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N°1205 du 5 au 11 dÊcembre 2013 courrierinternational.com Belgique : 3,90 ₏

EDITION BELGIQUE



ÉGYPTE — UNE CONSTITUTION TAILLÉE POUR L’ARMÉE ITALIE — ENQUÊTE SUR LA MAFIA DES DÉCHETS

UKRAINE – LE NOUVEAU CHAMP DE BATAILLE EUROPÉEN De Londres à Madras, les modèles familiaux traditionnels bousculÊs

Familles La rĂŠvolution 


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3 3

Courrier international — no 1205 du 5 au 11 décembre 2013

ÉDITORIAL

Envie d’Europe

p.32

à la u ne

Sommaire

R

En couverture :

radio classique classique 02/01/13 16:06 Page1 — Chine,- edito_Radio Shenzhen. Une mère célibataire

et sa fille. Photo Louis Quail, Picture Tank — Dessin de Kazanevsky, Ukraine

Le modèle de la famille nucléaire, avec un père, une mère et deux enfants, correspond de moins en moins à la réalité, que ce soit aux Etats-Unis, au Japon ou encore en Afrique du Sud. Tour du monde de ces nouvelles familles.

JEREMIE SOUTEYRAT

p.6

Asie. Tensions dans le ciel

p.10

SUR NOTRE SITE

www.courrierinternational.com WEBDOC Photo de classe, un webdocumentaire d’Estelle Fenech et Catherine Portaluppi. Et si la diversité était une chance pour l’école ? PORTFOLIO Le Maroc d’Harry Gruyaert. Feuilletez les extraits du livre du photographe belge. A voir également sur tablette. Téléchargez la nouvelle application de Courrier international sur l’App Store.

Retrouvez Eric Chol chaque matin à 6 h 55, dans la chronique

“Où va le monde” sur 101.1 FM

7 jours da ns le monde

L’instauration unilatérale par la Chine d’une zone de défense aérienne sonne comme une provocation pour le Japon. Mais pour le Financial Times, c’est Washington plus que Tokyo que Pékin cherche à atteindre.

ROAR HAGEN

ares sont les peuples des 28 Etats membres de l’Union européenne à déclarer leur envie d’Europe. L’éditorialiste vénézuélien Moisés Naim, qui a récemment voyagé en Espagne et en Italie, s’étonne de ce fatalisme et de la tentation du repli sur soi. “Le reste du monde ressemble de plus en plus à un faible écho sur le radar de nombreux Espagnols et Italiens, et ‘ce reste’ comprend même aujourd’hui l’Europe”, écrit-il dans The Atlantic. Il faut donc sortir des frontières de l’Union pour redécouvrir une fois de plus son pouvoir d’attraction. “Vous nous avez volé notre rêve européen”, scande la jeunesse ukrainienne à l’adresse de son président Viktor Ianoukovitch, après son choix de traiter avec Moscou plutôt qu’avec Bruxelles. Lui et son mentor Vladimir Poutine seraient donc les parfaits coupables. Sauf que l’Europe n’a pas déployé, loin s’en faut, son grand jeu pour attirer l’Ukraine dans son giron depuis son indépendance en 1991. Cette même Union européenne, qui se lamente aujourd’hui sur les mauvais choix de Viktor Ianoukovitch, avait attendu près de quatre ans avant de ratifier un accord de partenariat et de coopération avec Kiev en 1998. En 2002, le président de la Commission européenne, Romano Prodi, lâchait : “Le fait que les Ukrainiens et les Arméniens se sentent européens ne veut rien dire pour moi. Parce que les Néo-Zélandais se sentent eux aussi européens.” A l’époque, l’Ukraine paraissait trop pauvre et trop communiste pour mériter l’attention de Bruxelles. Une décennie plus tard, la jeunesse ukrainienne continue pourtant de regarder à l’Ouest.

LA RÉVOLUTION DE LA FAMILLE

CAHIER RÉGIONS Retrouvez notre supplément Lyon dans notre édition Rhône-Alpes (69). En couverture : fête des lumières, 2012. Photo Robert Pratta/ Reuters

Ukraine Un champ de bataille européen

“Partez, Monsieur Ianoukovitch !” écrit un éditorialiste d’Oukraïnska Pravda après les violentes manifestations de ces derniers jours. Le Kievsky Telegraf, favorable au pouvoir, crie au coup d’Etat.

Trois jours avec Cornelius Gurlitt 360° p.44

Depuis un mois, l’octogénaire allemand suscite la curiosité. Comment a-t-il pu dissimuler, durant un demi-siècle, plus de mille œuvres d’art héritées de son père, marchand d’art compromis sous le nazisme ? Une journaliste du Spiegel a pu l’approcher.

BEPPE GIACOBBE

ÉRIC CHOL


4.

Courrier international — no 1205 du 5 au 11 dÊcembre 2013

Sommaire Les journalistes de Courrier international sÊlectionnent et traduisent plus de 1 500 sources du monde entier : journaux, sites, blogs. Ils alimentent l’hebdomadaire et son site courrierinternational.com. Les titres et les sous-titres accompagnant les articles sont de la rÊdaction. Voici la liste exhaustive des sources que nous avons utilisÊes cette semaine : Africa is a Country (africasacountry.com) New York, en ligne. The Age Melbourne, quotidien. Ha’Aretz Tel-Aviv, quotidien. CafÊ Fuerte (cafefuerte.com), Cuba, en ligne. The Daily Beast (thedailybeast.com) New York, en ligne. Daily Maverick (dailymaverick.co.za) Johannesburg, en ligne. Elaph (elaph.com) Londres, en ligne. L’Espresso Rome, hebdomadaire. Financial Times Londres, quotidien. Foreign Policy Washington, bimestriel. Frankfurter Allgemeine Zeitung Francfort, quotidien. Gazeta Wyborcza Varsovie, quotidien. The Guardian Londres, quotidien. Al-Hayat Arabie Saoudite (siège à Londres), quotidien. The Herald Glasgow, quotidien. The Hindu Madras, quotidien. The Irish Times Dublin, quotidien. Kievsky Telegraf Kiev, hebdomadaire. Kompas Jakarta, quotidien. Mainichi Shimbun Tokyo, quotidien. Maka Angola (makaangola.org) Luanda, en ligne. Al-Monitor (al-monitor.com) Washington, en ligne. The New York Times New York, quotidien. Nezavissimaïa Gazeta Moscou, quotidien. Now. (now.mmedia.me/lb/ar) Liban, en ligne. NRC Handelsblad Amsterdam, quotidien. OpenDemocracy (opendemocracy.net) Londres, en ligne. Oukraïnska Pravda (pravda.com.ua) Ukraine, en ligne. La Repubblica Rome, quotidien. Al-Shourouk Le Caire, quotidien. South China Morning Post Hong Kong, quotidien. Der Spiegel Hambourg, hebdomadaire. Standart Sofia, quotidien. The Times Londres, quotidien. Walla! (walla.co.il) IsraÍl, en ligne. The Wall Street Journal New York, quotidien.

â†? Toutes nos sources Chaque fois que vous rencontrez cette vignette, scannez-la et accĂŠdez Ă  un contenu multimĂŠdia sur notre site courrierinternational.com (ici, la rubrique “Nos sourcesâ€?).

7 jours dans le monde 6. Chine Japon États-Unis. Les frontières cĂŠlestes sont sujets de guerre 8. Portrait. Mustafa Barghouti, le “printemps palestinienâ€?, c’est lui 9. Controverse. Faut-il enseigner la Shoah Ă  l’Êcole primaire ?

D’un continent à l’autre — EUROPE 10. Ukraine. Nouveau champ de bataille europÊen - Une tentative de coup d’État - L’UE du côtÊ des dÊmocrates 13. Italie. Berlu dÊchu ne s’avoue pas vaincu 14. Royaume-Uni. L’Empire arrogant face aux Ecossais 15. Union europÊenne. Cameron prend l’Est en grippe

— FRANCE 16. SociĂŠtĂŠ. Sur les trottoirs, les Chinoises rĂŞvent de retour — MOYEN-ORIENT 18. Egypte. L’armĂŠe se taille un costume constitutionnel 20. Syrie. Les rĂŞves turcs et europĂŠens des rĂŠfugiĂŠs 21. Irak. Un Premier ministre gardĂŠ par trois amazones — ASIE 22. Australie-IndonĂŠsie. Jakarta et Canberra forcĂŠs de s’entendre — AMÉRIQUES 24. Etats-Unis. L’inĂŠvitable rĂŠforme de la NSA 25. Cuba. DĂŠtectives très privĂŠs — AFRIQUE 36. Angola. “Dos Santos, laisse-nous enterrer nos morts — BELGIQUE 28. Littoral. Des ĂŽles belges en 2100 ?

A la une 32. La rĂŠvolution de la famille

Transversales 38. Ecologie. Boire Naples et mourir 40. Economie. Chaos sur le marchÊ du cacao 41. Sciences. L’Atlantide de l’Asie 42. MÊdias. Le drone, un nouveau point de vue sur l’actu 43. Signaux. Pluie sur la ville

360° 44. Rencontre. Trois jours dans la vie de Cornelius Gurlitt 48. Voyage. Ici, ce n’est pas le Canada, c’est l’Irlande 50. Plein Êcran. Les producteurs sont tombÊs sur la tête 52. Tendances. Ça roule à Beyrouth 54. Histoire. Le nouveau visage de Stonehenge

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EditÊ par Courrier international SA, sociÊtÊ anonyme avec directoire et conseil de surveillance au capital de 106 400 ₏. Actionnaire La SociÊtÊ Êditrice du Monde. PrÊsident du directoire, directeur de la publication : Antoine Laporte. Directeur de la rÊdaction, membre du directoire : Eric Chol. Conseil de surveillance : Louis Dreyfus, prÊsident. DÊpôt lÊgal Novembre 2013. Commission paritaire n° 0712c82101. ISSN n°1154-516X ImprimÊ en France/Printed in France RÊdaction 6-8, rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75212 Paris Cedex 13 Accueil 33 (0)1 46 46 16 00 Fax gÊnÊral 33 (0)1 46 46 16 01 Fax rÊdaction 33 (0)1 46 46 16 02 Site web www.courrierinternational. com Courriel lecteurs@courrierinternational.com Directeur de la rÊdaction Eric Chol RÊdacteurs en chef Jean-HÊbert Armengaud (16 57), Claire Carrard (Êdition, 16 58), Odile Conseil (dÊlÊguÊe 16 27), RÊdacteurs en chef adjoints Catherine AndrÊ (16 78), Raymond Clarinard, Isabelle Lauze (hors-sÊries, 16 54) Assistante Dalila Bounekta (16 16) RÊdactrice en chef technique Nathalie Pingaud (16 25) Direction artistique Sophie-Anne Delhomme (16 31) Directeur de la communication et du dÊveloppement Alexandre Scher (16 15) Conception graphique Javier Errea Comunicación Europe Catherine AndrÊ (coordination gÊnÊrale, 16 78), Danièle Renon (chef de service adjointe Europe, Allemagne, Autriche, Suisse alÊmanique, 1622), Gerry Feehily (Royaume-Uni, Irlande, 16 95), Lucie Geffroy (Italie, 1686), Nathalie Kantt (Espagne, Argentine, 16 68), Hugo dos Santos (Portugal, 1634) Iwona Ostapkowicz (Pologne, 16 74), Caroline Marcelin (chef de rubrique, France, 17 30), Iulia Badea-GuÊritÊe (Roumanie, Moldavie, 19 76), Wineke de Boer (Pays-Bas), Solveig Gram Jensen (Danemark, Norvège), Alexia Kefalas (Grèce, Chypre), Mehmet Koksal (Belgique), Kristina RÜnnqvist (Suède), Agnès Jarfas (Hongrie), Mandi Gueguen (Albanie, Kosovo), Miro Miceski (MacÊdoine), Kika Curovic (Serbie, MontÊnÊgro, Croatie, Bosnie-HerzÊgovine), Marielle Vitureau (Lituanie), Katerina Kesa (Estonie) Russie, est de l’Europe Laurence Habay (chef de service, 16 36), Alda Engoian (Caucase, Asie centrale), Larissa Kotelevets (Ukraine) AmÊriques BÊrangère Cagnat (chef de service, AmÊrique du Nord, 16 14), Gabriel Hassan (Etats-Unis, 16 32), Anne Proenza (chef de rubrique, AmÊrique latine, 16 76), Paul Jurgens (BrÊsil) Asie Agnès Gaudu (chef de service, Chine, Singapour, Taïwan, 16 39), Christine Chaumeau (Asie du Sud-Est, 16 24), Ingrid Therwath (Asie du Sud, 16 51), Ysana Takino (Japon, 16 38), Kazuhiko Yatabe (Japon), Zhang Zhulin (Chine, 17 47), Elisabeth D. Inandiak (IndonÊsie), Jeong Eun-jin (CorÊes) Moyen-Orient Marc SaghiÊ (chef de service, 16 69), Ghazal Golshiri (Iran), Pascal Fenaux (IsraÍl), Philippe Mischkowsky (pays du Golfe), Pierre Vanrie (Turquie) Afrique Sophie Bouillon (16 29), Hoda Saliby (chef de rubrique Maghreb, 16 35), Chawki Amari (AlgÊrie) Transversales Pascale Boyen (chef des informations, Economie, 16 47), Catherine Guichard (Economie, 16 04), Anh Hoà Truong (chef de rubrique Sciences et Innovation, 16 40), Gerry Feehily (MÊdias, 16 95), Virginie Lepetit (Signaux) Magazine 360° Marie BÊloeil (chef des informations, 17 32), Virginie Lepetit (chef de rubrique Tendances, 16 12), Claire Maupas (chef de rubrique Insolites 16 60), Raymond Clarinard (Histoire), Catherine Guichard Ils et elles ont dit Iwona Ostapkowicz (chef de rubrique, 16 74) Site Internet Hamdam Mostafavi (chef des informations, responsable du web, 17 33), Carolin Lohrenz (chef d’Êdition, 19 77), Carole Lyon (rÊdactrice multimÊdia, 17 36), Paul Grisot (rÊdacteur multimÊdia, 17 48), Pierrick VanThÊ (webmestre, 16 82), Marie-LaÍtitia Houradou (responsable marketing web, 1687), Patricia Fernåndez Perez (marketing) Agence Courrier Sabine Grandadam (chef de service, 16 97) Traduction Raymond Clarinard (rÊdacteur en chef adjoint), HÊlène Rousselot (russe), Isabelle Boudon (anglais, allemand), Françoise Escande-Boggino (japonais, anglais), Caroline Lee (anglais, allemand, corÊen), Françoise Lemoine-Minaudier (chinois), Julie Marcot (anglais, espagnol, portugais), Marie-Françoise Monthiers (japonais), Mikage Nagahama (japonais), Ngoc-Dung Phan (anglais, italien, vietnamien), Olivier Ragasol (anglais, espagnol), Danièle Renon (allemand), MÊlanie Sinou (anglais, espagnol), Leslie Talaga (anglais, espagnol) RÊvision Jean-Luc Majouret (chef de service, 16 42), Marianne Bonneau, Philippe Czerepak, Fabienne GÊrard, Françoise Picon, Philippe Planche, Emmanuel Tronquart (site Internet) Photographies, illustrations Pascal Philippe (chef de service, 16 41), Lidwine Kervella (16 10), StÊphanie Saindon (16 53) Maquette Bernadette Dremière (chef de service), Catherine Doutey, Nathalie Le DrÊau, Gilles de Obaldia, Josiane Petricca, Denis Scudeller, Jonnathan Renaud-Badet, Alexandre Errichiello, CÊline Merrien (colorisation) Cartographie Thierry GauthÊ (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66) Calligraphie HÊlène Ho (Chine), Abdollah Kiaie (Inde), Kyoko Mori (Japon) Informatique Denis Scudeller (16 84) Directeur de la production Olivier MollÊ Fabrication Nathalie Communeau (directrice adjointe), Sarah TrÊhin (responsable de fabrication) Impression, brochage Maury, 45330 Malesherbes Ont participÊ à ce numÊro Alice Andersen, Gilles Berton, Jean-Baptiste Bor, Isabelle Bryskier, Monique Devauton, Mohamed Djelaili, Marion Gronier, MÊlanie GuÊret, Laurent Laget, Carole Lembezat, Jean-Baptiste Luciani, Lucie Mayen, Corentin Pennarguear, Polina Petrouchina, HÊlène Rousselot, Leslie Talaga, Isabelle Taudiè re, Nicole Thirion, SÊbastien Walkowiak. SecrÊtaire gÊnÊral Paul Chaine (17 46) Assistantes Claude Tamma (16 52), Sophie NÊzet (partenariats, 16 99), Sophie Jan Gestion BÊnÊdicteMenaultLenne(responsable,1613) ComptabilitÊ 01 48 88 45 02 Responsable des droits Dalila Bounekta (16 16) Ventes au numÊro Responsable publications Brigitte Billiard Direction des ventes au numÊro HervÊ Bonnaud Chef de produit JÊrôme Pons (0 805 05 01 47, fax : 01 57 28 21 40) Diffusion internationale Franck-Olivier Torro (01 57 28 32 22) Promotion Christiane Montillet Marketing Sophie Gerbaud (directrice, 16 18), VÊronique Lallemand (16 91), Lucie Torres (17 39), Romaïssa Cherbal (16 89)

GEIE COURRIER INTERNATIONAL EBL COURRIER INTERNATIONAL pour la Belgique et le Grand DuchÊ de Luxembourg est commercialisÊ par le GEIE COURRIER INTERNATIONAL EBL qui est une association entre la sociÊtÊ anonyme de droit français COURRIER INTERNATIONAL et la sociÊtÊ anonyme de droit belge IPM qui est l’Êditeur de La Libre Belgique et de La Dernière Heure Les Sports. Co-gÊrant Antoine Laporte Co-gÊrant et Êditeur responsable François le Hodey Directeur gÊnÊral IPM Denis Pierrard Coordination rÊdactionnelle Pierre Gilissen

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6. 6.

Courrier international — no 1205 du 5 au 11 décembre 2013

7 jours dans le monde.

↓ Dessin de Ruben, Pays-Bas.

CHINE – JAPON – ÉTATS-UNIS

Une monnaie très surévaluée

Les frontières célestes aussi sont sujet de guerre

Cours du bitcoin (en dollars) 1 000 750 500

La zone d’identification de la défense aérienne décidée unilatéralement par la Chine irrite Tokyo. Mais elle est d’abord un défi lancé à Washington.

250 0 janv.

2013

nov.

SOURCE : “THE ECONOMIST”

floue, elle engendre des tensions”. La presse chinoise adopte exactement le même type d’arguments : “La notion de zone d’identification de la défense aérienne a été inventée par les Etats-Unis ; elle concernait dans un premier temps l’espace aérien entourant l’Amérique du Nord et visait notamment l’Union soviétique, précise l’hebdomadaire indépendant Yazhou Zhoukan, édité à Hong Kong. Depuis les années 1950, Les États-Unis sont en position dominante dans les régions du Pacifique Ouest, de la Corée du Sud, du Japon et de Taïwan, qui ont chacun créé leur zone aérienne sous contrôle des Etats-Unis.” Dès lors que ce contexte est connu, “on ne s’étonnera pas de la décision du ministère chinois de la Défense”, poursuit l’hebdomadaire. Le quotidien de l’Armée populaire de libération va encore plus loin dans son argumentaire pour justifier la décision de Pékin : “En 1969, le Japon a inclus dans sa zone d’identification de défense aérienne les trois quarts de la zone aérienne de la mer de Chine orientale, dont une partie est à seulement 130 kilomètres de la Chine continentale, et personne ne s’en est jamais soucié. Or, dès que la Chine encadre sa zone, le Japon manifeste aussitôt son inquiétude. Bien évidemment, Pékin ne peut accepter ce double critère et cette logique

hégémonique”, conclut l’éditorial de l’organe de l’armée chinoise. Pour le Financial Times, ce n’est pas tant Tokyo que Washington qui est visé par l’initiative chinoise. Dans une analyse intitulée “La Chine lance un défi à l’Amérique”, par ailleurs traduite dans les colonnes du Nihon Keizai Shimbun, le quotidien britannique avance une “interprétation inquiétante mais plausible : Pékin a décidé de régler son compte à Washington dans le Pacifique Ouest”. Dans le conflit lié aux îles Senkaku, les Etats-Unis ont soutenu leur allié nippon, rappelant à qui voulait l’entendre que ces territoires relèvent du traité de coopération mutuelle et de sécurité signé entre les deux pays. La Chine, estime le Financial Times, “est en train de tester l’engagement américain. Elle cherche à savoir jusqu’où Obama est prêt à aller. […] Cette provocation de Pékin intervient de surcroît dans une période où les Etats-Unis sont épuisés par leurs guerres [en Irak et en Afghanistan] et où le président connaît l’une des périodes les plus troublées de sa présidence”. Conclusion du quotidien économique : “La création de cette zone de défense aérienne par la Chine constitue un tournant important pour l’équilibre des forces de cette région.”—

Le prix d’un homme de valeur

HUGUES HONORE/AFP

A

près que la Chine a annoncé, le 23 novembre, avoir délimité une “zone d’identification de la défense aérienne” induisant des règles très strictes pour les avions qui la traversent, les grandes puissances voisines, et le Japon en particulier, ont vivement réagi. Dans la presse nippone, on dénonce unanimement le tracé de ce périmètre, considéré comme “injustifié”. L’Asahi Shimbun comme le Yomiuri Shimbun, deux des principaux titres de l’archipel, y voient une “provocation de plus” de la part de Pékin. Rappelons que la zone définie par Pékin englobe les îles Senkaku (Diaoyu en chinois), qui font l’objet d’un conflit territorial depuis plusieurs années entre les deux géants asiatiques. “Depuis les Jeux olympiques de 2008, Pékin a adopté une attitude plus agressive, faisant de régulières incursions navales et aériennes dans ce territoire disputé”, rappelle le Financial Times. Après l’annonce de l’instauration de cette zone, les tensions sont montées d’un cran en Asie de l’Est. Le site d’information japonais Foresight rappelle toutefois que “les Etats-Unis sont les premiers à avoir instauré unilatéralement une zone de défense aérienne dans cette région après 1945. Mais, comme sa délimitation est

SPÉCULATION — “Le bitcoin s’envole. Les investisseurs se précipitent sur cette monnaie virtuelle qui n’est pas émise par une banque centrale”, constate The Economist, en indiquant qu’un bitcoin s’échangeait à 15 dollars en janvier dernier et à plus de 1 000 fin novembre. Cette monnaie, hier favorite des dealers de drogue, a désormais des soutiens plus respectables. “L’Allemagne la reconnaît comme ‘unité de compte’ ; Ben Bernanke, président de la FED, a récemment estimé que les monnaies de ce type étaient prometteuses à long terme. Des boutiques et entreprises toujours plus nombreuses l’acceptent comme moyen de paiement”, note l’hebdomadaire économique. Il prévient néanmoins que tout cela ressemble fort à une bulle, et que le bitcoin, plus qu’une réelle monnaie, reste aujourd’hui un outil de spéculation.

SUÈDE – Il aurait pu, il aurait dû recevoir le Nobel de la paix. En lieu et place, le gynécologue congolais Denis Mukwege s’est vu remettre le prix Right Livelihood, aussi appelé “prix Nobel alternatif”, le 2 décembre, au Parlement de Suède, relate le quotidien Svenka Dagbladet. Ce prix récompense son travail auprès des femmes victimes de violences sexuelles en RDC. Avec son équipe, Denis Mukwege a soigné 40 000 femmes – parfois encore des enfants – violées et mutilées dans la guerre qui continue de ravager l’est du pays. Le prix Right Livelihood a été créé par le Suédois Jakob von Uexküll en 1980 “pour honorer et soutenir ceux qui offrent des réponses pratiques et exemplaires aux défis les plus urgents auxquels nous devons faire face aujourd’hui”.


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Le DESSIN de la semaine

ils parlent de nous

↓ “Ça doit être un nouveau look.” Dessin de John Cole paru dans The Times Tribune, Etats-Unis.

Vibeke Knoop Rachline, correspondante du quotidien norvégien Aftenposten, sur la création de deux partis.

Une nouvelle figure de l’anticapitalisme

DR

“Faire bouger un paysage politique sclérosé”

En dénonçant la “nouvelle tyrannie” du capitalisme sauvage dans un texte – une exhortation apostolique – rendu public le 26 novembre, en fustigeant dans une interview donnée à la télévision argentine “un système international injuste, au centre duquel trône l’argent roi”, le chef de l’Eglise catholique se place résolument et bien plus que ses prédécesseurs du côté des pauvres, des exclus, des “endommagés” du monde tel qu’il va. Du côté, aussi, du mouvement Occupy, qui combat depuis deux ans l’accaparement des richesses du monde par 1 % de la population au détriment des 99 % restants.

Thaïlande — Les manifestations dans

les rues de la capitale thaïlandaise ont dégénéré, les 1er et 2 décembre, en échauffourées avec les forces de l’ordre. Si la situation s’est détendue, le 3 décembre au matin, avec la levée des barricades installées autour du siège du gouvernement et du quartier général de la police, le chef

de l’opposition Suthep Thaugsuban n’a pas renoncé à son objectif de renverser le gouvernement de la Première ministre Yingluck Shinawatra, qu’il estime dirigé par son frère Thaksin, ancien Premier ministre, en exil depuis 2006. Mais “l’objectif de Suthep Thaugsuban, une ‘assemblée populaire’ sous la monarchie, affaiblit les fondations de notre démocratie”, écrit The Nation. Le 86e anniversaire du roi, le 5 décembre, pourra peut-être apaiser

↑ Des manifestants pactisent avec la police après la levée des barricades devant le siège du gouvernement, le 3 décembre. Christophe Archambault/AFP

Il est trop tôt pour en juger vraiment. Je pense surtout que cela dépend de l’avenir du projet de non-cumul des mandats. Ce serait la grande réforme qui bouleverserait la vie politique en France, mais les cumulards s’accrochent désespérément. Autre réforme nécessaire à mes yeux : un vrai rééquilibrage entre l’exécutif et l’Assemblée nationale. On ne doit pas pouvoir faire une carrière politique sans contact avec la vie réelle des Français.

les tensions. “La dissolution du Parlement pourrait servir de soupape de sécurité qui permettrait de relâcher la pression avant l’explosion. Cela pourrait persuader un certain nombre de personnes d’arrêter de descendre dans la rue. Cela pourrait aussi inciter Suthep à revenir à la table des négociations”, estime pour sa part le Bangkok Post.

Retour en arrière

Croatie – 65 % des Croates se sont prononcés le 1er décembre en faveur de la révision de la Constitution pour empêcher le mariage homosexuel lors du référendum organisé par le collectif citoyen conservateur “Au nom de la famille”. Figure de proue de cette initiative, Zeljka Markic “est devenue la vedette de la droite croate”, précise le quotidien Jutarnji List, qui n’est pas tendre avec elle : “Sous ses faux airs de Jeanne d’Arc, Zeljka Markic a, tout en prônant la paix et la justice, accompli une opération de polarisation et de désintégration de la société croate.”

Il peut paraître salutaire que le paysage politique français, sclérosé en deux grands blocs, bouge un peu. Ces deux formations semblent partager l’idée d’ouvrir le champ politique à des hommes et des femmes qui ne sont pas des professionnels de la politique. En Norvège, c’est courant. Mais je ne les crois pas quand ils prétendent ne pas avoir d’idéologie. La France n’est pas prête à élire de purs gestionnaires. Dans ce pays, l’idéologie me semble capitale.

Est-ce que ces partis vous semblent avoir un avenir politique ?

Le parti Nouvelle Donne, fondé entre autres par Pierre Larrouturou et Edgar Morin, est-il un danger pour le Parti socialiste ?

Goran stanzl/pixsell

A Bangkok, la rue ne désarme pas

Quel commentaire faites-vous sur la création de Nouvelle Donne, à gauche, et de Nous Citoyens, catalogué à droite ?

Ce sont des personnalités importantes, avec des idées qui semblent concrètes. C’est bien possible que ce parti prenne des voix au Parti socialiste, comme Christiane Taubira en avait pris à Lionel Jospin lors de la présidentielle de 2002, favorisant ainsi l’arrivée de Le Pen au second tour. Espérons qu’une telle catastrophe n’arrivera qu’une fois. Mais le pire est à craindre, compte tenu de la montée actuelle du Front national.—


8.

ILS/ELLES ONT DIT

Mustafa Barghouti Le “printemps palestinien”, c’est lui

L

e “printemps arabe” a oublié la Palestine, semble-t-il. Les pays où les jeunes de la génération Facebook et Twitter se sont soulevés contre les régimes en place attendent toujours que leurs pairs en Cisjordanie et dans la bande de Gaza réussissent à produire des héros révolutionnaires – des héros de la trempe de Wael Ghonim, l’une des figures de proue des manifestations de la place Tahrir, ou de Mohammed AbdelAziz, chef du mouvement Tamarod, qui a jeté la première pierre en Egypte, la pierre ayant déclenché l’avalanche qui a emporté les Frères musulmans sur son passage. Mais les jeunes Palestiniens de Cisjordanie, eux, se sont trouvé un héros plus âgé, qui a récemment acquis une grande influence et attiré de nombreux partisans. Il n’est pas jeune, n’est pas un meneur parmi les étudiants, n’est pas issu d’une université locale. C’est un adulte d’un certain âge, diplômé de la prestigieuse université américaine Stanford. Il s’était même présenté à des élections pour diriger l’Autorité palestinienne, sans succès. Il s’appelle Mustafa Barghouti. Lorsqu’il s’était porté candidat contre le président palestinien Abou Mazen [alias Mahmoud Abbas], en janvier 2005, après le décès de Yasser Arafat, presque personne ne l’avait remarqué. Qui pouvait mettre en danger les représentants des deux mouvements phares, le Fatah et le Hamas ? Qui écoutait un homme qui ne défendait pas la lutte militaire mais avait inscrit le soulèvement populaire sur sa bannière ? Même dépour v u de base politique, Barghouti était cependant parvenu à recueillir 20 % des voix ou, comme le prétendent nombre de ses opposants, 20 % de la colère dirigée contre Abou Mazen et le Fatah. Originaire du village de Deir Ghassaneh, près de Ramallah, Barghouti est titulaire d’un doctorat

↓ Mustafa Barghouti, 59 ans, homme politique palestinien. En 2005, il se présente contre Mahmoud Abbas à la tête de l’Autorité palestinienne. En 2007, il fonde, avec entre autres Edward Said, le mouvement “Initiative nationale palestinienne”. La jeunesse palestinienne place aujourd’hui ses espoirs en lui. Dessin de Schott, Pays-Bas, pour Courrier international.

en médecine, occupe des fonctions publiques et dirige [le mouvement] “Initiative nationale palestinienne”. Il est devenu le grand espoir de la jeunesse cisjordanienne. Son ascension fulgurante s’explique essentiellement par l’extrême désespoir de dizaines de milliers d’habitants (principalement des jeunes) et par l’immense dégoût que leur inspirent aussi bien le Fatah que le Hamas. Ces Palestiniens estiment que ces vieux mouvements n’ont pas réussi à remédier aux maux qui rongent la société palestinienne et aux difficultés auxquelles cette dernière se heurte, mais qu’au contraire ils sont responsables de sa désintégration. On comprend pourquoi les messages de Barghouti suscitent un tel enthousiasme.

La corruption qui gangrène l’Autorité palestinienne depuis sa création a détruit tout ce qui a pu être fait de bien. Au sein du Fatah, on se rend désormais compte que l’influence exercée par le médecin pose désormais un gros problème. Et le Hamas ? Il a remporté les élections de 2006 à Gaza, principalement parce que la base voulait punir le Fatah et pensait que les candidats figurant sur la liste du Hamas, menée par Ismaël Haniyeh, seraient davantage à l’écoute des besoins de la population. Mais ce mouvement a également déçu l’opinion palestinienne, en dépit de toutes les mesures sociales qu’il a prises. La situation dans laquelle se trouvent les habitants de Gaza s’est constamment détériorée. Le gouvernement du Hamas a fini par faire figure de régime terrifiant pour ses concitoyens. A Ramallah ou à Gaza, il serait impossible que des personnalités com me Wael G hon i m ou Mohammed Abdel-Aziz émergent et agissent à visage découvert. Si un jeune anonyme, un chef potentiel, levait la tête, il serait bien vite décapité. Il serait arrêté par le Hamas ou le Fatah, ou fait prisonnier dans une opération militaire israélienne, accusé d’être un fauteur de troubles et un provocateur. Barghouti, en revanche, est un militant expérimenté, à la réputation bien établie. Sa popularité ne cesse de grandir après les blessures que lui ont infligées en de nombreuses occasions les forces de défense israéliennes, lors des rassemblements populaires qui se sont tenus un peu partout en Cisjordanie au cours de 2013. Barghouti a participé à presque toutes les manifestations, et il est en passe de devenir, lentement mais sûrement, le chef de file des manifestants non armés. “C’est le résultat direct de mon travail sur le terrain, auprès des gens et non dans des bureaux”, explique-t-il. —Shlomi Eldar Publié le 24 octobre

PHOTO12/AFP

—Al-Monitor (extraits)

Washington

Entre un Fatah corrompu et un Hamas violent, tous deux décrédibilisés, ce médecin et homme politique, adepte du soulèvement populaire plutôt que de la lutte armée, séduit de plus en plus de jeunes en Cisjordanie.

“Je crois profondément au chaos. Je ne crois pas qu’on commence par une formule, que l’on applique ensuite. Le chaos est un bien meilleur moteur, parce que nous vivons dans le chaos et non pas dans un cadre rigide.”

Sam Shepard, écrivain, scénariste, acteur et réalisateur américain. (The Observer, Londres)

NOSTALGIQUE

“Je propose que les présidents de Russie, de Biélorussie et d’Ukraine se réunissent à Beloveja [en Biélorussie] et refassent l’Histoire à l’envers : en décembre 1991, ils avaient démantelé l’URSS ; aujourd’hui, il faut annuler cette décision et restaurer l’Union”, suggère sur son blog

le leader nationaliste russe Vladimir Jirinovski au lendemain de la révolte ukrainienne, qu’il qualifie de “tentative de coup d’Etat”. (Vzgliad, Moscou) (lire le dossier pp. 14-16)

ÉGALITAIRE

“Pas assez d’homos dans les manuels scolaires”,

estime la femme politique belge et membre du Parti socialiste wallon Christine Morreale. Elle préside le groupe de travail “égalité hommes-femmes” au sein de son parti. (Le Soir, Bruxelles)

OUVERT

“L’Union européenne devrait supprimer les visas pour les citoyens ukrainiens. Il faut faciliter les études en Pologne et en Europe pour les étudiants ukrainiens. C’est une question politique”, affirme Jerzy Buzek,

ancien Premier ministre polonais et ex-président du Parlement européen. (Radio Tok, Varsovie) (lire le dossier pp. 14-16)

EUKU

ILS FONT L’ACTUALITÉ

SECOUÉ


 7 jours

9 Courrier international — nO 1205 du 5 au 11 décembre 2013 ↙ Dessin de Mix & Remix paru dans L’Hebdo, Lausanne.

Controverse

Faut-il enseigner la Shoah à l’école primaire ?

En Israël, le projet du ministre de l’Education, Shai Piron, de mettre le génocide au programme des élèves de CP a suscité une véritable levée de boucliers. Mais la mesure n’a pas que des opposants.

NON

Ça traumatisera les enfants —Ha’Aretz Tel-Aviv

J

e déteste mes rêves. L’un d’eux, un cauchemar que je fais depuis trente ans, pourrait intéresser le ministre de l’Education, Shai Piron, qui a récemment annoncé sur sa page Facebook le lancement d’un vaste projet d’enseignement de l’Holocauste dès la maternelle. “Une décision a déjà été prise pour élaborer un programme circulaire […] dans de nombreux pays, écrit-il. Il existe aujourd’hui un programme en spirale qui détermine le degré d’initiation des élèves à la question de l’Holocauste pour chaque niveau d’âge.” Quand j’ai lu “vaste initiative”, “degré” et “programme circulaire”, j’ai pensé qu’il s’agissait de propos ineptes. Or, cette fois-ci, on peut craindre que l’annonce du ministre ne soit pas simplement de la poudre aux yeux, mais la manifestation d’une terrible émotion qui risque d’avoir de terribles effets. Des idées comme celle de l’enseignement de la Shoah à des enfants d’âge préscolaire devraient être tuées dans l’œuf. Les petits Israéliens manquent-ils de traumatismes ? Faut-il ajouter Hitler à la liste des Goliath, Pharaon, Haman et Antioche ? J’étais en deuxième ou troisième année d’école primaire quand nous avons participé pour la première fois aux activités organisées la veille du Jour du souvenir de l’Holocauste. On a projeté sur le mur de la classe

L’ACTUALITÉ INTERNATIONALE “UN MONDE D’INFO” du lundi au vendredi à 16h15 et 21h45 franceinfo.fr

des photos du petit garçon du ghetto de Varsovie qui tient ses mains en l’air face aux soldats armés, de Juifs roués de coups, de mères et d’enfants entassés dans un wagon, et bien d’autres encore. Il y avait aussi des photos de rescapés des camps de concentration, des cadavres ambulants en pyjamas rayés. C’était le prélude à un discours de Vitka Kovner, l’une des principales figures du Nekama (Vengeance), un groupe de résistants qui s’étaient enfuis du ghetto de Vilnius et opéraient dans la forêt de Rudniki. Puis nous avons entonné Le Chant des partisans et celui des Juifs massacrés à Poneriai, puis l’un de nous a déclamé le cœur tremblant le poème intitulé “Maman, est-ce qu’on peut pleurer maintenant ?” C’est ce jour-là que mon rêve est apparu : un escadron de Messerschmitt ornés de croix gammées plongeant vers la cantine du kibboutz Ein Hahoresh, les cockpits ouverts, leurs pilotes et leurs mitrailleurs coiffés de keffiehs, tirant une pluie de balles. En trente ans, l’attaque s’est répétée un nombre incalculable de nuits. Ce n’est pas pour rien que les visites d’élèves au musée du Mémorial de Yad Vashem se font à partir de la dixième année. Ce n’est pas un hasard non plus si un ancien haut fonctionnaire du ministère de l’Education estime que le nombre d’enseignants d’écoles et de maternelles capables d’enseigner ce sujet est infime en comparaison des préjudices qui seraient causés par tous les autres. Cet homme dit se consoler un peu à l’idée que “tout cela se soldera par quelques heures de formation sur le tas, un programme de cours et des inspecteurs du ministère qui s’assureront que les enseignants s’en sortent bien”. —Niva Lanir Publié le 3 novembre

OUI

Le silence est pire que tout —Walla! (extraits) Tel-Aviv

C

haque année, la famille s’assemble pour la narration de la sortie d’Egypte [lors de la fête de Pessah]. Encore dans les langes, l’enfant entend raconter des actes de torture, l’esclavage, la mort des premiers-nés. Le plus jeune des garçons demande : “En quoi cette nuitlà diffère-t-elle de toutes les autres nuits ?” et obtient pour réponse : “Cette nuit-là n’est qu’amertume !” Au cours de la veillée, l’enfant prend part au chant de Had Gadia, la ballade de l’agneau évoquant l’ange de la mort, le sacrifice et la chasse ; il est fasciné par l’histoire du nouveau-né Moïse, abandonné dans une corbeille de papyrus qui dérive sur le Nil, exposé aux dangers du fleuve et des hommes. Le commandement “Tu raconteras à ton fils ce jour-là” vaut aussi pour la fête de Pourim. Crécelle en main, les enfants se rassemblent pour entendre l’histoire d’un roi ivre, de jeunes vierges, d’une reine qui va et vient dans la chambre du roi, de pendaisons dans les rues de la ville et de Juifs vengeurs assassinant des Perses par milliers. Et, à Hanouka, cet enfant entendra le récit de la guerre sanglante des Maccabées. Trois fois l’an, l’adulte partage avec l’enfant les récits de la traque du peuple juif

par ses ennemis, mais quand vient le moment d’évoquer la Shoah, l’adulte devient “celui qui ne sait rien”. En quoi la Shoah diffère-t-elle de Pessah, de Pourim et de Hanouka ? En ce que, pour tout ce qui s’y rapporte, nous nous demandons s’il est bon de raconter. L’adulte voit en l’enfant une personne vivant en milieu protégé et aimant, à l’abri, un être incapable de comprendre le mal, tant au plan intellectuel que sensible, et qui n’a pas le bagage, le vécu permettant un rapport émotionnel à l’horreur. Et pourtant, la pire inquiétude qui taraude l’âme tendre de l’enfant n’est autre que la conséquence des élégantes dérobades de l’adulte. Dans la société israélienne, qu’on le veuille ou non, l’enfant est exposé à de dures expériences : journées de commémoration, guerres, attaques de missiles, attentats terroristes, accidents de la circulation, et violence sous toutes ses formes. L’enfant israélien, comme bien d’autres, est confronté à des scènes de sévices et de mort dans les jeux vidéo ou les films. Qui plus est, si nous ne racontons pas, si nous omettons ou esquivons, l’enfant comblera seul le fossé. Et les “films” qu’il se fera risquent d’être pires, et de loin, que nos explications. Ne faisons pas injure à notre intelligence ni à celle de l’enfant. Il a droit à des explications et il est bon qu’il en reçoive – oui, même au cours préparatoire. La question n’est pas de savoir s’il faut lui parler de la Shoah, mais qu’en dire et comment. Après tout, personne de sensé n’ira parler à un élève de CP de la “solution finale”, des chambres à gaz et des crématoires, ni lui montrer des photos de squelettes vivants ou de corps entassés en charniers. Permettez-moi de suggérer la littérature enfantine comme outil de transmission. Ces vingt-deux dernières années, quinze ouvrages sur la Shoah destinés aux enfants de 4 à 8 ans ont été publiés. Il ne s’agit pas de livres d’horreur, mais de récits enseignant aux enfants le droit du peuple juif à un foyer, la souffrance d’autrui, le devoir de lutter pour son prochain et d’assurer la victoire du bien sur le mal, de l’espoir sur le désespoir. Ces livres construisent, en outre, un pont entre les générations où se rencontrent le passé venu de “là-bas” et le futur à venir “ici”. —Yaakova Sacerdoti* Publié le 21 octobre * Yaakova Sacerdoti dirige le département de littérature pour la jeunesse au Levinsky College of Education de Tel-Aviv.


Courrier international — no 1205 du 5 au 11 décembre 2013

10.

d’un continent à l’aut r e. europe

↙ Dessin d'Oliver paru dans Der Standard, Vienne.

France. .......... Moyen-Orient . .... Asie . ............ Amériques . ....... Afrique ..........

16 18 22 24 26

“Partez, Monsieur Viktor Ianoukovitch !” Pour éviter le pire, une éditorialiste appelle le président ukrainien à quitter ses fonctions tant qu’il en est encore temps.

Ukraine. Nouveau champ de bataille L européen

—Oukraïnska Pravda Kiev

Au lendemain de son refus de signer l’accord d’association avec l’UE, le président Viktor Ianoukovitch fait face à un mouvement de FOCUS protestation sans précédent depuis 2004. Révoltés par cette reculade qui ruine leurs espoirs de développement, les Ukrainiens de l’Ouest comme de l’Est réclament désormais sa démission.

es événements de ces derniers jours le démontrent : vous êtes condamné. Car vous et votre gouvernement, vos satellites administratifs, vous êtes coupables d’avoir violé les droits de milliers de personnes. Nous disposons de preuves en vidéo, où l’on voit les blessures, les témoins, les victimes. Croyez-vous vraiment que votre déclaration officielle, à vous tordre les mains sur nos écrans, comme soudain frappé de sénilité, tandis que dans le même temps, votre Premier ministre Mykola Azarov réussissait à la fois à exprimer ses regrets et à continuer de menacer les manifestants, croyez-vous donc vraiment que cela vous assurera notre indulgence et notre protection ? N’y comptez pas.

devez vous expliquer, et le peuple, lui, est loin d’être tolérant, il ne va pas vous pardonner. Vous avez insulté les employés de l’Etat, que vous avez voulu intimider comme un prédateur. Ils ont eu la force de vous résister. Vous les avez insultés, vous et vos semblables, vous avez voulu les corrompre, mais ils se sont rebellés. Vous avez insulté les policiers, ceux qui ont encore le sens de l’honneur et le respect non seulement d’eux-mêmes, mais aussi de la population qu’ils servent. Vous avez insulté les dirigeants des entreprises locales, pour vous arroger une fortune que votre engeance et vous-même avez de toute façon torpillée en ne signant pas l’accord d’association avec l’Union européenne. Vous avez insulté la presse. Vous avez insulté la diplomatie.

L'odeur du sang. Vous avez

“Vous avez insulté les jeunes, vous n’avez plus d’avenir” Vos mains sont couvertes de sang. Ce sang éclabousse vos lignes de vie et de destin. Combien de temps encore comptez-vous ignorer la volonté du peuple ? Vous avez insulté les jeunes, vous n’avez plus d’avenir.

Un péché. L’Eglise elle-même

s’est dressée contre vous et vos actes, en un geste unique, remarquable dans son rejet de vos fausses accusations et de vos agissements illégaux. Un péché que vous n’emporterez probablement pas en paradis. Mais vous vous expliquerez avec Dieu plus tard, pour l’heure, c’est avec le peuple que vous

même insulté certains de vos alliés, qui ont peur désormais et ne tiennent plus à ce qu’on les associe à vous. Vous avez peur de regarder dans la rue, on ne vous voit plus. Le peuple d’Ukraine a entrepris de se débarrasser de vous. Vous n’êtes pas le seul à avoir flairé l’odeur du sang. Les autres aussi, ces milliers de gens qui descendent maintenant dans les rues, se regroupent et défilent pour manifester leur résistance. Il ne vous reste qu’une chance de salut, tant que vous jouissez encore du statut de président. Prenez immédiatement toutes les mesures nécessaires pour gracier Ioulia Timochenko. Et dans le même temps, faites appel à votre instinct de conservation, pas à votre courage ni à votre honneur car vous n’en avez pas. Et démissionnez. —Larissa Denissenko Publié le 1er décembre.


EUROPE.

Courrier international — nO 1205 du 5 au 11 décembre 2013

Un pays divisé Région pro-occidentale

Région prorusse

Région nationaliste modérée

Etat membre de l’UE

BIÉLORUSSIE

FÉDÉRATION DE RUSSIE

POLOGNE

Kiev UKRAINE

Kharkiv Donetsk

MO

HONG.

Dn iepr

VIE LDA

ROUMANIE

Odessa

300 km

CRIMÉE

Sébastopol

Mer Noire

Une tentative de coup d’Etat

COURRIER INTERNATIONAL

SLOV.

Lviv

Les événements de Kiev n’ont rien d’une révolution, dénonce un quotidien favorable au pouvoir : l’opposition ne cherche qu’à prendre sa part du gâteau. —Kievsky Telegraf Kiev

L

e pire – auquel s’attendait le pays – semble avoir commencé : l’Ukraine est paralysée, à un pas seulement de la guerre civile et de la division. Sa capacité à résoudre les conflits sans violence, dont elle avait toujours été fière depuis le 1er décembre 1991 [date du référendum sur l’indépendance], s’est volatilisée. On ne tire pas encore dans les rues de Kiev, mais le sang y coule déjà. Et alors que les provocateurs défiaient les matraques des membres des forces de l’ordre, alors que le premier sang était versé en ce jour qu’il ne faut pas oublier, le 1er décembre 2013, nous entendions les responsables de ces troubles nous parler de leur “opposition ukrainienne unie”. Celle-là… Dire qu’elle était censée avoir organisé une “manifestation pacifique”. Le tout nouveau chef de Batkivchtchina [la Patrie, formation politique d e I o u l i a T i m o c h e n k o] , Arseny Iatseniouk, avait appelé à une “guerre sanglante” contre le gouvernement, il l’a eue. Et les commandos armés de cailloux, de barres de fer, de bombes fumigènes, de fusées éclairantes et de bâtons se sont attaqués aux policiers qui formaient un cordon

de sécurité devant le bâtiment de la présidence. C’est seulement alors que cette dernière a contreattaqué. Or ses membres ont même le droit d’avoir recours aux armes à feu en cas d’attaque sur ce que l’on appelle les “sites sensibles”. Faut-il le rappeler aux idiots qui l’auraient oublié ? Dieu soit loué, les unités spéciales et les jeunes policiers, restés fidèles à leur serment et à leur devoir, se sont abstenus de faire usage de leurs armes.

Le contrôle du pays. Il est

maintenant temps de tirer les premières conclusions. Ce qui s’est passé en ce premier jour de décembre 2013 à Kiev est clairement un coup d’Etat. Il ne s’agit pas du tout, quels que soient les paramètres que l’on prenne en compte, d’une révolution, parce que ce n’est pas en s’emparant du pouvoir par la force que l’on peut fondamentalement changer quoi que ce soit dans la vie du pays et de la société. Cette tentative grossière, banale, très ennuyeuse et déjà sanglante pour prendre le contrôle du pays n’a qu’une explication : un groupe veut sa part du gâteau public, et il est prêt à chasser certains oligarques pour prendre leur place. —Vladimir Skatchko Paru le 1er décembre

De la “Révolution orange” à l’“Eurorévolution”

24 août 1991 — Indépendance de l’Ukraine. 21 novembre 2004 — La victoire de Viktor Ianoukovitch est dénoncée comme frauduleuse par son adversaire Viktor Iouchtchenko et par Ioulia Timochenko. Début de la “révolution orange”. 26 décembre 2004 — Au “troisième tour”, Iouchtchenko est élu. Septembre 2005 — Timochenko démissionne de son poste de Premier ministre. Août 2006 — Ianoukovitch devient Premier ministre de son ancien adversaire. Février 2010 : Ianoukovitch est élu président face à Timochenko. Octobre 2011 — Timochenko écope de sept ans de prison pour abus de pouvoir, détention dénoncée par la Cour européenne des droits de l’homme. Juin 2012 — L’UE fait pression pour la libération de Timochenko lors de l’Euro de football, coorganisé par l’Ukraine et la Pologne. Dans les négociations sur la signature d’un accord d’association entre l’UE et l’Ukraine, sa libération devient un enjeu essentiel. Novembre 2013 — Refusant de libérer son opposante, Ianoukovitch se tourne vers Moscou, qui estime ses intérêts menacés par l’accord d’association. 22 novembre 2013 — Le gouvernement annonce qu’il ne signera pas l’accord. Début des manifestations. 29 novembre 2013 — A Vilnius, lors du sommet du Partenariat oriental, Ianoukovitch ne signe pas. 30 novembre 2013 — Des centaines de milliers de personnes réclament la démission du président. Premières violences. Début de l’“eurorévolution”.

Quel prix pour Kiev ? L’UE n'a pas pu payer. La Russie déboursera-t-elle les milliards ? —Nezavissimaïa Gazeta (extraits) Moscou

L

e président ukrainien, Viktor Ianoukovitch, se rendra très prochainement à Moscou, où une “feuille de route” pour la coopération entre la Russie et l’Ukraine devrait être signée. Le refus de l’Ukraine de signer l’accord d’association avec l’UE s’explique en grande partie par le fait que les Européens n’étaient pas prêts à aider massivement Kiev sur le plan financier, comme l’a annoncé, en particulier, le président du Parlement européen, Martin Schulz. “L’Ukraine se trouve en état de crise gravissime depuis l’instauration de la démocratie, déplorait-il dans une interview à la radio Deutschlandfunk. Elle a un besoin urgent d’argent et doit rapidement pouvoir compter sur un approvisionnement fiable en gaz”. “Aider les Etats en crise n’est pas une chose très populaire en Europe, a-t-il poursuivi. Or, d’après les propositions de Moscou, il est prévu que l’Ukraine reçoive une aide de court terme que nous, Européens, ne pouvons ou ne voulons pas accorder sous cette forme. C’est une des raisons pour lesquelles le gouvernement ukrainien, a finalement décidé de coopérer avec la Russie”. Rappelons que le coût de la modernisation a été chiffré à plusieurs reprises par les autorités ukrainiennes. “L’accord d’association prévoit une période de transition de dix ans pour nous moderniser et fabriquer des produits compétitifs”, a expliqué le chef du gouvernement ukrainien, Nikolaï Azarov. “Nous nous sommes engagés à produire selon les normes de qualité et la réglementation technique européennes. Cela nécessite des dépenses énormes. Le commissaire européen à l’Elargissement, Stephan Füle, doit prendre connaissance des comptes établis par nos économistes. Ils s’élèvent à un montant allant de 150 à 165 milliards d’euros, selon les plus basses estimations.” L’Ukraine a donc demandé aux partenaires européens une aide financière pour mettre en place ces programmes. En réponse, l’UE a proposé d’indemniser ses

11

dépenses à hauteur de 1 milliard d’euros sur sept ans. En attendant l’Ukraine est toujours liée à la Russie, notamment par ses dettes. Comme l’a récemment rappelé Vladimir Poutine, les dettes des entreprises ukrainiennes envers quatre banques russes seulement dépassent les 20 milliards de dollars. Selon le président du Fonds de sécurité nationale pour l’énergie, Konstantin Simonov, “l’Ukraine est aujourd’hui un puits sans fond dans lequel on peut verser autant d’agent qu’on veut sans que la situation s’en trouve améliorée. Il n’y a aujourd’hui pratiquement pas d’industrie compétitive dans ce pays. La métallurgie est toujours de type soviétique, les constructions mécaniques aussi. Les autres secteurs ont également besoin d’investissements conséquents. Vingt milliards de dollars peuvent suffire pour un an.”

Budget et géopolitique.

Simonov n’exclut pas néanmoins que la Russie puisse faire quelques concessions, étant donné le caractère politique de la question. Moscou pourrait, par exemple, renoncer à imposer des amendes quand les achats de gaz sont inférieurs au volume initialement prévu, ce qui correspondrait à environ 10 milliards de dollars. Des rabais sur le prix du gaz pourraient être envisagés, soit encore 4 à 5 milliards de dollars. Auxquels il faut ajouter la dette déjà existante, soit à peu près 30 milliards de dollars au total. La somme s’élèverait donc à environ 45 milliards de dollars. Et pourrait être encore augmentée, si la politique l’exige.Le directeur du département d’analyses de la compagnie financière Alpari, Alexandre Razouvaev, estime quant à lui que la Russie pourrait parfaitement indemniser toutes les dépenses de l’Ukraine. “Que représentent 160 milliards d’euros ? C’est environ le chiffre d’affaires annuel de Rosneft ou de Gazprom”, fait-il remarquer. Tant que le gazoduc South Stream n’existe pas [entre la Russie et l’Europe occidentale par la mer Noire], l’Ukraine et ses capacités de transit restent intéressantes pour la Russie. Quand il s’agit de questions géopolitiques, le fait qu’en Russie le budget s’équilibre difficilement n’est pas un problème. La question est de savoir si les autorités russes sont prêtes à faire un aussi beau cadeau à leurs voisins. —Sergueï Koulikov

Paru le 2 décembre


12.

EUROPE

FOCUS UKRAINE.

Courrier international — no 1205 du 5 au 11 décembre 2013 ↓ Dessin de Roar Hagen paru dans Verdens Gang, Oslo.

L’UE du côté des démocrates Moscou n’a sans doute jamais accepté l’indépendance de l’Ukraine. L’Europe est-elle prête à engager le bras de fer ? —Frankfurter Allgemeine Zeitung Francfort

O

n n’avait encore jamais vu ça sous cette forme : l’Union européenne se livre avec la Russie à une confrontation géopolitique dont le ton et le contenu rappellent l’époque où l’Otan avait ouvert ses portes aux Etats de l’Europe du Centre et du Nord-Est [en 1999, puis en 2004]. C’est aujourd’hui l’avenir et l’orientation politique de l’Ukraine qui sont en jeu : Kiev se tourne-t-il vers l’Europe ou vers Moscou ? Dans ce conflit, le gouvernement russe a adopté l’attitude d’antan : il a tenté la séduction, il a brandi la menace. Le gouvernement ukrainien s’est laissé impressionner et a suspendu ses pourparlers avec l’UE. Il n’est toutefois pas qu’une victime impuissante : le président Ianoukovitch se vante presque de pouvoir ainsi arracher plus d’avantages et d’aides à l’UE. En tout cas, seuls les accords [Accords d’association] avec la Moldavie et la Géorgie ont été paraphés lors du sommet européen de Vilnius. La question de l’Ukraine est restée sans réponse, ce qui n’est en paspage pour1déplaire VersionOK234x86_Mise 03/12/13

à Moscou. Les responsables de l’UE sont en train de prendre un cours accéléré d’exercice du pouvoir et de Realpolitik. Une chose est sûre : l’époque de la souveraineté limitée est révolue en Europe, l’UE ne saurait accepter qu’un autre pays – comprenez la Russie - impose son veto à ses relations avec un tiers. L’UE est cependant en train de voir également que la Russie ne plaisante pas et est prête à tout mettre sens dessus dessous quand sa puissance et son influence en Europe de l’Est sont menacées. Même si cela ne vaut pas seulement pour l’Ukraine, c’est particulièrement valable pour elle. La Russie considère que, si Kiev se détourne d’elle, elle enregistre une perte totale, sur le plan politique, économique aussi bien que culturel. Moscou n’a probablement jamais vraiment accepté l’indépendance de l’Ukraine. Reste à savoir si l’UE est prête à supporter ce conflit et apte à l’affronter. Si l’association de l’Europe de l’Est et de l’UE présente des avantages manifestes, elle suscite des divisions internes tout aussi manifestes, en particulier en Ukraine. La division de ce pays où l’économie

Les responsables de l’UE sont en train de prendre un cours accéléré de Realpolitik. demeure chancelante et où la corruption est florissante donne à Moscou de forts moyens de pression. L’UE fait bien de se placer au côté des démocrates et de laisser la porte ouverte, mais c’est aux pays concernés qu’il appartient de la franchir. L’UE n’est pas le pantin de Ianoukovitch. —Klaus-Dieter Frankenberger Publié le 29 novembre 12:20 Page1

Vitali Klitchko, l’opposant aux mains libres “Docteur poing d’acier” engrange les bénéfices politiques du mouvement de protestation. —Gazeta Wyborcza (extraits) Varsovie

I

l n’a perdu que trois fois sur le ring et, depuis cinq ans, personne n’a réussi à lui arracher le titre de champion du monde de boxe poids lourd. Il a fondé son parti, Oudar, devenu en trois ans la troisième force politique à la Rada [Parlement ukrainien]. Qui est Vitali Klitchko, dont on dit qu’il a toutes les chances de devenir le prochain président de l’Ukraine ? On ignore ce que va faire le président Ianoukovitch, et à quoi vont aboutir les protestations, mais une chose est sûre : Klitchko est en train de gagner et de devenir le principal leader de l’opposition. Né en 1971 en république soviétique du

Kirghizistan [Asie centrale], il a, durant son enfance, vécu dans différentes régions de l’Union soviétique, jusqu'à ce que sa famille s’établisse en Ukraine. A l’âge de quatorze ans, il commence à pratiquer la boxe. Son surnom, “Docteur poing d’acier”, est une allusion à son parcours universitaire, couronné par un doctorat d’éduction physique. Comparé aux autres politiciens ukrainiens, il brille par sa connaissance de langues étrangères (anglais, allemand, polonais). Par ailleurs, bien qu’il se déclare russophone, il parle bien l’ukrainien.

Riche et hors système. Sa première

déclaration politique remonte à 2004, année où il a pris parti pour la “révolution orange”. Candidat malheureux à la mairie de Kiev en 2006 et 2008, il a fondé en 2010 l’Alliance démocratique pour les réformes, dont l’acronyme ukrainien, Oudar [le Coup], est un clin d’œil à sa carrière de boxeur. Lors des législatives de 2012, son parti est devenu la troisième force au Parlement avec 40 mandats. L’autre caractéristique de Vitali Klitchko est sa position “hors système”. Cont r a i rement à la plupa r t des personnalités politiques du pays, il ne représente aucun clan oligarchique, et a donc les mains libres dans la prise de décision. Il est également dépourvu de “protecteurs” à qui rendre service une fois élu. Sa fortune personnelle constitue par ailleurs un atout important aux yeux des électeurs, qui savent bien que la politique est avant tout, dans le pays, un moyen de s’enrichir. Et contrairement à nombre de ses adversaires, il n’a aucune raison de cacher sa fortune. En fin de compte, Vitali Klitchko c’est tout ce qui manque à la classe politique ukrainienne. —Anna Pawlowska Paru le 2 décembre

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EUROPE.

Courrier international — no 1205 du 5 au 11 décembre 2013 ↙ Dessin de Bertrams paru dans De Groene Amsterdammer, Pays-Bas.

ITALIE

Berlu déchu ne s’avoue pas vaincu Condamné pour fraude fiscale, Silvio Berlusconi a été exclu du Sénat. Le leader de Forza Italia n’en sera pas moins toujours aussi nuisible.

—La Repubblica (extraits)

Rome

L

a tentation sera grande, après le vote sur l’exclusion de Berlusconi du Sénat, de clore la double décennie berlusconienne [il a été quatre fois président du Conseil en vingt ans] en la mettant entre parenthèses. C’est une tentation que nous connaissons bien : une fois l’anomalie neutralisée, on revient à la normalité. Comme si l’anomalie – une digression momentanée – ne nous avait jamais habités. En 1944, c’est non pas un Italien mais un journaliste américain, Herbert Matthews, qui déclara dans les colonnes de la revue littéraire Mercurio d’Alba de Céspedes : “Vous ne l’avez pas tué ! Loin d’être mort, le fascisme a continué à vivre dans la tête des Italiens. Bien sûr, pas dans les mêmes termes qu’hier, mais dans la manière de penser, d’agir.” L’infection, notre “mal du siècle*”, a perduré longtemps. Cela vaut aussi pour la prétendue chute de Berlusconi. C’est un soulagement de savoir qu’il ne sera plus déterminant au Parlement et au

gouvernement. Mais le berlusconisme, lui, est toujours là. Et ce ne sera pas facile de se désaccoutumer de cette drogue qui a fasciné non seulement les hommes politiques, les partis, mais la société tout entière. Sylos Labini [économiste italien] l’avait dit en octobre 2004 : “Il n’y a pas d’un côté le pouvoir politique corrompu et de l’autre une société civile saine.” Si la société avait été saine, elle aurait résisté tout de suite à l’ascension du chef, qui fut, au contraire, irrésistible : nous sommes tous immergés dans la corruption, avertit Sylos.

13

appareil médiatique intact et des moyens financiers énormes (Sylos disait “monstrueux”). D’autant plus monstrueux en temps de vaches maigres. Absent du Sénat, il communiquera avec les Italiens par messages vidéo interposés. En campagne électorale, il aura à ses côtés les plus à droite des partisans d’Angelino Alfano [vice-président du Conseil, ex-dauphin de Berlusconi, qui a refusé d’adhérer au nouveau parti du Cavaliere, Forza Italia] : aucun autre parti n’a autant de moyens que lui, ni son talent. Mais, plus fondamentalement encore, c’est l’héritage culturel et politique – ses manières de penser, d’agir, le mal du siècle* – qui va perdurer. Sans un examen de conscience en profondeur, cet héritage ne cessera d’intoxiquer l’Italie. Le conflit d’intérêts pour commencer, et les relations incestueuses entre politique et affairisme : les deux persistent comme des modus vivendi de la politique. L’exclusion de Berlusconi ne les délégitime absolument pas. Autre legs : le fait que la politique soit complètement séparée de la morale, voire opposée à cette dernière. C’est devenu une habitude, un credo épidémique. Leopardi, déjà, qualifiait les Italiens de cyniques, du fait même qu’ils étaient plus rusés, plus négligents et moins romantiques que les peuples du Nord. Rien n’a changé. On s’agrippe toujours à Machiavel, qui distinguait politique et morale. On se sert de lui pour prétendre que la fin justifie les moyens. Mais cette démesure donne corps à nos vices les plus profonds : les moyens deviennent la fin (le pouvoir pour le pouvoir) et l’altèrent. Ce faux machiavélisme existe à droite, à gauche, au Quirinal [siège de la présidence italienne].

Contexte

Et maintenant ? ●●● Depuis 17 h 43 le mercredi 27 novembre, Silvio Berlusconi n’est plus sénateur. Condamné à quatre ans de prison et rendu inéligible pour une durée de six ans, l’ex-président du Conseil, 77 ans, sera bientôt fixé sur son sort judiciaire. Sera-t-il contraint aux arrêts domiciliaires ? Travaillera-t-il pour des services sociaux (ce qui réduirait sa peine d’un an) alors qu’il a proclamé qu’il était “hors de question qu’[il] nettoie les toilettes” ? La Cour de cassation statuera début janvier. Berlusconi devra aussi affronter le procès Ruby, où il est accusé d’incitation de mineure à la prostitution. En attendant, comme l’a rappelé Beppe Grillo, l’ex-sénateur touchera le vitalizio (la retraite à laquelle ont droit les parlementaires italiens), d’un montant de 8 000 euros par mois. Le mythe de la société civile est lui aussi un héritage de ces deux dernières décennies : l’idée que le peuple est meilleur que son chef, que ses verdicts dominent légalement les tribunaux. Qui plus est, la société civile est “souvent considérée non seulement comme distincte de l’Etat, mais aussi comme son adversaire, quasiment comme si l’Etat (incarné par les gouvernements temporaires) devait être par nature l’ennemi du bien commun” [Salvatore Settis, historien de l’art et intellectuel italien].

“Putréfaction morale”. La

formule ainsi défigurée a fait des émules. La récupération oligarchique de la société civile (ou des “techniciens”) fait que la politique est de plus en plus discréditée, la culture de l’amoralité et de l’illégalité étant, elle, de plus en plus considérée. L’affaire Annamaria Cancellieri [du nom de l’actuelle ministre de la Justice italienne, soupçonnée d’abus de fonction] en est un exemple probant : la mauvaise éducation devient une caractéristique de l’élite, qui ne

cherche qu’à user de la politique comme levier, même à l’encontre des règles. Non, nous n’avons pas effacé le berlusconisme, car la société est corrompue. “Nous sommes tous plongés dans la corruption.” Nous ne sortirons de ces vingt années d’amoralité, d’immoralité et d’illégalité que si, en nous regardant dans le miroir, nous voyons notre propre image derrière le monstre. La guerre civile et l’état d’urgence de la narration berlusconienne ont bloqué la croissance civique et économique de notre pays, elle a perpétué la “putréfaction morale” mise en lumière par Piero Calamandrei [l’écrivain et homme politique italien]. Une génération entière a été sacrifiée sur l’autel de stabilités imaginaires. La déchéance de Berlusconi, si elle advient un jour, sera un premier pas. Mais elle ne servira à rien si l’atroce jugement de Calamandrei ne déchoit pas lui aussi. —Barbara Spinelli Publié le 27 novembre * En français dans le texte.

Conflits d’intérêts. Je dis “la

prétendue chute” parce que, après la déchéance, le berlusconisme va persister. Cela signifie que la bataille continue aussi pour ceux qui aspirent à reconstruire la démocratie et pas seulement à la stabiliser. Les vingt ans de berlusconisme devront être enfin évalués : comment est né le berlusconisme, comment a-t-il pu s’enraciner ? Une fois déchu, assigné aux travaux d’utilité sociale, le leader de Forza Italia disposera encore de deux armes redoutables : un

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en partenar


EUROPE 14. 

Courrier international — nO 1205 du 5 au 11 décembre 2013 ↙ Dessin de Burki paru dans 24 Heures, Lausanne.

royaume-uni

L’Empire arrogant face aux Ecossais A dix mois du référendum sur l’indépendance de l’Ecosse, le mépris de la classe politique londonienne pourrait bien faire basculer les électeurs écossais indécis.

—The Guardian (extraits) Londres

C

e n’est pas pour s’enrichir qu’u n pay s veut ê t re indépendant. Il veut être indépendant pour être libre. En préparation au référendum de septembre 2014, le Premier ministre écossais, Alex Salmond, a publié un rapport de 670 pages expliquant quelle serait la situation économique d’une Ecosse indépendante. Peu de choses dans ce document importent vraiment. Trente pays se sont séparés de leur voisin qui les dominait au cours des cinquante dernières années, et rares sont ceux qui se sont arrêtés en cours de route pour évaluer les coûts. Ils ont laissé les détails concernant les drapeaux, frontières, impôts et monnaies aux négociateurs. Ils voulaient simplement se gouverner comme ils l’entendaient. Cela leur suffisait. Que l’Ecosse soit au bord de la sécession après trois siècles d’union avec l’Angleterre est historiquement stupéfiant. Il y a cinquante ans à peine, une telle chose était

inconcevable. Il y a une raison bien précise à cela. L’insensibilité de la classe politique de Westminster aux aspirations des tribus subordonnées vivant dans les îles Britanniques semble n’avoir aucune limite. [L’homme politique et philosophe irlandais du xviiie siècle] Edmund Burke avait observé que Londres gouvernait ses colonies américaines avec plus de considération qu’elle n’en avait pour l’Irlande. Quant à l’Ecosse, des impôts locaux à la lenteur de la dévolution [premier processus d’autonomie], toutes les actions qui ont été menées ont fait le jeu des nationalistes.

Corde dorée. Les adeptes du

vieil Empire britannique croyaient qu’il durerait éternellement. Ils se trompaient. Il a disparu parce que l’humeur de l’époque, alimentée par l’ineptie des administrateurs coloniaux, était contre lui. L’Empire britannique précédent, celui des Anglais sur la moitié “celte” des îles Britanniques, a également commencé à s’écrouler. La majeure partie de l’Irlande a tiré sa révérence. Le livre blanc

de Salmond servira de plan pour démanteler ce qui reste. Ce livre blanc est un mélange confus de constitutionnalisme authentique et de vieilles propositions politiques du Parti national écossais (SNP) jetées là en vrac pour donner à l’indépendance un attrait électoral. On y apprend que la reine pourra rester la reine, que les

frontières pourront rester ouvertes, que la nationalité pourra être partagée et la dette du pays divisée. Salmond a plus de mal avec un double pilier économique : l’appartenance à l’Union européenne et la conservation de la livre sterling. Son adjointe, Nicola Sturgeon, et lui-même doivent savoir que leur modèle économique pèche par beaucoup d’optimisme, voire de rêve. La réalité est que la GrandeBretagne a passé depuis longtemps au cou des Ecossais la corde dorée de la dépendance aux subventions : elle leur verse chaque année 1 000 livres de plus par personne qu’aux Anglais. Selon l’Institut des études fiscales, l’Ecosse devra augmenter les impôts de 9 % pour compenser la perte de l’aide britannique. Ce à quoi Salmond réplique en disant que les Ecossais auront 600 livres de plus par personne. Mais ce sont là les affaires de l’Ecosse. La Grande-Bretagne sait déjà tout ce qu’il y a à savoir des sécessions. Elle a défendu la séparation de l’Ulster d’avec l’Irlande. Elle est partie en guerre pour permettre au Kosovo de se détacher de la Serbie. Elle a soutenu la division de la Yougoslavie et de l’Irak. Le seul empire que Londres continue à encourager s’avère être les restes de sa propre confédération d’îles. S’il y a une idée générale à tirer de ce référendum, c’est que les Etatsnations du monde entier sont en train de perdre de leur souveraineté en amont et en aval. Les Etats doivent s’incliner devant des traités supranationaux – l’Union européenne pour la Grande-Bretagne –, alors que leur contrôle interne est érodé par des groupes infranationaux de plus en plus entreprenants. En réaction, des pays pleins de sagesse comme l’Espagne

accordent l’autonomie aux Basques et aux Catalans. Il existe beaucoup de modèles de confédérations parmi lesquels choisir, depuis la Belgique et l’Italie jusqu’à l’Union européenne et le Commonwealth.

Nouvel accord ? La tradition

politique de l’Angleterre rejette un tel pluralisme, et elle en paie le prix. L’empire qui s’étendait jadis de l’autre côté des océans a aujourd’hui du mal à franchir la mer d’Irlande, le mur d’Hadrien et la digue d’Offa. La majeure partie de l’Irlande a divorcé en 1922 à cause de la maladresse de Westminster. Les Anglais seraient aujourd’hui bien avisés de cesser de sermonner les Ecossais. L’humilité générale est urgente. Les sondages laissent penser que les Ecossais n’iront peut-être pas jusqu’à l’indépendance, mais ils risquent fort de donner à Londres le choc du siècle. Il est clair que la majorité des Ecossais veulent, à défaut de l’indépendance, plus d’autonomie par rapport à la GrandeBretagne. La coalition [au pouvoir à Londres] doit sérieusement envisager de proposer un nouvel accord anglo-écossais, quelque part entre l’indépendance et la dévolution actuelle. Salmond a inscrit à l’ordre du jour la nécessité d’une nouvelle distribution des pouvoirs entre Londres et les capitales “nationales” de la Grande-Bretagne, celles de l’Irlande du Nord et du pays de Galles comme celle de l’Ecosse. Seule l’arrogance de la classe politique londonienne trouve une telle perspective intolérable. Cette arrogance a déjà mené un Empire britannique à sa perte. Elle pourrait en perdre un autre. —Simon Jenkins Publié le 26 novembre

Un pays maître de son destin ● Aussi épais qu’un catasur le maintien d’éléments logue avec ses 670 pages, tels que la gratuité des Vu de le très attendu livre blanc droits d’inscription à l’uniGlasgow du gouvernement écossais versité, la Loterie nationale sur l’indépendance est et la monarchie. truffé de “cadeaux” – un salaire minimum Tout cela, s’ajoutant à la perspective pour aligné sur l’inflation et une revalorisation des l’Ecosse de devenir un pays maître de son pensions de retraite. Il est également bien ficelé propre destin, comble en partie le manque de sur le plan stratégique. La promesse de déve- vision dont la campagne avait pâti jusqu’ici. lopper les services de garde d’enfants et celle Nul doute que l’image d’une Ecosse progresd’accroître la représentation féminine dans siste et sociale-démocrate trouvera un écho les conseils d’administration sont manifeste- chez beaucoup d’électeurs hostiles à la coaliment des avances destinées à séduire davan- tion anglaise dominée par les conservateurs. —The Herald (extraits) Glasgow tage de femmes. Et le document cherche à remporter l’adhésion des indécis en insistant Publié le 27 novembre


EUROPE.

Courrier international — no 1205 du 5 au 11 décembre 2013

15

UNION EUROPÉENNE

Cameron prend l’Est en grippe Hostile à l’ouverture inconditionnelle du marché du travail britannique aux Bulgares et aux Roumains, le Premier ministre suscite l’amertume à Sofia.

—Standart (extraits) Sofia

L

a pénombre du soir est tombée, mais les barbares ne sont point venus. De la frontière des émissaires sont revenus : ‘Les barbares n’existent plus !’ ont-ils dit. Que ferons-nous maintenant sans eux ? Ils nous étaient tellement utiles pour résoudre nos problèmes...” Ainsi se termine le poème En attendant les barbares du poète grec du siècle dernier Constantin Cavafy (18631933). Ces derniers jours les pays riches de l’ouest de l’Europe ont redécouvert la menace millénaire

des barbares, dépeints cette foisci sous les traits de leurs parents pauvres de l’est du continent. Le Premier ministre britannique a sorti de sa manche une série de mesures visant à limiter l’accès des ressortissants bulgares et roumains au marché du travail et aux prestations sociales britanniques. A partir du 1er janvier 2014, les dernières restrictions en ce sens devaient pourtant disparaître. Cette quarantaine décrétée par Londres a provoqué une protestation assez molle de Bruxelles et une réaction un peu plus énergique que

d’habitude de la diplomatie bulgare. Dans les jours qui ont suivi, l’Allemagne et la France ont rejoint la Grande-Bretagne en décrétant à leur tour des restrictions supplémentaires pour les Bulgares et les Roumains. La grande coalition d’Angela Merkel, réunissant la gauche [sociale-démocrate, SPD] et la droite [chrétienne-démocrate, CDU-CSU], s’est engagée [si son programme est adopté par la base du SPD d’ici à la mi-décembre] à mettre fin aux “prétentions indues aux aides sociales”. Le gouvernement socialiste de François Hollande en France a également déclaré avoir pris des mesures dans ce sens. Lorsque les trois pays les plus puissants de l’UE décident simultanément d’ériger des barrières, c’est qu’il se passe quelque chose. L’Allemagne dit avoir accueilli dans la première moitié de 2012 quelque 550 000 immigrés, soit une hausse de 11 % par rapport à la même période l’année précédente. Deux tiers sont des ressortissants de l’UE, dont une majorité d’Europe de l’Est. Mais

Berlin a aussi pris acte de la forte augmentation de l’immigration venue du sud de l’Europe : + 39 % pour les Espagnols, + 41 % pour les Italiens et + 26 % pour les Portugais. Certes, ces “navettistes” ne représentent aucun danger pour un pays de 82 millions d’habitants, mais ils sont révélateurs d’une tendance inquiétante. En premier lieu, la crise de la dette, qui a particulièrement affecté le sud du continent, a provoqué un afflux d’immigrés de ces pays, qui se sont ajoutés aux Européens de l’Est. Et, en second lieu, les partis nationalistes, isolationnistes et antieuropéens ont pris une place de plus en plus importante sur la scène politique d’Europe du Nord et de l’Ouest. Au Royaume-Uni, le Parti pour l’indépendance (Ukip) de Nigel Farage pèse de plus en plus sur les débats et, s’il est privé de députés, c’est uniquement à cause des spécificités du mode de scrutin majoritaire. Selon les sondages, les Britanniques se radicalisent sur le sujet et ils sont nombreux

à se reconnaître dans un parti encore plus extrémiste, le Parti national britannique (BNP). En France, c’est le parti dynastique de Jean-Marie Le Pen, le FN, qui a le vent en poupe, obligeant parfois certains ministres, à l’instar de Manuel Valls, à donner le ton à des campagnes particulièrement virulentes contre les Roms. En Allemagne, les velléités extrémistes restent sous contrôle grâce à une législation particulièrement rigoureuse en la matière. Bref, l’Europe de 2013 est très différente de celle à laquelle Sofia et Bucarest ont adhéré en fanfare en 2007. On n’entend plus un mot sur l’unité enfin restaurée du Vieux Continent et sur les vertus civilisatrices de la démocratie et de l’économie de marché. Non, en revanche, les immigrés miséreux (surtout les Roms) en provenance de Bulgarie et de Roumanie sont devenus une proie facile pour les journaux à sensation et les tabloïds. —Rouslan Iordanov Publié le 29 novembre

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16. 20. D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — nO 1205 du 5 au 11 décembre 2013 ↙ Dessin de Mix & Remix paru dans Le Matin dimanche, Lausanne.

france

Société. Sur les trottoirs, les Chinoises rêvent de retour De nombreuses sans-papiers se prostituent dans le quartier populaire de Belleville. Confrontées aux violences de certains clients et au harcèlement de la police, toutes espèrent rentrer un jour chez elles.

—The Daily Beast

New York

S

e promener dans le quartier parisien de Belleville donne une image très différente de la Ville lumière : ici pas de beaux immeubles haussmanniens.

Le quartier, composé d’immeubles de logements ouvriers serrés les uns contre les autres, accueille depuis des siècles les pauvres et les immigrés. Depuis les années 1980, Belleville abrite l’une des plus importantes communautés

chinoises de la capitale française. A toute heure du jour et de la nuit, dans les rues principales, des groupes de Chinoises – quadra et jeunes quinquagénaires pour la plupart, portant minijupes, bas résille et copieux maquillage – se rassemblent près des stations de

métro ou devant les alignements de boutiques. Elles bavardent, gloussent et se taquinent comme des collégiennes. Certaines serrent contre elles une pochette Vuitton, tandis que d’autres arborent un modeste sac à main défraîchi par un usage quotidien. Vers 17 heures, on voit traîner ces femmes, seules ou à deux, devant quasiment chaque entrée d’immeuble.

Préjugés. Ce sont les travailleuses

du sexe de Belleville. L’organisation non gouvernementale Médecins du monde travaille auprès d’elles depuis près de dix ans – l’ONG gère un cabinet médical mobile baptisé Lotus Bus, qui va à leur rencontre, dans les rues où elles travaillent. Les services sont proposés en chinois, la plupart de ces femmes parlant peu le français, voire pas du tout. Elles peuvent recevoir des soins ou des examens médicaux et bénéficier également de conseils juridiques sur leurs droits. Nombre d’entre elles se rendent au bus médical le jeudi pour y rencontrer les travailleurs sociaux ainsi que le reste de l’équipe. J’ai fait la connaissance de quelques-unes de ces femmes au cours d’une de ces réunions. A mon arrivée, je les ai trouvées rassemblées autour d’une table. Elles regardaient les dessins destinés à illustrer une brochure qui doit être prochainement éditée afin d’aider les femmes qui viennent de faire leur entrée dans le commerce du sexe. Lan est l’une des plus jeunes prostituées du groupe. Ses cheveux noirs retombent sur ses épaules et un pendentif en forme de cœur scintille sur son bustier rose. Elle porte une jupe courte et des collants noirs. Lorsqu’elle sourit, ce qui arrive souvent, son visage s’illumine. C’est l’une des plus loquaces. La plupart des femmes présentes sont originaires de la même région du nord-est de la Chine, le Liaoning, qui fait partie de la Mandchourie. Historiquement, avec ses industries lourdes et ses nombreux emplois, cette région était l’une des plus prospères de Chine. Beaucoup de ces femmes travaillaient dans des usines produisant de l’acier, des produits chimiques ou des câbles électriques, d’autres étaient employées par les sous-traitants de grandes entreprises. Mais, depuis quelques années, les entreprises ferment l’une après l’autre pour s’installer dans le sud du pays et les femmes sont souvent les premières à perdre leur emploi.

Comme elles doivent s’occuper de leurs enfants et de leurs parents âgés, beaucoup se disent qu’elles auront plus de chances de trouver un bon travail à l’étranger. C’est ainsi qu’après avoir emprunté de l’argent à leur famille ou à des amis elles “paient” une agence qui se charge de leur procurer les papiers nécessaires pour obtenir un visa pour la France. Une fois qu’elles sont arrivées, on leur conseille de déposer une demande d’asile. La bureaucratie française étant ce qu’elle est, il faut toujours un certain temps avant de recevoir une réponse. En attendant, elles ne peuvent être expulsées, mais se trouvent dépourvues de tout permis officiel de travail. Arong est assise à côté de moi. Elle est vêtue d’un corsaire beige, d’un ample tee-shirt et d’une paire de sandalettes à motif fleuri. Il est difficile de ne pas faire la comparaison avec ses collègues et de ne pas se demander quelle peut bien être sa tenue habituelle. Elle m’explique pourquoi elles ont choisi spécialement la France. “Nous avons appris par des amis qu’il était facile d’y trouver du travail”, notamment comme femme de ménage ou dans les ateliers de confection de vêtements de la capitale. Ce n’est qu’en arrivant ici que les femmes comprennent qu’il s’agit d’un mythe. “Nous avons un visa de séjour, mais pas de visa de travail. Aussi, nous cherchons du travail au sein de la communauté, mais on nous répond qu’il n’y en a pas. Le seul job qu’on nous propose, c’est d’être nounou.” Mais Arong explique que travailler au noir en tant que nounou signifie dans bien des cas être soumise à une exploitation sans scrupules, ce que confirment beaucoup d’autres femmes. Si la majorité des femmes présentes autour de la table viennent du nord de la Chine, la communauté chinoise établie depuis plus longtemps à Belleville vient majoritairement du sud du pays. Les différences et préjugés régionaux enracinés se reproduisent dans le pays hôte, explique Tim Leicester, le coordinateur du Lotus Bus. Il explique que, les régions septentrionales ayant toujours eu une économie forte, beaucoup de leurs habitants ont été à l’école jusqu’à 16 ou même 18 ans et bénéficient donc d’un meilleur niveau d’instruction. Les habitants du sud de la Chine sont souvent moqués par ceux du nord comme de simples paysans. Ici à Paris, ces rôles traditionnels sont inversés,


FRANCE.

Courrier international — no 1205 du 5 au 11 décembre 2013

ce qui nourrit souvent l’animosité Une étude de Médecins du et peut se traduire par un manque monde publiée en décembre 2012, d’empathie à l’égard des femmes “Travailleuses du sexe chinoises nouvellement arrivées. Sans papiers, à Paris”, fournit des exemples les femmes n’ont souvent aucune de harcèlement policier sur possibilité de travailler, même au certaines prostituées chinoises noir. Sans une communauté pour de Belleville. Lorsque je les ai les soutenir, et avec des emplois de interrogés sur le sujet, les policiers nounou qui confinent souvent à n’ont pas nié, pas plus qu’ils n’ont l’esclavage pur et simple, beaucoup reconnu harceler les prostituées, se tournent vers la prostitution pour déclarant toutefois : “La lutte rembourser leurs lourdes dettes et contre le racolage, notamment dans éviter la honte d’avoir à retourner le quartier de Belleville, reste une en Chine sans argent. priorité des services de police, qui Arong me raconte les sept mois n’interviennent que s’il existe une qu’elle a passé à faire la nounou. “J’ai preuve matérielle de l’infraction.” eu la chance de travailler pour une Une autre étude, publiée par famille correcte qui me traitait bien”, la Ligue des droits de l’homme dit-elle. Mais, quand la grand-mère en mars de cette année sous le est arrivée en France titre “Un harcèlement pour s’occuper des institutionnalisé. Les enfants, Arong s’est prostituées chinoises retrouvée à nouveau et le délit de racolage sans emploi. Sans p u b l i c ”, r e c e n s e papiers, et avec une également les cas de dette qui ne cessait REPORTAGE violences policières de grossir, elle s’est perpétrées sur des tournée en dernier ressort vers le prostituées chinoises après leur commerce du sexe. arrestation pour racolage présumé. C’est par des amies que beaucoup La Ligue des droits de l’homme a de ces femmes entendent parler de proposé à la police de participer la possibilité de faire le trottoir. à l’étude, mais celle-ci a refusé. D’après Tim Leicester, la plupart ne Interrogés sur les raisons de ce sont pas soumises à un proxénète, refus, ses responsables m’ont de sorte qu’elles gardent tout répondu : “Nous n’avons pas refusé l’argent qu’elles gagnent. Mais le de participer à l’étude – nous avons prix à payer est souvent lourd. Selon simplement fait savoir que, si ces une étude publiée par Médecins femmes estimaient avoir été victimes du monde, 86  % des femmes de violences, elles devaient adresser interrogées ont été confrontées à la directement leurs plaintes à la police.” violence dans leur travail. L’étude a Même lorsqu’elles sont également permis d’apprendre que demandeuses d’asile, ces femmes la majorité des femmes n’avaient n’en ont pas moins des droits au aucune notion de santé sexuelle regard de la législation française ni de protection contre les MST. – un fait dont elles ont rarement Tim Leicester confie que le plus connaissance et sur lequel l’équipe dur dans son travail est d’être “le de juristes du Lotus Bus tente témoin de traitements souvent injustes d’attirer leur attention. de la part de l’Etat français”. Compte tenu du fait qu’elles appréhendent souvent d’avoir Vulnérabilité. Si la prostitution affaire à la police, la plupart des n’est pas interdite en France, violences perpétrées par des clients le racolage est pénalisé depuis ne sont jamais signalées. “Si vous 2003. [Le 30 novembre, les finissez par obtenir des papiers, vous députés ont voté l’abrogation de pouvez aller signaler un incident”, ce délit.] Beaucoup de prostituées explique Arong, qui s’empresse de se voient ainsi inquiétées par préciser que la plupart d’entre elles la police pour racolage passif. sont sans papiers, et que faire appel Les forces de l’ordre contrôlent à la police n’est par conséquent régulièrement les travailleuses pas vraiment une solution. Faute du sexe, les interpellant dans la de mieux, les prostituées veillent rue pour fouiller leur sac à main, les unes sur les autres. “Si un même quand elles ne travaillent homme en particulier nous a causé pas. Si les policiers y découvrent des problèmes, on essaie d’avertir des préservatifs, elles se voient les autres… Si l’une d’entre nous souvent accusées de racolage et s’absente trop longtemps, on essaye arrêtées. Des prostituées disent de la contacter.” Arong ajoute que, avoir été tabassées par la police, ne pouvant pas être protégées par et certaines ont même fait état de la police, c’est leur seul moyen de violences sexuelles. se défendre.

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Prostitution

Sarrebruck, paradis pour clients français ?

jamais de leur plein gré. Les choses vont être désormais encore pires à Sarrebruck, car la France est sur le point de réformer sa réglementation en matière de prostitution. L’Assemblée nationale en a adopté samedi ●●● Un bordel est en train de se construire l’élément principal : la pénalisation des clients. à Sarrebruck, des milliers de mètres carrés, Les contrevenants risqueront une amende plusieurs millions d’euros. La prostitution de 1 500 euros, 3 750 euros en cas de récidive est une affaire rentable pour les proxénètes, les trafiquants d’êtres humains et les exploitants de [L’ensemble du texte de la loi sur la prostitution maisons closes. Le patron de ce nouveau lupanar devrait être voté par les députés le 4 décembre.] On peut donc s’attendre à voir augmenter le est le roi des bordels allemand. Si son nouvel établissement se trouve à Sarrebruck, c’est pour nombre des clients venant de France. Le programme de coalition du futur gouvernement une bonne raison : le nabab de la prostitution Merkel [la CDU/CSU et le SPD formeront une espère y attirer des clients de France. grande coalition d’ici à mi-décembre si la base Les Français viennent volontiers en Allemagne. Ce n’est pas loin. La légalisation de la prostitution du SPD donne son consentement] prévoit qu’on “remaniera la loi sur la prostitution en vue d’une et l’élargissement de l’UE ont fait du pays réglementation et qu’on améliorera par la voie un paradis du tourisme sexuel. législative les possibilités de contrôle Ce qui ne cesse de poser des problèmes administratif”. Cela a l’air très bien sauf que, tant à Sarrebruck depuis quelques années. que l’Allemagne ne s’attaquera pas aux clients Il ne s’agissait pourtant à l’époque “que” comme ses voisins, elle demeurera le paradis des de grands bordels, comme il y en a désormais clients et des proxénètes. dans toutes les villes. A cela s’ajoute que les —Philip Eppelshein femmes sont de plus en plus nombreuses à faire Frankfurter Allgemeine Zeitung Francfort le trottoir. Elles viennent essentiellement d’Europe de l’Est et ne pratiquent quasiment Publié le 1er décembre Résultat : les travailleuses du sexe se retrouvent dans une situation de grande vulnérabilité. Craignant d’être arrêtées pour racolage, nombre d’entre elles attendent désormais l’obscurité pour travailler, ou sont davantage tentées de monter dans la voiture d’un client, de peur d’être interpellées – autant de scénarios qui accroissent le risque d’une agression.

Maison à deux étages. Les filles

me disent depuis quand elles sont à Paris : “trois mois”, “six mois”, “deux ans et demi”. Toutes espèrent rentrer en Chine un jour. De temps en temps, il arrive que l’une d’elles parvienne à réunir suffisamment d’argent pour quitter Paris. Tim

Leicester me relate ainsi l’histoire d’une travailleuse du sexe qui vient de retourner dans son village natal. Sa famille s’était servie de l’argent qu’elle leur avait envoyé pour se faire construire une nouvelle maison à deux étages. D’autres n’ont cependant pas la même chance. Une fille se trouvait dans un avion pour la Chine lorsque sa colocataire – avec laquelle elle venait de se disputer – aurait appelé sa famille pour dénoncer sa véritable activité. A son arrivée à l’aéroport, raconte Tim Leicester, son mari lui a sauté dessus avec une machette. Elle est finalement parvenue à réunir suffisamment d’argent pour acheter un nouveau visa et elle est retournée vendre ses charmes dans la capitale française.

Aucune d’elles n’a raconté à sa famille ce qu’elle faisait pour gagner de l’argent. “Je ne peux pas leur dire. Je le garde pour moi”, confie la timide Xiao. La quarantaine bien sonnée, une belle femme prénommée Mei – la seule du groupe à parler français – me raconte qu’elle a un fils de 21 ans en Chine. Quand je lui demande ce qu’elle dit à sa famille, elle m’explique qu’elle ne pourrait jamais leur dire le type de travail qu’elle fait ici. Elle ajoute que la prostitution reste un sujet très tabou en Chine. Si sa famille et ses parents l’apprenaient, “ils ne [lui] parleraient plus jamais”. Mais, conclut-elle : “Nous avons toutes envie de rentrer chez nous.” —Anne-Marie Bissada Publié le 31 juillet

T U O T R A P E U RS L L I A mir20 l a V c i Er rEdi à 19h l

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LA VOIX EST LIBRE

en partenariat avec

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18. D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — nO 1205 du 5 au 11 décembre 2013 ↙ De Hosni (Moubarak) à Morsi, à etc. Dessin de Haddad paru dans Al-Hayat, Londres.

moyenorient

Egypte. L’armée se taille un costume constitutionnel Le projet de nouvelle Constitution donne aux militaires des pouvoirs étendus et protège leur vaste empire économique.

—OpenDemocracy (extraits) Londres

A

l’heure où j’écris ces lignes, les forces de l’ordre égyptiennes sont en train de réprimer une manifestation organisée par le mouvement d’opposition “Non aux procès militaires”, un groupe de jeunes militants qui réclament que les civils ne soient plus jugés par des tribunaux militaires. Le moment est tout indiqué pour formuler des commentaires sur la future constitution. Un comité de 50 membres a été désigné par l’armée pour réviser la Constitution promulguée en 2012 par les Frères musulmans et, comme on pouvait s’y attendre, la nouvelle version accorde de plus grands pouvoirs aux militaires que la précédente.

Je concentrerai mon analyse sur les articles relatifs à l’armée et, plutôt que de me baser sur une interprétation de la loi percevant celle-ci comme apolitique, je me fonderai sur une interprétation réaliste qui y voit la codification de la relation politique soutenue par la force militaire. Même s’il peut encore être modifié, le projet de Constitution en dit long sur les rapports de force qui règnent actuellement au sein du régime égyptien. Le premier article qui mérite notre attention est l’article 171, qui stipule que le ministre de la Défense doit être choisi dans les rangs de l’armée. En apparence, cet article semble inoffensif, mais, en fait, il signifie que l’armée s’est protégée de tout contrôle civil possible en plaçant “un de ses siens” aux commandes. Autrement dit,

Le vaste empire économique de l’armée n’est soumis ni à un contrôle civil ni à l’impôt il lui permet de rester un centre de pouvoir indépendant placé au cœur de l’Etat et dont l’activité demeure un mystère pour l’opinion publique. Quand on le rapproche de l’article 121, qui stipule que la majorité parlementaire peut former un gouvernement mais que le président a le droit de nommer les ministres de la Défense, de l’Intérieur et de la Justice, on voit qu’il y a une tentative de limiter autant que possible tout contrôle civil sur le système de sécurité en général et sur l’armée en

particulier. Le Parlement n’a aucun pouvoir sur le ministère de la Défense. L’article le plus tangible, qui fait l’objet d’une importante polémique, est l’article 174, qui autorise les tribunaux militaires à juger des civils. Ses partisans assurent que son champ d’application a été sérieusement limité par rapport aux versions antérieures et qu’il ne concernera que les affaires de “terrorisme”. Mais cet argument ne résiste pas à l’analyse. Le danger de cet article est qu’il autorise les tribunaux militaires à juger les infractions contre les biens publics de l’armée. Sachant que les militaires ont un vaste empire économique, estimé par certains experts à 40 % de l’économie du pays, cet article représente un grand danger pour la classe ouvrière égyptienne. En effet, si les ouvriers d’entreprises contrôlées par l’armée se mettent en grève, commettent des actes de désobéissance civile ou occupent des usines, ils pourront être facilement accusés d’“infraction” contre des biens de l’armée et envoyés devant des tribunaux militaires, dont le président est un officier. Dans la pratique, cela signifie que le plus gros “capitaliste” du pays a le pouvoir d’envoyer ses employés en prison sans que ces derniers aient le droit de faire appel. Inutile de dire que le vaste empire économique de l’armée n’est pas mentionné dans le projet de Constitution et qu’il n’est soumis ni à un contrôle civil ni à l’impôt. L’empire économique militaire reste intact et protégé. Enfin, l’article 195 stipule que le Conseil suprême des forces armées (CSFA) doit approuver la nomination du ministre de la Défense pour les deux prochains mandats présidentiels. Autrement dit, l’armée choisira son propre chef pour les huit prochaines années, jusqu’à ce que l’agitation politique et sociale se soit calmée. Les militaires veulent maintenir le statu quo et protéger leur empire politico-économique contre tout événement imprévisible. Les questions liées à la sécurité nationale et à la politique étrangère sont du ressort du président et ne sont pas soumises au contrôle parlementaire, ou presque pas. L’armée semble parfaitement consciente qu’avec la perte de popularité et de pouvoir de ses vieux alliés, les Frères musulmans et la classe capitaliste représentée par le Parti national démocratique [PND, le parti de l’ancien régime de Moubarak], il sera plus difficile de remplir les bancs de l’assemblée du peuple. C’est pourquoi elle a délégué certains pouvoirs au Parlement tout en conservant le contrôle dans des domaines-clés qu’elle estime vitaux pour ses intérêts. Il est à présumer que le président sera issu de l’armée ou, du moins, qu’il aura son aval. Plus important encore, la politique étrangère a toujours été dominée par les services de renseignement, condition essentielle pour que les Etats-Unis continuent à soutenir l’Egypte, qui joue


MOYEN-ORIENT.

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ÉGYPTE un rôle capital dans la défense des objectifs politiques américains dans la région. Ce sujet reste également tabou. Le chapitre 6 de la Constitution porte sur la création d’un Haut Conseil pour réglementer la presse. L’idée est de s’assurer que les médias respectent les règles de la profession et de l’éthique ainsi que les prérogatives de la sécurité nationale. Ce projet, combiné à la vidéo divulguée sur Internet, dans laquelle le général Al-Sissi [ministre actuel de la Défense et homme fort du pays] annonçait son intention de réprimer les médias et de suspendre l’émission satirique de l’humoriste Bassem Youssef, [voir CI n° 1199 et n° 1291] ne présage rien de bon pour la liberté des médias en Egypte. Il est d’ores et déjà extrêmement difficile de trouver un organisme de presse acceptant d’exprimer des positions critiques vis-à-vis des militaires. Ce contrôle est en train d’être codifié en loi. Toutes ces observations tendent à confirmer que le projet de Constitution, dans sa forme actuelle, vise à légaliser la suprématie de l’armée et à pérenniser sa position de centre de pouvoir indépendant immiscé au cœur de l’Etat. —Maged Mandour Publié le 27 novembre

Constitution

En attendant le référendum Le projet de Constitution qui a été approuvé le 1er décembre par la Commission constituante devrait être soumis au référendum, probablement en janvier 2014. Les larges prérogatives accordées à l’armée dans ce texte ont soulevé la colère des jeunes révolutionnaires et des militants des droits de l’homme. Le 2 décembre, 2 000 étudiants pro-islamistes ont tenté d’occuper la place Tahrir, au Caire, et ont été brutalement dispersés par la police. Dans ce climat de tension, le porteparole de la Commission constituante, Mohamed Salmawi, a déclaré à Al-Ahram que ce projet s’est inspiré de la répartition des pouvoirs selon le système politique français. Une campagne médiatique à gros budget a déjà été lancée pour inciter les gens à voter oui au référendum. Elle serait financée par les hommes d’affaires et les directeurs de groupes de médias privés proches de l’ancien régime de Moubarak, rapporte Elaph. Le nouveau pouvoir craint fort que le taux d’approbation de sa Constitution soit inférieur à celui réalisé par celle des Frères musulmans en décembre 2012, qui avait recueilli 63 % de oui.

Le nouveau pouvoir de moins en moins populaire A force de commettre les mêmes erreurs que les régimes précédents, le gouvernement égyptien de transition a déjà perdu la confiance du peuple, affirme un sondage. —Al-Shourouk (extraits) Le Caire

L

es régimes qui refusent de voir la réalité préparent leur propre chute. La scène politique égyptienne est très instable. Ceux qui sont adulés par la foule aujourd’hui peuvent du jour au lendemain tomber en disgrâce. En Egypte, depuis la révolution du 25 janvier 2011, aucun pouvoir ne peut réussir s’il refuse d’en réaliser les objectifs. Le pouvoir actuel ne l’a pas compris. Il commet les mêmes erreurs que ses prédécesseurs, à commencer par sa façon de former le gouvernement et la Constituante [aussi peu représentative de l’ensemble de la société que la précédente, qui avait été instaurée par les Frères musulmans], mais aussi en faisant de l’approche sécuritaire la seule façon d’aborder les problèmes, avec son lot de violations des droits de l’homme et des libertés d’expression. Selon un récent sondage fait par l’institut [américain] Zogby, la confiance en l’institution militaire est passée de 93 % en juin à 70 %, et les Egyptiens ne sont plus que 49 % à faire confiance à la police. Pour ce qui est des membres du gouvernement intérimaire, le président par intérim Adli Mansour n’obtient que 39 % d’avis favorables. C’est [le ministre de la Défense et véritable homme fort] Abdelfattah Al-Sissi qui arrive en tête… avec seulement 46 %. [C’est à peine plus que] les 44 % de confiance qu’obtient toujours l’ancien président islamiste Mohamed Morsi [destitué par l’armée le 3 juillet dernier].

SOURCE

Du côté des forces politiques, les Frères musulmans sont en hausse, puisqu’ils obtiennent 34 %, alors qu’ils étaient tombés à 24 % en juillet. En revanche, l’autre grande formation islamiste, le parti Al-Nour [qui a soutenu l’intervention de l’armée contre les Frères musulmans], n’obtient plus que 10 %. Le Front du salut national [une alliance entre forces prorévolutionnaires, de gauche et promilitaires, qui a du mal à masquer ses divisions] ne recueille plus que 13 % de

Du côté des forces politiques, les Frères musulmans sont en hausse

bonnes opinions. Finalement, le mouvement Tamarrod [composé de jeunes militants à l’origine d’une campagne de collecte de signatures contre le président Morsi] n’en obtient plus que 35 %. Le résultat le plus inquiétant est que trois mois après la destitution de Morsi 51 % des Egyptiens pensent qu’à la lumière des conséquences cela n’a pas été la bonne décision ; 35 % estiment que l’Egypte va mieux depuis lors, tandis que 46 % pensent le contraire. Je sais que le simple fait de diffuser ces chiffres déclenchera une vague d’accusations de “trahison”, mais ma conscience me commande de sonner l’alerte pour montrer que la phase de transition est en danger. Les spectres que le pouvoir agite pour faire peur et pour masquer ses échecs n’empêcheront pas longtemps les Egyptiens de se révolter à nouveau, étant donné leur situation économique et la répression qui s’abat sur eux. Autrement dit, s’il devait y avoir des élections [comme cela est annoncé par les autorités militaires dans la feuille de route pour la transition], et si ces élections devaient être honnêtes et non manipulées, elles pourraient se traduire par un vote sanction catastrophique. —Moustapha Al-Naggar

Publié le 22 novembre

présentent

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AL-SHOUROUK

Le Caire, Egypte Quotidien de langue arabe www.shorouknews.com Parmi les grands titres de la presse privée égyptienne, Al-Shourouk est le seul qui ait résisté à l’engouement pour les militaires et la sissimania après la chute du régime des Frères musulmans. De centre gauche, libéral et clairement anti-islamiste, il refuse pourtant d’afficher un soutien inconditionnel aux nouvelles autorités. Quotidien des élites urbaines, Al-Shourouk continue de publier des éditoriaux critiques envers l’armée et en faveur des exigences de liberté, de démocratie et de justice sociale qui ont été celles de la révolution du 25 janvier 2011.

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20.

MOYEN-ORIENT

Courrier international — no 1205 du 5 au 11 décembre 2013 ↙ Dessin de Balaban, Luxembourg.

SYRIE

Les rêves turcs et européens des réfugiés Pour certains Syriens fuyant la guerre civile, la Turquie est le but du voyage, pour d’autres elle n’est que la première étape avant d’atteindre l’Europe.

—Al-Hayat Londres

L

’homme quinquagénaire qui vient d’arriver avec son fils adolescent voudrait s’installer à Istanbul, avant de faire venir son épouse et ses autres enfants de l’Egypte, pays qu’ils sont désormais contraints de quitter. Ce choix paraît étrange pour un chef de famille, père de cinq enfants. Des villes [turques aussi, à la frontière avec la Syrie] telles que Kilis, Reyhanli, Urfa [nom arabe pour Sanliurfa] ou encore Aintab [nom arabe pour Gaziantep] auraient pu constituer un meilleur choix. La vie y est moins chère et elles offrent de meilleures conditions de vie, notamment pour les écoles des enfants, les propositions de travail, etc. Mais si cet homme vise Istanbul, c’est que cette ville représente pour lui une première étape avant l’Allemagne ou la Suède. Nombreux sont les réfugiés syriens qui caressent ce “rêve européen”. Nous essayons de le convaincre, en présence d’une militante allemande pleine de compassion, que le rêve européen est susceptible de le jeter en enfer, même s’il devait atteindre l’Europe après qu’un passeur l’eut dépouillé de toutes ses économies. Il existe tout un business pour faire passer des Syriens en Bulgarie, en Grèce ou en Allemagne. Pour beaucoup de Syriens, la Turquie représente un pont vers l’Europe. Or la Turquie est un pays trop important pour n’être qu’un lieu de passage. Ce pays a des qualités évidentes. En premier lieu sa proximité géographique avec la Syrie. Ensuite la proximité culturelle, qui fait que des catégories pourtant très différentes de Syriens

peuvent s’y sentir à l’aise. Un Turkmène syrien s’y débrouillera facilement [par l’affinité linguistique], un Kurde y trouvera la plus importante communauté kurde du monde, et un Alaouite sera bien accueilli par les Alaouites turcs d’Antioche et d’Alexandrette [dans la province de Hatay, largement arabophone et située à la frontière syrienne]. De même, un Syrien sunnite se sentira dans un pays “musulman”, tandis qu’un laïc retrouvera lui aussi ses marques dans la Turquie [kémaliste et laïque].

Une société plus ouverte. Certes, les

Syriens peuvent avoir l’impression d’être mal acceptés par les Turcs, tout comme euxmêmes avaient mal accepté la présence de réfugiés irakiens dans leur propre pays il n’y a pas si longtemps. Cela s’explique par des facteurs sociaux et économiques, tels que la hausse des loyers provoquée par leur afflux, la saturation des transports publics dans certaines villes, la concurrence qu’ils font aux travailleurs locaux, etc. Sans parler des différences culturelles. Mais cela n’atteint pas le même degré de rejet et de racisme que celui qu’on observe en Europe. La Turquie est un pays qui nous ressemble, à nous autres Syriens, tout en étant très différent. Un Syrien, à l’inverse d’un Arabe du Golfe, ne sera pas très dépaysé dans le berceau de l’ancien Empire ottoman. C’est juste qu’il y trouvera une société plus ouverte, une économie plus florissante et une vie urbaine plus organisée qu’en Syrie. Avant la révolution déjà, la Syrie reculait, tandis que la Turquie allait de l’avant, sur les plans économique, technologique, politique et social.

Certes, il y a la barrière linguistique. Rares sont les Turcs qui parlent une langue étrangère. Mais la principale différence réside dans le régime politique. J’ai pu observer ces dernières semaines que le pouvoir turc recourait de plus en plus à la censure, aux arrestations et au contrôle de la société par des moyens indirects, mais aussi directs, sous forme de présence des forces de répression dans les lieux stratégiques des villes. Aussi l’opposition turque dénonce-t-elle les abus de pouvoir du parti [islamiste] AKP. Toutefois, les méthodes de répression ne sont pas celles de la répression cruelle et primitive. Il s’agit pour le pouvoir turc de “surveiller et punir”, selon l’analyse développée par Michel Foucault dans les années 1970.

Privés de statut légal. C’est très différent de ce qui se passe en Syrie. Là-bas, le régime de Bachar El-Assad n’abuse pas du pouvoir : il le possède. Il ne menace pas les libertés, il menace la survie. Il ne contrôle pas les habitants, il les traite comme des serfs. Les torture et les assassine au besoin, pour maintenir sa domination sur la société et sur les ressources. Certes, cet été, à Istanbul, sept personnes ont été tuées lors de la répression des manifestations qui étaient parties de la place Taksim. Et le problème kurde éclate de temps à autre avec une grande violence. Toutefois, la tendance générale est à une forme de répression abstraite et indirecte. Mais la Turquie fascine les Syriens. Car elle ressemble au monde arabe, à cette différence près qu’elle évolue au profit de ses habitants et de leur bien-être. Le conflit en Syrie a provoqué une vague de réfugiés en Turquie – probablement plus d’un million –, avec tout ce que cela implique en termes de rencontres, de mélanges et d’échanges. A Kilis, on entend tout le temps parler l’arabe, que ce soit de la part des habitants arabophones d’origine ou de la part des Syriens qui y sont installés. De même à Gaziantep, où il y a plus de 250 000 Syriens. Evidemment, les Syriens ont également des défauts. Ils peuvent avoir tendance à rester entre eux et à refuser de se mélanger à la société. Rares sont ceux qui font l’effort d’apprendre sérieusement la langue turque. Quoi qu’il en soit, le gouvernement d’Ankara les accueille en tant qu’“invités” et non pas comme des réfugiés, ce qui les prive de statut légal bien défini et les met à la merci d’un renversement de la situation politique dans ce pays. [Le coup d’Etat en Egypte, en juin 2013, contre le régime islamiste élu a eu des répercussions négatives pour les réfugiés syriens, qui avaient été bien accueillis par les islamistes.] Aussi, les réfugiés syriens n’envisagent pas la Turquie [qui peut changer de pouvoir politique] comme un lieu de résidence permanente. Etant entendu, bien évidemment, qu’ils espèrent tous, à terme, retourner chez eux en Syrie. —Yassine Al-Haj Saleh Publié le 18 novembre

IRAK

Un Premier ministre gardé par trois amazones

Trois députées irakiennes proches du pouvoir se chargent de clouer le bec à des opposants peu désireux de se voir humilier en public par des femmes.

—Elaph (extraits) Londres

L

e Premier ministre irakien, Nouri Al-Maliki, cherche auprès des femmes politiques un soutien face à l’adversité. Personne en Irak à ce poste n’avait songé à le faire avant lui. Maliki, lui, n’a pas hésité, dès son arrivée au pouvoir, à tirer profit de trois députées. Il s’agit d’Aliya Nassif, de Hanan Al-Fatlaoui et de Mariam Al-Rayes, trois femmes réputées particulièrement acariâtres dans les milieux politiques irakiens, en raison des innombrables attaques qu’elles lancent à tort et à travers contre les adversaires de Maliki. Aliya Nassif a permis au Premier ministre d’ouvrir une brèche dans la coalition de l’opposition Al-Iraqiya [une coalition sunnite d’inspiration laïque]. Elle s’était en effet présentée aux élections sous l’étiquette d’Al-Iraqiya, mais une fois élue elle a créé son propre groupe – Al-Iraqiya indépendante –, qui continue de faire obstacle aux ambitions de l’opposition au Parlement. Pour ce qui est de Hanan Al-Fatlaoui, elle permet à Maliki de faire taire les voix qui s’opposent à sa politique au sein même de sa coalition chiite. Dès qu’un membre de cette coalition conteste son autorité, Fatlaoui surgit pour lui livrer une bataille verbale éreintante. La troisième, Mariam Al-Rayes, est tellement fidèle à sa ligne politique et acquise à ses méthodes de gouvernement que Maliki lui a réservé une place très proche de lui, en la nommant conseillère. Ces trois-là ont rendu des services à Maliki comme aucun homme n’a été capable de le faire. Elles se sont faites les meilleures interprètes de sa politique. Pas un jour ne passe sans que l’une d’elles croise le fer avec un de ses adversaires politiques à la télévision ou lance ses foudres

Ces trois femmes ont rendu des services à Maliki comme aucun homme n’a été capable de le faire


MOYEN-ORIENT.

Courrier international — no 1205 du 5 au 11 décembre 2013

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↙ Dessin de Tiounine paru dans Kommersant, Moscou.

au Parlement. Et peu importe que ces adversaires représentent des catégories importantes de la population, tels que Massoud Barzani, le président de la région autonome du Kurdistan, Iyad Allaoui [ancien Premier ministre], voire Moqtada Al-Sadr [chef de file du courant radical du chiisme irakien]. Ou encore des pays tels que la Turquie, l’Arabie Saoudite et le Qatar. Quiconque ose critiquer les méthodes d’autocrate de Maliki a droit à sa dose de fiel.

Aussi beaucoup d’hommes politiques évitent-ils de s’attirer leur ire. Car cela peut aller très loin. Par exemple, Aliya Nassif a lancé sa chaussure contre le chef de la coalition Al-Iraqiya en pleine séance parlementaire et devant les caméras de la télévision. Puis elle s’est ensuite vantée de cet “acte héroïque”. Les Kurdes aussi ont droit aux pires insultes. Quand ils ont demandé des dédommagements pour les énormes dégâts

qui leur avaient été infligés par l’ancien régime de Saddam Hussein dans des opérations d’extermination, Aliya les a traités de “pharaons” [terme insultant pour signifier l’extrême arrogance], les accusant de “poignarder les Irakiens dans le dos”. Sa haine des Kurdes l’a également poussée à réclamer la démission du ministre irakien des Affaires étrangères, le Kurde Hoshyar Zebari, pour le remplacer par un Arabe. Hanan Al-Fatlaoui a pour sa part exigé que le président de la région autonome du Kurdistan, Massoud Barzani, ne puisse plus voyager sans l’autorisation préalable du pouvoir central, oubliant que le système fédéral irakien lui permet non seulement de voyager à sa guise, mais également de signer des accords commerciaux et diplomatiques avec des pays étrangers. Mariam Al-Rayes n’est pas en reste. Quand Barzani a soutenu une motion de censure visant à renverser le gouvernement de Maliki, elle a demandé qu’on renverse d’abord Barzani. Ainsi, tout le monde a eu droit aux outrances de ces trois dames. Tout le monde, sauf Nouri Al-Maliki et sa coalition gouvernementale. Et cela malgré leur échec patent dans la gestion du pays. —Mohamed Wani Publié le 17 novembre

Revendications

Compensation pour les Kurdes ●●● Du temps de Saddam Hussein, les Kurdes se sentaient proches des chiites irakiens, exclus comme eux du pouvoir. Mais depuis dix ans que les partis chiites irakiens gouvernent à Bagdad, aucune des revendications kurdes n’a été satisfaite. Le massacre de 180 000  Kurdes et l’utilisation des gaz contre Halabja en 1988, ainsi que la destruction de 5 000 villages kurdes, n’ont jamais été pris en compte par les nouvelles autorités irakiennes, qui se dérobent chaque fois qu’il s’agit de payer des compensations. Dans Elaph le journaliste kurde Mohamed Wani écrit : “La communauté internationale aurait-elle toléré que le gouvernement allemand refuse de payer des compensations aux Juifs sous prétexte que les Allemands avaient eux aussi souffert du nazisme ?”

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22.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1205 du 5 au 11 décembre 2013

asie

Australie Indonésie. Jakarta et Canberra forcés de s’entendre Le scandale des écoutes téléphoniques empoisonne les relations entre les deux pays, mais ils sont si proches qu’ils ne peuvent pas rompre.

—Kompas Jakarta

C

hacun sait que l’Indonésie et l’Australie sont deux pays qui ont besoin l’un de l’autre. Au-delà de leurs relations socio-économiques et culturelles, ils sont liés sur le plan géographique et géopolitique. Or ces relations d’interdépendance viennent d’être ébranlées par le scandale des écoutes téléphoniques, que le gouvernement australien, sous la direction du Premier ministre Tony Abbott, traite avec une

légèreté insensée*. La question est de savoir jusqu’à quel point les relations indo-australiennes sont entamées par ce scandale ? Alors que la tension politique ne cesse de s’accroître, il faut comprendre qu’elles ne peuvent être totalement rompues. Les deux pays ont déjà fait face à bien des crises par le passé. En Indonésie comme en Australie, un certain nombre de questions cruciales nécessitent le maintien de ces relations bilatérales. Ainsi, le programme

MA*

OCÉAN PACIFIQUE Equateur

SI*

Jakarta

I N D O N É S I E

P.N.G.*

T-O * Ile Christmas (Austr.)

OCÉAN INDIEN

A U S T R A L I E

Limites des ZEE * Abréviations :

MA. Malaisie, P.N.G. Papaousie-Nlle-Guinée SI. Singapour, T-O Timor oriental

1 000 km

Canberra

COURRIER INTERNATIONAL

Iles Coco (Austr.)

controversé du gouvernement de coalition australien pour endiguer le flux de demandeurs d’asile qui arrivent sur des embarcations de fortune s’appuie fortement sur la coopération avec le gouvernement indonésien. Le succès de ce programme est important car, lors des dernières élections [le 7 septembre dernier], les électeurs australiens ont manifesté une attitude proche de l’hystérie face à l’arrivée des migrants. En outre, le Parti national, partenaire de la coalition formée autour de Tony Abbott et dont la base électorale est rurale, a tout intérêt à ce que les relations avec l’Indonésie ne soient pas rompues. Tout le marché d’exportation des bovins s’effondrerait. Quant au x compa g n ies m in ières australiennes qui ont investi des fortunes en Indonésie, elles entreraient dans une colère folle. Divers intérêts indonésiens sont également fortement ancrés dans ces relations bilatérales : le flux de devises apportées par les touristes australiens, les liens de coopération dans le domaine de l’éducation mais aussi de la

défense et de la police [pour lutter contre le terrorisme] et bien d’autres encore. Quoi qu’il en soit, ce conflit qui se prolonge n’est pas inoffensif. Il pourrait affecter certaines activités qui étaient devenues des affaires de routine. Par exemple, la presse australienne s’inquiète de la sécurité des jeunes touristes australiens à Bali, qui pourrait être menacée, dit-elle, à la suite des déclarations violentes de plusieurs organisations en Indonésie. Il est aussi possible que les parents indonésiens appréhendent d’envoyer leurs enfants poursuivre leurs études en Australie, d’autant plus s’ils ont vent de diverses déclarations à tenda nce xénophobe et d’extrême droite sur les ondes australiennes.

Un étranger au cœur de l’Asie.

Mais beaucoup de commentateurs australiens ont rappelé à Abbott qu’il devait faire le premier pas, comme Obama, qui a présenté ses excuses à ses partenaires européens à cause d’un scandale d’écoutes téléphoniques et qui a ordonné la révision des pratiques

des services de renseignements américains. Ils savent que le gouvernement de Susilo Bambang Yudhoyono a besoin d’une réaction côté australien, un signe montrant que Canberra admet sa faute. Sans ce signe, le gouvernement indonésien pourrait devenir le jeu de plusieurs mouvements à l’intérieur du pays, qui se feront une joie d’exploiter la situation pour mobiliser le sentiment nationaliste. Peut-être dans l’idée de se préparer aux élections législatives et présidentielle de 2014 ou pour poursuivre d’autres visées fanatiques. Mais qu’est-ce qui retient donc Abbott de faire le premier pas, comme Obama ? La raison qu’il a donnée au Parlement australien – les questions de renseignements ne sont jamais discutées en public – ne suffit pas pour expliquer la raideur de son attitude. Peutêtre a-t-il besoin de montrer sa force en tant que nouveau Premier ministre. Dans ce cas, son calcul est erroné, car ce dont on a besoin aujourd’hui, c’est d’un chef d’Etat responsable et non d’un politicien à la recherche d’une popularité bon marché.


Courrier international ↙ Dessin d’Ajubel, paru dans El Mundo, Madrid.

L’Indonésie en position de force ● Susilo Bambang spécial ne manVu queront pas de Yudhoyono, le préd’Australie formuler des sident indonésien, demandes que est incontestablement furieux de découvrir ce qu’il l’Australie – liée aux Etats-Unis dans considère comme une trahison de la ce domaine – ne voudra pas accepter. part d’un ami. Entouré de ses Pendant ce temps, toutes les mesures ministres, il ne devrait toutefois pas de coopération en matière de défense, se priver d’utiliser ce courroux comme de sécurité, de police ainsi que cerélément de négociation majeur pour tains dispositifs commerciaux seront tenter d’obtenir quelque chose de suspendus. l’Australie. Quelles seront les conséquences pour Sur toute une série de questions, l’Australie ? Le nombre de bateaux de notamment celle des demandeurs réfugiés arrivant dans le pays a netd’asile, la coopération de l’Indonésie tement diminué ces dernières est en effet cruciale pour l’Australie. semaines. Ce n’est toutefois pas grâce Susilo Bambang Yudhoyono, sur- au dur travail de la police indonénommé SBY, a clairement indiqué que sienne, mais plutôt du fait des mesures cette coopération ne se poursuivrait strictes adoptées par le gouvernepas tant qu’un nouveau “code éthique” ment australien. du renseignement n’aura pas été négo- Abbott pourrait donc être tenté de cié, signé, mis en œuvre et éprouvé. croire qu’il n’a plus autant besoin de Alors que le Premier ministre aus- son voisin du Nord. tralien, Tony Abbott, avait promis Ce ne serait pas seulement un brutal de resserrer les liens comme jamais revirement politique par rapport à sa avec l’Indonésie, le président indo- position d’il y a deux mois, ce serait nésien lui déclare aujourd’hui : “Je aussi une très mauvaise idée. ne vous fais pas confiance pour négo- L’Indonésie reste un acteur inconcier de bonne foi alors je vais utili- tournable dont l’importance straser la menace jusqu’à ce que nous tégique et économique ne cesse de ayons fini.” croître avec le niveau de richesse Dans sa lettre au président indoné- et de complexité des relations dans sien, Abbott a accepté le principe d’un la région. nouveau texte mais la réticence de L’Australie a de plus en plus besoin son gouvernement à lever le voile sur de son allié indonésien. Abbott n’a ses services de renseignements laisse donc guère d’autre choix que de souprésager des négociations à la fois rire, de soumettre son gouvernement complexes et difficiles. à l’épreuve de la négociation ainsi qu’à Victime de tentative d’espionnage par la colère calculée de ses interlocuson voisin australien, l’Indonésie aura teurs, et de tenter d’arracher le meilbeau jeu d’utiliser l’argument moral leur accord possible. pour pousser son avantage. —Michael Bachelard Le ministre des Affaires étrangères, The Age Melbourne Marty Natalegawa, ou son envoyé Publié le 27 novembre Nous nous trouvons en fait face à un problème bien plus fondamental. Comme l’ancien Premier ministre John Howard, Abbott est issu d’une tradition politique australienne qui – hors de toute rhétorique – se sent de manière instinctive “étrangère” au cœur de l’Asie. Nous savons que le gouvernement de coalition australien a dans les faits rejeté le projet du gouvernement précédent, qui dessinait des relations étroites avec un certain nombre de pays asiatiques, y compris l’Indonésie, même si ce document restait flou sur les modalités d’application. La déclaration d’Abbott, selon laquelle cette affaire d’espionnage

ne sert pas les seuls intérêts de l’Australie mais aussi ceux des pays occidentaux [ses traditionnels alliés], est paternaliste et d’un autre âge. Elle montre également que le pays se voit toujours comme un étranger vis-à-vis du reste du continent asiatique. —Vedi R Hadiz** Publié le 27 novembre * La chaîne de télévision ABC et le quotidien The Guardian ont fait état, le 18 novembre, des écoutes effectuées sur les téléphones portables du président indonésien, de sa femme et de plusieurs ministres. Jakarta a rappelé son ambassadeur et exige des excuses. ** Professeur au Centre de recherche sur l’Asie, Murdoch University.


D’UN CONTINENT À L’AUTRE 24. 

Courrier international — nO 1205 du 5 au 11 décembre 2013 ↙ “Nouvelles règles de comportement”. Dessin de Chappatte, paru dans International New York Times, Paris.

amériques

Etats-Unis. L’inévitable réforme de la NSA Les révélations d’Edward Snowden ont profondément ébranlé l’agence de renseignements américaine. Sans faire de bruit, la Maison-Blanche et le Congrès travaillent à amender ses règles de fonctionnement.

—The Wall Street Journal (extraits) New York

E

n juin dernier, l’ancien contractuel du renseigne‑ ment américain Edward Snowden devenait célèbre pour avoir fait fuiter des documents de l’Agence nationale de ‑sécurité (NSA). Peu après, le directeur de l’agence, le général Keith Alexander, a proposé de démissionner. Cette offre, restée secrète jusqu’à aujourd’hui, a été déclinée par le gouvernement de Barack Obama. Elle montre toutefois à quel point les révélations d’Edward Snowden ont ébranlé les fondations de la NSA : aucun autre événement n’a eu un tel impact depuis la création de l’agence, en 1952, pas même les

retombées des opérations d’espion‑ nage menées à l’intérieur du pays dans les années 1970. Le scandale déclenché par Edward Snowden a contraint les pouvoirs exécutif et législa‑ tif à réévaluer complètement les activités de la NSA, et cet examen entraînera sûrement une refonte des règles de l’agence. “Cela a été un véritable cataclysme, recon‑ naît Richard Ledgett, respon‑ sable d’une équipe de la NSA créée spécialement pour gérer le cas Snowden. C’est le problème le plus grave auquel nous ayons été confrontés en soixante-deux ans d’existence.” Le risque, toutefois, serait de sur-réagir en adoptant des garde-fous qui empêcheraient la NSA de répondre à une crise

future, avertissent les détracteurs des réformes envisagées. La Maison-Blanche presse l’équipe chargée de l’examen interne des activités de la NSA de fournir de nouvelles recommandations. Pendant l’été, le gouvernement a tarrêté certains dispositifs d’écoute de la NSA après avoir découvert que l’agence interceptait les com‑ munications d’environ trente-cinq dirigeants étrangers. D’autres méca‑ nismes d’interception de communi‑ cations sont actuellement en cours

“Le problème le plus grave auquel la NSA ai été confrontée en soixante-deux ans”

d’examen. La NSA a notamment mis un terme à la surveillance électro‑ nique de la chancelière allemande Angela Merkel. Par ailleurs, le gouvernement envisage pour la première fois la nomination d’un civil pour prendre la suite du général Keith Alexander après son départ, au printemps 2014. Des réformes législatives sont aussi à prévoir. Le volet du Patriot Act [ensemble de lois antiterroristes voté en octobre 2001] sur lequel repose le programme controversé qui permet à la NSA de collecter quasi‑ ment tous les relevés téléphoniques des Américains arrive à expira‑ tion dans dix-huit mois environ. Si le gouvernement souhaite pour‑ suivre cette mission d’une façon ou d’une autre, il lui faudra sûre‑ ment trouver un compromis avec les législateurs, qui entendent interdire la collecte en masse de données. La décision de la MaisonBlanche de restreindre certaines formes d’espionnage à la suite du tollé international a déjà suscité des critiques. “Ils ont opéré un changement brutal de direction sans penser aux conséquences et aux vides que cela engendre”, affirme le républi‑ cain Mike Rogers, qui préside la commission du renseignement de la Chambre des représentants. Mais le gouvernement soutient que les capacités américaines n’ont pas été affaiblies. “Le président a été très clair : même si nous menons actuellement un examen de nos actions, nous ne mettrons pas à mal notre capacité à affronter les menaces du monde entier”, souligne Caitlin Hayden, porte-parole de la Maison-Blanche.

Age d’or de l’agence. Certains décideurs politiques ont comparé l’impact des révélations d’Edward Snowden aux années 1970, lorsque la commission dirigée par le séna‑ teur Frank Church a mis au jour l’étendue de l’espionnage mené au sein des Etats-Unis, notamment par la NSA. A l’époque, la commis‑ sion Church a jugé que les organes d’espionnage américains n’étaient pas bien contrôlés. Un nouveau sys‑ tème en est sorti, avec des commis‑ sions parlementaires spéciales et un tribunal secret pour contrôler les activités d’espionnage. Après les attentats terroristes du 11 septembre 2001, la NSA a été clouée au pilori pour avoir manqué certains indices du com‑ plot. L’agence s’est réinventée en machine à traquer les terroristes

et a mis à profit ses compétences informatiques pour repérer les suspects chaque fois qu’ils com‑ muniquent. “Ils ont tant progressé qu’on a commencé à parler d’un âge d’or de l’interception des communications”, explique le républicain Michael Allen, ancien conseil‑ ler de premier plan au sein de la commission du renseignement de la Chambre des représentants. L’examen de la NSA qui fait suite aux révélations d’Edward Snowden est bien plus poussé que celui des années 1970, et le dia‑ gnostic est différent, précise Britt Snider, qui a participé à la com‑ mission Church. “Ce n’est pas le manque de contrôle qui est en cause, mais plutôt la qualité du contrôle.” La révélation du fait que la NSA espionnait la chancelière allemande Angela Merkel a constitué un tour‑ nant et amené certains des alliés les plus fidèles de l’agence au Congrès à se retourner contre elle, telle la sénatrice démocrate Dianne Feinstein, qui préside la commis‑ sion du renseignement du Sénat.

Balkanisation du web. Les

législateurs et les anciens hauts responsables des services du ren‑ seignement ont déclaré qu’ils atten‑ daient du gouvernement la mise en place d’une procédure permet‑ tant de mettre en balance l’utilité des activités de surveillance avec le coût politique et diplomatique à payer si l’on se fait prendre la main dans le sac. Ce type de pro‑ cédure pourrait réduire les soucis diplomatiques, mais risque aussi d’introduire des calculs politiques dans le travail de renseignement. “La situation va devenir incroyablement complexe”, prévient Dennis Blair, ancien directeur du rensei‑ gnement national. Au-delà de la NSA, les retom‑ bées internationales pourraient aussi être considérables, selon Michael Hayden, qui a dirigé à la fois la NSA et la CIA. Selon lui, la divulgation des activités d’espion‑ nage de la NSA vient alimenter les efforts menés à l’échelle interna‑ tionale pour segmenter Internet pays par pays – un mouvement que le gouvernement américain et les entreprises de haute technologie du pays se sont toujours employés à bloquer. “L’existence d’Internet en tant que grand réseau mondial est menacée”, souligne Michael Hayden, ajoutant qu’une balkani‑ sation du web est “un danger réel”. —Siobhan Gorman Publié le 24 novembre


AMÉRIQUES.

Courrier international — nO 1205 du 5 au 11 décembre 2013

cuba

↙ Dessin de Falco, Cuba.

Détectives très privés Depuis la libéralisation économique, les Cubains cherchent de nouveaux métiers. Certains ne sont pas encore autorisés mais s’exercent sous le manteau… comme celui d’enquêteur privé.

à Cuba (nous en avons rencontré cinq à La Havane) en revanche on sait que ces agences sont en majorité dirigées ou financées par des étrangers. Yudel, 34 ans, ingénieur en télécommunications, habite à Cerron. Il est à la tête d’une agence – de trois personnes – spécialisée dans les constats d’adultère. “C’est la majorité des demandes et nous avons créé un système de surveillance qui fonctionne très bien, nous avons donc choisi de ne faire que ça”, assure-t-il, sans s’étendre lui non plus sur les détails. Il explique qu’il faut un minimum de matériel : des appareils photos et des caméras avec des téléobjectifs, des appareils d’écoute et un véhicule pour les filatures. “Ce n’est pas un travail facile. Il nous faut des preuves, et en même temps il faut éviter la police, qui est complètement paranoïaque dès qu’on prend des photos et des vidéos sur la voie publique”, raconte Mario, un des enquêteurs qui, lui aussi, tient à rester anonyme.

Données personnelles. Le recours à des

—Café Fuerte Miami

L

e métier de détective privé fait, à la manière de ceux qui l’exercent, discrètement, silencieusement et anonymement, son apparition sur l’île, rejoignant ainsi le répertoire des nouveaux moyens de subsistance. Cette profession a toujours existé dans la plupart des sociétés du monde entier, mais c’est seulement maintenant, grâce aux réformes [économiques] mises en place [depuis cinq ans, par Raúl Castro], que les Cubains ont la possibilité de se lancer dans une activité de ce genre, même si le gouvernement ne délivre pas encore de licence officielle pour l’exercice de cette profession. Giuseppe, qui vit à Cuba depuis cinq ans, dirige l’une des agences de détectives privés de la capitale. Il a exercé cette profession pendant de nombreuses années dans son pays d’origine, à Naples. “Au départ, j’ai commencé en amateur en faisant ce type de travail pour un ami, mais ensuite j’ai eu de plus en plus de clients. Je me suis dit alors qu’il y avait un énorme potentiel à Cuba et de l’argent à se faire”, raconte Giuseppe dans un espagnol presque parfait. Son agence fonctionne grâce à l’apport de collaborateurs issus de tous les milieux et de toutes les professions. “Depuis mon

arrivée à Cuba, j’ai rencontré de nombreuses personnes, et notamment des membres de la police, des inspecteurs et des fonctionnaires du gouvernement qui aujourd’hui me sont très précieux pour obtenir des informations et boucler mes enquêtes le plus rapidement possible. J’ai plusieurs collaborateurs, postés en différents endroits, qui forment un réseau permettant d’effectuer des filatures avec le plus grand professionnalisme.”

Constats d’adultère. En l’absence de

statut officiel, son métier doit rester secret et Giuseppe refuse de révéler ses tarifs. “La seule chose qui soit publique, c’est mon numéro de téléphone. Au téléphone, le client me présente son problème et nous organisons un rendez-vous où les tarifs sont fixés en fonction de la complexité du cas. La plupart du temps, les gens viennent nous voir pour des soupçons d’infidélité mais il y a également des affaires d’escroquerie et même des entreprises qui nous demandent d’enquêter sur la vie personnelle de certains employés à des postes importants. C’est vraiment une profession dynamique, bien qu’il faille envisager une activité complémentaire parce que la clientèle n’est pas aussi nombreuse qu’elle pourrait l’être si notre métier avait un statut légal.” Difficile de connaître précisément le nombre de personnes qui se consacrent au métier de détective privé

détectives privés en territoire cubain n’est pourtant pas une nouveauté. En effet, la Sepsa (Services spécialisés de sécurité) a son propre département spécialisé dans les services aux étrangers depuis plus de dix ans. Située dans le quartier privilégié de Miramar, à La Havane, l’agence offre officiellement ses services à tous mais ses clients sont surtout des multinationales ayant des intérêts dans l’île et des étrangers capables de payer les tarifs exorbitants de la Sepsa, 200 pesos cubains [environ 150 euros] rien que pour l’ouverture d’un dossier. “Certains Cubains viennent me demander mes services après avoir essayé avec la Sepsa. C’est trop cher pour eux et ils se méfient parce qu’ils craignent que leurs données personnelles ne soient utilisées contre eux. Il faut dire que tous ceux qui travaillent à la Sepsa sont d’anciens agents de la Sécurité de l’Etat ou du ministère de l’Intérieur. A tort ou à raison, ils n’ont pas confiance”, commente Giuseppe. Un détective privé de La Havane raconte qu’il utilise comme couverture le métier d’agent immobilier, grâce à la loi sur le travail indépendant. Pour l’instant les enquêtes continuent underground, et plus d’un mari volage en a fait les frais. —Daniel Palacios Publié le 15 novembre

Source CAFÉ FUERTE Miami, Etats-Unis cafefuerte.com Créé en juillet 2010 par trois journalistes cubains, “Café fort” propose des informations tant sur Cuba que sur la communauté cubaine de Miami. The New York Times l’a sélectionné comme un des trois sites de blogs à suivre pour s’informer de l’actualité cubaine.

25

Honduras

Victoire contestée La candidate de l’opposition conteste les résultats de l’élection présidentielle, qui donnent la victoire au nationaliste Juan Hernández.

L

e Tribunal suprême électoral du Honduras a confirmé officiellement la victoire du candidat du Parti national (droite), Juan Orlando Hernández, à l’élection présidentielle du 24 novembre dernier, avec 36,8 % des suffrages. Mais le tout jeune et principal parti de l’opposition Liberté et refondation (Libre) dénonce ces résultats, met en avant des irrégularités et exige un nouveau décompte des votes. “Nous ne reconnaîtrons pas la légitimité de ce gouvernement”, a lancé la candidate de Libre, Xiomara Castro, épouse de l’ancien président Manuel Zelaya, renversé par un coup d’Etat en juin 2009, arrivée à la deuxième place avec 28,8 % des voix, rapporte El Heraldo. Elle a appelé à des manifestations pacifiques, qui, le 1er décembre, ont rassemblé des milliers de personnes. A Tegucigalpa, la manifestation s’ouvrait derrière le cercueil d’un militant de Libre assassiné la veille, souligne Tiempo. Le quotidien de Tegucigalpa affirme dans son éditorial que la victoire du candidat de droite est “ressentie par une majorité, au moins 80 % des citoyens, comme une bouchée indigeste avalée par la force de la fraude”. Salvador Nasralla, le candidat du Parti anticorruption (PAC), autre nouveau parti qui a fait irruption sur la scène politique, et qui a obtenu 14 % des suffrages, a annoncé lui aussi qu’il porterait plainte pour dénoncer la fraude. Ces élections entérinent pour l’instant le maintien des nationalistes (responsables du coup d’Etat de 2009). Mais elles annoncent aussi la fin du bipartisme puisque le traditionnel Parti libéral, qui partage le pouvoir depuis des décennies avec le Parti national, n’est arrivé qu’à la troisième place. “Cela peut paraître exagéré ou trop optimiste de parler désormais de multipartisme, mais le bipartisme a souffert d’un rejet si grand que seul un gouvernement transparent, engagé dans le social et qui réussirait à développer économiquement le pays pourra garantir cette nouvelle période de gouvernement”, affirme La Prensa. Peuplé de 8 millions d’habitants, le Honduras est ravagé par la violence et la pauvreté : 66 % des habitants vivent sous le seuil de pauvreté et le taux d’homicides (85 pour 100 000 habitants) est un des plus élevés du monde. Le nouveau président, Juan Hernández, qui a soutenu le coup d’Etat de 2009, prône le recours à l’armée pour lutter contre la violence. —


26. D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — nO 1205 du 5 au 11 décembre 2013 ↙ Un millier d’opposants au régime accompagne le cercueil de Ganga, assassiné par la police le 22 novembre dernier. Estelle Maussion/AFP

afrique

Angola. “Dos Santos, laisse-nous enterrer nos morts !” Une foule en colère a profité de l’enterrement d’un jeune opposant pour manifester contre le vieux président, qui n’arrive plus à maîtriser la contestation.

—Maka Angola (extraits)

Luanda

L

’homme à mes côtés, en costume noir bien repassé et à la barbe ordonnée, sourit tranquillement : c’est un optimiste incurable. Au bord de la route, un imposant cordon d’agents de la police nationale, sans armes, observe le cortège funéraire. Pour la première fois dans l’histoire de l’Angola indépendant, c’est au côté de représentants de l’opposition et de la société civile que les proches de ce militant assassiné par la garde présidentielle ont accompagné son cercueil jusqu’au

cimetière. Et, sur l’une des grandes artères du centre de Luanda, les slogans ont donné à ce cortège une tournure politique. Les manifestations de la jeunesse et des opposants au régime partent en règle générale des portes du cimetière de Santana pour prendre la direction de la place de l’Indépendance, soit un peu moins de 2 kilomètres. Un trajet court, qui est depuis 2011 le foyer des plus graves violences politiques en Angola. Les forces de police déploient des centaines d’agents le long du parcours : police montée, police d’intervention rapide (PIR),

brigade cynophile, représentants de l’ordre public, agents de la circulation, et des centaines d’officiers de police et d’agents de sécurité en civil, soutenus par des hélicoptères, des chars d’assaut et des canons à eau. Des milliers d’agents de police et de sécurité et de militaires pour dissuader par la terreur. Filomeno Vieira Lopes, l’homme en costume, silhouette élancée et sourire permanent, est le secrétaire général du Bloc démocratique [un rassemblement de partis d’opposition]. Pour lui, cette marche est une métaphore de la politique angolaise : l’opposition et les jeunes

manifestants se massent toujours à passer deux mois derrière les barl’entrée du cimetière pour prendre reaux. “Zé Dú [surnom du président la direction de la place de l’In- José Eduardo dos Santos], dehors ! dépendance, ils marchent vers Bourreau ! Dictateur répugnant !” la liberté, vers un changement L’un d’eux, Adolfo Campos, grand de régime. Mais cette fois-ci les habitué des manifestations mais choses sont différentes. En inver- aussi des arrestations et des passant le parcours, ce cortège funé- sages à tabac, tenait le mégaraire veut dire sa révolte et son phone et scandait des chants et indignation devant la mort de des slogans. De mon côté, je réfléchissais à Ganga. Le 22 novembre, sans hésita- l’optimisme de Filomeno Vieira tion, un agent de la garde prési- Lopes. Il résumait mes propres dentielle a assassiné ce militant espoirs. Alors que nous traverparce qu’il était soupçonné d’avoir sions la place de l’Indépendance, collé des affiches. Sur ces affiches je me suis dit un instant que nous étaient représentés les portraits venions de franchir le Rubicon. La d’Isaías Sebastião Cassule et d’An- police elle-même, qui la veille avait tónio Alves Kamulingue [un site examiné les détails du cortège d’information a révélé avec les dirigeants de la Casa-CE [coarécemment que ces reportage lition politique dont deux anciens militaires avaient été Ganga faisait partie] assassinés par les forces de l’ordre et les proches du défunt, avait faciet les services secrets en 2012]. Il lité le dégagement du parcours. y était écrit : “Qui est le véritable Elle semblait collaborer, émue assassin ?”, “Peuple angolais, jus- par l’événement. tice maintenant !” Les slogans politiques et les mots Ganga et sept de ses camarades d’ordre des manifestants ont proont été arrêtés et conduits au poste gressivement gagné les centaines de garde, voisin du palais prési- de curieux massés le long des rues. dentiel, où le malheureux a été “Nous demandons justice ! De quoi tué de deux balles (dans le dos est-il coupable ?”, “Zé Dú assassin ! et dans la partie supérieure de Le peuple ne veut plus de toi”, “Le l’abdomen). La police nationale a MPLA a tué, le peuple est révolté !”, ensuite émis un communiqué jus- “La police appartient au peuple, pas tifiant la mort de Ganga par l’ar- au MPLA !” gument fallacieux selon lequel il La réponse à ce crescendo aurait violé le périmètre de sécu- politique n’a pas tardé à se faire rité de la présidence. entendre : au loin des sirènes ont Il lui a été aussi reproché de retenti, et en quelques minutes “placarder des affiches de propa- des centaines d’agents de la PIR gande subversive à caractère insul- sont apparus. Rapidement, ils ont tant et injurieux contre l’Etat et ses dépassé le cortège pour faire bardirigeants”. Demander justice est rage. Des renforts sont arrivés, dont donc considéré comme un grave deux hélicoptères de la police et de délit contre le président et contre l’armée. Deux véhicules équipés de les dirigeants de son parti, le MPLA canons à eau ont surgi pour blo[Mouvement du peuple pour la quer la voie devant le cordon des libération de l’Angola]. C’est une agents de la PIR, qui ont actionné loi qu’ignorait le peuple angolais. les engins pour disperser le cortège. C’est donc en réaction à la mort Tout à coup, les forces de l’ordre de Ganga que les manifestants ont ont lancé des grenades de gaz lacryinversé leur parcours habituel. mogène sur le cortège funéraire. La marche n’avait plus l’inten- La foule a d’abord paniqué, puis tion d’atteindre la “place de l’in- presque immédiatement il y a eu dépendance”, et par là la liberté un mouvement de résistance : dans et le changement, mais le cime- un premier temps, les manifestants tière de Santana. Pour y enterrer ont couru dans tous les sens pour se le jeune homme. mettre à l’abri du gaz irritant, mais Lors de cette manifesta- certains jeunes, les plus aguerris, tion, les jeunes du Movimento ont rapidement repris leurs esprits Revolucionário (Mouvement et mouillé leur tee-shirt pour se révolutionnaire) ont brandi un le mettre sur la tête. La plupart se portrait géant de Ganga et ont sont vite replacés autour du cormené le corbillard qui transpor- billard. “Ils vont devoir nous tuer tait sa dépouille. Leurs tee-shirts sur place. Ils ne nous laissent même portaient les mêmes mots que pas enterrer nos morts. Qu’est-ce que ceux qui ont valu à l’un de leurs c’est que ce gouvernement ?” a hurlé leaders, arrêté en septembre, de une femme.


AFRIQUE.

Courrier international — no 1205 du 5 au 11 décembre 2013

Contexte

Manifestations et répression ●●● Le président José Eduardo dos Santos, au pouvoir depuis trente-quatre ans, est resté silencieux devant les récentes poussées de contestation populaire. Et pour cause : il est en Espagne depuis le 9 novembre pour “raisons personnelles”. C’est la deuxième fois cette année qu’il quitte l’Angola. Ces absences répétées et son silence de mort alimentent toutes les rumeurs sur son état de santé. Cela ne pouvait pas tomber plus mal. Car, comme le rapporte le quotidien sud-africain Mail and Guardian, “Dos Santos fait face à une sérieuse crise”, et personne ne semble en mesure de répondre aux troubles sociaux qui grondent dans le pays. “Dix-huit mois après la disparition de deux soldats, un rapport confidentiel extrêmement détaillé a été transmis au site internet angolais Club K. Il raconte, notamment, comment ils ont été torturés et assassinés dans leurs cellules”, poursuit le journal. L’un d’eux a été tué d’une balle dans la tête, et son corps enterré dans une forêt. Son collègue a été jeté aux crocodiles… Ce rapport a déclenché de nombreuses vagues de protestations, toutes réprimées dans la violence. “Dos Santos a dû faire face à de nombreux scandales pendant ses trois décennies à la tête du pouvoir, notamment des affaires de corruption et de népotisme […]. Mais cette affaire est différente, car la trahison vient forcément de son propre camp. Elle prouve que le vieillard de 71 ans est en train de perdre les hommes qui l’ont maintenu à la tête de l’Etat pendant toutes ces années.” Au bout d’une heure et quart, un représentant des autorités qui supervisait la répression de la manifestation est parvenu à un compromis avec les organisateurs du cortège : une voie serait ouverte pour faciliter la circulation. Le temps que les membres de la procession s’organisent et mettent en place un cordon humain pour délimiter leur cortège, le commissaire transmettait d’autres ordres : soit les manifestants montaient dans des véhicules, soit le cortège n’accompagnerait pas le défunt au cimetière. Ils ont fourni quatre autocars, un nombre bien insuffisant pour transporter la totalité des participants. La procession a donc continué à pied. Juste avant d’arriver au cimetière, j’ai rejoint Filomeno Vieira Lopes. Toujours souriant, il m’a rappelé que le régime, plein de contradictions, ne faisait qu’aggraver les problèmes du président et

ternir davantage son image. “On y est toujours allé à pied, au cimetière”, a-t-il insisté. Alors, pourquoi les hommes du président ont-ils créé une telle confusion alors que le cortège n’était qu’à vingt minutes du cimetière ? Des motards de la PIR étaient postés à l’entrée. Ils y sont restés, et le corps de Ganga a pu finalement être conduit à sa sépulture. Je crains toutefois que Manuel de Carvalho Hilberto-Ganga ne puisse pas reposer en paix avant longtemps. Car, comme le disait une dame au moment où la police bloquait le cortège : “Pourquoi le gouvernement se dispute-t-il avec un mort ?” —Rafael Marques de Morais Publié le 27 novembre A propos de Maka Angola, lire notre rubrique “Source de la semaine” en page 42.

L’islam n’est pas interdit ! La simple rumeur d’une interdiction du culte musulman par le régime a déclenché un tollé mondial, dans une ambiance locale de grave crise politique. —Daily Maverick Johannesburg

L

e 25 novembre, l’International Business Times, un site d’information installé à New York, a rapporté que, selon plusieurs organes de presse, l’Angola avait interdit l’islam et ordonné la démolition des mosquées. Il précisait néanmoins que, même si les articles relayant la nouvelle s’étaient multipliés au cours des derniers jours, les preuves de l’interdiction restaient minces. L’information a été reprise par la presse indienne, le Daily Mail [britannique] et d’autres supports qui semblaient se réjouir de cette interdiction et souhaiter qu’elle devienne une tendance mondiale. Nos premières tentatives pour vérifier les faits ont été entravées par la vitesse à laquelle la nouvelle s’est propagée. L’International Business Times avait déniché un compte rendu de la situation dans le quotidien béninois La Nouvelle Tribune. Ce journal francophone a publié le 22 novembre un article citant “plusieurs” responsables angolais, dont la ministre de la Culture, Rosa Cruz, qui aurait déclaré : “Le processus de légalisation de l’islam n’ayant pas été approuvé par le ministère de la Justice et des Droits de l’homme, les mosquées seront fermées jusqu’à nouvel ordre.” Cet article a déclenché une avalanche de réactions dans les médias. L’information a continué à se répandre jusqu’au 25 novembre, suscitant à la fois l’indignation et la condamnation. Une photo censée montrer la démolition

d’une mosquée en Angola a même été publiée. Mais il s’est très vite avéré qu’elle avait en fait été prise au Nigeria ou dans un pays du Moyen-Orient. En tout cas pas en Angola. Alors que la curiosité suscitée par cette information était à son com ble, l’ambassade d’A ngola au x Etats-Unis a démenti catégoriquement que le gouvernement angolais ait interdit l’islam ou empêché les musulmans de pratiquer leur religion. “La République d’Angola […] n’interfère pas dans la religion. La liberté de culte prévaut [dans notre pays]”, soulignait le communiqué.

“Cette polémique sur l’interdiction de l’islam détourne l’attention de ce qui se passe en Angola” Il s’est avéré que le gouvernement avait ordonné la démolition d’une série de bâtiments construits sans permis et que, dans le lot, se trouvait une mosquée. Il n’en demeure pas moins que l’islam n’a pas été légalisé en Angola, si l’on en croit les propos de la ministre de la Culture tels qu’ils ont été rapportés par la presse béninoise. Le 26  novembre, l’AFP a fait savoir que le ministère de la Culture démentait toute interdiction de l’islam. “Il n’y a pas de guerre contre l’islam en Angola, ni contre aucune autre religion”, a déclaré Manuel Fernando, directeur de l’Institut national des affaires religieuses, qui dépend du ministère. “Il n’y a

aucune orientation officielle visant à détruire ou à fermer des lieux de culte, quels qu’ils soient.” Cependant, la dépêche de l’AFP citait des responsables de la communauté musulmane en Angola se plaignant de “persécution politique” et d’“intolérance reli– gieuse”. Pour pouvoir exercer des activités en Angola, les organisations religieuses doivent solliciter un statut légal auprès des ministères de la Justice et de la Culture. Ce statut leur donne le droit de construire des écoles et des lieux de culte. Selon la loi angolaise, une organisation religieuse doit compter plus de 100 000 fidèles pour obtenir un statut légal. Et, comme le nombre de musulmans en Angola reste inférieur à 100 000 [sur 20 millions d’habitants], l’islam n’a pas été officiellement “légalisé”. Cependant, le moment choisi pour ouvrir le débat sur le sujet est assez curieux. “En un sens, [cette polémique sur l’interdiction de l’islam] détourne l’attention de ce qui est en train de se passer en Angola”, observe Leslie Lef kow, vicedirectrice de la division Afrique de Human Rights Watch. “L’Angola traverse une crise politique.” Et, en l’occurrence, le mot “crise” n’est pas exagéré. Quelques heures avant la manifestation organisée le 23 novembre par l’opposition, les forces de l’ordre ont abattu un militant [lire ci-contre]. Au total, 292 manifestants ont été arrêtés ce jour-là. Ces événements ne sont pas le fait d’un soulèvement populaire soudain. Les partis d’opposition et les organisations internationales de défense des droits de l’homme accusent depuis longtemps le président Dos Santos de ne pas respecter les droits de l’homme et de recourir à la violence pour faire taire les mécontents. Dans le cas présent, on peut dire que la procédure légale entourant la pratique de l’islam en Angola relève d’une culture générale de la répression. —Khadija Patel Publié le 26 novembre

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Courrier international – n° 1205 du 5 au 11 décembre 2013

Belgique. Des îles belges S en 2100 ?

↙ Dessin de Gaëlle Grisard pour Courrier international.

—De Standaard Bruxelles

Les entreprises de dragage ont de grands projets pour la Côte belge. Et ceux-ci viennent d’être jugés réalisables et d’utilité publique par le gouvernement flamand.

i l’on veut aménager des îles au large de notre littoral, il faut le faire dans la partie orientale de celui-ci, entre Knokke et la frontière néerlandaise. C’est l’une des conclusions de l’étude de l’administration flamande sur le plan Vlaamse Baaien 2100 (“Baies flamandes 2100”). Dans ce projet élaboré en 2009, les entreprises de dragage proposaient d’aménager une série d’îles artificielles au large de notre littoral. Celles-ci pourraient aider à protéger la Côte contre la montée du niveau des mers et contre une tempête exceptionnelle, comme il s’en produit une par millénaire. C’est le 26 novembre, à Blankenberge, que la ministre flamande des Travaux publics, Hilde Crevits (CD&V) a rendu publics les résultats de cette étude. La ministre reconnaît qu’une première ligne de défense pourrait être créée dans la zone comprise entre Zeebruges, la ville de Flessingue et l’île de Walcheren, [ces deux dernières étant situées aux Pays-Bas]. Cette ligne constituerait alors une protection pour toute la partie orientale de la Côte ainsi que pour l’embouchure de l’Escaut. “Si nous envisageons un jour la création d’îles, le meilleur endroit pour le faire est la bande qui va de Zeebruges à Cadzand aux Pays-Bas, en passant par Knokke”, a déclaré la ministre. Au large du reste de notre littoral, elles seraient moins utiles. Ces îles pourraient présenter d’autres avantages pour la protection de la Côte et ainsi contribuer à améliorer la situation actuelle. En deux endroits, les plages devraient être renforcées : Westende et Middelkerke. Ces plages sont considérées comme les maillons faibles de notre côte. Un “générateur de sable” y serait aménagé : un grand plateau, d’où le sable se répandrait tout le long de la Côte sous l’effet du vent, des vagues et des courants. A cet endroit, de nouvelles dunes et une nouvelle plage se formeraient. A l’extrémité nord-ouest du banc de Wenduine, le gouvernement flamand ferait construire un atoll énergétique. A cet endroit, il n’y aurait pas d’effet néfaste sur les routes de navigation de et vers Zeebruges. Et cet atoll contribuerait par la même occasion à protéger Le Coq et Wenduine des tempêtes tout en n’y gâchant pas la vue sur mer..

Lorsque les éoliennes produisent trop d’énergie, l’atoll énergétique pompe de l’eau de mer et relâche celle-ci dans le cas contraire. Cette idée d’atoll énergétique avait déjà été défendue il y a quelques mois par le ministre de la Mer du Nord, Johan Vande Lanotte (SP.A). Le chenal maritime du port de plaisance de Blankenberge pourrait être protégé par de grands brise-lames, ce qui permettrait d’élargir les plages qui le jouxtent et de rendre celles-ci plus agréables. En ce qui concerne le port de Zeebruges, les choses sont plus compliquées. Toute intervention aura des conséquences sur les fonds marins et les courants. Pour l’entrée du port, un chenal profond serait creusé, afin de diminuer la vitesse du courant.

Ce plan avait très vite trouvé des partisans, notamment du fait du volet touristique. Du côté occidental, une petite digue serait construite dans le même but. Ces travaux permettraient de rendre le port accessible aux bateaux de toute taille à n’importe quel moment de la marée, ce qui n’est pas le cas actuellement. Le long de ce flanc ouest, le port pourrait être agrandi. Il serait protégé par une nouvelle zone de nature. Un autre atoll énergétique pourrait également être aménagé à cet endroit. Hilde Crevits ne peut encore donner ni calendrier ni estimation de prix pour tous ces grands travaux. “On parle ici de projets à très long terme, à l’horizon 2100”, estime-t-elle. Mais elle entend bien disposer d’un plan directeur dès l’année prochaine. En ce qui concerne l’intérieur des terres, elle a également annoncé que le gouvernement flamand investirait l’année prochaine 8,5 millions dans des travaux visant à mieux protéger le port d’Anvers. Lors de sa présentation en 2009, le plan “Baies flamandes” avait été qualifié de mégalomane, mais il avait très vite trouvé des partisans. Notamment du fait du volet touristique. Le bourgmestre de Knokke-Heist, Leopold Lippens, verrait bien un golf, des hôtels et un port de plaisance sur l’île artificielle. —Tom Ysebaert Publié le 27 novembre


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PARTIS

La N-VA pèche dans le vivier libéral Le transfert à la N-VA de la députée régionale Annick De Ridder a été orchestré de manière à causer le maximum de dégâts à l’Open VLD, la nouvelle cible des autonomistes.

—De Morgen Bruxelles (extraits)

I

l y a le timing : quelques jours après le “congrès d’avenir” des libéraux, un succès selon ceux-ci et une opération destinée à repositionner l’Open VLD en tant que “seul véritable parti libéral”. Il y a le message d’adieu d’Annick De Ridder elle-même : “Je ne me reconnais plus dans ce parti qui veut taxer les voitures de société et les bonus de liquidation. L’Open VLD les qualifie d’impôts vexatoires mais les laisse quand même passer”, se référant au difficile mea culpa de la présidente

Transfuge lll Ex-présidente des

jeunes VLD, Annick De Ridder, 34 ans, était députée régionale pour les libéraux flamands depuis 2004. Elle s’était fait remarquer en étant à la pointe de la fronde contre le droit de vote des étrangers aux élections communales, une mesure finalement votée par son parti. Par après, elle s’est faite plus discrète, parfois trop aux yeux de certains libéraux, donnant seulement de la voix dans le dossier de l’achèvement du périphérique d’Anvers. C’est le 25 novembre qu’elle a téléphoné à son chef de groupe, Bart Tommelein, pour annoncer son départ de l’Open VLD pour la N-VA. Elle assure que sa décision n’a rien à voir avec le fait que la tête de liste en province d’Anvers aux prochaines élections n’avait pu lui être promise à ce stade-ci.

Gwendolyn Rutten le week-end dernier. Elle ajoute encore qu’en tant que partenaire au sein du gouvernement, l’Open VLD est responsable de “la politique destructrice d’emplois du gouvernement Di Rupo”. Et il y a enfin la phrase qui a été reprise en choeur hier par presque toute la N-VA : Annick De Ridder “a lu le programme socio-économique de la N-VA avec l’esprit ouvert et elle a vu qu’il était bien”. Comprenez : meilleur que celui de l’Open VLD. Tout cela donne à penser que la N-VA met toutes ses forces dans la balance pour poursuivre son offensive de conquête des électeurs libéraux. Ce qui s’inscrit somme toute dans une stratégie cohérente. Le programme socio-économique que la N-VA a présenté à l’occasion de son dernier congrès s’inspirait déjà des recettes libérales classiques. Il est frappant de voir la dureté avec laquelle les chefs de file de la N-VA s’en prennent à l’Open VLD (à l’exception de Maggie De Block, apparemment inattaquable) tout en laissant le CD&V relativement tranquille. Ce qui ouvre d’ailleurs des pers↓ Dessin de duBus paru dans La Dernière Heure.

pectives à des chrétiens-démocrates désormais seuls au centre de l’échiquier politique. Il y a aussi pas mal de logique dans cette stratégie. Quand on regarde les sondages, on voit que la N-VA a pratiquement dévoré la LDD (créditée d’un misérable 0,7 % dans notre dernier sondage) sur sa droite et que le Vlaams Belang a été passablement laminé également. Le parti doit donc aller chercher ailleurs son potentiel de croissance et, dans cette optique, tenter une expansion du côté des libéraux semble loin d’être idiot. Par nature, les électeurs libéraux sont moins fidèles que ceux du CD&V et le mécontentement du monde de l’entreprise vis-à-vis du gouvernement Di Rupo reste considérable.

nouvelle réforme de l’Etat ont déjà trouvé le chemin de ce parti. Il ne reste donc que le socio-économique pour conquérir de nouveaux électeurs. Cela demande un autre type de candidats. Des politiciens qui peuvent vanter les bienfaits d’une scission du pays, la N-VA n’en manque pas. Pour ce qui est de l’expertise dans les domaines social et économique, elle est moins bien lotie. C’est pour cela que le parti va bientôt s’adjoindre les services De Johan Van Overtveldt, le rédacteur en chef de Trends, et d’Annick De Ridder. En tant que consultante pour la Katoen Natie, elle apporte aux nationalistes flamands tout un réseau au sein du port d’Anvers. D’autres signes semblent aller dans le même sens. Le personnel et les parlementaires du parti suivent en ce moment des trajets de formation en “People Management” et “Change Management” à la Vlerick Business School. Tout cela devrait permettre à la N-VA de mieux gérer son statut de grand parti. Les membres actuels de la N-VA ne semblent pas encore très nerveux pour l’instant. Ils

n’ont pas lieu de l’être parce qu’il y reste de la place. A la Chambre, la N-VA devrait glaner 4 sièges supplémentaires. Au Parlement flamand, où ce sont encore les rapports de force de 2009 qui comptent, la N-VA peut en espérer 13 supplémentaires, ce qui constituerait pratiquement un doublement. Le parti laisse entendre qu’il présentera encore quelques candidats d’ouverture, probablement au profil socio-économique appuyé, au cours des prochains mois. Les transfuges prétendent invariablement qu’il n’y a que les idées qui comptent, mais ce n’est sans doute pas un hasard s’ils partent toujours vers des partis qui ont le vent en poupe. Sur ce point-là aussi, les idées de la N-VA semblent avoir évolué au fil des années. “Les transfuges et les opportunistes n’ont pas la moindre chance chez nous”, déclarait encore avec aplomb Liesbeth Homans en 2009. L’année prochaine, elle partagera vraisemblablement la liste régionale avec Annick De Ridder. —Bart Eeckhout et Tine Peeters Publié le 26 novembre

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Expertise. Mais, au niveau du contenu également, le volet socio-économique du programme de la N-VA présente plus de potentiel de croissance que le volet communautaire. Un récent sondage a démontré que le confédéralisme ne coûtait pas de voix à la N-VA mais on peut aussi supposer que tous les partisans d’une

Du 4 décembre 2013 au 26 janvier 2014

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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1205 du 5 au 11 décembre 2013

europe

—Hospodárské Noviny Prague

Slovaquie. La démocratie à l’épreuve d’un petit Führer L’élection du néonazi Marian Kotleba comme gouverneur régional, le week-end dernier, est le dernier exemple de la montée de l’extrême droite en Europe. L’élite politique et la société slovaques, qui ont favorisé le succès de cet outsider, seront-elles à la hauteur de la situation ? ↘ Dessin de Belortaja, Albanie.

L

ors de la récente fête nationale [le 11 novembre], des ultranationalistes polonais ont brûlé la sculpture arcen-ciel installée sur une place du centre-ville de Varsovie et ont incendié une guérite devant l’ambassade de Russie. C’est devenu une affaire internationale. Leur alter ego slovaque Marian Kotleba est allé un peu plus loin. En remportant les élections régionales, le week-end dernier, il a été élu gouverneur de la région de Banská Bystrica. Un choc pour les Slovaques. Cet homme, qui fait l’apologie de l’Etat fasciste slovaque et se félicite de l’expulsion des Juifs, qui se laisse appeler “vodca” [caïd, commandant], qui souhaite envoyer des milices contre les Roms et dont le programme de son Parti du peuple Notre Slovaquie peut se résumer par “improvisation populiste nourrie d’éléments néonazis”, s’est emparé de l’une des huit régions de la Slovaquie. Après l’entrée du Jobbik au Parlement hongrois en 2010, il n’est plus étonnant de voir qu’en Europe centrale la frustration et la déception face à l’évolution politique et économique font le lit d’un politicien extrémiste et de son parti. Les accusations mutuelles que s’échangent les responsables politiques slovaques de gauche et de droite, sur le mode “c’est toi le responsable de cette situation, pas moi”, révèlent leur cécité face au changement de mentalités à l’œuvre au sein de leur société. La présence de Kotleba au second tour a mobilisé plus d’électeurs que dans les quatre autres régions où l’on votait samedi 23 novembre. Les voix en sa faveur ne sont pas venues d’un seul groupe social. Cette victoire le portera naturellement vers l’élection présidentielle l’année prochaine et vers d’autres élections locales. Certes, ses chances de succès au premier scrutin sont nulles, mais cela lui permettra de préparer le terrain en vue des élections législatives de 2016. Et s’il est vrai qu’il sera isolé en tant que gouverneur de région, il lui sera ainsi plus facile de se poser en victime du système

et de gagner des points, estime le sociologue Martin Bútora. Le succès électoral de Kotleba est le résultat d’une combinaison de facteurs, que tous les Slovaques ne sont pas disposés à reconnaître. Il y a d’abord ce sentiment général d’insatisfaction à l’égard de l’évolution de la situation ces dernières années.Il y a ensuite l’échec des élites politiques, de gauche comme de droite, incapables de s’opposer à Kotleba après son accession surprise au second tour. Le Premier ministre, Robert Fico, a soutenu les candidats de son parti dans les régions de Nitra et de Trnava contre le (présupposé) danger hongrois. Mais il ne s’est pas mobilisé pour Banská Bystrica. Et la droite, dont le candidat a connu un cuisant échec, a refusé de soutenir le candidat du Smer [parti social-démocrate, dont Fico est président] au second tour. Il y a enfin un facteur qui correspond à une tendance de long terme et d’ordre plutôt subliminal. Selon le sociologue Michal Vasecka, il existerait au sein de la société slovaque un groupe relativement important d’électeurs séduits par l’autoritarisme (comme le montrent les résultats précédents du Parti national slovaque et du HZDS de Meciar). Il est prêt à

Il y a d’abord ce sentiment d’une insatisfaction générale de la société face à l’évolution de la situation ces dernières années. contester certains événements de la Seconde Guerre mondiale, en particulier la culpabilité de Jozef Tiso, ex-président de l’Etat slovaque [de 1939 à 1945], concernant l’Holocauste et les autres crimes perpétrés sous son régime. Si ce courant de pensée se renforce depuis le milieu des années 1990, c’est aussi, affirme Vasecka, grâce à l’influence de l’Eglise catholique. Bien que s’inscrivant dans un contexte européen marqué par l’essor des mouvements extrémistes, l’élection de Marian Kotleba ne doit pas être considérée comme un vote de protestation, notamment parce que cet extrémiste totalement imprévisible lie son populisme à la question rom, qui reste hautement sensible en Slovaquie et attend depuis très longtemps


EUROPE.

Courrier international — nO 1205 du 5 au 11 décembre 2013

politique d’être résolue. Selon des chiffres non officiels, les Roms constituent environ 10 % de la population de la Slovaquie. On y aborde la problématique des Roms avant tout comme une question de sécurité et non comme une question sociale ou de droits de l’homme. Et cela profite à Kotleba, qui a par exemple acheté un terrain où est installé un des nombreux campements roms et entend aujourd’hui expulser ses occupants manu militari. Ce n’est pas la traditionnelle question hongroise, mais la poussiéreuse carte rom qui a poussé la politique slovaque vers l’extrémisme. Les réactions des responsables politiques des partis traditionnels révèlent à quel point ils ont été surpris [par les résultats] et démontrent que le succès de Kotleba n’est qu’une exception dans l’évolution de la politique slovaque. Celle-ci, il est vrai, n’a pas accueilli très chaleureusement la démocratie libérale et ses valeurs après 1989. Mais même Ján Slota, le fameux ancien chef du Parti national slovaque, n’avait osé défendre aussi ouvertement le nazisme et sa variante slovaque. “C’est plus grave qu’il n’y paraît”, estime Martin Bútora. Klára Orgovánová, ancienne déléguée du gouvernement à la question rom, affirme dans une publication de l’Institut des affaires publiques de Bratislava, D’où venons-nous, où allons-nous : vingt ans d’indépendance, que pour évaluer la façon dont les Slovaques construisent la société civile, les Roms représentent un test décisif. Le cas de Marian Kotleba, qui est très étroitement lié à la question rom, va ainsi constituer un test grandeur nature pour toute la politique slovaque. Son accession à la fonction de gouverneur pourrait être perçue comme un retour en arrière pour la Slovaquie. Ce n’est pas le cas. Car ce sont seulement la réaction des responsables politiques et la manière dont ils sauront traiter cette situation qui nous révéleront l’état de la société civile slovaque, de sa démocratie et de ses institutions. En d’autres termes, ils peuvent soit faire de lui un paria et augmenter ainsi sa popularité, soit tenter de le ridiculiser habilement dans sa fonction de gouverneur. Hélas, l’espoir que ce soit ce deuxième scénario qui se réalise est pour l’instant plutôt mince. —Martin Ehl Publié le 26 novembre

↓ Dessin d’Eva Vázquez paru dans El País, Madrid.

L’UE face à sa seconde refondation La crise économique et financière de ces cinq dernières années a laissé une trace profonde dans l’Union, aggravant la méfiance entre Etats membres et affaiblissant le sentiment de destin commun.

—El País Madrid

L

’ouragan financier a marqué l’âme européenne. Une vilaine cicatrice traverse le continent du nord au sud. Les anciens et les nouveaux stéréotypes ne manquent pas : les mensonges grecs, la délirante exubérance espagnole, la témérité irlandaise, l’hégémonie égoïste allemande. Face à ce dialogue de sourds entre créanciers et débiteurs, on se rend toutefois compte que toute la zone euro partage un même destin. Avec le temps, les certitudes ont été ébranlées et les tabous violés, nous avons passé outre aux lignes rouges et nous avons réécrit les règles d’or en une série de décisions précipitées. Ce flot de mesures a permis d’éviter le pire, bien que demeurent encore de multiples conséquences imprévisibles. Ainsi s’achèvent cinq ans de crise : avec l’impression qu’il n’y a jamais eu de plan-cadre pour l’affronter, il faut maintenant s’atteler à la seconde refondation (après la période fondatrice des années 1950 et la première transition, qui a commencé avec la chute du Mur, s’est poursuivie avec la création de l’euro et a culminé avec l’adhésion du bloc de l’Est). L’obsession des sommets de ces dernières années a conclu à l’austérité générale : personne ne remet en cause cette recette, même si certains admettent des erreurs de diagnostic dans quelques pays et une réaction excessive de tous, imputable à la gravité de la crise de la dette en 2010. Bruxelles a corrigé le tir, mais la dure réalité veut que seule l’Allemagne ait retrouvé un PIB aussi élevé qu’avant la crise. L’Europe, dans la bataille, a peu à peu perdu les

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Européens : les responsables sont en garde face à l’essor du désenchantement, alors que des élections se profilent dans six mois. A l’approche de ce rendez-vous, 60 % des Européens ne font pas confiance à l’UE si l’on en croit les derniers chiffres de l’Eurobaromètre, contre 31 % avant la crise. L’Union était et reste une sorte d’expédition avec l’horizon en ligne de mire : nous n’avons jamais eu de carte pour déchiffrer les labyrinthes de cette nébuleuse qu’est Bruxelles. Face à cette lutte éternelle entre ce qui est possible et ce qui est souhaitable, l’UE doit trouver une voie intermédiaire entre ceux qui pensent que le tumulte oblige à sauter le pas de l’Etat fédéral (créant ainsi les improbables Etats-Unis d’Europe) et ceux qui parient sur une version européenne d’Apocalypse Now de Francis Coppola, sur une musique de Wagner. “Il est probable qu’il n’y ait ni saut fédéral ni démembrement. Cette seconde transition va sûrement commencer et être accompagnée des inévitables déceptions, comme l’éternelle promesse de l’hypothétique retour de la grande politique”, avance Luuk van Middelaar, l’une

des voix les plus intéressantes à Bruxelles. Il est l’auteur de l’indispensable ouvrage intitulé Le Passage à l’Europe, ainsi que des discours d’Herman Van Rompuy. Il définit l’Union comme “un état de transition permanent”. “Il est urgent, martèle-t-il, de regagner la confiance de la population, ce qui est impossible sans un projet global et sans leadership.” L’analyste Moisés Naím est du même avis : “Ni les institutions européennes ni les dirigeants politiques nationaux n’ont aujourd’hui le pouvoir suffisant pour y arriver. […] L’Europe était forte lorsque ses dirigeants étaient forts. La donne actuelle – Barroso, Ashton, Van Rompuy etc. – ne suffit plus.” Le monde n’est pas en crise, mais l’Europe l’est bel et bien. Les troubles ne sont pas économiques, ou pas seulement, mais plutôt politiques et institutionnels. Et surtout, c’est une crise de la gouvernance. Soit dit en passant, c’est une espèce de revanche de l’histoire, de la démographie et de la géographie : les bouleversements s’inscrivent dans le cadre d’un mouvement tellurique qui déplace le centre du monde en direction du Pacifique. Au-delà de la politique, ou plutôt parce que cette dernière brille par son absence, l’avenir est diffus. André Sapir, qui travaille au centre de réflexion Bruegel, note que l’objectif principal de la zone euro au cours des cinq prochaines années consistera toujours à se tirer d’affaire : “Ce qui est préoccupant, c’est que des décisions sont prises sans

“L’Europe était forte lorsque ses dirigeants étaient forts. La donne actuelle ne suffit plus.”

aucun consensus sur la nature ou les causes de la crise : pour cette raison, nous pouvons uniquement aspirer à nous sortir d’affaire.” Daron Acemoglu, auteur d’un des ouvrages fondamentaux de ces derniers temps – Why Nations Fail [Pourquoi les nations échouent, non traduit] –, fait partie de ceux pour qui la seconde refondation de l’Union “a commencé”. Dans un entretien avec El País, il mentionne deux révolutions parmi les dernières nouveautés européennes : l’union bancaire et les examens préalables des budgets nationaux. L’union bancaire, en particulier, s’apparente à une métamorphose, un changement de la nature même de l’Europe. Le club de l’euro a toujours été obsédé par les vices publics et l’inflation, une sorte d’héritage de l’histoire allemande. L’euro s’est doté de mécanismes de contrôle du secteur public (dont la crédibilité est douteuse, comme on l’a déjà vu à Maastricht). Il avait toutefois été supposé que les marchés s’autoréguleraient et que les vices du secteur privé se corrigeraient tous seuls : il n’était pas nécessaire d’y prêter attention. La crise vient néanmoins ébranler cette approximation. “Si l’union bancaire ne revoit finalement pas son ambition à la baisse, l’Europe vivra un changement radical qui pourrait l’aider à corriger ses déséquilibres”, prédit Daron Acemoglu. L’Europe, en fin de compte, va commencer à se réveiller si rien ne tourne mal. Dans ce contexte, le rôle de la BCE en tant qu’organe de régulation bancaire est essentiel. “Il faut continuer à redresser les finances publiques et à réformer, conclut une source à Bruxelles, mais, avec l’union bancaire, l’Europe ouvre la porte à d’autres formes de vulnérabilité. Pour la BCE, ce sera une immersion dans la réalité, une chute de l’Olympe.” —Claudi Pérez Publié le 23 novembre

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À LA UNE

à la une

Courrier international — no 1205 du 5 au 11 décembre 2013 ↓ Un père accompagne son fils dans le quartier chinois de la ville japonaise de Yokohama pour le nouvel an chinois. Photo Jeremie Souteyrat

LA RÉVOLUTION DE LA FAMILLE

Le modèle de la famille nucléaire, avec un père, une mère et leurs deux enfants biologiques, correspond de moins en moins à la réalité, que ce soit aux Etats-Unis (lire ci-contre), au Royaume-Uni (p. 34), au Japon (p. 35), en Inde (p. 36) ou encore en Afrique du Sud (p. 37). Il ne s’agit pas nécessairement de déplorer ces mutations mais de les comprendre. Les nouveaux modes de vie, la parentalité tardive, les recompositions familiales, des raisons économiques ou médicales sont autant de facteurs qui expliquent ce phénomène. —Courrier international


Courrier international — nO 1205 du 5 au 11 décembre 2013

Recomposition américaine Les familles évoluent ethniquement, racialement et religieusement de plus en plus vite. —The New York Times (extraits) New York

K

risti et Michael Burns ont beaucoup en commun. Ils adorent les mots croisés, le football, visiter les musées et lire cinq ou six livres en même temps. Ils ont aussi la même histoire conjugale. Quand ils se sont mariés en 2011, lui avait 43 ans et elle 39, et pourtant c’était leur troisième mariage à chacun. Aujourd’hui leur famille recomposée présente une structure un peu compliquée, où l’on croise les deux fils que Kristi a eus avec ses deux premiers maris, la fille et le fils issus du deuxième mariage de Michael, les ex-conjoints plus ou moins proches, les compagnes et compagnons de ces ex-conjoints, des beaux-parents un peu désorientés et une petite chatte baptisée Agnes qui aime somnoler sur les claviers d’ordinateur. Si les Burns ne correspondent pas vraiment au type de la famille nucléaire américaine, que dire des Schulte-Wayser, joyeuse bande formée de deux papas mariés, six gosses et deux chiens ? Ou du nombre alarmant de familles dont l’un ou l’autre parent, parfois les deux, est en prison – désolant résultat d’une Amérique championne du monde en matière d’incarcération ? La famille américaine typique, si elle a jamais existé, est devenue un millefeuille qui réserve d’inépuisables surprises. Les chercheurs se disent stupéfaits par la rapidité des changements au cours des dernières années. Pourtant, malgré ces bouleversements permanents, ils ont identifié un certain nombre de tendances dominantes. En dépit du creusement des disparités économiques, les familles deviennent plus socialement égalitaires. Elles sont ethniquement, racialement, religieusement et stylistiquement plus diverses qu’il y a une dizaine d’années – et même qu’il y a six mois. Il est de plus en plus fréquent de voir des Noirs épouser des Blancs, des athées convoler avec des baptistes, des hommes se marier avec des hommes et des femmes avec des femmes. De bons amis unissent leurs forces dans le cadre du mouvement de la “parentalité volontaire” et partagent directives médicales et testaments, allant parfois jusqu’à s’adopter juridiquement. Dans le même temps, le schéma traditionnel de la famille composée de parents formant un mariage stable et habitant avec leurs enfants reste une source de pouvoir considérable aux EtatsUnis – mais elle est de plus en plus considérée comme hors d’atteinte pour quiconque n’appartient pas à l’élite cultivée. “Il y a une fracture sociale non seulement entre ceux qui possèdent et les déshérités, mais aussi entre ceux qui font et ceux qui ne font pas”, explique Stéphanie Coontz, auteur du livre à paraître

Intimate Revolutions [Révolutions intimes] et professeur d’histoire sociale à l’Evergreen State College d’Olympia, dans l’Etat de Washington. Et pourtant, par-delà ce fossé court une barrière de piquets blancs qui n’est autre que notre foi étoilée dans la valeur du mariage et de la famille. Nous nous marions, divorçons et nous remarions à un rythme sans équivalent dans le reste du monde développé.

Fracture grandissante. Le taux de natalité

américain est aujourd’hui de moitié inférieur à ce qu’il était en 1960, et il a atteint l’année dernière son plus bas niveau historique. L’une des principales raisons de ce phénomène est le coût sans cesse croissant qu’exige l’accompagnement de sa progéniture jusqu’à l’indépendance. D’après le ministère de l’Agriculture, un couple typique de la classe moyenne devra dépenser 241 080 dollars [180 000 euros] pour élever un enfant jusqu’à 18 ans. Mais si le taux de natalité a subi une forte baisse, celui des mariages a chuté encore plus nettement, notamment chez les jeunes femmes. Résultat : 41 % des bébés naissent aujourd’hui hors mariage, soit quatre fois plus qu’en 1970. La tendance n’est pas uniforme du point de vue démographique : elle suit plutôt la fracture grandissante sur le plan des revenus et des perspectives d’avenir. Parmi les femmes titulaires d’une licence ou d’un diplôme plus élevé, 90 % adhèrent encore à l’antienne traditionnelle et veulent se marier avant d’avoir un enfant. Dans tous les autres segments de la population, la maternité est souvent totalement détachée du mariage : 57 % des femmes ayant au maximum un diplôme de fin d’études secondaires ne sont pas mariées lorsqu’elles donnent naissance à leur premier enfant. Un changement qui a surpris de nombreux chercheurs est la chute récente du nombre de

LA RÉVOLUTION DE LA FAMILLE. 33

Contexte Une diversité foisonnante

La “famille américaine typique” appartient au passé : c’est le constat du New York Times dans la grande enquête dont nous reproduisons ci-contre le volet introductif. Ce constat, le  quotidien l’étaye ensuite par une série d’exemples fouillés. Il présente ainsi les Schulte-Wayser, une famille composée d’un couple homosexuel et de 6 enfants, représentative du “gayby boom” – quelque 2 millions d’enfants vivraient avec des parents homosexuels aux Etats-Unis. Les trentenaires Ana Perez et Julian Hill, de New York, sont quant à eux représentatifs de la montée de la cohabitation, y compris pour un couple élevant trois enfants. Le mariage n’est plus un “acte fondateur au début de la vie adulte” mais un “couronnement” qui intervient plus tard, après le début de la vie professionnelle.

← “M’man, je pars sauver le monde !! – C’est bien mon fils ! On dîne à 18 heures.” Dessin de Ruben, Pays-Bas.

divorces. Après de longues décennies d’augmentation, suivies d’une stabilisation prolongée autour de 50 % qui donnait à tout jeune marié l’impression de jouer à pile ou face, le taux a commencé à décliner en 1996 et se situe aujourd’hui juste au-dessus de 40 % pour les premiers mariages. Il y a naturellement des exceptions. Chez les baby-boomers, le taux d’échec des mariages a augmenté de 50 % au cours des vingt dernières années – peut-être, avancent les chercheurs, en raison d’une irrépressible nostalgie pour l’époque de l’amour libre. Le taux de divorces semble n’avoir pas diminué non plus parmi ceux qui obéissent à la vieille formule de Samuel Johnson [écrivain anglais du xviiie siècle qui définissait les remariages comme “le triomphe de l’espoir sur l’expérience”] et multiplient les mariages. Mike et Kristi Burns se sont mariés jeunes et ont vite divorcé. Leur deuxième union a tenu plus d’une dizaine d’années. Ils reconnaissent que leur propre mariage, qui dure depuis trois ans, n’est pas parfait. “Je sais que tout le monde prend ce mariage pour une plaisanterie et que les gens s’attendent à ce qu’il échoue, remarque Kristi. Mais ça me motive encore plus pour le faire tenir.” “Je dirais que nos chances sont supérieures à la moyenne”, ajoute son mari. En Amérique, la famille relève à la fois du foyer et de la nouvelle frontière. —Natalie Angier Publié le 25 novembre

Etudes ●●● En France, le projet de loi sur la famille, qui devrait notamment reconnaître le rôle des adultes tiers dans l’éducation, sera présenté en Conseil des ministres d’ici à mars 2014. D’après une étude de l’Insee parue en octobre dernier, 1 enfant sur 10 vit dans une famille recomposée et les grands-parents occupent une place croissante. ●●● Aux Etats-Unis, une étude de l’université de l’Ohio sur la famille sortie en septembre 2013 présente un constat clair : la famille américaine est en pleine mutation depuis une dizaine d’années. Cette étude met en lumière les “chemins familiaux divergents” pris en fonction de la catégorie socioprofessionnelle. En bref, plus on est diplômé et riche, plus on a de chances de former une famille nucléaire traditionnelle stable. ●●● Au Royaume-Uni, le quotidien The Guardian a étudié pendant quatre semaines les facteurs qui président à l’émergence de la nouvelle famille et a publié ses résultats le 20 novembre dernier. D’après le journal, il y aura 5 familles types en 2030 : les “tribus tandem” (deux familles monoparentales vivant dans le même foyer), des “mobiles modulaires” (des cadres vivant seuls dans des appartements avec services), les plus de 70 ans, les “ruralites” (des familles rurales hyperconnectées) et les “multigénérations”.


34.

À LA UNE

Courrier international — no 1205 du 5 au 11 décembre 2013 ↓ Dessin de Mix & Remix, paru dans L’Hebdo, Lausanne.

“L’ÈRE POSTNUCLÉAIRE”

En mars dernier, The Economist consacrait un dossier aux bouleversements familiaux. Le RoyaumeUni serait entré dans “l’ère postnucléaire” avec trois types de familles. “Le premier concerne les catégories sociales ayant fait des études supérieures et occupant des emplois qualifiés ; le deuxième, les classes populaires britanniques ; et le troisième, les immigrés”, explique le journal. Seuls les premier et troisième groupes restent assez traditionnels. Le deuxième invente de nouvelles organisations familiales et il est largement majoritaire.

A Londres, des pères célibataires Homos ou hétéros, de plus en plus d’hommes se lancent seuls dans l’aventure, grâce à la gestation pour autrui ou à l’adoption. —The Guardian (extraits) Londres

J

oseph a 5 mois. Il a des bras potelés, un grand sourire et une tignasse de cheveux noirs qui contraste avec le couvre-lit immaculé sur lequel il est couché. Il incarne peut-être l’idée hollywoodienne de l’enfance – et il est pour ainsi dire un produit d’Hollywood. Le père de Joseph, Kit Ram, est célibataire. L’enfant a été conçu avec l’aide d’une agence spécialisée dans la gestation pour autrui (GPA) installée à Beverly Hills. Joseph se blottit dans le creux du bras de Kit pendant que Harry, le photographe du Guardian, est perché sur une chaise au-dessus du lit. Nous avons tous le même âge – Harry, Kit et moi. Trois hommes à la quarantaine bien tassée. Harry a un petit de 2 ans, dont il a fièrement montré les photos. Je suis l’intrus, le seul homme sans progéniture. Peu après, je quitte la pièce pour descendre dans le jardin. Une petite angoisse familière m’a

saisi, à cause non seulement de la scène de tendresse paternelle dont j’ai été le témoin dans la chambre, mais aussi de ce quartier résidentiel verdoyant. La maison de Kit se trouve dans une rue qui ressemble à celle dans laquelle j’ai grandi. Une semaine plus tôt, j’avais interviewé Brian Tessier, un autre célibataire de mon âge, qui a choisi de devenir père tout seul en adoptant deux garçons : Ben et Bryce. Nous avons discuté de notre enfance, dans les années 1960 et 1970. “Mon enfance était très typique, du genre ‘Attends que ton père rentre à la maison !’… ”, m’a expliqué Brian. J’ai vécu la même expérience. A l’époque, les hommes sans enfants étaient jugés avec suspicion. J’espère que les choses ont changé, mais je reste d’une autre époque et ne me suis peut-être jamais débarrassé de ces préjugés. En vérité, je me sens mal à l’aise au milieu des pères de famille. Brian et Kit avaient un tel désir de paternité qu’ils ont tous les deux rompu avec des compagnons de longue date aux aspirations différentes. Et Brian s’attend à rester célibataire encore un moment. Quelques mois après sa rupture, il s’occupait d’un cas en tant qu’avocat des affaires familiales : une adoption avait échoué, et un enfant de 10 mois était sur le point d’être emmené dans une famille d’accueil. Dans la mêlée, les travailleurs sociaux ont demandé à Brian de prendre le bébé dans ses bras. “C’est à ce moment que s’est déclenchée l’horloge biologique”, raconte-t-il. Il y a une formation obligatoire de dix semaines pour devenir un parent d’accueil agréé aux Etats-Unis, et Brian savait qu’il devrait en passer par là avant de devenir candidat à l’adoption.

Deux options. Un homme célibataire qui sou-

haite fonder une famille tout seul a deux options : l’adoption ou la gestation pour autrui. Le premier Britannique qui s’est lancé était Ian Mucklejohn, dont les triplés – Lars, Piers et Ian – sont nés grâce à une mère porteuse, dans une clinique de San Diego, en 2000. Il est difficile de savoir exactement combien d’hommes ont suivi le même chemin que Ian et Kit. Natalie Gamble, une avocate spécialiste du droit de la famille installée

Vu d’ailleurs

présenté par Christophe Moulin avec Eric Chol Vendredi à 23 h 10, samedi à 11 h 10 et dimanche à 14 h 10, 17 h 10 et 21 h 10.

à Londres, en veut à la politique du gouvernement, pour qui la GPA est un projet si sérieux qu’il doit être limité aux couples. “Les hommes vont à l’étranger, puis ils essaient de faire profil bas, explique-t-elle. Il n’y a aucun cadre juridique pour protéger ces pères.” Au Centre de recherche sur la famille de l’université de Cambridge, Lucy Blake travaille sur le sujet, mais admet que “nous ne savons quasiment rien sur ces familles”. Le cabinet d’avocats de Natalie Gamble a accompagné seize hommes ces trois dernières années, dont six étaient hétérosexuels et dix gays. “Les informations dont nous disposons sont anecdotiques, mais nous avons le sentiment que la tendance est à la hausse”, affirme-t-elle. Melissa Brisman, une avocate américaine qui dirige sa propre agence de GPA, m’a expliqué qu’elle avait aidé cinquante hommes aux Etats-Unis et au Royaume-Uni au cours des dernières années. Tout comme pour Natalie Gamble, un peu plus d’un tiers de ses clients sont hétérosexuels.

La force de l’âge. Si le comportement des

célébrités constitue un indicateur des tendances à long terme, il est probable que nous voyions davantage d’hommes célibataires décider d’être pères. Le footballeur Cristiano Ronaldo a un fils, qui s’appelle aussi Cristiano et qui est né dans une clinique de San Diego en juin 2010. Le chanteur Ricky Martin a des jumeaux, Matteo et Valentino, nés dans une clinique de Los Angeles en 2008. Melissa Brisman m’a confirmé que ses clients sont souvent dans la force de l’âge. Les hommes homosexuels font appel à la gestation pour autrui au plus tôt à la fin de la trentaine. Les hétérosexuels comme Ian ont souvent 45 à 55 ans. “Avec les hommes célibataires, je rencontre deux cas de figure, explique l’avocate. Soit ils ont eu une carrière très brillante, créé des entreprises et n’ont pas eu le temps de rencontrer quelqu’un. Soit leur divorce s’est très mal passé, et ils ont peur de se remarier, de voir leurs affaires ou leur droit de garde menacés, et préfèrent donc se lancer seuls dans l’aventure. Ils savent que, en faisant appel à une mère porteuse, ils ne seront pas confrontés à ce type de problèmes.” Melissa Brisman est convaincue que la propension des juges aux affaires familiales à attribuer la garde à la mère est l’une des grandes explications de la hausse du nombre de pères célibataires hétérosexuels. Pour l’un d’eux, toutefois, la question était beaucoup plus simple. “Je voulais une famille et j’ai réussi. Je n’ai pas envie d’être en couple”, a déclaré l’avocat américain Steve Harris au magazine Men’s Health en 2012. “Mon fils m’a coûté 200 000 dollars. Avoir une femme m’aurait coûté beaucoup plus d’argent.” —Nicholas Blincoe Publié le 2 novembre

L’actualité française vue de l’étranger chaque semaine avec

Ibo Ogretmen / LCI

Modèles


Courrier international — no 1205 du 5 au 11 décembre 2013

LA RÉVOLUTION DE LA FAMILLE. 35

LE MOT DE LA SEMAINE

AU JAPON, VERS LA FIN DES LIENS DE SANG Les foyers ont longtemps été fondés sur les liens biologiques, autour d’une famille nucléaire. Une conception qui commence à s’assouplir, à l’instar de ce qui prévalait avant la modernisation du pays. —Mainichi Shimbun (extraits) Tokyo

R

eviens quand tu veux !” Le réalisateur Hirokazu Kore-eda avait été interloqué lorsque sa fille, âgée de 3 ans à l’époque, lui avait dit ces mots le lendemain d’un retour de tournage après un mois et demi d’absence. Du statut de père, il était relégué à celui de simple visiteur occasionnel. “Les liens du sang ne comptent pas plus que ça pour les enfants”, s’était alors dit le cinéaste. Son dernier film, Tel père, tel fils [sortie en France prévue le 25 décembre], Prix du jury au Festival de Cannes en mai dernier, est l’histoire d’un père qui, après avoir élevé son fils pendant six ans, apprend que l’hôpital où il est né l’avait échangé par inadvertance avec un autre nourrisson. Qu’est-ce qui est déterminant dans la relation parent-enfants : les liens du sang ou le temps passé à s’aimer ? Cette question, qui constitue le thème principal de Tel père, tel fils, a été inspirée au cinéaste par les mots que lui avait dit sa fille. “J’ai l’impression que, plus ça va, plus on a tendance à considérer que les liens qui unissent les êtres sont les liens biologiques, observet-il. Mais il y a d’autres liens que ceux du sang, et ce sont ceux-là qui font que notre vie est plus riche.” L’été dernier, la célèbre scénariste et réalisatrice Sugako Hashida, 88 ans, a tourné une série intitulée Naruyouni narusa [Quoi qu’il arrive, ça arrive], qui raconte l’histoire d’un couple qui, après le départ de ses enfants, ouvre un restaurant chez lui. Les employés qu’il accueille sous son toit sont des jeunes qui traversent une période difficile : l’un est en liberté surveillée, l’autre est un hikikomori [jeune qui refuse tout contact avec l’extérieur et vit reclus]. “Aujourd’hui, chacun se retrouve isolé. C’est sans doute la raison pour laquelle j’ai décrit une famille où des gens sans liens de parenté cohabitent et prennent soin des uns et des autres, explique la réalisatrice en riant. Le nombre de personnes âgées va inéluctablement augmenter. Peut-être le temps viendra-t-il où leur travail consistera à s’occuper de jeunes, où il faudra dix personnes âgées pour éduquer trois jeunes.”

Tous parents. A Odawara, dans le sud de Tokyo,

la famille de Masahiro Wada, 41 ans, a créé une maison d’accueil baptisée Hajime Juku [pension du commencement]. Quatorze adolescents vivent sous son toit. En fin d’après-midi, tout ce petit monde se regroupe autour de la table de la cuisine pour préparer le repas. Tchac, tchac, tchac ! Le bruit des couteaux sur les planches à découper résonne dans la maison. Après le dîner, la fille aînée de M. Wada, âgée de 3 ans, s’assied sur les genoux d’une collégienne et une partie

U de cartes très animée s’engage. “Ici, c’est comme une grande famille. Il n’y a pas que les parents biologiques qui peuvent élever des enfants”, explique M. Wada. Jusqu’à la fin du xixe siècle, les “grandes familles” n’étaient pas rares au Japon. Beaucoup d’enfants étaient placés en apprentissage dans un autre foyer que le leur, et ce jusqu’à l’âge adulte. Selon Una Kan, maître de conférences à l’Université métropolitaine de Tokyo, “dans la sphère culturelle chrétienne, à laquelle appartiennent les pays occidentaux mais aussi des pays comme la Corée du Sud, on accordait une grande importance aux liens du sang, alors qu’au Japon on privilégiait la pérennité de la famille, indépendamment du lien biologique”. Les choses ont changé avec le Code civil de Meiji, adopté au lendemain de la guerre sino-japonaise [en 1898]. La composition de la famille, la relation parent-enfants et le mariage ont été réglementés et les liens du sang ont commencé à revêtir de l’importance. Avec la modernisation de la société japonaise, la nucléarisation de la famille a progressé et la taille de la famille japonaise s’est de plus en plus réduite. Cependant, aujourd’hui, on note une augmentation du nombre de familles qui ne sont pas unies par les liens du sang : un mariage sur quatre est un remariage. D’autre part, les technologies de l’information révolutionnent → 36

↑ Un père conduit ses enfants à la maison, dans le quartier de Shinjuku, à Tokyo. Photo Kenzaburo Fukuhara

“futsû” Normal

n des moments clés marquant l’entrée de la société japonaise dans la modernité est celui où, dans les années 1960, la famille nucléaire – un père salarié, une mère femme au foyer et deux enfants – s’impose comme l’unité de base du renouveau industriel du pays. Cette configuration, dont les statistiques situent l’existence sous sa forme typique aux alentours de 1965, n’est cependant pas qu’une catégorie abstraite. Synonyme du chez-soi, du “my home” pour reprendre un slogan de l’époque, elle a été élevée au niveau d’un idéal. Un idéal qui répondait à un besoin vital : dans une période qui, sur fond de migration interne, voit l’univers urbain supplanter le monde rural, il s’agissait de créer dans les mégapoles un espace sécurisant qui remplace la famille élargie, pilier désormais chancelant de la vie villageoise. Le couple citadin et ses deux enfants, qui viennent se lover dans une petite maison flanquée d’un minuscule jardin, ersatz du “bled” perdu, telle a donc été la norme que vont s’assigner et intérioriser les Japonais. La famille moderne “normale” est née. Un grand nombre de dispositifs légaux en découle – alors même que, durant les décennies qui suivent, le normal cesse d’être normal, ne serait-ce que par la chute progressive de la natalité et l’augmentation des divorces, tendances qui minent de l’intérieur la famille nucléaire en tant que telle. Les seuls qui demeurent en adéquation avec l’image figée de la famille ordinaire seraient en définitive les dirigeants conservateurs, mâles, qui dictent la politique familiale depuis un demi-siècle. Une forme d’aberration dans une société qui, comme ailleurs, explore d’autres modalités de l’“être ensemble”. —Kazuhiko Yatabe Calligraphie de Kyoko Rufin-Mori


36.

À LA UNE

35 ← les possibilités de former une famille. Par exemple, une femme d’une trentaine d’années de la région d’Osaka qui, se refusant à tout rapport sexuel, ne pouvait vivre un amour “ordinaire” mais ne voulait pas rester célibataire toute sa vie a découvert en surfant sur Internet qu’il existait une forme de “mariage amical” pour les minorités sexuelles. Depuis, elle s’est mariée avec un homosexuel et a eu un enfant par insémination artificielle. Les jours de congé, tous trois rendent visite aux beaux-parents avant d’aller au parc. “On est entrés dans une époque où même la minorité qui avait du mal à faire des rencontres peut avoir une famille”, dit-elle. Notre vision de la famille évolue avec le temps. Selon l’idée communément admise, l’augmentation des divorces, la hausse du pourcentage de célibataires sont des signes de l’effondrement de la famille. Mais, d’un autre point de vue, nous sommes simplement dans une période de transition vers un nouveau concept de la famille. Dans le Japon d’aujourd’hui, il n’y a que deux moyens d’établir légalement la parenté au sein d’un couple et de former une famille : se marier ou adopter [son conjoint]. La loi sur le partenariat, qui suscite actuellement un débat, pourrait ouvrir de nouvelles voies. L’idée de garantir aux couples homosexuels les mêmes droits qu’aux couples hétérosexuels en matière de succession et de fiscalité s’est répandue dans les années 1990 à partir des pays scandinaves. Selon Yasunobu Akasugi, président du collectif Partnership Law Japan, “la communauté internationale est en train de franchir une nouvelle étape en acceptant le mariage homosexuel. Il faut dire que le Japon, qui n’a même pas adopté la loi sur le partenariat, est très en retard”. Interrogé sur sa vision de la famille, le cinéaste Hirokazu Kore-eda répond : “Je pense qu’il n’y a pas d’idéal unique. Au lieu de tenter d’imposer ses valeurs, chaque individu devrait tenir compte de l’existence de divers schémas familiaux et se comporter avec son entourage selon cette idée. Ce n’est que de cette façon qu’on réussirait à penser la famille.” —Hironori Takechi Publié le 24 septembre

Courrier international — no 1205 du 5 au 11 décembre 2013

EN INDE, DES GRANDSPARENTS PARENTS Etudes à l’étranger, métiers contraignants, manque de crèches… Autant de raisons qui poussent les parents à confier leurs enfants à leurs propres géniteurs.

↑ Une grand-mère et sa petite fille en visite au temple, dans l’Etat du Kerala, dans le sud de l’Inde. Photo Eléonore Henry De Frahan/Argos/ Picturetank

Vu de Pékin

La vie d’une “orpheline” chinoise ●●● Les parents partis travailler en ville ont laissé derrière eux un peu plus de 60 millions d’enfants, a indiqué récemment un rapport rédigé par la Fédération des femmes chinoises. La sécurité et l’éducation sont les principaux sujets de préoccupation pour ces enfants “orphelins”, en général pris en charge par des grandsparents qui ont pour la plupart un niveau scolaire primaire. Le premier souhait de ces enfants est de retrouver leurs parents, de ne plus être “orphelins”, pointe le rapport. C’est le cas d’une fillette de la province du Ningxia, dans le nord-ouest de la Chine. Elle s’occupe de son frère cadet et de son grand-père septuagénaire, pendant que ses parents font du petit commerce à près de 1 000 kilomètres de là. Le frère et sa sœur ne voient leurs parents qu’une fois tous les trois ou quatre mois. “Cette année, papa et maman sont partis juste après le nouvel an [le 9 février dernier] et ne sont toujours pas rentrés. J’espère vraiment qu’ils pourront venir passer au moins une journée avec nous”, a-t-elle confié à Banyuetan, un bimensuel de Pékin.

—The Hindu (extraits) Madras

V

eena Sharath, une petite soixantaine, banquière à la retraite, et Kumar Sharath, septuagénaire, ancien professeur d’université, n’ont pas le temps de méditer sur le fait qu’ils sont devenus parents de substitution. Ils s’occupent de leur petit-fils, et ce depuis sa naissance. Leur fils, un médecin, est parti à l’étranger pour faire ses études, puis sa femme l’a suivi. Aujourd’hui âgé de 4  ans, le petit ne connaît de ses parents que la voix : ils appellent toutes les semaines. Pour lui, ses vrais parents sont ses grands-parents. L’année dernière, Veena cherchait un jardin d’enfants près de chez eux. Elle trouvait stressant et fatigant de préparer le petit garçon, de lui emballer son déjeuner et d’aller le chercher à l’école. Pour tout arranger, Kumar était malade et devait se faire opérer. Cela a été difficile de s’occuper de son mari et de son petit-fils. “C’était dur à gérer, mais il est gentil et ne fait jamais de caprice”, confie Veena.

Economies. Tous les jours, partout dans le

monde, d’innombrables couples sont confrontés à la question de la garde des enfants. Il est difficile de trouver des statistiques sur la question en Inde mais, ici aussi, les grands-parents font économiser beaucoup d’argent aux parents. Une nounou ou une bonne coûte cher. D’après le Dr Vrinda Datta, professeur à l’Institut Tata des sciences sociales à Bombay, le plus gros problème, c’est que les crèches ne font l’objet d’aucun contrôle ni d’aucune réglementation. En septembre 2013, le ministre des Femmes et du Développement des enfants a proposé une politique nationale pour la garde et l’éducation des

enfants en bas âge destinée à veiller à la qualité des crèches dans les zones urbaines et rurales, mais il faudra des mois pour qu’elle entre en application. Pour Manisha R., une mère active de New Delhi, il est injuste de condamner les parents qui confient leurs enfants aux soins des grandsparents, parce certaines situations exigent des sacrifices. Son mari et elle faisaient des études de commerce au Royaume-Uni quand elle est tombée enceinte. “Ce n’était pas prévu”, précise-t-elle. Sa mère l’a aidée quand sa fille est née mais, une fois de retour en Inde, Manisha et son mari ont été obligés de déménager dans une autre ville pour des raisons financières. Ils avaient deux possibilités : mettre leur bébé dans une crèche de cette ville inconnue ou le laisser aux parents de Manisha en Uttarakhand [dans le nord du pays]. “Nous avons choisi de la laisser à mes parents. Ma fille avait un peu plus d’un an. Je suis allée la voir dès que j’ai pu (trois mois après mon changement de poste) et elle m’a appelée didi (grande sœur en hindi)”, raconte Manisha. Si certains savourent leur rôle de confident indulgent, d’autres grands-parents tirent des bénéfices différents de la garde de leurs petitsenfants. D’après Sonali Sharma, codirectrice de la communication à HelpAge India, une ONG de New Delhi qui s’occupe des personnes âgées, les grands-parents qui veillent sur leurs petitsenfants récoltent plus de respect et d’attention de la part de leurs enfants. La présence des petits rend d’ailleurs leur solitude moins pesante. A la campagne, cette situation est bénéfique aussi pour la santé des petits-enfants, ajoute Sonali. Quand les grands-parents et les petits-enfants sont-ils le plus proches ? “Quand les grandsparents ont un rôle de supervision ou de soutien, explique le Dr Datta. Malheureusement, on attend aujourd’hui des grands-parents qu’ils endossent le rôle des parents.” Manisha sait bien que les grands-parents apportent un amour et un soutien illimités. Sa fille, qui a maintenant 7 ans, vit avec elle à Delhi. “Elle a fini par venir habiter avec moi quand elle avait 4 ans. Mes parents sont restés avec nous jusqu’à ce qu’elle se soit habituée à moi, à l’école et à la garderie. Même maintenant, dès qu’elle est malade, ils sont là. Et elle passe ses vacances avec eux en Uttarakhand. Personnellement, je pense que les enfants devraient grandir avec leurs parents, essentiellement parce que les grands-parents sont trop laxistes. Dans le même temps mes parents ont un amour et une patience immenses”, confie-t-elle. —Divya Sreedharan

Publié le 2 novembre


LA RÉVOLUTION DE LA FAMILLE. 37

Courrier international — nO 1205 du 5 au 11 décembre 2013 ↓ Gogo Anna Nkoana élève ses petits-enfants (7 et 8 ans), township d’Alexandra, Johannesburg. Photo Jonathan Torgovnik/Reportage by Getty Images

Analyse

L’occidentalisation de la famille indienne

●●● Il fut un temps où la famille indienne traditionnelle prenait la forme d’une pyramide, explique le  Hindustan Times : le patriarche et son épouse au sommet, leurs enfants, gendres et brus compris, au niveau inférieur, suivis de leurs petits-enfants. En dernier arrivent les arrière-petits-enfants. Dans l’Inde urbaine moderne, la structure ressemble davantage à une amibe, souligne le quotidien de New Delhi. Ainsi, dans certaines familles, chaque membre se trouve dans un Etat ou un pays différent. Dans d’autres, des mères ou pères isolés se remarient, donnant à leurs enfants trois parents ou plus. Des  enfants quittent le domicile parental pour mener une vie indépendante dans la même ville. Ailleurs, des grands-parents veufs, se retrouvant seuls dans leur maison vide, s’installent avec un compagnon ou une compagne afin d’avoir quelqu’un pour s’occuper d’eux et d’éviter la solitude durant les dernières décennies de leur vie. “Le concept de famille dans l’Inde urbaine est en train de changer sous l’influence de la mondialisation et de l’occidentalisation”, note M.T. Joseph, maître de conférence en sociologie à l’université de Bombay. “Dans l’ensemble, on assiste à un affranchissement vis-à-vis des strictes notions associées à l’expression ‘famille normale’.” Ce phénomène est en partie favorisé par les nouvelles idées d’autonomie, qui impliquent d’avoir non seulement un emploi ou un portefeuille financier mais aussi un foyer, souligne Radhika Chopra, maître de conférences en sociologie à l’université de Delhi. Le changement est manifeste dans l’ensemble du pays. Certains ménages urbains cessent maintenant d’être nucléaires pour redevenir élargis, afin de permettre à la jeune génération de mieux atteindre ses objectifs. La boucle est bouclée. “C’était l’indépendance financière et personnelle qui avait provoqué la montée de la famille nucléaire, et c’est ce même sentiment d’indépendance qui fait revenir certaines familles nucléaires au domicile familial élargi”, commente Joseph. Publié le 25 novembre

Les grands-mères sida Afrique du Sud. Dans le pays le plus touché au monde par le virus, toute une génération a été décimée. Les grands-mères de ce bidonville de Johannesburg doivent élever leurs petits-enfants. —NRC Handelsblad (extraits)

Amsterdam

I

l faisait nuit noire quand Agnes Dlamini a été réveillée par les pleurs de son petit-fils. Il y avait dans leur intonation une note de désespoir, d’urgence. Elle s’est glissée jusqu’à la chambre de sa belle-fille. Celle-ci était tombée de son lit et le bébé était sur elle, tétant désespérément le sein de sa mère sans vie. La scène se passait dans le township d’Alexandra, aux portes de Johannesburg. A 81 ans, Agnes Dlamini a perdu son fils, sa fille et sa belle-fille en moins de douze mois. Elle avait mis cela sur le compte de la sorcellerie, persuadée que quelqu’un avait jeté un sort à sa famille. Comment expliquer, sinon, que ses enfants aient été emportés les uns après les autres ? Agnes Dlamini s’est ainsi retrouvée avec deux orphelins sur les bras : le bébé, Lindelani, et une petite fille, Tipho. La veille dame nous reçoit dans le salon de sa petite maison. Un plaid lui réchauffe les jambes ; sa canne est posée à côté d’elle. Ses petits-enfants jouent dehors. Lindelani a maintenant 9 ans et Tipho est devenue une jolie jeune fille de 13 ans. Le garçon ne sait pas encore qu’il est séropositif. Sa grandmère lui dit que les antirétroviraux qu’il prend chaque jour sont des médicaments pour le rendre plus sage. Les gogo – “mamies”, en zoulou – doivent reprendre leur rôle de mère en dépit de leur âge avancé. Le township d’Alexandra est l’une des zones urbaines les plus pauvres du

pays. Des cabanes de tôle ondulée prennent J’ai peur qu’elle revienne enceinte ou qu’elle appui sur des petites maisons en brique attrape le VIH et suive sa mère dans la tombe.” Grandir dans un township comme construites par l’Etat. Ici, les écoliers en uniforme croisent les jeunes chômeurs Alexandra est dur pour tous les enfants. traînant dans les rues, une bouteille de Et plusieurs études ont montré qu’ils déribière en main. Des rats d’égout se faufilent vent plus rapidement vers la délinquance entre les taxis qui font hurler leur klaxon. et qu’ils sont plus vulnérables à la stigmaMme Dlimini vit dans un quartier légè- tisation, à l’exploitation et à la dépression. rement plus favorisé. Elle a un réfrigéra- Ils débutent leur vie sexuelle plus jeunes. teur, un téléviseur et une chambre avec sa Le sentiment de perte les incite également propre salle de bains. Pour ne pas abîmer à vivre plus dangereusement – à cause son matelas, elle l’a recouvert d’une épaisse du traumatisme du deuil, de la pauvreté bâche de plastique. Gogo Dlimani fait tout dans laquelle ils vivent avec des grandspour subvenir aux besoins de ses petits- mères qui ne travaillent pas et faute d’un enfants. “Je veux leur donner l’impression que véritable cadre familial. “On dirait qu’ils sont en colère parce qu’ils ont perdu leurs leurs parents sont toujours en vie.” Quand elle était jeune, elle pensait que parents”, analyse Maria Ramopekoa, une ses enfants s’occuperaient d’elle sur ses gogo de 68 ans qui élève trois orphelins. Ces mamies ont généralement un budget vieux jours. Mais l’un est mort de pneumonie, un autre dans un accident de voiture très modeste. Celles qui travaillaient avaient pour la plupar t et deux ont succombé au sida. des emplois mal payés de Elever la génération suivante domestiques. L’apartheid n’est pas de tout repos : “Tipho n’offrait aux femmes de cette et Lindelani ne m’écoutent pas. Mes propres enfants avaient du génération aucune possibilité respect pour moi, mais ceux-ci reportage d’entreprendre une carrière. Elles en sont aujourd’hui sont différents”, soupire-t-elle. Dans un autre quartier d’Alexandra, réduites à joindre les deux bouts avec les Petronella Makhanya, une grand-mère de 140 dollars [103 euros] de retraite mensuelle 64 ans, élève seule trois filles, de 8, 13 et que leur verse l’Etat, auxquels s’ajoutent 15 ans. L’aînée, Phindile, finira par avoir sa 96 dollars d’allocation par orphelin à charge. Le fossé des générations constitue un peau, soupire-t-elle : elle ne respecte pas le couvre-feu qu’elle lui a imposé et, malgré autre obstacle. Il leur est en effet difficile ses jambes enflées qui lui font mal, la grand- d’aborder les sujets les plus sensibles tels mère doit souvent aller la chercher dans les que la sexualité, le sida et les grossesses. rues après la tombée de la nuit. “Elle traîne Mme Dlamini hoche la tête : “Je ne trouve avec des garçons plus âgés, raconte-t-elle. pas les mots, avoue-t-elle. De toute façon, ils pensent que je suis une vieille femme et ils ne me croient pas. Ma petite-fille se moque de moi quand j’essaie.” Gogo Dlamini se fait déjà du souci pour la jeune Thipo. Elle espère que sa tante parviendra à la mettre en garde contre les garçons. Elle a également peur que son petit-fils n’arrive pas à terminer son lycée, car les antirétroviraux l’empêchent de se concentrer. Le gamin est nerveux et jette en permanence des regards inquiets autour de lui. Petronella Makhanya se demande pour sa part s’il n’est pas déjà trop tard pour Phindile, la gamine de 15 ans qui passe ses soirées et ses nuits dehors. Elle l’a aperçue avec deux garçons plus âgés – ce qui n’augure rien de bon, car ces garçons se prévalent souvent de leur âge pour intimider les gamines et ne pas mettre de préservatif. “Je crois qu’il va falloir que j’emmène toute la famille refaire le test de dépistage.” —Elles van Gelder Publié le 15 décembre 2012


38.

Courrier international — no 1205 du 5 au 11 décembre 2013

tra n sversales.

écologie

↙ Dessin de Helen Wakefield paru dans The Guardian, Londres.

Sciences ......... Economie ......... Médias .......... Signaux ..........

40 41 42 43

Boire Naples et mourir Eau contaminée, traces d’uranium, gaz toxiques. Pour la première fois, une étude, commandée par l’armée américaine, établit un diagnostic précis de la pollution de Naples et de sa région. En cause : l’enfouissement illégal des déchets par le crime organisé.

—L’Espresso (extraits) Rome

B

oire Naples et mourir ? C’est le repenti Carmine Schiavone, cousin du parrain Sandokan, qui le dit. D’après lui, la Camorra, la mafia napolitaine, a complètement pollué la nappe phréatique de la Campanie en enfouissant des millions de tonnes de déchets toxiques dans les sols de la région. “Il n’y a pas que Casal di Principe [le fief des Casalesi, l’un des clans les plus puissants de la Camorra], tous les villages voi-

sins sont contaminés. Les habitants risquent de mourir du cancer, il leur reste peut-être vingt ans à vivre.” Cette prophétie date de 1997, mais elle a été révélée il y a seulement quelques semaines. Depuis plusieurs mois, la population des différentes villes entre Naples et Caserte bat le pavé pour dénoncer une véritable épidémie de tumeurs. Les incinérations sauvages de déchets sont incessantes, au point que les habitants ont fini par surnommer leur région les “Terres de feu”.

La sombre prédiction de Carmine trouve écho dans la seule grande étude menée à ce jour sur les effets nocifs des décharges clandestines. L’objectif de cette étude, orchestrée par la base de l’US Navy à Naples était de comprendre à quel point il est dangereux de vivre en Campanie pour les militaires américains et leurs familles. Elle a nécessité plus de deux ans de travail et coûté 30 millions de dollars [22 millions d’euros]. Entre 2009 et 2011, l’eau, l’air et la terre ont

été sondés à la recherche de 214 substances dangereuses sur une zone de plus de 1 000 kilomètres carrés comprenant les terrains de 543 maisons et de 10 bases militaires. Les conclusions, rendues publiques il y a plusieurs mois, ont été largement ignorées par les autorités italiennes. Pourtant, ce rapport est le seul document permettant un diagnostic précis de cette calamité. Les résultats sont inquiétants.

De l’uranium dans l’eau. Aucune parcelle n’est épargnée par le poison : les experts américains ont identifié des zones présentant “des risques inacceptables pour la santé” partout dans les deux provinces et jusque dans le centre de Naples. C’est pourquoi le rapport précise qu’il est impossible de définir des zones où le risque serait nul. Le danger est partout, même au cœur de la somptueuse villa du Pausilippe occupée par l’amiral de l’armée de mer américaine. Les experts américains recommandent vivement d’utiliser de l’eau minérale pour boire, cuisiner, faire des glaçons et même se laver les dents. Dans les deux provinces, ils déconseillent d’habiter au rez-de-chaussée, où s’infiltrent les substances toxiques qui se dégagent des sols, et de fréquenter les caves ou les garages souterrains. Les Américains identifient plusieurs “zones rouges” autour de Casal di Principe, Villa Literno, Marcianise, Casoria et Arzano, où ils interdisent purement et simplement d’emménager. Là, l’eau courante provient de sources contaminées par des composés cancérigènes, et des gaz mortels émanent de la terre. Dans les grandes bases américaines de Capodichino et de Gricignano di Aversa, les menaces pour la santé sont considérées comme “acceptables”, mais uniquement parce que “le personnel n’y reste en moyenne que 2,2 ans et, quoi qu’il arrive, moins de six ans”. Une échéance à ne pas dépasser. C’est en juin 2007 que le commandement de l’US Navy a lancé ce projet d’étude, pour “répondre aux préoccupations” des 3 000 soldats américains déployés sur ce territoire et de leurs familles. “En trente ans, les décharges illégales se sont multipliées”, dénonce le rapport. Cette campagne d’analyse de l’environnement en Campanie est “sans précédent” et il a fallu imaginer une méthode scientifique adaptée aux condi-

tions de la région. Les résultats ont ensuite été confrontés aux normes environnementales américaines, très rigoureuses parce qu’elles évaluent non seulement les substances présentant un risque cancérigène avéré, mais également les substances potentiellement dangereuses. L’objectif : identifier les composants toxiques, comprendre comment la population entre en contact avec ceux-ci et réussir à protéger les ressortissants américains. A cette fin, les experts ont développé un “modèle Napoli”, qui tient compte des risques actuels comme des maladies qui pourraient surgir à l’avenir à cause de ces substances. L’analyse s’est limitée au problème des décharges et des incinérations illégales, en prenant comme point de départ les régions les plus touchées pour s’étendre ensuite à un vaste territoire de 1 000 kilomètres carrés. L’étude a posé de nombreuses difficultés : impossibilité de savoir ce qui est enfoui sous la terre, accès limité aux documents de l’administration italienne et, surtout, rôle du crime organisé dans cette affaire. Le postulat de départ est désolant : “Nous sommes partis du principe qu’en Italie il n’existe pas de règles, et aucun mécanisme acceptable pour les faire appliquer. Au fil des ans, il est devenu évident que les institutions sont incapables de faire respecter la loi à Naples, ce qui a contribué à la situation actuelle de la ville.” Le diagnostic le plus inquiétant concerne l’eau et montre à quel point les nappes phréatiques sont contaminées : 92 % des puits privés qui alimentent les foyers présentent “un risque inacceptable pour la santé”. Les aqueducs des grandes villes ne sont pas à l’abri : 57 % des échantillons d’eau analysés dans le centre de Naples et 16 % de ceux qui ont été analysés à Bagnoli contiennent une eau considérée comme dangereuse. Comment se fait-il que le réseau public soit lui aussi contaminé ? Les Américains ont examiné les 14 sources qui alimentent la ville et toutes se sont révélées parfaitement saines. Mais les réseaux de distribution sont anciens, l’entretien et les contrôles rares. C’est ainsi que des eaux issues de puits clandestins s’infiltrent dans les conduites urbaines, notamment en province, où l’on constate “des répercussions importantes dues aux puits privés creusés sans autorisation et reliés aux aqueducs”, le tout “dépourvu de systèmes permettant


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Un désastre écologique Zones dont les risques pour la santé sont :

inacceptables

acceptables si le séjour n’y dépasse pas six ans

ITALIE Limite de la zone étudiée par l’US Navy (environ 1 000 km2) Mer Tyrrhénienne

Caserta

RÉGION DE CAMPANIE

Marcianise Villa Literno

Casal di Principe

Base américaine de Gricignano

Giugliano Casoria

Centreville

Naples

“Des files de camions venus d’Allemagne transportant des déchets nucléaires” d’éviter les reflux”. C’est ainsi que le poison des décharges finit par couler dans tous les robinets, et plus particulièrement l’été, lorsque la pression est basse. Dans plus de la moitié des puits, les experts ont découvert une substance utilisée comme solvant industriel, le perchlo [perchloroéthylène (PCE)], considéré comme un produit cancérigène. Des taux nocifs de cuivre et de produits permettant de rendre l’eau potable ont également été détectés. La dioxine est plutôt concentrée aux alentours de Casal di Principe et de Villa Literno, mais elle ne constitue pas une menace malgré des taux importants. Elle reste également sous le niveau critique dans les aqueducs, où les experts ont en revanche relevé des quantités anormales de plomb et de coliformes, sans oublier bien sûr le perchlo, la substance que tout le monde craint. Au milieu de cet amas d’informations inquiétantes, un autre cauchemar commence à se matérialiser : l’uranium. Les analyses ont repéré des quantités élevées de ce métal radioactif, bien que sous le seuil d’alerte, dans 31 % des foyers desservis par les aqueducs, soit 131 maisons sur 458. Quand on examine les puits d’eau, le mystère s’épaissit : l’uranium est présent

Base américaine de Capodichino

6 km

dans 88 % des cas, dont 5 % à un taux “inacceptable”. En d’autres termes, 1 puits sur 20 présente un taux d’uranium dangereux pour la santé. Comment cette matière radioactive a-t-elle pu arriver dans les nappes phréatiques ? Les experts américains n’ont pas de réponse. Ils supposent que cela pourrait être lié à la nature volcanique des sols. Mais tous les échantillons dépassant le niveau critique ont été prélevés dans la région de Casal di Principe et de Villa Literno, c’est-à-dire au cœur du territoire des Casalesi, là où le repenti Carmine Schiavone a vu “des files de camions venus d’Allemagne qui transportaient des déchets nucléaires, balancés ensuite dans les décharges”. Jusqu’à présent, personne n’est allé chercher des traces de radioactivité, mais les analyses américaines prouvent qu’il y a bien de l’uranium. Et en quantités effrayantes.

Vapeurs cancérigènes. L’autre

grande menace est constituée par les gaz qui s’échappent des sols. Rien à voir avec le radon d’origine volcanique, qui a été exclu de l’étude. Il s’agit bien d’émanations denses de substances cancérigènes, qui flottent au niveau du sol et pénètrent au rez-de-chaussée des habitations en s’infiltrant par les fissures des murs et des tuyauteries. Un fantôme invisible qui enveloppe les résidents installés sur leur canapé ou dans leur lit. Les Américains ont utilisé des appareils spéciaux et ont détecté ces vapeurs dans 16 % des maisons. Le problème est que les logements contaminés

SOURCE : “L’ESPRESSO”

Arzano

sont partout, bien que l’épicentre soit, comme toujours, à Casal di Principe. Le rapport américain ne fournit pas de résultats alarmants sur l’incinération des déchets. Il faut dire que les analyses n’ont pas ��té réalisées pendant les périodes où les incinérations étaient le plus intenses. Mais l’état de santé des militaires américains a été suivi de très près. Quatre types de cancers pouvant être liés à une exposition de courte durée ont été sélectionnés. Puis les dossiers de santé de 16 000 soldats ayant stationné au moins six mois à Naples au cours des dix dernières années ont été passés au crible, mais aucune donnée inquiétante n’a pu être mise en évidence. Le taux de malformation, des 894 bébés dont les mères ont vécu leur grossesse en Campanie est également dans la norme. En revanche, les troubles respiratoires, bien que restant à des niveaux corrects, ont connu une augmentation anormale, attribuée aux particules fines des moteurs Diesel. Les scientifiques ont toutefois rencontré un problème de méthode au moment de livrer leurs conclusions sur la qualité de l’air. Parmi les 27 substances potentiellement cancérigènes identifiées en Campanie sur plus de 90 000 échantillons, 6 ne sont pas recensées aux Etats-Unis. Si l’on ne tient pas compte de ces 6 substances, l’air de Naples est de meilleure qualité que celui des métropoles américaines, mais, si l’on en tient compte, alors les Napolitains encourent un risque de cancer et d’asthme cinq fois supérieur à celui d’un habitant de New York ou de Los Angeles. Difficile de se prononcer sur la qualité des sols. Autour des habitations, seulement 1 % des terres présentent une contamination “inacceptable pour la santé”. Mais les analyses se sont limitées aux jardins des petites maisons individuelles louées aux Américains, les propriétaires refusant la plupart du temps que les lopins voisins soient contrôlés. Sur les bases de la Navy de Capodichino et de Gricignano, au consulat et à l’ancien poste de commandement de l’Otan à Bagnoli, le risque de cancer existe mais reste “tolérable”, les militaires n’y stationnant pas plus de trois à six ans. Sans espoir de voir la situation s’assainir, les Américains se sont progressivement barricadés à l’intérieur de leurs bases depuis 2011.

TRANSVERSALES.

Ils y ont installé des systèmes de purification de l’eau et contrôlent constamment la qualité de l’air à l’aide d’une tour d’un coût de 300 000 dollars. Pour réduire les dépenses, l’armée ne finance plus les logements situés hors de ces bases. Les contrats avec les résidences de Parco Eva et de Parco Le Ginestre ont été annulés. Sans surprise, il s’agit des deux sites les plus proches des “zones rouges”.

Sourde oreille. Dès le début de l’“opération Napoli”, l’armée américaine a proposé aux autorités italiennes une collaboration en totale confiance. En août 2009, elle présentait les conclusions de sa première phase d’analyse à des représentants d’organisations environnementales locales et nationales. Le rapport définitif indique que l’Institut supérieur pour la protection de l’environnement (Ispra) a annoncé vouloir mettre sur pied une commission technique conjointe avec les Américains, “mais n’a pas donné suite”. En 2010 et 2011 également, l’US Navy avait transmis plusieurs de ses dossiers à la Protection civile [service de l’Etat chargé des situations d’urgence et de l’assistance aux populations] ainsi qu’aux conseillers municipaux de Campanie, mettant à disposition des Italiens la méthodologie conçue pour déchiffrer les maux de Naples et les résultats obtenus, dans une totale transparence. La Protection civile n’a pas donné suite. Les Américains ont pourtant continué à “demander que les agences italiennes compétentes enquêtent de manière rigoureuse sur les zones présentant des risques environnementaux identifiées lors des analyses”. C’est ce que veulent les millions d’habitants de la Campanie et c’est ce qu’a demandé récemment le président de la République, Giorgio Napolitano, qui a rencontré les associations des “Terres de feu” : “Il faut réparer les dommages causés depuis de nombreuses années par la pratique illégale de l’enfouissement des déchets toxiques. Les conséquences effrayantes de la pollution des sols et ses répercussions considérables sur la santé et l’environnement exigent un vaste programme d’assainissement.” Combien de victimes faudra-t-il enterrer avant que le grand nettoyage commence ? —Gianluca Di Feo et Claudio Pappaianni Publié le 21 novembre

39

A la une

Détournant la célèbre expression attribuée à Goethe, c’est sous le titre “Boire Naples et mourir” que l’hebdomadaire italien de centre gauche a fait sa une sur l’enquête choc de l’armée américaine. La contamination de la région due à l’enfouissement illégal des déchets toxiques par la mafia ne date pas d’hier. La presse italienne évoque souvent le sujet et les images d’incinération d’ordures reviennent périodiquement à la une des médias. Le dossier de L’Espresso a toutefois suscité une vive polémique en Italie. Les administrations locales ont immédiatement contesté des résultats “alarmistes”. “L’eau est sous contrôle”, a déclaré Luigi De Magistris, le maire de Naples, assurant que “celle qui est distribuée en ville est potable”. La région Campanie a menacé de poursuivre l’hebdomadaire en justice. Dans une tribune publiée le 25 novembre dans La Repubblica, Roberto Saviano se réjouit quant à lui que le sujet revienne à la une de l’actualité. Dans son livre Gomorra (2006), le journaliste antimafia dénonçait déjà la catastrophe sanitaire de la Campanie. “Depuis trente ans, diverses entreprises du nord de l’Italie confient l’enfouissement de leurs déchets à des entreprises apparemment légales, qui font le travail à un coût réduit […], jusqu’à 80 % des prix normaux”, écrit-il dans La Repubblica.


40.  transversales

Courrier international — nO 1205 du 5 au 11 décembre 2013

la vie en boîte

Mieux vaut congratuler à huis clos —Financial Times (extraits) Londres

L

es experts ont tout faux : il ne faut pratiquement jamais féliciter quelqu’un en public. Le compliment est une substance corrosive, qui a un effet puissant et positif sur la personne qui le reçoit mais qu’il vaut mieux administrer derrière des portes closes. Je m’en doutais depuis toujours mais il existe désormais des preuves. C’est ce qui ressort d’une étude sur les effets de la flatterie sur les tiers, à paraître dans le Journal of Consumer Research, réalisée par Elaine Chan et Jaideep Sengupta. Plusieurs centaines d’étudiants ont été priés de s’imaginer qu’ils étaient dans une boutique de vêtements et entendaient un vendeur dire à un autre client qu’il avait l’air fabuleux. On leur a d’abord demandé quelle était leur réaction immédiate, puis quelle était leur réaction après réflexion. Toutes les premières réactions furent négatives, alors que les plus réfléchies l’étaient un peu moins. Plus révélateur encore, plus le sujet était proche de la personne flattée – s’ils fréquentaient la même université, par exemple –, plus l’envie était grande. Le parallèle avec la vie de bureau est évident : si vous entendez quelqu’un d’un autre service être flatté, vous resterez de marbre, mais si c’est le collègue qui est assis juste à côté de vous, cela vous fera à peu près le même effet que si vous buviez de l’acide. Cela signifie que la plupart des managers se trompent lourdement. On leur a dit qu’une partie essentielle de leur travail consistait à se promener dans les locaux en distribuant des louanges ici et là. Ils pensent honorer ainsi la réussite de certains et inciter les autres à faire davantage d’efforts alors qu’en fait ils créent du ressentiment et se rendent très impopulaires. De même, tous les systèmes choisis par les “bons” employeurs – par exemple, désigner l’employé du mois ou écrire des profils brillants dans la newsletter de la société – font plus de mal que de bien. Même si les louanges sont méritées, il faut qu’elles soient perçues comme méritées pour avoir un effet positif. Et la nature humaine est telle que ce n’est en général pas le cas. —Lucy Kellaway Publié le 15 septembre

Chaos sur le marché du cacao Hausse des prix, rachats d’entreprises… deux géants de l’industrie agroalimentaire veulent faire main basse sur le cacao mondial, au grand dam des chocolatiers.

—Foreign Policy (extraits) Washington

C

’est une industrie globalement invisible aux consommateurs, mais son rôle est pourtant essentiel à tous les gourmands du monde entier. La transformation du cacao – c’est-à-dire le processus qui convertit les fèves de cacao en poudre, liqueur et beurre – est une étape cruciale de la fabrication des barres chocolatées et autres truffes qui remplissent les étagères des magasins. Or, en raison de deux contrats négociés récemment, ce secteur ne sera sans doute plus jamais le même. L’empire du chocolat est sur le point de prendre une tout autre ampleur. Début novembre, Reuters a annoncé que le géant des matières premières Cargill prévoyait de dépenser jusqu’à 2 milliards de dollars pour acquérir la branche cacao du monstre agroindustriel Archer Daniels Midland (ADM). Si cet accord est signé, ce sera la seconde grande opération de fusion de ce secteur en 2013 : en juillet, le fabricant suisse de chocolat Barry Callebaut s’est approprié la division cacao de Petra Foods pour 860 millions de dollars, devenant ainsi la plus grande entreprise mondiale de trans-

↙ Dessin de Boligán, Mexique.

formation du cacao. Une fois que ces deux contrats seront finalisés, 60 % du marché mondial sera contrôlé par deux sociétés – dernière étape d’une consolidation lancée il y a plusieurs décennies dans ce secteur. Les multinationales qui s’approvisionnent auprès de ces entreprises – comme Hershey’s ou Mars – n’ont pas grand-chose à craindre, mais les chocolatiers indépendants du monde entier, eux, sont inquiets : la nouvelle donne pourrait entraîner une hausse des prix, mais également saper la diversité, car ces nouvelles superpuissances du chocolat ne seront plus dans l’obligation de satisfaire les demandes particulières des petits producteurs en termes de goût et de texture. Mais cet oligopole alarme aussi les experts soucieux du bien-être des personnes qui vendent les matières premières aux entreprises comme Cargill et Callebaut : les exploitants de fèves de cacao, qui vivent souvent dans les pays les plus pauvres de la planète, risquent maintenant de devoir vendre leurs produits à des prix encore plus bas. “C’est déjà un marché extrêmement concentré, et [ce contrat] risque de donner aux principaux acteurs plus de pouvoir commercial encore”, affirme Laurent Pipitone, directeur de la division économique et statistique de l’Organisation internationale du cacao (ICCO). Avec cette acquisition, Cargill maîtriserait 35 % du marché mondial de transformation du cacao, contre les 25 % de Callebaut. Pour de nombreux spécialistes, ce marché était déjà excessivement consolidé avant même que les derniers accords en date soient négociés. Si Cargill parvient à racheter la branche d’ADM qui l’intéresse, le secteur, autrefois représenté par plus de dix entreprises indépendantes, sera réduit à deux géants. Cargill a mis un pied dans le marché du cacao en 1987 avec l’acquisition de General Cocoa Company et Gerkens Cocoa. Depuis, la multinationale a aussi acheté Wilbur Chocolate Company, OCG Cacao et Toshoku, ainsi que quelques usines de transformation appartenant à Nestlé. Avant d’être vendue, ADM avait aussi fait main basse sur quelques entreprises non négligeables : en 1997, la société a acquis Grace Cocoa Company, puis Schokinag en 2009,

“En ce qui concerne le chocolat belge, il n’y a plus beaucoup de diversité” un producteur allemand de premier plan. Pendant ce temps, Barry Callebaut est luimême né de la fusion de Cacao Barry et de Callebaut en 1996. Selon les chocolatiers, ces fusions se traduiront par encore moins d’options en termes d’approvisionnement. Les principales entreprises transformatrices ont souvent des partenariats à long terme avec les plus grands confiseurs, explique Christophe Van Riet. Installé à Boston, ce distributeur travaille avec des chocolateries belges de taille moyenne. Barry Callebaut a par exemple un contrat à long terme avec Hershey’s, elle n’a donc “pas besoin d’être réceptive aux demandes des petits joueurs”, précise Van Riet.

Angoisse des confiseurs. Tradi­tion­

nellement, les petits et moyens confiseurs pouvaient demander des mélanges et des recettes spécifiques aux tranformateurs. Toutefois, à mesure que le nombre de vendeurs diminue, les chocolatiers ont de plus en plus de mal à obtenir ces spécialités. “En ce qui concerne le chocolat belge, il n’y a plus beaucoup de diversité”, affirme Van Riet, avant d’ajouter que ses clients “sont très angoissés” par la consolidation qui se poursuit actuellement dans le secteur. Barry Callebaut et Cargill mènent une politique expansionniste car ils anticipent un marché en plein essor. Les prix au détail du chocolat ont augmenté de 7 % aux Etats-Unis en 2013, tandis que les prix de gros ont grimpé de 45 % depuis 2007. Euromonitor International, un institut d’études de marché, estime que les ventes de chocolat augmenteront de 6 % en 2014 et les négociants en cacao prévoient que les prix de gros atteignent des sommets d’ici aux fêtes de fin d’année. Le prix des fèves de cacao est notamment monté en flèche à cause du mauvais temps en Afrique de l’Ouest et d’une demande croissante en Europe occidentale, en Amérique du Sud et en Asie. Des investis-

L’Afrique principal producteur PRIX DU CACAO

PRODUCTION DE FÈVES DANS LE MONDE

(en milliers de dollars par tonne)

Quantité : produite (en millions de tonnes)

4

broyée

Répartition par régions (2012/2013, estimation en %)

AFRIQUE 72,2

3

4

2

3,5

1

3 2005

2007

2009

2011 2012

2005 2007 2009

SOURCE : INTERNATIONAL COCOA ORGANIZATION (ICCO)

Estimation

économie

2011

2013

14,9 AMÉRIQUE

12,9

ASIE ET OCÉANIE


Courrier international — nO 1205 du 5 au 11 décembre 201341 transversales.

sciences et innovation

Géologie. D’après une étude controversée, le Japon et la côte est de la Chine sont issus d’un continent qui aurait depuis sombré sous les eaux. ▲

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Eurasie

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Plaque Farallon

Plaque Pacifique

OK

Plaque Farallon Plaque Pacifique

OK

Plaque Izanagi

Plaque Izanagi

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Eurasie

Sibérie

Sibérie

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De – 100 à – 89 millions d’années

De – 146 à – 100 millions d’années

Sibérie OK Eurasie

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Plaque Izanagi

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RUSSIE

Sibérie

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Plaque Farallon

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CHINE

TAÏWAN

De – 79 à – 77 millions d’années

OK

Aujourd’hui

La dérive du bloc d’Okhotomorsk au cours des âges

—South China Morning Post (extraits) Hong Kong

S

elon la thèse d’un scientifique chinois, un ancien continent est entré en collision avec l’Asie de l’Est et, comme la légendaire Atlantide, a disparu au fond de l’océan. Le choc aurait créé une chaîne de montagnes de 500 kilomètres de largeur et de plus de 4 000 mètres de hauteur le long de l’actuelle côte méridionale et orientale de la Chine. Il a également refaçonné le paysage de Taïwan et d’autres pays de l’Asie de l’Est comme le Japon. L’événement se serait produit il y a une centaine de millions d’années, quand les dinosaures étaient encore présents sur la planète. Dans le dernier numéro de Earth-Science Reviews, le Pr Yang Yongtai, de l’Université chinoise des sciences et de la technologie (USTC), à Hefei, écrit que le continent disparu repose aujourd’hui sous la mer d’Okhotsk, en Asie du Nord-Est. Il est connu des géologues sous le nom de “bloc continental d’Okhotomorsk”, ou plus simplement “OK”. Il est généralement admis, dans le domaine de la tectonique, qu’il n’y a jamais eu que de l’eau à l’est de l’Asie. Que c’est la

poussée permanente exercée par la plaque du jeune océan Pacifique sur l’ancienne plaque de l’Eurasie qui est à l’origine du paysage accidenté de l’Asie de l’Est, depuis les montagnes du littoral chinois jusqu’aux volcans japonais.

Mystères scientifiques. Mais, selon

Yang Yongtai, il y a eu une collision con­ tinentale dans la région. L’OK était une vieille plaque continentale dure et épaisse qui se trouvait au milieu de l’ancien océan qui séparait l’Asie et l’Amérique entre le trias supérieur et le jurassique inférieur. A partir du crétacé inférieur, avec la naissance et l’expansion de la plaque du Pacifique, il s’est progressivement déplacé vers le nordouest et, il y a une centaine de millions d’années, est entré en collision avec la plaque eurasiatique en Asie de l’Est.

Le choc aurait créé une chaîne de montagnes de 500 kilomètres de largeur le long de l’actuelle côte méridionale et orientale de la Chine

SOURCE : SOUTH CHINA MORNING POST

Plaque Pacifique

La mer d’Okhotsk, où a sombré le bloc JAPON d’Okhotomorsk

Responsabilité sociale. Le secteur de la production de cacao fait par ailleurs l’objet d’une surveillance accrue depuis qu’une série d’articles publiés au début des années 2000 ont dénoncé le recours généralisé et abusif au travail et au trafic d’enfants dans les exploitations de cacao en Afrique de l’Ouest, d’où provient 70 % du cacao mondial. Depuis, les gouvernements et les professionnels du secteur ont négocié des accords internationaux et dépensé des millions de dollars pour mettre fin à ce type de dérives. Jusqu’à présent, aucune étude indépendante n’a toutefois cherché à établir si ces efforts visant à garantir la responsabilité sociale des entreprises contrebalançaient les effets d’une concurrence restreinte. Reste à voir si un pouvoir de fixation des prix encore plus faible pour les producteurs africains ne risque pas d’entraîner la résurgence d’anciennes formes d’exploitation de la main-d’œuvre, à mesure que les marges déjà réduites continuent de se resserrer. Selon les analystes, il est possible que les autorités de réglementation tentent de restreindre la croissance des superpuissances du chocolat. Lorsque la Commission européenne a validé l’accord de juillet entre Barry Callebaut et Petra Foods, les contrôleurs ont soutenu que la concurrence exercée par ADM et Cargill serait suffisante. On peut envisager que la Commission européenne empêche l’entreprise Cargill d’acheter plus qu’une portion des activités d’ADM ou qu’elle la contraigne à céder une partie de ses activités existantes avant de procéder à la nouvelle acquisition. Ces décisions seront toutefois prises dans les bureaux de l’Union européenne, et non par les consommateurs ou les producteurs. La voix des agriculteurs en Afrique de l’Ouest pourra-t-elle être entendue à Bruxelles ? Face à l’ascension des superpuissances du chocolat, ce sont les petits qui risquent de payer le prix fort. —Lina Khan Publié le 12 novembre

L’Atlantide de l’Asie

seurs spéculatifs ont également consacré de grosses sommes d’argent à des contrats d’achat de cacao, ce qui contribuera à la hausse des prix. Avant même les dernières fusions en date, un rapport de l’ONU publié en 2008 avait noté “l’émergence de structures oligopsonistiques pour l’achat du cacao”, qui privent les cultivateurs de fèves de tout pouvoir de négociation et encouragent les ententes entre grandes entreprises. Le rapport observait par ailleurs que les producteurs de trois des principaux pays qui cultivent le cacao en Afrique – Cameroun, Côte d’Ivoire et Nigeria – ont accusé une baisse du prix de vente de leurs fèves par rapport à l’évolution des prix mondiaux du cacao entre 1985 et 2005, période pendant laquelle les entreprises de transformation et les exportateurs se sont regroupés et ont augmenté leur puissance d’achat.

La collision a duré onze millions d’années. En Chine, la poussée de la plaque a donné naissance aux monts Wuyi dans le Fujian, aux monts Dalou dans le Yunnan, au bassin du Sichuan, aux monts Dabie dans l’Anhui, le Hubei et le Henan, aux monts Qinling dans le Shaanxi, au mont Yanshan à Pékin, aux monts Lüliang dans le Shanxi et au bassin d’Ordos en Mongolie-Intérieure. Ces reliefs élevés ont fait barrière à l’air humide du Pacifique, ce qui a créé d’immenses déserts et lacs d’eau salée en Chine orientale et en Mongolie-Intérieure durant le crétacé supérieur. Il y a environ quatre-vingt-neuf millions d’années, l’OK a commencé, du fait de l’expansion du Pacifique, à se déplacer vers le nord, le long de la côte chinoise, et, dix millions d’années plus tard, il est entré en collision avec la Sibérie. En perdant de la vitesse, la plaque a progressivement sombré dans l’océan. Le nouveau modèle de Yang Yongtai pourrait expliquer certains mystères géo­ logiques célèbres d’Asie de l’Est, comme la ceinture métamorphique de Sanbagawa au Japon. Cette ceinture, qui s’étend sur 1 000 kilomètres, de l’île de Kyushu jusqu’à la préfecture de Chiba en passant par Tokyo, intrigue les géologues depuis des décennies. Ces rochers ne peuvent s’être formés que sous une pression extrême, près de deux fois plus forte que la poussée de la plaque océanique du Pacifique.

Pure spéculation. Le Pr Sun Liguang,

de la faculté des sciences de la Terre et de l’espace de l’USTC, adhère totalement à la nouvelle théorie. “Cela fait des années que les scientifiques chinois n’avaient pas émis une idée aussi ambitieuse et originale dans le domaine des sciences de la Terre ; l’article de Yang est très important, dit-il. Il y a beaucoup de problèmes troublants, comme la direction des principales zones de faille, que les théories existantes ne permettent pas de résoudre. Le modèle de Yang semble détenir la clé des réponses. Il va avoir de plus en plus d’influence dans les années qui viennent.” Tous les scientifiques ne partagent pour­ tant pas cet avis. Pour le Pr Hu Xiumian, maître de conférences à la faculté des sciences de la Terre de l’université de Nankin, la théorie de Yang Yongtai relève de la pure spéculation, car elle manque de preuves déterminantes. “En Chine méridionale, nous n’avons pas trouvé de traces de l’OK. Si une aussi grande ‘bataille’ avait opposé les deux continents, il devrait y avoir des séquelles”, dit-il. Asahiko Taira, président de l’Agence japonaise des sciences et technologies marines et terrestres, estime lui aussi que la théorie du scientifique chinois demande une validation plus poussée : “C’est un article […] exhaustif qui tente d’expliquer l’évolution de la bordure de la plaque est-asiatique pendant le crétacé. Mais son modèle doit faire l’objet de tests supplémentaires.” —Stephen Chen Publié le 27 octobre


42.  transversales

Courrier international — nO 1205 du 5 au 11 décembre 2013 ↙ Dessin de Tiounine paru dans Kommersant, Moscou.

médias

Le drone, un nouveau point de vue sur l’actu Conçus à des fins militaires, ces appareils volants télécommandés sont de plus en plus utilisés par des reporters, des documentaristes et des paparazzi.

sité Columbia, ont inauguré des cours qui intègrent les drones. Columbia n’enseigne pas de compétences pratiques, mais les étudiants du Missouri se sont servis de machines téléguidées au-dessus du fleuve local pour un reportage sur la fracturation hydraulique et audessus des pâturages pour un article sur l’écobuage. En août, la direction générale de l’aviation civile américaine (FAA) a interdit aux écoles de journalisme d’organiser des vols sans autorisation préalable. Earthflight, un documentaire sur les oiseaux réalisé en 2011 par la BBC, propose un exemple saisissant de cette technologie. Un drone équipé de rotors particulièrement petits et silencieux a capté des images extraordinaires d’un vol de deux millions de flamants roses. Là où un hélicoptère aurait fait fuir ces oiseaux sauvages, “le drone passe inaperçu pendant qu’il filme le plus grand rassemblement de flamants roses dont nous ayons été témoins depuis vingt ans”, dit le narrateur.

Vie privée. Utiliser des drones à proxi-

—The New York Times (extraits) New York

L

e meilleur angle pour filmer la dévastation provoquée par le typhon Haiyan à Tacloban, aux Philippines, c’était vu du ciel. C’est ce qu’affirme Lewis Whyld, un photographe britannique. Il ne voulait toutefois pas supplier pour prendre, dans un hélicoptère militaire, une place nécessaire à l’aide humanitaire urgente. C’est pour cette raison qu’il a fait décoller un drone audessus de la ville. Outre les images récemment diffusées par CNN qui ont révélé l’ampleur des dégâts, son drone a découvert deux corps qui ont été récupérés plus tard par les autorités, a-t-il expliqué dans un entretien. “Le journal, c’était bien pour les clichés”, affirme le photographe, “mais Internet est un support idéal pour ça.” Lewis Whyld et CNN ne sont pas les seuls à utiliser le potentiel des drones. L’agence Associated Press et le groupe News Corporation s’en sont déjà servis pour montrer l’ampleur de grandes catastrophes. News Corporation y a également eu recours pour filmer des événements sportifs en Australie. Les documentaires animaliers sophistiqués s’en servent pour obtenir des images intimes de la vie sauvage. Les paparazzi les utilisent pour traquer les célébrités. Les drones, ou “véhicules aériens non pilotés”, comme préfèrent les appeler nombre de leurs utilisateurs, sont censés voler automatiquement, sans pilote qualifié. Ils ont été créés notamment pour un usage

militaire, auquel ils restent associés. Mais, de plus en plus souvent utilisés à des fins civiles, dont le journalisme, ils s’avèrent extrêmement utiles pour capter en vidéo ou en photo tout ce qui est difficile d’accès, comme des animaux sauvages ou des formations géographiques. A l’avenir, leurs capacités seront peut-être élargies, par l’ajout de capteurs spécifiques permettant l’enregistrement de données liées à l’environnement, comme la qualité de l’air.

Formations. Au début de l’automne, la

BBC a lancé un drone de 45 centimètres doté de 6 rotors pour filmer le trajet d’un train à grande vitesse devant relier Londres à Manchester, un projet controversé, car le chemin choisi traversait – et risquait de dévaster, selon ses détracteurs – certaines des plus belles campagnes anglaises. “Notre idée était de prendre de l’altitude pour que nos téléspectateurs puissent comprendre toute l’ampleur du problème”, précise Tom Hannen, qui gère ce programme. Lewis Whyld examine actuellement la possibilité de drones à longue portée capables de voler à 15 ou 30 kilomètres de leur pilote. Il étudie aussi de nouveaux capteurs, notamment des caméras qui peuvent détecter les sources de chaleur. “Je réfléchis aussi à des appareils de détection pour les armes chimiques, afin de pouvoir voler en Syrie”, ajoute-t-il. Plusieurs formations au journalisme, dont celles des universités du Missouri et du Nebraska, ainsi que celle du Tow Center pour le journalisme numérique à l’univer-

mité d’humains pose plus de problèmes. Les appareils sont souvent des machines lourdes et puissantes. Au cours des dernières tentatives, certains ont percuté des gratte-ciel au cœur de Manhattan et ont fini leur chute sur le trottoir, d’autres ont échappé à tout contrôle avant de tomber dans la foule lors d’un lâcher de taureaux en Virginie. Un autre sujet de préoccupation concernant les drones est leur capacité à se faufiler dans des endroits inaccessibles aux photographes, ce qui pourrait être utilisé pour porter atteinte à la vie privée des personnes, notamment les célébrités. En août, un drone a épié les noces de la chanteuse Tina Turner, un événement privé qui se tenait en Suisse. Ce même mois, un photographe s’est servi d’un dispositif similaire pour filmer Beyoncé, qui faisait un tour de montagnes russes à Coney Island. Carlo Allegri, un photographe indépendant envoyé par Reuters, a pris des clichés du drone : il faisait un peu moins de 1 mètre et il est resté en vol pendant environ dix minutes de façon autonome, peut-être guidé par GPS, avant de faire demi-tour jusqu’à son opérateur. Carlo Allegri a qualifié la scène de “tétanisante”. Selon Chris Anderson, les drones seront sûrement un nouvel outil du journalisme, pour le meilleur et pour le pire. Cette technologie se perfectionne constamment et elle est de moins en moins coûteuse. Bientôt, il sera possible d’ouvrir une application sur un iPhone ou un iPad, de cliquer sur des coordonnées géographiques et de faire voler un drone jusqu’à ce point avec peu ou pas de qualifications techniques, affirme Chris Anderson. Et de conclure : “C’est exactement comme l’histoire de l’ordinateur individuel : nous allons passer de machines industrielles à des outils personnels.” —Leslie Kaufman et Ravi Somaiya Publié le 24 novembre

la source de la semaine

Maka Angola Une épine dans le pied du régime.

M

aka, en langue kimbundu, signifie “problème sérieux”. Pour son fondateur, le journaliste Rafael Marques de Morais, “le sérieux problème de l’Angola, c’est que le pays repose sur une richesse naturelle incommensurable et que la majorité de ses habitants vit encore sous le seuil de pauvreté”. Après avoir été emprisonné en 1999 pour avoir appelé le président Dos Santos “dictateur” dans l’un de ses articles, Marques est parti faire un master de recherche en anthropologie des médias à l’Université de Londres. Il y a effectué de nombreuses enquêtes sur la corruption et sur le commerce des “diamants du sang”. A son retour en Angola, aucun journal ne voulait l’employer. “Je me suis dit que, si je voulais continuer à faire mon travail, je devais fonder ma propre plateforme, expliquet-il. Et comme je n’avais pas d’argent, j’ai décidé d’ouvrir un site Internet.” Maka Angola est donc né en 2009 avec l’aide, assure-t-il, d’un contact anonyme au sein même du ministère de la Communication. Marques a été arrêté en septembre alors qu’il couvrait une manifestation de jeunes “révolutionnaires”, puis relâché dans la journée. “Oui, on est sous pression, confie-t-il, mais c’est notre boulot. Il faut repousser les frontières de la liberté de la presse.”

Lire aussi l’article de Maka Angola, p. 30.

Maka Angola

Angola, Luanda Site Internet, nombre de visiteurs par jour très irrégulier (jusqu’à 100 000 en période de troubles sociaux dans le pays) www.makaangola.org


transversales.

Courrier international — nO 1205 du 5 au 11 décembre 2013

sig n au x

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Chaque semaine, une page visuelle pour présenter l’information autrement

Pluie sur la ville

Difficile à croire, mais il y a pratiquement autant de jours de pluie à Saint-Pétersbourg qu’à Rio de Janeiro.

Barcelone

72

Londres

110 Sydney

134

Rio de Janeiro

109

San Francisco

Dubaï

48

14

New York

96

New Delhi

39

Saint-Pétersbourg

120

Oslo

174

Jours de pluie par an

Paris

112

En hiver, les jours de neige sont comptabilisés comme jours de pluie. Photographie : Kristina Moskvina Source : Organisation météorologique mondiale

DR

La revue

INFOGRAFIKA. Diffusé à Saint-Pétersbourg et à Moscou, ce mensuel sans doute parce que ce nombre ne reflète pas la pluviométrie. gratuit est uniquement composé d’infographies. Dans celle-ci, publiée en septembre, l’équipe s’est amusée à comparer le nombre de jours de pluie moyen dans différentes villes. Les résultats peuvent surprendre,

Ainsi, à New Delhi, les précipitations sont intenses, surtout pendant la mousson. Il peut alors tomber plus de 200 millimètres d’eau en quelques jours. Un tiers de ce qu’il tombe sur Paris en un an  !


360 44.

Courrier international — nO 1205 du 5 au 11 décembre 2013 ↓ Sur la porte d’entrée de Cornelius Gurlitt, à Salzbourg, en Autriche. Photo Barbara Gindl/EPA/Corbis

→ Dessin de Beppe Giacobbe, Milan, pour Courrier international.

Magazine Ici, ce n’est pas le Canada • Voyage............ Bienvenue en tribu inconnue • Plein écran...... Ça roule à Beyrouth • Tendances................ Le nouveau visage de Stonehenge • Histoire.....

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Trois jours dans la vie de Cornelius Gurlitt Depuis un mois, l’octogénaire allemand suscite toutes les curiosités. Comment a-t-il pu dissimuler durant un demi-siècle plus de mille œuvres d’art héritées de son père, marchand d’art compromis sous le nazisme ? Une seule journaliste a pu l’approcher. – Der Spiegel (extraits) Hambourg

P rencontre

ersonne n’avait encore jamais vu Cornelius Gurlitt en robe de chambre jusqu’à ce jour de février 2012 où les “étrangers”, ainsi qu’il appelle les inspecteurs de la répression des fraudes et les membres du parquet d’Augsbourg, ont fait sauter le verrou de sa porte pour pénétrer chez lui. Cet appartement, c’était son univers. Et voici que des étrangers s’y introduisaient. Ils étaient nombreux, une trentaine, et ils ne voulaient plus partir. Quatre jours durant, ils ont enveloppé sa vie dans des couvertures, l’ont empaquetée dans des cartons qu’ils ont embarqués, l’un après l’autre – au total, un bon millier d’œuvres d’art. Pendant ce temps, Cornelius Gurlitt a dû rester assis dans un coin et se tenir tranquille. Il les a donc regardés décrocher ses Cavaliers sur la plage, de Liebermann, qui trônaient sur le mur depuis des années. Il les a vus prendre le Chagall cadenassé dans l’armoire et la Joueuse de piano accrochée dans le vestibule. Ils n’ont rien laissé. Pas même la petite valise qui contenait ses œuvres préférées, une collection de dessins sur papier qu’il sortait tous les soirs, parfois même plus souvent, pour les admirer, des années durant. Ils sont partis, et Cornelius Gurlitt s’est retrouvé seul. La seule personne qui est venue lui rendre visite ensuite était une psychologue, missionnée par les “étrangers”. “Atroce” et “terrible” sont les mots qui viennent à l’esprit de l’octogénaire pour qualifier cette visite, lors de laquelle

il a dû faire part de ses émotions à une étrangère. Après lui avoir assuré que, non, il n’avait pas l’intention de mettre fin à ses jours, il lui a demandé de partir. A compter de ce jour, Cornelius Gurlitt est resté seul dans son appartement dégarni, dans cet immeuble blanc, dans cette ville qu’il appelle sa “prison”, Munich. Depuis que Focus [hebdomadaire allemand] a révélé au grand jour [le 4 novembre] la confiscation de ses biens, des journalistes du monde entier se pressent à l’entrée de son immeuble. Dès qu’il pointe son nez, les flashes se mettent à crépiter comme s’il était un criminel de guerre. Des étrangers frappent à sa porte à tout bout de champ, glissent des courriers dans sa boîte à lettres. L es œ uv res en quest ion composent un fabuleux trésor. Il y a là des tableaux de Marc Chagall, de Max Beckmann, de Franz Marc, de Pablo Picasso, d’Henri Matisse. Une mystérieuse collection qui provient de l’héritage de son père, Hildebrand Gurlitt, décédé en 1956. Critique et marchand d’art, directeur de musée, Hildebrand Gurlitt a fait partie de ceux qui ont aidé l’art moderne à s’implanter en Allemagne, puis qui se sont commis avec les nazis après 1933. Il s’agit de savoir s’il a lésé des particuliers pour entrer en possession de ces tableaux. Et combien d’entre eux reviennent de droit à son fils. Pour l’heure, ni le parquet fédéral, ni les experts, ni les politiques ne sont en mesure de le dire. Ni même Cornelius Gurlitt, → 46


Courrier international — nO 1205 du 5 au 11 décembre 2013

360°.

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46. 360°

44 ← qui n’a qu’une envie : quitter son appartement, où il se sent comme une bête traquée. Cette affaire compte autant d’énigmes que de tableaux. S’agit-il d’œuvres saisies ? D’“art dégénéré” ? A qui appartenaient-elles ? Comment ont-elles atterri dans l’appartement de Schwabing [quartier de Munich] ? Et comment traiter tous les problèmes qui surgissent : les héritiers qui revendiquent les œuvres, les préjudices causés à l’époque, et peut-être aujourd’hui à Cornelius Gurlitt, héritier d’une collection d’art de provenance douteuse ? Cornelius Gurlitt parlait à ses tableaux. Ils étaient ses amis, les fidèles compagnons qu’il n’avait pas dans la vie réelle. Il a fait de la sauvegarde du trésor de son père la mission d’une vie, et ce faisant, au fil des ans, en a perdu le sens des réalités.

M

ardi dernier [12 novembre], Cornelius Gurlitt monte dans un ICE [TGV allemand] et s’installe dans un “espace famille”. Depuis la révélation de l’affaire, il n’a quitté son appartement qu’à deux reprises. La première fois, c’était pour aller faire des courses, et il a été “shooté” par une meute de photographes. Cornelius Gurlitt se rend chez son médecin, dans une petite ville du sud de l’Allemagne. Il boit du thé dans une tasse à café, passant de temps en temps la main dans ses cheveux blancs. Un périple de trois jours, empreint de tristesse. Il soupire : “Pourquoi ces gens me photographient-ils pour des journaux qui ne montrent habituellement que des personnalités tapageuses ?” Cornelius Gurlitt ne comprend pas que les gens se passionnent autant pour ce qu’il appelle sa propriété. Il évoque le Décalogue : “Tu ne voleras point. Tu ne mentiras point. Tu ne convoiteras point le bien d’autrui”… Il a le visage blême. Des larmes perlent dans ses yeux bleus, il sort un mouchoir de la poche droite de son manteau et s’essuie le nez. “Je ne m’attendais pas à leur visite”, avoue-t-il en faisant allusion aux “étrangers”. Il reconnaît toutefois une part de responsabilité dans ce “funeste coup du sort” qu’est la confiscation de l’héritage de son père. Il aurait dû le protéger, confie-t-il, comme son père l’avait fait, contre les autodafés nazis, contre les bombes, contre les Russes, contre les Américains. Pour lui, son père était un héros, et il se sent aujourd’hui indigne de lui. Toute sa vie durant, il n’a été qu’un fils et un héritier, avec pour mission de sauvegarder l’héritage de son père. Il ne s’est jamais dit que ces œuvres entreposées dans son appartement – qui ne lui appartenaient peut-être pas tout à fait – auraient pu contribuer à réparer une partie du mal causé par les nazis. “Si j’avais vécu ailleurs, tout cela ne serait jamais arrivé.” Où ? Peu importe. Loin de la frontière suisse, où, en 2010, il a attiré l’attention des enquêteurs de la douane dans un train [qui ont trouvé sur lui 9 000 euros en liquide]. Loin des Munichois, à qui il n’a jamais vraiment fait confiance. C’est sa mère qu’il rend responsable de sa situation actuelle. C’est elle qui a voulu s’installer à Schwabing à la mort de son père. Elle rêvait d’une vie de bohème, entourée de gens aisés qui ne lorgnent pas sur le portefeuille du voisin. Cornelius avait 27 ans à l’époque. C’était un jeune homme peu enclin à prendre des décisions. Pas un homme d’action comme son père. Un jeune homme qui n’aimait pas diriger, qui préférait suivre le mouvement. Il faisait confiance à sa mère, qui acheta deux appartements à Munich. Aujourd’hui, cinquante-trois ans plus tard, Cornelius Gurlitt se rend compte qu’“elle a eu tort.” Pour lui, Munich est “la source de tous les maux”. “C’est ici que le mouvement [nazi] a pris naissance”, fait-il observer. Pour lui, le malheur n’a plus quitté la ville depuis lors. Le vieil homme semble prisonnier d’un autre temps. Il ne regarde plus la télévision depuis

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cinquante ans, il réserve ses chambres d’hôtel des mois à l’avance, par courrier tapé à la machine et signés au stylo-plume, précisant qu’un taxi devra venir le chercher à la gare. Son univers est fait de lenteur et de silence. Il a vécu en compagnie de ses tableaux, sans interaction avec ses semblables. C’est aux livres qu’il doit sa vision du monde. Il parle de La Colonie pénitentiaire, de Kafka, l’histoire d’un explorateur qui se rend sur une île perdue où des condamnés sont torturés et exécutés sans savoir ce qui leur est reproché. Il confesse que la saisie de ses biens lui a paru tout aussi tragique. L’ICE quitte l’agglomération munichoise. “Là, c’est un peu plus calme, murmure-t-il. Enfin.” Ces dix derniers jours ne lui ont pas réussi. Cornelius Gurlitt aura 81 ans fin décembre. En fait, il a toujours pensé vivre jusqu’à 90 ans. “Ils auraient au moins pu attendre que je sois mort avant de m’enlever mes tableaux”, maugrée-t-il. Il ne comprend pas ce qu’on veut de lui. Après tout, les tableaux sont entre les mains du parquet, c’est donc là-bas qu’il faut aller si l’on veut voir les œuvres ou en savoir plus à leur sujet. Il en sait long sur leurs origines mais garde ces informations pour lui. Comme une liaison qu’il faut garder secrète. “Et, de ma vie, je n’ai rien eu de plus cher que mes tableaux.” Quand on lui demande s’il a jamais été amoureux, il glousse : “Oh non !” La vie de Cornelius Gurlitt a été ponctuée de déchirements, la disparition de son père dans un accident de voiture, celle de sa mère, le cancer de sa sœur. “Le plus dur a été de me séparer de mes tableaux, assure-t-il. J’espère que toute cette histoire se réglera rapidement et que je pourrai enfin récupérer mes tableaux.” Une phrase qu’il répétera souvent au cours de ces trois jours. Il est malade du cœur. Le médecin à qui il a accordé sa confiance exerce à quelques centaines de kilomètres de là, dans une petite rue d’une petite ville, un cabinet qui ne paie pas de mine, “mais équipé du meilleur matériel de toute l’Allemagne”, précise Cornelius Gurlitt pour justifier le périple éprouvant qu’il s’inflige, lui qui, à Munich, est obligé de prendre un taxi pour faire ses courses. Ce voyage en train prend pour lui des allures de vacances. Tous les trois mois, il s’achète un billet ICE de deuxième classe, moyennant 102 euros, sans réservation. Le vieil homme est toujours ponctuel, il y tient. Il n’aime pas les imprévus. Son rendez-vous chez le médecin est fixé au jeudi, mais il part dès le mardi. Il évoquera souvent le bon vieux temps au fil de ces trois jours. Cette époque où il n’avait aucune responsabilité à assumer, aucune décision à prendre. Où son père était encore maître de la situation, un défenseur de l’art moderne, un promoteur des arts en général, avant de se commettre avec les nazis et de vendre à l’étranger de l’“art dégénéré”, dont certaines œuvres sans doute volées. En se servant vraisemblablement au passage. Cornelius se souvient de son enfance à Hambourg. Il parle du camouflage des batteries de DCA qui devaient protéger la ville contre les raids aériens. La famille a souvent déménagé pour suivre le père, qui n’avait pas la vie facile, n’étant pas “racialement irréprochable” [sa grand-mère était juive], mais Hildebrand Gurlitt a fait preuve de beaucoup d’astuce et n’a jamais baissé les bras. A Hambourg, il avait enregistré sa galerie d’art au nom de son épouse, lui-même se déclarant employé. Plus tard, à Dresde, il a même cessé de déclarer son activité et il conservait les œuvres chez lui, d’où il menait ses affaires. “Mon père a été souvent pourchassé, il est souvent tombé, mais il s’est toujours relevé.” Chaque fois, c’était un nouveau départ pour le fils, le jeune et timide Cornelius, d’abord scolarisé à Hambourg, puis au lycée à Dresde, où il se souvient d’avoir vu Hitler saluer la foule depuis un train. A la chute du nazisme, il

↑ Portrait de Hildebrand Gurlitt (env. 1925), père de Cornelius. Collectionneur et directeur de musée, avant de devenir l’un des quatre marchands d’art de Hitler. En 1948, il reprend son activité de directeur de musée à Düsseldorf. Photo Fritz Alter Sen./Kunstsammi Ungen Zwickau/Corbis

a intégré l’internat de l’Odenwaldschule [célèbre école privée du sud-ouest de l’Allemagne]. Un temps, il a suivi l’enseignement prodigué par des pasteurs. Il a passé son bac à Düsseldorf. Partout où il allait, Cornelius était le petit nouveau, le dernier arrivé, le premier à partir. L’étranger, jamais tout à fait à sa place, qui n’a jamais eu à décider par lui-même, grâce à cet homme fort de père qui posait au côté de Thomas Mann et de Theodor Heuss [futur président allemand] au musée des Beaux-Arts de Düsseldorf, qui parlait couramment l’anglais et le français. “Je ne parle qu’anglais, mais lentement”, souffle l’octogénaire. Cornelius voulait plaire à son père. Bac en poche, il est parti étudier l’histoire de l’art à l’université de Cologne et a suivi des cours de philosophie et de théorie musicale. Puis il a interrompu ses études. Il ne se souvient pas quand – il n’aime pas en parler. Une fois, il est allé à Paris, avec sa sœur. Il n’y serait pas allé seul. Cornelius Gurlitt a vécu d’abord chez ses parents. Plus tard chez sa sœur, puis seul avec sa mère. Où qu’il pose ses valises, Cornelius restait un fantôme.

E

nfant déjà, il jouait au milieu des Liebermann, des Beckmann et des Chagall, les tableaux suivaient de ville en ville, accrochés dans le salon ou dans le vestibule. Le père les a tous touchés, classés, aimés, tous portaient sa trace. Au-dessus du lit du petit Cornelius, il avait accroché un visage vert de Kirchner. “Hitler n’aimait pas les visages verts”, commente Cornelius. Le Führer n’était pas apprécié chez les Gurlitt, selon lui. Son père l’a combattu, mais de manière si discrète que personne ne s’en est rendu compte. Cornelius Gurlitt ne peut pas croire que son père ait acheté quoi que ce soit à des particuliers. Les tableaux provenaient de musées allemands ou de marchands. Si son père a collaboré avec les nazis, c’est uniquement pour sauver les tableaux de la destruction. Cornelius précise : “Il n’est pas impossible que mon père se soit vu proposer des œuvres appartenant à des particuliers, mais il les a certainement refusées. Ça lui serait retombé dessus.”


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Source

↑ Deux Cavaliers sur la plage (1901), de Max Liebermann. Photo Staatsanwaltschaft/ Corbis

↑ Santa Giustina dans le pré du Val (non daté), de Canaletto. Photo Staatsanwaltschaft/ Corbis

→ Un couple (1924), de Hans Christoph. Photo Staatsanwaltschaft/ Corbis

Aujourd’hui, cet homme de l’ombre se retrouve sous le feu des projecteurs. Car cette affaire n’implique pas seulement un retour sur l’histoire allemande, mais aussi sur lui-même, sur ce fils qui a hérité un trésor sans jamais se demander d’où il venait. Il aurait dû prendre ses responsabilités, mais c’est une chose qu’il avait justement du mal à faire. “Le parquet, déclare-t-il, déterminera ce qui me revient de droit. Je n’ai jamais commis aucun délit et quand bien même ce serait le cas il y aurait prescription. Si j’étais coupable, ils m’enverraient derrière les barreaux.” Il ne veut qu’une chose : récupérer ses tableaux. Mais quand ? Et lesquels ? Quid de ses tableaux préférés ? Cornelius Gurlitt aurait besoin d’amis, d’une famille et surtout d’avocats. Mais il ne parvient pas à se décider : “Je n’en ai jamais eu besoin.” On lui pose tant de questions auxquelles il ne sait que répondre… “Je n’ai jamais rien eu à voir avec l’acquisition des tableaux, j’ai seulement veillé à les sauver.” A l’époque de Dresde, il a aidé son père à cacher les œuvres pour qu’elles ne tombent pas entre les mains des Russes. On devrait lui en être reconnaissant. “Mon père savait que les Russes arrivaient.” Hildebrand s’est hâté de se procurer une voiture. Ensemble, le père et le fils ont chargé les tableaux, que son père a ensuite apportés à un fermier vivant près de Dresde, avant de les cacher plus tard dans un château, dans le sud de l’Allemagne. Son père connaissait du monde aux quatre coins du pays. “Les gens ne voient que des billets de banque dans ces dessins – c’est malheureux”, dit-il. “Je ne suis pas aussi courageux que mon père. Il a vécu pour l’art et s’est battu pour lui. Le parquet doit laver l’honneur de mon père.” La vie de Cornelius Gurlitt est devenue un cortège sans fin de regrets et de hasards. C’est le hasard qui a voulu qu’il survive à tout. Le hasard encore qui a voulu qu’il monte dans un train avec 9 000 euros en poche et qu’il se fasse repérer par les douaniers. Il leur a d’abord menti, avant d’être confondu lors de la fouille, dans les toilettes. Cet épisode suisse l’agace au plus haut point. Il dit avoir vendu un tableau dans ce pays il y a vingt ans. Il avait alors placé l’argent sur un compte

↑↑↑ En haut, de gauche à droite : Dame dans sa loge (1922), d’Otto Dix ; Don Quichotte et Sancho Panza (vers 1865), d’Honoré Daumier ; Enfant à la table (non daté), d’Otto Griebel. Photos Staatsanwaltschaft/Corbis

suisse. Le marchand d’art s’était chargé du transport, il n’avait rien à voir là-dedans. “Je n’ai jamais rien fait passer clandestinement en Suisse”, clame-t-il.

L

’ICE entre en gare d’Augsbourg. “C’est ici, à Augsbourg, que se trouve le parquet à qui j’ai envoyé tous les documents, dit Cornelius Gurlitt. Je ne comprends pas pourquoi ils ne se sont toujours pas manifestés.” Il a envoyé au parquet une photo de l’ancienne maison familiale de Dresde, détruite par les flammes. Il y a joint de vieilles coupures de presse pour apporter la preuve de la campagne de dénigrement dirigée contre Hildebrand Gurlitt, qui a conduit à la “disgrâce de [son] père”. Cornelius ne comprend pas pourquoi tout cela est étalé sur la place publique aujourd’hui. Les tribunaux et les juges doivent trancher, c’est devant eux et devant eux seuls qu’il a à se justifier. Le parquet lui a dit qu’il recevrait un acte d’accusation. Or il n’a toujours rien vu venir, hormis le “cirque” qu’on vient lui faire devant sa porte. “Je ne suis pas un assassin, pourquoi me harcèlent-ils ?” Il a reçu un courrier l’informant que certaines œuvres [environ 300, selon Die Zeit du 27 novembre] lui seraient restituées. Il ne sait pas desquelles il s’agit. Mais il ne croit pas le parquet. “Je n’ai jamais rien demandé à l’Etat.” Pas un centime d’allocation. Il règle sa taxe foncière rubis sur l’ongle. N’a jamais eu maille à partir avec l’administration allemande. Cornelius Gurlitt ne touche pas de retraite et n’a jamais eu d’assurance-maladie de sa vie. Il a toujours fait renouveler son passeport allemand au consulat de Salzbourg – le document n’est plus valable depuis près de deux ans. Lors de son dernier séjour dans sa maison de Salzbourg, il a dû être hospitalisé, ne pouvant plus faire un pas. Le cœur. Un mois durant, il a dû rester à la clinique, où une alarme retentissait dès qu’il quittait le lit. “Comme si j’étais un criminel”, se souvient-il. Son état de santé s’est dégradé ces dernières années. Il a dû être hospitalisé à plusieurs reprises. Il a toujours payé les médecins en

Der Spiegel Hambourg, Allemagne Hebdomadaire, 896 000 ex. www.spiegel.de Fondé par Rudolf Augstein, Der Spiegel est, depuis 1947 et jusqu’à aujourd’hui, le grand magazine allemand d’enquêtes et d’investigation. Son engagement intransigeant pour l’information ne l’empêche pas de prendre position pour certaines causes. Celle des lanceurs d’alerte, par exemple. Ainsi est-il parti récemment en campagne àpour que l’Allemagne offre l’asile politique à Edward Snowden.

liquide. A l’automne 2011, il a remis Le Dresseur de loups, de Max Beckmann, à la maison de vente aux enchères Lempertz – dont le conseiller juridique a été charmant, se souvient-il. Tout ce qui concernait les héritiers a également été réglé. Le tableau est parti pour 725 000 euros, dont Gurlitt a touché un peu plus de 400 000, le reste allant aux légataires. A vrai dire, Cornelius Gurlitt avait prévu de céder le Liebermann, mais il n’est pas arrivé à le décrocher du mur. “Du coup, j’ai pris le Beckmann”, raconte-t-il. Il l’a “solidement” empaqueté. Un joli tableau, typique de Beckmann. Une œuvre phare, mais Gurlitt avait un impératif besoin d’argent. Déjà, à l’époque, il se rendait chez le même médecin, dans la même petite ville. Nous arrivons à l’hôtel, un immeuble blanc de trois étages. Il n’y a personne à la réception. C’est toujours là qu’il descend. Il téléphone pour avoir le numéro de sa chambre. La clé est sur la porte. Il n’y a pas âme qui vive, tout est silencieux. Dans la chambre, des rideaux en plastique, des néons et, aux murs, des tableaux tout droit sortis d’un catalogue de vente par correspondance. “C’est charmant”, dit-il. Sur de petites fiches, il a noté ce qu’il veut dire à son médecin. Il a rarement l’occasion de parler à ses semblables. Le médecin constate ce matin-là que son cœur est plus faible que d’habitude, sans doute à cause de toute cette agitation. De retour dans sa chambre d’hôtel, il s’assoit sur son lit [et] semble soulagé. Le vieil homme voit ses tableaux dans les journaux. Il est horrifié. “Qu’est-ce que c’est que cet Etat qui exhibe ma propriété ?” s’insurge-t-il. Il en a les larmes aux yeux. Il murmure : “Ils doivent me les rendre. Je ne leur céderai rien de mon plein gré, non, non. Le parquet a suffisamment d’éléments en sa possession qui me mettent hors de cause. […] Quand je serai mort, ils pourront en faire ce qu’ils voudront.” En attendant, il les veut pour lui seul. Alors seulement, dit-il, il retrouvera enfin un peu de “tranquillité”. —Ozlem Gezer Publié le 18 novembre


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voyage.

↓ Dans un cimetière de l’île de Fogo. La croix celte indique qu’un Irlandais est enterré là. Photo B. McDougall

Ici ce n’est pas le Canada, c’est l’Irlande La romancière irlandaise Anne Enright rend hommage aux habitants de Terre-Neuve. Rattachés au Canada en 1948, ils gardent la nostalgie de la terre natale de leurs ancêtres. —The Irish Times Dublin

C

omme les gens d’ici ne cessent de vous le répéter, Terre-Neuve n’est pas le Canada. Dans ces contrées, le terme “Canada” n’est pas seulement un euphémisme pour “ennuyeux”, “respectueux de la loi” ou “plat”. L’île n’a voté qu’en 1948 son rattachement à la Confédération canadienne, et de justesse, puisque 52 % des voix se sont exprimées pour et 48 % contre – un motif d’inépuisable amertume parmi les anciens pêcheurs qui peuplent ces rivages rocheux. Greg Malone, l’auteur de Don’t Tell the Newfoundlanders : The True Story of Newfoundland’s Confederation with Canada [“Ne le dites pas aux Terre-Neuviens : la vraie histoire de l’union de Terre-Neuve avec le Canada”, inédit en français], raconte que certaines personnes ont emporté leur exemplaire du livre au cimetière pour le

lire sur la tombe de leurs ancêtres, afin de leur faire savoir qu’ils avaient eu raison dès le début. Terre-Neuve était d’une importance stratégique vitale pour les Alliés et son sort faisait l’objet d’un consensus international. Aussi, vote ou pas, Malone soutient que l’indépendance de l’île a été “vendue” au Canada en échange de l’annulation de la dette britannique après la Seconde Guerre mondiale.

A la pêche à la morue. D’autres, pour-

tant, se souviennent sans nostalgie aucune de l’époque antérieure au rattachement à la Confédération canadienne. Ils rappellent le temps où les pêcheurs de l’île étaient liés par des contrats léonins aux commerçants de la capitale, St. John’s. Endettement, remboursements et pillage colonial sont des thèmes récurrents. La première crise financière a éclaté en 1933 et à cette occasion l’île dut dissoudre

son Parlement en échange d’un sauvetage financier consenti par la GrandeBretagne. Une partie des dettes avaient été contractées au cours de la Première Guerre mondiale, à une époque où TerreNeuve, alors dominion de l’Empire britannique, était fière d’envoyer ses fils se battre dans les tranchées d’Europe. Dans l’île, on débat toujours âprement pour savoir ce qu’ils reçurent en échange de cette fierté et ce qu’ils perdirent. On pourrait dire que ce qu’ils en retirèrent, c’est d’être ridiculisés (au Canada les blagues sur les “Newfies” [terme dévalorisant qui désigne les habitants de TerreNeuve, “Newfoundlanders” en anglais] sont l’équivalent des blagues sur les Belges pour les Français). Ce qu’ils y perdirent

↓ Le village de Tilting s’est choisi comme emblème le trèfle irlandais. Photo DR – et pour s’en rendre compte il suffit d’observer la mer –, c’est la morue. Nous avons mangé toutes les morues, ou presque toutes. D’immenses bancs de poissons mesurant jusqu’à 1,50 mètre. Des morues de la taille d’un enfant d’une dizaine d’années. A partir des années 1620, les Portugais, les Anglais, les Espagnols avec leurs navires-usines, les Japonais et, bien sûr, les Terre-Neuviens eux-mêmes sont allés les chercher une par une. Mais à voir les villages de petites maisonnettes en bois, si mignons d’apparence, qui s’égrènent le long de la côte, il est clair que, si quelqu’un en a retiré de l’argent, ce ne sont pas les hommes qui risquaient leur vie en haute mer. En 1992, un moratoire sur la pêche à la morue a été instauré ; les maisonnettes de bois ont commencé à se vider et, d’une façon presque pittoresque, à s’écrouler pour retourner à la mer. Beaucoup des pêcheurs désormais inemployés portaient des patronymes tels que Doyle, Walsh ou Ryan – et certains étaient les descendants directs de ceux qui, il y a plusieurs siècles, opéraient sur le Grand Banc. Lorsque les bateaux appareillaient de la pointe sud-ouest de l’Angleterre, ils faisaient escale sur la côte sud de l’Irlande afin de compléter leur équipage – et certains de ces Irlandais quittaient le navire une fois parvenus à Terre-Neuve et s’y établissaient. On ne peut donc pas les définir comme des “Newfies”, ni comme des Canadiens, mais ils ne verront pas d’inconvénient à ce que vous les qualifiiez d’Irlandais – sauf si leurs ancêtres étaient originaires du Devon, mais ceux-là sont faciles à reconnaître, car ils parlent encore comme les gens du Devon. Les Irlandais, en revanche, parlent comme s’ils venaient tous de la côte sud de l’Irlande. Leur accent semble avoir été conservé par l’air salé de l’Atlantique, dans leurs minuscules communautés isolées qui s’échelonnent le long de la côte. Les habitants ont dû attendre longtemps avant qu’une route ne les desserve. Aujourd’hui, l’autoroute est longue et la circulation sereine : au volant, tout le monde se comporte comme une lady ou un Canadien. “Pour moi, ça ressemble au Canada”, ai-je déclaré à un contestataire en lui montrant une colline couverte de pins à laquelle il ne manquait que la présence d’un officier de la police montée canadienne pour faire une parfaite carte postale. “Ce ne sont pas des pins, rétorqua-t-il d’un air presque outragé. Ce ne sont pas des pins que vous voyez là-bas. Ce sont des sapins et des épicéas.” Les noms égrenés par les panneaux indicateurs racontent plus une histoire qu’ils ne composent une carte : Random Island [l’île du Hasard], Come by Chance [Venu sans chercher], Witless Bay [la baie des Corniauds].


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Courrier international — nO 1205 du 5 au 11 décembre 2013 ↓ Casiers à homards devant la baie de Tilting, sur l’île de Fogo. Photo John Sylvester/Alamy

premier colon irlandais, Thomas Burke, a débarqué ici en 1752. La plus ancienne tombe connue d’un émigré irlandais se trouve sur le flanc de la colline : Michael Greene, de Carrick-on-Suir. Aucune faute d’orthographe sur la pierre tombale, qui indique que le défunt a été inhumé en 1856. Il jouit d’une vue magnifique. Une couronne de fleurs défraîchie et une prière imprimée sur un papier protégé par une pochette en plastique sont adossées à la pierre tombale. Elles ont été déposées ici en 2011 par un groupe d’habitants de Carrickon-Suir, en Irlande. La prière se termine par les mots : “Dieu bénisse Michael Greene et tous ceux qui le suivirent.” Quelques politiciens irlandais ont fait le déplacement lorsque Tilting fut déclaré site historique national, en 2003. Le Féile Tilting [festival de musique de Tilting] a lieu chaque année en septembre. Et c’est assurément à la fois bizarre et émouvant d’entendre ces complaintes d’un peuple qui, au bout de plusieurs siècles, par-delà l’océan, continue à avoir le regard tourné vers l’île natale. Maureen Foley raconte que, lorsque les gens reviennent passer

Chagrin et abandon. La douleur de l’émi-

gration reste ici un souvenir vivace, elle est comme inscrite dans les gènes, et les chants de chagrin et d’abandon s’adressent aujourd’hui aux générations qui sont parties depuis la fermeture des pêcheries. A Joe Batt’s Arm, Zita Cobb se souvient de la date exacte à laquelle elle a quitté l’île pour aller commencer une vie nouvelle à Ottawa. C’était à la veille de ses 13 ans. Cobb, qui devait ensuite faire fortune dans la fibre optique, est revenue à Fogo il y a quelques années pour y créer une ambitieuse entreprise de régénération de l’île, entre fondation internationale d’art et hôtel de luxe. Ouvert en juin dernier, l’hôtel a été en partie construit par des ouvriers irlandais que l’on a dû faire venir en avion de Toronto, pour répondre au boom de la construction que connaît St. John’s. Leurs noms figurent sur une carte d’Irlande punaisée contre le mur de la remise de Maureen Foley : des hommes de Malin, de

Letterkenny, de Westport et de Monaghan. Ils sont venus ici pour rencontrer des gens et puis eux aussi sont repartis, laissant derrière eux un bodhrán [instrument de percussion irlandais] tout neuf, une adresse mail invalide et un chèque de soutien à l’intention d’un enfant malade. Un seul, qui s’est trouvé une fiancée à St. John’s, est resté. Pendant deux semaines en été et une semaine en automne, les autochtones sont autorisés à pêcher chacun cinq morues par jour. Dans sa remise, le mari de Maureen, Phil, est en train de faire frire une poêlée de langues de poisson pour les visiteurs. Plus tard, Maureen chantera You’re Sentimental Irish, Just Like Me, tandis qu’une voisine donnera une belle interprétation de The Galway Shawl [deux célèbres ballades traditionnelles]. Cette femme dit qu’elle a eu du mal à trouver de la vraie musique en Irlande – elle entend par là des morceaux chantés en irlandais – et que tout ce qu’elle a entendu quand elle est allée à Dublin, c’étaient les morceaux qui passent dans les pubs de St. John’s. Ah, l’authenticité… Aujourd’hui, c’est devenu une denrée aussi rare que la morue. Dehors, le temps change aussi rapidement qu’en Irlande – mais sur une échelle plus terrifiante. Dans cette région du monde, une tempête peut vous tuer, la nature sauvage vous avaler irrémédiablement, et le danger commence sitôt le seuil de votre maison franchi. Les gens de Tilting, comme ceux des autres régions isolées du Canada, veillent les uns sur les autres en permanence et de façon très concrète. L’hospitalité est surprenante, les valeurs à ce point communautaires qu’on se croirait presque en Scandinavie. Ces gens estiment que la meilleure part d’eux-mêmes est irlandaise – qui suis-je pour aller suggérer qu’en réalité elle pourrait bien être canadienne ? D’ailleurs, ici ce n’est pas le Canada. Et ce n’est pas même Terre-Neuve. —Anne Enright Publié le 25 septembre

L’auteur Anne Enright

Née en 1962, cette écrivaine irlandaise est l’auteur de romans, de nouvelles et de plusieurs essais. Elle a remporté en 2007 le Man Booker Prize, le plus prestigieux prix littéraire britannique, pour The Gathering (paru en 2009 aux éditions Actes Sud sous le titre Retrouvailles). Son œuvre, peu conventionnelle, aborde entre autres thèmes la famille et les tensions qui traversent la vieille Irlande, religieuse et repliée sur elle-même. Anne Enright collabore à la London Review of Books, bimensuel littéraire et politique, ainsi qu’au quotidien dublinois The Irish Times.

Repères 100 km

CANADA PROVINCE DE TERRE-NEUVEET-LABRADOR 50° N

Océan Atlantique Fogo

Tilting

Ile de Terre-Neuve

St-Pierreet-Miquelon (France)

St. John’s

Vers les Grands Bancs

COURRIER INTERNATIONAL

Ah, l’authenticité… Aujourd’hui, c’est devenu une denrée aussi rare que la morue

l’été à Terre-Neuve, “l’église est bondée”. Depuis dix ans on clame que Tilting se meurt, mais Maureen est convaincue que la communauté parviendra à s’en sortir – et c’est un fait qu’aujourd’hui certains habitants font l’aller-retour entre Tilting et Alberta [dans le centre du Canada], où ils travaillent, tandis que d’autres, occupant des emplois bien rémunérés dans l’industrie pétrolière à St. John’s, se font construire des maisons ici. Du fait qu’ils sont irlandais, explique Maureen, les gens sont très attentifs à l’éducation et les enfants de la communauté ont souvent des postes haut placés quelque part loin d’ici. Mais “tout le monde est propriétaire de sa maison”, préciset-elle, de sorte que ça paraît logique de rester vivre ici, ou en tout cas d’y garder un pied-à-terre quand on en a les moyens. A combien se monte la population permanente de Tilting ? Difficile à dire. Maureen hasarde le chiffre de 200 personnes, mais une autre femme l’estime à 95. On ne voit aucun jeune nulle part.

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↓ Maison traditionnelle en bois. Photo John Sylvester/Alamy A cinq heures de voiture de St. John’s, un ferry part de Farewell pour rallier l’île de Fogo (qui n’appartient pas vraiment à Terre-Neuve, me dit-on), où une route relie les villages de Seldom, Little Seldom et Joe Batt’s Arm avant d’arriver à Tilting. Et Tilting ne ressemble à aucun des autres villages, car il n’est pas composé d’un mélange d’Irlandais et d’Anglais de la côte des Cornouailles – Tilting est 100 % irlandais. Aussi purement irlandais que l’Irish whiskey. Les vents tourmentent l’île de Fogo et au début de l’été on peut voir les baleines souffler et les icebergs dériver au large. Le

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plein écran.

Courrier international — no 1205 du 5 au 11 décembre 2013 ↙  Sur le tournage de Bienvenue chez les Kamaras. Photo DR

Ghana. On ne sait pas vraiment pourquoi les producteurs ont décidé de changer le nom des Damaras. Peut-être, entre autres, parce que ceux-ci ne souhaitent pas être entièrement identifiés avec la façon dont ils sont décrits. D’autant que les producteurs ont soigneusement sélectionné dans la culture et les mœurs des Damaras ce qu’ils jugeaient intéressant pour l’émission. Le programme reflétant essentiellement la façon dont les Damaras vivaient jadis, le fait de les rebaptiser revient dans une certaine mesure à les dépouiller d’une partie de leur identité.

Primitif. Sur les images du tournage

Les producteurs sont tombés sur la tête La télévision néerlandaise envoie des célébrités dans une tribu namibienne. Sous couvert de divertissement, elle révèle les préjugés racistes qu’elle entretient vis-à-vis de l’Afrique. —Africa is a country (extraits)

dents, il y a un plus : “Ce que les célébrités ne savent pas, c’est qu’elles participent à la plus grande farce de la télévision néerlanous espérions sincèrement avoir daise.” En gros, elles vont se faire piéger. vu la fi n des “reality-shows triTout est faux dans l’émission : le nom baux”, ces émissions de télévision de la tribu, son mode de vie. Ses membres où des groupes d’Occidentaux passent principaux sont des acteurs. Et cela, les un moment dans l’une des “dernières” célébrités ne le savent pas. Bien entendu, ou “authentiques tribus” du monde. La cette émission ne vise qu’à nous diverNamibie et le Pacifique Sud sont leurs des- tir : nous nous moquons de gens que nous tinations préférées. Le scécontemplons d’habitude nario est le même chaque TÉLÉ-RÉALITÉ avec admiration sur le fois. D’abord, stupéfaction tapis rouge ou dans les et incrédulité, comment “ces gens” peuvent- magazines people. Et, reconnaissons-le, ils vivre comme ça ? Puis peu à peu s’ins- il est assez drôle de voir certains des partalle une compréhension mutuelle, qui ticipants, dans cette caméra cachée 2.0, crée un “lien pour la vie”. méditer sur la “rencontre de deux mondes”. Les Néerlandais nous avaient déjà Dans le même temps, l’émission pose apporté la franchise de télé-réalité Big plusieurs problèmes. Comme le titre l’inBrother et avaient dépoussiéré le télé-cro- dique, la tribu en question porte le nom chet avec The Voice. Voilà maintenant qu’ils “Kamara”. Si les participants avaient fait décident de donner une nouvelle touche quelques recherches sur Google avant de aux “reality-shows tribaux” en lançant partir pour la Namibie, où se déroule l’émisWelkom bij de Kamara’s (Bienvenue chez les sion, ils auraient remarqué qu’il n’existe Kamaras). D’après la description publiée pas de “tribu” ni de “groupe ethnique” de sur le site de la chaîne SBS6, qui diff use ce nom là-bas. Les gens qui accueillent l’émission, “neuf célébrités néerlandaises se les participants sont en fait les Damaras, rendent en Afrique pour découvrir ce qu’est la qui vivent effectivement en Namibie. Les vie dans une vraie tribu”. Et si cela ne suffi- seuls Kamaras d’Afrique sont une toute sait pas à vous faire d’emblée grincer des petite minorité qui vit dans le nord du

New York

N

consultables en ligne, on voit que de nombreux Damaras vivent aujourd’hui dans un “musée vivant”, où ils divertissent les touristes en leur présentant leur mode de vie “traditionnel”. Les producteurs ont manifestement visité ce musée et acheté à la sortie toute la boutique de souvenirs, personnel inclus, pour s’en servir dans l’émission. Mais ce qu’il faut garder à l’esprit, c’est que le programme est produit dans une perspective occidentale : tous les rituels qu’on y voit sont fictifs et ont été retouchés en fonction des attentes présumées des Occidentaux à l’égard d’une “tribu primitive africaine”. Ce sont ainsi les producteurs qui déterminent ce qui est “primitif” ou non, ce qui est drôle ou non. L’émission laisse entendre également que le monde moderne occidental et les “tribus africaines” sont deux extrêmes que tout oppose. L’Afrique s’impose ainsi comme le décor parfait pour une émission de télé comme Bienvenue chez les Kamaras. Les Damaras constituent le maillon essentiel vers le primitif que nous désirons tellement voir chez “l’autre” pour le situer et nous situer dans une chronologie linéaire de la modernité. Mais si les Damaras étaient assez bons pour voir leur culture et leur histoire exploitées pour faire rire les gens, ils ne l’étaient manifestement pas assez pour participer à la plaisanterie. C’est donc à des acteurs néerlandais noirs qu’il revient de tromper les stars. En faisant semblant d’être damaras et namibiens, et en caricaturant les membres d’une tribu africaine pour piéger les célébrités et faire rire les gens, ces acteurs se livrent à une forme de blackface [ancienne forme de comédie où un acteur blanc se peinturlurait le visage et tournait les Noirs en ridicule]. Même si ce n’est pas le but de l’émission, le fait de placer neuf Occidentaux dans un contexte comme celui de Bienvenue chez les Kamaras illustre à quel point l’image stéréotypée du bon sauvage africain, de cet “autre” exotique qui vit plus près de la nature, non corrompu par la civilisation telle que “nous” la connaissons, est ancrée dans les esprits. Et l’émission contribue à la reproduire. —Serginho Roosblad Publié le 18 novembre

En savoir plus LA RÉVOLTE DES HIMBAS

En Allemagne, une émission comparable à Welkom bij de Kamara’s a fait polémique à l’été 2013. Wild Girls – Auf high heels durch Africa (Des filles déchaînées – En talons aiguilles à travers l’Afrique), diffusé sur RTL, suivait une douzaine de starlettes en Namibie. Elles y rencontraient entre autres des Himbas, un peuple bantou établi dans le nord du pays. Très vite, des voix se sont élevées pour dénoncer le mauvais goût de l’émission. Wild Girls a en effet été tourné dans un lieu qui fut de 1884 à 1920 une colonie allemande, théâtre dès 1904 du génocide des Héréros, un autre peuple bantou. RTL a fait valoir que l’émission n’avait d’autre objectif que le divertissement et que, du reste, l’office du tourisme namibien semblait satisfait de l’opération. Ce qui n’a pas empêché les premiers intéressés, à savoir les Himbas, d’écrire à la militante et journaliste allemande Rebecca Sommer, fondatrice de l’ONG Earth Peoples, pour se plaindre de la façon dont l’émission “détruisait la bonne image de leur culture” et les tournait en ridicule à leur insu.

SOURCE

AFRICA IS A COUNTRY

New York, Etats-Unis Blog http://africasacountry.com Lancé en 2004, ce blog entend contrer la vision traditionnelle des médias occidentaux sur l’Afrique. Ses journalistes sont basés à Lagos, au Cap, à Johannesburg, Blantyre, New York ou encore Londres. “Ce site ne parle ni de famine, ni de Barack Obama, ni de Bono”, prévient son fondateur, le Sud-Africain Sean Jacobs. On y parle donc politique, économie, football et sujets de société, avec un regard décalé et un esprit critique. Ironie du sort : victime de son succès, Africa is a country est désormais hébergé sur le site du Guardian.


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tendances.

dessin de cajas, ÉquateUr

Ça roule à Beyrouth La culture du vélo se développe dans la capitale libanaise, ville de la voiture par excellence. Mais les cyclistes ont encore du chemin à parcourir avant d’être acceptés par les autres utilisateurs de la route.

Jeu, Che et match

—Now. Beyrouth

Piquant décapant MEXIQUE — Les employés municipaux jurent qu’ils ont

ges

trouvé la recette “par accident”. La découverte tombe à pic pour la municipalité de Ciudad Juárez. Alors que “les coûts pour maintenir les statues en bon état ont augmenté ces dernières années”, le nettoyage de l’une d’elles ayant par exemple nécessité les efforts de cinq personnes pendant quatre heures, “les employés du service culturel municipal nettoient désormais la centaine de sculptures de bronze de la ville avec de la sauce piquante Valentina”, relève El Universal. “Les composants de la sauce font briller les monuments et créent une couche qui les protège pendant trois mois”, détaille le quotidien mexicain. Deux litres de sauce seraient “plus que suffisants” pour nettoyer la plus imposante statue de la ville, qui mesure cinq mètres de haut. y Ima

sourire narquois, comme si vous faisiez quelque chose de ridicule. Il arrive que les conducteurs de vélomoteurs se placent près de vous, lèvent les pieds et pédalent dans le vide pour se moquer de vous.” CyclingCircle a été l’une des premières organisations à promouvoir le vélo au Liban. Son fondateur, Karim Sokhn, est aussi à l’origine de Deghri Messengers. “CyclingCircle a débuté en novembre 2011, expliquet-il. Je circulais en solo dans Beyrouth et j’avais croisé plusieurs cyclistes qui faisaient de même. Un jour, j’ai décidé sur un coup de tête de créer un événement Facebook pour organiser une balade à vélo de nuit. Et 13 personnes sont venues. Ce fut une expérience à la fois agréable et rafraîchissante, j’ai donc commencé à en planifier deux par mois. Au bout de six mois, on avait 65 participants à chaque sortie nocturne.” Si rouler seul à vélo dans les rues de Beyrouth constitue un défi, celui-ci est encore plus grand lorsqu’on est une femme. Siwar Kraytem est une cycliste beyrouthine de 21 ans. Elle assure que se mettre au vélo “en tant que femme n’a pas été facile au début. Les gens ne s’étaient pas habitués à cette idée, et je me faisais beaucoup harceler verbalement. Au bout d’un moment, les choses se sont calmées, et cela a renforcé ma détermination à passer outre et à simplement profiter de mes balades.” Ces propos résument la position de toutes les organisations qui luttent pour faire une place au vélo au Liban : il faut persévérer jusqu’à ce que les choses changent. Même un peu. Ce ne sera sûrement pas facile, mais l’idée paraît juste. —Alberto Mucci Publié le 18 novembre

BRÉSIL — “Le club de Madureira, qui évolue en troisième division brésilienne, est en train de remporter une partie qui restera dans les annales. Il fait encore mieux que gagner un match de foot : il encaisse de l’argent”, affirme Café Fuerte. Le tout grâce à un maillot porté une seule fois par l’équipe réserve, mais qui arbore le visage de Che Guevara, photographié par Alberto Korda en 1960. “Alors qu’ils ne vendaient qu’une petite dizaine de maillots du club par semaine, les commerçants disent avoir affaire à une frénésie de clients, avec plus de 3 000 achats en quelques jours”, continue le site d’information cubain. “On ne peut plus répondre à la demande”, acquiesce le président du club. La publication croit savoir qu’une tournée de l’équipe à Cuba est prévue pour 2014, “avec bien sûr les maillots flamboyants du Che”.

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dessin de CHUBASCO, MEXIQUE

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ssayez d’expliquer à quelqu’un que vous circulez à vélo dans Beyrouth. La seule réaction à laquelle vous aurez droit sera un long silence, suivi d’une mine consternée, d’un hochement de tête désapprobateur puis d’un interrogatoire sur votre santé mentale : “Mais tu es fou ?”, “Tu vas te faire tuer, à vélo ! Pourquoi tu fais ça ?” Peine perdue, alors, pour faire valoir que cela vous permet d’arriver plus vite à destination, d’éviter les embouteillages et de contribuer à résoudre les problèmes à la fois de circulation et de pollution de la ville. Mais, si la grande majorité de la société libanaise fait de la résistance, les choses semblent doucement s’améliorer pour la minorité cycliste. Les quelques magasins de vélos de la capitale ont de plus en plus de clients, et les nuits cyclistes qu’ils organisent, lors desquelles de grands groupes d’amateurs de vélo investissent la ville pour défier la circulation et sensibiliser les automobilistes, connaissent un succès grandissant. Une autre manifestation cycliste a lieu chaque dernier samedi du mois et commence à prendre de l’ampleur : la Masse critique de Beyrouth. Ce mouvement, lancé à San Francisco il y a une vingtaine d’années, touche désormais 300 villes dans le monde. Si d’ordinaire les cyclistes se réunissent pour prendre d’assaut le milieu de la chaussée et ainsi renverser le rapport de force avec les automobilistes, à Beyrouth les défenseurs du vélo s’estiment encore trop peu nombreux pour se dresser contre les voitures. Ils se contentent donc de rouler sur le bas-côté, mais se préparent à passer au niveau supérieur. L’intérêt pour le vélo dépasse désormais les limites de la sphère individuelle. Il y a un peu plus de deux mois, Matt Saunders a cofondé Deghri Messengers, le premier service de livraison à bicyclette du monde arabe. D’après lui, “Deghri est en mesure d’offrir une livraison bien plus rapide, efficace et écologique que les autres sociétés présentes sur le marché”. Deghri Messengers a réuni les fonds pour monter son affaire grâce à une campagne de financement participatif lancée sur la plateforme suisse 100-days. net. En moins de trois mois, l’entreprise était capable de livrer dans Beyrouth et ses environs, malgré les embouteillages. Après un démarrage en douceur, son activité est en pleine croissance, car de plus en plus d’associations et d’entreprises à la fibre écologique perçoivent l’importance de cette démarche. Lutter contre les clichés associés au vélo dans la société libanaise reste cependant un combat de tous les instants. Encore considéré comme le moyen de transport de ceux qui sont incapables de se payer autre chose, il reste boudé par une grande majorité de la population. Quand vous circulez en ville, explique Matt Saunders, “les gens vous regardent souvent avec un


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insolites

DR

Russie : de si beaux taudis

Des Lego illégaux

Chat ne suffit plus

Tuk-tuk et zombies

ÉTATS-UNIS — Il semblerait que, à Los Angeles, “ne pas avoir suffisamment de chats ‘légaux’ constitue un problème capital”, rapporte, non sans ironie, le LA Weekly. Un décret interdit en effet aux habitants de la plus grande ville de Californie de posséder plus de trois chats, “ce qui est loin d’être suffisant”, selon l’hebdomadaire américain. Un conseiller municipal fervent défenseur des droits des animaux propose donc d’étendre cette limite à cinq, afin d’en finir avec les abandons de félins et les chats errants dans la cité des Anges.

CAMBODGE — Le scénario du film Run ne surprendra aucun fan de sciencefiction occidental : une équipe de scientifiques teste un vaccin sur des patients qui se transforment en mortsvivants, auxquels un groupe d’étudiants tente d’échapper. “Sauf que, cette fois, ce ne sont pas Londres ou Atlanta qui sont envahies par les zombies, mais bien la capitale cambodgienne”, relate The Phnom Penh Post. Le budget du long-métrage réalisé par Touch Oudom, 7 500 euros (“très bas, même pour le cinéma cambodgien”), n’a pas facilité la réalisation du projet. Les acteurs, bénévoles, ont été recrutés via une campagne publicitaire diffusée sur les tuk-tuk. Leur faire porter du maquillage de zombies “a été difficile car ils avaient peur d’être moches devant la caméra”, souligne le journal. Mais le genre est un succès et fait de l’ombre aux films de fantômes, “bien plus répandus dans le cinéma cambodgien” : plus de 3 000 places ont été vendues pendant les cinq premiers jours d’exploitation du film. DR

dessin de cécile bertrand, belgique

La ville malaisienne de Johor Barhu, célèbre pour son parc d’attractions Legoland, est aussi connue pour être “un haut lieu de la criminalité”, photo selon The Malay Mail Online. L’artiste lituanien Ernest Zacharevic avait combiné ces deux aspects dans un graff sur un mur de la ville. Cela n’a absolument pas plu aux services municipaux, qui l’ont effacé aussitôt. Mais son œuvre avait déjà eu le temps de se répandre sur les réseaux sociaux et l’artiste d’être surnommé le “Banksy de Malaisie”, en référence à l’artiste britannique. Après avoir essuyé une vague de critiques, la mairie prévoit de créer un mur spécial pour les graffeurs, qui seront tout de même soumis à autorisation car, fait-elle valoir, “les dessins sur les murs ne doivent pas heurter la sensibilité des races ou religions, dans un pays multiculturel”.

● Façades lépreuses, bois pourri, planches disjointes : la ville de Souzdal, joyau de l’architecture russe, n’était pas au mieux de sa forme pour accueillir Vladimir Poutine les 7 et 8 novembre. Pour recevoir dignement le chef d’Etat, la municipalité a effectué un ravalement express… en apposant des bâches en trompe-l’œil sur les isbas délabrées du centre-ville. Les photos mises en ligne* par la journaliste Natalia Novozhilova sur son blog sont éloquentes. En façade : bardages nickel et pimpantes fenêtres sculptées. A l’arrière : murs délabrés et rafistolages de fortune. Un superbe village Potemkine devenu la risée des internautes qui brocardent cette remarquable “créativité bureaucratique”. Ce genre de maquillage n’est pas le monopole des Russes, se console le Moskovski Komsomolets. En juin, lors du sommet du G8 en Irlande du Nord, le village de Belcoo avait eu droit lui aussi à un singulier lifting. Objectif : masquer les effets de la récession. A l’aide d’images collées en vitrine, une épicerie fermée depuis deux ans s’était transformée en boucherie débordant de victuailles. Par la magie du film adhésif, la pharmacie en dépôt de bilan était devenue une pimpante papeterie. Si Obama, Merkel et Cie ont bien assisté au G8, Vladimir Poutine, lui, n’a finalement pas honoré Souzdal de sa présence. Le Congrès panrusse des municipalités s’est déroulé sans lui. Il faut dire que, en matière d’architecture, une malle Vuitton géante sur la place Rouge, ça vaut bien toutes les façades bidon… * Voir sur notre site.

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Courrier international — nO 1205 du 5 au 11 décembre 2013

histoire.

Le nouveau visage de Stonehenge 3 100 av. J.-C. Angleterre

Grâce à une récente campagne de fouilles, le site mégalithique dévoile peu à peu ses secrets.

—The Times Londres

L

es archéologues sont peut-être sur le point de résoudre l’un des grands mystères de la préhistoire : pourquoi Stonehenge a-t-il été érigé précisément là où il se trouve ? A première vue, une colline balayée par les vents, dans la plaine de Salisbury [dans le sud de l’Angleterre], n’est pas l’endroit idéal pour un monument composé de pierres gigantesques qu’il a fallu transporter sur des kilomètres. Mais

↓ Stonehenge représenté sur une gravure tirée de l’Atlas van Loon, datée de 1668. Corbis

les spécialistes pensent que la réponse n’est qu’à quelques pas de là, à Blick Mead, en lisière d’Amesbury, où se dissimule un paysage qui n’a presque pas changé en dix mille ans. Des aulnes y encadrent des étangs scintillants et peu profonds qui, même au cœur de l’hiver, échappent au gel, car ils sont alimentés par une source qui s’écoule à une température constante de 11 °C. C’est un autre monde, fait de troncs moussus d’arbres abattus, de champignons qui prolifèrent sous une canopée automnale, un monde qui tranche avec le terrain dégagé et vallonné de Stonehenge, à plus de un kilomètre de là. A la fin de l’ère glaciaire, ces étendues d’eau tempérée devaient constituer une oasis dans un environnement glacial, exerçant un attrait irrésistible sur les troupeaux d’herbivores qui migraient vers le nord avec le recul des glaciers, et sur les chasseurs de l’âge de la pierre qui les suivaient. “On a toujours considéré que Stonehenge n’aurait jamais été bâti dans la région si celle-ci n’avait pas eu quelque chose de particulier. Nous pensons que la réponse se trouve dans les sources qui alimentent l’Avon. Nous sommes venus ici en janvier, il faisait – 10 °C, et l’eau était encore tiède. Les étangs étaient entourés d’une herbe verdoyante alors que tout autour la nature était gelée”, explique Andy Rhind-Tutt, directeur du musée et du fonds patrimonial d’Amesbury. Depuis des générations, les archéologues tentent d’en savoir plus sur les prédécesseurs du peuple qui a bâti Stonehenge il y a 5 500 ans, en vain. Or, il semble qu’ils vivaient non loin de là,

sur ce qui s’avère être l’un des sites mésolithiques [le mésolithique est une période préhistorique allant de 10 000 à 5 000 ans avant notre ère] les plus importants d’Europe du Nord-Ouest. On a retrouvé les restes d’un repas préhistorique qui, après analyse au carbone 14, remonterait à l’année 7596 av. J.-C. “Nous sommes sûrs que nous allons remonter plus loin dans le temps, affirme Rhind-Tutt, nous n’avons pas encore atteint le fond de l’excavation.” Le site a déjà révélé d’autres secrets, dont la preuve que les gens du coin mangeaient des cuisses de grenouille des millénaires avant les Français, ainsi qu’une profusion d’outils en silex. C’est la découverte de dizaines de milliers de haches, de pointes de flèche, de racloirs et de minuscules éclats de silex, que l’on appelle des “microlithes”, qui a renforcé l’intérêt pour le site. Ce dernier était d’ailleurs encore occupé au moment où ont été érigés les plus anciens monuments de Stonehenge, des “totems”, sortes de mâts qui se dressaient sur ce qui est aujourd’hui le parking. “Nous savons que des gens ont vécu ici durant des milliers d’années avant que Stonehenge ne soit édifié.” Barry Bishop, spécialiste des outils préhistoriques en silex, est de toute façon convaincu que le site est l’un des plus riches de l’Europe du Nord-Ouest. “Dans une tranchée que nous avons creusée, nous avons recensé jusqu’à 1 200 outils de silex au mètre carré, commente-t-il. Sur d’autres sites du mésolithique, on s’estime déjà heureux quand on en trouve une cinquantaine. Les os et les outils ont apparemment été jetés dans les étangs, soit parce qu’on voulait s’en débarrasser, soit en guise d’offrande.” Les archéologues rêvent de trouver ce qui serait pour eux le Saint-Graal, autrement dit des restes humains ou des ossements gravés. Car si l’homme n’avait reconquis les îles Britanniques à partir du continent que depuis peu, en traversant la Manche qui était alors à sec, il créait déjà des œuvres d’art depuis des dizaines de milliers d’années. “Avec un terrain gorgé d’eau, ce sont des conditions de conservation idéale ; qui sait donc ce que nous pourrions encore trouver. Nous n’avons creusé que trois petites tranchées. Le potentiel du site est énorme”, conclut Bishop. —Simon de Bruxelles Paru le 19 octobre

ÉNIGME POURQUOI STONEHENGE ? Ce serait vers 3 100 av. J.-C. qu’auraient été érigés les premiers éléments du site, dont le développement se serait étendu sur près de 1 700 ans. Sa vocation reste mystérieuse. Etait-ce une nécropole ? Les archéologues ont retrouvé plusieurs sépultures, y compris de gens venus de très loin (Allemagne, Méditerranée). Certains y voient un équivalent préhistorique de Lourdes, où l’on se serait rendu dans l’espoir d’une guérison. D’autres parlent d’observatoire, ou d’un site consacré au culte des ancêtres. Depuis les années 1960, Stonehenge attire régulièrement des représentants du néopaganisme.


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