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NIGER — ILS DISENT NON À AREVA PORTFOLIO — FRAGMENTS DE FUKUSHIMA ÉCONOMIE — AU BOULOT, LES ROBOTS ! 

N° 1218 du 6 au 12 mars 2014 courrierinternational.com Belgique : 3,90 ₏

EDITION BELGIQUE



UKRAINE POUTINE JOUE AVEC LE FEU

Les points de vue des journaux ukrainiens et russes

Avortement

Le retour des rĂŠacs 


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Courrier international — no 1218 du 6 au 12 mars 2014

Sommaire

éditorial

éric chol

D

e Stettin dans la Baltique jusqu’à Trieste dans l’Adriatique, un rideau de fer est descendu à travers le continent.” C’est ainsi que Winston Churchill schématisait la carte de l’Europe le 5 mars 1946, dans un discours annonciateur de la guerre froide. Cette carte allait se figer pendant plus de quarante ans, jusqu’à l’effondrement de l’Union soviétique. Pendant toute cette période, le monde se divise entre l’Est et l’Ouest. Alors qu’importe si, en 1954, Nikita Khrouchtchev décide de céder la Crimée à l’Ukraine ? De toute façon, de l’autre côté du rideau de fer, le monde continue à tourner autour de l’étoile rouge de Moscou. Ukrainienne ou russe, la Crimée reste soviétique. Jusqu’en 1991, date de la réapparition d’une Ukraine indépendante. Et la Crimée, dans tout ça ? Oubliée ! Jusqu’à ce que, vingttrois ans plus tard, un ancien espion du KGB, fâché de voir Kiev s’échapper du giron russe, décide de remettre la main sur le “paradis” de la mer Noire. Vladimir Poutine, qui prétend défendre les intérêts du peuple russe, nous refait le coup de la Géorgie. Panique chez les Occidentaux, désemparés par le sans-gêne du nouveau tsar de Russie. La réponse doit-elle passer par l’intimidation ? “Ce qu’il faut, c’est un arrangement. Plus nous tardons à le conclure, plus il sera difficile à trouver et plus les dangers qui nous menacent deviendront importants”, affirmait Churchill en 1946, à propos de la Russie soviétique. Un arrangement, c’est ce que propose aujourd’hui la chancelière Angela Merkel à Vladimir Poutine. Décidément, ceux qui considèrent encore l’Allemagne comme un nain politique se trompent.

En couverture : des manifestantes venues d’Arizona participent à la radio classique edito_Radio classique 26/12/13 16:47 Page1 marche-annuelle contre l’avortement à Washington en janvier 2013. Photo Jonathan Ernst/Reuters —Ukraine : dessin de Kap, Barcelone

Retrouvez Eric Chol chaque matin à 7 h 50, dans la chronique

“Où va le monde” sur 101.1 FM

p.28

à la u ne

avortement le retour des réacs Quarante ans après sa reconnaissance dans les principaux pays occidentaux, le droit à l’avortement est attaqué de toutes parts. Aux Etats-Unis les lobbys réactionnaires mènent une guerre sournoise, comme le montre l’enquête du magazine américain Rolling Stone.

Saad Hajo

p.10

sur notre site

www.courrierinternational.com

focus

Ukraine Poutine joue avec le feu

Que cherche le président russe en Crimée ? Les analyses de la presse ukrainienne et russe.

p.18

Turquie A la recherche d’un père infaillible De Mustapha Kemal à Recep Tayyip Erdogan, le culte de la personnalité a toujours empêché le fonctionnement de la démocratie, explique Al-Monitor, en plein scandale politique.

WEBDOC My Beloved Enemy. Depuis 2003, date de la seconde guerre du Golfe, 100 000 Irakiens se sont installés aux Etats-Unis. Un webdocumentaire qui explore les blessures partagées des anciens ennemis et révèle leurs espoirs pour l’avenir. VIDÉO One Dollar, épisode 3. Lady Stone, réalisé dans le cadre du projet du cinéaste cambodgien Rithy Pahn sur l’extrême pauvreté.

p.42 PORTFOLIO

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p.34

Emploi. Plus de robots, moins de boulot

Après l’industrie, les services : dans vingt ans, les machines pourront exercer la moitié des métiers de ce secteur, estiment certains économistes cités par le quotidien suisse Le Temps.

360°

Fragments de Fukushima kosuke okahara / prospekt

L’arrangement d’Angela Merkel


4.

Courrier international — no 1218 du 6 au 12 mars 2014

Sommaire Les journalistes de Courrier international sélectionnent et traduisent plus de 1 500 sources du monde entier : journaux, sites, blogs. Ils alimentent l’hebdomadaire et son site courrierinternational.com. Les titres et les sous-titres accompagnant les articles sont de la rédaction. Voici la liste exhaustive des sources que nous avons utilisées cette semaine : African Arguments (africanarguments.org) Londres, en ligne. Boston Globe Boston, quotidien. The Daily Telegraph Londres, quotidien. Den Kiev, quotidien. El Faro (elfaro.net) San Salvador, en ligne. Feng Chuanmei (stormmediagroup.com), Taipei, en ligne. Gazeta.ru (gazeta.ru) Moscou, en ligne. The Guardian Londres, quotidien. Al-Monitor (al-monitor.com) Washington, en ligne. La Nación Buenos Aires, quotidien. Nanfang Renwu Zhoukan Canton, hebdomadaire. New Scientist Londres, hebdomadaire. The New York Times New York, quotidien. La Nouvelle Tribune Casablanca, hebdomadaire. Oukraïnska Pravda (pravda.com.ua) Kiev, en ligne. Oukraïnsky Tyjden Kiev, hebdomadaire. El País Madrid, quotidien. Philippine Daily Inquirer Manille, quotidien. Raseef22 (raseef22.com) Beyrouth, en ligne. Rolling Stone New York, bimensuel. Rzeczpospolita Varsovie, quotidien. Al-Shourouk Le Caire, quotidien. Die Tageszeitung Berlin, quotidien. Le Temps Genève, quotidien. Vzgliad (vzglyad.ru) Moscou, en ligne. The Wall Street Journal New York, quotidien. The Washington Post Washington, quotidien.

← Toutes nos sources Chaque fois que vous rencontrez cette vignette, scannez-la et accédez à un contenu multimédia sur notre site courrierinternational.com (ici la rubrique “Nos sources”).

7 jours dans le monde 5. Hong Kong. Un avertissement pour la presse libre

D’un continent à l’autre — EUROPE 10. Ukraine-Crimée. Poutine joue avec le feu 14. Union européenne. Le populisme se nourrit du chômage — FRANCE 16. Société. Les Chinois dégrisés dans le Bordelais — MOYEN-ORIENT 18. Turquie. A la recherche d’un père infaillible 19. Egypte. Les combats des grévistes de Mahalla 19. Jordanie. Israël, ce mot tabou

— AFRIQUE 20. Niger.

Uranium : le bras de fer avec Areva

21. Maroc. Brouille inévitable avec Paris

— ASIE 22. Chine. Xinjiang : Pékin doit se remettre en question 24. Philippines. Après le cyclone, une reconstruction précaire

— AMÉRIQUES 25. Mexique. El Chapo, narco et... trafiquant de migrants 26. Etats-Unis. Erik Prince, mercenaire tout-terrain

— BELGIQUE I. Partis. La guéguerre des services d’études

Transversales 34. Economie. Plus de robots, moins de boulot 38. Sciences. Ravageurs, gare à vos gènes ! 40. Médias. Le blogueur iconoclaste 41. Signaux. Les voyages dans la Lune

360° 42. Portfolio. Fragments de Fukushima 46. Plein écran. Un joli conte kirchnériste

A la une

48. Tendances. Les corbeaux numériques

28. Avortement, le retour des réacs

50. Histoire. Le prix de l’indépendance

Edité par Courrier international SA, société anonyme avec directoire et conseil de surveillance au capital de 106 400 €. Actionnaire La Société éditrice du Monde. Président du directoire, directeur de la publication : Arnaud Aubron. Directeur de la rédaction, membre du directoire : Eric Chol. Conseil de surveillance : Louis Dreyfus, président. Dépôt légal Février 2014. Commission paritaire n° 0712c82101. ISSN n°1154-516X Imprimé en France/Printed in France Rédaction 6-8, rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75212 Paris Cedex 13 Accueil 33 (0)1 46 46 16 00 Fax général 33 (0)1 46 46 16 01 Fax rédaction 33 (0)1 46 46 16 02 Site web www.courrierinternational. com Courriel lecteurs@courrierinternational.com Directeur de la rédaction Eric Chol Rédacteurs en chef Jean-Hébert Armengaud (16 57), Claire Carrard (édition, 16 58), Odile Conseil (déléguée 16 27), Rédacteurs en chef adjoints Catherine André (16 78), Raymond Clarinard, Isabelle Lauze (hors-séries, 16 54) Assistante Dalila Bounekta (16 16) Rédactrice en chef technique Nathalie Pingaud (16 25) Direction artistique Sophie-Anne Delhomme (16 31) Directeur de la communication et du développement Alexandre Scher (16 15) Conception graphique Javier Errea Comunicación Europe Catherine André (coordination générale, 16 78), Danièle Renon (chef de service adjointe Europe, Allemagne, Autriche, Suisse alémanique, 1622), Gerry Feehily (Royaume-Uni, Irlande, 16 95), Lucie Geffroy (Italie, 1686), Nathalie Kantt (Espagne, Argentine, 16 68), Hugo dos Santos (Portugal, 1634) Iwona Ostapkowicz (Pologne, 16 74), Caroline Marcelin (chef de rubrique, France, 17 30), Iulia Badea-Guéritée (Roumanie, Moldavie, 19 76), Wineke de Boer (Pays-Bas), Solveig Gram Jensen (Danemark, Norvège), Alexia Kefalas (Grèce, Chypre), Mehmet Koksal (Belgique), Kristina Rönnqvist (Suède), Agnès Jarfas (Hongrie), Mandi Gueguen (Albanie, Kosovo), Miro Miceski (Macédoine), Kika Curovic (Serbie, Monténégro, Croatie, Bosnie-Herzégovine), Marielle Vitureau (Lituanie), Katerina Kesa (Estonie) Russie, est de l’Europe Laurence Habay (chef de service, 16 36), Alda Engoian (Caucase, Asie centrale), Larissa Kotelevets (Ukraine) Amériques Bérangère Cagnat (chef de service, Amérique du Nord, 16 14), Gabriel Hassan (Etats-Unis, 16 32), Anne Proenza (chef de rubrique, Amérique latine, 16 76), Paul Jurgens (Brésil) Asie Agnès Gaudu (chef de service, Chine, Singapour, Taïwan, 16 39), Christine Chaumeau (Asie du Sud-Est, 16 24), Ingrid Therwath (Asie du Sud, 16 51), Ysana Takino (Japon, 16 38), Kazuhiko Yatabe (Japon), Zhang Zhulin (Chine, 17 47), Elisabeth D. Inandiak (Indonésie), Jeong Eun-jin (Corées) Moyen-Orient Marc Saghié (chef de service, 16 69), Ghazal Golshiri (Iran), Pascal Fenaux (Israël), Philippe Mischkowsky (pays du Golfe), Pierre Vanrie (Turquie) Afrique Ousmane Ndiaye (16 29), Hoda Saliby (chef de rubrique Maghreb, 16 35), Chawki Amari (Algérie) Transversales Pascale Boyen (chef des informations, Economie, 16 47), Catherine Guichard (Economie, 16 04), Anh Hoà Truong (chef de rubrique Sciences et Innovation, 16 40), Gerry Feehily (Médias, 16 95), Virginie Lepetit (Signaux) Magazine 360° Marie Béloeil (chef des informations, 17 32), Virginie Lepetit (chef de rubrique Tendances, 16 12), Claire Maupas (chef de rubrique Insolites 16 60), Raymond Clarinard (Histoire), Catherine Guichard Ils et elles ont dit Iwona Ostapkowicz (chef de rubrique, 16 74) Site Internet Hamdam Mostafavi (chef des informations, responsable du web, 17 33), Carolin Lohrenz (chef d’édition, 19 77), Carole Lyon (rédactrice multimédia, 17 36), Paul Grisot (rédacteur multimédia, 17 48), Pierrick VanThé (webmestre, 16 82), Marie-Laëtitia Houradou (responsable marketing web, 1687), Patricia Fernández Perez (marketing) Agence Courrier Sabine Grandadam (chef de service, 16 97) Traduction Raymond Clarinard (rédacteur en chef adjoint), Hélène Rousselot (russe), Isabelle Boudon (anglais, allemand), Françoise Escande-Boggino (japonais, anglais), Caroline Lee (anglais, allemand, coréen), Françoise Lemoine-Minaudier (chinois), Julie Marcot (anglais, espagnol, portugais), Marie-Françoise Monthiers (japonais), Mikage Nagahama (japonais), Ngoc-Dung Phan (anglais, italien, vietnamien), Olivier Ragasol (anglais, espagnol), Danièle Renon (allemand), Mélanie Sinou (anglais, espagnol), Leslie Talaga (anglais, espagnol) Révision Jean-Luc Majouret (chef de service, 16 42), Marianne Bonneau, Philippe Czerepak, Fabienne Gérard, Françoise Picon, Philippe Planche, Emmanuel Tronquart (site Internet) Photographies, illustrations Pascal Philippe (chef de service, 16 41), Lidwine Kervella (16 10), Stéphanie Saindon (16 53) Maquette Bernadette Dremière (chef de service, 16 67), Catherine Doutey, Nathalie Le Dréau, Gilles de Obaldia, Josiane Petricca, Denis Scudeller, Jonnathan Renaud-Badet, Alexandre Errichiello, Céline Merrien (colorisation) Cartographie Thierry Gauthé (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66) Calligraphie Hélène Ho (Chine), Abdollah Kiaie (Inde), Kyoko Mori (Japon) Informatique Denis Scudeller (16 84) Directeur de la production Olivier Mollé Fabrication Nathalie Communeau (directrice adjointe), Sarah Tréhin (responsable de fabrication) Impression, brochage Maury, 45330 Malesherbes Ont participé à ce numéro : Alice Andersen, Aurélie Boissière, Jean-Baptiste Bor, Isabelle Bryskier, Nicolas Burtin, Roxanne D’Arco, Nicolas Gallet, Marion Gronier, Alexandros Kottis, Carole Lembezat, François Mazet, Valentine Morizot, Corentin Pennarguear, Polina Petrouchina, Pierangélique Schouler, Judith Sinnige, Viktor Smeyukha, Isabelle Taudière, Sébastien Walkowiak Secrétaire général Paul Chaine (17 46) Assistantes Claude Tamma (16 52), Diana Prak (partenariats, 16 99), Sophie Jan Gestion BénédicteMenault-Lenne(responsable,1613) Comptabilité 01 48 88 45 02 Responsable des droits Dalila Bounekta (16 16) Ventes au numéro Responsable publications Brigitte Billiard Direction des ventes au numéro Hervé Bonnaud Chef de produit Jérôme Pons (0 805 05 01 47, fax : 01 57 28 21 40) Diffusion internationale Franck-Olivier Torro (01 57 28 32 22) Promotion Christiane Montillet Marketing Sophie Gerbaud (directrice, 16 18), Véronique Lallemand (16 91), Lucie Torres (17 39), Romaïssa Cherbal (16 89)

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7 jours dans le monde.

↙ Manifestation le 2 mars en soutien au journaliste agressé. Photo Philippe Lopez/AFP

HONG KONG

Un avertissement pour la presse libre Après la violente agression de l’ancien rédacteur en chef du quotidien Ming Pao, un universitaire de Hong Kong appelle à la mobilisation pour que les journalistes d’investigation puissent continuer à travailler.

—South China Morning Post Hong Kong

O

n fait plus de mal à son ennemi en blessant un de ses soldats qu’en le tuant, dit-on dans les cercles militaires. Parce qu’un soldat blessé appelle ses camarades à la rescousse, lesquels veulent instinctivement lui porter secours, souvent au péril de leur propre vie. Tel est le contexte au lendemain de l’agression [à l’arme blanche] aussi lâche que sauvage dont a été victime [le 26 février] l’ancien rédacteur en chef du quotidien hongkongais Ming Pao, Kevin Lau Chun-to. Plusieurs éléments se dégagent de cette affaire. L’objectif des

Elections, violence et corruption

DESSIN DE FABER, LUXEMBOURG

COLOMBIE — Les Colombiens élisent

dimanche 9 mars leurs représentants au Parlement andin. “L’exacerbation de la violence en période électorale semble être une tradition colombienne”, regrette le site Razón Pública, qui rappelle les menaces de mort dont Aída Abella, candidate de gauche à l’élection présidentielle du 25 mai, a été récemment la cible. Pour la

agresseurs était clairement de blesser et non de tuer, ce qu’ils auraient facilement pu faire. Ils ont été recrutés dans le but d’attaquer une personne spécifique. Ce n’était pas un exercice au hasard, mais une attaque minutieusement préparée visant à faire passer un message. Il n’est pas difficile, sur la base d’un tel scénario, de reconstituer les pièces du puzzle. Quelqu’un de très riche et de très puissant – et particulièrement malfaisant – n’était pas content de Lau. Lau est journaliste et son activité récente la plus notable a été de rallier son journal aux efforts menés au plan international pour lever le voile sur les richesses qu’ont accaparées de hauts responsables de la Chine continentale et leurs proches [et qui ont

Mission d’observation électorale (MOE), qui dénombre 260  municipalités “en situation de risque électoral”, le principal danger “n’est pas lié seulement aux groupes armés illégaux, mais surtout aux pratiques de corruption des politiciens”, rapporte de son côté Semana.com. Le nouveau Congrès aura pour tâche la gestion “postconflit”, soulignent de multiples observateurs. Le gouvernement et la guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc) sont en pourparlers de paix depuis novembre 2010.

été placées aux îles Vierges britanniques, selon l’enquête du Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) rendue publique en janvier]. Il y a évidemment d’autres explications possibles, mais la plus probable reste que des personnes concernées ont voulu faire cesser la parution de ces articles gênants. Le message est clair : si vous continuez à écrire sur notre richesse et notre corruption, il pourrait vous arriver la même chose. Nous ne voulons pas tuer Lau et faire de lui un héros bientôt oublié. Nous le voulons vivant et mutilé pour qu’il vous rappelle à tous que nous sommes puissants et que vous ne devriez pas essayer de lutter. Dans le même temps, il revient à la police de tout faire pour identifier et traquer les coupables. Le plus dur sera encore de trouver des preuves tangibles contre les commanditaires de cette agression. Hong Kong aura peut-être besoin de l’aide de services extérieurs [qui pourraient venir de Chine]. Il sera alors intéressant de voir à quel point ceux-ci se montreront coopératifs. La direction du journal Ming Pao pourrait également apporter son aide. Après seulement deux ans au poste de rédacteur en chef, Lau venait en effet d’être remplacé par un journaliste malaisien réputé proche de Pékin et devait changer de place dans l’organigramme. Cette mutation aurait-elle été suggérée par quelqu’un ? A terme, ce sont tous les médias de Hong Kong – propriétaires, rédacteurs en chef, journalistes – qui doivent clairement dire qu’ils ne se laisseront pas intimider et qu’ils continueront à faire leur travail. Leur devoir est de continuer à révéler au grand jour

tous les errements des méchants, quels que soient leur rang ou leur influence. Il faudra du courage pour cela. L’opinion publique a également un rôle à jouer. Nous sommes les clients des médias. Par nos choix, nous pouvons faire comprendre que nous voulons un journalisme d’investigation et la possibilité d’un débat rationnel sur les sujets importants, et pas seulement des journaux à sensation et les derniers ragots sur une quelconque vedette du show-business. Nous devons toutefois être prudents. Tous les mouvements de personnel au sein d’un média ne sont pas de mauvais augure. Tous les animateurs radio, tous les chroniqueurs, tous les journalistes ne sont pas parfaits et une direction a le droit de procéder à des changements sans être systématiquement accusée de vouloir entraver la liberté de la presse. Ceux qui porteront ces accusations devront pouvoir les étayer avec des preuves, et non de simples allégations. Dans le cas de Kevin Lau, il n’y a toutefois pas d’ambiguïté. Il s’agit d’une attaque contre la liberté de la presse et toute la communauté doit réagir. —Mike Rowse* Publié le 4 mars * Enseignant à l’Université chinoise de Hong Kong.

SOURCE SOUTH CHINA MORNING POST Hong Kong, Chine Quotidien (anglais), 110 000 ex. www.scmp.com Le plus grand quotidien en anglais de l’ancienne colonie britannique, aujourd’hui plus que centenaire. Il a considérablement atténué ses critiques vis-à-vis de la Chine depuis la rétrocession, en 1997.

1 000

milliards de dollars : c’est le montant que doivent rembourser les jeunes Américains pour payer leurs études, selon des données publiées fin février par la Federal Reserve Bank de New York. En dix ans, les dettes des étudiants et des diplômés ont augmenté de 300 % (de 253 milliards fin 2003 à 1 000 milliards fin 2013), s’étonne Time Magazine. Une hausse colossale qui s’explique par plusieurs facteurs : l’augmentation des coûts de la scolarité, celle du nombre d’étudiants et les intérêts de la dette. “Ces emprunts qui ruinent la vie de nos étudiants sont en passe de ruiner notre économie”, s’inquiète le journal, qui cite l’économiste de la banque fédérale : “Les étudiants fortement endettés dépenseront moins pour d’autres biens et services. Or la consommation est le moteur de l’économie américaine.”


6.

7 JOURS

Courrier international — no 1218 du 6 au 12 mars 2014

ESPAGNE

ILS PARLENT DE NOUS

Les heureux élus de la grotte d’Altamira

MICHAELA WIEGEL, correspondante du quotidien allemand conservateur et libéral Frankfurter Allgemeine Zeitung

Cet été, un petit nombre de personnes pourra accéder à ce site paléolithique de Cantabrie. L’expérience permettra de mesurer l’impact des visiteurs sur la conservation du lieu. —El País Madrid

relative de l’air, la contamination microbienne, les infiltrations d’eau, la présence de radon et de CO2 , notamment. A l’extérieur, on contrôlera également la température de l’air, celle du sol, l’humidité relative, la microbiologie, l’humidité spécifique, la pression atmosphérique et le CO2. Depuis 2002, l’accès au site était strictement réservé au personnel du musée. La fermeture avait depuis donné lieu à un débat très vif entre scientifiques et politiques quant à l’avenir d’Altamira. —Elsa Fernández-Santos Publié le 24 février

Maduro “victime des fachos”

Bouteflika, la preuve de vie

“The Guardian” dénonce l’esclavage

VENEZUELA — Delcy Rodríguez, ministre

ALGÉRIE — Quasi invisible depuis son accident vasculaire cérébral du 27 avril 2013, suivi de quatre-vingts jours d’hospitalisation à Paris, le président de l’Algérie, Abdelaziz  Bouteflika, 77  ans, est apparu en public le 3 mars. Le lendemain, ce titre barrait la une du quotidien Liberté : “Bouteflika dépose son dossier de candidature”. Le reporter raconte l’attente et le coup médiatique. Dès la fin de matinée, “une dizaine de journalistes, photographes et caméramans prennent place devant le siège du Conseil constitutionnel”. Un opposant perturbateur est aussitôt embarqué par la police. Des pancartes de soutien sont brandies : “Le président Bouteflika va bien, l’Algérie va mille fois mieux !” Puis, à 17 heures, le président arrive et se déclare candidat à un quatrième mandat. Le scrutin, que le chef du FLN est sûr de remporter, aura lieu le 17 avril.

INDE — Tata Global Beverages, qui possède Tetley, la marque de thé bon marché très populaire au Royaume-Uni, a porté plainte pour diffamation contre The Guardian. Le quotidien britannique a publié début mars une enquête qui explique que les personnes qui travaillent dans les plantations du géant indien, dans l’Assam, dans le nord-est de l’Inde, sont si mal payées (pas même le salaire minimum local, environ 2 euros par jour), qu’elles confient, en échange d’argent, leurs enfants (des jeunes filles) à des personnes qui prétendent leur assurer un avenir meilleur à Delhi. Selon The Guardian, ces enfants deviennent en réalité des esclaves domestiques.

vénézuélienne de la Communication et de l’Information, a dénoncé le lobbying effectué à Hollywood par les “extrémistes de droite” qui ont poussé plusieurs célébrités récompensées aux Oscars, comme l’acteur Jared Leto, à saluer le courage des manifestants vénézuéliens. Sur son compte Twitter, la ministre a dénoncé une “opération” menée contre le Venezuela et orchestrée par les médias internationaux, qui, dénonce-t-elle, “publient de s photomontage s de s manifestations”, rapporte El Universal. Selon les autorités, 18 personnes sont mortes et 250 ont été blessées au cours de rassemblements anti-Maduro depuis le début de février.

DR

S. REINHEIM/DR

du personnel de recherche. Elles porteront des combinaisons jetables, un bonnet, des masques et des chaussures spéciales, le tout fourni par le musée. Il est interdit de toucher la roche et de prendre des photos. Cette initiative fait partie du Programme de recherche pour la conservation préventive et le régime d’accès à la grotte d’Altamira, lancé en 2012 sous la direction scientifique du spécialiste Gaël de Guichen. Différentes variables seront mesurées avec les visiteurs à l’intérieur : la température de l’air et de la roche, l’humidité

Que pensez-vous des bruits qui courent sur l’imminence d’un remaniement du gouvernement français ?

Il est surprenant de voir se multiplier les rumeurs sur un tel remaniement alors que l’Europe fait face à l’une des plus graves crises politiques mondiales depuis des décennies. On serait tenté de parler de nombrilisme français. Il me semble que les spéculations quant à un futur gouvernement sont très en deçà des véritables enjeux auxquels la France fait face.

On parle d’un gouvernement resserré, l’exemple du gouvernement allemand qui compte seulement 17 membres (contre 38 en France) est notamment cité. Ce projet vous semble-t-il pertinent ?

ll m’a toujours semblé curieux que le gouvernement français compte beaucoup plus de ministres que le gouvernement allemand. Cela crée d’ailleurs des situations cocasses lors des conseils de ministres franco-allemands car il arrive qu’un ministre allemand doive s’entretenir trois ou quatre fois avec ses homologues français. Cela dit, je pense qu’au fond l’efficacité d’un gouvernement ne dépend pas du nombre de ses ministres mais de sa volonté politique.

Un remaniement suffira-t-il au gouvernement Hollande pour concrétiser son “virage libéral” ?

DESSIN DE MAYK, SUÈDE

DR

L

Le nombrilisme français

e premier tirage au sort pour accéder à la grotte d’Altamira [située en Cantabrie, dans le nord de l’Espagne], fermée aux visiteurs depuis douze ans, a eu lieu fin février. Cinq personnes ont été sélectionnées parmi celles qui avaient un billet pour voir la réplique au musée. Accompagnés d’un guide, les heureux élus ont pu admirer les peintures rupestres, sommet du patrimoine archéologique mondial. Ils n’ont pu le faire que pendant huit petites minutes. Le temps d’accéder à la grotte [longue de 270 mètres, découverte en 1868 et habitée il y a environ dix-huit mille ans], la visite dure au total une demi-heure. Cette simulation de réouverture, approuvée en janvier par la direction du musée d’Altamira [créé en 1979, lors de la première fermeture de la grotte], est une “expérience” qui sera prolongée chaque semaine jusqu’au mois d’août. Elle a pour but de mesurer l’impact des visiteurs sur le site. Le résultat permettra de décider ou non de l’ouverture définitive au public de la grotte originale, qui fait actuellement l’objet d’un vif débat [d’après les scientifiques, la respiration et la sudation humaines, ainsi que la lumière, sont les pires ennemis de ce site dénommé la “chapelle Sixtine de l’art paléolithique” par les médias espagnols]. Durant cette période, 192 personnes pourront accéder au site, vêtues comme

Le défi de la France ne se limite pas à ceux et celles qui la gouvernent. Même avec le gouvernement actuel, le président peut mener une politique de réforme telle qu’il l’a annoncée le 14 janvier. Sauf qu’il donne aujourd’hui l’impression d’un enlisement… les actes se font attendre. Schröder à l’époque était allé très vite et avait présenté le projet de loi sur les réformes de l’agenda 2010 dès le printemps au Bundestag.


7 JOURS.

Courrier international — no 1218 du 6 au 12 mars 2014

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LE DESSIN DE LA SEMAINE

Obama entre dans le jeu

ISRAËL-PALESTINE — Après avoir

L’Afrique pas gay !

DESSIN DE DAMIEN GLEZ, BURKINA-FASO

reçu lundi 3  mars le Premier ministre israélien Benyamin  Nétanyahou à la Maison-Blanche, Barack Obama rencontrera le 17 mars le président palestinien Mahmoud Abbas. Le président américain espère convaincre les deux parties d’accepter d’ici à la fin avril un accord-cadre pour une série décisive de négociations. Pour le New York Times, le choix de s’engager à nouveau dans les tractations après l’échec auquel ont abouti les pourparlers organisés à la Maison-Blanche en septembre 2010 est “très périlleux” pour Obama.

DESSIN DE AGUILAT, ESPAGNE

KENYA, NIGERIA, OUGANDA. Les pays africains durcissent l’arsenal répressif contre les homosexuels. Dernier exemple : la loi ougandaise promulguée le 24 février. Le lendemain, le tabloïd Red Pepper balance à sa une, en guise d’appel au meurtre : “Les 200 principaux homos d’Ouganda identifiés”. La Banque mondiale suspend le jeudi 27 février le versement d’un prêt de 66 millions d’euros à l’Ouganda. Les Pays-Bas, premier pays au monde à avoir légalisé le mariage homosexuel, gèlent le versement d’une aide annuelle de 7 millions d’euros. Mais le président Yoweri Museveni reste impassible. “Ce n’est pas aux étrangers de nous dicter nos lois”, déclare-t-il au Daily Monitor, quotidien de Kampala.

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Courrier international — no 1218 du 6 au 12 mars 2014

d’un continent à l’aut r e. europe

↙ Vladimir Poutine. Dessin de Joep Bertrams, Pays-Bas.

La Crimée occupée France ........... Moyen-Orient..... Afrique .......... Asie ............. Amériques........

16 18 20 22 25

A l’issue d’un déploiement éclair des forces russes, la presqu’île semble sur le point d’être annexée par Moscou. Première étape vers le dépeçage d’une Ukraine menacée par la guerre civile ? Réponses de trois analystes. — Oukraïnska Pravda Kiev

Ukraine-Crimée. Poutine joue avec le feu

001 CRÉDIT

A peine les JO de Sotchi terminés, le président russe tente un coup de poker en choisissant la solution militaire pour imposer sa volonté FOCUS au nouveau gouvernement ukrainien.

L

a Crimée se trouve dans une situation extrêmement complexe. Après l’occupation du bâtiment du Parlement et du cabinet des ministres, le gouvernement de la République autonome a démissionné et le poste de Premier ministre a été occupé par le leader du parti Unité russe, Sergueï Axionov. Des hommes en armes occupent les aéroports de Simferopol et de Sébastopol. Face à ces événements, nous avons demandé à des spécialistes ukrainiens de nous confier leur analyse et de se livrer à une réflexion sur l’évolution future de la situation. ANDREÏ KLIMENKO, JOURNALISTE ET ANALYSTE POLITIQUE

La Crimée est aujourd’hui le théâtre d’un scénario d’annexion. Personne ne peut dire exactement ce qui va advenir. Tout dépend de la réaction du nouveau pouvoir à Kiev, des EtatsUnis, de l’Union européenne, de l’Otan, etc. La Rada [le Parlement ukrainien], à l’annonce des événements en Crimée, s’est contentée d’un exercice de rhétorique. Or chaque heure, chaque minute de retard risque plus tard de coûter très cher, car les événements sur place se déroulent très rapidement et appellent une réaction immédiate. Des officiers ukrainiens bloqués dans l’enceinte d’une base militaire russe m’ont appelé et m’ont dit : “Nous n’avons que dix pistolets pour toute l’unité. On tire ou non ? Nous n’avons pas d’ordre du haut commandement.” Toutes les quinze minutes, des amis de Sébastopol me font part de l’arrivée de nouveaux avions tandis que des colonnes de camions immatriculés en Russie partent pour Simferopol. J’espère qu’à Kiev ils comprendront que ce n’est plus une question de coalition, de constitution du gouvernement, mais qu’il faut mettre un frein à ce qui est en train de se passer.

Je pense que les auteurs de ce scénario sont prêts à tout. Ils n’ont ni conscience, ni noblesse, ni respect pour les accords internationaux, pour le mémorandum de Budapest [traité signé le 5 décembre 1994 par la Fédération de Russie, les Etats-Unis et le Royaume-Uni, et confirmé ensuite par la Chine et la France, par lequel les signataires s’engageaient à garantir l’intégrité territoriale de l’Ukraine, de la Biélorussie et du Kazakhstan. En conséquence, l’Ukraine a renoncé à son arsenal nucléaire hérité de l’URSS.] Ils iront jusqu’au bout. Il faudrait donc pouvoir influencer ceux qui sont derrière ces agissements. Une seule personne en est capable : Vladimir Poutine. AÏDER KHALILOV, POLITOLOGUE ET SOCIOLOGUE

Nous sommes témoins d’une occupation du territoire souverain de l’Ukraine par l’armée russe. Dans la population russophone, les esprits sont échauffés : enfin, se disent les gens, la Russie est là pour nous sauver des “bandéristes” [référence aux partisans nationalistes ukrainiens de Stepan Bandera, qui se sont battus contre les nazis puis contre l’Armée rouge de 1942 à 1950, présentés par l’historiographie soviétique, puis russe, comme des collaborateurs et des fascistes]. Les chaînes de télévision locales ne cessent de montrer comment “les bandéristes nous menacent” et comment “la Russie va nous sauver”. Les Tatars de Crimée sont contre cette intervention. Les russophones ont créé des unités d’autodéfense, ils sont bien armés, ce qui n’est pas le cas des Tatars. Pour l’heure, cette hystérie se répercute surtout dans les médias et sur Internet. La rue reste calme. Mais on court le risque que cela se transforme en pogroms interethniques. Depuis des années, les Tatars de Crimée ont tout fait pour garantir la paix sociale. Et tout cela


EUROPE.

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↓ La chèvre russe broute le trident ukrainien. Allusion au mot katsap, qui vient de tsap (chèvre), terme péjoratif utilisé en Ukraine pour désigner les Russes. Dessin de Kazanevsky, Ukraine.

Le représentant de la minorité tatare de Crimée lance un appel au calme à tous les groupes nationaux de la région. —Den Kiev REFAT TCHOUBAROV, président

SERHIY KOSTYNSKIY, POLITOLOGUE

La Crimée a toujours été une région où la majorité de la population était nostalgique de l’Union soviétique et favorable à une entrée dans la Fédération de Russie. Durant toutes ces années d’indépendance, les Criméens russophones, même avec une Ukraine stable, ont réclamé un élargissement de leur autonomie. Ils sont présents à tous les niveaux du pouvoir local. La Russie peut donc compter sur plusieurs piliers : sa flotte de la mer Noire, le Parlement régional et la classe politique. Pourquoi la Russie souhaiterait-elle

déstabiliser l’Ukraine ? Tout d’abord, pour que le pays revienne dans sa sphère d’influence. Le Kremlin a d’autres objectifs, dont la réalisation dépendra de la conjoncture internationale, et que l’on peut classer comme suit par ordre d’importance aux yeux de Moscou : premièrement, récupérer définitivement Sébastopol ; deuxièmement, obtenir une autonomie plus large pour la Crimée, au sein d’une Ukraine qui serait alors fédéralisée. En revanche, si Moscou compte annexer définitivement la Crimée ou d’autres régions, cela risque de provoquer un conflit international. La stratégie russe à long terme va consister à renforcer son influence sur les régions prorusses, ce qui lui permettra d’exercer plus facilement des pressions sur le pouvoir central ukrainien. La Russie profite d’ailleurs en ce moment du fait que Maïdan a brisé la verticale du pouvoir élaborée sous l’ex-président. Le plus gros problème, pour les Criméens, est de garantir la sécurité de leurs familles face à la menace du recours à la force. Si Kiev n’intervient pas, les Tatars choisiront de se défendre par euxmêmes. Et la République pourrait alors devenir le théâtre d’un conflit ethnique. —Propos recueillis par Ekaterina Serhatskova Publié le 1er mars

Une presqu’île stratégique Les deux seuls accès terrestres entre la Crimée et le reste du pays

REFAT TCHOUBAROV

Aujourd’hui, seules deux forces peuvent freiner l’agression de Poutine en Ukraine. Tout d’abord les Russes eux-mêmes, qui peuvent manifester contre la décision de leur gouvernement, ce qui est peu probable. Et la communauté internationale. Si l’ONU est capable de prendre une décision efficace, cette guerre pourra encore être évitée. De l’avis général, la situation a atteint un tel stade que les moyens à mettre en œuvre pour sortir de cette crise dépassent les compétences du gouvernement de Crimée. C’est pour cela que nos concitoyens devraient garder leur calme afin de ne pas encore compliquer les choses. Ils devraient être conscients du fait qu’en Crimée nous vivons au sein de l’Etat ukrainien indépendant et que nous devons agir conformément à la Constitution et aux lois du pays. Quelles sont les perspectives du référendum prévu en Crimée [pour le 30 mars prochain] ? Pour commencer, il faut souligner que l’organisation de ce référendum ne respecte pas la législation

Vu d’ailleurs

présenté par Christophe Moulin avec Eric Chol Vendredi à 23 h 10, samedi à 11 h 10 et dimanche à 14 h 10, 17 h 10 et 21 h 10.

Voies ferrées

Déploiement des troupes russes Soldats ukrainiens encerclés

U K R A I N E MER D’AZOV RÉPUBLIQUE AUTONOME DE CRIMÉE

SOURCES : TSN, UNIAN

a été bouleversé en une nuit. Toutefois, il ne faut pas négliger la partie de la population russophone qui est contre la guerre et contre la Russie, qui tend la main aux Tatars, même si c’est une minorité. Il est essentiel pour le moment de partager les informations, de les faire circuler dans toutes les langues, de les transmettre à nos amis de l’Ouest. Demander à la Rada de Kiev de prendre une décision pour stabiliser la situation en Crimée et ne pas céder aux provocations, ne pas venir ici avec des armes. Car le conflit de Crimée peut hélas se transformer en une guerre civile dans toute l’Ukraine, ce que nous voulons éviter à tout prix.

de l’Assemblée des Tatars de Crimée et député au Parlement de Crimée, répond à nos questions. DEN Le Parlement russe a autorisé Vladimir Poutine à avoir recours aux forces armées en Ukraine, ce qui revient à une déclaration de guerre. Comment sortir de cette situation ?

en vigueur en Ukraine. Mais, si Crimée a atteint un tel stade sa mise en œuvre est inévitable, que les organes d’Etat devraient pour pouvoir être représentatif il garantir la sécurité non d’un seul doit se dérouler en trois étapes. groupe national, qu’il s’agisse Un référendum pour les Russes, des Russes ou des Tatars, mais un autre pour les de toute la popuUkrainiens et un lation de Crimée. troisième pour les Or, le drame, c’est Tatars. Si la réponse que les gens qui ont est la même à chaque proclamé haut et fort fois, alors cela abouqu’ils prenaient en INTERVIEW charge la sécurité en tira à une décision. Sinon, le résultat de Crimée ne sont pas ce référendum ne pourra être pris en mesure de le faire, ce qui a en compte pour des développe- été exploité de façon cynique par ments politiques ultérieurs. Cela des forces qui au début se sont ne saurait se décider à une simple déployées sans marques d’apparmajorité des voix, comme le pré- tenance distinctive, mais dont il tend le pouvoir actuel en Crimée. est désormais évident qu’il s’agit Les Tatars de Crimée se trou- de militaires professionnels de la vent aujourd’hui pris entre deux Fédération de Russie. —Propos recueillis par feux. Etes-vous sûrs qu’ils soient Mykola Semena suffisamment protégés ? Publié le 1er mars Aujourd’hui, la situation en

MER NOIRE

Sébastopol

Base navale russe

Kerch

Simferopol Yalta

RUSSIE 100 km Situation au 4 mars 2014

Les forces en présence ●●● Dans le face-à-face qui oppose Kiev à Moscou, l’armée russe dispose d’un avantage écrasant, avec plus de 760 000 hommes sous les drapeaux, 2 500 chars, 7 000 pièces d’artillerie et 1 500 avions. A elle seule, la flotte russe de la mer Noire aligne 11 000 hommes, 40 bâtiments de combat, une trentaine d’avions et autant d’hélicoptères. De quoi tenir la dragée haute à des forces armées ukrainiennes qui comptent aujourd’hui 150 000 hommes et 40 000 gardes-frontières et gardes-côtes, 700 chars, 716 pièces d’artillerie et 170 avions de combat, ainsi qu’une quinzaine de navires. Mais la plus grande faiblesse de l’armée ukrainienne tient à ses divisions internes. Le 2 mars, l’amiral Denis Berezovsky, à peine nommé à la tête de la marine par le nouveau pouvoir, a aussitôt fait défection et rallié le “peuple de Crimée”.

L’actualité française vue de l’étranger chaque semaine avec

Ibo Ogretmen / LCI

“Qui garantit notre sécurité ?”


12.

EUROPE

FOCUS POUTINE JOUE AVEC LE FEU.

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↓ Vladimir Poutine et la guerre froide. Dessin de Danziger, Etats-Unis.

Moscou affirme sa souveraineté absolue En prenant la décision d’envoyer son armée en Crimée, Vladimir Poutine a définitivement mis fin au monde unipolaire de l’ère postsoviétique, se réjouit un journal russe pro-Kremlin. —Vzgliad (extraits) Moscou

L

e 1er mars est désormais une date historique. Le processus qui était en marche depuis déjà quelques années a officiellement pris fin : l’ère postsoviétique est terminée, l’organisation unipolaire du monde n’est plus, la Russie a retrouvé son statut de pôle global de la force, en faisant preuve d’une souveraineté absolue pour prendre les décisions nécessaires à la défense de ses intérêts. Pour la première fois depuis la chute de l’Union soviétique, elle a décidé de recourir à l’armée pour rétablir l’ordre chez un de ses voisins. En août 2008, elle avait apporté son soutien militaire à une nation alliée (quoique non reconnue officiellement) [l’Ossétie du Sud, région sécessionniste de Géorgie], tandis qu’aujourd’hui elle est contrainte d’intervenir directement en Ukraine, parce que la situation présente une menace réelle pour ses intérêts et pour la vie des ressortissants russes. Le 1er mars, Vladimir Poutine a qualifié la situation ukrainienne d’extraordinaire et demandé au Conseil de la Fédération d’approuver le recours aux forces armées sur le territoire de l’Ukraine “jusqu’à ce que la situation politique et sociale soit normalisée”. Pour l’instant, ces forces sont déployées en Crimée, base de la flotte russe de la mer Noire, et assurent la sécurité de la péninsule. Il est clair cependant que l’armée russe peut à tout moment entrer en action dans d’autres régions d’Ukraine, en particulier dans l’est du pays. Kiev s’est empressé de dénoncer une agression russe, tandis que le président déchu Viktor Ianoukovitch, toujours en exercice d’un point de vue légal, a approuvé l’action russe en Crimée. Les suites possibles de cette opération dépendent désormais de l’évolution de la situation en Ukraine, où les régions de l’Est ont été le théâtre d’importantes manifestations

contre le nouveau pouvoir. Lors de son échange téléphonique avec Barack Obama, Poutine a souligné que la Russie se réservait le droit de défendre ses intérêts et de protéger la population russophone si les régions orientales de l’Ukraine et la Crimée étaient touchées par la violence.

Dérussification. Evidemment,

il n’est absolument pas question d’une partition du pays. La Russie veut seulement que l’Ukraine ne demeure pas aux mains d’un pouvoir antirusse qui souhaite procéder à la dérussification de son propre peuple et le pousser au séparatisme. En d’autres termes, Moscou ne veut pas de ce gouvernement révolutionnaire. Le Kremlin exige que soit appliqué l’accord signé le 21 février entre le pouvoir et l’opposition sur la nomination d’un gouvernement d’union nationale, la conduite d’une réforme constitutionnelle et la tenue d’une élection présidentielle fin 2014. Nous ne reconnaissons pas le nouveau pouvoir de Kiev, il nous est bien égal que les pays occidentaux se soient empressés de le reconnaître (alors même qu’ils s’étaient portés garants auprès de Viktor Ianoukovitch). Et soudain l’indépendance affichée par Moscou sur la question ukrainienne provoque la stupeur et l’indignation de l’Occident : comment osez-vous mener votre propre politique sans nous consulter, comment pouvez-vous agir contre nos intérêts ? Ce à quoi la Russie répond simplement  : cela fait trop longtemps que nous regardons l’Occident mener sa politique en Ukraine. Ces derniers mois, nous vous avons vus souffler sur les braises de l’Euromaïdan, soutenir

L’Occident a largement surestimé le crédit que pouvait lui porter Poutine

le mouvement juste parce que vous étiez fermement opposés à ce que Kiev fasse demi-tour sur le chemin de l’Europe pour s’engager sérieusement sur la voie de la réintégration à l’espace économique russe. L’Occident a totalement fait abstraction des intérêts russes en Ukraine, qui sont pourtant colossaux comparé aux intérêts allemands ou américains. Ce n’est que lorsque nous avons vu que vos manœuvres en Ukraine avaient permis à des forces ouvertement antirusses de prendre le pouvoir et de plonger le pays dans le chaos, ce n’est qu’à ce moment-là que nous avons décidé d’intervenir.

Crise de nerfs. Parce que

l’Ukraine est le berceau de l’histoire russe et que nous n’accepterons pas que soient persécutés les porteurs de la langue russe ou les défenseurs d’une union avec la Russie plutôt qu’avec l’Europe. Nous savons très bien que les Anglo-Saxons ne voient dans le jeu ukrainien qu’un moyen d’attaquer Moscou. Pour ces puissances occidentales qui tentent désespérément de freiner leur chute, l’Ukraine dévastée n’est qu’un pion de plus sur l’échiquier géopolitique, tout comme la Syrie et la Libye. Mais pour la Russie l’Ukraine représente la sécurité de la patrie et du peuple russe. Non, il n’y aura pas de guerre. Les élites occidentales croyaient avoir remporté la partie et ne s’attendaient visiblement pas à ce que la Russie riposte de toutes ses forces pour défendre ses intérêts. Ajoutons à cela que

l’Occident a largement surestimé le crédit que pouvait lui porter Vladimir Poutine. Même après cette cuisante défaite, les EtatsUnis n’iront pas jusqu’à appliquer à la Russie des sanctions militaires, car personne n’est prêt à combattre pour l’Ukraine. Quant à agiter le spectre de la guerre en espérant faire ainsi pression sur nous, c’est absolument inutile, car cela ne ferait que montrer une fois de plus que Washington a perdu tout sens des réalités. Cela dit, nous nous apprêtons à vivre une période de fortes tensions, entre boycott, possibles sanctions et campagne de critique massive dans la presse occidentale. Mais, après avoir fait sa traditionnelle crise de nerfs, l’Occident devra se calmer et discuter afin de mettre en place un gouvernement de transition en Ukraine, tirant un trait sur l’intégration européenne de Kiev. Si les Etats-Unis refusent de se plier à cet état de fait et décident de durcir le ton, la Russie ne se contentera certainement pas de rappeler son ambassadeur à Washington. Vladimir Poutine construit depuis longtemps une stratégie politique subtile qui lui a permis de s’entourer de multiples alliés et d’acquérir une grande marge de manœuvre. La Syrie, la position des Etats-Unis en Afghanistan et le jeu iranien, voilà autant de sujets brûlants qui pèseront sans aucun doute dans la balance en cas de conflit entre l’Ouest et nous à propos de la question ukrainienne. —Piotr Akopov Publié le 2 mars

Tout céder au nom de la paix ? ●●● L’entrée d’un “contingent limité” de troupes en Ukraine signe le début de la guerre. Nous ne savons pas quelles proportions elle peut prendre ni quel prix les belligérants auront à payer. Nous ne savons pas quelles “mesures de rétorsion” préparent nos “partenaires” occidentaux. Si des troupes entrent en Ukraine, il faudra oublier les appels à l’humanisme et les réflexions concernant la valeur supérieure de la vie humaine par rapport aux ambitions étatiques et à la géopolitique. En effet, la question est posée dans toute sa brutalité : jusqu’à quel point peut-on reculer au nom de la paix et de la tranquillité quotidienne lorsque des concepts qui paraissent abstraits au béotien, comme la dignité nationale et les intérêts nationaux, sont en jeu ? Aucun intérêt national ne vaut-il la peine d’être défendu par la force ? On s’est sans doute posé cette question à Moscou. Céder, mais jusqu’à quel point ? La Russie a déjà trahi les Russes – privés de leur logement et de leurs biens, voire égorgés – en Asie centrale et au Caucase du Sud [au moment de l’éclatement de l’URSS]. Alors faut-il regarder tranquillement la dérussification agressive (dont parlent ouvertement les leaders de Maïdan) prendre la forme d’une croisade dans les steppes ukrainiennes ? Gazeta.ru (extraits) Moscou


EUROPE

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↙ Dessin de Kazanevsky, Ukraine.

—Die Tageszeitung Berlin

L

G8 à Sotchi. La Crimée n’est qu’un prétexte pour Poutine. Ce qu’il veut vraiment, c’est renverser le gouvernement provisoire ukrainien et installer durablement ses larbins à Kiev. Chaque jour de contact avec le groupe sert ses troupes. Il s’arrangera en outre pour que la mission d’enquête fasse les “bonnes” constatations.

© Sweet Moments

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Elsa Osorio © Thierry Rajic

Franck Thilliez - Lydie Photographie

Alaa El Aswany

●●● “L’Union européenne et les Etats-Unis ne peuvent arrêter l’agression russe en Crimée”, estime Die Zeit. Dans un éditorial intitulé “L’impuissance de l’Europe face à la Russie”, le quotidien allemand observe que, “clairement, l’Europe et les Etats-Unis n’avaient pas vu venir ce développement [en Crimée]. Une nouvelle fois, tout comme après le non de Ianoukovitch, l’automne dernier, à l’Accord d’association avec l’UE, ils se trouvent sans défense face au despotisme géostratégique sans scrupule de Poutine.” Etant donné que “sous Obama les Etats-Unis se retirent de partout” et que “les Européens ne disposent ni des moyens militaires, ni des moyens politiques, ni d’une stratégie commune vis-à-vis de la Russie”, l’occasion qui se présente actuellement “semble favorable” à Poutine, fait observer Die Zeit.

© Didier Cohen

© Marc Melki

es sbires de Vladimir Poutine y vont fort quand ils crient à la menace fasciste en Ukraine. Nul ne conteste qu’il existe une extrême droite inf luente dans ce pays, mais elle n’est pas plus importante que dans les autres démocraties européennes. En revanche, ce qui différencie la Russie de Kiev et des Etats européens, c’est le fait que les extrémistes de droite de Moscou n’ont pas à manifester

Moscou, mais qu’est-ce qu’une conversation sans dialogue ? Pendant qu’on est en train de constituer ce groupe de contact, Moscou en profite pour faire en sorte que l’on se trouve devant des faits accomplis.

L’impuissance de l’Occident

Il se trouve que la région que les enquêteurs vont étudier est le lieu de naissance des villages Potemkine, ces beaux trompe-l’œil apparus peu avant la conquête de la Crimée par la Russie, à la fin du xviiie siècle. D’accord, il n’est pas vraiment possible d’influencer la Russie mais l’Occident ne doit pas pour autant se laisser manipuler par Poutine. L’annulation de la réunion du G8 à Sotchi est un acte qui va de soi. Exclure Moscou ne changera certes rien à la situation, mais fera quand même mal à cet homme qui a des ambitions mondiales. Car Poutine tient à faire partie des grands. Les propos sans équivoque du ministre des Affaires étrangères américain John Kerry ont envoyé le bon signal. Obama doit agir et Poutine le sait. Le gel des visas et des comptes serait un moyen de tester qui de l’élite restera fidèle. Le problème, c’est qu’on risque une surréaction. Il faut protéger la Russie d’elle-même.— Publié le 3 mars

© Philippe Matsas

La chancelière tente de calmer Poutine, mais celui-ci ne cherche qu’à gagner du temps.

dans la rue puisqu’on peut les trouver à proximité immédiate du pouvoir. L’Etat de non-droit russe, qu’on peut au moins qualifier de protof a s c i s te , s e caractérise par le racisme, l’exclusion, le nihilisme de droite, l’arbitraire et la violence – sauf que les vainqueurs de l’Allemagne nazie parlent aujourd’hui de “patriotisme conservateur qui défend des valeurs”. Nul n’a jamais contesté leur maîtrise du détournement idéologique des faits. Pendant ce temps, Angela Merkel tente d’inf luencer Poutine. Le patron du Kremlin aurait même donné son accord à la constitution d’un groupe de contact et à l’envoi d’une mission d’enquête. Est-ce une victoire de Merkel ou est-ce exactement ce qu’il attendait ? Poutine connaît les diplomates bisounours de Berlin qui se laissent mener par le bout du nez. Bien entendu, il ne faut pas rompre le contact avec

© Jean-Marc Gourdon

La diplomatie bisounours de Merkel

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EUROPE

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UNION EUROPÉENNE

Le populisme se nourrit du chômage A la veille des élections européennes de mai, les membres du Conseil pour l’avenir de l’Europe se sont réunis à Madrid. Leur but : combattre la montée du populisme afin de créer une Union “plus forte et plus résistante”.

—El País Madrid

M

ario Monti, l’ancien président du Conseil italien, n’a pas hésité une seconde. “L’avancée du populisme dans divers pays d’Europe est notre principale préoccupation”, a-t-il déclaré. C’est ainsi qu’il a présenté à Madrid [le 27 février] le débat du Conseil pour l’avenir de l’Europe, qui se réunissait pour la troisième fois depuis sa création, en 2011, et deux précédents rendez-vous à Berlin et Paris. Monti préside ce forum lancé par l’Institut Berggruen pour la gouvernance, dont l’objectif est de réfléchir aux moyens de parvenir à une Europe plus forte et plus résistante. Le Conseil, qui réunit 26 éminents politiques, universitaires et patrons, européens et américains, met en garde contre le populisme à la veille des élections européennes de mai. A l’en croire, les messages politiques qui simplifient les choses dans un monde complexe représentent une réelle menace. Le discours qui impute le chômage à l’immigration ou attribue le recul de l’Etat providence à l’Union européenne séduit facilement des citoyens désenchantés par les ajustements économiques. Mais par ailleurs le Conseil n’exclut pas que le populisme finisse par être rejeté, ce qui ferait de l’Union un espace plus uni et démocratique. “Nous autres europhiles, nous n’avons pas de rêves”, a lancé Enrico Letta, lui aussi ancien président du Conseil, lors de son intervention. “Les autres en ont un. Ils veulent sortir de l’euro, faire éclater l’Union… Nous, nous avons perdu nos rêves. Avant, nous en avions. En 1984, les quatre libertés [de circulation des marchandises, des capitaux, des services et des personnes] ; en 1994, l’euro ;

en 2004, l’élargissement à l’Est. Et maintenant ? Maintenant, nous n’avons plus aucune perspective de ce genre. Le rêve doit être l’union politique.” Letta a appelé les europhiles à insuffler une grandeur, une dimension épique, à leurs messages ; des sentiments sur lesquels jouent avec une grande habileté les mouvements nationalistes, pour leur plus grand profit électoral. “La dimension épique”, comme l’a bien dit l’ancien chef du gouvernement espagnol Felipe González quelques minutes avant le début du forum, “est le principal outil des nationalistes.” C’est la raison pour laquelle il faut prévenir les gens que derrière ce message “il n’y a rien”, a-t-il souligné. González s’en est pris avec véhémence aux populistes. “Tout ce qu’ils veulent, a-t-il dit, c’est brûler la maison où nous vivons tous pour rester avec un terrain vague qu’ils croient à eux.” Il estime que toutes les tentatives de récupération du message nationaliste, même dans des cas aussi différents que ceux de la Catalogne ou de l’Ecosse, sont en définitive

“La mission de l’UE est de civiliser la mondialisation” un retour au postulat démenti par l’Histoire selon lequel “on est mieux seuls”. Dans son discours, Letta lui non plus n’a pas mâché ses mots. “Qu’est-ce que le populisme en Europe ?” a-t-il lancé. Le populisme est profondément anti. Il n’est jamais en faveur de quelque chose. Il est toujours anti. Il est hétérogène. Mais nous savons qu’il est antiautorité, antieuro.” Et de poursuivre : “Certains facteurs ont stimulé la dynamique populiste. L’immigration, qui dans de

nombreux pays a provoqué de profonds changements sociaux ; l’augmentation du chômage des jeunes ; et Internet, qui lance un défi non seulement à l’autorité, mais aussi à l’idée même d’autorité. Autrefois, les pouvoirs publics avaient le monopole de l’information. Aujourd’hui, personne n’en détient plus le monopole.” “Pour la première fois, assuret-il, nous allons vers des élections européennes où le clivage le plus important ne sera plus entre la gauche et la droite, mais entre les pro- et les anti-Europe. Jusqu’ici, ces élections ont toujours été des élections nationales camouflées. Aujourd’hui, elles sont véritablement européennes, et elles constituent un grand risque pour l’avenir de l’Europe. Quel peut être leur impact sur les institutions européennes et sur la croissance ? Tout d’abord, pour ce qui est du Parlement européen, il faut savoir que 20 à 25 députés seront antieuropéens. Un autre

risque concerne les attaques contre le marché intérieur, la concurrence. L’une des conséquences serait la hausse du protectionnisme. C’est la réaction la plus facile.” “Nous traversons peut-être la période la plus difficile de la construction européenne”, a déjà reconnu Pascal Lamy, président de Notre Europe et membre du Conseil pour l’avenir de l’Europe. “L’engagement citoyen est en berne. L’opinion publique considère que l’Europe ne répond pas à ses attentes. Que pouvons-nous faire pour éviter cette érosion ? Le problème principal, c’est le chômage des jeunes. Quelques avancées ont été faites. Il faut aller bien plus loin. Que faire d’autre ensemble ? D’abord, il s’agissait de vivre en paix. Maintenant, c’est moins clair. Nous n’avons pas de grand récit qui nous soit propre. Voici à quoi il pourrait ressembler : la mission de l’UE est de civiliser la

mondialisation, comme me l’a dit un jour un diplomate asiatique.” Le Conseil propose de poser trois jalons pour une Europe plus unie. Premièrement, il faudra éloigner les citoyens des griffes du populisme, à travers une meilleure communication et une efficacité accrue des institutions européennes. Deuxièmement, en finir avec le malentendu psychologique entre le Nord et le Sud de l’Europe. Les pays du Sud européen ont démontré qu’ils étaient capables de mettre en œuvre des politiques permettant de rétablir la confiance des marchés. Et troisièmement, il faudra jeter un pont entre le Royaume-Uni et le reste de l’Europe, en tentant de rallier les Européens continentaux à l’esprit compétitif anglosaxon et de faciliter la coexistence avec Londres. —Fernando Gualdoni Publié le 27 février


EUROPE.

Courrier international — no 1218 du 6 au 12 mars 2014

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←↓ Dessins d’Ajubel, Espagne.

La mobilité contre la xénophobie L’ouverture des frontières peut combattre le chômage des jeunes et contrer la montée des partis populistes. —El País Madrid

L

’espoir d’une solution au fort chômage des jeunes qui frappe des pays comme l’Espagne et l’Italie passe notamment par la recherche d’emploi dans toute l’Europe, dans les pays où il y en a. Dans la balance : la montée de la xénophobie et des partis antieuropéens et la mise en place de restrictions à la mobilité des personnes dans l’Union, qui sont autant d’embûches à éviter. Un diagnostic que partagent, audelà de leurs divergences (et elles sont nombreuses), le social-démocrate Jörg Asmussen, secrétaire d’Etat allemand à l’Emploi, qui a siégé au conseil des gouverneurs de la BCE jusqu’en décembre dernier, et Ignacio Fernández Toxo, secrétaire général du syndicat espagnol Comisiones Obreras et président de la Confédération européenne des syndicats. “Le chômage des jeunes se résoudra quand le chômage en général commencera à se résoudre”, nuance tout de même l’Espagnol, qui ajoute aussi que “la réponse consiste à redéfinir les bases de l’Etat providence, qui n’est pas un fardeau”. A ce débat sur la mobilité professionnelle et le chômage des jeunes, organisé dans le cadre de la conférence Proyecto Europa, participaient aussi, aux côtés de Toxo et d’Asmussen, Peter Sutherland, représentant spécial du secrétaire général des Nations unies, et Marina del Corral, secrétaire générale à l’Immigration et l’Emigration du gouvernement espagnol. “Nous ne pouvons pas tolérer qu’une génération soit sacrifiée. La mobilité professionnelle est indispensable. L’augmentation des migrations est une bonne chose pour notre économie”, a insisté Jörg Asmussen. C’est la même position qu’a défendue Peter Sutherland, assurant que les grandes disparités des taux de chômage en Europe “étaient la preuve de l’échec de certaines politiques nationales”. L’homme politique irlandais, qui a défendu les réformes réalisées ces dernières années en

Espagne, au Portugal et en Irlande notamment, met lui aussi l’accent sur la “mobilité professionnelle” mais appelle également certains pays comme l’Allemagne à investir chez leurs voisins européens. Peter Sutherland ne néglige pas les risques de ce pari : “Nous devons changer d’attitude face à l’immigration et à la mobilité : au travers de quelques partis xénophobes, nous donnons l’image d’une société assiégée.” “L’immigration est indispensable au soutien de l’activité en Europe. Indispensable aussi au soutien des systèmes de solidarité”, a renchéri Ignacio Fernández Toxo. Marina del Corral met en garde contre des évolutions comme celle de la Suisse, où un référendum vient de déboucher sur l’application de quotas d’immigration européenne. Asmussen a, lui, dénoncé l’injustice de l’image faite aux Roumains et aux Bulgares, tandis que Sutherland a insisté sur “la vision positive qu’on a en Espagne de l’intégration des immigrés de première génération”. —Manuel V. Gómez Publié le 27 février

A voir ●●● Du 7 au 16 mars, le Festival du film et Forum international sur les droits humains propose à Genève débats, témoignages et films inédits sur des sujets brûlants. La précarité et les politiques d’austérité sont-elles les moteurs de l’émergence d’un fascisme agressif en Europe ? Le 11 mars, Courrier international s’associe au FIFDH pour explorer cette question.

En Grèce, Aube dorée ressort de l’ombre Si la justice interdit sa participation aux élections locales et européennes, l’extrême droite envisage de créer un nouveau parti. —The Guardian Londres

A

près plusieurs mois de retenue, le parti néofasciste Aube dorée est à nouveau descendu dans la rue, afin de faire connaître sa détermination à participer aux élections locales et européennes sous un nouveau nom, contournant ainsi une éventuelle interdiction. Le mouvement politique le plus violent d’Europe a annoncé que ses membres allaient créer une nouvelle entité baptisée Aube nationale en cas d’exclusion du processus démocratique liée à l’ouverture d’une enquête sur les dérives criminelles du parti.

“Ceux qui aiment leur pays auront un parti pour qui voter aux prochaines élections si [les autorités] persistent à vouloir interdire Aube dorée”, a déclaré Ilias Kasidiaris, député et tête pensante du parti, devant des milliers de militants vêtus de noir réunis dans le centre d’Athènes. “Nous participerons aux élections quoi qu’il arrive. Les nationalistes grecs qui ne sont pas impliqués dans des organisations criminelles, qui n’ont pas de casier judiciaire, ont fondé un nouveau parti patriotique, Aube nationale.” Le gouvernement grec, formé d’une coalition fragile de deux partis, a récemment annoncé que le scrutin européen coïnciderait avec les municipales en mai, et dans ce pays miné par la dette ces élections auront valeur de baromètre. Alexis Tsipras, leader du principal parti d’opposition, Syriza (Alliance de gauche), considère ce double scrutin comme un référendum qui permettra aux Grecs de plébisciter ou non le très décrié plan d’austérité, consenti en échange des prêts d’urgence octroyés par l’UE et le FMI. A la tête du plus grand mouvement de gauche européen, Tsipras se présente également à la présidence de la Commission européenne. Mais c’est surtout le parti Aube dorée, violemment hostile à l’immigration, qui inquiète les vingt-huit pays européens. Kasidiaris, le nouveau visage du parti, dont six députés sont en détention provisoire pour le meurtre en septembre d’un musicien et militant antifasciste, a révélé les intentions de son mouvement lors d’un rassemblement organisé à l’occasion du 18e anniversaire d’une confrontation entre la Grèce et la Turquie au sujet de deux îles inhabitées dans la mer Egée.

D e pu i s le u r a r r i vé e au Parlement, en juin 2012, les ultranationalistes célèbrent bruyamment cet événement, l’un des plus graves pour les relations entre la Grèce et la Turquie depuis l’invasion de Chypre, en 1974. L’année dernière, plus de 50 000 personnes ont participé à cette manifestation. Cette année, ils étaient à peine 3 000 en dépit des tentatives du parti d’exploiter l’assassinat de deux membres d’Aube dorée en décembre et l’incarcération de ses députés, notamment le fondateur, Nikos Michaloliakos.

Sondages. Nikos Michaloliakos,

qui ne cache pas son admiration pour la junte militaire au pouvoir jusqu’en 1974, a fondé Aube dorée au début des années 1980. Il est aujourd’hui accusé d’avoir créé une organisation paramilitaire qui s’en prend systématiquement aux immigrés, aux militants de gauche et aux homosexuels. Malgré l’apparente incapacité du mouvement à mobiliser ses militants, les sondages sont plutôt bons. Selon les dernières études, Aube dorée demeure la troisième force politique du pays, et pourrait remporter au moins 10 % des suffrages en surfant sur la grogne anti-austérité et la lassitude des Grecs à l’égard de la classe politique. Kasidiaris, qui, malgré sa mise en examen, a également annoncé sa candidature à la mairie d’Athènes, est crédité de 15 % d’intentions de vote. “Ils nous jettent en prison. Sommes-nous pour autant affaiblis ? a-t-il lancé à la foule lors d’un rassemblement. Non. Nous sommes encore plus forts et encore plus puissants. Et bientôt nous serons au pouvoir.” —Helena Smith Publié le 2 février

Je l’ai appris sur Un Monde d’Info du lundi au vendredi à 16h15 et 21h45 avec

Vivons bien informés.


16.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

france

Société Les Chinois dégrisés dans le Bordelais Une soixantaine de domaines viticoles sont devenus la propriété de riches Chinois au cours des cinq dernières années. Mais rares sont les vrais connaisseurs et certains ont déjà renoncé.

—Nanfang Renwu Zhoukan (extraits) Canton

L

e 20 décembre 2013, tous les g ra nds jou r nau x chinois publiaient dans leurs colonnes la nouvelle de la mort d’un riche homme d’affaires chinois et de son fils dans un accident d’hélicoptère alors qu’ils survolaient leur domaine viticole. En plein cœur de l’hiver, les eaux glacées d’une rivière bordelaise [la Dordogne] engloutissaient Lam Kok et son fils de 12 ans. Avec ce drame, une affaire ne concernant au départ qu’une toute petite poignée de personnes – l’achat d’un vignoble – a une nouvelle fois focalisé l’attention du plus grand nombre. D’après les données disponibles à la fin de l’année 2013, soixante vignobles auraient été achetés par des Chinois en cinq ans, et ce n’est pas fini ! Les riches chinois forment désormais le groupe le plus important de propriétaires étrangers de vignobles bordelais, devant les Belges. Ils se portent également acquéreurs de parcelles en Bourgogne et en Provence. L e s dom a i ne s v it icole s b ordel a i s s e d i s t i n g ue nt par leur prédilection à se qualifier de “château”. Pour les néophytes, l’alliance des deux termes “bordeaux + château” est forcément synonyme de vin rouge de grande qualité, alors qu’il ne s’agit que d’un effet linguistique. En effet, “le

vocable ‘château’ renvoie en fait uniquement à un domaine viticole élaborant son propre vin, qui peut ou non comprendre la présence sur ses terres d’un château”, explique Maxime Lu, pékinois et formateur accrédité par l’Ecole du vin de Bordeaux. “C’est risible de voir ces riches balourds chinois venir acheter un vignoble en se préoccupant d’abord de la beauté de la demeure construite sur le terrain, sans attacher d’importance à cet élément crucial que sont les vignes !” s’exclame-t-il.

Cérémonial. Avant 2008, on

trouvait dans la région bordelaise jusqu’à 10 000 domaines portant l’appellation de “château”. Le razde-marée de la crise a laissé sur le carreau plus de 2 000 d’entre eux. Les Chinois en ont profité pour venir faire de bonnes affaires. “A quelques exceptions près, les vignobles qu’ils rachètent ne sont pas des crus recherchés parmi les très hiérarchisés vins de Bordeaux. Dans la plupart des cas, il s’agit de domaines mal gérés produisant un vin de qualité plutôt médiocre”, explique sans détour M.Lu, qui conseille régulièrement les riches chinois qui souhaitent acquérir un vignoble. Même le Château Monlot, sept hectares de saint-émilion, généreusement acheté 4 millions d’euros fin 2011 par [l’actrice chinoise] Zhao Wei, n’est qu’un grand cru à peine meilleur qu’un AOC ordinaire, et incapable de

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soutenir la comparaison avec un grand cru classé. Ce modeste vignoble a pourtant atteint des sommets de popularité en Chine, ajoutant une connotation française romantique à l’image de la star. Avant de monter à bord de l’hélicoptère, Lam Kok venait de finaliser le rachat du Château de La Rivière par son groupe [le groupe Brillant, spécialisé dans le négoce de thés prestigieux et dans l’immobilier de luxe], et la promenade en hélicoptère devait prendre l’allure d’un voyage triomphal. Le prix d’acquisition (30 millions d’euros) avait battu tous les records pour un investissement chinois en France dans un domaine viticole. Mais cet achat portait sur plus de 60 hectares, soit un prix ramené à 500 000 euros l’hectare de vigne, plusieurs dizaines de milliers d’euros inférieur à celui déboursé pour le Château Monlot. Nombreux sont ceux qui continuent à se jeter dans le vaste océan de la viticulture, mais certains en sortent également sur la pointe des pieds. “Quelques Chinois se sont déjà dessaisis de leur vignoble. Les reventes se font de plus en plus vite, mais les nouveaux acquéreurs sont également chinois”, écrit dans un article Jane Anson, une journaliste britannique spécialiste des vins de Bordeaux. En dehors d’ent re pr is e s t rè s solides comme le géant du négoce alimentaire c h i n o i s C o fc o , le s promoteurs immobiliers constituent l’essentiel de la clientèle ; leurs acqu isitions por tent su r


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Courrier international — no 1218 du 6 au 12 mars 2014 ↓ Dessins de Lichuan, Pékin.

Dans le vignoble bordelais les transactions sont faciles Les journalistes amplifient sciemment la présence chinoise des domaines dont l’étendue est en général comprise entre 10 et 30 hectares. “A partir de 2010, on a constaté un envol des achats chinois concernant des exploitations familiales. Les Chinois ne s’intéressaient au départ qu’à des biens valant moins de 20 millions d’euros, et à leurs yeux la demeure et ses aménagements extérieurs comptaient plus que le vin lui-même”, explique une conseillère spécialisée dans les achats de domaines viticoles français pour une banque d’investissement internationale. “L’acquisition d’un vignoble cor respond à une démarche commerciale, avec comme postulat de base de ne pas perdre d’argent”, affirme Xu Wei, conseiller principal du site chinois de vente de vins Yesmywine.com, “quant aux motifs d’achat, ils peuvent correspondre à la recherche d’un placement, au besoin de disposer de vin pour le boire au sein de sa société ou l’offrir en cadeau, ou encore à une envie d’améliorer son image en acquérant un bien d’exception”. E n f a it , r a r e s s o nt le s connaisseurs ; la plupart des acheteurs chinois n’entendent rien à la viticulture. Les Chinois qui “mettent sur le même plan la consommation de vin et celles de Coca-Cola ou de Sprite” ont du mal à comprendre le caractère viscéralement sacré du vin pour les Français, tout le cérémonial qui entoure sa consommation et l’importance de la culture œnologique en France. Pourtant, les Chinois savent jouer la carte de la culture à leur

manière. Dans leur présentation des vins de Bordeaux importés de leur château français, ils aiment s’étendre longuement sur l’histoire de leur vieille demeure. Aux yeux de Maxime Lu, les grands crus sont fermés aux Chinois en raison de leur prix élevé, de l’écart culturel entre l’Orient et l’Occident et de conceptions du management très opposées. De juillet 2012 à juillet 2013, 314  millions de bouteilles de bordeaux ont été écoulées à l’étranger. Plus d’un quart ont fini dans l’estomac de Chinois. Si le bordeaux ne constitue qu’un des dix grands terroirs français, c’est celui qui jouit de la plus grande renommée et qui a la production [AOC] la plus importante. De plus, si le vignoble bordelais a tapé dans l’œil des hommes d’affaires chinois, c’est qu’ici les transactions sont faciles alors que, dans d’autres régions, les étrangers ont beaucoup plus de mal à prendre pied à cause des mentalités plus fermées. L’année 2012 a marqué un tournant pour ce qui est des acquisitions de vignobles par des Chinois. Fin août de cette année-là, Louis Ng Chi Sing, un magnat des salles de jeu de Macao, rachetait le célèbre domaine bourguignon de Gevrey-Chambertin [2,3 hectares] et son château vieux de plus de huit cents ans pour la somme de 8 millions d’euros.

à dépenser pour rénover les chais et les installations vinicoles. Il faut bien reconnaître qu’une part non négligeable des châteaux bordelais accueillent à bras ouverts les grosses fortunes chinoises, considérées par eux comme des sauveurs. Mais personne n’est dupe dans le milieu : les Chinois comme les Français savent pertinemment que les crus les plus renommés ne seront jamais cédés. Selon Maxime Lu et Xu Wei, les Français considèrent que ceux qui ne leur ressemblent pas sont forcément animés d’intentions étranges, ce qui dresse une barrière psychologique culturelle difficile à franchir pour des Chinois.

Sauveurs. Trois mois plus tard,

Torture infinie. Le célèbre œnologue français Stéphane Derenoncourt accuse les Chinois d’être aveuglés par l’argent. “Je suis aujourd’hui sollicité une fois tous les quinze jours par des Chinois qui ont investi en France, mais aussi pour aller faire du vin en Chine. J’ai toujours refusé. Pourquoi ? Parce que tous les projets que l’on m’a soumis sont animés par la volonté de faire de l’argent, pas par l’envie de produire des vins de qualité. Je n’ai personnellement pas envie de voir certaines appellations bordelaises se transformer en Chinatown, ce qui ne manquerait pas de provoquer la rupture de certains équilibres.” On en est loin : 60 sur 7 000 domaines. Que ce soit par leur nombre ou leur surface totale, ces “châteaux” représentent moins de 1 % du terroir bordelais. Mais la présence chinoise est sciemment amplifiée par les journalistes. Les vins de Bordeaux ont eu de tout temps une coloration internationale. Les Chinois ne sont pas les premiers ni les derniers étrangers à venir acheter des biens ici. “Certains crus classés sont aux mains de propriétaires étrangers depuis cinq générations. Les Chinois ne font qu’arriver un peu plus tard que les autres”, observe Xu Wei. Maxime Lu dissuade souvent les milliardaires chinois qui viennent lui demander conseil. “Je leur pose

on apprenait qu’un cru classé de Saint-Emilion – le château-bellefontbelcier – était passé aux mains d’un certain M. Wang, directeur de l’entreprise sidérurgique HBIS (Hebei Iron and Steel). C’est à ce jour le plus grand cru jamais acheté par un Chinois en France. Le représentant en Asie du Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux, Thomas Jullien, ne manque pas une occasion de souligner que la région bordelaise se montre toujours plus ouverte aux investisseurs étrangers, ceux-ci étant disposés

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toujours les questions suivantes : à quoi va vous servir ce château ? Quel est votre but premier : entrer dans un club fermé ou réaliser un placement dans le secteur viticole ? Il faut bien voir que sur les plus de 7 000 châteaux producteurs de bordeaux, les crus de qualité ne sont qu’une infime minorité ; la plupart sont des vins sans notoriété, bon marché et peu rentables.” Le lent et patient processus d’élaboration du vin à la française est une source d’infinie torture pour les Chinois, qui aiment “faire rapidement les choses en grand” et “développer leur notoriété”. Malgré tout, les Français restent optimistes et considèrent que l’engouement des Chinois pour les châteaux bordelais vient juste de commencer. Les spécialistes ont constaté ces derniers temps un changement : les acquéreurs chinois jettent désormais leur dévolu sur des domaines viticoles valant de 25 à 50 millions d’euros, et attachent plus d’importance à la vinification en prenant en compte la qualité du vin et ses capacités potentielles de montée dans les classements. “La plupart des acheteurs souhaitent conserver longtemps leur château, et les plus avisés d’entre eux projettent leurs regards au-delà du seul marché intérieur chinois”, souligne Xu Wei. —You Tian Paru le 21 janvier

Source Nanfang Renwu Zhoukan Canton, Chine Hebdomadaire, 200 000 ex. www.nfpeople.com Emanation de l’hebdomadaire phare Nanfang Zhoumo, l’hebdomadaire “Personnalités du Sud” a été créé en 2004. C’est l’un des magazines les plus en phase avec son temps. Il frise parfois l’impertinence, qualité rare dans le paysage médiatique chinois

VENDREDI /

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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1218 du 6 au 12 mars 2014 ↙ “Ils n’aiment pas votre projet d’aménagement urbain”. Dessin de Chappatte paru dans l’International New York Times, Paris.

moyenorient

Turquie. A la recherche d’un père infaillible De Mustafa Kemal à Recep Tayyip Erdogan, le culte de la personnalité a toujours empêché le fonctionnement de la démocratie.

—Al-Monitor (extraits)

Washington

L

e 26 février, le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan a fêté ses 60 ans. Mais sur Twitter certains de ses partisans les plus dévoués ont voulu donner une signification plus large à cet anniversaire. Leur hashtag est devenu viral en quelques heures : #milletindogumgunu, ce qui signifie littéralement “l’anniversaire de la nation”. En d’autres termes, selon ces personnes, Erdogan est l’incarnation de la nation tout entière. Cela m’a inévitablement rappelé un autre courant politique turc, qui considère lui aussi son leader

vénéré comme personnifiant l’ensemble de la nation turque. Le kémalisme voit en effet dans le premier président du pays, Mustafa Kemal Atatürk, le “père” de tous les Turcs. (En fait, le surnom d’Atatürk, qui lui a été attribué par l’Assemblée nationale turque, signifie littéralement “père des Turcs”.) Il n’est donc pas étonnant que les kémalistes aient fait exactement la même chose à l’occasion de la date anniversaire présumée d’Atatürk, le 19 mai. Cette date est célébrée en Turquie depuis des décennies comme marquant la naissance à la fois d’Atatürk et de la nation turque. D’autres similitudes entre le kémalisme et l’erdoganisme

naissant sont apparues à l’occasion de ce qui a été perçu récemment comme des attaques politiques contre Erdogan. En décembre 2013, au cours d’une réunion politique à Istanbul, certains jeunes partisans d’Erdogan l’ont accueilli vêtus de tee-shirts ornés du slogan “Adam izindeyiz”, qui veut dire : “Homme, nous te suivons”. Il s’agissait manifestement d’un détournement du célèbre slogan kémaliste “Atam izindeyiz”, qui peut se traduire par : “Père, nous te suivons”. (Le terme “adam”, dans ce contexte, désigne un homme vertueux.) Ce même mois de décembre, lors d’une autre réunion d’Erdogan qui s’est tenue dans la ville septentrionale de Trébizonde,

Revue de presse Erdogan : la fuite en avant ●●● L’image du Premier ministre turc est bien ternie après la diffusion des conversations téléphoniques où il ordonne à son fils de faire disparaître 30 millions d’euros. Alors que le gouvernement AKP [le parti islamique du Premier ministre] vient de décider d’interdire les écoles formant à l’examen d’entrée à l’université liées au réseau islamique de Fethullah Gülen [devenu l’ennemi d’Erdogan], Can Dündar fait remarquer dans le quotidien nationaliste Cumhuriyet que “c’est peut-être la première fois en dix ans que le Premier ministre se retrouve sur la défensive”. “D’habitude, c’est toujours lui qui attaque le premier, les autres se retrouvant dans l’obligation de répliquer. De nouvelles révélations peuvent arriver n’importe quand. Plus elles se font incisives et plus il hurle. Pourtant ses cris ne parviennent pas à étouffer le sentiment de culpabilité que trahit sa petite voix dans les enregistrements qui ont été diffusés. Erdogan ne détermine donc plus l’ordre du jour, il le fuit.” Dans le quotidien pro-AKP certains de ses fans l’ont accueilli voilés de blanc, voulant lui signifier par là qu’ils étaient prêts à mourir pour lui. Cette démonstration aussi rappelait irrésistiblement le mantra kémaliste bien connu “Père, levezvous et laissez-moi descendre dans la tombe”, citation d’un célèbre poème que tout écolier turc doit apprendre par cœur.

Autorité absolue. Il faut dire que

ces deux cultes de la personnalité édifiés autour d’Atatürk et d’Erdogan ne sont pas les seuls du genre en Turquie. Il existe un troisième personnage qui, aux yeux de ses partisans, jouit aussi de l’image d’un demi-dieu : Abdullah Öcalan, le chef emprisonné du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Lorsqu’il déclencha une guerre de guérilla contre l’Etat turc, en 1984, Öcalan devint rapidement le “dirigeant du peuple”, terme impliquant qu’il était le chef de toute la nation kurde. Il fait l’objet d’une dévotion totale. Lorsqu’il fut arrêté par les services de

Yeni Safak, Ali Bayramoglu s’inquiète : “Que l’on soit en train de façonner une opinion publique en se fondant sur des enregistrements illégaux d’hommes politiques et de journalistes pose un vrai problème. Les moyens utilisés sont au moins aussi équivoques pour l’exercice de la démocratie que les réactions qu’ils suscitent.” Dans le quotidien libéral Hürriyet, Mehmet Yilmaz démonte la défense d’Erdogan : “Les affirmations selon lesquelles le Premier ministre était en direct à la télévision au moment des conversations téléphoniques se sont révélées fausses.” “Pourquoi tant de mensonges ?” conclut-il. Özgür Mumcu, quant à lui, dans le quotidien libéral Radikal, imagine non sans humour que dans un avenir proche la corruption se sera complètement banalisée et imagine ces questions de citoyens lambda : “Tu as écouté l’enregistrement de celui-là ? Il était plus calme cette fois. Ils parlaient d’un appel d’offres. Notre député l’a-t-il obtenu, finalement ?” renseignement, en 1999, plusieurs partisans du PKK s’immolèrent dans le seul but de protester contre son incarcération. Ce n’est probablement pas un hasard si l’on a attribué des épithètes similaires à ces trois dirigeants vénérés : Atatürk est le “père” (ata), Erdogan est le “maître” (usta), tandis qu’Öcalan est la “direction” (onderlik). Bien souvent les responsables de communautés religieuses jouissent eux aussi d’une autorité absolue sur leurs fidèles. L’érudit islamique Fethullah Gülen, dont les partisans sont actuellement engagés dans une âpre lutte politique contre Erdogan et son parti, est connu pour être une voix d’autorité, ses sermons et déclarations s’imposant comme définitifs pour l’ensemble de son mouvement. Bien entendu, tous les citoyens turcs ne suivent pas ce genre de leaders charismatiques, mais c’est le cas pour une partie considérable de la société, ce qui explique que la scène politique soit dominée par l’interaction de ces


MOYEN-ORIENT.

Courrier international — no 1218 du 6 au 12 mars 2014

ÉGYPTE différents cultes de la personnalité. Et dans chaque camp un grand nombre de fanatiques considèrent leur dirigeant comme infaillible. Cela ne laisse aucune place pour l’autocritique au sein du groupe, toute l’énergie étant consacrée à condamner ceux d’en face. Les autres groupes deviennent des traîtres à la nation que l’on doit écraser.

Les combats des grévistes de Mahalla Dans la capitale de l’industrie textile du pays, les ouvriers se battent pour des hausses de salaires et contre la corruption.

Polarisation. On trouvera bien

entendu dans d’autres sociétés, y compr is da ns cer ta ines démocraties libérales, des opinions tout aussi radicalement opposées. Mais ces démocraties libérales sont dotées de traditions et d’institutions qui atténuent la polarisation et amortissent les excès du fanatisme politique. Le problème, en Turquie, est que, même si dans le pays toutes les institutions semblent celles d’une démocratie, il manque à la société un trait essentiel qui est très marqué dans les sociétés occidentales : l’individualité. Ainsi la démocratie en Turquie ne fonctionne-t-elle pas comme un processus permettant à des millions d’individus de se confronter les uns aux autres à partir d’opinions différentes, mais comme un jeu à somme nulle dans lequel des camps politiques bien définis ne cessent de se combattre les uns les autres. Il en résulte une série sans fin de coups d’Etat et de chasses aux sorcières – ainsi que d’incroyables combats politiques. —Mustafa Akyol Publié le 28 février

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Hors-série

Mars-avril-mai 2014 8,50 €

OÙ VA LA TURQUIE ?

Hors-série Courrier international

Jeunesse, croissance, élections, question kurde… Portrait d’un pays en ébullition

Afrique CFA : 6 000 CFA - Allemagne : 9 € - Antilles-Réunion : 9,50 € - Autriche : 9 € Canada : 12,90 $CAN - Espagne : 9 € - Etats-Unis : 13,50 $US - Grèce : 9 € Italie : 9 € - Japon : 1 400 ¥ - Liban : 1 8 000 LBP - Maroc : 85 MAD - Pays-Bas : 9 € Portugal cont. : 9 € - Suisse : 12 CHF - TOM avion : 1 800 XPF - Tunisie : 15 DT

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HORS-Série

26/02/14 13:31

La Turquie est le sujet du nouveau hors-série de Courrier international, en kiosque depuis le 5 mars. Le système Erdogan, la génération Gezi, la métamorphose d’Istanbul, les questions kurde et arménienne… Cent pages de reportages, d’analyses et d’interviews pour mieux comprendre un pays en ébullition.

—Al-Shourouk (extraits)

musulmans. Nous avions donc décidé de la repousser et de donner une nouvelle chance à la direction. e travailleur tient son cama- Celle-ci avait alors promis de verser rade par le bras en franchis- l’argent en février.” Ce qu’elle n’a sant la porte d’entrée de pas fait non plus. Au contraire, des déclarations la société de tissage Al-Ghazl de Mahalla Al-Koubra. Il lui dit : “Il provocatrices de la direction ont faut donc bloquer l’usine chaque fois provoqué la colère des travailleurs, que nous voulons faire respecter nos qui ont élargi leurs revendications : droits ?” Cette scène résume bien instauration d’un salaire minimum les enjeux de la grève des travail- et démission du chef de l’entreprise. leurs du textile qui a commencé Bien que la grève relève de la lutte le 10 février à Mahalla Al-Koubra salariale, elle est peut-être plus politique qu’il n’y [et continuait sporadiparaît à première quement début mars], vue. Car depuis dix la capitale de l’indusans les mouvements trie textile égyptienne, sociaux successifs à l’usine d’Al-Ghazl, reportage qui ont eu lieu à qui s’étend sur environ Mahalla Al-Koubra 27 kilomètres carrés et compte plus de 20 000 ouvriers. ont toujours été liés à l’histoire Les vigies de l’entreprise essaient politique. [En 2006], c’étaient de repérer les journalistes afin de les premiers signaux d’alerte de les empêcher de pénétrer sur le la colère grandissante contre le site. Mais ce sont des grévistes qui régime de l’ancien président Hosni sortent et les font entrer au nez Moubarak. Le 6 avril 2008, une des vigies. Un des ouvriers nous grève retentissante y éclatait. En explique que les participations au toute logique, toute la ville a ensuite bénéfice auraient dû être versées été un bastion de la révolution du en septembre. La direction avait 25 janvier 2011. Aujourd’hui, les travailleurs invoqué des retards de comptabilité pour retarder ce versement à début en grève brandissent la photo 2014. Or les participations n’ont du ministre de la Défense, Abdelfattah Al-Sissi, et scandent : toujours pas été payées. “Dès janvier nous avions prévu “Sissi, ô Sissi, rejoins-nous, la de faire grève, mais la campagne direction de l’usine nous vole.” Le pour le référendum constitutionnel maréchal est très présent dans nous a fait craindre qu’on exploite les conversations et la plupart la grève à des fins politiques et qu’on comptent sur son élection à la nous accuse de faire le jeu des Frères présidence.

Le Caire

L

↙ Dessin de Langer paru dans Clarín, Buenos Aires. Au milieu des ouvriers, un salarié administratif explique que les revendications ne concernent pas seulement les salaires, mais également la corruption et le manque de moyens pour moderniser l’appareil de production. “Jusqu’en 1975 notre usine fabriquait des produits de qualité qui rapportaient à l’Egypte des devises étrangères, mais désormais les exportations sur les marchés internationaux ne sont plus qu’un souvenir”, soupire-t-il. Un ouvrier employé dans les entrepôts affirme que l’entreprise détient d’immenses quantités de tissu que la direction refuse de vendre alors même que certains commencent à se dégrader. A ces tissus s’ajoutent d’autres biens qui constituent un trésor de guerre de l’entreprise. Or, chaque fois qu’un client se montre intéressé par un achat, l’administration freine des quatre fers afin d’empêcher la transaction. Il accuse également la direction d’entretenir des rapports suspects avec des hommes d’affaires influents, à qui elle vend des tissus à perte. Pour finir, l’usine a du mal à renouveler sa gamme. La plupart des coupes de vêtements remontent aux années 1960 et, bien qu’il existe des compétences parmi les salariés, l’entreprise n’a pas été capable d’y apporter le moindre changement. —Mohamed Nabil Hilmi Publié le 17 février

Un gouvernement sans réformateurs ●●● Le nouveau Premier ministre, Ibrahim Mahlab, a prêté serment le 1er mars en promettant de “réaliser les objectifs de la révolution”. Mahlab est pourtant un cacique de l’ancien régime de Hosni Moubarak et ses ministres sont en majorité des sortants, qui n’incluent aucun réformateur. “La révolution était dirigée contre la corruption et la mainmise des réseaux d’influence”, rappelle le site égyptien Al-Dostor Al-Asly comme pour mieux lui rappeler son passé. “Il fera face à des mouvements sociaux persistants pour la mise en place d’un salaire minimum et la renationalisation d’entreprises qui ont été privatisées sous Moubarak, le tout sous le mot d’ordre révolutionnaire de la justice sociale.” C’est déjà la grogne sociale qui a poussé les autorités égyptiennes à sacrifier l’ancien Premier ministre, Hazem Al-Beblaoui, le 24 février.

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JORDANIE

Israël, ce mot tabou Les médias officiels jordaniens évitent souvent de mentionner le nom d’Israël, même lorsqu’il s’agit de relater un accord signé entre la Jordanie et l’Etat hébreu.

—Raseef22 Beyrouth

L

a Jordanie vient de signer un accord d’approvisionnement du pays en gaz naturel. “La Jordanie recevra environ 1,87 milliard de mètres cubes de gaz naturel en provenance du champ de Tamar sur une durée de quinze ans”, indique la compagnie américaine Nobel Energy [qui détient un peu plus d’un tiers de ce champ]. Les deux autres tiers du champ sont détenus par des entreprises israéliennes, car Tamar se situe au large des côtes de l’Etat hébreu. L’agence de presse Reuters indique ainsi qu’Israël y voit “l’opportunité d’améliorer ses relations avec ses voisins, dont la Jordanie”. Côté jordanien, les médias officiels préfèrent taire ce que leur public ne saurait entendre. L’agence de presse officielle Petra ainsi que les quotidiens tels qu’Ad-Dustour ou Al-Raï ont évoqué l’accord sans citer une seule fois le nom d’Israël. Par contre, Ad-Dustour, à la fin de son article consacré au sujet, a souligné qu’en début d’année la compagnie américaine avait signé un accord gazier avec la société palestinienne de fourniture énergétique. Quant aux autres quotidiens officiels, ils se sont contentés de reproduire les informations de l’agence de presse Petra. C’est-àdire sans citer le nom d’Israël. Certains médias privés en revanche ont essayé de satisfaire aux exigences de la déontologie. Notamment le quotidien jordanien privé Al-Ghad, qui a “osé” aller au-delà des informations données par Petra, précisant que le champ gazier de Tamar était situé au large d’Israël. Il a même rappelé que ce champ, depuis sa découverte en 2009, faisait l’objet d’une dispute entre Israël et le Liban.— Publié le 24 février


20.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1218 du 6 au 12 mars 2014 ↙ “Pas maintenant ! Nous traversons une grave crise financière…” Dessin d’Arend, Pays-Bas.

afrique

Niger. Uranium : le bras de fer avec Areva Depuis quarante ans, le géant nucléaire français exploite l’uranium nigérien dans des conditions opaques. Le pays refuse le renouvellement d’un accord jugé injuste.

—African Arguments Londres

N

ous sommes en train d’assister à une véritable prise de conscience de la population sur ce sujet ; quelque chose est en train de se passer”, se félicite Boubacar Soumane, directeur de la communication au bureau nigérien de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (Itie). A l’heure où un nouvel accord doit être signé entre Areva et l’Etat nigérien sur le contrat régissant l’extraction d’uranium par le géant nucléaire français à Arlit, le sujet rencontre visiblement un écho important auprès de l’opinion publique. Il ne se passe guère de semaine sans que des manifestations aient lieu dans les principales villes du pays – notamment à Niamey [la capitale] et à Agadez [grande ville du Nord]. Les manifestants, même s’ils sont généralement peu nombreux, réclament la conclusion d’un accord plus favorable au Niger en brandissant l’argument désormais bien connu selon lequel le chiffre d’affaires annuel d’Areva équivaut à quatre fois le budget annuel du Niger – quelque 9 milliards d’euros contre 2  milliards (selon le rapport d’Oxfam). En janvier, un certain nombre de rassemblements organisés par le Réseau des organisations pour la transparence et l’analyse budgétaire (Rotab) ont été interdits à Niamey et à Agadez par le pouvoir, qui a invoqué des risques pour la

sécurité publique. Cela n’a pas empêché la presse et les radios locales de multiplier les éditoriaux sur les modalités du code minier nigérien de 2006, qui prévoit des royalties d’au moins 12 % sur les produits de l’extraction minière. Bien qu’Areva n’ait jamais rendu publics les contrats signés lors du lancement de la production, au début des années 1970, le groupe n’en paierait que 5,5 % environ, selon des sources du ministère nigérien des Mines, sans compter un certain nombre d’allégements fiscaux. Areva a soutenu par le passé que l’extraction des ressources naturelles du Niger ne serait plus rentable en cas de relèvement du montant des royalties.

Réveil. Comme l’attestent les

panneaux publicitaires du Rotab, le pays produit de l’uranium depuis plus de quarante ans et le groupe Areva, largement tributaire du Niger (son deuxième fournisseur en volume), a tranquillement poursuivi ses activités en dépit des nombreux troubles qui ont frappé le pays, dont quatre coups d’Etat et l’enlèvement de sept de ses collaborateurs par des groupes liés à Al-Qaida au Maghreb islamique en 2010. “Les Nigériens regardent autour d’eux et se demandent pourquoi il y a tant de pauvreté”, confie Solli Ramatou, coordinatrice du Groupe de réflexion et d’action sur les industries extractives au Niger (Gren). “Ils commencent à remettre en question le fait que le Niger fournisse de l’électricité à un autre pays, alors que la plupart

des Nigériens n’ont même pas l’électricité.” Il semblerait que la campagne de sensibilisation sur la transparence ait touché une corde sensible de l’opinion, alors que de nouvelles sociétés étrangères arrivent au Niger depuis quelques années pour en exploiter les ressources naturelles ; les gens font le lien entre les promesses d’enrichissement liées à la production de pétrole, de charbon, d’or, d’étain et d’uranium, et l’absence manifeste de toute amélioration dans leur vie quotidienne. La modeste industrie pétrolière du Niger en est une bonne illustration. Fin 2012, la China National Petroleum Corporation (CNPC) a démarré l’exploitation de

la concession pétrolière d’Agadem, dans l’est du pays, une région désertique et reculée. Le groupe produit à l’heure actuelle près de 20 000 barils/jour, envoyés en totalité à la raffinerie de la Société de raffinage nigérienne de Zinder (Soraz), où ils sont transformés en produits pétroliers destinés au marché local. Mais le seul avantage qu’en espéraient les Zindérois – une baisse des prix à la pompe – ne s’est pas matérialisé. “La souveraineté sur nos ressources est la condition de notre sécurité d’approvisionnement en carburant”, déclare Sadat Ilya, de l’ONG Mouvement pour la promotion de la citoyenneté responsable, à Zinder.

Transparence. Les querelles sur les prix du carburant sont complexes et gagnent en férocité, mais elles tournent pour l’essentiel autour du crédit souscrit auprès de la banque chinoise Exim pour la construction de la raffinerie de la Soraz, dont le remboursement se répercute sur les prix à la pompe. Avant l’arrivée du Niger dans le club des producteurs de pétrole, l’Etat prenait en charge une partie du prix des carburants. Beaucoup de Zindérois s’y étaient accoutumés et estiment que

cette politique de v r a it cont i nuer. Pour ajouter à la complexité du dossier, la contrebande est endémique : le pétrole raffiné de la Soraz est acheté “pour l’exportation”, envoyé en franchise d’impôts au Nigeria voisin, puis réimporté et revendu par des vendeurs à la sauvette à environ 150 francs CFA [0,22 euro] de moins le litre que le carburant officiel vendu en station-service. “A quoi sert-il de se lancer dans la production de pétrole si c’est pour voir grimper les prix à la pompe ?” demande Sadat Ilya, illustrant un sentiment de frustration répandu chez les Zindérois depuis l’implantation du site de production devant leur porte. La réalité est pourtant que, malgré la frustration suscitée par des accords jugés injustes, les industries extractives ne peuvent pas faire grand-chose pour sortir le Niger d’une pauvreté et d’un sous-développement généralisés. Selon le rapport 2011 de l’Itie, la production totale de ressources naturelles – pétrole et uranium compris – ne représente que 5 % environ du budget annuel du pays, alors que l’aide étrangère et l’agriculture réunies en représentent près de 95 %. Cer ta ins veu lent rester optimistes et croire que l’accord d’A reva sera favorable au gouvernement. Les négociations

Litige 1968 : la belle époque de la Françafrique. Le géant du nucléaire français, Areva, négocie “un traitement spécial sur la base d’un accord de partenariat entre la France et le Niger”. Un partenariat qui a toujours dicté la gestion du secteur de l’uranium au Niger. “Pendant près d’un demisiècle, ce pays a pratiquement donné son uranium”, écrit l’expert Ibrahima Aïdara dans un article très documenté sur African Arguments. 1993 : le Niger se dote de son premier code minier. “L’Etat a mis en place un régime fiscal

déséquilibré, mais avec des avantages substantiels aux privés, exemptés de taxes pendant la période d’exploration initiale et le processus d’extraction réelle”, explique l’expert. Conséquence : plus de 160 licences d’exploration et d’exploitation ont depuis été accordées. Et aujourd’hui, la ruée croissante sur l’uranium nigérien constitue une menace grave pour les activités agropastorales du pays – un secteur dont dépendent la plupart des Nigériens. 2006 : le Niger révise son code minier et met en œuvre une

nouvelle série d’obligations fiscales et environnementales pour l’ensemble de ses activités minières. Désormais, il exige qu’Areva les respecte. Fin de l’exception. L’entreprise française déclare que cela signifie la faillite pour elle. “Il est clair que le taux actuel de redevance de 5,5 % est bien inférieur aux normes habituelles. Il devrait tourner autour de 15 à 20 %. Par exemple, au Canada et au Kazakhstan, où Areva produit l’uranium, les taux de redevance sont respectivement de 13 % et 18,5 %”, indique l’auteur de l’article.


AFRIQUE.

Courrier international — no 1218 du 6 au 12 mars 2014 ↙ Dessin d’Eva Vázquez paru dans El País, Madrid.

MAROC ont commencé il y a maintenant plus de quatre mois et le Niger est resté inflexible, malgré la fermeture des sites de production d’Areva (officiellement pour entretien). Il est peu probable qu’Areva quitte le Niger après avoir investi pendant des années dans la création de ce qui deviendra l’une des plus grandes mines d’uranium au monde, celle d’Imouraren, dont l’exploitation devrait débuter en 2015. Cette mine fera du Niger le deuxième producteur mondial d’uranium. Pour Mahaman Laouan Gaya, secrétaire général du ministère nigérien des Mines, il n’y aura plus de retour en arrière possible : “Ce qui se passe aujourd’hui autour de ces négociations sur l’uranium va permettre de renforcer la transparence de tous les accords à venir avec les entreprises de l’industr ie extractive. Nous avons joué la transparence dans l’élaboration des contrats pétroliers et, aujourd’hui, tout le monde attend de voir si nous pouvons décrocher un meilleur accord sur l’uranium.” —Celeste Hicks Publié le 27 février

Brouille inévitable avec Paris A la suite d’une sombre histoire de procédure judiciaire, Rabat a suspendu les accords de coopération judiciaire avec Paris, et pris le risque d’une rupture aux conséquences désastreuses pour les deux alliés.

SOURCE AFRICAN ARGUMENTS

Londres, Grande-Bretagne africanarguments.org African Arguments est aujourd’hui l’une des plus riches plateformes d’analyse et de débat consacrée à l’Afrique. Installée à Londres, cette revue en ligne est éditée par la Royal African Society, fondation britannique qui promeut le continent africain dans les cercles politiques, économiques et culturels. Le site a été lancé en 2007 pour répondre, selon ses fondateurs, à la baisse de qualité de la couverture médiatique de l’Afrique. Il publie quotidiennement de longs articles sur des sujets ou des pays souvent ignorés ou mal compris de la presse occidentale.

—La Nouvelle Tribune Casablanca

P

acta sunt servanda”, cet adage latin signifie que les traités doivent être respectés, c’est-à-dire appliqués ! La suspension des conventions bilatérales en matière judiciaire entre la France et le Maroc, annoncée par le département de Mustapha Ramid [ministère de la Justice], sera sans doute perçue comme une aggravation de la crise qui s’est installée entre Rabat et Paris. On sait que

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les autorités du royaume, mais aussi l’opinion publique nationale, ont été fortement choquées par la procédure particulièrement cavalière et irrespectueuse des règles et usages diplomatiques qu’a constituée la présentation par des policiers français d’une convocation adressée par un juge français à M. Abdellatif Hammouchi, directeur de la Direction générale de la surveillance du territoire [DGST]. Cette démarche insultante a eu lieu dans la résidence même de l’ambassadeur du royaume en France,

alors que le patron de la DGST se les basses manœuvres d’officines trouvait à Paris pour une réunion au françaises au service de l’Algérie, plus haut niveau des responsables et dont les démarches et initiatives de l’Intérieur marocain, espagnol, aussi scandaleuses que déplacées portugais et français. Certes, l’in- sont relayées par des magistrats dépendance du pouvoir judiciaire peu soucieux des intérêts supéfrançais ne saurait être mise en rieurs de la France ! cause, mais la procédure suivie On espère que la décision du dans cette affaire, motivée par le ministre de la Justice marocain sera dépôt d’une plainte pour “torture” comprise dans toute sa dimension émanant d’une sombre ONG, l’Acat par Mme Taubira et ses services. [Action des chrétiens pour l’aboli- Aux diplomates, juristes et experts tion de la torture], proche du Front des deux pays de se mettre donc Polisario [Mouvement rapidement au travail indépendantiste opérant pour corriger des textes dans le sud du Maroc] et lacunaires afin que de des services algériens, a tels “incidents”, attentaincontestablement scantoires à la dignité de l’Etat dalisé tous les Marocains. marocain et en violation OPINION des L’annonce du gel des conventions bilatéconventions bilatérales est, au- rales, ne se reproduisent plus. Nul delà de son aspect spectaculaire, doute que le gouvernement franlogique et nécessaire parce que çais, l’Elysée et toutes les parties Rabat n’a d’autre moyen de sen- prenantes de cette affaire auront sibiliser les responsables hexago- parfaitement perçu le sens de la naux, qu’ils soient politiques ou du démarche du royaume. Quand un troisième pouvoir, au respect des préjudice est commis, les paroles conventions signées entre deux d’apaisement et les serments d’amiEtats souverains. tié ne suffisent pas. Seuls les actes Manifestement, la justice fran- comptent. —Fahd Yata çaise, sans doute par le biais d’un Publié le 27 février “petit juge” proche de l’Acat, n’a pas jugé utile de se conformer à l’esprit et à la lettre de textes régissant les procédures judiciaires entre le royaume du Maroc et la République française. SOURCE Mustapha Ramid a donc été logique en procédant à la suspension de ces conventions. Si elles ne sont ni appliquées ni respectées, à quoi serviraient-elles donc ? Cette procédure, au demeurant, pourrait s’avérer préjudiciable LA NOUVELLE TRIBUNE tant aux Marocains résidant en Casablanca, Maroc France qu’aux Français installés Hebdomadaire, 20 000 ex. au Maroc, ainsi qu’aux dizaines de www.lnt.ma/ couples dont les régimes matrimo- Fondé en novembre 1995 niaux s’inspirent du droit maro- par Fahd Yata, le titre affirme son indépendance à l’égard cain ou français. De même, le rappel du magistrat de tout mouvement politique, de liaison marocain à Paris, qui bien que son fondateur devrait entraîner la réciproque pour soit le fils de feu Ali Yata, son homologue français à Rabat, secrétaire général du Parti aura d’importantes conséquences communiste marocain et du Parti pour la coordination des affaires de du progrès et du socialisme. justice pendantes concernant des Le site reprend le contenu ressortissants de l’un et l’autre pays. du journal. Il est clair Voilà où mènent la manipulation et et la navigation est facile.

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22.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

asie

Chine. Xinjiang : Pékin doit se remettre en question L’attaque à l’arme blanche qui a fait 29 morts dans la gare de Kunming, imputée aux Ouïgours, est un crime impardonnable. Il n’empêche : les autorités doivent revoir leur politique.

Courrier international — no 1218 du 6 au 12 mars 2014 ↙ Dessin de Magee, Royaume-Uni.

Feng Chuanmei Taipei

S

la situation au Xinjiang n’est pas sans similitude avec celle de la Syrie, mais la lutte contre l’oppression n’explique pas tout. Quelles que soient les causes du drame, les autorités peuvent difficilement se soustraire à leurs responsabilités au Xinjiang. Avant que la situation n’y prenne une tournure très compliquée [avec l’apparition d’affrontements violents ces dernières années], la région avait connu plus de soixante années de paix relative. On peut se demander si cette période n’a pas été gaspillée par le gouvernement. La violence et la répression sans considération pour le sentiment et les croyances populaires [la religion musulmane] sont à l’origine de cet échec. Tout cela doit être regardé en face et être critiqué.

ur les dossiers du Xinjiang et du Tibet, l’ancienne république de Chine avait une politique beaucoup plus intelligente que la République populaire d’aujourd’hui. Par la rigidité de leurs positions dans cette dernière région et au Tibet, les autorités communistes ont essuyé un échec sur toute la ligne. Leur pire fiasco concerne leur tentative d’étouffer tout ce qui touche au Tibet ou au Xinjiang, en refusant le moindre débat ou critique à ce sujet. Il leur faut revoir de fond en comble leur politique afin de l’ajuster. Il convient de demander des comptes aux responsables chargés de ces dossiers. Cela ne doit pas être un problème. Cependant, il apparaît bien difficile d’afficher de la sympathie pour les auteurs de la tragédie Responsabilités. Cependant, sanglante de Kunming sous pré- les attaques terroristes n’en sont texte que celle-ci serait l’expres- pas pour autant recevables. On ne sion directe d’une résistance à la peut pas se contenter de dénonrépression. Nous ne savons pas cer le mal produit par un régime en considérant tout ce qui s’est réellement autre mal comme légipassé. Prendre position time, digne de compassans connaître la vérité sion, même dans le cas ne serait-il pas prémade massacre organisé turé ou trop idéolod’innocents comme celui gique ? Les problèmes du Xinjiang ne sont OPINION de Kunming. Le meurtre pas ceux de la Chine organisé d’innocents centrale ni ceux du Tibet ; ils constitue toujours une attaque sont assurément à replacer dans terroriste, un crime impardonun contexte international com- nable. Les motifs ne sont pas des plexe. La région est soumise à raisons ! Aucun motif ne peut une oppression de longue date excuser une attaque terroriste. et tous azimuts [contre l’expres- Quelle que soit la réalité des faits, sion d’une spécificité ethnique et le massacre de Kunming sera le religieuse], mais, même compte 11 septembre de la Chine, et ma tenu de cela, il n’existe qu’un lien réaction face à ces événements probable et non certain de cause est la même que lors des attenà effet entre cette oppression et tats du 11 septembre aux Etatsl’attentat de Kunming. Unis : je condamne sans aucune circonstance atténuante cette Complexité. Transformer des attaque terroriste et je rends homprobabilités en certitudes avant mage aux défunts. Mais cela n’est pas suffisant. Si même de connaître la vérité ne peut qu’amplifier les erreurs. Cela les motifs ne sont pas des raisons, fait penser à la question syrienne. il est quand même indispensable Il ne fait aucun doute que la lutte de les tirer au clair et de faire toute contre la répression et contre la la vérité sur cette affaire pour dictature est à l’origine de la rébel- éviter de nouvelles tragédies. Si lion dans ce pays, et c’est ce qui a une sympathie aveugle pour les poussé la communauté internatio- attentats terroristes peut favonale à apporter au départ son sou- riser le développement du terrotien inconditionnel aux troupes risme en instillant ce poison dans rebelles. Cependant, par la suite, le cœur des gens, museler tous la situation au sein de l’opposi- les débats et les critiques, refution armée est devenue compli- ser de se remettre en question et quée, l’ombre du djihad s’est mise d’ajuster sa politique sous préà planer sur elle et l’attitude de texte de condamner fermement la communauté internationale de tels actes est le mal par excela changé, c’en a été fini du sou- lence d’un régime. Cela fait le lit tien inconditionnel. Aujourd’hui, de l’intégrisme et du terrorisme,

et on peut même dire que cela constitue en soi un acte terroriste. Il s’agit dans les deux cas de forces extrémistes, miroir l’une de l’autre. En d’autres termes, il n’y a pas d’incompatibilité entre une condamnation totale de ces événements et la remise en question qu’ils doivent déclencher. L’une ne doit même pas prendre le pas sur l’autre. Non seulement le gouvernement doit se livrer à une introspection, mais toute la population également, en particulier le monde intellectuel, dont moimême. Quand tant de drames se produisent dans des régions peuplées de minorités nationales, quand les voix posées du dalaïlama et d’Ilham Tohti [intellectuel ouïgour récemment arrêté et accusé fin février de séparatisme] sont étouffées sans pitié, que faisons-nous et que disons-nous ? Moi personnellement, qu’ai-je fait et qu’ai-je dit ? N’aurionsnous pas par hasard notre part de responsabilité dans le drame d’aujourd’hui ? Tout en condamnant les attaques terroristes, il nous faut persister à réclamer la vérité, la transparence, la possibilité de discuter librement, il nous faut persister à critiquer et à demander des comptes. Ce doit être le premier pas vers une remise en question de l’ensemble de la population et notamment des milieux intellectuels. —Xiao Shu Publié le 2 mars

L’auteur XIAO SHU

est l’un des journalistes et commentateurs chinois les plus réputés. Longtemps éditorialiste de l’hebdomadaire libéral Nanfang Zhoumo, il a été limogé de ce poste en 2011. Résidant toujours en Chine, il a été contraint de quitter Pékin en 2013 à cause de son soutien public au militant du Mouvement des citoyens Xu Zhiyong, condamné récemment à quatre ans de prison. Xiao Shu contribue depuis à de nombreux médias en chinois publiés hors de Chine, comme l’article ci-contre, publié dans le nouveau webzine taïwanais Feng Chuanmei.


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ASIE

Courrier international — no 1218 du 6 au 12 mars 2014

PHILIPPINES

Après le cyclone, une reconstruction précaire Plus de trois mois après le passage de Haiyan, Tacloban, la ville détruite par le violent cyclone, peine à se reconstruire. L’incurie du gouvernement est pointée du doigt.

—Philippine Daily Inquirer (extraits) Manille

G

De Tacloban City (Philippines)

ina Amador-Magdusa a cru vivre le pire épisode de L’Enfer de Dante lorsque, il y a trois mois jour pour jour [le 8 novembre dernier], le supertyphon Yolanda [également appelé Haiyan] a soulevé une drague ancrée dans le port de Tacloban et l’a projetée sur le bidonville où elle habitait avec sa famille. Pendant trente-deux jours, la rescapée de 34 ans a trouvé refuge dans la coque rouillée avec son mari et ses 4 enfants, ainsi que 190 autres membres de 35 familles dont les maisons avaient été écrasées dans le sillage du navire qui s’était abattu sur le barangay [quartier] 75. Une trentaine d’habitants du quartier ont perdu la vie, ce qui ne représente qu’une petite fraction des quelque 6 200 victimes du plus violent cyclone qui ait jamais frappé le centre de l’archipel, soulevant des ondes de tempête aussi puissantes que des tsunamis. Des cadavres en putréfaction

ont jonché la ville pendant des semaines. Mme Magdusa évoque avec un frisson d’horreur la puanteur des chairs en décomposition qui, avec les vapeurs de pétrole, imprégnait l’air à l’intérieur de la drague, la chaleur étouffante et les moustiques qui les dévoraient chaque nuit. C’est ainsi qu’elle a vécu, jusqu’au jour où des travailleurs humanitaires, craignant que les deux réchauds à gaz utilisés dans l’abri ne provoquent un incendie, ont fait évacuer les occupants pour les reloger sous des tentes. Par une journée suffocante de décembre, ils ont donc quitté l’épave rouillée, traînant derrière eux leurs maigres possessions : deux chiens, deux guitares cassées rafistolées au ruban adhésif et deux bouteilles de bourbon à moitié pleines. Après avoir été balayée par Yolanda, la ville de 220 000 habitants a essuyé trois autres tempêtes. Faute d’un refuge digne de ce nom, Mme Magdusa et ses compagnons d’infortune ont à chaque fois été réduits à retourner s’abriter dans la coque du navire. L’association caritative britannique

↙ La solution pansement ? Victimes du typhon et du temblement de terre. Dessin de Miel paru dans The Straits Times, Singapour. Oxfam décrit cette situation tragique comme “un désastre qui n’a fait qu’ajouter à des conditions déjà catastrophiques”.

Vents de 315 km/h. “Nous avions

peur que de nouvelles vagues déferlent et que des vents puissants se lèvent”, confie une femme qui lave des vêtements devant la cabane que son mari a construite à un jet de pierre de la drague de fabrication japonaise. C’est une crainte récurrente dans les quartiers de squatters qui bordent les eaux d’un bleu éclatant du golfe de Leyte, et plus encore dans les barangays 88, 89 et 50, les plus sévèrement touchés et peuplés essentiellement d’ouvriers et de pêcheurs. La zone, qui était autrefois une plage paradisiaque de bars karaoké, de buvettes où la bière coulait à flots et d’aires de barbecue, a été entièrement rasée par le typhon. Mais, depuis que, début décembre, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) a distribué des milliers de tentes, l’endroit ressemble à un camp de réfugiés tel que l’on peut en voir aux frontières des pays ravagés par les guerres civiles. Près des tentes se dressent des cabanes faites de matériaux récupérés dans les décombres. Quelques-unes sont recouvertes d’un toit étincelant de tôle ondulée flambant neuve, qui a soit été fourni par des ONG, soit été achetée grâce aux programmes “travail contre rémunération”, gérés par une fondation taïwanaise et d’autres agences privées. Les enfants, traumatisés par des vents féroces qui atteignaient parfois les 315 km/h, et des vagues aussi hautes que des cocotiers, ont depuis recommencé à jouer sur les plages. Hormis ces initiatives, on ne constate encore que très peu de signes de reprise dans cette région qui, il y a peu encore, était le cœur économique des Visayas occidentales [îles du centre de l’archipel philippin]. Dans l’ensemble, Tacloban reste une cité lugubre et désolée, où la plupart des quartiers ne sont toujours pas éclairés la nuit.

Des logements de pêcheurs reconstruits à 25 km de la côte

La phase d’urgence de l’aide aux victimes du typhon Yolanda, qui a déraciné 16 millions de gens et fait 4 millions de sans-abri, s’achève. C’est désormais la phase de réhabilitation et de reprise engagée par le gouvernement qui alimente les commentaires et les polémiques. Le programme de reconstruction des infrastructures et de construction de logements en dur devrait être coordonné par l’ex-sénateur Panfilo Lacson, nommé le 10 décembre dernier conseiller du président pour la supervision des opérations. Or, trois mois plus tard, le seul signe ou presque attestant l’intervention des pouvoirs publics sur le front du logement se limite à des baraquements, présentés comme des centres d’hébergement provisoires. Ce qui revient à dire qu’avant d’être définitivement relogés les sinistrés devront attendre que soient démêlées toutes les questions de fond, comme la loi d’urbanisme établissant sur le littoral une zone tampon non constructible, le choix de terrains de substitution et les titres de propriété des terres.

Baraquements défaillants. Au

moins deux cent vingt baraquements devaient être prêts avant Noël 2013. La plupart sont restés vides après que des associations affiliées à l’ONU ont fait valoir qu’ils n’étaient pas aux normes – défaillances confirmées par le gouvernement. Le sénateur Lacson a en revanche démenti les allégations de corruption et averti qu’il prendrait des mesures draconiennes contre quiconque détournerait à son profit les milliards de pesos alloués au programme de reconstruction. L’un des sites de réinstallation a commencé à sortir de terre sur un terrain de 70 hectares à 25 kilomètres des villages de pêcheurs, auquel on ne peut accéder qu’en changeant trois fois d’autobus. Les chefs de barangay ont annoncé la nouvelle aux éventuels bénéficiaires, qui, pour la plupart, vivent de la pêche. Beaucoup ont compris que, s’ils devaient aller habiter dans ce quartier, cela les obligerait à dépenser 50 pesos [0,80 euro] par jour en transports, avant même de pouvoir jeter leurs filets. Mme Magdusa, la rescapée de Yolanda et de L’Enfer de Dante, se verrait bien dans une maison assez éloignée de la mer, mais pour l’heure rien n’est encore fait. Son mari a trouvé un petit boulot provisoire dans l’usine Coca-Cola des

environs, et il ramène 250 pesos [4 euros] par jour, une fortune dans cette région où il n’y a que très peu de travail, où l’inflation a atteint 40 % et où la population survit grâce à des rations alimentaires fournies essentiellement par des associations caritatives. “Si nous sommes en sécurité là-bas, pourquoi ne pas y aller ? concèdet-elle. Mais pour l’instant tout est en suspens. De tout ce qu’on nous a promis, il n’y a toujours rien de certain.” —Fernando del Mundo Publié le 8 février

Contexte Luzon

Manille

Tacloban

PHILIPPINES V I Z A Y A S Samar Panay Palawan

Negros

Leyte Cebu

Mer de Sulu

MA.

Mindanao

300 km

Route suivie par le typhon Haiyan (Yolanda) le 8 novembre 2013

SOURCE

PHILIPPINE DAILY INQUIRER Manille, Philippines Quotidien, 250 000 ex. www.inquirer.net Créé en décembre 1985, dans les derniers jours du régime Marcos, le PDI, très attaché à son indépendance rédactionnelle, est le premier quotidien du pays. Son site est très riche ; il comprend de nombreux liens, des archives complètes sur les six derniers mois, ainsi que des articles exclusivement rédigés pour le web. Il est mis à jour aussi souvent que l’actualité l’exige.

SOURCE : OCHA

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Courrier international — no 1218 du 6 au 12 mars 2014

amériques

↓ Dessin de Boligán paru dans El Universal, Mexico.

— El Faro (extraits)

n° 1217, du 27 février 2014]. En février 2007, son entreprise a enlevé 300 migrants et on a su n février 2007, environ que seulement 180 d’entre eux 300 personnes ont disparu avaient été libérés – le curé du d’Altar. Tous des migrants village, Prisciliano Peraza, ayant – mexicains et centraméricains eu le courage d’aller demander – rassemblés dans ce village de leur libération. Le cartel a très l’Etat de Sonora, limitrophe de probablement massacré les 120 l’Arizona, dans le but de trouver personnes restantes. une petite brèche par laquelle se Depuis, je suis retourné cinq fois glisser vers les Etats-Unis. Altar se à Altar, et j’ai appris davantage de trouve à 100 kilomètres de la fron- choses. Le cartel de Sinaloa, dirigé tière. Les migrants y acquièrent dans cette région par un homme de quoi aff ronter le désert, qui surnommé le Faucon ou l’Epervier, peut aussi bien être brûlant que facturait aux migrants 700 pesos glacé. Après s’être fourni en bon- (50 dollars) pour les laisser monter nets, vestes, gants et chapeaux, à bord de la camionnette qui les ceux qui vont affronter le désert emmenait à El Sásabe. A Altar, parcourent les 100 kilomètres de une trentaine de camionnettes chemins de terre entre Altar et le effectuaient quotidiennement hameau d’El Sásabe, pour ensuite deux voyages jusque-là. Dans se déplacer le long de la frontière chaque camionnette, on entassait et trouver où la franchir. 20 migrants. Ce qui veut dire que, J ’é t a i s à A lt a r lor s q ue pour chaque voyage, l’entreprise d’El l’enlèvement a eu lieu. Lorsque Chapo Guzmán facturait environ j’ai demandé aux chauffeurs 1 000 dollars, soit 2 000 dollars de taxi et aux conducteurs de quotidiens par camionnette. Les m ig r a nts qu i camionnettes pourquoi tant d’acharnement, transitaient par Altar pourquoi un –  et qui continuent en lèvement sa ns cer ta i nement à y demander de rançon, transiter –, rapportaient leur réponse a été donc en une seule ENQUÊTE j o u r n é e q u e l q u e simple et unanime : les narcos avaient 60  0 0 0  dolla rs à l’intention d’envoyer des burreros l’entreprise d’El Chapo. Ou, pour les [passeurs de drogue] vers la sceptiques, et en comptant un seul frontière et ne voulaient pas que voyage quotidien par camionnette, des migrants risquent de donner l’entreprise du chef mafieux gagnait l’éveil en rôdant dans les parages. au moins 30 000 dollars par jour ne Les burreros, des adolescents serait-ce que sur ce village frontalier pour la plupart, portent sur leur de près de 8 000 habitants. dos 20 kilos de marijuana et se Cette ponction était effectuée par lancent dans le désert, guidés des hommes en passe-montagne par un passeur et un homme de qui s’approchaient en plein jour confiance du chef mafieux local. Ils de chaque camionnette pour lui marchent deux nuits durant dans le donner le feu vert avant le départ. désert d’Arizona jusqu’au premier Face à l’église, sur la place du village, relais américain, dans la réserve les passe-montagnes vérifiaient des Indiens Tohonos, un territoire que chaque camionnette comptait autonome à l’intérieur des Etats- 20 migrants, prélevaient leur dîme Unis. Quand un narcotrafiquant et donnaient au conducteur un petit a l’intention de passer un bon papier avec un mot-clé, au cas où il chargement de marijuana, il ne serait arrêté sur le chemin de terre veut pas croiser de migrants. par l’un des hommes de la mafia. Ceux-ci attirent l’attention de la Gr âce à u n s y stème de police des frontières américaine corruption bien rodé, le cartel de et les trafiquants essuient des Sinaloa a pu se livrer au trafic de pertes. Les narcos n’aiment pas drogue dans une relative discrétion les pertes. sur les zones frontalières qu’il A Altar, cette “entreprise” que contrôlait. Mais quand il s’agissait nous désignons sous ces cinq de migrants, le délit était commis lettres omniprésentes, N-A-R- en public, sans stratégie ni pudeur. C-O, s’appelle le cartel de Sinaloa. On pourrait croire que ces L’un de ses principaux dirigeants milliers de dollars touchés à Altar a pour nom Joaquín Guzmán représentaient une misère pour une Loera, surnommé El Chapo [le entreprise ayant à sa tête un homme Petit]. Il vient d’être capturé au dont la fortune est estimée à plus Mexique [le 22 février, voir CI de 1 milliard de dollars [classé 701e

San Salvador

Mexique. El Chapo, narco et… trafiquant de migrants

Joaquín Guzmán Loera, dit “El Chapo”, arrêté récemment, ne trafiquait pas que de la drogue. Son entreprise rançonnait aussi des clandestins pour leur passage vers les Etats-Unis.

E

fortune mondiale en 2009 selon la revue Forbes]. Mais cette source de revenus relativement modeste ne concernait pas qu’Altar. Le cartel de Sinaloa rançonnait aussi les migrants à Mexicali, Algodones, Nogales, Sonoíta, Naco, Agua Prieta, comme j’ai pu le constater en me rendant sur place. Et la liste des localités ne s’arrête sans doute pas là. Quand on évoque les migrants centraméricains qui traversent le Mexique, quand on parle d’enlèvements, d’assassinats, de fosses clandestines, du massacre de 72 personnes au Tamaulipas, de prostitution dans des bordels puants de Reynosa, le premier nom qui vient à l’esprit est celui des Zetas [cartel créé à la fin des années 1990 par d’ex-militaires, réputé le plus sanguinaire du Mexique]. Cette mafia barbare qui dépèce et enlève massivement sous le soleil de midi, en plein centre des villages, éclipse les autres mafias par sa cruauté. Quant à El Chapo, le narcotrafiquant qu’on vient d’arrêter au Mexique, il était à la tête d’une mafia qui tous les jours pourrit la vie de milliers de sans-papiers. Une mafia qui, en février 2007, a fait disparaître quelque 120 migrants mexicains et centraméricains, une mafia qui prélève 50 dollars par voyage à celui qui s’exile pour tenter de gagner sa vie. Une mafia qui, pour se livrer à cette activité, a besoin que les autorités municipales et de l’Etat ferment les yeux. El Chapo devra répondre de tels actes, même si pour le moment il semble que personne n’ait l’intention de l’interroger sur ce sujet. Car trop souvent, les migrants ne pèsent pas lourd dans la balance. —Oscar Martínez* Publié le 26 février * Auteur du livre Los migrantes que no importan [Les migrants qui ne comptent pas], Icaria, Mexico, 2013.

SOURCE EL FARO San Salvador, Salvador www.elfaro.net “Le Phare” est un site d’information pluraliste fondé en 1998. L’excellence de ses enquêtes de terrain constitue une référence. Les principales signatures de la presse d’Amérique centrale et d’Amérique latine y collaborent.


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AMÉRIQUES

Courrier international — no 1218 du 6 au 12 mars 2014 ↙ Dessin de Falco, Cuba.

états-Unis

Erik Prince, mercenaire tout terrain L’ancien PDG de la société de sécurité privée américaine Blackwater travaille désormais pour le compte de Pékin en Afrique.

—The Wall Street Journal New York

E

De Hong Kong rik Prince, ancien des Navy Seals [les forces spéciales de la marine américaine], ancien espion de la CIA et ancien PDG de la société de sécurité privée Blackwater, se définit comme “un touriste malgré lui” dont la modeste entreprise a décollé après les attentats du 11 septembre 2001, s’est étendue à l’Irak et à l’Afghanistan puis a été “torpillée par la politique”. Pour ses contempteurs et les amateurs des théories du complot, c’est

un mercenaire et un profiteur de guerre. Pour ses admirateurs, c’est un patriote qui a répondu plusieurs fois à l’appel de l’Amérique avec bravoure et créativité. Aujourd’hui, assis dans une salle de conférences surplombant le port Victoria à Hong Kong, il explique le nouveau titre qui est le sien depuis le mois de janvier : président de Frontier Services Group, une société de sécurité et de logistique opérant en Afrique et étroitement liée au plus grand conglomérat chinois, Citic Group, qui appartient à l’Etat. Pékin est prêt à mettre le paquet pour exploiter les ressources de l’Afrique – dont une enveloppe de 1 000 milliards de

dollars à dépenser en routes, en voies ferrées Son but est de fournir des services “comet en aéroports d’ici 2025 – et Erik Prince plets” aux entreprises spécialisées dans entend être au cœur de l’action. “les infrastructures massives, l’extraction Avec une cotation en Bourse à Hong Kong, massive et l’énergie”. Sa société va d’abord Citic comme deuxième actionnaire prin- former une flotte aérienne panafricaine, cipal (15 % des parts) et des pointures du puis s’étendre au transport fluvial, routier conglomérat chinois siégeant à son conseil et maritime et s’attaquer à “des chantiers d’administration, Frontier Services Group dans des zones isolées” pour assurer un transest à des années-lumière des liens entre port fiable. Une entreprise chinoise, russe, Blackwater et la CIA et des 2 milliards de américaine ou autre peut bien détenir “un dollars de contrats versés à la société de gisement d’hydrocarbures ou de minerai très sécurité privée par le gouvernement améri- riche, ce qu’elle en tire ne vaut rien si elle ne cain. Un vrai soulagement pour Prince. “Je peut pas l’acheminer là où il y a des gens prêts préfère me colleter avec les aléas des affaires en à payer”. Dans une note destinée à ses invesAfrique que de me demander ce que Washington tisseurs, il explique qu’avec les infrastrucva encore faire aux entrepreneurs”, affirme ce tures de transport actuelles “il revient plus quadragénaire à la brosse toute militaire. cher d’envoyer une tonne de blé de Mombasa, Après avoir créé en 1997 en Caroline du au Kenya, à Kampala, en Ouganda, que de Nord un centre d’entraînement pour l’ar- Chicago à Mombasa”. mée et la police américaines, il n’a cessé de “dire oui pour répondre à la croissance de Hommes armés. Ces coûts élevés s’exla demande [en matière de sécurité] – après pliquent également par les dangers que la tuerie du lycée de Columbine en 1999, l’at- représentent les pirates et les conflits locaux, tentat contre le destroyer USS Cole en 2000, mais Prince minimise le rôle de sa société puis les attentats du 11 septembre 2001”. Après dans le domaine de la sécurité : “Nous ne avoir mené 100 000 missions en Irak et sommes pas là pour fournir un entraînement en Afghanistan, poursuit-il, les agents de militaire. Nous ne sommes pas là pour offrir Blackwater n’ont eu à déplorer la perte d’au- des services de sécurité à proprement parler. cun officiel américain placé sous leur pro- Cette sécurité [par exemple, si un oléoduc ou tection. Mais l’entreprise s’est taillé une une mine doivent être protégés] sera principaréputation de “gâchette facile”, surtout lement assurée par les acteurs locaux”, dont la après la fusillade de 2007 sur la place Nisour, police et des sociétés privées. “Nous n’envià Bagdad, où 17 civils ont trouvé la mort. sageons pas d’implanter des services de sécuA partir de là, poursuit Prince, la société rité privés sur tout le continent.” Blackwater a été “prise comme bouc émisL’ancien patron de Blackwater n’emsaire par un client lunatique”, à savoir le ploiera donc pas d’hommes armés ? “Ce gouvernement américain et plus parti- sera l’exception, pas la règle”, affirme-t-il. A culièrement le département l’en croire, toute son attention d’Etat. Washington a décidé portera sur “la logistique du de “retourner toute la bureaufret” et “la gestion d’actifs”. Par cratie fédérale” et de la lâcher exemple, admettons qu’une sur Blackwater “comme une entreprise veuille construire un barrage : “Comment faitesmeute de chiens enragés”. Des inspecteurs du fisc ont confié rencontre vous pour livrer une turbine de à ses collègues qu’ils n’avaient plusieurs centaines de milliers “jamais subi autant de pressions pour coin- de dollars dans un coin isolé de la planète ? cer quelqu’un”. “On sera sur ton dos jusqu’à ce En la suspendant à un hélicoptère ? Il y a une que tu mettes la clé sous la porte”, ont même multitude de défis passionnants de ce type, et notre but sera de les relever.” promis des employés du Congrès. Prince refuse de partager ses prévisions A la suite de plusieurs poursuites judiciaires contre des employés de Blackwater, de recettes, mais la plaquette de sa société dont la plupart ont été abandonnées, Prince souligne que “la Chine est le principal pardémissionne de son poste de PDG en 2009 tenaire commercial de l’Afrique”, avec des et regrette “de tout cœur d’avoir un jour dit échanges représentant 125 milliards de oui à un contrat avec le département d’Etat”. dollars par an. La plupart des estimations Ce qui le conduit à Hong Kong et à sa nou- portent plutôt ce chiffre aux alentours de velle société. “Ce n’est pas un geste patriotique : 200 milliards de dollars, une hausse fulguon est là pour monter un business et gagner de rante si on compare ce chiffre avec celui de l’argent en même temps”, précise-t-il. L’Asie 10 milliards de dollars enregistré en 2000 – et surtout la Chine – “a aujourd’hui l’es- ou encore avec celui de 1 milliard en 1980. prit de frontière, cet esprit de conquête qui Les Etats-Unis, qui étaient le principal pars’accompagne de risques inévitables lorsqu’on tenaire commercial de l’Afrique jusqu’en s’aventure sur des marchés moins sûrs, moins 2009, enregistrent désormais 100 milliards normaux, et qu’il faut trouver un moyen pour de dollars par an en échanges avec le contique cela fonctionne”. “Les critiques peuvent me nent africain. Selon la Standard Chartered jeter toutes les pierres qu’ils veulent”, assure- Bank, les transactions entre la Chine et t-il, avant d’ajouter qu’il a “beaucoup d’ex- l’Afrique pourraient se chiffrer à 385 milpérience dans la gestion des aléas en terrain liards de dollars d’ici à 2015. “Depuis une quinzaine d’années, les Etatsdifficile. Tout a été décidé de façon très rationnelle, il n’y a pas de place pour les sentiments.” Unis font une fixation sur le terrorisme,


AMÉRIQUES.

Courrier international — no 1218 du 6 au 12 mars 2014

Le “suicide de Washington”. Au sujet du soutien apporté par la Chine à des présidents à vie comme El-Béchir au Soudan, Gregg Smith, le directeur général de Frontier Services Group, ex-marine et ex-cadre supérieur chez Deloitte, explique : “Il y a chaque décennie en Afrique des milliers de conflits ethniques qui n’ont rien à voir avec des facteurs extérieurs. Ils durent depuis des siècles et sont également alimentés par une situation économique qui fait que les gens n’ont pas de travail. Cela n’a rien à voir avec qui soutient El-Béchir.” Il ne faut pas croire non plus, ajoute Prince, que l’extension de l’empire commercial chinois se fasse au détriment des intérêts américains : “Les Etats-Unis et la Chine sont l’un pour l’autre des partenaires commerciaux majeurs et les pays qui échangent des biens n’échangent généralement pas de plomb.” Autrement dit, ils ne se tirent pas dessus. Prince n’a aucune complaisance pour la stratégie mondiale des Etats-Unis. Selon lui, la politique américaine en Afrique “est tout simplement inexistante. Elle est aussi incohérente que celle qui est menée au Moyen-Orient.” “Les Américains, poursuit-il, se retrouvent avec

un désavantage compétitif à cause de leur gouvernement. Il est étonnant de voir la quantité de pays qui utilisent leurs ambassades comme des avant-postes commerciaux pour introduire leurs hommes d’affaires sur place. Je pense que les Etats-Unis ont oublié cet aspect-là.” A ce moment de l’entretien, Prince laisse poindre son amertume, comme un homme qui a été trahi. Ce qu’il a été en 2009, lorsque ses liens avec la CIA ont été étalés au grand jour. Car pendant plusieurs années, alors qu’il dirigeait Blackwater, Prince a utilisé sa fortune personnelle et son expérience pour mettre en place un réseau mondial d’espions qui pistaient les responsables d’AlQaida dans des zones difficiles à pénétrer. Des zones où même la CIA ne pouvait pas opérer correctement. Cette activité est restée secrète jusqu’en juin 2009, où le directeur de la CIA de l’époque, Leon Panetta, en a parlé dans une réunion à huis clos avec les membres du Congrès. Quelques semaines plus tard, Prince faisait la une des journaux. “J’ai été privé de l’emploi que j’aimais plus que tout autre à cause de fautes graves de la part de la CIA”, écrit-il dans son autobiographie, Civilian Warriors [Guerriers civils], publiée en novembre 2013. “Il n’y a plus beaucoup d’avantages à être un citoyen américain, ajoute-il, où que vous soyez dans le monde, vous êtes taxés, régulés et on ne vous apporte absolument aucune aide.” Son conseil à Washington : “Arrêtez de vous suicider.” Les élus du Congrès devraient “se sortir de la tête l’idée qu’ils peuvent impunément dépenser l’argent qu’ils n’ont pas. Le gouvernement des Etats-Unis est trop présent dans tous les secteurs. L’heure est venue de réduire son emprise.” Par exemple, en permettant aux Américains d’acheter des ampoules à incandescence ou en limitant la surveillance domestique de la NSA. A aucun moment il ne relève le paradoxe qu’il y a à tenir ces propos tout en faisant affaire avec une entreprise publique liée au ministère de la sécurité d’Etat de la Chine communiste. “Mais vous savez, l’Amérique peut réagir à tout instant”, dit-il, cherchant à terminer l’entretien sur une note optimiste. “Cela se passe dans les urnes. Les urnes ont encore du poids en Amérique. Mais les électeurs doivent prêter attention à ce qui se passe, ils doivent éteindre leur [console de jeux vidéo] Xbox suffisamment longtemps pour le faire. Sinon, ils vont continuer à élire le gouvernement qu’ils méritent.” —David Feith Publié le 24 janvier

sur notre site

courrierinternational.com

A lire dans nos archives : “Assassinats, bavures et espionnage : Erik Prince, âme damnée de la CIA”, un article de Vanity Fair publié dans CI no 1010, du 11 mars 2010.

Bio express 6 juin 1969 — Naissance d’Erik Prince à Holland (Michigan). 1990 — Stage à la Maison-Blanche sous George Bush père. 1992-1996 — Entrée dans les Navy Seals (les forces spéciales de la marine américaine). 1997 — A la faveur d’un héritage, il fonde la société de sécurité privée Blackwater. 2002 — Contrats avec le gouvernement américain pour assurer la sécurité des délégations américaines en Irak et en Afghanistan. 16 septembre 2007 — Fusillade de la place Nisour, à Bagdad. Les gardes armés de Blackwater ouvrent le feu et font 17 victimes civiles. Octobre 2007 —Erik Prince est entendu sur la fusillade de Bagdad et le rôle de Blackwater par le Congrès de Washington.

Février 2009 — Blackwater est rebaptisé Xe Services. Mars 2009 —Erik Prince démissionne du poste de président-directeur général de Xe Services, mais conserve le titre de président du conseil d’administration. Juin 2009 — Ses liens avec la CIA sont rendus publics par une indiscrétion de Leon Panetta, alors directeur de la CIA. 2010-2012 — Erik Prince déménage à Abou Dhabi et travaille pour le compte des Emirats arabes unis. Il participe également à la création de la force de police maritime privée en Somalie pour lutter contre la piraterie. Janvier 2014 — Il est nommé président de Frontier Services Group, société de sécurité et de logistique basée à Hong Kong et opérant en Afrique. DR

continue Prince, et les entreprises américaines n’ont dans l’ensemble pas eu d’appétit pour l’Afrique.” Selon la Banque africaine pour le développement, pour chaque contrat signé par les Américains en Afrique en 2010, les Chinois en ont signé vingt. Mais la distraction causée par le 11 septembre 2001 suffit-elle à justifier cet écart ? Une meilleure explication commencerait par la stratégie d’investissement de l’Etat chinois, qui finance d’obscures entreprises publiques pour qu’elles opèrent sur tout le continent africain sans se soucier de détails tels que la transparence financière, la destruction de l’environnement ou les droits de l’homme. Lorsqu’un tyran comme le Soudanais Omar El-Béchir voit l’Occident lui refuser des fonds pour un barrage gigantesque sur le Nil, la Chine débarque avec un prêt avantageux, quelques entreprises publiques pour construire le barrage et une poignée d’autres demandant des concessions minières ou pétrolières ailleurs dans le pays. La tactique de Pékin a contribué à accélérer la croissance économique de l’Afrique – selon les prévisions du Fonds monétaire international, elle devrait atteindre les 6 % cette année – mais aussi à consolider certains des gouvernements les plus oppressifs du monde. Prince préfère voir le bon côté des choses : “Valoriser de bons investissements en Afrique est le plus souvent le mieux à faire pour les habitants : cela leur donne un emploi, l’électricité, de l’eau potable, toutes ces choses que nous, Occidentaux, considérons comme normales.” Pour lui, c’est le “b.a.-ba du capitalisme” : “Quand quelqu’un a besoin de cuivre, de bois ou d’autre chose, qu’il investit de l’argent quelque part pour en avoir, que cela crée des emplois, que ce bien est transporté et échangé sur la scène mondiale, c’est le monde entier qui y gagne.”

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Le Médecin de FaMiLLe

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I

D'UN CONTINENT À L'AUTRE

Belgique. La guéguerre des services d’études C’est la guerre des chiffres entre le CD&V et la N-VA. Avec deux acteurs essentiels : leurs services d’études.

—De Morgen Bruxelles

C

es jours-ci, le CD&V va lancer le volet économique de son programme électoral. Alors que toute l’attention se tournera probablement vers le ministre-Président flamand, Kris Peeters, le personnage principal de cette histoire se tiendra sans doute, lui, quelque

part au fond de la salle. En qualité de directeur du Ceder, le service d’études du CD&V, Niko Gobbin, 38 ans, a effectué les calculs qui sous-tendent chacune des propositions. Quasi tous les chiffres qui figurent dans ce programme d’une centaine de pages sont sortis de sa calculatrice. Journée de travail typique au cours de ces dernières semaines : quitter De Pinte

Courrier international – n° 1218 du 6 au 12 mars 2014 ↙ Dessin de Gaëlle Grisard pour Courrier international.

à sept heures tapantes pour ne pas revenir se coucher avant deux heures du matin. “Et la plupart du temps, je travaille encore un peu à la maison”, explique-t-il. Son livre de chevet du moment n’est autre que le rapport annuel de la Banque nationale. “On y apprend toujours quelque chose de plus.” La politique, ce n’est déjà pas une mince affaire. Ecrire une centaine de pages pour améliorer la vie dans notre pays encore moins. Les chrétiens-démocrates, qui entendent récupérer les électeurs qui sont partis à la N-VA, ont intérêt à faire leurs devoirs. Et toute aide pour y parvenir est la bienvenue. Le Ceder dispose d’une demi-douzaine d’experts qui connaissent leurs dossiers politiques sur le bout des doigts. “Nous préparons tout ensemble pour les ministres, les parlementaires, les collaborateurs des cabinets et nos experts”, poursuit Niko Gobbin. C’est indispensable. “Vous savez pertinemment que les autres partis vont tout éplucher, comme nous le faisons nous-mêmes. C’est devenu une partie de notre travail : traquer les points faibles dans le programme des concurrents. Souvent ce sont les porte-paroles qui nous lancent là-dessus. Ils nous appellent pour nous dire : Dis, il y a Machin qui vient d’affirmer ceci. Tu pourrais vérifier ?” Son téléphone mobile reste rarement au repos. Cet ancien économiste de l’Université de Gand est réputé avoir réponse à tout. Il est l’un des rares à oser sermonner le président Wouter Beke de temps à autre. Mais, en cette veille de présentation, c’est le CD&V lui-même qui est sur la sellette. Les autres services d’études attendent tous 15h30, le moment où les propositions orange seront rendues publiques. Celles-ci seront instantanément introduites dans tous les systèmes d’évaluation de la concurrence. Attendus au tournant. Ce même aprèsmidi, au cinquième étage du siège de la N-VA, rue Royale, une douzaine de collaborateurs sont en train de trépigner d’impatience sur leur chaise de bureau. Prêt à bondir sur toutes les erreurs et les ambiguïtés et à les donner en pâture aux électeurs. La moindre gaffe peut coûter cher. “Oui, on tient le calendrier bien à l’œil”. Sander Loones, 34 ans, s’en amuse. C’est lui qui dirige le service d’études des nationalistes, conjointement avec Guy Clémer, 61 ans. Sander Loones est le fils de l’ancien sénateur Jan Loones. Quant à Guy Clémer, c’est un vétéran de plusieurs réformes de l’Etat. Il s’est penché sur les flux d’argent générés par celles-ci pour le compte de la Volksunie et pour celui de Guy Verhofstadt. Sander Loones : “Nous ne cherchons pas les petites fautes de calcul. Ce qui est vraiment important, c’est que chacun puisse voir quels choix politiques se cachent derrière telle ou telle proposition. Qui va en bénéficier et qui non.” Au fil du temps, les services d’études ont cessé d’être des clubs de coupeurs de

cheveux en quatre pour devenir une arme de plus en plus importante dans les campagnes électorales. Ils rebondissent de plus en plus vite sur l’actualité. En janvier, les experts de la N-VA ont démoli le jour-même – un samedi encore bien – l’idée du CD&V de relever la quotité de revenus exemptée d’impôt. Du côté flamand, ce sont d’ailleurs apparemment les nationalistes qui poussent cette professionnalisation le plus loin. Ils disposent même d’un archiviste au cinquième étage. La job description de celui-ci tient une ligne : passer ses journées à rechercher des chiffres remarquables, des graphiques et des citations qui pourraient être utiles un jour. A Bart De Wever lors d’un débat, par exemple. Bien que celui-ci soit un orateur chevronné, chacune de ses interventions est soigneusement préparée par le service d’études. Il y veille luimême. “Bart se prépare toujours minutieusement. Il nous explique ce qu’il veut exprimer au cours du débat. Et nous lui fournissons des chiffres et des citations qu’il pourra utiliser.” La plupart du temps, il emmène tous ces tuyaux dans un classeur auquel il jette encore un coup d’œil rapide juste avant le début du débat. “Ses phrases pour les grands débats électoraux à venir sont déjà prêtes.” La N-VA compte également présenter un grand plan économique dans les semaines qui viennent. Guy Clémer et le nouveau venu Johan Van Overtveldt, ancien rédacteur en chef du magazine économique Trends en sont les deux principales chevilles ouvrières. “Nous prenons ce travail très au sérieux, affirme Sander Loones. Aucun chiffre ni aucune donnée ne figureront dans ce plan sans avoir été contrôlés cinq fois par nous.” A la N-VA tout comme au CD&V, on se dit prêt à faire contrôler le programme économique du parti par des instances indépendantes. “A condition que cela se fasse correctement et honnêtement”, précise-t-on des deux côtés. Niko Gobbin : “Je sors moi-même d’une université. Et, désolé de le dire, il n’y a personne là-bas qui connaît le budget comme nos experts. En pratique, c’est très différent de ce que l’on enseigne dans les manuels. Prétendre que quelques professeurs vont faire en quelques semaines du meilleur travail que toute une équipe qui fait ça tous les jours, c’est un non-sens. Il n’y a que la Cour des comptes qui en soit capable, à mon avis. Et même eux auraient besoin de plus de temps.” Le directeur du Ceder envoie encore une autre pique en direction des nationalistes. “Quelqu’un comme Johan Van Overtveldt a certainement plein d’idées formidables mais on ne part pas comme cela d’une page blanche. La réalité n’est pas un billet d’opinion. Il faut tenir compte de l’Histoire et de ce qui est politiquement faisable. C’est très important avant de se lancer dans des calculs.” —Jeroen Van Horenbeek Publié le 28 février


Courrier international – n° 1218 du 6 au 12 mars 2014

BELGIQUE

II

POLITIQUE

Le mystère Labille Comment le PS peut-il laisser quelqu’un qui incarne le socialisme de manière aussi crédible que Jean-Pascal Labille quitter la politique, se demande, dans sa chronique pour le Standaard, l’éditorialiste en chef du Soir, Béatrice Delvaux.

—De Standaard Bruxelles

V

oilà, c’est fait : Jean-Pascal Labille a officiellement annoncé qu’il ne serait pas candidat lors des prochaines élections et qu’il s’en retournera à sa mutualité. Sera-t-il ministre après le 25 mai ? Cela semble exclu : il serait difficile d’imaginer que quelqu’un exerce deux mandats successifs sans être légitimé par les urnes. Mais il ne prendra pas pour autant ses distances avec la politique ni avec le parti socialiste. La politique, c’est son biotope, son adrénaline, son moteur. La politique des idées et des valeurs, qu’il mettra en application à Solidaris, la mutualité socialiste. Si l’on en croit l’intéressé, c’est avec enthousiasme qu’il opère son retour làbas, parce que dans le cadre du transfert de compétences aux Régions, de nouveaux défis se posent au niveau des soins de santé et de leur gestion. Il fera également de la politique au sein de sa fondation, baptisée “Ceci n’est pas une crise”. En tant qu’admirateur d’Amin Maalouf, l’auteur des

Identités meurtrières, Jean-Pascal Labille a fondé un think-tank qui entend porter des messages autour de notre projet de société, du vivre ensemble et de l’Europe. Et cela n’a rien d’un club socialiste : on y trouve des personnalités aussi diverses que le libéral Guy Verhofstadt, l’ancien commissaire européen et président du PS Philippe Busquin, le dessinateur Pierre Kroll, Eric Domb (le patron de Pairi Daiza) et Philippe Maystadt (CDH), ancien président de la Banque européenne d’investissement et ancien ministre belge des Finances. Reste cette question : comment le PS a-t-il pu laisser s’en aller une des rares personnalités capable d’incarner de manière crédible l’essence du message socialiste – un message mis à mal par la participation du PS au gouvernement et attaqué de toutes parts par le PTB, l’extrême gauche et un certain nombre de syndicalistes ? Labille jure haut et fort qu’il a agi sous le coup d’une décision strictement personnelle. “Je ne serai candidat sur aucune des listes régionale , fédérale ou européenne.

↗ Dessin de duBus paru dans La Libre Belgique

Quand il y a 16 mois, on m’a confié cette fonction ministérielle, j’avais été clair… Je fais ce que je dis, je dis ce que je fais.” C’est tout à son honneur dans un monde où les gens renoncent rarement à un pouvoir ou à un mandat. Liège. Mais si le PS l’avait placé à une place de combat à Liège, cela aurait de toute façon conduit à un conflit au sein de la fédération locale du parti qui est désormais contrôlée par Willy Demeyer, le bourgmestre de Liège. A la fin de l’ère Daerden, c’est lui qui a recollé les morceaux et Demeyer est donc maintenant au centre d’un groupe composé d’Alain Mathot (bourgmestre de Seraing), Stéphane Moreau (patron de Tecteo et bourgmestre d’Ans) et Jean-Claude Marcourt [ministre wallon de l’Economie] – Frédéric Daerden n’y est pas encore toléré. Le ministre des Entreprises publiques n’a pas non plus caché son opinion sur Tecteo. Il a reproché à l’intercommunale son manque de transparence et émis des critiques sur la manière avec laquelle la fédération

liégeoise du PS gère ses instances dirigeantes et les nominations en son sein. Willy Demeyer et Jean-Pascal Labille ne s’adressent pratiquement pas la parole et c’est tant mieux parce qu’ils n’auraient pas beaucoup d’amabilités à se dire. Maintenant que la “Porsche Labille” se retrouve au garage, Willy Demeyer peut considérer qu’il a gagné la bataille. Il se dit aussi que les rumeurs qui circulent sur le salaire de Labille auprès de la mutualité, lequel n’aurait rien à envier à ceux des top managers de la vieille école, proviendraient de son propre camp socialiste. Jean-Pascal Labille explique maintenant qu’il gagnera moins que les 290 000 euros de Jo Cornu [le nouveau patron des chemins de fer]. Il promet qu’il mènera campagne de manière très active. Au service de “l’action commune”. Il sera le centre névralgique d’un groupe virtuel d’organisations du pilier socialiste, comme la mutuelle ou le syndicat. Dans les prochains mois, il tentera de convaincre les militants que le parti n’est pas en train de galvauder leurs valeurs et qu’il faut

voter pour le PS. Mais il ne marchera sur les pieds de personne, ni avant ni pendant les élections. Il ne mettra pas non plus de bâtons dans les roues à Paul Magnette – au cours de ces derniers mois, nous avons plus d’une fois entendu dire que Labille avait engrangé des résultats aussi bien à la Coopération au développement qu’au niveau des Entreprises publiques, là où son prédécesseur s’en était tenu à de beaux slogans. C’est donc un homme connu pour son efficacité, sa ténacité et ses valeurs de gauche qui s’en retourne à son milieu d’origine, la mutualité socialiste. S’agit-il d’un tour de passe-passe ? D’une manœuvre ? Si le PS perd les élections, tout sera à nouveau possible. Des comptes seront réglés et le parti aura besoin de nouveaux visages. Impossible de prévoir quand ni comment Jean-Pascal le Rouge sortirait alors de sa boîte. Mais le vrai mystère restera entier : pourquoi diable le PS a-t-il été le mettre dans la boîte en question ? —Béatrice Delvaux Publié le 27 février

Édito

Ils ont sali un uniforme qui mérite mieux lll Le métier de policier est difficile à bien des égards. Il

peut se révéler dangereux et des hommes comme des femmes ont payé de leur vie leur engagement à protéger la société et les citoyens de la violence des criminels. On peut comprendre sinon excuser le fait que certains “flics” perdent leur sangfroid dans certaines circonstances ponctuelles. Certes, ils sont censés avoir été formés pour résister à la pression, aux provocations, aux manifestations hostiles voire haineuses dont ils sont parfois l’objet. Mais qui est descendu sur le terrain, qui a approché le quotidien des policiers ne pourra ressentir qu’un sentiment de mansuétude à l’égard de celui ou de celle d’entre eux qui, un jour, aurait pu, éventuellement, abuser de sa position. Autre chose est d’admettre le comportement du groupe de policiers condamnés mercredi par la justice bruxelloise. Chassant en meute, ils se sont encouragés les uns les autres à maltraiter des hommes et des femmes fragiles, des cabossés de la vie, dont ils savaient pertinemment qu’ils n’avaient aucun moyen de se défendre de leurs exactions. Avoir profité de leur uniforme, de leur autorité, de la force publique dont ils étaient les dépositaires pour humilier, frapper, martyriser de pauvres hères complètement livrés à leur plaisir sadique, s’être, de surcroît, cachés derrière le groupe pour assouvir ces vils instincts est indigne. Cette indignité ne doit pas rejaillir sur l’ensemble d’un corps qui, s’agissant de la majorité de ses composantes, s’évertue à défendre la loi et le peuple mais il fallait qu’elle fût sanctionnée comme elle le méritait. —Jean-Claude Matgen La Libre Belgique Publié le 27 février


III

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1218 du 6 au 12 mars 2014

union européenne

→ Dessin d’Oliver paru dans Der Standard, Vienne.

Royaume-Uni. “Nous sommes les meilleurs des Européens”

L’heure est venue pour la Grande-Bretagne, pays qui observe le mieux les règles de l’UE, d’exiger de ses partenaires qu’ils mettent un terme à leurs abus, tempête le maire conservateur de Londres.

—The Daily Telegraph (extraits)

Londres

J

e rentre tout juste des Alpes françaises, et elles sont tout aussi belles qu’à l’époque de mon premier séjour, il y a trente ans : un air léger comme du champagne, un ciel bleu, une neige poudreuse comme un océan de sucre glace venant lécher vos skis, et la beauté hallucinante de ces hauts paysages blancs plongés dans un silence que seul vient rompre le claquement métallique discret du remontepente. Non, décidément, rien n’a changé sur les pistes de ski françaises – jusqu’au grand scandale des écoles de ski : un exemple bien français de violation patente, absolue et impudente des principes du marché unique européen. Si vous cherchez quelqu’un pour enseigner les rudiments du ski à vos enfants, vous tomberez invariablement sur un moniteur présentant la plupart ou toutes les caractéristiques suivantes : il aura une belle gueule tannée par le soleil et creusée de coquettes ridules ; il couvera sa clientèle féminine d’un œil pétillant de malice ; il dira “Hop !” en plantant son bâton pour tourner. Une chose est certaine : il portera une combinaison de ski rouge ornée de l’écusson de l’Ecole du ski français. Et il sera français, mes amis. Forcément français. Car, au mépris de tous les principes fondateurs du marché commun – liberté d’établissement, libre circulation des services, et j’en passe –, les Français s’obstinent à tout faire pour empêcher un ressortissant britannique de monter une

école de ski afin de répondre à la demande et bonne raison que nous sommes le bon des nombreux anglophones qui se pressent Européen par excellence. En fait, nous chaque hiver dans les Alpes françaises. sommes sans doute les Européens les plus Voici maintenant plus de quarante ans que polis, les plus enthousiastes et les plus nous avons rejoint la CEE. Et dix ans que respectueux des lois qui soient – et il est les protectionnistes ont torpillé l’excellente grand temps de le rappeler haut et fort. directive Bolkestein sur la libéralisation Ce n’est pas uniquement parce que nous du marché des services – et pourtant nous avons mis la main à la poche pour financer sommes encore soumis à des restrictions des toute cette ineptie – et que nous sommes échanges aussi illégales que scandaleuses depuis notre adhésion l’un des deux seuls qui ont probablement coûté à notre pays contributeurs nets de l’UE. Aucun autre pays des millions de livres pour plâtrer des ne s’est plus sincèrement efforcé de s’inscrire jambes qui n’auraient jamais dans la logique du marché dû se casser et ont freiné commun et de respecter les tribune notre progression dans le principes auxquels nous nous classement des médailles aux sommes engagés en 1972. Nous Jeux olympiques d’hiver. avons ouvert nos marchés de l’énergie, de Pourquoi diable ne pourrions-nous pas l’eau et des transports avec une rigueur entendre des moniteurs de ski britanniques hayékienne qui n’a été imitée nulle part alpaguer librement le client dans les stations ailleurs. alpines et offrir des leçons en anglais ? Regardez les affiches placardées sur les bus Connaissez-vous un autre secteur du londoniens : vous verrez des publicités pour commerce ou de l’industrie britanniques la société de transport hollandaise Abellio et qui impose de telles restrictions ? Y a-t-il pour un autre machin nommé RATP. Savezd’ailleurs chez nous le moindre équivalent vous ce qui se cache derrière cet acronyme ? du “système des guildes” qui permet aux La Régie autonome des transports parisiens. Allemands de limiter le nombre de plombiers Et maintenant fermez les yeux et imaginez polonais ? Bien sûr que non. que les Français acceptent quelque chose Que personne ne vienne me raconter que de similaire – des bus britanniques dans les nous sommes toujours l’“équipe perdante”, rues de Paris ! Vous les voyez ? Non ? C’est le “bon dernier” ou le “mauvais Européen”. bien ce que je pensais… Rien de plus facile que de démonter ce Parlons aussi de la façon extraordinaire et genre d’assertion idiote. Moralement, nous irrévocable dont nous avons démontré notre sommes très bien placés pour appeler à légitimité européenne : en 2005, au moment une amélioration de l’UE, pour exiger une où la plupart des pays membres réclamaient meilleure UE, et même pour taper du poing des quotas et des reports, le gouvernement sur la table jusqu’à tous les faire taire et travailliste ouvrait nos frontières à des les obliger à nous écouter – pour la simple millions d’Européens de l’Est. Ce qui était

pour réjouir les entreprises britanniques, mais un peu moins les bas salaires qui se trouvaient déjà dans nos frontières. L’Allemagne ne l’a pas fait. La France ne l’a pas fait. Quels que soient les mérites et les failles de cette politique d’ouverture, force est de reconnaître que cette initiative a placé notre pays à l’avant-garde absolue de l’“intégration européenne”. Même les Belges viennent de renvoyer 2 700 ressortissants européens au prétexte qu’ils n’avaient pas trouvé de travail. Vous voyez nos tribunaux faire la même chose ? Puisque nous sommes les meilleurs Européens et les plus appliqués, nous pouvons aujourd’hui exiger des réformes : abandonnez l’insensée politique agricole commune (PAC), renoncez au consternant volet social, retirez à la Cour européenne ses compétences sur les frontières, la police, les affaires intérieures et les droits de l’homme – et, surtout, demandez à la Commission européenne de se réveiller et de faire enfin son boulot, à savoir faciliter la tâche aux individus qui souhaitent s’installer, travailler et profiter de la vie dans d’autres pays de l’UE. Quel est ce système qui autorise des bus français dans les rues de Londres mais interdit les moniteurs de ski anglais sur les pentes des Alpes françaises ? Je vais vous le dire : c’est un système qui est en faillite morale. Nous voulons une réforme. Et si nous ne l’obtenons pas, alors nous devrons partir – mais ce ne sera pas faute d’avoir observé les règles du club. Au contraire, nous nous y sommes scrupuleusement pliés. Pas eux. —Boris Johnson Publié le 23 février


Courrier international — no 1218 du 6 au 12 mars 2014

IV

↓ Dessin de Boligán paru dans El Universal, Mexico.

Un “Facebook” pour les eurodéputés Peu connus et réputés éloignés des préoccupations des citoyens, les députés européens pourront désormais dialoguer directement avec leurs électeurs via un nouveau réseau social : GovFaces.

respectives répondent aux critères d’une “véritable interaction” avec leurs followers, de l’autre côté de l’écran. Au point qu’à peine plus d’un utilisateur sur dix (13 %) s’attend à trouver une proportion suffisante d’informations sur ces pages débordant d’insultes, de spams et de commentaires hors sujet. Ce n’est pas une question d’assiduité, du moins en principe : plus de 90 % des députés européens fréquentent les réseaux sociaux, presque trois fois plus qu’en 2009 selon les estimations de Bruxelles. Mais pourquoi les députés européens, rompus à Twitter et Facebook, devraientils s’aventurer sur une plateforme de plus ? “Notre objectif, c’est de rester neutre par rapport à la politique en soi. Même le mot ‘note’ nous fait peur, explique Jon Mark Walls, président de la startup. “C’est vrai, nous ne pouvons pas garantir aux hommes politiques que personne ne viendra les insulter. Mais nous avons deux options. Un : laisser les malentendus et les jugements à l’emporte-pièce se propager sur la Toile. Deux : intervenir et se montrer crédible, pour clarifier les problèmes et la manière de les affronter.” Les canaux de financement passent tous par Internet : des contenus sponsorisés (Lobby Green a par exemple acquis des bandeaux pour promouvoir ses campagnes), du “freemium” (une formule hybride entre des contenus gratuits et payants : élaboration de statistiques, enquêtes, sondages, etc.) et du crowdfunding (ou finance participative), des campagnes de financement en ligne dont un pourcentage “minimum” est encaissé par GovFaces. —Alberto Magnani Publié le 3 mars

Les Pays-Bas et l’UE : ils l’ont voulue, ils l’ont eue —Il Sole-24 Ore (extraits) Milan

C

liquez, commentez, “likez”. GovFaces est un réseau social comme les autres, à un détail près : de l’autre côté de l’écran, votre interlocuteur est un député européen. GovFaces (www.govfaces.com) est la plateforme qui “met en contact les citoyens et leurs représentants” élus sur les bancs de Bruxelles. Son lancement était prévu le 3 mars, soit moins de trois mois avant les élections européennes de mai 2014. Et d’ici à octobre prochain le réseau social devrait être étendu à chaque pays de l’Union européenne, à l’Amérique latine, à l’Asie, etc. La devise “meet, connect, evaluate” résume bien le principe : rencontrez, contactez, évaluez. Les utilisateurs se connectent via Facebook et accèdent à une mosaïque de

profils de députés européens agrémentés de tweets, de vidéos et de mises à jour (meet). Ils peuvent poster des commentaires ou poser des questions sur le mur en libre accès ou par message privé (connect). Enfin, chaque utilisateur peut aussi donner son avis sur les activités des parlementaires en leur attribuant une note de 1 à 5 (evaluate). Enfin, l’importance et la priorité des questions publiées sont soumises au jugement de la communauté, grâce à un système de préférences qui détermine l’ordre des sujets à aborder. La plateforme vient pallier le manque d’interaction politique sur les réseaux sociaux. Ou plutôt d’interaction de qualité : les enquêtes menées par GovFaces soulignent qu’à peine 7 % des contenus publiés par des hommes politiques sur leurs pages Facebook, Twitter, LinkedIn et YouTube

Le correspondant du Volkskrant à Bruxelles dénonce l’euroscepticisme des Néerlandais.

victimiser car ils ont sciemment donné leur feu vert à toutes les étapes de l’intégration européenne. Car qui sont précisément ces “nous” qui se considèrent victimes de l’intégration européenne ? se demande le correspondant du Volkskrant à Bruxelles. “D’abord, ce sont les citoyens néerlandais. […] Ils auraient pu, pour faire acte de résistance, voter en masse pour un parti politique eurocritique (Parti socialiste, Union chrétienne, Parti politique réformé) ou un parti antieuro (le Parti pour la liberté de Geert Wilders). Ces derniers temps surtout, ils ont amplement eu l’occasion de le faire. En douze ans, il y a eu cinq élections nationales et deux scrutins européens. Or ils ne l’ont pas fait.” Ensuite, ce sont les hommes et femmes politiques qui se présentent à tort comme victimes de l’UE, constate le correspondant : “Nous, ce sont aussi nos députés, qui, chaque fois, ont donné leur accord en majorité aux directives bruxelloises, aux règlements et aux traités qui, auparavant, avaient été validés par leurs confrères au Parlement européen ainsi que par les ministres et les Premiers ministres. Les députés jouent le rôle de victimes de l’Europe avec verve. Pourtant, ils ont chaque semaine la possibilité de confier à leurs ministres la tâche de dire non à Bruxelles. Or ils ne le font pas. Pis encore : ils n’assistent que peu aux débats parlementaires qui précèdent les conseils européens à Bruxelles.” Du “big bang de l’UE” – la Ceca, Com­ mu­­nauté européenne du charbon et de l’acier – à la monnaie unique, “la liste des accords (auxquels les Néerlandais ont donné leur feu vert] est longue, constate Peeperkorn. On ne peut donc prétendre que les Néerlandais se sont fait avoir. Ils étaient bien là, décennie après décennie.”— VersionPetit55x101_Mise en page 1 04/03/14 14:4

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N

ous, les Néerlandais, nous sommes devenus les victimes d’eux, les eurocrates. Nous avons été dépossédés de notre florin, dépouillés de notre souveraineté et notre identité nous a été dérobée”, entendon souvent chez nos voisins bataves. Selon le dernier Eurobaromètre, seulement 62 % des Néerlandais considèrent que l’adhésion à l’UE est une bonne chose. Face à cette vague eurosceptique aux Pays-Bas, Marc Peeperkorn met les pendules à l’heure : il estime que les Néerlandais ont tort de se

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28. 

Courrier international — no 1218 du 6 au 12 mars 2014

à la une

En 2012, des manifestants antiavortement à Belfast lors de l’ouverture de la première clinique privée qui pratique des IVG en Irlande du Nord. Photo Sean Harkin/Demotrix/Corbis

avortement le retour des réacs

Quarante ans après sa reconnaissance dans les principaux pays occidentaux, le droit à l’avortement pourrait sembler aller de soi. Le projet du gouvernement espagnol de le restreindre drastiquement, contre l’avis de la population (voir ci-contre), a rappelé qu’il n’en était rien. Non seulement l’IVG, malgré de récents progrès, reste interdite dans bien des pays, mais un peu partout ses opposants poursuivent une guerre sans relâche. Aux Etats-Unis (p. 30) et au Royaume-Uni (p. 32) notamment, les lobbys réactionnaires usent de nouvelles tactiques plus insidieuses – et d’autant plus redoutables – pour empêcher les femmes d’avorter.


AVORTEMENT, LE RETOUR DES RÉACS. 29

Courrier international — no 1218 du 6 au 12 mars 2014

L’avortement dans le monde : progrès et reculs Pays où l’avortement est :

Totalement interdit Autorisé en cas de danger pour la vie de la mère Autorisé dans certains de ces cas : danger pour la vie ou la santé de la mère, viol, inceste, malformation du fœtus

Autorisé sur critères socioéconomiques (âge, ressources) et cas précédents Autorisé sans restriction quant au motif Non disponible

Pays où la loi a été : assouplie ces vingt dernières années durcie

Le Salvador est un des seuls pays au monde (avec le Nicaragua, le Chili et Malte) où l’avortement n’est pas toléré quand la vie de la mère est en danger.

Au Nicaragua, le président et ancien guérillero Daniel Ortega a fait voter en 2006 une loi supprimant l'autorisation d’avorter en cas de “danger physique grave pour la mère” ou de viol.

L’imam le plus écouté du Sénégal, Alioune Sall, a pris position contre l’avortement médicalisé fin février : “Nous devons le combattre sinon d’ici cent ans, nous n’aurons plus de population.”

L’avortement a été dépénalisé en Uruguay en 2012. Mais de nombreux médecins refusent de le pratiquer, se prévalant de l’objection de conscience.

En arrière toute ! Espagne. Rien ne justifie l’interdiction de l’avortement proposée par le ministre de la Justice, qui s’est trompé d’époque. —El País Madrid

P

armi les montages humoristiques qui circulent en ce moment, il y en a un où l’on voit la vice-présidente et le ministre de la Justice [Alberto Ruiz-Gallardón, dont le projet de loi propose de restreindre l’IVG] en train de régler leurs montres sur la même heure au sortir d’un conseil des ministres. Dans le dialogue associé à l’image, l’un dit à l’autre : “On synchronise ?” L’autre demande : “xve siècle ?” “Allez !” répond l’interpellé avec enthousiasme. Ce dialogue n’a jamais eu lieu, mais ce qui risque bel et bien d’arriver, c’est que la politique nous fasse changer d’époque et retourner dans le passé. Le gouvernement a cru comprendre que

des foules entières lui demandaient de tenir l’une des promesses qu’il avait faites avant les élections [en novembre 2011]. Fort de son bon jugement, comme un char d’assaut insensible aux obstacles, le ministre a décidé qu’on était en 1985 ou même avant, et élaboré une législation alambiquée qui a plongé le monde dans la stupéfaction. Non que ce qu’il a fait soit incompréhensible. On ne le comprend que trop bien : il veut faire marche arrière pour satisfaire, apparemment, les opposants à la loi des socialistes de Zapatero [dont le gouvernement a fait de l’avortement un droit pour les Espagnoles en 2010], qui réinterprétait la loi de 1985 adoptée par les socialistes de Felipe González [qui dépénalisait l’IVG en cas de viol, de danger pour la vie de la femme et de malformation du

L’Albanie a récemment interdit de pratiquer les avortements hors d’une structure hospitalière, afin de limiter le nombre d’avortements sélectifs dans un pays qui compte 112 hommes pour 100 femmes.

La Chine est numéro un mondial avec 10 millions d’avortements médicamenteux par an et 13 millions à l’hôpital (non compris les privés). La moitié de ces avortements est due à une absence totale de contraception.

fœtus]. S’il avait continué à rembobiner le film, il serait arrivé là où veulent arriver les partisans du point mort : l’Espagne de Franco, dont on connaît bien la couleur. Dans Au-dessous du volcan, Malcolm Lowry écrit cette phrase sur laquelle j’aimerais attirer l’attention du ministre, si avide lecteur : “Par-dessus le trou Hugh sauta sur l’herbe ; se dépêtrant du sac il connut un instant de trouble paralysant, de répugnance à rejoindre le passé.” Eh bien, c’est ce qu’ont dû éprouver beaucoup d’Espagnols nés à la liberté politique pendant la transition [vers la démocratie], lorsque les libertés supprimées par Franco ont commencé à être exigées comme des réparations à apporter → 30

78,4   %

DES ESPAGNOLS sont contre le projet de réforme de la loi sur

l’avortement et 59 % estiment que le gouvernement doit l’abandonner, selon un récent sondage publié par le quotidien catalan El Periódico.

SOURCE : CENTER FOR REPRODUCTIVE RIGHTS (HTTP://WORLDABORTIONLAWS.COM)

Au Portugal, les anti-avortement remettent en cause la gratuité de l’acte, invoquant l’“égalité devant les mesures d’austérité”.


30.

À LA UNE

Courrier international — no 1218 du 6 au 12 mars 2014 ↓ Dessin de Saad Hajo, Liban.

29 ← au pays pour qu’il retourne à la modernité après ses quarante ans au Moyen Age. La sensation d’un sac à dos trop pesant. La loi de 1985 que brandit aujourd’hui le ministre, comme s’il voulait voyager vers des temps meilleurs, est certainement ce qui pouvait se faire de mieux à l’époque, puisque l’histoire se fait, comme dirait Miguel Hernández, “à coups de dents secs et brûlants”. Depuis, d’autres choses se sont passées. Mais on dirait que le gouvernement, ou du moins le ministre, a prêté plus attention à ce que dit l’Eglise depuis toujours qu’à ce que dit la société, y compris la sienne. A notre époque – avant que Gallardón ne mette toutes les montres à la même heure –, aucune controverse sociale, aucune donnée statistique n’était venue justifier ce virage réactionnaire. Si l’oracle est l’Eglise, il va falloir que le ministre et ceux qui battent le tambour autour de lui se remémorent toutes les fois où l’Eglise s’est trompée – et avec quels résultats ! – et toutes les fois où elle a été en retard. L’Eglise, mais aussi les Etats. On connaît la malheureuse histoire de Giordano Bruno et de Galilée. Les montres se mettent à l’heure en gouvernant dans le sens du temps et non contre lui, car le risque est grand, comme l’écrit Lowry, de ressentir cette répugnance à aller à la rencontre du passé. Gallardón, j’en ai bien peur, s’est trop hâté de retourner au point mort. Son sac à dos pèse très lourd. Et, comme on dit aux Canaries, à quoi bon ? —Juan Cruz

Publié le 29 décembre 2013

Contexte Présenté fin 2013, le projet de loi du ministre espagnol de la Justice, Alberto Ruiz-Gallardón, supprime le droit à l’IVG dans les quatorze premières semaines – un droit acquis par les Espagnoles depuis la réforme votée en 2010 par le gouvernement socialiste de José Luis Rodriguez Zapatero. L’avortement ne serait dépénalisé qu’en cas de viol ou de grave danger pour la vie ou la santé physique ou psychique de la femme. Deux médecins devront décider au cas par cas si ce danger existe, précise le quotidien El País, en suivant des démarches plus longues et avec des conditions plus strictes qu’auparavant. En outre, les mineures de 16 et 17 ans auront à nouveau besoin d’une autorisation de leurs parents pour avorter, comme c’était le cas avant la réforme. Tous les professionnels qui participent au processus d’avortement pourront faire valoir l’objection de conscience, alors qu’avec la loi actuelle seuls les médecins qui pratiquent l’avortement sont concernés. Dans l’ensemble, ce projet – qui doit encore être débattu au Parlement – instaure un cadre juridique encore plus restrictif que celui de 1985, qui dépénalisait aussi l’avortement en cas de malformation du fœtus.

La guerre sournoise des lobbys pro-life Etats-Unis. Les Américains soutiennent plus que jamais le droit à l’IVG, mais les Etats conservateurs font adopter des centaines de lois rendant de plus en plus difficiles les interruptions de grossesse. —Rolling Stone (extraits) New York

L

e 11 décembre 2013, Gretchen Whitmer, charismatique leader de la minorité démocrate du Sénat du Michigan, faisait face à ses collègues du Parlement de l’Etat. Elle leur a dit une chose qu’elle n’avait presque jamais dite avant : “Il y a plus de vingt ans, j’ai été victime d’un viol. Dieu merci, je ne suis pas tombée enceinte. Après ce que j’avais vécu, avoir à me demander que faire d’une grossesse, c’est quelque chose que je ne peux pas imaginer.” Dans la salle, personne n’a soufflé mot. Et à quelques heures des congés de fin d’année, le Parlement du Michigan, masculin dans son écrasante majorité et dominé par les républicains, sans avoir mené d’auditions ni même de véritable débat, a voté un des textes les plus durs contre l’avortement dans tout le pays : une loi interdisant la prise en charge des frais d’avortement, même en cas de viol ou d’inceste, dans la quasi-totalité des polices d’assurance-maladie. Les femmes et les employeurs qui souhaitent bénéficier d’une telle couverture devront souscrire une clause additionnelle – souvent qualifiée d’“assurance-viol”. Et il n’y a pas que le Michigan. Huit autres Etats américains interdisent désormais la prise en charge des frais d’avortement dans les polices d’assurance privées multirisques – un seul, l’Utah, fait une exception pour le viol. Vingt-quatre Etats excluent certaines formes de couverture de l’avortement des polices souscrites dans le cadre de la nouvelle loi d’Obama sur la santé.

Supprimer la prise en charge de l’avortement dans des Etats des quatre coins du pays n’est qu’un aspect d’une campagne nationale savamment coordonnée et terriblement efficace, souvent soutenue par les mêmes personnes qui financent le mouvement ultraconservateur Tea Party. Il s’agit de mettre de plus en plus de bâtons dans les roues aux femmes qui veulent interrompre une grossesse non désirée, mais aussi de limiter l’accès à de nombreuses formes de contraception. Toute cette activité sur le front législatif arrive à un moment où l’opinion publique n’a jamais autant soutenu le droit à l’avortement. En 2013,


Courrier international — no 1218 du 6 au 12 mars 2014

sept Américains sur dix se déclaraient favorables à l’arrêt Roe v. Wade, la décision historique de la Cour suprême qui a légalisé l’avortement en 1973. Mais les sondages montrent aussi que plus de la moitié du pays est favorable à des restrictions. Au lieu de tenter de faire annuler l’arrêt, ce que les deux camps jugent politiquement impossible, ses adversaires s’appliquent à rogner petit à petit les droits des Américaines. Depuis 2010, l’année où les républicains, surfant sur le succès du Tea Party, ont pris le contrôle de la législature de onze Etats – portant à vingtsix le nombre d’Etats sous leur contrôle –, les législateurs conservateurs de trente Etats ont adopté 205 textes antiavortement, soit plus que pendant toute la décennie précédente. “C’est une stratégie sournoise qui vise à faire passer par la petite porte ce que l’on ne peut faire entrer par la grande”, s’insurge Nancy Northup, présidente du Center for Reproductive Rights. Les insidieuses attaques de la droite contre le droit à l’avortement ont fait les gros titres en juin dernier, quand, pour bloquer un vote sur un projet de loi fourre-tout comprenant vingt pages de texte anti-IVG, la sénatrice démocrate de l’Etat du Texas Wendy Davis [également candidate au poste de gouverneur de l’Etat] a fait plus de onze heures d’obstruction au Parlement du Texas. Baskets rouges aux pieds et rangée de perles autour du cou, cette blonde aux yeux bleus, ancienne mère célibataire, est devenue le symbole d’un mouvement de résistance grandissant face aux desseins des conservateurs. Mais elle n’a pu empêcher les législateurs texans de convoquer une session spéciale en juillet pour voter le projet, malgré une opposition très large dans la population.

Piège. C’est la dernière bataille en date perdue

dans un Etat qui, ces dernières années, a adopté certains des textes les plus durs de tout le pays contre l’IVG. Les centres médicaux pour femmes de tout l’Etat ferment les uns après les autres depuis 2011, année où les législateurs du Texas ont réduit de deux tiers le financement des cliniques de planning familial. Si de nouvelles mesures entrent en application au mois de septembre, il risque de ne plus rester que six cliniques réalisant des IVG dans cet Etat de 26 millions de personnes, toutes en zone urbaine et aucune dans toute la moitié ouest de l’Etat.

La vraie réussite du mouvement antiavortement, c’est d’avoir fait voter les réglementations en apparence inoffensives que sont les lois Trap (Targeted Regulations of Abortion Providers) [réglementations ciblées sur la pratique de l’avortement ; trap signifiant par ailleurs “piège” en anglais], conçues pour accabler les professionnels et les cliniques qui effectuent des IVG, en les faisant crouler sous des montagnes de paperasserie, et les pousser à jeter l’éponge. Vingt-six Etats, dont le Texas, ont des lois qui imposent aux cliniques pratiquant l’avortement de se transformer en mini-centres chirurgicaux, ce qui contraint les établissements à élargir leurs couloirs, agrandir leur aire de stationnement ou encore installer des lavabos chirurgicaux – des réglementations inutiles selon la plupart des praticiens. Seize Etats restreignent les avortements médicamenteux [“pilules du lendemain”]. Dans trente-neuf Etats, seul un médecin habilité – et non un assistant ou une infirmière – est autorisé à délivrer les médicaments. “Ils présentent ces lois comme des textes visant à assurer la sécurité des avortements. Et, dans de nombreux Etats, ils sont parvenus à les vendre ainsi”, dénonce Eric Ferrero, vice-président de la communication de la Fédération américaine du planning familial. Or l’IVG est déjà sûre. Le taux de mortalité est inférieur à 0,67 pour 100 000 interventions. Le taux de mortalité d’une coloscopie, un acte lui aussi couramment pratiqué en ambulatoire, mais qui n’est pas soumis à de telles restrictions, est d’environ 20 pour 100 000. Cette méthode de sape progressive du droit à l’avortement est née du constat, dans les plus hautes sphères du mouvement pro-life [antiavortement], que l’ancien message – assimiler l’avortement à un meurtre – et les tactiques extrémistes qui l’accompagnaient ne fonctionnaient pas. “Il y a vingt ans, on prenait d’assaut une clinique et on la fermait pendant une journée”, se souvient Troy Newman, président d’Operation Rescue, l’organisation antiavortement basée au Kansas qui s’est fait un nom dans les années 1980 et au début des années 1990 en bloquant les entrées de cliniques et en organisant de bruyants sit-in – pratique rendue illégale en 1994 par le Congrès des Etats-Unis. D’autres méthodes, allant de la distribution de pamphlets illustrés d’images de fœtus avortés jusqu’à la tactique consistant à “nommer et couvrir de honte” les amis et les associés

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A la une

tabou

Une couverture blanche, avec un titre des plus brefs : “Mon avortement”. En novembre dernier, le New York Magazine consacrait sa une à l’interruption volontaire de grossesse, sujet toujours brûlant aux Etats-Unis, évoquant en sous-titre le durcissement des lois partout dans le pays et “une guerre culturelle sans fin”. Le magazine a choisi de donner la parole à 26 femmes ayant avorté, une façon de briser un tabou toujours puissant quarante ans après la légalisation de l’IVG.

Avortements sélectifs ● En Inde, avoir une fille n’est génécombattre cette pratique, fréquente ralement pas bien vu, tandis que les parmi les catégories les plus aisées de Vu naissances de garçons sont une source la population. On estime entre 30 et d’Inde de joie et font souvent l’objet de grandes 70 millions le nombre de “femmes célébrations. La loi permet aux femmes manquantes”. Le problème de ces d’avorter depuis 1971 (elle est entrée en application l’an- campagnes est que, en défendant le droit à vivre des née suivante) jusqu’à vingt semaines de grossesse. Mais filles, elles assimilent souvent fœtus et enfant et fource droit et le recours aux échographies, technique peu nissent ainsi un argument contre le droit à l’avorteonéreuse et popularisée dans les années 1970, ont permis ment. Un droit déjà fragile puisque les Indiennes, à de très nombreuses femmes, souvent contraintes par rappelait le site Fountain Ink en octobre dernier, sont leur belle-famille, de connaître le sexe de l’enfant à naître en réalité souvent à la merci des médecins, qui déciet de s’en débarrasser si c’est une fille. De nombreuses dent, en l’absence de termes clairs dans la loi, du biencampagnes d’ONG et du gou­­vernement essaient de fondé de chaque avortement.

des médecins pratiquant l’avortement, se sont avérées tout aussi infructueuses. Changeant son fusil d’épaule, Troy Newman a forgé un nouveau plan visant à faire passer les lois Trap, ainsi qu’à identifier les abus supposés des cliniques et à les signaler aux autorités. Aujourd’hui, il n’existe que quatre cliniques pratiquant l’IVG dans tout le Kansas, un Etat qui a également imposé une myriade de lois restrictives, avec notamment la criminalisation de l’avortement après le cinquième mois de grossesse. Cette “limite de la 20e semaine” viole une disposition centrale de l’arrêt Roe v. Wade selon laquelle une femme a le droit d’avorter tant que le fœtus n’est pas capable de vivre en dehors de son utérus – soit jusqu’à la 24e semaine environ dans l’état actuel de la médecine. Néanmoins, neuf Etats imposent cette limite en se fondant sur une théorie très controversée selon laquelle un fœtus est sensible à la douleur à partir de cinq mois.

Manuel pro-life. Les enquêtes d’opinion

montrent que le soutien de la population à l’IVG chute vertigineusement à la fin du premier trimestre – 64 % des Américains sont opposés à l’avortement durant le deuxième trimestre. C’est ce qui a permis aux groupes pro-life de tenir un discours pouvant, en surface, paraître sensé. Et comme le souligne Newman, “une fois que l’on a interdit l’avortement au deuxième trimestre, on a déjà un pied dans la porte”. L’Arkansas proscrit l’avortement après la 12e semaine. Le Dakota du Nord a récemment adopté une loi criminalisant l’avortement après la 6e semaine, un stade où de nombreuses femmes ne savent même pas encore qu’elles sont enceintes. Deux organisations basées à Washington sont à l’origine de nombreux modèles de textes législatifs contre l’avortement : le National Right to Life Committee [Comité national pour le droit à la vie] et Americans United for Life [AUL, Américains pour la vie]. Cette dernière est le principal responsable de l’actuelle stratégie. Chaque année, AUL envoie aux législateurs régionaux et fédéraux de tout le pays un exemplaire de Defending Life, son manuel pro-life de plus de 700 pages. Parmi ses publications annuelles, un “relevé de notes” des cinquante Etats en matière de législation antiavortement, ainsi qu’un guide pratique conçu pour aider les législateurs à “comprendre que l’arrêt Roe v. Wade ne les empêche pas d’adopter des législations qui découlent du bon sens”, comme l’explique Charmaine Yoest, présidente d’AUL. Ces dernières années, AUL a élaboré de nombreux projets de loi censés protéger les femmes, récemment regroupés sous le nom de Projet de protection des femmes. En s’appuyant sur des informations médicales douteuses, AUL propose une foule de lois modèles comme la loi de promotion de l’engagement parental (qui impose aux mineures d’informer leurs parents ou d’obtenir leur accord pour avorter), la loi d’amélioration de la sûreté des patientes qui subissent un avortement (qui impose des règles draconiennes aux cliniques) ou la loi sur la défense de la santé des femmes (censée protéger les femmes des risques supposés en cas d’avortement au deuxième trimestre). Tout cela témoigne des tactiques ingénieuses des organisations anti­avortement, mais aussi de la nouvelle culture du Parti républicain. Celle-ci n’est nulle part aussi manifeste qu’au Michigan, → 32


32. À LA UNE

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31 ← où le redécoupage des circonscriptions électorales et la limitation des mandats ont permis aux conservateurs d’avoir la haute main sur le Parlement de l’Etat, dont un tiers des membres sont de nouveaux élus. Aujourd’hui, les opposants à l’avortement comme la section régionale du National Right to Life Committee y jouissent d’une influence politique dont ils n’osaient pas rêver il y a quelques années. La plupart des Etats qui votent des mesures contre l’avortement sont aussi des Etats antisyndicats, où l’alliance de puissants donateurs avec les milieux d’affaires a contribué à changer progressivement le jeu politique. Grâce à l’arrêt Citizens United rendu en 2010 par la Cour suprême [autorisant le financement illimité des campagnes par les entreprises, associations et syndicats], des groupes conservateurs ont dépensé des millions de dollars (dont l’origine est souvent obscure) dans des campagnes politiques.

A Londres, les anti-IVG avancent masqués Royaume-Uni. Des cliniques non réglementées fournissent des informations trompeuses aux patientes envisageant d’avorter.

“Moto-vagin”. En Caroline du Nord, le mil-

lionnaire Art Pope a ainsi transformé le jeu politique en injectant depuis 2010 des millions de dollars dans les campagnes électorales des républicains, leur permettant de prendre le contrôle de la législature et du fauteuil de gouverneur. Depuis, la Caroline du Nord a adopté un ensemble de lois Trap qui a attiré l’attention de tout le pays l’année dernière, lorsque les législateurs ont tenté de le faire passer ni vu ni connu en le rattachant à un projet de loi sur la sécurité des motos. Malgré plusieurs semaines de protestations, le projet de loi “moto-vagin”, comme le surnomment les défenseurs du droit à l’avortement, a été voté et est devenu loi en juillet, avec pour effet de menacer les seize cliniques de l’Etat qui pratiquent l’IVG. Pope, qui se considère comme libertarien, a été directeur national du lobby [ultraconservateur] des frères Koch, Americans for Prosperity. L’argent des Koch, à travers les différentes organisations d’“aide sociale” qu’il soutient, a largement financé le programme pro-life. Pourtant, les deux frères milliardaires, tout comme Pope, ne se sont jamais personnellement intéressés aux droits reproductifs. “Ils savent que les politiques qu’ils appellent de leurs vœux ne séduiront suffisamment de monde que s’ils les associent à des politiques sociales. Ils ont donc fusionné les programmes social et économique en un seul produit”, explique Rachel Tabachnick, chercheuse pour le think tank progressiste Political Research Associates. La bonne nouvelle, c’est que dans les Etats qui ont proposé certaines des lois antiavortement les plus extrêmes, les gens contre-attaquent. Lundi 6 janvier, une cour d’appel a commencé les auditions des organisations pro-choice qui estiment que certaines lois texanes sont anticonstitutionnelles. A Albuquerque, au Nouveau-Mexique, la population a voté contre un texte interdisant l’avortement après la vingtième semaine, qui aurait constitué la première législation restrictive municipale du pays sur l’IVG. Mais cette victoire, à 55 % des voix, n’a pu être remportée que parce que les groupes de défense du droit à l’avortement avaient injecté près de 700 000 dollars dans la campagne – plus de trois fois la mise des organisations antiavortement. —Janet Reitman

Publié le 15 janvier

femme, avant d’expliquer la raison de sa présence : elle est enceinte et envisage d’avorter. Tout en énumérant les réactions émotionnelles les plus courantes telles que la culpabilité, la conseillère, qui se présente sous le prénom d’Annabel, fournit une série d’informations inexactes et trompeuses. “Il y a un risque statistique accru de sévices à enfants”, dit-elle. “J’aurai davantage tendance à maltraiter mes enfants ?” s’enquiert la femme. “Il y a une augmentation statistique. Je ne dis pas que beaucoup de femmes le font – le pourcentage reste très faible –, mais il semble → Dessin de Belle Mellor paru dans y avoir une corrélation entre les deux”, répond la The Economist, conseillère. “Ah d’accord. De quel genre de sévices Londres. s’agit-il, des sévices sexuels ?” reprend la femme. “Euh… pas chez beaucoup de femmes, mais il y a une corrélation”, insiste Annabel. Pendant l’heure qui suit, la conseillère pré—The Daily Telegraph (extraits) Londres sente les “risques” d’une IVG. Ces informations ont pour but d’aider la jeune femme à “s’interrovec son faible éclairage et ses sièges en ger” sur l’opportunité de mettre un terme à sa mousse bleu marine, la salle d’attente grossesse. En fait, la femme à qui elle s’adresse pourrait passer pour un cabinet médical n’est pas enceinte et n’envisage pas d’avorter. délabré. Des membres du personnel font C’est une journaliste du Daily Telegraph qui le tour des chambres d’un pas rapide, les enquête sous une fausse identité sur les conseils bras chargés de blocs-notes et de dossiers. donnés aux femmes dans la centaine de CPC que L’immeuble, un Crisis Pregnancy Centre (CPC, compte le pays. Ces centres ne font pas partie centre d’accueil pour grossesses non désirées) du système de santé britannique et ne sont pas situé au centre de Londres, est plongé dans un réglementés. Ils ne sont pas tenus de fournir silence que seuls viennent troubler le bourdon- des informations rigoureuses sur le plan médinement de la circulation dans le lointain et, de cal. Il est souvent difficile de savoir qui finance temps à autre, le passage d’un bus. et dirige ces établissements : beaucoup ne sont Trois jeunes femmes sont assises, attendant pas inscrits au registre du commerce ou sont patiemment leur tour. L’une d’elles, à la grossesse enregistrés comme associations caritatives. La bien avancée, se masse délicatement le ventre plupart sont soupçonnés d’avoir des liens avec d’une main en lisant un courrier. Une jeune des groupes religieux et d’être calqués sur les conseillère entre et demande à une patiente de centres antiavortement américains. Dans l’un la suivre dans une petite salle de consultation au des CPC visités par le Daily Telegraph, le Central bout du couloir. Après avoir noté ses London Women’s Centre (CLWC), coordonnées, elle lui pose quelques une journaliste s’est vu remettre questions médicales élémentaires. des brochures américaines. L’une A-t-elle des étourdissements ou des d’elles, intitulée “Les neuf premiers nausées ? Se sent-elle plus fatiguée mois”, était publiée par Focus on the reportage Family, une association américaine que de coutume ? “Oui”, répond la

A


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Courrier international — no 1218 du 6 au 12 mars 2014 ↓ Dessin de Kopelnitsky, Etats-Unis.

qui se présente comme “un ministère chrétien mondial ayant pour vocation d’aider les familles à prospérer” et “à répandre les vérités bibliques dans le monde entier”. Le CLWC et l’Alma Pregnancy Advisory Service (APAS) de Luton, où se sont rendues nos journalistes, montrent à leurs patientes une vidéo où intervient le Dr Noreen Johnson, un médecin antiavortement américain. Un autre groupe antiavortement américain, 40 Days for Life, qui explique sur son site que “[son] projet et [sa] mission sont une campagne pro-life bien ciblée, qui, par la prière, le jeûne et les manifestations silencieuses et pacifiques, fait appel à la puissance de Dieu pour mettre un terme aux avortements”, a distribué des brochures faisant de la publicité pour le CLWC. Début février, une journaliste du Daily Telegraph se faisant passer pour une femme hésitant à mener sa grossesse à terme a assisté à une séance d’information donnée au centre de Luton. Alors qu’elles évoquaient les risques de l’avortement, l’une des deux conseillères présentes a signalé un lien avec le cancer du sein. “Il s’agit d’un type particulier de cancer du sein ; les recherches ont commencé parce que beaucoup de jeunes femmes développaient ce type de cancer et elles ont montré que les premiers symptômes se manifestaient huit à dix ans après l’avortement”, a-t-elle expliqué. Puis elle a souligné qu’un avortement lors d’une première grossesse augmentait les risques de cancer : “Une grossesse protège la femme du cancer de l’utérus. […] Quand on y pense, la nature suit son cours. Dans un avortement, ce processus est stoppé net. Toutes les cellules de votre poitrine qui, jusque-là, allaient bien et se préparaient à fabriquer du lait sont chamboulées et commencent à muter.” Ses affi rmations ont été démenties par Kate Guthrie, porte-parole du Collège royal des obstétriciens et des gynécologues, pour qui “il n’y a absolument aucune preuve que les avortements provoquent un risque accru de cancer du sein”. —Emma Barnett, Claire Newell, Holly Watt et Ben Bryant

Publié le 11 février

SUR NOTRE SITE

courrierinternational.com

“Interdire à nouveau l’IVG en Espagne ?”, une controverse avec deux articles de Infolibre et du quotidien ABC (paru dans CI n° 1212 du 23 janvier). “Tu avorteras dans la douleur, ma fille” : enquête de La Repubblica sur l’augmentation du nombre des IVG clandestines ou faites maison en Italie (dans CI n° 1179 du 6 juin).

A la une

OBSCURANTISME

“A droite toute”, titrait l’hebdomadaire italien Left dans son édition du 18 janvier en réaction au projet de loi espagnol. “L’Espagne interdit l’avortement. Sous le diktat de l’Eglise, les conservateurs renvoient l’Europe un demi-siècle en arrière”, écrit le titre orienté à gauche. Le projet de loi précipiterait l’Espagne “dans l’obscurantisme”, écrit encore le journaliste et éditorialiste italien Aldo Garzia dans les colonnes du magazine.

“L’avortement ? Un assassinat” Pologne. Dans ce pays ultracatholique, l’accès à l’IVG est strictement réglementé. Du coup, 100 000 avortements clandestins auraient lieu tous les ans. —Rzeczpospolita (extraits) Varsovie

E

n 2013, il y a eu 752 IVG légales en Pologne, selon le récent rapport du gouvernement envoyé à la Diète. Depuis des années, le nombre d’avortements ne cesse de croître mais, pour la première fois depuis 1994, l’augmentation est particulièrement élevée. “C’est parce que ici le droit à la vie est méprisé”, explique Jan Dziedziczak, député de Droit et justice [droite cléricale et nationaliste, parti de Jaroslaw Kaczynski]. Les partisans d’une libéralisation de l’IVG affirment pourtant que le nombre d’avortements en Pologne est beaucoup moins élevé que dans d’autres pays européens. Ils mettent en cause une législation trop restrictive. En Pologne, depuis 1994, l’IVG est autorisée dans les cas suivants : une grossesse résultant d’un acte criminel (comme le viol ou l’inceste), présentant un danger pour la santé de la mère, ou lorsqu’une maladie incurable menaçant la vie du fœtus est diagnostiquée. Pendant quelques mois, en 1997, les femmes ont pu invoquer comme raison pour avorter une situation matérielle difficile. Mais le tribunal constitutionnel a remis ce point en question. Le professeur Stanislaw Radowicki, consultant national en gynécologie et en obstétrique, explique l’augmentation du nombre d’IVG par l’accès de plus en plus facile aux tests prénataux. “Cela est lié à une amélioration des soins qui accompagnent la grossesse, ce qui permet de découvrir tôt différentes pathologiques chez l’embryon”, explique-t-il. Les chiffres contenus dans le rapport gouvernemental peuvent en apporter la preuve. En 2012, 701 IVG sur 752 ont été effectuées pour malformation du fœtus – seule une grossesse résultait d’un acte criminel et 50 menaçaient la santé de la mère. Un tiers des IVG ont été effectuées dans la région de Varsovie. “C’est dans

cette région qu’il y a des équipements modernes”, explique le professeur Radowicki. Les personnes engagées dans la controverse autour de l’IVG, qui éclate régulièrement, soutiennent différentes interprétations des chiffres cités dans le rapport gouvernemental. En septembre 2013, la Diète a rejeté un projet de loi émanant de la société civile qui proposait d’interdire complètement l’IVG, présenté par Kaja Godek, de la fondation Pro-Prawo do Zycia [Pour le droit à la vie]. Selon elle, l’accès aux tests prénataux n’est pas la seule cause de l’augmentation des IVG. “J’ai bien peur que dans les hôpitaux on ne donne une interprétation de plus en plus large à la formulation ‘handicap de l’embryon ou maladie incurable menaçant la vie de l’embryon’, que, d’ailleurs, personne n’a jamais définie ; tout cela échappe au contrôle. Beaucoup d’indices laissent croire que le syndrome de Down est la principale cause d’assassinat des enfants non nés, pendant qu’une partie des enfants avortés pourraient être tout à fait sains, car il suffit de soupçonner un défaut pour pratiquer l’IVG”, explique Kaja Godek. “Ce rapport indique combien la loi en Pologne est restrictive et montre que l’avortement légal y est pratiquement impossible”, rétorque Marek Balicki, ex-ministre de la Santé dans le gouvernement de l’Alliance de la gauche démocratique (postcommuniste), partisan d’une libéralisation de la loi. Selon lui, s’il y a plus d’avortements, c’est peutêtre lié à un ou deux hôpitaux, plus favorables à l’avortement. “En réalité, jusqu’à 100 000 avortements par an sont effectués dans la clandestinité”, explique Balicki. Il y a d’autres chiffres inquiétants : en 2012, les mères ont abandonné à l’hôpital 1 021 nouveau-nés, pour des raisons autres que médicales, soit 263 de plus qu’en 2011. Il y a aussi plus d’avortements provoqués par la femme et plus de nouveau-nés avec des dommages corporels. “L’Etat est responsable de ce type de situations. Si les femmes se décident à le faire, c’est parce que l’accès à la contraception et à l’IVG est difficile”, explique la vice-présidente de la Diète, Wanda Nowicka. —Wiktor Ferfecki

Publié le 4 février


34.

tra n sversales.ie économ

Courrier international — n° 1218 du 6 au 12 mars 2014 ↙ Dessins de notre dossier : Otto, Londres.

Sciences ......... 38 Médias ........... 40 Signaux .......... 41

Plus de robots, moins de boulot Automatisation. Après l’industrie, les services : dans vingt ans, les machines pourront “exercer” la moitié des métiers de ce secteur, estiment FOCUS certains économistes. D’après eux, il faudra alors remplacer l’allocation chômage par un revenu universel.

Le Temps (extraits) Genève

D

ans ce monde que nous créons si rapidement, nous verrons de plus en plus de choses qui ressemblent à de la science-fiction, et de moins en moins de choses qui ressemblent à des postes de travail.” Cette phrase de l’économiste et expert de l’ère digitale

Andrew McAfee [lire l’interview p. 35] est provocante, mais reflète une inquiétude partagée par un nombre croissant de chercheurs. Les robots construisent déjà des murs et des voitures, mais demain ils conduiront des camions et feront de la comptabilité ou du droit. Même du journalisme. La seule question sur laquelle les

chercheurs se disputent encore est : que deviendront les humains ? Occuperont-ils de nouveaux emplois, seront-ils en vacances perpétuelles ou sombreront-ils dans la précarité ? Le progrès technologique a déjà déstabilisé le monde du travail lors de l’industrialisation et de l’avènement des chaînes

de montage. Les économistes, cependant, étaient restés confiants. Après une douloureuse phase d’adaptation, le bienêtre global allait croître. C’est ce qui s’est produit. Grâce à l’augmentation de la productivité, les revenus ont pris l’ascenseur et ont entraîné une demande pour de nouveaux biens de consommation, créant ainsi de nouvelles places de travail. La vision de [l’économiste John Maynard] Keynes, qui supposait que chacun serait plus riche en 2030 qu’en 1930, s’est largement réalisée [il prévoyait aussi qu’il nous suffirait de travailler quinze heures par semaine]. Mais, aujourd’hui, de nombreux économistes regardent d’un œil plus craintif l’accélération du progrès technologique et la stagnation du niveau de vie.

Depuis qu’un ordinateur a battu les maîtres des échecs [en 1997], on se doutait que leur intelligence était capable d’une subtilité nouvelle. Les logiciels sont plus complexes et plus puissants, mais surtout ils ont accès à un nombre hallucinant de données, ce qui leur permet de rivaliser avec l’homme dans un nombre croissant de domaines. Prenons la culture générale, illustrée par un jeu toujours très populaire aux Etats-Unis, Jeopardy !

–  on vous donne la réponse, vous formulez la question. Une machine construite par IBM a battu, début 2011, les plus grands champions américains. Pendant toute la durée du jeu, “Watson” a écouté les questions, cherché la réponse, actionné le buzzer et répondu grâce à un logiciel de synthèse vocale. Il a ensuite choisi le thème et le montant de la prochaine question, comme l’exigent les règles.

Google Car. Les petits-enfants de Watson pourront occuper une large palette d’emplois. Pas seulement ceux de la classe ouvrière, déjà remplacés sur les chantiers et les chaînes de montage par des robots. Ils s’orienteront vers le secteur des services, pourvoyeur de deux tiers des places de travail dans les pays industrialisés. Selon une étude publiée en 2013 par deux chercheurs de l’université d’Oxford, Carl Benedikt Frey et Michael Osborne, 47 % des professions du secteur des services pourront être exercées par des robots dans les vingt prochaines années [voir le graphique p. 36 ]. Les plus touc hé s s e ront les télédéma rcheurs, mais aussi les comptables, les ju ristes, les agents immobiliers ou les journalistes. A partir des résultats d’une entreprise ou des statistiques d’un match, des programmes produisent déjà des articles plus que lisibles. Quant aux chauffeurs routiers et aux taxis, comment pourrontils résister à la concurrence de la Google Car, dont les premiers prototypes sillonnent déjà les routes de Californie ? Fabio Gramazio, architecte et professeur à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich, a créé avec un collègue le premier laboratoire de robotique appliquée à l’architecture. Il utilise des robots industriels relativement basiques pour usiner des pièces uniques et assembler des éléments. “Il est important d’explorer la complémentarité entre l’homme et les machines”, a-t-il déclaré lors sa conférence donnée au Lift [un événement consacré à


TRANSVERSALES.

Courrier international — n° 1218 du 6 au 12 mars 2014

Avec les drones et la technologie spatiale, plus besoin de paysans la technologie et à l’innovation, et organisé chaque année à Genève]. “C’est l’être humain qui dicte les règles, mais le robot peut faire des choses dont l’homme n’est pas capable, comme empiler des éléments avec une précision extrême.” Fabio Gramazio estime que le tournant technologique va laisser sur le carreau les travailleurs les moins qualifiés, mais qu’après une transition douloureuse, de nouvelles opportunités émergeront. “Je ne vois pas comment un ordinateur pourrait gérer la complexité d’un chantier, dit-il. Les machines ne vont pas remplacer les humains, elles vont les aider, devenir complémentaires.” José Achache est du même avis. Le directeur d’AP-Swiss [structure soutenue par l’Agence spatiale européenne] et spécialiste des drones montre comment la technologie spatiale peut remplacer le travail d’un paysan. “Les satellites et les drones permettent d’observer les champs et de déterminer avec précision quelle zone a besoin d’eau, d’engrais ou de pesticide, dit-il. Les images sont envoyées à des logiciels d’analyse, qui les transmettent à l’agriculteur. Comme tous les tracteurs sont aujourd’hui équipés d’un GPS, la machine peut très bien être envoyée dans les champs pour répandre toute seule les substances là où elles sont nécessaires. Aujourd’hui, il est déjà possible pour un paysan de gérer ses récoltes depuis son bureau, mais demain la communication pourrait s’effectuer directement de machine à machine, et on n’aura plus besoin de paysans.” Selon José Achache, cependant, la formation et la maîtrise des nouvelles technologies offriront d’autres emplois.

Développer des compétences complémentaires de celles des machines sera nécessaire. Mais il faudra aussi s’adapter à un monde du travail plus mouvant et plus flexible. “La plupart des gens ne gardent déjà plus toute leur vie un même emploi dans une même entreprise”, assène Narkis Alon, jeune Israélienne spécialisée dans l’encadrement des start-up. “Et cette tendance à un marché du travail toujours plus flexible va se poursuivre.” Les indépendants et le travail à la demande, pour de courtes missions, de vraient se développer, selon elle, de même que les microentreprises comptant moins de dix personnes. Cette évolution implique que les travailleurs apprennent à se vendre en recensant leurs compétences et en développant leur image, notamment sur Internet. “Un écosystème propice à la naissance des start-up est aussi nécessaire, poursuit Narkis Alon. Il faut former les gens pour qu’ils puissent développer leurs idées, et les mettre en contact avec des fonds d’investissement.”

Dentistes. Et si une part

crois sante de travailleurs ne trouvait pas sa place dans la nouvelle économie  ? Bien sûr, nous aurons sans doute besoin encore longtemps de dentistes, de physiothérapeutes ou de puéricultrices, mais entre la concurrence des ordinateurs et celle des pays en voie de développement, qui continueront encore quelques années à offrir une main-d’œuvre bon marché, une part croissante de la population n’aura sans doute plus rien à faire. C’est la thèse d’Andrew McAfee. Selon lui, les robots vont prendre notre travail. Cela prendra peut-être vingt ou trente ans, mais c’est inévitable. “Fantastique, a d’abord pensé le chercheur. Nous aurons enfin le temps de nous adonner à nos loisirs et de réfléchir aux multiples façons de rendre le monde meilleur.” Mais force est

de constater que le chômage, tel qu’il existe aujourd’hui, crée une multitude de problèmes, que ce soit au niveau personnel ou au niveau sociétal. Pour cette éminence grise américaine, qu’on peut difficilement comparer à un hippie ou à un communiste, la solution est d’adopter le revenu universel. C’est le concept qu’est venu présenter à Lift Che Wagner, jeune universitaire militant qui tente de faire adopter le principe du revenu universel en Suisse. Selon lui, la productivité du travail rend déjà son adoption possible. Chaque citoyen toucherait mensuellement une certaine somme d’argent sans aucune condition. Le montant ne serait pas très élevé, mais suffirait à vivre décemment. En Suisse, par exemple, il se monterait aujourd’hui à 2  500  francs suisses [2 060 euros]. “Si les gens n’ont plus besoin de gagner leur vie, ils pourront se consacrer aux projets qui leur tiennent à cœur, analyse Che Wagner. Ils auront le temps de songer à la contribution qu’ils pourraient apporter à la société et qui correspond à leurs capacités. Ils deviendraient ainsi plus productifs et créatifs.” Ce ne sera sans doute pas un problème si certaines personnes décident de ne plus travailler. Il n’y aura pas assez à faire pour tout le monde. Mais si plus personne ne veut mettre la main à la pâte ? “Beaucoup de gens voudront travailler, parce que ça les intéresse et qu’ils voudront augmenter leur revenu, rétorque Che Wagner. Quand nous avons récolté les signatures pour notre initiative, nous avons élaboré un petit sondage. A la question de savoir si la personne souhaiterait continuer à travailler, 80 % des interrogés ont dit oui. Mais si on leur demande s’ils pensent que les autres vont continuer à travailler, 80 % répondent non. Notre société n’a pas un problème de force de travail, elle a un problème de confiance.” —Julie Conti Publié le 7 février

35

La machine peut créer des emplois

Interview. Il n’y a pas de fatalité : si les politiques publiques sont à la hauteur du défi, les nouvelles technologies n’augmenteront pas forcément le chômage. —Boston Globe Boston

S

’il y a une chose qu’une machine ne peut pas faire, c’est bien conduire une voiture, auraient dit Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee voilà dix ans à peine. Aujourd’hui, lorsqu’ils empruntent la Route  101 [qui longe la côte Pacifique] à toute allure, dans un véhicule sans conducteur [conçu par Google et testé en Californie], les deux professeurs au Massachusetts Institute of Technology s’émerveillent de la banalité de l’affaire. Voilà un nouvel exemple de la vitesse à laquelle les technologies progressent, des smartphones qui exécutent fidèlement nos instructions jusqu’aux imprimantes 3D capables de fabriquer n’importe quoi ou presque. Le tout nouveau livre des deux chercheurs, The Second Machine Age [“Le second âge de la machine”, éd. W. W. Norton & Company, non traduit en français], traite du progrès technologique et de la façon dont la société devrait faire face aux défis, perturbations et opportunités qui l’accompagnent.

T U O S T R R U E L PA AI L

Je les ai rencontrés pour comprendre les effets que ces changements produiront sur l’économie, et ce que cela signifie de disposer de machines qui effectuent un travail naguère considéré comme exclusivement humain. Qu’est-ce que le “second âge de la machine” ? En quoi est-il différent de ce que nous avons connu par le passé ? ERIK BRYNJOLFSSON Nous avons choisi ce titre en référence au “premier âge de la machine” que fut la révolution industrielle. Elle a mis l’humanité sur une nouvelle voie faite de progrès, de prospé- → 36

ir m l a V c i Er rEdi à 19h20 lE VE n d

LA VOIX EST LIBRE

en partenariat avec IUDQFHLQWHUIU


36.

TRANSVERSALES

35 ← rité et de haut niveau de vie, mais elle a aussi considérablement perturbé notre façon de travailler. Lors de ce premier âge, nous avons automatisé la force physique. Nous avons dépassé certaines limites de nos muscles. Dans le second âge, la technologie fait la même chose avec le travail cognitif – le travail de nos cerveaux, de notre esprit. Une grande partie de votre livre est consacrée à l’impact

Menaces Probabilité que l’automatisation mène à des pertes d’emplois dans les vingt ans à venir (1 = certain) Orthoprothésistes 0,003 Dentistes 0,004 Entraîneurs 0,007 sportifs Ecclésiastiques 0,008 Architectes Rédacteurs en chef Pompiers Acteurs

0,02 0,06 0,17 0,37

Juges

0,40

Economistes

0,43

Pilotes commerciaux Bibliothécaires Dactylographes Agents immobiliers Boulangers Vendeurs en magasin Comptables et auditeurs Télévendeurs

0,55 0,65 0,81 0,86 0,89 0,92 0,94 0,99

SOURCE : “THE FUTURE OF EMPLOYMENT : HOW SUSCEPTIBLE ARE JOBS TO COMPUTERISATION ?”, DE CARL BENEDIKT FREY ET MICHAEL A. OSBORNE (SEPTEMBRE 2013)

FOCUS EMPLOI.

Courrier international — no 1218 du 6 au 12 mars 2014

de la technologie sur l’emploi. La technologie tue-t-elle ou crée-t-elle des emplois ? E.B. Prenons un peu de recul. Il y a deux cents ans, plus de 90 % des Américains travaillaient dans des fermes. Puis ce travail a été largement automatisé et aujourd’hui il représente moins de 2 % des emplois. Mais tous ces gens ne se sont pas retrouvés au chômage – la technologie a permis l’émergence de nouvelles industries créatrices d’emplois, de l’automobile à l’informatique. La question est maintenant de savoir si nous serons capables de créer de nouveaux secteurs en suivant le rythme auquel la technologie automatise les tâches. Vous écrivez qu’“il n’y a jamais eu de pire époque pour les travailleurs qui possèdent des compétences ‘ordinaires’“. La classe ouvrière sera-t-elle inévitablement laissée sur le bord du chemin ? ANDREW MCAFEE Erik et moi faisons très attention de ne pas utiliser le mot “inévitable”. Il existe tout un tas de fatalistes qui disent : “Nous ne pouvons rien faire, le travailleur moyen sera balayé par cette vague technologique.” Il est bien trop tôt pour l’affirmer. Et c’est du reste une vision trop déterministe. Dans notre livre, nous formulons des propositions pour créer un environnement économique qui offre le plus de débouchés possible précisément à ce travailleur moyen dont vous parlez. Par exemple, nous pensons que si nous investissons dans les infrastructures, si nous mettons en place les bonnes politiques migratoires, si nous menons des

réformes éducatives et si nous créons un environnement plus favorable à l’esprit d’entreprise, la croissance du nombre d’emplois s’accélérera fortement et la situation du travailleur moyen sera bien meilleure. Certaines de vos recommandations sont plutôt excentriques, comme celles d’un impôt négatif sur le revenu et d’un revenu de base. Est-ce possible ? E.B. Nous pensons que ce sera possible si nous changeons de discours et si nous amenons les gens à réfléchir à ces questions. Par exemple, nous tenons particulièrement à l’idée du crédit d’impôt sur le revenu, qui récompense les gens qui travaillent. Parce que nous estimons que le travail a bien plus de valeur que le simple revenu qu’il génère. Alors, au lieu de le taxer, de décourager le tra-

vail comme le font nos systèmes actuels, nous pensons qu’il faut l’encourager. A.McA. Vous dites que ces idées sont excentriques. C’est vrai aujour d’hui. Il est également vrai qu’elles ressemblent à des idées socialistes un peu folles. Mais nous devons nous souvenir que de telles propositions ont été fermement défendues par des économistes comme [le très libéral] Milton Friedman dans les années 1960 et 1970 – et personne ne prétendrait qu’il était de gauche. Ces idées ont une longue histoire, une histoire qui échappe au clivage entre la droite et la gauche. C’est dans le contexte actuel qu’elles semblent folles. Dans le “second âge de la machine”, la technologie se charge de tâches que nous faisions nous-mêmes, comme conduire ou faire

des recherches. Si la technologie rend le monde plus intéressant sous certains aspects, rend-elle aussi notre vie plus ennuyeuse ? E.B. Jusqu’à présent, ce n’est pas le cas, car ce sont les parties les plus insignifiantes de notre vie qui sont automatisées – mon trajet pour aller travailler n’est généralement pas le point d’orgue de ma journée –, et je pense que la technologie nous laisse plus de temps pour faire des choses intéressantes. Parmi les aspects positifs du futur, il y a ce que nous appelons les actifs numériques. Tout comme les Athéniens dans l’Antiquité, qui avaient hélas des esclaves humains, nous pourrons peut-être confier nos corvées à des robots. Et je crois que ce sera un monde beaucoup plus intéressant. —Propos recueillis par Alyssa Edes Publié le 21 février


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38. transversales

Courrier international — no 1218 du 6 au 12 mars 2014

sciences planète robot

Intelligence originelle Comment robots et humains vont-ils cohabiter ? C’est la question posée par un groupe de chrétiens évangéliques.

Ravageurs, gare à vos gènes ! OGM. Les laboratoires phytosanitaires ont un nouveau dada : l’iARN, une arme génétique contre les insectes nuisibles. Mais on manque de recul pour évaluer ses effets sur les autres espèces – y compris l’homme.

—New Scientist (extraits) Londres

U

n invité de marque assistera cette année à la conférence création­ niste organisée en Caroline du Nord. Il n’est pas chrétien. Il n’est même pas humain. C’est le robot humanoïde appelé NAO, que le Séminaire évangé­ lique du Sud a acheté 16 000 dollars [11 600 euros] à la société [française] Aldebaran Robotics. Pour Kevin Staley, qui dirige ce projet, “d’un point de vue chrétien, le fait que Jésus ait choisi une forme humaine est d’une extrême importance, cela souligne le caractère holistique des êtres humains, à la fois corps et esprits”. Mais il craint que les rapides avancées de la robotique n’al­ tèrent la valeur accordée à l’être humain. L’étude de NAO doit permettre de répondre à plusieurs questions : “Quelles charges ou pressions sociétales ces robots sont-ils censés alléger ? Quels problèmes leur existence va-t-elle générer ? En quoi leur présence à nos côtés est-elle bénéfique ?” Kate Darling, du Massachusetts Institute of Technology (MIT), souligne le statut particulier dont jouissent les robots par rapport aux autres objets : nous avons tendance à les anthropo­ morphiser. Cela est dû selon elle à leurs actions apparemment imprévisibles, à leurs capacités d’interaction sociale de plus en plus poussées et à la place physique qu’ils occupent dans nos vies. Mais ce qui intéresse Kevin Staley, c’est de comprendre comment ils pour­ raient finir par nous remplacer. “On se rapproche du moment où l’on acceptera qu’un robot se substitue à un humain de multiples façons, affirme-t-il. La question du mariage entre humain et robot se posera alors, de même que l’on assistera à l’essor d’un marché du sexe robotique.” Il est important que les communau­ tés religieuses aient voix au chapitre sur ce sujet, estime-t-il. Le Séminaire évangélique du Sud a d’ailleurs lancé un concours afin de trouver un nom à son robot. “Ils sont déjà en train de l’anthropomorphiser”, commente Kate Darling. —Hal Hodson Publié le 12 février

—The New York Times New York

D

es scientifiques et des sociétés de bio­ technologie éla­ borent aujourd’hui ce qui pourrait devenir la pro­ chaine arme de destruc­ tion massive contre les insectes nuisibles. Pour ce faire, ils se sont fondés sur une découverte [pour laquelle les chercheurs amé­ ricains Craig C. Mello et Andrew Fire ont obtenu le prix Nobel de physiologie et de médecine en 2006], l’inter­ férence ARN, dont le méca­ nisme permet l’élim inat ion d’insectes et de pathogènes par l’inhibition de leurs gènes. En ciblant une sé­quence génétique propre à une espèce, la technologie de l’interférence ARN, ou iARN, pourrait tuer des insectes nuisibles sans affecter les insectes bénéfiques, ce qui constituerait une grande avancée par rapport aux pesticides chimiques. “Un neurotoxique tue sans discernement, alors que l’iARN est très sélective”, indique Subba Reddy Palli, entomologiste de l’Université du Kentucky qui travaille sur cette technique.

Sauvons les abeilles. Mais certains spécialistes redoutent que la dispersion en pleins champs d’agents inhibiteurs de gènes risque de nuire aux insectes bénéfiques –  en particulier ceux dont le patrimoine génétique a beaucoup en commun avec celui des nuisibles –, voire à la santé

↓ Dessin de Caro, Suisse. humaine. Le 28 janvier, l’Agence américaine de protection de l’environnement [Envi­ ron­­mental Protection Agency, EPA], qui réglemente l’emploi des pesticides, a donc organisé une réunion de conseillers scientifiques à Arlington (Virginie), pour discuter des risques potentiels de l’iARN. “Tenter d’utiliser cette technologie au stade actuel de nos connaissances serait encore plus naïf que l’utilisation du DDT dans les années 1950”, a souligné le Comité consultatif national sur les abeilles dans les commentaires soumis à l’EPA avant la réunion. L’interférence ARN présente pourtant un grand intérêt pour les apiculteurs, puisque l’une de ses possibles ap­plications, sur laquelle travaille Monsanto, viserait le varroa (Varroa destructor). Cet acarien est considéré comme l’un des responsables du fort déclin de la population des abeilles ces dernières années [il leur transmet un virus mortel]. Par ailleurs, l’entreprise américaine a déjà demandé l’homologation d’un maïs génétiquement modifié qui utilise l’iARN pour tuer la chrysomèle du maïs, l’un des ravageurs les plus dévastateurs pour l’agriculture. Pour une partie des spécialistes des abeilles, toutes les pistes sont à explorer pour sauver l’espèce, y compris l’iARN. Quant aux groupes représentant les producteurs de maïs, de soja et de coton, certains soutiennent l’utilisation de cette technologie. “L’iARN va faire entrer l’agriculture américaine dans une nouvelle génération d’outils très prometteurs”, affirme la Fédération nationale des producteurs de maïs. Ces derniers ont besoin de cette nouvelle arme : depuis une dizaine d’années, ils se battent contre la chrysomèle en cultivant du maïs BT, génétiquement modifié pour produire une toxine qui tue l’insecte lorsqu’il l’ingère. Mais la chrysomèle a fini par développer une résistance à la toxine. L’interférence ARN est un phénomène naturel déclenché par un acide ribo­nu­ cléique (ARN) double brin. L’ADN, matière constitutive des gènes, est généralement composé de deux brins qui forment une double hélice. L’ARN, qui joue [notamment] un rôle de messager dans les cellules, ne comporte normalement qu’un seul brin. Quand une cellule détecte un ARN double brin, elle réagit comme si elle se trouvait en présence d’un virus : elle déclenche un mécanisme qui inhibe l’expression des gènes porteurs de la séquence correspondant à celle de l’ARN double brin.


Courrier international — no 1218 du 6 au 12 mars 201439 transversales. ↓  Agriculture moderne. “Lui, il fait un épouvantail à moineaux. Moi, je fais un épouvantail à Monsanto.” Dessin de Danziger, Etats-Unis.

“On essaie de tuer une petite bestiole sur une grosse”

Les scientifiques ont vite compris qu’ils en cours d’homologation). La technique pourraient réduire au silence pratiquement est également employée pour rendre des chaque gène en synthétisant un fragment denrées comme la papaye résistantes aux d’ARN double brin portant la séquence virus. Dans ces deux cas, on constatait que correspondante. Les premiers à avoir saisi ça fonctionnait, mais sans comprendre ce mécanisme ont remporté le prix Nobel le rôle joué par l’iARN. Le nouveau maïs de physiologie et de médecine en 2006. de Monsanto, qui tue la chrysomèle, est Au départ, on pensait que leur découverte l’une des premières plantes dans lesquelles la mod if ication a u r a it s u r t o u t d e s génétique v ise ap­plications médicales, biotechnologies spécif iquement à pour inhiber par produire un ARN exemple des gènes essentiels pour les organismes pa­thogènes double brin pour désactiver un gène, le ou les cellules cancéreuses, ou pour agir SNF7, indispensable au transport des sur le gène responsable d’un taux de protéines dans l’organisme du coléoptère. cholestérol élevé. Cette belle euphorie est Le groupe espère commercialiser ce maïs, assez vite retombée. En effet, il est difficile baptisé SmartStax Pro, d’ici à la fin de de transporter les brins d’ARN dans les la décennie. cellules que l’on vise. Mais ces obstacles ont été progressivement surmontés, et Pulvérisation d’ARN. Monsanto l’enthousiasme est en train de renaître. planche par ailleurs sur la mise au point En effet, l’iARN devrait être plus facile d’un aérosol destiné à renforcer l’une à appliquer aux insectes – en tout cas aux de ses principales gammes de produits : coléoptères, parmi lesquels la chrysomèle le Roundup. Cet herbicide [utilisé en du maïs : il suffit qu’ils ingèrent un ARN épandage] agit en inhibant une protéine double brin ! Il s’agit donc de modifier dont les plantes ont besoin pour survivre. l’ADN des plantes pour qu’elles produisent Mais beaucoup de mauvaises herbes y sont un ARN double brin correspondant à un devenues résistantes : elles produisent gène vital pour l’insecte. tellement de protéine que le Roundup L’iARN était déjà utilisée pour inhiber n’est plus efficace. Le nouvel aérosol de des gènes spécifiques chez les végétaux ; Monsanto utilisera l’iARN pour inhiber c’est ainsi qu’on a obtenu, par modification le gène codant pour cette protéine, ce qui génétique, une huile de soja plus saine et redonnera au Roundup la capacité de tuer une pomme qui ne brunit pas (les deux sont les plantes indésirables. Quant à la lutte contre le varroa, l’acarien qui décime les abeilles, elle passerait par l’introduction de l’iARN dans une solution sucrée dont les abeilles sont friandes. Pour l’instant, le seul moyen de combattre ce parasite est de pulvériser des pesticides qui peuvent s’avérer nocifs pour les butineuses. ●●● La double hélice d’ADN Le ciblage par iARN d’une séquence présente dans le noyau des cellules génétique propre à cet acarien permettrait animales et végétales porte le code donc d’éradiquer les parasites sans toucher génétique. Mais c’est l’ARN qui sert aux abeilles. “On essaie de tuer une petite de moyen d’expression aux gènes. bestiole sur une grosse”, résume Jerry Hayes, Il reproduit, sur un seul brin, responsable de la santé des abeilles chez ce code spécifique, et le convertit Monsanto. Un essai sur le terrain a montré en protéines. que cette technique pourrait effectivement

ARN et ADN, qui fait quoi ?

contribuer à protéger les abeilles du virus transmis par le varroa. Monsanto a donc racheté Beeologics, une entreprise qui développe cette technique, ainsi que deux autres sociétés qui cherchent à développer des applications agricoles de l’iARN. Et il a déboursé plusieurs dizaines de millions de dollars en acquisitions de brevets et transferts de technologies auprès de sociétés spécialisées. Mais Monsanto n’est pas seul. En 2012, [le groupe suisse] Syngenta a signé un accord avec Devgen, une société de biotechnologie belge, pour travailler sur des aérosols iARN, avant d’annoncer le rachat de cette entreprise pour environ 500 millions de dollars. Prudence, tout de même. Dans la mesure où certains organismes ont des gènes communs, des pesticides iARN pourraient nuire à des insectes non ciblés, rappellent deux entomologistes du département de l’Agriculture dans un article publié en 2013. Une étude de laboratoire menée par des

scientifiques de l’université du Kentucky et de celle du Nebraska a ainsi révélé qu’un ARN double brin censé inhiber un gène de la chrysomèle affectait également un gène de la coccinelle et tuait cet insecte bénéfique. En 2011, des chercheurs de l’Université de Nankin, en Chine, ont quant à eux évoqué des risques potentiels pour la santé humaine. Ils révélaient que certains fragments d’ARN produits naturellement par le riz pouvaient être détectés dans le sang des humains et des souris qui en consommaient. Pire, ils pouvaient même affecter un gène régulateur du cholestérol. Un ARN susceptible d’agir dans deux règnes différents (animal et végétal)… Le phénomène est assez extraordinaire pour que l’article ait été accueilli avec scepticisme et ses conclusions ultérieurement démenties par au moins trois études. Dans un article rédigé pour la réunion du 28 janvier, des scientifiques de l’EPA sou­­­lignaient également que l’iARN sou­ levait “de nouveaux défis pour évaluer des risques écologiques qu’on n’avait pas encore rencontrés avec les pesticides chimiques traditionnels”. —Andrew Pollack Publié le 28 janvier


40. transversales

Courrier international — no 1218 du 6 au 12 mars 2014 ↙ Abdeshmun et Hanno. Dessin de Karl Sharro paru sur Karlremarks.com.

médias

Le blogueur iconoclaste Internet. Installé à Londres, le Libanais Karl Sharro commente l’actualité moyen-orientale d’une plume acérée.

mieux à faire. Savez-vous combien d’univers je dois gérer ? Imbéciles !” Le jour, Sharro est architecte. Il dit que sa formation l’a considérablement aidé à appréhender la politique et la société d’une manière différente. “Je dois beaucoup à ma formation à l’Université américaine de Beyrouth. On ne se bornait pas à apprendre l’architecture, on essayait aussi de comprendre le contexte dans lequel elle est produite, explique-til. L’architecture a une dimension sociologique, politique, économique, et nous essayions de saisir toutes ces dynamiques.” Il n’a le temps d’écrire que pendant les pauses déjeuner et dans la soirée. “Un billet ne peut pas me prendre plus de trois quarts d’heure, parce que c’est tout le temps dont je dispose”, confiet-il. Mais il y a des exceptions. Il lui a fallu plusieurs heures pour

Son pastiche du reporter britannique Robert Fisk a été très apprécié

—Raseef22 (extraits)

Beyrouth

K

arl Sharro ne connaît pas de limite. N’importe quelle personnalité ou formation politique, n’importe quelle milice, n’importe quel événement social ou politique peut devenir la prochaine cible de son blog, Karlremarks.com. Il y fait la satire de tous et de tout : les auteurs d’attentats suicides, les djihadistes, le Hezbollah, la droite et la gauche arabes, l’Occident, les Arabes, Dieu, les Frères musulmans, Abdelfattah Al-Sissi [probable prochain président de la République égyptienne], le sectarisme et même les mises en garde de l’ambassade américaine à Beyrouth.

Un des derniers billets postés par Sharro, “Une brève histoire préventive du ‘printemps arabe’”, l’a aidé à attirer son millionième visiteur. Son compte Twitter compte 20 000 abonnés et nombre de ses posts font le buzz, comme “Dieu interviewe un kamikaze” – écrit peu après une nouvelle explosion à Beyrouth –, où Dieu décide de rencontrer l’auteur d’un attentat suicide pour mieux comprendre ses créatures. Lorsque le terroriste l’interroge sur les rivières de lait et de miel qu’on lui a promises, Dieu répond : “Vous croyez que je travaille dans la restauration ? Quelle insolence ! C’est suffisamment dur de vous surveiller quand vous êtes vivants. Vous voulez que je passe l’éternité à vous nourrir à l’œil ? Comme si je n’avais rien de

achever “Robert Fisk : reportage de Syrie ‘avec une citation choc dans le titre’”. Le texte débute ainsi : “Lorsque je montai dans la voiture, une Mercedes construite en 1962 dans l’usine où mon père avait combattu l’armée allemande en 1917, le chauffeur sourit et hocha la tête d’un air entendu, comme le font tous les chauffeurs de taxi du MoyenOrient quand ils transportent un journaliste étranger.” L’article a été partagé par de nombreux journalistes qui couvrent le Moyen-Orient. Ils ont apprécié cette critique de la presse et de son icône, Robert Fisk [célèbre grand reporter britannique]. C’était facile pour Sharro d’imiter le style de Fisk, parce qu’il en est imprégné. “J’ai lu ses livres, ses articles, tout était dans un coin de ma tête, prêt à être rendu d’une manière très humoristique. C’est un de mes textes préférés.” Personne n’a envie de devenir la cible de Sharro sur Twitter. Une de ses dernières victimes est l’ambassade des Etats-Unis à Beyrouth, qui avait demandé aux citoyens américains – notamment via son compte Twitter – d’“éviter les hôtels, les centres commerciaux à l’occidentale, y compris les chaînes d’épiceries à l’occidentale, et les événements publics/sociaux qui réunissent des ressortissants américains”. Sharro a aussitôt créé

le hashtag #USactLebanese et twitté en retour : “@usembassybeirut vous devriez publier un guide pour apprendre aux Américains à se mêler aux locaux, je vous aiderai. Suivez #USactLebanese.” Et il prodigue des conseils du type : “Portez un turban pour ne pas avoir l’air suspect en public. Surtout si vous êtes une femme. #USactLebanese”. Des internautes ont apporté leur pierre à l’édifice : “@KarlreMarks Conduisez un taxi dans Beyrouth à la recherche de Thomas Friedman [journaliste au New York Times]. Si vous le trouvez, dites quelque chose de profond, l’air de rien.”

Bande dessinée. Pour Sharro, pamphlétaire est un métier comme un autre, qui exige de lire avec discipline et de suivre tout ce qui se passe. Petit, il a développé un goût pour le genre satirique avec les bandes dessinées et les dessins animés diffusés en arabe. Il se dit influencé par des auteurs comme Woody Allen ou Robert Benchley et par des humoristes arabes comme [l’acteur et réalisateur syrien] Doreid Laham. “Je suis mordu. Je lis beaucoup, j’écoute beaucoup de spectacles comiques. D’ailleurs, j’en ferai peutêtre cette année, ici, à Londres.” Difficile de saisir qui est vraiment Sharro, car il semble mêler plusieurs identités. Il a grandi au Liban, mais il a également des liens avec l’Irak, le pays d’origine de sa mère. Il connaît aussi très bien la Syrie, car sa famille a sillonné le pays quand elle a fui la guerre civile libanaise. Et même s’il s’est installé à Londres il y a douze ans, ses écrits sonnent étonnamment juste pour de nombreux lecteurs au Liban. “C’est étrange, en vivant loin du Liban, en suivant constamment les infos, je suis devenu plus critique. La distance permet d’échapper à la pression affective qui nous pousse à simplement réagir aux événements et à prendre parti pour certaines formations politiques.” —Rima Marrouch Publié le 19 février

la source de la semaine

“Raseef22” Un journal en ligne post-“printemps arabe”.

E

n arabe, raseef signifie “trottoir”, comme celui de cette rue qui gronde depuis le déclenchement des révoltes, en 2011. Et 22, c’est le nombre de pays membres de la Ligue arabe, qui comptent 360  millions d’habitants. Fondé au Liban en août 2013, Raseef22 s’inscrit dans la mouvance des nombreux sites d’information et blogs politiques qui ont vu le jour ces dernières années dans ces pays en plein bouillonnement. Les nouvelles générations ne voulaient plus subir la loi des grands médias, avec leurs lignes jaunes infranchissables, leurs sujets tabous et leur affiliation à tel ou tel Etat arabe. Raseef22 est certainement l’un des meilleurs de ces nouveaux médias. Bilingue arabe-anglais et jaloux de son indépendance politique, il se présente comme un observateur des mouvements sociaux, politiques et culturels qui tra­versent le monde arabe. Toutefois, sa volonté de couvrir l’actualité de 22 pays est loin d’être concrétisée et la majorité des articles, reportages et enquêtes, souvent de très bonne qualité, est consacrée au Moyen-Orient.

Lire ci-contre l’article de Raseef22

sur notre site

courrierinternational.com

A relire, deux articles de Karl Sharro publiés sur son blog, Karlremarks.com : “Malheur aux Arabes lorsque leurs dictateurs se mettent à rêver” (18 décembre 2013) et “Votre horoscope à la sauce syrienne” (2 octobre 2013).

RASEEF22

Beyrouth, Liban Site Internet (en arabe et en anglais) raseef22.com


TRANSVERSALES.

Courrier international — no 1218 du 6 au 12 mars 2014

sig n au x

41

Chaque semaine, une page visuelle pour présenter l’information autrement

Les voyages dans la Lune

Cyrano peut reposer en paix, les hommes reprennent le chemin de la Lune. 1959-1976

1977-2007

2008-2014

Pas de missions de surface. Certains vaisseaux sont malgré tout mis sur orbite lunaire et d’autres terminent leur mission en s’écrasant sur la Lune.

Première époque de l’exploration lunaire. Elle débute en 1959, quand l’engin spatial soviétique Luna 2 s’écrase sur la Lune, puis s’achève quand Luna 24 rentre sur Terre en 1976. Entre-temps, le programme Apollo de la Nasa a effectué six missions habitées sur le sol lunaire.

Le premier vaisseau spatial depuis 1976 spécifiquement conçu pour atteindre la surface de la Lune ou s’y poser est une sonde d’impact larguée par le vaisseau indien Chandrayaan-1. Le lancement a lieu en 2008.

MISSIONS RÉUSSIES

URSS

Surveyor

Luna (impacteur) Luna (atterrisseur)

2013

Apollo

(vols habités)

Chang’e 3 Atterrisseur et véhicule d’exploration

Luna 17

(Lapin de jade)

1959 1960

Luna 2 Luna 13

Apollo 15

Luna 9

Luna 21

CHINE

Apollo 17 Luna 24

2009

Surveyor 6 Surveyor 1

Ranger 8 Surveyor 3

Apollo 12

Apollo 14

Ranger 7 Ranger 9

1970

Surveyor 5 Apollo 11

LCROSS Luna 20 Luna 16

ÉTATS-UNIS 2008

Apollo 16

Chandrayaan-1 Sonde d’impact lunaire

INDE

Impacteurs envoyés vers le pôle sud à la recherche d’eau.

Surveyor 7

1976

2015 ET AU-DELÀ Missions robotiques en cours et à l’étude Certaines missions doivent prospecter pour trouver, notamment, de l’eau et des terres rares. Lunar X Prize de Google : 17 équipes d’au moins 14 pays sont en concurrence pour faire alunir un véhicule d’exploration ; la première équipe devrait réaliser le lancement en 2015.

2014

’15

Vols habités en projet

Chang’e 4 CHINE

Chandrayaan-2 INDE

Luna-Glob 1 RUSSIE

’16

2018 : Luna-Glob 2, RUSSIE ; Resource Prospector, ÉTATS-UNIS et CANADA ; International Lunar Network, ÉTATS-UNIS et autres pays ; Selene-2, JAPON ; Lunar Lander (atterrisseur lunaire), EUROPE.

Chang’e 5

Luna-Grunt

CHINE

’17

RUSSIE

’18

’19

SHACKLETON ENERGY CO.

Atterrisseur lunaire CORÉE DU SUD

’20

INDE

’21

JAPON

’22

GOLDEN SPIKE

’23

’24

AGENCE SPATIALE EUROPÉENNE (ASE)

Milieu des années 2020 : RUSSIE, CHINE, IRAN

Sources : US National Space Science Data Center ; Nasa ; RFSA, Isas/Jaxa, Isro, ASE, ISA, the Planetary Society, “Nature”, informations parues dans la presse.

ÉTATS-UNIS

Ranger

PATTERSON CLARK/THE WASHINGTON POST

DR

L’auteur

PATTERSON CLARK. Cet artiste, également diplômé de biologie, est depuis dix-sept ans l’auteur de la chronique hebdomadaire “Urban Jungle”, dans The Washington Post. Il collabore aussi aux pages sciences du journal. Cette infographie est parue le 27 janvier, à l’occasion de la

mission chinoise Chang’e 3. Dans les années 1950, 60 et 70, les missions se sont multipliées – puis ont cessé pendant trente ans. Récemment, la prospection a repris : une dizaine de missions sont déjà prévues pour la prochaine décennie, financées par des Etats ou des sociétés privées.


360 42.

Courrier international — no 1218 du 6 au 12 mars 2014

Magazine L’Argentine selon Kirchner • Plein Écran........ 46 A l’ère des corbeaux numériques • Tendances.... 48 La première révolution ukrainienne • Histoire... 50

Fragments de Fukushima Trois ans après la catastrophe, le photographe japonais Kosuke Okahara a observé la façon dont le temps a figé et banalisé l’état d’urgence autour de la centrale de Fukushima Daiichi. “J’ai voulu saisir cette stase”, explique-t-il.

→ Au point de contrôle de Tsushima, trois officiers de police surveillent la route. Nous sommes à 27 kilomètres de la centrale, hors de la zone d’exclusion. Leurs organismes absorbent pourtant des doses élevées de radioactivité, de l’ordre de 4 à 9 microsieverts par heure. Et ces policiers ont tout juste la vingtaine.

portfolio

001 crédit

→ → Une plage à Iwaki City. Ici, les pêcheurs ont décidé de ne plus tendre leurs filets et dissuadent la population de manger les poissons. Tout est contaminé par les rejets.


360°.

lE photographe

Kosuke Okahara est né en 1980. Il a grandi à Tokyo. En 2007, il a rejoint l’agence VU, à Paris, pour redevenir indépendant en avril 2010. Il est lauréat de plusieurs prix internationaux :

36 ←

43

le prix W. Eugene Smith Fellowship, les Sony World Photography Awards, le prix Kodak, la bourse Getty Images… Ses travaux sont aussi exposés dans les musées et les galeries du monde entier.

photos kosuke okahara / prospekt

Courrier international — no 1218 du 6 au 12 mars 2014


J

’ai entamé ce travail juste après l’explosion de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. Mais les effets des radiations ont beau perdurer et dépasser la durée d’une vie humaine, quelques mois après la catastrophe cette histoire ne faisait plus l’actualité. Je suis revenu à Fukushima plusieurs fois après l’accident ; mais je n’ai observé ni développement ni régénération. Tout semblait en stase, inchangé. Lors de ma première visite, j’avais été témoin de la mort soudaine de la région. Et, au fil du temps, j’ai vu le paysage perdre ses couleurs, s’émousser, puis devenir de plomb. Lors de mon dernier voyage, à l’été 2013, je me suis rendu compte que je m’étais habitué à la situation telle qu’elle était : d’une façon ou d’une autre, cet état était devenu normal. Le 11 mars marquera le troisième anniversaire de l’accident. Je crois qu’il est temps de reconnaître qu’une situation d’urgence inchangée n’est pas une situation normale. Aujourd’hui, la question la plus prégnante est celle de la fuite d’eau contaminée dans l’océan Pacifique. Lors de la cérémonie de vote pour l’attribution des Jeux olympiques de 2020 [attribués à Tokyo en septembre dernier], le Premier ministre Shinzo Abe a fièrement déclaré : ‘Les eaux contaminées ont été bloquées à l’intérieur du port de Fukushima Daiichi.’ Une affirmation démentie quelques jours plus tard par le secrétaire général du gouvernement, Suga Yoshihide.” —Propos recueillis par Courrier international

↑ Une maison abandonnée dans le district de Tamura, à 17 kilomètres de la centrale. Les habitants ont nettoyé avant d’être évacués. Ils seront peut-être parmi les 300 réfugiés de retour chez eux : le 24 février, les autorités ont levé l’ordre d’exclusion sur le district de Tamura. → A l’intérieur de la zone d’exclusion, sur les parkings des supermarchés désertés, la nature reprend lentement ses droits.


360°.

Courrier international — no 1218 du 6 au 12 mars 2014

Technique

Soma Soma

Tsushima

1. Zone d’exclusion des 20 km

Tamura PRÉFECTURE DE FUKUSHIMA

Centrale de Fukushima Daini

Iwaki COURRIER INTERNATIONAL

↓ Au lycée agricole de Soma, l’équipe de base-ball, réduite à deux joueurs, a repris l’entraînement. Sur le terrain décontaminé, on mesure 0,2 microsievert par heure. La terre contaminée, elle, est entreposée dans un coin.

2. Elargissement

Centrale de Fukushima Daiichi

20 km

Pour ce projet, Kosuke Okahara a utilisé une chambre photographique. Ce dispositif l’a obligé à choisir soigneusement les clichés qu’il voulait prendre. “Je voulais être très sélectif dans le cadrage des fragments que je photographiais, raconte-t-il. J’ai dû préparer attentivement chaque prise de vue. Cela m’a forcé à photographier des choses ou des situations lentes. Mais, comme les radiations vont rester pendant des décennies, c’était un bon moyen de retranscrire l’impact de cette catastrophe.”

photos kosuke okahara / prospekt

Zone d’exclusion ← Les arbres absorbent et stockent la radioactivité. Cette forêt située à l’intérieur de la zone d’exclusion présente un niveau de radioactivité de 5 millisieverts par heure.

45


46. 360°

Courrier international — no 1218 du 6 au 12 mars 2014

plein écran.

↓ Zamba entouré de ses compagnons d’aventure, Niña et “le Garçon qui sait tout”. Photo El Perro en la luna

Un joli conte kirchnériste Depuis 2010, Zamba revisite différentes époques de l’histoire argentine. Ce dessin animé est devenu si populaire qu’il a désormais sa place à l’école. Mais on le soupçonne de transmettre l’idéologie du parti au pouvoir. —La Nación (extraits) Buenos Aires

S

es origines modestes n’ont pas empêché Zamba de connaître le succès. Le dessin animé est né en 2010, au moment du bicentenaire [de la révolution de mai 1810], alors que le ministère de l’Education demandait des contenus pour la chaîne publique Encuentro [financée par l’Etat argentin]. La société de production El Perro en la luna a proposé d’inventer un enfant – et de le faire vivre dans la province de Formosa, l’une des régions les plus pauvres d’Argentine. Zamba s’ennuie toujours très vite lorsqu’il part en excursion avec son école. D’une façon ou d’une autre, il finit donc par voyager dans le temps et participe à des moments-clés de l’histoire de l’Argentine. Le premier volet, intitulé La Asombrosa Excursión de Zamba [La stupéfiante excursion de Zamba], l’a emmené en pleine révolution de mai. Puis ont suivi La Vuelta de Obligado [bataille qui opposa en 1845 l’Argentine dirigée par Juan Manuel de Rosas à une escadre franco-anglaise], La Casa de Tucumán [où a eu lieu la déclaration d’indépendance de l’Argentine le 9 juillet 1816], Yapeyú [où naquit José de San Martín, un héros des indépendances latino-américaines], La Casa de Sarmiento [considéré comme l’un des pères du système éducatif argentin] et les épisodes sur les invasions britanniques, la guerre des Malouines et la dernière dictature [1976-1983]. Petit à petit, d’autres personnages ont rejoint Zamba : Niña, une fillette afroaméricaine, le “Garçon qui sait tout”, qui intervient sur l’éducation civique, quelques grands hommes qui oscillent entre génie et maladresse – le principal est le général San Martín, gratifié pour l’occasion d’une cape et d’une attitude de superhéros – et divers “méchants”, comme le capitaine royaliste, des militaires anglais et un capitaine franco-anglais, forcément bipolaire. Mais c’est mi-2013 que Zamba est devenu une vedette : il a débarqué à la télévision publique avec sa propre émission – El Asombroso Mundo de Zamba [Le monde

stupéfiant de Zamba] – et étendu le champ de ses excursions au corps humain, à la musique, à l’art et à la paléontologie. Des enfants ont été invités sur le plateau et une page web a été créée ainsi qu’une comédie musicale et un parc d’attractions. Surtout, le programme a commencé à être diffusé dans les écoles, ce qui, affirment les producteurs, n’était pas le but initial.

Caricatural. Avec la popularité sont venues

les critiques : Zamba est anachronique et simplifie l’histoire, il disqualifie le rôle de l’école, il ridiculise les grands hommes et les décortique trop, il déforme l’histoire pour l’adapter au discours officiel… Quant à [la représentation de] la guerre des Malouines et de la dictature, elle a déclenché des discussions qui ont poussé certains conseillers à claquer des portes. Une preuve que tous les membres du parti au pouvoir ne portent pas le même regard sur l’histoire. “Zamba ne prétend pas enseigner l’histoire”, explique Sebastián Mignogna, directeur de la société productrice de l’émission. “Sa mission est plus modeste. Zamba dessin veut montrer aux enfants que l’histoire est une aventure. Mais c’est à eux de poser des questions aux personnes adéquates, dans les lieux adéquats. C’est à la fois du divertissement et de la connaissance, ce qui engendre toujours des tensions. Mais je crois que cette polémique est disproportionnée.” Mignogna admet que travailler pour l’Etat présente des inconvénients. “Il est clair que nous travaillons pour le ministère de l’Education et que nous ne portons pas un regard d’auteurs. Mais ce regard est aussi le nôtre : nous nous identifions tous un peu à cet enfant”, déclare-t-il. Contactés à plusieurs reprises, ni les responsables de la chaîne PakaPaka [consacrée aux programmes pour enfants, c’est elle qui diffuse Zamba] ni le ministère de l’Education n’ont souhaité donner leur opinion sur le programme.

Les historiens les moins radicaux trouvent des côtés positifs à Zamba. “Les histoires nuancent beaucoup de points soulevés par le néorévisionnisme. Un épisode montre par exemple Sarmiento utilisant la force pour imposer son programme, mais porteur en même temps d’un projet démocratique d’éducation libre et pour tous. Les scénarios reflètent très bien le consensus historiographique actuel, notamment sur la révolution de mai”, explique Ariel Yablon, docteur en histoire et membre de la Faculté latino-américaine de sciences sociales (Flacso). Avant de tempérer : “L’émission veut pousser les enfants à se poser des questions, mais elle perd parfois de vue cet objectif. On voit alors apparaître la nécessité de livrer un discours nationaliste et populiste qui finit par amoindrir la richesse de l’histoire. Pour moi, le plus grand défaut est la manière dont les méchants sont décrits.” Que ce soit Sobremonte, Cisneros [vice-rois du Río de la Plata, administrateurs coloniaux espagnols], le capitaine royaliste, le capitaine franco-anglais, Beresford, Whitelock [commandants britanniques pendant les invasions anglaises de 1806-1807], les Anglais aux Malouines ou l’obscure animé junte militaire (présentée comme une assemblée de vampires dans une Casa Rosada transformée en château de Dracula, métaphore que les adultes comprendront peut-être plus facilement que les enfants), tous les méchants agissent par intérêt économique et sous les ordres d’une puissance étrangère qui veut dominer le monde. Pour les créateurs du programme, la seule réponse à ces critiques est : c’est le genre qui veut ça. Ainsi, plaide Gabriel Di Meglio, historien au Conseil national de la recherche scientifique et technique (Conicet) et conseiller pour les épisodes historique  : “Nous utilisons beaucoup d’ingrédients propres aux dessins animés, comme l’humour, qui permet de désacraliser les choses, et nous caricaturons des grands hommes. Cela nous oblige à des simplifications

et engendre un certain anachronisme. Faire en sorte que les enfants regardent le programme oblige à trouver des compromis.” “En comparaison de ce que le kirchnérisme a fait avec le récit historique, Zamba est un bon produit”, estime Gabriel Palumbo, sociologue et professeur au département de Sciences politiques de l’université de Buenos Aires (UBA). “Mais il tombe dans le même travers que les mauvais produits : la tendance à raconter les archétypes de l’histoire argentine. J’emploie ce terme parce qu’il ferme les possibilités d’interprétation au lieu de les ouvrir. Il y a des nuances, mais Sarmiento reste un bravache, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis de gros méchants qui cherchent sans cesse à nous nuire. Les contenus interdisent la possibilité d’interprétations historiques différentes. Nous disposons aujourd’hui d’outils pour le faire, mais le gouvernement préfère des archétypes politiquement fonctionnels.”

L’école maltraitée. “Tout discours his-

torique se positionne quelque part, déclare Di Meglio, je suis cependant contre l’idée de l’existence d’une histoire officielle. On a aujourd’hui des discours historiques différents qui coexistent et se heurtent parfois. La diversité est présente à l’Académie [nationale d’histoire], au gouvernement et dans l’opposition. Zamba utilise la logique des bons et des méchants parce que c’est un dessin animé. Une partie du gouvernement est révisionniste et aimerait que Zamba soit plus nationaliste, mais beaucoup de ceux qui affirment qu’il y a une ligne imposée par le pouvoir n’ont sans doute jamais vu le programme.” Il n’est pas étonnant que Zamba s’ennuie dans les sorties scolaires : sa maîtresse, Silvia, est franchement assommante. Il ne peut vivre ses aventures qu’en lui désobéissant. “Les aventures de Zamba se déroulent hors du système scolaire”, observe Carolina Duek, docteur en sciences sociales et chercheuse au Conicet. “La maîtresse ne se rend jamais compte qu’un élève manque dans le groupe. Pourquoi n’est-ce pas elle qui les emmène dans le passé ? Le rôle de l’enseignant dans un programme produit par le ministère


Courrier international

En savoir plus zamba sur tous les fronts

Zamba est né en 2010, au moment du bicentenaire de la révolution de mai (celle qui a destitué le vice-roi espagnol, puis mis en place une assemblée devenue le premier gouvernement du pays). La série animée a emmené le héros, un petit garçon avide de découvertes, voyager dans l’histoire. Avec le succès est venue la diversification. Zamba a commencé à explorer le corps humain, la musique, l’art, la paléontologie… et récemment, la cuisine ! On y voit ainsi le libertador vénézuélien Simón Bolívar préparer les “alfajores de la liberté”, des petits gâteaux argentins, avec San Martín.

de l’Education est tellement secondaire que c’en est inquiétant. La maîtresse, qui pourrait représenter l’enseignant du xxie siècle, est en fait typique du xixe siècle.” Pour certains, la diversification de Zamba – qui dans une même émission peut passer [d’une explication sur les] muscles à un voyage dans les Andes, ou encore des dinosaures à la confiture de lait nationale – est préoccupante. “Je crois qu’il faut faire attention à ne pas abuser du personnage, soutient Di Meglio. La fiction a peu à peu grignoté les contenus historiques.” “Les réalisateurs du programme semblent penser que l’histoire sert à inculquer des valeurs patriotiques et qu’on peut présenter cela de façon attrayante et intellectuellement valable, juge Ariel Yablon. La question est : dans quelle mesure cette présentation a-t-elle une valeur académique solide si l’intention est de transmettre un message nationaliste et populiste ?” Dans l’épisode intitulé Je veux mon monument, deux grands hommes de l’histoire argentine doivent s’affronter dans un concours de questions pour décrocher leur statue de bronze. Il a suscité la polémique parmi les intervenants de l’émission 6, 7, 8 [diffusée sur une chaîne publique, elle est très proche du kirchnérisme]. La question posée est : “Qu’est-ce qu’un caudillo ?” “Les caudillos sont des barbares, des monstres horribles, des animaux, des bêtes sauvages, tonne Sarmiento. — Un caudillo est un leader populaire qui lutte aux côtés de son peuple pour atteindre un but”, répond tranquillement Quiroga. Et c’est Quiroga qui gagne. —Raquel San Martín Publié le 2 février

sur le web Retrouvez Zamba et son univers sur le site Internet qui lui est dédié : www.mundozamba.com.ar


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tendances.

DESSIN DE MIKEL CASAL

Le conseil de la semaine : Songe aux situations dans lesquelles tu t’es senti dangereusement vivant.

SUR NOTRE SITE

courrierinternational.com

Retrouvez l’horoscope de Rob Brezsny, l’astrologue le plus original de la planète.

Tissu générationnel

“On pense souvent que l’Asie s’est fortement occidentalisée, mais on y découvre encore de nombreux témoins de nos traditions et PHOTO de notre culture, et la mode y reste l’un des meilleurs moyens de définir l’âge d’une personne.” C’est ce qu’a voulu montrer Qozop avec son dernier projet, baptisé “Printemps-automne”. Ce photographe a parcouru l’Asie pour “explorer le rôle des vêtements dans nos sociétés”, indique The Daily Mail, en demandant à des jeunes et à leurs grands-parents d’échanger leurs habits le temps d’une photo.

Mamans Latte-Macchiato ALLEMAGNE — Tabaluga, Zuckertag, ou encore Tibatong… A Munich, les cafés conçus pour accueillir les mères de famille et leurs enfants se multiplient, rapporte la Süddeutsche Zeitung. “Le concept a rajeuni notre établissement, et pendant les heures creuses de l’après-midi il nous permet de bénéficier d’une tout autre clientèle”, confie une gérante au quotidien. Son café propose non seulement des coins jeux et des menus à colorier, mais aussi des assiettes vides et des couverts qui permettent aux enfants de “piquer” dans l’assiette de leurs mamans. Pour les sociologues, grâce à ces établissements, les “Latte-Macchiato-Mütter”, surnom donné aux jeunes mamans adeptes du concept, peuvent “reconquérir l’espace public”.

TIBATONG

PAYS-BAS — Le bétail débarque sur les réseaux sociaux, signale NRC Handelsblad. Après les récents scandales sanitaires, comme celui de la viande de cheval, “les consommateurs ont perdu confiance dans l’industrie alimentaire et les certificats de qualité”, explique au quotidien néerlandais Samuel Levie, spécialiste en alimentation durable et charcutier bio. Ainsi, le boucher amstellodamois Erik Waagmeester publie régulièrement sur Twitter des photos d’animaux vivants qui seront ensuite abattus et vendus dans sa boutique. Selon Samuel Levie, c’est aussi une façon de nous aider à “changer nos attitudes de consommation”.

QOZOP

La tête du steak

Prénoms canons ÉTATS-UNIS — Colt, Remington ou encore Gunner. Ces marques d’armes à feu

sont presque devenues des prénoms courants, explique Laura Wattenberg, fondatrice du site The Baby Name Wizard (littéralement “Nom de bébé sorcier”). Ainsi, en 2012, 955 nouveau-nés ont été baptisés Colt, contre seulement 194 en 2002. “L’argument selon lequel ces prénoms sont souvent choisis seulement pour leur style, et non pour leur lien avec les armes à feu, pourrait tenir la route. Mais cette tendance en dit long sur notre société”, analyse le site d’information américain The Daily Beast.

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↙ Dessin de Boligán paru dans El Universal, Mexico.

Les corbeaux numériques Grâce aux réseaux sociaux anonymes, les jeunes communiquent loin des regards des adultes. Le harcèlement fait rage en toute impunité. —The Washington Post (extraits) Washington

R

yan Dominick, 14 ans, voit apparaître le message sur son smartphone. Il prend un instant pour rassembler son courage. Le message, envoyé par un utilisateur anonyme, contient un lien vers une photo retouchée avec Photoshop, qui montre un Ryan obèse. Par chance, le garçon, athlétique et bien dans sa peau, apprécie la plaisanterie. “Lol”, répond-il à l’émetteur anonyme. C’est le genre de blagues que se font les camarades de Ryan, à Los Angeles, sur Backchat. Cette messagerie anonyme fait partie des médias sociaux, en plein boom, qui masquent l’identité des utilisateurs et permettent d’envoyer des messages qui s’autodétruisent par la suite. Anonymes et éphémères, les applications comme Whisper, Secret, Ask.fm et Snapchat répondent à une demande croissante des adolescents. Ce phénomène ouvre la porte de zones encore secrètes d’Internet. Il est déjà difficile de surveiller l’activité de réseaux publics comme Facebook, rappellent le personnel éducatif, les parents et les forces de l’ordre. Et pour les sites anonymes, c’est pire ! Les forums de questionsréponses comme Ask. com sont ainsi devenus des hauts lieux de cyberharcèlement.

Les adolescents savent qu’un jour employeurs et recruteurs éplucheront probablement leurs comptes Facebook et Twitter. Et depuis que leurs parents, grands-parents et profs de base-ball sont devenus de

grands utilisateurs de Facebook, les jeunes ont spontanément migré vers de nouveaux espaces loin du regard des adultes. Les experts estiment que des dizaines d’applis anonymes et “éphémères” comme Snapchat existent aujourd’hui et attirent des millions d’adolescents. La plupart d’entre elles sont rudimentaires et permettent simplement d’envoyer des messages et des photos. “Il y a un certain suspense quand on ne sait pas qui vous envoie un message”, explique Ryan. “Ça pimente les choses, plus que sur Facebook, où tout est transparent.” Bon nombre des messages envoyés avec [ces applications] sont des blagues à trois francs six sous. Certains, toutefois, visent des individus. Exemple de message récemment posté visant une adolescente, identifiée par son nom : “Levez la main si [nom de la fille] s’en est déjà prise personnellement à vous.” Parmi les commentaires, on a pu lire ceci : “Poussez-la sous un bus.” Lors d’une étude du Pew Internet and American Life Project publiée en 2011, près de neuf adolescents sur dix ont déclaré avoir été témoins de comportements “méchants ou cruels” à l’encontre d’autres utilisateurs. Pour de nombreux experts les violences graves en ligne restent rares. Ils soulignent que les risques de cyberharcèlement ont été exagérés à la suite de quelques cas de suicides d’adolescents très médiatisés. Facebook a déclaré que la majorité des utilisateurs signalés pour un comportement abusif ne recommencent jamais. Hélas, de tels garde-fous n’existent pas sur les sites anonymes. Le site Ask.fm est devenu un terrain de jeu particulièrement violent, avec des commentaires haineux qui circulent vite et aucune modération. En Floride, Rebecca Sedwick, 12 ans, s’est suicidée en se jetant du haut d’un immeuble en septembre 2013 après avoir été victime de harcèlement de la part d’anciens camarades de classe sur Ask.fm et d’autres réseaux sociaux. Un message du site qui lui était directement adressé disait ceci : “Tu mérites sérieusement de mourir.” Pour éviter ce type de débordement, certaines des nouvelles applications n’acceptent pas les mineurs. Whisper, par exemple, ne s’adresse qu’aux utilisateurs de 17 ans et plus. Mais personne ne vérifie l’âge des membres. —Cecilia Kang Publié le 17 février

insolites

Médecine prédictive : serez-vous encore en vie dans cinq ans ? ● Vous êtes en pleine forme, mais serez-vous encore là en 2019 ? Une simple prise de sang permet de prédire si vous risquez de passer l’arme à gauche dans les cinq ans à venir, rapporte The Daily Telegraph. Le “test de la mort” mis au point par des scientifiques estoniens et finlandais se base sur quatre biomarqueurs. Pris conjointement, ces paramètres reflètent une fragilité générale de l’organisme et un risque accru de mourir d’une flopée de cochonneries allant du cancer à la maladie cardiaque. Les vilains messagers de la Grande Faucheuse sont “l’albumine, l’alpha-1-glycoprotéine acide (AGP), le citrate et la taille des lipoprotéines de très faible densité (VLDL)”, précise le quotidien britannique, relayant le magazine PLOS Medecine. Menée en Estonie sur près de 10 000 personnes, l’expérience a été répétée en Finlande avec les mêmes résultats. En tout, les chercheurs ont suivi plus de 17 000 cobayes en pleine santé. En cinq ans, 684 participants sont passés de vie à trépas :

leurs biomarqueurs présentaient des taux similaires. A terme, note le Dr Johannes Kettunen, de l’Institut de médecine moléculaire de Finlande (Fimm), ce test devrait permettre d’offrir des traitements pour prolonger votre séjour dans ce bas monde. Il risque aussi de faire les délices des assureurs, qui pourraient utiliser ces informations pour augmenter leurs primes, note le Daily Mail. Si tant est que vous vouliez vraiment connaître votre probabilité de manger, avant l’heure, les pissenlits par la racine…

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Un documentaire dessiné sur les dessous de l’immigration clandestine... Le dessinateur de presse Aurel livre une fiction politique et sociale basée sur plusieurs reportages effectués aux côtés de journalistes tels que Pierre Daum du Monde Diplomatique.

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50. 360°

Courrier international — no 1218 du 6 au 12 mars 2014

histoire.

Le prix de l’indépendance

1917-1918 Ukraine

Il y a près d’un siècle, Kiev se battait déjà pour choisir sa propre voie. Une lutte aussi sanglante que vaine.

—Oukraïnsky Tyjden Kiev

→ Odessa, janvier 1919. La foule se rassemble après la reprise de la ville par les troupes ukrainiennes. Ce grand port sur la mer Noire retombera peu après aux mains des bolcheviques. La guerre durera jusqu’en 1921. Photo FPG/Hulton Archive/Getty Images

Lire aussi notre focus sur les événements de Crimée pp.10-13.

E

ntre février et novembre 1917, un premier Etat ukrainien fait son apparition dans le sillage de l’effondrement de l’empire des tsars. Centré sur Kiev et les deux rives du Dniepr, il peine à se faire reconnaître et à s’organiser. D’autant plus que, dès la prise de pouvoir par les bolcheviques en Russie, ceux-ci ne cachent pas leur hostilité à toute forme d’indépendance ukrainienne. Et les premiers combats ne tardent pas à éclater. Il est courant ces derniers temps de prétendre que la lutte pour l’indépendance de l’Ukraine de 1917 à 1921 n’a impliqué qu’un petit nombre de participants. Les tenants de cette théorie s’efforcent de diminuer le rôle et l’importance de ces événements. Il est incontestable que, pour commettre un putsch ou proclamer l’avènement d’un nouvel Etat, il suffit de disposer de quelques milliers de partisans bien armés et organisés, et de prendre le contrôle de la capitale. Cependant, dans le conflit qui, à partir de novembre 1917, oppose les bolcheviques, commandés de Moscou et Petrograd [SaintPétersbourg], aux nationalistes ukrainiens indépendantistes, les belligérants alignent bientôt des dizaines de milliers de combattants. Dans la nuit du 21 au 22 décembre 1917, des troupes bolcheviques venues de Russie sont déployées à Kharkiv, où elles sont rejointes par des gardes rouges locaux, essentiellement des ouvriers évacués en 1914-1915 des usines de Riga [menacée par l’Allemagne pendant la Première Guerre mondiale]. Très vite, ces forces, placées sous le commandement du communiste Vladimir Antonov et du socialiste révolutionnaire Mikhaïl Mouraviev, passent à l’attaque et désarment les garnisons qui, dans l’est du pays, sont fidèles au nouveau pouvoir indépendantiste. A Kiev, la Rada centrale [le Parlement qui gouverne alors le pays] est dépassée. Elle n’est pas prête à une agression armée venue de l’est et n’a les moyens ni de rassembler une armée efficace ni de mobiliser les forces vives de la nation. De surcroît, en janvier 1918, les rouges déclenchent des insurrections sur les arrières des forces indépendantistes, jusqu’à Kiev, aggravant encore le désordre qui règne dans le pays. On signale de violents combats dans la capitale, mais aussi

à Odessa. Partout les communistes reçoivent le renfort d’unités dépêchées de Russie par les soviets, ainsi que de régiments mutinés de retour du front de Roumanie [pendant ces événements, la Première Guerre mondiale continue dans le reste de l’Europe, mais les forces russes se débandent et regagnent l’empire défunt par leurs propres moyens, se joignant souvent aux révolutionnaires]. La cause nationale se trouve alors confrontée à un nouvel ennemi, les anarchistes, qui, dans le centre-est du pays, s’emparent de plusieurs villes avant de s’allier aux communistes. Dans la capitale, cette phase de combats insurrectionnels dure une dizaine de jours. Ils tournent à l’avantage des nationalistes, mais ne prennent fin qu’au début du mois de février. Le répit est de courte durée. Quatre jours plus tard, l’armée d’Antonov et Mouraviev arrive aux portes de Kiev. La bataille reprend de plus belle, et se termine par la victoire des bolcheviques. La Terreur rouge s’abat sur la ville. Il faut d’ailleurs préciser que bon nombre de ses victimes sont en fait des gens qui ont préféré rester neutres lors des affrontements entre indépendantistes et bolcheviques. Est également exécuté quiconque est trouvé en possession de documents rédigés en ukrainien. Chassées de Kiev, les forces de la Rada centrale réussissent à nettoyer le centre-ouest du pays des bandes de déserteurs issues de l’ancienne armée du tsar. Elles prennent Berditchev et Jytomyr pendant que des groupes de rebelles ukrainiens entament une lutte armée dans la région de Kiev contre les unités rouges. Les drames et les horreurs s’enchaînent. Des bolcheviques font brûler vifs des volontaires ukrainiens prisonniers à Belaïa Tserkov. A Poltava, ils massacrent des familles

entières accusées d’avoir soutenu la Rada centrale. La situation bascule de nouveau le 2 mars 1918. A la veille de la signature du traité de Brest-Litovsk, par lequel la Russie bolchevique se retire effectivement de la guerre, les Allemands et les Austro-Hongrois pénètrent en Ukraine. Les indépendantistes se rallient à eux et, avec leur appui, reprennent Kiev. Une alliance de circonstance qui ne dure pas. Rapidement, l’occupant austro-allemand trouve gênant ce gouvernement ukrainien qui entend gérer ses affaires par lui-même, et le réduit au silence. Ainsi, la guerre d’indépendance entre Ukrainiens et bolcheviques se transforme-t-elle en quelques semaines en un conflit d’une rare brutalité, qui cause la mort de plusieurs milliers d’habitants de Kiev et de défenseurs de la capitale. Et ces événements tragiques ne sont qu’un début. La lutte armée que mène la République nationale ukrainienne pour sa survie se poursuit jusqu’en 1921, et les opérations de guérilla bien au-delà, jusqu’en 1924. Ses héros et ses victimes se comptent par dizaines de milliers. Tel est le prix du sang, bien réel, payé pour l’indépendance de l’Ukraine. —Iaroslav Tyntchenko Publié le 3 février

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Pour en savoir plus sur la guerre de Crimée, qui a ensanglanté la presqu’île de 1853 à 1856, un point de vue italien paru dans Il Post.


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