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THAÏLANDE — LE CHAOS POLITIQUE BOLIVIE — LYNCHAGES DANS LES ANDES TECHNOLOGIE — GOOGLE MAPS À LA CONQUÊTE DU MONDE ퟫ

N° 1212 du 23 au 29 janvier 2014 courrierinternational.com Belgique : 3,90 €

EDITION BELGIQUE

Hollande La presse étrangère lui dit non Les critiques pleuvent contre le virage libéral du président français

Qui contrôle l’Afrique ?

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Centrafrique, Soudan du Sud, Congo… les interventions militaires masquent la bataille pour s’emparer des richesses du continent


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4.

Courrier international — n° 1212 du 23 au 29 janvier 2014

ÉDITORIAL

ÉRIC CHOL

p.28

Catherine, Ellen, Joyce et les autres

QUI CONTRÔLE L’AFRIQUE ?

D

En couverture : —République centrafricaine. Un membre d'un groupe d'autodéfense (anti-Balaka). Photo de Michael Zumstein/Agence VU —Dessin de Bertrams paru dans De Groene, Amsterdam.

Retrouvez Eric Chol chaque matin à 7 h 50, dans la chronique

“Où va le monde” sur 101.1 FM

REBECCA BLACKWELL/AP-SIPA

Les opérations militaires françaises sur le continent prêtent à controverse. La Tribune d’Alger accuse ainsi les Occidentaux de vouloir faire main basse sur les richesses locales. Mais ces interventions illustrent surtout les faiblesses de l’Union africaine. p.11

Controverse. Interdire à nouveau 7 jours da ns le monde l’IVG en Espagne ? p.40

Houston, 360° j’ai un problème

p.12 FRANCE

Hollande, un virage contesté L’austérité n’est pas une solution, dénonce Paul Krugman dans The New York Times après la conférence de presse du président français. El País enfonce le clou : pour le quotidien espagnol, la gauche européenne est finie.

p.38 MÉDIAS

Les gangsters se dévoilent sur Facebook

J.J. SULIN

epuis le 20 janvier, le petit club des femmes politiques africaines au pouvoir compte un membre de plus avec l’élection par le Parlement centrafricain de Catherine Samba-Panza, première présidente d’un pays déchiré par la guerre civile. Avant elle, Ellen Johnson Sirleaf avait ouvert la voie au Liberia en devenant en 2006 la première chef d’Etat africain, élue au suffrage universel. Depuis, elle a été rejointe en 2012 par la Malawite Joyce Banda et, plus récemment, par Aminata Touré, Première ministre du Sénégal depuis septembre 2013. N’oublions pas la Sud-Africaine Nkosazana Dlamini-Zuma, présidente de la commission de l’Union africaine et qui tente à ce titre de déminer les conflits du continent. Dans les 54 pays africains, les femmes au pouvoir ne sont qu’une poignée, mais les choses pourraient bien changer. Car si, comme le relève l’OCDE, les discriminations sont loin d’avoir disparu sur le continent noir – 70 % de la force agricole est féminine –, de nombreux pays encouragent la parité. Avec une mention spéciale pour le Rwanda, où la Chambre des députés compte dans ses rangs plus de femmes que d’hommes. Le Sénégal et l’Afrique du Sud intègrent aussi le top 10 mondial en matière de parité politique. En comparaison, la France, avec seulement 27 % de députées, ne pointe qu’au 44e rang du classement établi par l’Union interparlementaire (UPI). Une raison supplémentaire pour Najat VallaudBelkacem, ministre des Droits des femmes, de vouloir renforcer les sanctions pour ceux qui refusent de se plier au “principe de représentation équilibré”.

à la u ne

Sommaire

Les passagers des premiers vols spatiaux privés – qui pourraient avoir lieu dans les prochains mois – seront soumis à des tests en simulateur. Le journaliste Jacob Ward a tenté l’expérience. Récit tourneboulé.

En Amérique du Nord comme en Europe, de plus en plus de gangs partagent les photos de leurs exploits sur les réseaux sociaux. La police se frotte les mains. KIANOUSH

SUR NOTRE SITE

www.courrierinternational.com MOYEN-ORIENT Suivez les négociations de Genève sur la Syrie. ALGÉRIE Avant l’élection présidentielle du 17 avril, un dossier spécial réalisé en partenariat avec le site Algérie-Focus.com. HOROSCOPE Chaque jeudi, retrouvez les prévisions poétiques et philosophiques de l’Américain Rob Brezsny (lire son portrait page 48), l’astrologue le plus original de la planète. Et, dès cette semaine, son premier conseil hebdomadaire : “Que pourrais-tu changer en toi pour obtenir l’amour que tu désires ?” Retrouvez nous aussi sur Facebook, Twitter, Google + et Pinterest


6.

Courrier international — no 1212 du 23 au 29 janvier 2014

Sommaire Les journalistes de Courrier international sélectionnent et traduisent plus de 1 500 sources du monde entier : journaux, sites, blogs. Ils alimentent l’hebdomadaire et son site courrierinternational. com. Les titres et les sous-titres accompagnant les articles sont de la rédaction. Voici la liste exhaustive des sources que nous avons utilisées cette semaine : ABC Madrid, quotidien. African Arguments (africanarguments.org) Londres, en ligne. Anfibia (revistaanfibia.com) Buenos Aires, en ligne. Asahi Shimbun Tokyo, quotidien. Bangkok Post Bangkok, quotidien. Cape Argus Le Cap, quotidien. The Daily Telegraph Londres, quotidien. Diário de Notícias Lisbonne, quotidien. The Economist Londres, hebdomadaire. Elaph Londres, quotidien. Frankfurter Allgemeine Zeitung Francfort, quotidien. Historia Bucarest, mensuel. infoLibre (infolibre.es) Madrid, en ligne. Los Angeles Times Los Angeles, quotidien. Al-Mustaqbal Liban, quotidien. The New York Times New York, quotidien. Ogoniok Moscou, hebdomadaire. El País Madrid, quotidien. Le Pays Ouagadougou, quotidien. Polityka Varsovie, hebdomadaire. Popular Science New York, mensuel. Proto Thema Athènes, hebdomadaire. La Repubblica Rome, quotidien. La Tribune Alger, quotidien. The Wall Street Journal New York, quotidien. The Washington Post Washington, quotidien. Your Middle East (yourmiddleeast.com) Stockholm, en ligne.

← Toutes nos sources Chaque fois que vous rencontrez cette vignette, scannez-la et accédez à un contenu multimédia sur notre site courrierinternational.com (ici, la rubrique “Nos sources”).

21. Egypte. Les jeunes boudent le référendum

7 jours dans le monde 7. Etats-Unis. La NSA placée sous surveillance 10. Portrait. Abdul Saboor, l’homme le plus honnête 11. Controverse. Interdire à nouveau l’IVG en Espagne ?

— ASIE 22. Thaïlande. L’éveil démocratique menacé

Transversales 34. Technologie. Google Maps à la conquête du monde 37. Economie. Le retour en grâce de la titrisation 38. Médias. Les gangsters se dévoilent sur Facebook 39. Signaux. Les promesses de l’Afrique

D’un continent à l’autre — FRANCE 12. Politique. La soumission — EUROPE 16. Portugal. Ils se marièrent... et ne vécurent jamais ensemble 17. Pologne-Russie. Enfin bons voisins ! 18. Grèce. Lakis Lazopoulos, Aristophane moderne

— MOYEN-ORIENT 19. Liban. La justice ou la mort 20. Monde arabe. Les frontières brouillées

25. Japon. Une arnaque simple comme un coup de fil

— AMÉRIQUES 26. Bolivie. Tu lyncheras ton voisin

— BELGIQUE I. Bruxelles. La Stib et les musiciens

A la une 28. Qui contrôle l’Afrique ?

360° 40. Reportage. Houston, j’ai un problème 44. Plein écran. Au temps de l’amour et de la censure 46. Culture. L’homme qui ne lisait pas de livres 48. Tendances. “De la poésie aux apparences trompeuses” 50. Histoire. Le harem ottoman, pouvoir parallèle

Edité par Courrier international SA, société anonyme avec directoire et conseil de surveillance au capital de 106 400 €. Actionnaire La Société éditrice du Monde. Président du directoire, directeur de la publication : Antoine Laporte. Directeur de la rédaction, membre du directoire : Eric Chol. Conseil de surveillance : Louis Dreyfus, président. Dépôt légal Janvier 2014. Commission paritaire n° 0712c82101. ISSN n°1154-516X Imprimé en France/Printed in France Rédaction 6-8, rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75212 Paris Cedex 13 Accueil 33 (0)1 46 46 16 00 Fax général 33 (0)1 46 46 16 01 Fax rédaction 33 (0)1 46 46 16 02 Site web www.courrierinternational. com Courriel lecteurs@courrierinternational.com Directeur de la rédaction Eric Chol Rédacteurs en chef Jean-Hébert Armengaud (16 57), Claire Carrard (édition, 16 58), Odile Conseil (déléguée 16 27), Rédacteurs en chef adjoints Catherine André (16 78), Raymond Clarinard, Isabelle Lauze (hors-séries, 16 54) Assistante Dalila Bounekta (16 16) Rédactrice en chef technique Nathalie Pingaud (16 25) Direction artistique Sophie-Anne Delhomme (16 31) Directeur de la communication et du développement Alexandre Scher (16 15) Conception graphique Javier Errea Comunicación Europe Catherine André (coordination générale, 16 78), Danièle Renon (chef de service adjointe Europe, Allemagne, Autriche, Suisse alémanique, 1622), Gerry Feehily (Royaume-Uni, Irlande, 16 95), Lucie Geffroy (Italie, 1686), Nathalie Kantt (Espagne, Argentine, 16 68), Hugo dos Santos (Portugal, 1634)Iwona Ostapkowicz (Pologne, 16 74), Caroline Marcelin (chef de rubrique, France, 17 30), Iulia Badea-Guéritée (Roumanie, Moldavie, 19 76), Wineke de Boer (Pays-Bas), Solveig Gram Jensen (Danemark, Norvège), Alexia Kefalas (Grèce, Chypre), Mehmet Koksal (Belgique), Kristina Rönnqvist (Suède), Agnès Jarfas (Hongrie), Mandi Gueguen (Albanie, Kosovo), Miro Miceski (Macédoine), Kika Curovic (Serbie, Monténégro, Croatie, Bosnie-Herzégovine), Marielle Vitureau (Lituanie), Katerina Kesa (Estonie) Russie, est de l’Europe Laurence Habay (chef de service, 16 36), Alda Engoian (Caucase, Asie centrale), Larissa Kotelevets (Ukraine) Amériques Bérangère Cagnat (chef de service, Amérique du Nord, 16 14), Gabriel Hassan (Etats-Unis, 16 32), Anne Proenza (chef de rubrique, Amérique latine, 16 76), Paul Jurgens (Brésil) Asie Agnès Gaudu (chef de service, Chine, Singapour, Taïwan, 16 39), Christine Chaumeau (Asie du Sud-Est, 16 24), Ingrid Therwath (Asie du Sud, 16 51), Ysana Takino (Japon, 16 38), Kazuhiko Yatabe (Japon), Zhang Zhulin (Chine, 17 47), Elisabeth D. Inandiak (Indonésie), Jeong Eun-jin (Corées) Moyen-Orient Marc Saghié (chef de service, 16 69), Ghazal Golshiri (Iran), Pascal Fenaux (Israël), Philippe Mischkowsky (pays du Golfe), Pierre Vanrie (Turquie) Afrique Sébastien Hervieu (16 29), Hoda Saliby (chef de rubrique Maghreb, 16 35), Chawki Amari (Algérie) Transversales Pascale Boyen (chef des informations, Economie, 16 47), Catherine Guichard (Economie, 16 04), Anh Hoà Truong (chef de rubrique Sciences et Innovation, 16 40), Gerry Feehily (Médias, 16 95), Virginie Lepetit (Signaux) Magazine 360° Marie Béloeil (chef des informations, 17 32), Virginie Lepetit (chef de rubrique Tendances, 16 12), Claire Maupas (chef de rubrique Insolites 16 60), Raymond Clarinard (Histoire), Catherine Guichard Ils et elles ont dit Iwona Ostapkowicz (chef de rubrique, 16 74) Site Internet Hamdam Mostafavi (chef des informations, responsable du web, 17 33), Carolin Lohrenz (chef d’édition, 19 77), Carole Lyon (rédactrice multimédia, 17 36), Paul Grisot (rédacteur multimédia, 17 48), Pierrick Van-Thé (webmestre, 16 82), Marie-Laëtitia Houradou (responsable marketing web, 1687), Patricia Fernández Perez (marketing) Agence Courrier Sabine Grandadam (chef de service, 16 97) Traduction Raymond Clarinard (rédacteur en chef adjoint), Hélène Rousselot (russe), Isabelle Boudon (anglais, allemand), Françoise Escande-Boggino (japonais, anglais), Caroline Lee (anglais, allemand, coréen), Françoise Lemoine-Minaudier (chinois), Julie Marcot (anglais, espagnol, portugais), Marie-Françoise Monthiers (japonais), Mikage Nagahama (japonais), Ngoc-Dung Phan (anglais, italien, vietnamien), Olivier Ragasol (anglais, espagnol), Danièle Renon (allemand), Mélanie Sinou (anglais, espagnol), Leslie Talaga (anglais, espagnol) Révision Jean-Luc Majouret (chef de service, 16 42), Marianne Bonneau, Philippe Czerepak, Fabienne Gérard, Françoise Picon, Philippe Planche, Emmanuel Tronquart (site Internet) Photographies, illustrations Pascal Philippe (chef de service, 16 41), Lidwine Kervella (16 10), Stéphanie Saindon (16 53) Maquette Bernadette Dremière (chef de service, 16 67), Catherine Doutey, Nathalie Le Dréau, Gilles de Obaldia, Josiane Petricca, Denis Scudeller, Jonnathan Renaud-Badet, Alexandre Errichiello, Céline Merrien (colorisation) Cartographie Thierry Gauthé (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66) Calligraphie Hélène Ho (Chine), Abdollah Kiaie (Inde), Kyoko Mori (Japon) Informatique Denis Scudeller (16 84) Directeur de la production Olivier Mollé Fabrication Nathalie Communeau (directrice adjointe), Sarah Tréhin (responsable de fabrication) Impression, brochage Maury, 45330 Malesherbes Ont participé à ce numéro : Edwige Benoit, Gilles Berton, Jean-Baptiste Bor, Jean-Baptiste Luciani, François Mazet, Lucie Mizzi, Valentine Morizot, Corentin Pennarguear, Judith Sinnige, Leslie Talaga, Isabelle Taudière, Sébastien Walkowiak Secrétaire général Paul Chaine (17 46) Assistantes Claude Tamma (16 52), Diana Prak (partenariats, 16 99), Sophie Jan Gestion BénédicteMenault-Lenne(responsable,1613) Comptabilité 01 48 88 45 02 Responsable des droits Dalila Bounekta (16 16) Ventes au numéro Responsable publications Brigitte Billiard Direction des ventes au numéro Hervé Bonnaud Chef de produit Jérôme Pons (0 805 05 01 47, fax : 01 57 28 21 40) Diffusion internationale Franck-Olivier Torro (01 57 28 32 22) Promotion Christiane Montillet Marketing Sophie Gerbaud (directrice, 16 18), Véronique Lallemand (16 91), Lucie Torres (17 39), Romaïssa Cherbal (16 89)

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7 jours dans le monde. ÉTATS-UNIS

La NSA placée sous surveillance

La réforme des programmes de surveillance annoncée par Barack Obama a au moins un mérite : la très puissante Agence de sécurité nationale américaine ne pourra plus espionner en toute impunité. —Los Angeles Times (extraits) Los Angeles

P

rises une à une, les mesures annoncées par le président Obama le 17 janvier pour réformer les programmes de surveillance de la NSA sont modestes. Considérées dans leur ensemble, en revanche, elles annoncent la fin d’une ère marquée par une escalade effrénée de la collecte de renseignements aux Etats-Unis. Depuis sa création, en 1952, la NSA a connu une expansion presque continue. Mais, sur l’essentiel de cette période, elle était contrainte de respecter un cadre limitant la nature des renseignements qu’elle pouvait collecter et de se plier aux restrictions imposées par la loi. C’est en 2001 que les choses ont changé. Les attentats du 11 septembre ont poussé George W. Bush, alors à la Maison-Blanche, à exiger que tous les moyens soient mis en œuvre pour se procurer le moindre fragment d’information. Cette consigne est survenue à un moment où Internet, les courriers électroniques,

les messageries instantanées et les appels téléphoniques à bas coût faisaient transiter sur un réseau informatique mondial des échanges d’informations privées d’une ampleur inédite susceptibles d’être interceptées par des mouchards élaborés. Faisant fi des contraintes juridiques, Bush a ordonné à la NSA de surveiller aux EtatsUnis sans mandat légal les appels téléphoniques et les échanges d’e-mails. Ce n’est que rétroactivement qu’une bonne part de ce programme a été légalisée par le Congrès et la Foreign Intelligence Surveillance Court [FISC, cour fédérale “secrète” créée en 1978 pour surveiller la légalité des activités de l’Agence de sécurité nationale], y compris la collecte par la NSA des fameuses “métadonnées”, ces informations sur les appels téléphoniques passés sur le territoire américain. La collecte de renseignements reposait alors sur un grand principe : on collecte d’abord, on se pose des questions ensuite. Les mesures annoncées par Obama permettent de revenir sur ce principe. Certes, le président n’a annulé aucun des programmes de surveillance en cours, réaffirmant même la nécessité pour le gouvernement de continuer à collecter les métadonnées, mais il instaure de nouveaux garde-fous. Pour les défenseurs des libertés civiles, les timides propositions présidentielles sont décevantes. Certes, les métadonnées téléphoniques ne disparaîtront pas – elles continueront même, jusqu’à nouvel

7

↙ Dessin de Tab, Canada. ordre, à être conservées dans une unique et gigantesque base de données de la NSA. Mais, désormais, les analystes qui voudront examiner les listes d’appels d’un suspect devront en demander l’autorisation, au cas par cas, à la FISC. Obama a introduit une autre nouveauté : en matière de respect de la vie privée, la NSA doit traiter les étrangers exactement comme les citoyens américains. C’est une idée proprement révolutionnaire dans le monde du renseignement, où la coutume veut que l’on trace une ligne nette entre “eux” et “nous”. Les ressortissants étrangers n’en seront pas pour autant à l’abri de la surveillance des Etats-Unis, sauf s’ils figurent sur une liste restreinte recensant les quelques dizaines de chefs d’Etat alliés dont les téléphones ne seront pas mis sur écoute. A long terme, c’est un aspect moins visible des réformes d’Obama qui pourrait avoir le plus de conséquences : la soumission des agences de renseignements, NSA comprise, à une surveillance plus draconienne et la communication au public des décisions de la FISC touchant au respect de la vie privée. Obama a également estimé que si l’Etat américain doit poursuivre la collecte des métadonnées téléphoniques, ce n’est pas forcément à lui d’en conserver la garde. Voilà qui augure d’un débat houleux au Congrès, qui s’apprête à plancher sur l’autorisation de poursuivre les programmes de surveillance pour les deux années à venir. Il est révolu, le temps où un président pouvait ordonner à la NSA d’étendre son action sans guère interroger le Congrès et en se passant de l’avis des citoyens. C’est un changement immense, un changement positif. —Doyle McManus Publié le 19 janvier

Contrepoint

Enthousiasme très mitigé ●●● Si plusieurs commentateurs américains ont salué les propositions de Barack Obama, d’autres ont réagi avec nettement moins d’enthousiasme. La gauche y voit une coquille vide. C’est “business as usual” (statu quo) pour la NSA, estime ainsi un chroniqueur progressiste du Washington Post. A l’inverse, de nombreux conservateurs estiment que l’agence n’a pas besoin de réforme. Pour The Wall Street Journal, les annonces d’Obama sont purement politiques : elles visent à satisfaire les détracteurs des programmes de surveillance. Ses propositions “ne contribueront guère à assurer le respect de la vie privée des Américains, mais pourraient nuire à la sécurité du pays”, redoute le quotidien des affaires.

Des convois explosifs ÉTATS-UNIS — Le développement de l’extraction pétrolière aux Etats-Unis a entraîné ces dernières années une augmentation importante du transport d’hydrocarbures par le rail. Mais les trois accidents qui se sont produits ces sept derniers mois, et en particulier celui de LacMégantic, au Québec, qui a fait 47 morts en juillet dernier, posent avec insistance la question de la sécurité de ce mode de transport. “Chaque jour, un train de 1 mile (1,6 km) chargé de pétrole brut extrait du Dakota du Nord passe à Albany, à quelques centaines de mètres du Parlement [de l’Etat de New York]”, relate ainsi The Wall Street Journal, en précisant que de nouvelles réglementations, qui par exemple imposeraient des wagons citernes plus sûrs, sont à l’étude.

Volume de pétrole transporté par rail aux Etats-Unis (en millions de barils)

280 millions

300

(Projection basée sur les 9 premiers mois de l’année)

250 200 150 100 50 0 2008

2009

2010

2011

2012

2013

SOURCES : “THE WALL STREET JOURNAL”, ASSOCIATION OF AMERICAN RAILROADS

Les talibans plus actifs que jamais PAKISTAN — “Maulana Fazlullah tient

désormais fermement les rênes et, si l’on pouvait encore douter de la capacité du Tehrik-i-Taliban Pakistan [TTP, mouvement des talibans du Pakistan] à lancer de nouvelles attaques après la mort de Hakimullah Mehsud, tué par des tirs de drone fin novembre, force est de constater que depuis lors le nombre d’attentats n’a cessé de se multiplier”, relève amèrement le quotidien Dawn. Au 17 janvier, la province de Khyber Pakhtunkhwa (où se situe Peshawar), la plus durement touchée, enregistrait déjà 41 attentats. La ligne du Premier ministre Nawaz Sharif, qui a proposé des négociations de paix au TTP, est sérieusement mise en cause. “La stratégie qui visait à conclure un accord de paix avec un groupe afin de neutraliser l’autre n’a pas porté ses fruits, estime Dawn. […] De l’avis d’un haut responsable, elle a même eu l’effet inverse à celui escompté.”


7 JOURS

Courrier international — n° 1212 du 23 au 29 janvier 2014 ← Dessin de Kazanevsky, Ukraine.

↓ Vitali Klitschko (au centre), tête de file de l'opposition, lors de la manifestation du 19 janvier. Photo V. Ogirenko/Reuters

Du rififi dans l’Eglise orthodoxe

JUAN PEDRO QUIÑONERO, correspondant que quotidien espagnol ABC

RUSSIE — En réponse au controversé mais populaire archidiacre Andreï Kouraev, qui a révélé l’existence de ce qu’il appelle un “lobby gay” au sein de l’Eglise orthodoxe russe, le porte-parole du patriarcat de Moscou, Vsevolod Tchapline, a adopté “un ton d’une dureté sans précédent”, estime la Nezavissimaïa Gazeta. L’émissaire du patriarcat a le 18 janvier exhorté Kouraev à “se repentir ou rejoindre le camp des schismatiques”. Ce dernier a été limogé de l’Académie spirituelle de Moscou fin décembre pour ses “propos sensationnalistes dans la blogosphère”. Mais il a décidé de donner une large résonance publique à la question des mœurs des hauts dignitaires de l’Eglise après plusieurs affaires d’abus sexuels sur de jeunes séminaristes.

“La manif contre l’IVG, c’est un nonsujet” La manifestation des opposants à l’avortement du 19 janvier, c’est de la régression ?

UKRAINE

Vers le scénario du pire

Les défis de la présidente RÉPUBLIQUE CENTRAFRICAINE — “La tâche

E. FEFERBERG/AFP

ILS PARLENT DE NOUS

qui attend Dame Catherine est loin d’être une sinécure”, lance L'Observateur Paalga au lendemain de la désignation, le 20 janvier, de Catherine Samba-Panza, maire de Bangui, comme présidente de transition. “Malgré tout le bien qu’on dit d’elle et les bons augures qui semblent accompagner son élection, elle est plus à plaindre qu’à envier tant les défis qui l’attendent sont titanesques”, poursuit le quotidien burkinabé. Le pays est en proie à des violences depuis des semaines. L’Union européenne a annoncé lundi qu’elle enverrait au moins 500 hommes pour prêter mainforte aux soldats français et africains déjà sur place.

Face à la brutalité du pouvoir, l’eurorévolution se durcit.

L

es événements du 16 janvier au Parlement [adoption d’une mouture plus rigoriste de la loi sur la liberté d’expression et les troubles de l’ordre public] constituent un tournant. Ils nous ont dévoilé la vérité dans toute sa laideur : en dépit d’un mouvement de protestation qui agite le pays depuis le 21 novembre, le plus durable de notre histoire, et mobilise des millions de nos concitoyens, les autorités continuent à œuvrer pour assouvir leurs désirs les plus secrets. Il s’agit pour elles de s’assurer le monopole du pouvoir et de l’argent. Le nouveau budget [également voté le 16 janvier] renforce encore financièrement les structures du pouvoir, lequel se trouve doté de moyens accrus pour intervenir par la force contre ceux qu’il

juge les plus dangereux pour lui. Cette loi permet d’interdire aux ONG, ces “agents de l’étranger”, de veiller au bon déroulement du processus électoral, et de museler Internet mais aussi tout opposant, toute critique, sous prétexte de “diffamation” ou d’“extrémisme”. Or, on le voit, l’extrémisme est déjà à l’œuvre [depuis les affrontements du 19 janvier]. Le recours à la force va encore radicaliser certains groupes. On se rapproche du scénario du pire. Mais les gens sont encore nombreux à avoir foi en une solution politique. Ils attendent des autorités qu’elles consentent à de véritables concessions. Ils espèrent encore que les responsables des violences seront punis, les prisonniers libérés, leurs droits et leurs libertés respectés, et que le pays connaîtra des élections libres. — V. Sioumar et O. Souchko Oukraïnska Pravda (extraits) Kiev

Sous le signe de la torture

Je l’ai appris sur Un Monde d’Info du lundi au vendredi à 16h15 et 21h45 avec

Vivons bien informés.

SYRIE — L’information était à la une du Guardian le 21 janvier, à la veille de l’ouverture de la conférence de Genève 2, destinée à sortir la Syrie de la guerre civile : un rapport commandité par le Qatar, rédigé par trois anciens procureurs internationaux et basé sur le témoignage d’un déserteur jugé “crédible et sincère”, accuse Damas de massacres à grande échelle et de tortures, photos insoutenables à l’appui. D’après les auteurs du rapport , il s’agit de “preuves claires et sérieuses […] d’une torture systématique et du meurtre de détenus par des agents du régime syrien”, ce qui pourrait constituer des “preuves de crimes de guerre”.

— C’est surtout un phénomène extrêmement minoritaire  : 40 000 personnes qui défilent à Paris – et encore, si on prend la fourchette haute –, c’est juste la manifestation d’une frange extrêmement conservatrice de la société ; 200 000 manifestants, ça aurait valu un papier, mais là… Je n’ai d’ailleurs vu aucun article sur le sujet dans les différents journaux européens que je feuillette chaque jour.

Pensez-vous que la loi réduisant de façon draconienne le recours à l’IVG discutée en Espagne a “réveillé” les anti-IVG en France ? — La loi espagnole en cours de discussion correspond à la vision la plus conservatrice du parti conservateur espagnol. Pour différentes raisons, Mariano Rajoy, le chef du gouvernement, a considéré qu’il fallait faire un geste en direction de la droite. Mais je ne vois pas comment quelque chose de ce genre en Espagne pourrait avoir la moindre influence à Paris, à Tombouctou ou n’importe où ailleurs. Ça n’intéresse personne.

Les opposants au mariage pour tous vont à nouveau manifester le 26. Ce sont les mêmes que les anti-IVG ? — Les antiavortement sont des catholiques ultraminoritaires. Il y a une différence culturelle et sociologique forte avec les opposants au mariage pour tous. Dans ces manifestations, qui étaient d’une autre envergure que celle du 19 janvier, j’ai perçu un vrai caractère multiculturel ; il y avait des musulmans, des Noirs, des homosexuels… Mais la presse française, à travers les photos qu’elle a publiées de ces manifs, a peu rendu compte de cette France multiculturelle.—

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Courrier international — n° 1212 du 23 au 29 janvier 2014

ILS/ELLES ONT DIT

Abdul Saboor L’homme le plus honnête d’Afghanistan —The Washington Post (extraits) Washington De Kaboul

C

e policier affecté à la circulation depuis de longues années monte sur l’estrade et s’installe devant une bannière en dari où le mot “corruption” en capitales a été barré d’une grande croix rouge. Après vingt-quatre ans de labeur, Abdul Saboor, 52 ans, vient d’être nommé l’homme le plus honnête d’Afghanistan. Il s’est laissé prendre en photo avec le ministre de l’Intérieur, il a répondu aux questions des journalistes de la presse locale, puis il est rentré chez lui : un cinq-pièces qu’il partage avec 28 personnes. En vingt ans, Saboor n’a obtenu qu’une seule et modeste promotion. Et puisqu’il n’accepte pas les pots-de-vin, son salaire culmine à 200 dollars par mois. Ses orteils sont devenus insensibles à force d’avoir été écrasés par les voitures. Sa gorge est constamment douloureuse à cause de la poussière et de la pollution, et il n’a guère les moyens de se soigner. L’Afghanistan est l’un des pays les plus corrompus au monde (avec la Corée du Nord et la Somalie). Un pays où les représentants de l’Etat ont détourné des centaines de millions de dollars d’aide internationale, et où la corruption à la petite semaine a envahi la vie quotidienne. Saboor a beau être devenu célèbre dans son pays, peu d’Afghans sont prêts à suivre son exemple. “Refuser les dessous-de-table, c ’est acce pte r d’en baver comme

“Brûler des centaines de millions de tonnes d’aliments de première nécessité pour la production d’agrocarburants est un crime contre l’humanité.” Selon le politologue

Agent de la circulation depuis vingt ans, il refuse obstinément les pots-de-vin au nom d’un idéal : civiliser les automobilistes. Une attitude qui lui vaut une belle notoriété, mais une faible prospérité. Saboor”, explique Mohammad Shafiq Hamdam, président du Réseau anticorruption, un organisme de surveillance afghan qui s’est joint à d’autres associations de la société civile pour lui décerner ce titre. Il suffit de voir Saboor en action au rond-point de Sherpur, à Kaboul, pour comprendre l’admiration qu’il suscite. Il n’arrête pas une seconde : il se jette sur les voitures qui font semblant de pas avoir vu le stop et distribue de nombreux coups de sifflets aux automobilistes récalcitrants. Dans une ville où des millions de voitures circulent sur des routes en piteux état et où personne ne respecte les feux de signalisation flambant neufs, Saboor est célèbre pour son incorruptibilité mais aussi pour son sens de la théâtralité. Qu’il traverse les carrefours de Kaboul en courant, donne des coups de sifflet pour arrêter les automobilistes incivils ou parade en levant les jambes très haut à la manière des gardes du palais de Buckingham,

← Abdul Saboor. Dessin de Bertrams Amsterdam, pour Courrier international.

c’est un spectacle permanent. “Les gens ont commencé à venir pour me regarder travailler, dit-il. Les gamins m’appelaient Oncle Saboor ou Oncle Traffic. Les automobilistes s’arrêtaient pour me remercier. Et peu à peu je suis devenu connu.” “C’est le seul agent de la circulation honnête en Afghanistan”, explique Abdul Hussen Sadeq, un chauffeur de taxi. “Les autres sont des chiens”, renchérit un autre chauffeur de taxi qui préfère ne pas donner son nom. “Tous les jours, ils nous rackettent. Et si nous refusons de payer, ils nous confisquent notre permis.” Saboor sait très bien comment gagner plus d’argent quand on est affecté à la circulation. Il faut accepter des billets au lieu de verbaliser, monnayer l’autorisation pour les poids lourds de passer dans des zones interdites à la circulation et faire payer le stationnement gratuit. Pourquoi refuse-t-il de jouer le jeu ? Sa vocation remonte à l’enfance, explique-t-il. Son père a été tué dans un accident de la circulation, ce qui démontre selon lui la nécessité d’avoir de bons agents. Ses deux oncles étaient du métier, ils avaient de beaux uniformes et avaient conservé un emploi stable alors même que le pays implosait. Dans les années 1990, le gouvernement a appris l’existence de cet incorruptible et le président Burhanuddin Rabbani a tenu à récompenser Saboor et sa famille en leur offrant un lopin de terre. Mais les lenteurs de la bureaucratie font que, vingt ans plus tard, il n’a toujours rien obtenu. Et il en est à se demander si un dessousde-table (ce à quoi il se refuse catégoriquement) n’aurait pas accéléré le processus. Quand il demande à sa hiérarchie une promotion, “rien ne se passe”, confie-t-il assis dans la maison qu’il partage avec ses quatre enfants et une vingtaine de frères, cousins, oncles et tantes. “Mais j’aime trop mon travail pour le quitter !” —Kevin Sieff Publié le 14 janvier

AFP

ILS FONT L’ACTUALITÉ

SENSÉ

suisse Jean Ziegler, ancien rapporteur spécial de l’ONU sur la question du droit à l’alimentation, la transformation de la biomasse en carburants est responsable de l’accroissement de la faim dans le monde et de l’accaparement des terres fertiles en Afrique et en Amérique latine. (Le Temps, Genève)

BÊCHEUSE

“Le modèle norvégien n’est pas pour vous.” La Première ministre norvégienne, Erna Solberg, déconseille au RoyaumeUni de quitter l’Union européenne pour devenir, comme son pays, membre de l’Espace économique européen (EEE). Elle a tenu ces propos juste avant une rencontre avec son homologue britannique, David Cameron, le 15 janvier. (The Local, Oslo)

COMBATIF

“Nous sommes prêts à défendre notre saucisse fumée”, déclare Artur Zawisza, chef des radicaux nationalistes polonais, à propos de nouvelles dispositions européennes (qui entreront en vigueur en septembre 2014) selon lesquelles le fumage traditionnel au feu de bois déposerait trop de goudron sur les salaisons. (Fronda, Varsovie)

ACCOMMODANT

“Comme lors de missions menées en 2002 et en 2009, les femmes devront porter une abaya [qui couvre la totalité du corps mais pas le visage] en Arabie Saoudite. Mais la princesse Astrid [sœur du roi Philippe] ne sera pas concernée par les exigences locales, car elle représente les autorités publiques”, explique Marc Bogaerts, directeur général de l’Agence fédérale pour le commerce extérieur belge, qui organise les voyages de la princesse. (La Libre Belgique, Bruxelles)


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↙ Avortement : le législateur au travail. Dessin de Kap, Espagne.

CONTROVERSE

Interdire à nouveau l’IVG en Espagne ? Le projet de loi adopté en décembre par le gouvernement conservateur prévoit d’interdire l’avortement, sauf dans quelques cas très restrictifs. Une énorme majorité d’Espagnols s’opposent à cette mesure, qui faisait partie des promesses électorales du PP.

la soutane morale du cléricalisme la honteuse relation pornographique du PP avec l’argent. Avec cela ? J’avoue qu’en ce qui me concerne je tiens le discours délirant d’un démocrate de gauche qui se sent escroqué depuis plus de trente ans par un système hypocrite. Et, en plein délire, je pense que, de temps en temps, le PP doit donner un coup de main au PSOE [le Parti socialiste] pour que le bipartisme continue de justifier le vote utile des Espagnols. —Luis García Montero

Publié le 4 janvier

POUR CONTRE

Un trompe-l’œil réactionnaire —infoLibre (extraits) Madrid

J

’ai enfin vu l’exposition intitulée Mujeres bajo sospecha [Soupçons sur les femmes] à la bibliothèque d’Andalousie à Grenade. Elle retrace l’histoire de la sexualité des femmes entre 1930 et les années 1980. Tant qu’on ne sort pas de la galerie, le récit difficile que raconte cette exposition magnifique se termine bien. Les femmes modernes des années 1920 et 1930 ont mis en œuvre un processus d’émancipation qui a porté ses fruits avec l’avènement de la Seconde République espagnole, en 1931. Le droit de vote, le divorce, la présence à l’école et l’émancipation économique de la femme ont fait à l’époque de l’Espagne l’un des pays les plus progressistes d’Europe. Puis le coup d’Etat de 1936 a inauguré une longue période pendant laquelle la tête rasée et l’absorption d’huile de ricin [imposées à la plupart des prisonnières politiques] ont symbolisé une double exploitation. Outre la répression générale, les femmes ont vu leur corps devenir une prison. Avec l’agonie de la dictature, les interstices de la liberté d’expression ont ouvert la voie à un processus devant renouer avec la dignité démocratique. Si le machisme n’a pas disparu, la lutte féministe a porté ses fruits et est devenue l’un des principaux moteurs des transformations de l’Espagne.

Le problème, c’est qu’il faut finir par sortir de l’exposition, marcher dans la rue et revenir à une histoire qui se poursuit, menacée une fois de plus par la pensée réactionnaire. En traversant la ville, je me demande pourquoi le Parti populaire [PP, au pouvoir] soutient une loi si conservatrice sur l’avortement, dont l’idéologie ne correspond même pas aux opinions de la majorité de ses partisans [78 % des Espagnols se disent opposés au projet de loi actuellement examiné au Parlement selon un sondage publié récemment par El País]. Je traverse les jardins du Genil [à Grenade]. Quand j’étais petit, les jeunes couples attendaient que la nuit tombe sur les marronniers et les platanes pour s’embrasser, car c’était considéré comme indécent avant le mariage. Peu après, les homosexuels sont aussi arrivés. Une fois encore, je me suis demandé pourquoi le PP souhaitait de nouveau faire du corps une prison. Le parti semble avoir besoin de prendre des mesures pour apaiser et fidéliser l’extrême droite. L’IVG en fait partie, surtout si cela permet le sacrifice moral d’Alberto Ruiz-Gallardón [le ministre de la Justice, à l’origine de ce projet de loi], qui, avec l’aide de quelques médias, a incarné pendant quelques années l’aile progressiste du parti. Malin ! Quoi d’autre ? Le chiffon rouge de l’anticléricalisme a toujours été un bon moyen de détourner la colère populaire. Nous vivons une période où la promiscuité de la droite avec les banques, les entreprises d’électricité et les grands temples de l’argent est mise en scène avec insolence. La colère envers ces temples pèse de plus en plus sur la société. C’est le moment de faire porter l’attention ailleurs – vers les vieux autels – et, tant qu’on y est, de cacher avec

Protéger la vie —ABC (blog) Madrid

J

e suis contre l’avortement. Et je le dis sans aucun complexe, quitte à me faire traiter de réactionnaire et accuser par une frange de la gauche intolérante et sectaire de vouloir faire reculer les droits de la femme. Je ne sais pas si tuer un fœtus, début d’un projet de vie, est un droit ou une aberration. A moins que les orangs-outans ou tout autre animal que la gauche se fait fort de protéger n’aient plus de droits qu’un fœtus ? Hallucinant… Depuis que le gouvernement du Parti populaire [PP, de droite] a approuvé la loi sur l’avortement [le 20 décembre 2013], j’ai été très étonnée de constater dans la

presse que beaucoup de dirigeants de gauche s’exprimaient en mon nom, au nom de toutes les femmes. Non, s’il vous plaît, parlez au nom de quelques femmes, mais ne m’associez pas à votre discours. Il n’y a rien de moins progressiste que de défendre le droit d’un individu à empêcher une nouvelle vie d’éclore, au prétexte que cela ne correspond pas à son projet de vie, que l’arrivée d’un enfant ne l’arrange pas ou que celui-ci présente des malformations. Dans la vie, il faut être cohérent avec ses actes et en assumer les conséquences, qu’elles nous plaisent ou non. Quand [en 2010] le gouvernement socialiste avait fait voter sa loi qui permettait à des gamines de 16 ans d’avorter sans autorisation parentale – une folie ! – et autorisait librement les IVG dans les quatorze premières semaines de grossesse, il ne m’est jamais venu à l’esprit de critiquer ceux qui le soutenaient. Je savais que le PSOE avait l’appui de la majorité du pays et qu’il s’était engagé à faire passer ce texte. Aujourd’hui, la majorité a changé de mains. Et, que cela nous plaise ou non, revenir sur cette loi était l’une de ses promesses électorales, et en ce sens il convient donc de respecter cette initiative. Il ne s’agit pas d’une quelconque régression des droits, ni de revenir à l’âge des cavernes comme le prétendent certains, mais d’un progrès en matière de protection de la vie et d’une garantie que personne ne décide, par caprice, de tuer un embryon de la façon la plus odieuse qui puisse être. —Paloma Cervilla Publié le 22 décembre 2013 Voir aussi la rubrique “Ils parlent de nous”, p. 8.


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d’un continent à l’aut r e. fra nce

↙ Dessin de Mix & Remix, paru dans Le Matin, Lausanne.

La soumission Europe ........... Moyen-Orient..... Asie ............. Amériques........

16 19 22 26

Pour l’économiste Paul Krugman, ce qui est vraiment choquant, c’est d’entendre François Hollande souscrire aux vieilles doctrines de droite.

—The New York Times New York

F Hollande. La surprise du chef Sceptiques, déçus, parfois compréhensifs, les journalistes des grands quotidiens étrangers ont largement commenté le tournant social-libéral FOCUS du président français.

rançois Hollande a cessé de m’intéresser dès que j’ai compris qu’il n’allait pas rompre avec l’orthodoxie destructrice de l’Europe et son parti pris d’austérité. Mais, maintenant, il a fait quelque chose de vraiment scandaleux. Je ne parle pas de l’aventure qu’il aurait avec une actrice, ce qui, même si c’est vrai, n’est ni étonnant (on est en France, quand même) ni choquant. Non, ce qui me choque, c’est qu’il souscrive désormais aux doctrines économiques de droite, pourtant discréditées. Ce qui vient nous rappeler que les difficultés économiques persistantes de l’Europe ne peuvent être seulement attribuées aux mauvaises idées de la droite. Certes, des conservateurs insensibles et malavisés ont appliqué leur politique, mais ils ont bénéficié de la complicité de politiciens mous et confus de la gauche modérée.

Le marasme persiste. A l’heure actuelle, l’Europe semble s’arracher à sa récession à double creux et retrouver un peu de croissance. Mais cette légère reprise fait suite à des années de résultats désastreux. Jugez-en : en 1936, sept ans après le début de la Grande Dépression, une bonne partie de l’Europe connaissait une forte croissance, les PIB par habitant atteignant de nouveaux sommets. Par comparaison, le PIB réel par habitant en Europe reste aujourd’hui très au-dessous de son maximum de 2007 – au mieux, il s’accroît légèrement. Pour s’en sortir encore plus mal que durant les années 1930, il faut vraiment en avoir envie ! me direzvous. Comment les Européens ont-ils réalisé ce tour de force ? Eh bien, dans les années 1930, la plupart des pays européens ont fini par renoncer à l’orthodoxie économique. Ils se sont affranchis de l’étalon-or, ils ont cessé d’équilibrer leurs budgets et certains d’entre eux ont commencé

à réarmer considérablement, ce qui a eu au moins pour avantage de relancer l’économie. D’où une forte reprise à partir de 1933. L’Europe d’aujourd’hui est devenue bien plus vivable, tant moralement et politiquement qu’humainement. L’attachement commun à la démocratie a amené une paix durable ; les systèmes de protection sociale ont compensé les effets douloureux du chômage ; une action coordonnée a écarté la menace d’un effondrement financier. Mais, en réussissant à éviter la catastrophe, l’Europe, en contrepartie, a permis aux gouvernements de s’accrocher à des politiques orthodoxes. Aucun pays n’a quitté l’euro, alors même qu’il constitue un carcan monétaire. Dans la mesure où il n’y a pas lieu de relancer les dépenses militaires, nul n’a rompu avec l’austérité budgétaire. Tout le monde a un comportement sûr, censément responsable – et le marasme persiste. Dans la sinistrose ambiante, la France n’est pas si mal lotie. Certes, elle reste à la traîne derrière l’Allemagne, qui a été portée par son redoutable secteur de l’exportation. Mais la France obtient de meilleurs résultats que la plupart des autres pays européens. Et je ne parle pas seulement des pays frappés par la crise de la dette. La croissance française a dépassé celle de piliers de l’orthodoxie comme la Finlande et les Pays-Bas. Il est vrai que, d’après les derniers chiffres, la France ne profite pas du léger retour de croissance européen. La plupart des observateurs, notamment le Fonds monétaire international (FMI), attribuent cette récente faiblesse aux mesures d’austérité. Mais François Hollande vient d’annoncer les nouvelles orientations, et l’on sentait percer dans ses propos un peu de désespoir. Car, en annonçant son intention de réduire la fiscalité des entreprises et de compenser par des coupes dans les dépenses publiques (sans


FRANCE.

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↓ Dessin de Chappatte paru dans Le Temps, Genève. préciser lesquelles), François Hollande a déclaré : “C’est donc sur l’offre qu’il faut agir”, avant d’ajouter : “C’est l’offre qui crée la demande.” Eh bien, dites donc ! Le voilà qui reprend, presque mot pour mot, cette faribole depuis longtemps discréditée qu’on appelle la loi de Say, ou “loi des débouchés”, selon laquelle il ne peut y avoir d’insuffisance globale de la demande puisque les gens doivent bien dépenser leur revenu quelque part. C’est tout simplement faux, et particulièrement faux, en pratique, en ce début 2014.

Vu du Portugal

La gauche déçue

Faillite intellectuelle. Tout montre que la France regorge de ressources productives – de capital humain comme de capitaux financiers – qui restent inexploitées en raison d’une demande insuffisante. Il suffit pour le comprendre de voir avec quelle rapidité dégringole l’inflation. La France comme l’Europe dans son ensemble semblent même s’acheminer dangereusement vers une déflation à la japonaise. Comment faut-il interpréter, dès lors, le fait que M. Hollande ait choisi ce moment-là pour reprendre à son compte cette théorie discréditée ? Comme je l’ai dit, c’est le signe du piteux état dans lequel se trouve le centre gauche en Europe. Depuis quatre ans, l’Europe est en proie à la fièvre de l’austérité, avec des conséquences désastreuses. Le fait que la timide reprise actuelle soit saluée comme une réussite de cette politique en dit d’ailleurs très long. Etant donné les terribles difficultés provoquées par la politique en question, on aurait pu s’attendre que le centre gauche plaide énergiquement pour un changement de cap. Or, partout en Europe, le centre gauche (notamment britannique) a tout au plus émis quelques critiques molles et frileuses, avant, bien souvent, de se soumettre bon gré mal gré. Quand François Hollande est arrivé à la tête de la deuxième économie de la zone euro, nous sommes quelques-uns à avoir espéré qu’il se dresse contre cette tendance. Mais, comme les autres, il s’est soumis, soumission qui vire désormais à la faillite intellectuelle. L’Europe n’est pas près de sortir de sa deuxième “grande dépression”. —Paul Krugman Publié le 16 janvier

La fin du dernier bastion socialiste Le président français n’avait d’autre choix que ce virage pour réveiller une économie anémiée.

—El País (extraits) Madrid

L

e dernier bastion du socialisme en Europe n’est plus, François Hollande a rendu les armes en annonçant un changement de cap tourné vers le sociallibéralisme, mariage du marché et des entreprises, qui selon lui est l’unique levier possible pour créer des emplois. Un retour à la politique économique de l’offre, la supply-side economics* chère à Ronald Reagan. Après dix-huit mois d’une politique chaotique, de fortes augmentations d’impôts – jusqu’à 75 % pour les plus riches, sans le moindre résultat positif – et d’éloignement croissant de l’Allemagne, moteur du continent, Hollande est contraint d’opérer un virage à 180 degrés. Le président le plus impopulaire de la Ve République ouvre ainsi une nouvelle ère pour éviter que la deuxième économie de la zone euro

ne monte dans le wagon de l’Italie et de l’Espagne au lieu de celui de Berlin. Hollande veut secouer un pays désorienté, qui ne comprend rien à la mondialisation et s’obstine à tendre un généreux filet de protection sociale impossible à financer dans une économie anémique. En France, 57 % du PIB sont engloutis par l’Etat. Le courage de Hollande est bien évidemment applaudi par l’ensemble du monde anglo-saxon ainsi qu’à Bruxelles et à Berlin, où la perspective d’une France mal en point n’est pas envisageable, un sauvetage d’une telle ampleur étant tout bonnement impossible. C’était prévisible. Les socialismes occidentaux sont tombés les uns après les autres, incapables d’offrir des solutions de remplacement. Le système n’a pas changé et les drapeaux socialistes sont en berne. La droite règne en maîtresse incontestée de l’Europe avec en face d’elle, en France, des troisièmes voies équivoques, des centrismes mous et des populismes agressifs. Mardi dernier depuis l’Elysée, François Hollande s’est défendu d’être devenu libéral : bien au contraire, je suis un fervent défenseur du dialogue social, s’est-il justifié. Il a pour ambition de devenir le nouveau Schröder, le chancelier allemand

“Hollande n’a rien à perdre, il a déjà tout perdu”

social-démocrate qui, après avoir dégraissé l’Etat providence, a sauvé l’emploi et permis le retour de l’Allemagne à la tête de l’Europe. Hollande va essayer d’accomplir ce que Sarkozy à droite n’a pas réussi : dégraisser l’Etat, produire plus et mieux sans avoir peur du monde extérieur. Il appelle ça le pacte social de responsabilité. Des réductions de 30 milliards d’euros de charges sociales vont être accordées aux entreprises en échange d’embauches. Cet argent public était auparavant affecté aux cotisations familiales, par exemple pour encourager la natalité ; les Françaises étaient les deuxièmes génitrices en Europe après les Irlandaises. Il faudra désormais compter avec une baisse des dépenses de 50 milliards d’euros. Cela sera-t-il suffisant pour protéger le modèle social français ? Ce revirement déçoit le Front de gauche et déconcerte la droite ; quant aux fonctionnaires, deux fois plus nombreux qu’en Allemagne, ils ne devraient pas tarder à exprimer leur colère. Mitterrand avait lui aussi viré de bord en revenant sur les nationalisations et en congédiant du gouvernement les communistes. Hollande, prisonnier de son insoutenable légèreté et empêtré dans un vaudeville, n’a rien à perdre, il a déjà tout perdu. —Francesco G. Basterra Publié le 17 janvier * En anglais dans le texte.

● La “volte-face de la politique économique de François Hollande” met fin à l’espoir d’une alternative aux politiques d’austérité, écrit Rui Cardoso Martins dans Público. Les effets d’annonce à propos de la taxation des hauts salaires et des grands patrons avaient contribué à donner une coloration sociale et humaine à la politique du président français, rappelle le quotidien de Lisbonne. Les socialistes portugais s’étaient d’ailleurs largement appuyés sur l’image du retour d’une gauche sociale au cœur duprojeteuropéen pour construire leur come-back aux prochaines élections législatives, explique l’éditorialiste. La France paraissait donc être la seule à pouvoir freiner le processus de “rigueur” imposé dans les pays du sud de l’Europe, face à Angela Merkel qui défendait les vertus de l’austérité. “Le président qui, il y a un an, relevait les impôts des patrons et des plus riches, annonce aujourd’hui qu’il va les réduire et en profiter pour couper au cordeau dans les dépenses sociales”, résume Rui Cardoso Martins. D’autre part, en officialisant “son passage du socialisme à la social-démocratie”, le président français “renforce la légitimité” des principaux artisans des coupes budgétaires au Portugal, le Premier ministre Pedro Passos Coelho (centre droit) et son bras droit Paulo Portas (vice-Premier ministre de droite), poursuit le journaliste. António José Seguro – secrétaire général du Parti socialiste portugais –, quant à lui, se trouve aujourd’hui dans une posture difficile. Celui qui avait taxé l’élection de François Hollande de “bouffée d’air frais pour la gauche européenne” ne peut plus se retrancher dans une position en demi-teinte.


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FRANCE

FOCUS HOLLANDE

Courrier international — n° 1212 du 23 au 29 janvier 2014

↓  Dessin de Mix & Remix paru dans Le Matin, Lausanne.

↓↓ Affaire Hollande. Politique économique allemande. Dessin de Tom Trow, Pays-Bas.

Vu d’Allemagne

Le modèle Schröder

Le nouvel ami d’Angela Après s’être moqué du couple “Merkozy” des mois durant, c’est auprès de la chancelière allemande que François Hollande cherche désormais son salut. —Frankfurter Allgemeine Sonntagszeitung Francfort

Q

uand on dit d’un roi qu’il est bon, le règne est manqué”, jugeait Napoléon Bonaparte. Après vingt mois à la tête de l’Etat français, François Hollande s’est manifestement souvenu des propos de son lointain prédécesseur. Plus question d’être “bon” et agréable à tous. C’est ce qu’il a essayé de faire depuis mai 2012 et toutes les décisions qui exigeaient des efforts des Français l’ont plongé dans des affres épouvantables. Et ses compatriotes l’ont récompensé en lui octroyant le titre de président le plus impopulaire de tout l’après-guerre. Hollande l’hésitant a décidé de se lancer et de jouer les réformateurs courageux. Il entend libérer les entreprises du fardeau des charges sociales et de la paperasserie, et réduire énergiquement le coûteux appareil d’Etat avec ses communes, ses départements et ses régions. Fini le pépère* de l’Elysée, voilà le précurseur qui impose un rythme de réforme rapide. De fait, sa vie privée tombe à pic dans ce grand mouvement de rénovation. Toute la France suit avec une certaine incrédulité mais aussi avec admiration sa métamorphose en fonceur résolu, qui a su séduire une belle actrice.

Avec son programme de réforme en profondeur, le président a pris le pays, et surtout son parti, par surprise. Les socialistes semblent comme assommés par tant d’élan et de dynamisme. Les conservateurs se disputent pour savoir s’ils doivent applaudir ou critiquer, et Hollande les regarde se déchirer. Les détracteurs de son camp sont muets – mais ce silence ne durera pas longtemps. Tous ceux qui ont quelque chose à perdre dans les réformes vont bientôt se soulever. Hollande se prépare à se défendre en cherchant une alliée de poids : Angela Merkel. Le socialiste a clairement reconnu qu’il chercherait désormais son salut dans le renforcement du partenariat franco-allemand. Voilà un tournant étonnant pour un homme qui s’est moqué pendant des mois de la communauté d’intérêts du couple “Merkozy”. Lors de sa conférence de presse [du 14 janvier], Hollande a reconnu présenter “certaines analogies” avec Gerhard Schröder. Il ne songeait probablement pas uniquement au programme de réformes [connu sous le nom d’“Agenda 2010”] de l’ancien chancelier, mais aussi à ses errements européens, qui ne l’ont rapproché de Paris que fort tard. De même que Schröder n’a eu d’yeux au début que pour Londres, Hollande a cherché à son entrée à l’Elysée à se passer de Berlin et à trouver d’autres partenaires, à

Madrid, Rome et Lisbonne. Il a cependant fini par constater que l’alliance du Sud ne tenait pas ses promesses, comme Schröder était parvenu à la conclusion en 2003, année où il instaurait l’Agenda 2010, que les choses ne pouvaient pas marcher sans la France. Au côté de Jacques Chirac, il avait alors fait front contre le président américain lors de la guerre en Irak. Le rapprochement franco-allemand était même allé jusqu’à faire sauter le pacte de stabilité européen : les deux “amis” ne respectaient pas les déficits convenus. Hollande mise aujourd’hui sur une solidarité similaire. Il souhaite procéder à des réformes et espère à cet égard une certaine indulgence de Berlin. C’est la seule explication à ses objectifs de réduction des dépenses publiques et du coût du travail. Sur les 50 milliards d’euros d’économies que la France devra réaliser entre 2015 et 2017 en accord avec Bruxelles, une partie, probablement 10 milliards, sera consacrée à la réduction des charges et des prélèvements. Cela signifie que le soutien aux entreprises a désormais la priorité sur la lutte contre le déficit. Hollande demandera selon toute probabilité au gouvernement allemand de

se pencher froidement sur son propre processus de réformes et de reconnaître qu’il a violé le pacte de stabilité. Le président compte intégrer cela dans des projets d’avenir en matière d’énergie, de défense et de fiscalité. Comme un amoureux échappe à la grisaille du quotidien, Hollande se coupe de la réalité. Il ne veut pas entendre parler d’obstacles, par exemple du fait que le secteur de l’énergie français est dominé par le nucléaire alors que l’allemand est marqué par la sortie du nucléaire. Il rêve déjà d’une fusion des fournisseurs d’énergie allemands et français. Il souhaite une coopération plus étroite en matière de défense ; le pacifisme de base des Allemands ne saurait constituer un obstacle, la complexité des processus de décision du Bundestag et la peur que la classe politique allemande éprouve vis-à-vis des interventions militaires non plus. Hollande prévoit même une harmonisation fiscale, que Sarkozy n’avait pu obtenir. Il appartiendra à la chancelière de faire revenir son ami* à la réalité. —Michaela Wiegel Publié le 19 janvier * En français dans le texte.

● Le président François Hollande a annoncé qu’il voulait “mettre la société française en mouvement”. Exactement comme le chancelier social-démocrate Gerhard Schröder lorsqu’il a dévoilé son programme de réforme au Bundestag, le 14 mars 2003 : “Nous allons réduire les prestations sociales et encourager la responsabilité individuelle.” La République fédérale se trouvait alors dans une situation en tout point semblable à celle de la France aujourd’hui. L’Allemagne était l’homme malade de l’Europe. Le taux de chômage y atteignait des niveaux records. Les déficits se creusaient dans les caisses publiques, faisant augmenter les cotisations sociales et le coût du travail. Toutes les réformes entreprises par Schröder à l’époque ne seraient pas applicables au cas français. C’est notamment vrai pour ce que l’on a considéré comme le cœur de son programme, à savoir la refonte des allocations chômage. Les lois Hartz IV [4e volet, le plus controversé, de la réforme du marché du travail menée entre 2003 et 2005] ne sont pas transférables en France, où l’Etat n’a jamais offert de mesure d’aide aussi longue [qu’en Allemagne] sur la base des derniers revenus. La France dispose en outre d’une plus grande marge de manœuvre que l’Allemagne en matière de retraites, le taux de fécondité des Français rendant la situation démographique du pays moins critique. L’heure est à la rhétorique du rebond. Le réformateur s’emploie d’abord à conquérir l’opinion publique à grand renfort de discours enthousiastes. Dans un premier temps, cela marche généralement bien. —Ralph Bollmann Frankfurter Allgemeine Zeitung (extraits) Francfort Publié le 19 janvier


FRANCE.

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↓ Dessin d’Ammer, paru dans NRC Handelsblad, Rotterdam.

Un changement bien modeste La crise n’est pas encore assez violente en France pour que des réformes radicales soient acceptées.

—The Guardian Londres (Extraits)

P

lutôt Harold Wilson [Premier ministre travailliste de 1974 à 1976] que Margaret Thatcher. Un contrat social plutôt qu’un capitalisme pur et dur. C’est en tout cas ce qu’a promis François Hollande au peuple français et aux marchés financiers quand il a présenté son projet de revitalisation de la deuxième économie de la zone euro. Pour qui se souvient de la situation politique en GrandeBretagne dans les années 1970, l’arrière-plan a quelque chose de familier : chômage en hausse, croissance en panne, monde des affaires désabusé, productivité au ralenti et fiscalité écrasante. Hollande ne l’a pas dit alors, mais tout le monde l’a compris en filigrane : la France est désormais considérée comme l’homme malade de l’Europe.

Un avertissement. En guise de solution, il a proposé un marché aux entreprises françaises. Les dépenses publiques seront réduites de 50 milliards d’euros, et les ressources de l’Etat mieux utilisées. Quant aux charges sociales qui pèsent sur les entreprises, elles baisseront de 30 milliards d’euros. En 1982, le prédécesseur socialiste de Hollande, François Mitterrand, avait imposé un virage brutal en renonçant au keynésianisme. Cette fois, rien de comparable.

Au lieu de cela, le nouveau président en exercice a lancé un avertissement. Dans dix ans, la France risque de se retrouver économiquement sur la touche. Et pour faire passer son message, il a avancé quelques modestes propositions pour redresser la barre. Hollande est confronté à trois problèmes indissociables. Le premier est que la France perd en compétitivité au sein de la zone euro et plus généralement de l’économie mondiale. Dans les décennies de l’après-guerre, la solution aurait consisté à dévaluer le franc pour rendre les exportations françaises moins chères. Mais le deuxième problème, c’est que cette option est dorénavant impossible, la France ayant adopté la monnaie unique. L’Allemagne a dû relever un défi du même ordre au tout début de l’union monétaire. Elle a réagi en imposant des réformes douloureuses à son marché du travail et à son système social. Les revenus réels des salariés allemands se sont trouvés amoindris pendant plusieurs années, le temps de réduire les coûts, d’améliorer la rentabilité et de conférer une plus grande compétitivité à l’économie sur le plan international. Thatcher a imposé un régime comparable en Grande-Bretagne dans les années 1980, quoique de façon moins consensuelle.

Pas prête moralement . Le troisième problème de Hollande, c’est que la France n’est pas prête moralement à des réformes à l’allemande. Par ailleurs, la crise que traverse le pays n’est pas assez grave pour qu’une approche thatchérienne soit vendable en termes politiques. La France n’a pas que des défauts : elle dispose d’un excellent système de santé, de bien meilleures infrastructures que la Grande-Bretagne, d’un mode de vie que le monde lui envie. Rien qui pousse à réclamer un changement dans la douleur. —Larry Elliott Publié le 14 janvier

Ah, si les Froggies gouvernaient l’Amérique ! Et si les hommes politiques américains se comportaient en amour comme leurs homologues français ?

—The Economist Londres

D

es ragots sans aucun intérêt ont récemment distrait les citoyens du pays le plus puissant du monde. Dans son dernier numéro, le magazine People a révélé ce que le Tout-Washington* savait déjà : Barack Obama a une liaison avec Jennifer Aniston. Cette indiscrétion a filtré en dépit des louables précautions du président : M. Obama se rendait à scooter dans la soirée chez Mlle Aniston, pour n’en repartir qu’au matin (non sans s’être fait livrer des bagels par les services secrets). Cet inacceptable colportage a attiré l’attention du public sur la vie privée de M. Obama, qui, comme il convient à un homme d’importance, est aussi bien remplie que

diversifiée. Celle qui fut longtemps sa compagne était Hillary Clinton, qu’il n’a jamais épousée mais avec laquelle il a eu quatre enfants. Leur rivalité politique a malheureusement porté un coup fatal à leur relation de couple, et il s’est alors rabattu sur Katie Couric, qu’il a installée, comme Première petite amie, à la Maison-Blanche. Celle-ci vient d’être hospitalisée – bouleversée, comme le serait n’importe quelle journaliste, par le battage médiatique entourant le dernier “grand amour*” en date de son amant. On ne sait donc plus, malheureusement, si Mme Couric se trouvera aux côtés de M. Obama à l’occasion de son prochain voyage en France, dont les habitants, poussés par leur puritanisme ou leur impertinence, risquent fort de poser des questions déplacées. Ailleurs qu’aux Etats-Unis, aussi déplorable cela soit-il, la moindre grivoiserie émoustille l’opinion publique. Heureusement, les Américains se montrent plus subtils que les étrangers : 77 % d’entre eux considèrent que la vie privée du président ne regarde que lui. Quand, lors d’une conférence de presse, un correspondant de Fox News a demandé si Mme Couric était toujours Première petite amie, M. Obama a rétorqué sèchement qu’il s’agissait d’une affaire privée : les journalistes sont alors rapidement passés à la question plus

pertinente du déficit budgétaire à moyen terme. Ce n’est pas parce que les aventures amoureuses ne sont pas un problème à Washington qu’il faut pour autant les exhiber. Toute la publicité faite autour du divorce de George W. Bush et de son épouse Laura, et du remariage tape-à-l’œil de l’ancien président avec la chanteuse Beyoncé, a certes eu un côté très arriviste*, mais, surtout, elle a été très impopulaire. L’approche du prédécesseur de Bush, dite “trois minutes, douche comprise*”, que son chauffeur officiel conduisait discrètement chez ses maîtresses, était beaucoup plus habile – tout comme celle d’un autre président dont la fille illégitime vivait aux frais du contribuable. La meute des correspondants à la Maison-Blanche a poliment gardé son secret pendant treize ans, ne le révélant qu’un an avant la fin de son dernier mandat.

Décomplexés. Vivrait-on mieux en Amérique si les politiques se comportaient comme François Hollande, Ségolène Royal, Valérie Trierweiler, Nicolas Sarkozy, Jacques Chirac et François Mitterrand, et si les Américains avaient une attitude plus décomplexée à l’égard de la bagatelle, comme c’est le cas des Français ? Des Américains plus doués pourraient enfin se lancer dans la politique sans craindre d’être brûlés vifs en place publique à la moindre démonstration de leurs trop humaines fragilités. Il y aurait davantage de Jack Kennedy et moins de Mitt Romney. D’un autre côté, si les hommes politiques français n’étaient pas protégés par la justice et la passivité de la presse, peut-être que le message du Front national ne passerait pas aussi bien. L’idéal étant bien évidemment de suivre l’exemple du RoyaumeUni, dont la classe politique quasi immaculée est suivie de près par une presse réputée pour sa probité et sa sobriété.— Publié le 18 janvier * En français dans le texte.


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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

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europe

Portugal. Ils se marièrent… et ne vécurent jamais ensemble La crise économique pousse des Portugaises à monnayer des mariages blancs avec des migrants. Ceux-ci travaillent alors légalement dans l’espace Schengen, mais rarement au Portugal. → Dessin de Vlahovic, Serbie.

—Diário de Notícias

de gens étaient au courant de cette union de façade avec un homme dont elle n’a jamais réussi à prols promettent monts et mer- noncer le nom. veilles et, quand on est dans Les “gens des réseaux”, qui la mouise, on est des proies pour leur part sont en règle, faciles. Je me suis retrouvée dans la recrutent les candidates potenmisère, la vraie”, résume tielles dans les banCristina, 44 ans. Elle lieues et les quartiers avait alors – et elle a pauvres de Lisbonne et toujours – deux enfants de Porto, avec pour seul à charge, ainsi qu’un critère qu’elles possèpetit-fils. “Eux”, les ENQUÊTE dent une carte d’idenchefs, lui avaient protité européenne. Des posé 2 000 euros pour qu’elle Portugaises en situation socioépouse un immigré clandestin. économique fragile, extrêmeSa famille n’avait pas besoin de ment vulnérables, des célibataires, savoir, assuraient-ils, elle n’aurait des veuves ou des divorcées. Ces aucun problème avec la police et organisateurs se chargent de la son futur époux ne l’embêterait paperasse et accompagnent la pas. “Quand on est au désespoir, future épouse lorsqu’il est néceson est capable de tout”, regrette saire qu’elle fasse elle-même une aujourd’hui Cristina. démarche auprès d’un organisme Le désespoir, c’est le fait d’être public. Les futures mariées au chômage, de crouler sous les doivent en effet se déplacer pour dettes, de ne pas avoir un sou. demander l’apostille sur l’acte de Cinq ans plus tard, c’est ainsi mariage, un sceau qui permet de que Cristina justifie son implica- certifier la conformité des docution dans un réseau de mariages ments officiels utilisés à l’étranpar complaisance, ou “mariages ger. Elles doivent se faire faire blancs”. Elle a été arrêtée par le un passeport (comme il n’y est Service portugais des étrangers et pas fait mention de l’état civil, des frontières (SEF), et beaucoup c’est le document d’identité que

(extraits) Lisbonne

I

préfèrent les réseaux) pour pouvoir aller à l’étranger officialiser une union de facto, régulariser leur “mari”, louer ou acheter un logement, etc. Elles doivent passer du temps dans le pays où leur futur mari entend demander un titre de résident. Ces femmes voyagent donc sans rien savoir de l’identité de ceux qui les accompagnent ni de leur destination. Et, au-delà de ces formalités obligatoires pour le mariage et la régularisation du migrant, elles ne changent rien à leur quotidien. Elles ne modifient même pas leur état civil sur les documents officiels : c’est un secret bien gardé. Les maris, eux, ne restent pas au Portugal. [Avec la crise, le pays est redevenu un pays d’émigration massive. En 2012, plus de 120 000 Portugais et 20 000 immigrés résidant au Portugal ont quitté le territoire, voir graphique p. 17]. Elles pensent pouvoir divorcer au bout de trois ou quatre ans, dès que l’immigré aura obtenu des papiers grâce à son mariage avec une ressortissante intracommunautaire. Mais elles doivent rester disponibles pour

d’éventuels déplacements – les sommes promises sont d’ailleurs versées par tranches. Beaucoup se plaignent de ne pas avoir reçu ce qui leur avait été promis, seulement 1 000 ou 1 500 euros, mais certaines ont perçu 3 000 euros pour leur mariage blanc. “Des femmes originaires de quartiers défavorisés, des prostituées ou des toxicomanes, dans certains cas ayant plusieurs enfants à charge, voire vivant en concubinage” : tel est le portrait que fait de ces Portugaises le dossier judiciaire de l’affaire Blinder-Bind, l’un des premiers grands procès au Portugal pour mariages de complaisance. De 2007 à 2010, ce réseau a procédé à 175 mariages (prouvés par la justice) entre des Portugaises et des hommes originaires du sous-continent indien, majoritairement des Pakistanais et des Indiens. Les réseaux en activité au Portugal travaillent avec des

Migrants et européens victimes des réseaux organisés

migrants clandestins, qu’ils soient déjà en Europe ou qu’ils se trouvent encore dans leur pays d’origine, principalement le Pakistan, l’Inde et le Bangladesh, mais aussi le Maroc et, parfois, le Népal. On trouve aussi des Nigérians. Les candidats à l’immigration procédant à des mariages blancs peuvent venir de bien d’autres pays, notamment du Brésil, mais la plupart n’ont pas derrière eux un réseau organisé. Ce sont des unions qui se font individuellement et qui sont donc plus difficiles à repérer, explique Luísa Maia Gonçalves, chercheuse pour le SEF, qui a dirigé la Direction centrale d’enquête et d’analyse (DCIPAI) de cet organisme migratoire. Chaque cas découvert par les autorités se traduit par l’ouverture d’une enquête, et le SEF en avait ouvert plus de 300 à la fin 2012. La Garde nationale républicaine (GNR), à travers le centre d’enquêtes criminelles du détachement territorial de Vila Real, a démantelé en janvier  2012 un réseau de mariages fictifs. Quatorze mois d’investigation ont débouché sur la mise en examen


EUROPE.

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↙ Dessin de Burkina, Russie.

POLOGNE–RUSSIE

Les mariés font connaissance sur place, à l’état civil. d’un Portugais et d’une Espagnole. Ils recrutaient des hommes dans les deux pays pour organiser des mariages avec des étrangères, en majorité des Brésiliennes. Depuis peu, le phénomène du mariage blanc concerne aussi des couples homosexuels. Pour l’“époux” en règle, le nombre de voyages à l’étranger dépend des exigences du pays d’accueil en matière de régularisation ; il est parfois nécessaire de fournir la preuve d’une vie commune. “Ceux d’ici reçoivent des ordres des chefs qui sont à l’étranger. Il suffi sait qu’ils en donnent l’ordre, et nous devions partir”, précise Cristina. Elle se souvient des débuts, quand elle ignorait jusqu’à l’existence de tels réseaux. “La première fois qu’ils m’ont proposé de le faire, j’ai refusé, j’avais peur, j’ai mis quatre ou cinq ans avant de me lancer. Une connaissance m’a présenté l’homme que je devais épouser. Le jour du mariage, j’y suis allée avec une autre fille, et ensuite je suis allée en Espagne plusieurs fois, en voiture, pour qu’il soit régularisé.” On a du mal à comprendre pourquoi les employés de l’état civil ne se méfient pas*. Devant les tribunaux, ils témoignent et listent ces petits signes qui laissent penser à un mariage blanc. De petits signes qui deviennent des

Population en baisse Variation de la population et de ses composantes au Portugal (en milliers de personnes) Evolution de la pop.

Solde migratoire* Solde naturel**

30

0

– 30

certitudes et qui permettent surtout d’emprisonner les chefs des réseaux, les autres personnes impliquées bénéficiant généralement d’une relaxe ou d’une peine avec sursis. Des signes que n’aurait pas vus l’employée de l’état civil de Gondomar [dans le district de Porto] qui a officialisé 249 unions entre des Portugaises et des hommes originaires du sous-continent indien entre le 25 novembre 2007 et le 9 janvier 2009, date de son arrestation. Le tribunal a pu prouver l’irrégularité de 122 de ces mariages, mais la fonctionnaire a été relaxée. Les couples se suivent, le même jour, sur rendez-vous pris en dehors des horaires habituels, voire le samedi, et tous viennent avec les mêmes témoins et le même interprète… Le couple comme les témoins n’ont fait aucun effort vestimentaire… Les mariés font connaissance sur place, à l’état civil, et ne prennent même pas la peine de feindre plus d’intimité… Sans parler du fait qu’ils ne parlent d’ailleurs pas la même langue, qu’ils n’échangent pas d’alliances – ou, quand il y en a, elles sont en toc ou on les leur a prêtées –, qu’ils ne scellent pas leur union par le baiser traditionnel des jeunes mariés et partent immédiatement, chacun de leur côté. “J’ai passé tout le trajet en voiture à essayer de mémoriser son nom, en vain. J’étais angoissée. A peine rentrée à Porto, je crois que j’ai regretté, et puis je me suis dit que je pourrais divorcer dans six mois. Pour tout dire, je n’ai quasiment aucun souvenir de cette journée. C’est le témoin qui m’avait prêté une alliance”, raconte Raquel Filipa. Elle a aujourd’hui 24 ans, quatre de plus que lorsqu’elle s’est mariée. A l’époque, sa petite fille avait 5 mois. “Je travaillais dans une cafétéria, et j’avais été licenciée à six mois de grossesse. J’avais besoin d’argent.” Celui qui est encore son mari “vivait en Espagne, je crois qu’il était indien”. Raquel avait même fait venir son petit ami au mariage. “C’était en Espagne et, comme la fille qui travaillait avec eux avait dit que je pouvais venir accompagnée…” —Ceu Neves Publié le 24 novembre 2013

– 60 2007 2008 2009 2010 2011 2012 * Différence entre les arrivées et les départs. ** Différence entre les naissances et les décès.

SOURCE : “PÚBLICO”

* Cela peut s’expliquer par le fait que, en 2011, les fonctionnaires portugais ont parfois perdu plus de 20 % de leur salaire depuis l’arrivée de la troïka.

Enfin bons voisins ! Depuis l’application des accords sur le trafic transfrontalier avec l’enclave de Kaliningrad, en 2012, la frontière polono-russe est l’une des plus fréquentées d’Europe.

—Polityka (extraits) Varsovie

L

’été dernier, des foules de touristes en provenance de l’enclave de Kaliningrad ont investi les plages et les paillottes polonaises, qui proposent à toute heure de la bière, des poissons grillés et des saucisses de Francfort. Justement, la saucisse est le symbole le plus visible de ce nouveau rapprochement russo-polonais. Les Russes apprécient la qualité du produit et son prix attractif. Après un week-end passé en Pologne, ils en remplissent le coffre de leur voiture. Il s’agit probablement de l’article le plus prisé dans ce commerce transfrontalier. Par ailleurs, les Russes sont tombés amoureux des supermarchés polonais. Mis à part les cigarettes, l’essence et quelques médicaments, tous les autres articles sont beaucoup plus chers dans leur pays qu’en Pologne. Il faut savoir que dans l’enclave de Kaliningrad tout est importé, y compris les produits agroalimentaires. Le territoire est autosuffisant uniquement sur le plan énergétique. Le magasin Ikea de Gdansk attire également de nombreux clients de Kaliningrad : l’entreprise suédoise n’a pas réussi à s’y implanter faute de pouvoir s’entendre avec l’administration locale. En Pologne, on évoque désormais une éventuelle ouverture d’autres magasins Ikea – à Braniewo et à Elblag. Grâce aux touristes russes,

17

les stations balnéaires polonaises ont trouvé un deuxième souffle. Pour leur part, les Polonais rapportent de l’enclave russe du carburant et des cigarettes, qui coûtent deux fois moins cher qu’en Pologne. Certains se déplacent à Kaliningrad pour améliorer la création divine : les chirurgiens esthétiques qui pratiquent dans l’enclave et leurs cliniques privées ont bonne réputation en Pologne. Des bagatelles comme les injections de Botox s’effectuent sans rendez-vous. Au moment de l’adhésion de la Pologne et de la Lituanie à l’Union européenne, en 2004, les deux pays ont imposé des visas aux citoyens russes, ce qui a pratiquement supprimé les contacts avec l’enclave. La Russie a elle aussi imposé des visas aux Européens. C’est seulement récemment que la situation a commencé à bouger. Le consulat polonais à Kaliningrad a accordé 57 000 visas en 2009, puis 112 700 en 2011 et 134 000 en 2012. Actuellement, les Polonais délivrent 1 500 visas par jour aux Russes de Kaliningrad. Les accords sur le trafic transfrontalier conclus entre Moscou et Varsovie en juillet 2012 ont tout changé. Désormais, les personnes domiciliées dans la zone frontalière des deux pays peuvent se déplacer avec une carte spéciale. La simplification des contrôles a beaucoup plu à la population : plus de 100 000 Russes [sur 950 000 habitants] et 30 000 Polonais sont

détenteurs de la carte spéciale. Elle leur permet de traverser la frontière autant de fois qu’ils le veulent. Résultat, en deux ans, la frontière entre la Pologne et l’enclave de Kaliningrad est devenue l’une des plus fréquentée d’Europe. Lioudmila Choubina, heureuse propriétaire de la carte numéro 100000, travaille au Musée océanographique de Kaliningrad. Pour elle, le trafic sans visa signifie avant tout une simplification des contacts professionnels avec ses collègues polonais de Gdansk. La participation à une conférence scientifique de l’autre côté de la frontière ne lui pose plus de problème. “Gdansk est une belle ville”, reconnaît-elle avec émerveillement. Lioudmila veut la montrer à son petit-fils. Cependant, la carte n’est pas un permis de travail. En revanche, son titulaire peut passer trente jours (d’affilée) dans le pays voisin, et jusqu’à quatre-vingt-dix jours dans une période de six mois. La première carte est accordée pour deux ans, la suivante pour cinq ans. Elle coûte 20 euros. Plus besoin de tamponner le passeport.

Plages de la Baltique. Bruxelles a réservé un traitement de faveur aux habitants de Kaliningrad. Les accords s’appliquent à l’enclave dans son ensemble, bien au-delà des 30 kilomètres de la zone frontalière proprement dite, comme c’est le cas dans la zone Schengen. A Kaliningrad, cette solution n’aurait aucun sens, car la capitale de l’enclave et les habitants de la ville en auraient été exclus. A l’instar de ce qui s’est passé en Ukraine et en Biélorussie, des hackers ont essayé de pirater le système informatique de délivrance de ces visas, bloquant la place sur les listes d’attente virtuelles afin de les revendre. “Nous avons repris le contrôle de la situation en refusant d’accorder un visa à ces gens”, explique le consul Janusz Jablonski. On craignait que le trafic transfrontalier ne génère une augmentation de la criminalité, ce n’est pas le cas. Aucune vague d’immigration illégale n’a été enregistrée et les relations commerciales se développent. Mais il est vrai qu’en été et pendant les week-ends des files d’attente interminables se forment à la frontière. En hiver aussi, car tout Kaliningrad fait ses courses de Noël en Pologne. Si les Russes viennent pour s’approvisionner, ils veulent aussi se relaxer. Ils aiment passer → 18


EUROPE

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GRÈCE 17 ← leurs week-ends à Gdansk, Elblag, Olsztyn ou Elk. A Sopot, ils sont de très bons clients de la marina, dont on dit qu’elle a été surtout construite pour eux. Parmi les bateaux qui accostent ici, les russes sont les plus imposants. Au Grand Hôtel de Sopot, les Russes sont connus pour dépenser sans compter. Pourquoi préfèrent-ils nos plages ? Après tout, ici ou chez eux, c’est la même mer Baltique ! Peut-être parce que les leurs sont la plupart du temps fermées au public. L’enclave continue à subir le diktat des militaires. Une bonne partie de la côte est toujours dangereuse, le déminage complet n’ayant toujours pas été effectué depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Iantarny, la ville la plus touristique de l’enclave, elle aussi se trouve dans une zone qui n’est accessible que partiellement, à cause des mines d’ambre – les plus importantes de la Baltique –, d’où provient 90 % de la production mondiale.

Königsberg. Bruxelles et Moscou ont fait plusieurs tentatives pour faciliter la vie des habitants de Kaliningrad. L’idée du trafic transfrontalier a suscité des oppositions, de la part de Vladimir Poutine en particulier, qui refusait de privilégier une région de la Fédération russe. Moscou craignait un desserrement des liens avec l’enclave, qui, de par sa situation géographique et l’éloignement de la capitale fédérale, risquait de se tourner vers l’Europe. Finalement, les accords ont ouvert une nouvelle

étape dans les relations polonorusses. “Avant on parlait très rarement de la Pologne dans les médias russes, et si ça arrivait ce n’était pas en termes flatteurs. Aujourd’hui, les gens peuvent se faire leur propre idée. L’image de la Pologne a changé”, se réjouit Marek Golkowski, consul général de Pologne à Kaliningrad. Durant des décennies, l’ancien nom de Kaliningrad – Königsberg – a été banni. La ville a subi un sort tragique. D’abord bombardée par les Britanniques en août 1944, elle fut ensuite détruite par les Soviétiques. L’ancien gouverneur de la région, Gueorgui Boos, a ordonné que les vieux arbres soient abattus – dernière bataille contre les soldats de la Wehrmacht, a-t-il dit. On a éliminé les traces de l’ancienne vie, les fresques et les sculptures. En 1965, les autorités communistes ont ordonné la démolition du château. A la place, on a bâti un “palais des soviets”, demeuré vide à cause des défauts de construction. Aujourd’hui, on pense la ville autrement. De nouvelles habitations évoquent l’histoire par leur style et sont très différentes des cités-dortoirs de l’ère Khrouchtchev. Et il y aura peut-être à nouveau des navettes dans les canaux. Les gens visitent à nouveau les musées, les monuments historiques, et même les cimetières. Les habitants de l’enclave commencent à s’intéresser à l’histoire de la ville et de la Prusse-Orientale, soigneusement occultée depuis la fin de la guerre. —Jagienka Wilczak Publié 24 septembre 2013

Une enclave russe dans l’UE Mer Baltique

Klaipeda

LITUANIE

ENCLAVE DE KALININGRAD (RUSSIE)

COURRIER INTERNATIONAL

Iantarnyi

RUSSIE Niémen

Kaliningrad

Sopot Gdansk

ALLEM.

Braniewo Elblag

100 km

POLOGNE

Olsztyn

Elk

Etats membres de l’Union européenne

Lakis Lazopoulos, Aristophane moderne Issu de la télévision, ce satiriste fait salle comble sur les planches avec un spectacle féroce contre les responsables de la crise.

↙ Lakis Lazopoulos. Photo DR télé, suivi par près d’un tiers du pays. Ce spectacle casse toutes les normes du divertissement tel qu’on le connaissait jusqu’à présent. Les femmes ne portent pas d’habits de marque ; les seniors veulent profiter de chaque instant, comme s’ils n’étaient pas sortis depuis des mois, et les enfants s’impatientent. A regarder la salle, on comprend que tous ont fouillé les fonds de tiroirs pour venir rire et s’amuser pendant trois heures. Plus qu’une simple représentation, “Lakis” est la voix qu’ils n’ont pas ou plus pour dénoncer le fonctionnement absurde du système qui a mené le pays dans l’état où il est.

Amer et mordant. C’est sans

—Proto Thema (extraits) Athènes

T

ous les soirs, cinq fois par semaine, son spectacle Sorry, I’m Greek fait salle comble au théâtre Grande Bretagne, à quelques pas de la place Syntagma. La prestation de Lakis Lazopoulos a déjà conquis des centaines de personnes de tous âges, qui s’y rendent seuls, en couple, ou en bande, habitant Athènes ou le reste du pays, qui se déplacent malgré la crise et ont contraint le comique à jouer les prolongations. Le public est passionné avant, pendant et après la performance de Lazopoulos. Et pour cause, voir Lakis Lazopoulos au théâtre change du rendez-vous traditionnel du mardi soir à la

doute aussi ce qui explique le titre du spectacle, Sorry, I’m Greek. Pour Lazopoulos il ne s’agit pas de s’excuser d’être grec mais de dire “Pardon… je suis grec”. Sans tomber dans le cliché, le comédien se déguise en vieille dame, en ado fils de nouveaux riches, en pompier, en pêcheur ou en policier. Des archétypes de la société grecque, incarnés dans un langage théâtral poignant, dur et direct comme celui qu’il utilise dans ses émissions télévisées, sauf que cette fois il s’agit de personnages que nous connaissons tous, qui rôdent dans notre entourage, l’identification est donc immédiate. Mais derrière ses sketchs, amers et mordants, Lazopoulos cache un désespoir bien dissimulé et une grande amertume sur la situation qui pèse sur le pays. “Sans cette amertume, tous ces personnages auraient pu être abordés différemment”, avoue-t-il lors de notre entretien à la fin du spectacle. S’il est ému et conforté par le public, il est très conscient de la situation de ses compatriotes. “Il y a une douleur sous-jacente qui touche tout le monde”, ajoute-t-il en faisant preuve d’une sincère empathie et en me regardant droit dans les yeux. “Cette douleur, on la voit, on la sent au quotidien dans l’air que nous respirons. Je ne pouvais pas ne

pas la percevoir et la retranscrire, sinon, j’aurais été hors sujet.” Dans l’un de ses sketchs caractéristiques, Lakis, déguisé en vieille dame, rend visite à ses neveux habitant Düsseldorf pour leur demander de l’argent. Il est alors confronté à la mentalité allemande de sa famille qui refuse de continuer à se serrer la ceinture pour que leur tante profite de la vie au pays. “En réalité, nous sommes actionnaires de la société anonyme Allemagne et non membres de l’UE”, dit-il à ses neveux en comparant les Allemands à d’éternels colonisateurs. “Pourquoi ne nous a-t-on pas dit que la guerre contre les Allemands venait de se terminer et que nous avions perdu ?” insiste-til avec son humour unique. Loin de faire porter tout le fardeau de la crise à l’Allemagne, il n’hésite pas à se mettre à dos la classe politique : “Si on critique les Allemands en les traitant de patrons ou de colonisateurs, il faut s’attaquer aussi à leurs employés, qui ne sont autres que les gouvernements grecs de ces dernières années. On leur dit : ‘j’ai faim’, et ils répondent ‘vous voulez qu’on sorte de l’Europe ?’.” Comme si le dilemme aujourd’hui était de rester dans l’euro ou de mourir de faim. Entouré d’une bande de jeunes comédiens, le comique danse, chante, ne laissant pas une seconde le public s’ennuyer.

Politique. Au-delà du volet comique, Lazopoulos n’hésite pas à lancer des messages politiques : “Le problème aujourd’hui est que ceux qui se présentent comme les sauveurs du pays sont ceux qui ont créé Aube dorée, le parti néonazi, arrêtons de nous voiler la face.” Quand on lui demande s’il ne veut pas se lancer en politique, à l’image de son homologue l’italien Beppe Grillo, il n’hésite pas à parler d’Aristophane, de la satire et de son autodérision. “Aristophane écrivait des satires et ne faisait pas de politique. Je n’ai aucune raison d’en faire.” —Tina Mandilara Publié le 11 novembre 2013

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MOYEN-ORIENT.

Courrier international — n° 1212 du 23 au 29 janvier 2014

↙ Dessin d’Haddad paru dans Al-Hayat, Londres.

moyenorient

Liban. La justice ou la mort Hommage au Tribunal spécial pour le Liban de La Haye, où vient de s’ouvrir le procès des meurtriers de l’ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri.

et de satisfaire les revendications. Il s’agit d’une croyance suprareligieuse qui rejette les réalités du monde. Une rancœur nourrie par l’hostilité envers un univers injuste dont il faut se venger en le détruisant. Et le crime devient une fin en soi, un mode de vie et la seule façon d’imposer son pouvoir. La seule réponse possible face à la “corruption” de ce bas monde. Le crime est dans ce sens le moyen de tout purifier. La violence et la tuerie deviennent une nécessité révolutionnaire, un devoir moral et religieux, un passage obligé vers la délivrance. C’est une sanction juste, appliquée sur ordre divin contre les villes, les pays et les peuples pour se venger de la faiblesse humaine. Les intransigeants se considèrent comme les bourreaux de Dieu, exécutant sa volonté. Ils seraient les plus “honorables” des hommes, à l’abri de l’erreur ou du jugement puisqu’ils sont dévoués à la pureté pour nous débarrasser de l’impureté et des méfaits de l’humanité.

Conspirateurs. Ainsi, l’intran-

—Al-Mustaqbal (extraits) Beyrouth

C

’est comme si l’année 2005 n’était pas encore écoulée. Neuf ans après, ce qui s’est passé le 14 février 2005 [date de l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri] revient en force dans l’actualité quotidienne libanaise. Le souvenir reste intact tant l’événement enferme l’Histoire et peut ouvrir la voie à un avenir différent. Ce 16 janvier [le procès des assassins présumés de Rafic Hariri s’est ouvert à Leidschendam, près de La Haye, dans le cadre du Tribunal spécial pour le Liban], pour la première fois dans l’histoire du Moyen-Orient, le récit a commencé à se dérouler. Il raconte des milliers de voitures piégées et d’attentats, d’innombrables victimes

ainsi que d’innombrables criminels, des drames, du sang et des larmes tout aussi innombrables. Les crimes, les lâchetés, les massacres, les horreurs, la destruction, la mort quotidienne de pays et de peuples condamnés à l’enfer, à la misère et au désespoir. Au Moyen-Orient, les actes de sauvagerie et de terreur devaient rester non élucidés, impunis, attribués à l’inconnu, à la métaphysique, au destin sans visage.

Intransigeance. Le silence et la justification des crimes ont façonné l’histoire de l’Orient arabe, empêtré dans une violence inextricable devenue seule politique possible et unique vérité. La structure du mal qui domine le Moyen-Orient, celle de l’“intransigeance” [l’axe Iran-Syrie-Hezbollah se présentant comme intransigeant face à

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toute normalisation avec Israël], engluée dans l’idéologie du sang et de la mort, est fondée sur le secret métaphysique, considérant que seuls l’oubli et le silence s’imposent. Les gens doivent se taire et se soumettre aux fantômes. Ils doivent se convaincre que le mal qui les touche est le modeste prix à payer pour les victoires “divines” [contre Israël]. Cette “intransigeance” ne se contente pas de confisquer la vie, d’interdire le débat politique et de dissimuler la vérité. Elle s’emploie à étouffer durablement les souffles et à tuer délibérément les esprits en érigeant l’imposture en réalité incontestable. Car le parti de l’“intransigeance” est fondé sur la conviction que la justice est sélective et impossible dans notre monde et que seuls le mal et la violence permanente permettent de réaliser les ambitions

sigeance s’arroge le droit de nettoyer le Liban des “corrompus”, des opposants, des mous, des voyous, des imposteurs, des traîtres, des agents, des impurs, des hésitants et même des neutres. Autrement dit, tous ceux qui ne sont pas des siens. Selon ce même droit, il faut purifier Damas de tous les traîtres et les opposants par les armes chimiques. Transformer l’Irak en fosse commune à coups de voitures et de camions piégés pour le purifier de la corruption de la démocratie occidentale. La mort pour tous, au moyen d’attentats et d’assassinats dans les rues, les bureaux, les commerces… Une mort foudroyante et visible par tous. Le 16 janvier s’est produit un événement dont on n’évaluera l’importance que dans plusieurs années, quand le récit de l’épopée noire se terminera avec le dernier chapitre décrivant dans les détails les plus “ennuyeux” (selon les termes du quotidien Al-Akhbar) [le quotidien libanais proche du Hezbollah] l’un des assassinats les plus marquants de l’histoire arabe. On saura pour la première fois le nom des tueurs, on verra leurs photos, on apprendra comment ils ont planifié et accompli leur œuvre, qui sont leurs complices et leurs commanditaires. On découvrira des visages et on entendra les paroles des conspirateurs. On constatera

une structure colossale composée de centaines de personnes qui règne sur plus d’un pays du MoyenOrient par la tyrannie, provoquant des guerres et des conflits et utilisant des bandes de terroristes chargés de faire exploser les villes. Depuis neuf ans, le parti de l’“intransigeance” s’est constamment employé à effacer des mémoires la date du 14 février 2005. Il a cherché, après chaque assassinat qui a suivi celui de Rafic Hariri [on compte une dizaine d’assassinats politiques et de nombreux attentats contre des personnalités], à faire oublier le passé en donnant une leçon à quiconque veut se souvenir. Le cauchemar pour les tueurs, c’est que ce 14 février n’est ni passé ni dépassé. Quel que soit son verdict final, le tribunal international qui vient de commencer ses travaux marque une rupture avec l’oubli. C’est l’annonce de la vérité nue avec la révélation des faits. Une proclamation que la justice humaine est possible dans cette région du monde. Et qu’au Moyen-Orient la vie demeure possible. —Youssef Bazzi Publié le 19 janvier

Gratitude Le souvenir de Chirac ●●● Dans L’OrientLe Jour, le billettiste libanais Ziyad Makhoul rend hommage à l’ancien président français Jacques Chirac pour son rôle dans l’établissement du tribunal spécial pour le Liban : “Aujourd’hui, en regardant ce qui se dit et ce qui se fait à Leidschendam, cet homme sourit. Satisfait. Cet homme, profondément amoureux du Liban tel qu’il devrait toujours être, pont entre deux rives, sanctuarisé et pluriel, s’appelle Jacques Chirac. Le Libanais Fadi Nahas a remercié l’ancien locataire de l’Elysée et rappelé ses faits d’armes au cours du conseil d’administration du 3 décembre 2013 de la Fondation Chirac. Il ne le savait sans doute pas, mais il le faisait au nom de l’immense majorité de ses compatriotes.”


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MOYEN-ORIENT

Courrier international — n° 1212 du 23 au 29 janvier 2014

MONDE ARABE

↙ Dessin de Schot, Pays-Bas.

Les frontières brouillées

—The Washington Post

La guerre en Syrie accentue le regroupement communautaire au Moyen-Orient au détriment des frontières tracées en 1916.

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(extraits) Washington vec une moitié située en Syrie et l’autre au Liban, la ferme de Mohammed Al-Jamal à Al-Qasr est source de nombreux mystères et d’inconvénients. Le terrain était dans sa famille bien avant que les Européens ne tracent les frontières du Moyen-Orient d’aujourd’hui. Jamal n’a jamais vraiment tenu compte de cette ligne invisible qui serpente à quelques mètres de sa maison. La guerre civile non plus. Certains de ses proches ont été enlevés, des voisins se sont portés volontaires pour aller au combat [en Syrie] et des obus ont atterri sur sa propriété. Autant de preuves de l’insignifiance de cette frontière. “Pour moi, tout ça c’est à cause de l’accord Sykes-Picot”, explique-t-il en référence au pacte secret conclu en 1916 entre les Français et les Britanniques pour le partage de l’Empire ottoman. Il en est résulté la création d’Etats-nations qui n’avaient jamais existé et méconnaissaient tous les liens familiaux et communautaires antérieurs. Une grande part de l’actuelle instabilité de la région trouve ses racines dans cette époque. Presque un siècle après leur établissement, la viabilité de ses frontières – et des Etats qu’elles forment – est mise à l’épreuve comme jamais. La guerre en Syrie déborde en Irak, au Liban, en Turquie, en Jordanie et en Israël, autant de pays et de populations qui ont vécu ensemble pendant des siècles et dont l’histoire, les croyances et le mode de vie transcendent les frontières qui les ont vus naître. Les sunnites de toute la région convergent vers la Syrie pour se battre aux côtés des rebelles, bon nombre d’entre eux animés par des idéaux extrémistes de restauration du pouvoir sunnite. Leurs compatriotes chiites font de même, mais pour défendre le régime du président Bachar El-Assad, renforçant ainsi la dimension sectaire d’un conflit qui dépasse désormais la Syrie. “Aujourd’hui, il n’y a plus de frontière de l’Iran au Liban, affirme Walid Joumblatt, chef de la minorité druze du Liban. Officiellement elles sont toujours là, mais existeront-elles encore dans quelques années ? Si le morcellement se poursuit, c’est tout le MoyenOrient qui va se désagréger.” Personne ne croit sérieusement que la guerre conduira à une modification formelle du tracé des frontières. Mais l’heure est aussi grave qu’au lendemain de la Première Guerre mondiale, explique Fawaz Gerges, de la London School of Economics. Le désordre en Syrie a déjà commencé à brouiller les cartes, faisant émerger de nouvelles frontières plus fidèles à la réalité du terrain. Quatre drapeaux flottent désormais sur le territoire syrien, chacun représentant un courant, une identité ou une allégeance révélés par la guerre. Et une vision possible de l’avenir du pays. “Il est très difficile de prédire ce qui va se passer. Le système d’Etats mis en place au Moyen-Orient après la Première

Guerre mondiale est en train de s’effondrer”, poursuit Gerges. Alors que le conflit en Syrie entre dans sa troisième année, de nouvelles frontières non officielles émergent dans toute la région. Dans les zones désertiques situées entre l’Euphrate et le Tigre – autrement dit la Mésopotamie de l’Antiquité –, l’Etat islamique [sunnite] étend son influence de plus en plus loin en Irak et en Syrie, et le drapeau d’Al-Qaida flotte des deux côtés de la frontière. La volonté de restaurer le califat sunnite attire des volontaires de toute la région.

Etat-nation. Dans le nord-est de la Syrie, certaines communautés kurdes ont déclaré leur autonomie et brandissent le drapeau kurde, nourrissant les espoirs d’indépendance de tout un peuple qui avait été frustré par la nouvelle donne de l’après-guerre. Soutenus par l’arrivée de volontaires chiites d’Irak et du Liban, les fidèles de Bachar El-Assad renforcent leur contrôle sur une portion du territoire allant de Damas jusqu’à la côte, où vit l’essentiel de la minorité alaouite, fidèle au pouvoir chiite. Là flotte encore le drapeau à deux étoiles du régime baasiste, vieux de quarante ans. Partout les massacres et les persécutions de populations ayant le malheur de ne pas être du bon côté de la frontière nient la diversité qui a toujours caractérisé la Syrie. Les chrétiens et les alaouites fuient les zones contrôlées par les rebelles, tandis que les sunnites, plus proches des insurgés, tentent de sortir des territoires aux mains des troupes gouvernementales. Ils se réfugient au Liban, en Turquie, en Jordanie et en Irak, sans trop savoir s’ils pourront bientôt rentrer chez eux. Et derrière chaque territoire on devine l’influence de puissances étrangères qui fournissent armes et argent à leurs protégés pour mieux servir leurs intérêts. L’Arabie Saoudite, le Qatar et d’autres Etats du Golfe soutiennent les rebelles islamistes, alors que l’Iran et la Russie appuient les forces du régime. Cette situation n’est pas sans rappeler la rivalité entre grandes puissances qui a façonné la région il y a près d’un siècle. A l’exception des Kurdes, qui réclament depuis longtemps leur propre Etat, rares sont toutefois ceux qui se disent favorables à une nouvelle partition, laquelle paraît pourtant inévitable dans ce contexte de fragmentation. Certes leurs dirigeants n’ont pas réussi à transformer ces Etats-nations en entités viables, mais la plupart des gens adhèrent à l’identité des pays dans lesquels ils vivent, souligne Malek Abdeh, un écrivain proche de l’opposition syrienne installé à Londres. “C’est l’incapacité des élites politiques à proposer une vision transcendant les différences qui nourrit le sectarisme, conclut-il. Le concept d’Etat-nation reste puissamment ancré dans les esprits, même si la réalité ne correspond pas aux idéaux dominants.” —Liz Sly Publié le 27 décembre 2013


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↙ “Ceux qui sont pour la nouvelle Constitution… On lève les mains !!!” Dessin de Chappatte paru dans l’International New York Times, Etats-Unis.

ÉGYPTE

Les jeunes boudent le référendum La nouvelle Constitution a été approuvée par 98,1 % des votants, mais avec seulement 38,6 % de participation. Les jeunes militants, qui avaient renversé l’ancien régime, se sont abstenus.

Israa Mahmoud souligne également ce qui est arrivé à la jeune activiste Israa Abdel Fattah. Elle a été frappée par des gros bras du régime policier et accusée d’être une traîtresse à la solde de l’étranger. Selon Israa Mahmoud, cela montre que l’ancien régime de Hosni Moubarak est de retour. Et de conclure que les jeunes n’ont d’autre choix que de persister dans la voie de la révolution, quelles que soient les accusations auxquelles cela les expose. L’Association égyptienne pour le développement démocratique critique par ailleurs le détournement des moyens de l’Etat : “Les préfets, les hauts fonctionnaires locaux et certains ministres ont mobilisé les électeurs pour qu’ils votent oui.” De même, des véhicules de l’administration publique munis de

mégaphones avaient envahi les rues pour appeler les gens à voter oui et pour amener les électeurs aux bureaux de vote. Le rapport critique également la mobilisation des hommes de religion – musulmans et chrétiens – dans ce même but : “Aussi bien les mosquées que les églises ont été utilisées pour inciter les gens à voter oui. Dans le même temps, des hommes de religion affiliés aux Frères musulmans ont émis des avis religieux [fatwas] pour déclarer illicite la participation au scrutin.” Et de s’inquiéter des répercussions pour la cohésion nationale de la multiplication de campagnes de dénigrement et de haine échangées dans les médias entre les deux camps. —Sabri Abdelhafiz Paru le 17 janvier

Revue de presse

Pourquoi les médias occidentaux nous détestent-ils tant ?

—Elaph (extraits) Londres

D

es ONG telles que l’Association égyptienne pour le développement démocratique constatent que le référendum constitutionnel a été boudé par les jeunes Egyptiens. Dans son rapport final sur le référendum, l’association note : “Les personnes âgées ont fortement participé, contrairement aux jeunes, qui sont pourtant les grands acteurs de la scène égyptienne depuis trois ans.” L’association explique que certains de ces jeunes ont appelé au boycott du scrutin comme un effet miroir de la mobilisation massive des médias en faveur du oui [à la Constitution], qui a pu donner l’impression qu’on avait voulu imposer leur choix aux électeurs et qu’on avait décidé du résultat à l’avance. En revanche, les femmes d’âge adulte ont massivement répondu présentes. “Contrairement à toutes les expériences électorales du passé, les femmes ont été en première ligne cette fois-ci”, note l’association. Ou, comme le dit une électrice : “[Le général] Al-Sissi a dit : ‘Allez-y !’ et nous y sommes allées, nous, nos fils et nos hommes.” Et d’ajouter : “S’il veut autre chose, qu’il nous le demande et il sera entendu.” Georges Ishaq [le cofondateur de Kefaya, le mouvement d’opposition à Moubarak] note également la faible participation des

jeunes : “Elle n’a pas été à la hauteur du fait que ce sont eux qui ont lancé et mené les deux révolutions du 25 janvier 2011 [contre Moubarak] et du 30 juin 2013 [contre les islamistes]. Cela s’explique par leur sentiment de frustration face à l’Etat, d’autant plus qu’ils font l’objet de campagnes de dénigrement. On les accuse d’être des traîtres à la solde de l’étranger. Qui plus est, on [les partisans de l’ancien régime de Moubarak] cherche à dépeindre la révolution du 25 janvier 2011 comme le résultat d’un complot étranger.”

Les deux révolutions. Même son de cloche chez un membre de la commission qui a rédigé la nouvelle Constitution, le réalisateur Khaled Youssef : “Ce désengagement des jeunes est porteur de conséquences catastrophiques. Car, après la phase de frustration, ce sera l’explosion.” Selon Israa Mahmoud, membre de la Coalition des jeunes de la révolution (dissoute), les jeunes ont l’impression qu’on leur a volé les deux révolutions. “Celle du 25 janvier 2011 leur a été volée par les Frères musulmans et celle du 30 juin 2011 par les militaires et les adeptes du régime de Hosni Moubarak. De nombreuses organisations de jeunes ont appelé au boycott du référendum. Cet appel a été largement suivi. Les caméras de télévision n’ont réussi à filmer aucun des jeunes de la révolution devant ou dans un bureau de vote.”

●●● Les débats sur la Constitution ont donné l’occasion aux médias égyptiens défendant l’armée de stigmatiser l’Occident et ses médias : “C’est un mariage contre-nature entre les Frères musulmans et les médias occidentaux, sous tutelle turco-quatarie”, écrit le journal privé égyptien Al-Youm7, qui parle d’un “nouveau déshonneur professionnel pour les médias américains et britanniques”. “La plupart des journaux et agences de presse occidentaux sont devenus les promoteurs des mensonges des Frères musulmans. Le sommet a été atteint quand ces médias – et plus particulièrement The Guardian et The Washington Post – se sont mis à diffuser une version falsifiée du projet constitutionnel et à propager les mensonges inspirés par les Frères musulmans.” “Il en va de l’agence de presse Reuters comme des autres médias occidentaux et américains”, surenchérit Al-Tahrir, autre journal privé égyptien, né dans la mouvance de la révolution. “Ils mènent une guerre agressive contre l’armée égyptienne. Toutes les prétentions de neutralité et de professionnalisme sont à jeter à la poubelle compte tenu des centaines d’articles empoisonnés par la haine qu’on trouve dans ces médias, qui obéissent aux intérêts de leur pays.” Selon l’éditorialiste vedette du journal, “Reuters n’est pas différente de la chaîne sioniste de langue arabe située au Qatar”, autrement dit Al-Jazira. “Pour Reuters, il n’y a plus de doute que le général Abdelfattah Al-Sissi sera le prochain président de l’Egypte, ce qui

ramènera l’Egypte en arrière.” “Voilà donc le tour de passe-passe de Reuters : [l’ex-président islamiste] Morsi a gagné des élections entachées de soupçons et à quelques voix près, mais cela a été un progrès. En revanche, si Sissi, fils de l’armée, gagnait des élections avec une vraie et écrasante popularité, ce serait une régression. Les médias occidentaux ont tombé le masque.” Al-Masri Al-Youm fait quant à lui un parallèle entre les Frères musulmans et… Dieudonné : “L’Occident fait une nouvelle fois preuve de deux poids, deux mesures, comme dans le passé colonial. Eux auraient le droit de s’opposer à un spectacle comique, alors que nous n’aurions pas le droit de nous opposer aux terroristes.” Car “le Conseil d’Etat français a estimé que le geste imitant le salut nazi – dit ‘quenelle’– était antisémite, porteur de haine, contraire aux principes de la république et constituait une menace pour la paix civile. Cela paraît pourtant risible comparé au message de haine que colporte l’organisation terroriste des Frères musulmans.” Dans le collimateur de l’éditorialiste : le salut à quatre doigts faisant référence à la place Rabiya Al-Adawiya, rabiya signifiant “quatre” en arabe. C’est sur cette place que les Frères musulmans avaient campé en août pour protester contre la destitution du président Morsi par l’armée. Ces quatre doigts sont devenus depuis le signe de soutien aux Frères musulmans. “Ce signe constitue lui aussi une menace pour la paix civile, d’autant qu’il n’est pas le fait d’un humoriste, mais d’éléments terroristes armés.” Et de conclure : “Pourtant, les Frères musulmans jouissent de la part de la France et des autres pays occidentaux d’un total soutien.”


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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — n° 1212 du 23 au 29 janvier 2014

asie

Thaïlande. L’éveil démocratique menacé L’état d’urgence a été décrété dans le pays pour soixante jours. Une décision prise au terme de trois mois de crise, alors que FOCUS les élections étaient prévues le 2 février. Les partis politiques traditionnels n’ont pas su s’adapter face aux changements de la société thaïlandaise. Aujourd’hui, des réformes sont nécessaires. Mais sortir de la crise sera douloureux.

—Bangkok Post Bangkok

Nouvelle impasse ●●● “La démocratie se trouve dans une situation précaire. La crise actuelle pourrait dégénérer”, écrivait l’éditorialiste du quotidien The Nation le 21 janvier, quelques heures avant l’imposition par le gouvernement intérimaire de l’état d’urgence. “Un groupe malintentionné accumule des armes et des bombes pour attiser la violence et attaquer ses rivaux”, indiquait le porteparole de l’armée, cité dans le Bangkok Post. Annoncé pour une durée de soixante jours à Bangkok et dans quatre provinces

limitrophes, l’état d’urgence va permettre de “prendre la situation en charge” et de “faire respecter la loi”, a annoncé le vicePremier ministre Surapong Tovichakchaikul. Il a justifié cette décision par l’accumulation des attaques contre les manifestants de l’opération “Fermer Bangkok”, lancée le 13 janvier par les opposants au gouvernement, qui ont fait 1 mort et 68 blessés. Depuis octobre, les manifestants ont acculé le gouvernement du Premier ministre Yingluck Shinawatra à la démission et ils refusent aujourd’hui

les élections prévues le 2 février tout en voulant paralyser le travail de l’administration. L’état d’urgence donne notamment au gouvernement le pouvoir de censurer les médias, d’interdire les rassemblements publics et de placer des personnes en détention. En 2010, Bangkok avait déjà connu l’état d’exception. Il avait été décrété par Suthep Thaugsuban, alors vice-Premier ministre, aujourd’hui leader des manifestants contre le gouvernement de Yingluck. Plus de 90 personnes étaient mortes dans les violences qui avaient suivi.

C

omment en sommes-nous arrivés à la situation politique actuelle ? Pour répondre à cette question, il faut prendre en considération les changements radicaux survenus dans notre société au cours des dernières décennies. Tout d’abord, le revenu du pays par habitant a triplé, autrement dit les Thaïlandais sont aujourd’hui trois fois plus riches que leurs parents. Leurs ambitions ont donc changé. De même que leurs attentes visà-vis du gouvernement et leur point de vue sur les normes sociales. Aujourd’hui, ils aspirent à l’égalité et à prendre part aux décisions politiques. Au cours des vingt dernières années, les différentes élections auxquelles la décentralisation a donné le jour ont permis aux citoyens, en particulier dans les provinces, d’accéder au processus de décision. Ils ont découvert à quel point le système “un citoyen, un vote” pouvait améliorer leurs conditions de vie et apporter de l’argent à leurs communes. Bref, leur conférer un réel pouvoir. Les habitants des provinces, qui représentent la majorité de la population, sont des contribuables comme les autres et,

à ce titre, ils apportent leur contribution au budget annuel. S’ils reçoivent aujourd’hui une plus grosse part du gâteau, c’est grâce à l’évolution du régime politique – de dictature militaire, la Thaïlande est devenue une démocratie parlementaire et une monarchie constitutionnelle –, qui accorde le droit de vote à tous les citoyens sur une base égalitaire.

Surenchère populiste. Certains citadins disent que le système “un citoyen, un vote” n’est pas adapté au royaume, mais en réalité il a commencé à porter ses fruits pour la majorité des habitants. Certains citadins disent qu’ils méritent plus de pouvoir que les paysans car ils paient des impôts, mais les paysans paient eux aussi des impôts et ont donc voix au chapitre. Certains citadins disent que les paysans sont ignorants. Dans les faits, ils ont beaucoup appris grâce à leur niveau d’éducation plus poussé, à leur expérience et aux réseaux sociaux. Ils font partie de la communauté mondiale, bien au fait de valeurs universelles comme les droits de l’homme, la démocratie et le devoir des dirigeants de servir le peuple, et non eux-mêmes. Les partis politiques ont été pris de vitesse par ces changements sociaux. Aujourd’hui


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ASIE.

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↓ L’effigie du Premier ministre Yingluck Shinawatra est conspuée par les manifestants. Ils lui reprochent de n’être qu’une marionnette dans les mains de son frère, l’ex-Premier ministre Thaksin Shinawatra. Photo John Minchillo/SIPA a contraint les banques d’Etat à soutenir les mesures du gouvernement, lancé des émissions d’obligations et monnayé des biens publics. Durant son premier mandat, le coût de ses politiques n’a pas été très élevé et l’impact sur la dette publique est resté modéré. Mais, quand d’autres partis ont commencé à proposer des mesures similaires dans leurs programmes électoraux, le Thai Rak Thai – comme ses successeurs – a fait de la surenchère. Une attitude qui a fini par inquiéter le monde des affaires et la classe moyenne.

encore, leurs programmes et leur conduite des affaires montrent qu’ils n’adhèrent pas à ces valeurs démocratiques. Ils agissent souvent comme des groupes d’intérêt qui veulent exercer le pouvoir à leur profit. De tels partis ont été la norme jusqu’en 2001. En cherchant à répondre aux besoins des citoyens ordinaires, le Thai Rak Thai [parti de Thaksin Shinawatra] a été le premier à proposer un programme électoral qui trouve un écho auprès du peuple. En 2005, il a également été le premier à se faire réélire grâce à la mise en place de politiques comme le système de couverture santé universelle qui, en exemptant les plus défavorisés de payer 30 bahts par consultation, ont réellement servi les intérêts du peuple. Malheureusement, le Thai Rak Thai a manqué de vision à long terme. Il ne s’est pas suffisamment préoccupé de savoir où il allait trouver les fonds nécessaires pour financer toutes ces politiques. Et il n’a rien fait pour dissiper les inquiétudes des experts quant à l’impact qu’elles auraient sur la dette publique. Le parti n’a pas pris de mesures pour réformer les systèmes fiscal et budgétaire. Il a préféré recourir à des techniques financières pour se procurer des fonds. Il

Constitution de 1997, la décentralisation, les mesures de lutte contre la corruption, la réorganisation de la fonction publique – ont été mis en place par un gouvernement élu, et non pendant une suspension du Parlement engendrée par un coup d’Etat. En quoi la situation actuelle serait-elle différente ? Quand la démocratie est suspendue, de puissants intérêts minoritaires ont le champ libre et tendent à instituer des “réformes” servant leurs propres intérêts. A cet égard, j’ai été déçue par le gouvernement du Pheu Thai [parti du Premier ministre Yingluck Shinawatra, Poudre aux yeux. Le Parti démocrate, aujourd’hui au pouvoir]. La plupart de la plus vieille formation politique du pays, ses mesures ne sont que de la poudre aux a réagi trop lentement à ces changements yeux. Ce gouvernement a refusé d’écouter radicaux et cela lui a valu les critiques légitimes émises à plusieurs défaites électorales. l’encontre de son programme Or, quand un parti accumule trop ambitieux de soutien du les défaites, il finit par ne plus cours du riz [en place depuis croire en ses chances et par octobre 2011, ce programme ANALYSE assure aux producteurs un se chercher des excuses. Les démocrates ont préféré imputer leurs achat de la céréale à 50 % au-dessus du cours défaites à des achats de voix plutôt qu’à et a coûté à la Thaïlande 15 millions d’euros]. leur propre incapacité à mettre en place Il a trahi la confiance de l’opinion publique des politiques novatrices et attractives. avec sa loi d’amnistie. Il n’a rien fait pour La décision des démocrates de boycotter réformer les systèmes fiscal et budgétaire. les législatives du 2 février prochain m’a Je comprends le mécontentement des laissé perplexe. Comment, dans un régime manifestants. démocratique, un parti peut-il ne pas vouloir se présenter à une élection ? Peut-être les Besoin de réformes. Mais je ne vois pas démocrates ne croient-ils pas réellement au comment le mouvement de contestation processus démocratique. Les dirigeants du compte parvenir à une réforme. Son but parti savent négocier avec les puissants tels est de générer une crise qui vienne à bout que les militaires, les patrons et les hauts du gouvernement de Yingluck Shinawatra fonctionnaires. Ils s’attachent à développer et du “système Thaksin”. Mais par quoi des liens avec des groupes qui comptent les remplacer ? Aucune réforme ne pourra plutôt qu’à gagner le soutien des populations effacer les changements importants en dehors de Bangkok et du sud du pays, survenus dans la sensibilisation politique leurs principaux bastions. et les aspirations du peuple thaïlandais. Je crains que le boycott du Parti Tant qu’un parti répondra aux attentes démocrate ne le rende encore moins de la population (avec ou sans le clan populaire, encore moins susceptible de Shinawatra) et qu’un autre n’a pas encore remporter des élections et encore plus appris à le faire, les résultats électoraux sceptique vis-à-vis de la démocratie. Les resteront sensiblement les mêmes et le dirigeants du parti parlent aujourd’hui mécontentement de la classe moyenne de réformer tout le système politique. Je durera. souscris à ce projet. Beaucoup de secteurs La solution consisterait à manipuler ont besoin d’être réformés, en particulier le le système de manière à étouffer ces système judiciaire, l’appareil de lutte contre attentes. Mais quiconque a suivi la la corruption, la fiscalité, l’établissement situation en Thaïlande au cours de ces du budget et les partis eux-mêmes. La dernières années devrait savoir que le question est de savoir comment. peuple n’est pas partisan d’une telle issue. Tous les grands changements intervenus La contestation est le plus sûr moyen de récemment dans notre système politique – la générer des troubles à long terme. Heureusement, on décèle de nombreux signes d’espoir. L’acceptation du besoin réforme est aujourd’hui très répandue. Le Thai Rak Thai a trahi deMais l’élaboration et la mise en place d’une la confiance de l’opinion réforme prendront du temps. Suspendre publique avec sa loi le processus démocratique pendant cet intervalle est une très mauvaise idée. Mieux sur l’amnistie vaudrait maintenir le système parlementaire en place et se servir de l’extraordinaire Il a contraint énergie déployée lors des dernières les banques d’Etat manifestations pour garantir la réforme. à soutenir les mesures —Pasuk Phongpaichit Publié le 14 janvier du gouvernement

Chronologie 2001 — Victoire spectaculaire du Thai Rak Thai aux élections législatives, un parti créé trois ans plus tôt par Thaksin Shinawatra, l’homme d’affaires le plus riche du royaume. Ce dernier est élu Premier ministre. 2006 — Manifestations contre Thaksin, accusé de corruption. En septembre, il est renversé par l’armée. Le roi Bhumibol Adulyadej soutient les militaires. 2007 — Proche de Thaksin, le Parti du pouvoir du peuple remporte les premières élections après le coup d’Etat. 2008 — Les “chemises jaunes”, anti-Thaksin, redescendent dans la rue. Dissolution du parti pro-Thaksin et accession du président du Parti démocrate, Abhisit Vejjajiva (ci-dessus), à la tête du gouvernement. 2010 — En mai, les manifestations pro-Thaksin sont réprimées, faisant 91 morts. 2011 — Le Pheu Thai, pro-Thaksin, remporte les élections et Yingluck Shinawatra, la sœur de Thaksin, est nommée Premier ministre. On l’accuse de n’être qu’une marionnette dans les mains de son frère. 2012 — Décembre : 85e anniversaire du très vénéré roi Bhumibol Adulyadej (ci-contre), sur le trône depuis 1946. Depuis 2006, une multiplication des condamnations pour crime de lèse-majesté a terni l’image de la famille royale et de son entourage, paralysant toute discussion sur la succession. 2013 — Octobre : Suthep Thaugsuban, ancien vice-Premier ministre, démissionne du Parti démocrate et lance un mouvement contre le gouvernement, dénonçant la corruption du système Thaksin. Le Premier ministre annonce la dissolution du Parlement et la tenue d’élections le 2 février 2014. Le Parti démocrate indique qu’il boycottera le scrutin. 2014 — 13 janvier : début de l’opération “Fermer Bangkok” menée par le mouvement populaire de Suthep, qui ne veut pas que les élections se tiennent. Le commandant en chef de l’armée, Prayuth Chan-ocha, indique que l’armée n’interviendra pas pour résoudre la crise.


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ASIE

FOCUS THAïLANDE.

Courrier international — n° 1212 du 23 au 29 janvier 2014

↓ Dessin de Reumann, Suisse.

Non à la bière de l’opposition Les défenseurs du gouvernement boycottent la bière Singha pour dénoncer les propos méprisants de l’héritière de la brasserie, qui s’oppose au “système Thaksin”. —The New York Times New York D’Udon Thani

I

l était probablement inévitable que dans un pays aussi obsédé par la nourriture et la boisson que la Thaïlande l’agitation politique finisse par toucher la bière. La Singha, brassée par Boon Rawd Brewery, la plus ancienne brasserie du pays, est une icône nationale et elle est servie dans les restaurants du monde entier. Or elle fait l’objet d’un boycott officieux depuis quelques semaines : certains Thaïlandais reprochent à un membre de la riche famille à qui elle appartient d’être l’un des meneurs des manifestations antigouvernementales. Chitpas Bhirombhakdi, 28 ans, l’héritière de la bière qui joue un rôle important dans les manifestations de Bangkok, a déclaré le mois dernier que nombre de Thaïlandais n’avaient pas de “vraie compréhension” de la démocratie, “en particulier dans les zones rurales”. Ces propos, qui ont été largement diffusés, ont déclenché une colère palpable dans le nord-est du pays. Cette région rizicole autrefois pauvre a connu des progrès importants en matière de conditions de vie et d’éducation au cours des dernières décennies, en partie grâce à la politique de Thaksin Shinawatra, le milliardaire et ancien Premier ministre cible des protestations des derniers mois.

“Pas des ploucs”. Pendant des décennies, la région du Nord-Est a fourni au pays domestiques, ouvriers du bâtiment et chauffeurs de taxi. Elle représente aujourd’hui un tiers des électeurs et a donc contribué à l’élection du parti au pouvoir

– auquel appartient Yingluck Shinawatra, Première ministre et sœur de M. Thaksin –, que les manifestants sont si déterminés à chasser. Pour les gens du Nord-Est, Mme Chitpas est le symbole de la classe supérieure de Bangkok qui s’accroche à ses vestiges de pouvoir féodal et juge les électeurs ruraux incapables de faire le bon choix dans l’isoloir. “Elle est riche et elle vit dans des cercles de riches, elle ne sait rien de la vie rurale”, déclare Patsadaporn Chantabutr, 45 ans. Cet instituteur, qui travaille dans une école élémentaire près d’Udon Thani, suit de près les manifestations, comme beaucoup de gens ici. “Nous refusons d’être considérés comme des ploucs.” Alors que le boycott se répandait dans le Nord-Est, essentiellement grâce aux médias sociaux et au bouche-à-oreille, Mme Chitpas a écrit sur sa page Facebook qu’elle se battait pour le pays et n’avait pas l’intention d’“empiéter” sur les droits de qui que ce soit. Elle n’a pas démenti les propos qui lui étaient attribués, mais a ajouté : “J’aimerais vous informer que je n’éprouve aucun mépris pour les gens des zones rurales.” Nos demandes d’explication sont restées sans réponse. Pour Kwanchai Praipana, qui dirige un groupe de “chemises rouges”, les partisans du gouvernement, le boycott de la bière a pour objectif d’envoyer u n messa ge aux entreprises proches des manifestants : les gens des zones rurales votent dans l’isoloir – et avec leur portefeuille. “Nous voulons dire aux hommes d’affaires qui soutiennent ces manifestants qu’ils ont choisi le mauvais camp, explique-t-il. Il faut qu’ils comprennent que leurs revenus viennent des gens de la campagne.” Boon Rawd Brewery a refusé de révéler l’étendue des dégâts causés par le boycott. A en croire certains commerçants, les ventes de Singha et de Leo, une bière moins chère très appréciée dans le NordEst, ont fortement chuté au moment du

nouvel an, qui est traditionnellement une période de forte consommation. Kittisak Srichan, propriétaire de Khrua Khun Nit, l’un des plus célèbres restaurants d’Udon Thani, a retiré la bière et l’eau en bouteille Singha de la salle le mois dernier. “Je ne souhaitais pas énerver les clients.” Facebook est envahi par des photos de bouteilles de Singha et de Leo qu’on verse sur des pieds, ce qui est un geste extrêmement méprisant en Thaïlande. D’après Mme Chitpas et les autres chefs de fi le des manifestants, la démocratie thaïlandaise a été détournée par le parti au pouvoir, en particulier par la puissante famille Shinawatra, qui domine la vie politique depuis plus de dix ans. La décision prise par M me Yingluck de convoquer de nouvelles élections après le début des manifestations ne les satisfait pas, d’autant que le parti au pouvoir est pratiquement assuré de l’emporter, selon les analystes.

Changer de nom. Les manifestants souhaitent s’écarter de la démocratie et la remplacer par un “conseil du peuple” composé de personnes issues de diverses professions. Ils souhaitent ardemment le retour à la monarchie absolue, parce que la Thaïlande ne serait pas prête pour la démocratie. Ces dernières semaines, ils se sont faits plus agressifs et ont tenté de saboter le processus d’établissement des listes électorales Chutinant Bhirombhakdi, le père de Mme Chitpas, a annoncé que sa femme, Mme Chitpas et lui changeraient de nom de famille pour instaurer une distance entre les activités politiques et l’entreprise familiale. Mme Chitpas utilise désormais le nom de jeune fille de sa mère, Kridakorn.Ce changement de nom n’a pas diminué la colère de Charuwan Thanom, 53 ans, une commerçante du Nord-Est. “Il n’y a rien qu’elle puisse faire pour restaurer son image, maintenant”, déclaret-elle. Elle s’est assurée qu’il n’y avait pas de Leo quand sa famille élargie a fêté le nouvel an. “Ça faisait des années qu’on buvait cette bière, ajoute-t-elle. Le goût n’a pas changé, mais mes sentiments, si.” —Thomas Fuller Publié le 10 janvier

Vu d’ailleurs

présenté par Christophe Moulin avec Eric Chol Vendredi à 23 h 10, samedi à 11 h 10 et dimanche à 14 h 10, 17 h 10 et 21 h 10.

Faire dérailler le processus électoral ●●● Pour arriver à leurs fins, la chute de ce qu’ils appellent le “système Thaksin”, les manifestants antigouvernementaux emmenés par Suthep Thaugsuban au sein du Comité du peuple pour des réformes démocratiques (CPRD) ont “bloqué le processus d’enregistrement des candidatures aux élections dans 28 circonscriptions”, explique le site d’analyse In Asia. Une intervention qui risque d’empêcher l’installation du nouveau Parlement, puisque, selon la Constitution, il ne peut se réunir que si 95 % des 500 sièges ont été pourvus. Le conseil populaire qu’appelle de ses vœux le CPRD serait composé de personnalités nommées par des institutions, sans passer par le processus électoral qui, depuis 2001, a mené au pouvoir des formations politiques favorables à Thaksin Shinawatra. “Pour la famille Shinawatra, diriger l’Etat s’apparente à la direction d’une entreprise de télécommunications. Les élections et les dessous-de-table sont des tactiques utilisées pour faire entrer l’argent”, estime Asia Times. Le CPRD dénonce la corruption du gouvernement et de ses alliés. On trouve dans ses rangs des membres de l’Alliance du peuple pour la démocratie (APD), connue sous le nom de “chemises jaunes”, relève le blog Siam Voices – l’APD avait joué un rôle crucial en 2006 en organisant des manifestations antigouvernementales quelques mois avant le coup d’Etat de l’armée contre le gouvernement de Thaksin Shinawatra. Ainsi Uthai Yodmanee, dont la position anti-Thaksin “est devenue une constante”. Agé de 32 ans, ce leader du syndicat étudiant de l’université de Ramkhamhaeng dirige le Réseau des étudiants et du peuple pour la réforme de la Thaïlande.

L’actualité française vue de l’étranger chaque semaine avec


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Courrier international — n° 1212 du 23 au 29 janvier 2014

↙ Dessin de No-río, Aomori.

JAPON

Une arnaque simple comme un coup de fil Des mafieux chinois se sont récemment mis à harceler des Japonais âgés pour leur soutirer de l’argent par téléphone.

pour moi ? C’est gentil ! Puisque c’est comme ça, je vais préparer quelque chose à manger.” Voyant ses complices ravis, qui avaient du mal à se retenir de rire, il n’a pas eu le cran de leur suggérer d’arrêter l’opération. La vie quotidienne dans le centre était pénible. Les employés ne pouvaient pas faire de pauses et certains étaient même tenus de passer jusqu’à 300 appels par jour. L’ancien yakuza, à qui on avait promis au départ 30 000 yens [212 euros] par jour, ne touchait que 100 yuans [12 euros], somme qu’il devait en outre partager avec ses deux camarades pour payer les repas et les cigarettes. Tous les fraudeurs devaient prendre leurs repas dans un restaurant précis, situé à proximité de la base. Pour sortir, ils devaient avoir l’autorisation du chef chinois, qui détenait les clés, et, une fois dehors, il leur était défendu de parler en japonais. Le seul moment où ils pouvaient enfin souffler un peu était lorsqu’ils échappaient à sa surveillance, ils se ruaient alors dans un restaurant de hamburgers.

Affaires sans risques. Mais, même dans

—Asahi Shimbun (extraits) Tokyo

B

onjour, je suis de la police. J’ai une demande de la part de la fédération bancaire japonaise.” A l’automne dernier, dans un gratte-ciel de la province du Fujian, en Chine, une dizaine de Japonais étaient accrochés à leur téléphone. Chez les professionnels de l’escroquerie, ils sont désignés sous le nom de kakeko, qui signifie “celui qui appelle”. L’ancien yakuza qui a accepté de nous parler a passé plusieurs semaines dans cet endroit. Un ancien congénère de la mafia lui avait proposé ce travail en lui disant : “Il y a un bon plan en Chine qui permet de gagner 2 millions de yens [14 000 euros] par jour.” A cette époque, il avait déjà quitté son clan et cherchait à tout prix un “gagne-pain”, c’est pourquoi il a accepté sans hésiter. Son travail consistait à appeler le Japon entre 8 h 30 et 14 h 30 (heure japonaise), c’est-à-dire avant la fermeture des banques, fixée à 15 heures. Il téléphonait via les services téléphoniques en ligne, ce qui réduisait le coût des communications et rendait l’origine des appels difficile à localiser. On lui avait remis une “liste de Japonais âgés vivant seuls dans l’archipel”, sur laquelle noms et coordonnées étaient classés par régions. Pour chaque cible, trois ou quatre kakeko intervenaient en se répartissant les rôles : le premier se faisait passer pour un policier

et entamait la conversation en disant “de l’argent escroqué a été versé sur votre compte. Un agent de la fédération bancaire va vous expliquer la procédure à suivre pour éviter que votre compte ne soit gelé.” Ensuite, celui qui se présentait comme l’agent de la fédération bancaire demandait à la victime de lui indiquer le montant de son épargne, de retirer l’argent, pour ensuite le remettre à un banquier. Pour finir, le troisième kakeko, un pseudo-avocat, rassurait la personne âgée en lui disant : “N’ayez aucune crainte, cet appel est tout à fait légal.”

Un quotidien pénible. L’ensemble de ces opérations était supervisé par un Chinois japonophone. Quand les kakeko lui donnaient le signal pour dire qu’ils avaient réussi à tromper la cible, le chef chinois appelait une base annexe au Japon et ordonnait à un membre sur place de se rendre chez la victime pour se faire remettre l’argent en mains propres. Pendant ce temps, le faux agent de la fédération bancaire était chargé de prolonger la conversation avec son interlocuteur en lui disant : “Je vous envoie un banquier ; veuillez ne pas raccrocher tant que vous ne lui avez pas remis l’argent”, le but étant d’empêcher la cible d’appeler la police et de s’assurer que le visiteur avait bien reçu l’argent. L’ancien yakuza avoue avoir éprouvé un sentiment de culpabilité le jour où une vieille dame lui a répondu : “Vous allez vous déplacer exprès

ces conditions, les kakeko, jeunes ou moins jeunes, continuaient d’affluer du Japon. Il était convenu que chaque kakeko reçoive 5 % du butin. En trois mois, un camarade de l’ancien yakuza avait gagné 5 millions de yens [35 000 euros], ce qui signifie qu’il avait réussi à soutirer 100 millions [700 000 euros] à ses victimes japonaises. Un autre fraudeur d’une vingtaine d’années, qui avait été recruté dans un “Net café” [cybercafé ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre] au Japon, escroquait des Japonais depuis un an et trouvait un certain plaisir à le faire. “C’est comme un jeu, ça me procure un sentiment d’accomplissement”, disait-il. Le groupe s’attaquait uniquement aux victimes résidant au Japon parce que, avait confié le chef chinois à notre ancien yakuza, “si on escroquait des Chinois en Chine, on risquerait la peine de mort, alors qu’en escroquant des cibles vivant au Japon on ne risque pas d’être arrêté”. Il a également confié que, chaque fois que la police chinoise prévoyait de faire une descente, il était prévenu, ce qui lui permettait de mettre en lieu sûr les listes de noms et les ordinateurs. Selon lui, il existe des groupes similaires à Pékin, à Shanghai et à Dalian, et tous prennent le Japon pour cible. L’ancien yakuza n’a pas souhaité nous révéler combien de Japonais il avait escroqués, ni quelle somme ces opérations lui avaient rapportée. “Parmi les victimes, il y avait même une femme de plus de 90 ans, s’est-il contenté de dire. Je ne pouvais pas continuer à tromper les personnes âgées. Ça ne me correspondait pas.” Selon un autre ancien yakuza proche de ces groupes chinois, environ 80 % des victimes de ces arnaques téléphoniques sont des Japonais ayant plus de 60 ans. “Leur nombre est même voué à augmenter, Comme les fraudeurs peuvent gagner de l’argent facilement, les groupes vont continuer à recruter.” —Kenji Ogata Publié le 14 janvier

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LE MOT DE LA SEMAINE

“mitsu��� le nectar

L

e Japon, une nation qui s’essouffle ? Un pays dont on parle moins en France, assurément : l’effacement de l’archipel de l’espace médiatique hexagonal semble inversement proportionnel à la présence grandissante de la Chine. Ce relatif incognito dit sans doute quelque chose de la place qu’occupe aujourd’hui le Japon sur la scène internationale. Sans vouloir minimiser les épreuves qu’elle doit surmonter, rappelons néanmoins que la société nipponne demeure parmi les plus riches au monde. Le World Wealth Report 2012, publié par Capgemini et RBC Wealth Management, indique par exemple que le nombre des personnes fortunées (dont le patrimoine net dépasse 1 million d’actifs en dollars) est de 1,82 million, ce qui classe le Japon en deuxième position après les Etats-Unis, loin devant la Chine et la France. Un Japonais sur soixante-dix (1,42 % de la population) serait “riche”. Ce classement flatteur cache cependant une réalité qui l’est moins : la montée des inégalités, qui s’exprime notamment en termes générationnels. Les plus aisés sont aussi les plus âgés. Ce sont eux qui disposent du doux nectar que les profiteurs de tout bord tentent de sucer. Ainsi de la classe politique, dont les promesses ciblent en priorité les seniors ; des jeunes de plus en plus nombreux qui, confrontés à la précarité ou à la désaffiliation sociale, ne doivent objectivement leur survie qu’à l’aide que leur apportent parents et grands-parents. Ainsi, également, des organisations mafieuses, japonaises ou chinoises, au flair toujours aigu (voir article ci-contre). Avec un brin de cynisme, on dirait que leur butinage est signe que le nectar n’est pas tari. Les seniors ont encore les reins solides – toute la question étant de savoir jusqu’à quand. —Kazuhiko Yatabe Calligraphie de Kyoko Rufin-Mori


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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — n° 1212 du 23 au 29 janvier 2014

amériques

Bolivie. Tu lyncheras

ton voisin Les exécutions sommaires de délinquants sont encore monnaie courante en Bolivie, une pratique admise au nom de la justice des communautés indiennes.

—Anfibia Buenos Aires

C

omment te sens-tu, Edson ? — Pas très bien, car je n’arrive pas à récupérer totalement. — Te souviens-tu des gens qui t’ont brûlé ? — Ce sont les gens du quartier. Le président du secteur. Ceux qui aident là-bas. Les jeunes.” Depuis plus de deux mois, Edson passe de lit en lit dans le service moderne des brûlés de l’hôpital municipal Boliviano-Holandés d’El Alto, banlieue de La Paz. Lorsqu’il a été admis, le 27 mai, le médecin qui l’a opéré, Jorge Romero, chirurgien plasticien habitué à traiter les grands brûlés et les personnes défigurées, a interrompu un dîner privé dans un restaurant de La Paz, car on lui avait dit que l’état du patient était vraiment délicat. Edson, première victime de lynchage soignée au Boliviano-Holandés, ressemblait à une peau tannée de vieille brebis. Certains médias font croire à leur public que, dans les banlieues, les passages à tabac sont une pratique admise au nom de la “justice communautaire”. De nombreux habitants d’El Alto pensent ainsi exercer ce droit lorsqu’ils brûlent un criminel présumé ou le pendent à un poteau. Entre 2001 et le premier semestre 2008, on a recensé au moins 88 lynchages dans les quartiers du centre et de la périphérie d’El Alto ; 9 se sont soldés par la mort des victimes. Ces chiffres proviennent d’une enquête réalisée par le sociologue bolivien Juan Yhonny Mollericona, mais nous ne disposons d’aucune donnée fiable sur ce qui a pu se passer entre 2008 et 2013, les rapports de police ayant consigné ces événements comme des homicides ou des tentatives d’homicide. Il suffit pourtant de parcourir la presse locale ou de regarder les journaux télévisés pour constater qu’il y a dans ces quartiers entre une et quatre menaces de lynchage par mois. Le profil des victimes et des bourreaux et le cadre de ces violences ne sont pas toujours les mêmes, mais les histoires se répètent.

Des fouets et des briques. Un rapport

↑ Dessin d’Arcadio paru dans La Prensa Libre, San José (Costa Rica).

de l’Observatoire de sécurité citoyenne montre qu’à El Alto la délinquance constitue la préoccupation majeure de quatre habitants sur dix. Face à la multiplication des délits, certains estiment n’avoir d’autre choix que de prendre eux-mêmes les choses en main. L’attaque devient alors un mécanisme de défense. C’est la raison pour laquelle ils ont parfois recours au lynchage, qui, dans l’imaginaire collectif de certains pans de la population, apparaît comme une forme de “justice communautaire”. Le psychologue américain Daniel Goldstein explique que le concept de justice communautaire est apparu à la fin des années 1990, dans le sillage d’une série d’études financées par la Banque mondiale pour tenter d’interpréter la grande diversité des moyens mis en œuvre pour résoudre les conflits dans les communautés rurales de Bolivie. Il est aujourd’hui inscrit dans la Constitution,


AMÉRIQUES.

Courrier international — n° 1212 du 23 au 29 janvier 2014

qui lui accorde la même légitimité qu’à Ce 27 mai, près de la justice ordinaire et admet que, dans la 150 hommes et femmes “juridiction indigène autochtone paysanne”, les délits soient punis par des assemblées ont encapuchonné Edson habilitées à prononcer et à faire exécuter avec son chandail différents types de peines : des sanctions économiques, des travaux d’intérêt géné- Il s’établit entre les voisins ral ou le bannissement. un “pacte du silence” que En 2010, Félix Patzi, alors candidat du président Evo Morales au poste de gou- personne ne rompt verneur de La Paz, a ainsi été condamné à fabriquer un millier de briques pour sa com- par la fumée ; d’autres disent qu’elle a brûlé munauté pour conduite en état d’ivresse. vive. Personne ne s’est apitoyé sur son sort. A El Alto, il n’est pas rare que l’on expulse “Je la connaissais, reprend le policier. Elle d’un quartier des familles entières prises avait sept enfants et elle volait pour les nouren flagrant délit de vol. La loi fixe néan- rir. Je l’avais déjà sauvée d’un autre lynchage. moins certaines limites : elle stipule que Ils l’avaient entièrement déshabillée. Quand je les lynchages ne sont pas acceptables et l’ai aidée à s’enfuir, ils m’ont jeté tant de pierres qu’ils doivent être prévenus et sanction- que j’en boite encore.” (Il relève son pantanés par l’Etat. “En tant que forces de l’ordre, lon et me montre sa jambe comme si elle nous devons protéger la vie de tous les indi- le faisait toujours souffrir.) “La deuxième vidus, qu’ils soient ou non délinquants, qu’ils fois, il était trop tard, je n’ai rien pu faire. On aient ou non un casier judiciaire”, assène l’an- m’a averti par un coup de fil sur mon portable. cien directeur de la Force spéciale de lutte Le temps que j’arrive, elle était presque morte. anticriminelle d’El Alto, Ramiro Magne, J’ai appelé mes collègues du service, j’ai fait assis derrière son bureau. demi-tour et je suis parti. Je n’avais pas envie Des conversations informelles avec cer- de m’attirer des ennuis.” tains dirigeants relativement expérimenEn Bolivie, le lynchage comme forme tés auxquels nous avons demandé ce qu’ils d’organisation collective pour sanctionner pensaient de la justice communautaire ont une injustice par la violence n’a rien de noupourtant montré qu’il n’existe pas à ce sujet veau. Ainsi, le cas le plus célèbre de l’histoire de position unique. Ceux-ci ont clairement bolivienne est celui du président Gualberto déclaré qu’il était acceptable de fouetter un Villarroel. En juillet 1946, Villarroel a été délinquant à coups de ceinture, s’empres- renversé par une foule qui l’a poignardé et sant d’ajouter qu’ils ne laisseraient jamais cruellement tabassé à l’intérieur du palais personne attenter à la vie d’autrui. Ils n’ont du gouvernement, à La Paz. Après avoir jeté toutefois pas précisé qui fixait les limites de son corps sur la Plaza Murillo depuis l’un ce qui est ou n’est pas admissible. des balcons de la présidence, les émeutiers Le sociologue Mollericona, pour sa part, l’ont pendu à un lampadaire et exposé en voit dans ces pratiques punitives une réac- public. Les partisans de ce lynchage assurent tion au manque de présence efficace de qu’il a évité une guerre civile. Aujourd’hui, l’Etat, de sécurité et de châtiment des délin- dans les quartiers d’El Alto, certains habiquants. Il définit ces exécutants expliquent qu’ils utilisent tions sommaires comme des des pratiques similaires pour “phénomènes extrajudiciaires” empêcher une aggravation de utilisés pour punir les indivila criminalité. dus qui enfreignent la loi et ne En accompagnant Ticona REPORTAGE chez lui, nous croisons un respectent pas les lois élémentaires de vie communautaire. grand mannequin sans tête “Nous allons paver tout cela”, annonce attaché à un réverbère, affublé d’une panEsteban Ticona en montrant une avenue carte sur la poitrine et d’une tache de peinen terre battue du quartier 30-Septembre, ture couleur de sang. “C’est une mise en garde où en 2010 les habitants ont lynché une aux délinquants pour qu’ils ne s’approchent femme qui s’était introduite dans une maison pas”, explique Ticona. pour commettre un vol. Ticona est l’un des Edwin Flores, le commissaire chargé d’enagents de police de la division homicides quêter sur le lynchage d’Edson à Puerto de la ville et le principal responsable de ce Camacho, a identifié deux suspects : Ramón secteur. Les habitants d’El Alto organisent Quino, un pharmacien qu’Edson aurait chaque quartier comme un gouvernement escroqué, et Antonio Rivera, un professeur en miniature : ils désignent un président, un à la retraite que les riverains ont récemment vice-président, un secrétaire des finances, élu président du secteur. Flores nous confie un secrétaire des sports. Depuis quelques que certains indices laissent supposer que mois, Ticona occupe la plus haute charge ce sont eux qui ont mené la foule. Ni l’un de cette hiérarchie. ni l’autre n’ont pourtant été appréhendés. “C’est ici, rue des Fleurs, qu’ils ont attrapé Aujourd’hui, samedi, c’est l’épouse de Rosa Huanca Mamani, la femme qui tentait de Quino qui tient la pharmacie. Elle ne sait voler un téléviseur, poursuit-il. Ils l’ont atta- pas très bien ce qui s’est passé le jour où ils chée à un grillage avec ses propres tresses, ont ont réglé son compte à Edson, dit-elle. Le installé des pneus tout autour d’elle et y ont mis patron d’une épicerie voisine tient exactele feu.” D’après lui, elle est morte asphyxiée ment le même discours. Dans ce genre de

situation, les gens du quartier répètent : “Je ne sais pas”, “Je ne faisais que passer par là”, “Je n’ai rien vu”, “Je n’ai rien fait”. A quelques mètres de la pharmacie, nous trouvons Antonio Rivera sur la place principale de Puerto Camacho. “Je ne sais pas qui a lancé le mouvement. Je ne sais rien. Rien, rien, rien. Je ne sais absolument rien.” Il laisse passer quelques secondes de silence, comme s’il gardait quelque chose pour lui – la culpabilité, peut-être –, et reprend : “Je n’étais pas là, je me reposais. Ils sont venus me trouver et ils m’ont dit : ‘Monsieur le Président, voici ce qui s’est passé’. Je leur ai conseillé d’appeler la police.” Pour Mollericona, l’une des principales caractéristiques des actes collectifs est l’anonymat. Dans la mesure où les gens agissent en masse, dit-il, “les auteurs visibles disparaissent”. Il s’établit en outre entre les voisins un “pacte du silence” que personne ne rompt.

Brûlé pour 46 euros. Pour Aníbal Rivas, le lieutenant-colonel responsable de Radio Patrullas, le service des urgences d’El Alto, aucun effort n’est suffisant. Il vient de recevoir une donation exceptionnelle : seize véhicules flambant neufs. Il doit se dépêcher de les envoyer en patrouilles de surveillance, car le plus important ici, dit-il, est de “faire sentir la présence policière”. Il tisse progressivement des liens d’amitié avec les présidents des quartiers, ajoute-t-il. “Je leur explique les choses telles qu’elles sont, mais je leur parle toujours avec des mots simples, pour qu’ils comprennent bien tout ce que je dis.” Grâce à cette démarche, prétend-il, le nombre des lynchages a diminué. Il faut peut-être aussi y voir un effet du lancement du plan Chachapuma, une action concertée de toutes les unités de police – dont Radio Patrullas – visant à enrayer la délinquance et à prévenir les petites infractions, et qui, selon les autorités, a permis de réduire de 60 % le taux de délinquance. Dans le quartier du 12-Octobre, les lumières rouges et violettes dominent. Personne n’ignore que ce lieu est un immense bordel à ciel ouvert, sans doute le plus grand de Bolivie. En 2007, des milliers de riverains ont incendié les maisons qui abritaient quelques-unes de ces maisons closes clandestines – et, dans la foulée, une bonne partie de leurs meubles. Ils se plaignaient des vols, des assassinats, de l’impunité ambiante qui encourage les malfrats à régner sans partage sur les avenues. Pendant deux jours, les bûchers ont envahi la chaussée et les manchettes des journaux ont résumé en quatre mots le chaos qui menaçait de raser la ville : “Furie à El Alto”. Edson s’est fait lyncher le jour de la fête des Mères. Ce matin-là, il avait eu une discussion animée avec son épouse. Il avait deux mois de loyer en retard et venait de passer à côté d’un emploi de vigile privé pour la procession du Gran Poder, la plus grande fête religieuse de l’année. Après la dispute, il était sorti de chez lui

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sans dire où il allait. Il se sentait obligé de revenir avec de l’argent et un cadeau pour la mère de ses filles. A 10 heures du matin, il s’est retrouvé à Puerto Camacho, situé à une demi-heure du centre d’El Alto. Il a repéré ce qui lui paraissait être le commerce le plus prospère dans un rayon de 500 mètres : une pharmacie proposant tous les remèdes possibles. Il a fait appeler le patron, Ramón Quino, un biochimiste arrivé quelques mois plus tôt dans le quartier. Se faisant passer pour un agent des impôts, il a demandé à voir sa comptabilité, l’a étudiée et a rendu son verdict : “Les irrégularités sont passibles d’une amende : vous devez aux impôts 4 500 bolivianos [465 euros]. Mais, si vous me réglez maintenant, je ne vous en facturerai que 450 [46 euros].” Quino a payé et est aussitôt allé trouver son comptable, qui lui a assuré que ses livres de comptes étaient parfaitement en règle. Il s’est alors adressé au Bureau des impôts, qui lui a confirmé sa pire crainte : aucun Edson ne travaillait pour le service. Il venait de se faire escroquer. En rentrant à la pharmacie, il a repéré Edson dans le cabinet d’un dentiste et a couru vers lui. “Tu n’es pas un agent du fisc. Tu n’as jamais travaillé aux impôts ! — Comment ça ? Bien sûr que si, c’est là que je travaille. On t’a mal renseigné, a répliqué Edson. — Montre-moi ta carte professionnelle.” Edson a fouillé dans ses poches et tenté de s’enfuir. Quino l’a rattrapé et plusieurs voisins l’ont aidé à le traîner jusqu’à la grandplace de Puerto Camacho. Comme dans beaucoup de quartiers d’El Alto, la place centrale de Puerto Camacho est un terrain de terre ocre. Ce 27 mai, près de 150 hommes et femmes, jeunes pour la plupart, et une poignée de curieux venus d’autres quartiers ont encapuchonné Edson avec son chandail et ont commencé à l’écharper. Au cours des quatre heures qu’a duré son calvaire, Edson a perdu plusieurs fois connaissance. Il ne voyait rien. Il a entendu quelqu’un dire : “Celui-là, il faut le brûler !” Puis il a senti une odeur d’essence. —Alex Ayala Ugarte et Jorge Derpic Publié le 4 novembre 2013

SOURCE ANFIBIA Buenos Aires, Argentine Site Internet www.revistaanfibia.com Lancé en 2012, “Amphibie” publie des reportages au long cours parfois signés de plumes latino-américaines prestigieuses, des portfolios et des mini-webdocumentaires. Le site a été fondé par l’université nationale de San Martín, avec le soutien de la fondation Nuevo Periodismo Iberoamericano, créée à l’initiative du romancier Gabriel García Márquez.


I.

D'UN CONTINENT À L'AUTRE

Belgique. La Stib donne le “la” Le nombre d’amendes infligées à des musiciens dans le métro bruxellois a décuplé en un an. La société de transport entend mettre de l’ordre et ce n’est pas pour déplaire aux “vrais” musiciens.

—De Standaard Bruxelles (extraits)

Q

uand il s’est présenté au Petit Château en 1994, Petrosian Armenak, âgé aujourd’hui de 64 ans, n’avait rien de plus que son violon et une petite valise. Cet Arménien avait profité d’un concert à Moscou pour fuir sa patrie et prendre le premier avion pour la Belgique. En Arménie, il était professeur de violon au conservatoire et premier violon de l’Orchestre national. Aujourd’hui, il joue trois après-midis par semaine dans

la station de métro Roodebeek [à Woluwé-St-Lambert, banlieue chic à l’est de Bruxelles]. Cela fait presque vingt ans. Pendant qu’il est occupé à nous raconter cela, Petrosian est salué par plusieurs passants et certains lui souhaitent la bonne année. “Quand je joue, j’oublie où je suis”, explique ce sympathique senior. C’est par pure nécessité qu’il s’est retrouvé à jouer dans le métro. Lors de ses premiers mois en Belgique, il ne percevait aucune allocation. Il a commencé par jouer dans une galerie commerçante mais il s’en est fait

Courrier international – n° 1212 du 23 au 29 janvier 2014

↙ Dessin de Gaëlle Grisard pour Courrier International.

chasser. Il a aussi joué un temps à la Gare centrale mais c’était le far west : “Des ivrognes, des mendiants agressifs... C’était vraiment dur”. Auditions. Son jeu en a épaté plus d’un. Un employé du métro, avec qui il s’était lié d’amitié, lui a alors suggéré d’aller jouer dans la paisible station Roodebeek, à la sortie du Woluwe Shopping Center. En 2007, quand la Stib [Société des Transports Intercommunaux de Bruxelles] a organisé des auditions pour faire le tri entre les mendiants et les musiciens de talent, il a été le premier à passer le test et à recevoir une autorisation officielle de jouer dans le métro. “Je me suis enfui à cause de la guerre (le conflit entre les Arméniens du Haut-Karabagh et l’Azerbaïdjan). Deux de mes étudiants ont été appelés sur le front et l’un d’eux est mort le lendemain. J’avais tenu des propos hostiles au régime et je ne voulais pas être appelé à combattre.” Petrosian a reçu l’asile politique ici. Mais malgré l’homologation de son diplôme et 44 lettres à toutes les académies de musique du pays, il n’a pas trouvé de travail. “Toutes les places étaient prises et j’étais trop vieux.” Mais il ne voulait pas renoncer à la musique pour autant. Alors, trois à quatre fois par semaine, il joue les concertos pour violon de Bach – son compositeur préféré – dans les couloirs du métro bruxellois. De temps à autre, il est encore invité à donner un récital en privé. La chute peut sembler dure pour celui qui a été autrefois un musicien renommé. “Mais dès que je joue, j’oublie tous mes regrets. La musique est pour moi une impérieuse nécessité. Cela fait 58 ans que je joue avant tout pour moi.” L’argent est bienvenu pour payer ses médicaments mais il ne gagne pas grand-chose. “En général, entre 25 et 30 euros sur une aprèsmidi. J’ai surtout appris à aimer d’être apprécié par les gens.” Le monde des musiciens de rue peut être une vraie jungle, il l’a appris à ses dépens. Une fois, un concurrent a essayé de le chasser. Et par deux fois, des voyous ont tenté de lui dérober son violon. Nuisances. Richard Kurzéjà a, lui aussi, dû défendre son emplacement contre des poivrots et des mendiants. Depuis quelques mois, sous le nom d’artiste de Ricardov, il joue ses propres compositions de rock dans les couloirs de métro de la Gare centrale. “Les faux violonistes des Pays de l’Est ont gâché le métier. Il y a trente ans, je chantais et je faisais du mime dans les galeries commerçantes à Bruxelles. Parfois, sur un soir, je faisais Anvers-Louvain-Bruxelles et je revenais chez moi avec cent euros. Mais à cause de tous ces mendiants qui font semblant d’être des musiciens, nous ne sommes pratiquement plus bienvenus nulle part. Ces types connaissent cinq chansons qu’ils jouent en boucle et en plus, ils sont insis-

tants voire agressifs. Et les gens en ont marre.” A la Stib également, on en a eu assez des nuisances. A l’instar de ce qui se faisait déjà à l’étranger, la société bruxelloise a introduit un système d’autorisations officielles. Les musiciens doivent passer une audition devant un jury composé de membres du personnel avec une formation musicale et, s’ils réussissent le test, ils se voient attribuer un emplacement fixe. Ceux qui jouent sans autorisation dans le métro risquent une amende.

Le monde des musiciens de rue peut être une vraie jungle, il l’a appris à ses dépens. En 2012, 12 personnes s’étaient retrouvées dans ce cas. Sur les trois premiers trimestres de 2013, il y en a eu 128. Parce que la Stib a rendu ses contrôles plus sévères, commente la porte-parole, An Van Hamme. “Nous avons constaté que de plus en plus de musiciens s’invitaient dans les voitures. C’est dangereux. De plus, l’année passée, nous avons enregistré de nombreuses plaintes contre des musiciens qui jouaient trop fort, étaient trop insistants ou utilisaient des mineurs pour apitoyer les voyageurs.” Elle insiste sur le fait que le but n’est absolument pas de chasser les musiciens du réseau. “Nous sommes pour qu’il y ait de l’animation dans le métro. Mais aux endroits prévus à cet effet et à condition que les musiciens soient présentables, sachent jouer et aient un véritable répertoire.” Petrosian et Ricardov soutiennent ce système. “Je n’ai pas besoin que l’on me fasse la charité, dit le second. Les gens peuvent me donner une pièce s’ils apprécient ma musique. Mais je suis déjà content d’apporter quelque chose dans ce couloir où tant de gens se hâtent de rentrer chez eux. Le métro, c’est une bonne école de musique, en fait. Il faut toujours faire quelque chose de spécial pour arriver à attirer l’attention. La musique, c’est de la communication. Un regard, une réaction, un sourire, voilà mon salaire de musicien.” Pour Petrosian, le métro est même devenu le seul endroit où il joue. Dès qu’il essaie de s’exercer chez lui, les voisins augmentent le volume de la radio ou de la télévision. Alors, il préfère encore affronter le vacarme des écoliers dans les couloirs du métro. Il connaît désormais une bonne partie des passants, au moins de vue. “J’ai vu des enfants grandir, avoir des amours adolescentes et puis finalement se mettre en couple. Et aussi des personnes âgées que je ne voyais plus du jour au lendemain parce qu’ils étaient tombés malades ou décédés. Et un beau jour, ce sera moi qui ne serai plus là.” — Lieven Sioen Publié le 11 janvier


Courrier international – n° 1212 du 23 au 29 janvier 2014

BELGIQUE

POLITIQUE Édito

Le dilemme des libéraux

Social-démocrate, c’est une insulte ?

Pour Béatrice Delvaux, éditorialiste en chef du Soir, Elio Di Rupo ferait bien de prendre exemple sur le virage annoncé par François Hollande.

—De Standaard Bruxelles

N

e dites plus socialiste mais social-démocrate. François Hollande, le président français, est sorti du bois pour nous expliquer qu’un social-démocrate, c’est quelqu’un qui est en même temps social, réaliste, patriote et prêt à faire des réformes. C’est aussi quelqu’un qui pense qu’on peut aider l’économie et créer des emplois en donnant un peu plus d’oxygène aux entreprises. “Hollande cède à la doxa libérale”, “François Hollande efface la gauche”, titrait hier le site Mediapart. “Notre libéralisme est celui de l’Etat”, réplique l’homme au scooter, qui semble totalement assumer ses nouvelles convictions et son virage. La question n’est pas de savoir si Hollande va – enfin – faire ce qu’il dit, ni de décider si “socialdémocrate” est un gros mot, voire une insulte au socialisme. Ma question à moi est belge : pourquoi persistons-nous en Belgique à ne pas regarder la réalité économique en face et pourquoi Elio Di Rupo n’ose-t-il pas se lancer dans son propre pacte de responsabilité ? Par méconnaissance de cette réalité économique ? Notre balance commerciale est dans le rouge – nous importons davantage que nous n’exportons – et, depuis 2008, le secteur privé n’a pratiquement pas créé d’emplois en Belgique. L’emploi industriel a même sérieusement régressé. Notre problème de compétitivité est aggravé par les mesures prises par l’Allemagne et menace de l’être encore davantage, maintenant que la France annonce à son tour qu’elle compte baisser les charges sociales qui pèsent sur les entreprises. Un pacte de responsabilité ? Le gouvernement Di Rupo I aurait pu faire preuve de courage en optant pour une thérapie de choc réduisant de manière significative les charges sociales (tout en préservant les salaires nets) et recourant à un financement alternatif pour combler le déficit qui en résulterait pour la sécurité sociale, histoire de ne pas mettre en péril les mécanismes de soli-

darité existants. C’est là le projet que François Hollande a présenté mardi dernier. D’où proviendra ce financement alternatif ? Ce n’est pas encore clair mais l’idée est d’à la fois réduire les dépenses publiques, augmenter certains impôts et supprimer les intérêts notionnels. La Belgique compte suffisamment de gens compétents pour élaborer un plan de ce type. Ce n’est pas ça le problème. Le problème est encore moins le dogmatisme supposé d’Elio Di Rupo. Le premier ministre est aussi socialiste que François Hollande, lisez : aussi pragmatique. Ce gouvernement dirigé par un PS a déjà prouvé qu’il savait s’adapter, y compris d’une manière qui ne plaît pas trop à la gauche. On en prendra pour preuve le dossier des réfugiés afghans. Ce qui manque, c’est le temps et surtout le courage de prendre une initiative allant à l’encontre des idées reçues et des conservatismes de gauche comme de droite. Les socialistes francophones portent une responsabilité extrêmement lourde dans le blocage de cette thérapie de choc. Mais les partis traditionnels flamands également, qui contribuent avec leur rhétorique au déni des réalités économiques. Et l’establishment belge n’est pas en reste. Les partenaires sociaux auraient dû mettre des propositions innovatrices sur la table au lieu de se livrer à des querelles de chiffres. Mais le patronat et les syndicats sont paralysés par leurs propres tabous, intérêts et chevaux de bataille. La FEB ne veut pas d’une réduction des charges sociales qui serait financée par une suppression des intérêts notionnels. Les syndicats sont contre tout court pour des raisons idéologiques : pas de cadeau pour les patrons ! De plus, ils craignent que l’on en arrive à une réduction des charges sociales sans financement alternatif et donc sans garanties pour la solidarité. Résultat : l’échec du gouvernement et des partenaires sociaux – et maintenant que nous sommes en période électorale, il est bien

trop tard pour entreprendre quoi que ce soit – laisse un boulevard à l’opposition. Celle-ci osera-telle plaider pour un virage radical, contrairement à François Hollande qui aura attendu 18 mois pour le faire ? Nous avons urgemment besoin d’un pacte pour moderniser notre modèle sans pour autant – et c’est là une condition sine qua non – en finir avec la solidarité et les bases de la protection sociale. Les Belges ne rêvent pas, pas plus que les Français, de dirigeants qui viennent apporter les croissants en scooter le matin. Ce ne sont pas des croissants qu’ils attendent mais des emplois. — Béatrice Delvaux Publié le 16 janvier

●●● Les hommes politiques semblent enfin vouloir passer d’un fédéralisme de confrontation à un fédéralisme de coopération. Charles Michel et Wouter Beke l’ont bien compris : à l’avenir, CD&V et MR s’engagent à consacrer leurs énergies aux réformes socio-économiques. Bravo. Cela dit, la communication des deux hommes suscite des questions. Une formule magique, l’alliance des démocrates chrétiens et des libéraux ? Oui, ce fut le cas avec Martens-Gol, au début des années 80. Même après 4 ans d’austérité, le duo d’enfer fut plébiscité. En 2008, la tentative de l’Orange bleue, pilotée par Reynders et Leterme, fut, elle, vouée à l’échec. Donc des blocages, il peut y en avoir aussi avec cette formule. La démarche “Michelbeke” comporte d’autres inconnues. Aujourd’hui, l’alliance prônée (MR-CD&V-Open VLD-CDH) dispose de 57 sièges sur 150. Bien sûr, il y aura des élections. Mais pour obtenir une majorité, les alliés potentiels auront donc ce choix : s’allier au PS (et le SPA) ou à la N-VA. Le MR a-t-il déjà choisi ? Ensuite, quand on affirme que cette “alliance” MR-CD&V a pour objectif d’éloigner la N-VA du périmètre, ce n’est pas nécessairement vrai. Après le 25 mai, le CD&V aura une occasion historique de “tuer” la N-VA en la maintenant dans l’opposition. Antidémocratique ? Non. La N-VA, elle, veut tuer le pays. Mais le CD&V veut-il vraiment tuer la N-VA ? Pas sûr. Enfin, si le CD&V se précipite pour former un gouvernement flamand avec la N-VA, il donnera à cette même N-VA un levier pour perturber la formation de l’exécutif fédéral. Or la N-VA ne laissera jamais tomber son programme institutionnel. Sinon, elle aura fait la démonstration par l’absurde qu’il est possible de réformer la Belgique sans réforme de l’Etat. La sortie des présidents ne lève donc pas toutes les ambiguïtés.

— Francis Van de Woestyne La Libre Belgique Publié le 20 janvier

Théâtre Royal des Galeries Directeur : David Michels

Du 5 février au 2 mars 2014

La Vérité

de FLORIAN ZELLER

Marie-Paule Kumps Marie-Hélène Remacle Pierre Pigeolet et Michel Poncelet Mise en scène : Patrice Mincke Décors et costumes : Charly Kleinermann et Thibaut De Coster

www.trg.be h

02 512 04 07 du mardi au samedi de 11h à 18h Galerie du Roi, 32 à 1000 Bruxelles

II.


III.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1212 du 23 au 29 janvier 2014

↙ Dessin de Tiounine, Russie.

europe

Europe centrale. La Hongrie se tourne vers l’Est Sous la houlette du Premier ministre Viktor Orbán, Budapest s’éloigne d’une UE dont il conteste la pertinence. Dernier signe en date : la signature d’un contrat pour la construction d’une centrale nucléaire russe.

—Die Presse Vienne

B

udapest. C’est le monde à l’envers. Alors que l’arrimage à l’Europe de l’Ouest a été la priorité numéro un de la Hongrie pendant des années, le nouveau mot d’ordre du pays, sous la houlette du gouvernement conservateur de Viktor Orbán, est l’“ouverture à l’Est”. Le 14 janvier, ce dernier s’est rendu à Moscou pour lancer la construction d’une centrale

nucléaire dans la ville de Paks, dans le sud de la Hongrie, grâce aux financements et au savoir-faire russes. Le pays s’est également ouvert à la Chine sous le gouvernement Orbán, ainsi qu’à l’ensemble de l’Asie, des pays arabes, et à la Turquie. De toute évidence, la politique commerciale hongroise est aujourd’hui tournée vers l’Est. Viktor Orbán ne fait plus vraiment confiance à l’Ouest depuis la crise ��conomique et financière et la situation qu’elle

a engendrée dans la zone euro. Autrement dit, il ne croit plus aux recettes mises en œuvre par l’UE pour venir à bout de la crise. Pour Orbán, l’Ouest, et donc l’UE, qui en fait partie, est enferré dans une politique qu’il juge inadéquate et périmée. Aux yeux du Premier ministre hongrois, les systèmes de protection sociale hypertrophiés d’Europe ne peuvent être sauvegardés qu’au prix d’une course aux crédits et, partant, d’une augmentation

de la dette. Par ailleurs, dans sa conception des choses, les mesures d’économie visant à résorber les déficits budgétaires ne doivent pas peser uniquement sur les épaules des contribuables. En tandem avec son ancien ministre de l’Economie, György Matolcsy (directeur de la Banque nationale hongroise depuis 2013), il a ainsi mis au point une politique économique “peu orthodoxe”, qui vise à épargner les citoyens pour “plumer” à leur place les multinationales qui engrangent de juteux profits. Son gouvernement a mis en place plusieurs impôts spéciaux ciblant les banques [en particulier autrichiennes], les grandes chaînes commerciales, les fournisseurs d’énergie et les groupes de télécoms. Les intéressés les ont naturellement mal digérés. Les entreprises concernées se sont empressées d’ouvrir à Bruxelles des procédures d’infraction contre le gouvernement Orbán. De son côté, la gauche hongroise a mis à profit ses bons contacts à l’Ouest pour monter l’opinion occidentale contre un Viktor Orbán dépeint comme “autoritaire”, voire “dictatorial”. Depuis lors, à l’Ouest, le chef du gouvernement hongrois est largement perçu comme un “ennemi des entreprises”, et même comme un dirigeant “antidémocratique”. Les innombrables dissensions entre Viktor Orbán et l’UE sont liées d’une part à l’image négative dont il souffre à l’Ouest et d’autre part à sa politique qui vise à mettre au rebut les méthodes occidentales, notamment en matière de politique économique. Au passage, le Premier ministre s’y entend pour vendre cette politique de confrontation avec l’UE à ses compatriotes comme une forme de résistance à l’ennemi extérieur. En cela, il peut compter sur le soutien des Hongrois, qui se sont distingués de tout temps par un refus de se soumettre aux puissances extérieures, en l’occurrence à l’UE. En dépit de ses sorties parfois acerbes contre Bruxelles, Viktor Orbán est un partisan de l’Union européenne. Mais dans celle-ci les Etats membres devraient jouir d’une autonomie accrue et d’une plus grande marge de manœuvre, et ne devraient pas se laisser dicter par une Europe tatillonne leur manière de gérer leur politique économique. Il y a de fortes chances que cette vision de l’UE transparaisse dans la campagne à venir pour les élections européennes au sein du parti au pouvoir, la Fidesz. Pour autant, Viktor Orbán tente parallèlement de prouver qu’il n’est pas un ennemi de l’économie libérale et des multinationales, comme on le lui reproche souvent. Dernièrement, il a ainsi signé une multitude de “partenariats stratégiques” avec les principales multinationales de Hongrie, dont des entreprises aussi puissantes qu’Audi, Daimler-Benz et Bosch. Soit dit en passant, le dernier accord stratégique en date concernait une entreprise de matériaux de construction autrichienne, Leier. —Peter Bognar Publié le 17 janvier


Courrier international — no 1212 du 23 au 29 janvier 2014

↙ Dessin de Falco, Cuba.

ALIMENTATION

La valse des étiquettes trompeuses Même produit, même emballage, mais une qualité différente : dans les pays récemment entrés dans l’UE ou chez les candidats comme la Serbie, les grandes marques profitent d’une réglementation peu exigeante. Mais cela pourrait bientôt changer.

—Blic Belgrade

L

es chocolats des grandes marques vendus sur le marché serbe contiennent souvent moins de cacao que ceux commercialisés dans les pays d’Europe occidentale, les crèmes à tartiner moins de lait et de noisettes, les condiments plus de sel que de légumes, le miel une proportion élevée de sirop de maïs, et les lessives lavent moins bien. Tous ces produits ont pourtant le même emballage et bénéficient de la même publicité que dans les pays où leur qualité est supérieure à celle des produits vendus en Serbie. Qui plus est, leur prix est le même, voire souvent plus élevé que dans l’Union européenne. La marchandise de moindre qualité

nous vient dans la plupart des cas de Roumanie, de Bulgarie, de Hongrie ou de Pologne, où les grandes entreprises ont installé la production destinée à cette partie de l’Europe. Les avertissements des associations des consommateurs, nationales ou internationales, sur la qualité inférieure des produits de mêmes marques vendus dans les pays hors UE inquiètent peu les fabricants. Ces derniers justifient

La législation de l’UE ne définit pas strictement les pratiques frauduleuses

la qualité différente des mêmes produits par “les besoins et les goûts différents des populations locales”. Mais les nouveaux membres de l’UE sont également touchés par cette pratique. D’après des études comparatives réalisées par des associations de consommateurs slovaques il y a trois ans, la qualité de certains produits alimentaires est différente selon qu’ils sont vendus en Allemagne et en Autriche ou bien en Pologne, en République tchèque, en Slovaquie, en Roumanie, en Hongrie et en Bulgarie. Pour mettre fin à cette pratique, le Parlement européen a lancé une initiative afin de la qualifier comme frauduleuse. Contrairement à ce qui se passe aux Etats-Unis, la législation européenne ne définit pas strictement les pratiques frauduleuses dans le secteur alimentaire ; la directive 178/2002 interdit seulement de “tromper les consommateurs”. Souvent, les citoyens des pays en développement ignorent qu’en achetant les produits des grandes marques censés garantir une bonne qualité ils achètent en réalité une qualité médiocre. Les experts expliquent qu’il est légitime et économiquement justifié de distribuer des produits de différentes qualités sur deux marchés différents tant que tous les ingrédients et leurs pourcentages sont inscrits sur la déclaration du produit et que la qualité déclarée est conforme aux normes serbes, hélas trop peu exigeantes. “Il y a pourtant un problème quand les citoyens paient le prix européen pour avoir un produit de meilleure qualité alors qu’il est de médiocre qualité. Cela s’appelle de la tromperie”, explique Petar Bogosavljevic, du Mouvement des consommateurs. “Certes, la déclaration de produit les renseigne sur sa composition, mais elle ne dit pas s’il est de même qualité que le même produit vendu dans le reste de l’Europe. Tant qu’un produit est conforme aux normes serbes, il est impossible d’interdire sa distribution sur le marché local ou de sanctionner son fabricant.” “Le contrôle de qualité d’un produit coûte entre 2 000 et 2 500 euros en Serbie”, note de son côté Goran Popovic, de l’Organisation nationale des consommateurs serbes. “L’argent n’est pas le seul problème, c’est le manque de volonté des institutions qui fait défaut.” —Gorica Avalic Publié le 15 janvier

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28.

Courrier international — n° 1212 du 23 au 29 janvier 2014

à la une

QUI CONTRÔLE

En 2013, la France s’est engagée dans des opérations militaires en République centrafricaine et au Mali, opérations coûteuses dont les motivations prêtent à controverse, comme le relève La Tribune, à Alger (lire ci-contre). Ces interventions, soutenues par les Etats-Unis et l’Union européenne, qui va envoyer des renforts en République centrafricaine, illustrent les faiblesses de l’Union africaine (p. 28), une organisation minée par les ambitions des acteurs régionaux, comme le Tchad ou l’Afrique du Sud (pp. 29 et 30). Dans ce contexte, la Chine voit ses intérêts économiques contrariés au Soudan du Sud (p. 32). Et quelle réponse donner à la Libye, qui appelle à nouveau la communauté internationale à l’aide ?


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Courrier international — n° 1212 du 23 au 29 janvier 2014

L’AFRIQUE ? Centrafrique : les vraies raisons de l’intervention Les Occidentaux justifient l’envoi de troupes dans les pays africains par des raisons humanitaires. Ne s’agit-il pas plutôt de mettre la main sur les richesses locales ? —La Tribune (extraits) Alger endant que les médias se focalisent sur le risque d’un conflit confessionnel en République centrafricaine (RCA), entre musulmans et chrétiens, qui se massacrent à coups de fusil et de machette, un système de dilapidation des richesses de ce pays se met en place loin des regards indiscrets des journalistes et de la majorité des spécialistes du continent africain. Pour le commun des mortels, la Centrafrique n’est qu’un vaste espace où n’existent que des forêts et une population pauvre. Il ignore l’existence de richesses naturelles, comme dans l’ensemble des pays africains. Pourtant, ce pays de 6 millions d’habitants recèle du pétrole, des diamants et d’autres ressources naturelles qui suscitent la convoitise des pays développés. La France, qui a refusé d’intervenir en Centrafrique lorsque le président déchu François Bozizé a fait appel à elle [en décembre 2012], a fini par envoyer ses soldats [en décembre 2013] après que la crise à Bangui a pris l’allure d’une guerre confessionnelle entre la minorité musulmane, qui a pris le pouvoir pour la première fois [en mars 2013], et la majorité chrétienne, qui crie au génocide de la part des rebelles de la Séléka [coalition entre partis politiques et forces rebelles]. Officiellement, le président François Hollande a avancé des raisons humanitaires pour justifier l’envoi de 1 600 soldats à Bangui, où vivent, par ailleurs, de nombreux ressortissants français. Cette intervention a été perçue par certains comme un acte de néocolonialisme de la part de la France, comme cela était le cas au Mali et en Libye. D’autres ont estimé que cette intervention était nécessaire pour éviter un nouveau génocide sur le sol africain. La présence française dans son ancienne colonie a aussi été saluée par une partie des Centrafricains, qui ont estimé que les soldats français dépêchés à Bangui allaient apporter un soutien de taille à la mission africaine de maintien

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de la paix dans ce pays, qui a connu depuis son indépendance, en 1960, six coups d’Etat. Le caractère philanthropique de l’intervention française en Centrafrique cache pourtant des visées économiques et géostratégiques qui sont loin d’avoir un lien avec cette idée du néocolonialisme, avancée par certains analystes enfermés dans l’idéologie à une époque où il n’y a rien qui prime le pouvoir de l’argent et la guerre larvée autour du contrôle des richesses de la planète. L’enjeu de la guerre à Bangui n’est pas de sauver les Centrafricains d’un génocide ethnicoreligieux, comme on essaie aussi de nous le faire croire au Soudan du Sud, en république démocratique du Congo, au Darfour et dans d’autres Etats africains, mais il s’agit de savoir qui se servira en premier des richesses du sous-sol. La décision précipitée de Paris d’envoyer ses troupes vise en fait à contrecarrer la présence chinoise, qui a commencé à se renforcer sous l’ère Bozizé [au pouvoir de mars 2003 à mars 2013]. C’est ce qui explique, en premier lieu, le refus de l’Elysée de lui prêter main-forte alors qu’il était sur le point d’être renversé par cette coalition qu’on disait hétéroclite de la Séléka. Paris, qui a toujours appuyé Bozizé, l’a donc lâché pour son flirt, de plus en plus affiché, avec le géant chinois, qui a injecté des millions de dollars en Centrafrique pour s’assurer une meilleure expansion à Bangui. Cette stratégie chinoise a déjà porté ses fruits dans les autres pays africains, où Pékin a réussi à avoir sa part du marché d’exploitation des ressources naturelles en offrant son aide au développement local sous forme de projets d’ouverture de routes dans des régions enclavées, de construction d’écoles et autres établissements publics, etc. “La France a des intérêts en Centrafrique. Aujourd’hui, elle contrôle son économie ou ce qui en tient lieu. Bolloré y a la mainmise sur la logistique et le transport fluvial. Castel règne en maître sur le marché de la boisson et du sucre. CFAO y contrôle le commerce des voitures. Depuis 2007, France Télécom est entré

dans la danse. Areva est présent en RCA même si, officiellement, le géant du nucléaire n’en est encore qu’à la phase de l’exploration [le 16 décembre 2013 Areva a annoncé sur son site ne plus avoir d’activités minières en RCA]. Total y renforce son hégémonie dans le stockage et la commercialisation du pétrole, mais il doit composer avec Tradex, une société camerounaise spécialisée dans le trading des produits pétroliers”, lit-on dans une contribution d’un blogueur sur le site web de Bêafrika Sango, une agence de presse et d’information indépendante de Bangui. L’empressement de la France et la sortie du président américain Barack Obama concernant les événements de Bangui [début décembre, Washington a rapidement fourni une aide logistique et financière à la France et à l’Union africaine ; le 10 janvier, le président centrafricain, Michel Djotodia, et son Premier ministre ont démissionné sous la pression de la France et du Tchad ; le 20 janvier, Catherine Samba-Panza remplace Djotodia à la tête de l’Etat] sont un indice des gros intérêts économiques et géostratégiques que représente la Centrafrique. Et pas seulement la Centrafrique, voisine du Soudan du Sud et de la république démocratique du Congo (RDC), deux pays qui vivent la même crise politico-sécuritaire autour du contrôle des ressources naturelles. En Centrafrique, tout comme en RDC ou au Soudan du Sud, les rebelles sont soutenus par des pays tiers, aussi bien sur le plan humain que militaire et financier. La guerre civile, qui prend l’allure d’une guerre opposant les chrétiens aux musulmans, risque de s’étaler dans le temps, ce qui fera perdurer le climat d’instabilité dans l’ensemble de la sous-région de l’Afrique équatoriale. —Lyès Menacer Publié le 30 décembre 2013

SOURCE

“HOLLANDE NOUS POMPE L’AIR” “Lorsqu’il proclame la mort de la Françafrique, Hollande court le risque de se perdre dans le verbalisme et le romantisme pseudorévolutionnaire”, a réagi Le Pays après la conférence de presse du chef de l’Etat le 14 janvier. Pour le quotidien burkinabé, “c’est grâce à ‘la famille franco-africaine’ que la France a pu devenir un grand producteur d’énergie nucléaire, civile et militaire. Dépourvue de pétrole et d’uranium, la France se trouve condamnée à faire son marché sur le continent africain.” Le journal estime qu’“un engagement clair, ferme, joignant les actes aux paroles, de la part de Hollande, en faveur d’une démocratisation réelle du continent africain, est la condition indispensable à la préservation des intérêts français”. “S’il sait qu’il ne peut signer l’acte de décès définitif d’un système qui ne bénéficie nullement aux peuples africains, le président Hollande doit arrêter de nous pomper l’air”, conclut Le Pays.

LA TRIBUNE Alger, Algérie Quotidien, 10 000 ex. www.latribune-dz.com Lancé en 1994, ce journal, francophone, sérieux et à la maquette austère, s’est rapidement trouvé un lectorat de cadres et a gagné une réputation d’analyste présent sur tous les thèmes d’actualité.

← Un soldat français calmant la foule à Bangui, décembre 2013. Photo Rebecca Blackwell/ AP/Sipa.


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À LA UNE

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→ Un soldat de la force africaine en mission à Bangui. Photo Jérôme Delay/AP/ Sipa.

“ARRÊTEZ D’ÉCOUTER LES VOIX COLONIALES” “Dans les Parlements africains, les palais présidentiels, les salles de classe, les conseils d’administration, les salons, les Africains écoutent les voix d’autres gens, d’autres nations et continents, qui leur disent quoi faire, quand le faire et comment le faire”, dénonce Think Africa Press. Le site d’actualité africaine basé à Londres évoque par exemple la Banque mondiale et le Fonds monétaire international, “bien souvent mal informés à propos des réalités du continent, qui conçoivent des politiques économiques inadéquates, que les gouvernements africains mettent en œuvre telles quelles”. L’auteure, Chika Ezeanya, spécialiste des politiques africaines de développement, regrette aussi que “des années après le colonialisme, plusieurs dirigeants africains semblent encore réceptifs aux voix de leurs anciens maîtres, les exhortant à ne pas faire confiance aux groupes ethniques voisins […]. C’est l’une des raisons pour lesquelles les puissances étrangères peuvent si facilement entrer en Afrique et exploiter son peuple. L’énergie que les Africains devraient investir pour développer ensemble leur continent est dépensée pour s’entre-déchirer.”

LES FAILLES DE L’UNION AFRICAINE Privilégiant leurs intérêts nationaux, les dirigeants africains sont incapables d’assurer la sécurité sur leur propre continent. —African Arguments (extraits) Londres a situation en Centrafrique est en train d’échapper à tout contrôle. C’est précisément le genre de catastrophe auquel l’Union africaine est censée faire face. En vertu de sa Constitution, l’Union africaine peut directement intervenir dans un Etat membre “dans certaines circonstances graves, à savoir les crimes de guerre, le génocide et les crimes contre l’humanité”. Compte tenu de la gravité de la crise en cours en République centrafricaine, on pourrait s’attendre à ce que la présidente de la Commission de l’Union africaine, Nkosazana Dlamini-Zuma, appelle à l’action. Mais les brigades africaines, qui se préparent depuis plus de dix ans, restent invisibles. Ce sont des troupes françaises qui ont été transportées à Bangui par voie aérienne. Et les Nations unies ont dû retirer des soldats de maintien de la paix du Darfour, du Liberia et même d’Haïti pour tenter de stopper les effusions de sang au Soudan du Sud. La Force africaine en attente (FAA) a été créée pour fournir à l’Union africaine le type de capacité militaire dont elle avait besoin pour réagir rapidement à des situations critiques comme celle d’aujourd’hui. Le concept a été débattu dans la capitale du Zimbabwe, à Harare, en 1997, mais il a fallu attendre juillet 2002 pour que l’initiative reçoive le feu vert officiel. L’idée était que, d’ici à 2012, deux unités de 2 500 hommes chacune soient opérationnelles en deux semaines. Les Etats-Unis se sont montrés très généreux avec l’“Architecture africaine de paix et de sécurité”, lui fournissant 500 millions

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de dollars [370 millions d’euros] en vue de former 50 000 soldats africains. La contribution britannique a elle aussi été substantielle, puisque le pays a investi 110 millions de livres [135 millions d’euros] par an pendant près d’une décennie. Mais la FAA, avec ses cinq brigades régionales, n’a jamais vu le jour. L’initiative a été un fiasco. Les différences entre les Etats africains sont bien trop profondes pour que ces brigades puissent faire face aux nombreuses crises que connaît le continent. Quand la Côte d’Ivoire et le Mali ont été en difficulté, c’est l’ancienne puissance coloniale – la France – qui s’est portée à leur secours.

Alors pourquoi cet échec ? Lorsqu’elle dispose d’un soutien financier et logistique suffisant, l’Afrique est capable de réaliser des opérations militaires. Le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine se targue aujourd’hui de mener deux missions sur le terrain : celle du Sahara occidental est trop en veilleuse pour qu’on s’y attarde, mais celle de Somalie est nettement plus active. Forte de 25 000 hommes, la Mission de l’Union africaine en Somalie (Amison) a chassé les chebabs de la capitale, Mogadiscio. L’Amison contrôle aujourd’hui de vastes pans du pays, mais, dans les faits, elle est dirigée par les Etats qui fournissent ses contingents. C’est ainsi que l’Ouganda et le Burundi sont aux commandes dans la capitale, tandis que l’Ethiopie dirige les opérations dans l’ouest du pays et que le Kenya contrôle une bande de terre au sud. Bien qu’elle soit placée sous l’autorité directe de l’Union africaine, l’Amison a peu de prise sur ce qu’elle peut et ne peut pas faire. On peut en dire à peu près autant des forces régionales de maintien de la paix en Afrique, telle la Mission internationale de soutien à la Centrafrique (Misca), formée de soldats originaires du Gabon, du Tchad, du Congo-Brazzaville et du Cameroun. Le problème vient d’un manque d’autorité des dirigeants africains. Quand le président nigérian Olusegun Obasanjo et son homologue sud-africain Thabo Mbeki étaient au pouvoir, ils travaillaient en étroite collaboration sur une série de questions. On a cru pendant un certain temps que le concept de “renaissance africaine” allait devenir réalité, mais cet espoir s’est évanoui. Aujourd’hui, le Nigeria et l’Afrique du Sud sont gouvernés par des présidents faibles, obsédés par des problèmes de politique intérieure. Alors que les dirigeants africains dépensent des sommes faramineuses en voitures, palais et avions, ils privent leurs soldats des ressources dont ils ont besoin pour remplir leur tâche. J’ai moimême vu des soldats africains entraînés par des marines américains rayonner de joie en recevant une petite quantité de munitions pour s’entraîner au tir à balles réelles. Leur propre gouvernement refusait de leur fournir plus d’une poignée de balles de crainte qu’ils ne s’en servent pour commettre un coup d’Etat. —Martin Plaut Publié le 9 janvier

RDC

Luanda plus sincère que Kampala ? ●●● Créée il y a vingt ans pour promouvoir la paix et le développement, la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs (CIRGL) “peine à imposer sa marque, minée par des clivages qui limitent l’efficacité de son action”, rapporte Le Potentiel. Le quotidien de la république démocratique du Congo (RDC) pointe du doigt “la politique de l’autruche de ses voisins de l’Est, particulièrement le Rwanda et l’Ouganda”, ce dernier ayant été à la tête de la CIRGL pendant deux ans. “Partie prenante dans les conflits de l’Est, où il s’est visiblement rangé derrière l’ex-rébellion du M23 – comme l’ont

attesté divers rapports des Nations unies –, l’Ouganda n’a pas été sincère ni honnête dans l’administration de cette organisation sous-régionale.” Avec le Rwanda, ce sont des “tireurs de ficelles” qui ont adopté “des résolutions allant dans le sens de leurs intérêts respectifs”, alimentant ainsi “la politique du deux poids deux mesures”. Le journal espère que l’arrivée le 15 janvier de l’Angola, pays réputé plus neutre, aux commandes de la CIRGL, va permettre de “vider tous les litiges pour avancer d’un bon pied dans la sécurisation de la région” et de “redorer le blason terni” de la CIRGL.


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Afrique : ressources et conflits MAROC

MAROC

ALGÉRIE ALGÉRIE LIBYE

(Minurso) SaharaOccidental

ÉGYPTE

LIBYE

ÉGYPTE

Djibouti héberge à la fois la seule base militaire américaine permanente en Afrique (Camp Lemonnier) et le plus important contingent français (1 900 soldats)

MAURITANIE MALI

NIGER

TCHAD

SÉNÉG. GUINÉE SIERRA LEONE LIBERIA

SÉNÉG.

ÉR.

SOUDAN

MALI DJ.

NIGERIA

C.I. GHANA

RÉP. CENTRAFR. SOUDAN DU SUD

CAM.

RÉP. DÉM. DU CONGO

Equateur

Niger, 2e producteur d’uranium en Afrique, 5e au rang mondial

GABON

ÉTHIOPIE

OUG. KENYA SOMALIE

C.I.

(Minul) (Onuci) Equateur

RW. BU.

Principaux gisements miniers Argent Etain et coltan Bauxite Fer Charbon Manganèse Cuivre Or Diamants Phosphates

ZI.

Platine Titane Uranium Zinc

MOZAMBIQUE

Afrique du Sud 1er producteur d’or en Afrique, e 4 au rang mondial

Principaux gisements d’hydrocarbures Route maritime majeure du commerce international

Conflits en cours Tension régionale

(Misca) CAM.

RÉP. SOUDAN CENTRAFR.(Minuss) DU SUD

ÉTHIOPIE SOMALIE

OUG. RÉP. DÉM. DU CONGO RW. (Monusco) BU.

(Amisom)

Mayotte (France)

Soldats sous mandat sous conduite de maintien de l’ONU africaine de la paix : (Nom de la mission) (Nom de la mission)

Marine française : lutte contre la piraterie dans les golfes de Guinée et d’Aden Zone d’opération d’Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi)

La France n’est pas seule à être accusée de faire et de défaire les régimes en Centrafrique. Le puissant voisin tchadien est lui aussi pointé du doigt. tchadien. Il fallait manquer de réalisme pour croire que la solution à la crise centrafricaine pouvait être a double démission, le 10 janvier, du président trouvée sans et contre Déby. Cette omniprésence centrafricain de la transition, Michel Djotodia, de Déby dans les affaires en Centrafrique suscite et de son Premier ministre, Nicolas Tiangaye, la colère et la rage dans une frange importante de est due, qu’on le veuille ou non, à l’influence l’opinion centrafricaine, qui ne cesse de la qualidu président tchadien, Idriss Déby. Il paraît fier d’impérialisme tchadien. Il faut donc craindre désormais difficile de ne pas admettre qu’avec que le patriotisme blessé des Centrafricains ne cette étrange victoire diplomatique Déby reste finisse, à long terme, par se retourner contre Déby. le chef d’Etat le plus incontournable en Afrique Mais il convient de ne pas surdéterminer le rôle centrale. Une chose est certaine : en de Déby. Quelle est la raison principale obtenant le départ de Djotodia et de ÉDITORIAL qui a poussé Djotodia, avec sa rébelTiangaye, Déby a fait taire tous ses lion hétéroclite de la Séléka, à prendre détracteurs, notamment tous ceux qui estimaient le pouvoir ? Très sûrement, l’ambition, le désir de qu’il avait perdu tout contrôle sur son protégé. commander, d’être admiré et de jouir des biens Depuis son arrivée au pouvoir à N’Djamena [en de l’Etat. En RCA, hormis la glorieuse parenthèse 1990], Déby n’a cessé de se comporter en RCA, politique ouverte par Barthélemy Boganda [le grâce à une armée aguerrie, comme, à l’époque, “père de la nation centrafricaine”, président de la Syrie au Liban. Ainsi, avec le régime Déby, la 1958 à 1959], le destin et l’avenir de ce pays ont été RCA est devenue une sorte de petit “protectorat” confisqués par des élites politiques médiocres. Il

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NIGERIA

COURRIER INTERNATIONAL

Idriss Déby, le pyromane devenu pompier —Le Pays (extraits) Ouagadougou

ÉR.

Abréviations : B.F. Burkina Faso BU. Burundi CAM. Cameroun C.I. Côte d’Ivoire DJ. Djibouti ÉR. Érythrée OUG. Ouganda RW. Rwanda SÉ. Sénégal

ZAMBIE

AFRIQUE DU SUD

TCHAD (Minuad) (Fisnua)

GABON

ANGOLA

NAMIBIE BOTSWANA

SOUDAN

NIGER

B.F.

LIBERIA

TANZANIE

Plus de 50 % de la production mondiale de diamants provient de l’Afrique australe et centrale.

(Minusma)

Soldats français Base permanente

Pirates

faut “refonder” totalement la RCA, afin de faire émerger, enfin, de véritables hommes d’Etat. Pour ce faire, il convient de rétablir très vite le droit du peuple centrafricain à choisir son propre mode de gouvernement. Et sous cet angle la République centrafricaine pourrait difficilement faire l’économie d’une conférence nationale. C’est pourquoi Djotodia, malgré sa thaumaturgie politique, ne doit pas apparaître comme l’arbre qui cache la forêt. Certes, il faut se réjouir de l’échec du projet d’installation en RCA, par Djotodia, d’un pouvoir, d’un Etat “escroc”. Mais sa démission doit aider la RCA à retrouver les véritables conditions politiques d’une sortie de crise. A la source du pouvoir de Djotodia, il y avait le Tchad de Déby. Jusqu’à sa démission, les rapports entre Djotodia et Déby sont restés cordiaux. Mais, en stratège averti, Déby a craint de tout perdre en voulant maintenir vaille que vaille son poulain au pouvoir. Dès lors, le pyromane a vite fait de se transmuter en pompier. Décidément, avec la démission de Djotodia, personne ne peut passer sous silence, encore moins nier l’influence décisive de Déby sur la vie politique centrafricaine. Justement, seule l’union de tous les Centrafricains, notamment celle de la classe politique et de la société civile, peut empêcher le Tchad de continuer à se conduire en RCA comme une “puissance conquérante et insolente”. Djotodia est parti, mais la RCA demeure. Après avoir touché le fond, le pays de Boganda doit remonter à la surface – et renaître.— Publié le 12 janvier


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À LA UNE

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LE DILEMME DE LA PUISSANCE SUD-AFRICAINE En raison de sa capacité militaire limitée, l’Afrique du Sud devrait se focaliser sur la préservation de ses intérêts sécuritaires régionaux. —Cape Argus (extraits) Le Cap l est plus que temps pour nous, en Afrique du Sud, d’admettre que nous nous épuisons pour rien et que cela nuit à nos forces de défense. L’armée sud-africaine a déjà envoyé deux bataillons participer à des opérations de longue durée pour le maintien de la paix en Afrique et il est question d’en dépêcher un troisième, alors que nous sommes également censés maintenir un contingent d’urgence et patrouiller le long de nos 4 862 kilomètres de frontières. Nous n’avons pas les capacités aériennes nécessaires pour renforcer ou retirer des troupes en cas d’escalade brutale. Rappelez-vous Bangui [en mars 2013, l’armée sud-africaine avait perdu au moins 13 soldats lors de la prise de la capitale centrafricaine par les rebelles de la Séléka]. Quels que puissent être nos objectifs à long terme, nous devons nous concentrer sur nos intérêts les plus importants. La déliquescence de l’Etat en Centrafrique et le risque de guerre civile au Soudan du Sud constituent des urgences tout à fait réelles pour la république démocratique du Congo (RDC) et donc pour la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) et l’Afrique du Sud. Au plan politique, nous avons beaucoup investi en république démocratique du Congo (RDC) et pas qu’un peu au Soudan du Sud. Plusieurs de nos concitoyens ont perdu la vie pour stabiliser l’est de la RDC et la république de Centrafrique. Pouvons-nous réellement nous permettre de rester les bras croisés pendant que la Centrafrique s’enfonce dans le chaos et que le Soudan du Sud se désintègre ? Pensez aux conséquences sur la sécurité de la province d’Equateur, en RDC. Plusieurs sources d’information en Ouganda font déjà état d’actes de guérilla de la part de l’Armée de résistance du Seigneur et des Forces démocratiques alliées (ADF) transitant par la province d’Equateur en RDC. Des combattants de Libye et des chebabs de Somalie auraient également rejoint les rangs de l’ADF. L’Afrique du Sud ne peut pas rester indifférente à cette situation : la RDC est importante pour la SADC et pour l’Afrique du Sud, à la fois en tant que marché et en tant que fournisseur d’énergie (avec le barrage Grand Inga) et de ressources naturelles. Cela ne signifie pas nécessairement que nous devrions envoyer des soldats pour participer à la Misca (Mission internationale de soutien à la Centrafrique) dirigée par l’Union africaine. La Misca est une version renforcée de la Fomac,

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la force d’Afrique centrale qui s’est tout simplement retirée en mars dernier et a laissé notre petit contingent essuyer de plein fouet les attaques de la Séléka sans même prendre la peine de nous alerter. Cela ne signifie pas non plus que nous devrions absolument déployer des forces au Soudan du Sud pour nous interposer entre les belligérants et nous faire attaquer des deux côtés. Mais peut-être devrions-nous sérieusement envisager d’envoyer une force interarmées dans la province d’Equateur, en RDC, ne serait-ce que pour réduire l’afflux de bandits, de contrebandiers, de guérilleros, de terroristes et de marchandises qui passent par là. Pour cela il nous faudrait au moins un bataillon renforcé avec des capacités aériennes et probablement quelques embarcations légères de la marine pour patrouiller sur les rivières. Où prendrionsnous ces hommes alors que nous manquons déjà de ressources ? La seule possibilité à court et moyen termes serait de rappeler nos soldats de la Minuad, la Mission des Nations unies et de l’Union africaine au Darfour. Non pas que les efforts de maintien de la paix au Darfour n’en vaillent pas la peine, leur utilité est incontestable. Mais la stabilité de la RDC est infiniment plus importante pour l’Afrique du Sud et la SADC. —Helmoed Römer Heitman* Publié le 7 janvier

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* Helmoed Römer Heitman est un analyste indépendant spécialiste des questions de défense et le correspondant en Afrique du Sud de l’hebdomadaire Jane’s Defence et de plusieurs autres publications.

NAVIRE PRIS EN OTAGE par des pirates au large de la Somalie en 2013, rapporte Time, contre 7 en 2012 et 51 en 2009. “Les patrouilles navales internationales menées par l’Otan et l’Union européenne ont augmenté la sécurité en déployant jusqu’à 20 navires de guerre en même temps.” Plus de 400 millions de dollars (300 millions d’euros) de rançon ont été versés en sept ans aux pirates. Le magazine américain rappelle que les experts de la sécurité maritime craignent toutefois que les récentes coupes budgétaires faites à Washington menacent les progrès réalisés dans la lutte contre la piraterie. Le 18 janvier, un navire marchand aurait ainsi été détourné en mer Rouge vers la Somalie.

LE “BIG BROTHER AFRICAIN” VIT EN CHINE En Afrique, les affaires de Huawei, numéro deux mondial des télécommunications, sont florissantes. Mais cette entreprise chinoise qui met en place des réseaux de téléphonie mobile bon marché est accusée, selon Foreign Policy, de “mettre le continent sous surveillance” au profit des intérêts du gouvernement chinois. Un ancien officiel américain, cité par le magazine, rappelle que les risques d’espionnage d’entreprises et de dirigeants africains relèvent d’“une question stratégique pour les pays du continent, mais aussi pour l’Amérique”.

Soudan du Sud Sans les Chinois, rien ne va plus… Les combats ont poussé la China National Petroleum Corporation à quitter le pays et risquent de décourager d’autres investisseurs et de paralyser l’industrie pétrolière pour des décennies. —African Arguments (extraits) Londres n juillet 2011, quand le Soudan du Sud est devenu un pays indépendant, il a conservé environ 75 % des ressources pétrolières du Soudan. Les 350 000 barils produits quotidiennement sont aussitôt devenus un élément vital de l’économie du nouveau pays. Mi-décembre, il a fallu quelques jours aux deux Etats producteurs de pétrole du Soudan du Sud, le Nil supérieur et l’Unité, pour basculer dans le conflit. Quand les combats ont commencé, le Nil supérieur produisait 200 000 barils/jour, soit

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cela entraînera des dommages importants pour cet oléoduc qui a coûté des milliards de dollars. Il pourrait même finir hors d’usage. Dans les gisements de l’Unité, les taux de production étaient déjà en net recul avant le conflit. Après un pic de près de 288 000 barils par jour en moyenne en 2004, on est descendu en dessous de la barre des 125 000 barils en juin 2011, un mois avant que le Soudan du Sud n’accède à l’indépendance. Une étude norvégienne a fait apparaître que les taux de forage pétrolier pourraient être accrus et générer des milliards de nouvelles recettes, mais les investissements en technologie atteindraient les 300 millions de dollars [220 millions d’euros] pour un seul gisement. Les compagnies pétrolières vont être réticentes à investir des capitaux importants dans un environnement aussi instable politiquement, où l’insécurité s’accroît. —Luke Patey Publié le 10 janvier

80 % de la totalité de la production pétrolière du Soudan du Sud. Les rebelles ayant pris pour cible les gisements pétroliers, la China National Petroleum Corporation (CNPC), principal acteur de l’industrie pétrolière du Soudan du Sud, a évacué des centaines d’employés du champ pétrolifère de Palogue, le plus grand du Soudan du Sud, et sans doute le plus beau fleuron de son économie. Sans le personnel venu de Chine et d’autres pays, les techniciens sud-soudanais, dont le nombre est limité, vont avoir du mal à maintenir la production à un niveau élevé. Le voisin du Nord, le Soudan, qui prévoit de générer 10 % de son budget 2014 à partir des droits et redevances liés au pétrole du Soudan du Sud, a proposé d’y envoyer son propre personnel. Dans l’Unité, la production pétrolière s’est entièrement arrêtée. La Greater Pioneer Operating Company (GPOC), composée de la China National Petroleum Corporation, de Petronas (Malaisie) et d’ONGC Videsh (Inde), a mis fin précipitamment à la production, qui représentait environ un cinquième de celle du Soudan du Sud, et a fait évacuer le personnel quand des combats sont survenus dans les gisements pétroliers d’Unité et de Thar Jath. En janvier 2012, un différend avec le Soudan voisin sur les redevances liées à l’oléoduc avait conduit le Soudan du Sud à arrêter sa production pétrolière pendant quinze mois. Une eau traitée chimiquement a alors été utilisée pour purger et remplir l’oléoduc du Nil supérieur, mais cette solution et le pétrole résiduel n’ont fait qu’accroître le taux de corrosion normal de l’intérieur de l’oléoduc. Si le conflit oblige une nouvelle fois à fermer les champs pétrolifères du Nil supérieur,

LIBYEL’APPEL À L’AIDE DE TRIPOLI Face au diktat des milices qui bloquent les sites pétroliers, le gouvernement libyen demande à la communauté internationale de l’aider à pacifier le pays.

QUI CONTRÔLE L’AFRIQUE ? 33

Cyrénaïque en octobre. D’après Mustapha Abou Fanas, le ministre de l’Economie libyen, ces fermetures ont causé à la Libye 10 milliards de dollars [7,3 milliards d’euros] de manque à gagner.

La stratégie d’Aqmi. Plus inquiétant encore pour la stabilité du pays, la résurgence des activités terroristes d’Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi) et les organisations qui lui sont affiliées, par exemple Ansar Al-Charia [les défenseurs de la charia, groupe désigné comme responsable de l’attaque du 11 septembre 2012 contre le consulat américain de Benghazi]. La Libye est la pierre de touche de la stratégie d’Aqmi dans la région. Certains membres des services de renseignements vont même jusqu’à la qualifier de “siège” d’Aqmi dans la région. Au Mali, cette organisation a pu récupérer la rébellion touareg en formant une coalition informelle avec d’autres organisations djihadistes et créer brièvement un Etat islamique dans le nord de l’Azawad. Ali Zeidan, le Premier ministre libyen, demande régulièrement aux puissances étrangères d’aider son gouvernement à limiter la prolifération des armes et des milices dans le pays. Répondre à cet appel et aider les autorités à procéder au désarmement, à la démobilisation et à la réintégration des milices dans les forces de sécurité légitimes est une condition sine qua non pour stabiliser le pays. La politique consistant à “acheter la paix”, qui a été suivie jusqu’à présent, ne marchera pas. Le seul effet qu’elle ait eu, si elle en a eu un, c’est d’encourager certaines milices. Les partenaires internationaux, Etats-Unis, Royaume-Uni et Turquie entre autres, ont déjà accepté de contribuer à la formation des forces de sécurité libyennes. Ce ne sera pas facile. L’intégration des milices prendra du temps et nécessitera une surveillance et une pression permanente de la part de la communauté internationale et de la société civile.

Surveillance aérienne. Les puissances régio-

—Your Middle East (extraits) Stockholm a sécurité en Libye demeure une perspective précaire. Le pays grouille d’armes et les milices s’y comptent par milliers. L’existence d’un réseau en pleine expansion de ces groupes aux programmes et influences divers constitue indéniablement un obstacle à la stabilité postrévolutionnaire du pays. Organisations extrémistes, djihadistes et opportunistes violents ont à leur disposition armes légères, missiles antiaériens et roquettes dans les plus grands entrepôts du monde. Ces armes sont pour eux une “assurance” au milieu de l’anarchie régnante. Résultat, l’extrémisme venant du “bazar des armes” libyen risque de déborder sur toute la région du Maghreb-Sahel. Les milices imposent leurs diktats sur les zones stratégiques, entre autres les puits de pétrole, dont l’économie a tellement besoin, ce qui mine considérablement la crédibilité du gouvernement et les revenus du pays depuis quelques mois. Par exemple, le Bureau politique de la Cyrénaïque, organisation fédéraliste dirigée par Ibrahim Jedran, occupe des terminaux pétroliers depuis le mois de juillet et a annoncé la création de l’Etat fédéral de

L

← En Libye. Dessin d’Haddad paru dans Al-Hayat, Londres.

nales, l’Algérie par exemple, auront également un rôle à jouer. Abdelmalek Sellal, le Premier ministre algérien, s’est rendu récemment en Libye avec des responsables militaires qui ont remis à leurs homologues des relevés de surveillance aérienne mettant en lumière les mouvements des milices à la frontière algéro-libyenne. Cette aide logistique faisait suite à un type de coopération actuellement en cours entre l’Algérie et la Tunisie. Dans ce climat volatil, la coopération entre les services de renseignements des pays du Maghreb va sans aucun doute s’intensifier dans les mois à venir. La Libye demeure en grande partie favorable à l’Occident après l’intervention décisive [marsoctobre 2011] de celui-ci pendant la révolution. Refuser de participer à la reconstruction de ses forces de sécurité serait concéder un espace vital aux organisations terroristes qui opèrent au Sahel et en Afrique du Nord. En s’attaquant enfin au “problème des milices” de façon cohérente et directe, on contribuerait à sécuriser la Libye et on permettrait aux Libyens de se concentrer enfin sur l’édification des institutions démocratiques qu’ils méritent. —Imad Mesdoua Publié le 7 janvier

WASHINGTON À PAS COMPTÉS “Les efforts engagés récemment par le Pentagone pour évacuer les ressortissants américains du conflit sud-soudanais soulignent la capacité de l’armée à déployer rapidement des contingents afin de réagir à des situations urgentes en Afrique, relève The New York Times. Après l’attentat survenu en septembre 2012 contre la mission diplomatique américaine de Benghazi, en Libye, poursuit le quotidien, le Pentagone a établi à Djibouti (dans la Corne de l’Afrique) une force de réaction rapide composée de 150 personnes et a envoyé 500 marines sur une base en Espagne, pour avoir des troupes, des avions et des équipements militaires plus près des conflits potentiels. La mission au Soudan du Sud est le premier test pour ces nouvelles forces, qui s’en sont bien tirées sur certains points. L’équipe a une mission très précise, qui reflète l’objectif du gouvernement de limiter sa présence militaire sur le continent africain”. Rappelons que Washington est le principal bailleur de fonds du Soudan du Sud, après avoir fortement soutenu sa naissance, et que les Américains ne sont pas impliqués dans l’industrie pétrolière de ce pays.


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tra n sversaleso.logie te c h n

↙ Le Grand Canyon a été le premier lieu à être photographié grâce au Trekker. Photo Google

Economie ............. 37 Médias ............... 38 Signaux .............. 39

Google Maps à la conquête du monde Internet. Avec son interface ergonomique et sa couverture exhaustive du globe, le service de cartographie américain est aujourd’hui incontournable. Mais son hégémonie pourrait ne pas durer.

—The New York Times (extraits) New York

A

u bout de trois jours et 90 kilomètres de descente du Colorado depuis Lee’s Ferry, les deux rafts de notre petite flottille ont été surpris par un orage qui a éclaté soudainement, ne s’annonçant que par un vent frais dans notre dos. Sous un ciel réduit à un ruban bleu coincé entre les parois du Grand Canyon, nous n’avions pas vu arriver les gros nuages noirs qui

s’amoncelaient au-dessus de nous. J’étais assis à l’avant de la première embarcation, à côté de Luc Vincent, notre chef d’expédition. Luc Vincent est l’homme qui se trouve derrière toute l’imagerie du service de cartes en ligne de Google. Il s’occupe de tout : il sélectionne les images satellitaires, déploie les avions de Google aux quatre coins de la planète, envoie ses voitures équipées d’appareils photo parcourir toutes les routes et dirige même une flotte de canoës au fond du Grand Canyon. Cette randonnée

était aussi une célébration : Google Maps venait d’inaugurer une refonte complète de son site, et cette balade était une façon de récompenser certains membres de l’équipe. Luc Vincent portait un tee-shirt noir orné sur la poitrine de l’insigne des marines (un aigle posé sur un globe terrestre traversé par une ancre) et barré dans le dos de la devise “La douleur n’est qu’une faiblesse qui quitte le corps”. Malgré sa petite stature, il a le torse puissant d’un alpiniste chevronné. Il a choisi de faire son doctorat sur la vision

par ordinateur parce que le labo se trouvait tout près de Fontainebleau – la Mecque des varappeurs en France. A l’époque où il achevait son postdoctorat au laboratoire de robotique de Harvard, il a conduit avec succès une expédition au Denali [en Alaska] et escaladé le mont McKinley, le plus haut sommet d’Amérique du Nord. Ce Français de 49 ans qui a passé la moitié de sa vie aux Etats-Unis est l’une des figures de proue d’un nouveau jeu palpitant : l’acquisition de territoires sur Internet, qui peut se résumer à trois territoires conceptuels majeurs. Le premier, celui des requêtes de type “quoi”, a été conquis par les algorithmes de recherche imbattables de Google ; le “qui” est allé à Facebook ; mais pour le “où”, peut-être le lot le plus important, aucun vainqueur n’a encore été désigné.

Géolocalisation. Les requêtes de type “où” – celles qui font apparaître une petite carte sur la page de résultats – représentent 20 % de toutes les recherches Google effectuées à partir des ordinateurs personnels. Mais l’enjeu fondamental est la géolocalisation, déjà indispensable au fonctionnement de nos téléphones et autres appareils mobiles. A l’avenir, cette caractéristique sera intégrée à tous nos objets. Vos clés de maison vous informeront que vous les avez oubliées sur votre bureau ; vos outils vous rappelleront que vous les avez prêtés à un ami. Et votre voiture pourra aller récupérer toute seule vos clés et vos outils. La carte de demain, intégralement connectée à tous les objets mobiles, sera si essentielle à leur fonctionnement qu’elle constituera en fait rien de moins que leur système d’exploitation. Une carte est donc à la géolocalisation ce que Windows est à un PC. Et, comme en témoigne l’histoire de Microsoft, une entreprise qui contrôle le système d’exploitation contrôle pratiquement tout. Google est arrivé relativement tard dans ce domaine. Sa carte n’avait encore que quelques mois lorsque Tim O’Reilly – éditeur et visionnaire reconnu de la Silicon Valley – l’a présentée au cours de sa fameuse conférence inaugurale Where 2.0 en 2005. Elle était pour le moins rudimentaire : rien de plus qu’un atlas routier numérisé. Comme celles de Microsoft et de Yahoo!, elle utilisait des données sous licence et représentait certaines régions hors des Etats-Unis et d’Europe sous forme de vastes déserts bleus. La grande innovation de Google était son interface web : d’un clic de souris, l’utilisateur pouvait faire glisser la carte latéralement, zoomer, obtenir des panoramiques. Les développeurs n’ont pas tardé à comprendre qu’ils pouvaient tirer parti de ces fonctions dynamiques pour créer leurs propres services de géolocalisation. C’est ainsi qu’un informaticien du nom de Paul Rademacher a inventé une technique pour faciliter la recherche d’appartements


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↓ Une vue panoramique interactive du Grand Canyon sur Google Maps. Photo Google à San Francisco. Frustré par les limites des annonces de Craigslist [premier site de petites annonces aux Etats-Unis], il a passé six semaines à superposer à un fond de carte Google les appartements proposés sur le site. Le résultat, HousingMaps, était l’un des premiers mashups [un nouveau site créé à partir de l’agrégation de contenus provenant d’autres sites] du web. L’application composite de Paul Rademacher a permis à la firme de Mountain View de prendre conscience du potentiel de sa carte, qui pouvait être bien plus qu’un simple outil évitant aux utilisateurs de se perdre. La mettre en libre accès lui donnerait peut-être une chance de s’imposer comme rouage indispensable de l’immense ordinateur collaboratif qui était en train de naître. Paul Rademacher a aidé la société à développer et à éditer une interface de programmation (ou API pour Application Programming Interface) pour Google Maps. A partir du moment où les programmeurs disposaient d’une API leur donnant accès au système cartographique de Google, ils pouvaient agréger leurs propres contenus à la carte gratuite de Google, voire lancer une activité commerciale reposant entièrement sur Google Maps. C’est exactement ce qu’a fait le site immobilier Redfin, qui superpose à une carte Google des photos et des informations sur des offres immobilières. AirBnB fait la même chose pour les locations saisonnières de chambres. Il existe d’ores et déjà sur le web tout un écosystème fondé sur Google Maps.

3 000 villes dans 54 pays. La charge utile de notre raft se dressait juste derrière Luc Vincent et moi, au centre de l’embarcation, à trois mètres au-dessus de la surface des eaux : un globe vert, gros comme un ballon de foot et capitonné de quinze objectifs pointant dans différentes directions. Cet appareil photo panoramique réalisé sur mesure est la cheville ouvrière de Street View, la fonctionnalité de Google Maps qui vous permet d’afficher une photo panoramique prise d’un point particulier dans une rue donnée. Des voitures surmontées d’un appareil photo à 360° sillonnent depuis des années les routes de la planète, en prenant des clichés à intervalles d’un mètre environ. Une version de l’appareil Street View est conçue comme un sac à dos : c’est le Trekker. Pour l’expédition en raft, les quinze lentilles du Trekker avaient été programmées pour prendre une image toutes les quatre

“A l’heure actuelle, personne ne concurrence l’activité cartographique de Google, ni en qualité ni en quantité”

à cinq secondes. Ces photos devaient être stockées dans les ordinateurs de l’appareil, marquées d’indicateurs comportant les coordonnées précises de latitude, longitude et altitude, puis assemblées en vues panoramiques à 360°. Lorsque les images collectées au cours de la descente en raft seront intégrées à la carte de Google, tout utilisateur connecté à Internet pourra afficher une vue immersive en réalité augmentée du parcours du Grand Canyon. L’un des avantages d’être ingénieur chez Google est d’être encouragé à consacrer 20 % de son temps à un projet parallèle qui vous tient à cœur. En 2004, Street View était le projet de Luc Vincent. Il s’agissait de photographier chaque rue de San Francisco centimètre par centimètre et d’ajouter ces prises de vue à la carte. Google n’a toutefois pas été le premier à donner corps à cette idée. En 2005, A9.com, le projet confidentiel d’Amazon sur la technologie des moteurs de recherche, présentait un système de visualisation novateur baptisé Block View. Pensée comme une version améliorée des Pages jaunes, cette fonctionnalité permettait de trouver le numéro de téléphone et l’adresse d’un commerce local – ainsi qu’une photo de sa vitrine. Elle a été désactivée au bout de vingt mois, mais entre-temps Microsoft avait introduit son propre service, Streetside, pratiquement identique, à ceci près que les photos de rues et de vitrines étaient présentées dans un cadre créé numériquement. Google a développé ensuite une interface plus élégante. Au lieu de représenter le déplacement à travers une séquence continue de photos, Google s’est concentré sur l’idée d’un appareil photo panoramique et l’a utilisée pour mitrailler des panoramas à un mètre d’intervalle. En passant d’une photo

à une autre dans Street View, on a l’impression de se promener dans l’espace virtuel. Streetside a été lancé en 2006 avec un rendu photographique de plusieurs quartiers de Seattle et de San Francisco. Un an plus tard, Google dévoilait son service Street View pour cinq villes. Le géant de Mountain View a fini par écraser Microsoft grâce à un programme de reconnaissance plus actif. Street View couvre désormais 3 000 villes dans 54 pays et s’aventure bien au-delà des rues pour explorer les chemins, sentiers de randonnée et jusqu’aux cours des fleuves. “Nous voulons peindre le monde”, résume Luc Vincent. A quel niveau de résolution ? “A peu près un pixel par pouce [2,54 cm].” En alignant des milliers de clichés le long des lignes signalant les routes et chemins sur la carte, Luc Vincent et son équipe construisent une immense photographie de la planète. Aux Etats-Unis, certaines des informations cartographiques les plus fiables sont gratuites et proviennent des services publics fédéraux : rapports de l’US Geological Survey et du Forest Service, recensements démographiques, etc. Google a acheté d’autres données géographiques, aux Etats-Unis et à l’étranger. Dans la plupart des régions en développement, il n’y avait en revanche aucun marché pour des données géographiques de qualité. En Inde, Oyster a dû faire avec de médiocres tracés de rues à partir de photos satellitaires. Le groupe dispose à Hyderabad d’une équipe de plus de 2 000 “vérificateurs de terrain”, qui naviguent chaque jour dans le cyberespace, croisant les données des cartes avec les photos Street View. Outre ces opérateurs humains, des robots de reconnaissance de formes cherchent des adresses dans les archives. Les programmes de vision artificielle de Google cherchent les numéros des

maisons, les plaques de rues et jusqu’au visage à lunettes du colonel Sanders [logo de la chaîne de fast-foods Kentucky Fried Chicken] – auquel cas, le robot signalera le point correspondant sur la carte par une note indiquant qu’il y a probablement là une franchise de KFC. “Quand nous avons commencé, Street View n’était qu’une idée de science-fiction, rappelle Luc Vincent. Aujourd’hui, c’est la clé du système.” Les parois chaudes du canyon fouettées par la pluie dégageaient une brume de vapeur qui adoucissait le paysage. Luc Vincent a appelé l’équipe qui travaillait sur l’appareil photo : “Gardez ces panos, ils devraient donner un effet très artistique.” Il avait raison : le spectacle était d’une incroyable beauté. “Je voudrais fixer ces images sur ma rétine pour ne jamais oublier ce lieu”, me suis-je pris à dire. “Ne t’en fais pas, a répliqué le chef d’expédition. Street View sera là pour t’aider à t’en souvenir.”

Concurrents. Luc Vincent m’a rappelé que Street View n’avait encore fait qu’effleurer les deux continents les plus vastes et les plus peuplés : “L’Afrique et une grande partie de l’Asie sont pour l’instant de grands vides.” Pour ne rien arranger, des clones de Street View fleurissent partout où Google n’est pas présent. “Il y en a trois en Chine, deux en Russie, un en Turquie, un en Corée et bien d’autres ailleurs”, a-t-il souligné. Si les concurrents comme Microsoft ne l’impressionnent pas plus que cela, Luc Vincent prend très au sérieux la menace que représentent ces clones. “Ils ont tous magnifiquement copié notre interface utilisateur, ce qui peut être pris comme un compliment.” Derrière ce ton badin, il était clair qu’il considérait ces plagiats comme une forme de vol. “Nous avons pris beaucoup de retard dans ces pays”, a-t-il ajouté.


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Sa flotte de voitures Street View a déjà cartographié près de 10 millions de kilomètres. On peut penser que c’est beaucoup (l’équivalent de douze allers-retours vers la Lune) ou très peu (pas plus d’un dixième des 100 millions de kilomètres de routes du monde). Quoi qu’il en soit, les énormes investissements de Google en voitures équipées d’appareils photo – et en moto-tricycles, bateaux, motoneiges et même canots pneumatiques – ont permis d’élaborer l’atlas des rues le plus détaillé de la planète. Au début 2012, la part de marché de Google aux Etats-Unis pour les requêtes de localisation a atteint 70 %, et la firme a entrepris de commencer à récupérer la fortune qu’elle a dépensée pour construire sa carte en décidant de faire payer son API aux gros utilisateurs. Plus de 99 % des utilisateurs de l’API –  de petits sites commerciaux comme HousingMaps – ne dépassaient pas le quota gratuit et n’étaient donc pas concernés. Il restait tout de même quelque 3 500 sites d’entreprises dont l’activité commerciale reposait entièrement sur les cartes de Google et qui devaient passer à la caisse. Ce changement a provoqué une désaffection de masse.

Street View étend son influence Zones couvertes par le service de Google

Projection Mercator utilisée par Google Maps.

Foursquare, une application d’exploration urbaine utilisée par 6 % des utilisateurs de smartphones dans le monde, a été l’un des premiers poids lourds à déserter, dès l’hiver 2012. Au printemps, d’autres entreprises prestigieuses lui ont emboîté le pas. Apple a quitté le navire à l’été, poussé par un souci stratégique, presque paranoïaque. En

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SOURCE : GOOGLE

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introduisant un système de péage, Google indiquait clairement qu’il considérait son service Maps comme un élément essentiel d’un système d’exploitation pour les appareils mobiles. N’était-il pas à craindre, dès lors, qu’il finisse par s’arroger trop de pouvoir sur l’iPhone lui-même ? Ces sociétés se sont toutes rabattues sur la même option : OpenStreetMap, une fondation à but non lucratif basée en Grande-Bretagne et souvent présentée comme le Wikipédia de la cartographie. Fondée il y a dix ans par Steve Coast, un étudiant en informatique de l’University College de Londres, OSM est aujourd’hui un projet collaboratif regroupant quelque 300 000 cartographes amateurs dans le monde entier. Tout un chacun peut utiliser gratuitement la carte générée et y contribuer. Il a cependant fallu attendre que Google Maps commence à restreindre l’accès à ses données pour que OSM devienne un concurrent potentiel à l’hégémonie cartographique de Google. “A l’heure actuelle, personne ne concurrence l’activité cartographique de Google, ni en qualité ni en quantité”, constate Steve Coast. Mais, ajoute-t-il, “cela s’explique par le fait qu’il n’est pas totalement rationnel d’élaborer une carte comme le fait Google”. La firme ne dit pas combien lui coûte son imagerie satellitaire, ses avions, voitures et autres véhicules équipés d’appareils photo, mais la somme est de toute évidence astronomique. OSM, en revanche, tourne avec un budget annuel inférieur à 100 000 dollars [73 000 euros]. Le train de vie de Google n’est “pas tenable”, affirme Steve Coast, “car à terme, toutes ces données seront gratuites”.

Voitures robots. Plusieurs entreprises commerciales ont commencé à apporter des données et même, dans certains cas, à financer la cause OSM. Microsoft, l’un des premiers soutiens de la fondation, lui a donné accès à son API et à des images aériennes. Foursquare agrège virtuellement ses 40 millions d’utilisateurs à l’alliance

OSM à travers son application de correction de carte. Google dispose à l’heure actuelle d’environ vingt-cinq voitures autonomes expérimentales parcourant les routes publiques du Nevada et de Californie. Ce n’est pas à quelque nouvelle percée de l’intelligence artificielle que les algorithmes de conduite autonome doivent leur succès, mais bien aux cartes. Chaque route sur laquelle circulent les voitures robots a dans un premier temps été repérée par une voiture pilote conduite par un humain et équipée de capteurs suffisamment sensibles pour mesurer l’épaisseur des lignes peintes au milieu de la chaussée. Sergey Brin, cofondateur de Google, a promis de présenter dans les quatre ans à venir une technologie de conduite autonome, et les cartes de Google seront alors une fonctionnalité standard de ses voitures robots. L’entrepreneur Elon Musk n’est pas en reste puisqu’il a pour sa part annoncé que sa société, Tesla Motors, sortirait d’ici trois ans une voiture sans chauffeur. Il est encore trop tôt pour savoir si Tesla utilisera les cartes d’OSM, mais tout laisse à penser qu’il tournera le dos à celles de Google. Dans ce proche avenir, la carte ne sera qu’une source de données : un moyen, pour nos téléphones, nos voitures et Dieu sait quoi d’autre, de naviguer dans le monde réel. A qui appartiendront ces données ? A Google ? A nous ? Au constructeur de notre voiture ? Il est trop tôt pour le dire. Mais selon Tim O’Reilly, au bout du compte, “le gagnant sera celui qui possédera le plus de données”. —Adam Fisher Publié le 11 décembre 2013

A la une THE NEW YORK TIMES Cet article est tiré de l’édition du 15 décembre 2013. “Google était là. Dans la bataille pour la dominance du monde numérique, la victoire appartient à celui qui contrôle la carte”, peut-on lire en couverture du supplément dominical du quotidien new-yorkais.

ARCHIVES

courrierinternational.com

Aujourd’hui, des services comme Google Maps sont particulièrement utiles dans un monde où les objets de notre quotidien sont de plus en plus connectés et intelligents. Bientôt, nous pourrons les coordonner pour qu’ils répondent au moindre de nos besoins. “Quand tous nos objets seront programmables”, un reportage de la revue Wired publié dans CI n° 1180, du 13 juin 2013.


TRANSVERSALES.

Courrier international — n° 1212 du 23 au 29 janvier 2014

↙ Dessin de Bromley paru dans le Financial Times, Londres.

ÉCONOMIE

Le retour en grâce de la titrisation Finance. Discréditée par la crise des subprimes, cette technique est de nouveau à la mode. Avec la bénédiction des autorités, qui estiment avoir limité les risques de dérapage.

—The Economist (extraits) Londres

E

n 2008, si vous aviez demandé aux autorités de contrôle quel instrument financier n’aurait jamais dû voir le jour, elles auraient certainement cité un acronyme en trois lettres lié à la titrisation. Avant la crise financière, la pratique consistant à regrouper des revenus futurs comme les remboursements de prêts automobiles et de cartes de crédit, à les reconditionner en titres de créance et à les vendre par lots assortis de différents niveaux de risque faisait figure de gestion avisée. Mais ce ne fut plus le cas après que l’on eut découvert que de nombreux CDO, CLO, ABS et autres MBS étaient infestés de subprimes, ces prêts hypothécaires à hauts risques américains. Aujourd’hui, ces mêmes autorités tentent de ressusciter

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ces produits. L’enthousiasme suscité par la titrisation est palpable. Andy Haldane, directeur de la Banque d’Angleterre, l’a récemment qualifiée de “véhicule financier des quatre saisons” qu’il ne faudrait plus voir comme un “épouvantail”. La Banque centrale européenne (BCE) est fan de la titrisation, tout comme les autorités internationales de contrôle du système bancaire, qui, en décembre dernier, ont édulcoré les règlements susceptibles d’en limiter l'usage. Les organismes de surveillance seront donc ravis du retour en grâce de cette pratique qui semblait en voie de disparition. Les émissions d’ABS (adossées à des prêts automobiles, des dettes sur cartes de crédit et d’autres crédits à la consommation) ont doublé depuis 2010, où elles étaient au plus bas. Celles de titres adossés à des prêts pour l’immobilier

commercial sont passées de 4 milliards de dollars en 2009 à plus de 100 milliards de dollars en 2013. D’autres sources de revenus utilisées sont plus inattendues, comme celles générées par les panneaux solaires ou par les locations résidentielles – le genre de gadgets autrefois considérés comme ridicules et caractéristiques d’une période de boom. Si l’on exclut les prêts à l’immobilier résidentiel, dont le marché est faussé aux Etats-Unis par la participation d’agences fédérales, la quantité d’actifs titrisés est en progression continue au niveau mondial.

Meilleurs ratios. Le retour de la

faible dans la reprise qui s’amorce parce qu’elles ne répondent pas à la demande de prêts des ménages et des petites entreprises. Les autorités veulent que les banques prennent moins de risques, et ont pour cela relevé leur ratio fonds propres sur prêts. Comme les banques rechignent à augmenter leur capital, elles doivent se délester de certains actifs. C’est là que la titrisation est utile : en regroupant dans leurs comptes les créances (qui forment une partie de leurs actifs) et en les vendant à des gestionnaires d’actifs ou à des compagnies d’assurances, les banques peuvent à la fois alléger leur bilan et améliorer leurs ratios.

titrisation est lié à la croissance de l’activité économique : si l’on peut titriser des prêts automobiles, par exemple, c’est parce que les consommateurs achètent des voitures. L’offre est également stimulée par les investisseurs en quête de rentabilité à tout prix, car ces titres offrent de bons rendements, surtout s’ils sont risqués. Mais le plus important, c’est l’engouement des autorités de contrôle. Pourquoi ces dernières désirentelles réhabiliter ces produits qui ont failli anéantir l’économie mondiale il y a cinq ans seulement ? Pour résumer, elles souhaitent alimenter davantage l’économie en crédits. D’aucuns assurent que c’était le contenu de ces instruments – les créances à hauts risques – qui était toxique et non la titrisation elle-même. C’est un argument qui se défend. La nécessité de ressusciter la titrisation se fait particulièrement sentir sur le Vieux Continent. Alors qu’aux Etats-Unis les marchés de capitaux sont prêts à financer les entreprises (par le truchement des obligations), l’Europe est bien plus dépendante du crédit bancaire. Ses banques ont besoin de plus de capitaux et représentent le maillon

Chaos. Il n’y a pas d’urgence, car les banques européennes sont inondées d’argent bon marché par la BCE, et les ratios de solvabilité plus stricts n’entreront officiellement en vigueur que dans plusieurs années. Mais il arrivera un moment où les marchés financiers devront prendre le relais. Les autorités sont également favorables à la titrisation parce qu’elles pensent pouvoir l’engager dans une voie différente de celle qui a débouché sur le chaos en 2008. Elles sont convaincues que les changements réglementaires ont rendu la pratique plus sûre. Les créateurs de produits titrisés devront en effet assumer une partie du risque lié à la créance originale. De plus, la “retitrisation”, qui consiste à titriser les revenus des produits titrisés, est devenue plus difficile à mettre en œuvre. Si les autorités parviennent à leurs fins, des Frankenstein comme les “CDO au carré” – un titre adossé à un titre adossé à des actifs – auront peu de chances de faire leur retour. Mais le plus grand changement réside dans l’attitude des investisseurs. Avant 2008, nombre

d’entre eux avaient été subjugués par le boniment des cracks de la finance qui concoctaient des CDO, ABS et autres produits du même acabit. Rassurés par des agences de notation peu vigilantes qui soutenaient l’ambition des banquiers de générer de coquets rendements pratiquement sans risque, les investisseurs avaient foncé tête baissée. Conscients que leur réputation est en jeu, ces derniers examinent désormais à la loupe les actifs à trois lettres. Les autorités de contrôle devront s’assurer qu’ils maintiennent bien cette discipline.— Publié le 11 janvier

Lexique ABS (asset–based security) : valeur mobilière adossée à des actifs. Les flux sont par exemple basés sur ceux d’un portefeuille d’emprunts immobiliers, de paiements de cartes bancaires ou de créances commerciales. C'est la forme la plus courante de titrisation, et elle revient en force. MBS (mortgage-backed security) : titre adossé à des prêts hypothécaires. Ils ont alimenté la crise des subprimes en 2008. CDO (collateralized debt obligation) : obligation adossée à des actifs. Avant la crise, ces produits complexes étaient souvent investis dans des tranches d’ABS et de MBS, ou dans d’autres CDO. Les autorités s’en méfient. CLO (collateralized loan obligation) : dérivé de crédit adossé à des prêts aux entreprises. De nouveau à la mode.

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TRANSVERSALES

Courrier international — n° 1212 du 23 au 29 janvier 2014 ↙ Dessin de Kianoush, Iran.

MÉDIAS

Les gangsters se dévoilent sur Facebook Société. En Amérique du Nord et en Europe, gangs et organisations criminelles partagent les photos et les films de leurs exploits sur les réseaux sociaux. Pour le plus grand bonheur de la police.

—The Daily Telegraph Londres

A

utrefois, les gangs et les criminels cherchaient à rester discrets et cachés, ce qui paraît la chose la plus intelligente à faire lorsqu’on enfreint la loi. Mais ils sont eux aussi séduits par l’incitation des réseaux sociaux à partager les détails de sa vie privée avec de parfaits étrangers. Une véritable aubaine pour les policiers, qui n’ont plus qu’à les regarder, depuis leurs fauteuils, s’incriminer euxmêmes. Les auteurs d’une étude publiée par le magazine américain Justice Quarterly ont interrogé des membres de gangs au sujet de leur présence sur les médias sociaux. Bizarrement, plus de la moitié ont déclaré que leur bande avait créé sa propre page. Ils y diffusent des vidéos, habituellement pour mener une sorte de stratégie de relations publiques modérée – menacer les membres d’autres gangs et parader sur le territoire rival – et tentent généralement d’avoir l’air méchant en postant des photos d’euxmêmes avec leurs armes, leur butin, etc. Ce phénomène touche tout l’éventail de la pègre, depuis les petits voleurs

jusqu’aux cartels internationaux de la drogue. Récemment encore, les Chevaliers templiers, un cartel mexicain, avaient une page Facebook très visitée qui était remplie de selfies [autoportraits] sexy et de photos d’armes. En octobre dernier, les membres d’un gang de cambrioleurs basé dans le Kent, en Grande-Bretagne, ont été arrêtés après avoir posté des selfies sur un groupe BlackBerry Messenger appelé Armed Robbers [voleurs armés]. La collection incluait la photo d’un homme encagoulé tenant un fusil ; sur une autre, on le voyait porter le même pantalon de pyjama que pendant un braquage. Michele Grasso, un malfaiteur recherché par la police italienne, a posté des clichés de lui au musée Madame Tussauds de Londres, ainsi qu’une photo du restaurant où il travaillait, avec le nom de l’établissement. Aux Etats-Unis, deux gangs rivaux, les Very Crispy Gangsters et les Rockstarz, ont mis leur conflit en ligne. Les adversaires ont rejoint des groupes Facebook, créés expressément dans ce but, où ils postaient des menaces et des insultes. Les choses se sont envenimées et ils ont commencé

à se vanter des assassinats et des représailles qu’ils organisaient. Après le meurtre d’un membre des Very Crispy Gangsters, certains Rockstarz ont posté des commentaires du type “3 à 0”. Bien entendu, tous ces contenus sont publics et accessibles, sinon les ennemis de ceux qui les postent ne les verraient pas et il n’y aurait aucune gloire à récolter. Les criminels aiment frimer autant que chacund’entre nous, et probablement même davantage. Mais ils ne sont pas les seuls à se regarder. A Scotland Yard, YouTube est devenu une ressource extrêmement précieuse qui aide les spécialistes à démanteler les réseaux criminels, à surveiller leurs activités et à réunir des preuves. C’est ainsi que les réseaux sociaux ont conduit à la chute de tous les malfrats narcissiques mentionnés plus haut. Tel est le théâtre d’action de la police moderne. Les réseaux sociaux fournissent des informations précieuses pour toutes sortes d’enquêtes criminelles et terroristes. Savoir comment les trouver, les collecter et les utiliser offre de nouvelles possibilités importantes à la police. Mais celle-ci doit également dire clairement quand, comment et pourquoi elle surveille les réseaux sociaux. La base juridique faisant référence pour la collecte et l’utilisation par les autorités d’informations issues des réseaux sociaux est le Regulation of Investigatory Powers Act, qui a déjà plus de dix ans [cette loi réglemente les pouvoirs des institutions publiques qui effectuent des enquêtes et de la surveillance]. Elle a été adoptée bien avant l’apparition des réseaux sociaux et a grand besoin d’être actualisée. L’équilibre entre la sécurité et la liberté est difficile à trouver, et il est trop souvent envisagé sous l’angle des libertés du citoyen. Comme le montrent les cas évoqués plus haut, la surveillance d’Internet peut aussi nous protéger. Mais elle doit être mesurée, argumentée publiquement et rester dans le cadre de la loi. Après les révélations d’Edward Snowden, la question de la surveillance d’Internet par les autorités est devenue une préoccupation majeure pour la population. Mon sentiment est que la police et les services de renseignements sont aujourd’hui un peu plus disposés à travailler publiquement à trouver, avec la société, le bon équilibre. Cette année pourrait être celle où l’on y parviendra. —Jamie Bartlett Publié le 6 janvier

T U O S T R R U E L PA AI L

LA SOURCE DE LA SEMAINE

“African Arguments” Basée à Londres, cette revue en ligne publie des analyses de l’actualité africaine.

A

frican Arguments est aujourd’hui l’une des plus riches platesformes d’analyse et de débat consacrée à l’Afrique. Installée à Londres, cette revue en ligne est éditée par la Royal African Society, une fondation britannique qui promeut le continent africain dans les cercles politiques, économiques et culturels. Le site a été lancé en 2007 pour répondre, selon ses fondateurs, à la baisse de qualité de la couverture médiatique de l’Afrique. Il publie quotidiennement de longs articles sur des sujets ou des pays souvent ignorés ou mal compris de la presse occidentale. Le webzine a ainsi mis en ligne des séries intitulées “Repenser le Zimbabwe” et “Comprendre les Soudans”. Il accueille aussi les contributions de chercheurs et de militants des droits civiques. L’intervention de l’armée française en République centrafricaine a par exemple suscité plusieurs articles et commentaires questionnant le rôle trouble de l’ex-puissance coloniale dans la région.

Lire les articles d’African Arguments pp. 30 et 32.

AFRICAN ARGUMENTS Londres, Royaume-Uni Site Internet africanarguments.org

IR M L A V C I ER REDI À 19H20 LE VE N D

LA VOIX EST LIBRE

en partenariat avec IUDQFHLQWHUIU


TRANSVERSALES.

Courrier international — n° 1212 du 23 au 29 janvier 2014

Chaque semaine, une page visuelle pour présenter l’information autrement

sig n au x

Les promesses de l’Afrique Le continent va attirer de plus en plus d’investisseurs. Voici quelles seront les 20 mégalopoles les plus riches en 2020.

CASABLANCA

ALGER

TRIPOLI

BENGHAZI

PORT ELIZABETH

JOHANNESBURG

DURBAN

PRETORIA

KANO

ALEXANDRIE

RABAT

ABIDJAN

LE CAIRE

LAGOS

KHARTOUM

RICHESSES URBAINES

sources : ONU, McKinsey Global Institute

NAIROBI DAR ES-SALAAM

LUANDA

KINSHASA

Les 20 villes africaines dont le produit intérieur brut sera le plus élevé en 2020 (en milliards de dollars).

LE CAP

DR

L’auteur

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FRANCESCO POROLI. Directeur artistique, cet illustrateur free lance vit à Milan. Ses travaux apparaissent régulièrement dans la presse italienne, le New York Times Magazine ou encore Wired. L’infographie ci-dessus, publiée dans Il Sole-24 Ore en septembre 2012, illustre les prévisions de croissance du continent

d’ici six ans. C’est en Egypte, en Afrique du Sud, en Angola et au Nigeria que celle-ci s’annonce la plus spectaculaire. Si une classe moyenne de plus en plus nombreuse émerge, près de 1 Africain subsaharien sur 2 vit toujours sous le seuil d’extrême pauvreté (1 sur 5 en 2030, lire Courrier international n° 1210).


360 40.

—Popular Science (extraits) New York

E

nvoyer des gens dans l’espace implique d’avoir prévenu toute défaillance de leur part. Aux débuts de la conquête spatiale, l’enjeu était de trouver des candidats qui en soient totalement exempts. On s’est d’abord tourné vers les pilotes de chasse – calmes en toute situation, en parfaite condition physique, ne contestant jamais les instructions données par leurs contrôleurs de mission. Ensuite, quand il est apparu que l’espace était appelé à devenir plus qu’un simple objectif militaire, les agences spatiales ont entrepris d’entraîner des scientifiques, embarquant ces chercheurs habituellement placides à bord d’avions à réaction ou les plongeant dans des piscines, tout en cherchant sans relâche à détecter chez eux la moindre défaillance de la vision, de la circulation sanguine ou du mental. Aujourd’hui, une nouvelle catégorie de voyageurs spatiaux se prépare à quitter la stratosphère. Et il ne s’agit plus de pilotes de combat ni d’astrophysiciens entraînés pendant au moins deux ans. C’est maintenant de nous tous qu’il s’agit, avec nos sacs à dos, nos iPad et notre mal des transports. Des anonymes. Des citoyens. Des gens ordinaires. Au moment où cet article est mis sous presse, la navette SpaceShipTwo de Virgin Galactic a déjà passé avec succès son premier test à Mach 1 ; son principal initiateur, le Britannique Richard Branson, a bien l’intention d’être à bord lors de son lancement, durant la seconde moitié de cette année. Le prototype Xcor Lynx doit, quant à lui, subir des tests en début d’année. D’après la société, il devrait effectuer peu après son premier vol suborbital avec passagers. SpaceX, de son côté, développe son propre transport de passagers. Jusqu’à présent, l’espace, ultime frontière, n’était pour la plupart d’entre nous guère plus qu’une abstraction,

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MAGAZINE A Moscou, amour et censure q Plein écran ...... L’homme qui ne lisait pas de livres q Culture.. Un horoscope pas si bête q Tendances .......... Dans le harem des sultans q Histoire ..........

un grand vide curieusement attirant situé juste au-delà de notre atteinte. Il se trouve désormais à notre portée. La démocratisation de l’espace est en marche. Quelques points, bien entendu, restent problématiques. Le billet ne sera pas donné. Une place sur Virgin Galactic ou Xcor coûte de 95 000 à 250 000 dollars [de 70 000 à 185 000 euros], ce qui en réserve l’accès aux plus aisés et aux plus enthousiastes. Se pose aussi le problème du vol lui-même. Voyager dans l’espace exige une forme physique peu commune. Je l’ai moi-même découvert à mes dépens. Dans le sud-est de la Pennsylvanie, par une journée estivale écrasée de chaleur, je me présente à l’entrée du National AeroSpace Training and Research (Nastar) Center, seul établissement privé d’entraînement au vol spatial de tous les Etats-Unis. C’est l’un des rares lieux où les candidats astronautes peuvent, sans quitter le plancher des vaches, endurer les épreuves du décollage et de la rentrée dans l’atmosphère. Le Nastar Center forme des pilotes militaires, civils et privés, et sert de vitrine à l’Environmental Tectonics Corporation (ETC), qui est à la fois sa société mère et l’un des plus gros fabricants américains de simulateurs. En pénétrant dans le bâtiment, je remarque sur le mur une série de portraits d’illustres visiteurs, parmi lesquels Richard Branson et l’astronaute américain Buzz Aldrin. A l’extrémité du couloir sont installés un simulateur de siège éjectable et un caisson hypobare. Enfin, j’aperçois l’énorme centrifugeuse dans laquelle je vais essayer de ne pas vomir aujourd’hui. Dans l’entrée, je serre la main de quatre aspirants astronautes, tout excités, chacun revêtu de la combinaison de vol rouge et bleue taillée sur mesure qu’il a apportée. Ce sont les tout premiers candidats de la United States Rocket Academy (Usra). Cette organisation à but non lucratif entend créer une nouvelle catégorie d’individus ordinaires avec qualité d’astronaute, des “citoyens astronautes” exemptés des deux

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années d’entraînement rigoureux que les astronautes de la Nasa doivent endurer. Ces quatre-là, qui possèdent des billets pour le vol Xcor Lynx prévu cette année, compteront parmi les premiers citoyens astronautes à quitter la planète. En venant au Nastar Center, ils espèrent contribuer à mettre au point un protocole d’entraînement et à déterminer les tests que tout voyageur spatial devra un jour avoir réussis avant de décrocher son ticket pour les étoiles.

V

ous allez subir le test de base du programme d’entraînement du citoyen astronaute”, indique Ed Wright. Il a fondé l’Usra après une carrière chez Microsoft, et dirige aujourd’hui l’organisation. “Nous voudrions envoyer dans l’espace des gens capables de mener des missions en vol, qui ne soient pas seulement des touristes de l’espace.” Wright prépare ce test depuis plusieurs mois. Il croit au créneau des voyages spatiaux privés. Et il pense que cela pourrait permettre de développer une nouvelle forme de science citoyenne. Au cours de leur vol spatial, les quatre membres de l’Usra ont ainsi l’intention de mener quelques expériences, choisies parmi des dizaines de projets proposés en ligne. Nous commençons par deux heures de formation théorique. Swee Weng Fan, ancien chirurgien de l’armée de l’air singapourienne, nous initie d’une voix douce aux notions fondamentales de la physiologie humaine, nous expliquant que notre organisme, composé en majeure partie d’eau, est irrigué par un système circulatoire qui en assure le bon fonctionnement. Puis nous poursuivons en étudiant comment les découvertes de Newton – les concepts de repos et de vélocité, d’accélération, de force égale et opposée – peuvent brusquement se liguer pour perturber gravement ce système. Lorsque par exemple les accélérations dans un véhicule spatial, ou “forces g”, font refluer le sang de la

Glossaire Vol suborbital. L’engin réalisant un tel vol atteint une altitude de 100 kilomètres, qui est la limite entre l’atmosphère terrestre et l’espace. Sa vitesse de lancement n’est pas suffisante pour qu’il puisse être mis en orbite. g. La Terre attire les objets vers elle par le biais d’une force : la gravité. Celle-ci les soumet à une accélération de 9,8 m/s². Cela signifie qu’à chaque seconde la vitesse de ces objets vers la Terre augmente de 9,8 m/s. Cette accélération est appelée g. Quand on parle d’une accélération de 4 g par exemple, cela signifie quatre fois l’accélération de la gravité terrestre. Mach. Rapport entre la vitesse d’un objet mobile et la vitesse du son. Par exemple, un appareil qui se déplace à Mach 3 se déplace à trois fois la vitesse du son.

← Dans le cockpit d’un simulateur de vol suborbital au Nastar Center, Pennsylvanie. Photos J. J. Sulin

↑ Le journaliste Jacob Ward n’est pas très à l’aise dans la centrifugeuse du centre.


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↗ Jacob Ward, l’auteur de cet article, en tenue sombre, et quatre aspirants astronautes. Photo J. J. Sulin

Houston, j’ai un problème Les premiers vols spatiaux privés pourraient avoir lieu dans les mois à venir. Mais, avant de quitter le plancher des vaches, les futurs passagers seront soumis à divers tests en simulateur, pour vérifier leur endurance. Ce n’est pas à la portée de tout le monde, ce malheureux journaliste en témoigne.

REPORTAGE


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tête d’un pilote pour l’accumuler dans ses pieds, elles perturbent l’apport d’oxygène dans le cerveau et provoquent une perte de conscience. Les yeux se révulsent, le corps est agité de soubresauts – il lui vient même à l’esprit des sortes de rêves, précise Swee. La vision en tunnel et la perte temporaire de la vision sont les signes annonciateurs d’une telle perturbation. Cet après-midi, il nous faudra résister à la perte de conscience par la “manœuvre anti-g”. Swee nous explique que si l’on contracte les muscles des jambes, du bas-ventre et d’autres muscles importants en dessous du cœur, et que l’on procède à une succession de rapides inspirations-expirations, il nous sera possible de faire remonter le sang à la tête et d’éviter l’évanouissement, alors même que la centrifugeuse nous soumet à une accélération de “6 g” prolongée.

A

midi, je sais déjà que tout cela va très mal se passer pour moi. J’ai dissimulé à mes instructeurs et à mes condisciples que je suis issu d’une lignée hypersensible aux transports. Mon grand-père a passé toute la traversée du USS United States vers l’Inde penché au-dessus du bastingage. Mon père adore raconter comment, dans ma petite enfance, il a vomi dans un sachet en plastique alors qu’il me tenait sur ses genoux pendant un vol en avion. Je suis régulièrement malade en bateau, en voiture et en avion, et aujourd’hui, j’en suis certain, je vais ajouter la centrifugeuse à ma liste. Nous nous rassemblons dans une salle d’observation, située au-dessus de l’impressionnante machine qui tourne sur elle-même, selon une circonférence d’une bonne cinquantaine de mètres de diamètre. Elle tourne à une allure folle, tel un marteau que ferait tournoyer un géant. Des moniteurs relayant les images de l’intérieur de la nacelle de la centrifugeuse s’alignent sur les murs. Aujourd’hui, nous allons faire l’expérience de deux forces g. La première s’exerce verticalement. Les g verticaux sont ceux qui provoquent la perte de conscience, car ils chassent le sang du cerveau. La deuxième force g s’exerce horizontalement, comprimant la poitrine d’avant en arrière. C’est cette force g qui tire vers le haut et en arrière la peau du visage et exerce une pression écrasante sur les poumons. Mais si la force g horizontale représente une gêne supportable (jusqu’à 10 g, après quoi elle risque d’entraîner des dégâts physiques), la force g verticale est celle qui inquiète le plus les pilotes, celle à laquelle ils doivent s’entraîner à résister. Nous allons donc subir dans la centrifugeuse

Historique L’aventure des vols spatiaux touristiques commence en 2004 avec le SpaceShipOne, premier appareil privé à dépasser les 100 kilomètres d’altitude. Plus tard, la même année, l’entrepreneur britannique Richard Branson annonce que Virgin, sa société, lancera des vols commerciaux dans l’espace. La filiale Virgin Galactic développe alors le prototype SpaceShipTwo. D’autres entreprises privées rejoignent le mouvement : la start-up Armadillo Aerospace, EADS Astrium, Blue Origin, la société montée par Jeff Bezos (fondateur d’Amazon), ou encore Xcor Aerospace, une société californienne spécialisée dans la conception de moteurs de fusée. Cette dernière a lancé en 2003 le développement de son avion suborbital, le Lynx, mais le premier vol ne devrait pas avoir lieu avant cette année.

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quatre tests d’une dizaine de secondes chacun – 2,2 puis 3,5 de force g verticale, et ensuite 3 puis 6 de force g horizontale. Les plus petits de ces nombres équivalent à peu près à la moitié de ce qu’un voyage dans l’espace impose à l’organisme. Les plus grands représentent le maximum de ce à quoi un voyageur de l’espace sera soumis lors d’un vol suborbital. Swee procédera d’abord à des tests à mi-puissance – sans doute, me dis-je, afin de nous permettre de nous désister en cas de défaillance. La nature et la trajectoire d’un vol spatial privé sont désormais bien comprises. Prenons l’exemple de Virgin Galactic : un avion porteur, baptisé WhiteKnightTwo, emmènera SpaceShipTwo, avec six passagers à bord, jusqu’à une altitude de 15 kilomètres. Une fois que SpaceShipTwo se sera détaché de son porteur, un moteur de fusée hybride s’allumera et, en à peine huit secondes, propulsera le vaisseau jusqu’à une vitesse supersonique, selon une trajectoire quasiment verticale. Le vaisseau atteindra une vitesse maximale de Mach 3,5, au cours d’une poussée d’environ 70 secondes. A 100 kilomètres d’altitude, SpaceShipTwo effectuera un vol plané de plusieurs minutes avant de se stabiliser en redressant sa partie arrière et de se laisser retomber dans le champ d’attraction gravitationnelle terrestre, offrant à ses passagers de magnifiques vues de la Terre tout en les soumettant durant une brève période à une force de 6 g. A 21 kilomètres, la partie arrière reprendra sa position normale et le vaisseau effectuera une descente de vingt-cinq minutes en vol plané en direction de la Terre. Durée totale du vol : environ deux heures, entre la montée à bord et le débarquement. Toutefois, même si Virgin et Xcor ont dépensé des milliards de dollars pour développer des moyens sûrs d’emporter des voyageurs dans l’espace, de nombreux problèmes tout aussi complexes demeurent, le premier d’entre eux

Ça secoue Les futurs touristes de l’espace seront susceptibles de subir trois types de poussées.

FORCE G LATÉRALE

Il est extrêmement rare de ressentir cette force à moins que l’appareil fasse une vrille plate ou subisse un choc par collision. La force g latérale peut déplacer voire déloger certains organes.

étant de déterminer qui sera autorisé à voler. Pour l’instant, la décision d’effectuer ou non le voyage repose largement sur les passagers eux-mêmes. Le simulateur du Nastar Center peut les aider à trancher. Virgin recommande ainsi aux candidats éventuels de faire quelques tours dans la centrifugeuse, et les nombreuses entreprises qui s’apprêtent à fournir des services aux touristes spatiaux privés sont en train de réfléchir à la possibilité de rendre obligatoires ces séances d’entraînement pour tous leurs clients.

L

e prochain problème que les sociétés spatiales auront à résoudre sera de savoir quoi faire des passagers une fois qu’ils auront atteint 100 kilomètres d’altitude. Pourront-ils se lever de leur siège et flotter librement dans la cabine ? Que se passera-t-il en cas d’urgence médicale ? Ou si quelqu’un a besoin d’aller aux toilettes ? Les détails des vols spatiaux privés sont encore loin d’être résolus. Si quelqu’un vomit en apesanteur, cela peut vouloir dire que des fragments de nourriture régurgitée peuvent s’introduire dans vos narines. A cent kilomètres au-dessus de la surface de la Terre, quel carton d’information plastifié pourra vous aider à résoudre ce problème ? Mon tour arrive de passer à la centrifugeuse. Je m’attache à un siège de pilote fi xé devant une cloison incurvée, sur laquelle sont projetés une ligne d’horizon et des cadrans. La rotation de la centrifugeuse est conçue pour faire croire à l’oreille interne que l’horizon se trouve là où le simulateur vous l’indique, mais mon oreille interne à moi, plus sceptique, se refuse à accepter ce qu’elle ne peut constater par elle-même et, avant que la porte se referme, je sais que je suis mort. “Vous êtes prêt ?” s’enquiert Swee sur les haut-parleurs du cockpit. “Oui.” Je lui réponds sur un ton que je m’efforce de rendre désinvolte. Le carrousel entame sa rotation “lente” – un modeste 1,4 g simulant la poussée d’un vol rectiligne horizontal. L’écran devant mes yeux montre un horizon stable, tandis que des montagnes défilent audessous de moi. La première manœuvre est un virage serré sur la droite, de peut-être 45°. Tandis que je me raidis pour résister à la poussée qui monte à 2,2 g, mon oreille interne se met à m’adresser de multiples signaux. Tu es en train de tomber en avant, me dit-elle. Et vers la droite, ajoutet-elle. Tu devrais te mettre à hurler, me suggère-t-elle. Mes yeux ne savent pas dans quelle direction regarder. Juste au moment où je commence à paniquer, l’horizon se stabilise à nouveau, ce qui ajoute au cocktail une nouvelle salve de

FORCE G SELON L’AXE HORIZONTAL

C’est celle qui étire les lèvres en arrière mais c’est aussi la plus supportable. Un être humain peut survivre à une poussée horizontale de plus de 45 g.

FORCE G SELON L’AXE VERTICAL

Elle se manifeste lorsque l’appareil effectue des loopings. Elle provoque la vision du tunnel et peut aller jusqu’à la perte de conscience.

SOURCE : “POPULAR SCIENCE

↑ Recalé ! Le journaliste a raté son test pour devenir touriste de l’espace. Photo J. J. Sulin


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↑ Dans le GYROLAB GL-200, les astronautes s’habituent à la désorientation spatiale. Photo J. J. Sulin

signaux provenant de mon oreille interne. Le premier des quatre tests est terminé et je suis déjà complètement lessivé. “A présent nous allons refaire la même chose, mais avec une poussée verticale de 3,5 g, m’informe Swee. N’oubliez pas de contracter vos muscles et de procéder à des inspirations rapides, ajoute-t-il. Trois… deux… un…” Cette fois-ci, c’est pire. Le virage est beaucoup plus brutal et tout va mal. A nouveau mes yeux ne savent plus où se tourner, mais cela n’a aucune importance, car ils commencent à perdre leur capacité à voir quoi que ce soit. Tels de petits vaisseaux sanguins, des motifs rouges se bousculent à la limite de mon champ de vision. J’essaie de contracter mes muscles pour contraindre le sang à remonter au-dessus du cœur et je halète comme un gamin en pleine crise de colère, mais ma vision ne cesse de se restreindre. Puis la nacelle se stabilise à nouveau et mon cerveau perçoit une nouvelle vague de signaux contradictoires et démoralisants. Le test des g latéraux est terminé. “Prêt pour les g horizontaux ?” s’enquiert Swee. “Oh Seigneur…”, dis-je. Il me laisse souffler quelques instants, puis signale qu’il est temps. Trois… deux… un… boum ! J’ai l’impression que mon corps est en train de simultanément monter et descendre, puis j’ai la sensation très nette d’être précipité vers le haut. Cette sensation s’accompagne d’une incroyable impression d’écrasement qui retrousse la peau autour de ma bouche et la fait remonter vers mes yeux. Dix secondes s’écoulent, et quand la machine s’arrête, j’ai l’impression qu’on me précipite dans le vide du haut d’un balcon. Et à présent nous en arrivons au dernier test de la première série : une force horizontale de 6 g. Cette fois-ci, si

on me donnait le choix entre subir ce test et me tirer une balle dans la tête, je crois bien que je choisirais la seconde solution – si seulement je pouvais remuer le bras. Je sens ma pomme d’Adam qui s’enfonce dans mon œsophage. J’ai du mal à respirer. Je suis littéralement en train d’être écrabouillé et je voudrais que tout s’arrête. Même une fois la machine arrêtée, mon oreille interne reste complètement perturbée. J’ai l’impression que mes yeux ont jailli de leurs orbites et se sont répandus dans l’habitacle. Je peux presque sentir le goût amer du bœuf fumé que j’ai mangé à midi. Ensuite la porte s’ouvre, on me fait sortir avec précaution. Je n’ai pas vomi. Un bon point pour moi. Mais j’éprouve le besoin de descendre la fermeture Eclair de ma combinaison jusqu’à la taille et, pour ne pas défaillir, je m’écroule sur le divan de la salle d’observation, dans mon tee-shirt humide de sueur. Si les g verticaux et horizontaux n’étaient qu’un échauffement, le principal événement du jour est [toujours dans la même centrifugeuse] une simulation complète du voyage à bord de SpaceShipTwo. Swee m’annonce qu’il va d’abord me soumettre à un essai à demi-puissance. Il me prodigue quelques conseils pendant que je m’attache à mon siège. “Ne tournez pas la tête”, dit-il. Je plaque ma nuque contre l’appuie-tête et m’efforce de rester immobile. La nacelle tressaute et oscille pendant qu’elle se sépare de son avion porteur imaginaire. J’ai l’impression d’être renversé en arrière sur mon siège. Je n’ai pas la nausée, mais je suis terrifié : le simulateur de vue me montre la Terre qui s’éloigne à toute vitesse, ce qui ne fait qu’augmenter la panique que je m’efforce de

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contrôler. A l’apogée de la trajectoire, là où l’apesanteur se fait sentir, tout devient silencieux et la vision magnifique de la Terre tournant lentement sur elle-même s’offre à ma vue. J’aperçois à présent la région de la baie de San Francisco dans la partie supérieure du hublot. Tandis qu’une voix robotique égrène le compte à rebours avant la rentrée dans l’atmosphère, je pense à ma femme, qui doit être en train de courir après notre fille dans le jardin de notre maison d’Oakland. Les astronautes ayant effectué des sorties extravéhiculaires ont souvent évoqué le sentiment euphorique de faire partie des étoiles, de l’Univers, du Grand Tout, expérience qui les rend parfois dangereusement réticents à réintégrer le vaisseau spatial. J’éprouve une impression exactement contraire : la sensation d’être irrémédiablement éloigné de chez moi et le violent désir d’y retourner sur-le-champ. La centrifugeuse se met à simuler la phase rugissante et trépidante de la rentrée dans l’atmosphère, moins brutale que le décollage mais tout aussi terrifiante, jusqu’à ce que nous finissions par nous stabiliser à 15 kilomètres d’altitude, où la simulation prend fin. “Etes-vous prêt pour la simulation complète ?” me demande Swee. Je dois réfléchir un instant à la question. J’ai la tête qui tourne, je suis angoissé et totalement épuisé. J’aimerais être capable d’un effort de volonté pour terminer le programme, mais je ne voudrais pas vomir dans la centrifugeuse alors que mes camarades de stage ont déboursé beaucoup d’argent pour l’utiliser. “Non”, dis-je. Cette réponse me disqualifie aussitôt en tant que citoyen astronaute. A partir de quel moment le public fera-t-il confiance aux voyages spatiaux ? Lorsque des millions de gens en auront effectué un ? Des centaines de milliers ? Des milliers ? Il semble toutefois difficilement concevable qu’un tel nombre de volontaires soient prêts à risquer d’avoir la nausée, ou pire, pour observer les étoiles depuis une distance réduite d’une petite centaine de kilomètres par rapport à celle à laquelle nous les regardons depuis le sol. Il ne fait aucun doute que Wright et son groupe ne se laisseront pas décourager. Je leur souhaite tout le succès possible. S’ils réussissent dans leur entreprise, ils auront fourni un nouvel exemple de ce que l’on appelle l’étoffe des héros – et, espérons-le, ils auront ouvert la voie à une nouvelle science spatiale citoyenne. Mais, s’il est possible que leur place soit parmi les étoiles, l’expérience m’aura appris que la mienne est ici, sur cette Terre. —Jacob Ward Publié dans le numéro de janvier

SOURCE POPULAR SCIENCE New York, Etats-Unis Mensuel, 1 350 000 ex. www.popsci.com Depuis 1872, “Science populaire” livre au grand public des informations sur le fonctionnement et la signification des nouveautés dans les domaines scientifique et technologique. La revue rapporte les dernières actualités des labos et propose également de grandes enquêtes sur des sujets de société. Ses lecteurs sont à 84 % des hommes (âge moyen : 44 ans), mais la revue s’ouvre depuis quelques années à un lectorat plus large. L’article que nous vous proposons ci-contre a été écrit par Jacob Ward, ancien rédacteur en chef du magazine.


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plein écran.

Au temps de l’amour et de la censure Dans Le Dégel, le cinéaste Valeri Todorovski revisite le Moscou des années 1960, où soufflait un vent d’émancipation poststalinien. Le public est séduit. Ce critique un peu moins. —Ogoniok Moscou

Ce nom a sans doute rappelé le sombre film d’Alexeï Guerman père, Khroustaliev, eu de séries provoquent autant ma voiture ! [sorti en 1998 et consacré au d’âpres discussions sur Facebook. complot des blouses blanches, quand pluJe pense avoir compris d’où vient sieurs médecins juifs avaient été accusés cet intérêt forcené, au-delà du fait que la à tort, en 1953, d’avoir voulu tuer des dirisérie a été tournée par Valeri Todorovski. geants soviétiques]. En somme, beaucoup La raison en est assez simple : ont regardé les premiers épisodes tout réside dans le titre. Le simple SÉRIE avec un peu plus d’attention que mot ottepel [dégel] recèle une très nécessaire, en raison de ces rapproforte charge émotionnelle. Il signifie beau- chements involontaires. Mais ces grandes coup de choses en Russie, et notamment espérances ont été vaines. La chanson du l’impossibilité d’échapper, dans le domaine générique, si appréciée, prévenait pourtant social, à la gamme étroite qui va “des pre- d’emblée qu’il ne s’agissait pas de ce dégellà, mais de l’autre, “celui de l’âme”. mières gelées au redoux”. De plus, le héros du programme, joué par La série Le Dégel débute somptueuseEvgueni Tsyganov, s’appelle Khroustaliev. ment, nous montrant à la fois le vaisselier

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“comme chez grand-mère” et l’amour libre en URSS. Mais l’intérêt n’est pas tant dans l’apparition d’une fille nue qui sort fumer dans la rue que dans l’atmosphère propre et déserte du Moscou des années 1960 qui est proposée au téléspectateur, comme si la ville avait été nettoyée avant le passage d’un grand chef. Ici, comme dans les jeux vidéo, n’est détaillé que ce qui est nécessaire à l’action : tout le reste sert de fond. Moscou reconstitué se réduit ainsi à une foultitude de jeunes filles identiques dans leurs robes-cloches et de voitures rutilantes – Pobeda et autres Moskvitch –, à l’instar de celle du héros. Il y a également les abondantes précipitations atmosphériques qui accompagnent tous les rendez-vous des

personnages. La combinaison “jeunes filles robes voitures pluie” symbolise l’harmonie des années 1960 telle que le réalisateur se la représente. Elle est prévisible et compréhensible, et nous partageons d’une certaine façon le sentiment de l’auteur. Le reste est décrit avec moins de détails. Les héros de ce drame paraissent être nés avec l’intrigue, en 1961 : ils n’ont ni histoire, ni passé, ni avenir, et vivent dans un été éternel. Lorsque, tout à coup, on s’aperçoit qu’ils ont des parents, ils paraissent totalement pris au dépourvu. Mais pourquoi avoir choisi 1961, et non, par exemple, 1981 ? Simplement parce que les années 1960 sont, en Russie, symboles de liberté et d’émancipation. Certes, on ne peut considérer les années 1960 soviétiques comme une période de liberté qu’à l’aune de l’époque précédente, totalement barbare. C’est par convention qu’on les qualifie de libres en URSS. Selon les critères universels, il s’agirait plutôt d’une époque de liberté inaccomplie, de liberté tolérée et sous contrôle. Et là, bien sûr, nous vient à l’esprit une idée tout à fait “conspirationniste” : la série nous suggérerait de regarder ces années comme la référence, en Russie, concernant les relations entre bohème et pouvoir. Dans un tel contexte, l’artiste qui veut réaliser une œuvre personnelle doit d’abord délivrer une preuve de dévouement au régime. Et il doit


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consacrer à cette preuve bidon un minimum de talent, ce qui est encore plus vil moralement. C’est là tout le pathétique d’un autre protagoniste, le réalisateur Egor Miatchine, joué par Alexandre Iatsenko : il rêve de s’affranchir des limites habituelles des comédies de propagande, du type La Jeune Fille et le Brigadier, qu’il tourne pour obtenir l’autorisation de réaliser le film de ses rêves, dont l’action se passe dans un kolkhoze – tout à fait le genre de films que produisait la société nationale Mosfilm au début des années 1960. Certes, le Conseil des arts, qui personnifie dans la série la censure idéologique sous le couvert de l’esthétique, est un peu archaïque, bien sûr, mais on peut aussi, si on le souhaite, le faire changer d’avis, l’apitoyer ou le persuader. Il suffit de s’en donner la peine. Les censeurs sont des gens comme les autres, capables de comprendre les artistes. Reste donc à prier Dieu pour qu’il vous envoie un censeur intelligent plutôt qu’un idiot. Ainsi, le destin d’une œuvre d’art en vient à dépendre de toute façon du pouvoir. Faire quelque chose de valable est possible à condition de tromper les censeurs, qui, eux-mêmes, du reste, jouent volontiers le jeu et parfois autorisent des choses.

Propagande. En d’autres termes, on peut voir dans ce film une œuvre de propagande pour le conformisme et on peut aller jusqu’à dire qu’il propose clairement de renouveler entre le pouvoir et l’intelligentsia d’aujourd’hui ce contrat qui prévalait dans les années 1960, à savoir un retour à l’état de “dégel éternel”. Mais, sous un angle différent, on peut aussi y voir l’inverse, c’est-à-dire une plaidoirie pour le non-conformisme, qui de toute façon ne s’oppose pas à l’idée générale selon laquelle “nous avons connu une période formidable”. En ce sens, la série d’aujourd’hui est dans l’ensemble remarquablement ambivalente : elle contient en abondance des allusions tantôt en un sens, tantôt en sens contraire, petit jeu qui rappelle justement cet art consommé de l’intelligentsia de l’époque consistant à lire entre les lignes. Mais là n’est pas la principale leçon de cette série. Elle est ailleurs : quand bien même elle recèlerait un quelconque message idéologique, il est bien enfoui sous la “bêtise mélodramatique” de rigueur, qui fait office d’idéologie autant que d’idéalisme. Au lieu d’assister à une évolution des personnages, vers le troisième épisode, nous sommes confrontés, comme d’habitude, à la confusion indispensable pour que la série s’étire sur douze épisodes. Qu’il s’agisse du Dégel ou de l’époque Qin, en fin de compte, peu importe. Après deux épisodes esthétiquement accomplis, les auteurs doivent enchaîner les conflits d’opérette, en amour et dans le travail, le tout agrémenté de phénomènes typiques des années 1960, comme les cafés pour la jeunesse ou les expositions d’avant-garde. Todorovski s’est manifestement beaucoup fait aider par des professionnels de la série

télévisée. Conformément aux lois du genre désormais en vigueur à la télévision russe, tout doit “tournoyer” : il faut quitter sa femme pour une maîtresse et puis abandonner celleci pour revenir auprès de la première, faire connaissance par hasard de l’ex-femme d’un ami, et l’ignorer le plus longtemps possible ; aimer une fille qui couche avec notre ami et l’ignorer le plus longtemps possible ; tomber et se casser le coccyx ; tomber encore et se recasser le coccyx ; se trouver brusquement en prison et puis miraculeusement en sortir. Toute cette danse ennuyeuse est nécessaire, estime-t-on, pour retenir le spectateur devant le petit écran. La grossesse de l’héroïne, voilà ce qui compte, et non un quelconque dégel. Chaque épisode doit rappeler un peu le programme Poust govoriat [Qu’ils parlent], où des anonymes viennent raconter leur histoire], tout le reste n’ayant qu’une fonction décorative. N’importe quel metteur en scène qui réalise un programme pour une chaîne fédérale [la Première chaîne, en l’occurrence] se défend avec véhémence de toute entreprise sérieuse. Vous comprenez, dit-il, ce n’est pas un film sur l’époque… nous n’avons pas prétendu… pas de film historique… et il s’agit encore moins de politique (là, il frissonne)… il s’agit d’autre chose… sur les gens, les relations humaines… Ce n’est pas pour rien que, durant le générique, s’affichent, sur fond blanc-gris, des lèvres et des yeux de femme qui brillent, comme s’ils incarnaient “la couleur de la vie”. La fuite de la routine soviétique vers la “vie privée” est en effet caractéristique de cette époque. Mais il est étonnant de constater à quel point les acteurs d’aujourd’hui sont précisément impuissants à rendre ce qu’on appelle les relations humaines. Malgré la richesse formelle, il n’y a pas de personnage féminin fort et indépendant, à l’exception peut-être de la pauvre femme de Khroustaliev. Le Dégel reconstruit l’espace d’un pseudo-Leonid Gaïdaï [cinéaste soviétique, auteur de célébrissimes comédies des années 1960], dans lequel tous les rôles de femmes seraient joués par l’actrice Svetlana Svetlitchnaïa. C’est une combinaison des affiches soviétiques et du style pin-up. C’est aussi une version modernisée des films soviétiques de ces années-là, comme Pluie de juillet [Iiouskié dojdi, Marlen Khoutsiev, 1966] ou Encore une fois au sujet de l’amour [Echtcho raz pro lioubov, Gueorgui Natanson, 1968], auxquels auraient été ajoutées des scènes érotiques. La présentation qui est faite de l’érotisme comme unique liberté dont l’artiste aurait manqué sous le pouvoir soviétique est symptomatique. Et justement, aujourd’hui, ce rêve se serait réalisé. Ce qui correspond à la scène ���nale du précédent film de Valeri Todorovski, Les Zazous [Stiliagui, 2008], dans lequel on voyait des jeunes gens courir joyeusement vers le Kremlin, reconnaissants pour les libertés octroyées. —Andreï Arkhanguelski Publié le 9 décembre 2013

↓ Dans le métro de Moscou, l’héroïne Mariana, interprétée par l’actrice Ania Tchipovskaïa. Photo DR

Repères LE DÉGEL

LE RÉALISATEUR

C’est le nom qui a été donné en URSS aux années qui ont suivi la mort de Staline, en 1953. Sous Nikita Khrouchtchev, entre 1953 et 1964, l’étau du pouvoir communiste sur les Soviétiques s’est nettement desserré.

Valeri Todorovski, né en 1962 à Odessa, est le fils du célèbre cinéaste et scénariste soviétique Piotr Todorovski, récemment décédé. Son premier long-métrage, Lioubov (L’Amour), a été présenté en 1991 à la Quinzaine des réalisateurs, à Cannes, où il a obtenu le prix du public. Todorovski a ensuite réalisé Les Silencieuses en 1998, L’Etau en 2007, Les Zazous en 2008.

L’INTRIGUE L’action de la série se passe à Moscou en 1961, dans le milieu du cinéma. Le chef opérateur Viktor Khroustaliev est soupçonné d’être impliqué dans le suicide d’un de ses amis, scénariste. Le KGB tente par ce biais de régler ses comptes avec cet homme trop indépendant. Khroustaliev accepte de travailler sur une “comédie kolkhozienne” pour obtenir l’autorisation de tourner, avec le jeune réalisateur Egor Miatchine, un film plus “personnel”, d’après le scénario laissé par son ami défunt.

LA GENÈSE DE LA SÉRIE C’est après sa rencontre avec l’Américain Matthew Weiner, créateur de la série culte Mad Men, que l’idée du Dégel est venue à Valeri Todorovski. Tout comme Weiner, qui relate dans Mad Men le quotidien d’une agence publicitaire new-yorkaise dans les années 1960, le cinéaste russe a voulu écrire sur la vie de son père. “Le Dégel est consacré à mon père et à ses amis. C’étaient des gens fantastiques, qui ont vécu une vie fantastique. Je n’ai pas tourné une série documentaire, j’ai mis en scène un mythe ! Or le mythe est très proche de la vérité. L’important, c’est l’esprit de l’époque. Le Dégel n’est pas une série réaliste, c’est l’expression du sentiment que nous avons de cette époque, c’est notre compréhension de la légende. C’est pourquoi la série est si jolie du point de vue visuel”, a-t-il confié à la Komsomolskaïa Pravda.

← Le Dégel, une série de Valeri Todorovski. L’acteur Evgueni Tsyganov, alias Khroustaliev, le héros. Photo DR

AFP

↙ Une scène du film (dont l’action se passe dans un kolkhoze) que tourne Khroustaliev, chef opérateur, le héros de la série. Photo DR

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culture. —La Repubblica Rome

S

es premiers mots sonnent un peu comme ceux de Bartleby, le scribe d’Herman Melville. “Je préférerais ne pas”, dit-il. Au fil de la conversation, le “préférerais” disparaît et seule reste la négation. Sèche, insurmontable. Ni gêne, ni fierté : “Non, je ne lis pas.” Il observe l’effet produit par son affirmation et ajoute : “Si tu veux tout savoir, je n’ai jamais lu.” C’est impossible, voyons ! “Non, non, assuret-il, à quoi bon ? Rien que l’idée m’ennuie.” Il ajuste ses lunettes et articule, comme on s’adresse parfois à ceux qui n’entendent pas, ne comprennent pas ou ne veulent pas comprendre : “Je suis Non Lecteur, voilà.” Comme s’il déclinait ses nom et prénom : Non Lecteur, NL. C’est l’histoire d’un NL spécial, un NL puissance trois, l’histoire d’un des 30 millions d’Italiens de plus de 6 ans qui n’ont pas lu un seul livre au cours des douze derniers mois. Le rapport Istat [Institut national de statistiques] sur la production et la lecture de livres en Italie, publié le 30 décembre, certifie que le nombre de lecteurs a diminué entre 2012 et 2013, passant de 46 % à 43 % de la population. Ce qui veut dire que 57 % n’ouvre donc jamais un livre. NL est l’un d’entre eux. Il a 46 ans et non seulement il n’a pas lu un livre au cours des derniers mois, mais il n’a pas lu un seul livre au cours des trente dernières années, précise-t-il. Il a une vie bien remplie, deux chats, un beau métier. Il travaille dans un orchestre lyrique : il joue de la contrebasse, il en a trois chez lui. Il a une maison meublée avec goût. Aux murs, des toiles, des gravures et des dessins. Dans la cuisine, les photos d’Audrey Hepburn et de Marlon Brando. Une belle chaîne hi-fi. Il dessine très bien. Il aime le cinéma. Pas le moindre livre en vue, à part quelques catalogues d’art, Man Ray

↙ Dessin d’Eva Vázquez, Madrid.

L’homme qui ne lisait pas de livres Comme plus de la moitié des Italiens, ce musicien de 46 ans est un non-lecteur. Il revendique d’autres moyens d’assouvir sa curiosité intellectuelle.

“La musique s’empare de tout mon corps. La lecture, à l’inverse, ne m’arrive qu’au cerveau” et Jackson Pollock, Schiele et Picasso, et quelques guides de voyage. Il n’y a que des factures sur sa table de chevet. “Je ne lis pas parce que je n’en ai pas le temps, explique NL. Et quand j’ai le temps, je ne vais pas ouvrir un livre. Ça ne me plaît pas, ça ne me détend pas. Je préfère regarder un film. Répéter durant six heures un opéra ou un concert, ça fatigue, tu as besoin de te détendre. Depuis quelques années, j’ai découvert la musculation : je me défoule en faisant un peu d’aérobic, un peu d’haltères et une séance de sauna pour finir. Un dîner entre amis de temps en temps. Mais je travaille souvent : nous jouons une fois tous les deux jours. C’est très prenant, aussi bien pour le corps que pour l’esprit.” Et quand il était petit, un livre… ? “Non. J’étudiais le piano et la contrebasse plusieurs

heures par jour, et puis il y avait l’école. J’ai parce que, depuis toujours, pour moi, l’orcommencé à jouer à 9 ans. J’avais vu un chestre est lié au son des archets. J’étais trop piano à l’oratoire, j’avais aimé le son qu’il vieux pour le violon ou le violoncelle, il ne me faisait, et j’ai demandé à mes parents d’en restait plus que la contrebasse.” L’Istat révèle que la tranche faire. A 13 ans, à la fin du collège, j’ai continué à prendre des LITTÉRATURE d’âge à laquelle on lit le plus cours privés de piano et je me suis inscrit au se situe entre 11 et 14 ans : peut-être à Conservatoire. Mon rêve, c’était de travail- cette période, un livre… La sérénité inéler dans un orchestre, parce que j’aime le col- branlable de NL vacille un court instant : lectif. Je voulais un instrument avec archet “Oui. A l’époque j’ai lu Le Vieil Homme et

la mer, et ça ne m’a pas ennuyé, il me semble. Mais la seule lecture qui m’a convaincu, c’est le recueil de poésies du comique napolitain Totò, A livella [inédit en français]. J’étais au collège, c’était drôle. Et puis au Conservatoire, tout tourne autour de la musique, rien que la musique. Je suis sorti diplômé après huit ans d’études. Je travaillais déjà avant et j’ai continué à travailler. Je suis parti de chez mes parents, j’ai gagné ma vie en donnant des cours de piano et en jouant de la contrebasse dans de petits ensembles.” Depuis quatorze ans, il travaille dans un théâtre. “Je n’entre dans une librairie que pour acheter des guides de voyage. J’aime beaucoup la Côte d’Azur, la Grèce et Paris, un des plus beaux endroits au monde. Tu n’as pas besoin d’en passer par la littérature pour apprécier ce que t’offre Paris : il suffit de regarder le ciel, toujours très haut et merveilleux, ou d’aller au musée Picasso et au Louvre. Il suffit de s’asseoir un quart d’heure devant Notre-Dame pour que le voyage vaille le coup.” Un livre aussi peut valoir le voyage… “Ça se peut. Jusqu’ici j’ai fait sans, mais peut-être qu’un jour je découvrirai ce monde merveilleux et fantastique dont je me suis toujours privé !” Il dit ça avec le sourire. “Tu sais ce qui me vient à l’esprit ? Il y a trois ou quatre ans, nous étions en tournée en Allemagne, je partageais ma chambre avec un collègue toujours plongé dans ses livres, et cette fois-là je lui ai emprunté une comédie de Shakespeare… En trois soirs je l’avais fini, mais je ne me rappelle pas le titre, encore moins l’histoire. Je ne me suis peutêtre même pas ennuyé… Mais, bon, désolé, tu pars en tournée, à Tokyo par exemple, et tu restes enfermé dans ta chambre à lire ?” Il poursuit : “Je suis quelqu’un de plutôt fantaisiste, mais la lecture ne m’aide pas à développer mon imagination. La musique m’émeut de manière intime et viscérale. Elle me transporte. L’art aussi me nourrit. En revanche, je crois que je fais un blocage avec la lecture. Je ne saurais pas te l’expliquer en toute certitude : je ne lis pas.” Il en vient à parler du génie absolu de Mozart, sans que l’envie lui soit jamais venue de lire un livre à son sujet. “Sa musique parfaite me suffit. Elle s’empare de tout mon corps quand je joue ses symphonies. La lecture, à l’inverse, ne m’arrive qu’au cerveau, c’est pour ça qu’elle m’ennuie. La pensée d’autrui, figée dans un livre, ne m’attire pas, même si je n’ai aucun problème à nouer des liens, à écouter les gens. C’est l’écriture qui m’empêche d’entrer dans l’univers de quelqu’un d’autre.” Il a d’ailleurs apprécié le livre reçu à Noël, qu’il n’arrête pas de relire : Simon’s Cat et le chaton infernal, une bande dessinée de Simon Tofield, 224 pages de dessin sans le moindre mot [éd. du Fleuve noir]. “Lire les images, ça, je sais faire”, sourit-il. C’est un peu comme jouer de la musique, semble-t-il. —Gian Luca Favetto Publié le 14 janvier


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tendances. NOUVEAU !

Le casque en tête

“De la poésie aux apparences trompeuses”

A partir du 23 janvier, nous publierons tous les jeudis, sur notre site Internet, l’horoscope de l’Américain Rob Brezsny. Un horoscope dans Courrier international ? Oui, vous avez bien lu. Que les choses soient claires : la rédaction de Courrier international ne croit pas plus aux horoscopes qu’à la lecture des présages dans le marc de café, ou qu’à n’importe quelle autre forme de superstition. Alors pourquoi publier des horoscopes ? Parce que ceux de Rob Brezsny sont différents. Intitulée Free Will Astrology, la chronique de cet Américain de la côte Ouest existe depuis près de vingt ans. Elle est publiée dans plus d’une centaine de titres de la presse mondiale : de Hongkong à Sydney, de Bangkok à Toronto en passant par Singapour, Rome ou encore Miami. Courrier international est fier d’être le premier titre à publier les horoscopes de Rob Brezsny en français.

—La Repubblica (extraits) Rome

I

l dit que sa spiritualité est un mélange de “tradition ésotérique occidentale, de soufisme, de tantrisme, de macho-féminisme et de certains aspects du christianisme”. Il dit aussi que sa philosophie de l’existence est la pronoïa, un antidote à la paranoïa : selon lui, le monde – malgré un certain nombre de preuves du contraire trop longues à énumérer – conspirerait à notre bien. Et “il ne nous arrive que ce que nous croyons qu’il nous arrivera”. Et puis, surtout, il dit et répète qu’il a toujours

considéré “les horoscopes des journaux comme une abomination. Ils sont souvent mal écrits et d’un ennui impardonnable. Ils encouragent les gens à être superstitieux et à tirer la conclusion erronée que l’astrologie prêche la prédétermination et annule le libre arbitre.” Ça, c’était avant qu’il ne se décide à entrer en scène. Lui, c’est Rob Brezsny. Il est devenu l’auteur d’une des rubriques les plus lues au monde. Des millions de personnes attendent chaque semaine de s’abreuver à sa sagesse dans l’un des 130 magazines où il est publié, ou gratuitement sur Internet. Avant qu’une grimace de dégoût ne se peigne sur le visage du lecteur fièrement rationaliste, atterré par le triste état de la crédulité publique à l’aube du XXIe siècle, un conseil : suspendez votre jugement. Parce que la chronique de Rob Brezsny est tout autre chose : elle n’a rien à voir avec les innombrables recettes miracles qui prescrivent le même sort à une multitude de quidams sous prétexte qu’ils sont nés, par exemple, sous le signe des Poissons. La différence est dans la qualité du tissu. Brezsny est cultivé, écrit très bien et remplit ses bulletins astraux de pistes de réflexion. Peut-être suffirait-il de ne pas les appeler horoscopes ? Personne, dès lors, ne trouverait à redire à cette “poésie aux apparences trompeuses”, comme il la définissait lui-même à ses débuts, il y a trente ans. —Riccardo Staglianò Publié le 7 janvier 2011 ← Dessin de Mikel Casal, Espagne.

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Retrouvez une interview de Rob Brezsny et bien sûr la rubrique Horoscope.

de ski de l’ancien pilote de F1 Michael Schumacher, le 29 décembre à Méribel, a eu un effet inattendu. Il a fait grimper à toute vitesse les ventes de casques aux skieurs allemands et autrichiens, relate Profil. Selon le PDG de Sport 2000, Holger Schwarting, interrogé par le magazine viennois, “la hausse oscille entre 20 % et 30 % selon les filiales”. Pour Intersport, son concurrent, la flambée des ventes se chiffre également à + 20 %. De fait, une succession d’accidents très graves ces dernières semaines a rendu les sportifs amateurs et les fabricants de plus en plus sensibles à la sécurité, souligne un expert de la branche.

Déclamer en mode binaire ÉTATS-UNIS — Non, le Stanford Code Poetry Slam n’est pas le nom de code d’une mission d’espionnage. C’est celui d’un concours de poésie organisé fin décembre, à l’université Stanford, par deux étudiants qui souhaitent explorer les aspects créatifs de la programmation informatique. Le principe ? Utiliser le code comme une langue, et donc un élément poétique. “Lui donner une voix”, résume Leslie Wu, une doctorante de Stanford, finaliste du concours. Sa performance a consisté à “réciter” le code informatique qu’elle était en train de “composer”, avant de lancer son programme : un haïku lu par une voix synthétique. “La poésie codée est dans l’air depuis un moment, au moins parmi les gens qui étudient la programmation. Mais conjuguer une présentation orale et une performance sonore nous semblait vraiment intéressant”, indiquent les organisateurs au Stanford Magazine. Après le succès de la première édition, une nouvelle compétition sera organisée le mois prochain, ouverte aux lycéens et aux professeurs.

Jeux en commun ESPAGNE — Plus besoin de traîner les jouets de ses enfants jusqu’au bac à sable ! A Barcelone est venu le temps du partage. Deux mamans ont créé en 2012 le mouvement Social Toy : les pelles, les râteaux et les seaux de l’aire de jeux du Paseo San Juan, que leurs bambins fréquentent, sont mis à disposition de tous les enfants et rangés le soir dans une grande boîte, sur place. Au début de l’expérience, les jouets disparaissaient très vite, obligeant les fondatrices à renouveler constamment le stock, indique le mensuel espagnol Yorokobu, mais, depuis, les parents se sont réellement impliqués. Cette initiative fait aujourd’hui des émules dans la capitale catalane, où deux autres aires de jeux se sont mises au Social Toy. Une quatrième vient de leur emboîter le pas à Palma de Majorque.

KOPELNITSKY

BIEN PLUS QU’UN HOROSCOPE

GETTY IMAGES

Repris dans toute la presse internationale, et à partir d’aujourd’hui sur le site de Courrier international, les horoscopes de l’Américain Rob Brezsny nous obligent à revoir notre jugement sur un genre très décrié.

ALLEMAGNE-AUTRICHE—L’accident


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INSOLITES

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L’argent du cannabis a une odeur

Le jardin aux sentiers qui phosphorent Les allées qui serpentent dans les parcs victoriens de Cambridge sont passées au bio. Ou du moins à la lumière d’origine biologique. PHOTO Fin 2013, l’entreprise Pro-Teq a testé son revêtement phosphorescent sur les sentiers du parc Christ’s Pieces : 150 mètres carrés couverts d’un matériau absorbant la lumière du jour grâce à un composant biologique, puis la restituant pendant la nuit, indique The Independent. Les avantages : pas de consommation d’énergie, pas de pollution lumineuse et un éclairage doux et harmonieux. Les pays émergents, dans lesquels les coupures électriques sont fréquentes, seraient intéressés, selon le quotidien britannique.

AP/SIPA

Grands voyages de printemps CHINE — Cette année, 3,6 milliards de déplacements – soit 200 millions de plus qu’en 2013 – sont attendus pour les fêtes du nouvel an, période à laquelle les familles chinoises se réunissent. Même si l’année du Cheval ne commence que le 31 janvier, la période des “voyages de printemps”, qui marque la plus grande migration annuelle dans le monde, démarre, elle, dès le 16 janvier, et se poursuit pendant quarante jours. Mais les infrastructures ont du mal à faire face, rapporte le South China Morning Post. Le rail, notamment, devra assurer le transport de 258 millions de passagers (8 % de plus que l’année dernière). Un record sur des lignes qui sont déjà les plus saturées au monde, rappelle le quotidien de Hongkong. Les jeunes seront les moins mobiles : faute de pouvoir afficher une réussite financière, ou par peur de ne pas retrouver d’emploi à leur retour, 40 % d’entre eux ne passeront pas les fêtes en famille.

● Les effluves de cannabis, ça pollue l’atmosphère. Le Colorado a légalisé la marijuana, mais ce n’est pas une raison pour importuner les honnêtes citoyens. A Denver, les odeurs d’herbe sont passibles d’une amende de 2 000 dollars. La fumée de cannabis vous incommode ? Appelez l’inspection de la santé publique. Un expert viendra avec son olfactomètre – un énorme engin avec embout nasal, évoquant un croisement entre une mitraillette et un séchoir à cheveux géant – pour déterminer si la concentration de l’odeur dans l’air ambiant dépasse le seuil autorisé, rapporte The Denver Post. Légale à l’échelon de l’Etat du Colorado, la vente de cannabis reste interdite au niveau fédéral. Un casse-tête pour les négociants, qui ont toutes les peines du monde à ouvrir ou à conserver un compte en banque. Impossible, du coup, d’accepter les cartes de crédit et de payer son personnel autrement qu’en liquide. Les employés du fisc s’arrachent les cheveux, et les liasses de cash donnent des sueurs froides aux vendeurs, rapporte The New York Times. Ceux qui réussissent à avoir un compte – souvent en dissimulant leur activité – empilent les billets dans des Tupperware remplis de déodorant. La police, soudain devenue une alliée, a renforcé sa présence auprès des magasins spécialisés, note The Washington Times. Les ventes légales de marijuana pourraient dépasser les 2 milliards d’euros cette année : ce serait dommage que tout ce bel argent parte en fumée…

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histoire.

Le harem ottoman, pouvoir parallèle XVIe-XXe siècle Turquie Paradis des plaisirs charnels ou prison de femmes, cette institution pourrait avoir contribué au déclin de l’Empire.

—Historia (extraits) Bucarest

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eu de détails subsistent à propos de ce harem (“lieu interdit” en arabe). Quant aux représentations que nous en ont laissées les artistes de tout temps, elles ne font que véhiculer des légendes fantaisistes. Le harem en tant qu’institution dans le monde ottoman constituait en fait une forme d’organisation sociale similaire à la famille. Mais il s’agissait également d’un véritable complexe, avec hôpital, chambres, mosquées – le mot a donc aussi des connotations “architecturales”. La religion musulmane permet aux hommes de prendre quatre épouses. Dans le cas des sultans, outre des épouses, on trouvait un nombre impressionnant de concubines, kadin [maîtresses du sultan] et esclaves. Le harem est l’objet de bien des idées reçues. Il aurait été une prison de femmes, le lieu de toutes sortes d’orgies sexuelles, et les kadin y auraient été si nombreuses que certaines mouraient vierges car le sultan n’avait pas eu le temps de s’intéresser à elles. Quelle que soit la part de réalité dans tous ces mythes, le harem ottoman obéissait avant tout à une série de règles strictes. Il faisait partie intégrante du système d’esclaves, à la base de toute la société ottomane, et pas seulement celle du palais impérial. Le palais des sultans était le centre du gouvernement de l’Etat ottoman. Les gouverneurs, les chefs militaires et tous ceux qui exerçaient l’autorité impériale en étaient issus et étaient les serviteurs ou les esclaves du sultan. Sur place, ils recevaient une éducation spéciale, puis étaient nommés à différents postes. Les esclaves devaient tout au sultan. Le système recrutait par exemple des garçons âgés de 3 à 7 ans uniquement parmi les familles chrétiennes ou d’autres religions que l’islam, dans toutes les régions de l’Empire. Les esclaves de sexe masculin se trouvaient sous la supervision de l’eunuque blanc, surintendant de l’ensemble du palais, tandis que les esclaves de sexe féminin étaient sous celle de l’eunuque noir. Le rôle de ce dernier se verra renforcé chaque fois que l’influence de l’une des femmes du harem se fera sentir sur le sultan.

Vers 1475, on recensait 400 femmes esclaves dans le palais de Topkapi, à Istanbul. Toutes subissaient un processus d’éducation. La tradition ottomane autorisait le concubinage avec des esclaves à côté du mariage légal, pour la reproduction, mais les enfants issus des rapports avec les esclaves concubines n’avaient pas droit à l’héritage. Avec le temps est apparue la position d’esclave concubine favorite, qui supposait une reconnaissance potentielle des droits de ses héritiers. A leur arrivée au palais, sous la supervision de la kahya kadin, la surintendante, les jeunes filles apprenaient les principes de l’islam, mais aussi la broderie, la danse, le chant, la rhétorique. Les femmes qui accédaient au lit du sultan étaient appelées les haseki, les favorites. Si une favorite donnait naissance à un enfant de sexe masculin, elle devenait bash kadin et obtenait des avantages par rapport aux autres femmes, bénéficiant même d’appartements privés. C’est à partir de Soliman le Magnifique [né en 1494, il règne de 1520 à 1566] que le harem est devenu un acteur politique. Une femme en particulier, Roxelane [1500-1558], esclave ukrainienne, est parvenue à exercer une influence considérable sur lui, l’un des hommes les plus puissants du xvie siècle. Affranchie en 1534, elle est devenue son épouse officielle. L’amour de Soliman pour elle lui fera prendre de nombreuses décisions sous son influence, y compris dans le domaine de la stratégie politique et diplomatique. Si après Roxelane le harem n’a cessé d’étendre son influence, au sein même de l’institution c’est la mère du sultan régnant, la valide sultan, qui faisait la pluie et le beau temps. La garde du harem était assurée par les eunuques noirs, dont le chef était le grand eunuque noir. Les eunuques noirs étaient généralement capturés en Egypte, en Abyssinie ou au Soudan et convoyés vers les marchés aux esclaves de La Mecque, Médine, Beyrouth, Izmir ou Istanbul. La fonction de grand eunuque noir correspondait à celle de général d’armée. Il avait le droit d’approcher le sultan à tout moment et il était un lien important entre le sultan et sa mère. Ayant l’obligation

d’accompagner chaque femme dans la chambre du sultan, il était en pratique le seul homme à pouvoir entrer librement dans le harem pour toutes sortes d’urgences nocturnes. Il faisait également office de témoin aux mariages du sultan, aux cérémonies de naissance, s’occupant personnellement de l’organisation des grandes fêtes, circoncisions, noces et autres. Toutefois, c’est à la mère du sultan plutôt qu’au sultan que le grand eunuque noir était directement subordonné. A compter du xvie siècle, l’influence du harem sur le sultan s’est donc continuellement renforcée. Avec le temps, les souverains ont renoncé à mener personnellement leurs campagnes militaires. De plus en plus souvent enfermés dans le palais, menant une existence de plaisir coupée des réalités politiques, ils se sont vus peu à peu dépouillés de tout pouvoir au profit de leurs vizirs, mères, épouses et eunuques. Les rivalités sans merci au sein de cet entourage ont alors condamné l’empire ottoman à un lent déclin. —Ciprian Plaiasu Publié en janvier

Mystère UNE SULTANE FRANÇAISE ?

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↗ Le Harem, John Frederick Lewis (1804-1876). Photo The Stapleton Collection / The Bridgeman Art Library

Elle s’appelait Aimée du Buc de Rivery. Née en 1776 à la Martinique, elle disparaît en 1788, lors d’un voyage de retour de France. Enlevée en mer par des pirates, vendue comme esclave à Alger, elle est offerte au sultan Abdülhamid Ier, qui la prend comme quatrième épouse. Sous le nom de Naksidil, elle devient valide sultan en 1808, mère adoptive du futur Mahmud II. Elle s’éteint à Istanbul en 1817. Une belle histoire, qui ne serait, justement, qu’une légende. Car le lien entre Aimée du Buc et Naksidil n’a pu être démontré. Encore aujourd’hui, le destin de la jeune Créole divise les historiens.


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