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Russie-UE Ioulia Timochenko, la femme qui divise l’Europe

CENTRAFRIQUE— LA GUERRE SANS FIN INFORMATIQUE— COMMENT LES PIRATES ONT POURRI MA VIE ퟫ

N° 1203 du 21 au 27 novembre 2013 courrierinternational.com Belgique : 3,90 €

EDITION BELGIQUE

Paris Pourquoi la presse étrangère adore détester la capitale

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8.

Courrier international — no 1203 du 21 au 27 novembre 2013

La ville qui fête les riches

I

l n’y a jamais de fin à Paris et le souvenir qu’en gardent tous ceux qui y ont vécu diffère d’une personne à l’autre”, philosophait Ernest Hemingway dans son recueil de souvenirs Paris est une fête. Jamais de fin sans doute, mais le halo de la Ville lumière n’entoure plus, en ce début de xxie siècle, le même Paris qu’hier. Et, tandis que les clichés lumineux du photographe Brassaï ou les récits d’Hemingway entretiennent la légende d’un Paris canaille, la gentrification et la mondialisation remodèlent la capitale plus vite qu’une armée de bulldozers lancés à l’assaut de la butte Montmartre. Emile Zola se plaignait, il y a presque un siècle et demi, qu’“être pauvre à Paris, c’[était] être pauvre deux fois”. Faut-il alors se féliciter de l’embourgeoisement des quartiers ouvriers ou regretter la disparition des classes populaires ? Car le constat dressé par la géographe Anne Clerval* est sans appel : Paris, trop affairé à gagner des places dans la course des grandes métropoles internationales, a laissé filer le prix du petit noir et s’envoler le coût de la pierre. Débarrassée de ses usines et promue ville mondiale, la capitale trie les siens. Les intellos et les cadres y ont droit de cité, les grandes fortunes aussi. Prière aux ménages moins aisés et aux petits métiers de déguerpir, direction la périphérie. “Le cœur de Paris a ceci de particulier, c’est que chacun le place où il l’entend”, assurait Sacha Guitry. Le problème, c’est que “chacun” n’a plus sa place dans les entrailles parisiennes.

* Paris sans le peuple – La Gentrification de la capitale, Anne Clerval, La Découverte, septembre 2013.

En couverture : —Dessin de Mikel Casal, Saint-Sébastien. —Photo de Haruyoshi Yamaguchi, Bloomberg/Getty Images.

Retrouvez Eric Chol chaque matin à 6 h 55, dans la chronique

“Où va le monde” sur 101.1 FM

à la u ne

Paris

Sommaire p.38

pourquoi ils adorent détester la capitale

“Une ville de nantis, majoritairement blancs, et de plaisirs prudents”, écrit Steven Erlanger, du New York Times, après cinq ans passés à Paris. Comme lui, de nombreux journalistes étrangers affichent leur désamour.

MIKEL CASAL

ÉRIC CHOL

p.28

SUR IPAD

L’autre Union en Europe A Vilnius fin novembre, les pays européens d’ex-URSS, Ukraine et Moldavie en tête, devront décider s’ils restent dans le giron de Moscou ou s’ils opèrent un virage vers l’UE. Au cœur des discussions, le sort de Ioulia Timochenko, ex-Première FOCUS ministre ukrainienne.

p.48 ÉCONOMIE

Etudiants de tous les pays, venez à nous !

Téléchargez la nouvelle application de Courrier international sur l’App Store. Retrouvez votre hebdomadaire la veille de sa sortie, ainsi que dix ans d’archives, des contenus multimédias, une navigation par carte interactive et des exclusivités pour les abonnés. BANDE DESSINÉE Le reportage de Patrick Chappatte dans l’usine à K-pop sud-coréenne : “Gangnam Style, arme de séduction massive”. PHOTOGRAPHIE Feuilletez A través de la máscara, le livre consacré à l’évolution du portrait photographique au Mexique.

Pour renflouer leurs caisses, les universités du monde entier facilitent de plus en plus l’accueil des étudiants étrangers.

p.52

VOLS DANS LES NIDS DE COUCOUS

SUR NOTRE SITE

www.courrierinternational.com WEBDOC Photo de classe, un webdocumentaire d’Estelle Fenech et Catherine Portaluppi. Et si la diversité était une chance pour l’école ? Une classe de CE2 parisienne s’est lancée dans l’aventure : durant une année, les élèves ont enquêté sur leurs origines, leur histoire familiale, parlé du racisme et de leur identité.

PRESS ASSOCIATION

ÉDITORIAL

Ils sont une cinquantaine, au Royaume-Uni, à partager une passion dévorante : la collection d’œufs d’espèces protégées. Le New Yorker raconte la traque de ces oiseaux rares.

360°


Courrier international – n° 1203 du 21 au 27 novembre 2013

9

Sommaire Les journalistes de Courrier international sélectionnent et traduisent plus de 1 500 sources du monde entier : journaux, sites, blogs. Ils alimentent l’hebdomadaire et son site courrierinternational.com. Les titres et les sous-titres accompagnant les articles sont de la rédaction. Voici la liste exhaustive des sources que nous avons utilisées cette semaine : Ha’Aretz Tel-Aviv, quotidien. The Atlantic Washington, mensuel. Business Day Live (www.bdlive.co.za) Johannesburg, en ligne. City Press Johannesburg, hebdomadaire. Al-Eqtisadiah (aleqt.com) Riyad, en ligne. Expresso Lisbonne, hebdomadaire. Financial Times Londres, quotidien. The Globe and Mail Toronto, quotidien. Hindustan Times New Delhi, quotidien. IQ The Economist Vilnius, mensuel. Izvestia Moscou, quotidien. The Jakarta Post Indonésie, quotidien. Mikhak (mikhak.info) Téhéran, en ligne. Al-Monitor (www.al-monitor.com) Washington, en ligne. La Nación Buenos Aires, quotidien. The New Yorker Etats-Unis, hebdomadaire. The New York Times Etats-Unis, quotidien. Ogoniok Moscou, hebdomadaire. Oukraïnsky Tyjden Kiev, hebdomadaire. La República Lima, quotidien. Rzeczpospolita Varsovie, quotidien. Shunpo Hong Kong, quotidien. Il Sole-24 Ore Milan, quotidien. Der Spiegel Hambourg, hebdomadaire. La Stampa Turin, quotidien. Le Temps Genève, quotidien. Think Africa Press (thinkafricapress.com) Londres, en ligne. Timpul Chisinau, quotidien. La Vanguardia Barcelone, quotidien. Vigousse Lausanne, hebdomadaire. The Wall Street Journal New York, quotidien.

← Toutes nos sources Chaque fois que vous rencontrez cette vignette, scannez-la et accédez à un contenu multimédia sur notre site courrierinternational.com (ici, la rubrique “Nos sources”).

7 jours dans le monde 10. Australie-Indonésie. Lignes brouillées 12. Portrait. La bonne fée de Mandela 13. Controverse. Réduire l’écart des salaires par la loi, bonne idée ?

— AFRIQUE 26. République centrafricaine. Après l’anarchie, la guerre — EUROPE 28. Diplomatie. Un choix de civilisation 32. Portugal. La loterie du fisc — BELGIQUE 34. Partis. Comment ils sont devenus confédéralistes

D’un continent à l’autre — ASIE 14. Philippines. L’aide humanitaire, toute une diplomatie 15. Chine. L’économie à droite, la politique à gauche 16. Inde. Inutile d’étouffer la presse — AMÉRIQUES 18. Argentine. Petites recettes de coke familiale 20. Etats-Unis. L’Obamacare, une épine dans le pied démocrate — MOYEN-ORIENT 22. Iran. La stratégie de la répétition 24. Arabie Saoudite. La grande chasse aux clandestins

360° 52. Reportage. Vols dans les nids de coucous 56. Plein écran. “Psy n’est pas sorti de nulle part” 58. Histoire. La révolution du café 60. Tendances. Le Canada n’est plus hockey 62. Culture. L’ardoise magique d’Antonio Tabucchi

A la une 38. Paris. Pourquoi ils adorent détester la capitale

Précision Transversales 44. Médias. Le jour où la vie d’Uwe Buse a basculé 48. Economie. Etudiants de tous les pays, venez à nous ! 50. Ecologie. Pipelines et baleines 51. Signaux. La couleur des sentiments

Une coupe malencontreuse dans l’article Les Haïtiens parias chez les Dominicains (CI n° 1202, page 22) a transformé “le massacre historique de plusieurs dizaines de milliers d’Haïtiens” sous la dictature de Trujillo en celui de “plusieurs dizaines d’Haïtiens”. Nous présentons nos excuses à nos lecteurs.

Edité par Courrier international SA, société anonyme avec directoire et conseil de surveillance au capital de 106 400 €. Actionnaire La Société éditrice du Monde. Président du directoire, directeur de la publication : Antoine Laporte. Directeur de la rédaction, membre du directoire : Eric Chol. Conseil de surveillance : Louis Dreyfus, président. Dépôt légal Novembre 2013. Commission paritaire n° 0712c82101. ISSN n°1154-516X Imprimé en France/Printed in France Rédaction 6-8, rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75212 Paris Cedex 13 Accueil 33 (0)1 46 46 16 00 Fax général 33 (0)1 46 46 16 01 Fax rédaction 33 (0)1 46 46 16 02 Site web www.courrierinternational. com Courriel lecteurs@courrierinternational.com Directeur de la rédaction Eric Chol Rédacteurs en chef Jean-Hébert Armengaud (16 57), Claire Carrard (édition, 16 58), Odile Conseil (déléguée 16 27), Rédacteurs en chef adjoints Catherine André (16 78), Raymond Clarinard, Isabelle Lauze (hors-séries, 16 54) Assistante Dalila Bounekta (16 16) Rédactrice en chef technique Nathalie Pingaud (16 25) Direction artistique Sophie-Anne Delhomme (16 31) Directeur de la communication et du développement Alexandre Scher (16 15) Conception graphique Javier Errea Comunicación Europe Catherine André (coordination générale, 16 78), Danièle Renon (chef de service adjointe Europe, Allemagne, Autriche, Suisse alémanique, 16 22), Gerry Feehily (Royaume-Uni, Irlande, 16 95), Lucie Geffroy (Italie, 16 86), Nathalie Kantt (Espagne, Argentine, 16 68), Hugo dos Santos (Portugal, 1634) Iwona Ostapkowicz (Pologne, 16 74), Caroline Marcelin (chef de rubrique, France, 17 30), Iulia Badea-Guéritée (Roumanie, Moldavie, 19 76), Wineke de Boer (Pays-Bas), Solveig Gram Jensen (Danemark, Norvège), Alexia Kefalas (Grèce, Chypre), Mehmet Koksal (Belgique), Kristina Rönnqvist (Suède), Agnès Jarfas (Hongrie), Mandi Gueguen (Albanie, Kosovo), Miro Miceski (Macédoine), Kika Curovic (Serbie, Monténégro, Croatie, Bosnie-Herzégovine), Marielle Vitureau (Lituanie), Katerina Kesa (Estonie) Russie, est de l’Europe Laurence Habay (chef de service, 16 36), Alda Engoian (Caucase, Asie centrale), Larissa Kotelevets (Ukraine) Amériques Bérangère Cagnat (chef de service, Amérique du Nord, 16 14), Gabriel Hassan (Etats-Unis, 16 32), Anne Proenza (chef de rubrique, Amérique latine, 16 76), Paul Jurgens (Brésil) Asie Agnès Gaudu (chef de service, Chine, Singapour, Taïwan, 16 39), Christine Chaumeau (Asie du Sud-Est, 16 24), Ingrid Therwath (Asie du Sud, 16 51), Ysana Takino (Japon, 16 38), Kazuhiko Yatabe (Japon), Zhang Zhulin (Chine, 17 47), Elisabeth D. Inandiak (Indonésie), Jeong Eun-jin (Corées) Moyen-Orient Marc Saghié (chef de service, 16 69), Ghazal Golshiri (Iran), Pascal Fenaux (Israël), Philippe Mischkowsky (pays du Golfe), Pierre Vanrie (Turquie) Afrique Sophie Bouillon (16 29), Hoda Saliby (chef de rubrique Maghreb, 16 35), Chawki Amari (Algérie) Transversales Pascale Boyen (chef des informations, Economie, 16 47), Catherine Guichard (Economie, 16 04), Anh Hoà Truong (chef de rubrique Sciences et Innovation, 16 40), Gerry Feehily (Médias, 16 95), Virginie Lepetit (Signaux) Magazine 360° Marie Béloeil (chef des informations, 17 32), Virginie Lepetit (chef de rubrique Tendances, 16 12), Claire Maupas (chef de rubrique Insolites 16 60), Raymond Clarinard (Histoire), Catherine Guichard Ils et elles ont dit Iwona Ostapkowicz (chef de rubrique, 16 74) Site Internet Hamdam Mostafavi (chef des informations, responsable du web, 17 33), Carolin Lohrenz (chef d’édition, 19 77), Carole Lyon (rédactrice multimédia, 17 36), Paul Grisot (rédacteur multimédia, 17 48), Pierrick VanThé (webmestre, 16 82), Marie-Laëtitia Houradou (responsable marketing web, 1687), Patricia Fernández Perez (marketing) Agence Courrier Sabine Grandadam (chef de service, 16 97) Traduction Raymond Clarinard (rédacteur en chef adjoint), Hélène Rousselot (russe), Isabelle Boudon (anglais, allemand), Françoise Escande-Boggino (japonais, anglais), Caroline Lee (anglais, allemand, coréen), Françoise Lemoine-Minaudier (chinois), Julie Marcot (anglais, espagnol, portugais), Marie-Françoise Monthiers (japonais), Mikage Nagahama (japonais), Ngoc-Dung Phan (anglais, italien, vietnamien), Olivier Ragasol (anglais, espagnol), Danièle Renon (allemand), Mélanie Sinou (anglais, espagnol), Leslie Talaga (anglais, espagnol) Révision Jean-Luc Majouret (chef de service, 16 42), Marianne Bonneau, Philippe Czerepak, Fabienne Gérard, Françoise Picon, Philippe Planche, Emmanuel Tronquart (site Internet) Photographies, illustrations Pascal Philippe (chef de service, 16 41), Lidwine Kervella (16 10), Stéphanie Saindon (16 53) Maquette Bernadette Dremière (chef de service), Catherine Doutey, Nathalie Le Dréau, Gilles de Obaldia, Josiane Petricca, Denis Scudeller, Jonnathan Renaud-Badet, Alexandre Errichiello, Céline Merrien (colorisation) Cartographie Thierry Gauthé (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66) Calligraphie Hélène Ho (Chine), Abdollah Kiaie (Inde), Kyoko Mori (Japon) Informatique Denis Scudeller (16 84) Directeur de la production Olivier Mollé Fabrication Nathalie Communeau (directrice adjointe), Sarah Tréhin (responsable de fabrication) Impression, brochage Maury, 45330 Malesherbes Ont participé à ce numéro Edwige Benoit, Valérie Brunissen, Devayani Delfendahl, Monique Devauton, Mélanie Guéret, Mira Kamdar, Laurent Laget, Carole Lembezat, Jean-Baptiste Luciani, Lucie Mayen, François Mazet, Corentin Pennarguear, Polina Petrouchina, Hélène Rousselot Secrétaire général Paul Chaine (17 46) Assistantes Claude Tamma (16 52), Sophie Nézet (partenariats, 16 99), Sophie Jan Gestion BénédicteMenaultLenne(responsable,1613) Comptabilité 01 48 88 45 02 Responsable des droits Dalila Bounekta (16 16) Ventes au numéro Responsable publications Brigitte Billiard Direction des ventes au numéro Hervé Bonnaud Chef de produit Jérôme Pons (0 805 05 01 47, fax : 01 57 28 21 40) Diffusion internationale Franck-Olivier Torro (01 57 28 32 22) Promotion Christiane Montillet Marketing Sophie Gerbaud (directrice, 16 18), Véronique Lallemand (16 91), Lucie Torres (17 39), Romaïssa Cherbal (16 89)

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GEIE COURRIER INTERNATIONAL EBL COURRIER INTERNATIONAL pour la Belgique et le Grand Duché de Luxembourg est commercialisé par le GEIE COURRIER INTERNATIONAL EBL qui est une association entre la société anonyme de droit français COURRIER INTERNATIONAL et la société anonyme de droit belge IPM qui est l’éditeur de La Libre Belgique et de La Dernière Heure Les Sports. Co-gérant Antoine Laporte Co-gérant et éditeur responsable François le Hodey Directeur général IPM Denis Pierrard Coordination rédactionnelle Pierre Gilissen

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Directeur Eric Bouko + 32 2 793 36 70


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7 jours dans le monde.

Courrier international — no 1203 du 21 au 27 novembre 2013

↓ Dessin de Falco, Cuba.

AUSTRALIE-INDONÉSIE

Lignes brouillées

Présidentielle chilienne : duel de femmes

La révélation de la mise sur écoute du président indonésien par l’Australie bouleverse l’équilibre fragile des relations entre les deux Etats. L’ambassadeur d’Indonésie a été rappelé. —The Jakarta Post (extraits) Jakarta

L

CHILI — “Bachelet gagne avec une large avance, mais Matthei réussit à accéder au second tour”, titrait le quotidien de Santiago au lendemain du premier tour de l’élection présidentielle. La socialiste Michelle Bachelet, candidate de la Nueva Mayoría (NM, coalition de gauche), déjà présidente entre  2006 et  2010, a obtenu 46,7 % des suffrages, contre 25 % à sa rivale de droite, Evelyn Matthei. Le duel entre les deux femmes – inédit au Chili – aura donc lieu le 15 décembre prochain, date du second tour.

Mort d’Arafat : la Palestine veut une enquête internationale le 18 novembre Marty Natalegawa, le ministre des Affaires étrangères. Le mal est fait et Jakarta a eu raison de rappeler son ambassadeur à Canberra. Tony Abbott, le Premier ministre australien, ne peut pas se contenter de rester en retrait et de jouer sur les mots, comme il le fait depuis quelques jours chaque fois qu’on l’interroge sur les activités de collecte de renseignements. Il doit reconnaître les faits, même s’il ne va pas jusqu’à s’excuser. Entre nos deux pays, la confiance est entamée. Abbott doit résolument faire la preuve que l’Australie est prête à changer d’attitude vis-àvis de l’Indonésie et de l’Asie du Sud-Est. En 1994, quand il est venu en visite dans notre pays, le Premier ministre australien de l’époque avait demandé : “Pourquoi ne pouvons-nous pas être amis ?” Eh bien, aujourd’hui, il a peut-être la réponse. De même que l’Indonésie peut être amie avec les Etats-Unis sans être leur alliée, elle

s’aperçoit qu’elle peut être voisine avec l’Australie mais qu’il est de plus en plus difficile d’être amie avec elle. —Meidyatama Suryodiningrat* Publié le 19 novembre * Rédacteur en chef du Jakarta Post.

SOURCE THE JAKARTA POST Jakarta, Indonésie Quotidien, 40 000 ex. The Jakarta Post a été fondé en 1983. De langue anglaise, il avait à l’origine pour mission de présenter l’Indonésie aux étrangers. Avec les transformations politiques et sociologiques du pays, il s’emploie aujourd’hui à “promouvoir une société civile plus humaine en Indonésie”.

TERRITOIRES PALESTINIENS —

Le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, a réclamé une enquête internationale sur la mort de Yasser Arafat (en 2004), rapporte le journal de Ramallah Al-Hayat Al-Jadida. Cette demande a été formulée à la veille de la visite de François Hollande en Cisjordanie, lundi 18 novembre. La France est concernée au premier chef, puisque c’est dans un hôpital parisien que l’ancien leader palestinien a été transféré avant de mourir. Un laboratoire suisse a récemment conclu à une concentration anormalement élevée de polonium dans sa dépouille, relançant la thèse d’un assassinat par empoisonnement.

DESSIN DE MARTIRENA, CUBA

’affaire qui a éclaté dans les médias australiens le 18 novembre [sur la base de documents fournis par l’ancien employé de la National Security Agency américaine Edward Snowden] montre bien que, en dépit de toutes les grandes déclarations d’amitié de la part de dirigeants australiens passés et présents, l’Indonésie, à leurs yeux, continue d’être “eux” plutôt que “nous”. Il est courant de collecter des renseignements stratégiques, et rien n’est plus banal que de récupérer et d’analyser des informations pour évaluer les intentions d’un adversaire potentiel. L’Australie a signé le pacte des “cinq yeux”, avec les Etats-Unis, le Royaume-Uni, le Canada et la Nouvelle-Zélande. Né juste avant la guerre froide, ce pacte s’appuie sur l’interception des communications et le recours commun au réseau d’analyse du renseignement Echelon. Il est de notoriété publique que chacun des cinq pays sert “d’yeux et d’oreilles” aux autres pour la collecte de renseignements (l’espionnage) dans la région où il est situé. Mais, dans les années 1990, Paul Keating, le Premier ministre australien de l’époque, avait annoncé une réorientation stratégique dans le positionnement de son pays sur la scène internationale. “Pour l’Australie, aucun pays n’est plus important que l’Indonésie”, avait-il déclaré, ce qu’ont confirmé ses divers successeurs. Si l’Indonésie a fait preuve de tant de naïveté, elle ne peut s’en prendre qu’à ellemême. Peut-être les Indonésiens ont-ils cru que les Australiens considéreraient comme dégradant de continuer à espionner pour les Etats-Unis en cette nouvelle ère de coopération. Tout cela ne montre qu’une chose, c’est que, si le monde a changé, la mentalité australienne, elle, reste la même. Outre le fait que le téléphone portable de la première dame ait été mis sur écoute, l’espionnage des dirigeants indonésiens a ceci de parfaitement odieux qu’il s’est poursuivi après la signature du traité de Lombok, en 2006, censé établir un cadre de coopération en matière de sécurité entre les deux pays. “J’aimerais vraiment qu’on m’explique en quoi une conversation privée impliquant le président de la république d’Indonésie ou la première dame peut avoir la moindre incidence sur la sécurité de l’Australie”, s’est indigné


7 JOURS.

Courrier international — no 1203 du 21 au 27 novembre 2013

LA PHOTO DE LA SEMAINE

ILS PARLENT DE NOUS DR

BOUBACAR SANSO BARRY est éditorialiste pour le site d’information Guinée Conakry Info

Attentat meurtrier à Beyrouth

“Sahel : la France change de stratégie” Manuel Valls a effectué une visite éclair dans quatre pays d’Afrique de l’Ouest. Comment avez-vous perçu cette visite ?

MOHAMED AZAKIR/REUTERS

Comme une suite logique de l’intervention française dans le nord du Mali menée en début d’année [l’opération Serval]. Quand Hollande est arrivé au pouvoir, il s’est présenté comme celui qui laisserait l’Afrique aux Africains, pour se démarquer de Nicolas Sarkozy, très interventionniste. Finalement, le Mali s’est imposé à lui, et aujourd’hui on observe un retour de la France en Afrique. Evidemment, cette présence s’explique par bien d’autres enjeux que la seule lutte contre le terrorisme.

Le ministre de l’Intérieur a eu droit à un protocole d’Etat. Pensez-vous qu’il s’agissait surtout d’une opération de communication ?

Voitures en feu, corps calcinés, débris sur la route, “la terreur est de retour dans la capitale libanaise”, a réagi le quotidien L’Orient-Le Jour. Mardi 19 novembre, un double attentat a été perpétré dans la banlieue sud de Beyrouth (fief du Hezbollah), près de l’ambassade d’Iran, principal allié du régime syrien. L’attaque a été revendiquée par un groupe lié à Al-Qaida. Selon le dernier bilan, on compte au moins 23 morts et 146 blessés. DESSIN D’ARCADIO, COSTA RICA

650 000 Opération à haut risque à Fukushima JAPON — Deux ans et demi

après la catastrophe nucléaire de Fukushima, l’opérateur de la centrale accidentée, Tokyo Electric Power Company (Tepco), a commencé, lundi 18 novembre, le retrait des 1 533 barres de combustible situées dans la piscine du réacteur 4. Une étape cruciale dans le démantèlement de la centrale. “L’opération est très délicate car le site est jonché de débris depuis l’explosion, ce qui augmente le risque d’endommager les combustibles”, explique le quotidien Nihon Keizai Shimbun. Une fois retirées, ces barres seront déposées dans une autre piscine située à environ 100 mètres de l’unité 4. Selon Tepco, cette opération durera au moins un an.

C’est la somme, en euros, que doivent verser les ressortissants non européens pour obtenir un passeport maltais et, de ce fait, devenir citoyens européens. Tout juste approuvée par le Parlement maltais, la loi provoque une intense polémique. “La Valette a trouvé un modèle économique qui rapporte gros pour remplir les caisses de l’Etat” (jusqu’à 30 millions d’euros de recettes par an), commente le quotidien viennois Die Presse. Rien n’est demandé en échange de la nationalité : ni d’être résident ni d’investir dans le pays.

Le maire de Toronto furieux CANADA — Le 18 no-

vembre, le conseil municipal de Toronto a décidé de priver le maire de la ville d’une partie de ses prérogatives. Tombé en disgrâce après ses aveux sur ses abus d’alcool et de crack, Rob Ford devient, de fait, un maire sans pouvoirs. Furieux, il a comparé le conseil municipal à l’ex-dictateur irakien Saddam Hussein. Une posture à l’image d’un Rob Ford croqué en Godzilla à la une du magazine conservateur Maclean’s.

Cet aspect des choses a été évoqué au sein de notre rédaction. Est-ce le ministre de l’Intérieur, le premier-ministrable ou même le présidentiable qui s’est rendu en Afrique de l’Ouest ? Très critiqué en France, Manuel Valls a mis à profit cette visite pour redorer son image.

La volonté affichée de Valls d’accroître la coopération de la France avec la police et la gendarmerie au Mali et en Mauritanie signe-t-elle un changement de stratégie pour sécuriser le Sahel ? L’ opération Serval devait être ponctuelle, consistant à aider l’armée malienne à repousser l’offensive des groupes armés islamistes qui ont pris le contrôle du nord du pays. Mais la France a pris conscience que le recours à l’armée n’était pas suffisant. Dans le cadre de la lutte antiterroriste, Manuel Valls a proposé de former des forces de sécurité. C’est effectivement un changement de stratégie. Il veut agir de manière préventive pour éviter de procéder à des frappes ponctuelles. Il veut inscrire la coopération dans la durée. C’est une profession de foi, il faudra voir si ce n’est pas qu’un vœu pieux.—

T U O T R PA E U R S L L I A LM9HIR20 A V C I R E NDREDI À 1 LE VE

LA VOIX EST LIBRE

en partenariat avec IUDQFHLQWHUIU


12.

7 JOURS

Courrier international — no 1203 du 21 au 27 novembre 2013

ILS/ELLES ONT DIT

Le héros antiapartheid se trouve dans un état “stable” mais critique, a récemment indiqué la présidence sud-africaine. A son chevet depuis des mois, son épouse est devenue une icône.

—City Press (extraits) Johannesburg

P

endant toute la durée de l’hospitalisation de Nelson Mandela au Medi-Clinic Heart Hospital, Graça Machel n’a jamais été loin de son mari alité pendant plus de trois heures. On pensait qu’elle avait une chambre à côté de la sienne, mais on a appris qu’elle dormait en fait au chevet de Madiba, dans un fauteuil. Selon des proches, son dévouement pour son second mari est sans limite. “Les Sud-Africains ont une énorme dette envers Graça Machel pour la joie qu’elle apporte à Nelson Mandela depuis leur mariage, a déclaré l’archevêque émérite Desmond Tutu. Et elle a non seulement apporté de la joie à Madiba, mais en outre elle n’a cessé de se démener pour réunir la famille Mandela.” En juillet, le couple a fêté son 15e anniversaire de mariage. Elle roule dans un vieux modèle de classe C qui contraste avec les voitures flambant neuves dans lesquelles se montrent d’autres membres de la famille. A en croire Zelda la Grange, l’assistante personnelle de Nelson Mandela, le rôle de Graça Machel est essentiel. “Madiba veut toujours la savoir à proximité. Elle est une source de stabilité émotionnelle pour lui, et pour bien d’autres parmi nous.” C’est à sa demande que Denis Goldberg, l’un des plus vieux amis de Nelson Mandela, condamné à ses côtés lors du procès de Rivonia [en 1964], est venu le voir à l’hôpital. Graça s’est tenue au pied du lit tout le temps qu’il est resté pour parler à son vieux camarade.

↓ Graça Machel. Dessin de Schot, Pays-Bas, pour Courrier international.

“Quand j’ai commencé à parler, il a ouvert les yeux. Il était parfaitement conscient. Graça m’a assuré que Nelson m’entendait. ‘Il te parle, il répond, disait-elle. Simplement, il ne peut pas remuer les lèvres’”, raconte Denis Goldberg, précisant que c’était à cause de son intubation. Graça Machel l’a fait sortir de la chambre de Madiba au bout de dix minutes en déclarant que “ça suffi[sait]”. Les vétérans de la lutte contre l’apartheid ont ensuite discuté avec elle dans le couloir. Malgré l’épuisement, Graça Machel continue de remplir ses obligations. Lors du lancement du Nelson Mandela Sport and Culture Day, son vieil ami Njabulo Ndebele était présent. “Cela faisait quelque temps que je ne l’avais pas vue. Ce jour-là, elle était l’incarnation du calme et de la dignité, et elle a prononcé un discours sincère qui n’avait rien d’une mise en scène.” Pour lui, le couple Madiba-Graça est l’une des plus belles histoires d’amour de ce siècle. “Je me souviens des premières photos, quand le monde a commencé à comprendre qu’ils étaient ensemble. De parfaits amoureux, cela se voyait sur leur visage. Ils se tenaient par la main, comme des jeunes gens.” Lorsqu’il allait les voir à Noël à Qunu [le village natal de Mandela], les échanges de Njabulo Ndebele avec Madiba se révélaient parfois difficiles. “Plusieurs fois, quand un silence s’installait, Madiba se mettait à demander : ‘Où est Graça ?’ Elle venait, et il lui passait la main dans les cheveux, tendrement. J’ai eu l’impression qu’il était devenu très dépendant d’elle, qu’elle était une grande source de réconfort et de soutien.” Si l’histoire d’amour perd en intensité, Graça Machel reste

“Accorder l’asile à des clandestins est la preuve d’une faiblesse de la foi de la personne.” Le cheikh Abdul Aziz Al-Cheikh, grand mufti d’Arabie Saoudite, stigmatise ceux qui cacheraient les illégaux pendant que les autorités se livrent à la chasse aux immigrés clandestins. (Arabian Business, Dubaï ; lire l’article p. 28)

encore tout cela. “Notre relation est si douce, si complète, si naturelle, déclarait-elle en 1998. Nous l’apprécions à sa juste valeur, nous savons ce que c’est que de vivre sans.” “La grâce, voilà le premier mot qui vient à l’esprit quand on pense à Graça Machel, a déclaré Desmond Tutu. C’est une épouse gracieuse, une féministe gracieuse, une personne gracieuse. Gracieuse, incontestablement, mais qu’il ne faudrait certainement pas traiter par-dessus la jambe, ni sous-estimer.” —Charl Blignaut, Bienne Huisman et Xolani Mbanjwa Publié le 7 juillet

LUNATIQUE

“C’est à peu près ça.” Joseph Paul Franklin, tueur en série américain, adepte du suprémacisme blanc, à propos du nombre de ses victimes : 22 au total, parmi lesquelles deux enfants âgés de 13 et 14 ans.

“Maintenant, je regrette de les avoir abattus”, dit-il. L’exécution de celui qui a tenté d’assassiner Larry Flint, célèbre producteur de films porno, a été fixée au 20 novembre 2013. (CNN, Atlanta)

POLYGLOTTE

“Je tiens à préciser qu’à la Banque du Liban on sait parfaitement écrire le français.” Riad Salamé,

Partenariat “PLOT FOR PEACE” Le film nous emmène dans les coulisses des négociations qui ont mené à la libération de Nelson Mandela et à la fin de l’apartheid. Ce documentaire se concentre sur un seul homme, le Français Jean-Yves Ollivier, qui s’était donné comme mission d’“amener les Afrikaners à voir la réalité en face” : le système d’apartheid n’était pas viable. Etait-il un espion bénéficiant d’une confiance privilégiée sous le gouvernement Chirac ? Un homme d’affaires qui souhaitait seulement voir les sanctions contre l’Afrique du Sud abolies et qui agissait pour ses propres intérêts ? Plot for Peace est un voyage intéressant dans l’univers de la diplomatie parallèle et de la Françafrique des années 1980. Sortie en France le 20 novembre, 85 min. Réalisé par Mandy Jacobson et Carlos Agulló.

gouverneur de la banque centrale du pays, à propos du nouveau billet de 50 000 livres, imprimé en Grande-Bretagne, commémorant “70 ans d’independence” du Liban, qui entrera en circulation malgré les fautes. (L’Orient-Le Jour, Beyrouth)

FAUX JETON

“John Kerry est un bon ami, mais quand il s’agit de l’Iran ce type est un vrai boulet de démolition.” John McCain,

DR

ILS FONT L’ACTUALITÉ

FANATIQUE

DR

Graça Machel La bonne fée de Nelson Mandela

sénateur républicain et ex-candidat à la présidence des Etats-Unis, à propos du rôle joué par le secrétaire d’Etat, démocrate, dans les négociations multilatérales avec l’Iran. Le troisième round devait commencer le 20 novembre, à Genève. (Fox News, New York)


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7 JOURS.

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↓ Dessin de Chappatte paru dans Le Temps, Genève.

CONTROVERSE

Réduire l’écart des salaires par la loi, bonne idée ? Les Suisses se prononceront le 24 novembre sur l’initiative “1 :12”, qui veut empêcher qu’au sein d’une entreprise un salarié gagne en un an moins que ce que son patron touche en un mois. Vif débat assuré !

NON

Une démarche populiste —Le Temps Genève

L

’initiative des Jeunes Socialistes dite “1 :12” n’est ni une utopie sympathique ni banale dans son principe. Elle s’inscrit dans la mouvance qui a porté à son succès l’initiative Minder [adoptée le 3 mars 2013, cette initiative “contre les rémunérations abusives” vise à faire voter l’ensemble des rémunérations des directions et conseils d’administration des entreprises suisses par l’assemblée générale]. Elle veut interdire, au-delà d’une certaine limite, les écarts salariaux et limiter le droit d’une infime minorité de toucher un salaire que la communauté jugerait “indécent” ou “inéquitable”. Cela au nom d’un argument moral discutable. Pour la première fois dans ce pays, et sans doute au monde, un peuple déciderait qu’être “riche” ou bénéficier d’un haut revenu serait hors la loi. C’est évidemment absurde et profondément choquant au plan philosophique. Et pour tout dire, une atteinte fondamentale à la liberté individuelle et d’entreprendre garantie par la Constitution. La mesure serait-elle (au moins) efficace sur le plan économique ? Pas plus que les salaires minimaux n’ont permis dans les pays qui les pratiquent de lutter contre la pauvreté et la précarité, l’initiative 1 :12 ne doit faire illusion. Elle ruine l’effort de solidarité remarquable inscrit dans le système

des assurances sociales, principe qui veut que les prélèvements touchent sans limite tous les niveaux de revenus mais que le montant des prestations soit plafonné audelà de certains revenus. Comme le disait le conseiller fédéral Hans Peter Tschudi, “les riches n’ont pas besoin de l’AVS [l’assurance vieillesse], mais l’AVS a besoin des riches”. De plus, nul ne peut ignorer que des multinationales délocaliseront leurs directions et priveront la Suisse des retombées indirectes de leurs quartiers généraux. En termes purement sociaux, 1 :12 revient à infliger aux classes moyennes un autogoal fiscal garanti. L’idée de limiter les hauts revenus pour redistribuer les dividendes vers le bas de l’échelle est naïve et fausse dans la réalité. C’est même l’inverse qui est vrai. Les études empiriques montrent que les bas salaires existent surtout dans les PME et très rarement dans les grandes sociétés, qui, à l’exception des secteurs à faible valeur ajoutée, concentrent des emplois très qualifiés et peu de rémunérations basses. L’initiative 1 :12 a en fait un seul mérite collatéral. Elle nous oblige à réfléchir sur les inégalités qui, si elles s’accroissent trop,

T LE KRENT RACONTEN C S O U E O N IN T S T IS CHR XPER ILLEURS E ET LES ME MEDI, 12H45-13H30 CHAQUE SA iat avec

en partenar

MONDE

lture.fr

francecu

nuisent à la cohésion sociale et sapent les bases d’une démocratie dont la mission est de protéger les plus faibles. La réponse de ceux qui sont à l’initiative de ce texte est inappropriée et contre-productive. L’impôt, la formation et des mesures ciblées offrent un éventail de solutions beaucoup plus importantes et fines pour accompagner les mutations sociales. Nous devons être sévères avec l’initiative 1 :12 car elle veut punir les uns pour mieux calmer la frustration des autres. En cela, elle répond aux critères d’une démarche populiste que les extrêmes de gauche et de droite brandissent pour exister. Hier les étrangers, demain les “riches” ? —Pierre Veya Publié le 1er novembre

OUI

exploités et dénigrés comme de vulgaires demandeurs d’asile. Il faut dire que les grands managers ne font rien pour déjouer le complot populiste des abominables gauchistes. Avec son parachute de 72 millions [qui lui a été octroyé lorsqu’il a quitté la tête de Novartis], Daniel Vasella avait fait décoller l’initiative Minder. Aujourd’hui, les salaires des patrons de Roche (261 fois le revenu le plus bas dans l’entreprise), de Nestlé (238 fois) ou d’ABB (225 fois) semblent de nature à légitimer le débat sur des rémunérations plus équitables. Grave erreur : si par malheur l’initiative passait, l’apocalypse serait programmée. Heureusement, au cas où l’artillerie des opposants ne suffirait pas à faire taire dans les urnes l’envie d’une meilleure répartition des revenus, l’Usam [le syndicat des PME suisses] a une solution : les entreprises scinderont leurs activités en deux ou plusieurs sociétés différentes, selon le principe des poupées russes. On verrait ainsi Nestlé nettoyages, Nestlé commerce, Nestlé recherche et développement, Nestlé direction, etc., avec au sein de chacune de ces poupées, l’écart réglementaire de 1 :12. A la tête de Nestlé direction, le patron continuerait de gagner 238 fois plus que l’employé subalterne de Nestlé nettoyages. Astucieux, propre, en ordre, rien ne dépasse et la volonté exprimée du citoyen trépasse. Mais quand on prévoit de détourner une loi avant même qu’elle soit votée, c’est qu’on a un peu les chocottes, non ? —Jean-Luc Wenger Publié le 8 novembre

Un débat légitime —Vigousse Lausanne

Q

uand on sort les canons lourds pour tuer une mouche, l’heure est grave. C’est un peu l’impression que donnent les opposants à l’initiative 1 :12. Ainsi JeanClaude Biver [président de l’entreprise d’horlogerie Hublot] assène-t-il, tout en nuances : “C’est l’Union soviétique”. C’est que, de son hublot, l’horloger considère de très haut les idées des Jeunes Socialistes [qui sont à l’origine de cette initiative]. Il partage l’opinion de l’actuel rédacteur en chef du journal, Pierre Veya, qui cite à l’envi cette phrase de l’ancien conseiller fédéral HansPeter Tschudi : “Les riches n’ont pas besoin de l’AVS [l’assurance vieillesse], mais l’AVS a besoin des riches”. Et d’en conclure : “Cette initiative répond aux critères d’une démarche populiste que les extrêmes de gauche et de droite brandissent pour exister. Hier les étrangers, demain les ‘riches’ ?” Pauvres riches,

SOURCE

VIGOUSSE Lausanne, Suisse Hebdomadaire, 10 000 ex. “Le petit satirique romand”, comme il se définit lui-même, fêtera ses 4 ans en décembre. Créé par le dessinateur Thierry Barrigue, Vigousse (“vigoureux”) revendique un regard différent et critique sur l’actualité suisse. Des humoristes – comme Laurent Flutsch et Patrick Nordmann –, de nombreux dessinateurs, des enquêtes (sur les armes à sous-munitions suisses, récemment) ; autant d’éléments qui en font – toutes proportions gardées ! – un jeune “Canard enchaîné” d’outre-Sarine.


14.

Courrier international — no 1203 du 21 au 27 novembre 2013

d’un continent à l’aut r e. asie

Amériques . ....... Moyen-Orient . .... Afrique. ......... Europe. ..........

↓ Dessin de Sakai, Japon.

Philippines. L’aide humanitaire, toute une diplomatie

CAI-NYTS

Les Etats-Unis et le Japon ont été prompts à porter secours aux Philippins frappés par le typhon Haiyan quand la Chine brillait par sa pingrerie. Une erreur stratégique que celle-ci rattrapera difficilement.

—The New York Times (extraits) New York

18 22 26 28

L

e porte-avions américain George Washington est arrivé aux Philippines – ses 5 000 marins et 80 appareils ont commencé à transporter les secours vers les zones dévastées – et les Etats-Unis ont promis 20 millions de dollars d’aide humanitaire. Le Japon a envoyé une force navale d’un millier d’hommes. C’est la plus importante opération de secours qu’il ait jamais réalisée à la suite d’une catastrophe. Et l’Illustrious, un porte-hélicoptères britannique transportant des appareils, des professionnels de la santé et 32 millions de dollars d’aide, fait également route vers l’archipel. [A l’heure où nous mettons sous presse, le bilan provisoire s’établit à 3 900 morts et plus de 580 000 déplacés.] Cette mobilisation des pays étrangers en faveur des centaines de milliers de Philippins privés de toit et de nourriture depuis le passage du typhon Haiyan, le 8 novembre, prend l’allure d’une monumentale démonstration des largesses internationales – un numéro destiné à montrer à la puissance enregistrant la plus forte croissance de la région, la Chine, qu’ils font mieux qu’elle. Pékin a porté à 1,6 million sa contribution aux secours, après avoir été qualifié de pingre lorsque ses premiers dons se limitaient à 100 000 dollars. Le typhon, décrit comme la pire catastrophe naturelle de l’histoire récente des Philippines, apparaît comme un épisode du concours de soft power qui se déroule ces derniers temps en Asie. La Chine prodigue son aide aux pays qu’elle perçoit comme des amis proches : elle est devenue le premier prêteur de l’Afrique, a secouru le Pakistan après le séisme de septembre et se montre encore plus généreuse avec ses voisins asiatiques. Mais le typhon a dévasté le pays que la Chine considère comme son ennemi juré dans le bras de fer juridique, diplomatique et parfois militaire auquel les deux pays se livrent pour contrôler des îles minuscules mais stratégiques situées en mer de Chine méridionale. L’an dernier, des navires chinois et philippins se sont défiés à proximité du récif de Scarborough, et les Philippines ont irrité la Chine en portant le différend devant un tribunal international. Pour aggraver encore les choses, Manille a annoncé il y a quelques mois le don de 10 patrouilleurs par le Japon et a exprimé son soutien au projet de Tokyo de renforcer ses liens militaires avec les pays de la région ; par ailleurs, les Philippines sont en pourparlers avec les Etats-Unis pour le stationnement d’un plus grand nombre de soldats américains sur leur sol. C’est au tour de la Chine de se retrouver aujourd’hui sur la sellette, peu de temps après les déboires rencontrés par les Etats-Unis dans la lutte d’influence pour la maîtrise du Pacifique. A l’automne, le président Obama a dû annuler une visite très médiatisée dans la région pour faire face au shutdown qui paralysait l’administration américaine,

un événement que beaucoup en Asie ont vu comme un signe du dysfonctionnement des Etats-Unis. Aussi, quand le typhon a frappé un vieil allié, le Pentagone n’a pas perdu de temps pour faire assaut de générosité. “Il n’y a pas d’autre armée ni d’autre marine au monde qui puisse faire ce que nous faisons”, a déclaré un responsable américain. Selon Michael Kulma, expert de l’AsiePacifique auprès de l’Asia Society, à New York, les réticences de la Chine à fournir une aide plus importante vont réduire ses chances d’impressionner favorablement les Etats-Unis. “Au tout début, la Chine avait l’occasion de s’engager, explique-t-il. Les Chinois auraient pu finir par donner davantage. Mais en fin de compte ils n’ont pas fait grand-chose.” Voilà des années que la croissance de la Chine influe sur la situation géopolitique de la région. Il est arrivé que sa puissance joue contre elle, y compris aux Philippines, où la bataille autour de territoires maritimes a affaibli la méfiance vis-à-vis du Japon et les souvenirs amers de l’invasion japonaise durant la Seconde Guerre mondiale. En annonçant leur aide tout de suite après le passage du typhon [le 12 novembre], les dirigeants japonais l’ont présentée comme une opération humanitaire, même s’ils ont reconnu qu’elle contribuait à renforcer leurs liens de sécurité. “Les Philippines sont géographiquement proches du Japon et constituent un partenaire stratégique important”, a déclaré le ministre de la Défense japonais, Itsunori Onodera.

Les dirigeants japonais reconnaissent que leur aide renforce les liens Mais, selon certains analystes, un facteur déterminant dans le montant de l’aide offerte par la Chine a été l’opposition exprimée par des internautes chinois à l’égard de l’assistance aux pays étrangers, et plus particulièrement aux Philippines, du fait des contentieux territoriaux. Il y a probablement eu un débat au sein du gouvernement sur le montant et la forme de l’aide à fournir, note Qin Yaqing, professeur d’études internationales à l’université des affaires étrangères de Pékin. “La culture chinoise se distingue par une démarche graduelle visant à éviter les ennuis sur la scène intérieure”, explique-t-il. Contrairement à son habitude, le Huanqiu Shibao, un journal qui défend généralement une ligne nationaliste, a critiqué l’aide offerte par la Chine comme étant trop faible. Un éditorial publié le 12 novembre soulignait que les Philippines étaient à deux heures de vol de la côte méridionale de la Chine, mais que des pays beaucoup plus lointains avaient réagi plus rapidement. Il ajoutait : “Ce n’est pas parce que les relations entre deux pays sont troublées par des contentieux maritimes que l’on doit entraver des efforts collectifs pour faire face à une catastrophe naturelle.” —Andrew Jacobs Publié le 14 novembre 2013


Courrier international – n° 1203 du 21 au 27 novembre 2013

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↙ Dessin de Balaban, Luxembourg.

CHINE

L’Êconomie à droite, la politique à gauche Le Parti accorde plus de libertÊs au marchÊ mais renforce la centralisation du pouvoir politique. De quoi rendre les rÊformes inopÊrantes, analyse un grand journal Êconomique hongkongais.

—Shunpo Hong Kong

L

ASIE.

3e

e rideau vient de tomber sur le plĂŠnum du XVIIIe Congrès du Parti communiste chinois. Le communiquĂŠ ďŹ nal met en avant la rĂŠforme du système ĂŠconomique comme clĂŠ de voĂťte d’un approfondissement gĂŠnĂŠralisĂŠ des rĂŠformes. Il souligne le rĂ´le dĂŠcisif du marchĂŠ dans l’allocation des ressources [happĂŠes par les entreprises d’Etat du fait de conditions prĂŠfĂŠrentielles] et il insiste sur le perfectionnement du socialisme Ă  la chinoise et sur la nĂŠcessitĂŠ de renforcer la capacitĂŠ de gouvernance de l’Etat. Ce faisant, il aďŹƒrme sa volontĂŠ de “dĂŠlĂŠguer les pouvoirs sur le plan ĂŠconomique et de les concentrer sur le plan politiqueâ€?. Telle sera la tonalitĂŠ dominante de la mutation du mode de dĂŠveloppement mise en Ĺ“uvre par le rĂŠgime chinois. Le communiquĂŠ officiel fixe comme objectif d’enregistrer des rĂŠsultats d’ici Ă  2020 dans les secteurs les plus importants, du système ďŹ scal et ďŹ nancier Ă  l’amĂŠlioration des rouages du système judiciaire. Pour promouvoir les rĂŠformes, le ComitĂŠ central a crĂŠĂŠ un “groupe dirigeant chargĂŠ de l’approfondissement global des rĂŠformesâ€?, qui aura pour mission de responsabiliser les responsables locaux dans ce domaine. Autre innovation encore plus remarquĂŠe : la mise en place d’un Conseil national de sĂŠcuritĂŠ, garant de la sĂŠcuritĂŠ Ă  l’intĂŠrieur et Ă  l’extĂŠrieur des frontières. Avec l’augmentation (proche du dĂŠrapage) de l’endettement des administrations locales ces dernières annĂŠes, il est comprĂŠhensible que le gouvernement central souhaite les

superviser en crĂŠant ce groupe dirigeant, aďŹ n de mieux coordonner le dĂŠveloppement des rĂŠgions. Quant au Conseil national de sĂŠcuritĂŠ, sa crĂŠation semble rĂŠpondre Ă  un contexte d’ensemble : les Etats-Unis ont une stratĂŠgie de rĂŠĂŠquilibrage des forces vers la zone Asie-PaciďŹ que, les conits de souverainetĂŠ sur les ĂŽles en mer de Chine orientale et mĂŠridionale ne cessent de s’exacerber, tandis que sur le plan intĂŠrieur les forces d’opposition et les sĂŠparatistes ouĂŻgours s’agitent. Avec cette nouvelle instance, le ComitĂŠ central concentre les pouvoirs, jusque-lĂ  dispersĂŠs, et crĂŠe un centre de commandement au sommet, dirigĂŠ par le secrĂŠtaire gĂŠnĂŠral, Xi Jinping. Dans le domaine ĂŠconomique, une plus grande ouverture Ă  la concurrence des marchĂŠs sera dĂŠsormais permise, et les capitaux privĂŠs auront le droit d’entrer sur des secteurs jusqu’ici monopolisĂŠs par les entreprises publiques. Le pouvoir de dĂŠcision sera dĂŠlĂŠguĂŠ Ă  des niveaux infĂŠrieurs ou plus proches des sources d’information pour accĂŠlĂŠrer la rĂŠactivitĂŠ des administrations et amĂŠliorer leur eďŹƒcacitĂŠ. Tout cela ĂŠtait incontournable.

Ă  plus de 37 %. La hausse annuelle des revenus ďŹ scaux du gouvernement central a ĂŠtĂŠ 2,5 fois plus rapide que celle du PIB. Les prĂŠrogatives du secteur public se sont considĂŠrablement ĂŠtendues, tandis que le secteur privĂŠ et le marchĂŠ subissaient des restrictions, avec pour consĂŠquence ďŹ nale un ĂŠtranglement de la croissance [7,8 % au troisième trimestre 2013 et en 2012, contre 9,3 % en 2011]. Aujourd’hui, le gouvernement souhaite simplifier l’administration et dĂŠlĂŠguer davantage. Il veut diminuer ses interventions de manière Ă  ouvrir un peu plus des secteurs aux forces du marchĂŠ. Mais d’un autre cĂ´tĂŠ, il renforce et concentre davantage les pouvoirs de l’Etat. Il n’est donc pas ĂŠtonnant d’entendre critiquer cette ligne de dĂŠveloppement, jugĂŠe â€œĂ  gauche sur le plan politique et Ă  droite sur le plan ĂŠconomiqueâ€?. Dans le projet de rĂŠformes actuelles du rĂŠgime autoritaire chinois, une mutation dĂŠmocratique ne semble pas encore se dessiner ; il n’est pas non plus question de grandes actions dans la lutte anticorruption. En fait, le rĂŠgime autoritaire, qui se caractĂŠrise par l’absence d’Êlections transparentes Ă  plusieurs candidats, a plus besoin de fournir des intĂŠrĂŞts matĂŠriels Ă 

Une mutation dĂŠmocratique ne semble pas encore se dessiner ses soutiens (les groupes d’intĂŠrĂŞts) que d’instaurer un rĂŠgime dĂŠmocratique. Aussi, si la rĂŠforme du rĂŠgime politique ne va pas de pair avec celle de l’Êconomie, les rĂŠformes gĂŠnĂŠralisĂŠes resteront limitĂŠes et ponctuelles, avec un risque de dĂŠsĂŠquilibre entre le politique et l’Êconomique. En ce qui concerne la politique de dĂŠveloppement, il reste de toute ĂŠvidence Ă  savoir comment les dividendes des rĂŠformes pourront ĂŞtre redistribuĂŠs eďŹƒcacement, dans le cadre d’ “une dĂŠlĂŠgation des pouvoirs ĂŠconomiques et [d’] une concentration des pouvoirs politiquesâ€?. Il n’est clairement pas suďŹƒsant de qualiďŹ er de cruciales pour les rĂŠformes les relations entre le gouvernement et le marchĂŠ, et d’insister sur le rĂ´le dĂŠcisif du marchĂŠ. Car ce qui compte avant tout pour la promotion de rĂŠformes gĂŠnĂŠralisĂŠes en Chine et pour un dĂŠveloppement durable, c’est l’action exercĂŠe sur l’eďŹƒcience du marchĂŠ par le caractère impartial du rĂŠgime, par le droit de propriĂŠtĂŠ et par le système juridique.— PubliĂŠ le 14 novembre

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Capitalisme d’Etat. En fait, le rapide dĂŠveloppement ĂŠconomique de la Chine a bĂŠnĂŠďŹ ciĂŠ Ă  la forte augmentation des ressources ďŹ nancières du gouvernement central Ă  la suite de la rĂŠforme de la ďŹ scalitĂŠ de 1994, qui a abouti Ă  la crĂŠation de ce qu’on appelle un capitalisme d’Etat. Entre 1978 et 2003, les dĂŠpenses administratives du gouvernement sont passĂŠes d’environ 4,7 % [des dĂŠpenses publiques]

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16.

Courrier international – n° 1203 du 21 au 27 novembre 2013

ASIE ↙ Dessin de Yayo paru dans L’Actualité, Montréal.

INDE

Inutile d’étouffer les médias La classe politique veut contrôler l’information avant les législatives de mai 2014, mais les électeurs ne sont pas dupes.

déclarations. On vous demande pourquoi 25 milliards de roupies [300 millions d’euros] seraient alloués à l’érection d’une statue ? Faites taire ce curieux en le qualifiant de traître à la nation. Les politiciens d’aujourd’hui n’ont pas réussi à prendre en compte les caractéristiques fondamentales de la démocratie au xxie siècle : la population exige une information libre et diversifiée – et le pouvoir que celle-ci lui procure. Le parti du Congrès [au pouvoir depuis 2004] estime qu’étouffer l’information est le meilleur moyen d’aborder les batailles politiques à venir [les législatives nationales auront lieu en mai prochain et seront précédées d’une série de scrutins régionaux]. Quant au Parti du peuple indien [BJP, formation d’extrême droite hindoue, principale formation de l’opposition], il pense pouvoir remporter des voix en manipulant l’information par le biais de campagnes de communication et de magouilles.

Contre-productif. Pourtant, toutes les

—Hindustan Times New Delhi

V

ous n’aimez pas les résultats d’un sondage qui annonce une éventuelle défaite ? Interdisez le sondage. Vous n’aimez pas les journalistes faussement laïques qui posent des questions gênantes sur les émeutes [intercommunautaires] ? Fuyez ces journalistes. On vous demande de justifier l’usage de ressources naturelles comme le charbon ? Ne dévoilez rien et faites de vagues

tentatives visant à contrôler ou manipuler les médias s’avèrent finalement inutiles. Imposer des restrictions ne fera qu’ouvrir la porte à la spéculation clandestine et aux rumeurs, tout comme à l’époque où, l’importation de l’or étant interdite, la contrebande a corrompu la police dans son ensemble. Si le BJP tente d’étouffer toutes les voix qui s’opposent à Narendra Modi [son “Premierministrable”], les chuchotements souterrains se multiplieront sous son nez et feront finalement sombrer le culte de la personnalité dont il est l’objet, avec la force invisible mais tenace des algues sous-marines. L’année 1977 a été un tournant pour les médias et pour les électeurs [après l’état d’urgence proclamé en 1975 par Indira Gandhi]. Jusqu’à cette date, un seul parti [le parti du Congrès] contrôlait tous les canaux d’information, l’opposition était systématiquement étouffée, les voix dissidentes étaient envoyées en prison, et la machine propagandiste de l’Etat imposait les informations convenant au parti en place. Qu’ont fait les électeurs ? Ils se sont débarrassés de ce parti. La censure

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en partenar

LE MOT DE LA SEMAINE et la propagande ont-elles réussi à influencer les électeurs ? Non. En 1982, avec l’arrivée de la télévision en couleur, tout le pays a pu être témoin de l’organisation réussie des Jeux asiatiques par le parti du Congrès. Les nouvelles images télévisées en couleur ontelles aidé le parti du Congrès l’année suivante lors des élections régionales dans l’Andhra Pradesh ? Non, malgré les succès télévisés en Technicolor. En 2004, la campagne intitulée “India Shining” [L’Inde qui brille] et lancée par le BJP dominait les médias et les panneaux publicitaires. Cette gigantesque campagne de communication faisait l’éloge du gouvernement BJP sortant. Cette opération médiatique de grande ampleur lui a-t-elle permis de remporter la victoire ? Non. D’ailleurs, c’est précisément ce qui l’a conduit à l’échec. Il est même complètement insultant pour les électeurs de penser qu’ils sont idiots au point de changer immédiatement d’avis après avoir vu les résultats d’un sondage ou après avoir gobé une campagne de communication. De plus en plus, les citoyens s’appuient sur une myriade d’échanges sociaux et sur divers canaux d’information pour prendre la décision la plus rationnelle possible. Les médias sont l’un de ces nombreux éléments.

Corriger les “partis pris” ? Le gouvernement a publié un avis sur la façon dont les médias devraient relayer le discours du Premier ministre lors des commémorations de l’indépendance [célébrée le 15 août]. Le BJP propose quant à lui souvent aux chaînes de télévision des images filmées des meetings de Narendra Modi, y compris des plans de la foule et des principaux intervenants. Dans tous les camps, les politiciens pensent qu’il s’agit de corriger les éventuels “partis pris” des médias. Toutefois, aucun traitement complaisant ne pourra sauver un Premier ministre si le public l’a déjà rejeté. Et aucune émission expurgée de commentaires hostiles ne pourra créer un mouvement favorable à Narendra Modi s’il n’est pas d’abord soutenu sur le terrain. A l’inverse, la médiatisation négative d’un Premier ministre ou d’un candidat ne pourra pas entacher sa réputation s’il est véritablement apprécié du public. L’Union soviétique s’est effondrée malgré son monopole sur l’information. Les partis islamiques ultraconservateurs du Pakistan n’obtiennent jamais plus de 10 à 15 % des voix malgré la présence de leurs bruyants prédicateurs à la télévision. Etouffer et manipuler l’information sont deux vaines manœuvres dans une société qui tire son pouvoir d’un flux constant d’informations. D’ailleurs, ces tentatives sont vite repérées par les électeurs. On ne peut nier le pouvoir de la caméra de télévision, mais la force de l’œil humain est bien supérieure. —Sagarika Ghose* Publié le 12 novembre * Sagarika Ghose est rédactrice en chef adjointe et présentatrice pour la chaîne CNN-IBN.

“khabar” l’information

L

a première question que les hindiphones posent à quelqu’un après les salutations est “kya khabar ?”, c’est-à-dire “quoi de neuf ?”. Khabar, c’est l’information, et l’information qui intéresse provient de sources diverses, officielles et non officielles. Ainsi, la khabar désigne aussi les nouvelles du style café du commerce, qui jettent souvent plus de lumière sur les questions brûlantes du jour que les actualités. Le mot khabar fait partie du nom de plusieurs journaux en Inde, ainsi que d’au moins un site d’actualités sur Internet. Or l’on attend de ces points de diffusion qui traitent de la politique, de l’économie ou des désastres naturels un petit plus. Car la khabar, c’est la percée de lumière qui permet de comprendre les actualités. Les opinions et les confidences qui circulent de bouche à oreille frappent toujours plus que ce que l’on peut lire dans les journaux, et les rumeurs du bazar se propagent d’autant plus vite aujourd’hui que les Indiens les diffusent illico sur les réseaux sociaux. C’est le téléphone arabe moderne. D’ailleurs, à l’origine, le mot khabar est un mot arabe. Il veut dire tout simplement “information”. Or il n’y a guère d’informations plus intéressantes que les potins qui concernent les personnages publics, les stars du cinéma ou les politiciens. Difficile, donc, de contrôler la khabar. Car, même si l’on essaie de faire taire certaines nouvelles gênantes à leur source en renvoyant des journalistes dont on n’aime pas les propos, comme Hartosh Singh Bal, le rédacteur en chef de l’hebdomadaire Open, limogé récemment à la suite d’articles politiques qui manifestement ne plaisaient pas au propriétaire du magazine, leur licenciement fait lui-même l’actualité. Tout le monde veut alors en connaître les tenants et les aboutissants. C’est ça la khabar, les nouvelles cachées derrière les actualités. —Mira Kamdar Calligraphie d’Abdollah Kiaie


AVIE ? * IN D N A C S N E T E NION AU SOMM

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18. D'UN CONTINENT À L'AUTRE

amériques

Argentine. Petites recettes de coke familiale

CAGLE CARTOONS

Le trafic de drogue s’intensifie dans le pays, où les laboratoires de transformation de cocaïne prolifèrent – jusque dans les cuisines.

—La Nación Buenos Aires

T

De Rosario rois fois par mois, Delfín Zacarías montait dans son Audi et cherchait sur son GPS une destination déjà enregistrée : l’hôtel Conrad à Punta del Este [Uruguay]. Il y jouait au poker et, selon ses dires, réussissait toujours à battre ces “andouilles de Brésiliens”. Et il rentrait presque toujours à Rosario [Argentine] plus riche qu’il ne l’était au départ, sans jamais déclarer ses gains à la douane. Le poker était une échappatoire à sa routine quotidienne : non pas la monotonie d’un bureau en centre-ville, mais celle d’un laboratoire de cocaïne géré avec sa famille dans une maison d’un quartier résidentiel de Funes, une localité proche de Rosario, où se sont

Courrier international – n° 1203 du 21 au 27 novembre 2013

↙ Dessin de Simanca, Brésil. faire usage de la violence. Cette situation était facilitée par les appuis politiques dont elle bénéficiait. Cette organisation avait tout d’une modeste PME, avec une répartition des fonctions et des tâches d’une redoutable efficacité. Delfín était le “cerveau” du groupe et s’occupait de l’approvisionnement en drogue ainsi que des précurseurs chimiques indispensables à l’élaboration du chlorhydrate de cocaïne. Le temps fort de l’enquête, qui a mené à l’arrestation de 12 personnes le 5 septembre dernier, a été la filature de Zacarías, la veille de sa capture, alors qu’il venait d’acheter 2 000 litres d’acétone pour 340 000 dollars [252 000 euros].

avait promis de “parrainer” la construction et le maintien d’une place et de financer l’éclairage public de neuf pâtés de maison, routes comprises. Il leur avait également promis d’entamer des démarches pour que viennent s’installer un McDonald’s et un complexe de cinéma international. —Germán de los Santos Publié le 20 octobre

Signes extérieurs de richesse. Zacarías

●●● Historiquement considéré comme un pays de passage des drogues vers les marchés européens et les Etats-Unis, l’Argentine est désormais aussi un laboratoire de production de cocaïne. “Alors qu’auparavant l’Argentine exportait des produits chimiques pour que les drogues soient entièrement produites dans leur pays d’origine, ces dix dernières années la drogue entre dans le pays sous forme de cocaïne-base et c’est ici que l’on élabore le produit fini, dans des laboratoires locaux. Nous sommes le pays avec le plus grand nombre de démantèlements de laboratoires, après les trois grands producteurs de coca [Pérou, Colombie, Bolivie]”, rapporte le quotidien argentin La Nación. “De plus en plus de leaders de cartels régionaux du Mexique ou de la Colombie s’installent à Puerto Madero [quartier huppé de Buenos Aires] ou dans d’importants quartiers huppés de la banlieue”, ajoute le journal. Le quotidien régional El Tribuno, qui dénonce depuis quelques années la croissante libéralisation des frontières et le manque de contrôle dans ces zones de passage du nord du pays, précise que cette année les ports argentins sont passés pour la première fois de leur histoire au troisième rang mondial des fournisseurs de cocaïne d’après une étude des Nations unies. Selon le journal régional Diario Epoca, de la ville de Corrientes, il existe 1 500 passages clandestins entre l’Argentine et la Bolivie et 60 avec le Paraguay. “On connaît leur existence et pourtant ils sont toujours là. La gendarmerie ne protège pas ces passages. L’Argentine est devenue un paradis pour les trafiquants de drogue”, accuse Diario Epoca.

est ensuite rentré à Rosario, où il a retrouvé sa femme, Sandra Marín, et son fils Joel sur le parking d’une station-service. Ils ont alors changé de véhicule pour se rendre chez eux. Après avoir déchargé les 40 bidons, la mère et le fils ont commencé leur “petite cuisine”. Joel reçoit alors un appel. “Attends, je suis en train de travailler avec ma mère”, a-t-il répondu selon le rapport. Flavía, fille de Delfín Zacarías et de Sandra Marín, s’occupait de la partie administrative et comptable du laboratoire depuis son bureau situé en plein centre de Rosario. Cette jeune femme de 24 ans était “chargée de gérer les papiers de l’organisation et les comptes, la plupart des nombreux biens de la famille étant à leur nom”. En outre elle servait d’“intermédiaire” entre son père et l’“ingénieur”, un homme à l’accent bolivien ou du nord du pays qui, selon le rapport, était leur fournisseur en cocaïne-base. Cette organisation faisait travailler non seulement les enfants du couple Zacarías, mais aussi leurs conjoints. Lors des perquisitions chez Ruth Castra, ex-femme de Joel et mère de la petite-fille de Delfín, des sachets de cocaïne et des balances ont été retrouvés dans sa maison. Deux policiers ont également été identifiés dans une conversation téléphonique, l’un appartenant à la police fédérale et l’autre à celle de Santa Fe. Le laboratoire de cocaïne avait pour coudéveloppés ces dix dernières années d’im- verture une entreprise de transports dénomportants complexes immobiliers et des mée Frecuancia Urbana. Mais Zacarías ne lotissements haut de gamme. C’est là que, pouvait pas s’empêcher d’étaler l’argent début septembre, la police fédérale a saisi qu’il gagnait. Il y a deux ans, il a lancé la 300 kilos de cocaïne et de cocaïne-base construction d’une demeure en bordure du [pâte de coca non raffinée] Rio de la Plata, à San Lorenzo, et d’un gymnase géant, censé faire plus de 6 500 mètres Une modeste PME. Dans leur villa aux carrés. L’emplacement n’était guère discouleurs pastel, une propriété arborée cret : une zone semi-rurale, sans atout avec piscine et cabanes pour les enfants, commercial réel, où ne pouvait qu’appales Zacarías avaient tout l’équiraître incongru un immeuble pement nécessaire pour prode six étages. C’est là que son duire une demi-tonne de cocaïne style de vie a commencé à éveilpar mois. La marchandise était ler les soupçons. ensuite écoulée à travers des REPORTAGE Comme ces constructions ne réseaux de trafic de drogue dans coïncidaient pas avec le plan les “bunkers” – les dépôts de stupéfiants – d’urbanisme de la ville, le conseil municide Rosario. La famille évoluait dans le milieu pal lui a accordé un permis de construire de la drogue sans posséder d’armes et sans à titre exceptionnel. En échange, Zacarías

Contexte

De passeur à producteur


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20.

Courrier international – n° 1203 du 21 au 27 novembre 2013

AMÉRIQUE

↙ Sur la blouse d’hôpital : rÊforme du système de santÊ. Sur la bÊquille : attentes. Dessin d’Adam Zygliz paru dans The Bualo News, Etas-Unis.

ÉTATS-UNIS

L’Obamacare, une ĂŠpine dans le pied dĂŠmocrate Le lancement ratĂŠ de la rĂŠforme phare de Barack Obama accentue la perte de conďŹ ance dans l’action de l’Etat. Une grave menace pour le camp du prĂŠsident.

—The Atlantic (extraits) Washington

L

a rĂŠforme de la santĂŠ d’Obama aggrave le problème qu’elle ĂŠtait censĂŠe rĂŠsoudre : la perte de conďŹ ance dans la capacitĂŠ d’agir de l’Etat qu’on observe depuis une gĂŠnĂŠration, particulièrement dans la classe moyenne blanche. Des dĂŠcennies durant, les stratèges dĂŠmocrates ont vu dans la couverture santĂŠ universelle leur meilleur atout pour dissiper les doutes de nombreux ĂŠlecteurs, surtout les Blancs, quant aux bĂŠnĂŠďŹ ces rĂŠels des programmes de l’Etat pour leur famille. Au lieu de cela, les dĂŠbuts dĂŠsastreux de l’Obamacare risquent de renforcer la

mĂŠďŹ ance. Les prioritĂŠs des dĂŠmocrates pourraient s’en trouver menacĂŠes pour plusieurs annĂŠes. Avant mĂŞme ses dĂŠbuts calamiteux, cette rĂŠforme suscitait l’anxiĂŠtĂŠ. Dans les sondages, il n’y a jamais eu une majoritĂŠ de gens persuadĂŠs que la loi aiderait leur famille. Moins d’un tiers des Blancs pensaient qu’elle leur serait bĂŠnĂŠďŹ que personnellement. A ces doutes sur les motivations de la loi s’ajoute Ă  prĂŠsent un lancement chaotique, devenu objet de dĂŠrision. Pour ĂŞtre juste, la rĂŠforme, qui a enregistrĂŠ un nombre modeste – mais pas catastrophique – de souscriptions lors du premier mois [les AmĂŠricains dĂŠpourvus de couverture peuvent souscrire une assurance depuis

le 1er octobre], n’est pas le premier programme social dont les premiers pas sont hÊsitants. Les contrecoups de cet Êchec se font dÊjà sentir. Le dommage le plus immÊdiat se mesure dans les sondages : la confiance accordÊe à Obama, les opinions sur sa compÊtence et ses performances gÊnÊrales sont en baisse. Lors de l’Êlection du gouverneur de l’Etat de Virginie, le 5 novembre, les deux tiers des Êlecteurs blancs interrogÊs à la sortie des bureaux de vote se sont dits opposÊs à la rÊforme – alors que chez les minoritÊs les trois quarts des personnes se prononcent en sa faveur. Ce surcroÎt de rÊsistance a enhardi les rÊpublicains et augmentÊ les chances que leur candidat à l’Êlection prÊsidentielle de 2016 fasse à nouveau de l’abrogation de la rÊforme son cheval de campagne, comme Mitt Romney en 2012. Il a Êgalement troublÊ le parti du prÊsident. La confusion des dÊmocrates Êtait manifeste lorsque l’ancien prÊsident Bill Clinton a suggÊrÊ la semaine dernière de permettre aux personnes qui reçoivent des avis de rÊsiliation des compagnies d’assurances privÊes [parce que leur couverture ne satisfait pas aux nouveaux critères lÊgaux] de conserver leur contrat actuel. Si les gens en bonne santÊ ont la possibilitÊ de rester en dehors du nouveau système, les assurances à couverture plus large vendues sur les Bourses aux contrats [des

plateformes par Etat sur lesquelles les AmĂŠricains peuvent souscrire une assurance] risquent d’être excessivement souscrites par les personnes âgĂŠes et les malades. Et cela, pointe Jonathan Gruber, ĂŠconomiste au Massachusetts Institute of Technology, pourrait “provoquer un ĂŠnorme choc [sur les primes] en 2015â€? qui dissuaderait encore plus les bien-portants et pourrait enclencher une spirale fatale.

Explosion au dĂŠcollage. Si les enjeux de la bataille autour de cette loi chancelante sont si importants, c’est parce qu’elle met face Ă  face les arguments centraux des deux partis. Cette loi incarne la croyance dĂŠmocrate selon laquelle la sociĂŠtĂŠ fonctionne mieux lorsque les risques sont partagĂŠs – entre les jeunes et les vieux, entre les gens en bonne santĂŠ et les malades – et que le gouvernement intervient sur les marchĂŠs privĂŠs pour essayer de les rendre plus sĂťrs et plus ĂŠgalitaires. Et la rĂŠsistance farouche des rĂŠpublicains reète leur conviction que les marchĂŠs fonctionnent mieux lorsqu’ils sont libres, qu’il est impossible qu’un programme centralisĂŠ atteigne ses objectifs et que les dĂŠmocrates accablent “les gens actifsâ€? pour soutenir (et mobiliser politiquement) les “proďŹ teursâ€?. Si la majoritĂŠ des AmĂŠricains ďŹ nit par conclure que les rĂŠpublicains ont raison Ă  propos de la loi sur la santĂŠ, ce verdict renforcera inĂŠvitablement les doutes sur les autres initiatives du gouvernement. Si le prĂŠsident ne parvient pas Ă  ĂŠteindre les ammes qui cernent l’Obamacare, les consĂŠquences de cette explosion au dĂŠcollage risquent de se faire sentir longtemps. —Ronald Brownstein PubliĂŠ le 18 novembre

Contexte

Double ratage â—?â—?â—? Les principales dispositions de la loi sur les soins abordables votĂŠe en 2010 sont entrĂŠes en vigueur le 1er octobre dernier. Des millions d’AmĂŠricains dĂŠpourvus de couverture doivent s’assurer avant le 31 mars 2014 sous peine d’amende. Mais en octobre, en raison des dĂŠfaillances du site Internet, seules 100 000 personnes ont souscrit une assurance. Par ailleurs, de nouveaux critères pour l’assurancesantĂŠ ont ĂŠtĂŠ ĂŠtablis, rendant illĂŠgaux certains forfaits rĂŠsiliĂŠs unilatĂŠralement par les compagnies privĂŠes. Les assurĂŠs concernĂŠs sont d’autant plus furieux qu’Obama leur avait promis qu’ils pourraient conserver leur couverture. Le prĂŠsident, dont la cote de popularitĂŠ est au plus bas, avec seulement 42 % d’opinions positives, selon un sondage The Washington Post/ABC du 19 novembre, a prĂŠsentĂŠ oďŹƒciellement des excuses et proposĂŠ aux assureurs de prolonger le contrat de ces assurĂŠs en 2014.

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22.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1203 du 21 au 27 novembre 2013 ↓ Dessin de Tiounine paru dans Kommersant, Moscou.

moyenorient

A Téhéran rien de nouveau

Iran. La stratégie de la répétition

La société iranienne est toujours soumise à une répression sévère.

—Mikhak (extraits) Téhéran

Q

Dans les négociations sur le nucléaire, Téhéran martèle ses messages jusqu’à ce qu’ils passent pour des évidences.

—Ha’Aretz Tel-Aviv

A

première vue, il ne serait pas aberrant de croire que, dans le cadre des négociations du groupe 5+1 [EtatsUnis, France, Chine, RoyaumeUni, Russie et Allemagne], les Iraniens ne sont pas en position de force. Après tout, c’est bien Téhéran qui n’a pas respecté ses engagements internationaux en poursuivant le développement de son programme nucléaire militaire, suscitant une longue liste de sanctions économiques et financières (essentiellement européennes et américaines). Avec le groupe 5+1, l’Iran se retrouve en outre face à des pays dont la puissance politique, militaire et économique cumulée est nettement supérieure à la sienne. Ce n’est toutefois un secret pour personne : pour diverses raisons tenant à la structure de ces discussions, la position de l’Iran s’est curieusement révélée beaucoup plus solide. Une des tactiques qu’utilise l’Iran pour renforcer sa position face à la communauté internationale consiste à reformuler les problèmes et les sujets de négociation de manière à les aligner sur les positions de la république islamique dans l’espoir

d’arriver progressivement à les faire accepter par tous comme base d’interprétation. On peut citer plusieurs exemples de cette stratégie de la répétition qui consiste à inlassablement répéter un certain nombre de messages, à tout moment et quel que soit le contexte, jusqu’à ce qu’ils commencent à ressembler à des évidences unanimement acceptées. C’est cette tactique que le pouvoir iranien met en œuvre lorsqu’il déclare posséder un “droit inaliénable” à produire de l’uranium enrichi, lorsqu’il souligne que la communauté internationale lui reproche de développer un programme militaire sans jamais en avoir apporté la preuve, lorsqu’il dit avoir satisfait à toutes les demandes de l’AIEA ou quand il assure ne pas avoir l’intention de fabriquer d’armes nucléaires. Ces déclarations sont soit fausses, soit seulement en partie vraies. En les répétant en permanence, l’Iran espère les faire passer pour des vérités absolues. L’un des principaux problèmes de l’Iran dans ces négociations est qu’elles sont fondamentalement asymétriques. L’Iran ne respecte plus les engagements qu’il avait pris en signant le traité de nonprolifération nucléaire. Tout le

problème consiste donc à obliger l’Iran à respecter ses engagements. Il ne s’agit pas d’un accord donnant donnant. C’est là qu’intervient l’arme rhétorique : l’Iran tente de présenter les négociations comme un dialogue plus symétrique qu’il ne l’est en réalité, cela pour pouvoir exiger quelque chose en retour. Cette fausse symétrie entre les deux parties peut être redoutable dans le cadre des négociations : si les deux parties apparaissent aussi fautives l’une que l’autre, elles ont la même responsabilité dans la recherche d’une solution, ce qui donne à l’Iran des moyens de pression supplémentaires.

Position de force. Une autre tactique de l’Iran consiste à inverser les rôles. Lorsque ses interlocuteurs formulent des exigences, Téhéran se contente de s’en emparer pour les leur renvoyer. Par exemple, si la communauté internationale dit qu’elle a besoin d’avoir confiance en l’Iran, le gouvernement iranien rétorque qu’il a besoin d’avoir confiance en la communauté internationale ! Si l’Iran doit démontrer son sérieux dans la négociation, de toute évidence la communauté internationale doit elle aussi donner la preuve de sa sincérité.

Le fait que les négociations entre l’Iran et le groupe 5+1 apparaissent comme une discussion où les deux parties doivent faire des concessions témoigne de l’efficacité de cette stratégie. L’Iran doit céder dans le domaine du nucléaire, mais nombreux sont ceux qui estiment que la communauté internationale doit en retour lever progressivement les sanctions. Parallèlement, le régime iranien enfonce le clou en continuant de répéter que ces sanctions sont illégales, immorales et injustes. L’Iran considère l’élargissement des termes de la négociation comme l’expression d’une position de force. Il s’agit de savoir qui doit répondre à la proposition de qui, qui définit les lieux de rendez-vous, etc. Téhéran s’est récemment mis en devoir de modifier le cadre global des discussions. Le sujet ne serait plus seulement le nucléaire mais les relations irano-américaines, l’objectif étant de créer un contexte dans lequel la communauté internationale se montrerait encore plus favorable à davantage de tolérance à l’égard de l’Iran dans le domaine nucléaire. —Emily Landau Publié le 6 novembre

uelques mois après les cris enthousiastes saluant l’élection de Hassan Rohani [élu le 14 juin] et quelques semaines après que les médias se sont focalisés sur les négociations entre l’Iran et l’Occident, des commentaires sceptiques se font entendre en Iran. La libération de prisonniers politiques [en septembre] n’a pas mis fin à la répression. En octobre, les filles de Mir Hossein Moussavi [candidat malheureux à la présidentielle de 2009, assigné à résidence], à la sortie d’une visite à leurs parents, ont été soumises à une fouille corporelle poussée puis obligées de se déshabiller. Alors qu’elles résistaient, les surveillantes les ont passées à tabac sous les yeux de leurs parents.

Nombreuses exécutions. La justice iranienne applique toujours la peine de mort aux prisonniers condamnés pour des charges relatives à la drogue, comme aux prisonniers politiques kurdes et baloutches. En cette période dite “de modération” [slogan du président Hassan Rohani], les exécutions des prisonniers politiques et non politiques sont toujours aussi nombreuses. La libération d’une dizaine de prisonniers politiques avant le voyage à New York de Hassan Rohani [à l’occasion de l’Assemblée générale des Nations unies] a été le fruit d’un marchandage entre les différentes factions au pouvoir et a constitué un spectacle destiné à épater la communauté internationale. Aujourd’hui, les efforts du gouvernement de Rohani se focalisent sur la politique internationale [notamment le dossier du nucléaire] et évitent les conflits internes. Le gouvernement considère que les problèmes internes ne pourront être réglés que si l’Iran obtient une détente dans ses relations internationales [et la levée des sanctions].— Publié le 28 octobre


MOYEN-ORIENT.

Courrier international — no 1203 du 21 au 27 novembre 2013

Genève : le grand marchandage Deux dossiers étroitement liés : Téhéran est invité en Suisse pour discuter de son programme nucléaire, mais aussi pour trouver une issue à la crise syrienne. —Al-Monitor Washington

A

lors que le ministre des Affaires étrangères iranien, Javad Zarif, et son équipe préparent le prochain cycle de négociations sur le programme nucléaire iranien à Genève, la date d’une nouvelle réunion sur les possibles solutions à la crise syrienne, qui doit elle aussi se tenir à Genève, n’est pas encore fixée. Comme ces deux événements semblent liés – le principal élément en commun étant l’Iran –, on a tendance à penser que la signature d’un accord sur le

programme nucléaire iranien sera suivie par un accord sur la Syrie. A Téhéran, il est difficile d’obtenir un commentaire sur ce qui s’est passé à Genève. “Il n’y a pas de raison de s’inquiéter”, a expliqué une source officielle de Téhéran à Al-Monitor. “L’Iran sait ce qu’il veut”, ajoutant qu’un accord sur le nucléaire permettrait de régler d’autres dossiers dans la région. “La crise syrienne n’était pas au cœur des négociations, mais la question a été largement abordée lors de discussions parallèles. C’est pour cette raison que des puissances régionales [Israël et

l’Arabie Saoudite] ont demandé aux Français de bloquer les négociations et que nous en sommes là.” Sur ce dernier point, la source a précisé que la Syrie était l’une des raisons de l’échec des négociations. “Il n’est pas juste de dire qu’Israël et l’Arabie Saoudite ne voulaient pas d’un accord pour la même raison. La principale raison du refus des Saoudiens était la Syrie. Ils ne veulent pas de négociations américano-iraniennes sur la Syrie, car ils savent qu’elles porteraient atteinte à leur image dans ce pays.” Elle a ajouté que cela avait donné aux Français une autre raison d’entraver le processus : “Ils voulaient plaire à Israël et ensuite ils pouvaient plaire aussi aux Saoudiens, mais ce n’est pas gratuit. Ils ont donc fait le nécessaire pour aboutir à une impasse, mais c’est temporaire. Les choses n’en resteront pas là.” Alors, de quoi a-t-on discuté, même brièvement ? “On peut dire qu’il y a une réelle volonté américaine de mettre fin au conflit syrien. Du moins, c’est ce que nos représentants

ont compris.” Portant son regard sur une note, la source a lu cet extrait : “C’est ce que nous avons dit à tout le monde, y compris aux Américains. L’Iran veut qu’il n’y ait plus de terroristes en Syrie et que le peuple syrien puisse décider par qui ils souhaitent être gouvernés. Très clair et concis.” Selon la source, les représentants iraniens ont expliqué aux Américains que les rebelles et leurs soutiens n’avaient aucune chance de l’emporter sur le terrain. “De Damas à Alep, le statu quo est favorable au régime syrien ; les zones qui ne sont pas contrôlées par le régime sont aux mains de groupes affiliés à Al-Qaida et personne n’a intérêt à les voir gagner. La conférence Genève 2 est donc une chance pour l’opposition syrienne [non islamiste]. Si elle ne se fait pas une véritable place en Syrie, ce sera le régime ou les terroristes qui auront raison d’elle.”

Un accord sur le nucléaire réglerait d’autres dossiers

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La prochaine réunion à Genève du groupe 5+1 (Grande-Bretagne, Chine, France, Allemagne, Russie, plus les Etats-Unis) sera une autre occasion de mettre fin au bras de fer sur le dossier nucléaire iranien, mais elle pourrait aussi permettre aux Iraniens et aux Américains de discuter plus à fond sur celui de la Syrie. “La dernière réunion a vraiment servi à briser la glace. Les gens pouvaient le voir sur les visages de Javad Zarif et de John Kerry. Il est à espérer que cela fasse avancer les discussions sur d’autres dossiers, a confié la source. L’accord sur la question nucléaire off rira davantage de chances de résoudre d’autres problèmes de la région. C’est ce que veulent les Américains et c’est ce que nous voulons aussi. Les dossiers de la Syrie, de l’Irak, du Bahreïn et de l’Afghanistan peuvent tous faire l’objet de discussions, mais un accord doit être conclu au préalable sur la question nucléaire, car sans accord nous reviendrons tous à la case départ.” —Ali Hashem Publié le 12 novembre


24.

MOYEN-ORIENT

ARABIE SAOUDITE

La grande chasse aux clandestins Les rafles de travailleurs immigrés se multiplient, les Saoudiens oubliant que leur économie repose en grande partie sur l’exploitation de cette main-d’œuvre étrangère.

L’ACTUALITÉ INTERNATIONALE “UN MONDE D’INFO” du lundi au vendredi à 16h15 et 21h45 franceinfo.fr

Courrier international — no 1203 du 21 au 27 novembre 2013

↙ “Aucun problème à la frontière : ils ont vu que j’étais noir et ils m’ont pris pour du pétrole.” Dessin d’El Roto paru dans El País, Madrid.

—Al-Monitor (extraits) Washington

I

l n’est rien de plus satisfaisant pour une population mécontente confrontée à un taux de chômage élevé que de s’attaquer aux immigrés clandestins. Les gouvernements sont obligés d’avoir l’air d’agir pendant les périodes difficiles et l’expulsion de centaines de clandestins est du meilleur effet. Les immigrés clandestins sont les “étrangers” par excellence et constituent toujours de bons boucs émissaires, un ennemi intérieur qu’on peut accuser de tous les maux. Le gouvernement saoudien a décidé d’agir et de rafler des milliers de clandestins de diverses nationalités à Riyad et Djeddah [33 000 clandestins seraient détenus]. Ces interventions ont fait plusieurs victimes chez les forces de sécurité comme chez les immigrés. On a vu circuler des images de batailles dans les quartiers les plus pauvres de Riyad, où ces clandestins trouvent refuge. Un civil saoudien est allé jusqu’à se vanter d’avoir contribué à “libérer” un bâtiment délabré abritant des clandestins éthiopiens. Immédiatement après les raids, un consensus est apparu sur la nécessité de nettoyer le pays de la menace que constituent ces étrangers, qu’on accuse souvent de former des gangs et de se livrer à des activités criminelles, entre autres la distillation d’alcool pour la consommation locale et la prostitution. Bien entendu personne n’est prêt à reconnaître que nombre d’immigrés en situation irrégulière sont employés par des Saoudiens et des expatriés, qui profitent de leur statut précaire et de leurs faibles exigences en matière de salaire. Cette situation a créé un marché où l’on peut se procurer une main-d’œuvre bon marché parmi les personnes qui se retrouvent du mauvais côté de la réglementation relative à l’immigration et échouent donc dans la clandestinité. L’économie et la prospérité saoudiennes demeurent dépendantes de la main-d’œuvre étrangère, licite comme clandestine. Dans les années 1950, des grèves dans les gisements de pétrole ont fait prendre conscience au gouvernement saoudien des dangers que constituait une main-d’œuvre indigène organisée. Il a donc décidé d’importer des travailleurs, en les soumettant à des règles strictes, et interdit les syndicats et la grève. Un étranger, par exemple originaire d’un pays d’Asie docile, détenteur d’un permis de travail de courte durée et pouvant être facilement expulsé semblait la solution idéale. Cette politique a créé une distinction très appréciée entre le national et l’étranger. Ce dernier, en situation précaire, est importé pour occuper un emploi spécifique et n’a pas le droit de conserver son passeport ni de changer d’emploi. Il se trouve à la merci

Cette discrimination permet aux Saoudiens de se sentir supérieurs

de son employeur, qui contrôle ses mouvements et ses droits au nom du gouvernement. Cette situation donne aux nationaux des privilèges et leur permet de se sentir mieux puisqu’ils peuvent contrôler la vie de personnes qui ont moins de chance qu’eux. Une telle politique a créé les conditions propices à la discrimination et aux abus et dans le même temps octroyé aux nationaux davantage de droits qu’aux travailleurs importés. On a vu apparaître un système de castes hiérarchisé dans lequel un national, aussi marginalisé et pauvre qu’il soit, se sent toujours supérieur aux étrangers originaires des pays pauvres d’Afrique et d’Asie. Cette hiérarchie est extrêmement importante pour apaiser une population à qui on fait croire qu’elle est “l’élue.” La main-d’œuvre étrangère alimente un nationalisme stratifié et crée les conditions propices au racisme, aux abus et au harcèlement. Le gouvernement peut rallier les Saoudiens mécontents contre les étrangers qu’on accuse de leur voler leurs emplois et leur richesse. La presse saoudienne publie régulièrement des chiffres sur les sommes d’argent énormes que les immigrés envoient à l’étranger pour soutenir leur famille, laquelle n’a pas le droit de les rejoindre en Arabie Saoudite, tout en oubliant les milliards que les Saoudiens envoient à l’étranger pour s’assurer des investissements. Sur le plan social, on peut également accuser les immigrés de tous les maux, crime organisé, drogue, prostitution, entre autres. La société saoudienne continue à entretenir l’illusion qu’elle est pieuse et ne peut être corrompue que par les étrangers. Nombre de Saoudiens continuent à faire la guerre à la modernité et en font porter la responsabilité aux éléments étrangers. On oublie que les consommateurs ne sont autres que les Saoudiens eux-mêmes. Si la distillation d’alcool est aussi florissante et la prostitution aussi répandue, c’est parce que les Saoudiens sont clients et sont prêts à payer le prix fort pour ces biens interdits. Une descente dans un bordel appartenant à un national ou un entrepôt d’alcool fait l’actualité, surtout si les personnes qui y travaillent sont étrangères. Ou oublie souvent les clients, les nationaux qui ont été entraînés dans le péché, alors que l’étranger se retrouve soit emprisonné, soit expulsé pour éradiquer la source de la corruption. La société peut dormir tranquille, avec l’assurance que le gouvernement, grâce à ses nombreux organes de police morale et ses forces de sécurité, veille constamment sur la moralité de la nation et nettoie régulièrement le pays des agents extérieurs indésirables. Mais il y a certainement d’autres moyens de nourrir le nationalisme saoudien que de rafler les immigrés clandestins, qui sont manifestement prêts à répliquer et à transformer nos rues en champ de bataille. —Madawi Al-Rasheed Publié le 13 novembre


26.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1203 du 21 au 27 novembre 2013

afrique

République centrafricaine.. Aujourd’hui l’anarchie, demain la guerre L’ONU met en garde contre les risques d’un génocide. Pourtant la communauté internationale peine toujours à réagir.

—Think Africa Press

d’antibalaka. En représailles aux massacres perpétrés par la Séléka, des paysans locaux, équipés de ntassés sur des terrains machettes, de fusils et d’armes appartenant à l’Eglise artisanales, ont décidé d’appliquer catholique ou éparpillés leur propre justice et ont lancé dans la brousse et les forêts épaisses un mouvement de résistance du pays, 395 000 civils cherche- armée dans le Nord. L’insécurité raient actuellement à se protéger en République centrafricaine ne du conflit qui s’intensifait que grandir, et la fie en République censituation humanitaire trafricaine [selon le se détériore. Pendant ce Haut-Commissariat temps, le gouvernement pour les réfugiés]. Les transition à Bangui ANALYSE de combats opposent essensemble incapable d’agir. tiellement les rebelles de la Séléka Le mot antibalaka, qui signifie – le groupe rebelle qui a destitué antimachette dans les dialectes le président François Bozizé en locaux mandja et sango, est mars 2013 pour le remplacer par souvent utilisé pour décrire ces Michel Djotodia – et les forces unités d’autodéfense créées par antibalaka. les populations pour lutter contre Après avoir renversé Bozizé, la les bandits, les voleurs de bétail, Séléka a pillé et attaqué de nombreux les rebelles ou les braconniers. villages. Des milliers de personnes Depuis le début de l’insurrection ont fui leurs maisons et la crise de la Séléka, en décembre 2012, humanitaire s’est aggravée. C’est ces groupes armés ont décidé alors qu’un ensemble hétéroclite d’associer leurs unités disparates de milices locales d’autodéfense pour lutter ensemble contre un et des groupes armés ont réapparu ennemi commun majoritairement – des forces qui sont toutes qualifiées musulman. Désormais, les

Londres

E

forces antibalaka comptent aussi l’Association des paysans centrafricains (APC), fatigués de subir les violences continuelles de la Séléka, et le Front pour le retour de l’ordre constitutionnel en Centrafrique (Frocca). Cette milice, composée d’anciens membres de l’armée fidèles au président déchu, a été créée en août 2013 par François Bozizé lors de son passage à Paris. Malgré ce soutien indirect de l’ancien président, l’implantation et le rayon d’action du mouvement antibalaka restent surtout régionales. Les attaques armées du groupe ne sont pas encore suffisamment coordonnées, et celui-ci ne possède pas l’équipement nécessaire pour rivaliser avec la Séléka, prête pour de véritables batailles. C’est dans le nord-ouest de la République centrafricaine que se concentre encore l’essentiel des violences entre les antibalaka et la Séléka, une région traditionnellement attachée à François Bozizé. Les combats les plus virulents et sanglants ont eu lieu à Bossangoa, Bouca et Bouar, où

Vers une intervention ? ●●● Face à l’escalade des violences et à l’inaction des forces africaines déjà présentes en Centrafrique (la Fomac), Ban Ki-moon a envoyé un rapport aux quinze membres du Conseil de sécurité de l’ONU, lundi 18 novembre. Il faut “agir en urgence”, prévient-il. Il leur a demandé de plancher sur différentes possibilités d’intervention, notamment sur l’envoi de “6 000 militaires, 9 000 si la situation venait à se dégrader davantage”. Il dit “attendre désormais leur décision” : “les membres des Nations unies ont l’opportunité et, je le crois fortement, la responsabilité d’empêcher la généralisation des atrocités”, conclut-il. La communauté

internationale craint en effet que le conflit religieux dégénère en génocide. La France a également déployé mi-novembre deux contingents de commandos parachutistes, soit 250 hommes, qui s’ajoutent aux 450 soldats déjà sur place. Officiellement, leur mission est de sécuriser l’aéroport de Bangui et de protéger les intérêts et les ressortissants français de cette ex-colonie. Mais le départ d’un navire de guerre français pour le golfe de Guinée, le 15 novembre, constitue un indice supplémentaire qu’une intervention internationale est proche. François Hollande avait déjà mis en garde contre la “somalisation” du pays, mais il est réticent à s’engager sur un autre théâtre de guerre en Afrique sans un soutien clair des Nations unies.


AFRIQUE.

Courrier international — no 1203 du 21 au 27 novembre 2013

27

← Un membre d’un groupe d’autodéfense patrouille dans son village détruit après les combats contre la Séléka. Photo Michaël Zumstein/Agence VU

* La France compte 450 militaires sur place pour assurer la sécurité de l’aéroport de Bangui, des sites d’extraction d’uranium d’Areva et de ses ressortissants.

Sans garantie de sécurité, les humanitaires n’ont aucun moyen de venir en aide aux 400 000 déplacés à l’intérieur du pays. Human Rights Watch lance un cri d’alerte.

D

ans une région où les journalistes sont rares, Peter Bouckaert, directeur de la section Urgences de l’ONG Human Rights Watch, a raconté son voyage dans la préfecture de l’Ouham, dans le nord du pays. Dans un long reportage publié dans Foreign Policy, il décrit “les villages vides, sans âme qui vive”, et ces campements construits par des déplacés dans la brousse, que l’on découvre après 4 kilomètres de marche dans la rivière, où “les enfants meurent de la malaria ou de la fièvre typhoïde”. “Il n’y a pas de nourriture dans la forêt, mais on continue à se cacher, car le camp de déplacés de Bossangoa est trop éloigné et les routes sont trop dangereuses, lui confie un père de famille. On vit et on meurt comme des animaux.” L’église de Bossangoa, la ville principale du nord du pays, est devenue un refuge pour 40 000 villageois, “surpeuplé, bruyant et saturé par les fumées des fourneaux artisanaux”. Mais les musulmans aussi affluent à Bossangoa, dans un autre camp “séparé”, établi à l’improviste, depuis que les chrétiens des antibalaka ont décidé de faire la

loi. Le témoignage d’une femme musulmane donne crédit aux craintes d’Adama Dieng, chargé de la prévention des génocides à l’ONU. “Nous allons tuer tous les musulmans et nous allons tuer tout votre bétail”, lui a déclaré le chef d’une milice. Comme le rappelle Peter Bouckaert “le mépris des agriculteurs chrétiens à l’égard des nomades musulmans est bien antérieur au conflit actuel, car ces nomades gardent souvent leur bétail dans les champs, détruisant les récoltes. […] Les revendications territoriales représentent une dimension supplémentaire de la violence en République centrafricaine – tout comme au Darfour.”

SUR NOTRE SITE

courrierinternational.com

Retrouvez l’intégralité du récit de Peter Bouckaert.

Un pays miné par les conflits Zones instables

Attaques violentes

Déploiement de soldats de la Fomac* SOUDAN Darfour

TCHAD

SOUDAN DU SUD

RÉPUBLIQUE CENTRAFRICAINE Bossangoa 250 soldats OUHAM Base française de Boali 450 soldats

Bangui

CAMEROUN

CONGO

Zone affectée par la LRA (l’armée révolutionnaire du Seigneur)

Bangassou 120 soldats RÉP. DÉM. DU CONGO

250 km

* Force multinationale d’Afrique centrale regroupant des soldats tchadiens et camerounais.

SOURCE : OCHA. SITUATION À LA MI-NOVEMBRE 2013

La petite armée centrafricaine est trop faible et trop mal équipée

affrontement entre les rebelles de la Séléka, majoritairement musulmans, et les forces antibalaka, chrétiennes dans l’ensemble. Si les tensions religieuses entrent en jeu dans un certain nombre de cas, cette analyse est toutefois simpliste. La Séléka compte par exemple, outre des musulmans centrafricains et étrangers [notamment tchadiens ou soudanais], de nombreux rebelles sans affiliation religieuse, des bandits et des opportunistes qui prennent part aux pillages et au vandalisme. Devant les actes de terrorisme de la Séléka contre les populations dans le Nord-Ouest et dans toute la République centrafricaine, à Bangui le gouvernement de Michel Djotodia s’est montré incapable de maîtriser les anciens rebelles ou de déployer des forces suffisamment nombreuses et bien équipées pour gérer l’anarchie. Faute de plan national précis, le désarmement et la réintégration de la Séléka – soit au moins 20 000 hommes, dont des bandits et des

“Ici, on vit et on meurt comme des animaux”

Oub ang ui

les victimes ont été très nombreuses [il est impossible de les recenser de manière précise]. Le 26 octobre, par exemple, une attaque menée avec des roquettes et des fusils dans la petite ville de Bouar a fait au moins 40 morts. Démunis et apeurés, 5 000 réfugiés se sont entassés sur une propriété appartenant à l’Eglise catholique. Les unités conjointes créées au niveau local pour le maintien de la paix – la Force multinationale d’Afrique centrale (Fomac) et les Forces armées centrafricaines – ont repris le contrôle de la ville, mais le vendredi 1er novembre des tensions latentes ont conduit la Séléka à brûler deux villages des alentours, renforçant ainsi les craintes de nouvelles représailles. La religion est un facteur souvent cité pour expliquer les violences : le conflit est présenté comme un

mercenaires étrangers – s’avèrent une mission impossible pour le gouvernement, qui est dépassé par les événements. En septembre, le président a officiellement dissous la Séléka, mais les dissidents n’ont pas déposé les armes et ne se sont pas dispersés, contrairement à ce qui leur a été ordonné. Au lieu de cela, ils ont continué à semer la terreur. Si les représenta nts du gouvernement maintiennent qu’ils ont besoin d’un appui militaire plutôt que d’une nouvelle intervention étrangère, la petite armée nationale centrafricaine est trop faible et trop mal équipée pour lutter contre la Séléka. La France prévoit d’envoyer des soldats supplémentaires *, mais elle a affirmé qu’elle “ne jouerait pas le rôle de police du monde” et qu’elle ne veut pas être mêlée à une autre intervention militaire [après Serval, au Mali]. Les Français exhortent les Etats africains à fournir des troupes pour former leur propre mission. En juillet, l’ONU a entériné la création d’une force de 3 652 personnes pour relancer et transformer l’opération régionale de maintien de la paix qui existe actuellement en mettant en place la Mission internationale de soutien à la Centrafrique sous conduite africaine (Misca). Toutefois, paralysée par des problèmes financiers et logistiques, la Misca ne sera probablement pas opérationnelle avant 2014. Cer tes, cette assistance internationale est encourageante, mais la crise que vit la République centrafricaine nécessite d’intervenir immédiatement, de consentir des ressources financières suffisantes et surtout de faciliter un dialogue au niveau régional entre les différentes parties du conflit. Près de 500 000 personnes se retrouvent sans abri à cause des combats. Début novembre, l’ONU a mis en garde contre le risque de génocide et d’anarchie si le conflit se prolonge. A l’heure où un pays extrêmement pauvre et fragile est sur le point de sombrer dans la guerre, il est crucial que le reste du monde réagisse plus vite et plus fermement face à la crise que traversent 4,5 millions de Centrafricains. —Tendai Marima Publié le 5 novembre


28.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

europe

Courrier international — no 1203 du 21 au 27 novembre 2013 ↙ Ioula Timochenko entre Ianoukovitch (à gauche) et Poutine. Dessin de Riber paru dans Svenska Dagbladet, Stockholm.

Le Partenariat oriental Les 6 Etats concernés

Les 28 Etats de l’Union européenne

POP : Population (en millions d’habitants) SUP : Superficie (en km2) PIB : PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat (en dollars)

Diplomatie. Un choix de civilisation

F É D É R AT I O N D E R US S I E

Moscou Vilnius BIÉLORUSSIE

Bruxelles UNION EUROPÉENNE

UKRAINE AZERBAÏDJAN MOLDAVIE

GÉORGIE ARMÉNIE

600 km ARMÉNIE POP : 3,4 SUP : 29 743 PIB : 5 439

AZERBAÏDJAN POP : 9,2 SUP : 86 600 PIB : 10 331

BIÉLORUSSIE POP : 9,3 SUP : 207 600 PIB : 15 242

—IQ The Economist (extraits) Vilnius

A

ujourd’hui encore, l’expression “Europe de l’Est” est connotée négativement en Occident. Depuis l’effondrement de l’Union soviétique, “Européen de l’Est” est synonyme de “pauvre prêt à accepter n’importe quel travail à l’Ouest en échange de nourriture” ou de “criminel susceptible de troubler la vie paisible des Occidentaux”. Presque tous les habitants de l’ancien bloc socialiste, Polonais et Lituaniens, Roumains et Ukrainiens, sont considérés à l’identique. Faire évoluer ce regard est bien plus difficile que de s’attaquer à la réalité politique. Malgré l’adhésion à l’Union européenne (UE) des pays Baltes, des pays d’Europe centrale et de certains pays des Balkans, toute cette région a encore longtemps été appelée “Europe de l’Est” : un morceau du continent considéré comme de seconde zone. Non pas du point de vue géographique, mais de celui de la civilisation. Près de dix ans après leur adhésion, l’étiquette d’“Europe de l’Est” colle de moins en moins aux habitants des pays Baltes ou du groupe de Visegrád [Hongrie, Pologne, Tchéquie, Slovaquie]. Les voisins se trouvant au-delà de la frontière orientale de l’UE [Ukraine, Biélorussie, Moldavie, Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan] restent quant à eux condamnés à cette étiquette, quasi synonyme de “raté”. Et c’est précisément pour ces “ratés” que se livre cette année la lutte politique la plus âpre de la dernière décennie. La Russie, tout comme l’UE, cherche à attirer dans son camp l’Ukraine, la Biélorussie, la Moldavie et la Géorgie. Dans cette lutte, le fair-play n’est plus de mise, il a cédé la place à la pression la plus brutale, à la propagande et même aux menaces.

GÉORGIE POP : 4,4 SUP : 69 700 PIB : 5 497

MOLDAVIE POP : 3,5 SUP : 33 843 PIB : 3 309

UKRAINE POP : 45 SUP : 603 700 PIB : 7 591

Cette lutte d’influence ne se limite pas à la signature d’un accord international ou autre. Pour la Russie, il s’agit de l’ultime chance de conserver son autorité en tant que puissance régionale et d’avoir à l’avenir son mot à dire sur des questions importantes concernant cette région d’Europe, à défaut du reste du monde. La majorité des habitants, voire des politiciens de l’UE, ne saisit pas pourquoi le sommet sur le Partenariat oriental fait l’objet d’une telle attention. Sans l’énorme pression politique et économique exercée par les Russes – restrictions commerciales à l’égard de l’Ukraine et des autres voisins –, cet accord passerait quasiment inaperçu. D’un point de vue formel, les accords d’association entre l’UE et certains pays non membres ne sont pas une nouveauté. Il s’agit de simples accords visant à instaurer une coopération plus étroite au niveau politique et économique. Plusieurs facteurs éclairent la situation actuelle. L’UE s’est d’abord longtemps focalisée sur la gestion du processus d’élargissement. Dix nouveaux membres ont été intégrés en une fois [en 2004]. Les changements de structure de l’UE elle-même et l’adaptation au marché interne élargi ont requis beaucoup d’énergie. Les Etats européens d’ex-URSS ont tardé à adopter un comportement démocratique et les principes du libre marché. Quant aux dirigeants de ces pays, ils se sont complu dans des régimes autoritaires, comme en Biélorussie et en Azerbaïdjan. Ce n’est qu’après la “révolution des roses” en Géorgie [fin 2003] et la “révolution orange” en Ukraine [fin 2004] que l’intégration de ces pays dans les structures euro-atlantiques a été sérieusement évoquée pour la première fois. En 2009, l’UE a lancé un nouveau programme, baptisé Partenariat oriental, ayant pour but d’encourager ces pays à un

SOURCE : FMI (DONNÉES DE 2012)

Les pays européens d’ex-URSS, notamment l’Ukraine et la Moldavie, resteront-ils dans le giron de la Russie FOCUS ou opéreront-ils un virage vers l’UE ?

Territoire sécessionniste


EUROPE.

Courrier international — no 1203 du 21 au 27 novembre 2013 ↓ Ioulia Timochenko. Dessin de Finn Graff, Norvège.

rapprochement. Le principal obstacle entre eux et l’UE n’a pas toujours été de nature économique ou politique, mais a résidé dans les questions d’identité et les options géopolitiques. L’Ukraine n’est pas la seule à avoir souffert de cette indécision, les autres pays aussi. Faut-il rester dans l’ombre de la Russie ou mettre en œuvre une politique de démocratisation et de libéralisation, tout en risquant une instabilité politique en raison des réformes ? Jusqu’aujourd’hui, le Partenariat oriental est considéré avec scepticisme, même au sein de l’UE, et les Etats concernés se plaignent d’être considérés comme des pays de seconde zone. Tout d’abord, à la différence des Balkans, ils ne peuvent espérer une adhésion à l’UE, tout au plus une abolition des visas. L’aide financière paraît conséquente : 600 millions d’euros pour six pays sur trois ans. Mais cela semble une goutte d’eau quand on sait qu’en 2012 le budget de l’Ukraine était de 45 milliards d’euros. Le gouvernement et le Parlement ukrainiens ont approuvé le projet d’accord. Les institutions de l’UE ont reconnu que la Russie exerçait une pression politique inacceptable sur les pays du Partenariat oriental. En effet, pour la Russie, la partie n’est pas finie : elle durera jusqu’à l’élection présidentielle ukrainienne de 2015. La signature de l’accord d’association avec l’Ukraine, la Moldavie et les autres pays du Partenariat oriental ne les conduira pas définitivement à l’intégration. Ce processus peut être long et chaotique, en particulier si l’UE considère de haut leurs efforts pour se détacher de la Russie et que cette dernière ne renonce pas à ses moyens de pression brutaux. —Tomas Janeliunas Publié en novembre

CHRONOLOGIE Mai 2009 Création à Prague du Partenariat oriental, avec six pays ex-soviétiques, comme pendant à l’Union pour la Méditerranée. Avril 2013 L’UE qualifie de “politique” la détention de Ioulia Timochenko, ex-Première ministre ukrainienne, et exige sa libération. Septembre 2013 L’Arménie annonce qu’elle opte pour l’Union douanière russo-biélorusso-kazakhe. Novembre 2013 9-10 Visite précipitée de Viktor Ianoukovitch à Moscou, qui fait pression sur l’Ukraine. 12 Les patrons ukrainiens réclament le report d’un an de la signature de l’accord avec l’UE. 19 Report au 21 novembre du vote de la Rada sur la libération de Ioulia Timochenko. 28-29 Sommet de Vilnius. La Géorgie et la Moldavie devraient parapher l’Accord d’association et de libreéchange. La signature par l’Ukraine sera vraisemblablement ajournée.

Ioulia, la prisonnière à la tresse d'or Le sulfureux écrivain et homme politique russe Edouard Limonov livre une version épique du parcours de Ioulia Timochenko, ex-Première ministre et principale opposante. —Izvestia Moscou

J

e l’appelle Pannotchka. Non pas en référence à Gogol [Pannotchka est un personnage d’une nouvelle de l’écrivain ukrainien, nom à la racine polonaise qui s’apparente à “petite princesse”], mais parce qu’elle est pour moi un personnage de conte populaire, image qu’elle s’est choisie avec talent. Elle est l’image de l’Ukraine, cette femme-enfant, avec sa tresse en forme de couronne. Une image prête à être imprimée sur les timbres, brodée sur des torchons ou peinte sur des assiettes de porcelaine. En attendant qu’elle vienne orner les icônes. Je ne sais si les Ukrainiens voient en elle l’emblème de leur pays. Moi, oui. Mais, voilà, l’Ukraine a jeté aux fers son égérie. Son passé de chef d’entreprise, de businesswoman, est oublié, gommé par les événements qui ont secoué sa vie ces deux dernières années… On ne veut surtout pas s’intéresser à la nature de ses affaires, savoir ce qu’elle fabriquait. Elle fait désormais partie des personnages folkloriques ; elle a rejoint Tarass Boulba et ses fils, Mazeppa, les sirènes, l’esprit de la forêt et le génie des eaux ; elle côtoie les grandes figures épiques de l’histoire ukrainienne – Bogdan Khmelnitski, le philosophe Skovoroda ou Taras [Chevtchenko, poète national, 1814-1861]. Elle est devenue une sorte d’Evita Perón ukrainienne, elle pourrait même l’avoir éclipsée. Les premières pages un peu ternes de son histoire politique sont tournées depuis longtemps. Comme sont oubliés ses débuts dans les affaires. Oui, elle a fondé le parti Batkivchtchina. Oui, elle a aussi été Première ministre et même candidate à la présidentielle de 2010, remportant 45,47 % des suffrages, soit trois points seulement de moins que Ianoukovitch. Mais, lorsqu’elle est arrêtée en août 2011 et condamnée à sept ans de prison, elle devient instantanément une incarnation de l’Ukraine. Un symbole conjuguant force inouïe et fragilité. Comme l’Ukraine, à la fois puissante et faible. Elle souffre énormément. A la douleur physique – causée par un problème de dos (on ne donne pas les détails médicaux lorsqu’il s’agit de personnages

folkloriques) – s’ajoutent les souffrances inévitables liées aux mauvaises conditions de détention. Un supplice pour une femme, on dirait la princesse Tarakanova sur sa paillasse moisie… Son crime supposé est tout aussi folklorique : elle aurait fomenté un complot avec la Russie pour signer un accord aux dépens de l’Ukraine. Mais c’est exactement l’accusation dirigée un temps contre l’hetman [commandant en chef] Bogdan Khmelnitski… Qui est son oppresseur, cela n’a que peu d’importance. Dans le drame de l’Histoire, le rôle éphémère de l’oppresseur sert à mettre en lumière l’héroïne couronnée de sa tresse d’or par contraste avec la noirceur trouble du Mal. Notons que le rôle de l’oppresseur n’est pas endossé ici par un petit malfrat local, non, c’est le chef de l’Etat, le tsar-président-empereur de ce pays méridional dont les habitants sont

parfois appelés khokhol [surnom péjoratif donné aux Ukrainiens par les Russes]. Lui ne s’appelle ni Cyrus, ni Darius, ni Titus, ni même Vespasien. Mais il a néanmoins tout de l’empereur romain tyrannique. Il pue la violence. La Rada (Parlement) doit trouver coûte que coûte courant novembre un moyen de soigner Ioulia Timochenko à l’étranger. Ils ont promis. Quoi qu’il en soit, de nouvelles pistes ont depuis été proposées. Le député A nd r iy  Pavlovsk y (Batkivchtchina), partisan de Ioulia, se fonde sur l’avis de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) pour proposer qu’elle soit immédiatement graciée. D’après l’avis rendu en avril par la CEDH, la détention de Ioulia Timochenko serait “arbitraire et illégale”. Le Parti des régions – le parti de l’empereur – rétorque que Ioulia Timochenko n’a purgé qu’une infime partie de sa peine et qu’il n’y a “pas de motif à sa libération”. D’autres proposent qu’elle bénéficie d’une amnistie partielle, qui supposerait qu’elle s’acquitte d’une caution de 200 millions de dollars (une somme incroyable, digne d’un conte populaire) et qu’elle soit privée de ses droits civiques pour trois ans. (Justement, Pannotchka Ioulia devait être la candidate de l’opposition à la présidentielle de 2015.) L’Allemagne, quant à elle, déclare que la clinique Charité est prête à accueillir la personnification de l’Ukraine. Moins par amour pour Ioulia que pour couper définitivement l’Ukraine de la Russie. Ce mois de novembre est un moment décisif dans la destinée de Ioulia et celle de l’Ukraine. Fin novembre, l’Ukraine doit signer à Vilnius un accord d’association avec l’Union européenne lors du sommet du Partenariat oriental. La libération de la princesse à la tresse d’or est la condition de l’Europe pour la signature de cet accord. Et de faire pression sur cet empereur qui est passé depuis longtemps dans le camp de l’Europe. Le 27 novembre, c’est aussi l’anniversaire de Ioulia. Pour l’instant, elle est à l’hôpital des cheminots de Kharkiv. Sous surveillance policière, bien sûr. J’ai séjourné moi aussi dans cet hôpital lorsque j’avais 3 ans [Edouard Limonov a grandi en Ukraine]. J’avais la rougeole. J’étais tellement malade que j’en ai perdu l’ouïe pendant quelques jours. Je me souviens que, lorsque ma mère vint enfin me chercher, j’eus tellement peur du bruit du train tandis qu’elle me portait vers la sortie de l’hôpital que je hurlais de toutes mes forces en m’agrippant à elle. J’avais peut-être peur de ce que ma mère allait faire de moi. Nous partageons donc, l’emblème national de l’Ukraine et moi, la même expérience de cet hôpital. —Edouard Limonov Publié le 25 octobre


EUROPE

FOCUS DIPLOMATIE.

Courrier international — no 1203 du 21 au 27 novembre 2013

↓ Dessin de Tiounine paru dans Kommersant, Moscou.

Le Kremlin parviendra-t-il à intégrer l’Ukraine à son projet d’Union eurasiatique et à la soumettre en plaçant à Kiev un homme docile ? —Rzeczpospolita Varsovie

L

’Ukraine se trouve à la croisée des chemins concernant son avenir géopolitique. Aujourd’hui, il semble bien qu’elle ait opté pour la voie occidentale et soit prête à signer l’accord d’association avec l’Union européenne. Mais Moscou, qui ne lâche pas prise facilement, verrait volontiers le pays dans sa “zone d’intérêts privilégiés”, l’Union douanière (réunissant la Russie, la Biélorussie et le Kazakhstan). Cependant, l’avenir de l’Ukraine ne se réduit pas à un simple choix de structure politique et économique. Il s’agit d’une véritable option de civilisation. L’Ukraine, où se rencontrent l’Ouest et l’Est, est un pays hétérogène des points de vue ethnique, religieux, culturel. Toutefois, il n’est pas inutile d’examiner des clivages moins évidents, comme le fait l’historien ukrainien Iaroslav Hrytsak. Selon un vieux stéréotype répandu en Pologne, l’Ukraine serait coupée en deux : un Ouest pro-occidental, un Est prorusse et prosoviétique. Selon ce stéréotype, la partie orientale de l’Ukraine, d’Odessa à Lougansk, de Yalta à Kharkiv, serait le réservoir électoral de Viktor Ianoukovitch et du Parti des régions. Si cela était vraiment le cas, l’Ukraine orientale, peuplée principalement de russophones, aurait rejeté la politique historique du camp orangiste [le régime issu de la “révolution orange”, qui a précédé l’actuel]. La mémoire de la grande famine [au début des années 1930, à la suite de la collectivisation forcée de l’agriculture par le pouvoir soviétique], présentée comme un génocide opéré sur le peuple ukrainien, y occupe une place importante. Dans ce contexte, Hrytsak attire notre attention sur ce qu’a à dire le politologue Alexandre Tsypko, ancien conseiller de Mikhaïl Gorbatchev

puis de Boris Eltsine. Originaire d’Odessa, il connaît parfaitement la mentalité de la partie orientale de l’Ukraine. Selon lui, c’est là, et non dans la partie occidentale – qui, dans les années 1930, se trouvait en dehors de l’Union soviétique –, que s’est conservée la mémoire de la famine. Seulement, à l’époque soviétique, cette mémoire ne fonctionnait pas dans l’espace public et, par conséquent, n’avait pas de rôle politique. Elle s’est transmise de génération en génération à l’intérieur de la sphère privée. Tsypko en tire une conclusion politique : si la Russie fait la cour à l’électorat “bleu” [couleur du camp de Ianoukovitch] en jouant

sur la nostalgie soviétique, qui englobe aussi l’époque stalinienne, elle pourrait perdre, car dans de nombreux cas elle a affaire aux descendants des victimes de la grande famine. Si la mémoire de Stepan Bandera [1909-1959, nationaliste antisoviétique, puis antipolonais durant la Seconde Guerre mondiale] divise la société ukrainienne, dit Hrytsak, la mémoire négative du stalinisme est un facteur d’unification. Récemment, le site de la Pravda ukrainienne publiait une interview d’Andreï Illarionov, ex-conseiller économique de Vladimir Poutine, aujourd’hui dans l’opposition, qui évoquait des propos du président russe, datant de quelques années, pouvant être pris pour un lapsus mais qui, selon Illarionov, étaient un message consciemment envoyé au monde. Poutine disait que l’Ukraine n’avait pas de longue tradition de son propre Etat et qu’une bonne partie de son territoire était constituée de terres russes, tombées sous la dépendance de Kiev de manière injustifiée. Ainsi, une partie du mainstream médiatique russe traite l’Ukraine de manière instrumentale, et non comme sujet. En attendant, l’Union douanière que la Russie propose à l’Ukraine est plus qu’un projet économique commun aux ex-pays soviétiques. A terme, elle devrait devenir une communauté politique sous la direction de Moscou, une alternative eurasiatique à l’Union européenne. Pour sa part, le politologue ukrainien Mykola Riabtchouk soutient que la Russie n’a pas besoin d’une Ukraine amicale mais entièrement soumise, et qu’elle verrait volontiers à Kiev une sorte d’adjoint du genre de Ramzan Kadyrov en Tchétchénie. Mais Ianoukovitch fait plus penser à Alexandre Loukachenko en Biélorussie ou à Vladimir Voronine en Moldavie [ex-président, leader du Parti communiste], considérés comme des alliés de Moscou, mais qui ont de sérieux contentieux avec elle. C’est la raison pour laquelle Ianoukovitch n’a pas envie de se soumettre au Kremlin. La Russie pourrait encore avoir recours au chantage énergétique, mais ce faisant elle ne pourra s’emparer de l’âme ukrainienne. —Filip Memches Publié le 18 octobre

La mémoire négative du stalinisme est un facteur d’unification

Le chaos règne à Kiev Avec ou sans accord au sommet de Vilnius, le président Viktor Ianoukovitch sera perdant.

CAGLE CARTOONS

La bataille pour l’âme ukrainienne

↓ Dessin de Simanca, Brésil.

—Oukraïnsky Tyjden Kiev

L

e président ukrainien Viktor Ianoukovitch ressemble à un homme qui vient de sauter d’un avion en parachute et tarde à ouvrir ce dernier pour mieux jouir de la montée d’adrénaline. Tout le pays attend de voir si le parachute va s’ouvrir, et où le chef de l’Etat va atterrir. Fascinés par le spectacle, nous oublions tous une chose essentielle : s’il l’ouvre trop tard, son parachute ne lui servira à rien. A force de jouer au plus malin, Ianoukovitch se retrouve pris à son propre piège. Certains, dans l’entourage du président, ont attisé sa phobie à l’encontre de Ioulia Timochenko, le poussant à ne pas la remettre en liberté. Ils lui ont affirmé que l’Union européenne signerait l’accord de toute façon, même si l’ancienne Première ministre restait derrière les barreaux. Alors que, dans l’optique de l’UE, la libération de Timochenko est toujours une priorité incontestable. L’entêtement de Ianoukovitch sur cette question commence à coûter cher à notre pays, très cher. Parmi les VingtHuit, plusieurs Etats membres considèrent qu’une absence de solution, ou une solution ne serait-ce qu’imparfaite, au problème de Timochenko serait un motif suffisant pour refuser de signer l’accord. Or plus Bruxelles et Kiev tardent à s’entendre, plus le conflit profite au Kremlin. Officiellement, les autorités ukrainiennes continuent de prétendre qu’elles veulent satisfaire aux conditions imposées par l’UE. Le 12 novembre dernier, le ministère du Développement économique et du Commerce a ainsi annoncé la création d’un programme pour la mise en œuvre de l’accord d’association avec l’UE, qui comprend une liste de 552 mesures.


EUROPE.

Courrier international — no 1203 du 21 au 27 novembre 2013

↓ Dessin de Kazanevsky, Ukraine.

Kiev, Ukraine Hebdomadaire, 41 500 ex. www.tyzhden.ua “La Semaine ukrainienneâ€? est un titre haut de gamme ouvertement pro-occidental. LancĂŠ en 2007, dans le sillage de la “rĂŠvolution orangeâ€? (novembre-dĂŠcembre 2004), il vise aussi bien les cadres que les ĂŠtudiants et plus gĂŠnĂŠralement un lectorat allant “de 21 Ă  55 ansâ€?. Il propose des enquĂŞtes, des reportages, un suivi de l’actualitĂŠ nationale et internationale, mais aussi des pages rĂŠcurrentes consacrĂŠes Ă  la culture et Ă  l’histoire.

â—? L’Union europĂŠenne s’Êtend irrĂŠsistiblement vers l’est, par la force des choses, du fait du dĂŠveloppement des Etats voisins et de leur raccordement progressif Ă  l’Êconomie, Ă  la ďŹ nance, Ă  la politique, Ă  la sociĂŠtĂŠ et surtout aux valeurs europĂŠennes. L’Êlargissement n’adviendra ni pour ni contre d’autres acteurs tels que la FĂŠdĂŠration de Russie. Il adviendra tout simplement parce que les sociĂŠtĂŠs se dĂŠveloppent, et personne ne peut s’y opposer par la coercition. A l’opposĂŠ, la FĂŠdĂŠration de Russie est en train de se crĂŠer de sĂŠrieux problèmes de crĂŠdibilitĂŠ et d’image. Elle pousse ses partenaires europĂŠens Ă  prendre des dĂŠcisions unilatĂŠrales – comme l’initiative du commissaire europĂŠen (roumain) Ă  l’Agriculture, Dacian Ciolos, concernant l’accès des vins moldaves au marchĂŠ europĂŠen [autorisĂŠ le 25 octobre en compensation des pertes subies par la Moldavie sur le marchĂŠ russe]. En d’autres termes, la Russie se trouve actuellement dans une situation oĂš soit elle accepte l’idĂŠe que les anciens Etats soviĂŠtiques ne sont plus son terrain de jeu, soit elle persiste dans ses erreurs, ce qui oblige l’Union europĂŠenne Ă  prendre des initiatives. Du point de vue de bon nombre de pays europĂŠens, la Russie a dĂŠjĂ  commencĂŠ Ă  perdre son rĂ´le de partenaire prioritaire, après avoir prouvĂŠ Ă  maintes reprises qu’elle ne croyait pas aux valeurs auxquelles elle prĂŠtendait souscrire. C’est-Ă -dire en se comportant de manière hypocrite et incorrecte, en refusant d’admettre que les Etats europĂŠens ont au moins une gĂŠnĂŠration d’avance, et sans rien proposer en retour que du gaz hors de prix. La possibilitĂŠ de rejoindre l’UE lui a ĂŠtĂŠ oerte au dĂŠbut des annĂŠes 1990, mais elle l’a refusĂŠe. On lui a dĂŠmontrĂŠ que l’Êlargissement devait se faire avant tout au proďŹ t des Etats du voisinage europĂŠen, puis des pays ex-soviĂŠtiques [et non contre la Russie], mais elle continue d’user du chantage et de la coercition

moldave de Balti. Mais, si nous voulons avoir une infrastructure comme celle de Munich, nous n’avons pas d’autre choix que celui de passer par les mĂŞmes ĂŠtapes de dĂŠveloppement que les Bavarois. EnďŹ n, de ce que nous faisons, nous Moldaves – Roumains, Russes, Ukrainiens, Gagaouzes, communistes, libĂŠraux, dĂŠmocrates, populistes, socialistes, conservateurs, chauvins, proeuropĂŠens et autres –, nous serons seuls Ă  supporter les consĂŠquences, Ă  avoir quelque chose Ă  gagner soit Ă  l’europĂŠanisation par le rapprochement avec l’UE, soit Ă  la resoviĂŠtisation par l’intĂŠgration Ă  l’Union eurasiatique [projet de Vladimir Poutine d’intĂŠgration ĂŠconomique du territoire ex-soviĂŠtique]. Les EuropĂŠens ou les Russes se lasseront bientĂ´t de nos atermoiements, parce qu’ils savent très bien que l’on ne peut pas ĂŞtre membre Ă  la fois de l’Union europĂŠenne et de l’Union eurasiatique‌ —Tudor Cojocariu, Timpul Chisinau

             

           

         

                                  

                       

  

   

 

 

            



OUKRAĂ?NSKY TYJDEN

Le plus dur reste Ă  faire

de la manière la plus cynique. Le sommet du Partenariat oriental de Vilnius n’est pas nĂŠcessairement la ďŹ n d’un monde. En fait, que la Moldavie [et l’Ukraine] signent ou non l’accord d’association, le plus dur reste Ă  faire. S’engager Ă  appliquer la lĂŠgislation europĂŠenne entraĂŽnera des ĂŠvolutions radicales, peut-ĂŞtre aussi radicales que peuvent l’être les diÊrences qui existent entre l’infrastructure de la ville de Munich et celle de la petite ville

               





SOURCE

Vu de Moldavie



Dans le mĂŞme temps, le Premier ministre, Mykola Azarov, rappelle constamment que la refondation de l’Êconomie du pays aďŹ n de l’adapter aux normes europĂŠennes coĂťterait entre 150 et 160 milliards d’euros, et dĂŠplore le refus de l’UE de compenser la perte potentielle de dĂŠbouchĂŠs commerciaux en Russie pour l’Ukraine. “Lors de rencontres avec nos partenaires europĂŠens, nous leur avons proposĂŠ de nous aider Ă  trouver des marchĂŠs de substitution pour nos exportations, a-t-il expliquĂŠ. Malheureusement, l’UE n’y travaille pas aussi vite que nous le souhaiterions.â€? Apparemment, les autoritĂŠs ukrainiennes sont donc surtout intĂŠressĂŠes par les avantages financiers qui dĂŠcouleraient de l’accord d’association, plutĂ´t que par la possibilitĂŠ d’une intĂŠgration et d’une transformation du pays conformĂŠment aux critères europĂŠens. Raison de plus pour que l’Occident use activement du facteur ďŹ nancier pour faire pression sur le prĂŠsident ukrainien, surtout si l’accord est signĂŠ. Une fois ce dernier en poche, l’UE et le FMI pourraient bloquer toute aide tant que Ioulia Timochenko n’aurait pas ĂŠtĂŠ libĂŠrĂŠe, ce qui ne ferait en rĂŠalitĂŠ que renforcer la position de l’Union en Ukraine. Le pays serait de toute façon liĂŠ par son association Ă  l’UE, qui aurait de ce fait la possibilitĂŠ d’inuencer la politique ukrainienne sur le plan tant international que national. Ce qui ne sera pas le cas si le sommet de Vilnius aboutit Ă  un ĂŠchec, contraignant notre nation Ă  se retrouver entraĂŽnĂŠe dans le sillage de la Russie. Pour l’heure, le chaos le plus total règne. Personne ne sait plus Ă  quoi il faut s’attendre, tout le monde se livre au jeu des devinettes. Les autoritĂŠs ukrainiennes donnent d’ellesmĂŞmes une image de fragilitĂŠ et d’agressivitĂŠ complexĂŠe. Peu importe vers qui elles se tournent en ďŹ n de compte, l’Est ou l’Ouest – quand le grand spectacle de l’accord sera terminĂŠ, le prĂŠsident en exercice aura fait Ă  tous la dĂŠmonstration de sa faiblesse. Et aucun parachute ne pourra le sauver.— PubliĂŠ le 14 novembre




EUROPE

Courrier international — no 1203 du 21 au 27 novembre 2013 ↙ Le Premier ministre portugais Pedro Passos Coelho, flanqué de ses collaborateurs (Finances, Fiscalité). Dessin de Helder Oliveira paru dans Expresso, Lisbonne.

PORTUGAL

La loterie du fisc Pour inciter le contribuable à participer activement à la lutte contre la fraude fiscale, le gouvernement portugais organise des tombolas. Gros lot : une voiture haut de gamme.

—Expresso Lisbonne

A

partir de janvier 2014, le fisc portugais lancera une grande “loterie des factures” mettant en jeu, par tirage au sort, une voiture par semaine. C’est la dernière stratégie en date pour inciter les Portugais à exiger des factures lors de leurs achats et lutter ainsi contre la fraude fiscale. Pour participer à la tombola organisée par l’Autoridade Tributária [AT, administration fiscale], l’acheteur devra demander au vendeur, au moment du règlement, qu’il fasse figurer sur le reçu son numéro d’identification fiscale (NIF). La loterie ne sera pas limitée aux secteurs qui ouvrent déjà droit à des abattements fiscaux [sur présentation des factures, depuis début 2013], en l’occurrence le logement, la réparation de

voitures et de motos, la restauration et les salons de coiffure. La participation au tirage au sort pour remporter une voiture neuve sera même cumulable avec cette déduction fiscale (pour chaque justificatif présenté au fisc, le consommateur peut déduire de ses impôts 15 % de la TVA). Le ministère des Finances envisage de mettre en jeu plus d’une voiture par semaine, en offrant comme premier prix une automobile d’une gamme supérieure, et comme deuxième et troisième prix deux modèles de plus petite cylindrée, dont les marques restent à déterminer. Le tirage au sort sera réservé aux consommateurs finaux, ce qui signifie que les contributeurs collectifs (les entreprises) en sont exclus, précise le ministère des Finances. L’objectif tel que formulé dans la proposition de budget 2014 est de “créer une

motivation supplémentaire pour l’émission de factures dans l’ensemble des secteurs d’activité, qui valorise l’action des citoyens et renforce la lutte contre l’économie parallèle”, précise le secrétaire d’Etat aux Affaires fiscales, Paulo Núncio. Ce dernier garantit par ailleurs que le prix sera systématiquement attribué et que toutes les factures seront éligibles au tirage au sort dès lors qu’elles portent sur des transactions effectuées au Portugal, sont émises au nom d’un consommateur final et portent son NIF. La procédure est encore à l’étude (“elle sera unique, il ne s’agit pas d’une réplique exacte de ce qu’ont fait d’autres pays” ajoute le secrétaire d’Etat) [voir encadré ci-contre], mais il est envisagé d’attribuer à chaque facture un numéro qui sera utilisé pour la loterie et publié sur le site Internet du ministère des Finances avant le tirage au sort. L’administration fiscale ne prendra pas en charge la logistique de la loterie, qui “dépasse ses compétences”. Les détails en la matière, de même que la forme que prendra la proclamation des gagnants, doivent encore être précisés par l’équipe du ministère des Finances. Le financement annuel des lots doit être supporté comme une dépense inscrite au budget de l’Etat, ou alimenté par un prélèvement sur les recettes de la TVA, ajoute le ministère. L’achat des lots sera confié à l’administration fiscale, éventuellement via un régime spécifique de sous-traitance. Avec la réforme de la facturation, qui impose depuis le début de l’année l’émission de reçus sur toutes les transactions et leur transmission à l’administration fiscale, ce sont plus de 3 milliards de factures qui ont été envoyées et enregistrées, au rythme de plus de 380 millions par mois. Dans les secteurs qui ouvrent droit à des déductions d’impôt sur le revenu, plus de 2,2 millions de consommateurs différents (dont 1 million pour la seule restauration) ont demandé jusqu’à présent l’inscription du NIF sur leurs factures. D’ailleurs, les recettes de TVA dans ces secteurs n’ont cessé d’augmenter depuis le début de l’année : la croissance était de 16,2 % en août dernier par rapport à août 2012. Le fisc compte sur la loterie pour inciter plus de 4 millions de consommateurs à exiger la mention du NIF. Les mesures adoptées au Portugal commencent à porter leurs fruits dans la lutte contre l’économie parallèle. —Ana Sofia Santos Publié le 2 novembre

Vu d’ailleurs

présenté par Christophe Moulin

Vendredi à 23 h 10, samedi à 11 h 10 et dimanche à 14 h 10, 17 h 10 et 21 h 10. L’actualité française vue de l’étranger chaque semaine avec

Redressement

Des expériences concluantes ●●● Mise en œuvre en janvier 2012, la lutte contre l’économie parallèle au Portugal a donné des résultats significatifs. Depuis cette date, 43 000 entreprises ont été sanctionnées pour ne pas avoir déclaré correctement leur TVA, relate Expresso. Parmi celles-ci, 4 716 entreprises ne l’avaient jamais payée et 8 000 sociétés déclaraient des TVA inférieures à celle dont s’étaient acquittés leurs clients. Le gouvernement de Pedro Passos Coelho a également décidé d’infliger aux contribuables qui ne demanderaient pas de facture des amendes pouvant aller jusqu’à 2 000 euros. Etant donné la crise, la mesure a été très mal acceptée par la population. Pour protester, certains vont jusqu’à déclarer des factures avec le numéro d’identification fiscale [NIF] des ministres en fonction. L’administration fiscale a ainsi reçu des milliers de factures frauduleuses émises au nom du Premier ministre. Le Portugal n’est pas le seul pays à avoir pris une telle initiative. En Europe la Slovaquie a fait de même, la Chine et l’Amérique latine aussi, notamment le Brésil, le Chili, le Costa Rica et le Paraguay. Le programme “Nota Fiscal Paulista” de l’Etat de São Paulo au Brésil fait figure de référence. Si communiquer les factures au fisc brésilien peut garantir une ristourne de presque 30 % sur le montant des impôts, il existe aussi des loteries. Les gagnants reçoivent de l’argent, généralement entre 10 reais (3,30 euros) et 50 000 reais (16 500 euros), mais la somme peut grimper à 200 000 reais (66 000 euros). Un billet de tombola est accordé pour 100 reais de factures déclarées (33 euros).


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34. D'UN CONTINENT À L'AUTRE

Courrier international – n° 1203 du 21 au 27 novembre 2013

Belgique. Comment ils sont devenus confédéralistes Au début des années 2000, l’Open VLD et le CD&V ont tous deux opté pour le confédéralisme. Un peu par inadvertance.

—De Morgen Bruxelles

S

oyons honnêtes, reconnaît Bart Somers (Open VLD). Politiquement parlant, la définition que donne aujourd’hui la N-VA du confédéralisme est plus pertinente que celle que nous avions en tête à l’époque. Le confédéralisme au sens strict, c’est une conférence diplomatique permanente entre des Etats indépendants qui se mettent d’accord sur ce qu’ils vont faire ensemble. Nous n’avons jamais imaginé en arriver là.” C’est pourtant bien ce même Bart Somers, alors de onze ans plus jeune qu’aujourd’hui, qui a été l’un des instigateurs de l’inclusion du confédéralisme dans le programme des libé-

raux flamands. C’était à l’occasion d’un congrès dans un palais du Heysel, le 7 décembre 2002. “Le VLD veut un meilleur statut pour la Flandre et opte dès lors de manière définitive pour un modèle confédéral. Le centre de gravité doit se déplacer vers les entités fédérées qui décideront des compétences qu’elles entendent laisser au niveau fédéral. Chaque niveau de pouvoir se verra octroyer une autonomie fiscale complète”, peut-on lire dans la “déclaration de novembre” de l’époque. Bart Somers : “Le confédéralisme, c’était le buzz du moment. Tout le monde se fichait bien de ce que cela voulait réellement dire. Nous voulions juste davantage

de compétences pour la Flandre.” Le fait que cette “déclaration de novembre” fut finalement adoptée au mois de décembre montre bien que les circonstances étaient particulières. Le VLD n’était pas parvenu à faire approuver son programme de rénovation et avait dû organiser un second congrès début décembre pour arriver à recoller tous les morceaux. On ajouta le volet confédéraliste. Seuls quelques centaines de militants avaient fait le déplacement et c’est finalement par une majorité de 128 voix contre 122 que le modèle confédéral fut inclus dans le programme du parti. “L’amendement a été voté en début d’après-midi, ironise JeanMarie Dedecker (aujourd’hui à la LDD). Il n’y avait plus beau-

coup de monde et on a pu faire ce qu’on voulait. La plupart se trouvaient encore au bar.” Les militants ont été presque physiquement chassés du bar en question par Annemie Neyts et par un Herman De Croo dans tous ses états. Le père De Croo avait dû assister au spectacle pénible de la prise en main du congrès de son parti par une alliance de jeunes VLD, de transfuges de la Volksunie et de nouveaux venus, à la tête desquels Jean-Marie Dedecker et Vincent Van Quickenborne. Quand ils ont proposé, tant qu’on y était, d’abolir la monarchie, cela a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase pour l’ancien président de la Chambre. “On n’a pas discuté tant que ça du confédéralisme, se souvient Patrick Dewael, qui présidait ce congrès à l’époque. Mais de la monarchie, ça oui. Vincent Van Quickenborne a prononcé un discours dans lequel il comparait le Roi au VLD. Est-il seulement flamand ? Libéral ? Démocrate ? Trois fois non. Jean-Marie Dedecker en a encore rajouté une couche. Après quoi tout le monde en est revenu à des idées plus modérées. Au final, la proposition retenue se borne à préconiser une monarchie protocolaire, ajoute-t-il en riant. Encore heureux : Guy Verhofstadt était alors Premier ministre. Imaginez sa tête s’il avait dû aller annoncer au Roi que son parti avait aboli la monarchie...” Tout comme Verhofstadt, De Gucht et les autres caciques du parti, Patrick Dewael vota contre le confédéralisme. Sans succès, mais cet échec ne fut pas non plus pris comme une catastrophe à l’époque. Seul Herman De Croo entra en résistance et menaça par voie épistolaire d’en appeler à un nouveau congrès. “Parce que je comprenais que le confédéralisme serait perçu comme la dernière étape avant le séparatisme. Cette crainte est aujourd’hui devenue réalité. Il n’y a pas chez nous de majorité pour démanteler la Belgique. Il est bon que le parti ait maintenant une attitude claire à ce sujet.” C’est par les jeunes du parti, à l’époque sous la direction de Stefaan Noreilde, que le vent du

confédéralisme à commencé à souffler : “Karel De Gucht avait lui même évoqué l’évaporation de la Belgique. C’était quand même bien du confédéralisme, ça, hein ! Donc nous avons proposé d’appeler un chat un chat”, expliquet-il. Le plan de bataille fut dessiné au dos de quelques sous-bocks à la brasserie Falstaff, à côté de la gare de Courtrai. L’invité d’honneur était Vincent Van Quickenborne. “Les gens évoluent, tempère aujourd’hui celui-ci. Nous n’avons jamais voulu scinder le pays. Mais nous étions conscients de la nécessité de faire une grande étape supplémentaire après la réforme de l’Etat arc-en-ciel. C’est désormais chose faite.”

“On a pu faire ce qu’on voulait. La plupart se trouvaient encore au bar.” Il faut croire que le confédéralisme était dans l’air du temps. Il suffit de repenser au contexte du moment. Du côté du Parlement flamand (avec ses cinq résolutions), on sentait de plus en plus de pression pour une nouvelle grande réforme de l’Etat. Même le VLD n’était pas rassasié avec les accords du Lambermont [plus souvent appelés de la St-Polycarpe du côté francophone]. De plus, le marché électoral des flamingants était grand ouvert : la Volksunie avait implosé et les membres de la N-VA étaient encore dans les catacombes, en train de réfléchir à l’avenir de leur parti. Le CD&V et le VLD se livraient à une lutte sans merci pour la suprématie politique, avec pour enjeu les électeurs flamands. Au CD&V. Le 29 septembre 2001, le CVP, qui se réincarnait en CD&V, adoptait, aux halles d’exposition de Courtrai, un nouveau programme de parti comprenant une profession de foi au confédéralisme. Pratiquement dans les mêmes circonstances que les libéraux : en marge d’un grand congrès, à l’instigation d’une alliance entre des jeunes et des rebelles, et au grand dam de la vieille garde du parti.

← Dessin de Gaëlle Grisard pour Courrier international.


Courrier international – n° 1203 du 21 au 27 novembre 2013

Le concept de confédéralisme avait été concocté par une commission de jeunes qui avait reçu le feu vert du président de l’époque, Stefaan De Clerck, pour préparer le congrès. A la tête de ladite commission on trouvait un jeune politologue alors inconnu, Wouter Beke. “Il faut nuancer tout cela, dit-il aujourd’hui. Nous plaidions pour un modèle confédéral et non pour le confédéralisme. Cela voulait dire un glissement du centre de gravité du fédéral vers les entités fédérées. C’est encore et toujours le sens positif que nous donnons aujourd’hui au confédéralisme. Nous ne voyons aucune nécessité de changer notre fusil d’épaule.” A l’époque, en 2001, ce mot en c... passait nettement moins bien. Après que la commission du congrès ait planché tout l’été sur les textes, ils furent transmis aux différents groupes parlementaires. “Droit de vote des étrangers, mariage homo, confédéralisme... Stefaan De Clerck trouvait tout cela très bien mais les autres dirigeants du parti ne voulaient pas en entendre parler”, se souvient le président des jeunes de l’époque, Jonathan Cardoen. Et donc pas non plus du confédéralisme. La fronde fut menée par Herman Van Rompuy. “Pour Herman Van Rompuy, c’était aller à l’encontre de tout ce pour quoi le CVP s’était battu au cours de l’Histoire”, commente Jonathan Cardoen. Wouter Beke se veut plus nuancé : “Herman était contre le confédéralisme avec un grand C que revendique maintenant la N-VA. Mais il n’a jamais eu de problème avec l’idée d’une Flandre plus autonome.” Le mot confédéral fut supprimé des textes proposés. Mais, au premier soir du congrès, les jeunes CD&V réintroduisirent les articles supprimés et le modèle confédéral fut adopté sans sourciller. Jonathan Cardoen : “Je ne pense pas qu’on en ait discuté plus d’une demiheure. Il n’y en avait que pour le mariage homo et le droit de vote des étrangers. Le second fut rejeté et le premier fut accepté, tout comme le confédéralisme.” Deux semaines plus tard, le 13 octobre 2001, la Nieuw-Vlaamse Alliantie voyait officiellement le jour. Dans la déclaration de principes de cette N-VA, il n’est nulle part question de confédéralisme, seulement de l’instauration d’une “république indépendante de Flandre”. —Bart Eeckhout Publié le 9 novembre

BELGIQUE

35

Édito

Une opération correcte

↑ Dessin de duBus paru dans La Dernière Heure.

Ex-banquier et planteur de bananes Sa famille a perdu 80 millions dans la débâcle de la banque Fortis en 2008. Le chevalier de Selliers de Moranville est devenu paysan au Nicaragua.

—Het Laatste Nieuws Bruxelles (extraits)

C

’est la chaîne de télévision privée VTM qui a dressé son portrait dans l’émission de télévision Telefacts. Le contraste entre la vie qu’Alec de Selliers de Moranville, 66 ans, menait dans notre pays et celle qui est désormais la sienne au Nicaragua pourrait difficilement être plus grand. Chez nous, il était un aristocrate stylé, perpétuellement en costume avec cravate assortie. Il n’a pas complètement perdu son style mais arbore maintenant un grand chapeau de paille et une chemise à manches courtes sur laquelle il est difficile de ne pas remarquer d’énormes auréoles de sueur. “La plus grande différence entre la Belgique et le Nicaragua, c’est la chaleur, nous a-t-il prévenu au téléphone. Et puis, le contraste entre les gens ordinaires et l’élite est ici bien plus grand. Disons entre ceux qui peuvent se permettre d’acheter une voiture et les autres. Ici, les gens sont habitués à travailler pour un salaire très modeste. Je n’ai pas encore vu

de misère véritable mais de la pauvreté, ça oui.” La vie qu’il menait en Belgique n’était pas vraiment celle des gens ordinaires. Il a passé toute sa jeunesse dans une vaste propriété des environs de Bruxelles. Sa grand-mère était la petite fille d’Ernest Solvay, qui avait fondé la société du même nom voici 150 ans et avait rapidement fait fortune.

Il fulmine encore chaque fois qu’il pense à cette débâcle. Pas étonnant que le jeune Alec ait vécu dans l’opulence. “En tant qu’enfant, vous vivez dans un environnement déterminé sans vraiment vous poser de questions, commente-t-il. Je roulais à vélo en rond dans le jardin et j’adorais le Tour de France. Je rêvais de devenir coureur cycliste.” Ce rêve-là ne devint pas réalité, “parce qu’au sein de notre famille, tout le monde exerçait des fonctions à responsabilités”. Il entra à la Générale de Banque, une des composantes de

ce qui allait devenir Fortis. Sa famille était déjà actionnaire de cette banque avant l’indépendance de la Belgique. Les dividendes l’ont longtemps fait vivre de manière confortable. Et le chevalier menait une existence douillette et agréable jusqu’à l’explosion de la bombe Fortis qui fit perdre en un coup à sa famille 80 millions d’euros. Il fulmine encore chaque fois qu’il pense à cette débâcle. Sa lèvre inférieure en tremble lorsqu’il qualifie les patrons de Fortis de “voleurs”. Mais maintenant, il entend montrer qu’il existe une alternative au capitalisme. Il est parti seul en Amérique centrale, laissant derrière lui ses quatre enfants issus de deux mariages différents, et vit désormais de manière très simple. Il cuisine au feu de bois. Le seul luxe qu’il s’autorise est de dormir dans un lit en dur plutôt qu’un hamac. Il veut faire de sa finca une ferme-modèle, pour montrer à la population locale qu’il n’est pas si difficile de se faire une vie meilleure. Ses ouvriers sont plutôt bien payés par rapport aux normes locales. “Les gens doivent être payés correctement, estime-t-il. Diminuer sans cesse les salaires, c’est de la folie, c’est stupide. Parce que si tout le monde est pauvre sauf moi qui possède tout, il ne peut plus y avoir d’économie.” Et non, Alec de Selliers de Moranville ne veut pas être qualifié de socialiste. Pas du tout. “Je suis un idéaliste combatif”, nous dit-il encore avec une étincelle dans les yeux. —Lieve Van Bastelaere Publié le 13 novembre

●●● L’Etat belge a cédé, à son actionnaire majoritaire BNP Paribas, les 25 % qu’il détenait depuis 2008 dans la banque BNP Fortis. Montant de la transaction : 3,250 milliards d’euros. Et à notre estime, cette transaction est une réussite. Sur le plan strictement financier tout d’abord, l’opération semble correcte. Même si l’on sait que Fortis banque demeure un petit bijou, il était difficile, pour le ministre des Finances, Koen Geens, vu les circonstances et vu la position minoritaire, d’en tirer beaucoup plus. Sur le plan budgétaire, la Belgique donne un signal important. Elle poursuit la réduction de sa dette publique qui devrait ainsi retomber, à la fin de cette année, sous la barre des 100 % du PIB. Un détail, une coquetterie politique ? Non, pas du tout. S’il faut réduire dette et déficit (de ce côté, la Belgique est dans les normes), ce n’est pas pour la beauté du geste ou pour satisfaire les technocrates européens. La dette belge est toujours d’un niveau excessif. La tendance est à la baisse et doit le rester. Quelle doit être la suite ? L’Etat pourrait encore se défaire de sa participation dans la société mère, BNP Paribas (10 % qui valent quelque 7 milliards). Car l’Etat n’a pas vocation à rester dans le capital de cette banque (ni d’une autre d’ailleurs). Toutefois, le moment n’est pas encore venu. Y aura-t-il d’autres “bijoux” à vendre ? L’Etat pourrait très bien conserver une participation importante dans Belgacom tout en quittant sa position actuelle. Car les derniers événements ont démontré l’inutilité d’y demeurer majoritaire. —Francis Van de Woestyne La Libre Belgique (extraits) Publié le 15 novembre


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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1203 du 21 au 27 novembre 2013

↙ Dessin d'Arend, Pays-Bas.

europe

UE-USA. Les entreprises pourraient faire leur loi

Les négociations sur le traité de libre-échange entre Européens et Américains portent en partie sur la procédure d’arbitrage. Ce mécanisme de résolution des conflits entre Etats et entreprises est souvent à l’avantage de ces dernières. A Bruxelles, les critiques se multiplient.

—NRC Handelsblad Amsterdam

I

maginons que ce ne soient ni les politiciens ni les juges qui décident des millions à verser au fisc, mais trois avocats. A huis clos et sans un contrôle public digne de ce nom. Sans la moindre intervention d’un magistrat, l’Equateur a été condamné l’an dernier, pour rupture de contrat, à payer 1,7 milliard de dollars

(1,3 milliard d’euros) à une compagnie pétrolière américaine. Ce type de décision, prise des dizaines de fois par an, est possible en vertu de traités d’investissement entre pays. Ils permettent aux entreprises de résoudre leurs différends par voie d’arbitrage, en dehors des procédures judiciaires habituelles. L’Union européenne envisage à présent de s’engager, en recourant à ce genre d’arbitrage supranational, dans un traité

de libre-échange avec les EtatsUnis. Des négociations dans ce sens ont repris le 11 novembre, après une première phase en juin. Des centaines de problèmes qui entravent les échanges commerciaux y sont abordés, mais c’est surtout l’arbitrage qui suscite des inquiétudes à Bruxelles. “Nous jetons notre souveraineté en pâture”, s’indigne Monique Goyens, directrice du Bureau e u r o p é e n d e s u n ion s d e

consommateurs (Beuc).“Il est inacceptable que des entreprises exercent ce genre de pouvoir à huis clos”, explique l’eurodéputé travailliste britan nique David Martin. “Il faut qu’on se demande si c’est nécessaire”, dit sa collègue libérale Marietje Schaake (du parti D66). Un haut fonctionnaire européen proche des négociations reconnaît que l’arbitrage est à l’ordre du jour, mais assure que “rien n’est

“Ce mécanisme est intimidant et peut étouffer les tentatives de protéger les consommateurs”

encore décidé”. La Commission européenne s’inquiète des rumeurs : la débâcle de l’Acta, traité international destiné à faire respecter les droits de propriété intellectuelle, est encore fraîche dans les mémoires. Le Parlement européen l’a rejeté l’an dernier après la signature d’une pétition par des citoyens inquiets pour le respect du droit à la vie privée. Le règlement des différends investisseurs-Etat, terme employé pour un arbitrage dans le cadre d’un traité d’investissement, ne date pas d’hier : il a été conçu pour les investissements dans les pays à risque comme une assurance contre les révolutions et les expropriations. Les Pays-Bas sont un maillon essentiel du système, parce qu’ils ont conclu de nombreux traités d’investissement (98). Toutes les entreprises du monde peuvent s’en prévaloir en se créant une boîte aux lettres aux Pays-Bas. De 1993 à 2012, plus de 500 affaires ont été traitées par arbitrage entre des entreprises et des Etats, la plupart d’entre elles ces dix dernières années. Pour la seule année 2012, elles étaient au nombre de 60. Les critiques se multiplient, car les amendes ne font qu’augmenter. La politologue Cecilia Olivet – qui travaille pour le Transnational Institute, groupe de réflexion orienté à gauche – a effectué des recherches sur ce mécanisme. Elle estime que l’arbitrage est devenu un moyen d’exercer des pressions sur les Etats qui veulent renforcer leur législation, pour les inciter à y renoncer ou les contraindre à un dédommagement. Ainsi, l’an dernier, quand l’Allemagne a décidé, après la catastrophe de Fukushima, de cesser de recourir à l’énergie nucléaire, la société suédoise Vattenfall a invoqué un traité d’investissement bilatéral pour réclamer 700 millions d’euros. L’Australie doit se justifier devant un tribunal d’arbitrage pour le renforcement de sa législation sur le tabac. “Ce mécanisme est intimidant


EUROPE.

Courrier international — no 1203 du 21 au 27 novembre 2013

↘ Dessin de Kopelnitsky, Etats-Unis.

ÉCONOMIE et peut étouffer les tentatives de protéger les consommateurs”, explique Monique Goyens, du Beuc. Les règles dans le domaine de l’environnement et de la santé, dit-elle, sont souvent le résultat de nouvelles preuves scientifiques, de nouvelles connaissances. Faut-il chaque fois dédommager les entreprises pour cela ? Le Beuc a exigé le mois dernier de supprimer l’arbitrage des négociations entre l’UE et les Etats-Unis. Ailleurs dans le monde, les pays sont de plus en plus nombreux à s’opposer à ce mécanisme : le mois dernier, l’Afrique du Sud a annulé trois traités d’investissement dont elle était partie prenante, avec les Pays-Bas, l’Allemagne et la Suisse. L’Australie a l’intention d’abroger certains traités. Pourquoi l’Europe n’en parle-telle pas ? “Sans les garanties qu’offre ce mécanisme, impossible d’attirer les investisseurs”, dit un porte-parole de la Commission européenne. “Ce mécanisme s’est révélé efficace. On ne retire tout de même pas les feux rouges parce qu’il y a moins d’accidents.” Dans une note récente, la Commission reconnaît que le mécanisme risque d’être utilisé à mauvais escient : les avocats travaillent souvent à la fois pour des Etats et des entreprises, c’est un monde de spécialistes où tout le monde se connaît. Aussi plaidet-on à Bruxelles pour un “code de conduite poussé”. Les avocats devraient signaler de façon “proactive” les éventuels conflits d’intérêts et les séances devraient devenir publiques. Cecilia Olivet doute que cela soit suffisant. “Un code de conduite n’a de sens que s’il est contraignant, avec des amendes et des sanctions. Et encore faut-il que les Etats-Unis soient d’accord.” L’eurodéputée Marietje Schaake n’est pas contre l’arbitrage en soi. Mais en l’occurrence elle doute de son utilité : l’UE et les EtatsUnis ne sont pas des républiques bananières, ils sont dotés des meilleurs systèmes juridiques du monde et sont déjà mutuellement, sans l’arbitrage, premiers partenaires commerciaux. Interrogée à ce propos, l’organisation patronale VNO-NCW affirme que Bruxelles n’a guère le choix. A la fin du mois commencent aussi des négociations pour un accord commercial avec la Chine – où les investissements sont moins sûrs. Supprimer le mécanisme dans un traité et pas dans l’autre risquerait d’offenser les Chinois. —Stéphane Alonso

N’attaquons pas le “made in Germany” La Commission européenne a ouvert une “enquête approfondie” sur les excédents d’exportation de l’Allemagne, accusés de nuire à l’équilibre de la zone euro. Mais il vaudrait mieux travailler à une véritable gouvernance économique et à une union bancaire, estime le directeur de Diário Económico.

—Diário Económico Lisbonne

L

a solidarité européenne est assurément un des points (les plus) faibles du projet européen, mais la solution ne passe pas par la détérioration des vertus et l’amélioration des défauts. L’idée est simple : l’Allemagne doit dépenser davantage pour que les pays du Sud, comme le Portugal, puissent élargir leur marché et vendre leurs produits. L’idée est généreuse et repose sur une conviction : les Allemands tirent parti de la zone euro. Pourquoi ? Parce que s’ils avaient le mark allemand au lieu de l’euro, leur devise serait encore plus valorisée et leur compétitivité (leurs exportations) serait mise à mal. En outre, en raison de la fragmentation financière de l’euro, les banques allemandes et l’Etat

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lui-même sont devenus le refuge des investisseurs internationaux, capables de payer au prix fort la sécurité de la plus grande économie de la monnaie unique. Oui, on exige la solidarité allemande, d’autant plus que certains pays comme le Portugal doivent ajuster leur économie à la dure et le faire rapidement. La question est de savoir ce que doivent faire les Allemands pour favoriser la force économique européenne et un projet qu’ils affirment vouloir défendre. Au risque d’être accusé de manquer de patriotisme, je ne pense pas que la solution passe par une augmentation des dépenses en Allemagne. Tout d’abord, on se demande qui doit dépenser le plus : les entreprises ou l’Etat ? Il est difficile, voire impossible, d’imposer au x entreprises allemandes des augmentations salariales qui mettraient à

Politique, société, débats

mal leur compétitivité. Par conséquent, seule une intervention administrative pourrait garantir cet objectif. Comme nous vivons en Europe, cette solution n’est pas possible. Il reste donc l’Etat. C’est cela, l’idée ? Tirer parti des intérêts historiquement bas – et plus encore pour l’Allemagne – pour injecter de l’argent liquide dans l’économie européenne, mettant en place par exemple une espèce de plan Merkel pour les infrastructures ? Est-ce la bonne réponse ? Le passé récent nous déconseille ces pratiques, car les mauvais résultats perdureraient certainement. Nous vivons dans une zone monétaire unique, caractérisée par de grandes disparités sur le plan financier. C’est là, à ce niveau, que les Européens doivent exiger de l’Allemagne un autre type de solidarité pour rééquilibrer les déséquilibres externes au sein de l’euro. Si un déficit de 6 % de la balance des transactions courantes est mauvais, un excédent de 6 % dans un autre pays de la même zone monétaire n’est pas souhaitable non plus. Comment corriger ces déséquilibres  ? Par exemple en mettant en place un véritable

gouvernement économique de la zone euro où la souveraineté serait davantage partagée et en établissant une véritable union bancaire, qui n’a jamais vu le jour. C’est sur ces deux aspects que la Commission européenne et les dirigeants des pays du Sud doivent se concentrer au lieu de perdre leur temps à demander aux Allemands de ne pas être allemands. —António Costa Publié le 13 novembre

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À LA UNE

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à la une

Paris Pourquoi ils adorent détester la capitale

Pour nombre de correspondants étrangers, la capitale française est devenue une ville ghetto pour Blancs fortunés, confrontée à d’importantes tensions raciales et financières (lire ci-contre). Selon eux, la ville aurait perdu une partie de son âme canaille et populaire pour l’univers trop aseptisé d’une élite bobo, chic et coincée (p. 42). Le vieux Paris n’est toutefois pas totalement éteint : on le retrouve notamment dans la rudesse des Parisiens, dans les codes innombrables d’une société difficile à intégrer (p. 41), et enfin dans sa beauté, incontestable, qui lui permet de rester malgré tout une ville fantasmée et sans égale.

PLOMBANT. Vivre à Paris, c’est comme être prisonnier dans un Tupperware. Le gris du ciel est encore plus immuable que celui de Londres. —John Laughland, The Spectator, Londres

BELLE, MAIS NANTIE ET COINCÉE Après cinq ans à Paris, le correspondant du New York Times fait ses adieux à une ville toujours aussi fantasmée malgré son terrible embourgeoisement. The New York Times New York

M

ême Hemingway a eu du fil à retordre avec cette ville : il a travaillé pendant des années, par intermittence, à Paris est une fête, ce livre sur ses débuts d’écrivain désargenté finalement publié après sa mort. Pour

l’écrivain Christopher Hitchens, le “texte est à l’origine de l’envoûtement des Américains pour Paris”. Il y voit une nostalgie irréfléchie en contemplant “la rive gauche, qui s’est transformée en une banale enclave touristique, dans un Paris où les quartiers durs et prolétaires ont disparu pour être remplacés tout autour de la ville par des banlieues musulmanes en ébullition”. Parfois, en lisant des choses sur Paris dans les journaux, les magazines et sur les sites Internet consacrés au tourisme, je vois les clichés s’empiler en formant un tas tellement haut qu’il arrive à la hauteur de la tour Eiffel – ou de la hideuse tour Montparnasse, qui depuis des années donne ici une mauvaise image des gratte-ciel. Si vous ne voulez pas aller plus loin, tous les clichés sont là, du serveur prétendument arrogant aux baguettes et aux croissants, en passant par les éclairages nocturnes de Notre-Dame de Paris, qui brille avec une foi aujourd’hui largement disparue. Après avoir passé plus de cinq ans ici, à la tête du bureau parisien du New York Times, après avoir connu le meilleur comme le pire, d’un dîner officiel à l’Elysée à une longue marche dans le froid le long d’une autoroute bloquée jusqu’à l’aéroport d’Orly, pendant une des innombrables grèves


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qui paralysent régulièrement la France, je m’en vais à regret, regret adouci toutefois par l’idée de retourner dans un Londres plus cosmopolite que celui que j’ai quitté il y a vingt-cinq ans. Tout le monde essaie de créer son Paris, charnel et spirituel. Le Canadien Morley Callaghan écrivit un jour : “C’était un lieu illuminé où l’imagination était libre.” Mais vivre et travailler dans une ville oblige à l’aimer différemment, avec davantage de volonté et moins de passion. L’écrivaine canadienne Mavis Gallant, qui fait partie des grands chroniqueurs étrangers vivant à Paris, dit un jour du ciel de la ville qu’il ressemblait à du feutre gris mouillé. Quant aux étroits trottoirs de la rive gauche, ils sont charmants jusqu’à ce que vous manquiez de vous tordre la cheville en essayant d’éviter une phalange de Parisienne gesticulant une cigarette à la main. Si des intellectuels comme André Glucksmann se moquent de ce “musée doré”, Paris reste un lieu fertile pour l’imagination, qui transporte l’âme dans un décor à la fois familier et suffisamment original. Au bout de chaque rue, vous ne trouverez plus les potences qu’Edmund Burke [philosophe irlandais] dénonçait pendant la Révolution française, mais la perspective du plaisir – si vous pouvez vous le payer, bien sûr. Si les Britanniques sont toujours dans l’euphémisme (“pas mal” = “décevant”), les Parisiens sont dans l’exagération. “J’adore” a perdu son sens. Tout comme “magnifique” et “superbe”. Et même “cool”. Car les Parisiens cool savent au plus profond de leur cœur qu’ils vivent dans un îlot fortuné, plutôt coincé et bourgeois, entouré d’une route circulaire, le périphérique – une sorte de mur de Berlin, le mur d’un ghetto. Certaines parties de Paris sont cool, certes, mais pas à la manière de Londres ou de Berlin, ni même d’Amsterdam. Paris est une ville de nantis, majoritairement blancs, et de plaisirs prudents : musées, restaurants, opéras, ballets et pistes cyclables. Bertrand Delanoë, maire depuis 2001, est un Michael Bloomberg socialiste – qui raffole des idées bobo comme la santé et l’environnement, et n’est pas branché voiture. Adam Gopnik, écrivain new-yorkais, estime que Paris a créé deux concepts de société au xixe siècle : “L’idée haussmannienne de l’ordre et du confort bourgeois, et l’avant-garde de la vie de bohème.” Alors que ces deux sociétés semblaient en guerre, il les considère en réalité “profondément dépendantes l’une de l’autre”. Mais aujourd’hui l’équilibre est rompu. Paris est trop ordonné, aseptisé et policé pour mener une seconde vie, hormis quelques adultères bourgeois. Quelque chose d’important s’est perdu. Son histoire est une histoire de sexe et de sang, de révolution et d’insurrection, de guillotine et de communards, de régicides et d’infanticides, d’occupations étrangères et de réconciliation avec les occupants. L’historien américain Frederick Brown a saisi quelque chose d’important à propos de la confrontation de la France avec la modernisation au xixe siècle. Il oppose les deux symboles rivaux de Paris, perchés sur deux collines rivales : la tour Eiffel, parangon de l’art industriel laïc, et la basilique du Sacré-Cœur,

érigée en signe de pénitence nationale après le déclin moral et les débordements sanglants de la Commune de Paris en 1871. Même la grande querelle entre la gauche et la droite semble à présent en sourdine. Mais sous le consensus, il y a une perte de confiance et d’identité qui engendre une montée des extrémismes. Il y a une politique raciale et religieuse hostile, qui essaie de redéfinir ce qu’est être français dans un pays déboussolé – un pays dont la place en Europe s’eff rite et dont la moralité est entachée par l’islamophobie et l’ultranationalisme. Cela aussi fait partie de l’histoire de Paris. Il suffit de se rendre dans le XIXe arrondissement, dans le splendide parc des Buttes-Chaumont, où des groupes de jeunes musulmans, Africains et Juifs se livrent à des guerres de territoire, ou dans le XVIIIe arrondissement, sur les marchés de rue aux alentours de Tati, ou encore de passer du temps à la gare du Nord, une des stations de transport en commun les plus fréquentées d’Europe. Là, les hommes d’affaires et les touristes détournent le regard quand de jeunes Roms prostitués jouent des coudes avec des péripatéticiennes tunisiennes et que des bandes de jeunes filles noires et musulmanes arrivent des banlieues pauvres, après avoir changé leurs nippes dans le train, pour aller retrouver des garçons et voler dans les magasins. Des policiers armés mènent des contrôles d’identité musclés auprès

→ Notre dossier de la semaine ainsi que la couverture ont été illustrés par Mikel Casal, illustrateur espagnol de Saint-Sébastien.


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À LA UNE

de jeunes de couleur, même si les contrôles “au faciès” sont interdits. Paris est la plus belle ville du monde. A mes yeux, seule Prague s’en approche. Mais Paris est aussi sale. Alors que les touristes regardent la Ville lumière avec émerveillement et respect, la plupart des Parisiens la traitent avec une indifférence étudiée, une grande qualité ici, ou avec mépris. Les Parisiens ignorent les poubelles et laissent les crottes de leurs chiens traîner sur les trottoirs. Comme il est désormais interdit de fumer dans les restaurants et les cafés, les terrasses sont bondées. Et les rues se sont transformées en cendriers géants. Les ordures résistent au traditionnel lavage à grande eau des caniveaux et aux efforts des balayeurs équipés de longs balais verts en nylon. Paris me rappelle à quoi ressemblait, dans le pas si mauvais vieux temps, Times Square le dimanche à 8 heures du matin. La France reste un des pays du monde qui attire le plus de touristes étrangers : en 2012, ils étaient 83 millions, dont 83 % originaires d’Europe – contre 29,3 millions pour la Grande-Bretagne. La capitale à elle seule accueille 33 millions de touristes par an, dont la moitié d’étrangers. Beaucoup sont à la recherche de la ville mythique où se rencontreraient Charles Aznavour, Catherine Deneuve, Zidane et Dior, sirotant tous ensemble du champagne et dégustant du foie gras, des truffes, des huîtres et des langoustes. Alors que les touristes qui visitent Israël souffrent parfois du syndrome de Jérusalem, et s’imaginent être en contact direct avec Dieu, certains touristes japonais souffrent de ce que l’on appelle le syndrome de Paris : ils sont ébranlés par la différence entre ce qu’ils avaient imaginé et ce qu’ils trouvent. Bien sûr, comme l’écrit [le poète américain] Walt Whitman à propos de lui-même, Paris contient des multitudes. Et la plupart des visiteurs repartent en ayant trouvé juste assez de ce qu’ils cherchaient pour nourrir une envie éternelle d’y revenir. Chacun crée son propre Paris. C’est une ville fantastique pour les marcheurs, avec ses petites rues et ses recoins cachés qui donnent l’impression au promeneur qu’il vient de découvrir un endroit secret qu’il pourra chérir et retrouver plus tard – même si certains noms de rues inconvenants ont été expurgés du Paris aseptisé d’aujourd’hui.

Courrier international — no 1203 du 21 au 27 novembre 2013

et coupa la tête de Marie-Antoinette. Il y a l’esthétique inégalée de Paris et des Parisiens ; la vue dégagée sur le ciel ; le souci de l’habillement – qui a parfois quelque chose de robotique, mais qui reste réfléchi ; l’art, même dans les restaurants relativement modestes, de présenter les plats dans l’assiette.

Petite merveille. Il existe d’ailleurs une forme d’expérimentation culinaire, loin de l’éphémère des modes, et une volonté de cuisiner légumes et épices pour produire des plats fins et étonnants. Le restaurant L’Arpège, d’Alain Passard, est une petite merveille pour les bourses pleines, et il m’est déjà arrivé de rêver de la soupe d’artichaut à la truffe noire et au parmesan de Guy Savoy. Même les traiteurs proposent des créations imaginatives. Dalloyau a son omelette végétarienne superposée en fines couches – et les meilleurs macarons à la pistache que j’aie jamais goûtés (N.B. : la baguette, elle, est médiocre). Chez Fauchon, vous trouverez un risotto aux langoustines et une bouteille de blanc décent qui feront un excellent dîner à emporter à un prix raisonnable. Hemingway lui-même s’extasiait sur les huîtres. Mais il savait une chose de cette ville extraordinaire : “Paris ne finit jamais, et le souvenir qu’en garde chaque personne qui y a vécu diff ère de celui de toutes les autres. […] Paris vaut le voyage. Il vous rend ce que vous y avez apporté.” Mais il ajoute, avec une pointe de tristesse : “C’était le Paris des premiers temps, lorsque nous étions très pauvres et très heureux.” —Steven Erlanger Publié le 18 octobre

Politique UNE FEMME À LA MAIRIE ? En 2014, “il est fort probable qu’une femme devienne pour la première fois le puissant patron de l’exécutif de la Ville de Paris”, écrit The Times. Face à la candidate socialiste Anne Hidalgo, la candidate UMP, la “très chic” Nathalie KosciuskoMorizet vise un électorat relativement riche et jeune, explique le quotidien conservateur. “Avec son charisme, son culot et ses origines BCBG, cette mère de deux garçons est inévitablement comparée à Boris Johnson.” Et bien qu’elle se défende de vouloir trop ressembler à l’extravagant et populaire maire conservateur de Londres, elle admet “prévoir un peu de magie à la sauce Boris pour la Ville lumière, avec un leadership extraordinaire”.

Esthétique inégalée. Allez déambuler au petit matin sur la passerelle qui enjambe la Seine près de la station de métro Iéna avant que les vendeurs ambulants n’arrivent, contemplez les péniches et les nuages, puis grimpez l’escalier abrupt qui mène jusqu’à la rue. Allez prendre un café au musée Guimet et admirer certaines des plus belles œuvres d’art d’Asie du Sud-Est (pas toutes volées) – il y a des centaines de souvenirs de ce genre à se faire. Comme tout le monde, j’aime me promener dans les rues étroites bordées de boutiques d’antiquités, tout particulièrement au moment de l’heure bleue, et finir dans un grand jardin, que ce soit le parc Monceau, le Luxembourg ou même les Tuileries. Je ne peux passer sur la place de la Concorde sans jeter un regard au coin nord-est de ce qui fut un jour la place de la Révolution, où on installa la guillotine

ENVIE. Paris n’est plus ce qu’il était. Mais c’est comme partout. Et lui, au moins, reste ce que nous avons toujours désiré qu’il soit. —John Simpson, The Daily Telegraph, Londres

PARIS LA BOURGE CONTRE BERLIN LA COOL Pour une chroniqueuse péruvienne, les deux capitales sont aux antipodes l’une de l’autre : d’un côté le libéralisme chic, de l’autre le socialisme écolo. —La República Lima ller de Berlin, la ville qui a pour vocation d’être la plus pauvre d’Europe, à Paris, celle qui a pour vocation d’être la plus riche, équivaut à passer la matinée avec un garçon “baba cool” qui vous emmène faire une promenade en vélo dans Kreuzberg et vous invite à boire des bières géantes à 1 euro, et l’après-midi avec votre copine “bourge” qui vous entraîne rue Saint-Honoré pour regarder dans les vitrines des sacs à 13 500 euros. Le paradoxe est que la capitale allemande – où le sort financier du Vieux Continent est géré d’une main de fer – est devenue une sorte de laboratoire artistique, économique et social où il est cool de porter des chaussures rafistolées avec de la toile cirée et de cultiver ses propres tomates sur un lopin cédé par la mairie, alors que dans la capitale française, emblème des libertés, non seulement il est quasiment impossible de trouver un logement pour moins de 1 200 euros (ou de manger un croissant pour moins de 3), mais on peut voir des pique-niques dans le jardin des Tuileries qui ressemblent à des publicités pour Chanel, Louis Vuitton ou Gucci, ou les trois ensemble. Un nouveau spectre hante l’Europe, celui de la guerre froide entre hipsters écolos socialistes et libéraux chics. A moins que cette polarisation ne soit qu’un symptôme de la fin d’un modèle social – celui d’une santé publique et d’une éducation nationale de qualité, des aides aux nécessiteux, des subventions à la culture – qui ne sera plus jamais le même. Dans un train parisien, un ami, qui écrit pour le Wall Street Journal, m’explique la chose comme si j’avais cinq ans : l’Europe a vécu durant des décennies au-dessus de ses moyens et elle entame aujourd’hui un processus extrêmement sévère de réduction des dépenses publiques. Les seuls à y échapper sont les Allemands, qui n’ont pas dépensé plus que ce qu’ils avaient, ce qui leur permet de bien vivre aujourd’hui : ils n’ont presque pas de chômage et peuvent même s’off rir le luxe d’avoir un “enfant hippie” comme Berlin. —Gabriela Wiener Publié le 18 août

A


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LIBÉRÉS. L’attitude vis-à-vis des mœurs est libérale à l’extrême. Suivez l’exemple des Parisiens qui ont généralement plusieurs partenaires. L’expression “le cinq à sept” fait référence à ce type d’activité.

—Fiona Dunlop, CNN, Atlanta

Un cauchemar de sophistication En s’installant à Paris, le journaliste Simon Kuper était convaincu que le côté bourru de ses habitants n’était qu’un cliché. Dix ans plus tard, il tire ses conclusions : la ville est foncièrement snob et inamicale. —Financial Times Londres omme nous descendions de l’Eurostar sur le quai de la gare du Nord, l’autre soir, un chariot à bagages électrique a foncé droit sur nous en klaxonnant rageusement. Bienvenue à Paris ! C’est l’éternel paradoxe parisien : pourquoi la métropole la plus charmante au monde est-elle aussi la plus hostile ? Lorsque je suis venu m’installer à Paris en 2002, j’ai refusé de le croire. J’étais déterminé à apprendre les codes parisiens. Je savais que cette ville fonctionnait selon un protocole bien précis. Et je pensais qu’après avoir appris à dire “bonjour” chaque fois que je croisais quelqu’un ou à ne pas entrer dans un restaurant à 18 heures en short en demandant une table pour dîner, je serais de moins en moins exposé à la rudesse parisienne. C’était ma mission. Plus de dix ans plus tard, je peux dire ceci : sous sa façade snob et

C

inamicale, Paris est une ville snob et inamicale. Je suis même en mesure d’expliquer pourquoi. Une grande partie de l’impolitesse des personnels de service français trouve son origine dans la Révolution française. La prise de la Bastille a abouti à la devise “Liberté, égalité, fraternité”, qui pour beaucoup veut dire qu’ils ne doivent sous aucun prétexte se montrer aimables avec un client sous peine de voir leur comportement interprété comme de la soumission. Le surpeuplement a également une part responsabilité dans cette affaire. Plus de deux millions de personnes habitent à Paris même, dans la partie située à l’intérieur de l’anneau du périphérique*. Les abysses qui s’étendent au-delà du périph* sont vaguement imaginés par les Parisiens hautains comme l’enfer, ou le néant, ou les deux. Chaque jour, des hordes de banlieusards et de touristes viennent gonfler la foule à l’intérieur de la ville. A Paris, la seule solution est de se battre contre les autres. Mais le ressort le plus profond de la grossièreté parisienne (et je suis atterré qu’il m’ait fallu dix ans pour m’en rendre compte) réside dans la perfection même de Paris. Posez une capitale intellectuelle sur une capitale de l’art et de la mode, dans une ancienne capitale royale, et le tout dans un pays qui a inventé les arts de la table, et vous obtenez une telle quantité de codes régissant une telle quantité de comportements que plus aucun domaine n’échappe aux exigences de la sophistication. Aucune autre ville n’est aussi pointilleuse. A chaque instant de leur vie, les Parisiens doivent suivre les règles qui s’appliquent à la façon de manger, de parler, de penser, de s’habiller, de faire l’amour, etc. Il existe même une attitude qu’il est généralement approuvé de conserver toute la vie : ne jamais avoir l’air surpris. Il vaut mieux arborer un air d’ennui distingué. A Paris, Big Brother (souvent incarné par vousmême ou par votre tendre moitié) est constamment en train de guetter un faux pas*. Et, lorsque cela vous arrive, il vous le fait savoir, par un silence ou en détournant les yeux d’un air peiné. Bref, Paris est un cauchemar de sophistication. Il n’y a qu’un seul secteur de l’activité locale où aucune règle ne s’applique : la conduite automobile. A Paris, il y a de bonnes manières pour tout, et elles ont probablement été fixées avant votre naissance. Tous les provinciaux, les Africains et les romantiques de tous horizons qui atterrissent ici doivent lutter pour s’adapter, parfois éternellement. Vous essayez d’être parisien, de remplir tous les critères de perfection qui sont la marque de cette ville, alors vous vous moquez d’un air méprisant de quiconque n’y satisfait pas comme le type venu s’asseoir à la table à côté de la vôtre au restaurant qui ne porte pas la bonne

veste. Paris est un grand ricanement. Et, par moments, on se prend à penser : bon, où aller, sinon ? Toutes les villes où j’ai passé de longues périodes ont leurs inconvénients. A New York, c’est la lutte pour le prestige qui ne cesse que dans votre (bref) sommeil. A Miami, c’est la quasi-absence de conversation sensée. A Boston, le climat est pénible. Londres est si grande, sale et compliquée que vous terminez souvent la journée en ayant la sensation que vous venez de payer une fortune pour courir un marathon dans une mine de charbon. Et ainsi de suite. Alors je reste ici (Paris a certaines qualités qui compensent ses défauts), et je deviens chaque jour plus vieux, plus grossier et plus irascible. —Simon Kuper Publié le 26 janvier * En français dans le texte.

Ethnologie

Mauvais coucheurs depuis un siècle La mauvaise humeur est indissociable de l’identité française et trouve sa plus parfaite expression chez le Parisien, un spécimen de Français particulièrement maussade et désagréable. Tous ceux qui ont un jour visité Paris (et encore plus ceux qui ont y vécu) ont eu leur part de visages renfrognés et de gens mal élevés. A Paris, la grossièreté, la brusquerie et l’agressivité sont monnaie courante. L’amabilité, la cordialité et la fraternité (troisième principe de la devise révolutionnaire, sans doute le plus délaissé) n’ont pas leur place au Panthéon des Français. Faut-il y voir le fruit de leur pessimisme légendaire ? Une chose est sûre, le Français est un éternel insatisfait, un râleur, un grincheux qui passe ses journées à se plaindre et qui avance dans la vie en écrasant tout sur son passage. Selon un sondage réalisé par TNS Sofrès en 2010, une bonne partie des Français trouvent l’amabilité suspecte : 45 % d’entre eux ont peur de se faire rouler ou d’être pris pour des imbéciles s’ils se montrent aimables. Paris, si romantique et élégant, sait aussi se montrer très antipathique. “Le Français est un mauvais coucheur, un éternel insatisfait, un contradicteur-né, un opposant dans l’âme”, écrivait déjà Josep Plan dans les années 1920, alors qu’il était correspondant à Paris de La Publicitat. De sa plume acérée, l’écrivain catalan décrivait ainsi les relations avec les Parisiens : “La fraternisation est rare. Tout est fait pour endurcir l’âme. Les démonstrations de courtoisie restent froides et superficielles et procèdent d’un maintien rigide des distances et des rapports hiérarchiques.” Presque un siècle plus tard, les choses n’ont pas vraiment changé. —Luis Uría, La Vanguardia (extraits)

Barcelone Publié le 17 juin


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À LA UNE

Courrier international — no 1203 du 21 au 27 novembre 2013

Le “gai Paris”, aseptisé en “South Pigalle” Ce qui restait de sulfureux dans ce quartier a été balayé par les épiceries bio, les bistrots branchés et les bars à cocktails américains. —The New York Times (extraits) New York

L

e nord du IXe arrondissement de Paris,

près de la place Pigalle, était jadis appelé “la nouvelle Athènes”, en raison des ornements néoclassiques de ses bâtiments les plus élégants et des génies créateurs y foisonnaient. C’était le “gai Paris” original, celui que représente Edouard Manet dans Un bar aux Folies Bergère, une Bohême de proportions quasi mythiques où toutes les strates de la société – des nantis aux employées horizontales en passant par les créateurs – se côtoyaient dans les cafés, les théâtres et les cabarets. Paris est depuis longtemps un palimpseste de différentes villes, chaque nouvelle version se greffe sur la précédente et s’étend des extrêmes de l’excellence humaine et de la beauté à ceux, tout aussi saisissants, de la saleté et de la misère. Les alentours de Pigalle en particulier, que les GI appelaient opportunément “Pig Alley” [allée cochonne] ont toujours été un mélange des

deux,leur aspect miteux inspirant la production artistique et l’esprit de leurs nombreuses générations d’habitants. On peut les voir dans les coups de pinceau d’Edgar Degas et les entendre dans la voix d’Edith Piaf. Tout cela est en train de disparaître. Le quartier a été rebaptisé “South Pigalle” ou SoPi, pour reprendre une imitation déprimante de New York [SoHo]. Les épiceries bio, bistrots élégants et bars à cocktails américains sont tranquillement en train de chasser les pharmacies, blanchisseries et bars à hôtesses sordides qui peuplaient le quartier depuis des décennies. Ces bars à hôtesses, où des femmes légèrement vêtues se plantent devant la vitrine, sont les descendants directs des bordels qui ont fleuri en toute légalité dans le quartier de l’époque de Napoléon à la purge de l’après-guerre. Le quotidien Libération rapporte qu’en 1985 on comptait 84 établissements de ce type dans les environs de Pigalle. Ils sont moins de 20 aujourd’hui. Quand ma femme et moi nous sommes installés ici en 2011, je ne savais pas trop ce que donnerait la vie dans un quartier de prostitution. Même s’il était sûr et en voie d’embourgeoisement, il demeurait glauque. Outre les fumées de cigarette et de pain en train de cuire, il flottait dans l’air un relent de saleté et de stupre. Il m’a fallu un moment pour m’habituer au tapotement sur les vitrines ou aux “pssst” et claquements de langue sortant des portes ouvertes qui m’accompagnaient quand je passais devant les bars. J’en suis toutefois venu à considérer ce malaise comme une bonne chose en vivant dans ce coin de France, un pays où le plus vieux métier du monde continue à jouir d’un statut patrimonial spécial et où les autorités, malgré leurs efforts, ne semblent pas pouvoir découdre cette pièce indigne du patchwork national. Nous devrions être contents d’être tirés de notre routine anesthésiée, d’être confrontés à un environnement et à des voisins étrangers à nos goûts de bobos. La vie urbaine moderne consiste trop souvent à ne jamais se sentir autrement que totalement à l’aise, le plus infime des moments doit être taillé sur mesure pour coller à des goûts de plus en plus exigeants et homogènes. La suite logique est d’organiser notre espace urbain comme un blog de mode ou un tableau Pinterest représentant l’expression unique, autosatisfaite et extrêmement protégée de la sensibilité de la classe moyenne supérieure. Devant ma fenêtre, à côté d’une boutique pour bébés qui stocke des nids d’ange en cachemire, se trouve un salon de massage asiatique quelconque. Par

DÉPRESSION. La tour Montparnasse est un symptôme de l’insatisfaction constante de Paris envers lui-même. La ville vit dans une logique d’autodestruction permanente.

—Stephen Clarke, The Daily Telegraph, Londres

les belles journées d’été, une des masseuses aime bien ouvrir la porte, tirer sa table de massage à l’air libre et prendre un bain de soleil entre deux clients. Une fois, j’ai vu une dame bien mise accompagnée d’un enfant en bas âge s’approcher de la femme, qui fumait une cigarette. Au lieu de la foudroyer du regard à la “pas de ça chez moi” comme ses homologues de Park Slope [quartier chic de Brooklyn à New York] auraient pu le faire, elle a simplement demandé à la masseuse si elle avait du feu. Ces dames ont échangé quelques mots aimables et je me suis demandé pourquoi je trouvais ça bizarre. Ce genre de rencontre est de plus en plus rare, mais cela me rappelle qu’être véritablement plongé dans un espace urbain signifie croiser tout un assortiment de styles de vie et de réalités sociales – certains séduisants, certains provocants et certains répugnants – et leur faire de la place. En bas de la rue, là où Henri de ToulouseLautrec avait son studio, on doit passer devant un magasin appelé Pigalle – un fournisseur de streetwear chic – et devant la Buvette gastrothèque, antenne récente d’un simili “french restaurant” du West Village. Après un virage à gauche, on se retrouve au croisement de la rue Victor-Massé et de la rue Frochot, où trois bars à hôtesses ont été fermés et reconvertis en bars à cocktail chics sur un demipâté de maisons. L’ancien Dirty Dick est désormais un bar à rhum de luxe sur le thème de la Polynésie. Le nom et la façade n’ont pas changé, mais à l’intérieur l’atmosphère rappelle plus la plage que la maison close ; l’élément le plus subversif est la salle fumeur qui se trouve derrière. Juste en face, à côté d’une boutique de DVD délabrée, des videurs vêtus de noir tirent chaque soir une corde de velours rouge devant un nouveau bar immaculé. Le Glass, c’est son nom, est l’enfant d’une équipe de polyglottes diplômés de l’université de New York qui ont décidé (avec raison, à en juger par leur succès) que la demande des Parisiens en ce moment, c’est des tacos, des hot dogs et de l’eau pétillante maison dans leur gin tonic. Le F’Exhib, le seul bar à hôtesses restant du pâté de maison, dont les filles et la façade semblaient vieillir en tandem, a fi ni par fermer ses portes cet automne. Et c’est ainsi qu’un pan coloré et chargé d’histoire du Paris authentique est en train de disparaître non sous l’effet du militantisme puritain, des diktats des autorités ou de la rapacité de Starbucks ou McDonald’s, mais par l’expansion banale du bon goût hipster [version jeune et branché du bobo], cette même force plaisante et invisible qui met de la kale frittata, de l’avoine concassée et de la salade de buratta sur les tables de brunch de Stockholm à San Francisco. Il paraît qu’il fallait être à Paris dans les années 1920 ou à New York dans les années 1980. La triste vérité de notre présent, c’est qu’il n’y a plus d’ailleurs. C’est le même brunch partout. —Thomas Chatterton Williams Publié le 8 novembre


PARIS. 43

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LES BOBOS, MORDUS DE L’APPÂT La pêche sur les bords de Seine : un sport de plus en plus prisé par des jeunes en mal de sensations fortes. —La Stampa Turin a nouvelle mode s’est confirmée lorsqu’on a commencé à croiser de plus en plus souvent des types dans le métro ou sur leur Vélib, avec une canne à pêche à la main ou en bandoulière. Eh oui, la tendance parisienne pour cette rentrée 2013 est bien le street fishing, qui consiste à taquiner les poissons de la Seine et de ses canaux au petit matin ou pendant la pause déjeuner. Pour tout dire, les pêcheurs ont toujours été présents sur les quais de Paris. Ils font partie du paysage urbain au même titre que les bouquinistes et les touristes italiens qui se plaignent du mauvais café. Dans les romans de Simenon, le commissaire Maigret évoque invariablement le pêcheur qu’il voit depuis ses fenêtres du quai des Orfèvres, la ligne “depuis toujours” plongée

L

dans les eaux de la Seine, qui sont par ailleurs loin d’être claires, fraîches et douces. Mais cette nouvelle génération de pêcheurs urbains relève d’un autre monde. Oubliez l’immuable petit vieux, casquette imperméable vissé sur le crâne, pipe au bec et pack de bière à portée de main. Ces nouveaux sportifs sont jeunes, énergiques et dans l’air du temps. Autrement dit, ils représentent la version pêcheur du célèbre bobo, espèce la plus courante de la faune parisienne. En outre, ils ne restent jamais au même endroit : une fois le poisson attrapé, ils reprennent leur canne et

changent de lieu. Ils sont constamment en mouvement, au point que le street fishing semble être un sport à mi-chemin entre la pêche et le jogging. D’après un sondage empirique, il y aurait près de 500 adeptes de la pêche à Paris, dont Stéphane Durand-Robin, qui exerce comme indépendant dans l’audiovisuel (profession bobo par excellence). “La ville est notre environnement. Nous pêchons là où nous vivons. Pour moi, c’est comme une drogue. Dès que j’ai un moment de libre, je prends ma canne et je vais pêcher une heure ou deux”, dit-il. Il en va de même d’Olivier, juriste de 25 ans, surpris en train de pêcher en costume cravate pendant sa pause déjeuner. “Le matin, je prends toujours une canne à pêche dans mon sac à dos. Au bureau, je la range dans un coin. Bien sûr, ce serait mieux de pêcher en pleine nature, mais cela a aussi son charme en ville. On s’habitue vite au bruit et au béton.” Sur Internet, et notamment sur le site de la boutique French Touch Fishing (FTF), les adeptes échangent conseils, adresse des coins où les poissons mordent le plus et itinéraires entre terre et Seine. D’après Fred Miessner, créateur de FTF et diplômé en économie de l’environnement, l’eau de la Seine est bien plus propre qu’avant. On recense aujourd’hui 32 espèces de poissons, contre seulement trois dans les années 1970. La proie la plus convoitée est le black bass, un grand carnassier importé d’Amérique du Nord, très combatif, qui semble toutefois préférer les étangs du bois de Boulogne aux eaux du fleuve. Mais que les poissons se rassurent : ces nouveaux pêcheurs 2.0 pratiquent le “no-kill”, c’est-à-dire que les poissons attrapés sont immédiatement relâchés. D’ailleurs, un décret de la préfecture interdit leur consommation en raison de la présence de métaux lourds dans la Seine. Les seuls qui se risquent à en faire leur repas sont les sansabri, qui vivent et pêchent sous les ponts de la métropole. Les prises des “pêcheurs de rue” sont presque toujours immortalisées grâce aux smartphones et leurs photos immédiatement publiées, non sans fierté, sur les réseaux sociaux. En somme, le poisson ne finit plus dans les assiettes, mais sur Internet. —Alberto Mattioli Paru le 19 septembre

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PSG ? C’est là qu’est né le Tour de France, les Jeux olympiques, le Mondial de foot et la Coupe d’Europe. Rien de moins. Mais ce qui a toujours manqué à Paris, c’est une équipe de foot. — Alfredo Relaño, As, Madrid

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Vu d’Arabie Saoudite

Captivantes Parisiennes Le taxi qui m’amène à la tour Eiffel est conduit par une jeune femme qui parle l’anglais avec un accent tellement romantique qu’on dirait une langue d’une autre époque. Je ne suis pas seulement séduit par sa beauté brune et ses cheveux tombant comme la nuit, mais également par son intelligence aiguë et ses réflexions sur les affaires du monde. Elle parle avec fierté de l’envoi d’un ministre de son pays au Niger afin d’accueillir les quatre otages français libérés. Je l’interroge sur les informations du journal Le Monde sur le fait que les EtatsUnis ont surveillé 70 millions de télécommunications françaises. Et elle de me répondre sur un ton sarcastique : “Qu’est-ce que les Américains peuvent bien y apprendre ? Nous autres Français, nous ne parlons que d’amour et de musique.” Plus tard, assis dans un café, j’appelle la serveuse. Pourquoi les pensées d’un homme se troublent-elles quand il voit une belle femme ? Je pense à Victor Hugo, qui disait que la beauté éduque l’âme et l’emplit d’amour, ou encore que celui qui aime la beauté voit la lumière. Quelle vérité, M. Hugo ? Pourquoi parler d’âme et de lumière ? La minceur de la serveuse est si séduisante qu’elle balaie toute autre considération. Je me rends ensuite à l’hôpital pédiatrique Robert-Debré. Dans un couloir, je vois une dame qui doit avoir dépassé les 90 ans. Elle vient là pour lire des histoires aux enfants malades, pour les faire rire et pour rire avec eux. Malgré ses rides qui en disent long sur la condition humaine et ses années qui pèsent lourd sur ses épaules, elle me sourit. Et je suis totalement captivé. —Abdallah Al-Alami, Al-Eqtisadiah, Riyad Paru le 3 novembre

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tra n sversales. mé dia s

Economie ......... 48 Ecologie ......... 50 Signaux .......... 51

Le jour où la vie d’Uwe Buse a basculé Piratage Un journaliste allemand est délibérément devenu la proie de trois hackers pour tester sa capacité d’autodéfense numérique. Une expérience désastreuse.

→ Dessin de Martirena, Cuba.

—Der Spiegel (extraits) Hambourg

U

n mardi matin, une voiture de livraison s’arrête devant chez moi. Le chauffeur descend, charge un gros carton sur un diable et sonne à ma porte. “Qu’est-ce que c’est ? — Votre tondeuse à gazon Bosch. — Je n’ai pas commandé de tondeuse.” Le livreur regarde l’écran de son petit ordinateur. “Si, c’est écrit là. — Non. Je refuse le colis.” Le livreur repart avec le carton. Je referme la porte en m’étonnant de la vitesse à laquelle les espions que je me suis mis aux trousses ont pu s’introduire dans ma vie. L’expérience a donc commencé. Je me suis mis entre les mains de hackers – délibérément. Je souhaite qu’ils en découvrent le plus possible sur moi, sur ma vie privée et professionnelle. Qu’ils passent tout au crible puis qu’ils utilisent ces connaissances pour me nuire. Moi, j’essaierai de me défendre. Mon expérience est un test d’autodéfense numérique. Elle a des limites. Je ne veux pas perdre ma maison ni ma femme, ni mes enfants ni mes amis. Cela dit, je ne sais pas très bien jusqu’où iront les pirates. J’ai trouvé des spécialistes chez Syss, une société de sécurité informatique fondée à Tübingen par Sebastian Schreiber. Cet ancien pirate devenu entrepreneur porte costume et cravate, et lutte contre les criminels du Net. Sa spécialité  : attaquer les réseaux des entreprises à leur demande. Cela fait plus de dix ans qu’il fait ça. Avant le début de l’expérience, nous nous rencontrons chez Syss pour mettre au point les détails. Je suis assis face à mes trois pirates personnels, jeunes et heureux d’avoir pu convertir leur hobby illégal en une profession licite. Chacun a sa spécialité : téléphones portables, PC sous Windows ou utilisation de Linux, un système d’exploitation conçu par des programmeurs pour des programmeurs. Les espions connaissent mon nom et celui de mon employeur. Ils savent donc que je suis journaliste, mais on peut

aussi le savoir en “googlant” mon nom. Ils ignorent où j’habite, si j’ai une famille. Ils ne connaissent rien à mes goûts, à mes habitudes, à mes finances. Je suis un étranger pour eux. Sur la table entre nous sont posés un ordinateur portable et un téléphone mobile. Mes hackers y ont introduit des programmes espions, dont on peut aussi être victime sur Internet – par exemple en visistant un site infecté. Selon les spécialistes, 10 000 de ces pages sont installées chaque jour sur Internet. Il suffit pour cela d’un courriel avec une pièce jointe contaminée. Dix milliards de courriels de ce type font leur apparition sur le Net chaque jour. Aucun internaute n’est à l’abri. Sur Google Play Store, on ne cesse de découvrir des applis malveillantes, dont certaines infectent à la fois le portable et l’ordinateur. Selon l’Office fédéral de la sécurité informatique, 250 000 personnes ont été victimes de piratage en Allemagne en un trimestre, soit 2 750 par jour. Je suis désormais l’une d’elles. J’allume le téléphone puis l’ordinateur. Ils démarrent et fonctionnent parfaitement. L’antivirus de l’ordi annonce : aucun virus détecté. Mes pirates sourient.

Codes d’accès transmis. Le lendemain matin à 7 heures, j’allume l’ordinateur et le téléphone. Mes pirates de Tübingen, à cinq cents kilomètres de là, apprennent où je me trouve. Dans mon portable est caché un programme qui leur envoie les coordonnées GPS de l’appareil toutes les deux secondes. Installé devant son ordinateur à Tübingen, un de mes espions copie les données. Il voit où je suis, dans quelle rue de l’arrondissement Schwachhausen de Brême. Il repère la maison et note l’adresse comme domicile probable, parce que d’autres informations lui ont dit qu’hier à mon retour à Brême je suis entré dans cette maison et n’en suis plus sorti. Ensuite, il va sur Google Maps, clique sur la carte, zoome sur ma maison vue du ciel et enregistre l’image. Puis il va sur Google Street View pour voir ma maison côté rue. Il enregistre aussi cette image. Vers 8 h 15, il apprend que je suis père de famille et que j’ai une fille d’âge scolaire. Celle-ci m’a appelé sur mon portable pour me dire qu’elle était bien arrivée à l’école en vélo. Mon téléphone a automatiquement transmis le numéro de ma fille et le pirate a pu suivre notre échange. Son ordinateur crée un fichier audio de la conversation, toujours automatiquement. Mon portable lui envoie une photo de ma fille qu’elle a prise avec son téléphone avant de partir pour l’école. Il sait maintenant à quoi ressemble ma fille. Peu après 9 heures, je me mets à mon ordinateur en me croyant seul. Je me trompe : toutes les cinq minutes, l’appareil photo de l’ordinateur prend un cliché de moi et l’envoie à mes hackers. La machine leur transmet tout ce que je tape sur le clavier. L’ensemble se présente sous la forme d’un tableau Excel qui liste les noms des


TRANSVERSALES.

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↘ Dessin de Walenta , Varsovie. programmes ouverts, les fenêtres ouvertes sur le bureau, les frappes sur le clavier et l’heure à laquelle elles ont été faites. Cette liste est mise à jour à peu près toutes les cinq minutes. Dans l’heure suivante, mes pirates reçoivent les codes d’accès de mon compte Amazon et de ma messagerie Google. Ils se connectent aux deux. Le contenu du compte Amazon leur confirme que j’habite bien là où je me suis réveillé ce matin. Ils peuvent en outre suivre le déroulement de mes achats sur Amazon. Ils savent désormais que j’ai une moto. La liste de mes achats sur le site comprend des pièces détachées pour ma Honda CRF450. Il est très facile de se procurer toutes ces informations, inutile d’être un expert pour cela. Il existe un marché mondial pour les virus, les chevaux de Troie et les programmes espions. Si le piratage était jadis une activité difficile, c’est aujourd’hui un service professionnel. Les prestataires font leur pub sur Internet avec l’acronyme Caas – “crime as a service” [quand le crime est un service]. Les programmes espions sont écrits sur commande. On peut acheter sur Internet des virus préfabriqués à assembler soi-même et des kits d’attaque prêts à l’emploi ; ils sont dotés d’interfaces confortables et on peut trouver des versions de base pour 1 000 dollars. Ils ont en général fait l’objet de tests minutieux, sont fiables et souvent actualisés. Ils peuvent être accompagnés d’une hotline moyennant un abonnement. Certains programmes disparaissent parfois du marché après intervention des autorités. Les opérateurs de capital-risque criminels font alors appel à des programmeurs expérimentés pour boucher les trous de l’offre. Les forums de pirates font actuellement de la publicité pour Kins, un programme qui doit remplacer Zeus, le best-seller jusqu’ici, qui repérait les codes d’accès aux comptes bancaires. Kins a probablement été élaboré en Russie puisqu’il possède une caractéristique censée modérer les ardeurs des enquêteurs russes : il se désactive s’il est employé contre des ordinateurs présents en Russie ou dans d’autres pays de l’ancienne URSS.

La cible travaille. Après avoir épluché mes courriels, mes pirates savent que je suis marié, que j’ai deux enfants, une fille et un garçon qui est encore à la maternelle. Ils savent que ma femme s’appelle Birgit et connaissent son adresse électronique, son numéro de portable, son lieu de travail, son apparence et ils m’ont entendu lui dire au petit déjeuner : “Chérie, tu peux emmener Max à l’école aujourd’hui ?” Ils savent que nous n’avons pas de véhicule mais pratiquons l’autopartage, que la dernière fois que nous sommes montés dans une voiture, c’était le 3 août, de 12 h 45 à 13 h 45, et que nous avons parcouru douze kilomètres. Ils ont appris que nous tenons nos comptes chaque jour sur Google Docs, que nous faisons rarement nos courses chez

les discounters, que nous achetons en général chez Rewe et très rarement au supermarché bio Aleco. Ils savent en outre que nous ne serons pas à la maison le week-end prochain, car nous irons voir de la famille à Berlin. Je passe les six heures suivantes à travailler à la maison. En l’espace de cinq minutes, mon pirate reçoit un autre paquet de données et l’appareil photo de l’ordinateur prend un autre cliché. Puis mes pirates envoient un SMS silencieux qui allume le micro de mon portable sans que je m’en aperçoive. Mon téléphone est désormais leur micro, pendant trente minutes il capte tout ce qu’il y a à entendre. Le compte rendu mentionnera : “Silence et frappe sur le clavier, la cible travaille.” Le soir, je me rends sur les rives d’un lac tout proche. Mes pirates sont au courant. Je reviens à la maison peu après. Mon pirate sait tout ce que je fais. Il écoute, prend des notes : “La cible parle au téléphone avec un certain Hauke, la conversation porte sur des questions professionnelles.” Peu après 23 heures, c’est la fin des émissions pour mon hacker. Pour moi aussi : j’éteins le téléphone et l’ordinateur. Le programme qu’utilisent mes pirates vient des Etats-Unis. Baptisé Mobistealth, il est très apprécié des connaisseurs et existe en plusieurs versions : pour smartphones Android, pour iPhone, pour BlackBerry et pour Nokia, ainsi que pour PC sous Windows et ordinateurs Apple. Nul, ou presque, n’est à l’abri de ce genre d’attaque à part les utilisateurs de Linux. Ces packs ne sont pas à vendre, seulement à louer – 99 dollars les trois mois, du vrai dumping – et les programmes fonctionnent parfaitement. Ils comprennent un keylogger, qui enregistre toutes les frappes de touche, et différents chat loggers, [qui enregistrent les propos tenus sur les forums], ils per-

mettent de prendre des photos de l’utilisateur à son insu, de repérer la position de l’ordinateur ou du téléphone portable et d’activer leur micro. Le règlement se fait tout simplement par carte de crédit. Comme toutes ses concurrentes, la société dont le produit permet de m’espionner fait ouvertement sa publicité sur Internet. Elle incite parents inquiets, conjoints méfiants et patrons dépassés à espionner leurs enfants, conjoint et collaborateurs. Elle ne précise qu’en tout petits caractères que l’utilisation du programme Mobistealth est illégale dans presque tous les pays.

L’attaque commence. Le deuxième jour de l’expérience, je me connecte à ma banque ; le keylogger de mon ordinateur transmet les mots de passe à mes hackers. Une fois que je me suis déconnecté, ils inspectent mon compte, découvrent le montant de mon salaire et celui de mes traites pour la maison. C’est également de cette façon qu’ils accèdent à mes comptes Facebook, PayPal et iTunes. Ils savent maintenant que j’aime les films de divertissement grand public américains, la musique de Peter Fox, Keb’ Mo’ et Nickelback. Ils connaissent la date de naissance de ma femme, l’âge de mes enfants, celui de mon chien. Le troisième jour, mes pirates cessent de collecter des informations et passent à l’attaque. Ils commencent par écrire en mon nom un courriel à la société d’autopartage. “Madame, Monsieur, le dimanche 4 août, j’ai loué la Ford Fiesta de la station Georg de 12 à 14 heures. J’ai eu un petit accident, j’ai perdu les deux rétroviseurs extérieurs. Ce n’est pas très grave, il reste le rétroviseur intérieur. […] Cordialement, Uwe Buse.” Puis ils se tournent vers mon compte Amazon : ils commandent une machine à laver d’une valeur de 415,39 euros en précisant que je paierai par carte. Quelques minutes plus tard, Amazon envoie confirmation de la commande. Mes pirates suppriment le courriel à la seconde où il arrive sur ma messagerie. Amazon envoie ensuite une confirmation d’expédition qui arrive dans la nuit. Mes pirates ne sont pas en service et je suis le premier à voir le courriel le lendemain matin. J’appelle Amazon et explique à la dame que j’ai au bout du fil que je refuse le lavelinge parce que je ne l’ai pas commandé. Mon compte a manifestement été piraté. La dame ne semble pas surprise, elle me conseille de modifier mon mot de passe pour régler une fois pour toutes le problème. Je suis son conseil mais le problème n’est pas réglé : mes hackers apprennent mon nouveau mot de passe en quelques minutes grâce au keylogger. Je rappelle Amazon. Cette fois, la dame de la hotline me met en relation avec le service sécurité. Quelqu’un jette un coup d’œil sur mon compte, déclare que ça va durer un petit moment et promet de → 46

LA SOURCE DE LA SEMAINE

“Der Spiegel” L’information d’abord

L

e très grand magazine d’enquêtes et d’investigation de l’Allemagne d’après-guerre a été créé par Rudolf Augstein en 1947. Le mémorable éditeur et rédacteur en chef du magazine restera éditorialiste jusqu’à sa mort, en 2002. Dès 1962, “l’affaire du Spiegel” – qui conduira à son arrestation, mais aussi à la démission d’un ministre – signe son engagement intransigeant pour les libertés démocratiques et l’indépendance de la presse. Fidèle à ses principes, Der Spiegel relaie aujourd’hui les lanceurs d’alerte. Il fut l’un des premiers à ouvrir ses colonnes à Julian Assange et à relayer les révélations de WikiLeaks. Début novembre, il franchissait un nouveau cap en s’engageant pour qu’Edward Snowden obtienne l’asile politique en Allemagne. Der Spiegel traverse actuellement une crise liée à un tirage en baisse et à la mutation des médias. Son site, Spiegel Online, créé en 1994, est le premier site d’information en allemand. Une fusion éventuelle des rédactions de l’hebdomadaire et du web et la recherche d’un nouveau modèle économique suscitent de vifs remous.

DER SPIEGEL Hambourg, Allemagne Hebdomadaire, 896 000 ex. www.spiegel.de

Retrouvez sur Télématin la chronique de Marie Mamgioglou sur “Le piratage informatique” dans l’émission de William Leymergie, jeudi 21 novembre à 8 h 45.


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45 â†? me rappeler. Deux heures plus tard, mon tĂŠlĂŠphone sonne et j’apprends que mon compte est “complètement explosĂŠâ€? et irrĂŠcupĂŠrable. On me conseille de l’abandonner et d’être plus prudent en surfant sur la Toile Ă  l’avenir. Il serait aussi bon que je porte plainte contre X : il se peut que la police ĂŠtudie mon ordinateur dans l’espoir de trouver des indices menant au coupable. Dans le mĂŞme temps, mes hackers s’en prennent Ă  mon compte Facebook. Comme mon ordinateur leur a donnĂŠ les codes d’accès, ils se connectent sans problème, ĂŠlargissent les paramètres de la vie privĂŠe, se dĂŠconnectent pour que les modiďŹ cations soient enregistrĂŠes et tentent de se reconnecter. Ça ne marche pas. Facebook leur demande de prouver qu’ils sont les utilisateurs lĂŠgitimes du compte et leur pose la question de sĂŠcuritĂŠ (quel est le lieu de naissance de ma mère ?). Mes pirates passent leurs informations au crible, voient que je suis nĂŠ en Frise-Occidentale et donnent trois villes de cette rĂŠgion. Ils tombent trois fois Ă  cĂ´tĂŠ. Facebook bloque immĂŠdiatement l’accès Ă  mon compte et me demande quelques secondes plus tard par courriel si je viens d’essayer d’ouvrir mon compte depuis Stockholm, avec un navigateur Firefox installĂŠ sur un ordinateur sous

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Avant de pouvoir aller à la police, je dÊcouvre que j’ai dÊmissionnÊ

Windows 7. Mes hackers ont manifestement utilisĂŠ un serveur d’anonymisation pour masquer leur identitĂŠ et leur localisation. Une fois que j’ai dĂŠbloquĂŠ mon compte, ils retentent le coup. Cette fois, ils tombent juste pour la question de sĂŠcuritĂŠ et pren– nent le contrĂ´le de mon compte. Ils ĂŠcrivent en mon nom : “Un grand moment d’Êmotion pour moi (peut-ĂŞtre le savez-vous depuis longtemps) : je suis gay et j’ai un compagnon.â€? Nous sommes le 14 aoĂťt et je suis dorĂŠnavant considĂŠrĂŠ comme homo. C’est Ă  ce moment-lĂ  que je me demande si cette expĂŠrience n’est pas en train de me dĂŠpasser. Que va-t-il encore se passer ? Vais-je rĂŠussir Ă  rĂŠcupĂŠrer et Ă  supprimer toutes les fausses informations ĂŠparpillĂŠes sur Internet ? Il est facile de renvoyer une tondeuse Ă  gazon, mais il est diďŹƒcile de rĂŠcupĂŠrer son identitĂŠ une fois qu’elle vous a ĂŠchappĂŠ.

Dans les jours qui suivent, j’essaie de reprendre le contrĂ´le de mon compte Facebook – en vain. Les pirates ont modiďŹ ĂŠ toutes les informations personnelles, pour Facebook, je suis dĂŠsormais un ĂŠtranger. Je n’ai plus accès Ă  mon compte, je ne peux mĂŞme pas le supprimer. Je ne peux pas non plus appeler Ă  l’aide parce que Facebook n’a pas d’assistance tĂŠlĂŠphonique. Pendant que je me bats pour rĂŠcupĂŠrer mon compte Facebook, les pirates se connectent Ă  mon compte bancaire, passent un ordre de virement, rĂŠcupèrent le code TAN que la banque a envoyĂŠ par SMS sur mon portable et vident mon compte. Ils mettent l’argent sur des cartes prĂŠpayĂŠes qui ne permettent pas de remonter jusqu’à eux. J’appelle ma banque. On m’explique que je dois commencer par porter plainte et qu’ensuite on pourra essayer de rĂŠcupĂŠrer l’argent. On va m’envoyer par la poste de nouveaux codes d’accès Ă  mon compte vide. Avant de pouvoir aller Ă  la police, je dĂŠcouvre que j’ai dĂŠmissionnĂŠ. Mon chef de service au Spiegel a reçu un courriel dans lequel je lui annonce que j’en ai marre de lui, que je peux gagner davantage comme chargĂŠ des relations avec la presse chez Syss et que je lui remets ma dĂŠmission avec eet immĂŠdiat. Mes hackers me font savoir

qu’ils peuvent balancer des photos de pornographie pĂŠdophile sur mon ordinateur et alerter la police. Je les supplie de n’en rien faire. InstallĂŠ dans ma cuisine, j’essaie en pestant de supprimer tous les programmes de mon ordinateur portable et de mon tĂŠlĂŠphone mobile. J’espère faire disparaĂŽtre les virus mais je ne suis pas optimiste : ils sont probablement trop profondĂŠment inďŹ ltrĂŠs. Une chose est dĂŠsormais claire : ma tentative d’autodĂŠfense numĂŠrique est un ďŹ asco. Quelques jours plus tard, je demande Ă  mes pirates comment je peux me protĂŠger contre ce genre d’attaque. A leur rĂŠponse, je comprends que ma vie va ĂŞtre très fatigante : il ne faut plus utiliser Windows mais Linux ; je dois rĂŠactualiser sans cesse les logiciels, en particulier les antivirus ; installer un pare-feu ; crypter mon tĂŠlĂŠphone mobile ; je ne dois pas installer d’applications inutiles ; je ne dois plus eectuer d’opĂŠrations bancaires en ligne, et surtout pas par tĂŠlĂŠphone portable, mais me rendre en personne Ă  l’agence et remplir un formulaire. Je vais devoir faire de nouveau conďŹ ance au papier. —Uwe Buse PubliĂŠ le 14 octobre

     

  

       



   

    

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ÉCONOMIE

Etudiants de tous les pays, venez à nous ! Formation. Les universités ouvrent toujours plus grand leurs portes aux FOCUS étudiants venus d’ailleurs : un moyen de renflouer leurs caisses, mais aussi d’attirer des jeunes à la recherche de nouvelles opportunités.

Les Etats-Unis en quête de rentabilité Les étudiants étrangers représentent une vraie mine d’or. Mais le butin reste inégalement réparti. —The Wall Street Journal New York

D

epuis quelques années, des représentants de la Northern State University [Aberdeen, Dakota du Sud] se rendent en Chine, en Corée du Sud, au Vietnam, en Inde et en Europe pour tenter de capter une part d’un marché de plus en plus lucratif : celui des étudiants étrangers. “Nous voulons juste que les étudiants sachent que notre petite université existe”, explique James Smith, le président de l’établissement. Le nombre d’étudiants étrangers aux Etats-Unis a atteint un record l’année dernière, soutenu par une forte augmentation du nombre d’élèves chinois. Selon le rapport annuel de l’Institute of International Education (IIE, une organisation à but non lucratif), publié récemment, les universités américaines ont accueilli 819 644 étrangers en 2012-2013, soit 7,2 % de plus que l’année précédente. Ce chiffre, qui englobe le deuxième et le troisième cycle, représente la septième hausse d’affilée et

la plus forte en quatre ans. Toujours selon l’IIE, les étrangers constituent 3,9 % de la population étudiante totale. Cette progression est le fruit d’une campagne de recrutement énergique menée sans relâche par les universités américaines, qui voient dans les étudiants étrangers, soumis au paiement de l’intégralité des frais de scolarité, une vraie mine d’or en ces temps de baisse des subventions, d’égalisation des droits d’inscription et de chute du nombre d’élèves dans le secondaire. Environ 75 % des étudiants étrangers aux Etats-Unis paient pour s’asseoir sur les bancs des établissements d’enseignement supérieur et la majorité n’ont pas accès aux programmes d’aide du gouvernement américain. Beaucoup d’universités leur font également payer des frais supplémentaires. Selon les estimations, les étudiants étrangers injectent 24 milliards de dollars [près de 18 milliards d’euros] dans l’économie américaine, mais le butin n’est pas réparti à parts égales. Presque 70 % des élèves se concentrent dans environ 200 établissements. “Nous avons 4 000 établissements d’enseignement supérieur accrédités, précise Allan E. Goodman, président de l’IIE. Nous avons encore de la marge.” Sur les 25 établissements les mieux notés, qui ont la faveur de 21 % des étudiants étrangers, 18 sont des universités publiques, dont 8 sont situées dans le Midwest. Les quatre championnes – l’université de Californie du Sud, l’université de l’Illinois à UrbanaChampaign, l’université Purdue et l’université de New York – ont attiré chacune plus de 9 000 élèves étrangers. Les Etats du Massachusetts, de l’Indiana et de Pennsylvanie sont ceux qui ont enregistré les augmentations les plus rapides, précise Rajika  Bhandari, directrice du département de recherche et d’évaluation à l’IIE. Les moteurs de cette poussée sont les agences de promotion créées par des groupements d’établissements qui veulent se vendre aux étudiants étrangers.

Diversité. A la Northern State University, les étrangers paient les frais applicables aux non-résidents, soit plus de 15 000 dollars par an pour les cours et l’hébergement en pension complète, plus des “frais pour étudiant étranger” d’environ 100 dollars par semestre. L’université accueille de manière régulière environ 200 étrangers parmi ses 3 300 étudiants. Pour augmenter leur nombre, elle a instauré des périodes d’inscription gratuite. Les étudiants étrangers, explique son président, M. Smith, apportent de la diversité à un campus plutôt homo-


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â&#x2020;&#x2122; Dessin de Belle Mellor, Royaume-Uni.

gène, et ĂŠtudier aux Etats-Unis â&#x20AC;&#x153;constitue une vĂŠritable opportunitĂŠ dans le cursus de ces ĂŠtudiantsâ&#x20AC;?. Les ĂŠtudiants chinois sont particulièrement rentables. Selon le rapport de lâ&#x20AC;&#x2122;IIE, ils ont ĂŠtĂŠ 235 597 lâ&#x20AC;&#x2122;annĂŠe dernière, dont 26 % de plus dans le deuxième cycle. Il y a ĂŠgalement eu une forte augmentation du nombre dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtudiants venus du BrĂŠsil et dâ&#x20AC;&#x2122;Arabie Saoudite grâce aux bourses oďŹ&#x20AC;ertes par les gouvernements de ces pays. Lâ&#x20AC;&#x2122;Inde et la CorĂŠe du Sud ont toutes deux envoyĂŠ moins dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtudiants. Selon Mme Bhandari, la raison en est le ralentissement de lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠconomie indienne et le fait que les Sud-CorĂŠens ont commencĂŠ Ă  bĂŠnĂŠďŹ cier de programmes dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtudes en Chine et dans dâ&#x20AC;&#x2122;autres pays asiatiques. Une ĂŠtude publiĂŠe dĂŠbut novembre montre que les ĂŠtablissements dâ&#x20AC;&#x2122;enseignement supĂŠrieur amĂŠricains ont enregistrĂŠ cet automne 71 418 nouvelles inscriptions dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtudiants ĂŠtrangers, soit une augmentation de 10 %. Dâ&#x20AC;&#x2122;après lâ&#x20AC;&#x2122;enquĂŞte annuelle rĂŠalisĂŠe auprès de 285 membres du Council of Graduate Schools [association des ĂŠcoles doctorales], il sâ&#x20AC;&#x2122;agit de la plus forte hausse enregistrĂŠe depuis 2006.

FlexibilitĂŠ. Les ĂŠtrangers viennent en très grande majoritĂŠ ĂŠtudier le commerce, la gestion et les sciences. Presque la moitiĂŠ des Chinois sont inscrits dans des ĂŠcoles de commerce ou dâ&#x20AC;&#x2122;ingĂŠnieurs. Les Indiens se concentrent plutĂ´t dans les ĂŠcoles dâ&#x20AC;&#x2122;ingĂŠnieurs et les ďŹ lières mathĂŠmatiques et informatique. Pour Alia Wilhem, une jeune femme de 21 ans inscrite Ă  la Northwestern University Ă  Evanston, dans lâ&#x20AC;&#x2122;Illinois, le système ĂŠducatif amĂŠricain oďŹ&#x20AC;rait plus de ďŹ&#x201A;exibilitĂŠ que celui du Royaume-Uni, lâ&#x20AC;&#x2122;autre pays anglophone oĂš elle avait envisagĂŠ dâ&#x20AC;&#x2122;aller. â&#x20AC;&#x153;Aux Etats-Unis, on a plus de temps pour dĂŠcider de ce quâ&#x20AC;&#x2122;on veut ĂŠtudier et jâ&#x20AC;&#x2122;avais besoin de cela parce que je nâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtais pas sĂťre de moi, explique-t-elle. Ici, jâ&#x20AC;&#x2122;avais le droit de changer dâ&#x20AC;&#x2122;avis.â&#x20AC;? Son père est allemand, sa mère turque, et elle ĂŠtudie la psychologie et le journalisme. Les ĂŠtudiants amĂŠricains sont de plus en plus nombreux Ă  partir Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtranger. Selon le rapport de lâ&#x20AC;&#x2122;IIE, 283 332 AmĂŠricains ont passĂŠ lâ&#x20AC;&#x2122;annĂŠe scolaire 2011-2012 dans dâ&#x20AC;&#x2122;autres pays, soit 3 % de plus que lâ&#x20AC;&#x2122;annĂŠe prĂŠcĂŠdente. Les quatre destinations principales ont ĂŠtĂŠ le Royaume-Uni, lâ&#x20AC;&#x2122;Italie, lâ&#x20AC;&#x2122;Espagne et la France. La cinquième destination la plus populaire a ĂŠtĂŠ la Chine, qui a accueilli presque 15 000 ĂŠtudiants. Poursuivre son ĂŠducation aux EtatsUnis nâ&#x20AC;&#x2122;est pas sans prĂŠsenter certaines diďŹ&#x192;cultĂŠs. Waleed Morsy, un Egyptien de 23 ans qui ĂŠtudie lâ&#x20AC;&#x2122;anglais Ă  la Northern State, trouve le climat du Dakota du Sud dĂŠmoralisant comparĂŠ Ă  celui du Caire, sa ville natale. â&#x20AC;&#x153;Je nâ&#x20AC;&#x2122;ai jamais vu la neige de ma vie, conďŹ e-t-il. Jâ&#x20AC;&#x2122;espère que je vais survivre au froid.â&#x20AC;? â&#x20AC;&#x201D;Caroline Porter et Douglas Belkin PubliĂŠ le 11 novembre

La Chine comme un aimant AllÊchÊs par des promesses de carrière, de nombreux jeunes EuropÊens choisissent ce pays pour suivre un MBA.

â&#x20AC;&#x201D;Le Temps Genève

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â&#x20AC;&#x2122;Europe est riche, mais lâ&#x20AC;&#x2122;Asie dĂŠtient toutes les promesses.â&#x20AC;? Pour Simon John Evenett, de lâ&#x20AC;&#x2122;universitĂŠ de Saint-Gall, le choix dâ&#x20AC;&#x2122;un MBA en Chine est envisagĂŠ par un nombre croissant dâ&#x20AC;&#x2122;Occidentaux. â&#x20AC;&#x153;Les candidats visent une carrière rapide, un poste Ă  responsabilitĂŠs, un bon salaire et de la reconnaissance. Ils incluent dans leur projet lâ&#x20AC;&#x2122;apprentissage du chinois, mais lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠcart entre le rĂŞve et la rĂŠalitĂŠ peut ĂŞtre important au ďŹ nalâ&#x20AC;?, prĂŠvient ce directeur acadĂŠmique. â&#x20AC;&#x153;Il faut ĂŞtre fou pour y allerâ&#x20AC;?, rĂŠpond ironiquement un cadre revenu ravi de ses ĂŠtudes en Chine. Christophe Weber aime aussi la Chine. Ce Genevois a assumĂŠ durant quatre ans la direction du World Economic Forum Ă  PĂŠkin, avant de suivre un Executive MBA (EMBA) Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;universitĂŠ de Tsinghua (PĂŠkin) dans un programme conjoint avec lâ&#x20AC;&#x2122;Insead [ĂŠcole privĂŠe de management qui possède trois campus : en Europe, en Asie et Ă  Abou Dhabi] nommĂŠ Tiemba. Il encourage vivement les jeunes Ă  davantage sâ&#x20AC;&#x2122;exposer au monde asiatique : â&#x20AC;&#x153;Un EMBA en Chine est une expĂŠrience unique Ă  vivre. Le choc culturel est fort. Il implique une remise en question complète. Je nâ&#x20AC;&#x2122;aurais pas voulu faire un papier [une formation] dans une universitĂŠ amĂŠricaine, oĂš lâ&#x20AC;&#x2122;enseignement est formatĂŠ pour un monde dont les codes en termes de business ne prĂŠvaudront plus forcĂŠment dâ&#x20AC;&#x2122;ici une vingtaine dâ&#x20AC;&#x2122;annĂŠes.â&#x20AC;? Pour lâ&#x20AC;&#x2122;actuel chef de lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtat-major de la direction de la Banque cantonale de Genève, les perspectives dâ&#x20AC;&#x2122;emploi en Chine ne manquent pas et continueront dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠvoluer. â&#x20AC;&#x153;Les Chinois ont besoin dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtrangers pour soutenir leur croissance et leur balance commerciale. Les multinationales et les ambassades engagent des jeunes ouverts, Ă  la recherche dâ&#x20AC;&#x2122;une nouvelle expĂŠrience. Je vous rappelle les accords commerciaux exceptionnels signĂŠs cette annĂŠe entre la Suisse et la Chine, qui englobent de larges secteurs de lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠconomie.â&#x20AC;? [Les deux pays ont signĂŠ en juillet un accord de libre-ĂŠchange, le deuxième signĂŠ par PĂŠkin avec un pays dâ&#x20AC;&#x2122;Europe, après lâ&#x20AC;&#x2122;Islande en avril.] â&#x20AC;&#x153;Si vous avez un MBA et que vous parlez chinois, les multinationales prĂŠsentes en Chine seront intĂŠressĂŠes. Elles cherchent des Occidentauxâ&#x20AC;?, confirme Dirk Craen, prĂŠsident du groupe European University. Simon John Evenett ĂŠvoque en contrepoint un dĂŠclin des MBA en

Europe et aux Etats-Unis. Il dessine deux tendances parallèles : un intĂŠrĂŞt croissant des candidats occidentaux pour des MBA en Asie et parallèlement un ďŹ&#x201A;ux de candidats orientaux â&#x20AC;&#x201C; Indiens et Russes notamment â&#x20AC;&#x201C; vers lâ&#x20AC;&#x2122;Europe. Que disent les chiďŹ&#x20AC;res ? Selon le QS TopMBA.com Applicant Survey 2013, 9 % des EuropĂŠens interrogĂŠs aďŹ&#x192;chent leur intention dâ&#x20AC;&#x2122;aller en Chine pour faire un MBA. Cette proportion est la plus ĂŠlevĂŠe comparativement Ă  toutes les autres rĂŠgions du globe. Lâ&#x20AC;&#x2122;intĂŠrĂŞt dĂŠclarĂŠ pour un MBA dans toute lâ&#x20AC;&#x2122;Asie est passĂŠ de 6,42 % en 2011 Ă  15 % en 2013. De lâ&#x20AC;&#x2122;autre cĂ´tĂŠ du PaciďŹ que, les Etats-Unis demeurent le plus grand pourvoyeur de MBA au monde, mais cette suprĂŠmatie subit une lente ĂŠrosion. â&#x20AC;&#x153;Une politique restrictive des visas freine les demandes. Dans ce domaine, la Chine sâ&#x20AC;&#x2122;amĂŠlioreâ&#x20AC;?, souligne Simon John Evenett. Apprentissage dâ&#x20AC;&#x2122;une culture radicalement ĂŠtrangère, immersion dans un monde en pleine mutation, crĂŠation dâ&#x20AC;&#x2122;un rĂŠseau neuf : les promesses dâ&#x20AC;&#x2122;une carrière en Chine sont assurĂŠment nombreuses. Mais le voyage impliquera une bonne capacitĂŠ dâ&#x20AC;&#x2122;adaptation. La langue reprĂŠsente un des nombreux cols Ă  franchir. â&#x20AC;&#x153;Pour des positions de haut niveau, maĂŽtriser le chinois parlĂŠ est un avantage, mais lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠcrit nâ&#x20AC;&#x2122;est pas nĂŠcessaire car lâ&#x20AC;&#x2122;anglais, qui est connu des jeunes Chinois, demeure la langue de travailâ&#x20AC;?, estime Christophe Weber. Moins haut dans la hiĂŠrarchie, â&#x20AC;&#x153;la maĂŽtrise du mandarin est indispensableâ&#x20AC;?, lit-on sur Shanghai Expat, site des bons tuyaux dans cette ville, en ligne depuis 1999 dĂŠjĂ . â&#x20AC;&#x201D;StĂŠphane Herzog PubliĂŠ le 23 septembre

sĂŠjours linguistiques                  

                $ #  $ "$     $   " $          

Repères

Lâ&#x20AC;&#x2122;Asie en tĂŞte Provenance des ĂŠtudiants ĂŠtrangers aux Etats-Unis (top 5 en nombre dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtudiants) 2012-2013

2011-2012

235 597 + 21,4 % 194 029

CHINE

INDE

96 754 100 270

â&#x20AC;&#x201C; 3,5 %

CORĂ&#x2030;E 70 627 DU SUD 72 295 ARABIE SAOUDITE CANADA

â&#x20AC;&#x201C; 2,3 %

+ 30,5 %

44 566 34 139 27 357 26821

+2%

en Chine (rĂŠpartition du total, en %) Evolution par rapport Ă  2011

ASIE + 10,5 %

EUROPE + 15,2 % AMĂ&#x2030;RIQUE + 7,9 %

AFRIQUE + 30,4 %

16,6

10,6 8,2

TOTAL 328 330

63,3

1,3 PACIFIQUE â&#x20AC;&#x201C; 0,1 % SOURCES : â&#x20AC;&#x153;THE WALL STREET JOURNALâ&#x20AC;? (INSTITUTE OF INTERNATIONAL EDUCATION), BUREAU DES Ă&#x2030;TUDIANTS Ă&#x2030;TRANGERS DE Lâ&#x20AC;&#x2122;INSTITUT CHINOIS Dâ&#x20AC;&#x2122;ENSEIGNEMENT SUPĂ&#x2030;RIEUR


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Courrier international â&#x20AC;&#x201D; no 1203 du 21 au 27 novembre 2013

Ă&#x2030;COLOGIE

Des pipelines au milieu des baleines Mozambique. Des compagnies gazières ĂŠtrangères veulent installer leurs exploitations oďŹ&#x20AC;shore dans le nord du pays, en dĂŠlogeant les pĂŞcheurs et au dĂŠtriment de la vie aquatique. TANZANIE

Future centrale de liquĂŠfaction de gaz

Gisements de gaz dans le bassin de Rovuma

Palma PROVINCE DE CABO DELGADO

MALAWI

COURRIER INTERNATIONAL

ZAMBIE ze mbè Za

COMORES Archipel des Quirimbas

PROVINCE DE TETE

ZIMBABWE

OCĂ&#x2030;AN INDIEN

MOZAMBIQUE

Moatize (mine de charbon)

200 km

Classement selon lâ&#x20AC;&#x2122;Indice de dĂŠveloppement humain : 185e sur 186 Etats. Le Mozambique est lâ&#x20AC;&#x2122;un des pays les moins dĂŠveloppĂŠs.

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â&#x20AC;&#x201D;Business Day Live (extraits) Johannesburg

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es baleines Ă  bosse se rendent rĂŠgulièrement dans les eaux turquoise de Palma Bay. Dans ce coin isolĂŠ et encore sauvage du nord du pays, les paisibles villages de pĂŞcheurs prospèrent entre les mangroves et les rĂŠcifs de corail, dâ&#x20AC;&#x2122;une grande richesse. Mais les appĂŠtits des compagnies gazières devraient bouleverser la rĂŠgion. AllĂŠchĂŠs par lâ&#x20AC;&#x2122;une des plus grandes rĂŠserves de gaz naturel dĂŠcouvertes ces dernières annĂŠes, lâ&#x20AC;&#x2122;italien ENI et le texan Anadarko ont pour projet de mettre en place une gigantesque installation de liquĂŠfaction de gaz et dâ&#x20AC;&#x2122;exportation Ă  Palma. Selon les estimations, les rĂŠserves en gaz naturel de la cĂ´te du Mozambique avoisineraient les 500 milliards de mètres cubes. Correctement gĂŠrĂŠe, cette manne permettrait de sortir le pays de la pauvretĂŠ. Mais, au-delĂ  de lâ&#x20AC;&#x2122;enjeu ďŹ nancier, lâ&#x20AC;&#x2122;impact environnemental et social de cette installation sur le littoral suscite certaines inquiĂŠtudes. ENI et Anadarko veulent commencer les exportations de gaz en 2018. En aoĂťt dernier ils ont franchi une ĂŠtape cruciale en rendant publique une ĂŠtude sur la question environnementale assortie de propositions pour rĂŠduire au minimum les dĂŠgâts causĂŠs par les forages sous-marins et par la construction sur la cĂ´te dâ&#x20AC;&#x2122;un complexe colossal, comprenant des usines de liquĂŠfaction et des terminaux de chargement des mĂŠthaniers et de stockage. Pour les ĂŠcologistes, si les mesures proposĂŠes sont satisfaisantes sur le papier, rien nâ&#x20AC;&#x2122;est prĂŠvu pour contraindre les entreprises Ă  tenir leurs engagements. â&#x20AC;&#x153;Il reste beaucoup dâ&#x20AC;&#x2122;inconnues. Câ&#x20AC;&#x2122;est pourquoi il est très important de mettre en place des contrĂ´les eďŹ&#x192;caces sur le terrainâ&#x20AC;?, dĂŠclare Sean Nazerali, consultant sur les questions environnementales basĂŠ au Mozambique. Les chiďŹ&#x20AC;res doivent encore ĂŞtre conďŹ rmĂŠs, mais on estime Ă  1 000 le nombre de familles qui devront ĂŞtre relogĂŠes. En eďŹ&#x20AC;et, les habitants, vivant actuellement de la pĂŞche et dâ&#x20AC;&#x2122;une agriculture de subsistance, vont devoir cĂŠder la place aux installations gazières, qui vont sâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtendre sur plus de 7 000 hectares. Les populations locales seront alors remplacĂŠes par une armĂŠe de 10 000 travailleurs (en majoritĂŠ dâ&#x20AC;&#x2122;origine ĂŠtrangère). Des infrastructures nĂŠcessaires au dĂŠveloppement du site ainsi quâ&#x20AC;&#x2122;une piste dâ&#x20AC;&#x2122;aĂŠroport vont ĂŞtre construites pour accueillir ces ouvriers (la plupart seront employĂŠs lors de la phase de construction). â&#x20AC;&#x153;Si vous faites venir 2 000 ouvriers du bâtiment, que vont-ils manger ? Qui va les nourrir ? Pour lâ&#x20AC;&#x2122;instant les compagnies gazières prĂŠfèrent faire lâ&#x20AC;&#x2122;autruche.â&#x20AC;? Les fragiles mangroves et les rĂŠserves halieutiques risquent dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŞtre mises Ă  rude ĂŠpreuve, car cette augmentation de la

population sâ&#x20AC;&#x2122;accompagnera forcĂŠment de lâ&#x20AC;&#x2122;exploitation des ressources forestières et alimentaires de la rĂŠgion. Par ailleurs, lâ&#x20AC;&#x2122;extraction du gaz dans les rĂŠserves qui se trouvent en profondeur implique de forer plus dâ&#x20AC;&#x2122;une centaine de puits dans le fond de la mer. Les restes de lubriďŹ ants utilisĂŠs pour les outils de forage peuvent ĂŞtre toxiques sâ&#x20AC;&#x2122;ils sont rejetĂŠs dans lâ&#x20AC;&#x2122;ocĂŠan. Poser des pipelines sur le fond de la mer va ĂŠgalement fragiliser les rĂŠcifs coralliens et mettre en pĂŠril la ďŹ&#x201A;ore sous-marine. Autre inconnue non nĂŠgligeable, lâ&#x20AC;&#x2122;impact de cette plateforme gazière sur la migration des baleines Ă  bosse qui se rendent dans les eaux du nord du Mozambique chaque annĂŠe entre juin et dĂŠcembre. Le bruit des forages sous-marins et les risques de collision entre les baleines et les nombreux mĂŠthaniers qui vont entrer et sortir de Palma Bay sont un problème, reconnaĂŽt le document. Il suggère de former des â&#x20AC;&#x153;observateurs de mammifères marinsâ&#x20AC;? chargĂŠs de sâ&#x20AC;&#x2122;occuper de ces problèmes pendant la phase de construction et de forage. Le Mozambique est le deuxième exportateur de charbon dâ&#x20AC;&#x2122;Afrique et de nombreuses compagnies minières sont installĂŠes dans la province de Tete. Ces deux dernières annĂŠes, le brĂŠsilien Vale a dĂť aďŹ&#x20AC;ronter Ă  plusieurs reprises la colère des populations dĂŠplacĂŠes. Les habitants bloquaient les voies de chemins de fer et lâ&#x20AC;&#x2122;entrĂŠe de la mine pour protester contre la mĂŠdiocritĂŠ des terres qui leur avaient ĂŠtĂŠ attribuĂŠes et contre leurs diďŹ&#x192;cultĂŠs Ă  assurer leur subsistance après ce dĂŠmĂŠnagement imposĂŠ. Les questions environnementales sont cependant moins mĂŠdiatisĂŠes que les soulèvements sociaux. MalgrĂŠ les inquiĂŠtudes suscitĂŠes par la prĂŠsence de poussière de silice Ă  des taux bien supĂŠrieurs Ă  ce qui est autorisĂŠ dans les rĂŠgions minières, les entreprises ne publient pas les rĂŠsultats des tests de pollution de lâ&#x20AC;&#x2122;air, contrairement Ă  ce quâ&#x20AC;&#x2122;elles avaient promis dans les ĂŠtudes environnementales prĂŠliminaires. Anadarko et ENI devraient pourtant faire lâ&#x20AC;&#x2122;objet dâ&#x20AC;&#x2122;une vigilance accrue. Car, contrairement aux exploitations minières (situĂŠes Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;intĂŠrieur des terres, dans des zones semi-dĂŠsertiques), la future centrale de Cabo Delgado est très proche de la grande destination touristique du Mozambique, lâ&#x20AC;&#x2122;archipel des Quirimbas. Cette trentaine dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŽles paradisiaques est la nouvelle destination Ă  la mode et le site a ĂŠtĂŠ inscrit au patrimoine mondial de lâ&#x20AC;&#x2122;humanitĂŠ en 2008. Le projet gazier attend encore le feu vert aussi bien des investisseurs que des autoritĂŠs du Mozambique. Anadarko et ENI ont promis que des contrĂ´les rĂŠguliers et indĂŠpendants de lâ&#x20AC;&#x2122;impact social et environnemental du projet seraient mis en place dès sa validation. Ces promesses seront-elles tenues ? â&#x20AC;&#x201D;Jinty Jackson PubliĂŠ le 30 septembre


TRANSVERSALES.

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sig n au x

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Chaque semaine, une page visuelle pour présenter l’information autrement

La couleur des sentiments Notre expérience personnelle modifie notre perception du monde, brouillant parfois notre compréhension des autres.

MESSAGE Le locuteur 1 émet un message verbal dont les mots expriment les sentiments que lui inspire son expérience personnelle.

ÉMETTEUR

Exemple de traduction d’un mot : amour Sentiment associé au mot par l’émetteur : joie POINT DE RÉCEPTION/TRADUCTION Sentiment associé au mot par le récepteur : douleur

Le locuteur 2 reçoit le message, en connaît le code (le langage) mais le traduit en fonction de sa propre expérience.

RÉCEPTEUR

Le code a beau avoir été transmis sans altération, la palette a subi d’importantes modifications. Le récepteur a une compréhension du message extrêmement limitée.

JAIME SERRA. Artiste et journaliste, il est directeur artistique DR

L’auteur

à La Vanguardia (Barcelone), où il publie chaque semaine un éditorial sous forme d’infographie. La page ci-dessus est l’adaptation d’un de ses fameux éditos visuels publiés en 2012 dans le quotidien catalan

puis repris en mars 2013 dans la revue In Graphics. A partir d’une réflexion sur l’impossibilité de communiquer entre les êtres humains, Jaime Serra a choisi de donner simplement des couleurs aux mots. Où l’on comprend que tout est question d’interprétation.


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MAGAZINE A Séoul, l’autre usine à rêves q Plein écran ... Le café, l’autre révolution russe q Histoire .... Le Canada n’est plus hockey q Tendances ....... L’ardoise magique d’Antonio Tabucchi q Culture..

VOLS DANS LES NIDS DE COUCOUS Ils sont une cinquantaine, au Royaume-Uni, à partager une passion dévorante : la collection d’œufs d’espèces d’oiseaux protégées. Une activité prohibéee et lourdement sanctionnée. –The New Yorker (extraits) New York

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↓ Mark Thomas (gauche) et Guy Shorrock, enquêteurs à la Société royale pour la protection des oiseaux. Photo Richard Barnes/Otto

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e 31 mai 2011, Charlie Everitt, enquêteur à l’Unité criminelle nationale de protection de la nature d’Edimbourg, en Ecosse, reçoit un appel d’urgence d’un collègue de la police du Nord. L’agent lui explique qu’un garde d’une réserve naturelle de l’île de Rùm [dans l’archipel des Hébrides] a vu un homme “caracoler” dans une colonie de mouettes. Il est 16 heures. Trop tard pour attraper le dernier ferry. Everitt part donc en voiture jusqu’à Mallaig, un petit port à quatre heures de route de là, pour prendre le lendemain le premier bateau pour Rùm. L’île, un rocher de 106 kilomètres carrés, est habitée par une quarantaine de personnes. Elle abrite des cerfs élaphes et différentes espèces d’oiseaux rares, notamment des faucons émerillons et des pygargues à queue blanche, et c’est l’une des principales zones de reproduction du puffin des Anglais, cet oiseau de mer dont le cri vous glace les sangs. Aussi l’île est-elle un lieu de ralliement pour les collectionneurs d’œufs, un réseau secret d’hommes dont l’obsession est d’accumuler et de cataloguer les œufs d’oiseaux rares. Le lendemain matin, la traversée en ferry est agitée. Les nuages descendent presque jusqu’à la surface de l’eau. Charlie Everitt, un homme de 46 ans au visage lunaire, se demande à quoi ressemblera cette journée. A l’époque victorienne, la collecte d’œufs était l’apanage des naturalistes, mais, au fur et à mesure qu’ont été adoptées des lois pour protéger les espèces d’oiseaux menacées, cette marotte est devenue un crime. Et les collectionneurs sont entrés dans la clandestinité. Aujourd’hui, ils recourent parfois à des codes chiffrés pour communiquer entre eux sans divulguer leur identité. Depuis dix ans qu’il travaille à ce poste, Everitt n’a jamais rencontré un seul collectionneur. A mi-chemin du bras de mer, son collègue du Nord le contacte par radio : le suspect est sur la jetée. En descendant du bateau, il aperçoit un homme élancé en tenue de camouflage, appuyé contre un sac à dos bien rempli. Everitt s’approche et lui demande son nom. “J’ai aussitôt su que c’était notre homme.” Matthew Gonshaw est le collectionneur d’œufs le plus tristement célèbre outreManche. Au chômage, ce Londonien a déjà purgé trois peines de prison. La dernière fois qu’il s’est fait arrêter, en 2004, les enquêteurs ont saisi chez lui près de 600 œufs, dont 104 étaient cachés dans un compartiment secret monté dans le cadre de son lit. Avec l’accord de Gonshaw, Everitt fouille le sac à dos. Il y trouve des petites seringues, de celles dont les collectionneurs se servent pour vider le contenu des œufs, des cartes topographiques de la région, une corde et un guide militaire de survie. Il remarque également des morceaux de papier journal déchiré qui dépassent de boîtes en plastique. Elles contiennent 20 œufs, dont 8 de puffin des Anglais.

← Carlton D’Cruze, sur un arbre perché, pille le nid d’un balbuzard pêcheur. Ce cliché a été découvert sur son appareil photo lors d’une saisie policière. Photo National WildlifeCrime Unit

REPORTAGE

La plupart des œufs rassemblés par les grands naturalistes britanniques sont rassemblés au musée d’Histoire naturelle de Tring, dans le nord de Londres. Situé dans l’ancienne propriété de son fondateur, le banquier-zoologue Walter Rothschild, le musée recèle la plus grande collection d’œufs d’oiseaux au monde, composée de quelque 2 millions de spécimens, ce qui en fait une institution de premier ordre pour les chercheurs. La collection est fermée au public depuis 1979, après que Mervyn Shorthouse, un habitué qui se faisait passer pour invalide, circulant en chaise roulante, eut volé 10 000 œufs en l’espace de trois ans. Le musée conserve ses œufs dans un sous-sol où s’alignent des rangées sans fin de cabinets en acier, à température contrôlée. Douglas Russell, le conservateur, saisit une clé dans le trousseau accroché à sa ceinture et me guide jusqu’à l’un des cabinets, qui s’ouvre telle la chambre forte d’une banque. Dans un tiroir protégé par une vitre reposent, comme autant de bijoux précieux, de petits œufs bleus, beiges et gris mouchetés, tous percés d’un petit trou par lequel ils ont été vidés. “Ce sont des coucous de Stuart Baker, m’explique Russell. Regardez la diversité des coquilles !” Je le suis dans un autre cabinet. Il contient un unique œuf, celui d’une gallinule punaé [une espèce des Samoa], ramassé en 1873. Russell s’essuie l’œil. “C’est le seul œuf que nous aurons jamais. L’espèce est éteinte. Mais, au moins, nous avons cette vitrine.” Au début du xxe siècle, quand le mouvement écologiste s’intéressa aux espèces menacées, on commença à regarder les collectionneurs d’œufs d’oiseaux sauvages d’un autre œil. En 1922, à Londres, [le politique] Earl Buxton mit en garde contre la “grande menace” que représentaient les collectionneurs d’œufs de l’Union des ornithologues britanniques, dont faisait partie lord Rothschild. Indigné, le banquier quitta l’organisation. Avec le révérend Francis Charles Robert Jourdain, un ornithologue acariâtre formé à Oxford qui avait le front barré d’une balafre depuis qu’il était tombé d’une falaise en cherchant un nid d’aigle, il fonda l’Association oologique britannique. Rebaptisée société Jourdain à la mort du révérend, l’association se proclama en 1940 unique organisation du pays dédiée à la collection d’œufs.

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ais, depuis, les choses n’ont pas tourné à son avantage. En 1954, la loi sur la protection des oiseaux a rendu illégale la collecte de la plupart des œufs d’oiseaux sauvages en Grande-Bretagne. En 1981, environ 90 espèces ont été inscrites sur la Liste 1 : la possession de leurs œufs, à moins qu’ils n’aient été collectés avant 1954, est devenue un crime. Les réunions de la société Jourdain sont devenues la cible de spectaculaires descentes de police. Dans les années 1990, plus de la moitié des membres de l’organisation avaient au moins une condamnation à leur casier. Il y a deux hommes dont tout collectionneur d’œufs digne de ce nom a entendu parler : Mark Thomas et Guy Shorrock, enquêteurs à la Société royale pour la protection des oiseaux [Royal Society for the Protection of Birds, RSPB]. L’organisation, qui tient une base de données des personnes ayant enfreint la législation sur la protection de la nature, a aidé la justice à poursuivre des dizaines de collectionneurs d’œufs. Fondée en 1889 par des femmes qui n’avaient pas été admises à l’Union des ornithologues britanniques, elle compte aujourd’hui 1 million de membres et fait partie des plus grands groupes de protection de la nature au monde. Et comme, en dépit de son fervent engagement en faveur de la préservation de la nature, la Grande-Bretagne ne possède pas d’agence nationale comme le Service

Daniel Lingham avait 3 600 œufs chez lui. Il a fondu en larmes à l’arrivée de la police : “ Dieu merci, vous voilà” américain des poissons et de la faune sauvage, c’est sur l’équipe d’investigation de la RSPB que repose la lutte contre les crimes contre les oiseaux. Les affaires de collecte d’œufs représentent environ un quart de son travail. Il s’agit du reste de la seule infraction en matière de préservation de la nature qui fasse l’objet d’une opération de police à l’échelle nationale. L’opération Pâques, lancée en 1997, a permis à la RSPB de centraliser, dans une même base de données de la police, des informations sur les collectionneurs d’œufs recueillies depuis des dizaines d’années. “Au Royaume-Uni, il est très rare que la police mène une opération nationale de ce genre”, me confie le policier Alan Stewart, qui a créé l’opération Pâques avec Shorrock. “Les autres opérations concernent le trafic de drogue, le trafic d’humains et le hooliganisme dans le football.” Pour les investigateurs, la saison a été chargée. La RSPB a [entre autres] dû monter la garde vingt-quatre heures sur vingt-quatre devant un nid de pie-grièche écorcheur, dans le sud de l’Angleterre. Deux couples de pies-grièches avaient été repérés dans les parages en 2010, alors qu’aucun nid de l’espèce n’avait été observé depuis le milieu des années 1980 – beaucoup accusant les collectionneurs d’œufs d’être responsables de cette disparition. Lorsque la nouvelle a été connue, des dizaines de volontaires se sont proposés pour protéger les nids. “De toutes les infractions auxquelles j’ai eu affaire, la collecte d’œufs est celle qui révolte le plus le public”, me confie Shorrock, ancien flic à Manchester. Mark Thomas estime qu’une cinquantaine de collectionneurs sont encore actifs aujourd’hui. “Nous savons qui ils sont”, précise-t-il. Avec Guy Shorrock, il a perquisitionné le domicile de nombre d’entre eux, parfois plusieurs fois. Ils forment comme une grande famille. En 2004, Daniel Lingham, qui avait 3 600 œufs chez lui, a fondu en → 54


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→ Andy McWilliam, enquêteur à l’Unité criminelle nationale de protection de la nature, pose devant le butin d’un raid. Photo National Wildlife Crime Unit ↓  Matthew Gonshaw, 51 ans, est un voleur d’œufs multirécidiviste. Photo National News/Max-PPP

53 ← larmes à l’arrivée de Mark Thomas et des forces de police : “Dieu merci, vous voilà. Je ne pouvais pas m’arrêter.” En 2006, quand Colin Watson, célèbre collectionneur, a cassé sa pipe en tombant d’un arbre alors qu’il essayait d’atteindre un nid d’autours, un membre de la société Jourdain a eu la délicatesse de téléphoner à la RSPB. Et en fouillant le domicile d’un autre collectionneur, Shorrock a trouvé un morceau de papier portant son nom et son adresse. Il a décidé de déménager. Thomas n’a pas pris son petit-déjeuner. Je l’accompagne à la cafétéria, où il commande un sandwich à l’œuf. Il est passionné par les oiseaux depuis son enfance, à Sheffield, lorsqu’il était membre de la brigade de jeunesse de la RSPB. Diplômé en écologie, il a obtenu à 25 ans un poste de chercheur dans cette même organisation. “Je savais que je ne pouvais pas faire un travail qui ne soit pas concrètement bénéfique aux oiseaux”, explique-t-il. En 1999, sans nulle expérience de l’enquête, il a été sélectionné parmi une brochette de candidats pour occuper un poste d’enquêteur. Son contrat a commencé en même temps que l’opération Pâques. A l’époque, la RSPB était contactée à peu près une fois par jour par des gens qui lui signalaient des vols d’œufs, parfois par des épouses rendues amères par ce hobby auquel leurs maris consacraient tout leur temps. Toutes ces informations ont été consignées dans des dossiers. Les collectionneurs étaient pour la plupart anglais, alors que la majorité des nids d’oiseaux rares du royaume se trouvent en Ecosse. Des caméras de surveillance installées sur les deux routes principales entre l’Ecosse et l’Angleterre ont donc été programmées pour consigner les numéros des plaques d’immatriculation des voitures. Thomas a remarqué deux choses : les véhicules qui appartenaient à des personnes suspectées d’être des collectionneurs passaient plus fréquemment entre mars et juin, pendant la période de reproduction ; nombre d’entre eux appartenaient à des membres de la Société Jourdain. Au printemps 2001, la RSPB a reçu un appel de l’île de South Uist, dans les Hébrides extérieures. Cette région au climat rude et au terrain accidenté, où l’on parle gaélique, abrite un grand nombre d’oiseaux menacés, notamment l’aigle royal. Il en reste environ 450 couples au

Royaume-Uni. Des ornithologues avaient vu un homme escalader la façade d’une paroi rocheuse en pleine averse de grêle. Or les aigles construisent souvent leur nid au milieu de telles zones rocheuses. Une chasse à l’homme a donc commencé dans toute l’île. Elle a abouti deux jours plus tard au terrain de camping de l’hôtel Howmore, où le suspect a été retrouvé à proximité de sa tente. Son nom allait devenir le symbole de la ténacité du collectionneur d’œufs moderne : Matthew Gonshaw. Un Londonien. Thomas et Shorrock étaient stupéfaits : non seulement ils n’avaient jamais entendu parler de ce Gonshaw, mais en plus ils ne connaissaient aucun collectionneur d’œufs qui vienne de Londres. Matthew Gonshaw, même s’il n’avait pas d’œufs sur lui, a été placé en garde à vue. Le lendemain, Shorrock a rencontré la police et s’est rendu chez le collectionneur, dans un ensemble tristounet de petits immeubles de deux étages, dans l’est de la capitale. La police a forcé la porte de l’appartement. A l’intérieur, elle a trouvé des cartes, un équipement d’escalade et des ouvrages d’ornithologie.

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atthew Gonshaw, alors âgé de 38 ans, était un collectionneur d’œufs atypique. Célibataire, au chômage, il vivait d’aides sociales. Il avait échappé à la surveillance des routes parce qu’il n’avait pas de voiture. Et contrairement aux collecteurs classiques, ainsi que le montre son journal, il avait du mal à se payer ce passe-temps qui le consumait. Il établissait soigneusement ses trajets, achetait des tickets de car et de train à l’avance, soucieux de bénéficier d’un tarif économique, et calculait le coût de tout ce dont il aurait besoin, depuis le beurre jusqu’aux paquets de crème anglaise instantanée produite par une société appelée Bird’s [Oiseau]. A l’époque, Shorrock n’a trouvé aucun œuf dans l’appartement de Gonshaw. Mais le journal de celui-ci détaillait les périodes de reproduction de dizaines d’oiseaux protégés et laissait à penser qu’il avait prélevé des couvées entières d’œufs de crave à bec rouge, de plongeon catmarin, de pluvier guignard et de busard – des oiseaux figurant tous sur la Liste 1. Or la RSPB défendait depuis vingt ans une loi qui venait d’être adoptée,

et qui prévoyait des peines de prison allant jusqu’à six mois pour la collecte d’œufs d’oiseaux figurant sur cette liste. Ainsi Gonshaw a-t-il fait partie des premiers collectionneurs d’œufs envoyés derrière les barreaux [alors même que le délit de possession n’avait pu être établi]. A l’annonce du verdict, il s’est écrié : “Jamais de ma vie je n’ai vu quelque chose d’aussi malsain dans un tribunal !” Gonshaw n’appartenait pas à la société Jourdain. Son journal contenait cependant les noms de certains des membres de celle-ci ainsi que des notes sur la façon dont il pourrait y être admis. Un des membres mentionnés, Jim Whitaker, a longtemps siégé au conseil. Cet homme de 78 ans vit dans le Yorkshire, à quatre heures au nord de Londres, dans une maison perchée sur une colline, d’où il fait fonctionner une maison d’édition baptisée Peregrine Books [les éditions du faucon pèlerin]. Celle-ci a publié 61 titres, certains sur les chiens, mais la plupart sur les oiseaux rares de Grande-Bretagne et sur les premiers collectionneurs d’œufs. Whitaker a commencé à collectionner les œufs dans son enfance, après la Seconde Guerre mondiale, dans le Yorkshire. “Les plages étaient couvertes de fils de fer barbelés, alors les enfants de mon âge allaient plutôt à la chasse aux œufs.” Il a fait carrière comme consultant en entreprise, tout en continuant à collectionner les œufs pendant ses loisirs. Ce qu’il aime, c’est à la fois la beauté des œufs et l’habileté qu’il faut déployer sur le terrain pour les obtenir. Certains collectionneurs sont connus pour leurs qualités d’escaladeurs. Whitaker, lui, était respecté pour son talent de dénicheur, qui nécessite patience et minutie. Une fois, il a passé douze heures à suivre un hibou des marais jusqu’à son nid et à attendre qu’il le quitte de nouveau, pour pouvoir aller y prélever les œufs. Le collectionneur a été admis à la société Jourdain en 1974. Le groupe fonctionne comme un club social. “Les membres de la société étaient des hommes d’affaires, des officiers de l’armée, raconte-t-il, la voix tremblante. Il y avait trois médecins. En ce temps-là, ce n’était pas une infraction passible de prison.” Son domicile a été fouillé à trois reprises. Un jour, les investigateurs y ont trouvé 2 895 œufs. En 2004, il a pris sa revanche en publiant un nouveau livre sur l’aigle royal et le pygargue, un ouvrage précieux pour la RSPB et les collectionneurs. Il avait


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←  Matthew Gonshaw avait lui-même confectionné ce cabinet en bois, saisi en 2011. Dedans, des œufs d’avocettes, de milans royaux et de faucons émerillons. Photo Press Association

SOURCE

THE NEW YORKER

→ Il arrive que des épouses dénoncent leur mari à la police, lassées de le voir consacrer tout son temps libre à des œufs. Photo National Wildlife Crime Unit ↑ Le kit du parfait collectionneur d’œufs : tout ce qui est nécessaire pour vider les coquilles de leur contenu. Photo National Wildlife Crime Unit rassemblé auprès de ses contacts des informations sur les nids d’aigle, dont il fournissait en appendice une liste des coordonnées GPS. Il a imprimé 300 exemplaires du livre, qu’il a exclusivement vendus de chez lui. Gonshaw était au nombre des acheteurs. “Il me téléphonait, se souvient l’éditeur. Et il est venu me voir.” Whitaker n’a pas voulu me dire pourquoi il n’avait pas aidé Gonshaw à entrer à la société Jourdain – sans doute considérait-il qu’il aurait compromis la sécurité du groupe. En 2004, Gonshaw est retourné une nouvelle fois en prison après avoir été pris en train de vider un nid sur l’île de Tiree, en Ecosse. Et le 2 juin 2011, au lendemain de son arrestation sur l’île de Rùm, une équipe de huit hommes de la police métropolitaine en tenue antiémeute perquisitionne son appartement. En arrivant sur les lieux, Thomas filme le policier Stephen Rodgers racontant comment il vient de grimper sur une échelle pour accèder à une petite trappe aménagée dans le plafond. Et comment il a découvert des centaines d’œufs soigneusement rangés par espèces dans trois cabinets en bois fabriqués à la main, dont les dimensions et les croquis se trouvent dans les journaux de Gonshaw. Depuis sa dernière arrestation, en 2004, le récidiviste a remplacé les pièces de son ancienne collection : il possède 697 œufs. Thomas passe un mois à cataloguer les œufs. Il finit par tomber sur une preuve décisive : une couvée de trois œufs d’aigle royal, une rareté en soi puisque les aigles pondent d’ordinaire deux œufs. Or les coquilles sont percées de gros trous sur les côtés. Gonshaw doit avoir visité le nid vers la mi-avril, alors que la saison de reproduction était déjà bien avancée. Il a ensuite vidé les œufs de leurs oisillons vivants. Thomas photographie les coquilles et transmets les images à la presse. The Guardian assimile ce crime commis sur des “oisillons quasiment arrivés à terme” à un avortement réalisé au troisième trimestre. Thomas commence à se renseigner sur l’“ordonnance sur les comportements antisociaux”, qui interdit à un criminel d’approcher une personne ou un lieu. Aucun criminel coupable d’une infraction contre la nature n’a jamais été frappé d’une telle sanction. L’accusation devra montrer que Gonshaw est à l’origine de “stress, de peur ou de douleur”. Thomas interroge des bénévoles et des employés de

réserves naturelles. “Nous leur avons demandé s’ils avaient ressenti du stress ou de la peur lorsqu’on les avait avertis que leurs couvées avaient été prises par Gonshaw. La plupart ont répondu par l’affirmative”, témoigne Stephen Rodgers, le policier qui assiste Thomas lors de ces entretiens. Gonshaw plaide coupable de dix délits relatifs à la collecte et à la possession d’œufs. Le juge le condamne à six mois d’incarcération. Il ordonne du reste la destruction des œufs, pour priver Gonshaw du plaisir de les savoir envoyés à un musée. Puis, alors que Gonshaw est détenu en Angleterre puis en Ecosse, la justice décide d’appliquer à son cas l’“ordonnance sur les comportements antisociaux”. Il écope ainsi d’une interdiction à vie de pénétrer sur le territoire écossais pendant la saison de reproduction des oiseaux. Gonshaw fait appel. Lorsqu’il est libéré en août 2012 [dans l’attente d’un nouveau procès, au terme duquel le jugement sera confirmé], toute la communauté des ornithologues assiste à la Foire aux oiseaux de Rutland [un comté du nord de l’Angleterre]. L’événement attire 25 000 personnes. Six tentes de la taille d’un terrain de football abritent des centaines de stands qui vendent des équipements et des vêtements, des livres et des séjours d’observation des oiseaux, ou qui appartiennent à des organisations de conservation. Thomas ne pense pas y trouver Gonshaw – “Ce n’est pas son truc”, estime-t-il.

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orsque je rencontre Thomas au stand de la RSPB, il se trouve en compagnie de Phil Beard, un membre de la société Jourdain d’une cinquantaine d’années. Celui-ci me dit avoir arrêté de collectionner les œufs. Mais il précise : “Je continue de faire des photos de temps en temps.” Il assiste également à des réunions de la société Jourdain, qui n’attirent plus qu’une quinzaine ou une vingtaine de personnes. “Je suis sans doute un des membres les plus jeunes”, avance-t-il avant de se corriger : officiellement, la société n’a plus de membres. Redoutant d’être poursuivie comme organisation criminelle, elle a en effet radié tous ses membres ordinaires pour en faire des membres honoraires. Son opinion sur les activités de Gonshaw est fort simple : “Il est fou.” [Il a son point de vue sur la RSPB] :

New York, Etats-Unis Hebdomadaire, 600 000 ex. www.newyorker.com Créée en 1925, cette revue est un concentré du style et de l’humour new-yorkais. Caricatures et dessins humoristiques constituent sa marque de fabrique. Ses reportages au long cours, ses analyses politiques, ses critiques et ses fictions en font le magazine favori des intellectuels américains. Le titre appartient au groupe Conde Nast.

“Les types comme Shorrock parcourent le pays en faisant tout ce qu’ils peuvent pour mettre la main sur les collectionneurs”, déclame-t-il en haussant la voix et en dressant vers moi un index bandé dans de la gaze. “Ces types se passionnent pour ce qu’ils font. Ce sont des extrémistes. Mais au moins ils sont payés.” Lorsque j’interroge plus tard Guy Shorrock sur ce point, il lève les bras au ciel : “Ce pays, par le biais de son Parlement, a décidé qu’il ne voulait pas que des hommes adultes se baladent dans la campagne pour ramasser les œufs dans les nids de nos oiseaux. C’est tout.” Gonshaw vit dans un immeuble situé tout au fond d’un cul-de-sac. Je décide de m’y rendre le dernier jour de mon séjour en Angleterre. L’homme qui m’ouvre la porte a les traits tirés, le front dégarni. Il a passé vingt ans de sa vie à planifier et effectuer des excursions dans des conditions difficiles pour rassembler une prodigieuse collection d’œufs. Il ne semble pas encore avoir tourné la page. “Ce n’est pas tant la prison. J’avais des œufs vraiment rares. Tout a disparu maintenant. Mais ce n’est pas grave, vous comprenez ?” Il marque une pause, comme s’il était en train de se les représenter dans son esprit : “Si je pouvais, j’aurais une grande pièce pleine de casiers d’œufs et de livres sur les oiseaux.” Les œufs de Gonshaw, je venais de les voir : alignés sur des carrés de coton dans une salle fermée à clé, au siège de la RSPB, attendant d’être détruits par Thomas à coups de marteau [comme ordonné par le juge]. Lorsque je lui raconte cela, mon interlocuteur éclate de rage. “Ce sont des cambrioleurs, déclare-t-il à propos de la RSPB. Rien que des petits cambrioleurs !” Il fulmine contre les grands industriels et les agriculteurs – suppression des haies vives, drainage des marécages, dégradation de l’habitat. “C’est à cause de ça que les oiseaux se font rares. Les oiseaux marins sont en voie d’extinction parce que les pêcheurs écossais aspirent toutes les ressources de la mer.” Je demande à Gonshaw s’il compte continuer à collectionner les œufs, mais il élude la question. “C’est quelque chose qui est en nous, c’est tout”, me dira-t-il plus tard. —Julian Rubinstein* Publié le 22 juillet * Julian Rubinstein publiera en janvier La Ballade du buveur de whisky (éd. Sonatine).


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Plein écran.

SUR TABLETTE

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REPORTAGE

“Psy n’est pas sorti de nulle part”… Sur la nouvelle application iPad de Courrier international, en exclusivité, explorez les coulisses de la K-pop en Corée du Sud avec le dessinateur Patrick Chappatte. Pourquoi avoir choisi la Corée du Sud ? PATRICK CHAPPATTE Les médias nous livrent deux récits parallèles à propos de ce pays  : au Nord, un régime surréaliste, dernier appareil stalinien de la planète ; au Sud, le pays Samsung qui veut dévorer le monde. Cette schizophrénie géopolitique en fait un lieu unique au monde. Qu’est-ce qui vous a intéressé, en

particulier, dans le phénomène de la K-pop ? Il dit beaucoup sur l’ambition économique du pays. Psy, qui [en 2012] a battu tous les records avec sa chanson Gangnam Style, n’est pas sorti de nulle part. Depuis des années, toute une industrie bien rodée produit du culturel pour l’export. Ils ont tout compris de Hollywood : vendre du rêve, pour ensuite vendre des produits.

Comment fonctionne cette usine à rêves ? Chaque année, des auditions sont menées en Corée, en Chine, au Japon, aux Etats-Unis et au Canada. Sur les centaines de milliers de jeunes inscrits, des dizaines sont retenus, certains dès 8 ans. Dans les écoles de stars – un monde très fermé que j’ai pu visiter –, on leur enseigne chant, danse, langues étrangères. Puis des groupes sont assemblés de toutes pièces, avec l’aide du marketing. Dans votre BD, vous expliquez que le formatage est aussi social. Même les stars du hip-hop ont l’air chou et propres sur elles. Ce qui s’explique d’un mot : le confucianisme, très fort en Corée du Sud. On ne résiste pas au système, ce serait rompre avec la société. Mais les Coréens surprennent constamment. Tel prof d’économie sérieux se révèle soudain être aussi un rappeur. Dans la vidéo présentée en bonus avec la BD [sur l’application iPad de Courrier international], vous le verrez en pleine rap battle avec un autre universitaire, l’un “clashant” pour le libre marché et l’autre pour le protectionnisme. Décoiffant.—

PATRICK CHAPPATTE Né en 1967 à Karachi, aujourd’hui établi à Genève, il est le dessinateur attitré du quotidien suisse Le Temps et collabore, entre autres, à l’International New York Times. Il est aussi un BD reporter renommé, auteur de dizaines de reportages aux quatre coins du monde. Courrier international reprend régulièrement ses travaux.


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histoire.

La grande révolution du café 1963 URSS

Il y a cinquante ans, un café de la rue Malaïa Sadovaïa installait la première machine à expresso d’Union soviétique. Elle allait ainsi changer la vie et les mœurs de la jeunesse

—Ogoniok (extraits) Moscou

↗  Deux élégantes à la terrasse ensoleillée d’un café de Leningrad, mai 1941. Photo Sovfoto/ Getty Images

A

Moscou on boit du thé, à Saint-Pétersbourg, du café. Vissarion Bielinski [grand intellectuel russe de la première moitié du xixe siècle] a écrit : “Le petit peuple de SaintPétersbourg se distingue un peu de celui de Moscou en ce que, mis à part la vodka et le thé, il aime aussi le café. Les simples Pétersbourgeoises, cuisinières et autres servantes, peuvent se passer de thé et de vodka, mais elles ne peuvent pas vivre sans café.” Comment expliquer cet amour pour le café ? L’influence des Allemands, des Baltes et les Finlandais n’y est sans doute pas pour rien [SaintPétersbourg est situé dans le nord-ouest de la Russie, au bord du golfe de Finlande]. En tout cas, c’est à Saint-Pétersbourg que le café du matin est entré dans les mœurs. Anna Akhmatova [grande poétesse russe du xxe siècle] évoquait deux triades bien distinctes : “le thé - les chiens - Pasternak” ; et “le café - les chats - Mandelstam”. La première triade est moscovite, la seconde pétersbourgeoise. Le pouvoir soviétique, lui, considérait le café comme une boisson bourgeoise. Il devait le payer en devises convertibles, qui lui faisaient défaut. Le caféier ne poussait pas sur le territoire de l’Union soviétique. La consommation de cette boisson a cependant perduré [après la révolution de 1917], surtout à Leningrad [Saint-Pétersbourg ayant été ainsi rebaptisé après la mort de Lénine, en 1924]. Jusque dans les années 1930, le café, comme d’autres produits d’épicerie fine, était vendu uniquement dans les magasins qui n’acceptaient que l’or et les devises. En 1913, la Russie importait 12 564 tonnes de café ; en 1938, ces importations n’atteignaient plus que 1 170 tonnes. Dans les célèbres magasins Elisseev, qui n’étaient pas accessibles à tous, et dans les boutiques spéciales thé-café, on vendait du café en grains. Il était moulu à l’aide de moulins à manivelle par des employés de maison

dans de grandes cuisines. “Le café, ce n’est pas de la vodka, on en boit peu” : cette noble boisson est restée à Leningrad comme un symbole de fidélité à Saint-Pétersbourg, une nostalgie de 1913, époque où voyager à Paris ou à Venise n’était pas utopique.

Boisson bourgeoise. Le principal café de Leningrad avant la guerre [1941-1945], Le Nord [en français], a été rebaptisé Sever [le Nord, en russe] à la fin des années 1940, dans le cadre de la lutte contre la servilité [à l’égard de l’Occident] et le cosmopolitisme. Mais les vrais Léningradois ont continué bien entendu de l’appeler Le Nord. Ceux qui disaient Sever passaient pour des ploucs. Le café et les confiseries étaient comme d’étranges vestiges de l’Age d’argent [fin du xixe siècle russe], renfermant encore la nostalgie d’une culture mondiale. Pour plusieurs générations d’enfants léningradois issus de l’intelligentsia, Le Nord fut le premier café qu’ils fréquentèrent dans leur vie. Ils y trouvaient des mets aux noms exquis, comme “profiteroles au chocolat” ou “friandises glacées”, et le café y était préparé dans une cafetière métallique. Au milieu des années 1960, sous Nikita Khrouchtchev, le café est réapparu en Russie grâce à la décolonisation de l’Afrique et à l’émergence du tiers-monde. Les nouveaux pays achetaient volontiers des armes soviétiques ; des kalachnikovs étaient envoyées en Asie et en Afrique, tandis que les ports soviétiques accueillaient des cargos pleins de produits coloniaux. C’est ainsi que le café fit son retour dans les épiceries et les lieux de restauration collective. Si, en 1950, l’URSS importait 1 000 tonnes de café en grains, en 1960, ce chiffre était quasiment multiplié par 20. En 1985, le Soviétique consommait en moyenne 141 grammes de café (soit deux fois plus qu’avant la révolution) et, en 1987, 208 grammes. Lorsque Nikita Khrouchtchev se rendit aux EtatsUnis en 1959, il fut émerveillé par le maïs et les

distributeurs automatiques. C’est ainsi qu’apparurent en URSS des distributeurs d’eau gazeuse, des Photomatons, des services de blanchisserie et de nettoyage à sec automatique, et des machines à café. On y insérait de l’argent, les produits tombaient, on les consommait et “le plan était rempli et dépassé”. Rien qu’à Moscou, 10 000 distributeurs d’eau gazeuse furent installés en 1960. Le café acheté issu du troc et l’automatisation se combinèrent de façon fantastique, et ce fut l’apparition de la machine à expresso en URSS. En 1961, les Milanais avaient commencé à produire des machines à café automatiques et semi-automatiques. Au sein du bloc de l’Est, les premiers intéressés par cette invention furent les Hongrois. Réputés grands amateurs de café, ils achetèrent des machines à expresso en Italie. Et la république populaire de Hongrie se vit confier la charge de produire les machines à café Omnia, sous licence italienne, pour tout le camp socialiste. Enfin, en 1965, les Editions du Progrès publièrent Paris est une fête d’Ernest Hemingway. Ces mémoires

SOURCE OGONIOK Moscou, Russie Hebdomadaire, 67 000 ex. www.ogoniok.com Fondée en 1899, “La Petite Flamme” fut le reflet de la vie littéraire et artistique soviétique dans les années 1970 et 1980, puis une des vitrines de la perestroïka, ce qui lui a donné une seconde vie. L’hebdomadaire s’est ensuite transformé en magazine d’informations générales et de reportages richement illustrés.


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installées les deux premières machines Omnia de la ville. Et, immédiatement, dans les deux petites salles, on s’est mis à jouer des coudes. L’angle de la rue Malaïa Sadovaïa et de la perspective Nevski est un endroit commode, à la fois pour les jeunes acteurs de l’Institut du théâtre et pour les futurs peintres de l’Ecole Moukhine. Il se trouve à égale distance des salles des chercheurs de la Bibliothèque publique d’Etat Saltykov-Chtchedrine et des salles pour les étudiants de la rue Fontanka. C’est aussi dans la rue Malaïa Sadovaïa que les derniers poètes des années 1960, Joseph Brodski, Anri Volokhonski et Alexeï Khvostenko, ont croisé les premiers poètes des années 1970, à savoir Viktor Krivouline, Anatole Belkine et Viktor Toporov.

Des endroits douteux. L’autre endroit stra-

sur la vie parisienne dans les années 1920 représentèrent un tournant pour la jeunesse russe des années 1960. Il en ressortait qu’un jeune homme et une jeune fille comme il faut pouvaient vivre à Leningrad comme à Paris. Passer du temps au café, y rencontrer des amis, y écrire des contes ou des vers. Le tout avec une tasse de café et une cigarette. Tout coïncidait : Hemingway, la libération de l’Afrique, l’importation du café et l’apparition des machines à expresso. A Leningrad pouvait commencer, selon l’expression du poète Viktor Krivouline, “la grande révolution du café”.

Denrée exotique. L’une des particularités de Leningrad par rapport à Moscou était l’abondance des appartements communautaires et la pénurie générale de logements. Pratiquement tous les habitués des cafés étaient condamnés à vivre, jusqu’à un âge avancé, chez leurs parents. Ils ne pouvaient pas recevoir leurs amis, ni a fortiori faire de grandes fêtes. Dans le delta de la Neva, le temps est détestable une grande partie de l’année, et se promener avec ses amis dans la rue n’a rien de plaisant. Aussi les premières cafétérias, apparues au milieu des années 1960, se sont-elles vite transformées en clubs pour jeunes. La denrée exotique menait la résistance face au thé soviétique. Leningrad est devenue la ville du café par excellence en URSS. Les riches Moscovites, eux, se réunissaient dans les appartements. En province, le pouvoir et les parents n’encourageaient pas l’indépendance d’esprit. On ne choisit ni ses parents ni son époque, mais on peut toujours choisir son café. Tout a commencé au magasin Elisseev de la rue Malaïa Sadovaïa, dans l’immeuble même où, en mars 1881, les membres de Narodnaïa Volia [La Volonté du peuple, organisation anarchiste russe de la fin du xixe siècle] avaient ourdi leur attentat contre l’empereur Alexandre II. C’est précisément là que, au début du mois de septembre 1963, ont été

tégique était l’Akademitchka, c’est-à-dire la cantine de l’Académie des sciences. Ouverte de 8 à 18 heures, elle accueillait les étudiants en goguette, qui y buvaient un petit-double sucré, de la bière, rédigeaient des travaux scientifiques, lisaient et se transmettaient des livres rares et à la mode, qui ne circulaient souvent qu’en samizdats [sous forme d’éditions clandestines, pour déjouer la censure]. Puis, le 1er septembre 1964, au rez-de-chaussée du restaurant Moskva, situé au coin des perspectives Nevski et Vladimir, ouvrit la plus grande et la plus importante cafétéria de Leningrad. Ce nouveau lieu de restauration collective, tout ce qu’il y a de plus officiel, s’appelait “la cafétéria du restaurant Moskva”. Au fil du temps, sa popularité grimpant, il s’est vu attribuer un nouveau nom, Saigon, en lien avec le principal événement de cette époque –la guerre du Vietnam. Mais le nom avait une autre signification. Dans les articles de la presse soviétique, le Saigon vietnamien, capitale du SudVietnam, était présenté comme le rendez-vous du vice, la ville proche du front regorgeant de bars, de prostituées, de drogues et de gangsters. Cette appellation relevait d’un romantisme noir et juvénile. L’établissement était sale et négligé. Un ami américain d’alors l’appelait “le coin de plus sale de toute l’Europe de l’Est”. Le succès de la cafétéria Saigon s’explique par la topographie et la sociologie. Vaste, il ne risquait pas d’être monopolisé par une seule bande. L’un des meilleurs poètes du lieu, Evgueni Venzel, l’avait baptisé “le coin déluré”. Et effectivement le carrefour des trois perspectives Nevski, Liteïny et Vladimir avait la réputation d’un endroit à la fois joyeux, dangereux et à la réputation douteuse. On descendait quelques marches pour rejoindre la salle principale, où se trouvait un comptoir sur lequel trônaient cinq machines à café. Cinq dames remplissaient les percolateurs. En principe il faut 12 grammes de café moulu pour faire un petitdouble. Quand la quantité de café est tassée dans les percolateurs, il faut placer immédiatement deux tasses sous chacun d’eux. Bien sûr, il n’y avait jamais 12 grammes. Si la dame était en bons termes avec le client, il y en avait 11, sinon… 5. Et on ne discutait pas. Les serveuses se divisaient en deux groupes : celles qui arnaquaient tout le temps, et les patriotes locales qui arnaquaient le client ordinaire et bichonnaient les habitués. Parmi ces dernières, il y avait Loussia et Stella. Au Saigon, on ne pouvait boire son café que debout, autour de hautes tables dont le plateau rond était en marbre artificiel. Aux heures d’affluence,

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il n’y avait plus de place. C’est pourquoi on réservait sa table en envoyant quelqu’un faire la queue. Au début, le Saigon était, pour les esprits libres des années 1970, l’équivalent d’un club de jeunes comme il en existe actuellement. On pouvait y rencontrer ses amis, faire la connaissance de jeunes filles et boire en échappant à la surveillance maternelle. De lieu de socialisation, c’était devenu l’unique endroit possible de réalisation de soi. On lisait à haute voix des poèmes, on imaginait des expositions idéales, on partageait des lectures interdites et on se répétait des secrets. Le Saigon faisait renaître la fabuleuse époque de la transmission orale de la littérature. Et puis, finalement, la cafétéria est devenu le cimetière de tous les espoirs. Les gens ont commencé à sombrer dans l’alcool, la drogue ou la folie. Dans les dernières années de l’époque soviétique, la petite salle a vu se côtoyer voleurs et artistes, dissidents et agents de renseignement du KGB, petits trafiquants et adeptes des bains en extérieur dans l’eau glacée. Au Saigon, nous avons passé vingt-cinq ans debout avant d’aller défendre l’hôtel Angleterre [monument historique dont le projet de démolition a mobilisé massivement les Pétersbourgeois] en 1987 et le palais Mariinsky en août 1991 [lors d’une tentative de putsch], puis de nous retrouver dans de maigres processions derrière le cercueil de nos amis [tués lors de ces événements]. Tous, autant que nous sommes, nous venons du cloaque du Saigon. Un monde s’écroulait. Celui des logements communautaires, du soviétisme et de l’antisoviétisme, des réputations qui se faisaient au café et non selon la loi du marché, des jeunes filles qui aimaient les célébrités locales, pauvres et fières. Pendant la perestroïka [la période de réformes impulsées par Gorbatchev, à la fin des années 1980, avant l’explosion de l’URSS], un magasin italien d’articles de plomberie a remplacé le Saigon. Aujourd’hui ce lieu abrite le bar d’un hôtel luxueux. —Lev Lourié Paru le 19 août

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↓ Jeune Femme au livre, tableau d’Alexandre Deineka (1899-1969). Photo Ria Novosti


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tendances. Passez par la case découverte

Le Canada n’est plus hockey

GE T T Y

—The Globe and Mail (extraits) Toronto

K

arl Subban connaît le prix à payer pour avoir engendré un joueur de hockey. Ses trois fils, Pernell Karl, Malcolm et Jordan, sont tous devenus hockeyeurs professionnels. Pour cela, lui et sa femme ont déboursé chaque année 5 000 dollars [3 500 euros] par enfant pour les inscrire en hockey amateur dans la Ligue de hockey du Grand Toronto (GTHL). “Et c’était sans compter l’équipement et les autres frais, soupire Karl Subban. C’était très cher. Mais il faut parfois savoir faire des sacrifices, et c’est ce que nous avons fait.” On sait bien que pratiquer le sport national canadien coûte cher. Mais ces dix ou quinze dernières années, jouer au hockey est devenu un luxe inaccessible pour de nombreuses familles de la classe moyenne. Les racines ouvrières de ce sport sont menacées et il devient difficile d’espérer que le prochain Gordie Howe ou Wayne Gretzky soit lui aussi d’origine modeste. Les jeunes qui viennent de familles moins aisées sont confrontés à des joueurs souvent mieux entraînés qu’eux et qui ont passé beaucoup plus de temps sur la glace, grâce à l’argent investi par leurs parents. “Cette discipline a changé. Avant, tout le monde avait le droit de jouer”, acquiesce John Gardner, président de la GTHL. “Aujourd’hui, il faut en avoir les moyens.” Si quelques joueurs aux

origines modestes s ’a c c ro c he nt e t par v iennent à jouer en Lig ue nord-américaine (N HL), ce spor t, auparavant un modèle de méritocratie, est devenu une discipline où l’argent fait la loi, et un exemple frappant de la montée des inégalités au Canada. “Pour faire huit, neuf ou dix ans de hockey à haut niveau chez les jeunes, il faut débourser de 8 000 à 10 000 dollars par an minimum [de 5 600 à 7 000 euros]”, évalue Jim Parcels, un entraîneur de hockey amateur. “Sur dix ans, on arrive presque à 100 000 dollars [70 000 euros].” Jim Parcels se souvient avoir entraîné des équipes d’ados de 14 ou 15 ans qui devaient voyager dans toute la région et jouer plus de 80 matchs entre septembre et mars. Chaque match supplémentaire engendrait des dépenses qui venaient s’ajouter aux frais déjà considérables engagés par les parents. Mais ces derniers voulaient que leurs enfants jouent toujours plus. Jamais moins. La principale raison de cette envolée des frais est simple : le temps passé sur la glace coûte de plus en plus cher. Un peu partout dans le pays, les équipements municipaux sont pris d’assaut. De nombreuses patinoires privées ont donc vu le jour et proposent des tarifs souvent plus élevés. La location d’une patinoire revenait auparavant à 50 dollars [35 euros] l’heure pour une petite équipe de hockey. Cela lui coûte aujourd’hui jusqu’à sept fois plus. Et puis il y a le développement des “académies” de hockey  : des écoles pr ivées où les pa rents paient 40  000  dollars canadiens [30 000 euros] par saison pour que leurs adolescents puissent incorporer le hockey dans leur cursus scolaire, s’améliorer dans le jeu et finalement intégrer des ligues d’élite et être remarqués par des recruteurs. Ajoutez à cela des stages intensifs, et les dépenses atteignent des sommets. Au-delà de l’aspect financier, le hockey peut conduire à des aberrations, même si elles ne concernent en général que les très riches. Il existe par

exemple des histoires de parents qui déménagent, voire qui divorcent pour avoir deux adresses et permettre ainsi à leur enfant de jouer dans une meilleure équipe. “Les parents en font une question d’orgueil, affirme Jim Parcels. Leurs enfants s’en contrefichent, mais le hockey est devenu un signe extérieur de richesse.” Pour pallier les errements du hockey amateur de haut niveau, des solutions existent. A Thunder Bay, dans l’Ontario, l’isolement de la ville rend difficiles les déplacements à l’extérieur. Aussi les responsables de la fédération locale de hockey ont-ils mis en place un système où les meilleurs jeunes rencontrent des joueurs plus âgés pour augmenter le niveau de difficulté. Sans déplacements ni tournois coûteux, les dépenses sont plus gérables pour les familles. Thunder Bay a ainsi produit un nombre impressionnant de joueurs devenus professionnels malgré les faibles ressources de ses habitants. D’autres idées relèvent du pur bon sens. John Gardner a ainsi lancé un appel au gouvernement afin qu’il subventionne les équipements sportifs de hockey à tous les niveaux pour promouvoir l’exercice physique chez les enfants. Et d’assurer : “Il faut investir dans la jeunesse. Si vous ne plantez pas les graines, vous ne récolterez jamais les fruits de l’arbre.” —James Mirtle Publié le 8 novembre

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Fini le temps où le sport national canadien était un jeu populaire. Le hockey sur glace est désormais un luxe que seule une élite peut pratiquer.

LIBAN — Les 9 et 10 novembre, dans le cadre du Festival de la rue à Beyrouth, qui a pour objectif de promouvoir les échanges sur les problèmes de l’aménagement urbain, les habitants de la capitale libanaise ont pu explorer leur ville sous un angle différent. Celui du Monopoly. “Les spectateurs, devenus joueurs, ont pris place à bord d’une voiture avec un chauffeur et de vrais agents immobiliers pour tourner dans la ville”, détaille le site libanais Now. “Ce jeu vous permettait d’acquérir le jardin de Sanayeh, par exemple, ou tout autre bâtiment centenaire menacé de mort par un projet de building géant”, explique Hussein Nakhal, l’un des créateurs de Monopoly Beirut, sur le site Beirut.com. Pendant cinquante minutes, les joueurs ont surtout pu explorer des aspects inconnus de leur ville, tout en ayant l’esprit de compétition, “car il s’agit avant tout d’un jeu d’argent”.

15 000 Diagnostic 2.0

AFRIQUE DU SUD — Voudriez-vous aider à lutter contre le paludisme ? Vous pouvez en tout cas déjà vous entraîner à diagnostiquer cette maladie dans Malaria Spot, “un jeu vidéo grâce auquel 15  000  utilisateurs réunis pourront bientôt identifier, avec la même efficacité qu’un spécialiste, des cas réels de paludisme en Afrique du Sud”, rapporte le magazine chilien Qué Pasa. Le jeu, en phase de test, propose aux joueurs de repérer les parasites responsables du paludisme dans des échantillons de sang fournis par un hôpital de Johannesburg. Fin 2014, il sera testé en temps réel au Mozambique et comparé aux résultats des spécialistes sur place. Le créateur de Malaria Spot, le médecin espagnol Miguel Luengo-Oroz, explique que la lutte antipaludique pâtit avant tout du manque d’experts pour analyser les échantillons de sang. Il faut trente minutes à un médecin seul pour détecter un cas, ce qui ne prendrait qu’une minute à 15  000  internautes réunis, selon Miguel Luengo-Oroz.


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INSOLITES

Les lignes entre les pages

FARROWS CREATIVE

● Positif à la cocaïne. Positif à la cocaïne. Positif. Encore positif… Les conclusions des analyses scientifiques réalisées à Anvers sur les livres de la bibliothèque Permeke sont sans ambages. Tous les ouvrages examinés dans le cadre de l’émission littéraire Man over Boek portaient des traces de poudre. Une surprise, même pour le toxicologue Jan Tytgat, coauteur de cette singulière étude. “De toute évidence, la cocaïne est devenue une molécule omniprésente en Belgique”, témoigne-t-il dans De Morgen. Si l’expérience souligne l’essor de la consommation et du commerce de drogue dans le plat pays (où l’on trouve souvent des restes de blanche sur les poignées de porte), elle montre aussi à quel point les méthodes d’analyse se sont affinées. Que ce soit sur la BD Gil et Jo ou sur le roman La Merditude des choses, les traces relevées sont de l’ordre du picogramme – autrement dit du millionième de millionième de gramme. Pas de quoi se faire un rail… Sur les dix ouvrages examinés, deux comportaient aussi des traces d’herpès, précise De Standaard : le roman érotique Cinquante Nuances de Grey et le polar Tango de Pieter Aspe (jeu, mafia, prostitution). Comment le virus est-il allé se loger là, allez savoir. Ici encore, indique le quotidien belge, la concentration relevée est infinitésimale et, hors cas exceptionnels, sans nocivité. Nous voilà rassurés : Herpes simplex ou pas, la lecture reste une saine occupation.

L’art du bug Depuis juillet, sur le quai de la gare de Bristol, au Royaume-Uni, les passagers peuvent apercevoir, de loin, une écolière se tenant debout PHOTO devant un pylône. S’ils s’en approchent, ils la verront se décomposer en milliers de pixels, à la manière d’un jeu vidéo bloqué par un bug informatique, relate The Guardian. Luke Jerram, un artiste anglais daltonien spécialiste des illusions d’optique, s’est inspiré de sa fille, Maya, pour créer cette sculpture à l’aide de 5 000 autocollants carrés de 12 millimètres chacun, agglutinés sur une base métallique. A partir d’une erreur de pixels, il a réussi à créer une œuvre visuelle qui “questionne l’utilisation des techniques numériques habituellement mises à contribution dans l’art”, constate le quotidien britannique.

Mange ta soupe avant qu’elle ne disparaisse dans un monde privé de morue, de chocolat ou de beurre de cacahuètes ?” se demande le site américain The Verge. Ces trois aliments, dont la production est menacée par le réchauffement climatique, constituent le menu proposé par les artistes Miriam Simun et Miriam Songster dans leur camion Ghost Food (nourriture fantôme),

arrivé à New York début octobre. Les “échantillons du futur” offerts par le restaurant itinérant sont fabriqués à base de nourriture synthétique : le poisson, par exemple, est un mélange de protéines végétales et d’algues. Un masque diffuse l’odeur de l’aliment dégusté. Résultat pour un filet de morue : “Une étrange parodie de poisson, avec une texture caoutchouteuse mais une odeur indéniablement maritime.”

Le repos éternel en couleurs ESPAGNE —  Début novembre, la société Ronda de Dalt a présenté

sa nouvelle collection. Soit une vingtaine de modèles, allant du sportif au floral, en passant par les motifs patriotiques. Rien d’anormal vu la saison, mis à part que l’entreprise, installée dans le nord de Barcelone, ne vend pas de vêtements mais des cercueils. “Cela fait des années que les rites funèbres locaux échappent à la monotonie”, explique au Periódico Josep Ventura, gérant de pompes funèbres. Or quoi de moins monotone qu’un cercueil aux couleurs du Barça ?

DESSIN DE TIOUNINE/MOSCOU

DESSIN DE RAúL/ESPAGNE

DR

ÉTATS-UNIS — “Que ferions-nous

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62.

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Courrier international — no 1203 du 21 au 27 novembre 2013

culture.

L’ardoise magique d’Antonio Tabucchi Un inédit de l’écrivain, mort il y a plus d’un an, est paru en Italie. L’histoire d’une certaine Isabel ayant mystérieusement disparu, puis réapparu. —Il Sole-24 Ore Milan

E

n 1998 à Paris, Antonio Tabucchi rédigea une de ses “poétiques a posteriori”, “fondamentalement illogiques […], messagères d’un sens que nous nous efforçons pathétiquement de donner, après, à quelque chose qui s’est produit avant”. Dans ce texte parisien, l’écrivain racontait un expédient grâce auquel, au cours des dernières années, il avait pu converser avec son père, privé de voix après une opération du larynx. Ils s’étaient procuré une “ardoise magique”, de celles qu’utilisent les enfants. Le père de Tabucchi y notait ses observations et le fils répondait à voix haute. “Petit à petit, sans m’en rendre compte, je me mis à utiliser moi aussi cette ardoise. Je ne saurais dire pourquoi. Pendant deux ans et demi, nous dialoguâmes en silence, par le biais de cette ardoise. Aujourd’hui seulement, je me rends compte avec stupeur qu’il n’écrivit jamais la question que, logiquement, il aurait dû me poser : ‘Pourquoi ne parles-tu pas, toi qui peux le faire ?’ Il ne me le demanda pas. Il accepta ma complicité, comme j’acceptai la sienne.” Le roman Per Isabel. Un mandala, surgi du passé et désormais disponible en librairie, fait penser à cette ardoise. Tabucchi – comme l’indiquent Maria José de Lancastre (sa femme) et Carlo Feltrinelli dans une postface pleine de tact – l’a écrit en quelques années “sur sept cahiers d’écoliers à la couverture glacée noire”, avant de le dicter dans sa maison de Vecchiano [près de Pise] en 1996. Le roman, confié à une amie, a ensuite dormi dans un tiroir pendant quinze ans. Un jour, Tabucchi le lui a réclamé pour une relecture. “C’était à l’été 2011, et au cours de l’automne il est tombé malade.” Aujourd’hui, seize ans après sa

dictée, voilà que ce roman réappa- reconnaître dans Tadeus (“consiraît, écrit sur une ardoise magique dérez-moi comme quelqu’un qui par un Tabucchi dont la voix ne cherche”) ; impossible de ne pas le nous parvient plus qu’à travers ses reconnaître derrière chacun des écrits. C’est sur cette ardoise que témoins qui se perdent en conjecnous nous penchons aujourd’hui tures sur le sort d’Isabel tout au pour lire l’histoire d’Isabel, une long des neuf cercles de ce manfemme disparue, recherchée par dala de mots ; impossible de ne Tadeus, histoire décomposée sous pas le reconnaître dans la petite le prisme de mille témoignages dif- gare déserte où apparaît Isabel, un férents, oubliée justement à cause foulard blanc noué autour du cou, de cette multiplication de facettes. clamant “j’ai fui vers le néant mais Isabel, élève du lycée français de je m’en suis sortie”. Impossible de Lisbonne ; Isabel qui s’était faite ne pas placer Tabucchi au centre portraitiste de fenêtres (“elle n’y de ce roman plein de charme et de mettait jamais de figure humaine, mystère retrouvé après sa mort, les personnages gâchaient le mys- qui n’est rien d’autre, au fond, que tère, disait-elle, tu vois, je peins cette le énième grand chaînon de cette fenêtre qui est si mystérieuse quand fantastique et mélancolique cosil n’y a personne, mais si je peignais mogonie de l’absence que Tabucchi le type qui s’y montre, le mystère fini- a compilée au fil de ses romans. C’est comme ça que ce roman rait immédiatement”) ; Isabel l’étudiante révolutionnaire ; Isabel qui nous parvient, porté par les organisait des sessions de fado cas- embruns jusqu’au rivage où nous tiço [fado traditionnel de Lisbonne] le trouvons, après l’irrémédiable chez elle ; Isabel enceinte (“paraît- naufrage qu’est la disparition d’un il, de l’Espagnol ou du Polonais, grand écrivain. Et c’est comme ça que nous le preon ne sait pas”) ; Isabel qui adhère LITTÉRATURE nons, empreints du au Parti commumême soupçon ironiste ; Isabel qui décide d’avorter ; nique et de la même surprise avec Isabel qui rentre dans la clandes- laquelle nous ramassons un objet tinité et prend le nom de Magda ; que la mer nous confie. Nous nous Isabel qui part vivre dans le Nord ; demandons d’où il arrive, ce qui Isabel qui finit en prison ; Isabel a pu se passer, et à qui il appartequi a des problèmes psycholo- nait. Puis nous cessons de nous giques (“elle est dans un endroit poser des questions, et nous comtenu secret”) ; Isabel qui se sui- mençons à nous en servir. Nous cide en détention ; Isabel qui peut- acceptons sa complicité. C’est alors être n’est jamais morte, car “la que nous nous l’approprions – peu mort est le tournant sur la route, importe le propriétaire –, comme mourir c’est seulement ne plus être chaque histoire qui finit entre nos vu”. Ce n’est qu’une fois passé ce mains. Et, s’il s’agit d’une ardoise tournant, semble dire ce roman, magique, nous lisons ce qu’il y a que les autres se lancent à notre d’écrit sur l’écran. Plus tard, sans recherche. même savoir pourquoi, peut-être Il est impossible de lire Per y écrirons-nous quelque chose à Isabel sans placer au centre de notre tour. —Andrea Bajani* cette “petite enquête” Tabucchi Publié le 13 octobre lui-même, disparu au détour d’un tournant le 25 mars 2012 et jamais reparu dans le monde sensible * Andrea Bajani, né à Rome en 1975, depuis lors. Impossible de ne pas le est écrivain.

↑ Antonio Tabucchi. Photo Lein/Writer Pictures/Leemage

En savoir plus L’ÉCRIVAIN Né en Toscane en 1943, Antonio Tabucchi est l’un des auteurs italiens les plus traduits à l’étranger. Nocturne indien (1984, éd. 10/18) et Pereira prétend (1994, idem) sont parmi ses romans les plus connus. Traducteur et spécialiste du poète portugais Fernando Pessoa, il avait fait du Portugal sa seconde patrie. Intellectuel engagé, il a signé de nombreuses tribunes dans la presse européenne, notamment contre Silvio Berlusconi et Cesare Battisti. Il est décédé d’un cancer à Lisbonne, en mars 2012, à 68 ans.

LE LIVRE Per Isabel. Un mandala (Pour Isabelle, un mandala), publié en octobre aux éditions Feltrinelli, est un inédit posthume. Très malade, Tabucchi avait repris ce texte écrit et dactylographié près

de quinze ans plus tôt. “Per Isabel […] peut se définir comme ‘le’ récit de Tabucchi : celui que pendant des années il avait tenté d’écrire”, suggère le quotidien La Repubblica. Le lecteur y retrouvera toutes les grandes obsessions de l’auteur : l’absence, le Portugal, la saudade et la quête de la vérité. Le roman sera traduit et publié par Gallimard courant 2015.

PARTENARIAT Antonio Tabucchi doit faire l’objet d’un hommage lors du festival Littératures européennes Cognac, organisé du 21 au 24 novembre. Cette 25e édition, dont Courrier international est partenaire, met à l’honneur l’Italie et ses écrivains. Des débats sur l’identité, l’immigration et la culture italiennes seront organisés autour d’une quarantaine d’invités, parmi lesquels Milena Agus, Luciana Castellina, Roberto Scarpinato ou Massimo Carlotto. Renseignements : www.litteratureseuropeennes.com


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