherche un fauteuil roulant, il va et vient pendant un long moment. On entend une infirmière lui dire : “Il n’y a rien.” “On en arrive à enlever un homme de sa chaise roulante pour en mettre en autre à sa place, me confie l’ambulancier en regardant autour de lui. Et on ne sait même plus où on a posé le premier !” “Peut-on me changer mes bandages ?” lance une femme qui, au bout de deux heures d’attente, est enfin parvenue à la porte du service. “Aujourd’hui ? Mais vous ne voyez pas ce qui se passe ? On a des urgences, on ne peut pas vous le faire ! lui répond le médecin. “Mais qu’est-ce que je vais devenir ?” demandet-elle. “Faites-le toute seule ! — Mais…” La femme essaie de se plaindre. “Ou bien revenez vendredi”, poursuit le médecin. La patiente sait que ce n’est plus la peine de réagir ou de se plaindre. Le patient suivant est déjà entré dans la salle de consultation et la porte s’est refermée brutalement derrière lui. —Marilis Margomenou Publié le 30 mars

allemagne

Une maind’œuvre low cost Un salaire horaire minimal de 8,50 euros brut sera introduit en 2015. Sauf exceptions…

—Die Tageszeitung (extraits) Berlin

L

a droite chrétienne-démocrate (CDUCSU) et les organisations patronales ont atteint leur objectif : détricoter le salaire minimum légal. Voilà que [après les jeunes sans qualification de moins de 18 ans et les stagiaires] les chômeurs de longue durée sont à leur tour exclus du salaire horaire à 8,50 euros. Une preuve d’amateurisme sur le front de la politique du marché du travail. En effet, les entreprises seront tentées de limiter l’embauche d’un chômeur à six mois seulement : si celui-ci fait valoir ses droits au salaire horaire de 8,50 euros passé ce délai, il pourra être remercié le plus simplement du monde pour être remplacé par un autre chômeur. Et ce n’est pas noircir le tableau. Dès qu’il y a une faille, celle-ci est exploitée, l’expérience le montre. Par ailleurs, cette nouvelle réglementation risque d’induire un allongement artificiel des périodes de chômage : car les futurs chefs d’entreprise sauront désormais qu’ils pourront embaucher un nouveau collaborateur à très bas salaire au bout d’un an. Ce faisant, la Grande Coalition pérennise la précarité liée au chômage qu’elle prétend combattre. L’argument selon lequel il est ici question de chômeurs difficiles à caser, qui ne seraient jamais embauchés à 8,50 euros de l’heure, est cousu de fil blanc. Est chômeur de longue durée quiconque est en recherche d’emploi depuis plus d’un an. Parmi eux, on trouve des personnes diplômées et qualifiées, qui n’ont pas eu de chance. Ces nouvelles dérogations au salaire minimum les maintiendront dans la spirale de précarité déclenchée par les réformes Hartz du marché du travail du gouvernement Schröder. Mais si ce nouveau compromis est un aveu d’impuissance, c’est aussi pour une autre raison. Ces dérogations deviennent réalité par des voies détournées : dans les secteurs tels que l’hôtellerie-restauration ou l’agriculture, où la main-d’œuvre est saisonnière. Là aussi, les entreprises auront un vivier de chômeurs de longue durée à bas coût à leur disposition. —Eva Völpel Publié le 2 avril


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18. EUROPE

Courrier international — no 1223 du 10 au 16 avril 2014 ↙ Dessin d’Ajubel, Espagne.

IRLANDE du nord

Ces rancœurs qui mijotent Sous la paix apparente, l’animosité entre protestants et catholiques persiste en Ulster. Comme si les clivages communautaires menaçaient à tout moment de reprendre le dessus.

—The Economist (extraits)

Londres

M

ary, une femme d’âge moyen, mère de deux enfants, vit dans Bombay Street, une rue bordée de maisons mitoyennes qui datent des années 1970, dans l’ouest de Belfast. Elle trouve que les choses se sont beaucoup améliorées dans son quartier depuis l’apogée des Troubles [terme désignant le conflit qui a secoué l’Irlande du Nord de 1968 à 1998]. A l’époque, les voyous loyalistes tiraient sur les maisons. Aujourd’hui, ils se contentent de lancer des projectiles, ce que montrent les tuiles brisées, les marques d’incendie et

les demi-briques qui jonchent la rue. Mary ne vivrait ailleurs pour rien au monde. Ceux qui habitent dans le reste du Royaume-Uni pensent en général que l’accord du Vendredi saint, signé en avril 1998, a réglé le problème des violences intercommunautaires en Irlande du Nord. Pour eux, cette question, qu’ils trouvaient effrayante et en même temps ennuyeuse parce qu’ils n’en comprenaient ni l’origine ni l’aspect passionnel, est heureusement reléguée dans les livres d’histoire. Malheureusement, ce n’est pas le cas. Certes, la violence n’a rien de comparable avec ce qu’elle était au plus fort du conflit : 500 personnes ont été tuées rien qu’en

1972 et les Troubles ont fait en moyenne plus de 100 morts par an mais il y en a toujours deux ou trois par an et le communautarisme continue de faire rage. Richard Haass, qui était jusque récemment l’envoyé spécial des Etats-Unis en Irlande du Nord, a pourtant tout tenté pour parvenir à un accord sur les points névralgiques de l’après-Troubles – les défilés unionistes (protestants), le statut du drapeau de l’union et les compensations pour quelque 3 500 morts, entre autres. Ses propositions ont été froidement rejetées par les unionistes. Lors d’une intervention devant le Congrès, le 11 mars, M. Haass n’a pas dissimulé son inquiétude

quant aux conséquences possibles de cet échec : “Le sentiment de rejet va persister et la violence, je le crains, risque de redevenir une caractéristique de la vie quotidienne.” Winston Churchill avait écrit à propos de la fin de la Première Guerre mondiale : “A l’heure où le déluge se calme et où les eaux se retirent, nous voyons à nouveau émerger les mornes clochers de Fermanagh et Tyrone. Leur querelle est l’une des institutions qui sont demeurées inchangées pendant le cataclysme qui a balayé le monde.” On pourrait dire à peu près la même chose aujourd’hui, alors que la Grande-Bretagne a connu une crise financière, des échecs militaires en Irak et en Afghanistan et un processus de paix et une croissance historique en Irlande du Nord. La persistance de ce conflit entre les descendants des colons écossais et anglais du xviie siècle et les indigènes catholiques qu’ils devaient mater est un prodige du monde occidental. Ce n’est pas que la démocratie et la prospérité n’aient pas progressé ces dernières années en Irlande du Nord. Le pouvoir a été transféré de Westminster à Belfast. A Stormont, le siège du gouvernement autonome, le Sinn Féin (l’ancienne IRA sauf pour le nom) et le pur et dur Parti unioniste démocrate gouvernent ensemble au sein d’une coalition. Sous le soleil printanier, le centre de Belfast étincelle de bâtiments de verre et d’acier, fruits de dons généreux du gouvernement britannique et de l’Union européenne. Et presque tous les gens que j’ai rencontrés à Belfast et dans le comté d’Antrim déclarent, comme Mary, que le conflit est désormais terminé. Cependant on ne voit pratiquement aucun signe de véritable réconciliation ou de diminution des clivages communautaires.

“Lignes de paix”. D’un côté,

Bombay Street est bordée par une clôture d’acier de 6 mètres de haut destinée à séparer les catholiques des protestants. Non seulement ces “lignes de paix”, en argot des Troubles, sont toujours là, mais certaines ont même été étendues. Les logements sociaux et les écoles sont marqués par l’appartenance religieuse : 7 % des enfants seulement vont dans une école “mixte” et, comme ils font partie de la petite tribu de

progressistes du pays, ils ont sans doute moins besoin que les autres de ce genre d’ingénierie sociale. On ne compte aucune augmentation significative des mariages mixtes, alors que la fréquentation des églises est en baisse en GrandeBretagne et en Irlande. Comme dans Bombay Street, les actes de violence non mortels sont fréquents dans toute la province, en général à propos de vieilles querelles, par exemple le droit des unionistes de défiler dans les quartiers catholiques avec fifres, tambours et drapeaux orange flottant au vent pour l’anniversaire de la victoire d’un roi protestant au xviie siècle.

Colère et désarroi. Si la violence

connaît une résurgence, ce sera très probablement à cause de la colère, du désarroi et de la morosité qui sont de plus en plus visibles dans la majorité protestante de la province, une majorité qui est en diminution et à la dérive. Les catholiques sont unis et dirigés d’une main de fer par le Sinn Féin, un parti forgé par le conflit. Les unionistes, en revanche, sont divisés par la religion et la politique, mal dirigés, rongés par le gangstérisme, et certains se demandent si la paix valait la peine de perdre leurs très anciens privilèges. Le passage de l’amertume à la violence extrême est propre à la province. La Grande-Bretagne aurait dû en tirer les leçons. La principale raison de l’échec des Occidentaux à redéfinir les sociétés en Irak, en Afghanistan et ailleurs a toujours été évidente dans ce coin du Royaume-Uni : l’histoire et la culture, les orphelins de la politique néoconservatrice, l’emportent presque toujours sur la démocratie et la prospérité, les chouchous de cette politique. Comme le montrent les suites tragiques du “printemps arabe”, ces deux fleurs délicates doivent faire l’objet de soins attentifs pour avoir une chance de survivre – et même alors, leur survie n’est pas assurée. Le gouvernement britannique et d’innombrables étrangers ont apporté beaucoup d’argent et d’attention au processus de paix. Pourtant, ces temps-ci, ceux qui veulent du bien à la province n’ont pas le moral. Sans progrès rapide – improbable à présent –, l’Irlande du Nord risque fort de plonger à nouveau dans un bain de sang.— Publié le 29 mars


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Courrier international — no 1223 du 10 au 16 avril 2014

Etats-Unis. La santé en plein chambardement

cagle cartoons

La réforme clé de Barack Obama a déjà conduit des millions d’Américains à s’assurer ou à changer de couverture. Pour les pourvoyeurs de soins, l’afflux de patients s’avère parfois difficile à gérer.

—The New York Times (extraits) New York

D

De Louisville (Kentucky)

ans un dispensaire situé sur un boulevard animé de Louisville, 600 000 habitants, les difficultés générées par la réforme du système de santé [l’“Obamacare”, voté en 2010] se font déjà sentir – presque trop pour le personnel qui s’efforce de gérer l’afflux de patients. Tamekia Toure, 40 ans, est un exemple typique de ces nouveaux

malades. Mère célibataire, elle le programme Medicaid à ceux vient d’arriver d’Alabama avec dont les revenus ne dépassent du diabète, de l’hypertension, des pas 133 % du seuil de pauvreté.] douleurs chroniques. Elle n’a pas Et puis il y a Donna Morse, 61 ans, eu d’assurance-maladie pendant veuve, assistante dentaire et pasla plus grande partie sionnée de yoga, qui de sa vie d’adulte. La aurait dû depuis longnouvelle loi est une temps se faire faire bénédiction pour une mammographie elle : elle lui permet reportage et un bilan sanguin. d’avoir une couElle a perdu son assuverture santé Medicaid [l’assu- rance-maladie l’année dernière rance-maladie des pauvres] qu’elle parce que celle-ci ne corresponn’aurait jamais obtenue aupara- dait pas aux normes de la nouvelle vant. [En 2014, 26 Etats ont étendu réglementation. [La loi impose de

nouvelles normes aux assureurs, qui doivent notamment accorder un même traitement aux clients similaires quel que soit leur état de santé.] Elle en a souscrit une nouvelle, mais les primes sont beaucoup plus élevées et peu de médecins et d’hôpitaux l’acceptent. Elle s’est donc décidée à contrecœur à aller au dispensaire. Le 31 mars s’est achevée une phase critique pour la nouvelle réglementation : c’était la fin de la première période de souscription d’une assurance-maladie. D’après le gouvernement, 7 millions de personnes ont souscrit une assurance privée. Les analystes indépendants estiment que plus de 4 millions ont pu s’affilier à Medicaid grâce à l’extension du programme. La nouvelle loi est toujours confrontée à de grands défis partout dans le pays. Non seulement ses adversaires politiques comptent bien ne pas lâcher l’affaire jusqu’aux élections, mais certains usagers jugent le coût de leur nouvelle assurance trop élevé, et le choix de médecins, d’hôpitaux et de médicaments remboursés trop limité. Pourtant, derrière le brouhaha de ces débats, la loi est en train de changer le paysage de la santé. Rien que dans le Kentucky, plus de 350 000 personnes – soit 8 % de la population de l’Etat – ont pris une couverture santé. Et les premiers effets se font sentir dans l’agitation quotidienne qui règne dans les sept établissements des Family Health Centers de la région de Louisville. Les community health centers du pays [équivalent des dispensaires de quartier] reçoivent plus de 20 millions de personnes par an. Ils fournissent des soins de base et des soins préventifs dans les quartiers à faible revenu où les médecins sont rares. Leurs patients sont très souvent en mauvaise santé et dépourvus d’assurance. Comme nombre de ces établissements, les Family Health Centers espèrent que la nouvelle réglementation va leur apporter des milliers de nouveaux patients en mesure de payer, pour leur permettre d’effacer leur dette, d’augmenter les salaires et de recruter. Mais la réforme provoque également de

Des millions d’américains ont perdu leur assurance

INDIANA ILLINOIS

OHIO

Frankfort

WV*

Louisville KENTUCKY TENNESSEE

VA* 200 km

* VA Virginie, WV VirginieOccidentale

la fatigue et des bouffées de colère chez le personnel, qui craint de ne pouvoir faire face au flux constant de patients nouvellement assurés, dont beaucoup requièrent une attention particulière. En arrivant à son premier rendez-vous, Tamekia Toure n’en croit pas sa chance. Elle est revenue il y a un mois à Louisville, sa ville natale, après avoir vécu en Alabama. Elle travaillait dans une station-service pour le salaire minimum, et l’assurance-maladie de son employeur était chère. Elle devait presque tout payer de sa poche, si bien qu’elle évitait souvent de se faire soigner. Une fois de retour à Louisville avec ses quatre enfants, elle a appris qu’elle avait droit à Medicaid – ce qui n’aurait pas été possible en Alabama, l’un des 24 Etats qui n’ont pas étendu cette couverture publique. Depuis qu’elle est assurée, elle a vu un dentiste pour se faire enlever une dent qui lui faisait mal. Les nouveaux patients couverts par Medicaid peuvent également consulter orthopédistes, neurologues et autres spécialistes et s’attaquer à des problèmes qui les font souffrir depuis des années. Tamekia Toure ne prenait plus de médicaments depuis un mois quand elle est arrivée au centre. Elle a eu droit à un bilan complet, des ordonnances, un renvoi vers un nutritionniste et vers un hôpital pour une radio de la colonne vertébrale. Comme elle est couverte par Medicaid, elle ne paie rien. “Vous me plaisez, vous”, déclaret-elle, rayonnante.

Crise politique. Quand Donna

Morse est arrivée à son premier rendez-vous au centre ce même matin, elle avait enfin arrêté de fumer, cinq ans après le décès de son mari d’un cancer du poumon. Mais elle avait pris 10 kilos à cause des sucreries qui lui tenaient lieu de substitut. En octobre, elle a

COURRIER INTERNATIONAL

amériques

↙ “Et voilà ! Alors, heureux ?” Dessin de Nate Beeler paru dans The Columbus Dispatch, Etats-Unis.

Oh io

20. d’un continent à l’autre


AMÉRIQUES.

Courrier international — no 1223 du 10 au 16 avril 2014

appris avec stupéfaction que son assurance-maladie allait être résiliée. “Je ne suis vraiment pas très contente de la façon dont les choses se sont passées”, déclare-t-elle. Elle fait partie des millions d’Américains, souvent de la classe moyenne, qui ont perdu leur assurance l’année dernière parce que celle-ci ne fournissait pas toutes les prestations exigées par la loi. La vague de résiliations de contrats ajoutée aux débuts laborieux des souscriptions en ligne [le site multipliait les bugs] ont provoqué une crise politique dont le président Obama et les démocrates continuent à subir les effets. Mme Morse a fait des recherches et appris que ses revenus – outre son salaire, elle perçoit des versements de l’assurance-vie de son mari – ne lui donnaient pas droit à une aide. Elle paie donc 448 dollars par mois pour sa nouvelle assurance-maladie, contre 258 auparavant.

“Coup de pied”. Elle avait besoin

de trouver un nouveau médecin et en a appelé plusieurs mais ils

n’acceptaient pas sa nouvelle assurance. Elle a donc fini par venir au Family Health Center, ce qu’elle n’aurait jamais envisagé auparavant. “Ce n’était pas le meilleur quartier”, confie-t-elle. A son premier rendez-vous, lors de sa pause déjeuner, Mme Morse découvre que sa tension atteint un niveau limite et qu’elle a besoin d’une mammographie et d’une coloscopie. Un bilan sanguin montre que son cholestérol est suffisamment élevé pour exiger un traitement immédiat. Elle se rend donc au Walgreens, près de chez elle, pour prendre les médicaments mais découvre que cette chaîne n’accepte pas sa nouvelle assurance, qui ne propose qu’un nombre limité de fournisseurs. Pourtant, malgré ce problème et le coût de sa nouvelle couverture – qu’elle décrit comme “un coup de pied aux fesses” – elle se déclare “très agréablement surprise” par son passage au centre. Contrairement à nombre de personnes dont l’assurance a été

annulée, elle voit les bénéfices de la nouvelle réglementation. “Je suis vraiment contente que les gens puissent obtenir des soins auxquels ils n’avaient pas accès par le passé”, déclare-t-elle. Les Family Health Centers sont depuis toujours l’un des rares établissements de santé de Louisville à accepter tous les patients, quelle que soit leur solvabilité, et ils n’abandonneront pas ce rôle avec la réforme du système de santé, déclare Bill Wagner, le directeur. Mais le changement dans la fréquentation des patients est déjà frappant. Les consultations de personnes non assurées en février 2014 ont chuté de 52 % par rapport à février 2013. M. Wagner, qui travaille au centre depuis plus de trente ans, continue de prêcher la persévérance. “Cette année est celle qui a vu le plus de changements depuis que je suis ici, a-t-il déclaré récemment au personnel. Nous sommes en train de réinventer la roue.” —Abby Goodnough Publié le 30 mars

21

Le plein d’assurés ●●● Le ton de la MaisonBlanche était triomphant le 31 mars, à la fin de la période de souscription en ligne d’une couverture santé subventionnée. Plus de 7 millions d’Américains ont souscrit ces contrats, ce qui correspond à l’objectif initial du gouvernement mais semblait inespéré après le lancement chaotique du site de souscription, en octobre dernier. Barack Obama n’a pas ménagé ses efforts pour encourager la population à s’assurer, comme l’impose désormais la loi sous peine d’amende – la disposition la plus controversée du texte voté en 2010. Si l’on tient compte des nouveaux bénéficiaires de Medicaid (l’assurance pour les personnes pauvres, étendue dans 26 Etats à ceux dont les

revenus ne dépassent pas 133 % du seuil de pauvreté) et des jeunes couverts par leurs parents, l’Obamacare aurait permis à près de 10 millions de personnes de s’assurer, calcule le Los Angeles Times. Reste que son succès est loin d’être garanti. L’équilibre financier du système dépend de la proportion d’assurés jeunes et en bonne santé, un ratio que le gouvernement n’a pas encore rendu public. On ne sait pas non plus combien, parmi les 7 millions de personnes ayant souscrit une couverture, étaient déjà assurées auparavant. Une chose est sûre : l’Obamacare reste impopulaire. D’après les derniers sondages, plus de 50 % des Américains y sont opposés, contre moins de 40 % favorables.

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ACTUELLEMENT AC TUELLEMENT AU CINÉMA


22.

AMÉRIQUES

CANADA

Les séparatistes québécois punis Battu aux élections du 7 avril, le Parti québécois paie son manque de franchise, juge le quotidien anglophone.

—The Globe and Mail

Le premier mensonge portait sur l’indépendance. C’est la raison d’être du parti, le rêve qui mobilise à auline Marois [Première la fois sa base et ses dirigeants. Mais ministre sortante du c’est aussi une idée à laquelle sont Québec, qui a convoqué opposés une majorité de Québécois. le scrutin du 7 avril] et le Parti qué- L’éventualité d’un nouveau bécois [PQ, souverainiste] référendum [après ceux ont abordé les élections de 1980 et 1995] suscite en pensant pouvoir bâtir même u ne f r a nche leur campagne sur deux hostilité. Mme Marois et ses immenses tromperies. Ils conseillers ont donc décidé ÉDITO d’insister sur l’économie, comptaient convaincre suffisamment d’électeurs la corruption et surtout de mettre en suspens leur méfiance “les valeurs québécoises”. et remporter une majorité. On dirait Tout a commencé à partir à que les choses ne se sont pas vrai- vau-l’eau quand leur candidat ment passées comme prévu. Les vedette, Pierre Karl Péladeau électeurs se sont révélés bien moins [homme d’affaires et magnat des naïfs que ne l’escomptait le parti médias], a rappelé à tout le monde péquiste. [Le PQ a enregistré son l’unique raison pour laquelle lui pire résultat depuis 1970, aban- et ses collègues se présentaient donnant le pouvoir aux libéraux.] aux élections : faire du Québec un

(extraits) Toronto

P

Courrier international — no 1223 du 10 au 16 avril 2014 ↙ Dessin de Faber, Luxembourg. pays indépendant. Comme disait le journaliste américain Michael Kinsley, en politique, une gaffe est le moment où un politicien se met par accident à dire la vérité. Pauline Marois, à qui on a demandé à de nombreuses reprises si elle pouvait promettre de ne pas organiser un référendum lors du prochain mandat, s’est montrée évasive, se retranchant derrière des explications vaseuses. Autre enfumage du parti péquiste : la charte des valeurs québécoises [projet de loi sur la laïcité prohibant le port de signes religieux ostentatoires par le personnel de l’Etat]. Ce programme d’un cynisme exceptionnel s’attaque à des problèmes qui n’existent pas dans le monde réel mais qui sont bien utiles au parti péquiste pour être réélu. Il s’agit de convaincre les électeurs que la société québécoise est menacée par ses minorités religieuses et que la seule façon de tordre le cou à cet épouvantable croquemitaine, c’est de légaliser la discrimination religieuse. Car, grâce à cette charte, la discrimination sur critères religieux sera non seulement possible mais bel et bien obligatoire. Cette charte est populaire, à en croire les sondages. Mais cette propagande n’a pu fonctionner que tant que les électeurs ne posaient pas trop de questions. Car ce soutien repose en partie sur l’illusion que les hidjabs, les kippas et les turbans vont disparaître comme par magie des hôpitaux, des crèches et de l’administration sans que les salariés qui les portent soient licenciés. Plus la campagne a approché de sa fin, plus la fausseté de ces allégations est devenue manifeste. Lundi 7  avril, les Québécois semblaient prêts à se choisir un nouveau gouvernement.— Publié le 5 avril

COSTA RICA

L’homme qui n’aurait pas dû être président L’historien de centre gauche Luis Guillermo Solís a été élu le 6 avril avec 78 % des voix.

—El País Madrid

I

De San José (Costa Rica) l ne ressemble pas aux hommes politiques habituels. Il ne donne pas de tapes dans le dos. Il préfère jouer au football plutôt que de regarder un match, un whisky à la main. Il ne possède pas plusieurs résidences, n’a pas de millionnaires parmi ses ascendants, et il est resté professeur d’université pendant une bonne partie de la campagne électorale. Luis Guillermo Solís, 56 ans, aujourd’hui président du Costa Rica, n’appartient pas à une famille ancrée dans la politique nationale. Son père fabriquait des chaussures et sa mère, institutrice, était fille d’une Noire née en Jamaïque. Cette absence de pedigree politique a joué en sa faveur dans un pays où le métier d’homme politique est discrédité. Il raconte avec fierté et étonnement le succès qu’a eu dans cette campagne une photo de lui où on le voit cirer ses chaussures, quelques heures avant l’un des débats qui l’ont aidé à se faire connaître. L’un de ses six enfants (dans un pays où la moyenne est inférieure à deux) l’a pris en photo et a mis le cliché en ligne sur les réseaux sociaux. Très vite, c’est devenu le portrait d’“un Costaricien normal”, comme le dit lui-même cet homme qui croit aux symboles en politique. Rien ne prédisposait cet historien doublé d’un politologue à devenir président, suivant les critères traditionnels de la politique. On l’a qualifié de “candidat de la marge d’erreur”, car il était au plus bas dans les sondages. Ayant adhéré il y a huit ans au Parti d’action citoyenne (PAC, centre gauche), il a remporté les primaires par seulement 113 voix, soit une marge de 0,5 %. Avant la

présidentielle, aucun sondage ne le créditait ne serait-ce que de la deuxième place, et il a pourtant obtenu plus de voix [au premier tour] que tous ses adversaires, notamment le candidat du Parti de libération nationale (PLN, droite), Johnny Araya, usé par le pouvoir [et qui s’est désisté pour le second tour]. Après des études d’histoire à l’université du Costa Rica, il a décroché son diplôme de troisième cycle en études latino-américaines à l’université Tulane (Etats-Unis), puis est devenu professeur, chercheur et consultant. Autant dire qu’on a affaire à un universitaire, comme en témoigne sa manière de s’exprimer. Dès avant 1980, il a milité au sein du PLN, où ses talents ont fait merveille. En 1986, le président Oscar Arias l’a appelé à ses côtés et l’a fait participer aux réunions du processus de pacification d’Amérique centrale, qui allait valoir au président le prix Nobel de la paix en 1987. “Je lui ai écrit un discours et cela lui a plu. Je lui en ai écrit un autre et cela lui a plu. Et ainsi de suite”, raconte-t-il lors d’une des centaines d’interviews qu’il a données lors de la campagne pour se faire connaître d’un électorat plutôt habitué au recyclage des mêmes têtes depuis

Aucun sondage ne le créditait ne serait-ce que de la deuxième place vingt ans. Ensuite, il a quitté le PLN pour des raisons éthiques et idéologiques et est entré au PAC, son parti actuel. En 2006, le Costa Rica a connu un débat enflammé autour de l’Accord de libre-échange d’Amérique centrale (Aléac) avec les Etats-Unis. Solís a alors mis son verbe et ses idées au service du mouvement d’opposition à la cause défendue par Oscar Arias. En 2007, à l’issue d’un référendum, le oui l’a emporté d’une courte tête. Cette fois, Solís avait perdu une campagne. On ne lui connaît pas d’autre activité politique avant la fin de 2010, quand on lui a proposé de devenir président de la République. Dans l’un de ses premiers spots de campagne, il s’est présenté ainsi : “J’ai une voiture, une montre, quatre costumes qui me vont et ça me suffit.” —Alvaro Murillo Publié le 7 avril


AMÉRIQUES.

Courrier international — no 1223 du 10 au 16 avril 2014

asie

↙ Dessin de Vazquez paru dans El País, Madrid.

—Daily Times Lahore

L Afghanistan.

La victoire des urnes sur les balles

L’élection présidentielle marque un tournant dans l’histoire du pays : peu de violence, participation record et échec des talibans. Une nouvelle culture politique est en train de s’installer à Kaboul.

23

’importance de l’élection présidentielle afghane [qui a eu lieu le 5 avril] pour l’avenir du pays n’a jamais fait aucun doute. Même si les talibans avaient menacé de perturber le scrutin, qu’ils qualifient de “complot étranger”, ils semblent avoir échoué. Malgré une série d’attentats contre les étrangers (observateurs, humanitaires, journalistes), ils n’ont pu empêcher les électeurs de se présenter aux urnes. La participation est révélatrice : 7 millions des 12 millions d’inscrits, soit 58 % des électeurs, ont fait la queue pour voter. Chose intéressante, la ceinture pachtoune [à la frontière avec le Pakistan], considérée comme un bastion taliban, s’est jointe au reste du pays pour infliger un camouflet aux terroristes. Les bureaux de vote de Kandahar, l’ancienne “capitale” talibane, où la participation avait été faible et où les femmes n’avaient pas voté en 2009, ont connu les mêmes longues files d’attente que ceux du reste du pays. Pour les observateurs afghans, la pénurie de bulletins de vote qui a touché plusieurs parties du pays, dont Kaboul, montre qu’il y avait beaucoup plus de personnes décidées à voter que ce à quoi on s’attendait. La participation et le déroulement relativement pacifique du scrutin, malgré quelques petits attentats dans certaines provinces, indiquent l’apparition d’une nouvelle culture politique dans ce pays ravagé par la guerre et mettent en avant la première transition démocratique de l’histoire afghane, laquelle se caractérisait auparavant par des changements violents et sanglants.

Incertitudes. Cependant, 959 bu-

reaux de vote sur 6 423 ont dû être fermés pour des raisons de sécurité. A la veille du scrutin, il n’y avait aucune certitude quant à celui des trois principaux candidats – Abdullah Abdullah, Zalmai Rassoul et Ashraf Ghani – qui l’emporterait. Les résultats préliminaires sont attendus pour le 29 avril. Si aucun candidat n’obtient plus de 50 % des voix, un deuxième tour opposera les deux candidats les mieux placés fin mai. Si l’on peut donc se réjouir que cette élection ait vu la victoire des urnes sur les balles, il reste toutefois nombre de problèmes, et en

particulier la fraude, comme celle qui avait caractérisé le scrutin de 2009 et entaché sa crédibilité. Quel que soit le vainqueur après ce processus relativement long, il sera confronté à des défis considérables. Pour commencer, il devra presque immédiatement après sa prise de fonction gérer l’accord bilatéral américano-afghan de sécurité que le président Hamid Karzai a refusé de signer bien qu’il ait été approuvé par la Loya Jirga [le Parlement]. Les relations entre Karzai et les EtatsUnis sont au plus bas et cet état de choses a porté un coup fatal à l’accord. Or l’accord autorise une présence résiduelle des troupes occidentales dans un rôle de formation et de soutien.

Retrait occidental. Le sort

de l’accord risque en outre d’affecter l’aide militaire et économique sans laquelle le pays aura du mal à s’en sortir. Même si les 400 000 hommes de l’armée, de la police et des services de renseignement afghans déployés le jour du scrutin pour assurer la sécurité s’en sont relativement bien tirés, la diminution de l’assistance militaire et économique occidentale risque d’exacerber les difficultés du nouveau président, surtout après le retrait du gros des troupes occidentales fin 2014. On peut s’attendre à ce que les talibans augmentent leurs efforts à ce moment-là et l’absence d’aide occidentale pourrait jouer en leur faveur. Inutile de dire que s’il y a une leçon à tirer de l’époque où l’Occident a plus ou moins abandonné l’Afghanistan après le retrait soviétique de 1989, c’est qu’il faut soutenir le pays pendant ces quelques années critiques de transition, jusqu’à ce qu’il soit capable de se débrouiller seul. La paix du pays, de la région et du monde en dépend. Le Pakistan n’a pas intérêt à “conquérir” une fois de plus l’Afghanistan par djihadistes interposés, mais à soutenir son voisin dans sa quête de paix et de développement – tout simplement parce que la paix et la guerre en Afghanistan ont inévitablement un effet au Pakistan.— Publié le 7 avril

Même à Kandahar, la participation a été spectaculaire

Contre-point

Les réfugiés pachtounes ignorés ●●● L’écueil le plus manifeste de ce scrutin est la crédibilité de la procédure électorale. L’un des faux-pas des autorités électorales afghanes est de ne pas avoir pris de dispositions pour que les réfugiés afghans au Pakistan, pour la plupart d’origine pachtoune, puissent voter, comme ils y ont été autorisés en 2004. Avec un taux de participation problématique dans le sud et l’est de l’Afghanistan – des régions à majorité pachtoune –, le fait que les réfugiés soient privés du droit de vote pourrait avoir un impact considérable sur les résultats. Comme la légitimité dont le prochain président jouira aux yeux des Pachtounes pourrait avoir une influence déterminante sur le cours des événements, priver du droit de vote des populations déplacées par la guerre est une décision grave. Par ailleurs, il y a les incertitudes et les peurs qui planent sur la situation de l’Afghanistan au cours du prochain mandat et l’année 2018 – la fin du mandat du prochain président – paraît bien lointaine. Mais il y a une autre possibilité que le chaos, aussi improbable qu’elle puisse nous paraître aujourd’hui : l’Afghanistan, avec l’aide de ses voisins et de puissances régionales et internationales, pourrait se stabiliser et progresser vers la croissance économique, la sécurité intérieure et la stabilité institutionnelle. Dawn (extraits) Karachi. Publié le 5 avril


24.

AMÉRIQUES

Courrier international — no 1223 du 10 au 16 avril 2014 ↙ Dessin de Heng paru dans Lianhe Zaobao, Singapour.

TAÏWAN

Le statu quo avec Pékin durera-t-il ? Le mouvement contre l’accord économique avec la Chine prend de l’ampleur. Il traduit le renversement d’un consensus au sein de l’opinion taïwanaise à propos des relations avec Pékin.

—Lianhe Zaobao (extraits) Singapour

L

e 18 mars débutait le “mouvement [estudiantin] des tournesols” contre la signature de l’Accord commercial sur les services entre les deux rives [entre la Chine populaire et Taïwan], avec l’occupation du Parlement taïwanais. Ce mouvement a pris une nouvelle dimension avec la grande manifestation populaire du 30 mars, après le refus du président de la République, Ma Ying-jeou, de revenir sur cet accord. Ce jour-là, une centaine de milliers de personnes se sont rassemblées à l’extérieur du palais présidentiel pour exprimer leur mécontentement et continuer à faire pression sur le gouvernement du Kuomintang [parti nationaliste au pouvoir]. La veille, quelques milliers de Taïwanais avaient bien organisé une contre-manifestation pour protester contre les agissements illégaux de ces étudiants, mais ce “mouvement des

œillets” du 29 mars qui visait à mettre fin à l’occupation du Parlement par les étudiants n’a pas du tout eu l’ampleur du “mouvement des tournesols”. Certes, le nombre de manifestants ne permet pas de juger de l’état de l’ensemble de l’opinion publique. Cependant, il est clair qu’on ne peut sous-estimer son importance comme témoin d’une forte opposition populaire à l’accord sur les services.

Balancier. En fait, cette vague de contes-

tation de l’accord sur les services traduit le mouvement de balancier de l’opinion publique au sujet des relations entre les deux rives : l’opinion taïwanaise est en train d’abandonner l’idée de réunification [avec la Chine, dont Taïwan est séparée depuis la victoire communiste, en 1949] pour aller de l’autre côté [celui de l’indépendance]. L’élection en tant que président de Ma Yingjeou en 2008, avec près de 60 % des suffrages, avait marqué une condamnation par

les citoyens taïwanais de la politique menée durant huit ans par Chen Shui-bian [président indépendantiste sortant], qui cherchait à se faire valoir grâce à ses incessants affrontements avec la Chine. Après son arrivée au pouvoir, Ma Yingjeou a tenu compte de la volonté populaire en s’attachant à améliorer les relations entre les deux rives. En 2012, il a été réélu pour un nouveau mandat. L’appui de la Chine y a naturellement beaucoup contribué. Le secrétaire général du Parti communiste chinois d’alors, Hu Jintao, avait indiqué qu’il mettait “beaucoup d’espoir dans le peuple taïwanais”. Il a largement favorisé l’établissement d’une “triple communication directe” (postale, aérienne et maritime), a fait de nombreuses concessions sur le plan économique et a offert la possibilité à Taïwan d’agrandir quelque peu son espace international. Toutes ces mesures ont considérablement amélioré les relations entre les deux rives. Cependant, avec l’intensification des relations économiques entre les deux parties, plus nombreux sont les Taïwanais qui commencent à percevoir un “complot positif” de la part de la Chine populaire, qui chercherait à favoriser la réunification grâce à l’économie. Depuis la tempête financière de Wall Street, en 2008, la dépendance de l’économie taïwanaise vis-à-vis du marché de la Chine continentale augmente de jour en jour. Selon des données de la Chine populaire, en 2013, le volume des échanges commerciaux entre les deux rives a dépassé les 197 milliards de dollars [144 milliards d’euros]. L’adoption de l’accord sur les services ne devrait que renforcer le degré de dépendance de l’île. C’est ce qui alimente la “peur de la Chine” des opposants à cet accord. Par ailleurs, le fossé entre riches et pauvres se creuse à Taïwan, où le bénéfice des échanges avec la Chine populaire n’est pas partagé par l’ensemble de la société, ce qui constitue une autre explication du mécontentement dans la population. Du fait des régimes politiques radicalement différents, les échanges commerciaux, culturels et humains entre les deux rives n’ont pas du tout freiné la tendance à l’affirmation identitaire taïwanaise. Il n’est même pas exclu que la multiplication des échanges ait paradoxalement eu pour effet de renforcer chez les Taïwanais la perception des différences entre leur société et celle de la Chine populaire.Une enquête menée durant plus de vingt ans par le Centre d’études sur les élections de l’université

La dépendance économique vis-à-vis de la Chine augmente de jour en jour des sciences politiques de Taïwan montre que la part d’habitants de l’île se déclarant “uniquement taïwanais” n’a fait qu’augmenter au cours de ces deux dernières décennies, passant de moins de 50 % en 2008, juste après l’arrivée au pouvoir de Ma Ying-jeou, à plus de 57 % en 2013. Quant à ceux qui s’estiment “à la fois taïwanais et chinois”, leur nombre a dégringolé pour représenter seulement 35 % l’an passé. Une autre étude portant sur la même période et effectuée par ce même centre indique une hausse du pourcentage de personnes favorables soit à un “maintien éternel de la situation actuelle”, soit à “l’indépendance”. Cela semble bien témoigner d’un état d’esprit général contre l’accord sur les services et d’une peur de la Chine.

Intentions politiques. On peut dire que

la société taïwanaise dans son ensemble – gouvernants comme administrés – est obligée de revoir les relations entre les deux rives à cause de ce “mouvement des tournesols”. A un autre niveau, on peut également considérer ce mouvement estudiantin comme une réflexion intérieure des Taïwanais sur leur échelle de valeurs. Face à l’insistance de la puissante Chine populaire à réunifier les deux entités, il est impossible de dissocier les avantages économiques apportés par l’autre rive des intentions politiques qui les sous-tendent. Aussi la controverse au sujet de l’accord sur les services est-elle, en un certain sens, une âpre bataille entre les intérêts économiques et le respect de l’autonomie et de la dignité. Pour la Chine populaire, la signification d’un tel mouvement ne doit naturellement pas être sous-estimée. La politique de la carotte appliquée par Pékin vis-à-vis de Taïwan a certes contribué grandement à la décrispation entre les deux rives et à faire avancer les relations vers plus de stabilité, dans un climat plus apaisé. Mais le “mouvement des tournesols” montre que ce genre de politique a sans doute atteint ses limites et, aussi nombreux que soient les nouveaux avantages consentis par la suite, rien ne garantit qu’ils n’aboutiront pas à l’effet inverse de celui recherché.—

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Publié le 1er avril

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La truelle du maçon Luigi Cavanna offerte par son fils François, le premier don fait au musée.

la nouvelle Galerie des dons ouverture le 1er avril 2014

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Du mardi au vendredi, de 10h00 à 17h30. le samedi et le dimanche, de 10h00 à 19h00.

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3a

- Bus 46 - Porte Dorée Crédit photo : Lorenzö


26. D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1223 du 10 au 16 avril 2014 ↙ Un enfant syrien réfugié en Jordanie. Photo Mohammad Hannon/AP-SIPA

moyenorient

Syrie. Atef Najib, l’homme qui a provoqué le conflit Cousin du président Assad, violent, paranoïaque et corrompu, Atef Najib était chargé de la sécurité dans la province de Deraa en 2011. Son comportement inhumain a poussé les gens à la révolte.

—The National (extraits)

Abou Dhabi

U

n soir d’été, cinq mois après le début de l’insurrection syrienne [en mars 2011], un homme élégant est assis au bar de l’hôtel Four Seasons de Damas, où il prend un verre et fume un cigare. Un peu costaud, mais fringant pour ses 50 ans, il arbore une tenue en accord avec les cinq étoiles de ce lieu sélect : des chaussures italiennes faites sur mesure, un costume et une chemise hors de prix, une chaîne en or autour du cou. Il arbore aussi une Rolex et sur la table, près du cendrier, se trouvent les indispensables lunettes de soleil, chapelet et smartphone. Il ressemble à tous les autres membres de la petite élite qui s’est enrichie sous le règne de la vigoureuse “kleptocratie” syrienne dirigée par la famille Assad, mais

il se distingue par l’expression dure de son visage, encadré par une sombre barbe parfaitement taillée, et par la profonde haine de son regard. La plupart des Syriens ne sauraient pas le reconnaître, mais ils connaissent tous son nom : c’est Atef Najib, l’homme qui a provoqué la révolution. Et ils ne seraient pas surpris de le trouver détendu dans l’opulence tamisée du Four Seasons, alors qu’il est censé faire l’objet d’une enquête menée par une commission spéciale dirigée par un “juge indépendant”, en raison de son rôle dans des actes de torture et plusieurs exécutions. Pourtant, cousin du président Bachar El-Assad, il peut profiter de sa soirée en toute impunité. Car nul n’oserait s’en prendre à cet homme. Malgré son rôle central dans le déclenchement de la révolte syrienne, les

à évoquer l’incident, concède de mauvaise grâce que “deux ou trois” des jeunes prisonniers ont subi des violences physiques, mais maintient qu’Atef Najib a expliqué aux pères que leur incapacité à apprendre les bonnes manières à leur progéniture l’avait contraint à assumer cette tâche. La seconde version, celle qui a été retenue par les habitants de Deraa, veut qu’Atef Najib ait conseillé à ces pères de rentrer chez eux pour faire de nouveaux enfants et, s’ils n’avaient pas la virilité nécessaire, de faire venir leurs épouses à son bureau, où il veillerait à ce qu’elles repartent enceintes. C’était trop pour un peuple fier.

Monde obscur. En réaction, les mani-

festations fatidiques du 18 mars ont été organisées pour exiger qu’Atef Najib soit licencié et sanctionné. Ses forces de sécurité ont répliqué en tirant dans la foule de civils désarmés, faisant trois victimes. Cette journée a déclenché une révolution populaire et un carnage qui, trois ans et 140 000 morts plus tard, ne montrent aucun signe d’apaisement. “Au début, c’était essentiellement une révolte contre Atef Najib. Il y avait de nombreux autres problèmes, mais c’est à cause de lui que les gens sont descendus dans la rue”, dit un membre d’une famille influente de Deraa proche du régime. Atef Najib aimait être dans l’ombre. Il faisait partie du monde obscur de la Mukhabarat (police secrète), de la famille Assad et des ultraloyalistes qui dirigent vraiment le pays. A l’adolescence, Atef Najib a intégré une académie militaire. Il était plus proche de Bassel El-Assad – le fils aîné d’Hafez, qui devait lui succéder – que de Bachar, jeune timide et gauche. Bassel et Atef avaient des personnalités similaires : impétueux, intrépides et redoutés, ils aimaient tous deux conduire dangereusement des voitures de course. Bassel est mort dans un accident en 1994. Atef Najib a rejoint les services du renseignement mais il a fini par informations sur Atef Najib sont quasi- se brouiller avec ses supérieurs et par ment inexistantes. Il est cousin germain agacer son cousin et son oncle tout-puisde Bachar et il était chef de la sécurité sants. Au début des années 1990, il a été politique dans la ville de Deraa lorsque la suspendu de ses fonctions. “Bassel l’a rébellion qui y couvait a éclaté, le 18 mars renvoyé des services du renseignement vers 2011. Ce jour-là, il a insulté un groupe 1992. Il était injurieux, insultant, il kidnapd’hommes de la ville qui lui demandaient pait des filles et tirait avec des armes à feu. de libérer dix-huit garçons incarSon arrogance était ingérable”, cérés pour avoir écrit “Docteur, explique un ancien ami de la c’est bientôt votre tour” sur le famille Assad. mur d’une école. Les adolesPendant environ six ans, cents ont été torturés parce qu’ils alors que sa carrière dans la avaient osé suggérer que Bachar Mukhabarat semblait terminée, enquête Atef Najib n’a fait que “traîner El-Assad – ophtalmologiste de formation – finirait par subir le à la maison”. Puis, alors que même sort que d’autres dictateurs déchus Bachar était sur le point de remplacer du Moyen-Orient. Atef Najib a intimé aux son père à la présidence, la mère d’Atef pères préoccupés de ces garçons de “les – Fatmé Makhlouf – a réussi à convaincre oublier”. Il existe deux versions des propos les Assad de le reprendre. Son fils égaré qu’il a tenus ensuite. La première, celle avait mûri et était à la hauteur de sa misdes sympathisants du régime disposés sion, selon elle.


MOYEN-ORIENT.

Courrier international — no 1223 du 10 au 16 avril 2014

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↙ Dessin d’Arend, Pays-Bas.

●●● Alors que la région de Lattaquié était restée [relativement] calme depuis le début de la révolution syrienne, on a appris le 23 mars la mort de Hilal El-Assad, cousin du président syrien, une des figures les plus connues des chabiha, cette horde de miliciens à la solde du régime. Hilal avait été chargé dès 2011 de constituer “l’armée de défense”, qui envoie des miliciens partout où le régime en a besoin à travers le pays. Exécuté par l’armée de rebelles, tué après avoir été dénoncé par sa propre communauté alaouite ? Des observateurs suggèrent qu’il a été éliminé par le régime lui-même. Le site de la télé Al-Arabiya affirme qu’il a été exécuté dans son bureau, et ce dès le 8 mars. Une telle opération rappellerait l’élimination [en juillet 2012] d’Assef Chawkat, le beau-frère du président [tombé en disgrâce]. Pourquoi Hilal El-Assad aurait-il été tué ? Parce qu’il fallait se débarrasser d’un homme qui disposait de plus en plus de ressources propres pour affirmer son autonomie. Dans des conversations privées, Hilal aurait même osé se moquer de son cousin Bachar, le qualifiant de “stupide”. Il est de coutume de couper les têtes qui dépassent à l’intérieur du régime syrien. —Fadi Saad Now. (extraits) Beyrouth Publié le 30 mars

DR

Mésalliance Hilal, le cousin éliminé

En Syrie, les responsabilités des nombreux organes de renseignement sont vagues et imbriquées, et les agents espionnent autant leurs collègues que la population. Au service de renseignement politique de la capitale, Atef Najib s’est spécialisé dans la surveillance de la police et des partis politiques. Il arpentait la capitale, toujours dans une voiture neuve car il avait une collection grandissante de BMW et de Jaguar. “Il pouvait être gentil une minute et terrifiant la suivante, il passait d’un extrême à l’autre. C’est un homme très lunatique”, affirme un homme d’affaires syrien. “Au sein du régime, il y a certaines personnes qu’il vaut la peine de rencontrer et dont il est utile d’être proche. Elles font preuve d’une certaine sagesse et on peut travailler avec elles. Il y en a d’autres dont il ne faut pas s’approcher car rien de bon n’en sortira – Atef Najib fait partie de cette catégorie”, ajoute-t-il. En 2002, Ghazi Kanaan, membre éloigné de la famille d’Atef, a été rappelé du Liban, où il avait été le chef du renseignement pour la Syrie pendant vingt ans, pour prendre la tête de la sécurité politique à Damas. Il n’avait que faire d’Atef et l’a mis à l’écart au sein du service, où ses opposants l’avaient surnommé “l’animal”. “Atef était vaniteux et avait une très haute opinion de lui-même. Il faisait partie de la famille Assad, c’était là son atout”, explique un ancien membre de la Mukhabarat. Ce n’est qu’après la mort de Ghazi Kanaan, en 2005 – un suicide par balle, selon les autorités syriennes –, que la carrière d’Atef Najib a pris un nouvel élan. En 2008, il a été envoyé à Deraa pour diriger la branche du gouvernorat chargée de la sécurité politique. Dans cette ville, il s’est empressé d’établir son propre fief. “Sa réputation l’a précédé. ‘Voilà un homme avec qui on ne négocie pas, un vrai criminel’, nous a-t-on annoncé. Mais les grandes familles de Deraa avaient des liens solides avec le régime et beaucoup d’argent, alors elles ont pensé qu’elles pourraient le soudoyer, comme tous

les autres”, explique un habitant de Deraa. Toutefois, au lieu d’accepter ces potsde-vin et d’avoir une vie facile, Atef Najib a tenu à contrôler tout le monde. “Il avait des informateurs partout, tout portait à croire que ses soldats étaient constamment à l’écoute, même dans les écoles élémentaires. Il insistait pour toujours être mis au courant en premier de tout nouveau problème. Les enseignants lui envoyaient des rapports hebdomadaires sur les convictions politiques des élèves, même les plus jeunes”, ajoute cet habitant de Deraa. “Certains fonctionnaires chargés de la sécurité à Deraa ne se sentaient pas en sûreté, y compris chez eux, affirme un autre habitant. Un haut responsable dont j’étais proche m’a dit qu’il était persuadé qu’Atef Najib avait installé des caméras dans sa maison pour l’espionner jusque chez lui.” Sous prétexte de lutter contre la corruption, Atef Najib a décidé de bloquer les réseaux de transport de marchandises, légales et illégales, afin de contrôler lui-même les flux transfrontaliers de marchandises, les flux d’argent et d’informations, et l’exploitation des droits relatifs à l’eau – essentiels dans une région agricole. Paranoïaque, même avant la révolution, il était rarement vu en public et ne se déplaçait qu’avec un convoi hautement sécurisé, convaincu que ses ennemis voulaient l’assassiner. Il faisait venir sa nourriture de Damas car il avait peur d’être empoisonné. A Deraa, Il était considéré comme une puissance absolue, il tenait entre ses mains le sort de 1,2 million de personnes. Il affirmait : “A Deraa, je suis Dieu.”

Répression brutale. Après le 18 mars,

Bachar El-Assad a appliqué une stratégie en deux axes mêlant conciliation clémente et répression brutale, ce qui a rapidement déclenché une rébellion généralisée dans le pays. Il a refusé de se rendre en personne à Deraa et il a préféré y désamorcer la colère en envoyant des délégations, qui se sont toutes entendu dire qu’Atef Najib devait être sanctionné pour les actes de torture infligés aux jeunes garçons et qu’il devait être tenu pour responsable des exécutions. Le régime a également commencé à réprimer la dissidence croissante avant que le mouvement ne prenne de l’ampleur. Le 23 mars, Faisal Kalthoum – gouverneur de Deraa – a été renvoyé, une mesure qui semblait favorable à la réforme, mais le même jour des soldats ont fait une descente à la mosquée Omari, dans la vieille ville de Deraa, faisant neuf victimes. Quatre jours plus tard, au Parlement, le député Yousef Abu Rumiah, qui représentait Deraa, a pris la mesure sans précédent

Les enseignants envoyaient des rapports sur les convictions politiques des élèves

d’exiger que Bachar El-Assad veille à ce qu’Atef Najib soit puni, faisant valoir que ses forces de sécurité s’étaient livrées à “des exécutions sans discernement”. Ces remarques ont été coupées à la télévision publique. Le 9 avril, alors que 170 personnes avaient été exécutées en vingt-trois jours, une “source anonyme des services de sécurité” au sein du régime a annoncé aux médias que les faits concernant Atef Najib et Faisal Kalthoum avaient été portés devant un tribunal pour faire l’objet d’une enquête. En juin, le juge Mohammed Deeb El-Mughatran a interdit à Atef Najib de se rendre à l’étranger. “Personne n’a l’immunité, quel que soit son statut”, aurait déclaré le juge. Au cours des mois qui ont suivi les exécutions de Deraa, Bachar El-Assad a reçu la visite de plusieurs délégations, dont des religieux qui l’ont imploré de prendre des mesures contre Atef Najib, faisant valoir qu’une action en justice transparente contre un membre de sa famille enverrait un message fort et restaurerait la confiance vis-à-vis du régime. Selon plusieurs récits de cette rencontre, Bachar a déclaré qu’il ne pouvait pas arrêter son cousin car aucune plainte officielle n’avait été déposée à la police et que, par conséquent, aucun dossier n’avait été ouvert. Atef Najib occuperait toujours un poste au sein des services de sécurité. —Phil Sands, Justin Vela et Suha Ma’ayeh Publié le 20 mars

Source The National Abou Dhabi, Emirats arabes unis Quotidien www.thenational.ae L’“anomalie du Moyen-Orient” Ce quotidien de langue anglaise né en 2009 est propriété de l’émirat d’Abou Dhabi. Du fait du choix de la langue, The National ne s’adresse pas à un public populaire, mais aux classes éduquées et supérieures ainsi qu’aux expatriés de langue anglaise. Cela lui permet de jouir d’une liberté de ton inhabituelle dans la presse du Golfe. Se présentant comme un média mondialisé, The National a inclus dans son équipe des journalistes de la presse américaine et britannique. Cette “anomalie du Moyen-Orient”, comme il aime se présenter, n’a pas empêché plusieurs crises internes dues au traitement édulcoré des questions relatives à Abou Dhabi.


28.

MOYEN-ORIENT

Courrier international — no 1223 du 10 au 16 avril 2014 ↙ Dessin de Schrank, paru dans The Economist, Londres.

Turquie

Adieu à l’Europe Le succès électoral du parti islamiste au pouvoir montre que les Turcs sont de moins en moins épris des valeurs de progrès et de modernité.

—Hürriyet Istanbul

A

près le succès remporté aux élections municipales [le 30 mars] par Recep Tayyip Erdogan malgré les mesures antidémocratiques qu’il a prises pour protéger son gouvernement des accusations de corruption, la Turquie aura du mal à garder son cap européen, avec tout ce que cela implique. Le président Abdullah Gül a exhorté le gouvernement à reprendre la direction de l’Europe en affirmant que les réformes faites en chemin seront bonnes pour la Turquie, qu’il y ait adhésion ou non. Mais il parle à des sourds. Certes, on peut également se demander s’il n’a pas lui-même contribué au changement de cap de la Turquie en signant les lois non démocratiques que le gouvernement avait mises sous son nez. Le fait est que les 43 % de Turcs qui ont voté pour le Parti de la justice et du développement (AKP) [islamiste-conservateur au pouvoir] ne se soucient guère de l’UE ni des valeurs de progrès et de modernité qu’elle représente. Ils veulent une Turquie ancrée dans les valeurs islamiques conservatrices et voient en Erdogan le capitaine qui les mènera à bon port. Les restrictions de plus en plus nombreuses imposées aux médias, l’ingérence du gouvernement dans

la justice par des méthodes impensables dans n’importe quel pays européen moderne, le blocage de Twitter et de YouTube [qui a été levé par décision de justice contre l’avis du Premier ministre Erdogan] et autres actions similaires ne montrent qu’une seule chose : la Turquie d’Erdogan est en train d’abandonner à toute allure son objectif européen et les principes démocratiques qu’il représente. Bien entendu, les sympathisants de l’AKP, qui parlent beaucoup de démocratie et s’insurgent contre le sort de l’ex-président égyptien Mohamed Morsi [destitué par les militaires en août 2013] nieront en bloc. Mais la démocratie qu’ils défendent n’a pas grand-chose en commun avec la démocratie de style européen, tout comme la politique de Morsi pendant son bref passage au pouvoir n’avait rien à voir avec la vraie démocratie, même s’il avait été démocratiquement élu. Avec le recul, on voit également que les gouvernements qui se sont succédé au pouvoir après l’instauration de la république [1923] n’ont pas fait beaucoup pour convertir la Turquie en un membre respecté de la communauté des pays européens démocratiques, et cela malgré leurs prétentions modernistes. Il ne faut pas oublier que la Turquie avait une réputation de

pays autoritaire qui ne respecte pas les droits de l’homme ni les droits des minorités, qu’il les a impunément violés, sous les gouvernements qui ont précédé l’arrivée de l’AKP au pouvoir. Il faut aussi rappeler que ceux qui ont dirigé le pays avant l’AKP considéraient les citoyens qui défendaient la vraie démocratie et les droits de l’homme comme les membres d’une cinquième colonne au service d’un Occident dont l’objectif était de détruire la Turquie. Autrement dit, les personnages soi-disant modernes qui ont tenu les rênes de la Turquie pendant des décennies ont toujours fait semblant d’imiter les Européens, sans jamais croire aux valeurs qui font de l’Europe contemporaine ce qu’elle est. Le plus souvent, ils considéraient ces valeurs comme des menaces pour l’unité nationale et pour les symboles qui, croyaientils religieusement, maintenaient cette unité. Prenons le blocage de Twitter et de YouTube. Il nous apparaît aujourd’hui, et à juste titre, comme une rétrogradation et nous le dénonçons. Mais beaucoup de ceux qui fustigent l’AKP pour avoir ordonné ce blocage oublient que c’est l’Association pour la pensée d’Atatürk qui est à l’origine de la première interdiction de YouTube en Turquie à cause de vidéos jugées insultantes pour la mémoire d’Atatürk [le fondateur de l’Etat moderne de Turquie].

L’ancienne Turquie. Au moins,

Erdogan et ses partisans agissent en accord avec leurs vraies convictions, même s’ils doivent être contrés au nom de la vraie démocratie. Mais beaucoup de ceux qui critiquent l’AKP en l’accusant d’être une force réactionnaire – ce qu’il se révèle être de plus en plus clairement – devront d’abord s’occuper de leurs propres déficiences démocratiques avant de se proclamer les chantres de la vraie modernité. La “nouvelle Turquie” d’Erdogan n’est pas une terre désirable pour les vrais démocrates, mais “l’ancienne Turquie” dont certains rêvent encore ne l’était pas non plus. Nous avons besoin d’une Turquie vraiment nouvelle et démocratique, où personne ne se sente menacé par ce que disent les urnes et où tout le monde puisse être sûr que le droit prévaudra quel que soit l’élu. —Semih Idiz Publié le 3 avril

arabie saoudite

Les immigrés à l’échafaud

Le royaume wahhabite exécute à tour de bras. Et les victimes sont souvent les travailleurs étrangers.

—As-Safir Beyrouth

B

ien que l’Arabie Saoudite soit membre de la commission des droits de l’homme de l’ONU, elle pratique la peine de mort à grande échelle. Elle coupe les têtes – ainsi que des mains – sous prétexte d’application de la loi islamique [charia]. Et en l’absence de droit pénal, les sentences sont fonction de l’humeur des juges et de l’interprétation qu’ils font des textes religieux. Tel juge peut condamner un père qui a tué sa fille à une simple amende. Il peut même se contenter d’exiger l’apprentissage d’une sourate coranique et de quelques hadith [propos attribués à Mahomet] de la part d’un mari qui a torturé son épouse. Mais le même juge ne sera pas satisfait avant d’avoir obtenu l’exécution d’une femme de ménage [immigrée] qui a tué sa patronne en réaction aux mauvais traitements que celle-ci lui infligeait. Si les juges sont plus sévères avec les immigrés, c’est parce qu’ils doivent servir d’exemples. Les dates et les horaires des exécutions sont annoncés à l’avance, et la peine est appliquée en place publique. Le tout est censé servir d’avertissement pour les centaines de milliers d’Ethiopiens, Pa kistanais, Indonésiens et autres immigrés qui vivent dans le pays. Même le Yémen voisin a droit à son quota morbide. Les candidats à la potence sont issus des communautés qui se trouvent tout en bas de l’échelle sociale. Plusieurs pays, dont l’Indonésie et l’Ethiopie, déconseillent à leurs ressortissants de se rendre en Arabie Saoudite s’ils veulent éviter les mauvais traitements. [Après plusieurs cas retentissants de maltraitance, l’Indonésie avait interdit le départ de femmes

de ménage en Arabie Saoudite. Depuis, les deux pays ont signé un accord donnant aux Indonésiennes un certain nombre de droits en contrepartie de l’obligation de suivre des cours d’enseignement de l’islam. Pour ce qui est des Ethiopiens, ils ont fait l’objet tout au long de l’année 2013 d’une véritable chasse à l’homme dans le cadre d’une vaste campagne d’expulsion de sans-papiers.] Devant ces tribunaux opaques, nul besoin d’étayer les preuves de culpabilité et, en cas de litige, l’accusé n’a aucun recours. Le pays d’origine n’est pas averti de ce qui se passe. On se contente de leur renvoyer le cadavre. La peine est exécutée au sabre, ou parfois au fusil. Le public est appelé à assister à ces spectacles macabres qui attirent généralement les foules. Ils sont organisés après la prière afin que tout le monde puisse être présent et en tirer la leçon.

La peine, censée servir d’avertissement, est appliquée en place publique Nous avons ainsi été témoins d’une scène au cours de laquelle cinq Yéménites [condamnés pour vol et meurtre] ont été décapités puis suspendus à une grue pour que tous puissent les voir. Qui plus est, l’organisation américaine des droits de l’homme Human Rights Watch accuse l’Arabie Saoudite d’exécuter des mineurs. En 2009, sept jeunes accusés de vol ont été fusillés ; deux avaient moins de 16 ans au moment des faits. De nombreux délits sont toujours passibles de la peine de mort : le vol à main armée, le viol, l’apostasie, le meurtre, le trafic de stupéfiants, voire les pratiques superstitieuses et la sorcellerie. On ne dispose pas de chiffres officiels sur les exécutions, mais en 2012 la moisson aurait été de 76 personnes [79 en 2013]. Notons que la Suède a récemment annoncé la fermeture d’un certain nombre de ses prisons à cause du nombre insuffisant de prisonniers. Ce pays “mécréant” n’a pas eu besoin de recourir à la peine de mort pour faire baisser le taux de criminalité. —Noura bint Afech* Publié le 28 mars * Sociologue saoudienne.


30. D'UN CONTINENT À L'AUTRE

Courrier international – n° 1223 du 10 au 16 avril 2014

Belgique. Le béton flamand à l’assaut des frontières La Côte belge est si lotie que les promoteurs belges commencent à loucher de l’autre côté de la frontière. Les habitants de Bray-Dunes et autres Cadzand n’en sont pas tous ravis.

—De Standaard Bruxelles (extraits)

P

lus, plus, toujours plus. C’est ça, la loi du business”, dit Virginie Michalski. De son jardin, situé dans un quartier endormi à l’arrière de Bray-Dunes, France, on commence à entrevoir pas mal de béton. La vieille villa de ses voisins a été vendue à Twin Properties, un promoteur immobilier flamand, qui compte construire des appartements de vacances “sur toute la largeur du jardin, y compris le sentier qui mène actuellement à la plage. Sans nous en informer, la municipalité a enlevé son statut public à ce chemin. Nous avons déjà rassemblé trois cents signatures pour protester contre ce projet. Nous demandons aussi que la hauteur maximale autorisée pour les constructions dans ce quartier soit réduite de douze à neuf mètres. Douze mètres, ce n’est peut-être pas très haut pour la pointe d’un toit ou pour une maison de rangée en ville mais si vous construisez un bloc d’appartements massif de douze mètres ici, c’est vraiment haut. C’est une atteinte au paysage.” Quand on arrive de la Côte belge et qu’on entre à Bray-Dunes, la première station balnéaire après La Panne tout semble en mode mineur. Moins de magasins, de plus petites maisons, moins de trafic, moins d’argent en jeu. “Les gens qui vivent ici ont choisi cela. Et c’est aussi ce que les touristes viennent chercher à Bray-Dunes. Notre pétition a aussi été signée par les Belges qui ont une seconde résidence ici.” Elle nous montre leurs mai-

sons, dans un quartier pratiquement désert, avec nombre de volets clos. Ici, on pourrait faire une sieste au milieu d’un carrefour. “Nous avons tellement de kilomètres de côtes en France et le temps est plus clément presque partout ailleurs. Ceci n’est jamais devenu the place to be.” Eldorado. Mais, vu de Flandre occidentale, le Nord, c’est le Sud. Plus tranquille, avec plus de nature et des prix imbattables pour les terrains à bâtir. Maintenant que les frontières ne changent plus grand-chose et que presque tout le littoral belge est loti, c’est devenu un terrain de jeu très attirant pour le secteur immobilier flamand. Ça et là, dans le village, ils ont construit des immeubles à appartements qui semblent tout droit sortis d’une ville de province flamande : robustes et propres mais sans grand charme. “Sur la digue, on a fini par s’y faire. Mais nous ne voulons pas que ces immeubles sans âme commencent à envahir aussi les quartiers d’habitation.” Elle nous montre Les Margats, un ensemble également créé par Twin Properties. Quatre étages et un style architectural banal. Mais ici, au milieu des petites maisons du quartier, l’ensemble paraît lourdingue et arrogant. “Le quartier s’est fait prendre par surprise. Et maintenant, c’est devant ma porte qu’ils veulent faire un projet similaire et nous voulons que cela se passe mieux. Mais il semble difficile d’amorcer un débat démocratique sur ce sujet. Ce matin, j’ai trouvé dans ma boîte aux lettres une copie d’un mail que Twin Pro-

perties a envoyé au maire pour menacer de poursuites judiciaires tous ceux qui souilleraient le nom de leur entreprise. C’est de l’intimidation pure et simple.” Commerce. “Nimby, vous connaissez ? Not in my backyard”, rétorque Bart Slabbinck, porte-parole flamand de Twin Properties.

↓ Dessin de Gaëlle Grisard pour Courrier international

“C’est le phénomène du citoyen qui se fiche pas mal de tout jusqu’à ce que quelque chose se passe devant chez lui. Nous avons l’impression que c’est surtout ça qui se passe à Bray-Dunes : une seule personne qui se sent désavantagée et qui s’appuie sur la fièvre électorale du moment. Cela fait déjà dix ans que nous sommes actifs dans le village et nous y avons construits deux cents appartements, depuis que la politique française a rendu la région intéressante pour les investisseurs. Et s’ils l’ont fait, c’est bien pour qu’il y ait du développement. A Bray-Dunes, ils savent très bien qu’une station balnéaire qui est trop petite entre dans une spirale négative. Le chômage atteint déjà 18 % dans la commune. Donc il y a des protestations mais allez donc parler aussi aux commerçants de la commune : je doute qu’ils soient opposés à la construction de nouveaux appartements. Plus loin, sur la Côte française, nous avons créé un quartier de villas, le Domaine sauvage, à Equihen, [à côté de Boulogne-surMer]. Et qu’est-ce qu’on a vu ? La commune a refait la route, la boucherie est devenue un traiteur, la boulangerie marche du tonnerre et le restaurant local a été rénové.” Il cherche un mot poli pour exprimer le fait que le commerce

n’est pas vraiment florissant à Bray-Dunes. Pour un mercredi après-midi en plein mois de mars, il y a certes pas mal de magasins ouverts mais presque aucun client. Quelques commerces sont en train de refaire leurs vitrines pour la belle saison mais cela ne change pas grand-chose au tableau global. Les chaises et les nappes en plastique, le bricà-brac partout, il faut déjà être mordu pour trouver un charme populaire à tout ça. “On peut le dire : c’est une rue moche”, commente le tenancier d’un magasin d’articles de plage à l’arrière de la digue. “Si ça ne tient qu’à moi, les promoteurs immobiliers belges peuvent remplacer toutes ces maisons par des immeubles à appartements, ce sera de toute manière un progrès. Cela crée de l’emploi et attire un nouveau public. Mon chiffre d’affaires est en progression. Quand j’ai acheté ce magasin il y a six ans, il tournait depuis les vacances de Pâques jusqu’à la fin de l’été. Le reste du temps, je ne vendais rien. Maintenant, je peux déjà ouvrir en février. Nous avons une clientèle de plus en plus variée : des gens simples qui viennent pour la journée mais aussi des touristes qui ont davantage de moyens. Bien entendu, nous ne voulons pas devenir une station entièrement bétonnée comme Nieuport. Mais je signerais tout de suite pour quelque chose comme Le Coq : le charme combiné de l’ancien et du neuf, du petit et du plus ambitieux.” Indivision. “Bray-Dunes a eu ce charme-là, quand de riches familles lilloises venaient passer ici leur été dans leur propre maison de vacances. Ça explique qu’il y ait tant de belles demeures dans les rues latérales. Mais ells sont souvent vides et en voie de taudification. C’est un phénomène typiquement français, hélas : les problèmes d’indivision. Les héritiers n’arrivent pas à s’entendre et les maisons cessent d’être entretenues.” Les maisons en question sont petites, peu pratiques et chères à entretenir. On ne trouve pas d’investisseurs pour s’en occuper. Si Twin Properties est en France, ce n’est pas non plus vraiment pour faire plaisir aux amoureux du patrimoine local. “Pour nous, l’atout de ce lieu, c’est le calme”, explique Bart Slabbinck. “Cela complète bien notre offre existante en Région flamande.C’est différent. Dans notre secteur, cela n’a aucun sens de travailler pour une sorte de touriste moyen. Il y a au moins deux cents sortes différentes de touristes, chacun avec ses préférences.”


Courrier international – n° 1223 du 10 au 16 avril 2014

BELGIQUE.

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↙ Dessin de duBus paru dans La Dernière Heure.

“Il faut tenir compte de l’internationalisation des mentalités. Avant les Belges allaient en vacances en Belgique, maintenant ils regardent plus loin. Et je sens aussi chez beaucoup de gens une envie d’être dans un environnement moins urbain. Il y a dix ou vingt ans, ils cherchaient avant tout des endroits où il y avait beaucoup de choses à faire. Maintenant ils sont davantage attirés par des stations de taille plus modeste. Le marché sature à la Côte belge, il y a beaucoup de biens à vendre. Mais maintenant que la France et les Pays-Bas essaient de redéployer leurs stations, nous pouvons exporter notre know-how là-bas.” C’est Philippe Muylle qui parle. Il est le patron de la Compagnie Le Zoute qui est également active sur le littoral français, à Hardelot, [dans le Boulonnais]. “Mais cela n’avance pas très vite parce qu’il y a beaucoup de protestations de la part d’une association locale de protection de l’environnement.” Pays-Bas. Cela marche mieux pour la Compagnie Le Zoute à l’autre bout de la Côte, à Cadzand (Pays-Bas), à côté de Knokke, où elle est en train de construire 400 appartements, imprimant ainsi de manière très nette sa marque sur cette très modeste station balnéaire. Six immeubles comptant 131 logements en tout ont déjà été livrés sur le boulevard central. Plus loin, un projet encore plus ambitieux est en chantier : le Strandhotel est en train d’être entièrement rénové avec l’adjonction d’une tour à appartements. La cerise sur le gâteau, ce sera l’aménagement d’un port de plaisance avec 125 emplacements. Il y a quelque chose d’assez paradoxal à aller chercher un lieu modeste et charmant pour en faire quelque chose de grand et de prestigieux. “Une petite station, c’est attirant mais elle peut aussi être vraiment trop petite. S’il faut se rendre au village voisin simplement pour acheter un pain, cela n’amuse plus personne. Et dans cette optique, CadzandBad peut grandir un peu. Il y a quelques magasins mais cela manque de diversité et de qualité.” Les commerçants abondent dans le même sens. “On nous dit que Cadzand ne va pas devenir un second Knokke”, dit Stefan Martens de la boulangerie La Baguette. “Si on peut redonner un coup de neuf à tout ce qui tombait en décrépitude, c’est bienvenu. Derrière le centre commercial, on a construit un parc de bungalows qui

attire beaucoup de Belges et tout le monde est content.” “Il y a davantage de vie à Cadzand, le commerce va mieux”, confirme Marijn De Grip, qui a une vue imprenable sur les dernières réalisations de la Compagnie Le Zoute depuis son magasin de cerfs-volants. “On ne peut certainement pas dire que tout Cadzand est opposé à tout cela. Ce n’était pas non plus un village avec tellement de cachet et maintenant, tout reçoit un coup de jeune. Mais de là à dire que je trouve ce panorama magnifique...” Il fait la grimace. “Vous savez, tout ce gâteau est partagé entre quelques gros joueurs comme la Compagnie Le Zoute, Roompot et Molecaten, qui en train d’acheter tous les campings aux Pays-Bas. Et le résultat, c’est cette uniformité. Moi, je vois surtout une occasion perdue. On aurait pu créer un espace de rencontre pour les gens, avec de la place pour jouer pour les enfants. Cela manque de vision à long terme. Mais c’est souvent comme ça quand on construit.” Philippe Muylle nuance ces critiques. “Nous autres Belges, nous sommes vite enclins à accepter de porter le chapeau. Mais vous avez vu ce bâtiment rose à l’entrée de Cadzand ? C’est le genre d’architecture qui avait cours jusqu’ici. Même à Anvers rive gauche, on a construit un quartier chic juste à côté. Nous n’avons pas à rougir de nos réalisations.” Knokke-la-Neuve ? La Compagnie Le Zoute a-t-elle l’intention de créer un nouveau Knokke ? “Cela ne marche évidemment pas comme ça. C’est la commune qui a conçu un plan d’aménagement et c’est seulement après que nous avons pu prendre part à sa concrétisation. Cela ne deviendra jamais un nouveau Knokke, ne fût-ce que parce que les dunes sont classées.” Les propriétaires sont pour la plupart des Belges, précise Jan de Dobbelaere, l’agent immobilier avec qui travaille la Compagnie Le Zoute. “Au départ, il y avait une majorité de Néerlandais mais actuellement, nous avons 60 % de Belges. Les gens découvrent que c’est agréable de faire du vélo ici. On a agrandi les plages, rénové les pavillons de plage et, dorénavant, on pourra également s’y restaurer. Pendant une cinquantaine d’années, rien n’avait bougé à Cadzand-Bad parce que personne n’osait investir. L’avantage, c’est que nous pouvons maintenant tout refaire de A à Z.” —Dorien Knockaert Publié le 29 mars

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32.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1223 du 10 au 16 avril 2014

union européenne

↙ Dessin paru dans The Economist, Londres.

Afrique. Les leçons du sommet de Bruxelles

Un nouveau pacte de coopération a été scellé sur deux piliers : l’économie et la sécurité. Mais, vu d’Afrique, plus question de croire l’Europe sur parole.

inévitablement le chaos politique. Dans cette affaire, contrairement aux apparences, c’est son sort qui se joue tout autant que celui des pays africains, et le temps apparaît chichement compté à ses dirigeants, comme le montrent les désordres en cours au Mali, dans le sud de la Libye, le nord du Nigeria, au Soudan et, plus près encore de nous, en Centrafrique. Ne pas s’en tenir aux bonnes intentions, tel est le défi que viennent de se lancer l’Afrique et l’Europe. Leurs dirigeants en ont-ils réellement conscience ?— Publié le 4 avril

SOURCE LES DÉPÊCHES DE BRAZZAVILLE

—Les Dépêches de Brazzaville Brazzaville

L

e quatrième sommet A f r ique-Eu rope, qu i s’est tenu du 2 au 3 avril à Bruxelles, tiendra-t-il ses promesses en débouchant sur des engagements concrets, ou n’aurat-il pas plus d’impact sur les relations entre les deux continents que ceux qui l’ont précédé ? Il est difficile de le dire alors que s’achève tout juste cette nouvelle grandmesse à laquelle ont pris part les représentants de quatre-vingts pays, mais, comme il n’est pas interdit de rêver, essayons d’imaginer quels pourraient être ses effets à long terme. Côté économique, en aidant le continent africain à

construire les grandes infrastructures qui lui font aujourd’hui cruellement défaut, les pays du Vieux Continent participeraient de façon décisive à l’émergence d’un marché immense, le plus vaste de la planète à échéance de cinquante ans, émergence dont ils tireraient eux-mêmes de grands profits. Ils feraient ainsi d’une pierre deux coups, puisque l’élévation du niveau de vie des populations africaines qui en découlerait résoudrait probablement le problème aujourd’hui insoluble de l’immigration sauvage qui menace l’Europe. Non seulement, en effet, les entreprises européennes verraient s’ouvrir de nouveaux et grands débouchés, mais encore l’Europe tout entière parviendrait à desserrer

l’étau qui menace de l’étouffer en multipliant les crises sociales sur le territoire de plusieurs de ses membres, telles la France, l’Espagne ou l’Italie. Côté sécurité, il est tout aussi clair que, si l’Union européenne, au lieu de lorgner vers les pays de l’Est comme elle le fait depuis vingt ans au risque de se heurter de front avec la Russie, se décidait à aider l’Afrique dans la construction d’un système de sécurité collective, elle assurerait sa propre sécurité sur des bases plus solides. En laissant des régions immenses et désertiques telles que le Sahara ou le Sahel se transformer en zones de non-droit, elle risque, à brève échéance, d’être submergée par les trafics de tous ordres qu’engendre

Brazzaville, Congo Quotidien, 10 000 ex. www.lesdepechesdebrazzaville.fr Ce journal consacre un numéro spécial à l’avenir du partenariat entre l’Afrique et l’Europe. Dans ce numéro exceptionnel de 16 pages en quadrichromie, le quotidien aborde les grands sujets des relations AfriqueEurope. Créé à la fin des années 1990, Les Dépêches de Brazzaville se veut un quotidien général d’information sur le Congo. Disposant d’un bureau à Paris et d’un autre à Kinshasa (RDC), il se positionne d’une manière plus large sur l’actualité d’Afrique centrale. Le journal est édité par l’Agence d’information d’Afrique centrale, appartenant au patron de presse Jean-Paul Pigasse. Le site met à la disposition des lecteurs les archives complètes du journal depuis 1998. Il est également possible de télécharger gratuitement la dernière édition digitale du jour.

Le chiffre

1,2

MILLIARD D’EUROS

C’est la somme versée depuis 2004 par l’UE pour les opérations de maintien de la paix en cours en Afrique, dont la moitié en Somalie.

IMMIGRATION

Frontex prend la haute mer

L’agence chargée de surveiller les frontières extérieures de l’UE pourra bientôt intervenir dans les eaux internationales et refouler en toute légalité les réfugiés où bon lui semble.

—Die Tageszeitung Berlin

C

e qu’il y a de bien en haute mer, c’est que c’est un espace maritime où chacun peut agir à son gré. C’est en tout cas ce que semble croire l’UE. On ne peut expliquer autrement que les gardiens de ses frontières s’apprêtent à entrer en action dans les eaux internationales. Stopper, contrôler et fouiller les bateaux de réfugiés, arrêter leurs passagers et les conduire en des lieux où ils ne veulent pas aller. Voilà ce que Frontex [Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures des Etats membres de l’UE] sera habilitée à faire dans quelques semaines, comme si elle était chez elle. Ce qui pourrait en d’autres circonstances entraîner de lourdes conséquences diplomatiques semble ne poser aucun problème quand il s’agit de bateaux de réfugiés –  après tout, ils ne peuvent pas se défendre. Ainsi la liberté de mouvement des uns représente une paire de menottes pour les autres. L’UE est en expansion. Tant mieux pour tous ceux qui bénéficient de la liberté de circulation. Cela étant, plus l’Union s’agrandit, plus elle prend de libertés pour défendre ses frontières extérieures. Certes, arrêter les réfugiés et les reconduire dans les pays d’où ils viennent n’a rien de nouveau. Mais, jusqu’à présent, c’était plutôt le fait de quelques Etats membres dotés de frontières maritimes – l’Italie, l’Espagne, la Grèce. S’ils enfreignaient ainsi le droit


UNION EUROPÉENNE.

Courrier international — no 1223 du 10 au 16 avril 2014

↙ Dessin de Langer, Argentine.

PORTUGAL européen, ils ne s’en souciaient guère –  bien que la Cour de justice de l’Union européenne ait accordé partiellement des droits d’indemnisation aux réfugiés. A l’avenir, c’est en toute légalité que l’agence Frontex pourra assurer la garde commune des frontières européennes sous forme de missions multinationales. Que l’UE présente la chose comme un progrès en matière de droit des migrants sous prétexte que l’obligation de sauvetage entre ainsi dans la loi est plutôt osé. Il y a dix ans que le ministre de l’Intérieur [du gouvernement Schröder, 1998-2005] Otto Schily a proposé que les réfugiés mènent les procédures de demande d’asile depuis l’Afrique du Nord. En vain. Mais les choses peuvent changer – par exemple, si les partis d’extrême droite engrangent des succès lors des prochaines élections européennes, du 22 au 25 mai.

La liberté de mouvement des uns représente une paire de menottes pour les autres Au cœur de la nouvelle réglementation se trouve la notion de “pays de transit sûrs” : Frontex ne pourra reconduire les réfugiés que dans ces pays-là. La politique européenne de voisinage avec l’Afrique du Nord consiste donc notamment à inciter des pays comme la Tunisie, voire la Libye, à mettre en place leur propre système d’asile – même si les ressources qu’ils pourront y consacrer sont moindres que celles des Etats européens. Bruxelles est loin d’avoir abandonné son rêve de protection offshore contre l’afflux de réfugiés. —Christian Jakob Publié le 2 avril

Les visas dorés, sésames pour l’Europe Avec Chypre, les Pays-Bas et l’Espagne, le Portugal est l’un des pays qui proposent des permis de résidence pour riches privilégiés. Les Chinois sont, de loin, les plus demandeurs.

—O Estado de São Paulo São Paulo

L

e Portugal, l’un des pays les plus durement éprouvés par la crise qui frappe l’Europe depuis cinq ans et qui commence seulement à donner quelques signes de rémission, connaît un véritable afflux de millionnaires chinois. Et ils ne sont pas les seuls : selon les chiffres du gouvernement et d’agences privées, ce sont 519 visas qui ont été délivrés en 2013 et pendant les premiers mois de 2014 [le dernier chiffre officiel, au 24 mars, est de

772 visas] à des investisseurs venus du monde entier, à condition qu’ils placent une partie de leur fortune au Portugal. L’échange est clair et il offre aux bénéficiaires du visa un accès direct à de nombreux pays de l’espace Schengen. Ces vistos dourados, ou “visas dorés”, ont ainsi permis d’attirer plus de 361 millions d’euros en tout juste un an. Et 80 % de ces investissements ont été réalisés par des Chinois, qui achètent des immeubles abandonnés à Lisbonne, investissent dans divers secteurs économiques et s'offrent des biens dans des quartiers résidentiels huppés.

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Les vistos dourados ont été mis en place fin 2012 dans l’espoir d’aider le Portugal à sortir de la pire crise qu’il ait connue depuis la révolution de 1974. Contre l’acquisition d’un bien immobilier d’au moins 500 000 euros, l’investisseur étranger reçoit aujourd’hui un permis de résidence, document jusque-là réservé aux personnes en règle installées dans le pays depuis plus de six ans. De surcroît, il n'est tenu de résider au Portugal que sept jours par an. Outre l’achat immobilier, un investissement de 1 million d’euros ou la création d’au moins dix emplois ouvrent aussi droit au visa doré. Selon une enquête menée par Colliers International [cabinet de services immobiliers], 79 % de ces visas d’investisseur délivrés par Lisbonne de janvier 2013 à janvier 2014 ont bénéficié à des ressortissants chinois. Parmi eux, Janon Wu, un homme d’affaires de Shanghai qui s’est délesté de 520 000 euros pour obtenir un appartement avec vue à Lisbonne et, du même coup, la libre circulation dans tous les autres pays de

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l’Union européenne. Loin derrière les Chinois viennent les Russes, à 6 % des visas. Les Brésiliens sont troisièmes, avec 3 % des visas, ex aequo avec les Angolais. En tout, une quinzaine de Brésiliens ont adhéré à ce programme et se sont vu ouvrir les portes de l’Europe. “Les Brésiliens sont toujours présents cette année, peut-être même un peu plus que l’année dernière”, constate Gustavo Castro, directeur de recherche au cabinet Colliers. “Pour cette population, le Portugal pourrait servir de porte d’entrée privilégiée vers l’un des plus grands marchés d’investissement au monde, l’UE.” La branche portugaise de Colliers reconnaît qu’une mesure de ce type est utile pour autant qu’elle attire des investisseurs vers l’économie locale. Mais le cabinet précise que si les visas dorés ont bien une pertinence économique, le système doit être encadré, car il peut avoir un effet boomerang pour les pays émetteurs de ces visas. “Attirer des immigrés indésirables et laisser proliférer les visas dorés, voilà les deux principaux risques pour le Portugal, comme pour tous les autres pays du monde qui ont mis en place des programmes similaires, précise Gustavo Castro. Ces risques sont maîtrisables, primo grâce à un contrôle professionnel des candidats au visa et secundo via un choix strict du type et du nombre d’investisseurs qu’on souhaite attirer.” Les golden visas portugais ont déjà eu un effet incontestable sur le marché immobilier, dont les prix se redressent. Et une partie des investisseurs étrangers entrent sur le marché portugais par le biais de partenariats avec des entreprises locales dont les projets étaient au point mort. D’ici à la fin de l’année 2014, le vice-Premier ministre Paulo Portas espère que le volume d’investissements ainsi attirés au Portugal dépassera 500 millions d’euros. —Ligia Formenti

Publié le 2 mars


34. 

Courrier international — no 1223 du 10 au 16 avril 2014

à la une

↓ Manifestation contre la reconduction d’Abdelaziz Bouteflika à la tête de l’Etat, le 27 mars à Alger. Sur le tee-shirt : Barakat, “Ça suffit !” Sur la banderole : “Le 4e mandat, je suis Algérien, je suis contre”. Photo Louafi Larbi/Reuters

Algérie : Bouteflika, ça suffit ! Parmi les six candidats en compétition pour l’élection présidentielle du 17 avril, le président sortant, Abdelaziz Bouteflika, brigue un quatrième mandat alors qu’il est dans l’incapacité physique de mener sa campagne électorale. Le bilan de ses quinze années de pouvoir ne plaide pourtant pas en sa faveur (p. 35). Le rejet de cette candidature donne de l’élan à une nouvelle forme de contestation. Si ce scrutin semble être joué d’avance, les Algériens se projettent déjà dans la période postélectorale et réclament des changements profonds (pp. 37 et 38), comme la séparation de l’armée et du pouvoir politique (p. 39).


ALGÉRIE : BOUTEFLIKA, ÇA SUFFIT ! 35

Courrier international — no 1223 du 10 au 16 avril 2014 ↓ Les dessins de ce dossier sont de Dilem. Ils sont parus dans Liberté, Alger.

Cherche président à la hauteur

la décrit un chef du gouvernement dépassé par l’Algérie [Abdelmalek Sellal, nommé le 13 mars directeur de campagne de Bouteflika et remplacé au poste de Premier ministre par Youcef Yousfi] ? Que représente chacune de ces ombres ? Que cachentelles dans cette obscurité qui nous aveugle ? Ceux qui nous gouvernent ont fait des choix économiques et politiques calamiteux dictés par les dogmes néolibéraux de la Banque mondiale et du FMI des années 1990. Ils ont livré l’Algérie, endettée jusqu’au cou, à un plan d’ajustement structurel en 1994, dont nous payons aujourd’hui le prix. Le passage d’une économie centralisée à une économie dite de marché a été une calamité pour l’écrasante majorité de la population, pour l’industrie nationale et pour les institutions, qui ont été incapables de se réformer dans le même temps.

Chômage, inflation, stagnation politique, corruption… Le bilan des quinze années au pouvoir d’Abdelaziz Bouteflika est désastreux.

Rente pétrolière. Nous avons une Bourse mais

les devises s’échangent dans la rue, pendant qu’à proximité les policiers en uniforme canalisent les embouteillages de voitures achetées à crédit. Privatisation sans banque ni marché financier, destruction des monopoles d’Etat, remplacés par des monopoles privés sans concurrence, libéralisation du commerce de la terre et de la propriété sans marché foncier ni cadastre, libéralisation de la force de travail sans marché du travail réglementé, livrant la classe des travailleurs à des négriers du sud au nord du pays, ouverture du marché national à l’import-export entraînant la destruction de milliers de petites PME nationales quand, dans le même temps, étaient démolies au bulldozer les firmes publiques, qui ne seront remplacées par rien d’autre que le néant, aggravant le chômage, déjà structurel depuis les années 1980, aggravant l’inflation. Heureusement qu’il y a le pétrole, le gaz. Et si on parlait du pétrole, de la rente pétrolière et de la manière dont elle est gérée, depuis la → 36

—Maghreb émergent (extraits) Alger

T

outes les spéculations, à ne pas confondre avec l’information, sont possibles. On peut soutenir et écrire que le président, bien que diminué, a terrassé le DRS [Département du renseignement et de la sécurité], présenté il y a encore quelque mois comme le faiseur de rois, de fortunes, de carrières avec droit de vie et de mort sur 38 millions d’habitants. Comme on peut affirmer, au contraire, que le DRS n’a rien perdu de sa puissance et qu’il n’a pas dit son dernier mot. A moins que tout cela soit juste un écran de fumée qui finira par se dissiper. Le suspense continue… Toutes ces spéculations médiaticopolitiques ne servent en définitive qu’à semer la confusion et, plus grave encore, à tétaniser la population. L’Algérie, c’est le plus grand pays d’Afrique depuis la partition du Soudan, un pays aux frontières immenses entre Sahel et Sahara, voisin de sept pays tous en pleine redéfinition : le Mali, le Niger, la Tunisie, la Mauritanie, le Maroc, le SaharaOccidental et enfin la Libye. L’Algérie, c’est une économie totalement dépendante du cours du pétrole, sans lequel nous serions incapables de nous nourrir, nous vêtir, nous soigner. L’Algérie, c’est aussi un chômage structurel qui pénalise le passé d’une génération mise à la porte avec des retraites de misère et l’avenir d’une autre, plus jeune, réduite au rang d’improductifs dépossédés [en 2013, 21,5 % des Algériens ont moins de 35 ans, selon le FMI]. Une génération de chômeurs et de chômeuses de longue durée. L’Algérie, c’est aussi l’inflation qui appauvrit les honnêtes gens pendant que les inégalités sociales s’aggravent et que l’argent sale coule à flots, insultant l’effort et le travail.

Choix calamiteux. Et en politique, derrière

ces ombres qui font figure de marionnettes d’épouvante, on pourrait se poser des questions toutes simples comme : qui gouverne aujourd’hui l’Algérie ? Qui sont les décideurs, si ce n’est plus le DRS ? Le clan présidentiel ? Mais c’est qui le clan présidentiel ? Un vieux monsieur malade dont le regard est d’une tristesse inouïe, un regard absent ? Si ce n’est lui, c’est donc son frère ? Mais alors d’où tiendrait-il un tel pouvoir, sa force ? De l’intelligence surhumaine du président telle que

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Algérie : les dessous de la présidentielle 2014. Retrouvez notre dossier spécial en partenariat avec le webzine Algérie-Focus.

Contestation

“Non au quatrième mandat” ●●● Le mouvement Barakat (Ça suffit !) s’est formé en réaction à la confirmation, le 22 février, de la candidature du président sortant, Abdelaziz Bouteflika, à un quatrième mandat. “Il faut instaurer le débat. Nous sommes enfermés dans une bipolarité entre présidence et armée, et le peuple n’a jamais son mot à dire. La grande faillite de l’Algérie est de ne pas être capable de se mettre autour d’une table pour dialoguer. Le problème n’est pas seulement Abdelaziz Bouteflika, mais tout le système. Il faut réfléchir ensemble à un projet. Et pourquoi pas celui d’une IIe République”, explique Mustapha Benfodil, membre fondateur du mouvement, cité par Algérie-Focus. Ecrivain et journaliste au quotidien El-Watan, Benfodil indique que les partisans du mouvement souhaiteraient l’organisation d’une “conférence nationale entre le pouvoir et toutes les forces de l’opposition. Je parle bien de négociations avec

le pouvoir, car ce dernier ne dialogue pas et nous voit comme l’ennemi.” Parmi les fondateurs de Barakat, Amira Bouraoui, 38 ans, médecin gynécologue et mère de deux enfants. “Amira Bouraoui est sortie dans la rue pour dire non dès le 22 février. Via les médias et surtout les réseaux sociaux, elle est devenue la figure emblématique d’une génération, celle d’une Algérie fatiguée de Bouteflika et d’un système révolu”, souligne Liberté. Les forces de l’ordre, qui avaient violemment réprimé les premiers sit-in de Barakat et procédé à des arrestations massives, ont fait preuve par la suite de moins de sévérité. Les personnes interpellées ont été rapidement relâchées. La police est toujours très présente sur les lieux de rassemblement, mais se contente de former un cordon pour empêcher un éventuel débordement des manifestations. La contestation contre un quatrième mandat prend également la forme d’appels au

boycott. Le 22 mars, les partisans de cette solution ont tenu à Alger leur premier meeting populaire. “Le front des boycotteurs, fraîchement créé, comprend cinq partis politiques – le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), le Mouvement de la société pour la paix (MSP, issu des Frères musulmans), Jil Jadid (Nouvelle Génération), Ennahda (Renaissance, parti islamiste), le Front pour la justice et le développement (FJD, islamiste) – et l’ex-candidat à la présidentielle Ahmed Benbitour. Les ‘5+1’ se projettent dans l’après-17 avril et veulent se poser comme un front politique alternatif”, note El-Watan. La contestation s’exprime en outre lors des meetings organisés par les représentants de la campagne de Bouteflika, durant lesquels fusent des slogans comme : “Partez ! La jeunesse en a marre de vous”, “Non au quatrième mandat”, “Laissez-nous bâtir l’Algérie de demain”, “Je suis citoyen et je suis contre ce système autoritaire”.


À LA UNE

35 ← surexploitation de nos ressources naturelles jusqu’à la redistribution des ressources financières qu’elle procure ? Cela nous permettrait peut-être d’y voir plus clair que le concept inopérant de “clan”. L’argent du pétrole avec des réserves de change historiques, qu’en ont fait ceux qui nous gouvernent ? On sait que le pouvoir a remboursé sa dette rubis sur l’ongle, mais on ne sait pas si c’était une très bonne idée. On sait également que le pouvoir a prêté quelque 5 milliards de dollars au FMI, sans conditions, pour renflouer son capital, qui détruit les Etats, de l’Algérie à la Grèce. On ne sait pas si c’était une bonne idée, nous n’avons pas été invités à en débattre, trop occupés que nous étions à décrypter les signes des ombres. On sait également que le plan de relance économique du président mobilise quelque 300 à 500 milliards de dollars ou de dinars, on ne sait plus le chiffre exact, cela dépend des sources. Ces milliards ont-ils sorti l’économie algérienne de l’ornière, préparé l’après-pétrole, pour que prenne fin la dépendance suicidaire à une seule ressource en devises, pendant que le cours du pétrole baisse en même temps que nos réserves naturelles ? Ces milliards ont-ils créé de l’emploi, de l’industrie, modernisé nos villes, nos écoles, nos hôpitaux ? Ou ont-ils été avalés par les multinationales – “bienvenues chez nous”, leur a dit Hamid Temmar [ministre de la Prospective et des Statistiques] – japonaises, chinoises, françaises, américaines, turques et compagnie, entre surfacturation et corruption, transfert illégal d’argent public, pendant que, magnanime, l’Etat redistribuait dans le chaos les miettes pour acheter la stabilité sociale, amadouer les classes pauvres ?

Agences de sécurité. Mobilisant dans le même

temps des forces de police inouïes quadrillant le pays, devenues familières dans notre paysage, comme une seconde peau, à tel point que, lorsque nous voyageons dans les autres pays, il nous manque quelque chose, des uniformes, y compris dans les pays frères en pleine révolution. Entre redistribution des miettes et maintien de l’ordre, les Algériennes et les Algériens sont emprisonnés dans la politique du tout sécuritaire, c’est là la seule option stratégique de ceux qui nous gouvernent, en clan, en meute ou en tribu. Au moindre conflit social, à propos du logement, du droit au travail, à la moindre revendication de droits démocratiques, comme le droit d’association, le droit syndical, le régime déploie des forces de l’ordre, cantonne les manifestants et peut prétendre, ravi, au “retour au calme”. C’est ce qu’on appelle la “gestion démocratique des foules”. Et si la police ne tire que très rarement sur les manifestants, craignant les réactions internationales, combien cela nous coûte-t-il en termes d’argent public, ce déploiement quotidien des forces de l’ordre ? Combien cela coûtet-il, l’ordre sans la stabilité ? Pas seulement en termes financiers, mais également en termes de dignité, d’humiliation, pour un peuple méprisé, dépossédé. Un peuple de qualité à la recherche d’une élite à la hauteur. Le passage du parti unique au multipartisme [selon le texte constitutionnel adopté après la réforme de février 1989 et révisé en 1996, l’Algérie est dotée d’un système politique basé sur le pluralisme et les élections] a abouti à un échec

Courrier international — no 1223 du 10 au 16 avril 2014

dans des flots de sang [la guerre civile des années 1990]. Aujourd’hui, l’utilisation des armes n’est plus du seul ressort de l’Etat. Incapable de rétablir l’ordre, celui-ci fait désormais appel à des agences de sécurité privées, pendant que les multinationales revendiquent le droit de se protéger pour défendre leurs intérêts, l’affaire Tiguentourine [l’attaque du site gazier, en janvier 2013] faisant office de preuve. A quand des mercenaires étrangers vérifiant nos pièces d’identité à l’entrée des bases pétrolières, secondés par des agents algériens, si ce n’est déjà fait ? Le champ de la marginalité s’est élargi avec l’installation d’un chômage de longue durée, le préemploi en guise de béquille, avec la dévalorisation du statut de producteur, qu’il soit salarié ou petit patron de PME, la destruction du métier de paysan et du métier d’artisan, qui ne sont même plus représentés. Aujourd’hui, c’est presque la majorité des Algériens qui est marginalisée.

Nouveaux riches. Etre salarié ne confère même

plus le statut d’“intégré au système”, l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA) est devenue incapable de remplir cette fonction, jouant le garde-chiourme de nouveaux intérêts privés, comme le montrent les nouveaux statuts des membres de son élite, à la fois sénateurs et hommes d’affaires, comme le montrent les dépôts de l’argent des travailleurs dans la Khalifa Bank, aujourd’hui disparue, pendant que Sidi Saïd [Abdelmadjid Sidi Saïd, secrétaire général de l’UGTA] est à la barre des témoins. Pendant qu’à l’ombre de la destruction de cinquante ans d’indépendance naissaient les nouveaux riches, milliardaires qui ont su, entre rente pétrolière et marché mondial, accumuler un capital que nous sommes incapables d’évaluer mais qui est désormais un nouvel acteur de la scène politique et économique – il participe de l’ombre. Le régime algérien a produit un monstre politique qu’il s’avère

SOURCE MAGHREB ÉMERGENT

Alger, Algérie Site Internet www.maghreb emergent.com Ce portail d’information, lancé en mars 2010 par un groupe de journalistes algériens, est la propriété de la SARL Interface Médias et se présente comme le premier site économique du Maghreb. Outre des données statistiques et financières sur les pays de l’Afrique du Nord, il propose des informations et des analyses politiques.

incapable de maîtriser, les murs des façades qu’il a laborieusement construites à coups de propagande, de mensonges et de répression s’écroulent et son incapacité à trouver un candidat consensuel n’est que la partie visible de l’iceberg. L’armée algérienne, l’institution des institutions, qui se revendiquait l’“héritière de l’ALN” [Armée de libération nationale], n’est plus une force intouchable garante des équilibres du régime. Qui dirige l’Algérie en 2014 si ce n’est plus l’ANP/ FLN ? [l’Armée nationale populaire et le Front de libération nationale, le parti au pouvoir]. A force de débats confus participant de la désinformation, on en vient à oublier cette autre ombre de la campagne : le peuple des électeurs. Un peuple rendu invisible, à qui l’on interdit de se réunir, de s’organiser, de manifester, criminalisé, sous haute surveillance depuis son portable jusqu’à son recoin de terre. Il faut cependant rendre justice aux exclus qui, en dépit de l’horreur traversée et à venir, se battent pour que leur citoyenneté soit respectée. S’organisant en comités de chômeurs, en comités de quartiers, en syndicats autonomes, tentant d’élire des délégués dans des conditions extrêmement difficiles, ils font grève, ils manifestent pour une redistribution équitable des logements, pour des routes, des hôpitaux. A travers leur mouvement, en revendiquant des salaires décents, ils défendent ce qui reste de service public, dans l’enseignement, la santé, etc. Il faut rendre justice à tous ces combats collectifs et individuels contre la corruption, le gaspillage d’argent public, à toutes ces résistances populaires qui tentent de recréer des solidarités, de la fraternité, pour reconstruire le tissu social décomposé par deux guerres menées, dans le même temps, aux Algériennes et aux Algériens : une guerre civile [les années 1990] et une guerre économique. Alors, oui, peuple de qualité cherche élite à la hauteur. —Ghania Mouffok Publié le 28 février

Repères

Mer Méditerranée

ESPAGNE Océan Atlantique

Oran

MAROC

Alger

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Blida Constantine Batna TUNISIE

Ghardaïa

Ouargla

ALGÉRIE

LIBYE

S A H A R A Tropique du Cancer

MAURIT.

NIGER

MALI

Nombre d’hab. par km2

500 km 100

50

10

2

Superficie : 2 381 741 km2 (plus de 4 fois la France) Population : 38,7 millions d’hab., dont environ la moitié a moins de 30 ans Nombre d’électeurs : 22,9 millions Taux de chômage : 21,5 % des moins de 35 ans PIB par hab. (en PPA) : 8 108 dollars (France : 37 675) Commerce : La France est le 2e fournisseur de l’Algérie après la Chine Ressources : les hydrocarbures représentent 97 % des exportations et 35 % du PIB Croissance : 2,7 %

SOURCES : ONS, FRANCE DIPLOMATIE, FMI, PNUD. CHIFFRES 2013.

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ALGÉRIE : BOUTEFLIKA, ÇA SUFFIT ! 37

Courrier international — no 1223 du 10 au 16 avril 2014

“Je vote Bouteflika si…”

présidentielle, comme pour les différents collectifs citoyens, cette période de transition doit être l’expression d’un consensus national auquel prendront part tous les acteurs politiques, sociaux et militaires. L’aspiration des Algériens à un changement en profondeur du régime est manifeste. La situation de statu quo en vigueur est perçue comme un passage obligé en raison de la crise du système et du refus de tout dérapage qui menacerait la stabilité et la sécurité du pays. —Abdelkrim Ghezali Publié le 30 mars

Le coup de gueule de l’écrivain et journaliste Kamel Daoud. —Algérie-Focus (extraits) Alger

Le candidat favori

J

e vote si Bouteflika me parle à moi, les yeux dans les yeux, sans montage ni caméras, pendant une heure. Sans interruption, sans trucage et sans courrier lu en son nom. Je vote Bouteflika si je peux le voir faire sa campagne lui-même et pas par procuration. Je vote Bouteflika si, devant moi et l’Histoire, il congédie Belkhadem, Ouyahia, Sellal, Benyounès et autres Amar*. Puis les nomment ambassadeurs, tous, au Burundi, là où le Parlement vient de voter contre la prolongation du mandat de son président. Je vote Bouteflika s’il m’explique pourquoi il me promet de faire en cinq ans, assis, ce qu’il n’a pas fait en quinze ans, debout, plus jeune et en meilleure forme. Je vote Bouteflika s’il m’explique le travail de son frère à la présidence. Je vote Bouteflika s’il me montre son bulletin de santé, le vrai. C’est la moindre des choses pour conclure un contrat de confiance. Et, même s’il est malade, sa sincérité convaincra l’Algérien compatissant et fier que je suis. Je vote Bouteflika s’il m’explique, les yeux dans les yeux, pourquoi il a choisi la France pour se soigner alors qu’il représente tout un pays, son histoire et ses martyrs. Je vote Bouteflika s’il m’explique pourquoi il a pu être ministre à 25 ans et pas moi à 43 ans. Je vote Bouteflika s’il accepte de recevoir tous les six mois des journalistes algériens pour répondre à leurs questions, et pas seulement les journalistes français ou ceux de l’Occident. Je vote Bouteflika s’il libère le jeune homme qui est en prison pour avoir mangé un casse-croûte pendant le ramadan. Et aussi le jeune de Tlemcen en prison pour une blague sur le Net. Je vote Bouteflika s’il se met à accueillir aussi des femmes noires de notre Sud et pas seulement celles à peau blanche pour les fêtes du 8 mars. Je vote Bouteflika s’il éloigne les émirs qui chassent nos outardes dans le sud de notre pays. Je vote Bouteflika si seulement il ne vote pas à ma place. —Kamel Daoud Publié le 26 mars * Abdelaziz Belkhadem, ministre d’Etat représentant du président, Ahmed Ouyahia, chef de cabinet, Abdelmalek Sellal, directeur de la campagne électorale de Bouteflika, Amara Benyounès, ministre du Développement, Amar Ghoul, ministre des Transports, et Amar Saâdani, secrétaire général du Front de libération nationale (FLN), qui sillonnent le pays au nom du candidat Bouteflika.

Le changement, c’est quand ? OPINION Les Algériens se projettent

déjà dans la période postélectorale. Le prochain mandat présidentiel devra être celui de la transition vers une démocratie. —La Tribune (extraits) Alger

L

’élection présidentielle capte moins l’attention que l’après-17 avril prochain. La classe politique et la majorité des citoyens sont pour une fois unanimes sur la nécessité d’opérer un changement constitutionnel et institutionnel afin de fonder une deuxième République, fondée sur le droit, la citoyenneté et la bonne gouvernance. Bouteflika rejoint cette unanimité qui se dégage, et, dans sa lettre adressée à la nation la veille de la campagne électorale [lancée le 23 mars], aborde la question d’une période de transition qu’il dirigerait lui-même, pour inaugurer “une nouvelle étape” faite de “justice sociale”, et de réponses aux aspirations des jeunes Algériens. Dans sa lettre-programme, le président-candidat promet de faire ce qu’il n’a pas fait en quinze ans. Ali Benflis [en lice pour le scrutin présidentiel] rejoint Bouteflika dans cette démarche et promet aussi de diriger une période de transition pour le renouveau constitutionnel et institutionnel. Pour les opposants au quatrième mandat [de Bouteflika] et les boycotteurs de l’élection

A la une

“Au fur et à mesure que le rendez-vous du 17 avril approche, le rejet d’un quatrième mandat se fait plus audible et plus musclé”, relève El-Watan, qui s’inquiète : “Le climat est tel qu’il incite à craindre que le jour du scrutin les mécontents de tous bords laissent parler leur colère. Une colère qui a commencé à s’exprimer par le recours à la violence.”

Abdelaziz Bouteflika brigue un quatrième mandat, à 77 ans, malgré son état de santé. Le président sortant est en effet très affaibli à la suite de l’AVC dont il a été victime en avril 2013. Il a été hospitalisé pendant quatre-vingts jours à Paris. Engagé dès 1956 dans la lutte pour l’indépendance, Bouteflika assumera des fonctions politiques dès l’indépendance, en 1962. Il a 25 ans quand il est nommé ministre des Sports et du Tourisme, avant de détenir rapidement le portefeuille des Affaires étrangères, de 1963 à 1979. Jusqu’en 1981, il est ministre d’Etat. Bouteflika traverse alors une période de mise à l’écart de la scène politique avant d’y revenir, en 1999, comme candidat à la présidentielle, qu’il remporte avec le soutien de l’armée. Son mandat est reconduit en 2004. En 2008, une révision constitutionnelle autorise le retrait de la limite de deux mandats consécutifs pouvant être exercés par un président. Bouteflika est réélu en 2009. Arrivé à la tête de l’Etat après une guerre civile, la “décennie noire”, opposant entre 1991 et 1999 l’armée à divers groupes islamistes, Bouteflika a contribué à la mise en place d’un processus de désarmement des maquisards et d’une politique de réconciliation nationale. Et c’est avec la stabilité du pays comme slogan que son équipe de campagne appelle les Algériens à voter pour lui. Cinq autres candidats sont en lice pour ce scrutin présidentiel. Ali Benflis, 69 ans, ancien Premier ministre et ancien secrétaire général du Front de libération nationale (FLN). Candidat malheureux à la présidentielle de 2004, il s’était retiré de la vie politique. Le 19 janvier, il est le premier à annoncer sa candidature et semble être le seul concurrent sérieux à Bouteflika. Les quatre autres postulants, Louisa Hanoune, 60 ans, du Parti des travailleurs, Ali Fewzi Rebaïne, 59 ans, de l’Ahd 54 (L’engagement de 1954), Abdelaziz Belaïd, 50 ans, du Front El-Moustakbal (Front de l’avenir) et Moussa Touati, 60 ans, du Front national algérien, ont très peu de moyens pour mener leur campagne électorale au niveau national.


38. À LA UNE

Courrier international — no 1223 du 10 au 16 avril 2014

Les jeunes prennent la parole

totalement exclus du jeu politique. Nous devons donner notre avis, car il s’agit de notre nation et de notre patrie. Néanmoins, le changement dans le pays ne se fera que par la démission de certains responsables de l’Etat qui ont dépassé l’âge de prendre des décisions. L’Algérie est un pays de jeunes. Nous avons besoin de jeunes comme nous qui nous comprennent, nous proposent des solutions raisonnables et équilibrées et avec qui nous pourrions communiquer, qui pourraient nous entendre et surtout nous comprendre. Car ceux qui dirigent le pays ignorent ce qui se passe de notre côté.”

Des étudiants, contestataires, boycotteurs ou partisans d’un candidat, donnent leur avis.

“Mettre fin au système rentier” Madjid Belkaï, étudiant

“Aujourd’hui, notre génération est appelée à se positionner et agir pour éviter au pays le chaos que lui prédit le système en place. Globalement, la société réagit de manière positive aux événements par des manifestations diverses, bravant l’interdit imposé par le pouvoir oligarque. Il va de soi que toutes les actions entreprises pour dénoncer ce système sont à encourager, tout comme il est opportun de dépasser les clivages et de s’engager dans des démarches consensuelles entre acteurs de la société pour disqualifier le régime en place. S’agissant du mouvement estudiantin dans lequel nous militons, il s’inscrit résolument dans une démarche de rejet total de la mascarade électorale qui scellerait définitivement le destin national en plongeant le pays dans les ténèbres. Notre position est en adéquation avec le front du boycott qui lutte pour mettre fin au système rentier, corrompu, corrupteur, clientéliste et totalitaire, et propose l’organisation d’une conférence nationale qui aboutirait à l’avènement d’une période de transition pour un renouveau national démocratique.”— Publié le 26 mars

—El-Watan (extraits) Alger

“Pour le changement réel” Mehdi Boukaouma, étudiant en sciences politiques

“On essaie d’être actifs sur les réseaux sociaux dans le but de présenter notre candidat, de faire connaître son programme et de suivre ses déplacements pour la présidentielle. Nous travaillons dans un cadre de volontariat et de militantisme. La candidature de Bouteflika est tout à fait conforme à la Constitution. Mais je crois que le changement réel s’effectuera avec l’élection d’Abdelaziz Belaid, président d’El-Moustakbal (Front de l’avenir). Un parti soucieux de l’avenir et du devenir du pays.”

“Sauvegarder la stabilité” Ilies Berchiche, lycéen

“A 19 ans, le 17 avril 2014 sera mon premier rendezvous électoral et mon choix est déjà fait. En plus de mon attachement au Rassemblement national démocratique (RND), je contribue ouvertement à la campagne officielle du candidat libre, Abdelaziz Bouteflika. Une contribution et un soutien qui se poursuivent à la veille d’une élection qui s’annonce dynamique en termes de programmes proposés par les six candidats. Tout en considérant nécessaire la sauvegarde de la stabilité et de la sécurité ainsi que la préservation et l’amplification du développement que le président Bouteflika a eu le mérite d’accomplir durant ses précédents mandats, je considère que son programme est un nouveau pacte avec le développement et le progrès.”

“Transition générationnelle” Ahmed Chelbi, étudiant SCIENTIFIQUE

“Je crois en cette élection, même si la fraude reste une tache qui me gêne et que les Algériens ont appris à être fatalistes. Je suis contre les boycotteurs, car j’estime que le peuple, particulièrement les jeunes et les étudiants, doit voter. Cette élection est déterminante pour l’avenir du pays. Plus il y aura de votants, plus la possibilité de fraude diminuera. Alors je fais appel au patriotisme des Algériens et je leur dis : choisissez le programme et le candidat qui vous arrangent et allez voter. Pour ce qui est

de mon engagement aux côtés du candidat Ali Benflis, comme beaucoup d’autres étudiants, il nous a sollicités depuis plus d’une année. J’ai opté pour ce candidat en premier lieu à cause du projet qu’il présente, celui du “renouveau national”, et de sa profonde détermination à instaurer une transition générationnelle. Ensuite, je suis convaincu qu’un véritable changement ne pourra être amorcé que par quelqu’un qui connaît bien les rouages du système politique. Mais, au-delà de la présidentielle, j’exhorte les jeunes à s’impliquer dans la vie politique du pays et j’en appelle à leur patriotisme sans attendre de récompense, car il en va de l’avenir du pays.”

Cyberactivisme

“Pour le boycott”

Vu sur les réseaux sociaux #Boutef

“On est passés d’un processus électoral à une véritable mascarade politique, notamment avec l’entrée en scène de Bouteflika. Pourquoi participer à cette pièce de théâtre digne de Goethe qui ne fera que nous ridiculiser et surtout nous démotiver par un score loufoque et maquillé. Je suis pour le boycott. En effet, il faudrait tout arrêter et revoir le processus en entier. Sans un sursaut populaire fort et pacifique contre ce phagocytage clownesque, aucun changement ne se fera.”

●●● La Toile algérienne offre un espace aux contestataires, qui livrent leurs critiques avec beaucoup d’humour. Des harraga, jeunes migrants clandestins, envoient un message à leur pays et lancent dans une vidéo : “Ya Bouteflika, garde ton quatrième mandat et bye, bye l’Algérie.” “Ils se sont filmés avec un téléphone mobile alors qu’ils se trouvaient en haute mer sur une embarcation de fortune pour rejoindre l’autre rive de la Méditerranée”, précise Algérie-Focus. Et alors que le président-candidat est le grand absent de la campagne présidentielle, une nouvelle application Facebook propose de jouer avec les photos des hommes politiques algériens dans le but de trouver Bouteflika. “L’application est déclinée sur le même modèle que le jeu 2048. Pour jouer, c’est très simple : lorsque deux photos identiques se touchent, elles fusionnent et laissent donc la place à une nouvelle vignette. Le but du jeu étant de faire apparaître la photo de Bouteflika. La rédaction d’Algérie-Focus s’y est essayée, mais après plusieurs tentatives sur ce jeu en ligne, Bouteflika reste bel et bien introuvable !” s’amuse le webzine. L’état de santé de Bouteflika a également fait l’objet d’un sketch posté par des cyberactivistes et mettant en scène le président avec le chef d’état-major de l’armée, Ahmed Gaïd Salah, signale Algérie-Focus. “Le chef de l’Etat tente de parler en prononçant quelques mots à peine audibles. Et, en face de lui, son chef d’état-major répond machinalement ‘oui’ sans même faire l’effort de comprendre.”

Anis Benseraye, étudiant en management

“Le droit de choisir”

Nadia Bennaï, étudiante en génie civil

“Nous boycottons cette élection pour dénoncer le fait qu’on ne nous demande pas de voter pour une orientation politique. On nous impose un candidat, un choix déjà établi. Tout le monde sait que ces élections sont synonymes de fraude et de tromperie. Par le boycott, nous revendiquons notre citoyenneté et notre droit de choisir notre chef d’Etat. Nous ne voulons pas être victimes d’un choix effectué au préalable par la classe dirigeante. On nous a


Courrier international — no 1223 du 10 au 16 avril 2014

L’armée à la manœuvre et aux commandes Les combattants de la première heure dans la lutte pour l’indépendance sont devenus des militaires de haut rang qui se sont saisis du champ politique et économique. —Le Quotidien d’Oran (extraits) Oran

L

’armée entend, semble-t-il, adopter une attitude de “neutralité” lors de la prochaine élection présidentielle. Force est de s’interroger sur le sens à donner à ce vocable, livré à l’exégèse des observateurs et des hommes politiques. En Algérie, la lutte de libération nationale est à l’origine de la mise en place d’une organisation militaire. D’armée insurrectionnelle, l’Armée de libération nationale (ALN) est devenue conventionnelle : Armée nationale populaire (ANP). C’est ainsi qu’au lendemain de l’indépendance [5 juillet 1962], soudé autour du groupe d’Oujda [groupe politico-militaire, dont Abdelaziz Bouteflika faisait partie, qui s’est replié en 1954, dès les débuts de la guerre d’indépendance, à Oujda, ville marocaine frontalière de l’Ouest algérien], l’état-major général s’est affirmé comme force politique et s’est retrouvé au sein du Conseil de la révolution dès le 19 juin 1965 [coup d’Etat de Houari Boumediene, chef de l’ALN de 1959 à 1962 ; il présidera le Conseil de la Révolution fondé en 1956], et plus tard au bureau politique du Front de libération nationale (FLN, créé en 1954).

Soutien stratégique. En effet, la lutte armée a

exigé la mise en place d’une organisation hybride à vocation politico-militaire (le FLN-ALN) qui a perduré au lendemain de l’indépendance. Ce qui a d’ailleurs fait dire à Ben Bella [Ahmed Ben Bella, chef historique de la lutte pour l’indépendance et président de la République entre 1963 et 1965] : “La reconversion de notre appareil politico-militaire est indispensable. Nous devrons faire la distinction entre le parti et l’armée.” Les questions de la place de l’armée dans la société et de son rapport au pouvoir politique furent ainsi posées. Ce qui n’était pas une mince affaire dans la mesure où, pour Boumediene, alors principal responsable de l’armée, celle-ci avait une double mission : défense de l’intégrité du territoire national et participation au développement du pays. Aussi, pour ce dernier, “aucune révolution réelle n’est réalisable sans la présence d’une armée d’origine populaire, d’idéologie révolutionnaire, alliée des masses laborieuses”. De même dira-t-il : “Comment entreprendre une révolution socialiste d’une manière radicale dans un pays en voie de développement en s’appuyant sur les lois de la bourgeoisie et sur une armée réactionnaire ?” L’armée se veut donc d’essence populaire, thèse reprise par la Charte nationale [texte fondateur de l’organisation de la vie politique proposé par Boumediene] et consacrée par la Constitution de 1976. Au plan politique, des officiers supérieurs ont occupé depuis des postes importants : ministres, walis, PDG de sociétés nationales.

Le coup d’Etat du 19 juin 1965 s’inscrit dans la droite ligne de la volonté de l’armée de prendre le pouvoir, étant la seule force organisée dans une vie politique quasi anarchique. L’armée devint l’armature du régime et s’affirma plutôt favorable à l’instauration d’un capitalisme d’Etat qui fut qualifié de “socialisme spécifique”. Ainsi, instrument révolutionnaire transformé en soutien stratégique, l’armée algérienne n’a cessé depuis 1954, à travers plusieurs mutations, d’assurer les assises du système politique. Même les textes officiels lui assignent une fonction qui dépasse celle de la défense du pays, puisque l’article 82 de la Constitution de 1976 dispose que “l’Armée nationale populaire, instrument de la révolution, participe au développement du pays et à l’édification du socialisme”. En outre, conformément aux directives de la Charte nationale, l’armée algérienne constitue un bras solide dans la bataille du développement économique et social du pays. La personnalisation du pouvoir par la concentration des fonctions gouvernementales et la préférence pour le présidentialisme sont la tendance générale observée dans les Etats du tiers-monde. L’Algérie n’a pas échappé à ce schéma. Ainsi, de facteur de développement, la direction de l’armée tend à devenir une caste à part en détenant le pouvoir

ALGÉRIE : BOUTEFLIKA, ÇA SUFFIT ! 39

Classement “L’armée algérienne occupe le 31e rang sur 106 pays. L’Algérie flirte ainsi avec le top 30 des plus puissantes armées dans le monde”, rapporte Algérie-Focus, citant le site Global Firepower, qui vient de publier son index 2014. En Afrique, l’Algérie dispose de la 2e armée la plus puissante après l’Egypte. Dans le monde arabe, l’Algérie est au 4e rang. “L’Algérie s’impose aujourd’hui comme une puissance militaire avec laquelle il faut compter sur l’échiquier international. Reste à savoir si cette puissance sera utilisée à bon escient”, commente le site d’information d’Alger.

à la fois politique et économique. Cette situation s’est renforcée dès le 19 juin 1965. Avec l’institutionnalisation du régime de Boumediene, le rôle de l’armée devint prééminent et sa primauté sur le politique devint une réalité concrète. La volonté de Houari Boumediene a été de construire une armée moderne par l’encouragement des jeunes professionnels et par la formation technique des anciens moudjahidin [combattants qui formaient l’armée de l’intérieur]. Et avec la mise en œuvre de la politique économique algérienne de 19661967 à 1975-1978, l’armée a investi les appareils étatique et économique.

Arbitrer les conflits. Après le décès du prési-

dent Boumediene [27 décembre 1978], la haute hiérarchie militaire choisit le colonel Chadli Bendjedid pour lui succéder [déposé par un groupe de militaires, Bendjedid présentera sa démission le 11 janvier 1992]. Pour gouverner, ce dernier va tout naturellement s’appuyer sur la “principale force organisée” du pays. Ainsi, en octobre 1984, des officiers supérieurs sont promus du titre de colonel à celui de général. Dans la foulée, l’état-major général est remis sur pied après avoir été dissous par Boumediene à la suite de la tentative de renversement du colonel Tahar Zbiri, en décembre 1967. En vue de professionnaliser l’armée, une instance centrale est créée afin de réduire le pouvoir des commandants des régions militaires [et c’est sous le mandat de Bendjedid que les services de sécurité militaire sont réorganisés, en 1990, au sein d’un organisme unique, le Département du renseignement et de la sécurité, le fameux DRS, dirigé depuis par le général Mohamed Mediène (74 ans), alias Toufik]. En même temps, la coopération militaire avec l’Europe est revue, l’Algérie dépendant alors beaucoup de l’ex-URSS. Après la promulgation de la Constitution de 1989, qui introduit le pluralisme, le colonel Rahal, alors directeur du commissariat politique de l’ANP, déclara que l’armée “ne saurait s’impliquer dans le jeu complexe des tendances”, indiquant qu’elle est une “force au service du seul pouvoir légal”. On pouvait donc en conclure qu’elle cessait d’être “le bouclier de la Révolution”, participant à ce titre au “développement du pays”. Désormais, sa seule mission était donc la défense nationale. Elle ne manqua pas, toutefois, d’assurer à plusieurs reprises des missions de sauvegarde de l’ordre public, tâche habituellement dévolue aux services de police [entre 1994 et 1998, en pleine guerre civile, c’est le général Liamine Zeroual qui dirige le pays]. Et la haute hiérarchie militaire a continué d’influer dans le choix des hommes appelés à être chef de l’Etat, y compris en 1999 [date de l’arrivée d’Abdelaziz Bouteflika à la tête de l’Etat]. Les “sorties” des uns et les interventionscontributions de certains autres, responsables politiques et anciens gradés de l’armée algérienne [notamment début février], ont permis d’ouvrir le débat sur la dépolitisation de celle-ci. A-t-elle encore la volonté d’arbitrer les conflits d’ordre politique entre leaders ? En tout état de cause, elle demeure le passage obligé en vue du règlement des situations difficiles. L’élection présidentielle de 2014 échappera-t-elle à ce schéma ? —Ammar Koroghli* Publié le 10 mars * Avocat et auteur algérien.


40.

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Ecologie������������� 42 Technologie��������� 43 Médias��������������� 44 Signaux�������������� 45

De très chères écoutes Entreprises. Les révélations sur les pratiques de la NSA coûtent cher aux entreprises américaines de nouvelles technologies. Celles-ci voient fuir leurs clients, malgré leurs efforts pour protéger les données.

—The New York Times New York

M

icrosoft a perdu des clients, dont le gouvernement du Brésil. IBM dépense plus de 1 milliard de dollars [726 millions d’euros] pour construire des centres de données hors des EtatsUnis afin de rassurer ses clients étrangers, qui veulent protéger leurs informations des regards indiscrets du gouvernement américain. Quant aux entreprises de nouvelles technologies dans le reste du monde, de l’Europe à l’Amérique du Sud, elles affirment récupérer les clients qui, par méfiance, mettent

les fournisseurs américains à l’écart depuis que les révélations d’Edward Snowden les ont associés au vaste programme d’espionnage de la NSA. Alors que Washington tente de gérer les conséquences diplomatiques et politiques des divulgations de Snowden, les entreprises et les analystes font valoir que le problème le plus urgent est économique. Pour l’instant, il est impossible de connaître l’ensemble des ramifications financières de ces révélations, notamment parce que la plupart des sociétés sont tenues par des contrats de plusieurs années, mais aussi parce que de nouveaux éléments apparaissent à mesure

Courrier international — no 1223 du 10 au 16 avril 2014 ↙ Dessin de Bénédicte paru dans Le Courrier, Genève. que les sociétés s’interrogent sur la fiabilité des produits technologiques américains. Même si les entreprises de nouvelles technologies affirment ne transmettre des informations sur leurs clients que lorsqu’elles y sont contraintes par la loi, le public a toutefois l’impression qu’elles ont rendu possible le programme de surveillance. “Il est clair que la situation actuelle affecte le résultat net d’absolument toutes les entreprises du secteur”, affirme Daniel Castro, analyste expérimenté à l’Information Technology and Innovation Foundation (Itif). Selon lui, le secteur américain de l’informatique dématérialisé, le cloud computing, pourrait perdre jusqu’à 35 milliards de dollars d’ici à 2016. Forrester Research, cabinet de conseil du domaine des nouvelles technologies, estime de son côté que les pertes financières pourraient atteindre 180 milliards de dollars, soit 25 % des revenus du secteur, au vu de la taille des marchés de l’informatique dématérialisée, de l’hébergement sur Internet et de la sous-traitance, et en tenant compte du scénario catastrophe en termes de dommages et intérêts. Dans le monde des affaires, les retombées des révélations d’Edward Snowden sont perceptibles dans les conversations quotidiennes des entreprises du secteur d’Internet, qui doivent vendre leurs produits à des clients méfiants. La question de la surveillance, rarement abordée auparavant, est maintenant récurrente, comme l’explique un cadre de l’une de ces sociétés. “Nos clients, notamment au sein des multinationales, nous font savoir qu’ils se préoccupent plus que jamais du lieu où sont stockées leurs informations, ainsi que de la façon dont elles sont utilisées et protégées”, affirme John E. Frank, vice-directeur juridique de Microsoft, qui promeut auprès de ses clients la possibilité de stocker leurs données dans des centres Microsoft installés dans certains pays. De son côté, Daniel Castro explique qu’aux yeux des entreprises le gouvernement fédéral américain ne fait qu’aggraver une situation déjà préjudiciable. “La plupart des sociétés concernées sont très mécontentes, car jusqu’à présent aucune mesure n’a été prise pour qu’elles puissent se tourner vers leurs clients et leur affirmer : ‘La situation a changé, vous pouvez de nouveau nous faire confiance’“, précise-t-il. Dans certains cas, il a fallu renoncer à des bénéfices potentiels. Il est difficile de quantifier les occasions manquées, mais des clients étrangers évincent les entreprises américaines de certains appels d’offres auxquels elles auraient pu participer autrefois, selon James Staten, spécialiste de l’informatique dématérialisée à Forrester Research, où il a accès à des appels d’offres de clients. “Des sociétés allemandes, affirme-t-il, demandent explicitement d’écarter certaines entreprises américaines.” Cette situation s’avère une aubaine pour les sociétés étrangères. Runbox, un service

de messagerie norvégien qui se présente comme une solution de remplacement aux outils américains tels que Gmail et qui affirme ne pas donner suite aux ordonnances de tribunaux étrangers, a enregistré une augmentation annuelle de 34 % de sa clientèle depuis les révélations sur les écoutes de la NSA. Le Brésil et l’Union européenne, qui utilisaient les câbles sous-marins américains pour leurs communications intercontinentales, ont décidé en février d’installer leurs propres équipements entre le Brésil et le Portugal. Le contrat a été remporté par des entreprises brésiliennes et espagnoles. Le Brésil a par ailleurs annoncé son intention d’abandonner Microsoft Outlook au profit de sa propre messagerie électronique, qui a recours à des centres de données brésiliens. Mark J. Barrenechea, PDG d’OpenText, le plus grand éditeur canadien de logiciels, affirme que la méfiance vis-à-vis des Américains remonte à l’adoption du Patriot Act, loi sur la lutte contre le terrorisme votée après le 11 septembre 2001, qui a étendu les droits du gouvernement en matière de surveillance. Toutefois, “le débat s’est considérablement amplifié après l’épisode Snowden”, ajoutet-il. L’un des clients d’OpenText, une multinationale de sidérurgie dont le siège est en Grande-Bretagne, a notamment exigé

Contexte Une pluie de requêtes Demandes de renseignements adressées par les agences gouvernementales des Etats-Unis YAHOO!

12 444 40 322 FACEBOOK*

Nombre de requêtes Nombre de comptes ou d'utilisateurs concernés

MICROSOFT 7 014 18 809 APPLE*

11 500 5 000 20 500 GOOGLE

10 918 21 683

11 000 TWITTER 902 1 319 * Avec une marge d'erreur de plus ou moins 500 requêtes et comptes concernés

SOURCES : "THE NEW YORK TIMES", RAPPORTS DES SOCIÉTÉS


Courrier international — no 1223 du 10 au 16 avril 201441 transversales.

Le “cloud computing” pourrait perdre jusqu’à 35 milliards de dollars d’ici à 2016

que ses données ne franchissent pas les frontières des Etats-Unis. “Les questions de confidentialité ont pris le pas sur la recherche de l’offre la moins chère”, constate Matthias Kunisch, cadre chez un éditeur allemand de logiciels qui a rejeté les fournisseurs américains en matière d’informatique dématérialisée au profit de Deutsche Telekom. “A cause d’Edward Snowden, nos clients ont le sentiment que les entreprises américaines ont des liens avec la NSA.” Les analystes en matière de sécurité estiment qu’en dernier lieu les retombées liées aux révélations d’Edward Snowden pourraient s’apparenter à celles subies par Huawei, société chinoise de logiciels contrainte de renoncer à d’importants contrats et acquisitions quand des législateurs américains ont déclaré que ses produits offraient un accès caché à l’Armée populaire de libération chinoise – bien que cette accusation n’ait jamais été catégoriquement prouvée.

●●● Depuis juin 2013, les fuites de documents orchestrées par Edward Snowden ont révélé l’ampleur du système d’écoutes mis en place par l’agence nationale de la sécurité américaine (NSA). C’est dans un cadre légal, celui du Patriot Act (loi sur la lutte contre le terrorisme), que les agences gouvernementales américaines ont procédé à des milliers de demandes de renseignements auprès de sociétés comme Google, Apple ou Facebook. Mais elles sont allées plus loin : grâce à des programmes connus sous les noms de Prism, XKeyscore, Genie ou encore Mystic, les services secrets américains recueillent et analysent depuis des années les traces laissées en ligne par des millions de personnes aux Etats-Unis et ailleurs. Ils ont installé des systèmes d’interception des câbles sous-marins de télécommunications internationales, de piratage d’équipements informatiques ou d’écoutes d’institutions comme le Conseil européen. Le 19 mars, The Washington Post révélait que la NSA était même capable d’écouter un pays entier. Son outil Retro lui permet d’enregistrer la totalité des appels passés dans un pays donné, et de stocker certains de ces enregistrements pendant un mois.

Les entreprises de la Silicon Valley se sont plaintes auprès des représentants du gouvernement, à qui elles ont fait savoir que leurs décisions nuisaient à leurs affaires. Pourtant, ces mêmes entreprises deviennent muettes dès qu’il s’agit de quantifier ces dommages économiques, que ce soit pour éviter d’effrayer les actionnaires ou parce qu’elles jugent qu’il est trop tôt pour publier des éléments de preuves tangibles. “Les sociétés doivent maintenir la pression sur le gouvernement pour qu’il fasse quelque chose, mais elles n’ont pas les preuves nécessaires pour s’adresser aux autorités et affirmer que le secteur accuse des pertes de plusieurs milliards de dollars”, souligne James Staten. A l’inverse, certaines entreprises américaines sont d’avis que les retombées économiques sont à peine visibles. Si les contrats en Europe et en Asie sont plus longs à négocier, précise John T. Chambers, PDG de Cisco Systems, ils finissent tout de même par être conclus – un avis partagé par plusieurs autres intervenants du secteur. Quoi qu’il en soit, le retour de bâton ne se traduit pas uniquement par la perte de clients. Selon les analystes en matière de sécurité, les entreprises de nouvelles technologies ont dépensé des millions, voire des milliards de dollars pour ajouter des fonctions d’encodage extrêmement sophistiquées à leurs services aux consommateurs, comme Google Search et Microsoft Outlook, ainsi qu’aux câbles qui lient les centres de données à Google et Yahoo!, entre autres. IBM a annoncé en janvier qu’un budget de 1,2 milliard de dollars servirait à construire quinze nouveaux centres de données, notamment à Londres, Hong Kong et Sydney, afin d’attirer les clients étrangers qui se préoccupent de la localisation de leurs données. En mars, le site Salesforce. com [société spécialisée notamment dans l’informatique dématérialisée] a annoncé travailler sur des projets similaires. Pendant ce temps, des législateurs – notamment en Allemagne – envisagent l’adoption de textes qui rendraient très coûteuses, pour ne pas dire techniquement impossibles, les activités d’entreprises américaines sur leur territoire. Selon certains représentants gouvernementaux, ce type de lois pourrait avoir d’autres mobiles que la protection de la vie privée. L’exclusion des entreprises américaines “garantit une plus grande part de marché aux sociétés locales”, avance Richard A. Clarke, ancien conseiller de la Maison-Blanche en matière de lutte contre le terrorisme. —Claire Cain Miller Publié le 21 mars Retrouvez sur www.france2.fr la chronique de Marie Mamgioglou sur cet article, diffusée dans l’émission Télématin de William Leymergie mardi 15 avril.

la vie en boîte

Les influenceurs ont la cote —The Wall Street Journal (extraits) New York

C

ela vaut la peine de se faire des amis au bureau. Des sociétés comme Procter & Gamble ou Cisco Systems recherchent parmi leurs salariés les “influenceurs” – ceux qui ont le plus de relations et qui bénéficient de la confiance de leurs pairs. Une fois qu’elles les ont repérés, elles mettent à profit leur influence pour lancer de nouveaux produits, mobiliser le personnel lors de grands changements comme une fusion, ou faire circuler l’information en interne. Pour dénicher ces personnes, l’éditeur de logiciels Salesforces.com, par exemple, sonde Chatter, une sorte de Facebook d’entreprise. Grâce à des algorithmes, la société analyse continuellement les

données pour savoir avec combien de personnes communique chaque employé, combien de fois il poste un commentaire sur son travail, et si ces messages suscitent des réponses. Les comptes Chatter des 12 800 salariés sont tous notés. Les 20 premiers “chatterati” (les meilleurs influenceurs, dans le jargon maison) sont invités à la réunion mondiale des cadres supérieurs, autrefois ouverte uniquement aux 600 plus hauts dirigeants. Certains managers tiennent également compte de ces notes pour décider des promotions et des augmentations. Nombre d’entreprises disent avoir ainsi détecté des salariés qui, sans être les meilleurs, améliorent pourtant les résultats de l’entreprise. Mais selon Jerry Davis, professeur de gestion à la Ross School of Business de l’université du Michigan, elles risquent de “distribuer les récompenses à mauvais escient” si elles misent trop sur ce système. “Si cela conduit à promouvoir ou licencier quelqu’un, ça devient de la folie”, estime-t-il. Selon lui, un salarié pourrait s’indigner, sur le mode : “Attendez, je croyais que je faisais très bien mon travail et vous allez me virer parce que je ne passe pas mon temps sur les réseaux ?” —Rachel Feintzeig Publié le 12 février


42. transversales

Courrier international — no 1223 du 10 au 16 avril 2014 ↙ Dessin de Mix & Remix paru dans Le Matin Dimanche, Lausanne.

Le catastrophisme, c’est du réchauffé Opinion. Rien ne sert de jouer les cassandres à propos du changement climatique. Il faut agir, et pas seulement sur les émissions de gaz à effet de serre : il est urgent de s’adapter, affirme l’économiste Richard Tol.

—Financial Times Londres

L

’être humain est une espèce tenace et extrêmement adaptable. Nous avons investi les régions équatoriales et l’Arctique, les déserts et les forêts pluviales. Nous avons survécu aux périodes glaciaires avec des technologies primitives. L’idée que le réchauffement climatique menace l’existence de l’humanité est risible. Le réchauffement aura bien entendu des conséquences. Comme la flore et la faune sont différentes selon le climat, il affectera les écosystèmes naturels et l’agriculture. Un temps plus chaud et plus humide favorisera la propagation des maladies tropicales. Le niveau des mers s’élèvera, ce qui exercera une pression sur tout ce qui peuple les littoraux. Ces effets semblent alarmants, mais il faut les mettre en perspective avant de tirer des conclusions sur la politique à adopter. Selon le r appor t publié [le 31 mars] par le Groupe d’experts intergouvernemental sur

l’évolution du climat (Giec), un réchauffement de 2 °C pourrait causer des pertes comprises entre 0,2 et 2 % du produit intérieur brut mondial. Si la tendance actuelle se poursuit, cela se produira dans la seconde moitié du xxie siècle. En d’autres termes, un demi-siècle de réchauffement climatique équivaut à peu près à un an de croissance économique en moins. Depuis le début de la crise dans la zone euro, le revenu moyen par habitant des Grecs a chuté de plus de 20 %. Le réchauffement climatique n’est donc pas le plus gros problème auquel est confrontée l’humanité. Ce n’est même pas le plus gros problème environnemental. D’après les estimations de l’Organisation mondiale de la santé, la pollution de l’air provoque 7 millions de décès par an. Même en prenant pour base les estimations les plus pessimistes, le réchauffement climatique ne devrait pas causer de pertes humaines de cette ampleur avant cent ans. L’élévation des températures sera peut-être même bénéfique au début. Il meurt bien plus de

gens pendant les hivers exceptionnellement froids que pendant les étés exceptionnellement chauds. Le dioxyde de carbone favorise la croissance des végétaux, et des concentrations plus élevées réduiront leurs besoins en eau. Ces bénéfices s’atténuent toutefois rapidement quand le réchauffement s’intensifie, et ils disparaîtront probablement si la hausse des températures atteint 2 °C. Les effets accumulés deviennent négatifs une fois que les températures augmentent de 1 °C, ce qui semble inévitable quoi que l’on fasse au sujet des émissions de gaz à effet de serre.

Au régime espagnol. L’évolution

du climat est un phénomène complexe et ses effets le sont encore plus. Nous n’avons qu’une connaissance limitée des changements modestes qui ont eu lieu dans le passé et l’incertitude est encore plus grande quant aux effets des changements rapides qui se produiront à l’avenir. Les pays pauvres, qui dépendent davantage de l’agriculture et se trouvent en général dans des

zones plus chaudes, sont bien plus vulnérables que les autres. Si le climat de la Grande-Bretagne devient comparable à celui de l’Espagne, elle pourra adopter le régime espagnol de siestes, de dîners tardifs et de maisons conçues pour conserver la fraîcheur. Les endroits plus chauds devront en revanche inventer des mécanismes entièrement nouveaux pour faire face. Ils disposeront en outre probablement de moins de ressources et n’auront peut-être pas accès à la technologie nécessaire pour cela. Pour protéger Londres contre l’élévation du niveau de la mer, il faudra remplacer le barrage sur la Tamise. Ça coûtera cher, mais ce sera fait. Le Bangladesh, qui a déjà du mal à résister aux inondations actuelles, est lui aussi vulnérable à une élévation du niveau de la mer. Cependant il est à peu près aussi pauvre que l’étaient les Pays-Bas, un autre pays de faible altitude densément peuplé, quand ils ont lancé leur premier programme de protection contre les inondations, il y a cent cinquante ans. Mais les Pays-Bas avaient à l’époque un gouvernement fort, capable de prendre des mesures décisives. Tant que ce ne sera pas le cas du Bangladesh, il sera vulnérable au changement climatique. Car le fond du problème est politique. Autre exemple, le paludisme. Cette maladie était jadis endémique en Europe et en Amérique du Nord. Les moustiques ont été tués par des nuages de pesticides et l’assèchement des marais a réduit leur habitat. Le paludisme est aujourd’hui confiné aux pays pauvres. Le

réchauffement climatique l’aggravera. La croissance économique le fera disparaître. Le pire des scénarios prévoit que le réchauffement climatique entraînera une baisse de moitié de la production agricole en Afrique. Pourtant les rendements décupleront, avec le même climat et le même sol, si les paysans qui pratiquent une agriculture de subsistance se mettent à utiliser des cultures et des techniques mises au point dans des fermes expérimentales. L’évolution du climat est peut-être un gros problème

L’auteur

DR

écologie

Le trublion du Giec

Cet économiste de l’environnement de 45 ans, qui enseigne à l’université du Sussex et à l’université Vrije d’Amsterdam, a toujours été une voix dissonante au sein des experts du climat. Pour Richard Tol, les coûts de la lutte contre le réchauffement climatique doivent être mesurés à l’aune des bénéfices attendus. Alors qu’il avait été désigné comme auteur principal du deuxième volet du rapport du Giec paru le 31 mars (impacts, adaptation et vulnérabilité), il a bruyamment démissionné en mars dernier : le texte prenait une direction beaucoup trop alarmiste à son goût.

Contexte

Encore un degré de plus ●●● Nous allons tout droit vers une crise alimentaire, affirme le deuxième volet du rapport du Giec. Encore 1 °C et nous allons connaître des pénuries sur des denrées essentielles comme le blé, le maïs ou le riz. Ce facteur, combiné à la pression démographique et à la demande croissante en aliments, constitue une menace très sérieuse. La Chine et l’Inde vont en subir les effets de plein fouet, relève le site Internet du magazine indien Down to Earth. “La pression sur les cultures de base va s’intensifier, affectant toute la sécurité alimentaire du continent asiatique”, indiquet-il. Les systèmes hydriques vont être particulièrement affectés : cycle et intensité des précipitations et des crues, disponibilité des ressources en eau… Et tout cela va augmenter les risques de conflits violents, avertit le Giec.


Courrier international — no 1223 du 10 au 16 avril 201443 transversales. ↙ Cet ornithoptère se propulse grâce à des ailes désynchronisées. Photo Leif Ristroph.

technologie en Afrique, mais il n’est pas aussi important que le manque de terres agricoles, la mauvaise qualité des routes, les conflits entre seigneurs de la guerre, etc. La réduction des émissions de gaz à effet de serre n’est pas le seul moyen d’atténuer l’impact du réchauffement climatique. Si l’adaptation et le développement constituent également des solutions, ils sont cependant rarement évoqués. Plus de 15 % de l’aide au développement sont consacrés à la prévention du changement climatique. Est-ce le meilleur moyen d’aider ceux qui sont censés en bénéficier ? Ne seraitce pas plutôt le reflet des priorités des donateurs ? Je ne suis pas en train de dire qu’il ne faut pas résoudre le problème du réchauffement climatique : nous ne pouvons pas laisser la planète devenir de plus en plus chaude et il faudra au moins des décennies avant que les technologies permettant d’aboutir à la “neutralité carbone” inondent le marché. Nous ferions bien de commencer tout de suite. Reste que la réduction des émissions de gaz à effet de serre n’est pas la seule solution. Le rapport du Giec, qui se contente de répéter ses prophéties catastrophiques si les émissions ne sont pas réduites, a raté l’occasion de conseiller les décideurs politiques sur la façon d’améliorer la vie des gens. —Richard Tol Publié le 31 mars

Comment méduser l’aéronautique Bionique. Voler, l’homme en a toujours rêvé. Aujourd’hui, il ne trouve plus l’inspiration dans le ciel, mais dans les océans.

—The Economist Londres

D

ans l’aéronautique surtout, la nature est souvent source d’inspiration pour les ingénieurs. Le désir de s’élever dans les airs à la manière des oiseaux a soufflé aux frères Wright la solution à leur problème : comment contrôler une machine volante plus lourde que

LA CULTURE A - 50%

l’air ? En la dotant d’ailes incurvées. Aujourd’hui, les concepteurs d’ornithoptères (ces petits engins volants propulsés à l’aide d’ailes battantes) empruntent au monde des insectes pour construire des systèmes de retours sensoriels, qui permettent à des appareils fondamentalement instables de se maintenir dans les airs. L’idéal serait toutefois de disposer d’engins stables par nature,

afin que les équipements électroniques embarqués, qui alourdissent l’appareil, servent plutôt à son pilotage qu’à son maintien en l’air. C’est ce à quoi pensent être parvenus Leif Ristroph et Stephen Childress, de l’université de New York, en s’inspirant d’un modèle naturel assez différent. Leur ornithoptère, qu’ils décrivent dans [la revue scientifique britannique] Journal of the Royal Society Interface, ne ressemble pas à un insecte mais à une méduse. Ainsi que le soulignent les auteurs, ce n’est pas la première fois que des ingénieurs aéronautiques s’inspirent du monde de la mer. Pour une bonne raison : les seuls animaux à utiliser un mode de propulsion à réaction sont aquatiques – comme la pieuvre.

En quête de stabilité . Mais, au lieu d’une ombrelle complète semblable à celle d’une vraie méduse, leur invention se compose de quatre ailes en forme de feuille. Cela permet surtout de simplifier la fabrication, car ainsi les ailes peuvent être rigides (elles sont composées d’un film de polyéthylène téréphtalate tendu sur des cadres en fibre de carbone rigide). Longues de 8 centimètres, les quatre ailes se rejoignent au niveau de leur pointe, formant ainsi une structure arrondie. Elles sont maintenues en place par un cercle en fibre de carbone souple. Chaque paire d’ailes opposées est

mise en mouvement par des tiges en fibre de carbone reliées à un petit moteur électrique. Le battement désynchronisé de chaque paire permet à l’appareil de se maintenir en vol stationnaire. En cas de perturbation extérieure, l’appareil ne s’écrase pas au sol. Pas besoin d’instruments de contrôle compliqués pour l’aider à retrouver sa stabilité. Pour des questions de simplicité, il est pour l’instant rattaché à un câble électrique qui le maintient à hauteur constante. Il ne serait pas difficile de l’équiper d’une batterie et de le laisser s’envoler. Leif Ristroph et Stephen Childress semblent ainsi avoir résolu un problème majeur de la conception d’ornithoptères [la stabilité]. Ce faisant, ils ont aussi démontré qu’en termes d’ingéniosité l’évolution naturelle n’est pas nécessairement meilleure que les ingénieurs humains : que l’on sache, elle n’a jamais pensé à faire voler des méduses dans le ciel. — Publié le 8 mars

sur le web Des vidéos de cette drôle de machine en vol sont visibles sur Babbage, le blog Science et Technologie de The Economist. http://lc.cx/Nwq

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Courrier international — no 1223 du 10 au 16 avril 2014 ↙ Dessin de Cost paru dans Le Soir, Bruxelles.

MÉDIAS

Les machos n’ont plus de journaux Royaume-Uni. L’annonce de la fermeture de l’hebdomadaire Nuts marque outre-Manche la mort des lads’ mags journaux machistes assumés. Les féministes auraient tort de se réjouir, explique une célèbre chroniqueuse.

—The Daily Telegraph Londres

L

e magazine qui avait fait vaciller l’hégémonie de titres comme FHM et Loaded, lancé en janvier 2004 et suivi quelques semaines plus tard par un rival, Zoo, va mettre la clé sous la porte. Sa fermeture sonnet-elle le glas des magazines ma­­ chistes [en anglais lads’ mags, littéralement “magazines de mecs”] ? Après un délai de consultation de trente jours et en l’absence d’une

proposition de rachat, l’hebdomadaire ainsi que son site web vont disparaître définitivement [fin avril]. L’année dernière, Nuts avait bénéficié d’une publicité inattendue quand Co-op, le plus grand distributeur de magazines au Royaume-Uni, avait réclamé qu’il soit proposé sous emballage opaque comme les titres pornographiques. Cette demande faisait suite à une campagne lancée par l’association Lose the Lads’ Mags [Arrêtez de vendre des magazines

machistes], qui réclamait que les revues de ce genre ne soient plus vendues en supermarché. Nuts avait refusé et Co-op avait interrompu sa distribution du titre, ce qui avait réduit d’un tiers les ventes au numéro [à 53 342 numéros en juillet 2013]. Certains revendiquent cette fermeture comme étant une victoire du féminisme. Pourtant, d’après les chiffres, il ne s’agit que d’une coïncidence. Les chiffres de diffusion avaient déjà baissé d’un dixième par rapport à leur zénith de 2004. En effet, la détérioration du marché a coïncidé avec l’accès généralisé à une connexion Internet rapide et à des téléphones plus puissants qui permettent aux anciens lecteurs de trouver tout ce qu’ils veulent en ligne. Et, si une partie de ces pertes peut être compensée par une offre magazine en ligne, les grands gagnants sont les sites pornos en ligne gratuits apparus en 2006 et 2007, au moment où les ventes de magazines pour hommes ont commencé à décliner. Mais que va-t-il se passer maintenant ? Sommes-nous entrés dans une ère où les magazines pour hommes seraient dépassés ? La “culture lad”, sorte de culture machiste décomplexée et assumée née au milieu des années 1990, avec Loaded et FHM en porte-étendards et la Britpop [rock alternatif britannique] en caution culturelle, le tout généreusement arrosé de bière, serait-elle définitivement enterrée ? “La presse masculine, hors érotisme et pornographie, est un phénomène relativement récent et les professionnels l’ont toujours considérée comme un secteur instable”, explique Jude Roberts, professeur au Birkbeck College [de l’université de Londres], sociologue spécialisée dans les questions de genre et de sexualité. “Les conceptions traditionnelles de la virilité ne laissent guère de place aux inquiétudes des hommes sur leur apparence, leur vie sexuelle ou sentimentale, or ce sont justement ces magazines qui occupent ce créneau. Je ne veux pas dire que la presse machiste est un bastion du progressisme, ni un ardent promoteur de l’égalité des sexes, mais le rôle que ces magazines jouent dans la vie de leurs lecteurs ne se cantonne pas uniquement à leur offrir du porno stéréotypé.” “En présentant de manière réductrice le contenu de ces magazines, poursuit Roberts, la campagne Lose the Lads’ Mags alimente un discours sur la masculinité qui veut

que les hommes soient toujours obsédés par le sexe, potentiellement violents et incapables de se contrôler. Tandis qu’évidemment les femmes – les femmes bien, qui font leurs courses au supermarché, pas les femmes exploitées, mauvaises et/ou naïves, qui posent dans les magazines – sont tout à fait à l’opposé.” Vivons-nous maintenant, comme certains l’affirment, dans une “culture saturée de porno”, où Nuts et consorts ne seraient qu’une goutte d’eau dans l’océan ? On voit mal en quoi, pour quelqu’un de plus de 30 ans, les clips actuels seraient plus suggestifs que ceux d’il y a dix ans. Ceux qui assurent que la pornographie est pire aujourd’hui qu’en 2004 ne regardaient sans doute pas de pornos en 2004. Ce qui a changé en dix ans, ce ne sont pas tant les contenus que la politique commerciale. Difficile de prévoir comment va évoluer cette presse, mais il est probable que ses contenus vont encore changer de ton. “En définitive, décider de ce que l’on peut voir ou non dans l’espace public appartient à ceux qui sont au pouvoir, et leurs objectifs sont rarement compatibles avec le féminisme”, conclut Roberts. Si à l’origine la “culture lad” jouait sur une ironie de façade et affectait l’ignorance (Loaded avait pour devise : “Pour les hommes qui feraient bien d’être plus malins”), on avait parfois du mal à y démêler le sérieux de la dérision. De tels magazines se sont toujours adressés à deux types de lecteurs – ceux qui gardent du recul et ceux qui prennent tout au premier degré. Au bout du compte, c’est quand même le premier degré qui a fini par l’emporter. —Brooke Magnanti Publié le 1er avril

L’auteur Brooke Magnanti Le “journal” de cette chroniqueuse et écrivaine américaine de 38 ans, spécialiste en neurotoxicologie et épidémiologie du cancer, a été élu blog de l’année en 2003 par The Guardian. Elle y racontait sous le pseudonyme de “Belle de jour” sa vie de call-girl à Londres. En novembre 2009, elle révélait au Sunday Times sa véritable identité, mettant un terme à ce que The Guardian qualifiait alors de “secret littéraire le mieux gardé de la décennie”.

la source de la semaine

“AlgérieFocus” Ce média en ligne est le premier journal interactif créé en Algérie.

D

epuis son lancement en no­vem­bre 2008, ce webzine franco­pho­ne affiche sur sa page d’accueil le slogan : “L’information pour vous et avec vous”. Et pour son compte Twitter Algérie-Focus a choisi l’intitulé : @devoirdesavoir. Fort de 900 000 visiteurs uniques par mois et de plus de 67 000 fans sur Facebook (avril 2014), il est lauréat de l’Algeria Web Awards 2013 dans la catégorie pure player. Indépendant et participatif, il offre un espace où les internautes sont invités aux débats. En plus de l’équipe installée à Alger, la rédaction dispose de correspondants à Paris. Le site couvre l’actualité algérienne dans les domaines politique, économique, social et culturel et propose des dossiers thématiques. Un volet du site, la rubrique FocusElles, souligne  : “Parce que nous avons toujours besoin d’elles”, et aborde des sujets concernant les femmes algériennes. AlgérieFocus propose aussi une version en arabe, intitulée El-Mouhim (L’Essentiel). Lire l’article d’Algérie-Focus “Je vote Bouteflika si…”, p. 37, dans notre dossier “Bouteflika, ça suffit”.

algérie-focus

Alger, Algérie Site Internet www.algerie-focus.com


TRANSVERSALES.

Courrier international — no 1223 du 10 au 16 avril 2014

sig n au x

45

Chaque semaine, une page visuelle pour présenter l’information autrement

Les petites mains de l’industrie

Le nombre de travailleurs mineurs recule depuis quinze ans. Mais ils restent nombreux dans les usines. CLÉS DE LECTURE GROUPES FILLE

GARÇON

Chaque petit personnage représente 1 million d’enfants.

Enfants qui ont une activité professionnelle Ce sont ceux exerçant une activité économique quelle qu’elle soit pendant au moins une heure par semaine. Enfants qui effectuent un travail inadapté Ce sont ceux qui ont moins de l’âge minimal requis (lequel varie suivant les pays ; exemple : en Chine 16 ans, en Zambie 15 ans). Sont exclus ceux qui effectuent des travaux non pénibles. Activité dangereuse C’est un sous-ensemble des enfants qui exercent une activité inadaptée. Ces enfants font un travail qui menace leur santé, leur sécurité ou leur moralité.

ENFANTS QUI TRAVAILLENT DANS LE MONDE Sur 10 enfants qui travaillent... sont 4 sont des filles 6 des garçons Et parmi ceux-ci...

1

travaille à son compte

2

sont payés

7

collaborent à une activité familiale et ne sont pas payés Chiffres de 2012. Enfants et adolescents ayant entre 5 et 17 ans. Ne sont pas prises en compte l’Europe et l’Amérique du Nord. Source : “Mesurer les progrès de la lutte contre le travail des enfants”, Organisation internationale du travail (OIT)

L’auteure DR

MÓNICA SERRANO. Cette graphiste espagnole, diplômée de l’Institut d’arts visuels de Jerez, a travaillé pour plusieurs quotidiens espagnols et pour le Corriere della Sera, en Italie. Elle enseigne depuis 2012 à l’Institut européen du design à Madrid.

Cette infographie, publiée le 12 janvier dans le quotidien italien, dresse un état des lieux du travail des enfants. Selon le dernier rapport de l’Unicef, c’est la Somalie qui détient le record : la moitié des enfants y travaillent ; les filles plus que les garçons.


360 46. 360°

Courrier international — no 1223 du 10 au 16 avril 2014

Magazine 1814, les Russes sont à Paris • HISTOIRE........ 50 La crème de la mafia • TENDANCES............... 52 Bienvenue chez les Basques • Plein écran....... 54

La diplomatie par le hip-hop

Pour lutter contre l’embrigadement des jeunes dans les mouvances islamistes aux quatre coins du globe, le département d’Etat américain a décidé de parier sur la diffusion de “bon rap musulman”. —The Atlantic Washington

D

epuis plusieurs années, les autorités américaines et allemandes se demandent quelle est la meilleure attitude à adopter face au phénomène Deso Dogg. De son vrai nom Denis Cuspert, ce rappeur allemand d’origine ghanéenne s’est taillé une réputation au milieu des années 2000 comme pionnier de la scène gangsta-rap en Allemagne. Se produisant avec le rappeur américain DMX, il est notamment l’auteur des titres Gangxtaboggy, Das Iz Ein Drive By et Meine Ambition als Ridah. En 2010, à la suite d’un accident de voiture, il se convertit à l’islam et entame une transformation à la Malcolm X : délaissant le bling-bling de son existence passée, il clame dans ses vidéos et ses nouvelles chansons avoir trouvé “le droit chemin”. Très vite, il abandonne définitivement le hiphop pour embrasser le mouvement salafiste. Rebaptisé Abou Malik, il rejoint un courant ultraconservateur de l’islam sunnite, qui rejette toute forme de musique et d’instrument. L’ancien rappeur commence alors à parler de sa ville natale, Berlin, comme d’une métropole kuffar [d’infidèles]. Au lieu de rapper, il se met à composer des chants religieux a cappella, appelés nasheeds.

DOCUMENT

La figure du rappeur devenu prêcheur salafiste n’est pas inhabituelle dans la culture jeune et musulmane d’aujourd’hui. Le rappeur Napoleon du groupe Outlawz, Loon de l’écurie Bad Boy Records ou encore Sean Cross du label Ruff Ryders Entertainment, tous ont récemment trouvé Dieu, arrêté de rapper et fait des tournées en Europe et dans les pays musulmans pour dénoncer la culture hiphop. Généralement apolitiques, leurs sermons et poèmes mettent l’accent sur des notions telles que l’expiation et le développement personnel. Deso Dogg, lui, a décidé de prendre une autre voie. Ses nasheeds sont des condamnations de la politique étrangère américaine et des marques de soutien aux insurgés en Somalie, en Irak et en Afghanistan. Les autorités allemandes ont même tenté de l’interpeller en raison d’un titre dont se serait inspiré un jeune Kosovar de 21 ans qui a ouvert le feu sur un bus de l’armée américaine à Francfort, en mars 2011 [faisant deux morts et deux blessés]. Suivant ses propres exhortations, Deso Dogg a décidé de partir pour la Syrie combattre le régime “apostat”. Durant l’essentiel de l’année 2013, l’ex-rappeur a diffusé des chants a cappella hostiles au gouvernement Assad et posté des photos de lui s’aspergeant d’eau dans des rivières ou jouant avec un lance-roquettes. En novembre dernier, une vidéo postée sur un site islamiste allemand montre l’ancien rappeur inconscient, allongé sur une civière, le tee-shirt maculé de sang, son visage barbu et sans vie encadré d’un linge blanc (une image qui rappelle étrangement celle de Malcolm X avant son enterrement, en février 1965). Un homme presse désespérément sa poitrine pour le ramener à la vie.


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L’auteur

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↓ Native Deen sur scène, en 2011. Originaire de la région de Washington, ce groupe de hip-hop s’est donné pour mission de “diffuser le message édifiant de l’islam”. Il participe ici à une tournée organisée par le département d’Etat américain en Indonésie. Photo R. Pudyanto/Demotix/Corbis

Hisham Aidi, professeur de relations internationales et de politique économique à Columbia, est l’auteur de Rebel Music: Race, Empire, and the New Muslim Youth Culture (“Musique rebelle : race, impérialisme et la nouvelle culture des jeunes musulmans”, inédit en français). L’article que nous vous proposons ici est extrait de ce livre, qu’il vient tout juste de publier.

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← En 2010, The Lo Frequency était à Beyrouth. Ici photographié aux côtés du DJ libanais Lethal Skills (à gauche), le collectif a participé sur place à la création d’une académie de hip-hop sponsorisée par l’ambassade américaine au Liban. Photo Tanya Traboulsi

Deso Dogg est-il mort ? Nul ne le sait vraiment.En attendant, les autorités occidentales craignent que ses chansons et ses vidéos n’incitent davantage de jeunes Européens à partir pour la Syrie. Cela fait près de dix ans que les dirigeants américains et les spécialistes du terrorisme sont hantés par cette question : comment réagir face au “rap djihadi” ? Il semblerait que la réponse soit : diffuser du “bon rap musulman”. Le département d’Etat finance des cours et des ateliers hiphop au Liban et en Syrie et se prépare à un nouveau round de diplomatie par le hip-hop, cette fois en partenariat avec l’université de Caroline du Nord. Mais comment les gouvernements européens et américains en sont-ils venus à considérer le rap à la fois comme un vecteur de radicalisation et comme un outil diplomatique de déradicalisation ?

L

es références à l’islam et l’emploi de mots arabes font partie de la culture hip-hop depuis la création du genre, en 1973, lorsque le DJ Afrika Bambaataa fonde la Zulu Nation, reflet des cultures et idéologies islamiques ou quasi islamiques qui coexistent depuis des décennies dans les villes américaines. En mars 1991, le magazine de rap The Source consacre un numéro entier – intitulé “Islamic Summit” – aux liens entre islam et hip-hop. Durant cet âge d’or du “hip-hop doté d’une conscience politique”, le rappeur Rakim et le groupe Public Enemy émaillent leurs textes de phrases en arabe évoquant l’islam et citent des extraits de discours de Malcolm X et d’Elijah Muhammad [ancien dirigeant de la Nation of Islam]. Alors que le courant de la Five Percent Nation – issu d’une scission de la Nation of Islam – gagne du terrain dans les années 1990, notamment chez les jeunes dans le nord-est des Etats-Unis, de nouveaux groupes comme Gang Starr, Poor Righteous Teachers ou Brand Nubian prennent la relève. Dans les années 2000, plusieurs artistes sunnites – Mos Def, Lupe Fiasco, Busta Rhymes, Q-Tip, Rhymefest et d’autres – gagnent en popularité et initient leurs fans aux concepts islamiques de la salat (la prière), de la zakat (l’aumône) et de la chahada (la profession de foi). A partir du milieu des années 1990, le hip-hop devient de plus en plus populaire et ces notions sont diffusées dans

Au fil des années, l’islam s’impose comme la religion officielle du hip-hop

le monde entier et transforment cultures et identités. A travers le rap, de jeunes musulmans se familiarisent avec l’histoire des Noirs américains et des non-musulmans découvrent l’islam. Le hip-hop devient la vitrine de l’islam africain-américain dans toute sa diversité. Partout dans le monde, les jeunes musulmans apprennent que “l’islam est la religion officielle du hip-hop” et que des rappeurs comme Mos Def et Busta Rhymes comptent parmi les plus grands de la scène rap. Le hip-hop n’intègre pas seulement ces références arabes et islamiques, il adopte également certaines caractéristiques du look salafiste, comme le collier de barbe. Les attentats du 11 septembre 2001 ajoutent une nouvelle dimension à cette relation entre islam et hip-hop. En décembre 2001, un jeune Américain du nom de John Walker Lindh est capturé derrière les lignes ennemies en Afghanistan. Comment ce jeune homme blanc, issu de la classe moyenne et vivant en Californie, s’est-il retrouvé dans les rangs des talibans ? Des experts trouvent un début de réponse sur Internet : sur les forums hip-hop, Lindh se faisait régulièrement passer pour un Noir, adoptant le pseudonyme de Doodoo ou Prof J. “Ce n’est pas parce qu’on est noirs que les Blancs nous détestent, c’est de LEUR racisme que vient la haine”, écrivait-il. Ces experts retracent alors l’itinéraire qui l’a conduit jusqu’en Afghanistan. Ils remontent jusqu’au jour où, quand Lindh avait 12 ans, sa mère l’a emmené au cinéma voir le biopic Malcolm X qu’avait tourné Spike Lee. L’adolescent a ensuite lu l’autobiographie de Malcolm X cosignée par Alex Haley, puis a découvert le hip-hop. C’est à la suite de cet épisode que les responsables européens et américains commencent à parler du potentiel de radicalisation du rap. Au milieu des années 2000, en plein scandale d’Abou Ghraib [en 2004, des photos prises dans cette prison proche de Bagdad montrent les sévices infligés aux prisonniers irakiens par l’armée américaine] et face à la résurgence des talibans, le département d’Etat décide de considérer le hiphop comme un outil diplomatique, et non plus seulement comme une menace. Karen Hughes, alors sous-secrétaire d’Etat chargée de la diplomatie publique, lance l’initiative Rhythm Road et dépêche des “envoyés hip-hop” dans le monde entier. Depuis, de nombreux rappeurs, danseurs et DJ ont tourné dans le monde musulman, du Sénégal à la Côte d’Ivoire en passant par l’Afrique du Nord, le MoyenOrient, sans oublier la Mongolie, le Pakistan et l’Indonésie. Dans le cadre de cette campagne, dont le budget annuel s’élève à 1,5 million de dollars [1,1 million d’euros], les artistes donnent des représentations et animent des ateliers. Ceux de confession musulmane parlent devant les médias locaux

de ce que signifie être musulman pratiquant aux EtatsUnis. Selon les organisateurs, ces opérations ne visent pas seulement à témoigner de l’intégration des musulmans américains, mais également à promouvoir la démocratie et à faire s’exprimer des courants d’opposition. En 2010, à l’issue d’une représentation à Damas, Hillary Clinton, alors secrétaire d’Etat, parle du hip-hop comme d’une “pièce majeure” sur “l’échiquier aux multiples dimensions” du grand jeu que constitue “la diplomatie culturelle”. L’initiative du département d’Etat est directement inspirée de la diplomatie par le jazz mise en place par le gouvernement américain pendant la guerre froide. Il s’agissait alors d’envoyer des jazzmen comme Dizzy Gillespie, Louis Armstrong, Duke Ellington ou Benny Goodman pour contrer la propagande soviétique en Afrique, en Asie et au Moyen-Orient et promouvoir l’American way of life.

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n 2008, l’Institut Brookings publie un rapport intitulé “Mightier than the sword: arts and culture in the US-Muslim world relationship” [“Plus puissant qu’une épée : les arts et la culture dans les relations entre les Etats-Unis et le monde arabe”, non traduit]. Son auteur, Cynthia Schneider, une des initiatrices de la diplomatie par le hip-hop, y explique que le hip-hop, d’abord “outil de contestation” utilisé aux Etats-Unis par les exclus du système, trouve désormais un fort écho auprès des jeunes musulmans marginalisés dans le monde entier. Des banlieues parisiennes aux villes palestiniennes, “la musique hip-hop représente le combat contre l’autorité”, un message qui transcende les barrières de la langue. En outre, note-t-elle, les pionniers du hip-hop étaient des musulmans vivant dans les quartiers déshérités des villes américaines, “porteurs d’une tradition musulmane et africaine-américaine de contestation de l’autorité, dont Malcolm X est la figure incontournable”. En guise de conclusion, le rapport appelle à “exploiter davantage cette passerelle naturelle avec le monde musulman”. Et voilà comment le hip-hop est devenu le genre musical de prédilection de la politique étrangère américaine en termes de “changement de perception” et de “stratégie de communication” avec les jeunes musulmans. Ni le hard rock ni le heavy metal n’ont la même force d’attraction. Les groupes de heavy metal sont généralement mal vus dans les pays à majorité musulmane, où on les accuse de vouer un culte au diable et de manger des chats. La méfiance envers le heavy metal s’est encore accrue au cours des dix dernières années, cette musique ayant été utilisée pour torturer des détenus en Irak, en Afghanistan et dans le centre de détention de Guantánamo. Comme le souligne un spécialiste, les autorités américaines n’ont pas seulement eu recours à ce répertoire, lors d’interrogatoires en Irak, parce que les nombreux sons de “distorsion de guitare” pouvaient provoquer une “privation sensorielle”. Les officiers américains savaient également que ce type de musique était perçu par les Irakiens comme “culturellement agressif” et “satanique”. En comparaison, le hip-hop, lui, est considéré comme une arme de persuasion culturelle. Mais la diplomatie par le hip-hop est-elle efficace ? Le débat renvoie à une plus vaste question sur les racines de l’extrémisme et les violences djihadistes. Aux EtatsUnis, deux grands camps s’affrontent. L’un rassemble les réalistes, la gauche et les postcolonialistes, qui pensent que l’extrémisme est une réponse à la politique américaine ;


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↑ 1 Bonn, en 2012. Dennis Cuspert à gauche) participe à une séance de prière. Autrefois connu sous le pseudo de Deso Dogg, l’Allemand a abandonné le hip-hop pour embrasser le salafisme. Photo Henning Kaiser/Corbis. 2 Pour Farah Anwar Pandith, représentante spéciale des communautés musulmanes auprès du Secrétariat d’Etat américain, le hip-hop peut aider à combattre des “idéologies violentes”. Photo M. Loccisano/ Getty/AFP. 3 Le groupe Legacy en concert à Tel-Aviv, en 2011, dans le cadre de l’initiative Rythm Road. Photo US Embassy in Tel Aviv. 4 En 2011, l’ambassade américaine à Kaboul a organisé dans son enceinte le Sound Central Festival. Photo US Embassy in Kabul (2e

l’autre regroupe les néoconservateurs et les faucons de gauche, pour qui la violence islamiste est le fruit d’une idéologie et non une simple forme d’opposition aux EtatsUnis. Alors que les réalistes plaident pour une politique étrangère moins interventionniste, les néoconservateurs penchent plutôt pour l’intervention militaire et étudient les textes de l’islam ainsi que les traditions culturelles, à la recherche de la moindre faille où s’engouffrer. Voilà où se trouvent les racines de la diplomatie publique 2.0 – fondée sur l’utilisation de la musique, des arts, des médias sociaux et la promotion de la diversité.

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u cours de l’année 2011, lorsque des musiciens – dont certains issus du milieu hip-hop – se font l’écho de la dissension lors des révoltes du “printemps arabe”, et qu’en Syrie Bachar El-Assad apporte son soutien au rap “de la stabilité” et poursuit les artistes hostiles à son gouvernement, les journalistes occidentaux décrivent le hip-hop comme une force positive, un élément clé du “contre-djihad” et le signe que les jeunes musulmans ont embrassé “notre” culture. Toutefois, en déclarant le hip-hop “premier portevoix de l’opposition politique, avant même les manifestations de rue de 2011”, ces observateurs oublient tous les genres musicaux par lesquels s’est exprimée la contestation des dix années précédentes. Certains arguent même que les initiatives du département d’Etat ont planté “des graines” qui ont “porté leurs fruits durant le ‘printemps arabe’”. En février 2012, lors d’une conférence sur le hip-hop et la politique internationale à la mission américaine des Nations unies, Susan Rice, alors ambassadrice des Etats-Unis auprès des Nations unies, parle avec emphase de sa visite dans des studios hip-hop en Libye, quand la guerre civile battait son plein. Mais aujourd’hui, alors que l’ivresse des premiers jours du “printemps arabe” est retombée, les sondages du Pew Research Center montrent que l’image des Etats-Unis est largement négative chez les musulmans du monde entier. Le rôle du hip-hop en tant qu’instrument de radicalisation et de déradicalisation est à nouveau remis en question. Le camp de la gauche et des réalistes affirme que la politique américaine

Suffit-il d’un concert pour détourner les jeunes musulmans de l’extrémisme ? – notamment le soutien à des régimes dictatoriaux et les frappes de drones – crée bien plus de ressentiment et de violence extrémiste que le rap djihadiste. Les critiques soulignent également qu’il est difficile de mesurer l’influence modératrice du “hip-hop musulman” chez les jeunes musulmans. Suffit-il vraiment d’un concert donné par un groupe musulman africain-américain pour détourner les jeunes des courants extrémistes ? Les défenseurs de la diplomatie par le hip-hop pensent, pour leur part, qu’elle est aussi efficace que la diplomatie par le jazz des années 1950, omettant au passage de parler des alliances entre Washington et plusieurs autocrates d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Le jazz permettait aux Etats-Unis de “vendre” l’Amérique au-delà du rideau de fer et d’encourager la dissidence dans le bloc de l’Est. Mais le soft power américain peut-il libérer un peuple sous le joug d’une dictature soutenue par Washington ? Les initiatives du gouvernement américain ont plus de chances d’aboutir en Europe, où les musulmans sont certes marginalisés mais jouissent de droits politiques, ou dans des dictatures comme la Birmanie, où les rappeurs sont largement censurés, que dans les régimes autoritaires alliés au pouvoir américain. Une chose est sûre, en dépit des critiques, le gouvernement américain poursuit son action. En partenariat avec l’université de Caroline du Nord, le département d’Etat a récemment lancé un recrutement d’“éducateurs hiphop” pour son programme Next Level, visant à utiliser la musique et la danse comme des outils “de dialogue et de résolution des conflits”. Toute expérience de beat maker, de DJ, de Bboy, de Bgirl ou de MC est la bienvenue. —Hisham Aidi Publié le 20 mars

THE ATLANTIC Washington, Etats-Unis Mensuel, 482 000 ex. www.theatlantic.com Cette vénérable publication, créée en 1857, continue d’attirer les plumes les plus prestigieuses du moment. Longtemps littéraire et intellectuel, à l’image de sa ville d’origine, Boston, le magazine s’est considérablement modernisé depuis son déménagement à Washington, en 2005. Généraliste, The Atlantic suit de près les sujets sociaux et sociétaux, notamment sur les droits des femmes et des gays.

En savoir plus LA DIPLOMATIE PAR LE JAZZ

En pleine guerre froide, les Etats-Unis ont fait du jazz un instrument diplomatique destiné à promouvoir leur image. Entre 1954 et 1968, des artistes subventionnés par le gouvernement ont joué en Europe de l’Est, en Asie, en Afrique et au Moyen-Orient. Ces initiatives répondaient à la diplomatie culturelle agressive de Moscou : à l’époque de Nikita Khrouchtchev, des artistes soviétiques se rendaient partout dans le monde pour promouvoir les valeurs communistes. Washington souhaitait aussi combattre l’image que renvoyaient les Etats-Unis dans les pays du tiers-monde – celle d’une puissance impérialiste et raciste.

DES ORGANISATIONS INFLUENTES

Depuis ses débuts, le hip-hop est émaillé de références à des mouvements islamiques américains. Les rappeurs citent notamment les discours d’Elijah Muhammad (1987-1975), dirigeant pendant plus de quarante ans de Nation of Islam. Fondée en 1930, cette organisation politique et religieuse a développé une théologie très spécifique, présentant les Noirs comme la race originelle et les Blancs comme une race démoniaque. Nation of Islam entendait améliorer la condition des Africains-Américains et obtenir l’indépendance du peuple noir aux Etats-Unis. Confidentielle à ses débuts, l’organisation s’est étendue dans les années 1950 avec l’ascension du prêcheur Malcolm X, qui finira par la quitter en 1964 pour se convertir à l’islam sunnite, avant d’être assassiné, en 1965. Le hip-hop américain entretient des liens particulièrement étroits avec la Five Percent Nation, organisation issue en 1964 d’une scission de Nation of Islam. Ses membres se présentent comme “les 5 % d’Allah” : selon eux, une élite de 10 % de la population connaît la vérité de l’existence et maintient dans l’ignorance 85 % du monde. Les 5 % restants sont ceux qui savent et sont déterminés à éclairer les autres. Une doctrine spécifique de la Five Percent Nation, selon laquelle chaque homme noir est Dieu et chaque femme noire est la Terre, a été reprise sur des titres de hip-hop.


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histoire.

Les Russes arrivent

1814 France Il y a deux cents ans,

l’armée impériale de Russie entre dans Paris. Un choc des cultures dont les traces sont encore sensibles aujourd’hui.

—Expert (extraits) Moscou

→ Des cosaques au café, entourés de belles et de mendiants. Georg-Emmanuel Opitz (1775-1841). L’Occupation russe à Paris, 1814. Dessin, Paris, musée Carnavalet.

C

’est à 2 heures du matin, le 31 mars 1814, dans le faubourg de la Villette, qu’est signée la capitulation de Paris. Dans la journée du 31, l’empereur Alexandre le Bienheureux entre triomphalement dans la capitale à la tête des troupes russes, devenant de facto, pour un mois, le souverain miséricordieux et bien-aimé de Paris et de la France. Le roi Louis XVIII ne reviendra à Paris que le 3 mai après un long exil. C’est la première fois depuis la guerre de Cent Ans que la ville se retrouve aux mains d’un étranger. Paris a en effet été gouverné par les Anglais et leurs alliés, les Bourguignons, entre 1419 et 1435. Ensuite, pendant près de quatre siècles, la capitale de la France n’a plus vu passer d’armée étrangère. La prise par l’empereur russe de la capitale de la première puissance européenne, c’est-à-dire, au xixe siècle, la première puissance mondiale, située, qui plus est, à 3 000 verstes [environ 3 200 kilomètres] de Saint-Pétersbourg, est un événement extraordinaire. La capitale du monde ne capitule pas tous les jours ! Moins de deux ans auparavant, le 24 juin 1812, Bonaparte franchissait le Niémen et avançait inexorablement vers Moscou, dont il devait s’emparer en septembre. Un an et demi plus tard (un laps de temps insignifiant au regard de l’Histoire), il ne reste rien de l’empire de Napoléon, et Alexandre entre dans la capitale française. C’est précisément en 1814 que s’est forgée l’image tenace, parfois positive, mais plus souvent foncièrement négative, de ces Russes qui sont longs à se mettre en route, mais qui ensuite avancent très vite. Et, surtout, vont loin. Cette chanson de l’Armée rouge, entendue à Berlin, en 1945 : “Eh, les gars, ce ne sera pas la première fois/ que nous ferons boire nos chevaux/dans une rivière étrangère”, renvoie manifestement à des événements vieux de plus d’un siècle, un temps où les Cosaques menèrent leurs chevaux boire non seulement à la Spree, mais aussi à la Seine, beaucoup plus éloignée encore du Don paisible. Cependant, la clémence dont Alexandre fait preuve à Paris est un exemple pour tous. En fait, le Bienheureux n’a jamais été naturellement brutal. Mais après la mise à feu et à sang de l’Europe par les Français durant vingt ans, après l’incendie

de Moscou et la démesure des pillages auxquels s’était livrée la Grande Armée sur le lieu du couronnement des tsars, les Parisiens avaient de bonnes raisons de redouter que le tsar ne se livre à des actes comparables dans leur ville. D’autant plus qu’il y avait eu des précédents. “L’orthodoxe, vous le savez, est terrible pour le pillage”, affirme le diplomate Bilibine au prince André Bolkonski lors de la campagne de 1805 [dans Guerre et Paix, de Tolstoï]. Le tsar ne se montre menaçant qu’une seule fois, verbalement. Le 30 mars, il fait cette réponse à l’émissaire du maréchal de Marmont [commandant de la place de Paris] : “J’ordonne de ne cesser le combat que si Paris se rend. Dans le cas contraire, d’ici à ce soir, le site de la capitale sera devenu méconnaissable.” Peu après, les forces russes s’emparent de la colline de Montmartre, aussi Marmont et son acolyte Mortier jugent-ils bon de ne pas soumettre la ville à un assaut acharné ni, encore moins, à un bombardement. Le lendemain, d’abord curieux, puis à leur plus grande joie, les Parisiens assistent à l’entrée dans leur ville de gens fort courtois portant l’uniforme russe, parmi lesquels, ce qui est encore plus étonnant, des Cosaques civilisés… A l’issue d’une campagne éprouvante, les officiers de la garde les plus aisés prennent leurs quartiers dans les tripots du Palais-Royal. Les moins nantis s’arrêtent n’importe où. La troupe enrichit la langue française du mot bistrot [de bistro, “vite”, en russe] et son propre vocabulaire du mot berlagout (du français “boire la goutte”), pour désigner la vodka. Pendant ce temps, Alexandre adresse à la population un discours empreint de miséricorde : “Habitants de Paris ! Les troupes alliées sont aux portes de Paris. Elles sont arrivées avec la certitude qu’elles pourront à présent faire la

paix avec cet Etat, complètement et définitivement.” Dès le 1er avril, la vie redevient paisible. La poste et les institutions de l’Etat, ainsi que les banques, se remettent au travail. On entre et on sort de la ville en toute liberté. Bien sûr, cela ne se fait pas sans quelque rudesse : les alliés prussiens se joignent aux Russes pour piller les caves à vin des faubourgs. Mais, globalement, il règne à Paris une atmosphère joyeuse, nullement en phase avec la chute de l’Europe napoléonienne. Le soulagement dû au retour à la paix est si manifeste que l’on n’entend plus chanter “Contre nous de la tyrannie/L’étendard sanglant est levé/Entendez-vous dans nos campagnes/Mugir ces féroces soldats ?” Alors même que l’étendard de la tyrannie étrangère et les féroces soldats (les Cosaques) sont bel et bien là. Les tendances libérales du tsar de Russie et son incontestable don pour la diplomatie, auxquels il faut ajouter la discipline de fer de son armée, jouent aussi un rôle dans cette conclusion idyllique de l’épopée sanglante de vingt années (enfin, pas tout à fait, puisque les CentJours sont encore à venir). Les soldats, polis, se plaignent malgré tout entre eux de l’austérité de leur condition, alors qu’en 1812, à Moscou, les soldats de la Grande Armée s’étaient plaints de tout sauf de la sévérité de leurs chefs. En tout cas, c’est la dernière fois que des changements radicaux sur la carte de l’Europe ne s’accompagnent pas d’un profond désir de vengeance et d’un sentiment d’amertume. Voilà pourquoi les descendants reconnaissants des Parisiens peuvent, la conscience tranquille, honorer la mémoire du faible mais malicieux Alexandre 1er. —Maxime Sokolov Publié le 31 mars


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La plus belle campagne de Napoléon En 1814, c’est toute l’Europe qui s’allie pour envahir la France. Mais l’empereur n’a pas dit son dernier mot. → Baignade des chevaux des Cosaques dans la Seine. Georg-Emmanuel Opitz (1775-1841). L’Occupation russe à Paris, 1814.

campagne difficile, regrouper des renforts, rétablir le système de ravitaillement et de communications, et aussi résoudre leurs contradictions diplomatiques. L’Autriche est en effet opposée à une intervention sur le territoire de la France, Jean-Baptiste Bernadotte [général français devenu prince héritier de Suède] ne tient pas non plus à envahir son pays natal, car il espère pouvoir monter sur le trône de France si Napoléon tombe. Mais la Russie et la Prusse sont déterminées. Finalement, les coalisés s’entendent et, fin décembre, ils franchissent les frontières de l’empire. Napoléon ne comptait pas sur un début de campagne avant le printemps, c’est pourquoi il n’est pas prêt à l’invasion ennemie. Des conscrits de 1815 sont appelés, des marins, des douaniers et des soldats de la Garde nationale mobilisés. Fin janvier, Napoléon quitte Paris à la rencontre de sa petite armée, à la tête de laquelle il prend rapidement position entre la Marne et l’Aube, coupant ainsi l’armée de Bohème [autrichienne] de celle de Silésie [prussienne]. Les coalisés ne s’attendant pas à rencontrer de solide résistance, ils déploient leurs corps d’armée. Napoléon attaque d’abord le maréchal Blücher [qui commande l’armée de Silésie] et le contraint, après les batailles de Champaubert, Montmirail, Château-Thierry et Vauchamps, à reculer. Puis il

Une guerre contre un homme plutôt que contre un pays

—Gazeta.ru Moscou

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u lendemain de la défaite de Leipzig [du 16 au 19 octobre 1813, voir CI n° 1197], Napoléon doit se replier sur la France. Il a subi de terribles pertes : sur ses 330 000 hommes, 40 000 seulement ont survécu. En y ajoutant les troupes en formation dont il dispose, il peut en aligner 30 000 de plus. La situation de ses adversaires, les coalisés, n’est pas simple non plus. Il leur faut mettre de l’ordre au sein de troupes qui ont fait une

se tourne vers l’armée de Bohème, qui est vaincue à Montereau et à Mormant. Après plusieurs autres combats à l’issue indécise, Napoléon décide de menacer les communications des coalisés pour les forcer à quitter la France. Cependant, les coalisés réussissent à intercepter une correspondance de Napoléon avec Paris, ce qui leur dévoile ses plans ainsi que la position fragile du gouvernement dans la capitale. Alors, à la demande d’Alexandre, il est décidé de ne pas se préoccuper de la manœuvre de Napoléon, de ne lancer à ses trousses que la cavalerie commandée par le général Wintzingerode, et de diriger le gros des forces vers Paris pour mettre d’un coup un terme à la guerre, en laissant les communications sans surveillance. Autour du 29 mars, les troupes coalisées approchent de Paris, défendu par 40 000 hommes en tout. Le 30 mars, après des affrontements acharnés, le maréchal Marmont signe

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la capitulation de la ville. Les troupes françaises abandonnent la capitale et les coalisés entrent dans Paris. Les coalisés proclament alors qu’ils se battaient non contre la France, mais contre Napoléon. Au début de la campagne, ils n’avaient pas encore pensé remettre les Bourbons sur le trône. Ils envisageaient tout au plus le couronnement du fils de Napoléon.

Loyauté paysanne. Au grand étonnement

d’Alexandre, les paysans français ne souhaitent absolument pas le renversement de Napoléon. Au contraire, ils se joignent à des détachements de partisans qui soutiennent les troupes régulières et la Garde nationale, et ils attaquent l’arrière des armées coalisées. Ils considéraient que l’armée était inconditionnellement fidèle à son chef. Pendant ce temps, dans la capitale, un gouvernement provisoire, dirigé par Talleyrand, se forme et le Sénat entérine la destitution de la dynastie des Bonaparte. Les événements de Paris en avril 1814 montrent que le pays, fatigué de la toute-puissance illimitée d’un seul homme, n’était pas prêt à défendre l’empereur et sa dynastie. Le régime, qui semblait si solide, est tombé en moins de deux ans, à la première grave épreuve politique. Napoléon espère abdiquer en faveur de son fils, mais les coalisés ne le tolèrent pas. Ils exigent désormais de l’empereur une abdication inconditionnelle. Celle-ci est signée le 6 avril 1814 à Fontainebleau. Les guerres qui avaient secoué le continent pendant un quart de siècle prenaient fin. Mais rares sont ceux qui prévoient qu’un an plus tard l’étoile de Napoléon brillerait une dernière fois d’une vive lueur lors d’une tragique et éphémère campagne, et qu’elle s’éteindrait définitivement dans un champ appelé Waterloo, que personne alors ne connaissait. —Ilya Koudriachov* Publié le 30 mars * Directeur du club de reconstitution historique 8e Demi-Brigade de ligne.

SUR NOTRE SITE

courrierinternational.com

Pour en savoir plus sur la campagne de France, retrouvez la version intégrale de cet article de Gazeta.ru.


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tendances.

La crème des cartels Les réseaux mafieux se détournent du trafic de drogue pour se reconvertir dans la contrefaçon de nourriture. Une activité lucrative et à moindres risques.

KIM KEEVER

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Le monde en bocal

De sa (brève) carrière d’ingénieur à la Nasa, Kim Keever a gardé un penchant pour PHOTO le mélange des sciences et de l’art. L’artiste américain crée des paysages surréalistes en diffusant sa peinture dans des aquariums et en s’aidant “d’illusions d’optique, de tours d’éclairage et des propriétés optiques de l’eau”, rapporte Wired. Ses tableaux aquatiques n’existent alors que l’espace de “5 à 20 minutes”, lui laissant tout de même le temps de les photographier quelques centaines de fois.

utrefois, les gangsters envoyaient leurs ennemis “dormir avec les poissons”. Aujourd’hui, il est plus probable qu’ils mettent une étiquette mensongère sur ces poissons pour les vendre avec profit. Les associations de malfaiteurs qui depuis longtemps se livrent au trafic de drogue se diversifient maintenant dans des branches plus banales du commerce – notamment l’alimentation, l’alcool et les produits de consommation bon marché. Le scandale de la viande de cheval qui a éclaté en 2013 a placé la fraude alimentaire sous le feu des projecteurs. Ce type d’escroquerie n’est toutefois pas rare. Récemment, une opération menée par Interpol et Europol – organisations policières respectivement internationale et européenne – a permis de saisir 22 tonnes de riz long grain qui était vendu au prix du basmati, plus coûteux. A Worthing, en Angleterre, des inspecteurs des pratiques commerciales ont découvert près de 2 500 pots de miel qui ne contenaient en réalité que du sirop de sucre. Quant à l’arnaque qui consiste à remplacer un poisson à chair blanche onéreux par une espèce bon marché, elle est plus difficile à repérer une fois que le poisson a été écaillé, pané et frit. D’autres diluent de l’huile d’olive coûteuse avec de l’huile de soja à bas prix. Le trafic illicite d’alcool, loin d’être une nouveauté, est également en recrudescence. Les bandes criminelles importent des quantités faramineuses de bière bon marché de pays comme la Belgique et la revendent à de petits distributeurs sans payer les frais de douane. L’administration fiscale et douanière du Royaume-Uni estime que le trafic illégal de bière coûte environ 500 000 livres [605 000 euros] chaque année au Trésor britannique. Cette forme de criminalité est en hausse. En 2007, la Food Standards Agency [FSA, organisme britannique pour les normes alimentaires] a créé une base de données sur la fraude

alimentaire. Cette année-là, elle a reçu 49 plaintes. En 2013, elle en a enregistré 1 538. L’organisation nécessaire pour produire des aliments frelatés et l’ampleur du trafic suggèrent l’intervention de groupes criminels. Et ce n’est pas un feu de paille, estime Huw Watkins, du Bureau britannique de la propriété intellectuelle : les bandes réalisent d’importants investissements en termes d’équipements, de matières premières et de main-d’œuvre pour pouvoir produire des aliments de contrefaçon. Certains escrocs qui se consacraient autrefois à la drogue se tournent maintenant vers la nourriture, affirme Chris Vansteenkiste, qui travaille pour Europol, et ce notamment en raison de la rentabilité en baisse des substances illicites. Le nombre de Britanniques qui avouent avoir consommé de la drogue au cours de l’année écoulée est passé de 11 % en 1996 à 8 % en 2012. Tout le monde ne se drogue pas, mais tout le monde achète à manger et à boire. Les salaires stagnants et l’inflation, anormalement élevée depuis la crise financière, ont renforcé l’appétit des gens pour les bonnes affaires. Et surtout, pour les escrocs, les activités illégales qui reposent sur des produits licites sont plus sûres. Les sanctions liées aux biscuits de contrefaçon sont bien moins sévères que celles qu’ils encourent pour le trafic de drogue ou d’armes à feu. D’autant que les risques d’être pris Le conseil de la semaine : Raconte à ton journal intime comment tu as créé quelque chose ex nihilo.

DESSIN DE MIKEL CASAL

—The Economist (extraits)

Londres

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360°.

Courrier international — no 1223 du 10 au 16 avril 2014

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TIOUNINE

d’approvisionnement alimentaire britanniques commandée par le gouvernement après le scandale de la viande de cheval et il condamne l’approche de la Grande-Bretagne, qu’il estime insuffisante par rapport à celle des Pays-Bas. Les Néerlandais disposent d’un service de 110 personnes chargé d’enquêter sur la criminalité dans le domaine alimentaire. La Grande-Bretagne n’en a pas. Pendant ce temps, d’autres formes de contrôle reculent. En décembre 2013, le Comité des comptes publics – un groupe parlementaire – a noté que la police des frontières avait donné priorité au contrôle des voyageurs plutôt qu’à d’autres inspections, comme vérifier si les cargaisons de fret contiennent des marchandises illicites. Les restrictions budgétaires imposées aux autorités locales signifient que le nombre d’inspecteurs des pratiques commerciales diminue. Les Britanniques peuvent s’attendre à manger plus de “Focapic” au petit déjeuner.— Publié le 15 mars

Super-héros contre narcos

DR

la main dans le sac sont minces. Les services de police londoniens chargés de lutter contre la criminalité organisée au Royaume-Uni se préoccupent moins du trafic d’aliments que de n’importe quelle autre infraction, affirme Gary Copson, un ancien détective. Il a participé à une étude des réseaux

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MEXIQUE — “Il ne porte ni cape ni masque, il ne vole pas non plus entre les gratte-ciel, pourtant ce pourrait être le super-héros dont les Mexicains ont besoin.” Le site d���information Animal Politico ne tarit pas d’éloges à propos d’El Peso Hero, personnage d’une nouvelle bande dessinée à succès qui tire son nom de la monnaie nationale et qui combat des ennemis “ancrés dans la réalité : les cartels de la drogue, les politiciens corrompus, les trafiquants d’êtres humains qui opèrent à la frontière entre le Texas et le Mexique.” Pour son créateur, Héctor Rodríguez, enseignant à Dallas (Texas), c’est “ce super-héros dont la population hispanique avait bien besoin pour protéger les sans-papiers et les plus démunis”.

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Appellation d’origine monarchique AUSTRALIE — Tony Abbott vit-il dans le passé ? C’est la question que se posent les Australiens après la réintroduction des titres honorifiques de “dame” et de “chevalier” par leur Premier ministre monarchiste (les appellations avaient été supprimées en 1986). Tandis qu’Abbott a annoncé l’adoubement de 4 dames et chevaliers en 2014, le quotidien The Age relate que ce geste est pour le chef du gouvernement une “touche essentielle de grâce”. Le Mouvement républicain australien, partisan de l’abolition de la monarchie, a dénoncé

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L’ABUS D’ALCOOL EST DANGEREUX POUR LA SANTÉ. À CONSOMMER AVEC MODÉRATION. MODÉRA


54. 360°

Courrier international — no 1223 du 10 au 16 avril 2014 ↓ Dani Rovira incarne Rafa, un jeune Andalou qui, par amour, va tenter de se faire passer pour Basque. Photo DR d’euros de recettes, en progression de 52 % par rapport au week-end précédent. Une réussite rare. Bien sûr, une suite est déjà en pré­paration. Producteur, réa­li­ sateur et scénariste assurent que tous sont partants. “J’avais un autre film en préparation, précise le coscénariste, Borja Cobeaga, mais je crois qu’il va être mis de côté, vu le succès d’Ocho apellidos vascos. Nous allons devoir nous concentrer sur une suite, qui pourrait même servir de tremplin au lancement d’une grande licence qui déclinerait le sujet.” Un peu comme la comédie française Bienvenue chez les Ch’tis et son adaptation italienne Benvenuti al Sud, qui ont fait des cartons dans toute l’Europe.

Bienvenue chez les Basques

Une comédie sur l’identité basque fait rire toute l’Espagne. Le signe qu’une page est bel et bien en train de se tourner, deux ans après qu’ETA a renoncé à la violence. —El País (extraits) Madrid

M

ercredi soir, 21 heures, au guichet d’un cinéma en plein centre de Madrid. “Une place pour Ocho apellidos vascos, s’il vous plaît. Dites, la salle est pleine ? — Pas encore. Mais elle le sera.” La prophétie de la guichetière n’a rien de farfelu. Cela fait deux semaines que la comédie d’Emilio Martínez-Lázaro fait le plein. Une heure et demie plus tard, dans la salle, l’assistance est nombreuse. Elle superpose aux dialogues une bande sonore constante et qui va crescendo, composée exclusivement d’éclats de rire. Au générique de fin, des applaudissements nourris retentissent. Ocho apellidos vascos [“Huit noms de famille basques”, soit autant de marqueurs d’une “basquitude” de souche] marche particulièrement bien au Pays basque, où certains jours tous les cinémas de Bilbao qui le programment affichent complet. Quand nous l’avons

rencontrée, Arantza Quiroga, présidente du Parti populaire d’Euskadi [droite], prévoyait d’aller le voir le soir même – mais elle avait déjà regardé sur Internet plusieurs morceaux choisis. “Ce dont les gens ont vraiment envie, je crois, c’est de rire. Certains ne comprendront pas qu’il y ait des blagues sur la kale borroka [“guérilla de rue” nationaliste], mais moi je ne vois pas le problème.”

Rocambolesque. Une scène de la bande-annonce a particulièrement fait rire Arantza Quiroga : quand le faux Basque [le héros, andalou, se fait passer par amour pour un Basque], dans une manifestation, prend le mégaphone pour entonner “¡Euskadi tiene un color especiaaal !” [“Le Pays basque a une couleur bien à lui”, variante décalée de l’ode à Séville intitulée Sevilla tiene un color especial]. “Le rire permet de dédramatiser. C’est fondamental”, estime la présidente des conservateurs basques.

Le réalisateur d’Ocho apellidos vascos ne dit pas autre chose. “Le tabou autour d’un sacro-saint sentiment identitaire, longtemps identifié à la religion, est en train de tomber”, analyse Emilio MartínezLázaro. “Les Basques ont toujours fait des blagues sur le sujet, mais en privé seulement. Il est là, le changement”, confirme l’écrivain Kirmen Uribe, qui vit à Ondárroa, à quelques kilomètres de Getaria, où le film a en partie été tourné. Ocho apellidos vascos, cette histoire d’amour rocambolesque entre un Andalou gominé et une Basque au caractère bien trempé, a séduit plus de 1,5 million d’Espagnols. “Sur le tournage, Emilio Martínez-Lázaro savait parfaitement que le film plairait de 7 à 70 ans. Il nous le disait”, se souvient Alvaro Agustín, directeur général de Telecinco Cinema, qui coproduit la comédie. Pourtant, les résultats du deuxième weekend d’exploitation ont “abasourdi” l’homme de télé : 4,4 millions

Filon inexploité. C’est leur expé­ rience du comique télé qui a conduit les scénaristes Borja Cobeaga et Diego San José vers ce filon jusqu’à présent peu exploité en Espagne. Déjà, ils avaient écrit pour le cinéma une trame à partir de l’hypothèse suivante : et si les membres d’un commando d’ETA, installés incognito dans un appartement qui leur sert de planque, en venaient à présider l’association de voisins, le tout en plein Mondial de foot 2010 ? Le film, qui devait s’intituler Fe de etarras, n’est jamais sorti des cartons… Signe des temps, Borja Cobeaga va tourner cet été, avec un petit budget, une comédie sur les négociations menées en 2005 et 2006 entre le président du Parti socialiste basque, Jesús Eguiguren, et ETA. Les films sur ETA ne sont pas rares dans le cinéma espagnol, mais ils continuent de faire peur (Lasa y Zabala, de Pablo Malo, et Fuego, avec José Coronado, deux films en préparation, ont tous deux rencontré des problèmes de tournage) et ils ont très rarement du succès. Sur le papier, Ocho apellidos vascos avait un autre handicap : c’est une comédie. Mais “la fin de l’action armée d’ETA a beaucoup aidé”, estime l’écrivain Kirmen Uribe. “Si les violences et les assassinats avaient continué, le film n’aurait pas pu se faire, c’est évident”, ajoute Emilio Martínez-Lázaro. Jusqu’où ira Ocho  apellidos vascos ? Loin, apparemment : les spécialistes du secteur prédisent 25 millions d’euros de recettes finales à cette comédie qui, déjà, a changé le cinéma espagnol. —Gregorio Belinchón et Tommaso Koch Publié le 28 mars

En bref LE FILM

DR

plein écran.

Ocho apellidos vascos met en scène Rafa, un Andalou “pure souche” qui n’a jamais ressenti le besoin de quitter Séville, sa ville natale, pour profiter de la vie. Jusqu’à l’apparition d’Amaia, une jeune Basque qui lui tourne la tête et refuse ses avances. Dans l’espoir de la conquérir, il va la suivre dans un village du Pays basque et se faire passer pour un enfant de la région, adoptant pour l’occasion tous les clichés qu’il pense liés à ses habitants.

LA CRITIQUE

Encore plus que dans le reste de l’Espagne, Ocho apellidos vascos remplit les salles et provoque le débat au Pays basque. D’un côté, le public et les critiques modérés se réjouissent de ce succès “qui démontre le pouvoir d’attraction de la cinta [la ceinture] basque bien au-delà de nos frontières”, estime par exemple le quotidien local Deia. De l’autre, la comédie d’Emilio Martínez-Lázaro essuie de vives critiques de la part des indépendantistes radicaux, en particulier du journal nationaliste Gara, qui la décrit comme “une sottise, puisant ses racines dans la dictature de Franco, avec ses accents basques fantaisistes et totalement exagérés”. Mais, comme le souligne le quotidien andalou ABC, “le film ne tire pas uniquement sur le Pays basque” et tout le monde en prend pour son grade : “Les Andalous, eux, sont dépeints comme fainéants et légers, ils ne font que siroter des cocktails et passer leurs journées à écouter du flamenco.”


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