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N° 1216 du 20 au 26 février 2014 courrierinternational.com Belgique : 3,90 €

EDITION BELGIQUE

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Arabie Saoudite Le royaume déchu Son allié américain le déçoit, le retour en grâce de l’Iran l’inquiète : décryptage de la presse internationale

BOSNIE — CHÔMAGE ET COLÈRE NIGERIA — L’ÉCHEC DE LA LUTTE CONTRE BOKO HARAM ARGENTINE — LA GUERRE DES PRIX ÉTATS-UNIS — LA FRANCE MAL-AIMÉE ITALIE — MATTEO RENZI L’OPPORTUNISTE


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5

Courrier international — n° 1216 du 20 au 26 février 2014

Sommaire

ÉDITORIAL

ÉRIC CHOL

p.28

à la u ne

Réenchanter l’Europe

ARABIE SAOUDITE

LE ROYAUME DÉCHU

I

En couverture : — Le roi Abdullah (à gauche) entouré de membres du régime saoudien. Photo AP/Sipa — Dessin de Boligán paru dans El Universal, Mexico

Retrouvez Eric Chol chaque matin à 7 h 50, dans la chronique

“Où va le monde” sur 101.1 FM

7 jours

p.8

Nigeria Faire la guerre totale à Boko Haram p.14 ARGENTINE

p.36 SCIENCES

La chasse aux patrons est ouverte

Les armes meurent aussi

Confronté à une inflation galopante, le gouvernement s’en prend ouvertement à quelques grands PDG accusés de favoriser la spéculation et encourage le boycott des supermarchés.

Traçabilité par GPS, désactivation à distance… Les nouvelles technologies permettent de contrôler et de tracer efficacement les armes légères.

AJUBEL

p.27 FRANCE

Les fous du complot Mais quelle mouche a donc piqué les Français ? s’inquiète The Independent, qui fustige la radicalisation du débat politique et la polémique ridicule à propos de Tous à poil !

QUI A EU LA PEAU 360° DE MICHAEL HASTINGS ?

www.courrierinternational.com GAME OF THRONES Un minisite entièrement dédié à la saga phénomène de George R. R. Martin. Une sélection des meilleurs articles de la presse étrangère, des vidéos, des infographies, et notre test : à quelle famille appartenez-vous ? HORS-SÉRIE 2014 : l’UE dans tous ses Etats 28 articles pour tout comprendre à l’Europe d’aujourd’hui. Découvrez notre hors-série numérique. Retrouvez nous aussi sur Facebook, Twitteer, Google + et Pinterest

FALCO

p.40

SUR NOTRE SITE

SELLEBRITY RICK/SPLASH NEWS/KCS PRESSE

* A lire dans le dossier “2014 : l’UE dans tous ses états” sur le site de Courrier international.

Une incapacité à se réformer, une influence régionale qui s’effrite aux dépens de l’Iran et un allié américain trop timoré : le colosse saoudien semble avoir des pieds d’argile, estime la presse internationale.

FAISAL NASSER/REUTERS

l reste moins de cent jours avant les élections européennes. Cent jours pour faire mentir le politologue espagnol Ignacio Torreblanca, qui assure qu’“elles donneront la mesure de la grogne à l’égard de l’Union européenne*”. Cent jours pour réenchanter l’Europe et faire oublier ses 26 millions de chômeurs, sa croissance atone, sa diplomatie effacée. Les mots ne suffiront pas. Il faut aussi des gestes, et ceux-ci manquent cruellement. On nous avait promis une politique étrangère commune : les Vingt-Huit sont incapables de parler d’une même voix à un régime ukrainien qui a fait couler le sang de ses opposants. En Centrafrique, la France, surprise par l’ampleur du chaos, est contrainte de renforcer sa présence militaire ; l’Europe, elle, reste largement sur le banc de touche, “envisageant” l’envoi d’un millier de soldats. La gifle venue du référendum suisse sur l’immigration a été d’autant plus violente que les responsables bruxellois ne l’avaient pas vue venir. Il est vrai que, sur les questions d’immigration, les Vingt-Huit, si prompts à s’émouvoir du drame de Lampedusa du 3 octobre dernier (366 morts), ont préféré repousser les décisions importantes. La liste des petites faiblesses et des grands oublis de l’Union européenne se décline à l’infini. De quoi alimenter le vote eurosceptique. Dommage, ce n’est pas l’idée que se font de l’Europe les manifestants ukrainiens.

Talentueux ambitieux pour les uns, tête brûlée pour les autres, ce jeune Américain s’était construit une réputation de journaliste d’investigation sans peur et sans langue de bois. Après l’explosion de sa voiture, en juin 2013, nombreux sont ceux qui n’ont pas voulu croire à l’accident.


6.

Courrier international — n° 1216 du 20 au 26 février 2014

Sommaire Les journalistes de Courrier international sélectionnent et traduisent plus de 1 500 sources du monde entier : journaux, sites, blogs. Ils alimentent l’hebdomadaire et son site courrierinternational.com. Les titres et les sous-titres accompagnant les articles sont de la rédaction. Voici la liste exhaustive des sources que nous avons utilisées cette semaine : Algeria Watch (algeria-watch.de/francais.htm) Berlin, en ligne. Ha’Aretz Tel-Aviv, quotidien. The American Prospect Washington, mensuel. Asia Times Online Bangkok, Hong Kong, en ligne. Center for Strategic and International Studies (csis.org) Washington, en ligne. The Daily Beast (thedailybeast. com) New York, en ligne. Daily Mail Londres, quotidien. The Economist Londres, hebdomadaire. L’Espresso Rome, hebdomadaire. The Guardian Londres, quotidien. Al-Hayat Londres, quotidien. The Independent Londres, quotidien. Jutarnji List Zagreb, quotidien. Los Angeles Times Los Angeles, quotidien. The Malaysian Insider (themalaysianinsider.com) Petaling Jaya, en ligne. Al-Maqaal (almqaal.com) Riyad, en ligne. Mint New Delhi, quotidien. Al-Monitor (al-monitor.com) Washington, en ligne. De Morgen Bruxelles, quotidien. La Nación Buenos Aires, quotidien. The Nation Nigeria, quotidien. New York Magazine New York, hebdomadaire. The National Abou Dhabi, quotidien. Ogoniok Moscou, hebdomadaire. El País Madrid, quotidien. Perfil Buenos Aires, bihebdomadaire. Priceonomics (priceonomics.com) San Francisco, en ligne. As-Safir Beyrouth, quotidien. De Standaard Bruxelles, quotidien. Think Africa Press (http://thinkafricapress.com) Londres, en ligne. El Universal Caracas, quotidien. The Washington Post Washington, quotidien.

← Toutes nos sources Chaque fois que vous rencontrez cette vignette, scannez-la et accédez à un contenu multimédia sur notre site courrierinternational.com (ici la rubrique “Nos sources”).

— EUROPE

7 jours dans le monde 8. Nigeria. Faire une guerre totale à Boko Haram 12. Portrait. Amy Chua 13. Controverse. Peut-on donner aux enfants le droit de mourir ?

D’un continent à l’autre

22. Bosnie-Herzégovine. Un printemps entre rage et amertume 23. Italie. Renzi, scout toujours prêt (à tout) 24. Espagne. Espagnols 522 ans plus tard — FRANCE 26. Diplomatie. Les Etats-Unis toujours francophobes 27. Société. Les fous du complot

— AMÉRIQUES 14. Argentine. La chasse aux patrons est ouverte 15. Venezuela. La fin d’un modèle 16. Etats-Unis - Mexique. Le mur des sons — ASIE 18. Malaisie. “Allah” divise la Fédération 19. Inde. Liberté écornée — AFRIQUE 20. Santé. Les cigarettiers à l’assaut des jeunes 21. Algérie. Zizanie chez les képis

Transversales 34. Economie. Minsk, tête de pont européenne des Chinois 36. Sciences et innovation. Lance-roquettes avec date de péremption 38. Médias. Des patrons de presse trop liés aux militaires 39. Signaux. Les voitures perdent des couleurs

360° — BELGIQUE I. Culture. Stromae superstar

40. Enquête. Qui a eu la peau de Michael Hastings ? 44. Plein écran. La saga des années Obama 46. Culture. Une “Ruche” érotique 47. Les Jewish Monkeys, doux, durs, dingues

A la une 28. Arabie Saoudite, le royaume déchu

48. Tendances. Marie-Jeanne et les garçons, à table ! 50. Histoire. Un secret gardé jalousement

Edité par Courrier international SA, société anonyme avec directoire et conseil de surveillance au capital de 106 400 €. Actionnaire La Société éditrice du Monde. Président du directoire, directeur de la publication : Arnaud Aubron. Directeur de la rédaction, membre du directoire : Eric Chol. Conseil de surveillance : Louis Dreyfus, président. Dépôt légal Février 2014. Commission paritaire n° 0712c82101. ISSN n°1154-516X Imprimé en France/Printed in France Rédaction 6-8, rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75212 Paris Cedex 13 Accueil 33 (0)1 46 46 16 00 Fax général 33 (0)1 46 46 16 01 Fax rédaction 33 (0)1 46 46 16 02 Site web www.courrierinternational. com Courriel lecteurs@courrierinternational.com Directeur de la rédaction Eric Chol Rédacteurs en chef Jean-Hébert Armengaud (16 57), Claire Carrard (édition, 16 58), Odile Conseil (déléguée 16 27), Rédacteurs en chef adjoints Catherine André (16 78), Raymond Clarinard, Isabelle Lauze (hors-séries, 16 54) Assistante Dalila Bounekta (16 16) Rédactrice en chef technique Nathalie Pingaud (16 25) Direction artistique Sophie-Anne Delhomme (16 31) Directeur de la communication et du développement Alexandre Scher (16 15) Conception graphique Javier Errea Comunicación Europe Catherine André (coordination générale, 16 78), Danièle Renon (chef de service adjointe Europe, Allemagne, Autriche, Suisse alémanique, 1622), Gerry Feehily (Royaume-Uni, Irlande, 16 95), Lucie Geffroy (Italie, 1686), Nathalie Kantt (Espagne, Argentine, 16 68), Hugo dos Santos (Portugal, 1634) Iwona Ostapkowicz (Pologne, 16 74), Caroline Marcelin (chef de rubrique, France, 17 30), Iulia Badea-Guéritée (Roumanie, Moldavie, 19 76), Wineke de Boer (Pays-Bas), Solveig Gram Jensen (Danemark, Norvège), Alexia Kefalas (Grèce, Chypre), Mehmet Koksal (Belgique), Kristina Rönnqvist (Suède), Agnès Jarfas (Hongrie), Mandi Gueguen (Albanie, Kosovo), Miro Miceski (Macédoine), Kika Curovic (Serbie, Monténégro, Croatie, Bosnie-Herzégovine), Marielle Vitureau (Lituanie), Katerina Kesa (Estonie) Russie, est de l’Europe Laurence Habay (chef de service, 16 36), Alda Engoian (Caucase, Asie centrale), Larissa Kotelevets (Ukraine) Amériques Bérangère Cagnat (chef de service, Amérique du Nord, 16 14), Gabriel Hassan (Etats-Unis, 16 32), Anne Proenza (chef de rubrique, Amérique latine, 16 76), Paul Jurgens (Brésil) Asie Agnès Gaudu (chef de service, Chine, Singapour, Taïwan, 16 39), Christine Chaumeau (Asie du Sud-Est, 16 24), Ingrid Therwath (Asie du Sud, 16 51), Ysana Takino (Japon, 16 38), Kazuhiko Yatabe (Japon), Zhang Zhulin (Chine, 17 47), Elisabeth D. Inandiak (Indonésie), Jeong Eun-jin (Corées) Moyen-Orient Marc Saghié (chef de service, 16 69), Ghazal Golshiri (Iran), Pascal Fenaux (Israël), Philippe Mischkowsky (pays du Golfe), Pierre Vanrie (Turquie) Afrique Ousmane Ndiaye (16 29), Hoda Saliby (chef de rubrique Maghreb, 16 35), Chawki Amari (Algérie) Transversales Pascale Boyen (chef des informations, Economie, 16 47), Catherine Guichard (Economie, 16 04), Anh Hoà Truong (chef de rubrique Sciences et Innovation, 16 40), Gerry Feehily (Médias, 16 95), Virginie Lepetit (Signaux) Magazine 360° Marie Béloeil (chef des informations, 17 32), Virginie Lepetit (chef de rubrique Tendances, 16 12), Claire Maupas (chef de rubrique Insolites 16 60), Raymond Clarinard (Histoire), Catherine Guichard Ils et elles ont dit Iwona Ostapkowicz (chef de rubrique, 16 74) Site Internet Hamdam Mostafavi (chef des informations, responsable du web, 17 33), Carolin Lohrenz (chef d’édition, 19 77), Carole Lyon (rédactrice multimédia, 17 36), Paul Grisot (rédacteur multimédia, 17 48), Pierrick Van-Thé (webmestre, 16 82), Marie-Laëtitia Houradou (responsable marketing web, 1687), Patricia Fernández Perez (marketing) Agence Courrier Sabine Grandadam (chef de service, 16 97) Traduction Raymond Clarinard (rédacteur en chef adjoint), Hélène Rousselot (russe), Isabelle Boudon (anglais, allemand), Françoise EscandeBoggino (japonais, anglais), Caroline Lee (anglais, allemand, coréen), Françoise Lemoine-Minaudier (chinois), Julie Marcot (anglais, espagnol, portugais), MarieFrançoise Monthiers (japonais), Mikage Nagahama (japonais), Ngoc-Dung Phan (anglais, italien, vietnamien), Olivier Ragasol (anglais, espagnol), Danièle Renon (allemand), Mélanie Sinou (anglais, espagnol), Leslie Talaga (anglais, espagnol) Révision Jean-Luc Majouret (chef de service, 16 42), Marianne Bonneau, Philippe Czerepak, Fabienne Gérard, Françoise Picon, Philippe Planche, Emmanuel Tronquart (site Internet) Photographies, illustrations Pascal Philippe (chef de service, 16 41), Lidwine Kervella (16 10), Stéphanie Saindon (16 53) Maquette Bernadette Dremière (chef de service, 16 67), Catherine Doutey, Nathalie Le Dréau, Gilles de Obaldia, Josiane Petricca, Denis Scudeller, Jonnathan Renaud-Badet, Alexandre Errichiello, Céline Merrien (colorisation) Cartographie Thierry Gauthé (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66) Calligraphie Hélène Ho (Chine), Abdollah Kiaie (Inde), Kyoko Mori (Japon) Informatique Denis Scudeller (16 84) Directeur de la production Olivier Mollé Fabrication Nathalie Communeau (directrice adjointe), Sarah Tréhin (responsable de fabrication) Impression, brochage Maury, 45330 Malesherbes Ont participé à ce numéro : Alice Andersen, Agathe Blanckaert, Aurélie Boissière, Jean-Baptiste Bor, Nicolas Gallet, Marion Gronier, Mélanie Guéret, Mira Kamdar, Alexandros Kottis, Jean-Baptiste Luciani, François Mazet, Lucie Mizzi, Corentin Pennarguear, Polina Petrouchina, Judith Sinnige, Viktor Smeyukha, Leslie Talaga, Isabelle Taudière, Anne Thiaville, Sébastien Walkowiak, Zaplangues Secrétaire général Paul Chaine (17 46) Assistantes Claude Tamma (16 52), Diana Prak (partenariats, 16 99), Sophie Jan Gestion BénédicteMenault-Lenne(responsable,1613) Comptabilité 01 48 88 45 02 Responsable des droits Dalila Bounekta (16 16) Ventes au numéro Responsable publications Brigitte Billiard Direction des ventes au numéro Hervé Bonnaud Chef de produit Jérôme Pons (0 805 05 01 47, fax : 01 57 28 21 40) Diffusion internationale Franck-Olivier Torro (01 57 28 32 22) Promotion Christiane Montillet Marketing Sophie Gerbaud (directrice, 16 18), Véronique Lallemand (16 91), Lucie Torres (17 39), Romaïssa Cherbal (16 89)

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8.

7 jours dans le monde.

Courrier international — no 1216 du 20 au 26 février 2014 ↙  Kawuri (état de Borno), le 28 janvier. Une attaque attribuée à Boko Haram y a fait 85 morts. Photo Reuters

Le bitcoin dans la tourmente

Le groupe islamiste est accusé d’avoir massacré une centaine de civils le 15 février dans le nord-est du pays. Pour le quotidien The Nation, le gouvernement n’a pas déployé assez de moyens pour le mettre en échec.

—The Nation Lagos

E

n novembre 2013, le gouvernement du Nigeria a décidé de prolonger de six mois, jusqu’en avril 2014, l’état d’urgence décrété dans les Etats d’Adamawa, de Borno et de Yobe [trois Etats du nord du pays, où sévit particulièrement Boko Haram]. D’ici au printemps, si aucune réussite n’est à célébrer, ce qui est fort probable, il faudra en conclure qu’une simple milice aura défié les forces armées nationales dans le cadre d’une guerre virtuelle d’une année, étant donné que l’état d’urgence a été décrété en mai 2013 pour six mois, avant d’être prolongé pour une période identique. Plusieurs questions se posent : la présidence cherchera-t-elle à prolonger une nouvelle fois l’état d’urgence ? Durcirat-elle ses conditions ? Peut-elle y parvenir sans engendrer des risques politiques pour le parti au pouvoir, notamment à l’approche des élections nationales, prévues pour 2015 ? Le pays peut-il se permettre de démilitariser les zones problématiques ? Si l’on se fie au déroulement du conflit jusqu’à présent, il est évident qu’une victoire contre les insurgés d’ici la fin de l’état d’urgence serait un miracle. L’impasse semble avoir été mise en évidence le 15 février lors de l’invasion de Konduga,

dans l’Etat de Borno ; les combattants de Boko Haram y ont exécuté 51 habitants et kidnappé 20 jeunes femmes. Selon les témoignages de personnes présentes, il y avait environ 400 rebelles et certains d’entre eux portaient des tenues de camouflage : ils ont pris la ville d’assaut dans des camions militaires à la tête desquels se trouvait un véhicule blindé de transport de troupes, ils ont tout saccagé sur leur passage pendant quatre heures, puis ont fui lorsqu’un avion de l’armée est intervenu.

Une défaite serait tragique. Dans ce contexte, le gouvernement devrait se rendre à l’évidence et admettre que ses mesures de lutte contre le terrorisme sont non seulement insuffisantes et inefficaces, mais également désespérément inadaptées. Il faut se demander si l’état d’urgence modéré, qui maintient les structures démocratiques et notamment les élus au sein des institutions exécutives et législatives [des trois Etats où l’état d’urgence a été déclaré] n’est pas un problème en soi. En d’autres termes, le théâtre de guerre est-il suffisamment militarisé dans le contexte actuel ? Au vu de la situation, il est illusoire d’assimiler cette confrontation à autre chose qu’une guerre. Par conséquent, il est essentiel que les forces armées n’y aillent pas de main morte si elles veulent réellement

démontrer que ce groupe islamique s’attaque à plus fort que lui. La situation appelle purement et simplement à une intensification de l’action armée. Le fait est que la guerre, car c’est ce dont il est question ici, a toujours un coût. Et la crainte de déplorer des victimes civiles ne doit pas servir à éviter la possibilité d’un conflit total. Ce qui compte et ce qui doit être privilégié, c’est une approche pleinement professionnelle de la part des responsables de l’état d’urgence.  Il est intéressant de noter au passage le rôle joué par les jeunes volontaires de la Nigeria’s Civilian Joint Task Force [milices d’autodéfense], et notamment leur contribution altruiste et informelle aux efforts menés par le gouvernement pour lutter contre le terrorisme. Malheureusement, de graves allégations, peut-être infondées, évoquent un trafic mené par les forces antiterroristes qui, s’il existe, dessert l’objectif d’éliminer Boko Haram et signifie que des fonds publics obtenus facilement pour la campagne contre Boko Haram finissent dans les poches de particuliers. Une défaite serait tragique – et c’est bien ce qu’implique une action militaire insuff isante  – car cela risquerait d’encourager d’autres rebelles et de renforcer le sentiment général d’insécurité dans tout le pays. “Nous devons sortir vainqueur de la guerre contre le terrorisme”, a répété Goodluck Jonathan en remettant des médailles aux nouveaux chefs de l’armée [le 2 février]. Les discours ne sont toutefois pas suffisants. Face à la gravité de la situation, il faut réagir en lançant une opération globale. —Femi Macaulay Publié le 17 février

SOURCE THE NATION Lagos, Nigeria Quotidien Deuxième journal le plus lu du Nigeria, ce titre anglophone se distingue par une forte présence dans l’ensemble de la fédération. Il a la réputation d’être le média des élites intellectuelles et économiques.

MONNAIE  — “Le bitcoin est

confronté à des problèmes épineux”, signale The New York Times en rappelant que cette monnaie virtuelle voit depuis quelques semaines son cours chahuté : au 14 décembre, un bitcoin s’achetait 530 dollars ; cinq jours plus tôt, il en valait 700 ; en décembre dernier, il culminait à 1 200 dollars. Des bugs dans le système de transaction ainsi que des attaques perpétrées par des hackers sur des sites acceptant les paiements en bitcoins ont jeté le doute sur la sécurité du réseau. Les instances de régulation financière – dans l’Etat de New York, notamment – s’apprêtent par ailleurs à édicter des règles plus contraignantes concernant les monnaies virtuelles, qui nuiraient fatidiquement au bitcoin. La Russie a de son côté décidé d’interdire les monnaies virtuelles.

La démission d’un homme ordinaire INDE — Arvind Kejriwal, chef de

ADNAN ABIDI/REUTERS

Faire une guerre totale à Boko Haram

VLAHOVIC/BELGRADE

NIGERIA

l’AAP, le “parti de l’homme ordinaire”, fondé en 2012, a donné sa démission (photo) de son poste de chief minister (chef du gouvernement) de Delhi le 14 février, 49 jours seulement après avoir pris ses fonctions. C’est l’échec d’une loi anticorruption qui a mené à cette décision. Kejriwal dénonce la corruption qui règne au sein des deux principaux partis, le Congrès et le BJP, rappelle The Hindustan Times. Mais il y a fort à parier qu’on reparlera bientôt d’Arvind Kejriwal : les élections législatives nationales doivent avoir lieu mi-avril et l’AAP, nouvel entrant sur la scène politique, pourrait créer la surprise.


7 JOURS.

Courrier international — no 1216 du 20 au 26 février 2014

9

ILS PARLENT DE NOUS

LA CARTE DE LA SEMAINE

AKRAM BELKAÏD, rédacteur en chef d’Afrique Méditerranée Business et chroniqueur au Quotidien d’Oran, sur les essais nucléaires effectués en Algérie.

Karachi dans les griffes des talibans Zones contrôlées par les talibans pakistanais v Ri

Paris doit assumer ses responsabilités

ub .H

Quel est votre sentiment après les révélations sur l’ampleur des retombées des essais nucléaires effectués au Sahara dans les années 1960 ?

Aéroport international de Jinnah Centre administratif

SOURCE : “THE WALL STREET JOURNAL”

AFGHANISTAN

KARACHI

Islamabad Port

DR

Consulat américain

Zone industrielle

PAKISTAN Karachi

1 000 km

Que la France revoie la loi sur l’indemnisation des Algériens irradiés serait une demande fondée de la part d’Alger ?

Lieu de l’attentat du 13 février

INDE M e r d’ O m a n

— Je suis indigné. Quel mépris pour les populations locales ! Quelle désinvolture coupable ! On a voulu faire croire aux gens qu’il s’agissait d’essais maîtrisés dans un coin de désert perdu et inhabité, ce qui est loin d’être le cas. Mais faut-il en être étonné ? En la matière, l’Etat français a l’habitude de ne pas dire la vérité ; cela vaut aussi pour les essais en Polynésie.

5 km

PAKISTAN “Les talibans pèsent de tout leur poids sur la plus grande ville du pays”, constate The Wall Street Journal après l’attaque meurtrière (12 morts) menée le 13 février par le Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP, mouvement des talibans du Pakistan) contre la police. Le gouvernement de Nawaz Sharif est en train de négocier un accord de paix, par ailleurs très décrié, avec les talibans. En attendant, ceux-ci règnent en maîtres à Karachi, où ils font de juteuses affaires grâce à divers rackets et trafics.

3 299 492

Américains ont souscrit une assurance santé dans le cadre de la réforme de Barack Obama, quatre mois après son lancement officiel, le 1er octobre. Plus de 1 million d’inscriptions ont été enregistrées en janvier. Le gouvernement y voit le signe que les débuts chaotiques de l’Obamacare ne sont plus qu’un mauvais souvenir. Sceptique, The Wall Street Journal note que 25 % seulement des personnes ayant souscrit une couverture ont entre 18 et 34 ans – alors que la participation de cette population, en meilleure santé et donc moins coûteuse pour les assureurs, est essentielle pour équilibrer le système.

— Pour moi, c’est une évidence. C’est ce que commande la morale et ce que devrait ordonner la justice. C’est un dossier douloureux, difficile sur le plan politique et diplomatique, mais la France se grandirait en endossant sa responsabilité et en faisant face aux conséquences dramatiques de ses essais nucléaires dans le Sahara algérien.

Dans cette affaire, la France donne-t-elle l’impression d’assumer ses responsabilités ? — Non. Comme pour beaucoup de dossiers liés à cette période, c’est un refus assumé, à droite comme à gauche, d’aller plus loin dans la reconnaissance du tort causé aux Algériens. Mais la France n’est pas la seule en cause. Les autorités algériennes ont été associées aux essais nucléaires qui ont eu lieu après l’indépendance, même s’ils étaient souterrains. N’oublions pas non plus que la France a pu aussi continuer à tester des armes chimiques en lisière du Sahara jusqu’à la fin des années 1970. Dans cette affaire, le gouvernement algérien a fait fi des droits de ses citoyens. Aujourd’hui, la société civile algérienne est en train de s’emparer de cette question et il y aura certainement des suites.

SUIVEZ -LES Journalistes, experts, activistes, groupes ou responsables politiques : ils sont sur les réseaux sociaux. A suivre ! EWN Reporter @ewnreporter Le fil Twitter du site sud-africain Eyewitness, qui permet un excellent suivi de l’actualité politique et sociale de ce pays. Il se décrit ainsi : “Toujours factuel, parfois drôle, toujours pertinent.” (en anglais)

Je l’ai appris sur Un Monde d’Info du lundi au vendredi à 16h15 et 21h45 avec

Global Cartoons @globalcartoons On peut y voir la production de nombreux dessinateurs de presse, dont beaucoup sont publiés par CI – “des images qui reflètent et font l’actualité”, pour tous ceux qui aiment le dessin de presse. (en anglais)

Vivons bien informés.


10.

7 JOURS

Courrier international — no 1216 du 20 au 26 février 2014 ↓ Dessin d’Ammer paru dans NRC Handelsblad, Rotterdam.

UKRAINE

Kiev à feu et à sang

Une bonne maire à la peine

Félicitations au pays méritant

Après un semblant d’apaisement en début de semaine, le pays a presque aussitôt replongé dans le chaos.

INDONÉSIE — Tri Rismaharini,

PORTUGAL — Après onze tri-

la très populaire maire de Surabaya, a annoncé sa démission le 16 février. “Je n’en peux plus de toutes ces calomnies et de cette loi du plus fort”, a-telle confié en larmes au magazine Tempo. Elue depuis trois ans à la tête de la deuxième ville d’Indonésie (7  millions d’habitants), elle a transformé Surabaya en une métropole verte et a révolutionné l’administration en reliant tous les services de la municipalité à des réseaux sociaux, pour les rendre plus efficaces et les débarrasser de la corruption – autant d’actions qui lui ont valu plusieurs prix internationaux pour l’excellence de sa gouvernance. Mais elle dit subir de plus en plus de pressions, voire des menaces de mort. Une campagne de soutien sans précédent, “Save Risma”, a été lancée pour qu’elle revienne sur sa décision.

mestres consécutifs de récession, l’économie portugaise affiche aujourd’hui la meilleure progression de la zone euro – soit 1,6 % –, ce qui lui vaut ce coup de chapeau du Financial Times le 17 février : “Le Portugal, héros surprise de la zone euro”. Mais le quotidien britannique rappelle que le “dur programme d’ajustement budgétaire a eu des conséquences dévastatrices : s’ils reviennent un jour, ceux qui partent aujourd’hui seront les mieux placés pour juger si les changements effectués ont vraiment valu le coup”.

Tirs à balles réelles. Mais l’atmosphère d’euphorie a été de courte durée. Dès le lendemain, 18 février, la situation dégénérait. Tandis que les députés se réunissaient pour une séance ponctuée de heurts sur une éventuelle modification de la Constitution en faveur de la mise en place d’une république parlementaire, des milliers de manifestants convergeaient sur le bâtiment du Parlement. De violents affrontements ont aussitôt éclaté avec les forces de l’ordre et

les “titouchkis”, membres de milices progouvernementales. Oukraïnska Pravda, quotidien en ligne hostile au président Ianoukovitch, décrivait “des émeutes massives dans le centre de Kiev”, qui avaient déjà fait de nombreux blessés et au moins six morts. Le siège du Parti des régions (au pouvoir) a été incendié, et des tirs à balles réelles auraient été signalés. La veille, Segodnia (“Ukraine”), quotidien russophone proche de la présidence, faisait preuve d’une remarquable clairvoyance en écrivant : “La première étape de l’Euromaïdan [le mouvement d’opposition qui a émergé après le refus de Ianoukovitch de signer l’accord d’association avec l’UE, fin 2013] s’est achevée le 16 février. Ayant commencé le 19 janvier par des combats avenue Hrouchtchevsky, elle s’est poursuivie par la prise de plusieurs administrations régionales et devrait s’achever selon l’un des deux scénarios possibles : l’escalade de la violence jusqu’à l’aff rontement armé ou le retour à une phase d’accalmie grâce au recul du pouvoir et de l’opposition. Il se pourrait bien, paradoxalement, que l’Euromaïdan mette en scène les deux scénarios simultanément. On assisterait alors à sa scission en deux mouvements.”—

Privées d’IVG

SDRALEVICH/BELGIQUE

L

e 17 février, on pouvait croire à un retour au calme dans les rues de la capitale. Comme le signalait le quotidien Den, on assistait alors à un “démantèlement partiel des barricades pour laisser passer les véhicules”, en particulier sur l’avenue Hrouchtchevsky, théâtre des affrontements du mois dernier entre manifestants et forces de l’ordre. Dans Vissoki Zamok, journal de Lviv (à l’ouest du pays), Vitali Klitchko, chef de file de l’opposition, réclamait une fois de plus des élections anticipées, appelant le président Viktor Ianoukovitch à replier les unités antiémeutes, et assurait que “l’opposition [était] prête à assumer le pouvoir”.

BOLIVIE — Après deux ans de débats, la Cour constitutionnelle, réaffirmant que “l’avortement est un crime”, a rejeté le projet de dépénalisation qui lui était soumis par des groupes féministes menés par la députée Patricia Macilla, membre du parti du président E vo Mor a les . L e quotidien Pagina  7 regrette cette décision  : les conditions sanitaires déplorables liées à la pratique illégale de l’avortement – on en dénombre entre 40  000  et 80  000 par an – constituent une cause importante de décès chez les femmes enceintes, rappelle-t-il.

Collés à leur siège OUGANDA — Yoweri Museveni restera-t-il cinq années de plus au pouvoir ? Les députés de son parti ont d’ores et déjà approuvé sa candidature à la présidentielle de 2016. Cette perspective hérisse l’opposition et la société civile, et The Economist rappelle de son côté cette forte sentence : “Le problème de l’Afrique en général, et de l’Ouganda en particulier, ce n’est pas le peuple, mais les responsables qui s’accrochent au pouvoir.” Son auteur ? Museveni – il y a vingt-cinq ans…

Ils exercent le pouvoir depuis… (en nombre d’années) T. OBIANG NGUEMA (Guinée-Equatoriale)

34

J. E. DOS SANTOS (Angola)

34

ROBERT MUGABE (Zimbabwe)

33 30

PAUL BIYA (Cameroun) YOWERI MUSEVENI (Ouganda)

27

BLAISE COMPAORÉ (Burkina Faso)

26

SOURCE : “THE ECONOMIST”

ure.fr

francecult t avec

en partenaria


12.

7 JOURS

Courrier international — no 1216 du 20 au 26 février 2014

↙ Dessin de Riber, Suède, pour Courrier international.

ILS/ELLES ONT DIT

Amy Chua Le retour fracassant de la “mère Tigre”

E

lle est devenue célèbre en 2011 sous l’appellation de “Tiger Mom” [la “mère Tigre”] en affirmant que les mères chinoises étaient meilleures que les autres et que leurs enfants, en fin de compte, réussissaient mieux que les autres. Amy Chua, 51 ans, est aujourd’hui de retour, et elle suscite un tollé avec sa nouvelle théorie explosive qui veut que certaines ethnies et religions soient tout bonnement supérieures à toutes les autres. Ce qui lui a valu d’être décrite comme une “raciste invétérée” par un commentateur sur Twitter ; un autre la traite carrément de “raciste absolue favorable à l’eugénisme”. Quelques-uns se sont montrés plus diplomates, reprochant à Amy Chua d’être “entrée dans une zone dangereusement proche du racisme”. Dans son nouveau livre, The Triple Package [Un triple avantage, éd. Penguin], écrit à quatre mains avec son mari, juif, Jed Rubenfeld, Amy Chua cite huit groupes qu’elle considère comme exceptionnels sans pour autant les classer dans un ordre particulier. Comme il fallait s’y attendre, les Chinois en font partie, le s se pt aut res groupes étant les Juifs, les Indiens, les Iraniens, les Libanais-Américains, les Nigérians, les exilés cubains et les mormons. En les qualifaiant de “culturels” et en aucun cas comme ethniques, raciaux ou religieux, Amy Chua et son mari s’efforcent d’esquiver la controverse et le feu roulant des critiques. Reste que leur ouvrage identifie bel et bien les

John Kuis, habitant de Dilliner, dans l’Etat de Pennsylvanie, décrit le bruit qui a accompagné l’explosion d’un puits de gaz de schiste appartenant à la compagnie Chevron, à proximité de son domicile. Deux personnes ont péri dans la catastrophe. (Trib, Pittsburgh)

Il y a trois ans, son ouvrage détaillant ses principes d’éducation à la dure a fait un tabac et suscité maints débats. Elle récidive aujourd’hui avec The Triple Package, un livre polémique qui exhale un léger parfum de racisme. ↓ Amy Chua, 51 ans, américaine d’origine chinoise, suscite un tollé avec un ouvrage affirmant la supériorité de certains groupes “culturels”, mais aussi ethniques et religieux. En 2011, cette professeure de droit à Yale s’était déjà fait connaître en prônant les sévères méthodes d’éducation des mères chinoises.

caractéristiques distinctives que possèdent ces huit groupes et qui leur garantissent de réussir mieux que les autres. Amy Chua enseigne le droit à Yale, et elle s’est retrouvée sous les feux de la rampe en 2011 quand The Wall Street Journal a publié un extrait de son livre du moment, L’Hymne de bataille de la mère Tigre [Gallimard, 2011]. Elevée dans le Midwest, elle n’hésite pas à revenir sur les stéréotypes des Chinoises, souvent vues comme froides et hostiles vis-à-vis de leurs enfants, pour en faire des qualités. Elle dit avoir traité une de ses deux filles d’“ordure” pour s’être montrée grossière et avoir critiqué la carte d’anniversaire – qu’elle trouvait horrible – faite par l’autre. Elle a aussi interdit à ses enfants de regarder la télévision, de dormir chez leurs amies et a même men a cé de met tre à la poubelle l’une d e s p oup ée s préférées de sa plus jeune fille si elle ne par venait pas en quelques jours à jouer correctement un morceau de piano. A propos de son nouveau livre, elle résume ainsi les “trois avantages” [“triple package”] qu’elle identifie chez les huit groupes supérieurs aux autres. 1. Un complexe de supériorité : l’auteur estime que tout groupe culturel persuadé de sa supériorité sur les autres possède u n

avantage. Faisant fi de toutes les guerres, des génocides et de l’odieuse misère humaine que ce genre d’idées a pu produire, Amy Chua et son mari affirment que “le complexe de supériorité est l’antithèse de la pensée libérale dominante, elle-même source du racisme, du colonialisme, de l’impérialisme et du nazisme”. 2. Le manque de confiance en soi : Amy Chua et son mari sont convaincus que cette caractéristique peut être un moteur sur la voie du succès. “Tenir le manque de confiance pour un obstacle majeur à la réussite est une absurdité. Cela revient à ignorer toute l’orthodoxie de la psychologie thérapeutique contemporaine”, écrivent-ils. 3. Le contrôle de l’impulsivité : Amy Chua estime que la patience et la persévérance sont des vertus que la plupart des Américains ont perdues, mais que ses huit groupes culturels d’élite possèdent. Ces qualités ne se retrouvent que dans les groupes culturels d’élite. “Ces trois éléments vont tellement à contre-courant de la culture américaine moderne que l’on comprend pourquoi les groupes qui réussissent dans l’Amérique d’aujourd’hui viennent de l’extérieur, affirment-ils. Paradoxalement, dans l’Amérique moderne, c’est un avantage de ne pas croire – ou pas encore – aux principes libéraux qui prédominent depuis les années 1960.” Ne reculant pas devant la controverse, Amy Chua et son mari vont jusqu’à déclarer que les Africains-Américains ne font pas partie des groupes d’élite parce que le mouvement des droits civils les a privés de la possibilité d’affirmer leur supériorité. Les immigrés africains s’en sortent mieux que les AfricainsAméricains parce qu’ils sont nés sur un autre continent et sont convaincus – tout comme les Chinois – de la valeur de leur civilisation millénaire. —James Nye Publié le 5 janvier

PROCÉDURIER

“Dans ce pays, il faut un permis pour manifester.” FABIO RODRIGUES POZZEBOM/ABR

—Daily Mail (extraits) Londres

“C’était comme si un réacteur d’avion était garé devant chez moi.”

Nicolas Maduro, président du Venezuela, fait référence aux violences qui émaillent les manifestations antigouvernementales et qui ont fait trois victimes le 12 février. (Ultimas Noticias, Caracas)

TRAQUÉES

“Le 16 février, nous sommes restées en état d’arrestation pendant sept heures, le lendemain nous avons passé dix heures au FSB [Service fédéral de la sécurité], et aujourd’hui on nous a embarquées dans un fourgon de police en nous accusant de vol.” Message du 17 février envoyé par Nadejda Tolokonnikova, qui, avec sa camarade du groupe punk Pussy Riot Maria Alekhina, a été arrêtée trois fois en trois jours à Sotchi, où se tiennent les JO d’hiver. (Twitter)

OCCUPÉE

“On n’est pas en train de se la couler douce, on bosse”, explique la présidente argentine, Cristina Kirchner, à propos des annonces diffusées sur toutes les chaînes du pays pour informer la population des actions du gouvernement. (Perfil, Buenos Aires)

VICTOR BUGGE

ILS FONT L’ACTUALITÉ

ABASOURDI


7 JOURS.

Courrier international — no 1216 du 20 au 26 février 2014

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↙ Dessin de Kopelnitsky, Etats-Unis.

CONTROVERSE

Peut-on donner aux enfants le droit de mourir ? La Belgique a adopté à une large majorité, le 13 février, l’extension aux mineurs du droit à l’euthanasie, en vigueur dans le pays depuis 2002. C’est une première mondiale (aux Pays-Bas, la loi ne concerne que les plus de 12 ans), qui a suscité des débats acharnés.

OUI

NON

Il n’y a pas d’âge pour souffrir

Et pourquoi pas le droit de vote ?

—De Standaard (extraits) Bruxelles

—De Morgen (extraits) Bruxelles

L

D

’extension de la loi sur l’euthanasie aux mineurs est inutile, estiment de nombreux professionnels de la santé. Je suis d’accord avec eux quand ils disent que les soins palliatifs sont très au point dans notre pays. Mais ils ont tort de dire que les enfants en phase terminale ne demandent jamais à mourir. Les enfants gravement malades sont confrontés quotidiennement à la mort. A l’hôpital, ils voient leurs camarades mourir. Inévitablement, ils en parlent et s’interrogent sur la possibilité d’euthanasie. Pas tant parce qu’ils souffrent physiquement, car on peut généralement apaiser la douleur, mais parce que, psychiquement, ils ont du mal à vivre avec la perspective de la mort. Ils savent qu’il existe une loi sur l’euthanasie. Pourquoi un adulte pourrait dire qu’il en a assez et pas eux ? Cette loi est nécessaire. Il n’y a pas d’âge pour souffrir. Et, à vrai dire, l’extension ne va pas assez loin. La loi concerne la souffrance physique, mais la situation peut devenir si atroce qu’une sédation palliative n’est plus un remède. Les médecins et les parents ne sont plus que spectateurs. A moins qu’un médecin ait tout de même le courage de mettre fin à la vie de l’enfant. Est-ce une pratique médicale convenable ? Oui ! Mais elle peut donner lieu à une plainte et il faudra alors attendre des mois avant que le verdict libérateur ne confirme qu’il s’agissait effectivement d’une pratique médicale convenable. Dans l’intervalle, le médecin risque d’être éreinté par les médias. Il est donc indispensable que la loi sur l’euthanasie soit de plus grande portée. Pour donner une voix à l’enfant et un cadre légal au médecin. Malheureusement, la proposition actuelle se limite à “des souff rances

physiques insupportables et inapaisables”. La souffrance psychique qui va de pair avec une maladie en phase terminale n’est pas prise en compte. En outre, la loi actuelle accorde aux parents un droit de veto. Or prenons l’exemple d’un patient de 11 ans qui ne peut plus être aidé. L’enfant ne veut plus continuer, et l’équipe médicale estime qu’il a la capacité de discernement requise. Cependant, si les parents s’opposent à l’euthanasie pour des raisons idéologiques, le médecin est impuissant. Bien sûr, les parents doivent être impliqués. Mais, si la volonté de l’enfant est contraire à celle de ses parents, c’est le souhait de l’enfant qui devrait primer. Pourquoi ne pas nous fier davantage aux cancérologues qui s’occupent des enfants ? Ils n’ont aucune envie de mettre fin à la vie d’un enfant quand ce n’est pas nécessaire. Leurs jeunes patients font partie intégrante de leur vie. Beaucoup de ces médecins sont en outre eux-mêmes des parents. Les parlementaires devraient venir visiter, dans le cadre de leur travail, un service d’oncologie pédiatrique au lieu de mener campagne. Puis, sur la base de cette expérience, approuver l’extension d’une loi qui tient compte de la pratique, et pas d’un consensus politique. —Jacinta De Roeck* Publié le 31 janvier * Experte en éthique médicale et ancienne sénatrice du Parti socialiste flamand (SPA).

epuis l’entrée en vigueur de la loi sur l’euthanasie [en 2002], la pratique s’est étendue. Les cas ne concernent plus seulement les patients en phase terminale, mais aussi ceux qui souff rent de maladies chroniques dégénératives. L’euthanasie a également été accordée à des personnes dépressives. De plus, la sédation en phase terminale se pratique à grande échelle, un procédé pour lequel aucune autorisation du patient n’est requise. Dans le même temps, des enquêtes révèlent qu’il existe une certaine confusion chez les médecins, que la loi sur l’euthanasie n’est pas bien comprise. La Belgique ne devrait-elle pas commencer par remédier à ces préoccupations graves avant de se hâter d’étendre aux enfants la loi sur l’euthanasie ? Jusqu’à présent, très peu d’enfants ont demandé à mourir. Est-ce raisonnable de voter une loi qui concerne moins de dix enfants [par an] ? Dès que la proposition de loi sera adoptée, il se peut que des parents et des enfants soient soumis à des pressions pour donner leur accord à cette pratique. Quels mécanismes sont mis en place pour protéger les enfants ? Sont-ils suffi sants ? Il y a de bonnes raisons de craindre que certains enfants meurent alors qu’ils n’auraient pas dû mourir. Bien entendu, les médecins ne sont pas malveillants. Mais ce sont des êtres humains, et les êtres humains peuvent faire des erreurs. Dans le cas de l’euthanasie, elles sont irréversibles. D’après les données disponibles, les garanties dont bénéficient actuellement les patients adultes ne suffisent pas. Or les enfants

sont plus vulnérables que les adultes. N’avons-nous pas la responsabilité de remédier aux problèmes existants avant d’en créer d’autres peut-être encore plus importants ? Au fond, les questions qui se posent sont les suivantes : les enfants sont-ils influençables ? les enfants sont-ils capables de faire un choix mûrement réfléchi et autonome concernant des affaires d’une extrême importance ? Pourquoi accorder ce droit à nos enfants si d’autres droits leur sont refusés ? Si nos enfants ont le droit de mourir, nous pouvons supposer qu’ils sont aussi suffisamment autonomes pour voter, se marier, avoir des relations sexuelles, mettre des enfants au monde et faire bien d’autres choses encore que les enfants ne devraient pas avoir le droit de faire, de l’avis de bon nombre d’entre nous. Il ne va pas de soi que les enfants soient capables d’exprimer leur opinion de façon claire et indépendante. A plus forte raison lorsqu’ils sont malades. Il se peut que les médecins favorables à l’euthanasie incitent les enfants à faire ce choix. Chaque personne – quel que soit son âge – a besoin à la fi n de sa vie de compassion et de soins. La médecine off re actuellement un grand nombre de possibilités pour alléger la douleur des patients. Des soins palliatifs sont disponibles pour agir sur les aspects physiques de la maladie ; concernant les aspects psychiques, il existe des remèdes aux angoisses des patients. La loi sur l’euthanasie a été adoptée récemment, en 2002, et le pays est encore en phase d’apprentissage. Nous avons besoin d’accumuler des connaissances, de recueillir des données, d’être attentifs aux préoccupations précédemment évoquées, puis de tirer les enseignements des erreurs commises et de les corriger. —Raphael Cohen-Almagor* Publié le 13 février * Professeur de sciences politiques, il est l’auteur de deux livres sur le suicide assisté et l’euthanasie.


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Courrier international — no 1216 du 20 au 26 février 2014

d’un continent à l’aut r es. a mérique

↙ Dessin d’Ajubel paru dans El Mundo, Madrid.

Asie ............. Afrique .......... Europe ........... France ........... Moyen-Orient.....

18 20 22 26 28

Argentine. La chasse aux patrons est ouverte Face à une inflation galopante, le gouvernement les accuse de spéculation et encourage le boycott des supermarchés.

—Perfil (extraits) Buenos Aires

L

a f lambée des prix a conduit le gouvernement à chercher une nouvelle manière de faire face à l’inflation : il s’est tourné vers le militantisme. Mais ce qui au départ se présentait comme un simple boycott, une “coupure de consommation” destinée à dénoncer les augmentations des prix dans les supermarchés et les stationsservice, a viré à la dénonciation de personnes avec en ligne de mire les patrons des supermarchés, les vendeurs d’électroménager et la compagnie pétrolière Shell. Malgré la pluie qui détrempe le pays, des affiches portant les visages et les noms des PDG des hypermarchés Coto, Walmart, Carrefour, Jumbo et Disco, et des maisons d’électroménager Garbarino et Frávega, sont apparues un peu partout à Buenos Aires, mais aussi sur les réseaux sociaux, avec le message : “Ce sont eux qui te volent ta paie. Ils augmentent les prix pour mieux te prendre ton argent” [connue sous le nom d’escrache, cette forme de protestation vise à dénoncer publiquement la personnalité jugée responsable]. Les affiches étaient signées Unidos y Organizados, une coalition politique formée par des associations kirchnéristes. Dans certaines régions, des manifestations et des blocages ont été organisés devant les grandes surfaces et les commerces.

Protéger l’emploi. Juan Carlos Vasco Martinez, porte-parole de l’Association des supermarchés (ASU), a relativisé l’impact du boycott. “La matinée n’a pas été bonne. Il a beaucoup plu”, a-t-il ironisé, évoquant la météo désastreuse dans la capitale. Pourtant il n’a pas caché son antipathie. “Puisqu’on ne peut parler de politique, nous allons

chercher de meilleures photos pour le prochain escrache”, a-t-il déclaré. Début février, devant des militants réunis à la Casa Rosada [siège du gouvernement], la présidente Cristina Kirchner a annoncé que les retraites allaient augmenter de 11 % et elle a demandé aux militants d’être attentifs aux prix pour “protéger les emplois, les salaires et les porte-monnaie”. Le message a été bien reçu. Dès le lendemain, la Cámpora [fondée en 2003, cette organisation regroupe les militants kirchnéristes ; elle est dirigée par Máximo Kirchner, le fils de la présidente] a appelé à “donner le pouvoir au peuple pour protéger le porte-monnaie des Argentins”. L’un des référents de l’organisation, Eduardo Wado de Pedro, indiquait sur Twitter : “C’est à nous de protéger le salaire des Argentins. Nous ne devons pas cautionner ces augmentations démesurées par nos achats.”

Contre-pouvoir. Mais le plan Mirar para cuidar de 2013 [le programme “Regarder pour protéger ” dema nda it au x associations de consommateurs de contrôler que l’accord sur les prix soit respecté dans les rayons] prend désormais une tout autre résonance. A l’époque, la présidente disait : “Si vous êtes en colère, venez avec moi au supermarché et nous vérifierons ensemble qu’ils ne vous prennent pas votre argent.” L’appel à ne pas consommer le 7  février afin de protester contre les augmentations injustif iées a remporté un franc succès auprès des militants, des gens sans appartenance politique, et même au sein de l’opposition. Les associations de consommateurs ont donné leur aval  : “Nous pouvons créer un contre-pouvoir face à ceux qui fixent les prix, c’està-dire les chaînes de supermarché et les compagnies pétrolières”, a

L’appli PRIX OK Precios OK (en espagnol) occupe la sixième place des applications les plus téléchargées par les utilisateurs d’Android, rapporte le site d’information argentin Infobae. Développée par deux étudiants en ingénierie informatique, elle permet de scanner les prix des produits dans les supermarchés afin de savoir s’ils sont conformes au programme gouvernemental sur les prix. Elle permet aussi de géolocaliser les commerces adhérents et de dénoncer ceux qui ne respectent pas les prix. Elle a même dépassé le nombre de téléchargements d’applis plus connues comme Twitter, Candy Crush Saga et Instagram.


AMÉRIQUES.

Courrier international — no 1216 du 20 au 26 février 2014

← Dessin de Boligán paru dans El Universal, Mexique.

VENEZUELA déclaré le président de l’Union des consommateurs, Fernando Blanco Muiño. Selon les instituts de sondages privés, l’inflation en janvier a atteint en moyenne 4 %. Car, même si l’accord Precios cuidados [le programme “Prix surveillés”, lire ci-dessous] est toujours en vigueur, la liste des produits inclus est limitée et n’est pas toujours respectée. Avec le chef du gouvernement, Jorge Capitanich, qui soutient le boycott contre les “spéculateurs”, l’escrache émerge parmi d’autres propositions du kirchnérisme pour faire face à l’inflation. —Patricia Valli Publié le 8 février Lire aussi p. 38

La fin d’un modèle

La guerre des prix

C

●●● Pour contenir le mécontentement social face à la flambée des prix, le gouvernement argentin est parvenu à un accord avec les supermarchés, les distributeurs et les fournisseurs et a mis en place début janvier le programme Precios cuidados (Prix surveillés) pour geler les prix d’une centaine de produits (surtout des denrées alimentaires, mais également des produits ménagers et des fournitures scolaires). Cristina Kirchner a incité les consommateurs à dénoncer les établissements qui ne respectent pas cet accord. “Il ne s’agit pas d’une politique économique de la part du gouvernement, mais plutôt d’un nouveau chapitre dans sa stratégie de communication. En 2006, 40 % de l’opinion publique pensait que l’inflation était imputable au gouvernement. Huit ans plus tard, 60 % des Argentins jugent que les patrons et les commerçants en sont les principaux responsables. Un succès total, alors que les ministres de l’Economie savent que ce ne sont pas ces accords qui enrayent l’inflation”, analyse le quotidien économique El Cronista. Les produits manquent dans les rayons des supermarchés, et ceux qui ne sont pas inclus dans l’accord voient leur prix s’envoler. L’inflation de cette année, non reconnue officiellement, a été de l’ordre de 30 %, un taux qui se situe derrière ceux de l’Iran et du Venezuela.

15

fondée sur l’encouragement, le maintien et l’exacerbation de la dépendance des citoyens à la rente pétrolière externe au détriment de leur potentiel productif, potentiel qui ne peut se développer pleinement à cause de l’intérêt politique du soutien au chômage, au sous-emploi et à la pauvreté comme fonds de commerce politique. Le “rentisme” et surtout le pétropopulisme déterminent la relation entre l’Etat et le citoyen, rendant le second dépendant du premier, et non l’inverse. —Angel García Banchs Publié le 17 février

Pour cet économiste de l’opposition, les événements qui secouent le pays depuis deux semaines marquent la fin d’une époque : celle du chavisme, mais surtout celle du “populisme pétrolier”.

—El Universal Caracas

SOURCE

e que nous sommes en une marchandise pour devenir train de vivre n’est pas également un actif financier, l’implosion d’un gouver- lorsque son cours est devenu volanement, ni même simplement til et en hausse constante et que du chavisme, mais la fin d’un l’industrie pétrolière a été natiomodèle politique et économique nalisée [en 1975], le populisme est instauré il y a quarante ans, apparu et a peu à peu miné les au milieu des années bases de nos institutions ÉDITO 1970, que j’ai qualifié autrefois solides. C’est de “pétropopuliste”. Comme je ce qui nous a conduits là où nous l’avais prévu, la société civile a en sommes aujourd’hui. Ce que nous sommes en train pris le dessus sur la société politique. Dans la manifestation de vivre est la fin d’un modèle pacifiste de Chacao [le quar- qui, poussé à l’extrême, n’a fait tier le plus chic de Caracas], le 13 février, les étudiants entonnaient en chœur : “Je ne suis pas Contexte Capriles [le leader de l’opposition et actuel gouverneur de l’Etat de Miranda], je ne suis pas Maduro [actuel président du Venezuela], je suis étudiant et je pense à mon avenir.” La société civile a enfin com●●● “Le Venezuela est un pays qui brûle”, affirme pris (restent les corporations, les le politologue Javier Corrales syndicats et l’Eglise) qu’il fallait sur le site vénézuélien mettre à bas les politiques pour Prodavinci. Manifestations recouvrer la liberté et la répuétudiantes et démonstrations blique, et en finir ainsi avec l’inde force du gouvernement sécurité, la pauvreté, l’inflation et se succèdent dans tout les pénuries qui nous suffoquent. le pays depuis le début du mois de février. Les étudiants Partage de rentes. Il faut rapprotestent contre la vie chère, peler que le Venezuela a été un les pénuries, l’insécurité, véritable exemple de civisme, la répression. de modernité et de croissance Le gouvernement accuse entre 1925 et 1974 [une période l’opposition de “tentative plutôt mouvementée d’instaude coup d’Etat” et de “violences ration de la démocratie, mais fascistes” comme le signale non exempte de régimes autorile quotidien El Nacional. taires]. Pendant une grande partie La mort de trois personnes de cette période, le Venezuela a – deux étudiants et un militant également été un modèle pour progouvernemental – l’Amérique latine – et un bon tuées par balles lors exemple dans le monde – de de manifestations à Caracas démocratie et de république. le 12 février, dans des Mais, dans les années 1970, lorsque le pétrole a cessé d’être

Flambée de violence

que nous mener à l’autocratie, au présidentialisme et au volontarisme politique. Le modèle pétropopuliste n’est rien d’autre qu’un modèle de partage de rentes. Un modèle conflictuel, fait de mafias et de contrôles, qui a besoin des pauvres comme base de clientélisme. Un modèle qui n’éradique pas la pauvreté mais la perpétue. Un modèle qui ne débouche que sur la pénurie. Je l’ai défini ainsi : Le pétropulisme est une politique

circonstances troubles, a fait monter la tension. Au point que les réseaux sociaux et les médias parlent désormais du “12F” (12 février) comme d’un point de rupture et tentent d’en analyser les conséquences. Le quotidien Ultimas Noticias, plutôt modéré contre le gouvernement, a ainsi établi, au terme d’un reportage photo et de vidéo, que “des gens en uniforme et des civils arrivés sur des motos officielles avaient ouvert le feu contre la manifestation étudiante”. Le gouvernement, de son côté, accuse l’opposition de fomenter des violences et les Etats-Unis de vouloir “déstabiliser” le pays. Le président de l’Assemblée nationale a ainsi dénoncé à la télévision “l’intention du gouvernement américain de provoquer un coup d’Etat

EL UNIVERSAL Caracas, Venezuela Quotidien www.eluniversal.com Créé en 1909 par Andrés Mata, poète, journaliste, diplomate et homme politique, El Universal, comme la plupart des grands titres vénézuéliens appartenant à des groupes privés, a longtemps été profondément anti-Chávez et reste très antigouvernemental.

avec l’appui de la droite locale”, signale le quotidien El Universal. Les autorités ont annoncé l’expulsion de trois diplomates américains. Mardi 18 février, l’opposition devait appeler à une grande manifestation jusqu’au ministère de l’Intérieur. Et, à l’heure du bouclage de Courrier international, chaque partie mesurait ses forces.

SUR LE WEB

courrierinternational.com A relire : “Le temps des pénuries”, un article sur la situation économique du Venezuela paru dans le quotidien vénézuélien El Nacional et publié dans CI no 1213, du 30 janvier 2014.


16.

AMÉRIQUES

Courrier international — no 1216 du 20 au 26 février 2014 ↙ Gleen Weyant devant la palissade qui marque la frontière entre l’Arizona et le Mexique. Photo Stefan Falke/Laif/REA

ÉTATS-UNIS–MEXIQUE

Le mur des sons Musicien, Glenn Weyant a fait de l’immense clôture séparant les Etats-Unis du Mexique son instrument, pour conjurer les peurs que suscite l’immigration.

—Los Angeles Times (extraits) Los Angeles De Sasabe, Arizona

L

e vent souffle sur la frontière, dans le sud de l’Arizona. Glenn Weyant a tout ce qu’il lui faut pour faire de la musique : un archet de violoncelle, un maillet et la clôture de plusieurs centaines de kilomètres qui sépare les Etats-Unis du Mexique. Sa méthode, comme sa musique, se fonde sur l’improvisation et fait appel à des technologies très simples. Il place un système électronique dans une boîte [de pastilles] Altoids, la transformant en micro. Puis il remplit la boîte avec des aimants et la colle sur la clôture. Avec des câbles, il relie la boîte à un amplificateur et à plusieurs pédales d’effets (comme celles qu’utilisent les joueurs de guitare électrique), ce qui lui permet de manipuler les sons. Des broussailles, des mesquites et des rochers blanchis par le soleil lui servent de public. Ils servent aussi parfois d’instruments. “Personne n’a jamais pensé que le mur frontalier pouvait être autre chose qu’un truc pour séparer les gens, explique Weyant. Je le transforme. J’en joue.” Depuis huit ans, il pianote, tape et frotte la clôture

pour produire des sons envoûtants, parfois éthérés, dans une région qu’il qualifie de “zone militarisée de facto”. “Je suis un déconstructionniste de frontières, poursuit-il. Je veux déconstruire les idées toutes faites. Ce que je dis, c’est qu’il ne faut pas avoir peur du mur. Il n’y a rien à craindre.” Originaire du New Jersey, il s’est installé à Tucson il y a dix-neuf ans. A l’époque, une grande partie de la frontière dans le sud de l’Arizona consistait en une haie de barbelés. La clôture semblait frappée d’interdit. Weyant ne savait pas s’il pouvait seulement la toucher. Mais bien que les gens aient tendance à rester loin de la clôture – du moins côté nord –, il n’est pas illégal d’y toucher. Weyant a toujours été attiré par les sons insolites : lorsqu’il était enfant, il adorait écouter la mélopée du ventilateur de son grandpère. Un jour, en 2005 – alors que les inquiétudes sur l’immigration clandestine et le terrorisme étaient de plus en plus fortes –, il a décidé de savoir quels sons la clôture pouvait produire. “C’était un symbole de peur et de répulsion. Je voulais en faire quelque chose d’autre, un instrument permettant aux gens qui étaient de chaque côté de communiquer”, précise-t-il.

A Nogales, il a joué sur une palissade faite de modules de piste d’atterrissage pour hélicoptère, produisant parfois un staccato. Il était accompagné par le bruit des oiseaux et celui des voitures et des gens qui franchissaient le postefrontière. A Sasabe, il a obtenu un grincement délicat en frottant un archet de violoncelle sur les câbles de sommiers rouillés tendus entre les poteaux par les fermiers pour empêcher leurs bêtes d’aller vagabonder au Mexique. Le résultat, dit-il, a été superbe.

Concert privé. Weyant est plus intéressé par la création d’effets que de mélodies. Ses morceaux donnent parfois l’impression d’avoir été joués par des carillons à vent ou en soufflant dans le goulot d’une bouteille. Certains ressemblent à une suite de gémissements, de sifflements ou de cliquetis, d’autres font penser au chant des baleines ou à un enregistrement d’ambiance sur une cassette de relaxation new age. “Ces sons sont décrits par certaines personnes comme ressemblant à un bruit d’ongles sur un tableau noir, poursuit Weyant. Ils peuvent susciter de la répulsion, de la peur, une sensation d’étrangeté. Ce sont des choses qui peuvent provoquer de fortes émotions.” Les gens qui

tombent par hasard sur Weyant en train de jouer le regardent parfois de loin, n’étant pas sûrs de ce qu’il est en train de faire. D’autres s’approchent et certains restent même pour un concert privé. “Comment rendre l’inhumain humain”, peut-on lire dans un commentaire d’une vidéo de Weyant sur YouTube. “Bravo ! Magnifique. Inspirant.” Pour cet enregistrement, Weyant n’a que rarement touché le mur, il a principalement amplifié les sons que le vent créait en soufflant entre les rochers et à travers la clôture. A un moment, il a donné plus de force aux sons en jouant du violoncelle coiffé d’un masque de zèbre. Ses méthodes défient souvent toute explication. Une autre fois, il a utilisé un appeau à orignal et soufflé dedans près de la clôture. Les agents qui patrouillent le long de la frontière le laissent généralement tranquille. “Je suis un homme blanc qui joue de la musique sur le mur de la frontière, dit-il. J’ai conscience d’être un privilégié.” Certains agents l’ont salué avec une curiosité amicale. “Pourquoi jouezvous sur un mur ?” lui a demandé l’un d’eux. Un autre a appelé ses supérieurs par radio : “Il y a un type qui fait de la musique avec le mur. Il a le droit de faire ça ?” D’autres l’ont mis en garde contre les gens qui se trouvent du côté sud de la clôture. “Ils jettent des pierres, vous savez”, l’a-t-on prévenu. “En général, dit Weyant, lorsque vous jouez dans une salle, il n’y a pas d’hommes armés qui vous regardent ni de type qui vous dit que les gens de l’autre côté veulent vous faire du mal.” Mais il n’a jamais eu de rencontre dangereuse avec quiconque d’un côté ou de l’autre de la clôture. Ancien professeur de journalisme, aujourd’hui père au foyer, Weyant se rend à la frontière dès qu’il le peut, souvent une fois par mois. Il a donné des conférences sur sa musique dans diverses universités et collaboré avec des musiciens qui ont incorporé ses “sons de la frontière” dans leurs œuvres. Il vend ses compositions entre 99 cents et 500 dollars [de 73 centimes d’euro à 365 euros] et a fait don de certaines à des associations humanitaires. Il les rend disponibles sur son site web, SonicAnta, et poste aussi des vidéos sur YouTube. Récemment, par un après-midi de tempête, il est allé à la frontière près de la petite ville de Sasabe, à une centaine de kilomètres au sud-ouest de Tucson. Derrière lui, de longues herbes desséchées dansaient dans le vent. Le pic de

Baboquivari s’élevait au-dessus de sa tête. Cette formation rocheuse sert parfois de boussole aux migrants qui entreprennent la traversée clandestine vers le Nord. Des bouteilles d’eau écrasées, des boîtes de conserve et des sacs en plastique jonchaient le désert, pour partie des détritus laissés par les migrants qui viennent du Mexique. Weyant a déjà joué avec ces déchets, en les frottant ou en les tapant sur la clôture. Il dit que le mur frontalier est un bon endroit pour faire de la musique parce qu’il est hanté par des histoires. “Des centaines de personnes sont mortes sur ce tronçon, poursuit-il. D’où venaient-elles ? Du Guatemala ?” Des traces de mains poussiéreuses marquent la patine rouillée de la clôture. “Etait-ce un enfant qui a essayé de sauter pardessus ? demande-t-il. Il y a beaucoup d’histoires ici, quelque chose de vraiment magnétique.”

Frontière fortifiée. Les habitants du sud de l’Arizona ont assisté ces dernières années à un renforcement de la sécurité à la frontière. Ils ont vu des pans entiers de la clôture se transformer en hautes structures fortifiées qui tatouent le désert de Sonora. Mais rares sont ceux qui ont “entendu” la métamorphose de la frontière. Weyant, lui, l’a entendue. Les sons, comme le mur lui-même, sont souvent plus durs qu’auparavant. Après les attentats du 11 septembre 2001, une clôture faite de colonnes d’acier séparées de quelques centimètres les unes des autres a été érigée près de Sasabe. Weyant tape l’une de ces centaines de colonnes qui émergent du désert en formation militaire. Ces cylindres sont remplis d’une sorte de pâte et ne sont pas intéressants pour jouer, dit-il. Il tape à nouveau, provoquant un bruit sourd. “Ces trucs sonnent mort”, juge-t-il. Il marche le long de la clôture, devant les colonnes, jusqu’à en trouver une sur laquelle il a déjà joué plusieurs fois. Il la tapote de haut en bas avec la main, cherchant un endroit qui résonne. Il colle sur la colonne sa boîte d’Altoids reliée à l’ampli. Il a trouvé un vieux bout de l’ancienne haie de barbelés et fait glisser l’archet de violoncelle dessus. Le vent continue de souffler. Weyant arrête de jouer. Les rafales passent à travers la clôture. On croirait entendre un coyote hurler. —Cindy Carcamo Publié le 30 janvier


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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1216 du 20 au 26 février 2014 ↙ Dessin d’Otto paru dans The New York Times, Etats-Unis.

asie

Malaisie. “Allah” divise la Fédération La Cour suprême doit statuer le 24 février au sujet de l’utilisation du mot “Allah” par les chrétiens. Seule une harmonisation entre les réglementations fédérales et celles des Etats pourra mettre fin à la controverse.

—The Malaysian Insider Kuala Lumpur

L

a saisie de 300 bibles en malais et en iban [langue parlée sur l’île de Bornéo] le 2 janvier par le département de la Religion islamique du Selangor (JAIS) illustre la controverse autour de l’utilisation du mot “Allah” dans les différents Etats de la Fédération de Malaisie. Le 26 janvier, le ministre du Selangor chargé de la religion indiquait que son Etat applique une décision de 1988 qui interdit aux nonmusulmans d’employer le terme Allah. En 1986, le Conseil national de la fatwa, qui est censé ne traiter que des questions touchant les musulmans, avait décrété que seuls ceux-ci pouvaient utiliser le terme “Allah”. A la suite de cette décision, une dizaine d’Etats de la fédération,

tous situés dans la péninsule et sultanats pour la plupart, avaient adopté une législation qui rendait ce décret applicable. La décision du Selangor datée de 1988 faisait partie de ces textes. A partir de 2008, la question a été instrumentalisée à des fins politiques. Tout a commencé avec le procès intenté [en 2009] par The Herald, un hebdomadaire catholique qui s’était vu interdire [par le ministère de l’Intérieur] l’utilisation du terme Allah dans son édition en malais. [Le journal a obtenu gain de cause en première instance mais a perdu en appel en octobre 2013. La Cour suprême doit statuer le 24 février.] Les groupes musulmans extrémistes malais se sont emparés de l’affaire du Herald. L’Umno [Organisation nationale malaise unifiée, le parti dominant de la coalition au pouvoir], se sentant menacé auprès de l’électorat

musulman malais par la coalition de l’opposition, a pris le train en marche pour gagner les faveurs de cet électorat. L’instrumentalisation de la question n’a cependant pas permis à l’Umno de récolter un nombre significatif de voix lors des élections législatives du 5 mai dernier, estime Ibrahim Suffian, du Merdeka Center, un institut de sondage indépendant. Il n’y a pas selon lui de lien particulier entre l’opinion des Malais musulmans sur la question et le vote pour l’opposition. “D’autres facteurs, par exemple la vie politique locale, l’efficacité des wakil rakyat [les représentant locaux] et de l’administration ont joué un rôle plus grand dans le scrutin”, précise-t-il. Les musulmans malais ont cependant une opinion tranchée sur la question. Selon une étude réalisée par le Centre d’études électorales et démocratiques de

l’université de Malaisie, 77 % d’entre eux s’opposent à ce que les non-musulmans utilisent le nom d’Allah. Mais cette question ne joue pas en faveur de l’une ou de l’autre force politique. Le seul effet qu’elle ait, c’est de créer des frictions interreligieuses.

Droits. Pour le D r  Denison Jayasooria, ancien commissaire aux droits de l’homme de Malaisie, la controverse autour du terme “Allah” recouvre une “question pratique” qui reflète les évolutions de la société malaisienne. “Il y a désormais une population assez importante de chrétiens originaires de Malaisie orientale et priant en malais qui vivent dans la vallée de Klang [sur la péninsule]”, explique-t-il, faisant ainsi référence aux milliers de personnes originaires du Sabah et du Sarawak qui sont venues au Selangor pour travailler ou étudier. Les chrétiens peuvent ainsi prier librement dans leur langue quand ils sont chez eux, mais ils n’en ont plus le droit dès qu’ils descendent de l’avion à l’aéroport international de Kuala Lumpur. La proclamation de 1988 interdisant les bibles qui utilisent le nom d’Allah, les bibles importées d’Indonésie [dans lequel le terme Allah est utilisé] qui arrivent à Port Klang (Selangor) risquent également de poser problème. La coexistence de réglementations semblables à la proclamation de 1988 et à la décision [du gouvernement fédéral autorisant la circulation des bibles en toutes langues] pose un problème. “Les deux camps et les niveaux fédéral et local ne sont pas parvenus à résoudre efficacement ce problème”, déclare Denison. On pourrait s’adresser à la

Contexte ●●● On compte 2,6 millions de chrétiens en Malaisie, soit 9 % de la population. Les deux tiers d’entre eux vivent dans les Etats de Sabah et de Sarawak, situés sur l’île de Bornéo. Ils exercent en général leur culte en malais. Indonésien et malais étant des langues proches, de nombreuses bibles sont importées de l’Indonésie toute proche et le terme Allah est utilisé dans les ouvrages indonésiens. 61 % des Malaisiens sont musulmans, 21 % bouddhistes et 6 % hindous. justice, mais l’on n’obtiendrait probablement pas de solution définitive. Quoi qu’en disent la réglementation ou les tribunaux, “les chrétiens continueront à utiliser le terme [Allah] et le JAIS continuera à les persécuter. C’est la réalité mais ça ne peut pas durer comme ça”, déclare Lau Weng San, un parlementaire du DAP [parti d’action démocratique – opposition] du Selangor. Le Selangor ne prévoit pas d’amender sa décision de 1988 et, même si l’opposition actuelle dirige un jour le pays, explique Denison, elle ne pourra pas changer les réglementations similaires sans majorité dans l’assemblée des Etats concernés. La seule solution durable serait que les grandes forces politiques travaillent ensemble. Car ce qu’il faut, c’est harmoniser la législation aux niveaux fédéral et local pour que les droits de tous les Malaisiens à pratiquer leur culte soient respectés. —Sheridan Mahavera Publié le 27 janvier

L'islam, religion majoritaire 300 km

THAÏLANDE

M A L A I S I E BRUNEI

Mer de Chine méridionale Kuala Lumpur Port Klang SELANGOR INDONÉSIE

B O R N É O

SARAWAK SINGAPOUR

Proportion de musulmans par Etat en 2010 (en %) 100

90

70

SABAH

50

30

SOURCE : DEPARTMENT OF STATISTICS MALAYSIA

INDONÉSIE


ASIE.

Courrier international — no 1216 du 20 au 26 février 2014

INDE

↙ Dessin de Vlahovic, Serbie.

Liberté écornée Sous la pression d’un groupe extrémiste hindou, un éditeur vient de retirer de la vente un ouvrage universitaire. Les cas de censure ou d’autocensure se multiplient dans la plus grande démocratie du monde.

devant les tribunaux pour y répondre de leurs actes. Au lieu de cela, on demande à un auteur de brider son imagination ou de ravaler ses mots. C’est l’infantilisation de l’Inde. Doniger approfondira sans doute sa réflexion sur les mythes, les traditions, les coutumes et la philosophie hindous. Mais il est difficile de savoir si les éditeurs vont résister à la pression de la rue. Ces dernières années, en Inde, par crainte des procès, de la violence des milices privées ou pour ne pas offusquer certains, de plus en plus de livres ont été retirés de la circulation ou entièrement privés de diffusion.

Plaire ou se taire. Le livre de Siddartha

—Mint New Delhi

L

a fatwa lancée par l’ayatollah Khomeyni après la parution des Versets sataniques de Salman Rushdie, il y a vingt-cinq ans, a eu deux conséquences majeures : d’une part les auteurs qui auraient voulu aborder des sujets polémiques ont été refroidis, d’autre part la surenchère à l’intolérance s’est répandue comme une épidémie parmi des gens appartenant à d’autres religions et groupes d’intérêts. Pourquoi ces derniers ne pourraient-ils pas faire interdire un ouvrage ou le faire disparaître de l’espace public ? On en a eu un exemple particulièrement frappant début février quand Penguin Inde, qui avait pourtant été l’éditeur de Rushdie à l’époque, a décidé de retirer de la vente et de mettre au pilon les exemplaires restants de The Hindus: An Alternative History, de l’universitaire américaine Wendy Doniger. En 2011, dans une librairie new-yorkaise où Rushdie présentait son autobiographie, Joseph Anton, quelqu’un dans le public lui a demandé s’il écrirait encore les Versets sataniques aujourd’hui, avec le recul. Rushdie a réfléchi un moment, puis a répondu qu’il n’était pas facile de répondre à cette question. Il avait écrit le roman à une période particulière, sans savoir ce qui allait suivre. Il n’avait pas choisi de vivre la vie qu’il a vécue ensuite. J’ai moi-même interrogé Rushdie sur ce sujet il y a quelques jours, et connaissant son œuvre et son engagement en faveur de la liberté d’expression,

je n’ai pas été étonné de sa réponse : il est convaincu qu’il écrirait le même livre aujourd’hui. Même son de cloche chez Wendy Doniger, qui s’intéresse à l’hindouisme depuis plusieurs décennies. Cela étant, dans la prochaine édition de son livre, elle pourrait se pencher sur le cas de certains adeptes de l’hindouisme qui ont renoncé aux principes de tolérance de leur foi pour adopter les idées sectaires d’autres religions. Un paradoxe puisqu’ils affirment que leur propre confession est supérieure à ces dernières – ou du moins différente des religions monothéistes dans lesquelles des notions comme le blasphème sont brandies pour réduire les opposants au silence. Il s’agit là d’une question politique, et la complaisance avec laquelle les autorités indiennes ont cédé aux foules bruyantes criant “nous sommes offensés !” n’a fait que faciliter le recours aux tribunaux à d’obscurs groupes. Et les tribunaux jugent recevables des plaintes fondées sur des alinéas du Code pénal datant de l’ère victorienne, qui autorisent toute personne à engager des poursuites en cas d’offense, d’atteinte à la paix publique ou d’incitation à la haine. Mais aucun livre n’a jamais rasé une mosquée ; aucun livre n’est jamais entré dans une gare ou des hôtels cinq étoiles pour tuer des gens ; aucun livre n’a jamais regardé ailleurs quand les foules se vengeaient sur d’autres communautés pour des torts réels ou imaginaires. Ce sont des hommes qui ont fait cela, et ils sont rarement traînés

Deb The Beautiful and the Damned [soustitre : Un portrait de la nouvelle Inde] a été amputé d’un chapitre avant publication ; le livre de mon collègue de Mint, Tamal Bandyopadhyay, sur le conglomérat financier Sahara fait l’objet d’un ordre de suspension et d’un procès ; l’éditeur Bloomsbury a retiré le livre de Jitender Bhargava sur Air India ; l’ancien gouvernement de gauche du Bengale-Occidental a interdit Dwikhandito, de Taslima Nasreen [la troisième partie de son autobiographie] ; l’administration nationaliste hindoue de Narendra Modi [chef du gouvernement local du Gujarat et candidat du BJP au poste de Premier ministre] a interdit le livre de Jaswant Singh sur Jinnah [le fondateur du Pakistan ; un tribunal a ensuite levé l’interdiction] ainsi que celui de Joseph Lelyveld sur Gandhi ; et les avocats de Sonia Gandhi [la présidente du parti du Congrès, au pouvoir depuis 2004] ont menacé de mener une action en justice si le roman de Javier Moro Le Sari rose, inspiré de la vie de la responsable politique, était publié en Inde. Ce ne sont là que quelques exemples, mais ils montrent que tous les partis peuvent être hostiles aux livres qu’ils n’aiment pas et qu’aucun d’entre eux ne prône une liberté d’expression sans entraves. Tout cela ne peut que conduire à la sclérose intellectuelle en Inde. Nous n’y sommes pas encore, mais le danger nous guette dans une société où les livres deviennent des objets de décoration dans un appartement, choisis parce que leurs tranches sont assorties à la couleur des murs ; où les livres sont conçus pour être aux bonnes dimensions sur une table basse ; où ils contiennent des recettes pour nourrir le corps, des conseils boursiers censés nous enrichir ; où les hagiographies des puissants racontent des contes de fées et créent de nouvelles icônes à l’usage d’un pays mercantiliste et borné ; où les manuels scolaires, enfin, racontent une version de l’histoire approuvée par nos dirigeants. C’est dans cet enfer aride, pour reprendre les mots de Tagore [écrivain bengali et Prix Nobel de littérature en 1913], que l’Inde vient de se réveiller. —Salil Tripathi Publié le 13 février

19

LE MOT DE LA SEMAINE

“dhamki” intimidation

L

’Inde, célèbre à juste titre pour la profusion de ses croyances, de ses histoires, de ses légendes, et – phénomène plus récent – de ses romans, est en passe de perdre l’esprit de tolérance qui permet à ce riche patrimoine d’exister. Car si la Constitution indienne protège la liberté d’expression, elle protège aussi la sensibilité des citoyens. Tout citoyen indien qui estime que certains propos le blessent peut exiger que ceux-ci soient tus. Le Code pénal, vétuste héritage de l’administration impériale britannique, lui en donne le droit. Ainsi voit-on un nombre croissant de livres interdits pour outrage à la religion, qui a ses gardiens autoproclamés, ou tout bêtement à la réputation d’une entreprise. La seule menace d’une plainte judiciaire peut suffi re à faire retirer du marché un livre controversé, car se défendre coûte cher. Elle est en outre souvent accompagnée de menaces physiques à peine voilées contre l’auteur, l’éditeur ou le libraire. Aujourd’hui, en Inde, on a peur d’exprimer des opinions, de raconter des faits ou d’inventer des récits qui pourraient susciter l’ire des défenseurs de la sensibilité présumée délicate des lecteurs. L’existence même d’un livre ayant causé l’outrage constitue en soi une offense : même si personne ne le lit, l’objet doit être détruit, brûlé en place publique, déchiré ou mis au pilon. Le mot hindi dhamki, intimidation ou menace, exprime les intentions de celui qui menace aussi bien que la réaction paniquée de sa victime. Il est formé sur l’onomatopée dham, qui peut évoquer un coup ou le battement d’un cœur. Dhamak évoque les vibrations produites par un choc, telles celles émises par un objet qui tombe, ou le bruit sourd d’une bombe qui explose. Le verbe dhamkana veut dire intimider, menacer, harceler. Soit une stratégie d’assourdissement qui, dans le contexte indien, sert à rendre impossible l’échange libre des idées. —Mira Kamdar Calligraphie d’Abdollah Kiaie


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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1216 du 20 au 26 février 2014 Retrouvez sur www.france2.fr la chronique de Marie Mamgioglou sur cet article, diffusée dans l’émission Télématin de William Leymergie lundi 17 février.

afrique

Santé. Les cigarettiers à l’assaut des jeunes Face à des réglementations de plus en plus restrictives en Occident, les multinationales du tabac se tournent vers les pays en développement, notamment en Afrique, avec une cible fragile : les enfants.

qui possède les marques L&M et Marlboro. John Fielder, responsable de la communication externe du groupe, souligne que “Philip Morris International ne détient qu’une très petite part de marché dans la région”. Mais les choses changent. En 2009, la multinationale a ouvert au Sénégal une usine qui emploie 230 personnes. Le tabac est soutenu par un marketing agressif aux quatre coins du continent, bon nombre de pays n’ayant pas encore de réglementations ou de restrictions visant la publicité pour le tabac. On voit régulièrement des stars de cinéma et des jeunes filles légèrement vêtues figurer dans des publicités.

Packs enfants. Et selon une

↑ “Excusez-moi, Messieurs, auriez-vous du feu ?” Parents, Gouvernement, Industrie du tabac, Producteurs d’alcool, Baron de la drogue. Petits personnages : “Merci ! – De rien !” Dessin de Gado paru dans Daily Nation, Nairobi.

—Think Africa Press Londres

A

Mtwapa, dans le sudest du Kenya, des palmiers offrent de l’ombre à Destiny, un garçon de 14 ans, et à ses jeunes amis pendant qu’ils contemplent la plage blanche et chaude qui borde les eaux chatoyantes de l’océan Indien. Petits nuages dans cette scène de pureté, des bouffées de fumée s’échappent des cigarettes qu’ils ont achetées pour une poignée de centimes chacune dans la cahute du vendeur du

coin. “Nous fumons tous, mes amis et moi”, raconte Destiny en inhalant une profonde bouffée avant d’expirer lentement la fumée par le nez. “On voit partout des publicités pour le tabac, et les cigarettes ne sont pas chères.” Si la cigarette a de moins en moins la cote dans le monde développé, dans les pays en développement elle fait un carton. Tandis que l’Occident durcit ses réglementations et tente de cesser de fumer, les producteurs portent leur attention vers les marchés africains, où la jeunesse tombe dans le tabagisme. On estime qu’entre

82 000 et 99 000 jeunes commencent à fumer chaque jour dans le monde, la grande majorité dans les pays en développement. Les fumeurs qui débutent dans l’enfance risquent davantage d’être dépendants toute leur vie : chez les enfants, le nombre de cigarettes nécessaires pour créer une addiction à la nicotine est plus faible que chez les adultes. A l’heure actuelle, quatre multinationales du tabac mènent une offensive pour augmenter leurs profits et leurs parts de marché en Afrique. Parmi elles, Philip Morris International,

récente étude, dans les villes sénégalaises, quantité de terrains de basket portent sur leurs murs les logos de marques de tabac. En Guinée, des “cigarettes girls” sont payées pour faire le tour des boîtes de nuit, des supérettes et des espaces publics, et inciter les jeunes à fumer des marques aux noms enchanteurs, comme Diplomat, High Society, Sportsman ou Champion. De surcroît, la possibilité d’acheter des cigarettes à l’unité ou en petits paquets – les kiddie packs [packs enfants] –, et donc à un prix modique, rend le tabac accessible à un plus large public. Certains jeunes achètent des cigarettes à l’unité pour tromper la faim, notamment dans les régions où il est difficile de se procurer de la nourriture. Lorsque je lui demande si lui et ses amis ont déjeuné, Destiny regarde sa cigarette à demi consumée et répond : “C’est bien mieux, non ?” Les industriels du tabac nient courtiser les jeunes. “Nous ne faisons pas de publicité ciblant les enfants, nulle part dans le monde”, assure Simon Evans, attaché de presse d’Imperial Tobacco Group PLC. “Notre marketing s’adresse à des fumeurs adultes et nous respectons en Afrique les mêmes normes responsables que sur les marchés occidentaux.” Mais de nombreux chercheurs et militants ne sont pas de cet avis. Ils déplorent la présence massive de publicités dans les magazines, films et réseaux sociaux pour jeunes dans les pays en développement. Selon de récentes recherches, 68 % des enfants de 6 ans du Brésil, de Chine, d’Inde, du Nigeria, du Pakistan et de Russie sont capables d’identifier au moins un logo de cigarettier. “L’industrie du tabac doit séduire les enfants pour remplacer

les fumeurs adultes morts du tabac”, résume Anna Gilmore, professeure de santé publique et directrice du Tobacco Control Research Group de l’université de Bath [GrandeBretagne]. “Le marketing qui vise les enfants est, et restera toujours, un pilier de leur stratégie commerciale.” On assiste aujourd’hui dans de multiples pays d’Afrique à une lutte opposant les industriels du tabac et les tenants d’un contrôle plus strict. Certaines entreprises sont accusées de manipuler les gouvernements pour repousser l’adoption d’une législation, de financer les professionnels de la santé pour les inciter à agir en leur faveur et d’intimider les gouvernements en agitant la menace de procès. Pour beaucoup, ces pratiques ne font que mettre en évidence la nécessité de réglementer. Les Nations unies interviennent elles aussi pour empêcher l’arrivée d’une nouvelle génération de jeunes fumeurs. Et l’Organisation mondiale de la santé (OMS) est parvenue à faire ratifier sa convention-cadre pour la lutte antitabac en 2005. Mais cela n’a pas été une mince affaire. Les industriels du tabac, qui fournissent des emplois et apportent des bénéfices économiques, sont en position de force face aux gouvernements des pays pauvres. Ils freinent ainsi la mise en place de législations allant contre leurs intérêts. “Les industriels du tabac essaient d’interférer dans les procédures législatives, en tirant parti de leurs contacts dans le monde politique et en faisant jouer leurs activités ‘socialement responsables’”, dénonce Enó Isong, de l’ONG Campaign for Tobacco-Free Kids. Chez Imperial Tobacco Group PLC, Simon Evans nie en bloc : “C’est le rôle des gouvernements de diffuser à la population des messages clairs et cohérents sur les dangers du tabagisme. Nous ne nous opposons en rien à ces messages.”

Urgence à légiférer. Mais pour l’heure les réglementations sont l’exception et non la règle. D’après un rapport de l’OMS, seuls cinq pays d’Afrique interdisent le tabac dans les espaces publics, et neuf la publicité, tandis que quatre font figurer des avertissements sur les paquets de cigarettes, conformément aux recommandations de l’OMS. En Afrique, où chaque gouvernement a sa manière de faire, l’exemple de l’Afrique du Sud semble prometteur. Le tabac est interdit dans les lieux publics, les paquets doivent porter des avertissements clairs et en grosses lettres,


AFRIQUE

Courrier international — no 1216 du 20 au 26 février 2014

ALGÉRIE et plusieurs campagnes sensibilisent la population à cette question de santé. Qui plus est, le pays a adopté en 1999 la loi d’amendement sur le contrôle des produits du tabac, qui interdit la publicité pour les produits du tabac, la distribution gratuite et la promotion sous quelque forme que ce soit, notamment le sponsoring – exactement le genre de mesures qu’Enó Isong estime nécessaires pour contrôler le tabagisme chez les jeunes. “Une interdiction totale de la publicité directe et indirecte pour les produits du tabac, de la promotion et du sponsoring, par exemple, empêchera la diffusion de messages incitant les gens, notamment les enfants, à commencer à fumer”, explique-t-il. Pour l’heure, toutefois, cet espoir reste chimérique dans la plupart des pays d’Afrique, y compris le Kenya. A Mtwapa, Destiny et ses amis se lèvent des blocs de béton sur lesquels ils sont assis et se dirigent vers la cahute en finissant leurs dernières clopes. Ils laissent tomber quelques pièces, prennent une cigarette dans une boîte bleue, l’allument avec une allumette et retournent vers la plage. “J’en fumerai sans doute cinq ou six aujourd’hui, ça me calme”, commente Destiny. —Ravi Jaipaul Publié le 29 janvier

Repères

Le tabac en Afrique 68,2 % des jeunes de 13 à 15 ans achètent des cigarettes dans les magasins malgré l’interdiction en vigueur. 41 pays (sur 54) prélèvent des taxes sur le tabac. Elles varient de 11 % à 76 %. Le taux d’imposition de Madagascar est le plus élevé, soit 76 %. Six pays réservent une partie de cette taxe à la promotion de la santé, à la jeunesse ou aux sports. Afrique du Sud, Ghana, Kenya et Namibie imposent une interdiction générale de toute publicité pour le tabac. (Source : Organisation mondiale de la santé, rapport 2013)

↙ Dessin de Dilem paru dans Liberté, Alger.

Zizanie chez les képis A deux mois de la présidentielle, les généraux s’opposent au puissant service de renseignements. Sept questions pour comprendre cette crise.

—Algeria Watch (extraits) Berlin Quel est le contexte ? Alors que le climat politique délétère qui règne en Algérie n’est agité depuis de longs mois que par la seule question de la candidature éventuelle – pour un quatrième mandat – d’un président très diminué physiquement à l’élection présidentielle prévue pour le 17 avril, une “bombe médiatique” a explosé le 3 février : dans une sortie publique sans précédent, Amar Saadani, secrétaire général du Front de libération national (FLN, au pouvoir), s’est attaqué très violemment au chef d’état-major Mohamed Mediène (74 ans), alias Toufik, l’inamovible (depuis septembre 1990) et tout-puissant chef du Département du renseignement et de la sécurité (DRS), la police politique au cœur du régime. Quelles sont donc les forces en présence ? Derrière l’écran de fumée de la lutte de clans qui opposerait celui du président Bouteflika à celui du général Toufik, il est clair que le vrai conflit pour le pouvoir est celui opposant les chefs du DRS à l’état-major de l’armée – qui souhaite récupérer l’intégralité de ses prérogatives. Aux yeux de l’armée, le DRS doit retrouver sa

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vocation stratégique, essentielle, de défense de la sécurité nationale, qui a été quasiment abandonnée après la fin de l’ère Boumediene [président de 1965 à 1978] et qui a complètement disparu lors de l’éviction du gouvernement réformateur, en juin 1991. Depuis cette date, derrière des paravents civils, le DRS a constitué la réalité du pouvoir politique, maître d’œuvre de la répression et de la manipulation, gestionnaire occulte et irresponsable de la vie économique et sociale de la société tout entière. Mais, depuis le début des années 2000, des tensions sont apparues entre ces deux pôles du pouvoir réel, notamment avec la sombre affaire Brown & Root Condor en 2006 [scandale de corruption qui a fait perdre 750 millions d’euros à l’Etat]. Pourquoi ce conflit éclate-t-il aujourd’hui ? Ce conflit, latent depuis plusieurs mois – rappelons que l’annonce d’une réorganisation du DRS date de septembre 2013 –, s’est accéléré avec l’aggravation de l’état de santé d’Abdelaziz Bouteflika. L’état-major souhaite clôturer l’ère Toufik avant la présidentielle. Les généraux appréhendent les interférences de Toufik et de ses collaborateurs dans le processus électoral.

Un quatrième mandat de Bouteflika fait-il consensus ? Jusqu’à l’éclatement de la crise sur la place publique avec les déclarations de Saadani, il semble que les décideurs dans leur ensemble étaient d’accord pour la continuité. La remise en question du quatrième mandat s’est brutalement imposée dans l’actualité des journaux aux ordres quand les premiers décrets de mise à la retraite d’officiers du DRS ont été annoncés, le 13 janvier. Avant cela, il semble que, malgré l’état évident d’épuisement du président – au point qu’il en est gênant pour le téléspectateur –, peu de voix contestent son éventuelle candidature à l’élection d’avril 2014, bien que le chef de l’Etat ne paraisse plus en mesure d’assumer une fonction particulièrement exigeante. Son frère Saïd, qui joue le rôle de chef de cabinet informel, tente bien de s’assurer des alliances dans les appareils. Mais, face à l’omnipotence du DRS et à la puissance de l’état-major, ces alliances paraissent précaires. Cette crise est-elle liée à d’autres facteurs ? Il n’est pas certain que ce qui se passe actuellement à Alger soit lié à la question du quatrième mandat du président Bouteflika. L’approche de la présidentielle contextualise certainement le conflit au sommet de l’appareil sécuritaire, mais beaucoup sont persuadés que ce qui se passe est essentiellement la sanction d’un échec majeur, une des conséquences de l’onde de choc d’In Amenas. L’assaut terroriste sur la base gazière en janvier 2013 et la gestion désastreuse de la prise d’otages par le DRS ont mis en exergue l’incompétence de l’équipe dirigeante de ce département. Au-delà, le drame d’In Amenas a mis en relief l’incapacité flagrante du DRS à fournir du renseignement opérationnel sur les mouvements de groupes terroristes notoires, que ce service, dit-on, aurait infiltrés depuis l’origine. Les militaires ont fort peu goûté – c’est un euphémisme – d’être “secondarisés” et ont été plus ou moins rendus responsables de la prise d’otages et de son issue sanglante. Quid des influences extérieures ? Il ne fait guère de doute que ces influences externes – en particulier des gouvernements britannique et américain, mais sûrement aussi des milieux d’affaires français – ont joué un rôle décisif dans l’impulsion de la réorganisation du DRS

en cours, comme l’a bien expliqué Hocine Malti (ancien dirigeant de la Société nationale des hydrocarbures). Le fait que le groupe de terroristes ayant attaqué In Amenas se soit librement déplacé dans la région, sur des centaines de kilomètres, la facilité avec laquelle il a pénétré dans le périmètre de la base gazière et la mort de 39 otages occidentaux ont suscité l’incompréhension des partenaires. Les compagnies pétrolières, notamment British Petroleum, ont naturellement réagi en exigeant d’assurer elles-mêmes la sécurité de leurs sites. Quant aux gouvernements occidentaux, comme celui du Royaume-Uni, ils ont “proposé” une assistance sécuritaire de leurs services secrets. La modernisation de l’armée, la formation des troupes et l’acquisition d’armements modernes ne suffisent pas à assurer la professionnalisation de la défense nationale : encore faut-il disposer d’une organisation opérationnelle fondée sur l’anticipation, le traitement efficace de l’information et la gestion des crises. Autrement dit, pour les chefs de l’état-major, il serait vital du point de vue de la sécurité nationale que le DRS abandonne son rôle de police politique et de “service du personnel” du régime pour retrouver sa mission de renseignement. Quels sont les scénarios possibles ? La crainte des Algériens est que la crise actuelle entre les deux pôles du pouvoir soit une réédition de celle ayant entraîné la démission du président Liamine Zeroual en septembre 1998. La crise est bien réelle et, si elle dure ou si elle dérape, elle risque de menacer la stabilité du pays. Or le peuple algérien a déjà payé un très lourd tribut à l’impéritie de ses dirigeants, en particulier depuis le coup d’Etat de 1992.— Publié le 10 février

SOURCE ALGERIA WATCH Berlin, Allemagne Site Internet www.algeria-watch.de Lancé par des journalistes algériens exilés en Allemagne dans les années 1990, ce webzine couvre des dossiers brûlants comme les disparus, les exactions des services de sécurité et la corruption.


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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — n° 1216 du 20 au 26 février 2014

↙ Un manifestant devant le siège du gouvernement cantonal, à Tuzla, le 7 février. Photo Dado Ruvic/Reuters

europe

Bosnie-Herzégovine. Un printemps entre rage et amertume Le chômage massif et le sentiment d’abandon ont eu raison de la patience des Bosniaques : écœurés par une bureaucratie pléthorique, ils hurlent leur colère.

du département Europe du SudEst et Asie de la Banque mondiale, a averti que le taux faramineux de chômage constituait une menace pour la paix dans ce pays. Quelques jours après son départ de Sarajevo, les émeutes ont éclaté à Tuzla, Bihac, Zenica, Sarajevo et Mostar. “Vous non plus, vous n’aurez pas de salaire demain”, crie un quinquagénaire en direction des policiers, une ou deux heures avant que le siège du parlement cantonal de Tuzla soit incendié. Les ouvriers, munis de pancartes rudimentaires affichant le nom de leurs entreprises en faillite, revendiquent depuis des jours l’annulation des privatisations frauduleuses, et demandent qu’on leur verse les cotisations sociales qu’on leur doit. Ils se ressemblent tous : cheveux blancs, rides profondes, blousons élimés ou vieux pulls sur le dos. Ce sont eux qui ont lancé le mouvement de protestation, qui s’est propagé à plusieurs villes de Bosnie-Herzégovine.

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n Moldavie, le salaire moyen est de l’ordre de 190 euros, mais seule leur colère contre les communistes peut faire sortir les Moldaves dans la rue, comme cela fut le cas en 2009, lorsqu’ils ont incendié le siège du Parlement. En Hongrie, en Tchéquie ou en Serbie, les défavorisés s’insurgent contre les Roms ou les immigrés, mais ne se mobilisent guère autour des droits sociaux ou syndicaux. En Bosnie-Herzégovine, le salaire moyen est de 836 marks convertibles (KM), soit 430 euros. Plus élevé qu’en Bulgarie (325 euros)

ou en Roumanie (390 euros), et à peine moins qu’en Lettonie et en Lituanie (respectivement 456 et 510 euros), pays souvent cités comme des exemples de transition libérale réussie. Toutefois, le principal problème social en BosnieHerzégovine n’est pas le montant des salaires, mais le fait que trop peu de gens ont la chance d’en avoir un. Le chômage est énorme : à peine 30 % de la population active travaille, les jeunes sont les plus touchés. En Europe, seule la Grèce connaît un taux de chômage des jeunes supérieur à celui de la Bosnie. Moins d’une semaine avant l’éclatement des contestations, Ellen Goldstein, directrice

COURRIER INTERNATIONAL

—Jutarnji List (extraits)

KOS. MAC.

ALBANIE GRÈCE

passé, Tuzla, 80 000 habitants, fut un grand centre d’industrie chimique. Une de ses cinq usines aujourd’hui en faillite, Polihem, employait 1 200 ouvriers avant la guerre [de 1992-1995]. Le chef de leur syndicat, Sahib Kopic, raconte que l’entreprise a été détruite par ses dirigeants, nommés par les autorités politiques, avant d’être rachetée par une entreprise polonaise pour 5 millions d’euros. On a démonté et scié les machines pour les vendre aux ferrailleurs. Les ouvriers n’ont jamais vu leur directeur polonais, ils doutent même de son existence. “Les gens ont faim et sont en colère”, hurle Sabahudin Zukic, 32 ans, boucle d’oreille et foulard bariolé. Marié et père de deux enfants, il est sans travail. La petite famille vit de la retraite de sa mère. “Protester calmement n’a servi à rien”, fulminet-il. On le verra plus tard courir vers le bâtiment du parlement cantonal assiégé par les ouvriers, les chômeurs et les étudiants. Les supporteurs de foot, en première ligne, se sont introduits dans le bâtiment et l’ont mis à sac. Une demi-heure après, le siège du gouvernement cantonal était en flammes, c’était la première victoire des acteurs du “printemps bosniaque”. D’après un sondage réalisé par le très populaire portail d’infos Klix.ba, 72 % de ses visiteurs (38 998) estiment que les violentes manifestations qui ont secoué la

Bosnie-Herzégovine sont justifiées. “Les Bosniaques vivent dans la pauvreté, ils se sentent abandonnés et trompés”, explique Nidzara Ahmetasevic, étudiante rentrée à Sarajevo après un doctorat soutenu à Graz, qui participe quotidiennement aux protestations. Toutefois, la pauvreté n’est pas la seule raison qui a fait descendre les gens dans la rue. Les écarts sociaux de plus en plus béants, un système politique perverti et les tensions interethniques pèsent autant sur la population que le taux de chômage et la baisse de niveau de vie. Les institutions bosniaques sont totalement bloquées depuis deux ans au moins, les hommes politiques n’arrivant pas à se mettre d’accord sur quoi que ce soit. “La situation économique catastrophique, combinée à l’arrogance insupportable des hommes politiques, constitue un cocktail explosif. Je trouve que les gens ont trop longtemps subi sans réagir”, estime Svetlana Cenic. Cette Serbe, ancienne ministre des Finances de la Republika Srpska [RS, l’entité serbe de Bosnie-Herzégovine], l’une des critiques les plus virulentes du Premier ministre de RS, Milorad Dodik, a été proposée par certains manifestants de Tuzla au poste de Premier ministre de leur canton [où vit majoritairement une population musulmane].

Accords de Dayton. Les hommes politiques bosniaques évoluent dans un autre monde, sans contact avec la réalité. Ils bénéficient d’un salaire allant de 2 500 à 3 500 euros, auquel viennent s’ajouter de nombreuses allocations et primes pour leur participation à différentes commissions ou conseils d’administration d’entreprises. Le Centre pour le journalisme d’investigation de Sarajevo a publié récemment le tableau des salaires des hommes politiques. Branko Zrno, député du HDZ BiH [le principal parti croate], a gagné 103 856 KM (53 000 euros) en une seule année, soit 4 400 euros par mois. Il a été élu avec 915 voix. Ses collègues serbes et bosniaques lui emboîtent le pas. Alors que les entreprises se déclarent en faillite les unes après les autres, la bureaucratie est florissante. A Tuzla, l’ancien centre yougoslave de l’industrie lourde, plus de la moitié de la population active (54 %) travaille aujourd’hui dans le secteur tertiaire. Le ministre des Finances, Anto Krajina, estime que les dépenses liées aux salaires représentent 60 % du budget de


EUROPE.

Courrier international — n° 1216 du 20 au 26 février 2014

↙ Doutes de dernière minute. “Je n’ai pas peur du Renzi qui est en moi mais du Renzi qui est en toi. ” Dessin de Mauro Biani paru dans Il Manifesto, Rome.

ITALIE l’Etat, contre 35 à 45 % en UE. L’Etat bosniaque issu de l’accord de Dayton est très probablement le plus coûteux du monde. Composé de deux entités – la Fédération croato-bosniaque et la Republika Srpska – de dix cantons plus le district de Brcko, il compte 14 gouvernements et environ 150 ministres. Les dépenses publiques engloutissent près de 45 % du PIB. Après les incendies des parlements cantonaux dans cinq villes de la Fédération, les contestations ont perdu en intensité. Les gens ont été consternés par la violence, le souvenir de la guerre est toujours frais. Mais la colère, elle, peut éclater de nouveau, à tout moment. —Snjezana Pavic Publié le 15 février

Renzi, scout toujours prêt (à tout) En s’autoproclamant chef du gouvernement, Matteo Renzi ne fait que reproduire les détestables habitudes de ceux qu’il a toujours critiqués.

Naissance de la démocratie participative ●●● Après les émeutes, les habitants des grandes villes de Bosnie ont créé des assemblées de citoyens qui fonctionnent selon les principes de la démocratie participative. Lors du deuxième plénum organisé à Sarajevo, ils ont formulé leurs revendications : formation de gouvernements d’experts indépendants des partis ; baisse des salaires des politiques et des élus ; réduction de 50 % du parc de voitures de fonction ; révision des privatisations. “Il ne faut pas mépriser l’imagination sociale en politique. Quand vous êtes dos au mur, vous êtes obligé de chercher des solutions novatrices”, estime Svjetlana Nedimovic, docteur en sciences politiques, au chômage, membre du comité d’organisation de l’Assemblée des citoyens de Sarajevo. D’après elle, “on peut d’ores et déjà parler de conquête d’un nouvel espace de liberté. On a tout fait pour nous inculquer une vision ethnique du monde, assez bornée. Les gens que je côtoie dans les manifestations me font espérer qu’ils l’ont dépassée.”

—L’Espresso (extraits) Rome

A

u centre gauche, tout le monde se met à l’abri derrière le mot ‘nous’. Toi Matteo, tu passes pour antipathique uniquement parce que tu as eu le courage de prononcer le mot ‘je’”, clamait le député du Parti démocrate Arturo Parisi en 2011 à la tribune de la gare Leopolda [centre de congrès de Florence]. On ne saurait mieux identifier l’ADN du renzisme : se démarquer de l’oligarchie. Et faire passer à travers ce “je” les espoirs et les angoisses de toute une génération. Même au moment le plus solennel, le 13 février dernier, le “mioche” [il Bimbaccio, un des surnoms de Matteo Renzi] est resté fidèle à lui-même. Collé à son portable, les yeux rivés sur l’écran, il a jeté un vague coup d’œil à l’assistance au moment du vote de la direction de son parti, qui s’apprêtait à guillotiner le gouvernement d’Enrico Letta pour laisser la voie libre à un nouvel exécutif Ainsi s’ouvre l’ère Renzi. Elle pourrait, si elle se prolonge, durer des années, des décennies même.

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En attendant, elle se consume dans la frénésie et l’obsession du temps court qui caractérise le jeune maire [39 ans], secrétaire de parti et candidat au poste de président du Conseil, le plus jeune de l’histoire de l’Italie unifiée.

Deux routes. Il y a un peu plus d’un an, Renzi s’était confié à l’hebdomadaire Vita : “J’ai appris le sens de la communauté chez les scouts.” Et aussi l’idée de relever coûte que coûte les défis les plus difficiles. Comme disent les scouts,“c’est dans la montée que la voie se dégage”. Tout le monde s’interroge sur ses racines culturelles, mais c’est à l’école du scoutisme que Matteo Renzi a fait son véritable apprentissage pendant vingt ans, dès l’âge de 5 ans et jusqu’au grade de chef scout. “En certaines occasions, celui qui guide une communauté doit savoir indiquer la marche à suivre” a-t-il un jour lancé. On retrouve le même écho dans sa fameuse citation du 13 février sur la croisée des chemins : “Deux routes s’offraient à moi dans un bois, et là, j’ai suivi celle où on n’allait pas. ” Une citation tirée

du film générationnel Le Cercle des poètes disparus, mais empruntée en réalité à un poème de Robert Frost apprécié par John Kennedy. Voilà ce que Matteo Renzi voudrait incarner aux yeux des Italiens au moment de sa prise de pouvoir : un chef scout optimiste, courageux, efficace, qui prend en main ses louveteaux et les entraîne hors des sentiers battus, dans les bois. Et insolent aussi, avec l’arrogance innée de celui qui donne des ordres. L’ennui, c’est que ces derniers jours la route s’est faite encore plus dangereuse, semée d’embûches, de serpents venimeux tapis sous les broussailles. Ce n’est pas la faute de Renzi si ces dernières années l’Italie semble s’être engouffrée dans un bois que ne perce aucune lumière. Les scandales, les conflits d’intérêts, la corruption, les mafias et les privilèges de caste. L’incapacité de décider, l’impudence des lobbys, la paralysie de la classe dirigeante. Les jeunes générations sacrifiées. La débâcle de la société civile, dévoyée par la politique, celle des membres d’un gouvernement technique, confits dans leur vanité, sans parler des partis… Jusqu’au jeudi 13 février, Matteo Renzi s’est érigé, “avec une ambition démesurée”, en solution partielle au cas italien. Malheureusement, en Italie on vote tout le temps, chaque année, tous les six mois, mais sans objectif précis. Sinon on s’arrange pour ne jamais voter. Et si des élections doivent malgré tout avoir lieu, on met les électeurs hors d’état de nuire. Ce problème démocratique énorme a conduit jusqu’ici à l’émergence d’une déferlante antipartis qui n’a pas d’équivalent en Occident. Et Renzi a eu le mérite ces derniers mois de vouloir remettre de l’ordre dans un système représentatif détraqué. En principe, le socle du renzisme, c’est de vaincre par le vote, avec l’appui populaire, et pas par le biais de cooptations, manœuvres ou arrangements.

Un ogre. Pour sortir des sentiers battus, il aurait en réalité fallu une nouvelle loi électorale suivie d’élections. La crise politique pilotée depuis une réunion de parti emprunte au contraire des chemins trop fréquentés en Italie. C’est le péché originel de l’opération. Un enchaînement d’erreurs : attaquer un président du Conseil issu du parti démocrate, organiser une motion de défiance contre un chef de gouvernement issu de

ses propres rangs, bref se plier au rythme, aux manigances et aux rites des mandarins romains. Devant son parti, Renzi a dit vouloir “sortir [l’Italie] des marécages”. Mais il pourrait finir par rester enlisé. Dans sa bataille pour le pouvoir, le scout Renzi s’est transformé en son contraire : un ogre qui dévore tout ce qui passe à sa portée. Au risque de passer pour un aventurier. Rien ne sera simple. Matteo Renzi devra-t-il former un gouvernement de changement radical, comme il l’a annoncé ? Allons donc, prévient le vice-président du Conseil du gouvernement Letta, Angelino Alfano, la majorité est la même, le gouvernement de Renzi ne sera pas “de gauche” mais de coalition avec le centre droit, et “s’ils veulent mettre la barre à gauche qu’ils se débrouillent seuls, on retournera aux urnes, le happy end n’est pas assuré du tout”. On mesure à ces mots l’obscurité du bois dans lequel Matteo Renzi doit désormais se débrouiller. Nous sommes peut-être à l’orée d’une nouvelle époque, mais “le mioche” devenu président du Conseil en trois mois à peine a fini par adopter les rites et le langage qui lui “donnaient des boutons” il y a encore moins de deux semaines. Maintenant le vent devra souffler fort sur le programme du gouvernement, sa composition, les ministres, et sur les cent premiers jours, en admettant qu’il réussisse vraiment à former un gouvernement. Matteo, cannibale, joueur, chef scout en quête d’un chemin dans le noir, a peu de temps pour réussir. —Marco Damilano Publié le 14 février

Bio express ●●● 21 juin 2009 Renzi est élu maire de Florence avec 59,96 % des voix. 2 décembre 2012 Il échoue aux primaires du Parti démocrate (PD), avec 39,1 % des voix, face à Pier Luigi Bersani (60,9 %). 25 février 2013 Vainqueur aux élections, Bersani échoue à former un gouvernement. 24 avril 2013  Enrico Letta (PD) succède à Mario Monti à la présidence du Conseil. 8 décembre 2013  Renzi est élu secrétaire du PD avec 67,5 % des voix. 17 février 2014 Renzi est chargé par le président Napolitano de former un gouvernement.


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EUROPE

CITOYENNETÉ

Espagnols 522 ans plus tard… Madrid souhaite accorder la nationalité espagnole aux descendants des Juifs séfarades expulsés en 1492 sans qu’ils renoncent à la leur.

Courrier international — no 1216 du 20 au 26 février 2014

↙ Dessin de Vázquez paru dans El País, Madrid. une initiative du ministère de la Justice espagnol qui doit encore faire l’objet d’un vote au Parlement, ils pourront conserver d’autres nationalités outre la citoyenneté espagnole. Selon les organisations séfarades citées par les médias israéliens, 3,5 millions de personnes pourraient bénéficier de cette mesure. Le lendemain de l’annonce, les médias israéliens ont diffusé une liste de 5 200 noms séfarades, ce qui a déclenché une vague de demandes auprès des missions consulaires espagnoles. L’établissement de cette liste est lié au fait que l’avant-projet de loi énumère six façons différentes de justifier son identité séfarade, dont “les noms de l’intéressé” et “la langue maternelle”, en référence au castillan médiéval appelé ladino, ainsi que d’autres “signes qui démontrent l’appartenance à la communauté juive séfarade” .

Rêve rouge et jaune. Des Séfarades, il n’y

—El País Madrid

De Jérusalem

L

e gouvernement de Mariano Rajoy a annoncé le 7 février son intention de modifier le Code civil pour accorder la nationalité espagnole aux descendants des Juifs expulsés de la péninsule Ibérique en 1492. Cette décision suscite un vif intérêt chez les Israéliens, dont les demandes saturent les consulats espagnols à Tel-Aviv et à Jérusalem. Jusqu’à présent, les Séfarades ne pouvaient solliciter la nationalité espagnole qu’en se pliant à des procédures longues et complexes, et en renonçant à tout autre passeport. Désormais, grâce à

en a pas qu’en Israël, mais dans ce pays ils représentent une grande partie des 6 millions de citoyens. Leur intérêt pour la proposition du gouvernement espagnol s’est clairement manifesté dans les médias nationaux, qui se demandaient déjà le lundi 10 février si l’Espagne était prête à accueillir 3,5 millions de Juifs. Dans le quotidien Yediot Aharonot, on pouvait lire les titres “Le rêve espagnol” et “Soudain nous sommes tous espagnols”. Dans le second article, l’auteur assurait qu’il y avait “déjà suffisamment de monde en Israël qui [faisait] la queue pour obtenir des passeports”, mais il s’est senti obligé de prévenir ses lecteurs que “la nouvelle loi n’[offrirait] pas automatiquement la citoyenneté à tous les Israéliens”. Ce sont les Rois catholiques [Ferdinand II d’Aragon et Isabelle Ire de Castille] qui ont ordonné l’expulsion des Juifs en 1492 dans le cadre de leur campagne pour l’homogénéisation religieuse de l’Espagne. De nombreux Séfarades ont alors créé des communautés en Afrique du Nord, dans les Balkans et dans l’Empire ottoman. L’Etat d’Israël a été fondé en 1948 en tant que patrie du peuple juif et les autorités accordent le passeport israélien à quiconque peut prouver qu’il appartient à ce groupe ethnico-religieux. “Moi je me sens déjà espagnol, et je précise que c’est en raison de mes racines juives”, explique Avraham Haim, 72 ans, qui préside actuellement le Conseil des communautés séfarades de Jérusalem. Ses ancêtres se sont rendus dans les Balkans après leur expulsion

d’Espagne et ont fini à Hébron, une ville qui se trouve aujourd’hui en Cisjordanie. “Cette annonce fait rêver, car je ne me suis jamais senti étranger lorsque j’ai visité l’Espagne”, affirme-t-il. Ses trois enfants vont aussi demander la nationalité, même s’il admet lui-même qu’ils “n’ont jamais manifesté un grand intérêt pour l’Espagne”. Pour le moment, le gouvernement israélien s’est abstenu de toute déclaration. Il est logique que, lorsqu’un autre pays décide d’accorder des passeports à un grand groupe de Juifs, dont la plupart sont israéliens, cela suscite une certaine méfiance. Malgré tout, ce geste de l’Espagne a été interprété comme un signe de bonne volonté.

Méfiance. Jusqu’à présent, les Séfarades pouvaient solliciter un passeport espagnol de deux manières : soit à l’issue de deux ans de résidence en Espagne, soit par le biais d’une lettre de naturalisation, c’està-dire de l’attribution de la nationalité à la discrétion du Conseil des ministres. Ces deux processus nécessitent que l’intéressé abandonne tout autre passeport. L’intention du gouvernement espagnol est de modifier les articles du Code civil qui contiennent ces dispositions, et notamment l’article 23, qui oblige à renoncer à toute autre nationalité. Selon une annonce précédente des ministères de la Justice et des Affaires étrangères, en 2012, la Fédération des communautés juives d’Espagne (FCJE) devait être chargée de valider les dossiers attestant l’origine séfarade des demandeurs. “C’est une décision de la plus haute importance, a déclaré Isaac Querub Caro, président de la FCJE. Il ne faut pas oublier que cette mesure a une dimension non seulement sentimentale, mais aussi pratique, car elle peut sauver la vie de Juifs qui se trouvent dans des Etats où ils sont en danger. ” En Espagne, les Séfarades considèrent qu’un discours prononcé par le roi Juan Carlos en 1992 a servi de précédent à cette décision du ministre de la Justice, Alberto Ruiz-Gallardón. Lors de la célébration des cinq cents ans de l’expulsion des Juifs, le monarque avait déclaré : “Nous ne devons pas dire que les Juifs de Séfarade [toponyme biblique de l’Espagne en hébreu] se sentent comme chez eux, car les Juifs d’Espagne sont chez eux.” —David Alandete Publié le 10 février

T U O S T R R U E L PA AI L

Vu d’Israël

L’obsession pour les seconds passeports ● “Je vais avoir un passeport espagnol !” a claironné ma fille le 10 février. J’ai patiemment tenté de lui expliquer que la presse israélienne s’était un peu précipitée. En effet, le Parlement n’a pas encore adopté la loi [qui accorderait la citoyenneté espagnole aux descendants juifs expulsés en 1492] et, même si le texte passe, je parie que des obstacles entraveront les démarches de ma famille pour prouver que nous sommes originaires du califat de Cordoue. Je n’ai pas réussi à la dissuader. “Si tu veux absolument un passeport étranger, ai-je ajouté, pourquoi ne pas choisir le Royaume-Uni ?” “Pourquoi pas les deux ?” a-t-elle rétorqué. J’étais sur le point de lui expliquer qu’une fois en possession d’un passeport de l’Union européenne elle aurait les mêmes droits partout, mais je me suis arrêtée à temps. Face à l’euroscepticisme croissant en Grande-Bretagne, la “Brixit” [mot-valise associant “British” et “exit”] pourrait un jour avoir lieu. Elle devrait peut-être plutôt essayer de devenir espagnole. Ce pays traverse sa pire crise économique depuis vingt ans – avec un taux de chômage de 26 % –, mais au moins il ne cherchera pas à quitter l’UE. L’Espagne ne peut pas se le permettre. Toutefois, l’obsession qu’ont les Israéliens pour les seconds passeports est fascinante, comme en témoigne la folie médiatique déclenchée depuis l’annonce. Je ne me suis jamais habituée à la jalousie d’Israéliens – parfaitement normaux, fidèles au sionisme et qui n’ont aucune intention d’émigrer – qui m’assurent régulièrement que j’ai “bien de la chance d’avoir un passeport britannique”. —Anshel Pfeffer Ha’Aretz (extraits) Tel-Aviv Publié le 14 février

IR M L A V C I ER REDI À 19H20 LE VE N D

LA VOIX EST LIBRE

en partenariat avec IUDQFHLQWHUIU


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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

france

Diplomatie. Les Etats-Unis toujours francophobes La France est de nouveau appréciée outre-Atlantique, selon un sondage Gallup. Ce regain d’affection n’efface toutefois pas la vieille rancœur que nourrit la société américaine à l’encontre des Frenchies.

Courrier international — no 1216 du 20 au 26 février 2014 ↙ Dessin de Tiounine, paru dans Kommersant, Moscou. Les dispositions des Américains à l’égard de la France ont-elles vraiment changé ? Je n’en suis pas sûr. Les plaisanteries sur les Français – une forme d’“humour ethnique” qui serait un motif de licenciement si elle faisait référence à tout autre peuple mais qui est largement acceptée aux Etats-Unis – existaient bien avant 2003 et l’affaire des “freedom fries”. Même dans les années 1990, à l’époque où les Américains affichaient des opinions très positives à l’endroit de l’Hexagone, la francophobie était loin d’avoir disparu. Les Simpson ont parfaitement résumé l’opinion américaine vis-à-vis de la France en 1995 en traitant les Français de “cheese-eating surrender monkeys” [littéralement “singes capitulards bouffeurs de fromage”], une locution qui est restée et qui a même figuré à deux reprises dans le dictionnaire Oxford des citations. En 1945 déjà, l’armée américaine distribuait une brochure aux soldats sur le point de débarquer en France, intitulée 112 Gripes about the French [littéralement, “112 griefs à l’endroit des Français”] et censée endiguer une francophobie jugée endémique.

Dédain. Comme je l’ai écrit dans

—The Washington Post Washington

D

epuis 1991, [l’institut de sondages] Gallup demande aux Américains ce qu’ils pensent de la France. Les Américains sont généralement bien disposés à l’égard des autres démocraties libérales de l’Ouest. Mais, en 2003, après l’opposition de la France à la guerre en Irak, seuls 34 % des Américains disaient avoir une opinion favorable de l’Hexagone. Soit, à peu de chose près, le score de l’Arabie Saoudite ou de Cuba.

Il aura fallu plus de dix ans, mais la cote d’amour de la France aux Etats-Unis a fini par se redresser pour atteindre le chiff re considérable de 78 % d’opinions favorables – soit beaucoup plus du double de son plus bas niveau historique. Le président François Hollande semble d’ailleurs avoir fait allusion à cette embellie en glissant un bon mot lors du dîner officiel du 11 février à la Maison-Blanche : “Nous aimons les Etats-Unis et vous aimez les Français, mais vous ne le dites pas toujours parce que vous êtes timides.”

The Atlantic dans un article paru en 2012 – inspiré par les commentaires politiques selon lesquels Mitt Romney avait commis une grave erreur en glissant, au détour d’une phrase, que la France était un pays agréable –, l’hostilité des Américains à l’égard de la France et des Français est si profondément enracinée, et si déroutante, qu’elle a donné naissance à une microlittérature universitaire visant à en établir l’origine. Certains de ces travaux soutiennent que les éléments censés rapprocher la France et les Etats-Unis – des valeurs culturelles partagées, des régimes politiques quasi identiques, un passé militaire commun au Vietnam et dans les guerres mondiales – ne font en réalité que creuser le fossé qui les sépare. Les systèmes politico-culturels américain et français sont universalistes, ce qui veut dire que chacun de nous part du principe que son système est si parfait que le reste du monde devrait l’adopter. Et nos deux pays se posent en inventeurs et en champions de ces idéaux démocratiques. Or il ne peut y avoir qu’un seul numéro un. Etant fondamentalement exclusifs, les postulats français et américains peuvent entraîner un sentiment

très réciproque de rancœur et de dédain. La paternité de cette thèse dite “des deux universalismes” est attribuée aux universitaires français Pierre Bourdieu et Stanley Hoffman. L’ h i s t o r i e n [ f r a n ç a i s] Justin Vaïsse, à l’inverse, défend l’idée que c’est l’absence de communauté franco-américaine forte et soudée qui explique l’enracinement profond de l’hostilité antifrançaise des Américains. Si l’on éprouve aussi peu de honte à brocarder les Français, analyse-t-il, c’est parce qu’il n’y a pas grand monde qui en prendrait ombrage aux Etats-Unis. Aucun événement, aucune dynamique ne peut expliquer cette hostilité curieusement tenace entre deux sociétés qui ont tant de points communs. Je suis toujours surpris de l’importance que l’on accorde aux efforts consentis par la France après la Seconde Guerre mondiale pour concilier son passé de grande puissance et son nouveau statut nettement plus modeste. La France a été l’une des grandes puissances mondiales pendant plus de deux cents ans, faisant jeu égal avec les Empires britannique et ottoman. Elle a peut-être même été la plus grande durant quelques années, aux grandes heures de l’époque napoléonienne. La Seconde Guerre mondiale et la disparition du colonialisme européen qu’elle a entraînée n’ont pas seulement humilié la France et affaibli son pouvoir. Ces événements ont également rebattu les cartes à l’échelle mondiale, reléguant la France dans un statut de second ordre dont elle risque de ne plus jamais se défaire. La guerre froide a divisé la planète en deux blocs, l’Est et l’Ouest, cette dernière région étant dominée par la Grande-Bretagne et les EtatsUnis. La France voyait ces deux pays comme les deux facettes d’une même pièce anglo-saxonne. A ses yeux, l’alliance occidentale

Chiffre

78 % DES AMÉRICAINS

ont une opinion favorable de la France selon un sondage Gallup publié à la mi-février.

n’était pas un partenariat d’égal à égal entre les puissances occidentales, mais une forme de domination du monde anglophone. L’Hexagone avait l’impression d’être dépossédé de son statut de grande puissance. Ce qui a amené la France à concevoir, dans les années 1950 et jusqu’au début des années 1970, une politique extérieure qui écartait délibérément les autres pays occidentaux, en particulier les Etats-Unis. En 1966, elle s’est retirée du commandement intégré de l’Otan et a fait fermer le siège de l’Organisation à Paris, déclenchant une crise au sein de l’alliance occidentale à une époque marquée par de vives tensions entre les deux blocs.

Tensions. Elle a aidé Israël à mettre sur pied un programme nucléaire dans le dos des autres pays, malgré les protestations insistantes des Américains. Charles de Gaulle a même qualifié le programme nucléaire français de “stratégie de défense dans toutes les directions” et a fait circuler ses ogives dans le pays en permanence, laissant ainsi entendre qu’il était prêt à s’en servir pour se “défendre” contre d’autres pays occidentaux. Et le feuilleton a continué. Si la France ne pouvait pas reprendre possession de son statut passé, elle pouvait au moins faire savoir à ses citoyens et au monde qu’elle n’était pas un acteur de deuxième catégorie, à la botte d’un ordre occidental gouverné par les EtatsUnis et la Grande-Bretagne. Elle n’était peut-être plus une grande puissance, mais elle avait encore son propre pouvoir. Le succès des saillies antifrançaises des Simpson n’est sans doute pas lié à l’hostilité des Américains vis-à-vis de la politique nucléaire française du général de Gaulle. Mais les quelque vingt années qui viennent de s’écouler, marquées par des tensions francoaméricaines bien réelles et par les efforts volontaristes de la France pour se démarquer d’un ordre occidental dominé par les Etats-Unis, ont peut-être contribué à suggérer l’idée que la France occupe une place véritablement singulière. Même s’il est probable que cette singularité ne soit pas celle que souhaitaient des gens comme de Gaulle. Or cette vision de la France pourrait perdurer. —Max Fisher Publié le 12 février


FRANCE.

Courrier international — no 1216 du 20 au 26 février 2014

↓ Dessin de Falco, Cuba.

SOCIÉTÉ

Les fous du complot Contre les Juifs, les gays, les socialistes, voire les Américains… Le débat politique hexagonal se radicalise, comme en témoigne la polémique autour du livre Tous à poil !

—The Independent Londres

P

as de nu, s’il vous plaît, nous sommes français… Une étrange pudeur s’est emparée d’un secteur de l’opinion publique en France, pays qui se moque habituellement de la réserve sexuelle des Anglo-Saxons. Le président de l’UMP, Jean-François Copé, a déclaré la semaine dernière à la télévision que “son sang [n’avait] fait qu’un tour” quand il avait lu un livre pour enfants intitulé Tous à poil ! L’ouvrage [de Claire Franek et Marc Daniau, paru en 2011] est composé de dessins comiques de gens ordinaires – policiers, boulangers et enseignants – qui enlèvent leurs vêtements. Le but est d’apprendre aux enfants à ne pas être obsédés par la perfection du corps. Selon M. Copé, cette lecture est imposée aux enfants des écoles primaires dans le cadre d’une campagne menée par un gouvernement socialiste “idéologiquement rigide” pour détruire la conception traditionnelle des différences entre les sexes et de la famille. Tous à poil ! ne s’était vendu qu’à 1 000 exemplaires avant que les commentaires de M. Copé à la télévision ne le fassent apparaître comme un mélange de marquis de Sade et Karl Marx pour enfants de 5 ans. Depuis, les ventes ont explosé et le livre figure aujourd’hui en deuxième position parmi les ouvrages en langue française qui se vendent le mieux sur Amazon. C’est un album drôle et sympathique, mais certains risquent de penser que M. Copé les a trompés sur la marchandise. Tous à poil ! n’est sur aucune liste officielle du ministère de l’Education nationale. Il fait partie des lectures recommandées dans certaines académies, mais il en est ainsi depuis 2010, alors que

27

Nicolas Sarkozy, prédécesseur de M. Copé à la tête de l’UMP, était au pouvoir. Les réflexions de M. Copé ont été abondamment raillées dans les médias nationaux. Après tout, les Français sont réputés être à l’aise avec la nudité. Ils ont inventé les bains de soleil en monokini, il est rare qu’ils fassent un film sans aucune scène de nu et les publicitaires utilisent des corps de femmes pour vendre de tout, des voitures jusqu’aux pâtes. On pourrait trouver tout cela amusant si les remarques de M. Copé ne faisaient partie d’une campagne – en partie sincère et en partie cynique – pour radicaliser le débat politique en France en l’axant sur la morale et l’“identité culturelle”. En fait, M. Copé a essayé, maladroitement, de s’engouffrer dans une brèche ouverte ces derniers mois par les catholiques intégristes et l’extrême droite nationaliste. A leurs yeux, la loi autorisant en France le mariage entre personnes du même sexe, adoptée en juin dernier, n’est que la première phase d’un complot socialiste, gay (et, ajoutent certains, juif) pour détruire les valeurs familiales traditionnelles de la civilisation occidentale.

Une atmosphère de paranoïa et d’hystérie

Ces dernières semaines, la principale cible de leurs attaques a été un programme expérimental appliqué dans certaines écoles primaires, l’“ABCD de l’égalité”. Son objectif est de mettre fin aux stéréotypes en encourageant les filles et les garçons à s’imaginer dans des rôles non traditionnels (par exemple, des filles au volant d’un camion et des garçons en danseurs). Pour ses adversaires de droite, ce programme fait partie d’un effort conjugué de la gauche et du “lobby gay” pour imposer une chose appelée “la théorie du genre” (qui dit que l’idée d’appartenance sexuelle résulte d’un conditionnement social et doit être abolie). Plutôt que de critiquer l’“ABCD” en lui-même, ses opposants se sont évertués à générer une atmosphère de paranoïa et d’hystérie. Le mois dernier, un groupe proche de l’auteur antisémite Alain Soral a envoyé des e-mails et des SMS aux parents musulmans et noirs pour leur faire croire qu’on apprenait aux élèves de maternelle à se travestir et à se masturber. L’action a atteint son but. Les catholiques intégristes, qui s’affirment porteurs de valeurs morales supérieures, ont refusé de se dissocier de cette campagne invraisemblable. Ils harcèlent les librairies pour les obliger à retirer de la vente tous les ouvrages pour enfants qui présentent des hommes et des femmes dans des

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rôles non traditionnels, comme Papa porte une robe. La théorie du genre étant censée être un complot progressiste américain, on a pu lire dans des manifestations organisées récemment par la droite en France des pancartes portant les mots “No gender”. Les opposants à la théorie du genre se sont baptisés eux-mêmes “les antigenre”, ce qui peut donner à

penser qu’ils cherchent plutôt à abolir “le genre” qu’à en être les chantres. Selon le ministre français de l’Education, Vincent  Peillon, l’enseignement clandestin de la théorie du genre en France est un mythe. Manifestement, l’enseignement de l’anglais aussi. —John Lichfield Publié le 16 février

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I.

D'UN CONTINENT À L'AUTRE

Belgique. L’homme à qui tout réussit

Courrier international – n° 1216 du 20 au 26 février 2014 ↓ Dessin de Gaëlle Grisard pour Courrier international.

Stromae a raflé pas moins de huit prix aux MIA, l’équivalent flamand des Victoires de la Musique. Et en plus, ses collègues malchanceux applaudissent des deux mains.

—De Standaard Bruxelles (extraits)

M

eilleur auteur-compositeur, meilleure pochette, vidéoclip et hit de l’année (tous les deux pour “Formidable”), meilleur album (“Racine carrée”), meilleur artiste solo masculin et meilleur performeur dance et pop. Voilà les huit prix que Stromae a remportés le 8 février dernier, transformant pour le coup les MIA en Stromia. De quoi rendre “historique” cette édition des Music Industry Awards, comme l’ont souligné plusieurs médias – avec une emphase un peu exagérée pour un événement qui n’en est somme toute qu’à sa huitième édition mais la performance n’en est pas moins impressionnante. Pour autant, ce n’était pas vraiment inattendu. Peu d’artistes belges arrivent à faire la Une des Inrockuptibles et il y en a encore moins qui ont droit à une interview dans le New York Times. Stromae possède quelque chose qui parle aux gens de Reykjavik à Sydney, le genre de truc qui fait qu’on retient ses chansons dès la première écoute. Mais – et les candidats flamands à l’Eurovision feraient bien de tous s’en inspirer – une trouvaille et une idée, ce n’est pas la même chose. Stromae prend le temps de peaufiner ses arrangements et les accompa-

gne de textes bien sombres, qui prouvent que Monsieur a non seulement écouté Jacques Brel mais qu’il a aussi lu certains livres, et nous pensons particulièrement aux usual suspects, Rimbaud et Baudelaire. Il a probablement croisé plus d’un producteur ou manager bien intentionné qui lui aura conseillé d’accompagner ses beats entraînants de textes plus simples et plus lumineux. L’instinct commercial ne commande-t-il pas de ne pas effrayer les auditeurs ? Autre règle de base du commerce : lorsqu’on a cartonné avec un tube, continuer à tirer sur les ficelles qui ont fait le succès en question. Et en tout cas, certainement ne pas arriver avec un morceau inspiré de la musique capverdienne, comme Stromae l’a fait avec son Ave Cesaria. Dans cette optique-là, il nous fait penser à un autre artiste qui était nominé ce samedi-là mais qui a dû s’en retourner les mains vides : Filip Kowlier [artiste hip hop qui rappe en dialecte ouest-flandrien]. A lui aussi, il arrive d’aborder des genres musicaux passablement démodés comme la valse. Mais tous deux le font toujours en leur imprimant une indéniable marque de fabrique person-

nelle. Et tous deux sont à la fois compositeurs, chanteurs, musiciens et producteurs. C’est cette singularité-là qui permet à de tels artistes de durer mais elle n’est pas une garantie pour engranger continuellement les prix. Ce qui est significatif, c’est que, de tous les prix que Stromae a reçus, c’est celui de meilleur auteur-compositeur qui lui tient le plus à coeur. “Parce que c’est mon vrai travail. Je suis avant tout un type qui passe son temps à écrire des chansons dans sa chambre. Je les écris en français mais, malgré la largeur du fossé linguistique, elles plaisent aussi bien à un public flamand que francophone. Cela me touche énormément. Le public, c’est la dernière chose qu’on a à l’esprit quand on est en train d’écrire mais c’est la

première à laquelle on pense quand on remporte un prix.” Il ne faudra en effet pas longtemps pour qu’il soit canonisé par tous les professeurs de français. Pendant des années,

ceux-ci ont dû affronter les préjugés d’adolescents bien trop jeunes pour apprécier la mélancolie d’un Jacques Brel. Qu’est-ce qu’un professeur belge pouvait encore bien faire écouter à ses élèves en classe ? Les paroles de “Ça plane pour moi” sont une foutaise. Et les chanteurs français qui arrivent encore à franchir la frontière linguistique sont une espèce en voie de disparition. Pour ces enseignants, Stromae est un cadeau du ciel : des textes intelligents et auxquels les jeunes de seize ans peuvent s’identifier – y compris les garçons. Malgré le pessimisme de sa nature, il y a un indéniable parfum d’optimisme qui colle à Stromae. Yes he can. Oui, un ketje de Bruxelles peut intéresser un public à New York. Si la musique est suffisamment intrigante, le français ne sera pas un obstacle insurmontable. Dans presque toutes les classes de Belgique, il y a des enfants, comme Stromae qui ont à la fois des racines belges et nordafricaines, turques, espagnoles, asiatiques ou africaines. Dans dix ou quinze ans, ils entameront des études universitaires ou une carrière. Pour eux, Stromae sera le grand frère qui prouve que le fait d’avoir des racines mélan-

gées ne constitue pas un obstacle, bien au contraire. Voyez aussi des joueurs de football comme Romelo Lukaku et Vincent Kompany. Tout comme en Grande-Bretagne, ce ne sont pas les hommes politiques mais des sportifs et des stars du show-biz qui donnent les meilleurs exemples de lutte contre le racisme et les préjugés. Quand on a vu une fois Stromae, on ne l’oublie plus : grand et efflanqué, avec ses vestons flashy et ses noeuds papillon et sa naïveté enfantine. Mais là aussi, c’est le reflet d’une personnalité perfectionniste qui ne laisse rien au hasard. Lors des deux prestations qu’il a livrées lors des MIA, il s’est chaque fois arrangé pour ménager des surprises.


Courrier international – n° 1216 du 20 au 26 février 2014 P Pour chanter “Rendez-vous”, il s’est travesti en femme une partie du temps comme il le fait toujours. Mais il s’est aussi fait accompagner d’une danseuse tout aussi androgyne que lui et a délivré la chanson avec un nouvel arrangement à la cubaine. Les autres artistes, qui comprennent très bien combien de travail se cache derrière tout cela, ne cachent pas leur admiration. “Heureusement que Stromae n’est pas un groupe”, a ironisé Alex Callier de Hooverphonic en recevant son MIA de meilleur groupe, mais en ajoutant aussitôt que “Stromae mérite largement ce qui lui arrive”. Et les autres artistes pensent de même. “Je suis vraiment reconnaissant à mes collègues de réagir comme cela, répond Stromae. Je ne sais pas si je serais aussi généreux avec un mec qui raflerait huit prix. Je me demande constamment si tout cela n’est pas trop, si les gens ne vont pas finir par en avoir marre, mais je ne veux pas cracher dans la soupe. C’est magnifique. Quand vous recevez autant de nominations, vous vous dites que vous allez bien finir par décrocher un prix mais quand il s’avère que vous gagnez tout, c’est quand même une surprise.” On se prend alors à penser que si ses collègues sont si bienveillants, c’est aussi parce que Stromae est un chic type. A chaque prix qu’il reçoit, il choisit de mettre en lumière quelqu’un de son entourage : le réalisateur de son clip, son ingénieur du son, son manager... Il dit qu’il partagera avec eux tous ces prix parce qu’ils le méritent autant que lui. Nous, il nous avait déjà fait fondre quand il avait réussi à mettre à l’aise Charlotte, la très jeune reporter du magazine pour enfants Karrewiet, en répondant gentiment à ses questions avec à la clef un autographe et un gros bisou. S’il se présente aux prochaines élections, les autres candidats n’auront plus qu’à aller se rhabiller. —Inge Schelstraete Publié le 10 février

→ Dessin de Cécile Bertrand paru dans La Libre Belgique.

BELGIQUE.

II

ENVIRONNEMENT Édito

Bruxelles étouffe sous les particules fines

Une grève qui ne réparera rien

Partout, dans la capitale, la concentration en particules fines est au-dessus de la norme. Mais, en fait, c’est même tout le nord du sillon Sambre-et-Meuse qui est concerné.

●●● Un procès est, en théorie, fait pour apaiser les tensions traversant les parties après qu’il ait eu lieu. Parfois c’est le cas, parfois le jugement est mal compris, mal accueilli par le condamné ou la partie civile. En matière pénale, les attentes, particulièrement celles de la victime ou de ses proches, sont souvent à ce point fortes que la décision de justice peine à les rencontrer. C’est au juge et surtout à l’avocat d’expliquer pourquoi les débats ont débouché sur tel ou tel verdict. Beaucoup y parviennent à force de pédagogie. Dans le dossier du superviseur de la Stib, tué d’un coup de poing par le passager aviné d’une voiture entrée en collision avec un tram, la famille de la victime s’est, malgré sa douleur et, dans un premier temps, son incompréhension, rangée derrière l’analyse de son conseil. La Stib a accepté la lecture que la justice a faite du drame. Le parquet aussi. Le personnel de la société des transports publics bruxellois, lui, persuadé que la peine de 40 mois avec sursis n’était pas à la hauteur de l’événement, a choisi de descendre dans la rue. On peut comprendre l’émotion des collègues d’Iliaz Tahiraj. Mais utiliser leur outil de travail et paralyser le réseau bruxellois des transports en commun pour la manifester ne constitue pas une réponse adéquate. La justice est passée et tous ceux qui étaient directement concernés par le dossier ont accepté sa décision. Recourir à une grève massive, exercer une pression inutile et injuste ne les aidera pas.

—De Morgen Bruxelles

C

e sont trois institutions publiques (la Cellule interrégionale de l’Environnement (Celine), la Vlaamse Instelling voor Technologisch Onderzoek et la Vlaamse Milieumaatschappij) qui ont uni leurs forces pour créer ce projet: une carte interactive de la qualité de l’air en Belgique. Chacun peut désormais zoomer jusqu’au niveau de la rue où il habite ou de celle de l’école de ses enfants*. Mais la première chose qui frappe, ce sont les teintes rouge et orange qu’arbore l’agglomération bruxelloise. Les quantités de particules fines y sont singulièrement élevées. Dans presque tout le centre, la norme de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) est dépassée. Aux endroits les plus fréquentés, comme l’avenue Charles-Quint, l’avenue des Arts ou le rond-point Schuman, même la plus tolérante des normes européennes n’est plus respectée. Des centaines de milliers de gens vivent et travaillent dans de l’air malsain. “La densité de la circulation, avec toutes ces voitures qui roulent au Diesel sur une petite surface, fait en sorte que la qualité de l’air à Bruxelles est problématique”, commente Frans Fierens, spécialiste à la Cellule interrégionale de l’Environnement. Les particules fines sont le tueur silencieux de nos sociétés modernes. Elles augmentent la probabilité d’avoir un cancer du poumon, de développer un diabète chez les enfants, de donner naissance à des prématurés et provoquent une diminution de la qualité du sperme. Dans notre pays, la pollution de l’air raccourcit l’espérance de vie de treize mois en moyenne. Même dans les zones où la concentration est relativement basse (colorées en jaune sur la carte), les conséquences sur la santé sont perceptibles, ont encore rappelé récemment les experts de l’OMS. Ce qui veut dire que dans toute la partie de la Belgique qui est située au nord du sillon Sambre-etMeuse, la qualité de l’air est insuffisante. “L’air est meilleur dans nos régions qu’il y a quelques dizaines d’années, lorsque l’on brûlait encore beaucoup de charbon et qu’il n’existait pratiquement aucune politique de l’environnement. Mais il reste néanmoins beau-

coup de travail”, réagit Tim Nawrot, biologiste en environnement à l’Université de Hasselt. “La plupart des pays européens font mieux que nous.” Selon lui, nous devrions nous poser davantage de questions quant à nos choix politiques. Le fait de profiler notre pays comme un centre de transit de marchandises n’est pas sans conséquences sur notre santé. “Je ne dis pas que nous devons laisser mourir notre économie mais seulement que nous devons être conscients des choix que nous sommes en train de faire.” Les grands fauteurs de troubles en matière de pollution de l’air sont les pots d’échappements des voitures et les cheminées des usines. C’est ainsi que l’on observe des pics de concentration en particules fines sur le périphérique d’Anvers, autour des usines ArcelorMittal à Zelzate, de l’usine BASF au port d’Anvers et de l’usine de panneaux de bois Unilin Bospan à Wielsbeke. “Il est absolument déconseillé de construire des écoles, des complexes sportifs ou des maisons de repos à proximité de telles sources de pollution”, ajoute Tim Nawrot. Bruxelles est-elle réellement une zone à fuir ? “Parfois des gens me demandent s’ils devraient quitter la ville. Mais je trouve cette réaction erronée. Chacun doit avoir le droit de respirer de l’air pur. C’est un droit élémentaire, comme celui d’avoir accès à l’eau potable. Les pouvoirs publics doivent garantir la pureté de l’air.” La région bruxelloise souhaite introduire une taxe kilométrique. Conduire en zone urbaine coûterait 9 centimes par kilomètre, une mesure visant à dissuader les automobilistes de se rendre au centre-ville. Il y aurait aussi une zone piétonne qui serait créée en plein coeur de la ville, à l’image, notamment, de celle d’Anvers. Celle-ci serait toutefois très limitée: elle irait de la place De Brouckère à la Bourse. Le secrétaire d’Etat bruxellois à la mobilité, Bruno De Lille (Groen) avait aussi lancé l’idée d’un péage urbain de 3 euros pour tous ceux qui pénétreraient dans la Région mais cette idée-là a d’ores et déjà été écartée. —Jeroen Van Horenbeek Publié le 8 février ______________ * http://www.atmosys.eu/atmosys/faces/services-annual-maps.jsp

—Jean-Claude Matgen La Libre Belgique (extraits) Publié le 14 février


III. D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — n° 1216 du 20 au 26 février 2014

europe

protestations de masse et des heurts avec la police. Le grand gagnant de cette crise a été l’extrême droite, notamment le parti ouvertement fasciste Aube dorée, qui a fait son entrée au Parlement et qui continue de semer la terreur parmi la population immigrée du pays.

Balkans. La nouvelle poudrière européenne

Bras de fer. En Roumanie, des

Les manifestations contre la pauvreté et la corruption qui secouent la Bosnie-Herzégovine pourraient s’étendre à toute l’ex-Yougoslavie, au détriment de l’Europe tout entière. La mise en garde d’un chroniqueur bulgare.

→ Dessin de Kazanevsky, Ukraine.

—Sega (extraits) Sofia

D

e nombreux Etats, dans les Balkans comme partout en Europe, s’apprêtent à commémorer en juin les événements tragiques survenus dans la capitale bosniaque, Sarajevo, voilà cent ans – à savoir l’assassinat de l’héritier de l’empire austro-hongrois, l’archiduc François-Ferdinand, et de son épouse, la duchesse de Hohenberg. Un événement considéré comme le déclencheur de la Première Guerre mondiale. C’est à cause de cet attentat, ainsi que des guerres d’indépendance qui l’ont précédé et de la chute de l’Empire ottoman, que les Balkans se voient qualifiés de “poudrière de l’Europe”. Une expression devenue particulièrement appropriée

lors de l’éclatement de l’ex-Yougoslavie, dans les années 1990, qui a conduit à la création de nouveaux Etats, dont le dernier en date, le Kosovo, a bénéficié de l’intervention armée des grandes puissances.

Catalyseur. Par ailleurs, nous connaissons depuis quelques années des vagues de contestation dans plusieurs régions du monde : les gens protestent contre la corruption massive des hommes politiques, le chômage et la misère qui affectent un nombre toujours plus élevé de personnes. Le catalyseur de ces mobilisations citoyennes a été, voilà six ans, l’éclatement de la crise économique globale due à la faillite d’un grand nombre de géants bancaires aux Etats-Unis et ses conséquences sur l’économie

de plusieurs grands pays, principalement en Europe. Du jour au lendemain, la crise s’est abattue sur l’Espagne, l’Italie, l’Irlande, la Grèce, l’Islande… Et qu’en est-il des Balkans ? Depuis l’été 2013, nous observons une tendance claire sur notre péninsule : l’émergence de mouvements de protestation sociaux et politiques permanents contre le statu quo instauré par la classe politique avec le soutien de groupes oligarchiques et mafieux. En février dernier, la Bulgarie a été secouée par des manifestations contre la hausse du prix de l’électricité qui ont entraîné la chute du gouvernement. Puis, à l’été 2013, des protestataires sont sortis dans les rues de Sofia et d’Istanbul. Ce mouvement

a été déclenché chez nous par la nomination arrogante d’une personnalité plus que controversée, le député Delian Peevski, à la tête du puissant service de contreespionnage du pays, la Dans. Nos voisins turcs, quant à eux, se sont élevés contre la politique de plus en plus autoritaire de l’islamiste modéré Recep Tayyip Erdogan. En Grèce, la crise a mis à genoux l’économie et les finances du pays, et a entraîné l’intervention de l’Union européenne, du Fonds monétaire international et de la Banque centrale européenne, qui ont injecté des dizaines de milliards d’euros afin de sauver nos voisins du Sud. La troïka a aussi obligé la Grèce à procéder à des réformes radicales, qui ont, logiquement, provoqué des

manifestations ont lieu contre la pauvreté, et la tension sociale perdure sur fond de bras de fer entre le président, Traïan Basescu (droite), et le Premier ministre, Victor Ponta (gauche). A la différence de la Bulgarie, la justice roumaine a néanmoins déjà condamné un ancien chef de gouvernement [Adrian Nastase], deux ministres et de nombreux hauts responsables pour corruption. Certains de ces hommes politiques sont aujourd’hui en prison. Depuis des mois, le pays est également secoué par des protestations contre un projet canadien d’extraction d’or à Rosia Montana, en Transylvanie, qui mettrait en péril l’environnement. Puis, à la surprise de tous, la contestation a gagné la BosnieHerzégovine, entraînant de violents affrontements avec les forces de l’ordre. Pour la première fois depuis la fin de la guerre, en 1995, des milliers de personnes sont sorties dans la rue pour exprimer leur ras-le-bol. Ici, la révolte des pauvres et des indignés est surtout dirigée contre le chômage massif (près de 44 % de la population) et la corruption de la classe politique, qui a procédé à une série de privatisations douteuses ayant mis des centaines de personnes sur la paille. De nombreux observateurs mettent en garde contre une radicalisation de ces mouvements sociaux, qui peuvent à tout moment s’étendre aux pays voisins, la Serbie, la Macédoine, le Monténégro, le Kosovo et l’Albanie, en butte au même problème – à savoir une société composée d’une minorité de très riches et d’une majorité de très pauvres. Protestations et révoltes pourraient facilement se transformer en révolutions. Car, une fois de plus, la coupe est pleine. Le problème, c’est que seule une poignée de populistes profiterait d’un “printemps balkanique” qui rouvrirait de très vieilles plaies, ce qui nuirait indubitablement à toute l’Europe. —Svetoslav Abrosimov Publié le 13 février


EUROPE.

Courrier international — n° 1216 du 20 au 26 février 2014

DIPLOMATIE

↓ Dessin de Schot, Pays-Bas.

L’Europe doit apprendre à se faire respecter En visite au Moyen-Orient, le président du Parlement européen, Martin Schulz, a été contesté devant la Knesset pour avoir critiqué la colonisation des territoires palestiniens.

—Süddeutsche Zeitung Munich

O

n peut être alliés sans être les meilleurs amis au monde. Ce qui est important, c’est de défendre des intérêts communs et surtout de poursuivre les mêmes objectifs. A voir la relation entre le gouvernement israélien et l’Union européenne (UE), force est de constater que les signes d’hostilité l’emportent nettement sur les témoignages d’amitié. Les contacts sont empreints de menace et la méfiance est à l’ordre du jour. Le discours du président du Parlement européen, Martin Schulz, devant la Knesset [le 12 février] a marqué le point d’orgue de cette ambivalence lorsque des députés israéliens de l’un des partis de gouvernement [Habayit Hayehudi, Foyer juif] ont quitté l’enceinte de l’assemblée en signe de protestation. La relation entre l’UE et Israël est profondément affectée, et ce n’est ni un hasard ni un accident. Ce n’est malheureusement qu’une conséquence logique. La politique de colonisation israélienne est au cœur de cette confrontation. La déclaration d’Angela Merkel selon laquelle on est d’accord sur le fait qu’on n’est pas d’accord peut tout au plus garantir une paix de façade dans des relations bilatérales très spécifiques. Reste qu’à chaque nouvelle colonie israélienne, le malaise grandit au sein des 28 Etats européens. Jusqu’à présent (et comme d’habitude), l’UE a du mal à trouver une position commune. Mais tandis que les Européens souffrent de se sentir la plupart du temps impuissants, les Israéliens semblent les croire capables de beaucoup de choses. Le mot d’ordre tient en deux mots : “boycott européen”. Alors que son voyage le conduit dans une région traversée par de multiples crises, le président du Parlement européen doit nécessairement prendre position. Il a beau protester que là n’est pas la question, rares sont ceux qui le croient. Il est certain que ce problème empoisonne les relations israéloeuropéennes. L’UE pourrait pourtant y voir une chance de définir son rôle dans le processus de paix. Au-delà de son extravagance,

IV

le signal d’alarme d’un “boycott” lancé depuis Jérusalem révèle que l’UE, si souvent rabaissée au rang de tigre de papier, a bien les moyens d’exercer une influence dans la région. Il ne saurait bien sûr être question d’un boycott d’Israël. L’histoire même l’interdit en raison des réminiscences nazies que suscite le mot d’ordre “n’achetez pas aux Juifs !”. Une autre forme de pression économique plus ciblée pourrait permettre de mieux asseoir la position européenne. Il est non seulement légitime mais nécessaire que l’UE tire les conséquences de la politique qu’elle affiche depuis longtemps, qui condamne l’implantation de colonies juives illégales. Un premier pas a été franchi l’été dernier avec la signature d’accords de coopération excluant formellement les colonies. Un second pas consisterait peut-être à systématiquement identifier les produits vendus sur le marché européen en provenance de colonies juives. C’est déjà le cas dans certains pays européens. Les consommateurs pourraient ainsi décider de soutenir ou non la colonisation israélienne. La mauvaise nouvelle est que cette voie qu’emprunte timidement l’UE pourrait déboucher sur un accroissement des tensions avec l’allié israélien. La bonne nouvelle est que les Européens seraient enfin pris au sérieux. C’est la condition nécessaire pour que les relations entre l’UE et Israël entrent de nouveau dans une phase positive. Après tout, les deux alliés ont toujours intérêt à parvenir à la solution de deux Etats. Et leur objectif commun est d’assurer l’existence d’Israël dans un environnement pacifique. Voilà qui vaut bien la peine de se battre. —Peter Münch Publié le 13 février

Revue de presse

Les journaux israéliens à couteaux tirés ● Entre les questions suscitées par l’identité européenne (et surtout allemande) de l’hôte du Parlement israélien et la polémique sur l’accès à l’eau des Palestiniens de Cisjordanie occupée, la presse israélienne a fortement réagi à la visite de Martin Schulz en Israël. Concernant la question de l’accès palestinien à l’eau, la polémique a rapidement pris de l’ampleur. Pour Boaz Haetzni, chroniqueur du site de droite Maariv, “les déclarations de Martin Schulz sont un mélange de naïveté et de provocation. S’il est vrai qu’Israël ponctionne les nappes phréatiques de Judée-Samarie [Cisjordanie] pour sa consommation et celle des implantations [colonies], il est tout aussi vrai que notre Etat n’a jamais cessé de fournir cette eau et que les Palestiniens sont également les victimes de la mafia des ‘Barons de l’eau’ proches de l’Autorité palestinienne, laquelle s’enrichit sur une pénurie organisée. Enfin, hors Israël, existe-t-il au monde une nation qui accepte d’alimenter l’ennemi en eau ?” Ces accusations étant reprises par d’autres chroniqueurs, Amira Hass, correspondante de Ha’Aretz (centre gauche) en Cisjordanie, y réagit vivement. “Israël ne donne pas d’eau aux Palestiniens mais la leur vend au prix fort. Et les Palestiniens ne seraient pas obligés d’acheter leur propre eau à Israël si cette puissance occupante n’avait pas fait main basse sur leurs ressources naturelles.” Pour ce qui est de l’identité de Martin Schulz, la polémique tourne autour de ce que de nombreux Israéliens considèrent comme relevant d’un éternel deux poids deux mesures, d’une amnésie coupable, voire d’une provocation linguistique. Dans Maariv, le chroniqueur Ben-Dror Yemini s’en prend à l’Allemagne

et à l’UE en deux temps. Dans un premier temps, il reconnaît que le cœur du discours de Schulz “n’était pas celui d’un ennemi […]. Son discours était juste et il a martelé son opposition à tout appel au boycott de l’Etat d’Israël, un appel qui sonne durement au regard de l’histoire allemande. Seulement, Schulz est tombé dans le piège des ONG droitsde-l’hommistes européennes, des ONG généreusement financées par l’UE. Mais, plutôt que de quitter la Knesset et de protester contre le fait que le député Martin Schulz se soit exprimé en allemand, les députés israéliens auraient dû saisir l’opportunité de la présence d’un responsable européen ami d’Israël pour infirmer ses chiffres et lui expliquer que ses données étaient produites par des organismes ataviquement hostiles à Israël et qu’il était temps pour l’UE de cesser tout financement d’ONG anti-israéliennes.” En guise de défense de Martin Schulz, c’est Uri Misgav qui, dans Ha’Aretz, tient les propos les plus dérangeants. “Oublions un instant la question de l’eau et interrogeons-nous sur la nature d’un parti nationaliste extrémiste qui se nomme Foyer juif et professe, ouvertement et sans faux-fuyants, la suprématie du peuple juif. Nous ne pourrons alors que nous perdre en conjectures sur ce qu’aurait été le destin politique de ce parti si ses dirigeants et ses électeurs étaient nés allemands plutôt que juifs au début du xxe siècle. Quel parti auraient-ils rejoint au cours des années 1930 ? Les sociaux-démocrates ? Les communistes ? Peut-être que, au plus profond de leur cœur et de leur subconscient, ils connaissent la réponse. Peut-être aussi que, dans le fond, cette question les dévore davantage que celle des quotas d’eau réservés à Ramallah.” —


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À LA UNE

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à la une ↓ Un Saoudien devant le siège de l’entreprise de chimie Sabic à Riyad . Photo : Faisal Nasser/Reuters

Téhéran

LIBAN SYRIE

PALESTINE ISRAËL

IRAN

“Croissant chiite”

Hezbollah

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IRAK JORDANIE KOWEÏT Go

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PAK.

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BAHREIN

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Plus que jamais le colosse saoudien a des pieds d’argile. Toujours incapable de se réformer, souligne Al-Maqaal (lire ci-contre), le royaume wahhabite voit toute sa puissance régionale reculer en faveur de l’Iran. Naguère champion incontesté du monde arabe, Riyad a perdu son pouvoir sur l’Irak, n’a pas réussi à déloger Assad en Syrie et voit qu’au Liban le Hezbollah chiite contrôle le pays. L’ouverture de Washington sur Téhéran, ennemi juré des Saoudiens, fait craindre le pire : un lâchage américain du royaume, qui ne serait plus vital pour Washington, affirme The Daily Beast (p. 30).

Mer Caspienne

TURQUIE

Allié de l'Iran Affrontements violents entre chiites et sunnites Base ou installation américaine Flotte américaine Passage stratégique

Riyad

ra b

o-

Per QATAR sique

Détroit d'Ormuz

É.A.U.

ARABIE SAOUDITE

OMAN

Mer d’Oman YÉMEN

COURRIER INTERNATIONAL

ARABIE SAOUDITE LE ROYAUME DÉCHU

Le jeu des puissances régionales


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PEUR SUR RIYAD Un vent de panique souffle sur l’Arabie Saoudite. La politique américaine n’a fait que fragiliser son pouvoir et renforcer l’emprise de l’Iran sur le Moyen-Orient. —Center for Strategic and International Studies (extraits) Washington es observateurs occidentaux n’envisagent en général l’Iran que dans le cadre de ses efforts pour devenir une puissance nucléaire. La réalité au sein de cette région est bien différente. Aux yeux de l’Arabie Saoudite et des autres Etats arabes du Golfe, les soulèvements dans le monde arabe ont été un prélude au chaos, à l’instabilité et à des changements de régime qui n’ont entraîné que violences et déclin économique. Les tensions entre l’Iran et l’Arabie Saoudite reflètent un grand rapport de forces à l’échelle régionale, qui concerne la sécurité intérieure, la puissance régionale et les menaces asymétriques bien plus que les arsenaux nucléaires. Il existe une compétition entre l’Iran et les Etats arabes du Golfe, qui présente un risque pour les intérêts vitaux et la survie de chaque régime. Cet affrontement entre l’Iran et l’Arabie Saoudite se complique en raison des doutes croissants des Saoudiens et d’autres Arabes à propos de leur alliance avec les Etats-Unis et de la politique américaine dans la région. Au sein des populations arabes, cela se manifeste par un vaste éventail de théories du complot selon lesquelles les Etats-Unis se prépareraient à abandonner leurs alliances dans le monde arabe pour se tourner vers l’Iran. Dans les gouvernements et les ministères de la Défense, ces doutes prennent la forme de craintes concernant le déclin d’un pays [les Etats-Unis] qui bénéficie d’une “indépendance énergétique” et qui, las des guerres, paralysé par l’indécision de son président et les débats budgétaires, se tourne vers l’Asie.

L

Entre musulmans. Enfin, rares sont ceux aux Etats-Unis et en Occident qui comprennent que le conflit n’oppose pas uniquement les sunnites et les chiites, mais aussi tous les régimes de la région avec leurs islamistes violents. Selon les données publiées par le National Counterterrorism Center (NCTC, centre américain de lutte contre le terrorisme), presque tous les attentats dans le monde sont le résultat d’attaques entre musulmans, et l’essentiel des violences est dû à des affrontements entre musulmans sunnites. L’Occident est à la périphérie et non au cœur de ces conflits. Il s’agit d’un choc au sein d’une civilisation et non d’un choc entre les civilisations. Ce sont là des perspectives du Golfe et du monde arabe que les Etats-Unis et l’Europe ne peuvent se permettre d’ignorer. Elles concernent

des divisions et des menaces qui sont parfaitement réelles, dans une région où 20 % des exportations mondiales de pétrole, 35 % du pétrole expédié par bateau et une grande quantité de gaz naturel passent par le détroit d’Ormuz [qui relie le golfe Arabo-Persique au golfe d’Oman]. Des millions de barils supplémentaires passent par la mer Rouge et un flux croissant d’or noir traverse la Turquie, routes de transbordement qui sont également touchées par l’instabilité régionale. L’économie mondiale et celle des pays développés dépendent fortement de la stabilité et de la sécurité de ce flux, ainsi que de la hausse régulière de son volume à l’avenir. Aucune nation ne peut s’isoler d’une crise qui secoue le Golfe. Le ministère de l’Energie américain continue de prévoir une dépendance des Etats-Unis d’au moins 32 % sur les importations de carburants liquides d’ici à 2040, selon les estimations publiées en décembre 2013. Par ailleurs, l’économie américaine restera bien plus dépendante des importations indirectes – c’est-à-dire des importations de biens manufacturés venus d’Asie, qui dépendent du pétrole venu du Golfe – que des importations directes de pétrole.

L’économie mondiale dépend fortement de la stabilité et de la sécurité de l’or noir Les tensions avec l’Iran au sein du Golfe ne sont pas nouvelles. Les craintes des Arabes sont liées aux récentes menaces iraniennes de bloquer le détroit, à l’intervention iranienne au Liban, qui remonte à la fondation du Hezbollah [1982], au rôle croissant de l’Iran en Irak depuis la chute de Saddam Hussein, en 2003, à l’alliance de l’Iran avec la Syrie, ainsi qu’à une vaste course aux armements dans le Golfe. Depuis peu, ces tensions reposent sur la peur que les accords conclus récemment sur le nucléaire entre l’Iran et le groupe P5 + 1 (les membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU et l’Allemagne), ainsi que l’absence d’intervention américaine en Syrie signifient que les Etats-Unis cherchent à se rapprocher de l’Iran aux dépens du monde arabe. Dans le cas d’Etats du Golfe comme l’Arabie Saoudite, les hauts responsables estiment que l’Iran présente une série de menaces militaires qui vont de ses forces asymétriques à ses efforts pour obtenir un arsenal de missiles nucléaires. Il est impossible d’assister à une conférence arabe sur la sécurité dans le Golfe sans faire face à de nombreuses personnes selon qui les EtatsUnis mettent en œuvre réellement un dialogue secret, voire un complot, pour s’allier à l’Iran et soutenir les chiites au lieu des sunnites. En Arabie Saoudite, les responsables ne voient pas les soulèvements du monde arabe comme un “printemps” ou comme un prélude à des réformes politiques, à la démocratie et au développement. Ils observent toute la région et ils voient le chaos régner en Egypte, en Libye, en Tunisie, → 30

↖ Dessin d’Aguilar paru dans La Vanguardia, Barcelone.

Une absence d’identité Difficile de réformer le royaume, où les liens tribaux priment sur l’appartenance à une même nation. —Al-Maqaal (extraits) Riyad vant d’aborder la question des réformes démocratiques, il faut s’arrêter sur le cassetête de l’identité saoudienne. En l’absence d’une identité commune, les habitants de ce pays se définissent toujours selon leurs appartenances religieuses, régionales et tribales. Et ce d’autant plus que l’affrontement confessionnel [entre sunnites et chiites] déchire plus d’un pays du monde arabe. Aussi, des réformes démocratiques en Arabie Saoudite risquent de tourner à la lutte interconfessionnelle, à l’instar de ce qui se passe en Irak et au Liban. Il faut donc créer un lien permettant de nous reconnaître dans une même communauté politique. Cela ne veut pas dire qu’il faille imposer une identité par la force avant d’aller vers la démocratie. Cela veut dire au contraire que la revendication démocratique doit avancer de pair avec le débat sur un projet d’identité saoudienne. L’Etat moderne – ou l’Etat-nation – n’est pas neutre culturellement. Au contraire, il est l’expression de la culture majoritaire. Cela est vrai pour la France, pour l’Allemagne et même pour les Etats-Unis. Selon le philosophe libéral Will Kymlicka, il ne suffit pas de principes politiques pour assurer la solidarité de la société. Il faut également une culture nationale qui la distingue des autres. Il arrive qu’un pays “réinvente l’identité nationale” à travers des symboles, des discours et même à travers sa monnaie et ses timbres. En Arabie Saoudite, c’est l’identité salafiste qui a été imposée par la force à tous les habitants. D’un autre côté, c’est l’appareil de l’Etat [le régime] qui règne sans se soucier [de savoir si les habitants se reconnaissent en lui ou non]. Ceux qui se reconnaissent dans la culture salafiste dominante ou qui font partie de l’appareil étatique s’en accommodent fort bien. Tant que nous resterons dans cette configuration, l’identité saoudienne continuera d’être en crise. Mais certains cherchent à créer une identité propre à ce qui serait le “peuple saoudien” et la “nation saoudienne”, c’est-à-dire une “communauté imaginaire”. Il reste à écrire un récit national auquel tous les Saoudiens pourraient adhérer. Certes, l’arabité n’est pas propre à la seule Arabie Saoudite. Il n’en reste pas moins que la culture arabe, l’histoire arabe et la langue arabe sont des choses que tous les Saoudiens ont en commun. Elles pourraient fonder une identité commune et, par conséquent, créer les conditions d’une participation du peuple fondée sur la citoyenneté. — Publié le 15 janvier

A SOURCE CENTER FOR STRATEGIC AND INTERNATIONAL STUDIES (CSIS) Washington, Etats-Unis Think tank csis.org Créé en 1962 à Washington, le Center for Strategic and International Studies (Centre d’études internationales et stratégiques) est un important think tank américain qui publie régulièrement des études et des analyses sur des questions de politique internationale, liées notamment à l’économie, aux finances, à l’énergie, à la géostratégie, ainsi qu’aux questions relatives à la sécurité. Le CSIS est considéré comme le meilleur centre de recherche pour ses analyses sur la sécurité et sur les relations internationales, et détient la cinquième place dans le palmarès des meilleurs think tanks dans le monde.


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À LA UNE

29 ← en Irak et au Yémen. Ils constatent que l’importance attachée par les Etats-Unis et l’Europe aux droits de l’homme et à la démocratie n’a fait jusqu’à présent que dévaster les nations les plus touchées et menacer directement leur pays et leur système politique. Certes, les dirigeants saoudiens les plus sophistiqués et les mieux informés ne partagent pas les théories du complot sur les Etats-Unis et l’Iran ou sur les efforts américains et européens pour placer les Frères musulmans au pouvoir en Egypte. En revanche, ils voient que les initiatives des Américains et de leurs alliés en Irak ont conduit à la création d’une dictature de facto chiite, ainsi qu’à la destruction des forces irakiennes, qui contrebalançaient la puissance militaire iranienne. Les experts occidentaux pourraient faire valoir, non sans raison, que les soulèvements qui agitent le monde arabe depuis 2011 sont le résultat de décennies de répression autoritaire, de développement économique médiocre, d’inégalités croissantes et de corruption. Il n’en demeure pas moins que l’Arabie Saoudite et les monarchies du Golfe ont raison de penser que ces insurrections menacent directement leurs frontières. Il est également intéressant de noter que de nombreux responsables russes et chinois interprètent de la même manière les conséquences des soulèvements du monde arabe.

L'option nucléaire. Plusieurs Etats arabes du Golfe sont également confrontés à des menaces sectaires qui, selon eux, sont activement exploitées par l’Iran. Le Koweït, l’Arabie Saoudite, les Emirats arabes unis et le Yémen comptent d’importantes populations chiites, et Bahreïn – un bouclier [face à l’Iran] pour l’Arabie Saoudite – est majoritairement chiite. Et, si Riyad ne donne pas priorité à la menace nucléaire iranienne mais à d’autres menaces plus immédiates, cela ne signifie pas pour autant qu’il ne la juge pas réelle. L’Arabie Saoudite milite pour une zone libre de toute arme de destruction massive au MoyenOrient. En même temps, elle pense ses propres choix militaires. Riyad a mis à jour son arsenal de missiles balistiques fournis par la Chine et cherche à développer ses sites de lancement. Les principaux stratèges saoudiens, comme le prince Turki Al-Fayçal, envisagent l’option du nucléaire et certains analystes pensent que le Pakistan pourrait leur vendre cette arme. Plusieurs raisons expliquent pourquoi l’Arabie Saoudite se pose des questions sur l’engagement américain d’aujourd’hui et de demain en ce qui concerne la défense du Golfe. Du point de vue saoudien, les programmes nucléaires iraniens ne sont pas liés à une volonté de s’assurer un certain statut ou prestige ; ils ont pour but de permettre à l’Iran d’acquérir une véritable capacité de riposte nucléaire. De plus, les références à des menaces nucléaires empiriques concernent en fait bien davantage l’Arabie Saoudite et les Etats du Golfe sans arme nucléaire qu’Israël. Ce pays a peut-être une population réduite et une liste de cibles clés, mais il a la capacité de lancer des têtes thermonucléaires contre toutes les villes iraniennes, ce qui causerait de véritables dégâts à l’Iran. —Anthony H. Cordesman Publié le 3 février

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—The Daily Beast (extraits) New York → Le prince Bandar ben Sultan. Photo Hassan Ammar/ AP/SIPA

Le prince Bandar, Gatsby et maître espion Célèbre naguère à Washington pour ses fêtes et son charme, le prince saoudien mène aujourd’hui la lutte clandestine contre l’Iran et se rapproche d’Israël pour combattre Obama.

uand le prince était ambassadeur [de 1983 à 2005], il était la coqueluche de Washington. Bandar ben Sultan fumait de bons cigares et buvait du cognac encore meilleur. Messager, lobbyiste et émissaire royal de l’Arabie Saoudite pendant près de trente ans, il racontait des histoires extraordinaires concernant personnalités politiques et potentats, dont certaines, ô surprise, étaient vraies. Les journalistes de Washington l’adoraient. Nul n’avait meilleur accès à des gens plus puissants et mieux placés, ni n’avait autant d’argent à distribuer aussi massivement et discrètement pour aider ses amis. Au fil des années, Bandar s’est arrangé pour faire baisser le cours du pétrole pour Jimmy Carter, Ronald Reagan et les deux Bush. A la demande de Bill Casey, de la CIA, et dans le dos du Congrès, Bandar a fait en sorte que les Saoudiens financent les guerres anticommunistes au Nicaragua, en Angola et en Afghanistan. Il était comme cul et chemise avec Dick Cheney [l’ex-vice président George W. Bush] et si proche du clan Bush – le père, la mère, les fils, les filles –, qui l’appelait “Bandar Bush”. Aujourd’hui, le prince est un espion – ou, plus exactement, le maître espion du Moyen-Orient. Il est la cheville ouvrière d’un vaste programme d’actions clandestines, se fait remarquer en Egypte et est en train de constituer une “armée de l’islam” en Syrie. Si on ne comprend pas l’homme et sa mission, il est véritablement impossible de comprendre ce qui se passe actuellement dans la région la plus troublée du monde. Bandar a pour objectif de saper la puissance de l’Iran : il s’agit de ruiner ses alliés comme Bachar El-Assad [en Syrie] et le Hezbollah [au Liban], d’empêcher les mollahs chiites d’acquérir l’arme nucléaire, de réduire leurs ambitions dans la région et de les chasser du pouvoir si c’est possible. Dans le même temps, il cherche à écraser les Frères musulmans [radicaux sunnites], une organisation aux prétentions démocratiques qui est fondamentalement antimonarchique. Ce programme donne quelques alliances intéressantes. Peu importe qu’il n’existe aucun traité de paix entre l’Arabie Saoudite et Israël, dans ces contrées, l’ennemi de mon ennemi est mon ami, comme on le dit trop souvent, et Bandar est devenu l’allié du Premier ministre israélien Benyamin “Bibi” Nétanyahou contre l’Iran. Ils sont “curieusement unis”, déclare l’historien Robert Lacey, l’auteur de Inside the Kingdom: Kings, Clerics, Modernists, Terrorists, and the Struggle for Saudi Arabia [A l’intérieur du royaume : rois, religieux, modernistes, terroristes et la bataille pour l’Arabie Saoudite]. Le Prince a toujours été enclin à défier les conventions et à contourner les règles. “Bandar est un homme qui a du culot”, déclare Lacey. Dans les derniers mois de 2013, Bandar a fait savoir, faisant écho en cela à Bibi, que le président Barack Obama constituait l’un des plus grands obstacles à ses objectifs. Et, en octobre 2013, il a déclaré à des diplomates que l’Arabie Saoudite allait procéder à de “grands changements” dans ses relations avec les Etats-Unis et prendre ses distances d’avec l’allié de longue date. Certains Saoudiens affirment qu’il ne faisait qu’épancher sa bile, mais

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ceux qui suivent sa carrière de près pensent qu’il est peut-être en train de resserrer les liens avec le Pakistan, pays doté de l’arme nucléaire, dans le cadre de ces “grands changements”. Bien entendu, cela s’explique en grande partie par la frustration que les Saoudiens ressentent vis-à-vis d’Obama, mais le plus gros problème de Bandar, c’est peut-être lui-même. Il n’a cessé de mettre en jeu les ressources et le prestige de l’Arabie Saoudite ces dernières années, sans grand résultat. La Syrie demeure une catastrophe sanglante pratiquement aux portes du royaume. L’Irak s’enfonce chaque jour de plus en plus profondément dans une nouvelle guerre civile entre chiites (plus ou moins soutenus par l’Iran) et sunnites (plus ou moins soutenus par l’Arabie Saoudite). Les tensions civiles et l’implosion économique font de l’Egypte un trou noir qui engloutit des milliards de dollars saoudiens. Et, si la politique

Le “printemps arabe” a surpris les Saoudiens : le chaos qui a suivi les a terrifiés d’Obama laisse beaucoup à désirer, on ne peut pas dire que Bandar et les Saoudiens soient complètement innocents non plus. Le roi Abdallah ben Abdulaziz, qui a plus de 90 ans, a consacré sa vie et des milliards de dollars à promouvoir la stabilité de la région, mais en vain. Le “printemps arabe” a pris les Saoudiens par surprise, le chaos qui a suivi les a terrifiés et ils n’ont pas trouvé le moyen de rétablir le calme. S’il y a de “grands changements” dans les relations avec les Etats-Unis, ce n’est pas parce que Bandar, ni d’ailleurs le roi Abdallah, a décidé de faire bouger un peu les choses ; c’est juste que l’Arabie Saoudite n’est plus aussi vitale pour les Etats-Unis qu’auparavant. Voilà dix ans qu’on assiste à des mouvements tectoniques dans la production d’énergie mondiale. Le royaume et l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), jadis redoutée, ne possèdent plus le pouvoir qu’ils détenaient il y a quarante ans. Les Etats-Unis sont désormais le plus gros producteur d’hydrocarbures (pétrole et gaz naturel) du monde, essentiellement grâce à la fracturation hydraulique, et la production des pays non membres de l’OPEP dépasse celle de l’Organisation. Bandar doit certainement souhaiter le retour du bon vieux temps. Pendant les vingtdeux ans où il a été ambassadeur à Washington, et même auparavant, il se trouvait au cœur des événements mondiaux. Son père, aujourd’hui décédé, a longtemps été ministre de la Défense et était considéré comme un héritier du trône potentiel. Cependant, le jeune Bandar, malgré son titre et le statut de son père, ne faisait pas vraiment partie de la haute société saoudienne lorsqu’il était à Riyad. Sa mère, une domestique à la peau noire (certains disent qu’elle était esclave), avait été mise enceinte par son père à l’âge de 16 ans. Bandar ne jouissait donc pas du prestige ni de l’influence que les mères bien nées apportent à leur fils dans le royaume. Il était cependant très intelligent, parlait parfaitement l’anglais et s’entendait très bien avec les militaires américains. —Chistopher Dickey Publié le 16 novembre 2013

ARABIE SAOUDITE : LE ROYAUME DÉCHU. 31

EN ATTENDANT OBAMA Who's who LE ROI Abdallah ben Abdelaziz Al-Saoud aurait plus de 90 ans, même si son âge exact n’est pas connu. A partir de 1995, il régnait de facto, le roi en titre, Fahd, étant gravement malade. Quand il accède finalement au trône, en 2005, il incarne un espoir de réformes. Ce virage était déjà débattu après les attentats du 11 septembre 2001, quand les Américains firent pression pour une libéralisation du royaume. Or son règne n’aura pas été celui de la libéralisation, le régime s’étant durci depuis les révolutions arabes, en 2011. Malade et affaibli, notamment depuis fin 2012, le roi Abdallah s’efface de plus en plus au profit du prince héritier Salman.

↓ Dessin de Trouw, Amsterdam.

Le président des Etats-Unis se rendra en mars à Riyad. Il écoutera les doléances des Saoudiens, partisans d’une Amérique plus agressive. Mais ne changera pas de politique. —The National Abou Dhabi orsque Barack Obama a décidé de s’adresser au “monde musulman” [en 2009], peu après son arrivée à la Maison-Blanche, il avait choisi de le faire depuis le cœur du monde arabe, un cœur qui ne battait presque plus : Le Caire, en Egypte. En mars, presque cinq ans plus tard, il se rendra à Riyad, une capitale qui aimerait bien devenir le nouveau centre du monde arabe. Cette fois, l’accueil risque d’être différent. Au cours de ces cinq années, les cartes ont été complètement redistribuées au MoyenOrient, l’Amérique n’est plus perçue de la même façon dans la région et le rôle qu’elle doit y jouer reste à définir. Après le discours sur l’état de l’Union d’Obama [le 29 janvier], d’une grande indigence en matière de politique extérieure, et où l’Irak et la Syrie ont à peine été évoqués, certains n’ont pas caché leur déception. Selon eux, le Moyen-Orient attendait davantage d’un président entré en fonctions avec de grandes ambitions pour les relations des EtatsUnis avec le monde musulman. Mais quelles sont les attentes d’Obama au Moyen-Orient ? Essentiellement trois choses : de petites victoires, pas de guerre et le bénéfice d’une réputation d’artisan de paix. M. Obama a encore deux ans, voire un peu moins puisqu’il reste dixneuf mois avant le début de la campagne présidentielle de 2016. Il ne se présentera certes pas, mais fera tout pour assurer la victoire du candidat démocrate. Ce qui veut dire que le bilan de ces huit années doit être irréprochable. Vous connaissez la plaisanterie. Quand on est poursuivi par un lion, le tout n’est pas de courir plus vite que le lion mais de courir plus vite que son voisin. Or ce voisin, dans le cas d’Obama, c’est George W. Bush, l’homme qui a entraîné

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son pays dans deux guerres catastrophiques. Et Obama pense qu’il lui suffit de démontrer à quel point il est différent de son prédécesseur. Il ne va pas courir le risque de lancer son pays dans un conflit aussi hasardeux que la Syrie, où l’on imagine mal une campagne militaire sans de lourdes pertes. Il retirera ses hommes d’Afghanistan, poursuivra les tentatives de rapprochement entre Israéliens et Palestiniens et cherchera à instaurer un dialogue avec les parties en présence en Syrie. Et peu importe si l’Irak souffre toujours, si l’Afghanistan se retrouve dans le chaos en cas de retrait prématuré des troupes américaines, si les leaders israéliens les plus chevronnés restent sceptiques sur les intentions de leur principal soutien étranger ou même si le dialogue reste impuissant à résoudre le conflit syrien. Ceux qui pensent que M. Obama n’est pas assez impliqué au Moyen-Orient se trompent : au contraire, il est très impliqué – très impliqué à se désimpliquer. Il a donc sans doute décidé de mettre tous ses œufs diplomatiques dans le même panier du rapprochement avec l’Iran. Ce qui pourrait s’avérer très habile pour deux raisons stratégiques liées aux élections.

Artisan de paix. Tout d’abord, quel prestige de réussir à opérer un rapprochement (ou au moins d’avoir l’air de procéder à un rapprochement) avec l’Iran après plus de trente ans d’inimitié ! Ce serait un beau trophée pour Obama, qui pourrait présenter ce succès comme l’aboutissement de ses talents d’artisan de paix. Quel contraste avec George W. Bush ! Avoir préféré le dialogue avec le voisin de l’Irak et en être sorti vainqueur. Deuxièmement, de meilleures relations avec l’Iran pourraient permettre toute une série de petites avancées diplomatiques au Moyen-Orient : en Irak, en Syrie et au Liban. Ces avancées ne vont certes pas mettre fin à la guerre civile en Syrie ni résoudre les questions religieuses en Irak, mais permettraient à Obama de dire que, si les problèmes de la région sont difficiles à résoudre, il a au moins apporté sa pierre à l’édifice de paix. Malheureusement, ce ne serait pas très honnête. Obama veut pouvoir lancer la campagne présidentielle en affirmant que, contrairement à George W. Bush, il a sorti les Etats-Unis de deux grandes guerres et a empêché leur entrée dans une troisième. Un bon point pour lui. Mais une tragédie pour la Syrie. Car ce que M. Obama attend du Moyen-Orient et ce dont le Moyen-Orient a besoin sont deux choses différentes. Depuis le discours du Caire, les Etats-Unis ont simplement pris de mauvaises décisions. M. Obama va probablement entendre ces arguments à Riyad. Mais il ne changera pas d’avis. —Faisal Al-Yafai Publié le 3 février


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À LA UNE

Courrier international — n° 1216 du 20 au 26 février 2014

La France, allié alternatif

L’ÉCOLE EN QUESTION

Du fait des mauvaises relations américano-saoudiennes, Paris peut espérer devenir l’interlocuteur privilégié de Riyad et engranger des contrats d’armement.

En Arabie Saoudite, les manuels scolaires, où est enseigné un islam intolérant, demeurent difficiles à réformer.

—As-Safir (extraits) Beyrouth rois dossiers étaient sur la table lors de la visite à Riyad de François Hollande [en décembre 2013] : le Liban, la Syrie et l’Iran. A cela s’ajoutent les ambitions françaises sur le plus grand marché de l’armement de la région. L’Arabie Saoudite a en effet dépensé plus de 70 milliards de dollars en dix ans pour se constituer un arsenal sans équivalent dans la région. Hollande a peut-être à l’esprit que la France pourrait peu à peu prendre la place des EtatsUnis sur ce marché pour peu que la crise des relations américano-saoudiennes persiste. Ce qui risque d’être le cas si Washington se désengage des conflits moyen-orientaux et continue d’aller de l’avant dans l’entente avec l’Iran sur le nucléaire. Il fallait écouter un des conseillers de l’Elysée exposer les acquis du rapprochement francosaoudien pour comprendre à quel point la France regarde désormais ses relations avec le Liban mais aussi avec tout le monde arabe d’un point de vue saoudien. Sur beaucoup de sujets, Paris et Riyad ont des positions convergentes. Au Liban, ils entendent tous deux assurer la stabilité du pays, le bon fonctionnement des institutions et activer le groupe des “amis du Liban” créé à initiative de la France lors de l’Assemblée générale de l’ONU, en septembre 2013. Depuis le début de la guerre en Syrie [en 2011], la France est partie prenante de la lutte contre le Hezbollah et contre le régime de Damas, que ce soit en soutenant l’inscription du Hezbollah sur la liste européenne des organisations terroristes, en soutenant l’opposition syrienne contre le régime de Bachar El-Assad ou en faisant de la surenchère sur les Etats-Unis et Israël vis-à-vis de l’Iran. Elle n’est donc plus un interlocuteur acceptable pour une partie des acteurs moyen-orientaux. Elle avait besoin de compenser cette perte. C’est du côté de Arabie Saoudite qu’elle a trouvé un allié assez puissant pour préserver son influence au Liban, mais aussi en Syrie et en Irak, où elle n’avait plus les moyens d’intervenir [seule]. En effet, la crise économique qui persiste ne lui permet plus d’intervenir dans les conflits régionaux, sinon dans son arrièrecour africaine, gagnée par le chaos.

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—Al-Hayat (extraits) Londres Pour ce qui est de l’Iran, la France répond à l’inquiétude suscitée chez les Saoudiens par l’entente américano-iranienne sur la question nucléaire. Pour être tenus au courant des négociations sur ce dossier, les Saoudiens semblent davantage compter sur Paris que sur Washington, les Américains ayant heurté leurs alliés historiques de la péninsule Arabique en menant des négociations avec les Iraniens sous leur nez, pendant huit mois, par l’intermédiaire du sultanat d’Oman. Les Français avaient fait ce qu’ils pouvaient pour bloquer l’accord sur le nucléaire iranien, afin que celui-ci ne pèse pas sur la visite de François Hollande en Israël [en novembre 2013]. En tout état de cause, pour retarder l’accord, les Saoudiens comptaient moins sur les EtatsUnis que sur la France, prête à devenir un partenaire alternatif.

Le roi Abdallah veut donner la priorité à la France dans les contrats d’armement Selon un conseiller de l’Elysée, le roi Abdallah aurait donné l’ordre de réserver la priorité à la France dans les contrats d’armement. Pour les dix prochaines années, les investissements saoudiens – allant des infrastructures, telles que trains et métros, aux centrales nucléaires et à l’armement – sont estimés à des dizaines de milliards d’euros. Dans l’immédiat, François Hollande [a remporté] un contrat [crucial pour] Thalès : la vente de missiles Crotale pour 2,7 milliards d’euros, ainsi que pour la surveillance des frontières pour 2,4 milliards d’euros [avec EADS]. Le véritable test pour les relations francosaoudiennes aura été le contrat Sawari, portant sur des frégates et des sous-marins français, et qui est évalué à plusieurs milliards d’euros. Pour la France, c’est la preuve qu’elle a eu raison de compter sur l’Arabie Saoudite et de procéder à un rapprochement diplomatique. L’Arabie Saoudite, de son côté, y gagne une grande capacité sous-marine, pour la première fois de son histoire, et un allié fiable face à l’Iran et au régime syrien. —Mohamed Ballout Publié le 27 décembre 2013

↑ Le roi Abdallah et le président François Hollande le 29 décembre 2013, à Riyad. Photo POOL New

Who's who LE PRINCE HÉRITIER Salman ben Abdelaziz Al-Saoud est l’un des 53 fils du fondateur du royaume, Abdelaziz. Demi-frère du roi Abdallah, il est peut-être aujourd’hui l’homme le plus puissant du pays. Il a en effet hérité du ministère de la Défense à la mort de son frère Sultan, en 2011, puis du poste de prince héritier à la mort d’un autre de ses frères, Nayef, en 2012. Il est en outre vice-Premier ministre, un poste largement honorifique. Or il a lui-même 80 ans et n’est pas au meilleur de sa forme. Il ne peut donc guère incarner un espoir de renouveau.

’éducation revient au centre du débat depuis la nomination de Khaled Al-Fayçal à la tête de ce ministère difficile. On avait fini par abandonner l’espoir de réforme de ce secteur, même s’il est vrai que l’éducation n’a jamais cessé de préoccuper l’Arabie Saoudite et qu’il suffisait qu’on évoque le chômage, la jeunesse ou le terrorisme pour que la question réapparaisse dans les débats. Khaled Al-Fayçal n’est pas issu du milieu éducatif. C’est un bureaucrate réputé pour sa fermeté et sa discipline. A peine entré en fonction, il est submergé de propositions sur les dossiers à traiter en priorité : les manuels, disent les uns, le piètre état des bâtiments, disent les autres ; ou encore la formation des instituteurs, et le volume des vacances qu’ils prennent. Un quasi-consensus existe toutefois pour dire que les manuels constituent le principal problème. C’est un vieux sujet. Il se compose de deux volets. Le premier est la part prépondérante accordée à la religion et à la langue arabe au détriment des sciences et des mathématiques ; le second est le contenu de l’enseignement religieux. Car celui-ci est mis au service d’une vision étroite et intolérante qui ne correspond pas à l’ouverture de notre pays sur le monde. Ce sujet nous a valu de sévères critiques, de la part non seulement de nos ennemis, mais également de nos alliés. Certains utilisent le thème de l’éducation afin de régler de vieux comptes avec la sahwa, mot qui est chez nous synonyme d’islam politique. La sahwa serait à l’origine des manuels “extrémistes”. C’est ignorer que la sahwa n’aurait pas pu agir au sein des ministères s’il n’y avait pas eu des gens pour l’y autoriser. Par ailleurs, les grands oulémas [une instance de tutelle sur la sphère religieuse] résistent farouchement à tout changement de ces manuels. Ainsi, à cause de la polarisation du débat, les ambitions de réforme – mais aussi les milliards de dollars alloués par le roi depuis quelques années – se sont évaporées sans avoir produit de résultat. Il y a des pays qui arrivent derrière l’Arabie Saoudite dans les classements internationaux. Mais ces pays ne dépensent pas les sommes colossales que nous consacrons à l’éducation : un quart du dernier budget [environ 260 milliards d’euros] sur les dix dernières années. —Jamal Khashoggi Publié le 7 février

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ARABIE SAOUDITE : LE ROYAUME DÉCHU. 33

ne plus pouvoir compter sur le soutien des islamistes modérés, car ils pourraient progressivement revenir sur leur politique de coexistence avec le régime. Il reste à savoir combien d’entre eux renonceront à leur position modérée, mais il est possible que certains, se sentant frustrés, piégés et surveillés en permanence, en viennent à violer la trêve actuelle. Au niveau régional, le décret royal tombe à un moment où l’Arabie Saoudite est critiquée pour son soutien aux groupes d’insurgés syriens et pour la participation de Saoudiens aux combats menés par des insurgés islamistes. Le gouvernement a tenté de créer un front islamique sous l’égide duquel les islamistes dits “modérés” pourraient renverser le régime du président Assad tandis que les brigades plus radicales combattraient sous la bannière du mouvement extrémiste EIIL [Etat islamique en Irak et au Levant].

Le djihad. La détérioration de la situation en

Les islamistes dans le collimateur Critiqué en Occident pour son soutien aux groupes djihadistes, le roi fait volte-face et veut à présent punir les extrémistes saoudiens qui combattent à l’étranger. Mais une loi suffira-t-elle ? —Al-Monitor (extraits) Washington e 3 février, au lendemain de l’entrée en vigueur d’une nouvelle loi antiterroriste*, le roi Abdallah ben Abdelaziz Al-Saoud a publié un décret prévoyant une peine de prison de trois à vingt ans pour les Saoudiens ayant participé à des combats à l’étranger ainsi que des sanctions pour les membres ou sympathisants de mouvements religieux et politiques radicaux. Les médias saoudiens se sont aussitôt penchés sur les différentes cibles visées par le décret. En dehors des groupes affiliés à Al-Qaida, elles comprennent les membres et les sympathisants de la branche saoudienne des Frères musulmans et des Surûris, le plus important courant islamiste d’Arabie Saoudite, qui allie l’idéologie des Frères musulmans et la tradition salafiste. En bref, le décret royal vise les islamistes dont l’existence n’est pas réglementée au sein de partis politiques – ces derniers étant toujours illégaux en Arabie Saoudite – et qui forment de simples courants menés par des leaders célèbres. La nouvelle loi et le décret sont, semble-t-il, des tentatives désespérées pour faire face à de sérieuses

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difficultés internes et régionales. Il n’est toutefois pas certain qu’ils suffisent à garantir la paix. Sur la scène intérieure, le gouvernement saoudien semble déterminé à sanctionner non seulement les radicaux, mais aussi les islamistes modérés qui ne se sont pas laissé entraîner dans une confrontation directe avec lui. Il est à noter que ces modérés ont été les premiers à rejeter les appels à manifester lancés sur Internet en mars 2011. Ils se sont rangés du côté du gouver-

Riyad doit reconnaître sa responsabilité dans la manipulation de la religion nement et ont pris leurs distances avec les manifestations et la désobéissance civile. Cependant, quand Riyad a apporté son soutien au coup d’Etat [militaire] égyptien de 2013, beaucoup de sympathisants saoudiens des Frères musulmans ont reproché à leur gouvernement de financer le régime militaire en Egypte. Le nouveau décret est voué à mettre un terme à cet épisode de solidarité islamiste transnationale. Mais le gouvernement saoudien risque de

Syrie et en Irak a suscité beaucoup de questions sur l’implication de l’Arabie Saoudite, accusée de financer des groupes radicaux et de saper les efforts diplomatiques. Pour tenter de modifier cette image, le juge saoudien Issa Al-Ghaith a déclaré que le décret royal était un message clair destiné à faire comprendre à l’Occident que Riyad était déterminé à combattre le terrorisme. L’ancienne politique de l’Arabie Saoudite, qui consistait à utiliser les djihadistes pour mettre en œuvre sa politique étrangère dans des pays comme l’Afghanistan, pourrait bien être dans l’impasse. Si, dans les années 1980, le gouvernement saoudien finançait les combats des djihadistes saoudiens au Pakistan, aujourd’hui, ces derniers sont passibles de lourdes peines de prison une fois rentrés chez eux. Cependant, beaucoup de Saoudiens ne sont pas totalement convaincus que la société saoudienne soit la seule responsable de cette tendance djihadiste. L’Association saoudienne pour les droits civiques et politiques, fondée en 2009 par un groupe de militants qui purgent actuellement de lourdes peines de prison, a publié récemment un communiqué demandant au gouvernement d’assumer la responsabilité du départ de Saoudiens vers des destinations djihadistes. Dans un pays où le gouvernement a toujours raison et où sa politique n’est jamais ouvertement contestée, la question de savoir qui encourage ces Saoudiens à aller mener le djihad en Syrie restera probablement sans réponse. Certes, d’éminents religieux se targuent, dans leurs fatwas et sur YouTube, d’encourager le djihad en Syrie. Mais on ne saurait rendre pleinement compte de la situation en limitant l’analyse au comportement de ces dignitaires. Il est temps que Riyad reconnaisse sa responsabilité dans la manipulation de la religion et dans la création des conditions qui ont rendu les Saoudiens vulnérables aux appels au djihad. Si le gouvernement tient vraiment à combattre les terroristes, il devrait les arrêter avant qu’ils partent à l’étranger plutôt que d’attendre leur retour une fois leur mission accomplie. —Madawi Al-Rasheed Publié le 4 février * Le terrorisme est considéré comme un acte illicite constituant une menace pour l’unité nationale.

← Le roi d’Arabie Saoudite a besoin de vous ! Sur l’affiche : “J’ai besoin de vous”. “Oui, jeune Américain, j’ai besoin que tu ailles te battre pour moi en Syrie… … Je fournis les armes, les munitions et l’argent… — Pourquoi j’y vais pas moi-même ? … Eh bien, d’abord, je suis quand même un roi. Et, ensuite, il faut bien que quelqu’un reste à la maison pour cogner les femmes de ménage philippines.” Dessin de Danziger, Etats-Unis.

Who's who DIFFICILES SUCCESSIONS La monarchie saoudienne n’a pas de règle de succession. Ce sont les fils du fondateur, Abdelaziz Al-Saoud, qui se sont succédé au trône, sans ordre précis dû à l’âge, ou par cooptation à l’intérieur de la famille. Or, du fait de l’âge du roi actuel et de la mort des princes Sultan et Nayef avant d’accéder au trône, en 2011 et 2012, il va falloir organiser la transition vers la génération des petits-fils. En 2007, le roi avait instauré un “conseil d’allégeance”, qui était un début de formalisation pour les questions de succession. Ce conseil est tombé en désuétude avant même d’avoir servi. Ce qui semble primer au sein du régime, ce sont les tiraillements entre frères pour transmettre la royauté à leur propre descendance.


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TRANSVERSALES

Courrier international — no 1216 du 20 au 26 février 2014

tra n sversales.

économie

↙ Dessin d’Aguilar, paru dans La Vanguardia, Barcelone.

Sciences ...... 36 Médias ........ 38 Signaux ....... 39

Minsk, tête de pont européenne des Chinois Investissements. Les autorités biélorusses et chinoises ont signé un accord de construction d’un “technoparc” colossal près de la capitale de la Biélorussie, qui pourra diff user sa production aussi bien à l’Est qu’à l’Ouest.

réellement impressionnantes. A 4 kilomètres de là, il y a l’aéroport international de Minsk et au-delà d’une bande forestière de protection se trouve l’autoroute Moscou-Minsk (qui se poursuit vers Berlin à travers la Pologne). Une voie de chemin de fer pour trains à grande vitesse a aussi été envisagée. La question qui se pose est de savoir où seront expédiées les marchandises produites par les sociétés chinoises qui s’implanteront sur cette tête de pont, située à 300 kilomètres de l’UE et de la Russie. Rappelons que cette dernière a constitué avec la Biélorussie et le Kazakhstan une union douanière. Au reste, l’une de ces destinations n’exclut pas l’autre : l’usine du monde – comme on surnomme la Chine depuis longtemps maintenant – s’intéresse à tous les marchés que ses produits peuvent atteindre. En ce samedi, Irina Kozel repeint le tuyau d’évacuation du gaz de sa maison. Depuis l’automne dernier, le village de Bykatchino qui se trouve à 20 kilomètres de Minsk, est alimenté en or bleu. La phase active des travaux est intervenue au moment où les habitants de ce village, ainsi que de treize autres, se préparaient à voir leurs maisons rasées pour laisser place à ce chantier de l’ère de la globalisation : le technoparc sinobiélorusse.

Déforestation. Electronique,

—Ogoniok (extraits) Moscou

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lors que Moscou et Bruxelles se disputent l’espace ex-soviétique comme zone d’inf luence, un nouvel acteur se fait de plus en plus remarquer. En Biélorussie, des sociétés chinoises sont à pied d’œuvre : elles construisent, près

de Minsk, une “cité des hautes technologies”, sur une surface équivalant au tiers de celle de la capitale. Le projet, qui devrait permettre de doubler les recettes du budget de l’Etat, a déjà été entériné par un oukase présidentiel. En Biélorussie, cet acte réglementaire équivaut à un

article de la Constitution. C’est pourquoi l’ambassadeur de la république populaire de Chine à Minsk, Goun Tszianveï, qualifie avec assurance cette initiative comme unique : il est peu probable qu’ailleurs en Europe on puisse créer actuellement un technoparc doté de telles infrastructures. Celles-ci sont

construction mécanique, chimie fine, biotechnologies, industrie des nouveaux matériaux : sur 90 km 2 encore occupés en grande partie par des forêts doivent s’implanter des laboratoires de recherche, des centres de logistique, des complexes commerciaux et des logements. Les résidents du technoparc se sont vu promettre des avantages : ils seront entièrement exemptés d’impôt sur les bénéfices, de taxe foncière et de taxe d’habitation pendant les dix premières années et à 50 % au cours des dix suivantes. Rien de tel n’est prévu pour les habitants de la région, bien sûr. Irina est née à Bykatchino, sa mère vit ici, mais elle-même travaille à Minsk, comme institutrice. Il y a quinze ans, elle et son mari ont fait l’acquisition d’un terrain où ils ont fait construire une maison. Les citadins attirés par la campagne consti-

tuent la majorité des habitants des villages alentour. C’est par les médias qu’ils ont appris que leur maison pouvait être préemptée par l’Etat en échange d’une faible somme d’argent. Après qu’ils eurent manifesté collectivement leur indignation, le projet de destruction de ces maisons a été repensé, mais personne n’a retiré le plan général de développement du territoire. “D’abord, on nous dit qu’on nous laissera tranquilles pendant quinze ans, nous apprend Irina. Puis on nous promet l’attribution d’un nouveau terrain. Cela signifiet-il construire de nouveau ? Tout le monde s’indigne à présent !” Tout le monde ? C’est à la fois vrai et faux. Ils disent souvent que des centaines de signatures ont été collectées contre le projet. Mais, lorsqu’un débat public a été organisé au comité exécutif du district de Smolevitch, 299 personnes se sont prononcées pour et 2 contre. “Je ne comprends pas d’où viennent ces chiff res”, dit encore Viktor Obmetko, un habitant des environs. “Nous n’avons vu aucun représentant du pouvoir ici. Et c’est par les journaux que nous connaissons l’avancée du projet.” L’absence d’in for mation engendre régulièrement des peu rs concer na nt l’écolo gie et aussi les soi-disant 600 000 Chinois censés s’installer aux alentours de Minsk. D’où vient ce chiffre, personne ne le sait. En revanche, les craintes pour l’environnement sont fondées. A l’heure actuelle, c’est la déforestation massive qui est réellement inquiétante. “Ils vont tout couper. Personne n’a réfléchi aux conséquences pour Minsk et le pays”, déplore Irina, dont le père, forestier, a planté ici beaucoup d’arbres après la guerre. En 2013, le projet de technoparc de Minsk, qui appartiendra à 60 % aux Chinois, a été présenté à plusieurs reprises et à grand renfort de publicité en république populaire de Chine. Minsk a mis en avant l’un des avantages concurrentiels, à savoir l’appartenance de la Biélorussie à l’union douanière. Cela permettra aux entreprises résidentes de vendre librement leur production sur les marchés du Kazakhstan et

“C’est par les journaux que nous connaissons l’avancée du projet”


Indemnisation. Romantchouk estime que le technoparc est une sorte de trou dans l’union douanière. “Dans le cadre de l’Union, il faut absolument coordonner le commerce, les douanes et les politiques macroéconomiques. Le technoparc permet de créer artificiellement des conditions favorables pour une région donnée. S’il commence à se développer subitement et que ses productions chassent celles des entreprises russes sur le marché de la Russie, les services de l’Union douanière auront du souci à se faire.” L’expert suppose que, tant que les marchandises du technoparc ne menacent pas le marché russe, Moscou restera observateur ; d’autres facteurs peuvent entraver le projet, comme l’image de la Biélorussie en tant que partenaire risqué. “Un pays dont le gouvernement ne peut pas juguler l’inflation et où il n’y a pas de politique monétaire intelligible peut difficilement être considéré comme un lieu favorable aux investissements à long terme”, explique-t-il. Les représentants chinois ne partagent pas ce pessimisme. “La Biélorussie peut être convaincue que nous construirons ce parc, soulignent-ils, à moins, bien sûr, que nous ne soyons confrontés à une corruption à très grande échelle et que nous décidions de ‘fermer le robinet’.” Alexandre Ermak, chef de l’administration du technoparc, est le représentant du pouvoir biélorusse dans la future ville chinoise. Il a une mission particulière que rappellent immédiatement deux portraits d’Alexandre Loukachenko figu-

rant dans son bureau. L’un, minimaliste, reflète l’austérité du président ; l’autre, grandeur nature, illuminé par le soleil qui vient de se lever, vous regarde depuis le mur. Cinq entreprises sont prêtes à être enregistrées comme résidentes. Ermak peut en nommer trois : le fabricant chinois de smartphones  ZTE et deux laboratoires pharmaceutiques, le biélorusse AssaMedika et le russe  F-sintez. Quant à l’éventuelle arrivée de géants comme Sinomach (constructions mécaniques et équipements lourds), dont avaient parlé l’été dernier certains médias chinois, Ermak ne les évoque pas pour le moment. A lexa ndre Er ma k donne l’impression d’un homme qui a réponse à tout. Oui, 38 km 2 de forêt seront coupés, mais cet abattage ne sera pas intégral et il s’étalera sur vingt ou trente ans. Des plantations en compensation sont prévues sur 43 km2. Les bandes forestières de protection seront conservées autour des villages. En commentant le mécontentement des habitants, Ermak rappelle qu’en Chine, lors de la construction des technoparcs, aucune exception n’a été faite pour les personnes vivant sur les territoires concernés : tous les villages ont été rasés et les personnes se sont vu proposer un logement et des indemnisations. “Tôt ou tard, tout concourra probablement à ce que le système intègre la population”, dit-il. L’arrivée de centaines de milliers de Chinois dans une Biélorussie peuplée de 9,5 millions d’habitants est considérée par Ermak comme irréaliste. “Nous parlons ici de la construction d’entreprises de cinquième et sixième génération en termes de processus technologiques. Elles ne requièrent pas d’eff ectifs très importants, précise-t-il. L’objectif consiste à embaucher le moins d’employés possible pour que tout soit automatisé et robotisé.” Selon Ermak, la nouvelle ville elle-même est pensée en fonc-

“Tout automatiser et robotiser pour embaucher le moins d’employés possible” tion des normes actuelles. Les immeubles ne seront pas très élevés et il y aura des zones vertes. Dans trente ans vivront ici 150 000 personnes. Même si 20 % d’entre elles sont étrangères, la Biélorussie pourra les “digérer”, affi rme-t-il. Cependant, pas un seul protocole d’intention n’indique une limite quantitative des immigrants ni des travailleurs étrangers dans les entreprises, reconnaît Ermak. Il estime que c’est l’investisseur qui décidera des embauches. Mais la partie biélorusse espère que le potentiel en ressources humaines de la Biélorussie conviendra aux entreprises résidentes.

Front uni. La modernisation de la Biélorussie via le technoparc ne doit pas mécontenter Moscou, estime le fonctionnaire, puisque la Biélorussie et la Russie constituent aujourd’hui un seul espace économique. Donc les deux pays “présentent un front uni pour attirer les investissements et les nouvelles technologies sur un territoire commun”. En ce qui concerne les perspectives, le fonctionnaire admet que les produits de nombreuses entreprises du technoparc seront vendus à l’Est. C’est dans la remorque d’un motoculteur que je chemine sur les sentiers d’un territoire destiné à devenir la tête de pont de la révolution technologique biélorusse. La forêt est délimitée en secteurs et, par-ci par-là, des arbres ont déjà été coupés, bien que le projet n’ait pas encore été passé au crible par les experts de l’Etat. Mes deux accompagnatrices du village de Volma, qui se trouve à la frontière du futur technoparc, critiquent sans retenue, mais en vain, l’initiative des auto-

Vu d’ailleurs

présenté par Christophe Moulin avec Eric Chol Vendredi à 23 h 10, samedi à 11 h 10 et dimanche à 14 h 10, 17 h 10 et 21 h 10.

rités, qui les empêche d’aller aux champignons en automne. Le seul point positif qu’elles trouvent à l’arrivée des Chinois est l’idée que les jeunes célibataires du village ont bon espoir de se marier. “Les nôtres sont des ivrognes invétérés.” Pour la Chine, le projet biélorusse amorce la conquête d’un troisième continent, après l’Asie et l’Afrique, grâce aux technoparcs. La Chine a acquis de nombreuses sociétés européennes ces dernières années, essentiellement dans les Pigs (Portugal, Irlande, Grèce et Espagne), après que la troïka de créditeurs que sont l’UE, la Banque centrale européenne et le FMI les ont contraints à privatiser les entreprises et les secteurs stratégiques. Un exemple parlant en est le port du Pirée. Ainsi, le technoparc sino-biélorusse pourra devenir ce modèle à partir duquel le dragon rouge regroupera ensuite ses nouvelles capacités dans l’Union européenne. Toutefois, pour la famille d’Irina Kozel, qui voyait le village de Bykatchino, près de Minsk, comme une base pour son futur patrimoine, les usines chinoises de l’autre côté de leur propre clôture vont plutôt signifier la fi n de ce rêve. “Mon fi ls aîné vit maintenant avec sa famille à Londres. Il est programmeur, il a sa propre affaire, raconte Irina. Nous lui avons acheté une parcelle de terrain à la limite du village, nous y avons construit une maison temporaire parce qu’il voulait revenir ici l’année prochaine. Mais, lorsqu’il est venu la dernière fois, il a vu se développer le projet du technoparc et il ne parle plus de retour.” Pour la Biélorussie, qui a perdu 8,5 % de sa population au cours des vingt dernières années, ces mots sont lourds de signification. Et bien plus lourds même que l’arrivée d’investisseurs étrangers avec leur maind’œuvre. —Nikolaï Anichtchenko Publié le 13 janvier

L’actualité française vue de l’étranger chaque semaine avec

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Lettonie ●●● La Lettonie est une autre cible des investissements chinois. A une trentaine de kilomètres de la capitale, Riga, dans la petite ville d’Ozolnieki, les immeubles poussent “à un rythme effréné, très chinois”, note Lietuvos Rytas. Leurs propriétaires ? Des Chinois qui, en échange de leur investissement immobilier, obtiennent un permis de séjour leur permettant de circuler dans l’espace Schengen. La paternité de cette idée revient à l’un des oligarques lettons, Ainars Slesers. En 2009, la Lettonie a connu la pire récession d’Europe et le secteur immobilier a été frappé de plein fouet. Il s’agit donc de lui donner un nouveau souffle. Pari réussi. En 2011, 1 500 personnes ont déposé la demande pour de tels investissements, selon le quotidien lituanien. Les Chinois y sont désormais plusieurs centaines, mais cette immigration n’est plus du goût de tout le monde, notamment des nationalistes, qui cherchent à y mettre un frein.

Contexte FÉDÉRATION DE RUSSIE Vers Moscou

LETTONIE

LITUANIE

Minsk

Volma Bykatchino

Technoparc

BIÉLORUSSIE Vers Varsovie

UKRAINE 300 km

COURRIER INTERNATIONAL

de Russie, bien sûr. “Les autorités ne comptent manifestement pas que ces productions soient vendues en Biélorussie”, fait remarquer le directeur exécutif du centre d’analyse biélorusse Strateguia et ex-candidat à l’élection présidentielle Iaroslav Romantchouk. “Ils veulent focaliser les résidents potentiels sur le marché russe.”

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POLOGNE

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SCIENCES ET INNOVATION

→ Dessin de Falco, Cuba.

Lance-roquettes avec date de péremption Armement. Les nouvelles technologies permettent de contrôler et de tracer efficacement les armes légères, notamment pour les désactiver au besoin.

—The Economist (extraits) Londres

D

ans les années 1980, pour aider à chasser d’Afghanistan les forces soviétiques, la CIA a fait cadeau aux combattants afghans de lance-missiles solair portables Stinger. Mais après le retrait de l’URSS, en 1989, la CIA a voulu empêcher l’utilisation des missiles encore opérationnels. Elle a mis la main sur une partie de ceux qui étaient proposés au marché noir et les a piégés pour qu’ils explosent si l’on tentait de les mettre à feu. Adopter ce genre d’approche non conventionnelle pour contrôler les armes est à la fois dangereux et coûteux, et ne peut jamais être entièrement efficace. Si l’on en croit Jayantha Dhanapala, qui fut conseiller de deux anciens présidents srilankais, un certain nombre de missiles Stinger sont “passés” du théâtre afghan aux Tigres tamouls séparatistes du Sri Lanka, qui les ont utilisés pour abattre des appareils gouvernementaux. Par rapport aux avions de chasse, aux chars ou aux navires de guerre, les armes légères et de petit calibre sont bon marché et faciles à dissimuler. Le ministère russe des Affaires étrangères estime que le coût au marché noir de certains lance-missiles portables est inférieur à 3 000 dollars [2 200 euros]. Les armes de poing sont disponibles dans les armureries américaines pour quelques centaines de dollars. En Afrique, signale Marco Kalbusch, responsable du bureau des Nations unies chargé du désarmement à Lomé, au Togo, lance-roquettes (ou Rocket Propelled Grenade, RPG) et autres armes de petit calibre font de manière routinière l’objet d’une contrebande sur de longues distances, cachées dans des sacs de café. Pourtant de simples modifications technologiques pourraient contribuer à limiter la propagation et l’utilisation des armes légères. Les défenseurs de telles technologies affirment qu’elles pourraient réussir là où les tentatives politiques de contrôle des armes ont jusqu’ici échoué. L’approche la plus simple pourrait consister à mettre en œuvre des dispositifs technologiques limitant la durée de vie des armes. Les mines antipersonnel “autodésactivantes”, par exemple, ne

peuvent plus exploser après l’épuisement de leur batterie. Elles ont été adoptées par les Etats-Unis et certains de leurs alliés, mais ne représentent qu’une infime fraction du nombre de mines déployées dans le monde. Patrick McCarthy, responsable d’un projet des Nations unies intitulé Normes internationales pour le contrôle des armes légères, estime qu’en les dotant de propulseurs chimiques qui deviendraient inertes après un certain temps, on pourrait également produire des lance-missiles, des RPG, des mortiers et des missiles antichars qui cesseraient à terme de fonctionner. Certes, il est difficile de croire que des gouvernements achèteraient ce type d’armes périssables pour leurs propres forces, mais les groupes rebelles pourraient, s’ils ne trouvent rien de mieux, accepter d’en acquérir auprès de pays sympathisants. Une deuxième approche du contrôle des armes consiste à les tracer électroniquement. Presque toutes les armes légères illégales ont été fabriquées ou importées en toute légalité avant d’être détournées vers d’autres fins, souvent avec l’aide d’officiels corrompus et grâce à de faux documents. Une surveillance et un traçage discrets des containers transportant les armes compliquent la tâche des voleurs et des trafiquants.

Un fusil avec carte SIM. Il est même possible de tracer individuellement des armes en leur intégrant un émetteur qui transmet régulièrement leurs coordonnées précises. On pourrait ainsi incorporer un émetteur GPS dans la poignée des RPG, remarque Jean-Marc  Anzian Kouadja, secrétaire exécutif de la Commission nationale sur les armes légères et de petit calibre du ministère ivoirien de l’Intérieur. Au cas où quelqu’un essaierait d’arracher le GPS, le mécanisme de la gâchette deviendrait définitivement inutilisable. Certaines armées ont commencé à utiliser des puces à identification par radiofréquence (RFID) du type de celles utilisées sur les cartes de crédit sans contact et les tickets de transports publics, et qui n’ont pas besoin de batterie pour fonctionner. Lorsqu’on les approche d’un lecteur (au moment de franchir une porte, par exemple), la puce absorbe suffisamment d’énergie radio pour s’activer et procéder

à une brève émission de données d’identification. On peut ainsi tracer les armes entrant ou sortant d’une armurerie. Une autre solution serait de tracer les armes en les équipant des cartes SIM peu coûteuses qui permettent aux réseaux de téléphonie mobile d’identifier leurs abonnés. M. Kalbusch explique qu’ainsi une arme pourrait entrer en communication avec les tours-relais téléphoniques proches et révéler sa position géographique approximative. Et un tel système pourrait, théoriquement, ouvrir la voie à un dispositif de “télécommande” permettant de désactiver les armes à distance. TriggerSmart, une entreprise de Limerick, en Irlande, a développé un mécanisme motorisé capable de bloquer ou de débloquer le mécanisme de détente d’un fusil d’assaut. Il est contrôlé par un ordre radio émis depuis un avion, un satellite, une tour-relais téléphonique ou un émetteur radio. Les responsables américains ont manifesté leur intérêt. Un soldat occidental sur six tués l’année dernière en Afghanistan l’a été par un

membre p a r te n a i re des forces de sécurité afghanes. La technologie TriggerSmart donnerait à n’importe quel membre d’une unité la capacité d’interdire l’utilisation d’armes à feu par des forces partenaires. Mais il semble difficile d’établir une relation de confiance quand on sait être équipé d’une arme susceptible d’être désactivée à distance. M. Kalbusch estime donc que les armées nationales ne devraient pas se bousculer pour adopter un tel dispositif. Les gouvernements s’inquiéteraient de la possibilité de voir neutraliser leur arsenal par un adversaire ou même par le pays ayant fourni les armes. Loin du champ de bataille, d’autres technologies de contrôle des armes légères sont développées pour empêcher l’usage involontaire ou non autorisé d’armes appartenant à des civils ou à des policiers. D’après les dernières

L’arme ne fonctionne que si le tireur porte un bracelet-montre spécial contenant une puce RFID


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est-on en train de mettre au point de nouvelles armes “personnalisĂŠesâ€? qui ne font feu que lorsqu’elles sont tenues en main par leur propriĂŠtaire ou par une autre personne autorisĂŠe, dans le but d’Êviter que le propriĂŠtaire d’une arme (ou un membre de sa famille) soit tuĂŠ avec sa propre arme. Du fait que la vĂŠriďŹ cation s’eectue Ă  l’intĂŠrieur de l’arme, soulignent les partisans de cette technologie, celle-ci sera probablement mieux acceptĂŠe que les dispositifs de dĂŠsactivation Ă  distance montĂŠs sur des armes de guerre. Ce type d’“armes intelligentesâ€? a ĂŠtĂŠ ĂŠvoquĂŠ par des diplomates, des fabricants d’armes et d’autres experts lors du SmartCon, une confĂŠrence sur le contrĂ´le des armes organisĂŠe Ă  Berlin en juin. Un des exemples

NORVĂˆGE

CANADA

FINLANDE

RUSSIE

TURQUIE

ÉTATS-UNIS

CHYPRE

JAPON

CHINE

FRANCE PORT.

SUISSE AUT. CROATIE

TAĂ?WAN ARABIE SAOUDITE

ESPAGNE THAĂ?LANDE

ITALIE

Valeurs des ĂŠchanges en 2010 (en millions de dollars)

INDONÉSIE

Importations Exportations

Plus de 500 De 100 Ă  500

AUSTRALIE

ARGENTINE

GRĂˆCE

PHILIPPINES

SINGAPOUR

BRÉSIL

DANEMARK ALL.

BELGIQUE

CORÉE DU SUD

ISRAĂ‹L

MEXIQUE COLOMBIE

SUĂˆDE PAYS-BAS ROY.-UNI

ESTONIE

De 50 Ă  99 De 10 Ă  49

est le iP1, un pistolet de calibre 22 fabriquÊ par l’entreprise allemande Armatix. L’arme ne fonctionne que si le tireur porte un bracelet-montre spÊcial contenant une puce RFID qui est dÊtectÊe par l’arme. Si celle-ci se trouve à plus de 40 centimètres de la puce RFID, sa gâchette se bloque. Ma ximilian  Hefner, le patron de l’entreprise, explique qu’essayer de

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Un pistolet Ă  1 699 dollars. Aussi

La mondialisation des armes lÊgères

SOURCE : SMALL ARMS SURVEY, 2013.

statistiques des Centres pour le contrôle et la prÊvention des maladies [CDC, principale agence gouvernementale amÊricaine en matière de protection de la santÊ publique], 1 217 mineurs amÊricains ont ÊtÊ tuÊs par des tirs accidentels durant la dÊcennie 2000-2010. Et il n’est pas rare qu’un officier de police soit tuÊ par sa propre arme de service qu’un agresseur lui a arrachÊe.

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dĂŠsactiver le verrouillage de la gâchette dĂŠtruit “irrĂŠmĂŠdiablementâ€? l’iP1. Son prix catalogue est de 1 699 dollars [1 246 euros]. Mais une montre peut tout de mĂŞme ĂŞtre volĂŠe, aussi d’autres armes intelligentes prĂŠfèrent s’en remettre Ă  certaines caractĂŠristiques biomĂŠtriques du propriĂŠtaire. Le New Jersey Institute of Technology a mis au point un pistolet Beretta personnalisĂŠ. En actionnant sa gâchette magnĂŠtique, on active un capteur installĂŠ dans le pontet de dĂŠtente, qui lui-mĂŞme active une puce qui va analyser les donnĂŠes transmises par des capteurs piĂŠzoĂŠlectriques [qui gĂŠnèrent un courant ĂŠlectrique quand on les soumet Ă  une pression] rĂŠpartis dans la poignĂŠe de l’arme. La gâchette ne se dĂŠverrouillera que si ces donnĂŠes correspondent Ă  la gĂŠomĂŠtrie osseuse et Ă  la “dynamique de pressionâ€? du propriĂŠtaire. Tout le processus se dĂŠroule durant le dixième de seconde qu’il faut pour actionner la gâchette.

Loi amĂŠricaine. Faisant ĂŠcho Ă  un sentiment partagĂŠ par de nombreux amateurs d’armes, Dav id  Codrea, journaliste au magazine Guns [publiĂŠ depuis 1955, il s’agit de l’une des plus anciennes revues amĂŠricaines sur les armes Ă  feu], souligne que “tous ces stupides bidouillages ĂŠlectroniquesâ€? qui pourraient rendre une arme inutilisable seraient dĂŠdaignĂŠs par les criminels et ne feraient qu’augmenter le coĂťt des armes pour tous les autres utilisateurs. De telles prĂŠoccupations constituent un obstacle de taille Ă  l’adoption des armes Ă  feu intelligentes. De fait, note Wolfgang  Bindseil, un responsable du contrĂ´le des armes au ministère allemand des Affaires ĂŠtrangères, une â€œĂŠnorme pressionâ€? et une sĂŠrie de boycotts organisĂŠs par les organisations favorables au port d’armes ont rĂŠussi Ă  convaincre de nombreuses entreprises de renoncer au dĂŠveloppement d’armes intelligentes. M. Mossberg, de iGun, estime que ces

attitudes ĂŠvolueront Ă  mesure que les lecteurs d’empreintes digitales sur les smartphones et les clĂŠs de contact des voitures se rĂŠpandront et dĂŠmontreront leur ďŹ abilitĂŠ. On devrait savoir très vite si cet espoir relève ou non d’un excès d’optimisme. MalgrĂŠ les protestations ĂŠmises par des groupes militant pour le droit de chacun Ă  possĂŠder une arme, le New Jersey a adoptĂŠ en 2002 une loi exigeant que toute arme (hors articles de collection) vendue dans l’Etat soit dotĂŠe d’une technologie intelligente. Cette disposition devra entrer en vigueur trois ans environ après que le procureur gĂŠnĂŠral de l’Etat aura dĂŠterminĂŠ que cette technologie est ďŹ able et commercialisable. Le compte Ă  rebours pourrait commencer sous peu : les pistolets intelligents fabriquĂŠs par Armatix sont arrivĂŠs dans les magasins d’armes amĂŠricains en novembre. Si les technologies de contrĂ´le des armes sur le champ de bataille se heurtent Ă  une violente hostilitĂŠ, elles devraient avoir bientĂ´t l’occasion de dĂŠmontrer leur utilitĂŠ sur le marchĂŠ amĂŠricain. — PubliĂŠ le 30 novembre 2013

TraďŹ c lĂŠgal Valeur annuelle estimĂŠe des transferts internationaux (en millions de dollars) Armes de petit calibre Armes lĂŠgères

Pièces Munitions Accessoires

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↙ Dessin de Cost, paru dans Le Soir, Bruxelles.

MÉDIAS

Des patrons de presse très liés aux militaires Birmanie. Les proches de l’ancienne junte investissent massivement dans les médias, un secteur florissant depuis l’assouplissement de la censure.

—Asia Times Online Bangkok - Hong Kong

D

epuis l’assouplissement des règles de la censure, en 2012, les médias fleurissent. Les observateurs saluent l’apparition de médias privés, qu’ils considèrent comme un élément clé pour la démocratisation et les réformes, mais ils ne s’interrogent pas sur l’effet de la concentration croissante du secteur sur l’indépendance édi-

toriale et la liberté d’expression. Avec le démantèlement du tristement célèbre Conseil d’enregistrement et de surveillance de la presse [l’organe qui s’occupait de donner aux journaux l’autorisation de publier], la couverture médiatique des questions

Certains journaux ont des liens notoires avec l’establishment militaire

politiques s’est considérablement accrue. Cette libéralisation s’est accompagnée de l’octroi d’un grand nombre de licences de publication et de diffusion –  notamment pour 30  quotidiens, dont 15 sont en circulation actuellement. Parallèlement, les entrepreneurs ayant des liens avec l’armée, qui étaient longtemps restés silencieux, ont profité de cette ouverture pour lancer des campagnes de relations publiques destinées à redorer leur image et à marquer leurs distances avec les militaires qui leur avaient permis de prospérer sous la junte. Depu is peu, les méd ia s débordent de biographies glorieuses qui présentent ces entrepreneurs comme des hommes d’affaires (ce sont des hommes dans leur grande majorité) travaillant dur et justifiant les richesses substantielles qu’ils ont accumulées sous la dictature du général Than Shwe.

Eclosion. Ces hommes sont désormais ouvertement entrés dans l’arène politique et ils expriment dans la presse leur soutien au processus de réforme entrepris par le gouvernement officiellement civil du président  Thein  Sein. Certains se couvrent sur le plan politique en faisant publiquement des dons à la Ligue nationale pour la démocratie (LND) d’Aung San Suu  Kyi et à d’autres partis d’opposition. Or, juste au moment où les médias privés se démarquent de la propagande ouvertement progouvernementale des médias publics, on assiste à un mouvement de concentration du secteur. Mizzima News, un site d’information fondé par des dissidents, qui était jadis l’un des organes de presse en exil les plus farouchement opposés à la junte, a annoncé en octobre avoir vendu la majorité de ses parts à Serge Pun et Sonny Swe, deux hommes dont les affaires ont prospéré sous le régime militaire [cofondateur du Myanmar Times, Sonny Swe a passé huit ans en prison à la suite d’une purge dont son père, militaire, a été victime : il a été libéré en août 2013]. Même si le site a déclaré qu’il allait poursuivre sa “longue tradition de journalisme indépendant” sous la nouvelle direction,

Les articles dénonçant la junte et ses alliés ont disparu des archives il est clair que les choses sont en train de changer. Les articles dénonçant la junte et ses alliés ont disparu des archives en ligne de Mizzima. Les nouveau x propriétaires entretiennent des liens étroits avec d’anciens membres de la junte. Serge Pun, dont le nom birman est Theim Wai, est le fondateur de la multinationale Serge Pun A ssociates et propr iéta ire de la Yoma Bank. Sonny Swe était l’actionnaire majoritaire du Myanmar Times, le principal hebdomadaire en langue anglaise du pays, et il est le fils du général Thein Swe, ancien haut responsable des services de renseignements. Beaucoup parmi les journaux les plus lus du pays ont des liens notoires avec l’establishment militaire. Le 7 Days Journal, par exemple, appartient à Thaung Su Nyein, fils de l’ancien ministre des Affaires étrangères Win Aung. Nul ne mentionne cette tendance à la concentration dans l’explosion médiatique actuelle. Le pays compte plus de 200 publications quotidiennes, hebdomadaires et mensuelles, qui couvrent informations générales, sports et divertissements. Mais les temps sont durs pour les organes véritablement indépendants : nombre d’entre eux ont du mal à rester solvables ou travaillent à perte. Experts et diplomates étrangers célèbrent cette éclosion, mais rares sont ceux qui s’interrogent sur la propriété réelle et le financement de ces nouveaux médias. Le marché actuel fournit aux riches entrepreneurs liés à l’armée qui sont avides d’exercer une inf luence une bonne occasion d’acheter des médias et d’en prendre le contrôle éditorial. Sans l’émergence de médias publics et privés véritablement indépendants et représentant les minorités ethniques du pays, la nouvelle liberté de la presse copiera rapidement le modèle d’antan : les organes de presse feront de la propagande pour les intérêts commerciaux et politiques des capitalistes et des généraux. —Ko Htwe et Gene Williams Publié le 9 janvier

LA SOURCE DE LA SEMAINE

“Perfil” Le troisième quotidien argentin se distingue par son indépendance.

L

ancé en 1998 comme quotidien, puis arrêté trois mois plus tard, le journal argentin Perfil renaît en 2005 avec une publication hebdomadaire le dimanche, puis, deux ans plus tard, une autre le samedi. Cette parution bihebdomadaire autant que le choix des sujets traités le distinguent de tous les autres titres de presse du pays. Perfil consacre beaucoup de place à la photo et aborde les sujets politiques avec une touche de glamour. A cela s’ajoutent des signatures prestigieuses en Argentine, comme celles de Magdalena Ruiz Guiñazú, Nelson Castro, Roberto García ou Jorge Fontevecchia, le fondateur du journal et du groupe de presse Editorial Perfil, qui regroupe de nombreux magazines. Avec 80 journalistes qui alimentent aussi le web pendant la semaine (11 millions de visites par mois en additionnant tous les titres du groupe), Perfil est le troisième journal le plus lu dans le pays, après Clarín et La Nación. Il a surtout du succès le dimanche, jour des plus forts tirages. Pluraliste et critique face au gouvernement, Perfil est sorti renforcé de la guerre qui oppose les Kirchner aux médias en se positionnant comme un journal indépendant, à bonne distance du pouvoir politique et des intérêts économiques. Lire l’article de Perfil publié page 14.

PERFIL Buenos Aires, Argentine Bihebdomadaire, 75 000 ex. perfil.com


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Chaque semaine, une page visuelle pour présenter l’information autrement

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Les voitures perdent des couleurs Depuis le milieu des années 1990, la tendance est à une plus grande sobriété des carrosseries, comme en témoigne cette palette.

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Deux décennies en noir et blanc Alors que la télévision et les technologies numériques sont passées à la couleur, le monde de l’automobile a suivi une évolution inverse : au fil des ans, le noir et le blanc se sont imposés comme les teintes de prédilection. Source : Axalta, fournisseur de revêtements pour automobiles, qui a publié un rapport intitulé “Six décennies de couleur dans le secteur automobile”. Pour l’Amérique latine, il n’y a pas d’informations disponibles avant l’année 2000.

La source

LA NACIÓN Les auteurs de cette infographie, Florencia Abd et Varinia Tellería, décryptent chaque samedi une information – d’actualité ou pas – en page 2 du quotidien argentin, en utilisant différents registres graphiques : la valeur décroissante du billet

de 100 pesos au fil des années, l’histoire des maillots de bain, les classements sur Twitter… Très en pointe dans ce domaine, le quotidien dispose d’une équipe dédiée à la datavisualisation. Son site, La Nación Data, a été plusieurs fois récompensé.


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MAGAZINE Le phénomène “Game of Thrones” q Plein écran .. Une “Ruche” érotique q Livres ................. Jewish Monkeys, quinquas frappés q Musique .... Chanvre à la carte q Tendances ................ Les inventeurs des forceps q Histoire .........

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QUI A EU LA PEAU DE MICHAEL HASTINGS ? Talentueux ambitieux pour les uns, tête brûlée pour les autres, cet Américain s’était construit la réputation d’un journaliste sans peur et sans langue de bois, prompt à débusquer les scandales en haut lieu, quitte à se faire des ennemis puissants. Lorsque sa Mercedes a explosé, en juin 2013, à Los Angeles, nombreux sont ceux qui ont refusé la thèse de l’accident. – New York Magazine (extraits), New York

A

la fin de sa vie, Michael Hastings, comme beaucoup de ses amis journalistes progressistes, se sentait harcelé par un gouvernement trop intrusif. Il habitait alors Los Angeles, où, en avril 2013, il participa à une table ronde sur le documentaire War on Whistleblowers : Free Press and the National Security State [“La guerre aux lanceurs d’alerte : la presse libre et l’Etat sécuritaire”, un film de Robert Greenwald]. Un mois plus tard, dans une interview, il s’en prit à l’administration Obama, l’accusant d’avoir “manifestement déclaré la guerre à la presse”. A quoi ladite presse ne devait selon lui opposer qu’une réplique : “Nous vous déclarons la guerre.” Lorsque des informations sur l’ampleur du programme d’écoutes de l’Agence nationale de sécurité américaine (NSA) commencèrent à fuiter et que le lanceur d’alerte Edward Snowden fut poursuivi pour espionnage, Hastings fut ébranlé par ces révélations et la riposte du ministère

ENQUÊTE

de la Justice. Le 7 juin, dans sa dernière chronique pour le site d’information BuzzFeed, il se demanda “pourquoi les démocrates adorent espionner les Américains”. Et au moment de sa mort il préparait pour Rolling Stone un portrait du directeur de la CIA, John Brennan. C’est dans les pages de Rolling Stone qu’il avait publié “The Runaway General” [“Le général frondeur”, à lire dans CI no 1026, du 1er juillet 2010]. Ce reportage fameux avait, en 2010, coûté son poste au général Stanley McChrystal, commandant des forces américaines et alliées en Afghanistan (Isaf), et valu à Hastings sa réputation de journaliste. Hastings avait l’habitude de s’attaquer à gros, mais il envisageait les éventuelles retombées de ses papiers avec un certain flegme : “Quand j’enquêtais sur des types dont le boulot était de tuer des gens, il s’en trouvait toujours un pour me dire qu’ils auraient ma peau”, a-t-il fait un jour remarquer. A la mi-juin 2013, cependant, il ne cachait plus sa peur. Le lundi 17, il envoya un mail à ses collègues de BuzzFeed pour les prévenir : “Les agents fédéraux interrogent ‘mes amis proches et associés’.” Il était sur un “gros coup” et devait “disparaître des radars pendant quelque temps”. “J’espère vous voir tous bientôt”, concluait-il. Le 18, à 4 h 20 du matin, son coupé Mercedes C250 gris, lancé sur Highland Avenue, traversa Melrose Avenue, franchit le terre-plein central, percuta

un palmier et explosa. Le relevé d’empreintes digitales confirma que la victime était bien Michael Hastings, 33 ans. Hastings est mort comme il a vécu. Plutôt petit et beau gosse, des yeux bleus et un style négligé qui lui donnaient des allures de petit frère de Jude Law, il faisait tout très vite – il fumait cigarette sur cigarette, téléphonait et envoyait des messages en pleine nuit, s’exprimait dans un tumultueux torrent de paroles et écrivait ses papiers à toute allure. “Il était épuisant, confie son collègue Matt Farwell. Il débordait d’énergie. Il avait d’incroyables réserves d’indignation morale et de tristesse, qui lui venaient sans doute de toute l’hypocrisie qu’il avait pu voir et subir.” Après son décès, les hommages émus se multiplièrent. Malgré son mordant, ou peut-être grâce à lui, il s’était attiré de nombreuses sympathies et le concert de louanges posthume de ses collègues fut frappant. Mais plus intéressante encore fut la fascination qu’il suscita auprès d’anonymes qui, à une époque où l’opinion publique a encore moins d’estime pour les journalistes que pour les chiropracteurs, considéraient Hastings comme une courageuse exception. Ce qu’il représentait pour ces gens était si important et si rare que, dans leur esprit, sa mort cachait certainement bien autre chose qu’un hasard absurde. Dans l’ensemble, les internautes furent convaincus qu’il y avait anguille sous roche. L’accident s’était produit sur une


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SOURCE NEW YORK MAGAZINE

↓ “Il n’était pas nécessaire de te connaître pour savoir la vérité sur ce qu’il s’est passé”: après la mort du journaliste, une main anonyme accuse. Photo Sellebrity Rick/Splash news/KCS presse

New York, Etats-Unis Hebdomadaire, 410 000 exemplaires www.nymag.com Consacré pour une bonne part à la ville de New York, cet hebdomadaire, qui se concentre sur ses vedettes, ses modes, sa vie nocturne et ses programmes culturels, est souvent à l’affût de

scandales et de crises politiques. Fondé en 1968, ayant su capter l’air du temps, il doit surtout sa renommée à la plume talentueuse d’écrivains dandys comme Tom Wolfe. Le rachat du magazine par le puissant groupe Murdoch a marqué la fin de son heure de gloire. Depuis 2003, il appartient à un financier. Les enquêtes et reportages restent toutefois de qualité.

avenue parfaitement rectiligne. Les Mercedes “n’explosent pas”. Le bloc-moteur avait été retrouvé à plus de 30 mètres de l’épave, ce qui, selon les habitués des forums, ne pouvait s’expliquer que par la présence d’une charge explosive du type “voiture piégée”. Un inhabituel communiqué du FBI, assurant que Hastings ne faisait l’objet d’aucune enquête de ses services, ne fit qu’alimenter les théories du complot. “Est-ce un accident ou un meurtre ?” interrogea Inside Edition, l’émission tabloïde de CBS. Hastings était suffisamment conscient de ce qu’il était pour reconnaître que, dans une certaine mesure, il jouait un rôle : celui du baroudeur envoyé sous de lointaines latitudes pour témoigner de la barbarie et/ou de la bêtise humaine. “Il connaissait très bien la littérature et la mystique du correspondant de guerre”, souligne son ami Jonathan Darman. Si beaucoup de ses plus proches amis réfutent l’idée qu’il flirtait avec la mort, ils admettent que, s’il avait voulu en finir, il n’aurait pu mieux préparer sa sortie : la liquidation soudaine et violente de l’“hommequi-en-savait-trop”, laissant derrière lui un parfum de mystère et une question lancinante – les “puissants” avaient-ils fini par avoir sa peau ?

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ès ses débuts dans le journalisme, Hastings affichait la farouche détermination de celui qui avait le sentiment d’avoir déjà perdu trop de temps. Inscrit en licence au Connecticut College, il avait trop fait la fête, pas assez travaillé, et n’avait même pas fini sa première année. En 2000, quand il intégra l’université de New York, il avait arrêté de boire et décrocha son diplôme avec mention. Dans les rédactions, plus tard, il impressionna ses collègues par sa force de travail, son idéalisme et son courage. Il prenait son métier très à cœur. “Je veux être le plus grand journaliste d’investigation de ma génération”, avait-il confié à son ami et confrère Dave Cullen. A Newsweek International, où il était entré comme stagiaire avant de passer à plein-temps, il passait ses weekends à photocopier et à étudier les vieux articles des plus grandes signatures du magazine. Dix-huit mois après son embauche, il publiait son premier article de une, sur les diamants. Pendant un an, il serina sa rédaction pour être envoyé en Irak et, faute d’encouragement de ses patrons, il finit par se payer un casque et un gilet pare-balles sur ses propres deniers. Le livre relatant le séjour de Hastings au desk de Newsweek dans la Zone verte, I Lost my Love in Baghdad [“J’ai perdu la femme de ma vie à Bagdad”, inédit en français], allait donner le ton à la suite de sa carrière – par son style, associant l’autobiographie à une omniscience toute woodwardienne, et en ceci que le livre fit autant parler de lui pour son contenu que pour son auteur lui-même. La “femme de [sa] vie” était sa fiancée, Andi Parhamovich, qui l’avait suivi à Bagdad et qui était morte en janvier 2007 dans une embuscade tendue par des rebelles sunnites. Trois semaines après le drame, l’agent de Hastings, → 42


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41 ← Andrew Wylie, recevait un synopsis de 131 pages, et cinq semaines plus tard il vendait le livre à Scribner pour un à-valoir présumé de plus de 500 000 dollars. La rapidité avec laquelle le contrat fut signé, ainsi que la publication de courriers et d’e-mails intimes entre Hastings et Parhamovich en chiffonnèrent plus d’un dans le milieu de l’édition. Après cela, on aurait compris que Hastings n’aille plus jamais couvrir une guerre, mais il y retournait inlassablement. En décembre 2010, il partit en Afghanistan pour Rolling Stone. Ayant décroché une promesse d’interview d’un chef de guerre aux environs de Kandahar, il ignora les réticences de son garde du corps et sa propre peur et sauta dans une Corolla blanche qui l’emmena vers Hérat. Il ne lui arriva rien, mais l’aventure aurait aisément pu tourner au vinaigre. Quand Jeff Hastings, qui avait servi dans des unités d’infanterie en Irak et en Afghanistan, découvrit l’article de son frère sur ce voyage, il en fut effaré. “C’était complètement dingue. C’était peut-être en partie pour exorciser la mort d’Andi. Je suis sûr qu’il était bourrelé de culpabilité. Quand Andi est morte, je me suis dit : ‘C’est Mike ou moi qui aurions dû mourir, pas elle.’”

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e fut un autre voyage dans une zone de guerre qui fit la célébrité de Hastings. Début 2010, il avait convaincu Rolling Stone de l’envoyer en Afghanistan pour enquêter sur “la guerre oubliée” et sur l’homme qui y menait les opérations, le général Stanley McChrystal. En avril, il était à Paris avec McChrystal et son entourage, qui, oubliant leurs épaulettes, l’invitèrent au Kitty O’Shea’s Irish Pub. Au cours de cette soirée, il entendit un conseiller de McChrystal surnommer le vice-président Joe Biden “Bite Me” [Va te faire voir], et McChrysal débiner des diplomates comme Richard Holbrooke et Karl Eikenberry. Dans son papier, il reprit le langage cru du cercle rapproché de McChrystal pour expliquer que l’armée américaine menait une opération scélérate dont la stratégie contre-insurrectionnelle avait condamné la guerre d’Afghanistan à l’enlisement. Le lendemain de la parution de l’article, McChrystal était convoqué à Washington par le président Obama, qui acceptait sa démission. L’article souleva aussitôt un tollé parmi d’autres journalistes, qui s’étonnaient qu’un intrus venu de la presse magazine ait pu arracher à un haut gradé américain des commentaires d’une telle maladresse politique. CNN.com publia une tribune intitulée “Général frondeur ou journaliste frondeur ?”. The Washington Post cita des “sources proches de McChrystal”, mais anonymes, qui affirmaient que Hastings avait enfreint les règles de base et exploité des confidences “très clairement faites en off”. Le gouvernement diligenta deux enquêtes sur l’affaire, officiellement pour évaluer les manquements des hauts responsables. La première, conduite par l’armée, incrimina un seul conseiller de McChrystal pour la plupart des propos, mais ne remit pas en question le travail de Hastings. La seconde, confiée à l’inspecteur général du Pentagone, estima que “tous les événements en cause ne s’étaient pas déroulés comme le rapportait l’article”, ce qui semblait une exagération des conclusions, qui établissaient simplement que personne ne se rappelait certains faits décrits par Hastings. Grâce à cet article, Hastings obtint son contrat à Rolling Stone et, une semaine après la parution du papier, il avait pondu le synopsis d’un nouveau livre sur lequel Little, Brown and Company avait pris une option avec à la clé un chèque “à six chiffres”. Le mépris désinvolte – et pas totalement mérité – que Hastings témoignait déjà à ses confrères avant l’affaire McChrystal devint alors la clé de voûte de son identité

↑ 18 juin 2013. La police de Los Angeles sur les lieux de l’accident qui vient de coûter la vie au journaliste. Photo Al Seib/Los Angeles Times

professionnelle. Après avoir essuyé les attaques d’une partie de la profession, il commença à se voir comme celui que décrivaient ses partisans : un interprète de la vérité, prêt à affronter les puissants, l’un des rares journalistes incisifs parmi une meute de caniches. Ce fut sous ce même jour favorable qu’il présenta la rupture de son contrat d’édition avec Little, Brown and Company. Lorsqu’il remit le manuscrit de The Operators [“Les opérateurs : l’histoire sauvage et terrifiante de la guerre en Afghanistan”, inédit en français], le texte comportait de longs passages décrivant par le menu ses marathons sexuels transcontinentaux avec un canon désigné par un pseudonyme et dont Hastings prétendait qu’elle était soit une espionne, soit une escort girl, soit encore une femme entretenue. “L’éditeur trouva cela un peu puéril, sans qualité littéraire et simplement salace”, explique un ami de Hastings. Mais, à en croire un proche du dossier, le vrai problème était que le manuscrit n’était qu’un délayage de l’article originel. Ce fut finalement Blue Rider, une filiale de Penguin, qui récupéra le projet. Un autre auteur aurait pu attribuer ce changement de maison à des “divergences éditoriales”, mais tout au long de sa promo Hastings reprocha à Little, Brown d’avoir “manqué de cran” et “perdu son sang-froid” – insinuant que l’éditeur redoutait les foudres de certaines forces puissantes non nommées. “Si quelqu’un lui disait non, il en faisait une affaire personnelle”, confie quelqu’un qui a participé à la publication du livre. “Professionnellement ou psychologiquement, ça l’arrangeait toujours de mettre ses déconvenues sur le dos de gens forcément motivés par un point de vue profondément amoral ou lâche.” Hastings se montra plus impulsif encore dans sa posture oppositionnelle lorsqu’il couvrit la campagne 2012 d’Obama pour BuzzFeed. Il avait tout juste reçu son

↗ En novembre 2012 à Des Moines, Michael Hastings pendant la campagne présidentielle américaine. Photo Chip Somodevilla/Getty Images/AFP

accréditation qu’il se faisait déjà mal voir à la MaisonBlanche en révélant des propos tenus en off lors d’un cocktail de presse. Pendant toute cette période, il cultiva soigneusement son image de trublion. Il envoya un e-mail à Philippe Reines, porte-parole du département d’Etat : “Pourquoi vous ne donnez pas des réponses qui ne soient pas du baratin, pour changer ?” A quoi Reines répondit qu’une enquête du Pentagone avait conclu que Hastings était un “vrai connard” qui pouvait “aller se faire foutre”. Hastings insista pour que BuzzFeed publie cet échange. Il veilla également à mettre en ligne l’enregistrement de sa prise de bec avec Rahm Emmanuel [chef de cabinet de la Maison-Blanche en 2009-2010 et maire de Chicago depuis 2011] et, interviewé à la télévision le lendemain de ce clash, accusa la journaliste de CNN Barbara Starr de n’être que la “porte-parole du Pentagone”.

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astings prétendit par la suite avoir été victime d’ostracisme de la part des autres journalistes politiques, mais sur les cinq ou six confrères accrédités que j’ai pu interroger tous m’ont assuré qu’ils avaient plutôt de l’affection pour lui. “En fait, il déboulait comme un chien dans un jeu de quilles pour faire quelque chose que nous avons tous envie de faire mais que nous ne pouvons pas faire, résume l’un d’entre eux. Quand quelqu’un arrive en déclarant tout net qu’il ne respectera pas les règles, il vous exaspère, mais il inspire aussi le respect.” Derrière ses effets de manches, Hastings appartenait en réalité bien plus au sérail qu’il ne voulait l’admettre. Rolling Stone n’incarne plus la contreculture depuis longtemps ; BuzzFeed cherche avant tout à séduire un public de masse ; et en 2011 Hastings avait épousé Elise Jordan, jeune diplômée de Yale qui rédigeait les discours de Condoleezza Rice.


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que haut en couleur. Une nuit de juin, vers 3 heures du matin, après que son père lui eut demandé de baisser sa musique, Hastings claqua la porte de la maison, sauta dans une Buick blanche et l’emboutit sur un réverbère. Quand les flics se présentèrent chez lui, son père, médecin, leur signala que Hastings “souffrait d’une maladie mentale”. Les tests de dextérité et l’alcootest ayant révélé une forte alcoolémie, Hastings fut arrêté. Moins d’un mois plus tard, à 3 h 46 du matin, la police de Burlington reçut un appel de gens se plaignant d’un type bourré qui refusait de partir de chez eux. L’agent dépêché sur place dut neutraliser Hastings au gaz lacrymogène. Sur le chemin du commissariat, témoigna-t-il, Hastings avait “continué à menacer de [lui] trouer la peau, parlait de poser des bombes et de se faire flinguer”.

T ↑ Kaboul, mai 2010. Michael Hastings est en Afghanistan, envoyé spécial pour Rolling Stone. Photo Mikhail Galustov/Redux-REA

En février 2013, Hastings déménagea à Los Angeles afin de couvrir Hollywood sur BuzzFeed. Il se coula rapidement dans le mode de vie local, se mettant au skate et à la boxe et roulant en Mercedes, mais il travaillait tant qu’il finissait par se disperser. Outre ses papiers pour BuzzFeed et Rolling Stone, il pigeait pour le talk-show radiophonique progressiste The Young Turks et avait mille et un projets en tête. “S’il est une chose que je peux dire avec certitude, c’est qu’il ne s’est pas suicidé. Mike ne prévoyait pas de mourir”, assure son frère Jeff, ajoutant toutefois quelque chose que plusieurs autres amis m’ont dit presque mot pour mot : de tous les gens qu’ils connaissaient, Hastings n’était pas la personne la moins susceptible de mourir comme il est mort. Au lycée, il avait tâté à la drogue “pour essayer”, comme tant d’autres, mais au Connecticut College il semblait avoir pris au mot les romans de Bret Easton Ellis et de Hunter S. Thompson, dont il avait fait ses livres de chevet. Il consommait de l’alcool, du shit, de l’Adderall [psychostimulant], de la cocaïne et du crack. Renvoyé avant la fin de l’année, il rentra chez ses parents, à Burlington, dans le Vermont, s’installa au sous-sol de la maison familiale et prit un petit boulot au point café d’un supermarché. “C’est dur de se faire virer et de partir après ta première année, se souvenait-il. Tu te prends pour un jeune loup plein d’ambition et tu reviens vivre chez tes parents. Ce n’est pas ce qui pouvait t’arriver de mieux.” Au fil des ans, Hastings saupoudra ses écrits d’allusions à cette période, sans jamais trop entrer dans les détails, évoquant par exemple le jour où il s’était “retrouvé dans une cellule de la prison du comté en caleçon, blazer bleu marine et baskets Nike, sous le coup d’une ordonnance d’éloignement du domicile parental”. Ailleurs il parlait d’une “cure de désintoxication”, ou confiait qu’il s’était engagé dans les marines et avait tenu cinq jours. Le rapport de la police est plutôt triste

ous les proches de Hastings savaient qu’il avait arrêté de boire à 19 ans et qu’une décennie plus tard encore, avec l’équipe de McChrystal à Paris, il refusait systématiquement les bières qu’on lui offrait ; il n’avait plus pris de cuite depuis plus de dix ans, assura-t-il à un conseiller du général. Un mois plus tard, toutefois, il ne pouvait plus en dire autant. Il avait replongé lors de la campagne d’Obama. “Couvrir une campagne est ce qu’il y a de pire pour arrêter de boire ou rester sobre, concède Oliver Know, de Yahoo News. Les heures sont interminables. Quand on a passé toute la journée sur la route, il est tentant d’aller se détendre au bar de l’hôtel.” La campagne terminée, la pression retomba, et apparemment Hastings renonça à l’alcool. Mais il continuait à fumer joint sur joint (à Los Angeles, il s’était fait prescrire de la marijuana thérapeutique pour un trouble de stress post-traumatique) et, dans les semaines précédant sa mort, plusieurs de ses amis le trouvèrent étrangement agité. Il perdait du poids et, quand Cullen le vit huit jours avant l’accident, “il était maigre comme un clou”. Ce week-end-là, Cullen lui demanda si, comme le disait Jeremy Scahill dans son documentaire Dirty Wars [La Sale Guerre d’Obama], il ne trouvait pas le quotidien bien fade en rentrant au pays. “Tout à fait”, répliqua Hastings en riant. “Ça me manque sacrément ! C’est d’ailleurs pour ça que j’ai recréé cette impression ici en me lançant dans l’affaire des écoutes de la NSA. C’est pour ça que je reproduis ici le même genre d’action, de stress et de zone de guerre.” Mais il y avait autre chose. Si tous leurs amis s’accordent à dire que Hastings et Jordan formaient un couple harmonieux, Hastings “n’était pas le ‘mari de l’année’”, pour reprendre le mot d’un proche. Lorsqu’il s’installa à Los Angeles, sa femme resta à New York. Les derniers jours de Hastings furent marqués par l’inquiétude. Outre les mails à BuzzFeed, il avait dit à plusieurs personnes que la police de L.A. était venue frapper à sa porte. Il avait changé de numéro de téléphone. Sa famille, qui n’avait pas oublié ses coups de folie de l’époque où il était sous Adderall, pensait qu’il avait replongé dans la drogue et, dès le lundi suivant, Jon, son frère aîné, s’envola pour L.A. Michael vint le chercher à l’aéroport. En arrivant devant chez lui, il demanda à son frère de l’aider à vérifier que sa voiture n’avait pas été trafiquée. Cette nuit-là, Jon dormait quand, peu après 4 heures du matin, Michael sortit. Trois heures plus tard, la police venait lui apporter la terrible nouvelle. Il y a quelque temps, j’ai pris ma voiture à 4 h 15 du matin, un mardi, et j’ai refait le dernier itinéraire de Hastings. Partant du pied de son immeuble de Hollywood Heights, j’ai filé vers le sud sur Highland. A peine arrivé à l’angle de Franklin Avenue, j’ai été arrêté par un feu rouge. Puis par

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un deuxième, à hauteur du Sunset Boulevard, à 4 h 17, et par un troisième à 4 h 18 sur Fountain Avenue. J’ai brièvement accéléré à 80 km/h, mais à 4 h 19 je suis tombé sur un autre feu au carrefour de Santa Monica Avenue. Même à cette heure indue, il y avait trois voitures devant moi. Hastings a pour ainsi dire eu de la chance de ne percuter personne ou de ne pas se faire emboutir à un croisement. Quand le feu est passé au vert, je suis reparti à 80 km/h. Après Melrose Avenue, le terre-plein central s’élargit et les trois voies s’étrécissent en deux voies. La chaussée est aussi moins bien éclairée : c’est l’entrée d’un quartier résidentiel. A 4 h 20 précises, je suis passé devant l’arbre où Michael Hastings est mort. J’ai alors repensé à une histoire que m’avait racontée Cullen. Juste après la sortie de son livre The Operators, Hastings était parti dans le Vermont avec sa femme et Cullen, dans sa BMW. Sur la route, Jordan reçut une critique du livre dans sa boîte mail. Hastings lui demanda de la lire à haute voix. “Dès la première phrase, le ton était donné, raconte Cullen. Il y avait de moins en moins d’éloges et on sentait que le couperet allait tomber.” Hastings, furieux, interrompit sa femme : “Bon, ça suffit.” Mais au bout d’une minute de silence il se ravisa : “Allez, continue.” A mesure qu’elle lisait, il accélérait sur l’autoroute. Cullen, assis à l’avant, finit par lui faire remarquer : “Mike, tu sais que tu roules à 140 ?” Hastings redescendit sur terre et ralentit. L’orage était passé. “On aurait pu se tuer en voiture ce jour-là”, soupire Cullen. Dans son rapport, le médecin légiste précisait que le frère aîné de Hastings lui avait dit que Michael prenait de la diméthyltryptamine [DMT], substance psychotrope qui confère à l’ayahuasca ses propriétés hallucinogènes, et qu’il se croyait invincible, capable de sauter de son balcon et de survivre. Le test de dépistage de DMT effectué sur le cadavre a été négatif, mais il a révélé des traces de cannabis et d’amphétamines. Les théories du complot étant des systèmes fermés, réfractaires aux probabilités et aveugles à l’évidence, le rapport ne faisait rien pour couper court aux conjectures sur la cause du décès de Hastings. Dans les semaines suivantes, les commentaires allèrent bon train sur les forums : “Rien sur la trajectoire du moteur ? C’est pourtant la pièce maîtresse de cette affaire.” “Je suis sûr qu’il était dans le collimateur d’un service d’opérations spéciales du gouvernement.” “Ils disent que c’était un drogué et un fou furieux ? C’est une campagne de dénigrement orchestrée par le gouvernement.” —Benjamin Wallace Publié le 10 novembre 2013

ARCHIVES

courrierinternational.com “Afghanistan : quand la presse fait tomber un général”. Le 1er juillet 2010, CI consacrait sa une à la chute de Stanley McChrystal. Présenté jusqu’alors comme l’homme providentiel, celui qui saurait mener à bien la stratégie choisie par Obama, le commandant des forces américaines et de celles de l’Otan en Afghanistan venait d’être limogé. En cause : des déclarations brutales publiées par Michael Hastings dans un long reportage pour Rolling Stone. Retrouvez sur notre site de larges extraits de ce texte. Il avait permis au journaliste de se faire un nom.


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La saga des années Obama Le succès rencontré par la fable fantastico-épique Game of Thrones en dit long sur les préoccupations et les inquiétudes de notre époque. allié Stark, Baratheon le fait venir de son domaine du Nord pour qu’il soit la Main du Roi [son bras droit]. Tandis qu’à l’origine n 2009, la National Review a classé Baratheon a été salué comme un libérateur, la trilogie Le Seigneur des anneaux, la situation dégénère en guerre civile, avec adaptée au cinéma par Peter Jackson, pas moins de cinq rois autoproclamés. au onzième rang sur sa liste des meilleurs Si les monstres de Tolkien sont “films conservateurs” des vingt-cinq dernières littéralement des monstres, la plupart années. Le raisonnement du magazine était de ceux de Martin, eux, sont des êtres simple : après les attentats du 11 septembre humains. Et au moment même où vous 2001, les adaptations de l’épopée fantastique avez décidé de les haïr, il écrit un chapitre de J. R. R. Tolkien proposaient une fable de leur point de vue, vous obligeant à manichéenne taillée sur mesure pour les regarder le monde par leurs yeux. Cela conservateurs. A l’époque, ceux-ci applau- les rend à la fois moins monstrueux et dissaient l’engagement militaire des Etats- moins terrifiants. Unis en Irak contre un ennemi musulman A l’inverse, les héros épiques ne finissent insaisissable. Le journaliste Andrew Leigh pas leurs jours dans un bonheur de conte justifiait ainsi le choix de la revue, faisant de fées : ils deviennent de vieux tyrans allusion aux deux méchants de la qui font des enfants à droite et à trilogie : “Les débats à l’écran sur SÉRIE gauche ou des faibles, paralysés la conduite à tenir face à Sauron par leur sens de l’honneur et une et Saroumane renvoyaient aux discussions indécision digne de Hamlet. Pour sceller que nous avions sur la guerre d’Irak.” Une des alliances politiques, des filles sont interprétation alors courante parmi les vendues à des chefs de guerre dès l’âge conservateurs. de 14 ans. De puissants guerriers meurent En 2011, une épopée fantastique de blessures bénignes qui s’infectent ou moralement plus complexe a débarqué sous les coups de poignards maniés par sur la chaîne américaine HBO : Game of des poltrons, tandis que les poltrons euxThrones, l’adaptation des romans de fantasy mêmes prennent le pouvoir en intriguant de George R. R. Martin [publiés en français dans l’ombre pendant que les autres s’en sous le titre Le Trône de fer, éd. Flammarion]. vont en guerre. Oh ! et puis finalement il Un temps, les batailles jacksoniennes entre s’avère que la rébellion de Robert contre le les royaumes des hommes et les sombres “roi fou” a peut-être eu des motifs fallacieux. armées des Orques et des Nazgûl ont séduit Cela ne vous rappelle rien ? ces Américains convaincus de livrer une bataille épique contre le mal. La série Des factions. “Les Soprano dans la Terre Game of Thrones, elle, parle à ces autres du Milieu” : David Benioff, le producteur de Américains qui ont compris que les guerres Game of Thrones, définit ainsi la série. Les les plus glorieuses pouvaient avoir des suites sanglantes rivalités familiales de la saga sordides – et, avec le recul, se révéler pas si rappellent en effet celles des Soprano [une glorieuses que ça. famille de mafieux new-yorkais dont les Au lieu de s’ouvrir, comme l’œuvre de déboires ont fait les beaux jours de HBO Tolkien, sur la perspective d’une grande entre 1999 et 2007]. Mais Tony Soprano guerre, la série de Martin commence ne cesse jamais tout à fait d’être une quinze ans après la victoire des gentils. crapule, alors que la série de Martin, même Le “roi fou” Aerys Targaryen, dont la si elle reste pour une large part ancrée famille a régné sur le continent de Westeros dans la famille Stark, ne met pas tant en pendant des siècles, a été déposé par scène des bons et des méchants que des lord Robert Baratheon et son meilleur ami, factions, au sein desquelles on trouve Eddard Stark. Mais, quinze ans plus tard, des personnages d’une grande bonté et le grand guerrier qu’était le roi Baratheon d’autres qui sont le mal personnifié – et est devenu un gros homme mou, incapable parfois les deux en même temps. Il s’agit de tenir la dragée haute aux autres familles là d’un des aspects essentiels de la série qui cherchent à usurper le Trône de fer. de Martin. Ses histoires campent des Cherchant de l’aide auprès de son ami et personnages non dénués de défauts mais

(extraits) Washington

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profondément bons, amenés à s’affronter pour des raisons liées à la culture, aux coutumes, aux circonstances, le récit faisant varier facilement les points de vue. Game of Thrones implique moins la condamnation d’un groupe d’individus ou d’un mode de pensée que celle du système social violent et imprévisible dans lequel évoluent les personnages. La série ne parle pas vraiment du bien et du mal à l’échelle individuelle. Elle s’intéresse plutôt à la manière dont les gens les mieux intentionnés peuvent se trouver tiraillés entre des impératifs moraux contradictoires et des aspirations sociales antinomiques – tandis que ceux dont la fibre morale est douteuse peuvent conquérir le pouvoir et trouver une légitimité en exploitant intelligemment les règles de la société. Lentement, chacun apprend à détester le jeu, et non pas les joueurs.

Inversion des codes. Dans le deuxième volume de la série, Martin procède à l’une de ses intelligentes inversions des codes de la fantasy – un beau guerrier, d’une maîtrise sans pareille et qui ressemble à l’archétype des héros du genre, mais qui n’était jusqu’alors pour le lecteur qu’un vulgaire assassin. Capturé, humilié, soumis à un interrogatoire, le guerrier va énoncer ce qui constitue sans doute le fondement moral de la série : “Tellement de promesses… Il faut jurer et encore jurer. Défendre le roi. Obéir au roi. Garder ses secrets. Lui vouer sa vie. Mais aussi obéir à son père. Aimer sa sœur. Protéger les innocents. Défendre les faibles. Vénérer les dieux. Respecter les lois. C’est trop. Quoi qu’on fasse, on trahit telle ou telle promesse.” L’œuvre de Martin est trop complexe pour être ramenée à un quelconque programme politique. Quand Aragorn, dans la trilogie de Jackson, prononce sa harangue avant la bataille finale et dit : “Je vous ordonne de faire face, hommes de l’Ouest !”, son sens du devoir parle à ceux qui sont imperméables aux complexités morales, y compris ceux qui ont applaudi la “guerre contre le terrorisme” de George W. Bush. Avec Game of Thrones, la gauche peut se retrouver dans un récit d’épopée fantastique – ou du moins, un récit qui vient rappeler que nul n’est jamais aussi vertueux qu’il en a l’air. —Adam Serwer Publié le 4 avril 2011

↑ Tyrion Lannister, l’un des personnages favoris du public. Photo Game of Thrones Saison 1/Saison 2/Saison 3 – HBO/Warner Home Vidéo

DR

—The American Prospect

SUR NOTRE SITE

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Courrier international s’empare du “Trône de fer” Dès son lancement, en 2011, la série télévisée Game of Thrones a suscité un engouement planétaire. Diffusée, reprise, piratée sur tous les continents, elle est devenue un phénomène culturel et une référence. Partout, on l’utilise comme métaphore : ici pour décrypter la donne politique, là pour analyser le jeu diplomatique, ailleurs encore pour évaluer la condition des femmes. Le 17 février, le DVD de la saison 3 (et le coffret des saisons 1 à 3, HBO Studios) de la série américaine est sorti en France. Bientôt, le 6 avril, Game of Thrones repartira pour une quatrième saison sur HBO (le 7 avril sur Orange Cinéma Séries, en version sous-titrée). En attendant cet événement, explorez notre minisite consacré à la série de George R. R. Martin. Il rassemble le meilleur des analyses publiées ces dernières années par la presse internationale, ainsi que des vidéos, des cartes et des commentaires qui circulent dans la communauté des fans. Vous y retrouverez notamment, dans son intégralité, l’article d’American Prospect dont nous vous proposons des extraits ci-contre.


          

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Une “Ruche” érotique On a retrouvé des extraits inédits du chef-d’œuvre du Prix Nobel de littérature Camilo José Cela. Souvent très crus, ils avaient été censurés par le régime franquiste, ou par l’auteur lui-même. —El País (extraits) Madrid

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ola lui fait sauter d’un coup tous les boutons de la braguette. Tombé à la renverse, les yeux révulsés, le vendeur halète comme un porc qu’on est en train de castrer. — Voyou ! Lola découvre le sexe de l’homme, petit et blanc comme celui d’un nourrisson. — Ça te plaît, mon cochon, hein ? Ça te plaît ? — Laissez-moi ! Laissez-moi !” Jusqu’à récemment, une seule personne avait eu connaissance de ce passage écrit par Camilo José Cela (1916-2002) pour son roman La Ruche [éd. Gallimard]. Et nul ne se doutait du contenu sexuel et érotique qu’incluait à l’origine l’œuvre phare du romancier. Même le régime franquiste n’en a jamais rien su. En effet, l’auteur galicien soupçonnait que le passage en question ne passerait pas à travers les mailles de la censure, et il avait décidé de ne pas l’inclure dans la version envoyée à l’époque pour approbation. Soixante-dix ans se sont écoulés depuis que Cela a entamé la rédaction de ce roman (il y a mis le point final en 1950) et de nombreux passages inédits de l’œuvre ont été découverts entre-temps, les uns censurés par la dictature, les autres par l’auteur lui-même. Ainsi s’ébauche une nouvelle version de La Ruche. Encore fragmentaire dans son état actuel, elle pourrait donner lieu à une nouvelle édition complète, fidèle à l’histoire telle qu’elle avait été conçue à l’origine. “Ce serait une idée extraordinaire”, s’enthousiasme Marina Castaño, veuve du Prix Nobel de littérature [1989] et présidente de la Fondation Camilo José Cela. “Presque comme publier une œuvre inédite de Cela.” Tout a commencé par une donation à la Bibliothèque nationale d’Espagne de la part d’Annie Salomon, licenciée ès lettres hispaniques, fille de l’hispaniste [français] Noël Salomon. Ce dernier était la seule personne dans la confidence. Il était ami de

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↙ Dessin de Walenta, Pologne. l’écrivain, qui lui avait envoyé ce texte “dans l’idée éventuelle d’analyser l’impact de la cenCAMILO JOSÉ CELA (1916-2002) sure franquiste à travers l’un de ses romans”, explique Adolfo Sotelo Vázquez, profesLes récits de cet écrivain, né en Galice, sont aussi audacieux dans seur d’histoire de la littérature espagnole, la forme que par leur truculence spécialiste de l’œuvre de Cela, qui prépare et leur crudité. Ils ont contribué une biographie de l’écrivain. Le manuscrit au renouveau de la littérature était arrivé entre les mains de l’hispaniste espagnole après la guerre civile après la parution du deuxième rapport du (1936-1939). Cela entretient des régime sur La Ruche, le 7 janvier 1946, raprelations ambiguës avec le régime port où l’on peut lire : “Attaque-t-il le dogme franquiste, pour lequel il s’est ou la morale ? Oui. Attaque-t-il le régime ? battu pendant la guerre avant de Non. Valeur littéraire ? Faible.” durement le critiquer. Il reçoit le “L’homme parle d’une voix blanche, il tremble prix Nobel de littérature en 1989, de tout son corps, il tressaute, se contorsionne. Il puis le prix Cervantes en 1995. respire violemment, les yeux fermés, la bouche Il est anobli par le roi Juan Carlos ouverte et sèche, la tête renversée. Un trembleen 1996, le jour de ses 80 ans. ment plus fort lui parcourt l’échine. Il se plaint, marmonne quelque chose d’incompréhensible et reste comme mort. Une sueur abondante “LA RUCHE” dégouline de son front.” Publié en 1951, La Colmena (titre Voilà ce qu’a découvert Annie Salomon original) est un roman choral. Trois cents personnages s’y – dont le père est mort il y a trente-cinq croisent en de brèves séquences. ans – au moment où elle a mis en vente une Ces fragments de vie brossent maison de campagne familiale, en 2011. Elle un portrait des madrilènes a déniché une armoire contenant des objets sur quelques journées de 1942. familiaux, des boîtes de photos et, parmi ces souvenirs, une chemise marron. Quand elle l’a ouverte, son cœur s’est affolé : il y avait là une série de feuilles jaunies par le temps. Des pages tapées à la machine, avec inexorablement en disgrâce. L’œuvre a été des annotations, des biffures, des annexes, publiée à Buenos Aires en 1951 (également ainsi que des feuilles rédigées complète- avec quelques passages censurés par le péroment à la main. Ayant lu La Ruche, elle a nisme), puis, enfin, en Espagne, en 1955. reconnu le style de Camilo José Cela. “La femme le lâche et s’allonge sur le lit, En mai dernier, quand, après les cuisses très écartées, se saisissant l’entreavoir pris contact avec la jambe à pleines mains. Doña Celia sort, nue, de derrière le rideau et se jette Bibliothèque nationale d’Es- LITTÉRATURE sur Lola, lui lèche tout le corps. pagne, elle s’est Lola se laisse faire. Elle s’enfouit rendue à Madrid afin de faire le visage dans l’oreiller et s’enfonce un doigt don du manuscrit. “Cela appar- dans le cul. Les respirations des deux femmes tient au patrimoine culturel et je flottent dans la pièce : celle épuisée de Lola, devais le laisser à la disposition celle avide de doña Celia, qui est tombée sur des spécialistes”, explique-t- le carrelage en se branlant.” elle. Ana Santos Aramburo, Marina Castaño et Ana Santos sont d’acla directrice, a accepté les cord pour réaliser une édition complète de documents avec recon- La Ruche en insérant aux endroits voulus les naissance et a demandé passages inédits et censurés, comme l’avait que l’on en étudie l’au- prévu l’auteur. Marina Castaño aimerait thenticité. Vérification que la nouvelle Ruche soit prête en 2016, faite, il s’agissait bien pour la célébration du centenaire de la de l’original de La naissance du romancier. Ruche, tel que Cela L’histoire, qui commence au café La l’avait conçu, Delicia, tenu par doña Rosa, n’avait pas avant le passage encore livré tous ses secrets. Elle recèle de la censure. encore davantage de pénurie, de comméDans son livre, rages, de portraits de la réalité, de désirs, Camilo José Cela évoque les rêves sacca- de pulsions, d’assouvissements de la pasgés des Espagnols de l’après-guerre [civile]. sion et du sexe, de mendiants de bonheur. Il est l’un des premiers écrivains à s’intéres- L’œuvre est maintenant dans une chambre ser à cette période, et La Ruche constitue forte de la Bibliothèque nationale, avec des donc une mosaïque de la société espagnole passages inconnus comme celui qui se terdans son état physique, affectif et spirituel. mine par ces mots : “Le vendeur d’ail, sale, L’écrivain y recrée trois jours de 1943, à tra- anéanti, le visage ensanglanté et les vêtements vers la vie de plus de 300 personnages qui déchirés, étendu sur le sol, gémit. ‘Pierrot’ ont pour seul point commun l’asphyxie gratte à la porte de la chambre à coucher, du présent et l’incertitude de l’avenir. personne ne réagit.” —Winston Manrique Sabogal La plupart d’entre eux sont des petitsPublié le 6 février bourgeois ou des bourgeois tombant


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← Le trio fondateur des Jewish Monkeys : Ron Boïko, Gal Zaidner et Jossi Reich. Photo DR Inutile de préciser que rares sont ceux qui ont eu la chance de voir le groupe sur scène. Ils ne se sont jusqu’à présent produits, pour l’essentiel, que dans des festivals étrangers de musiques juives dont les organisateurs et le public avaient été titillés par le nom du groupe, soufflé par Jossi Reich.

Protestataires. Si leurs morceaux sont

Les Jewish Monkeys, doux, durs, dingues A l’heure où d’autres s’assagissent, ces pères de famille se lancent dans la musique et se réapproprient, entre humour et provocation, l’héritage ashkénaze. —Ha’Aretz (extraits) Tel-Aviv

dernier, nous avons été invités à un festival. C’est là que nous avons compris à quel point uand trois hommes d’âge mûr mon- nous étions mal préparés. Nous avons décidé tent sur scène pour se démener d’élargir la base du trio en invitant d’autres comme des possédés, on devine vite musiciens à s’impliquer dans notre processus qu’ils doivent avoir une vie de famille bien de création. Ce sont des professionnels, ils rangée le reste de l’année. Créés en 2000 nous font progresser. Maintenant, nous à Tel-Aviv, les Jewish Monkeys [les singes faisons réellement partie d’un groupe qui juifs] étaient au début un trio : l’auteur de a les moyens de voir grand. Et ça se sent.” langue allemande Jossi Reich (51 ans), le “A présent, nous sommes huit, un vrai vétérinaire Ron Boïko (49 ans) et le psycho- groupe, renchérit Ron Boïko. Le producteur thérapeuthe Gal Zaidner (48 ans). Jusqu’à Ran  Bagno joue de l’accordéon, Haïm récemment, ils ne montaient sur scène Vitali Cohen est à la guitare, Yoli Baum à qu’une fois tous les deux ans, la basse, Arnon de Botton au pour jouer ce qu’ils appellent MUSIQUE trombone et Henri Vered aux leur “musique juive contemfûts. A l’exception de Haïm, nous poraine”. Désormais, ils se retrouvent sommes tous pères de famille. Mais c’est deux fois par semaine pour répéter et une réalité avec laquelle nous avons appris parfaire leur étrange répertoire chanté à composer.” dans quatre langues : anglais, espagnol, Sur scène, les Jewish Monkeys donnent esperanto et yiddish. l’impression d’être des employés lambda Cette année, le groupe sortira enfin son qui s’octroieraient un peu de temps libre premier album, produit par Ran Bagno pour se défouler. A croire que le groupe (titre de travail : Manic Regression, soit est un exutoire. Pour Zaidner, “c’est “Régression hystérique” en français). Mais indiscutablement un moyen d’assouvir des qui sont-ils vraiment ? Des bobos qui se besoins qu’on ne rencontre pas dans la vie font plaisir ? Un orchestre de mariages normale. Mais notre but est d’en faire une en devenir ? Un projet artistique ? Des chose de valeur, peut-être un gagne-pain. révolutionnaires qui auraient pris leur Ce que j’espère, c’est que le groupe finira temps avant de faire entendre leur voix ? par accaparer tout notre temps. Pourquoi, “Longtemps, le groupe n’a été pour nous devenus quinquas, devrions-nous renoncer qu’une sorte de hobby”, reconnaît Jossi Reich. à réaliser nos rêves ? Donnons-nous une Il n’était pas question d’en faire notre second chance, même si nous arrivons à un âge métier.” “La naissance du groupe a résulté où les abdominaux se relâchent un peu d’une crise, après une grossesse longue de et où les cheveux ne nous descendent plus quatorze ans, poursuit Gal Zaidner. L’an jusqu’aux épaules.”

Q

une mixture de langues, de rythmes et de reprises parodiques, les meilleurs sont ceux composés par Ron Boïko, lequel jure pourtant n’avoir aucune oreille musicale. Pour Jossi Reich, les Jewish Monkeys ne sont “pas très israéliens. Notre humour est très juif, très Groucho Marx, très Woody Allen, pas du tout sabra [juif d’origine israélienne]. Nos parents sont tous nés en Europe orientale, c’est dans cette culture ashkénaze que nous avons grandi. Peut-être que, s’il n’y avait pas eu la Shoah, la musique juive d’aujourd’hui sonnerait comme celle que nous jouons.” Ron Boïko poursuit : “J’ai l’impression qu’en Israël parler de ‘musique juive’ suscite la répulsion. De manière assez étrange, les nazis ont réussi à contaminer les sionistes avec ça. Les Israéliens peuvent s’enticher de la musique des Balkans, très proche de la musique ashkénaze. Ou de la musique mizrahi [des Juifs originaires du monde arabomusulman], proche de la musique grecque. Mais dès qu’on parle de musique ashkénaze, rien ne va plus. Elle a pourtant quelque chose de très oriental. Ce que nous proposons, c’est une version contemporaine de la musique juive. Nous combinons des éléments d’humour juif et de musique juive, mêlés à du rock et à des sonorités balkaniques.” “Tout a commencé avec la guerre linguistique menée contre le yiddish dans les années 1920, poursuit Gal Zaidner. Lorsque cette langue a été interdite [en Palestine, les sionistes avaient décidé de lui préférer l’hébreu].

Pourtant, cette langue donne à la musique une légèreté, une rythmique, une joie et une énergie, alors même que les textes peuvent être empreints de lourdeur, d’amertume, de tristesse et de tragédie. Ce que nous voulons, c’est réhabiliter le yiddish et le Juif [diasporique], que le sionisme et le nazisme ont à leur façon essayé d’éliminer. Sous prétexte de créer, chacun pour son propre compte, un homme nouveau, ils ont jeté beaucoup de choses à la poubelle. A travers notre musique, nous voulons ressusciter une culture et présenter le yiddish comme quelque chose qui peut être masculin, sexy, en colère, protestataire et jeune. Et pas seulement comme quelque chose qui incarne la faiblesse et toutes ces choses que les Israéliens haïssent.” Quels sont les thèmes de leurs chansons ? Jossi Reich : “So Nice traite de tout ce qu’il y a de malade dans la culture que nous avons créée dans la société occidentale.” Boïko : “Elle parle de Lewis, un péteux qui bosse dans la finance et qui mange tellement qu’il en fait une attaque cardiaque ; de Terry, battu par son père, dont tout le monde se moque et qui devient un terroriste ; et de Jezebel, abusée sexuellement par son père. Et le refrain est : ‘Tout est si magnifique !’” Zaidner : “C’est une critique du monde moderne. Il y a aussi une touche d’humour noir et de désespoir douxamer, suggérant que la seule façon de vous sentir bien avec vous-même serait de vous comparer avec ceux qui ont encore moins de chance.” Boïko reprend la parole : “La chanson Meat, Heat, Beautiful exprime notre situation de losers quinquagénaires. Elle met en scène quelqu’un qui prépare un barbecue en chantant à quel point il en a marre de ses amis, du gril, de sa femme et de la fille du voisin – la crise typique du quinqua petit-bourgeois, comme dans les films Magnolia et American Beauty, ou dans la série Breaking Bad.” —Dafna Arad Publié le 7 janvier

Contexte UN PHÉNOMÈNE GRANDISSANT Fondés en 2000 à Tel-Aviv, les Jewish Monkeys font une première fois parler d’eux en 2002. Ils enregistrent la reprise d’une chanson d’Harry Belafonte, Banana Boat, gratifiée de nouvelles paroles où deux Juifs se disputent avec un Arabe autour de la Shoah, de Jérusalem, de l’antisémitisme ou encore du droit au retour des Palestiniens. La fin du morceau est un mix avec le chant traditionnel israélien Hava Nagaila, lui-même agrémenté de paroles pour le moins gratinées. En 2006, Jossi Reich annonce sur un site israélien le premier vrai concert du groupe en ces termes :

“Enfin sur scène, la Solution finale : les Jewish Monkeys.” Depuis, le groupe multiplie les apparitions et les controverses, ayant des idées assez iconoclastes sur l’“israeli way of life”. Ce qui ne les empêche pas de multiplier les apparitions dans les festivals de musiques juive ou ethniques.

SUR LE WEB Retrouvez la vidéo du clip Banana Boat : http://m1p.fr/E1M


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Marie-Jeanne et les garçons, à table ! Le chanvre, autrefois cuisiné uniquement par des amateurs de sensations, fait désormais son apparition à la carte des grands restaurants. —The Guardian Londres

A

près les indigestes recettes de space cakes et de chocolat chaud au cannabis, le chanvre est peutêtre en passe d’entrer dans le monde de la gastronomie. Alors que les productions comestibles dérivées de la marijuana semblaient essentiellement conçues pour leurs propriétés médicinales ou psychotropes, certains chefs tentent aujourd’hui d’explorer le potentiel gustatif et gastronomique de la plante, repoussant par la même occasion les limites de leur créativité. Jonathan Gold, critique gastronomique réputé du Los Angeles Times, a assisté l’année dernière à une soirée où tous les plats contenaient de la marijuana, combinée avec des plantes traditionnelles de la médecine chinoise (il en est reparti “sobre mais souriant”). Le magazine GQ a envoyé l’écrivain Jesse Pearson à une dégustation sur le thème du cannabis au restaurant Blanca de Brooklyn. Jusque-là, Pearson avait largement déploré le manque de créativité des chefs pour adapter la plante à une nouvelle scène culinaire. “Les Américains sont aussi obsédés par la nourriture qu’ils le sont secrètement par

les drogues. Mais, à en juger par les tristes gâteaux qu’on voit dans les vitrines des points de vente autorisés de marijuana, l’évolution du casse-croûte au cannabis semble s’être arrêtée avant même la mort de Janis Joplin [en 1970]”, avait-il décrété. Après avoir grignoté un morceau de tassergal [poisson des mers chaudes] à la résine de cannabis Sour Diesel, accompagné de yaourt à l’herbe avec des croûtons de pain de seigle noir à la marijuana, puis dégusté un gâteau à l’huile de cannabis avec un crumble au chanvre, Pearson a déclaré que la marijuana n’était plus seulement un ingrédient original, mais la porte d’entrée vers un nouveau monde de saveurs. “J’ai vu le cannabis élevé au rang d’ingrédient gastronomique. J’espère avoir assisté au début de la fin du space cake”, explique le critique, qui a ressenti les effets de cette expérience culinaire pendant près de vingt-quatre heures. D’autres chefs évitent de provoquer tout effet euphorisant chez leurs clients. Je me rends au Danemark, dans le château de Dragsholm –bâtisse de 800 ans abritant l’un des meilleurs restaurants du pays –, où le chef, Claus Henriksen, me fait goûter un fromage à pâte molle fumé au chanvre,

↙ Dessin de Riber paru dans Svenska Dagbladet, Stockholm. fourré aux feuilles de cannabis fraîches et servi avec une purée de graines grillées. A l’ouverture de la boîte à gâteaux vintage dans laquelle le fromage a été fumé, mes narines sont assaillies par un arôme intense, évoquant plus Bob Marley que le Guide Michelin. Le chanvre au goût de noix s’accorde merveilleusement avec le fromage frais, c’est un régal, un feu d’artifice de fraîcheur. D’après le chef Henriksen, ce chanvre aurait un goût proche de celui de la pistache. Reste que l’effet est purement gustatif, la variété utilisée – Fedora 17 – comportant tellement peu de THC qu’il faudrait en brouter tout un terrain de football avant de ressentir le moindre effet psychotrope Ce chanvre provient de la ferme de Søren Wiuff, à quelques kilomètres de là. Salué pour sa pratique de la polyculture, il fournit certains des meilleurs restaurants de Copenhague, notamment le Noma [élu meilleur restaurant au monde par le magazine britannique Restaurant en 2010, 2011 et 2012]. Autorisé à cultiver du chanvre pour la production de fourrage et d’engrais vert, l’exploitant a adopté une démarche pragmatique en permettant à ses amis chefs cuisiniers d’en utiliser dans leurs recettes. Il espère que ces expérimentations déboucheront sur une démocratisation de la plante. Søren Wiuff n’a jusqu’à présent vu aucun bataillon de police ou d’inspecteurs sanitaires aux alentours de sa propriété. “Je suis un anarchiste affiché, et il arrive un moment où il faut tester les limites pour pouvoir les repousser.” Henriksen a également utilisé le chanvre de Søren Wiuff pour confectionner une mousse qu’il roule ensuite dans des cendres de chanvre et de foin de manière à façonner des sortes de joints verts. Le soir du réveillon de Noël, même les saucisses étaient garnies de feuilles de chanvre séchées et d’éclats de noisettes. “Je n’ai pas encore trouvé un plat dans lequel le cannabis ne fonctionne pas, explique le chef. On parle souvent de légume ou d’herbe à tout faire. Prenez la sauge, le thym ou le romarin, que les gens pensent pouvoir mettre partout. Je pense que le cannabis relève la saveur de nombreux plats. Vous pouvez le poêler comme des épinards, le faire frire ou le préparer à la crème, comme du chou.” Que ce soit à Brooklyn lors de dîners de défonce ou dans les cuisines nordiques des fjords du Danemark, l’herbe est peutêtre un peu plus verte pour les amateurs de cannabis. Reste encore à savoir si le chanvre a réellement sa place dans nos placards de cuisine, au-delà de ses propriétés psychotropes, médicinales, et de sa tendance à provoquer des fringales de junk food. —Lars Hinnerskov Eriksen Publié le 7 janvier

KOPELNITSKY, ÉTATS-UNIS

tendances.

Bars parallèles ROYAUME-UNI — Le royaume du binge drinking et des ados trop alcoolisés est-il sur le point de s’effondrer ? The Economist croit savoir que oui. “La Grande-Bretagne devient, de multiples façons, de plus en plus sobre”, affirme l’hebdomadaire. Symbole de cette évolution : les “dry bars” (littéralement “bars à sec”), dans lesquels on ne sert pas d’alcool, connaissent un succès retentissant outre-Manche. A Londres, leur clientèle a quadruplé ces derniers mois et de nombreux centres-villes britanniques les voient se multiplier. “Ils font du bar un endroit agréable d’une manière différente, avec des concerts, des pièces de théâtre et des films”, note le journal britannique. Et si l’absence d’alcool à la carte provoque un manque à gagner, “l’absence d’ivrognes fait que les patrons n’ont pas à employer de videurs”.

SECRET WALLS × BEIRUT

48.

Un autre champ de bataille LIBAN — Beyrouth voit déferler une vague de “battles artistiques” dans ses bars et lieux de vie nocturnes depuis le début de l’année. Les concurrents, côte à côte, disposent chacun d’une grande toile blanche, de peinture noire et  de quatre-vingt-dix minutes pour “créer le travail le plus original possible”. Ils soumettent ensuite leurs œuvres à l’avis de deux juges et la victoire se décide à l’applaudimètre. Pour le site d’informations libanais Now., ces événements contribuent à “transformer pendant quelques mois une zone de guerre politique en zone de guerre artistique”.


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SUR NOTRE SITE

courrierinternational.com

Retrouvez l’horoscope de Rob Brezsny, l’astrologue le plus original de la planète.

Souviens-toi de ne pas recommencer

MANUEL RUFO

BELGIQUE — “Comment vas-tu

Faire sauter la banque Ceci n’est pas une photo d’attentat, seulement le projet subversif de Manuel Rufo, un artiste espagnol qui a décidé de “brûler et détruire PHOTO symboliquement le siège des 20 plus grandes banques mondiales” à l’aide d’un logiciel de montage photo. “Je ne souhaite aucun mal aux banquiers ni aux gens qui travaillent dans ces lieux”, précise d’emblée le photographe au magazine Yorokobu. Sa série Justicia Digital est née en 2009 (ci-dessus, “Barclays” une œuvre de la série), quand il s’est vu imposer “des conditions démentes” pour l’obtention d’un prêt nécessaire à son travail. “J’en suis sorti avec une colère immense, raconte Manuel Rufo. Ce qui m’a donné une matière incroyable pour travailler.”

aujourd’hui ?” C’est le genre de message envoyé automatiquement par une nouvelle application flamande pour mobiles, destinée à aider et à réconforter les personnes ayant fait une tentative de suicide, rapporte De Standaard. On Track Again leur propose des conseils et des liens multimédias personnalisés censés les dissuader de faire une nouvelle tentative, comme des photos, des vidéos et les coordonnées du centre de prévention et d’écoute. En Flandre, “le taux de suicide est élevé, avec 1 152 cas en 2011” et les autorités sanitaires peinent à convaincre les personnes touchées de se faire suivre, surtout “les jeunes de moins de 19 ans, pour lesquels le suicide constitue la première cause de mortalité”. Un jeune Flamand sur dix aurait déjà essayé de se donner la mort.

170

La dernière roue du carrosse ÉTATS-UNIS — “Nous allons rapidement et énergiquement débarrasser le paysage des calèches. Elles n’ont pas leur place en 2014. C’est fini.” Bill de Blasio, le nouveau maire de New York, a décidé à mettre un terme à “une tradition vieille de cent cinquante-cinq ans” en remplaçant les calèches de Central Park par… des véhicules électriques “vintage”, assure USA Today. Cette mesure est réclamée depuis des années par des associations de sauvegarde des animaux qui voient dans la présence des chevaux au milieu de la circulation “des conditions de vie cruelles et inhumaines”. Du côté des 170 cochers de calèche, on y perçoit plutôt une manœuvre économique pour récupérer les 27 kilomètres carrés occupés par les écuries dans le centre de la Grosse Pomme.

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MONDE

lture.fr

francecu


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histoire.

Un secret gardé jalousement XVIe siècle Angleterre Grâce aux forceps, une famille d’inventeurs a résolu un des grands problèmes de l’humanité. Mais ce n’était pas par bonté d’âme.

—Priceonomics San Francisco → Gravure tirée de A Sett of Anatomical Tables with Explanations and an Abridgment of the Practice of Midwifery, 1754. Claude Moore Health Sciences Library, University of Virginia

I

maginez que vous soyez l’auteur d’une invention capable de sauver des vies humaines, comme les bébés et leur mère lors de l’accouchement. Allez-vous tout mettre en œuvre pour faire connaître votre invention ou garder jalousement le secret afin d’en tirer le plus d’argent possible ? La famille Chamberlen, les inventeurs des forceps, une sorte de pince qui facilite les naissances difficiles, a préféré s’enrichir. Si la vocation d’un inventeur est de trouver des solutions aux problèmes de l’humanité, la mortalité infantile est forcément une de ses priorités. Les êtres humains souffrent en effet de ce qu’on pourrait appeler un défaut de fabrication : nous venons au monde avec une tête volumineuse qui doit passer par une ouverture relativement petite en comparaison. En l’absence d’intervention humaine, si la tête est trop grosse, ou si l’enfant se présente par le siège ou est mal positionné, c’est la mort assurée pour l’enfant ou la mère, parfois les deux. Selon certains historiens, dans l’Europe médiévale, un tiers des nouveau-nés mouraient au cours de l’accouchement. Dans certaines régions, la moitié des accouchements aboutissaient à un décès. La mortalité infantile était très élevée. Les mères n’étaient pas non plus épargnées puisqu’un quart des accouchements entraînaient la mort de la parturiente. A l’époque de la famille Chamberlen, la tâche d’assister les femmes lors de cette périlleuse étape de l’accouchement était dévolue à l’Eglise catholique et aux sages-femmes. Les instruments utilisés, quand il y en avait, étaient des plus rudimentaires. Il s’agissait de crochets et autres instruments terrifiants, destinés à extirper l’enfant mort du corps de sa mère. La priorité pour la médecine obstétrique était alors de sauver la mère, puisque les compétences et les connaissances médicales de l’époque ne permettaient pas d’épargner l’enfant. Au plus fort des guerres de religion, une famille de huguenots français inventa un instrument qui, utilisé correctement, pouvait faciliter

l’accouchement, même lors d’une naissance difficile : les forceps. Guillaume Chamberlen, à l’origine apothicaire et chirurgien barbier, quitte la France quand la monarchie commence à interdire l’accès des protestants à certaines professions, une mesure qui contraint les huguenots à s’exiler dans les pays protestants du reste de l’Europe. Il emmène alors sa famille en Angleterre et invente cet instrument génial qui permettra à sa descendance de devenir les chirurgiens attitrés de la famille royale.

Les yeux bandés. Quand les Chamberlen étaient appelés pour une naissance difficile, ils prenaient les plus grandes précautions pour préserver leur secret. Ils faisaient sortir la famille et bandaient les yeux de la parturiente ou pratiquaient leur intervention dissimulés derrière d’épaisses tentures. Seuls quelques initiés étaient autorisés à manier les forceps. Leur réputation ne tarda pas à grandir. Selon la tradition familiale, les instruments (en métal et avec des cuillères recouvertes de cuir) étaient transportés dans une boîte luxueuse incrustée d’or. La famille Chamberlen gardait le plus grand secret sur sa découverte afin de rentabiliser au maximum son invention. Le fils de William [Guillaume] Chamberlen, Peter [Pierre] a ainsi servi plusieurs monarques dont Jacques Ier et Charles Ier. Son neveu, un autre Peter, était au service de Charles II. Le secret de la famille Chamberlen finit par être révélé au XVIIe siècle. Hugh Chamberlen, médecin, mais homme d’affaires raté, fit savoir que sa famille avait conçu un instrument génial permettant de mettre au monde les enfants sans danger, même quand l’enfant se présentait par le siège. Comme il avait besoin d’argent, Hugh vendit son secret à un

médecin hollandais, Roger Roonhuyzen. Et encore aujourd’hui une stèle commémorative est apposée à la cathédrale de Westminster en son honneur. Mais Chamberlen avait menti et vendu un forceps doté d’une seule cuillère. Personne ne savait que faire de cet instrument qui pouvait s’avérer plus dangereux qu’utile. Après bien des tâtonnements, Jean Palfyn, un médecin belge finit par mettre au point un instrument fonctionnel et contribua à le faire connaître dans toute l’Europe. Toutefois, l’obstétrique n’a pas progressé de manière linéaire dans le reste du monde. En Amérique, par exemple, de nombreux médecins mal informés utilisaient les forceps de manière systématique sans que ce soit forcément nécessaire, ce qui entraînait des dommages irréversibles aussi bien chez les nouveau-nés que chez les femmes. Même s’il s’agit d’un instrument en apparence très simple, le savoir-faire et les connaissances médicales nécessaires à son utilisation font souvent défaut. Il a ainsi fallu des siècles pour perfectionner l’une des techniques les plus utiles de l’histoire de l’humanité. —JC Hewitt Publié le 25 novembre 2013

SOURCE PRICEONOMICS San Francisco, Etats-Unis priceononomics.com Ce site d'indexation et de vente de contenus propose ses propres articles depuis la fin de 2013, considérant désormais la rédaction de contenus comme une activité à part entière.


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Offre non cumulable pour un nouvel abonné (nouveau nom-nouvelle adresse) en Belgique jusqu’au 14/03/2014. En cas de rupture de stock un cadeau équivalent ou de valeur supérieure sera proposé.


Courrier 20140220 courrier full 20140219 154823