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N° 1196 du 3 au 9 octobre 2013 courrierinternational.com Belgique : 3,90 €

EDITION BELGIQUE

Italie— L’économie en péril

Gastronomie pour tous ! Moins élitiste, moins chère, la grande cuisine descend dans la rue

ÉTATS-UNIS— BUDGET : LA GUERRE D’USURE QATAR — LA FIFA, UNE ORGANISATION DÉCADENTE

REPORTAGE

France—Le “9-3” vu par El Pais

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4.

Courrier international — no 1196 du 3 au 9 octobre 2013

ÉDITORIAL

Sommaire

L

a destinée des nations dépend de la manière dont elles se nourrissent”, disait Jean Anthelme Brillat-Savarin, l’un des pères de la gastronomie française. Deux siècles plus tard, la grande cuisine a quitté depuis belle lurette la table des rois et des princes pour se démocratiser, sous l’effet de la Révolution française, même si les mets les plus fins sont longtemps restés l’apanage des gourmets les plus aisés : toques et étoiles pour les palais en fonds, fast-foods et malbouffe pour le peuple et les bas-fonds. La fracture sociale passe aussi par le ventre, car si tout est affaire de goût tout est surtout affaire de coût. C’est en tout cas sur cette croyance (et sur le montant des additions) que s’est développée la cuisine bourgeoise et qu’ont prospéré des restaurants pas nécessairement pour tous. Un élitisme en voie de disparition grâce à une brigade de nouveaux chefs. Au volant de leur food truck ou aux fourneaux de leur “cuisine de rue”, ils veulent rendre la bonne chère plus accessible. La baraque à frites d’hier ou le sempiternel jambonbeurre ont du souci à se faire, la bonne bouffe n’est plus un luxe. A propos de la France, Montesquieu disait : “Ici on ne mange pas, on dîne.” On peut désormais (bien) dîner au coin de la rue, en s’inspirant des meilleures recettes étrangères. En couverture : —Angus Denoon Duncan au commandes de son stand itinérant baptisé “Kolkata Experience”, à Brixton (Londres). Photo Pal Hansen (palhansen.com) —Silvio Berlusconi : dessin de Hajo de Reijger, Pays-Bas (Cagle Cartoons) —Dessin de Mayk, Suède

Retrouvez Eric Chol chaque matin à 6 h 55, dans la chronique

“Où va le monde” sur 101.1 FM

à la u ne

GASTRONOMIE POUR TOUS ! Fini les restaurants classiques hors de prix, vive la cuisine ambulante ! Désormais, les bons produits se démocratisent et les grands chefs eux-mêmes se mettent à la street food de qualité, explique The Wall Street Journal. p.19

SUR NOTRE SITE

Suède Les racines du racisme anti-Roms

www.courrierinternational.com ÉTATS-UNIS Les conséquences du bras de fer entre républicains et démocrates sur le budget fédéral. ITALIE Les suites de la crise politique ouverte par la démission de cinq ministres berlusconiens le 28 septembre. Retrouvez-nous aussi sur Facebook, Twitter, Google+ et Pinterest

p.52

360°

Médias. L’empire chinois s’étend en Afrique

CAHIER RÉGIONS Retrouvez dans certaines de nos éditions notre supplément Marseille. En couverture : la nouvelle esplanade du fort Saint-Jean à Marseille. Photo Matthieu Colin/ Divergence

KAZANEVISKY

Une affaire de coût

p.42

MAXIME KANTOR

ÉRIC CHOL

L’existence de fichiers récents identifiant des personnes comme roms, dévoilée par le quotidien Dagens Nyheter, soulève un tollé. Et rappelle la face sombre de l’histoire suédoise.

p.56

Le baiser de glace de la démocratie Sous couvert de renverser les tyrans, le monde occidental ne fait que favoriser le chaos, au seul profit de l’ultralibéralisme mondialisé, dénonce le peintre et écrivain russe Maxime Kantor dans l’hebdomadaire Expert. Faites la une…

JOUEZ !

A l’occasion de la sortie en kiosque jeudi 3 octobre de notre hors-série “La vie est un jeu”, glissez-vous dans la peau d’un journaliste de Courrier international et tentez de décrocher la une. Un défi ludique et une façon de mieux comprendre le travail de notre rédaction.


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Courrier international — no 1196 du 3 au 9 octobre 2013

Sommaire Les journalistes de Courrier international sélectionnent et traduisent plus de 1 500 sources du monde entier : journaux, sites, blogs. Ils alimentent l’hebdomadaire et son site courrierinternational.com. Les titres et les surtitres accompagnant les articles sont de la rédaction. Voici la liste exhaustive des sources que nous avons utilisées cette semaine : Aera Tokyo, hebdomadaire. Ha’Aretz Tel-Aviv, quotidien. Brando Buenos Aires, mensuel. Corriere della Sera Milan, quotidien. Ekantipur (kantipuronline.com) Katmandou, en ligne. Eurasianet (eurasianet.org) New York, en ligne. Expert Moscou, hebdomadaire. The Express Tribune Pakistan, quotidien. Financial Times Londres, quotidien. The Globe and Mail Toronto, quotidien. Haqqin.az Bakou, en ligne. Infografika Saint-Pétersbourg et Moscou, mensuel. I Kathimerini Athènes, quotidien. Lakome (http://fr.lakome.com) Rabat, en ligne. Los Angeles Times Etats-Unis, quotidien. Mother Jones San Francisco, bimestriel. Al-Mustaqbal Beyrouth, quotidien. National Review New York, bimensuel. The New York Times EtatsUnis, quotidien. The Observer Londres, hebdomadaire. El País Madrid, quotidien. Le Soir Bruxelles, quotidien. Sydsvenskan Malmö, quotidien. Tempo Jakarta, hebdomadaire. Tportal (tportal.hr) Zagreb, en ligne. True West (Arizona), mensuel. USA Today McLean, quotidien. Visão Lisbonne, hebdomadaire. The Wall Street Journal New York, quotidien. Your Middle East (yourmiddleeast.com) Stockholm, en ligne.

← Toutes nos sources Chaque fois que vous rencontrez cette vignette, scannez-la et accédez à un contenu multimédia sur notre site courrierinternational.com (ici, la rubrique “Nos sources”).

— MOYEN-ORIENT

7 jours dans le monde 8. Grèce. Aube dorée touchée mais pas coulée 12. Portrait. Janet Yellen 14. Controverse. Pour sauver Detroit, faut-il dépouiller son musée ?

27. Qatar. La Fifa, une organisation décadente 28. Palestine. Pas facile d’être un riche Palestinien 29. Turquie. Qui a spolié les Arméniens ?

— ASIE — EUROPE 18. Politique. L’Italie, cette grande masochiste 19. Suède. Les racines du racisme anti-Roms 20. Azerbaïdjan. La présidentielle, une pure formalité

— FRANCE 22. Société. Le “9-3”, la grande inconnue de Paris

42. Gastronomie pour tous !

Transversales

— AFRIQUE 30. Maroc. “Ils” sont devenus fous

D’un continent à l’autre

A la une

32. Pakistan. Les chrétiens éternels parias 34. Japon. A Fukushima, le tourisme contre l’oubli

— AMÉRIQUES 36. Etats-Unis. La santé, combien ça coûte ? 38. Argentine. Le village qui rêve d’or noir

— BELGIQUE I. Agriculture. La galère des jeunes

50. Economie. Pas d’amis, pas de crédit. 52. Médias. La Chine tisse sa toile en Afrique 53. Ecologie. Des forêts sur écoute 54. Sciences et innovation. Israël : protons et propagande 55. Signaux. Copeaux boursiers

360° 56. Débat. La stratégie du chaos permanent 60. Plein écran. Les enfants du Douro

Edité par Courrier international SA, société anonyme avec directoire et conseil de surveillance au capital de 106 400 €. Actionnaire La Société éditrice du Monde. Président du directoire, directeur de la publication : Antoine Laporte. Directeur de la rédaction, membre du directoire : Eric Chol. Conseil de surveillance : Louis Dreyfus, président. Dépôt légal Octobre 2013. Commission paritaire n° 0712c82101. ISSN n°1154-516X Imprimé en France/Printed in France Rédaction 6-8, rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75212 Paris Cedex 13 Accueil 33 (0)1 46 46 16 00 Fax général 33 (0)1 46 46 16 01 Fax rédaction 33 (0)1 46 46 16 02 Site web www.courrierinternational. com Courriel lecteurs@courrierinternational.com Directeur de la rédaction Eric Chol Rédacteurs en chef Jean-Hébert Armengaud (16 57), Claire Carrard (édition, 16 58), Odile Conseil (déléguée 16 27), Rédacteurs en chef adjoints Catherine André (16 78), Raymond Clarinard, Isabelle Lauze (hors-séries, 16 54) Assistante Dalila Bounekta (16 16) Rédactrice en chef technique Nathalie Pingaud (16 25) Direction artistique Sophie-Anne Delhomme (16 31) Directeur de la communication et du développement Alexandre Scher (16 15) Conception graphique Javier Errea Comunicación Europe Catherine André (coordination générale, 16 78), Danièle Renon (chef de service adjointe Europe, Allemagne, Autriche, Suisse alémanique, 16 22), Gerry Feehily (Royaume-Uni, Irlande, 16 95), Lucie Geffroy (Italie, 16 86), Nathalie Kantt (Espagne, Argentine, 16 68), Iwona Ostapkowicz (Pologne, 16 74), Caroline Marcelin (chef de rubrique, France,17 30), Iulia Badea-Guéritée (Roumanie, Moldavie, 19 76), Wineke de Boer (Pays-Bas), Solveig Gram Jensen (Danemark, Norvège), Alexia Kefalas (Grèce, Chypre), Mehmet Koksal (Belgique), Kristina Rönnqvist (Suède), Agnès Jarfas (Hongrie), Mandi Gueguen (Albanie, Kosovo), Miro Miceski (Macédoine), Kika Curovic (Serbie, Monténégro, Croatie, BosnieHerzégovine), Marielle Vitureau (Lituanie), Katerina Kesa (Estonie) Russie, est de l’Europe Laurence Habay (chef de service, 16 36), Alda Engoian (Caucase, Asie centrale), Larissa Kotelevets (Ukraine) Amériques Bérangère Cagnat (chef de service, Amérique du Nord, 16 14), Gabriel Hassan (Etats-Unis, 16 32), Anne Proenza (chef de rubrique, Amérique latine, 16 76), Paul Jurgens (Brésil) Asie Agnès Gaudu (chef de service, Chine, Singapour, Taïwan, 16 39), Christine Chaumeau (Asie du Sud-Est, 16 24), Ingrid Therwath (Asie du Sud, 16 51), Ysana Takino (Japon, 16 38), Kazuhiko Yatabe (Japon), Zhang Zhulin (Chine, 17 47), Elisabeth D. Inandiak (Indonésie), Jeong Eun-jin (Corées) Moyen-Orient Marc Saghié (chef de service, 16 69), Ghazal Golshiri (Iran), Pascal Fenaux (Israël), Philippe Mischkowsky (pays du Golfe), Pierre Vanrie (Turquie) Afrique Sophie Bouillon (16 29), Hoda Saliby (chef de rubrique Maghreb, 16 35), Chawki Amari (Algérie) Transversales Pascale Boyen (chef des informations, Economie, 16 47), Catherine Guichard (Economie, 16 04), Anh Hoà Truong (chef de rubrique Sciences et Innovation, 16 40), Gerry Feehily (Médias, 16 95), Virginie Lepetit (Signaux) Magazine 360° Marie Béloeil (chef des informations, 17 32), Virginie Lepetit (chef de rubrique Tendances, 16 12), Claire Maupas (chef de rubrique Insolites 16 60), Raymond Clarinard (Histoire), Catherine Guichard Ils et elles ont dit Iwona Ostapkowicz (chef de rubrique, 16 74) Site Internet Hamdam Mostafavi (chef des informations, responsable du web, 17 33), Carolin Lohrenz (chef d’édition, 19 77), Carole Lyon (rédactrice multimédia, 17 36), Paul Grisot (rédacteur multimédia, 17 48), Pierrick VanThé (webmestre, 16 82), Marie-Laëtitia Houradou (responsable marketing web, 1687), Patricia Fernández Perez (marketing) Agence Courrier Sabine Grandadam (chef de service, 16 97) Traduction Raymond Clarinard (rédacteur en chef adjoint), Hélène Rousselot (russe), Isabelle Boudon (anglais, allemand), Françoise Escande-Boggino (japonais, anglais), Caroline Lee (anglais, allemand, coréen), Françoise Lemoine-Minaudier (chinois), Julie Marcot (anglais, espagnol, portugais), Marie-Françoise Monthiers (japonais), Mikage Nagahama (japonais), Ngoc-Dung Phan (anglais, italien, vietnamien), Olivier Ragasol (anglais, espagnol), Danièle Renon (allemand), Mélanie Sinou (anglais, espagnol), Leslie Talaga (anglais, espagnol) Révision Jean-Luc Majouret (chef de service, 16 42), Marianne Bonneau, Philippe Czerepak, Fabienne Gérard, Françoise Picon, Philippe Planche, Emmanuel Tronquart (site Internet) Photographies, illustrations Pascal Philippe (chef de service, 16 41), Lidwine Kervella (16 10), Stéphanie Saindon (16 53) Maquette Bernadette Dremière (chef de service), Catherine Doutey, Nathalie Le Dréau, Gilles de Obaldia, Josiane Petricca, Denis Scudeller, Jonnathan Renaud-Badet, Alexandre Errichiello, Céline Merrien (colorisation) Cartographie Thierry Gauthé (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66) Calligraphie Hélène Ho (Chine), Abdollah Kiaie (Inde), Kyoko Mori (Japon) Informatique Denis Scudeller (16 84) Directeur de la production Olivier Mollé Fabrication Nathalie Communeau (directrice adjointe), Sarah Tréhin (responsable de fabrication) Impression, brochage Maury, 45330 Malesherbes Ont participé à ce numéro Julia Baruchel, Jean-Baptiste Bor, Monique Devauton, Nicolas Gallet, Hélène Rousselot, Pierangélique Schouler, Leslie Talaga, Isabelle Taudière, Nicole Thirion, Laure Wallois Secrétaire général Paul Chaine (17 46) Assistantes Claude Tamma (16 52), Sophie Nézet (partenariats, 16 99), Sophie Jan Gestion BénédicteMenaultLenne(responsable,1613) Comptabilité 01 48 88 45 02 Responsable des droits Dalila Bounekta (16 16) Ventes au numéro Responsable publications Brigitte Billiard Direction des ventes au numéro Hervé Bonnaud Chef de produit Jérôme Pons (0 805 05 01 47, fax : 01 57 28 21 40) Diffusion internationale Franck-Olivier Torro (01 57 28 32 22) Promotion Christiane Montillet Marketing Sophie Gerbaud (directrice, 16 18), Véronique Lallemand (16 91), Lucie Torres (17 39), Romaïssa Cherbal (16 89)

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GEIE COURRIER INTERNATIONAL EBL COURRIER INTERNATIONAL pour la Belgique et le Grand Duché de Luxembourg est commercialisé par le GEIE COURRIER INTERNATIONAL EBL qui est une association entre la société anonyme de droit français COURRIER INTERNATIONAL et la société anonyme de droit belge IPM qui est l’éditeur de La Libre Belgique et de La Dernière Heure Les Sports. Co-gérant Antoine Laporte Co-gérant et éditeur responsable François le Hodey Directeur général IPM Denis Pierrard Coordination rédactionnelle Pierre Gilissen

+ 32 2 744 44 33 Ouvert les jours ouvrables de 8h à 14h. Rue des Francs, 79 — 1040 Bruxelles Publicité RGP Marie-France Ravet marie-france.ravet@IPMAdvertising.be + 32 497 31 39 78 Services abonnements abonnements@saipm.com + 32 2 744 44 33 / Fax + 32 2 744 45 55 Libraires + 32 2 744 44 77 Impression IPM Printing Directeur Eric Bouko + 32 2 793 36 70


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8.

7 jours dans le monde.

Courrier international — no 1196 du 3 au 9 octobre 2013

GRÈCE

↓ Dessin de Kountouris, Athènes.

Aube dorée touchée mais pas coulée

Fier comme un Portugais

Les autorités ont frappé un grand coup en arrêtant les leaders et plusieurs militants de la formation néonazie, suspectés de meurtres. Mais cela ne résout pas les problèmes du pays, sur lesquels prospère le parti. —I Kathimerini Athènes

Q

uand il s’est enfin décidé à agir contre le parti néonazi Aube dorée [le 28 septembre], le gouvernement du Premier ministre Antonis Samaras a surpris tout le monde par sa rapidité et sa détermination. Cette confrontation directe s’était fait attendre. Avant le meurtre du rappeur antifasciste Pavlos Fyssas, le 18 septembre dernier, commis par un homme qui a avoué être membre d’Aube dorée, le groupe semblait jouir d’une impunité totale. Nous comprenons aujourd’hui que les autorités l’avaient à l’œil depuis un moment et qu’au fil des mois ses dirigeants et ses membres se sont trouvés impliqués dans un nombre croissant de délits. L’intervention tardive contre Aube dorée a été payée au prix fort, avec plusieurs assassinats auxquels certains de ses membres auraient participé, ainsi que la honte qui a rejailli sur la réputation de la Grèce, car notre société donnait l’impression de tolérer le chauvinisme et la violence. En revanche, quand ils sont entrés en action, le gouvernement, la police et les autorités judiciaires l’ont fait avec célérité et assurance. C’est une preuve de courage politique, parce que des voix se sont vigoureusement élevées, au sein du parti de Samaras, pour appeler à la tolérance envers l’extrême droite dans l’espoir d’en séduire les partisans. Et cette confrontation a aussi fait beaucoup pour redonner foi dans les institutions du pays et dans l’Etat. Les enjeux sont énormes. La démocratie doit prouver que, lorsqu’elle se défend contre ceux qui sont prêts à la saper, elle le fait dans un esprit de justice et de transparence. Le processus doit clairement montrer que ce sont des crimes que l’on poursuit, pas des idées (si répugnantes

et étrangères soient-elles à notre société). Il faut également que l’on puisse voir que les autorités s’acquittent convenablement de leur tâche, qu’elles s’appuient sur une argumentation solide. Sinon, leur intervention contre Aube dorée risque de passer pour un pogrom politique qui ne pourra que rendre service au groupe une fois passée la première onde de choc parmi ses fidèles. Il faut que la loi soit appliquée dans toutes les situations, sans exception, et que l’on puisse en être témoin. C’est ce dont la société a besoin en ces temps de grande incertitude. L’arrestation des dirigeants d’Aube dorée ne peut qu’avoir de profondes répercussions sur la vie politique grecque. Aussi tard qu’il ait agi, le gouvernement l’a fait avec courage et efficacité. Il a endossé ses responsabilités et devra faire face aux conséquences. Reste à savoir comment les formations de l’opposition réagiront : se montreront-elles aussi

courageuses et responsables ou bien feront-elles tout leur possible pour en tirer parti à court terme ? La crise a révélé au grand jour de nombreux problèmes qui affectent la Grèce. L’ascension d’Aube dorée est le plus grave, mais elle a de surcroît nettement contribué à détourner l’attention des difficultés fondamentales que connaissent notre économie, notre administration et notre société. Le respect de la loi, le regain de crédibilité des institutions, l’impression que nous avons un gouvernement sérieux aux commandes, ce sont là autant d’étapes essentielles pour l’avenir. Mais nous n’en sommes qu’au début. Le redressement de la Grèce est la responsabilité de tous, de chaque citoyen comme des partis politiques du pays. Nous ne pouvons plus nous offrir le luxe de nous laisser distraire. —Nikos Konstandaras Publié le 30 septembre

SOURCE I KATHIMERINI Athènes, Grèce Quotidien, 26 250 ex. Fondé en 1919, ancré au centre droit, “Le Quotidien” est considéré comme l’un des journaux les plus sérieux de Grèce. Ses plus : une ouverture sur les pays voisins européens et un regard distancié sur la société. Il dispose d’une édition en anglais.

SUR LE WEB

presseurop.eu

Retrouvez cet article et un dossier complet sur la crise en Grèce sur le site partenaire de Courrier international.

SPORT —“Splendeur du Portugal !” A Bola, l’un des principaux quotidiens sportifs portugais, laisse éclater sa joie au lendemain de la victoire de Rui Costa au Championnat du monde de cyclisme sur route. C’est la première fois qu’un coureur cycliste lusitanien remporte un titre de champion du monde. Rui Costa a endossé le maillot arc-en-ciel à Florence au terme d’une course âprement disputée de 272 kilomètres. Cerise sur le gâteau, à cette victoire s’ajoute celle de João Sousa au tournoi de tennis de Malaisie, qui a remporté son premier tournoi ATP. C’est également le premier remporté par un tennisman portugais. Ces deux succès jettent un éclairage nouveau sur deux sports peu visibles au Portugal, où le poids médiatique du football éclipse les autres disciplines.

Boko Haram frappe fort les faibles

NIGERIA—“Il faut que Boko Haram

soit dans un grand état de faiblesse pour faire d’étudiants en train de dormir les cibles d’une attaque aussi barbare”, estime le site d’information panafricain Guinée Conakry Info en réaction à la dernière attaque meurtrière du groupe islamiste nigérian, le 29 septembre. On comptait au moins 40 morts dans le campus universitaire de Gubja au lendemain de l’attentat. Alors que le gouvernement de Goodluck Jonathan se félicitait d’avoir repris le contrôle sur Boko Haram, ce carnage apparaît “comme une sorte de bémol dans le bilan élogieux dont les responsables nigérians se vantaient tant ces derniers temps”.


7 JOURS.

Courrier international — no 1196 du 3 au 9 octobre 2013

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→ Belgrade, le 27 septembre. Un militant antigay brandit le drapeau serbe. Andrej Isakovic/AFP

Jusqu’où ira la contestation ? SOUDAN — “Le gouvernement a annoncé le 29 septembre une augmentation du salaire minimum avec effet rétroactif au 1er janvier 2013, rapporte Sudan Tribune. Cette décision arrive au moment où le pays est le théâtre d’un mouvement de contestation de grande ampleur.” Depuis la suppression des subventions sur les carburants, le 23 septembre, dans le cadre d’une série de réformes économiques, les Soudanais manifestent en masse. La promesse d’une hausse des salaires suffira-t-elle à calmer la colère populaire ? Des affrontements avec les forces de l’ordre ont déjà fait plusieurs morts – 34 selon la police, 150 selon l’opposition – et plusieurs centaines de personnes ont été arrêtées.

situation économique du pays. “Durant son bref règne, le gouvernement islamiste n’a pu satisfaire la demande de la population en aliments subventionnés. Le mécontentement qui en est résulté a aidé les militaires à faire tomber ce gouvernement.” Confronté à de sévères difficultés économiques, le pays, premier importateur mondial de blé, cherche à réduire ses importations. Mais le quotidien économique précise aussi que l’inflation et la pénurie de pain à bon marché, si elles persistent, pourraient rapidement faire pâlir l’aura des militaires.

Importations alimentaires en Egypte (en milliards de dollars) année entière

ÉGYPTE — “Ce que veulent les Egyptiens, c’est du pain moins cher”, titre The Wall Street Journal en commentant la

Pas de Gay Pride et pas de quoi être fier Pour la troisième année de suite, les autorités ont interdit la Parade de la fierté homosexuelle à Belgrade en invoquant des raisons de sécurité.

jusqu’en avril

Tportal (extraits) Zagreb

3 2,5 2

Le prix du pain, c’est essentiel

SERBIE

1,5

– 32 %

1 0,5 0

2009 2010 2011 2012 2013 SOURCES : “THE WALL STREET JOURNAL”, MINISTÈRE DE L’INDUSTRIE ET DU COMMERCE EXTÉRIEUR

SUIVEZ -LES Les dessinateurs qui signent dans Courrier international sont de plus en plus nombreux à avoir des comptes Twitter, la preuve ! Daryl Cagle @dcagle Cet Américain aux dessins pétaradants pourrait dessiner l’éléphant républicain et l’âne démocrate les yeux fermés, tant il les moque à longueur de caricatures ! Il est aussi le fondateur de l’agence Cagle Cartoons (en anglais).

Willis from Tunis @willisfromtunis La Tunisienne Willis a donné sa langue aux chats, ceux qu’elle dessine pour leur faire commenter l’actualité. Elle n’est pas avare de coups de griffe – à Ennahda et à tous ceux qui veulent étouffer la liberté d’expression (en français).

L

a Gay Pride est une sorte de test qui en dit long sur la sincérité de l’Etat et qui met en lumière ceux qui détiennent le poids le plus important dans la société serbe. Chaque automne, cette fête se transforme en un champ de bataille qui oppose la droite clérico-nationaliste à la Serbie libérale et démocratique. Comme d’habitude, les autorités ont attendu la dernière minute : ce n’est que vendredi [27 septembre] au soir, à la veille de la manifestation, qu’elles ont estimé que la Gay Pride n’était pas à l’abri d’incidents. Tous, pourtant, s’y étaient préparés comme si elle allait avoir lieu : ses organisateurs, la police et les groupes clérico-fascistes. Deux ministres du gouvernement avaient annoncé leur participation, et la ministre des Affaires étrangères de Suède s’était rendue à Belgrade pour l’occasion. Les groupes clérico-fascistes (Obraz, Dveri Srbske, Nasi ou Zavetnici) avaient annoncé leurs défilés pacifiques et familiaux en faveur de la protection des valeurs familiales, alors que sur les réseaux sociaux ils menaçaient d’actions violentes. Une fois encore, l’Eglise [orthodoxe] s’est distinguée par son

attitude : le patriarche Irinej a manifesté son dégoût vis-à-vis de la Parade, la considérant comme une chose odieuse. Le Premier ministre Ivica Dacic – également ministre des Affaires intérieures – n’a pas craint de se contredire lui-même : d’un côté, il a fait savoir à ses policiers qu’il attendait d’eux qu’ils assurent la protection du principe de l’égalité des droits de tous les citoyens ; de l’autre, il s’est permis quelques déclarations scandaleuses au sujet des penchants “maladifs” et “contre nature” des personnes LGBT. Tel Janus, il a montré un visage pour plaire à l’Europe et l’autre pour la scène politique locale. La décision a été prise finalement vendredi soir par le Bureau pour la coordination des services de sécurité, et le Premier Ministre n’a eu qu’à apparaître à la télévision pour déclarer que toutes les manifestations publiques – et en premier lieu la Gay Pride, Parade de la fierté – seraient interdites samedi [28 septembre]. Ne parlons pas de fierté, elle n’a pas sa place ici. —Milos Vasic* Publié le 28 septembre * Journaliste à l’hebdomadaire serbe Vreme.

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Michel Kichka @michelkichka Israélien de longue date né en Belgique, Kichka alimente son fil Twitter avec les dessins qu’il réalise pour la télévision i24news. Optimiste indécrottable, il affiche une prédilection marquée pour le jeu de mots (en français).

courrierinternational.com/evenement/ombresnoires-monstres-a-letat-pur


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LE DESSIN DE LA SEMAINE

ILS PARLENT DE NOUS

Tu parles d’un dialogue !

JEAN-NOËL CUÉNOD, correspondant du quotidien Tribune de Genève

“La crise favorise le travail dominical”

DR

Le débat sur le travail du dimanche a repris de la vigueur en France. Y voyez-vous une véritable question de société ?

LES PRÉSIDENTS américain et iranien ont conversé au téléphone le 27 septembre, renouant un dialogue interrompu depuis 1979, lors de la prise d’otages de l’ambassade américaine à Téhéran. Elu en juin, le réformateur Hassan Rohani a annoncé la possibilité d’un accord sur le nucléaire d’ici trois à six mois. “Mais pour l’instant, ce ne sont que des mots, tempère The New York Times. Les Iraniens n’ont à ce jour rien fait pour apaiser les craintes relatives à leur programme nucléaire.” Dessin de Riber paru dans Sydsvenskan, Malmö.

tives du 29 septembre : le succès confirmé de l’extrême droite (20,6 %), la percée du populiste Frank Stronach (5,7 %) et surtout l’entrée au Parlement du petit parti Neos - Das neue Österreich (La Nouvelle Autriche, 4,9 %), fondé en octobre 2012 par le libéral de centre droit Matthias Strolz. Cet entrepreneur de 40 ans, à la tête d’une société de conseil florissante, adepte du Bikram yoga et coauteur d’un livre de recommandations “pour mieux s’en sortir dans un monde chaotique” pourrait faire renaître un parti libéral dans le pays. “Sa coalition de prédilection, relate le quotidien Der Standard, serait noir-vert-rose avec lui comme ministre de

Giec : le rapport de l’angoisse CLIMAT – “Oubliez le changement climatique, c’est à un effondrement catastrophique du climat que nous devons nous préparer”, écrit The

Sur un plan cyniquement économique, la réponse ne peut qu’être positive, puisque les chiffres d’affaires réalisés dimanche [29 septembre] par ces chaînes dépasseraient le montant des astreintes fixées par la justice pour non-respect de sa décision. Sur le plan politique, leur coup est également gagnant puisqu’elles ont contraint le gouvernement à se saisir de ce sujet en urgence. Sur le plan moral, c’est évidemment désastreux dans la mesure où ces commerces donnent aux citoyens – et particulièrement aux jeunes – le signe que l’on peut mépriser une décision de justice sans que cela entraîne des conséquences négatives. Mais la morale pèse d’un poids bien léger en regard des considérations mercantiles.

Guardian en commentant le cinquième rapport du Giec, le groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat. Ses conclusions – sur l’augmentation des températures, la montée des océans, la multiplication des phénomènes climatiques extrêmes et la responsabilité des humains –  sont en effet sans appel.

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signatures appuyaient, au 1er octobre, la pétition demandant le droit de conduire pour les Saoudiennes. Elle accompagne une campagne sur les réseaux sociaux, qui invite les Saoudiennes à prendre le volant le 26 octobre et à défier la loi du seul pays au monde qui interdise la conduite aux femmes. La polémique, récurrente, est souvent encouragée par le régime pour détourner l’attention du public d’autres sujets comme la corruption ou l’autocratie absolue.

DESSIN DE DANZIGER, ETATS-UNIS

ALEXANDER KLEIN/AFP

AUTRICHE – Bilan des législa-

l’Education.” En clair : ce serait une coalition avec les chrétiens-démocrates (ÖVP) et les Verts. Mais le résultat des urnes donne à penser que c’est la “grande coalition” (SPÖ + ÖVP, qui totalisent 50,9 % des voix) que le chancelier socialdémocrate Werner Faymann (SPÖ) s’apprête à reconduire.

Le week-end dernier, des enseignes de bricolage ont bravé une décision de justice en décidant d’ouvrir le dimanche. Ont-elles eu raison ?

DESSIN DE RUBEN, PAYS-BAS

Matthias Strolz, le yogi vainqueur

C’est un débat récurrent depuis au moins la séparation de l’Eglise et de l’Etat, en 1905 ! Aux prescriptions dominicales de l’Eglise catholique romaine se sont ajoutées les revendications des syndicats ouvriers réclamant le respect de cette pause hebdomadaire. Dès lors, la gauche et une partie de la droite ont pu s’opposer avec un certain succès aux offensives du patronat, soucieux de faire tourner la machine économique à plein régime. Maintenant, avec la crise et la politique des bas salaires pratiqués par de nombreuses entreprises, la position traditionnelle de l’Eglise et des syndicats a plus de mal à être défendue. Les pressions pour le travail dominical sont plus importantes qu’en période de plein emploi.

Confier la mission de “clarifier le cadre juridique” à une personnalité, c’est une bonne solution ? Dès que l’on parle en France d’une mission pour clarifier un cadre juridique, il faut se méfier. En règle générale, il en ressort une nouvelle usine à gaz. Il y a un gisement de créateurs de complexité tout à fait étonnant dans ce pays. Cela dit, personne n’est à même d’expliquer la situation du travail dominical en France. A Paris, certains magasins peuvent ouvrir le dimanche aux Champs-Elysées, mais non pas boulevard Haussmann. Allez comprendre !


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ILS/ELLES ONT DIT

Janet Yellen Du bonheur en Réserve —Financial Times (extraits) Londres

D

ans le milieu des économistes, notoirement connus pour ne s’entendre sur rien, une seule chose fait sans doute l’unanimité : Janet Yellen est d’une gentillesse et d’une honnêteté peu communes. Après que Lawrence Summers, le candidat soutenu par Barack Obama, a jeté l’éponge, Yellen fait désormais figure de favorite pour remplacer Ben Bernanke à la présidence de la Réserve fédérale américaine. A 67 ans, cette femme qui a connu une trajectoire plus régulière que fulgurante dans le monde universitaire s’apprête à prendre les rênes de l’économie américaine. Elle est née en 1946 dans un quartier populaire de Brooklyn, à New York, d’un père médecin de famille et d’une mère institutrice qui avait cessé de travailler pour s’occuper de sa fille et de son fils, de quatre ans plus âgé que Janet. La famille est juive mais pas particulièrement pratiquante. On y attache une grande importance à la réussite scolaire. La jeune Janet excelle au lycée public local, où elle est première de la classe dans pratiquement toutes les matières. De sa mère, qui gère les finances familiales, elle tient un intérêt pour la Bourse, l’économie et les pages économiques des journaux. A l’université Yale, elle prépare sa thèse de doctorat sous la direction de James Tobin, le grand économiste keynésien et Prix Nobel. Selon Joseph Stiglitz, autre Prix Nobel d’économie et, à l’époque, également professeur à Yale, les idées de Tobin sur l’interaction entre marchés financiers et économie réelle ont profondément influencé la jeune étudiante. “Janet a très bien compris le pouvoir des marchés mais aussi leurs limites”, se souvient-il. Elle enseigne ensuite à Harvard (où l’un de ses étudiants est un

“Je suis perplexe”, déclare Trent Lott, ancien chef de la majorité républicaine au Sénat américain, à propos de son parti – de plus en plus dominé par le Tea Party –, qui vient de retoquer le budget fédéral pour bloquer la mise en œuvre de l’Obamacare. “Je ne

Obama la nommera vraisemblablement à la présidence de la FED dans les jours qui viennent. Elle serait la première femme à diriger la banque centrale américaine. ↓ Janet Yellen, 67 ans, devrait succéder à Ben Bernanke à la présidence de la FED le 1er janvier prochain. Economiste, épouse d’un Prix Nobel d’économie, elle deviendrait ainsi la femme la plus puissante du monde. Dessin de Cummings paru dans The Financial Times, Londres.

certain Lawrence Summers). Elle intègre l’équipe d’économistes de la FED, mais ne reste pas longtemps dans l’institution parce qu’elle y fait la connaissance, à la cafétéria, d’un collègue chercheur nommé George Akerlof – qui se verra ultérieurement décerner le prix Nobel. Ils se marient et, après un séjour à Londres où tous deux enseignent à la London School of Economics, le couple finit par débarquer à San Francisco – nous sommes dans les années 1980. Leurs collègues disent d’eux qu’ils se complètent : l’intuitif Akerlof est la boîte à idées du couple, idées que son épouse structure ensuite en arguments logiques, soigneusement formulés. Yellen semble destinée à une carrière universitaire réussie mais relativement anonyme jusqu’à ce qu’elle reçoive, en 1994, un coup de fil de la Maison-Blanche. C’est le début d’une nouvelle carrière, qui l’amène à occuper successivement

les postes de gouverneur de la FED, présidente du Comité des conseillers économiques du président Bill Clinton, chef de la Réserve fédérale de San Francisco et vice-présidente du Conseil des gouverneurs de la FED, une fonction qu’elle exerce toujours actuellement. Une question fréquemment posée sur Janet Yellen – souvent avec un sous-entendu sexiste à peine voilé – est de savoir si une personne décrite comme “adorable” et “exquise” aurait les épaules assez larges pour diriger la Réserve fédérale. Mais, à la banque centrale, le personnel s’amuse de voir sa nomination considérée comme le choix de la douceur par opposition au tempérament réputé volcanique de Lawrence Summers. A la Fed, elle fait grincer certains des dents depuis des années, notamment en incitant inlassablement à adopter une nouvelle politique de communication. En privé, ses amis révèlent un autre aspect de sa personnalité. “Elle a un sens de l’humour vraiment très développé. Son mari la fait souvent rire aux larmes”, confie Laura Tyson, professeur à Berkeley, qui a précédé Yellen au Comité des conseillers économiques. “Je pense que c’est quelqu’un de très équilibré. Je crois qu’elle a une vie heureuse.” Il est rare qu’une personne heureuse parvienne jusqu’au sommet des responsabilités. Sauf rebondissements de dernière minute, dans les semaines qui suivent, Yellen deviendra le décideur le plus puissant du monde en matière de politique économique. —Richard McGregor Publié le 20 septembre

pourrais pas travailler avec ces gars-là”, précise-t-il. DR

ILS FONT L’ACTUALITÉ

DÉÇU

(Mother Jones, San Francisco)

RÉFORMATEUR

“Il est temps de mettre fin à la guerre contre la drogue”, considère Mike Barton, chef de la police de Durham (nord-est de l’Angleterre). Il suggère que les drogues soient fournies aux toxicomanes par le système de santé public, pour casser le monopole des dealers. (The Guardian, Londres)

COMPATISSANT

“Dans ce cas, on pouvait clairement parler de souffrances psychiques insupportables”, explique le médecin belge Wim Distlemans. Il a supervisé l’euthanasie d’un homme de 44 ans qui ne souffrait pas d’une maladie en phase terminale, mais qui demandait à mourir à la suite d’une opération de changement de sexe ratée. (Het Laatste Nieuws, Bruxelles)

PASSIONNÉ

“Je sais, j’ai dit que j’arrêterai le rap à 30 ans. Mais ça prouve bien que j’adore ça, puisque je suis encore là à 43 ans.” Le rappeur américain Jay Z, à propos de sa carrière. (Vanity Fair, New York)


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CONTROVERSE

Pour sauver Detroit, faut-il dépouiller son musée ? Le musée municipal abrite des trésors que certains aimeraient vendre pour renflouer les caisses de la ville, qui s’est déclarée en faillite le 18 juillet dernier. Un débat qui pose crûment la question de la valeur de l’art.

Alléger la dette est une priorité —National Review (extraits) New York

C

hacun a son idée sur la manière de gérer la faillite de Detroit : les syndicats du secteur public réclament un renflouement par l’Etat fédéral ou par le Michigan [la Maison-Blanche a annoncé le 27 septembre qu’une enveloppe de 300 millions de dollars serait allouée à la ville] ; les tenants de l’économie de l’offre, pour leur part, souhaitent créer des “zones d’innovation” afin de relancer la croissance par une réduction des impôts et des réglementations dans le centre de la ville – une mesure qui ne porterait pas de fruits avant des années. Ce que personne ne veut, apparemment, c’est vendre le patrimoine de la ville. Son actif le plus précieux, le Detroit Institute of Art (DIA), est l’un des musées les plus anciens et les plus importants du pays. Outre des œuvres de Van Gogh, Matisse, Andy Warhol et Rembrandt, il possède une collection d’armures du magnat de la presse William Randolph Hearst, ainsi que la marionnette originale de l’émission pour enfants Howdy Doody. Le quotidien Detroit Free Press a demandé à des marchands d’art de New York et du Michigan d’évaluer 38 des 60 000 pièces de la collection du musée. Les experts ont estimé que leur vente pourrait rapporter un minimum de 2,5 milliards de dollars, car certains tableaux excèdent les 100 millions. La dette à long terme de la ville, qui dépasse les 18 milliards, s’en trouverait considérablement allégée. Mais l’idée de vendre des œuvres d’art pour éviter des coupes budgétaires qui pourraient faire basculer des retraités dans la pauvreté [la ville ne pouvant plus assurer le paiement des pensions des employés municipaux] a suscité un tollé. Compte tenu de la situation catastrophique de la ville, le moment est peut-être venu d’ignorer ces commentaires et de laisser la faillite suivre son cours. Cela pourrait passer par la vente d’une partie de la collection du DIA – à commencer par les nombreuses pièces, dont Howdy Doody, qui reposent dans les réserves. Mais on ne sacrifierait pas pour autant l’âme de la ville, comme le craignent de nombreux responsables

NON

On ne tue pas la poule aux œufs d’or —The New York Times (extraits)

musée ait commencé à être sérieusement compromis au moment où la ville, autrefois épicentre de l’industrie américaine et de la vitalité économique, touche le fond, après des années de mauvaise gestion et de déclin de sa population. Dans la série “Même les meilleurs musées ne sont pas épargnés par la crise”, le cas de Detroit est des plus inquiétant. La municipalité de Detroit, propriétaire des bâtiments et des collections, envisage en effet de vendre certaines œuvres d’art afin d’éponger ses dettes. Cette décision revient non seulement à trahir la confiance des citoyens et des donateurs, mais violerait également le statut d’organisation à but non lucratif du musée. C’est également un non-sens d’un point de vue économique. Le DIA est l’un des derniers joyaux de Detroit et il est indispensable à la reprise de la ville. Detroit s’est déclaré en faillite en juillet dernier. Mais Kevyn Orr, directeur de la cellule de crise mise en place par l’Etat du Michigan, n’avait pas attendu cette annonce pour évoquer l’idée de vendre une partie des collections, comme si le Detroit Institute of Art était la poule aux œufs d’or. Il en irait, selon lui, de la responsabilité de la ville de faire estimer la totalité de ces “actifs”, et il a donc chargé Christie’s du travail (pour un montant estimé à 200 000 dollars), un processus qui vient de commencer et pourrait durer des semaines. Assimiler une collection d’une valeur inestimable à des “actifs” et inciter l’opinion publique à penser de même est aussi

insultant que dangereux. Comme l’explique Annmarie Erickson, conservatrice du musée, “plus on chiffre le prix et la valeur des œuvres en vue de leur vente, plus cela devient concret et moins cela choque les gens”. La menace d’une vente soulève les plus grandes craintes dans les milieux artistiques, notamment chez les responsables des musées dont le financement dépend d’une municipalité. Cette décision pose également de nombreuses questions : à qui appartiennent les œuvres d’art qui se trouvent dans les institutions publiques à but non lucratif et, surtout, quelle est la fonction de l’art ? Si la vente aux enchères finit par avoir lieu, le musée de Detroit sera la première victime de cette fracture entre la vie quotidienne et la culture qui menace la vie américaine. Pour de nombreux dirigeants politiques, la culture est un luxe inutile. En témoignent les coupes draconiennes dans les programmes de musique et d’art dans les écoles (selon Mme Erickson, seulement 3 % des écoles publiques du Michigan proposent encore des cours d’arts plastiques et de musique). Detroit a déjà subi de nombreux revers, et la disparition de son musée risque de lui porter le coup de grâce. Il s’agirait de la perte non seulement d’un symbole de la vie citoyenne et culturelle, mais également d’un élément essentiel de la vie quotidienne. —Roberta Smith Publié le 10 septembre

New York

A

u Detroit Institute of Art (DIA), l’écran situé au-dessus de la caisse affiche : “Merci à tous ceux qui ont voté”. Entre deux annonces sur les expositions et les événements à venir, ce remerciement peut paraître incongru. Et pourtant, le 7 août 2012, les citoyens des trois comtés de Detroit (Wayne, Oakland et Macomb) ont voté en faveur d’une [minime] augmentation de la taxe foncière afin de garantir à ce musée de réputation internationale un revenu de 23 millions de dollars par an, soit près des deux tiers de son budget annuel. L’édifice et les collections sont financées depuis la création du musée par la municipalité et par l’Etat du Michigan, mais aussi par les dons de grandes familles comme Ford, Dodge, Scripps et Firestone. Grâce à ce vote, le DIA allait donc être en grande partie directement financé par les contribuables. Et cette démonstration inattendue de citoyenneté devait offrir au musée une stabilité financière qu’il n’avait plus connue depuis plusieurs années. Il est donc d’autant plus triste que l’avenir du

Vu d’ailleurs présenté par Christophe Moulin avec Eric Chol Vendredi à 23 h 10, samedi à 11 h 10, et dimanche à 14 h 10, 17 h 10 et 21 h 10.

L’actualité française vue de l’étranger chaque semaine avec

Ibo Ogretmen / LCI

OUI

locaux. La première priorité des autorités devrait être de rétablir et de financer les services de base. Il y a aussi la question de l’élitisme. Aujourd’hui, Detroit est peuplée à 84 % d’Afro-Américains. Pourtant, comme l’a souligné Joy Hakanson Colby, un critique d’art du Detroit News, seuls 9 % des visiteurs du DIA étaient noirs en 1996 (il n’y a pas de statistiques fiables après cette date [mais la tendance semble persister]). Il est grand temps d’adapter le DIA à la population environnante. A cette fin, le musée pourrait prélever un peu d’argent sur ses ventes et développer son programme Inside/Out [dedans/dehors], qui consiste à afficher des reproductions de ses œuvres sur les édifices et dans les parcs pour qu’un nombre plus important d’habitants puisse les voir. —John Fund Publié le 25 juillet


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d’un continent à l’aut r e. europe

France ........... Moyen-Orient..... Afrique .......... Asie ............. Amériques........

22 26 30 32 36

—Corriere della Sera

diminuer. La loi de stabilité financière a été dictée par Bruxelles. Les bénéfices d’une sortie de a décision irresponsable la procédure d’infraction pour de Berlusconi et de ses déficit excessif, au mois de mai plus fervents fidèles, prise dernier, s’évanouissent. Le gouau mépris même des règles d’un vernement qui remportera les parti à sa botte, a le goût amer prochaines élections sera prodes gestes inconscients et déses- bablement obligé de signer une pérés. Elle ne sert à rien. Elle capitulation sans condition à la ne modifie pas d’un pouce le troïka formée par l’Union eurodestin judiciaire du Cavaliere péenne, la Banque centrale et [le 4 octobre, une commission du le FMI. Avec pour conséquence Sénat devait voter la déchéance de une nouvelle perte de souveraison mandat de sénateur à la suite neté : la mise sous tutelle. Et une de sa condamnation, en issue certaine : les hausses août, à quatre ans de prison ÉDITO d’impôts. L’Italie ne sait pour fraude fiscale], mais elle pas dans quelles conditions elle mène au bord du gouffre un pays pourra assumer la présidence de pris en otage. Arcore [la résidence l’Union européenne au deuxième milanaise de Berlusconi] s’est semestre 2014. Croyez-vous que transformée en “fort Chabrol” les familles et les entreprises du berlusconisme. se porteront mieux qu’avant ? Le coup infligé au gouverne- Non, définitivement non. C’est ment Letta vient contredire les là que réside toute la folie de gages de bonne volonté donnés la crise politique, la dimension par l’ancien président du Conseil masochiste, au détriment de son en début de législature : la réélec- propre électorat, du choix popution de Giorgio Napolitano [à la liste et aventurier de Berlusconi. présidence de la République], la naissance d’une grande coalition. Dissidence. Que va-t-il se Elle inflige surtout des dégâts passer maintenant ? Tout dépenincalculables à son électorat de dra des remous qui agitent le base, composé de familles et d’en- parti de Berlusconi. Les ministres treprises. Tout ce que le gouverne- Gaetano Quagliariello, Beatrice ment a peu ou prou accompli – des Lorenzin et Maurizio Lupi, démisaides à l’emploi des jeunes au paie- sionnaires, ont exprimé leur ment des arriérés de salaire de la désaccord. Angelino Alfano [vicefonction publique – avec l’appui, président du Conseil] lui-même notamment, du PDL [Peuple de s’oppose à la dérive extrémiste la liberté, le parti de Berlusconi] du parti. Cela ne suffit pas. Les est balayé par la rancune. craintes sont nombreuses, les chanL’argument de l’opposition à tages et les menaces quotidiens. une hausse de TVA, avancé encore Mais s’il existe une aile modérée, dimanche 29 septembre par le qui tient aux familles et aux entreCavaliere, est un prétexte. La pré- prises et s’inspire des valeurs libécédente hausse de la TVA (de 20 à rales du Parti populaire européen, 21 %) – faut-il le rappeler ? – date le moment d’agir est venu pour de septembre 2011. Le Cavaliere elle. C’est maintenant ou jamais. était encore président du Conseil. Les probabilités que le gouverneLe bilan du pronunciamiento ment Letta puisse perdurer, avec d’Arcore, si la situation devait peut-être un programme restreint s’aggraver et conduire à de nou- et une perspective électorale plus velles élections, est vite dressé. rapprochée, et éviter la faillite du Les modestes signes de reprise pays et l’écroulement de ses instis’évanouissent, les grands inves- tutions, dépendent du choix des tisseurs internationau x se modérés qui ne se reconnaissent méfient encore plus d’un pays pas dans la de la droite, comme qu’ils ne comprennent pas (com- l’a définie Quagliariello. ment leur donner tort !) et où La trajectoire de Berlusconi ils ne veulent pas risquer leur arrive à son terme. Un parti bapargent. Le coût de la dette est tisé Forza Italia [mot à mot ‘Allez voué à augmenter. Beaucoup l’Italie’, appelé à remplacer le d’entreprises laissent passer le Peuple de la liberté] ne peut pas train de la reprise au profit de entraîner le pays dans l’impasse concurrents de pays plus stables des cauchemars judiciaires d’un et sérieux. Il est devenu difficile leader qui ne veut pas se résoudre de refinancer les régimes déro- à vivre dans un Etat de droit. —Ferruccio de Bortoli gatoires d’assurance-chômage. Publié le 30 septembre Le nombre d’emplois continue à

(extraits) Milan

L

Politique. L’Italie, cette grande masochiste Le séisme politique provoqué par la démission, le 28 septembre, de cinq ministres du parti de Silvio Berlusconi menace la souveraineté et l’équilibre économique du pays. La droite modérée doit se réveiller. Et vite.

CAGLE CARTOONS

↓ Silvio Berlusconi. Dessin d’Oliver, paru dans Der Strandard, Vienne.


EUROPE.

Courrier international â&#x20AC;&#x201D; no 1196 du 3 au 9 octobre 2013

SUĂ&#x2C6;DE Contexte â&#x2014;?â&#x2014;?â&#x2014;? La dĂŠmission de cinq ministres du Peuple de la libertĂŠ, le parti de Silvio Berlusconi, samedi 28 septembre, a provoquĂŠ un sĂŠisme politique en Italie. Après cinq mois dâ&#x20AC;&#x2122;existence, le gouvernement de coalition â&#x20AC;&#x153;de large ententeâ&#x20AC;? dâ&#x20AC;&#x2122;Enrico Letta vole en ĂŠclats. Mercredi 2 octobre, celui-ci devait demander un vote de conďŹ ance au Parlement, après avoir annoncĂŠ quâ&#x20AC;&#x2122;en cas de dĂŠďŹ ance il tirerait â&#x20AC;&#x153;les conclusions qui sâ&#x20AC;&#x2122;imposentâ&#x20AC;?. Le prĂŠsident de la RĂŠpublique, Giorgio Napolitano, a plusieurs fois dĂŠclarĂŠ quâ&#x20AC;&#x2122;il souhaitait ĂŠviter des ĂŠlections anticipĂŠes, lâ&#x20AC;&#x2122;actuel système ĂŠlectoral ne permettant pas de faire ĂŠmerger une majoritĂŠ claire. Dâ&#x20AC;&#x2122;après les derniers sondages, le paysage politique italien reste divisĂŠ en trois courants, avec le Parti dĂŠmocrate et le Peuple de la libertĂŠ au coude Ă  coude Ă  27 % et le Mouvement 5 ĂŠtoiles qui culmine Ă  20 %. AccusĂŠ de vouloir saboter le gouvernement de coalition pour ĂŠchapper Ă  son destin judiciaire, Silvio Berlusconi est quant Ă  lui très critiquĂŠ, jusque dans son propre camp.

DR

Lâ&#x20AC;&#x2122;auteur

FERRUCCIO DE BORTOLI, 60 ans, dirige le Corriere della Sera depuis 2009. Catholique, modĂŠrĂŠ et conservateur, lâ&#x20AC;&#x2122;homme dĂŠfend volontiers la famille et lâ&#x20AC;&#x2122;entreprise, en totale adĂŠquation avec un quotidien qui se veut le porte-parole de la bourgeoisie industrielle du nord de lâ&#x20AC;&#x2122;Italie.

Les racines du racisme anti-Roms De rĂŠcentes rĂŠvĂŠlations sur le ďŹ chage des Roms soulèvent un tollĂŠ. Et rappellent la face sombre de lâ&#x20AC;&#x2122;histoire suĂŠdoise.

â&#x2020;&#x201C; Dessin de Kazanevisky, Ukraine. Suède. Une fois de plus, un groupe vulnĂŠrable se voit rappeler la dĂŠconsidĂŠration dont il est victime. Il est diďŹ&#x192;cile dâ&#x20AC;&#x2122;imaginer une explication vraisemblable au ďŹ chage dâ&#x20AC;&#x2122;enfants de 2 ans. A moins que des policiers suĂŠdois ne souhaitent voir apparaĂŽtre le pĂŠchĂŠ originel dans la lĂŠgislation ? Dans ce cas, oĂš se situerait la faute ? Chez les parents incapables de transmettre un nom de famille ad hoc ? Erik Ullenhag risque de devoir ajourner la publication de son livre blanc. Ces dernières annĂŠes, des ouvrages peu nombreux mais particulièrement incisifs ont ĂŠtĂŠ publiĂŠs sur les chapitres les plus sombres de lâ&#x20AC;&#x2122;histoire de la Suède. Outre la cruautĂŠ des histoires quâ&#x20AC;&#x2122;ils retracent, leurs auteurs ont en commun de faire apparaĂŽtre une sociĂŠtĂŠ qui prĂŠfère ĂŠviter de compliquer les choses pour son pays. Car la vĂŠritĂŠ est quâ&#x20AC;&#x2122;un pays peut avancer dans le bon et dans le mauvais sens en mĂŞme temps. Ou, pour reprendre les termes de lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠcrivaine Lawen Mohtadi rĂŠpondant dans une interview au Sydsvenskan, â&#x20AC;&#x153;le modèle suĂŠdois ĂŠtait en pleine ascension, avec lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠgalitĂŠ en point de mire. Et, dans le mĂŞme temps, il y avait cela.â&#x20AC;? Par â&#x20AC;&#x153;celaâ&#x20AC;?, Lawen Mohtadi veut parler du traitement rĂŠservĂŠ aux Roms.

Elle veut parler de la commission dâ&#x20AC;&#x2122;enquĂŞte sur le vagabondage, qui dĂŠcrivait les Roms comme une menace en 1923. Elle veut parler du fait que les Roms se sont vu interdire lâ&#x20AC;&#x2122;entrĂŠe sur le sol suĂŠdois de 1914 Ă 1954. Les Roms qui avaient survĂŠcu Ă  la Seconde Guerre mondiale ne pouvaient donc pas se rendre dans le pays.

Etat de droit. En 1943, la Suède a procĂŠdĂŠ Ă un â&#x20AC;&#x153;recensement des BohĂŠmiensâ&#x20AC;?. Lawen Mohtadi le dĂŠpeint ainsi : â&#x20AC;&#x153;Au milieu du brasier de la Seconde Guerre mondiale, alors que les Roms ĂŠtaient envoyĂŠs par milliers dans les camps dâ&#x20AC;&#x2122;extermination nazis Ă  travers toute lâ&#x20AC;&#x2122;Europe, les Roms de Suède recevaient la visite de policiers en uniforme qui leur demandaient de dĂŠcliner leur appartenance ethnique ainsi que celle de leurs parents, et de fournir toute une sĂŠrie de renseignements personnels et intimes.â&#x20AC;? Ceux qui veulent en savoir plus sur le traitement rĂŠservĂŠ aux Roms en Suède peuvent aussi lire le rapport public intitulĂŠ La maison de verre jaune et bleu, publiĂŠ en 2005. On y lit notamment que la peine de mort a ĂŠtĂŠ introduite en 1637 pour â&#x20AC;&#x153;les BohĂŠmiens ou les Gitans [de sexe masculin] qui nâ&#x20AC;&#x2122;avaient pas quittĂŠ le paysâ&#x20AC;?. â&#x2020;&#x2019; 20

â&#x20AC;&#x201D;Sydsvenskan (extraits) MalmĂś

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u mois de janvier 2011, le ministre de lâ&#x20AC;&#x2122;IntĂŠgration [suĂŠdois], Erik Ullenhag, a dĂŠcidĂŠ quâ&#x20AC;&#x2122;un livre blanc serait publiĂŠ â&#x20AC;&#x153;sur les agressions et les atteintes dont les Roms ont ĂŠtĂŠ victimes en Suède au XXe siècleâ&#x20AC;?. Lors de sa prĂŠsentation, Erik Ullenhag nâ&#x20AC;&#x2122;y est pas allĂŠ par quatre chemins : â&#x20AC;&#x153;Au grĂŠ de lâ&#x20AC;&#x2122;histoire, les populations roms ont ĂŠtĂŠ victimes dâ&#x20AC;&#x2122;atteintes inacceptables, telles que la stĂŠrilisation forcĂŠe et la privation du droit Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠducation pour les enfants. Si nous voulons aller de lâ&#x20AC;&#x2122;avant, il est important que nous y mettions un point ďŹ nal et que lâ&#x20AC;&#x2122;Etat reconnaisse les injustices qui ont ĂŠtĂŠ commises.â&#x20AC;? HonnĂŞtement, que savent les SuĂŠdois de ces injustices ? Quel est le niveau de connaissance du grand public sur la question ? On ne sâ&#x20AC;&#x2122;avancerait pas beaucoup en supposant que les connaissances Ă  ce sujet sont minces. Ajoutez Ă  cela que les prĂŠjugĂŠs â&#x20AC;&#x201C; et le ressentiment â&#x20AC;&#x201C; Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠgard des Roms se sont propagĂŠs de manière alarmante dans lâ&#x20AC;&#x2122;ensemble de lâ&#x20AC;&#x2122;Europe. Dans des pays comme la Hongrie, des milices citoyennes ont assassinĂŠ des Roms dans lâ&#x20AC;&#x2122;indiďŹ&#x20AC;ĂŠrence de la police. Dans dâ&#x20AC;&#x2122;autres pays, les Roms sont victimes dâ&#x20AC;&#x2122;une discrimination virulente sur les marchĂŠs de lâ&#x20AC;&#x2122;emploi et de lâ&#x20AC;&#x2122;immobilier. Câ&#x20AC;&#x2122;est sur cette toile de fond que lâ&#x20AC;&#x2122;on analysera les rĂŠvĂŠlations du Dagens Nyheter [voir page 20] sur le ďŹ chage des Roms en

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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1196 du 3 au 9 octobre 2013

↙ Ilham Aliev. Dessin d’Alexandre Chaourov, paru dans Caricatura.ru, Moscou

AZERBAÏDJAN 19 ← La Suède de 2013 ne saurait évidemment être comparée à la Suède du xviie siècle. Nous n’avons pas non plus d’équivalent de “la biologie des races” qui était en vogue dans le pays au début du siècle dernier. Mais nous ne pouvons pas non plus faire comme si ces chapitres de notre histoire n’avaient pas existé, ou nous ne parviendrons jamais à analyser et à combattre le racisme anti-Roms qui sévit aujourd’hui. Il faut que les détenteurs du monopole de la force le comprennent. C’est la condition de la confiance dans l’Etat de droit. —Rakel Chukri Publié le 23 septembre

Un fichage illégal ●●● Le 23 septembre, le quotidien Dagens Nyheter a révélé que la police de Lund, dans le sud du pays, a créé un fichier de 4 029 personnes d’origine rom, dont un millier de mineurs, alors que le fichage ethnique est illégal en Suède. “La police fiche des milliers de Roms. Voilà comment est effectuée la surveillance illégale en masse des familles suédoises.” titrait le quotidien, qui a rencontré l’une de ces familles, et publie les photos de six de ses membres, dont trois enfants, de 2, 3 et 6 ans. Le fichier, créé en 2012, précise les liens de parenté entre les personnes fichées et est accessible, outre à la police criminelle, à des agents d’autres départements. La majorité des personnes fichées n’ont jamais été condamnées pour crimes et 52 d’entre elles sont des enfants de moins de 2 ans. Le 27 septembre, Dagens Nyheter a révélé l’existence d’un autre fichier répertoriant des centaines et peut-être même des milliers de Roms, tenu par la ville de Stockholm entre 1959 et 1996. Chaque individu était fiché dans la catégorie Z, Z étant la première lettre du mot Zigenare, “Tsigane” en suédois.

Aucun correspondant étranger.

—Eurasianet New York

A

mais l’opposition n’a malheureusement pas su se préparer à cette campagne”, fait remarquer le directeur du Centre de recherches politiques de Bakou, Elhan Chakhinoglou. Le Conseil national des forces démocratiques avait tout d’abord proposé un autre candidat, le célèbre scénariste et réalisateur de cinéma Roustam Ibraguimbekov. Mais sa candidature a été rejetée par les autorités électorales pour cause de double nationalité, russe et azerbaïdjanaise. Le long bras de fer autour de la possibilité ou non de présenter cette candidature a coûté un temps précieux à l’opposition. Les seules questions qui demeurent sans réponse à ce jour concernent l’exactitude des résultats officiels et le taux de participation, constate Elhan Chakhinoglou. Il faut noter que les observateurs occidentaux n’ont jusqu’à présent jamais déclaré les élections en Azerbaïdjan honnêtes et justes. FÉDÉRATION DE RUSSIE

GÉORGIE

MER CASPIENNE

Gouba

AZERBAÏDJAN Gandja ARMÉNIE Erevan

Ligne de cessezle-feu

HAUTKARABAKH

Soumgaït

Ismaïly Ko u

Bakou

Territoire azéri du Haut-Karabakh, peuplé d’Arméniens, autoproclamé indépendant en 1991

TC H

I

trois semaines de l’élection présidentielle dans ce pays riche en pétrole, on n’observe aucune agitation particulière. Les rues de la capitale, Bakou, n’arborent pas d’affiches de nature politique et les chaînes de télévision privées ne diffusent aucun spot des candidats. Le président sortant, Ilham Aliev, 51 ans, ne se soucie même pas de faire une campagne dynamique. La population de l’Azerbaïdjan estime que participer à ces élections serait une pure perte de temps – pire encore que les fois précédentes. Avant même d’aller voter, elle est convaincue qu’Ilham Aliev, à ce poste depuis 2003, sera réélu pour un troisième mandat de cinq ans. “Beaucoup de gens sont mécontents de la redistribution inégale des revenus du pétrole, de l’arbitraire, de l’absence d’accès à une éducation et à une médecine de qualité. Mais l’opposition n’a pas su transformer ce mécontentement en véritable mouvement de protestation”, explique le politologue de Bakou Torgoul Djouvarly. Lors de sa récente conférence de presse, le principal candidat de l’opposition, ancien député et historien de 61 ans, Djamil Gassanli, n’a pas tant attiré l’attention sur sa propre plateforme politique que sur “les conditions inéquitables de la campagne” et sur les probabilités de “manipulations à grande échelle des résultats en faveur d’Ilham Aliev”. Sa candidature est présentée par une coalition de partis et d’organisations d’opposition, regroupés sous le nom de Conseil national des forces démocratiques. “Djamil Gassanli est une personne digne et respectable,

L’indifférence de la population a également gagné les centres urbains, où des manifestations antigouvernementales de grande ampleur avaient eu lieu il y a quelque temps. Dans la ville de Gouba, située à 180 kilomètres au nord de la capitale, une importante vague de protestations avait conduit, en 2012, à l’éviction du responsable de l’administration locale, nommé par le président. Pourtant, “on n’y observe absolument aucune agitation ni aucun signe particulier” de campagne électorale, note le journaliste indépendant local Ramin Makhmoudov. Un calme semblable règne également à Ismaïly, où, en janvier, des actions de protestation similaires avaient débouché sur une série d’arrestations, dont celle d’un candidat potentiel de l’opposition, Ilgar Mamedov. Dans ces deux localités, l’électorat, ramené au calme par les remaniements bureaucratiques, n’a apparemment plus l’intention de se mobiliser pour exiger des changements. Cependant, un tel état d’esprit “ne va pas favoriser des élections libres et honnêtes”, considère Anar Mamedli, dont l’association

KH

Retrouver le dossier “Roms, nation paria d’Europe”.

Le 9 octobre, Ilham Aliev, le président sortant, sera certainement réélu pour un troisième mandat à la tête de cette république ex-soviétique où la manne pétrolière ne favorise ni le bien-être des habitants ni la démocratie.

NA

presseurop.eu

Selon le directeur du Centre de surveillance des élections et de la formation de la démocratie de Bakou, Anar Mamedli, si la campagne électorale passe “pratiquement inaperçue pour la population”, elle n’est toutefois pas dénuée de drames. C’est ainsi que le 17 septembre, dans l’est du pays, des loups se sont attaqués à vingt brebis alors que le berger était en train de suivre attentivement les débats sur la campagne à la télévision publique, fait savoir l’agence d’information officielle Vesti.az. Selon toute vraisemblance, les habitants de la capitale ne partagent pas le même intérêt pour la politique que ce berger. Une personne seulement sur les douze interrogées au hasard, récemment, par Eurasianet a entendu parler d’autres candidats que le président Aliev. Hormis Ilham Aliev et Djamil Gassanli, cinq députés du Parlement, deux autres représentants peu connus de l’opposition et le chef du parti progouvernemental Moussavat moderne, Khafiz Gadjiev, sont également en lice.

ra

SUR LE WEB

La présidentielle, cette pure formalité

EV AN

* Enclave azérie

*

IRAN 100 km

Autres territoires azéris sous contrôle des forces arméniennes depuis 1994

COURRIER INTERNATIONAL

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EUROPE.

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d’observateurs du scrutin mènera un suivi à long terme dans 89 des 125 circonscriptions du pays, essentiellement en dehors de Bakou. Comme lors des élections précédentes, les représentants du pouvoir vont déployer des moyens administratifs, financiers et médiatiques énormes pour créer les conditions les plus favorables au président sortant, explique Torgoul Djouvarly. Les membres du parti présidentiel, Eni Azerbaïdjan, ont annoncé que le président ne ferait pas une campagne imposante car “il n’en a pas besoin”. Toutefois, au cours de ces dernières semaines, il s’est rendu dans plus de dix régions, où il a rencontré des habitants. Il a également inauguré des entreprises, hôpitaux et écoles, et signé une résolution augmentant de 10 % les salaires de presque toutes les catégories de fonctionnaires et de 15 % les pensions de retraite. Le Conseil national des forces démocratiques et les autres candidats de l’opposition avaient l’intention de faire une campagne active en région, où la situation socioéconomique est moins bonne que dans la capitale. Cependant, comme à Bakou, les autorités électorales ont limité les réunions à la périphérie des centres des districts. Aucun battage n’a lieu à la télévision non plus. Pas une seule chaîne de télévision privée ni aucune radio ne s’est enregistrée auprès de la Commission électorale centrale pour diffuser des spots publicitaires payants, talk-shows ou débats. Les candidats exposent leur programme en direct uniquement sur la télévision publique. La loi oblige en effet celle-ci à accorder à chacun d’entre eux dix-huit minutes d’antenne gratuite au total et la possibilité de participer à des débats d’une heure. Enfin, contrairement aux élections précédentes, il n’y a pas de journalistes étrangers à Bakou. Pendant ce temps, depuis le début de l’année scolaire, le principal sujet de discussion sur Facebook, le réseau social le plus répandu en Azerbaïdjan (plus de 1 million d’utilisateurs enregistrés), porte sur les problèmes actuels de l’enseignement et non sur la prochaine élection présidentielle. —Chakhine Abbassov Paru le 19 septembre

Interview “Les gens ont peur” Entretien avec l’opposant Mekhman Aliev, directeur de l’agence d’information indépendante Turan et président du comité du Conseil national des forces démocratiques. —Haqqin.az (extraits) Bakou 5 000 personnes seulement ont participé au meeting du Conseil national le 22 septembre. Or, il y a dix ans, l’opposition pouvait en réunir des dizaines de milliers… MEKHMAN ALIEV Ouvrez les journaux de cette époque et vous constaterez que la situation était beaucoup plus démocratique qu’aujourd’hui. La campagne électorale s’étalait sur deux mois, et non sur vingtdeux jours comme maintenant, et les candidats avaient accès aux chaînes de télévision. Il existait beaucoup de médias indépendants et tous les candidats pouvaient s’exprimer. La situation a radicalement changé à partir de 2008, et nous récoltons aujourd’hui les véritables fruits de cette politique. Je ne connais pas de pays où les médias ne couvrent pas les élections. Pis encore, lors du meeting, j’ai vu des caméras installées sur des immeubles. Mais, en Russie, Alexeï Navalny [le jeune opposant à Vladimir Poutine, arrivé deuxième à l’élection à la mairie de Moscou en septembre] a réussi à rassembler des dizaines de milliers de personnes dans la capitale… Contrairement à l’opposition russe, l’opposition azerbaïdjanaise n’a pas d’argent. Nous avons à peine de quoi faire imprimer nos affiches. Les électeurs de Navalny appartiennent aux couches aisées

Erevan vote pour Aliev ●●● Si Ilham Aliev dépassait son “arménophobie”, pour Erevan, “l’issue la plus avantageuse [du scrutin présidentiel azerbaïdjanais] serait la victoire du président sortant”, a déclaré le président Serge Sargsian au Congrès annuel de la jeunesse arménienne, le 17 août. Raisons

principales : la voie de règlement du conflit du Haut-Karabakh [au point mort depuis le cessez-lefeu de 1994] “quasiment tracée” et “l’acceptation publique des principes de règlement proposés par le Groupe de Minsk”, rapporte le site arménien Armenia Online. Le président de l’Arménie veut ainsi dire

qu’il ne souhaite pas de changements, que “le statut quo actuel convient à l’Arménie”, car “le format des négociations, avec la médiation du Groupe de Minsk, arrange tout le monde, les pourparlers se poursuivent, et entre-temps les armes se taisent”, analyse le site arménien Gala.

de la population. En Russie, les classes moyennes n’ont pas peur de manifester leur sympathie pour un candidat d’opposition, voire de le financer ouvertement. Rien que pour cela, chez nous, on ferait crever en prison les hommes d’aff aires. Notre opposition doit survivre dans des conditions insupportables. L’Azerbaïdjan, ce n’est pas la Géorgie, ni même l’Arménie : c’est beaucoup plus compliqué. Pourquoi, alors, avez-vous décidé de participer aux élections ? C’est un combat. Quelqu’un doit endosser la responsabilité pour l’avenir du pays. Il ne faut tout de même pas le laisser régresser jusqu’au niveau de la Corée du Nord. Si tout va bien, comme l’affirme le pouvoir, pourquoi les médias ne peuvent-ils pas couvrir les élections ? Tous les candidats parlent d’“oligarchisation” du pays, de la situation misérable de l’éducation et de la santé. Alors, tout va mal mais le régime se porterait bien ? Comment est-ce possible ? Même à l’époque soviétique, il ne régnait pas une telle injustice. Le pétrole appartient au peuple, et les oligarques n’ont rien trouvé de mieux que le lui voler.

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A l’époque soviétique, un retraité touchait 150 à 200 roubles et il pouvait acheter 50 kilos de viande avec cette somme. S’il touchait aujourd’hui 200 à 300 manats contre 2 000 manats pour un ministre, on pourrait encore comprendre. Mais quand le peuple voit qu’un ministre vole des milliards, il ne peut pas se taire. Mais ces mécontents ne vont pas aux manifestations… Je vous le répète, les gens ont peur. Toutes nos élections se terminent par des tabassages de manifestants et de nouvelles vagues de répression. Ce fut le cas en 2003 et en 2005. En 2008, le pouvoir a carrément organisé des élections sans opposants [ceux-ci avaient opté pour le boycott ; en décembre de la même année, le Conseil constitutionnel a abrogé la loi sur la limitation à deux mandats présidentiels consécutifs]. Après cela, comment peuton convaincre les gens de l’intérêt des élections démocratiques ? Nous avons le système le plus répressif qui soit. —Propos recueillis par Zaour Rassoulzadé Publié le 24 septembre


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france

Société. Le “9-3”,

la grande inconnue de Paris Cette banlieue est à mille lieues des préoccupations de la capitale et de ses habitants, malgré les millions investis depuis les émeutes de 2005. → Parc départemental Georges-Valbon, La Courneuve. Photo Laetitia Tura/Le bar Floréaal

—El País Semanal

plein Paris et en plein jour. Selon les experts, la dérive de la cinquième puissance mondiale, pays a France a peur de cet uni- de L’Encyclopédie et des droits de vers sans règles ni droits l’homme, n’est pas nouvelle : les qui tourne à mille à l’heure. relents xénophobes et populistes Mais elle a aussi peur d’elle-même. empestent la République depuis A chaque nouvel inciplus de trente ans, dent ressurgissent les rappellent-ils. Mais les signes d’alarme phobies, la méfiance se multiplient jour et la colère accumulée dans les replis créés après jour. L’une des par le chômage, la crise rares certitudes des et un système social REPORTAGE sociologues et poliréparti sur trois pans tologues – deux des de la société : les élites, la grande métiers les plus populaires dans classe moyenne et les oubliés. Il y le pays – tient au fossé séparant a trois ans, Nicolas Sarkozy décla- les périphéries des grandes villes rait la guerre aux Roms – au bas du reste de la société. Et lorsqu’on de l’échelle sociale – et s’appro- parle de périphérie, de la banlieue*, priait les thèses xénophobes du c’est aussitôt un chiffre qui vient Front national. En 2012, Mohamed à l’esprit : le 93. Merah, fils d’Algériens élevé dans Le “9-3” se trouve en Ilela banlieue toulousaine, assassi- de-France, la grande région formée nait sept personnes au nom du par l’agglomération urbaine de djihad. En mai de la même année, Paris et de sa ceinture, avec près on aurait pu croire que la victoire de 12 millions d’habitants, soit de François Hollande avait apaisé près de 19 % de la population franles esprits, mais c’était un mirage. çaise, au deuxième rang européen La droite catholique et l’extrême – derrière la Rhénanie-du Norddroite sont descendues dans la rue Westphalie – par son PIB relatif, pour protester contre le mariage et au sixième rang en termes de gay. Après des mois de tension, revenus par habitant. Esteban Morillo, un néonazi de Le département de Seine-Saint20 ans né à Cadix qui a grandi Denis (93) s’étire sur la couronne dans un village où l’on vote Front nord-est de Paris. Resté pendant national, tuait un militant antifas- une grande partie du xxe siècle ciste de 18 ans à coups de poing. En un fief communiste – L’Humanité

Madrid

L

y a établi son siège –, le département est depuis 2008 aux mains des socialistes. Le PCF a toutefois gardé quelques mairies des quarante cités-dortoirs du 93. Le 27 octobre 2005, la SeineSaint-Denis a fait parler d’elle dans le monde entier. La colère avait éclaté dans la communauté d’agglomération de Clichy-sousBois - Montfermeil, ville éclatée de 60 000 habitants située dans un no man’s land, à une quinzaine de kilomètres à peine de Paris, et reliée au monde extérieur par une unique ligne d’autobus : la 347. Cette nuit-là, une douzaine de jeunes – des Français d’origine maghrébine et subsaharienne pour la plupart – ont mis l’ancienne ceinture rouge de Paris à feu et à sang après que trois adolescents se furent électrocutés en allant se cacher dans un transformateur pour échapper à la police. (Deux sont décédés et un autre a été gravement blessé.) Les troubles se sont propagés à d’autres villes et, pendant des semaines, les émeutiers ont continué d’incendier des voitures et des bâtiments, tandis que les politiques se réfugiaient dans l’autocritique ou l’hypocrisie et que les analystes pontifiaient sur deux réalités : la montée en puissance de l’islam et l’échec du modèle laïque dans les ghettos

français. Quand les braises se sont éteintes, les problèmes n’ont pas disparu. Huit ans plus tard, les chiffres montrent que l’Etat français a investi des centaines de millions d’euros à Clichy et Montfermeil. Les tours dans lesquelles les riverains vivaient les uns sur les autres dans la misère ont été détruites et remplacées par des immeubles moins inhumains ; il y a davantage de parcs et de jardins, de canaux, d’entreprises, et beaucoup de mosquées flambant neuves. Et à la ligne 347 s’en est ajoutée une autre, la 61. “La situation n’a pas beaucoup évolué. Paris est toujours à quinze kilomètres, mais nous mettons

C’est la France très pauvre qui ne songe même plus à quitter la périphérie encore une heure et demie pour y arriver. Une demi-heure de bus, une demi-heure de train de banlieue et une demi-heure de métro”, explique Mariam Cissé, conseillère municipale déléguée à la politique de la réussite éducative à Clichy depuis 2008. “Il est vrai qu’il y a eu davantage d’investissements et que les associations sont plus proches des citoyens, mais les

problèmes n’ont pas été résolus. Ici, on a subi la crise de plein fouet, et ni le chômage, ni le dialogue des policiers avec les jeunes, ni l’éducation, ni les transports ne se sont vraiment améliorés. S’il est déjà compliqué d’aller à Paris, se déplacer dans le 93 est un cauchemar. Nous attendons tous avec impatience le tramway régional, mais il n’arrivera qu’en 2023.”

Un autre pays. Lorsqu’on arrive dans le 93 en métro depuis Paris, on a l’impression de débarquer dans un autre pays. Impression qui se renforce pour peu que l’on prenne la ligne 1 du tramway – dont Mariam et ses concitoyens espèrent tant le prolongement – à une heure de pointe. Le tram 1 traverse la moitié de la région à la vitesse d’un escargot. Où qu’il s’arrête, ses fenêtres ouvrent sur un paysage moche, sale et hostile, signes particuliers des ghettos. A l’intérieur, les voitures bondées exhalent des odeurs de transpiration et les visages accusent un mélange de tristesse et de fatigue. C’est à peine si l’on voit des téléphones portables, personne n’a le nez plongé dans un livre ou un journal, et presque aucun passager ne valide son billet ou sa carte d’abonnement (Navigo). Le chauffeur ne vérifie même pas si les passagers


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paient leur trajet, trop occupé à ne pas écraser les gens en fermant les portes. Mais, contrairement à ce qui se passe à Paris, où la règle veut que personne ne regarde personne, il arrive que les voyageurs se saluent d’un petit hochement de tête en montant dans les wagons.

Plus zen que Paris. Le tram-

A la une “Nuits de violence extrême dans les banlieues de Paris”, titrait El País le 4 novembre 2005, une semaine après le début des émeutes qui ont secoué les banlieues des grandes villes françaises pendant trois semaines. Au cours de cette période, plus de 10 000 véhicules

ont été brûlés, quelque 300 bâtiments incendiés et 130 policiers et émeutiers blessés. Les violences avaient débuté le 27 octobre à Clichy-sous-Bois en réaction à la mort de deux adolescents électrocutés dans un transformateur EDF où ils s’étaient réfugiés pour fuir la police.

Les deux policiers accusés de ne pas avoir alerté EDF de la présence des deux jeunes sur le site ont bénéficié d’un non-lieu en 2011. Le 20 septembre 2013, la cour d’appel de Rennes les a renvoyés en correctionnelle pour non-assistance à personne en danger.

way reflète la composition des banlieues : un sous-prolétariat, énormément d’enfants, des peaux sombres ou très sombres, très peu de classes moyennes. Les gens portent des vêtements très simples – rien à voir avec le chic obscène des boutiques de la capitale, que l’on appelle ici non pas Paris mais “Paname”. C’est la France métisse, la France très pauvre qui survit grâce aux 400 euros du RSA et ne songe même plus à quitter la périphérie. Intouchables, le film de 2011 qui a remporté un succès planétaire, traduisait bien cette réalité : pour un jeune Noir des banlieues, décrocher un emploi correct au centre de Paris n’est pas un rêve, c’est un miracle. Ce qui ne signifie pas que le 93 ait baissé les bras, au contraire. La conseillère municipale Cissé, 26 ans, née à Paris d’un père mauritanien et d’une mère sénégalaise, a décidé d’entrer en politique à l’époque des émeutes de 2005. L’un des deux jeunes décédés ce soir-là était un de ses cousins. “Je suis une fille des banlieues, confiet-elle. Mais au collège, déjà, j’ai commencé à travailler dans des associations. Quand la guerre a éclaté, j’ai compris qu’il fallait faire davantage pour lutter contre la marginalisation. Certains ont réagi par la violence, d’autres en s’engageant encore plus.”

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Deux statistiques suffisent à comprendre pourquoi la commune de Clichy ressemble encore beaucoup à ce qu’elle était en 2005 : sur ses 30 000 habitants, sept sur dix vivent sous le seuil de pauvreté, et le chômage des jeunes atteint 40 %. Cela étant, certaines choses semblent commencer à bouger. “Avant 2005, les jeunes du 93 participaient rarement à la vie politique, mais maintenant il y a des centaines de conseils municipaux et régionaux très dynamiques”, explique le politologue Gilles Kepel. Mariam Cissé, musulmane qui pratique sa religion dans son coin, travaille main dans la main avec le “maire courage” de sa ville, Claude Dilain, un socialiste de 61 ans, pédiatre de formation, qui dénonce depuis des années le fait que, comme le soulignait

Sept habitants sur dix vivent sous le seuil de pauvreté l’économiste Eric Maurin dans Le Ghetto français, la ghettoïsation de la société soit “une décision politique qui favorise les classes les plus puissantes car elle leur évite d’avoir à cohabiter – et à scolariser leurs enfants – avec les immigrés et les Français les plus pauvres”. Fabien Ortiz est l’un de ces Français. Ce garçon de 29 ans, d’origine espagnole, a grandi dans le 93 et est devenu cinéaste – “J’ai fait trois courts-métrages et je suis en train d’écrire mon premier long-métrage.” Autour d’un café, il nous raconte comment Saint-Denis s’est transformée. “Mes grandsparents vivaient dans les montagnes


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FRANCE

Courrier international — no 1196 du 3 au 9 octobre 2013

↓ Collège Robert-Doisneau, Clichy-sous-Bois. Photo Mara Mazzanti/Le bar Floréal personnage le plus détesté de beaucoup de jeunes de banlieue est le conseiller d’orientation, loin devant les policiers”. A travers ses recherches, il explique comment l’ancien modèle, d’inspiration gaulliste et communiste, qui aspirait à créer une banlieue laïque, républicaine et axée sur la classe moyenne, a été anéanti par ses propres lacunes. Et plus particulièrement à l’école. “Les professeurs débarquent de province, ne connaissent rien de la banlieue et n’arrivent pas à s’ériger en modèles pour leurs élèves, analyse Fabien Ortiz. Il y a beaucoup de rigidité et un manque de communication énorme. Mais les politiques s’obstinent à croire que le problème vient du manque de professeurs. A quoi bon en faire venir davantage alors que c’est le système dans son ensemble qui est en cause ?”

Ni théâtre ni ciné. Vision que des environs de Madrid et ont émigré en France dans les années 1950. Mon père est né à Belleville, un quartier espagnol à l’époque, et il était journaliste à L’Humanité. J’avais 1 an quand nous nous sommes installés à Saint-Denis. Au collège de Geyter, j’étais pratiquement le seul Européen, avec une petite poignée de Portugais et deux Albanais. Tous les autres étaient africains ou arabes. Quand j’étais petit, les classes moyennes cohabitaient sans problème avec les gens plus pauvres. Mais, peu à peu, les rapports se sont détériorés et la classe moyenne est partie. Aujourd’hui, nous vivons sur le modèle anglo-saxon du ghetto : tous pauvres, beaucoup au chômage, et la majorité ne survit que grâce aux subventions ou à l’économie parallèle.” Ortiz a donné rendez-vous à deux de ses copains du ghetto devant la basilique Saint-Denis. Babali et 2spee Gonzales sont rappeurs. Ils ont 33 ans et essaient de gagner leur vie en chantant et en vendant leurs disques dans les stations de la ligne 13 du métro. Lorsque je leur demande si la devise de la République leur paraît d’actualité, ils rigolent : “Oui, bien sûr, à la porte du collège il y avait écrit ‘Liberté, égalité, fraternité’. Mais ça, ce n’est que pour les riches, c’est une mauvaise blague !” Les leaders du groupe KillaBizz ont suivi un parcours très similaire : tous deux ont quitté l’école à 16 ans, ont enchaîné les petits boulots durs et mal payés, et se débrouillent aujourd’hui sans

aucune aide publique. Echaudés par un passage éclair dans l’industrie du rap bling-bling – “ils te font enfiler des chaussures Vuitton et ils te fichent de l’or et des filles à poil plein la vue”, plaisante Babali –, ils ont décidé il y a quatre ans que l’avenir était à l’autogestion. Ils ont investi dans un amplificateur doté de quatre heures d’autonomie et se sont mis à rapper dans les wagons. Aujourd’hui, Babali, un grand maigre volontiers blagueur d’origine malienne et sénégalaise, et son compère Gonzales, un Guadeloupéen plus rangé, sont fiers de trois choses : d’avoir vendu 17 000 albums dans la rue, de ne jamais avoir voté et de ne jamais mettre les pieds à Paname. “C’est comme partir en voyage, les gens du ghetto ne sortent pas d’ici parce que c’est plus zen que Paris”, assure Babali en tirant sur un joint. “N’allez pas croire tout ce qu’on raconte sur la violence et les drogues, ajoute-t-il. Il y en a, comme partout. Mais, dans le 93, il y a 88 nationalités différentes et ici on n’a pas de gangsters. Ceux-là, ils sont tous à Paname !”

Huit métiers au choix. Dans les banlieues, beaucoup pensent que le nœud du problème tient au système éducatif. Babali raconte que le collège lui avait trouvé un stage d’apprentissage dans une usine de PVC, mais il n’a pas tenu un an. “Après ça, j’ai travaillé de nuit à tirer des câbles au métro Châtelet et à l’aéroport de Roissy. Ils m’ont jeté au moment des attentats de Ben

Laden à New York. A l’époque, je portais la barbe. Je n’avais rien fait, mais ils m’ont renvoyé chez moi.” Pour Fabien Ortiz, qui a filmé la vie souterraine de ces deux rappeurs dans le documentaire intitulé Ah souhait, “la grande invention égalitaire de la Révolution, l’école publique et laïque, est une source d’inégalités et est marquée par un racisme social de base. J’en veux beaucoup à l’école publique, explique-t-il.

“N’allez pas croire tout ce qu’on raconte sur la violence et les drogues” Avant d’entrer au lycée, j’étais délégué de classe et j’ai compris que l’histoire se répétait. Mon père racontait que, quand il avait voulu s’inscrire dans un lycée normal, parce qu’il était bon élève, on avait dit à ma grandmère qu’il valait mieux l’orienter vers une formation professionnelle. On assiste encore à ce genre de raisonnement. Dans les années 1990, il y avait une blague au collège : ‘Eh ben, tu vas faire électromécanique, non ?’ Nous n’étions bons qu’à fournir une main-d’œuvre bon marché. Nos parents nous avaient dit qu’on pourrait faire ce qu’on voudrait, qu’on déciderait, mais, quand tu as 15 ans, la société te répond que tu n’as le choix qu’entre huit métiers. Ça a porté un coup sérieux à l’intégration. La télé vendait un modèle de réussite, l’école te donnait le contraire.” Gilles Kepel confirme que “le

partage Mariam Cissé. “A Clichy, nous n’avons ni théâtre ni cinéma, et il y a un bar, mais seuls les hommes y vont. Il faut absolument que l’école s’améliore, même si je suis reconnaissante au système public, parce qu’il m’a permis de devenir une femme autonome. Il y a beaucoup de talents dans les quartiers, mais il faudrait que les écoles sachent les mettre en valeur.” Le gouvernement socialiste met la dernière main à une grande réforme du système éducatif qui privilégiera la formation et l’accompagnement de proximité des enseignants ainsi qu’une refonte de la formation professionnelle. “Nous savons depuis longtemps que le système éducatif français a besoin d’une réforme”, commente le ministre de l’Education, Vincent Peillon. “Mais, jusqu’à présent, personne n’a osé l’entreprendre, et nous devons résoudre un double problème : la qualité de l’enseignement et le nombre de professeurs recrutés.” Peillon assure qu’il s’efforcera de modifier le système d’orientation scolaire, mais, tempère-t-il, “c’est en réalité le modèle éducatif lui-même qui était injuste, en ceci qu’il a consacré moins de ressources aux écoles des quartiers pauvres qu’à celles des quartiers plus favorisés. Nous tenterons d’y remédier en rééquilibrant la répartition des ressources.” Avec 12 millions d’élèves et 1 million de professeurs, la France affiche le plus faible taux d’investissement éducatif des pays de l’OCDE. Sous la présidence de Nicolas Sarkozy, 80 000 postes

ont été supprimés dans l’Education nationale. François Hollande s’est engagé à en créer 60 000 en cinq ans, dont 27 000 seront alloués à la formation des maîtres. “En septembre, nous enverrons dans les zones périphériques et rurales 9 000 nouveaux professeurs de primaire et de secondaire”, a promis Peillon au mois du juin. François Hollande, qui a compris que le grand défi des banlieues était le chômage, a lancé un ambitieux programme sous le nom d’“Emplois d’avenir” : en deux ans, l’Etat financera 100 000 contrats aidés pour des jeunes de moins de 25 ans n’ayant pas le bac, subventionnés à hauteur de 75 % du Smic dans les collectivités territoriales et les associations et à 35 % dans le secteur privé. Mais dans le “9-3” le projet met du temps à se concrétiser. “L’argent n’est toujours pas arrivé”, souligne Mariam Cissé. Fin avril, le journal Le Monde rapportait que, sur les 100 000 emplois promis, seuls 17 347 avaient été créés. Et le ministère du Travail reconnaît qu’il y a d’“énormes problèmes” en Seine-Saint-Denis. Début mai, le gouvernement n’avait encore signé que 165 contrats, sur les 2 754 prévus pour cette année dans le 93. Les banlieues ne sont plus dupes de ces effets d’annonce. “Ici, on sait que la politique nous a abandonnés, soupire Fabien Ortiz. Les communistes sont au bout du rouleau, et les socialistes et l’UMP, c’est bonnet blanc et blanc bonnet. Le meilleur moyen de se trouver une identité collective, c’est de se convertir à l’islam ou de rejoindre les groupes évangéliques. La seule religion française est celle de l’argent et de l’individualisme.” —Miguel Mora Publié le 30 juin

SOURCE EL PAÍS SEMANAL Madrid, Espagne Hebdomadaire, 416 000 ex. www.elpais.com Inclus dans la livraison dominicale d’El País depuis la création du quotidien en 1976, le magazine est connu pour ses signatures, pour ses portfolios et la diversité de ses reportages au long cours. Plus de la moitié de son lectorat a moins de 55 ans.


26.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

moyenorient

Qatar. La Fifa, une organisation décadente La Fédération internationale de football va à l’encontre des principes qu’elle est censée défendre. Réagira-t-elle aux accusations d’esclavagisme portées contre le Qatar ?

—The Observer (extraits) Londres

S

i tout va bien, la version 2022 de la Coupe du monde aura lieu en hiver [la Fifa pourrait en décider ainsi au vu des 50 degrés enregistrés au Qatar en été]. Il ne reste qu’une petite question gênante à résoudre : combien de personnes devrontelles perdre la vie pour qu’elle puisse être à la hauteur de sa réputation d’événement sportif le plus suivi de la planète ? “Il y aura plus de victimes parmi les ouvriers qui travaillent sur les chantiers des sites que de joueurs pour disputer la compétition”, prédit Sharan Burrow, secrétaire générale de la Confédération syndicale internationale (CSI). La monarchie absolue du Qatar, dirigée par le clan Al-Thani, aussi incroyablement mystérieux que fabuleusement riche, ne tient pas plus de statistiques sur les questions de santé et de sécurité qu’elle ne tolère d’élections libres. La CSI a dû se débrouiller pour

compter les cadavres par elle-même. Elle a découvert que cette année, pour l’instant, 83 Indiens avaient trouvé la mort. Le petit Etat du Golfe sert également de sépulture à 119 ouvriers népalais des travaux publics. Deux cent deux travailleurs émigrés ayant en outre perdu la vie au cours des neuf derniers mois, Mme Burrow s’estime en droit d’affirmer que l’on enregistre au moins un décès par jour. Et ce chiffre ne peut qu’augmenter, le Qatar venant d’annoncer qu’il accueillerait 500 000 immigrés supplémentaires pour construire ses stades, ses hôtels et ses routes avant 2022. Lorsqu’on s’extasie sur la fortune qui permet aux membres de la famille royale qatarie d’acheter le village olympique et les Chelsea Barracks [zone résidentielle de Londres], on ignore à la fois le martyre des travailleurs immigrés et l’étrangeté de ces Etats riches en pétrole. Comment définir le Qatar ? La “monarchie absolue” est

Courrier international — no 1196 du 3 au 9 octobre 2013 ↙ L’émir Hamad ben Khalifa Al-Thani et Sepp Blatter au moment de l’accord pour la Coupe du monde. Dessin de Burki paru dans 24 Heures, Lausanne.

encore bien loin de la réalité de cette société où les immigrés représentent jusqu’à 99 % de la main-d’œuvre du secteur privé. On pense à l’Afrique du Sud de l’apartheid. Les 225 000 citoyens du Qatar ont le droit de fonder des syndicats et de faire grève ; pas les immigrés, qui sont environ 1,8 million. Les immigrés et leurs employeurs sont liés par la kafala [un système qui maintient le travailleur immigré dans une relation de dépendance vis-à-vis de son tuteur]. Les travailleurs immigrés doivent ainsi obtenir le consentement de leur patron s’ils souhaitent changer d’emploi. Si un travailleur démissionne, ses employeurs, considérés comme ses parents adoptifs, peuvent l’accuser de fugue et le faire arrêter par la police. Mais le Qatar n’est pas un phénomène isolé. La corruption et l’immense gâchis engendré par la Coupe du monde 2014 au Brésil ont ainsi provoqué de graves émeutes. Et la Douma [le Parlement russe] de Poutine a déjà voté une loi restreignant les droits des travailleurs affectés aux chantiers de la Coupe du monde 2018. La Fédération internationale de football association (Fifa) est une organisation décadente au sens politique du terme. C’est une institution dont le comportement va à l’encontre de tous les beaux principes qu’elle revendique. Si la Fifa aimait vraiment le football, elle n’aurait jamais pensé à organiser un tournoi en plein été au Qatar. Combien de temps les journalistes sportifs vont-ils continuer à taire ces abus couverts par la Fifa ? La Coupe du monde fait voler en éclats tous les clichés. Les gens disent que “le football est une question de vie ou de mort”, et “bien plus que ça”. Le sport, c’est “la guerre, les coups de fusil en moins”, disait Orwell. Il n’y aura pas de coups de fusil au Qatar, mais de nombreux immigrés y trouveront la mort. —Nick Cohen Publié le 27 septembre

Contexte ●●● Dans un article intitulé “Les esclaves de la future Coupe du monde au Qatar” et publié le 25 septembre, The Guardian a révélé que 44 immigrants népalais avaient trouvé la mort sur les chantiers de sites qui doivent accueillir les matchs du Mondial 2022 au Qatar, d’après des documents confiés au quotidien britannique par l’ambassade du Népal à Doha. Le Qatar a démenti les informations du journal britannique, tandis que la Fifa a indiqué que la question serait abordée lors de la prochaine réunion de son comité exécutif, les 3 et 4 octobre, à Zurich. De son côté, la presse arabe a préféré éviter ce sujet.

Vu du Népal

Le pays compte ses morts ● D’après les dernières estimations de l’ambassade du Népal au Qatar, près de 600 000 Népalais travaillent dans cet émirat. A Katmandou, les spécialistes des travailleurs expatriés affirment que la réalité sur le terrain est encore pire que le tableau qu’en dressent les médias. La plupart des travailleurs ne sont ni qualifiés ni éduqués, ils ignorent leurs droits et sont des proies faciles pour les employeurs. “Ils doivent endurer toutes sortes d’abus parce qu’ils croulent sous les dettes dans leur pays”, explique Ganesh Gurung, spécialiste des travailleurs à l’étranger. Selon des sources officielles, au moins 151 travailleurs népalais sont morts au Qatar au cours de la dernière année. Ce chiffre est calculé sur la base des demandes de compensation déposées par les familles des victimes. Certaines ne font toutefois jamais ces démarches. D’après le service consulaire du ministère des Affaires étrangères, pas moins de 1 600 travailleurs népalais sont morts au Qatar depuis l’ouverture de l’ambassade du Népal, en 2000. “Il n’y a pas que le Qatar : le sort des travailleurs népalais est encore pire dans certains pays du Golfe ou en Malaisie. Le gouvernement n’est pas en mesure d’expliquer ces morts”, ajoute Ganesh Gurung. Les membres de la Commission nationale de planification [chargée du développement] ont demandé au gouvernement de dépêcher un médecin dans l’ambassade népalaise de chaque pays où travaillent des ressortissants népalais afin de procéder à des autopsies, les rapports rédigés par les médecins locaux n’étant pas assez fiables. “Après examen de plusieurs victimes, nous avons découvert que les corps avaient subi des opérations concernant des organes importants, comme les reins. Il existe des raisons légitimes de soupçonner des actes criminels en lien avec ces décès”, souligne Gurung. Plus de 7 200 travailleurs népalais sont morts dans les pays du Golfe et en Malaisie depuis que les ambassades népalaises de ces pays ont commencé à tenir les comptes. —Ekantipur (extraits) Katmandou Publié le 27 septembre


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MOYEN-ORIENT

Courrier international — no 1196 du 3 au 9 octobre 2013

↙ Dessin de Pudles, Bruxelles.

PALESTINE

Pas facile d’être un riche Palestinien En proie aux tracasseries administratives israéliennes, les hommes d’affaires sont en outre accusés par leurs compatriotes militants d’être complices d’Israël.

—Financial Times (extraits) Londres

B

ashar Masri a une proposition pour les Palestiniens riches – et même modérément aisés – qui vivent en exil, loin des souffrances et des risques engendrés par le conflit avec Israël : qu’ils rentrent tout de suite au pays avec leur argent. “La demande que j’adresse à tous les Palestiniens possédant plus de 500 000 dollars d’actifs est de les investir ici, dit-il. Si la moitié d’entre eux rentraient en Palestine avec 5 % de leur argent, nous aurions plusieurs dizaines de milliards de dollars.” Cet homme mince et élancé de 51 ans se trouve dans son bureau de Rawabi, une énorme ville nouvelle qui est en train de voir le jour sur les vastes terrasses de pierre taillées sur une colline de Cisjordanie. Bayti [ma maison], sa société d’investissement immobilier, a obtenu le soutien de la branche immobilière du fonds souverain qatari pour financer ce projet de 1 milliard de dollars, qui pourra accueillir à terme 25 000 personnes et représentera, selon le promoteur, la plus grande opération réalisée par le secteur privé dans l’histoire économique de la Palestine. La première fois que je me suis rendu à Rawabi, en mars dernier, la voie d’accès à la ville était une simple piste de gravier ; aujourd’hui, c’est une route pavée bien signalée. Un monument formé par une roche qui semble tombée du ciel et d’où

jaillissent de l’eau et des plantes symbolise la nouvelle vie tirée du sol peu prometteur de cette région occupée par les Israéliens. A en juger par le film publicitaire en 3D présenté aux visiteurs et par les tours d’habitation construites en pierres d’un ocre pâle, cette ville planifiée promet aux Palestiniens de classe moyenne une vie paisible et normale. En dessous du bureau de Bashar Masri se dressent trois écoles.

Le boycott économique. Mais, avec ce projet, le promoteur s’est attiré beaucoup de critiques en Palestine. Certains lui reprochent de réaliser des profits exorbitants en construisant des édifices luxueux. Et les membres du mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS), qui préconisent le boycott économique d’Israël, l’accusent d’encourager une “normalisation” [avec Israël] – une accusation grave – en raison de ses transactions avec des hommes d’affaires et des organismes israéliens. Pour Bashar Masri, “il est impossible de faire des affaires sans Israël. Tous ceux qui se disent opposés à la normalisation sont en fait des normalisateurs : le ciment arrive d’Israël, toute l’électricité est israélienne. Qui décide ce qui vient d’Israël ?” Mais ces critiques touchent manifestement l’homme d’affaires. Comme beaucoup d’autres Palestiniens de son âge, Bashar Masri a passé une partie de sa jeunesse

en détention administrative en Israël en raison de ses activités politiques avant de partir pour les Etats-Unis, où son père exerçait le métier de médecin et où luimême a fait des études, à Virginia Tech. Mais ces attaques ne constituent pas le plus gros problème. Bashar Masri a dû batailler avec les autorités israéliennes – jusqu’ici en vain – pour obtenir l’autorisation de construire une plus large voie d’accès à Rawabi. Et Israël n’a pas non plus donné son accord pour l’approvisionnement en eau. Les difficultés du promoteur surviennent au moment crucial où reprennent les négociations israélo-palestiniennes sur le processus de paix. Parallèlement aux pourparlers, le secrétaire d’Etat américain John Kerry s’est assuré le concours de Tony Blair, représentant du Quartet au Proche-Orient, pour élaborer un plan économique de 4 milliards de dollars pour la Cisjordanie et la bande de Gaza. Dans le cadre de ce plan, bien d’autres projets de l’envergure de Rawabi – stations d’épuration, infrastructures touristiques, centres commerciaux – pourraient être menés avec le soutien du secteur privé. Et si le processus de paix progresse, de riches Palestiniens comme Bashar Masri seront amenés à jouer un rôle de premier plan. Or un grand nombre de Palestiniens persistent à voir les riches comme des opportunistes corrompus ne pensant qu’à leurs intérêts : des privilégiés qui vivent des rentes de monopoles assurés par l’occupation et la domination politique de l’Autorité palestinienne. Bashar Masri rejette avec colère les attaques de ses détracteurs. “C’est moche de critiquer les rares Palestiniens qui ont risqué leur argent pour créer des emplois en Palestine, de les taxer de monopolisateurs”, dit-il d’un ton égal mais ferme. La majorité des riches Palestiniens sont des membres de la diaspora et ne font pas parler d’eux – certains vivent en Jordanie ou dans le Golfe, d’autres dans des pays beaucoup plus lointains comme les EtatsUnis et le Chili. Consolidated Contractors Company, un groupe mondial de construction fondé par un exilé de la ville de Safed, en Galilée et considéré comme la plus grande entreprise palestinienne, a son siège à Athènes. Jusqu’à une date récente, les riches émigrés rentrés au pays étaient relativement bien perçus par l’opinion publique palestinienne, car le ressentiment populaire était principalement dirigé contre les occupants israéliens et contre l’Autorité palestinienne, accusée de corruption. Mais depuis l’année dernière la mentalité antiriches du mouvement [alternatif] Occupy Wall Street et le rejet israélien des magnats des affaires se sont propagés en Cisjordanie. “Il y a un sentiment d’hostilité vis-à-vis du secteur privé”, observe Kamel Husseini, qui dirige une société de relations publiques à Ramallah et appartient à une famille de grands

propriétaires terriens de Jérusalem-Est. “Les gens veulent davantage d’investissements sociaux et d’emplois.” Les détracteurs les plus virulents accusent les riches de profiter de l’occupation en bénéficiant des faveurs de l’Autorité palestinienne ou en faisant des affaires avec des entreprises israéliennes bien ancrées dans l’économie palestinienne. Ils réfutent les affirmations de ceux qui se présentent comme des patriotes bâtissant l’infrastructure d’un nouveau pays et décrivent l’autosuffisance économique comme un mythe sur un territoire où Israël contrôle tout.

La majorité silencieuse. Récemment, des hommes d’affaires palestiniens et israéliens se sont rencontrés dans le cadre de Breaking the Impasse (Sortir de l’impasse), une initiative qui vise à encourager les dirigeants de la région à rétablir la paix et qui a été annoncée en grande pompe à la conférence du Forum économique mondial qui s’est tenue au mois de mai en Jordanie. Devant John Kerry, Tony Blair, le président israélien Shimon Pérès et le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas, Munib Masri, un cousin de Bashar, a pris la parole en compagnie de Yossi Vardi, le magnat israélien des hautes technologies. “Ça suffit !” s’est écrié ce dernier en s’adressant aux centaines de participants. “Ils nous appelaient la majorité silencieuse, mais nous ne serons plus silencieux”, a poursuivi Munib Masri d’une voix moins forte mais tout aussi résolue. Avant cette rencontre, Munib Masri m’avait assuré que l’initiative n’avait pas pour but de normaliser les relations avec Israël, ni de remplacer le processus de paix. Les hommes d’affaires palestiniens et israéliens pourraient, m’a-t-il dit, jouer un rôle similaire à celui de leurs homologues sud-africains dans les dernières années de l’apartheid, qui ont ouvert la voie à un changement de régime. La controverse sur les riches Palestiniens devrait s’intensifier dans les mois qui viennent, au fur et à mesure que les pourparlers de paix progresseront et que Tony Blair trouvera des projets pour son plan de 4 milliards de dollars, dont les Palestiniens fortunés devraient normalement tirer profit : on parle de projets à grande échelle pour la production d’électricité, la distribution et le tourisme. Face aux attaques dont il fait l’objet, Bashar Masri soutient que ce n’est pas au secteur privé de mener la lutte contre la pauvreté en Palestine, mais au gouvernement ou aux ONG auxquelles il fait des dons quand il gagne de l’argent. “Aujourd’hui, même si je construis des palaces, j’ai créé 6 000 emplois dont on avait cruellement besoin”, dit-il en montrant le vaste chantier de construction qui s’étend devant lui. —John Reed Publié le 20 septembre


Courrier international — no 1196 du 3 au 9 octobre 2013

↓ Dessin de Belortaja, Albanie.

Qui a spolié les Arméniens ?

parce que le parti au pouvoir a lancé un processus permettant aux Arméniens de récupérer leurs biens, ce qui ferait peur à ces Turcs blancs, qui craignent un “grand La presse turque hésite encore déballage”. Dans le quotidien Taraf, Taner Akçam, à reconnaître le génocide historien spécialiste de la question arméde 1915. Mais la question nienne, relativise la démonstration de l’édide la mainmise sur torialiste de Sabah. “La grande majorité des les propriétés des Arméniens Arméniens vivaient dans les régions kurdes de et de leur restitution fait l’objet l’est de l’Anatolie et c’est essentiellement par les habitants de ces régions, qui ne sont pas des d’un vaste débat. Turcs blancs, qu’ils ont été spoliés de la plus grande partie de leurs avoirs.” L’historien relativise aussi l’ampleur des biens rétrocédés, grâce à l’AKP, aux Arméniens et autres minorités, estimant qu’il s’agit d’“une goutte hez nous, ceux qui écrivent sur l’histoire d’eau par rapport au volume des richesses économique de la Turquie n’abordent confisquées”. Dans un autre article, Akçam jamais la question de la déportation estime même que le gouvernement AKP des Arméniens”, écrit Süleyman Yasar dans incarne à ce sujet une certaine continuité le quotidien Sabah. “Jetez un œil sur n’im- en ne permettant la rétrocession que d’une porte quel ouvrage consacré à ce sujet, vous petite partie des biens confisqués après ne trouverez rien sur ce que sont devenus, à 1915. “Aucun chercheur ne peut accéder aux la suite de la déportation, les biens qui appar- registres des titres de propriété et cet accès a tenaient aux Arméniens.” L’éditorialiste été rendu encore plus difficile par le gouverde Sabah, qui est aussi économiste, se nement AKP en 2006 au nom de la sécurité demande alors ce que sont devenus “les nationale. Outre ces titres de propriété inaccesdépôts bancaires, les vignes, les sibles, il existe aussi des rapREVUE jardins, le bétail et les maisons de ports établis sur la base d’une DE PRESSE loi datant du 26 septembre ces 1,2 million d’Arméniens [tués ou déportés]” et assène son accusation : “Si 1915 faisant l’inventaire des biens appartenant l’on ne sait pas qui s’est assis sur les richesses aux Arméniens. Or ces rapports permettant de ces Arméniens, alors on ne peut pas com- de savoir avec précision comment ces biens ont prendre comment se sont constituées les for- changé de main sont pour le moment introutunes des riches Turcs blancs d’aujourd’hui !” vables. On peut supposer qu’ils n’ont pas été Les “Turcs blancs” sont les membres de détruits. Si le gouvernement AKP veut vrail’élite kémaliste occidentalisée, sociolo- ment prouver sa sincérité dans ce domaine, giquement éloignée des provinciaux, plus qu’il lève d’abord l’interdiction conservateurs. Et Yasar de sur l’accès au cadastre et conclure que la profonde iniaux titres de propriété, et mitié que nourrissent ces Turcs qu’il retrouve ces fameux blancs à l’égard de l’AKP et du rapports et les soumette aux Premier ministre Erdogan, qu’“ils chercheurs. Voilà onze ans qu’il essaient de faire passer pour un dicn’a rien fait dans ce sens. Aurait-il tateur”, s’expliquerait précisément peur, lui aussi ?” —

C

LES TRIBUNES

DE LA PRESSE PROPOSÉES PAR :

La Région Aquitaine & Courrier international

3ÈME ÉDITION

LE JOURNALISME DANS TOUS SES ÉTATS MANIPULATION ET CENSURE : QUOI DE NEUF ?

DÉBATS PUBLICS ET RENCONTRES AVEC LES ACTEURS DE LA PRESSE INTERNATIONALE

TnBA - Bordeaux

17-19 octobre 2013 Avec Chang Ping (Chine), Natalie Nougayrède (Le Monde), Farnaz Seifi (Iran), Nicolas Brimo (Le Canard Enchaîné), Patrick de Saint-Exupéry (Revue XXI), Jean-Claude Guillebaud (Le Nouvel Observateur), John R. MacArthur (Harper’s Magazine), Natalia Narotchnitskaïa (Russie), Bernard Guetta (France Inter), Amira Hass (Israël)...

Entrée gratuite

Programme et inscriptions

tribunesdelapresse.org

Crédit photo : En Tunisie, le projet de constitution ne rassure pas les défenseurs de la liberté de la presse qui redoutent un rétablissement de la censure par la bande - © Hassene Dridi/AP/SIPA

D.DAY EVENTS - RCS B 449032614

TURQUIE


30.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1196 du 3 au 9 octobre 2013

↙ Dessin de Kazanevsky, Ukraine.

afrique

Maroc. “Ils” sont

devenus fous

Le pouvoir marocain est aveugle et sourd, accuse le site d’information Lakome, dont le fondateur, emprisonné, est accusé d’incitation au terrorisme.

complices. Et c’est dans les minuscules bureaux de Lakome que les ennemis de l’humanité pétriraient leur complot contre le pays. En réalité, le régime marocain est son propre ennemi. Il n’est de pire complot que celui qu’il ourdit tous les jours, contre sa propre existence, en réprimant les libertés, en muselant la presse libre, en érigeant la corruption en système de gouvernance, en achetant les consciences, en dilapidant les deniers publics en shopping dans les malls d’Europe et d’Amérique, en pillant les ressources, en réduisant les campagnes à la misère… A ce stade du récit, il faudrait une bonbonne d’oxygène pour poursuivre l’énumération des exactions du Makhzen [désigne le pouvoir au Maroc, le palais, les proches du roi et l’establishment économique] contre lui-même ! L’arrestation d’Ali en est une !

Un pataquès bouffi. En réa-

—Lakome Rabat

A

Salé, la ville des corsaires d’antan, le quartier de Hay Salam, conçu pour soulager la capitale de la pression démographique qui risquait de l’étouffer, dans les années 1970-1980, est devenu célèbre. Non pas par la douceur de vivre qui s’en dégage, mais parce qu’on a choisi d’y implanter, dans la partie la plus populaire et la plus misérable, une prison à nulle autre pareille. Il s’en exhale désormais comme un parfum de scandale, d’injustice et d’exactions, depuis que Juan Méndez, le rapporteur spécial de l’ONU pour la torture, y a pleuré le sort que l’on y réserve au genre humain [le 4 mars 2013, Méndez a rendu son rapport sur la torture au Maroc après la mission qu’il a effectuée dans ce pays du 15 au 22 septembre 2012]. L’homme était ressorti bouleversé de cette

citadelle de l’horreur, cette cour des miracles, aux murs d’enceinte tellement hauts et tellement sinistres que les concepteurs de cette bastille d’un nouveau genre n’ont rien imaginé de mieux que de masquer cette laideur par une laideur supplémentaire, le tribunal de première instance de Salé. Un monument de mauvais goût et une monstrueuse singerie de l’architecture coloniale, comme si le Maroc n’était pétri que de nostalgie pour un passé honni de tous et de réflexes de bâtisseurs archaïques. Tout un symbole. C’est dans ce brouillon d’aménagement du territoire en forme de verrue qu’Ali Anouzla a pris ses quartiers, à son corps défendant, le procureur ayant jugé nécessaire de le placer en détention provisoire [le 24 septembre] après l’avoir inculpé d’“assistance délibérée à une entreprise terroriste, de fourniture de logistique à la perpétration d’actes

terroristes et d’apologie d’actes de terrorisme”. A ce stade du récit, il vaut mieux ouvrir des guillemets et les oreilles, tant l’énoncé d’un tel chef d’inculpation relève de l’énormité ou de l’absurde. Qui oserait, en effet, croire qu’Ali, cet homme épris de liberté, ait nourri l’espace d’un instant l’idée de frayer avec Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi) ou de lui apporter aide et assistance ? Al-Qaida, ce monstre, cette saloperie, cette nébuleuse de l’ignominie qui échappe désormais à tout contrôle, y compris à celui de son propre géniteur, au point de se retourner contre lui, aurait donc ses entrées à Lakome. Rien que ça ! Les franchisés de la terreur, les coupeurs de têtes et de mains, les sinistres bourreaux du Mali, les marchands d’otages, les bandits de grand chemin et les adeptes de la chouha (honte) obscurantiste seraient en fait nos

lité, Lakome terrorise parce qu’il est devenu, en quelques mois, un creuset de démocratie, une agora, ouvrant ses colonnes à tout ce que la société compte de plumes libres. Dans ce local exigu, où l’on carbure au café filtre et à l’espoir de lendemains meilleurs, ce qui épouvante tant les tyrans, c’est qu’il y souffle un dernier et irrépressible vent de liberté, alors que partout ailleurs où celleci devrait se faire entendre, on continue de tendre la main à la tyrannie et d’en faire l’apologie. A peine cinquante misérables mètres carrés et une poignée de femmes et d’hommes libres auront suffi pour que des centaines de citoyens s’y donnent rendez-vous, pour y conter les récits de leurs souffrances et psychanalyser les douleurs engendrées par la dictature. A entendre les thuriféraires de l’insupportable, Ali aurait dû taire tout cela, au nom d’un prétendu patriotisme. Mais le patriotisme ne commencet-il pas justement là où finit l’omerta ? A peine cinquante mètres carrés de liberté et voilà le régime qui a les chocottes et tremble sur ses bases. A croire que tous ces services de sécurité, tous ces ministères, toutes ces institutions, tous ces conseils que nous payons de nos deniers ne sont rien d’autre qu’un pataquès bouffi aux pieds d’argile et que des phrases écrites à l’encre virtuelle d’Internet risquent d’emporter à tout jamais. “Ils” sont devenus fous. C’est le seul et unique constat qui s’impose à l’énoncé des charges

qui pèsent sur notre confrère. Et il n’est de pire folie que celle que l’on partage à plusieurs, comme semble décidée à le faire la classe politique dans sa quasi-totalité en approuvant ce dernier crime en date contre le journalisme. Une fois de plus, à quelques semaines d’intervalle, notre pays est le centre de l’indignation de pas moins de cinquante organisations de défense des droits de l’homme, auxquelles se sont joints Reporters sans frontières et Amnesty International. Mais, dans sa fuite en avant, en forme de folie suicidaire, le Makhzen, en bon autiste, court toujours et n’entend rien ! Puisse-t-il s’arrêter pour reprendre son souffle. Il se rendrait compte que cinquante organisations et des millions de voix s’élevant pour défendre cinquante mètres carrés de liberté sont le meilleur hommage que le monde libre pouvait rendre au courage d’un seul homme et la preuve que le Maroc vient encore une fois d’y laisser son honneur. —Salah Elayoubi Publié le 27 septembre

Contexte ●●● Le 17 septembre, le journaliste Ali Anouzla, cofondateur du site d’information Lakome, a été arrêté et placé en garde à vue, accusé d’avoir mis en ligne une vidéo d’Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi) “incitant au terrorisme”. Le site d’information marocain avait en fait publié un lien vers le blog du journaliste Ignacio Cembrero, du quotidien espagnol El País, où la vidéo était disponible. La vidéo, intitulée “Maroc : le royaume de la corruption et du despotisme”, fustige la monarchie marocaine et la menace d’attentat. Ali Anouzla a été inculpé le 24 septembre et transféré à la prison de Salé, dans la banlieue de Rabat, où sont détenues les personnes impliquées dans des affaires de terrorisme. Il encourt jusqu’à vingt ans de prison.


          

 

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32.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1196 du 3 au 9 octobre 2013

asie

Pakistan. Les chrétiens, éternels parias Après l’attentat antichrétien du 24 septembre, certains Pakistanais s’émeuvent du sort des minorités. Reste que les préjugés contre ces populations souvent pauvres sont profondément ancrés.

Discrimination. Comment

↗ Dessin de Reumann paru dans Le Temps, Genève.

—The Express Tribune

L’auteur

Q

AFP

Karachi uelqu’un m’a appelée récemment pour me signaler que désormais il y aurait des représailles contre les talibans. Il voulait dire que le massacre de plus de 80 chrétiens à Peshawar [le 24 septembre] devait nous faire réagir. Je lui ai rapporté ce que m’avait dit récemment un neveu très avisé, à savoir qu’il ne fallait pas prendre trop au sérieux cette vague de compassion car elle n’aboutirait à rien. Nous avons compati avec la minorité chiite hazara sans que des mesures concrètes soient prises

qui ignore à qui il faut imputer ces attentats, n’aura pas la volonté de se venger. Nombreux sont ceux qui pensent, comme l’homme politique Imran Khan [dont le parti dirige la province de Khyber Pakhtunkhwa, où a eu lieu l’attentat antichrétien], que les talibans ne sont pas responsables de l’attaque de Peshawar. La faction talibane de Hakimullah Mehsud a très intelligemment nié toute participation à l’attentat. Ainsi aujourd’hui nous tenons tout le monde pour responsable : la CIA, la RAW [les renseignements indiens], le Mossad, sans parler des services pakistanais.

AYESHA SIDDIQA Sociologue et contributrice régulière dans la presse pakistanaise et indienne, Ayesha Siddiqa est connue pour son livre Military Inc. (Pluto Press, 2007, non traduit en français), qui a révélé l’ampleur de la mainmise des militaires sur la vie économique du Pakistan.

pour assurer sa protection [après plusieurs attaques début 2013]. Nous avons lancé des appels pour les Baloutches [qui revendiquent l’indépendance] dans des salles de conférences en pensant avoir rempli notre tâche. Le jeune homme mentionné plus haut m’a rappelé que nous sommes du genre à pleurer les morts hazaras, baloutches, chrétiens, ahmadis [minorité musulmane attaquée par les extrémistes sunnites] et autres, non pas pour le bien de l’humanité mais par crainte d’être les prochaines victimes. Les membres de la mafia djihadiste ont de la chance, car ils savent qu’une population divisée,

oublier que nous sommes nousmêmes responsables de l’attentat contre ces malheureux chrétiens [qui représentent 2 % de la population] ? Les préjugés contre cette communauté sont inscrits dans notre inconscient. Beaucoup de gens refuseraient d’utiliser la même assiette ou le même verre que des chrétiens. Tout le drame d’Asia Bibi [chrétienne condamnée à mort en 2010 pour avoir tenu des propos blasphématoires] vient du fait qu’elle a voulu boire l’eau d’un puits utilisé par des musulmans. La majorité des chrétiens pakistanais appartiennent à la classe socio-économique la plus basse et ils continuent à être traités comme des parias, c’est-àdire comme leurs ancêtres l’étaient avant qu’ils se convertissent au christianisme pour échapper à leur sort. Récemment, un agent de police sous l’autorité du ministre en chef de la province du Pendjab a nargué des chrétiens en leur disant que des photos de leurs actes seraient adressées à “toutes les ambassades”. Cet épisode faisait suite à une altercation entre des policiers et de jeunes chrétiens, où chaque camp avait porté des coups à l’autre. Un important contingent de policiers avait été ultérieurement envoyé dans les bidonvilles pour arrêter les coupables en forçant les portes de leurs habitations. Et comment oublier que ce n’est pas la première attaque contre des chrétiens et leurs églises ? En 2001, il y en avait eu deux, l’une à Bahawalpur [au Pendjab] et l’autre dans l’enclave diplomatique d’Islamabad, la capitale. A ceux qui présentent ces attentats comme une riposte à l’attaque américaine contre l’Afghanistan au lendemain

Beaucoup de gens refuseraient d’utiliser la même assiette ou le même verre que des chrétiens du 11 septembre, je demande pourquoi s’en prendre aux malheureux chrétiens du Pakistan, qui n’ont rien à voir avec les EtatsUnis. Dans l’église de Bahawalpur, ceux qui ont été massacrés par des hommes du groupe islamiste Jaish-e-Muhammad étaient des chrétiens pauvres qui ne pouvaient même pas imaginer se rendre en Occident. A ceux qui affirment que les chrétiens n’ont fait l’objet d’aucune attaque depuis 2001 et que le récent attentat doit être une provocation de l’extérieur, je demande : comment ignorer le profond message idéologique et la propagande dirigés contre cette minorité ? Qu’il s’agisse des takfiris [intégristes sunnites], qui vont jusqu’à encourager l’exécution de musulmans ne soutenant pas leur cause, ou de ceux qui ont une vision plus stratégique du meurtre, ils ont tous la même idéologie. Il suffit de jeter un coup d’œil à l’œuvre maîtresse du chef du Jaish-e-Muhammad sur le djihad, Fathul Jawwad, pour comprendre comment un djihadiste peut être amené à tuer un chrétien : son interprétation relègue juifs et chrétiens au rang d’hypocrites et de mécréants. Même si nous imaginons que le meurtre de plus de 80 chrétiens innocents a pu être l’œuvre d’un gouvernement étranger, comment écarter le rôle capital que ce genre de texte a joué pour convaincre le (ou la) terroriste qui s’est fait sauter ? Peut-être a-t-il lui aussi interprété la religion comme disant qu’il est juste et légal de tuer des femmes qui prennent part au combat ou qui y appellent [par leur simple appartenance à une autre religion que l’islam]. Les enfants ne sont qu’un dommage collatéral. Nul doute que les auteurs du massacre et bien d’autres ne voient les femmes et les enfants que sous cet angle. Et pourtant nous parlons de ces djihadistes comme de bons talibans [à qui le gouvernement veut tendre la main lors de prochaines négociations de paix] ! —Ayesha Siddiqa Publié le 25 septembre


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ASIE

34.

Courrier international — no 1196 du 3 au 9 octobre 2013

↙ Dessin de Mayk paru dans Sydsvenskan, Malmö.

JAPON

A Fukushima, du tourisme contre l’oubli Pour perpétuer la mémoire du désastre, des intellectuels projettent, comme à Tchernobyl, de transformer la centrale accidentée en centre pédagogique.

—Aera Tokyo

L

e J-village, situé à une vingtaine de kilomètres de la centrale accidentée, était autrefois un stade de football où venait s’entraîner l’équipe nationale du Japon. Depuis le séisme et le tsunami de mars 2011, le site est devenu la plaque tournante des liquidateurs qui travaillent

tous les jours au démantèlement de la centrale nucléaire. Deux ans et demi après l’accident, 150 000 personnes sont toujours réfugiées loin de chez elles, à cause de la radioactivité trop élevée. C’est précisément à cet endroit que Hiroki Azuma, essayiste et philosophe, projette de bâtir un vaste complexe touristique. Il ne s’agit là ni d’une plaisanterie ni d’une

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idée saugrenue. Baptisé Fukushima Gate Village, le site devrait être consacré à la sensibilisation au nucléaire ainsi qu’à la recherche, tout en proposant par ailleurs des “divertissements touristiques”. Il devrait notamment proposer des excursions pour observer in situ les travaux en cours. Tel est le projet que présente M. Azuma pour Fukushima, à l’horizon 2036. Pour le mettre en œuvre, une équipe réunissant le sociologue Hiroshi Kainuma, lui-même originaire de la région sinistrée et auteur de Fukushima ron [Traité sur Fukushima, inédit en français], ainsi que des architectes, des artistes et des journalistes, s’est constituée et a multiplié groupes de travail et ateliers dans la ville de Minami-Soma [à 25 kilomètres de la centrale dévastée]. En avril 2013, l’équipe de MM. Azuma et Kainuma s’est rendue en Ukraine pour visiter la centrale de Tchernobyl. Un compte rendu de leur enquête a été publié dans la revue Shiso chizu beta [La carte des idées bêta,] sous le titre “Guide du tourisme noir à Tchernobyl” cet été. Associer le mot “tourisme” à une catastrophe nucléaire peut paraître indécent. Mais le dessein de M. Azuma est limpide : “Il ne faut pas laisser s’estomper le souvenir de la catastrophe” explique-t-il. Lors des interviews réalisées sur le terrain, M. Azuma a constaté que les sinistrés interrogés craignaient avant tout que l’accident nucléaire ne soit progressivement oublié. C’est en évoquant leur expérience douloureuse que les habitants des zones ravagées par l’accident de Tchernobyl trouvent une forme d’apaisement et parviennent à reprendre pied dans l’existence. “Notre projet ne consiste pas à créer un vaste parc d’attractions sans aucun rapport avec l’accident. Ce que nous visons, c’est la transparence absolue de la gestion de la catastrophe”, poursuit M. Azuma. A Tchernobyl, vingt-sept ans après l’accident, la centrale Lénine et les localités voisines accueillent de plus en plus de touristes. Sur le site, une partie du système électrique a subsisté et continue encore aujourd’hui à distribuer de l’électricité. Les visiteurs peuvent ainsi observer de près son fonctionnement, ainsi que les différentes interventions relatives au démantèlement. M. Azuma insiste sur le point suivant : en permettant à chaque visiteur de suivre lui-même l’évolution de la situation, on peut s’assurer que les enseignements de la catastrophe seront bien transmis aux générations suivantes. C’est pourquoi il faut absolument éviter de raser le chantier pour y construire un simple parc ou un musée ennuyeux, plein de statistiques et de graphes incompréhensibles. Il convient d’opter plutôt pour un projet dit “touristique” visant à renforcer l’attractivité du site. i de prime abord la proposition de M. Azuma paraît fantaisiste, elle repose en réalité sur une conviction profonde. “La salle principale du musée national de Tchernobyl a été aménagée dans un style ‘arty’ intégrant les symboles de l’Eglise orthodoxe

russe. Je pense que le Japon a justement besoin de cette approche originale, même si ce genre de détournement de codes traditionnels suscite généralement beaucoup de critiques dans notre pays”, poursuit-il. Certains reprochent à M. Azuma de se mêler de la future affectation du site alors que lui-même n’est pas personnellement touché par l’accident. “Je n’ai certes pas mon mot à dire s’agissant des autres catastrophes naturelles. Mais la centrale de Fukushima appartient à Tepco [Tokyo Electric Power Company, qui alimente Tokyo en électricité], donc les Tokyoïtes sont bien partie prenante dans cette histoire. Cet accident ne concerne pas seulement les habitants de Fukushima, au contraire, c’est une catastrophe qui implique toute l’humanité. Quand bien même les riverains ne voudraient plus avoir ce site sous leurs yeux et souhaiteraient raser la zone, cela ne saurait être toléré”, explique-t-il. Les Ukrainiens rencontrés par M. Azuma lors de son voyage ont reconnu unanimement le caractère historique de la catastrophe de Tchernobyl. “Nous devons également appréhender l’accident de Fukushima en adoptant un point de vue global. Faute de quoi, cette catastrophe finira par disparaître de la mémoire des gens et la tragédie se répétera” insiste-t-il. Pour donner plus de perspective à son projet, M. Azuma a choisi Tokyo, la capitale éloignée de 250 kilomètres de Fukushima, pour le faire connaître. “Peu importe que je ne sois pas dans l’air du temps. Je continuerai à proposer une approche intelligente et culturelle”, dit-il fermement pour conclure. —Yohei Fukui Publié le 23 septembre

A la une

SHISO CHIZU BETA Fondé en 2008 par le philosophe Hiroki Azuma et le sociologue Akihiro Kitada, le magazine “La carte des idées” a d’abord été un semestriel. Initialement publié par le groupe NHK books, il est édité depuis 2010 par Genron sous le titre de Shiso chizu beta, sans périodicité fixe. Son dernier numéro, intitulé Tchernobyl Dark Tourism Guide, sorti en juillet dernier, a eu beaucoup de succès dans l’archipel. L’équipe rédactionnelle vient de lancer le premier voyage organisé à Tchernobyl pour des Japonais.


Courrier international

 

LE MOT DE LA SEMAINE

â&#x20AC;&#x153;Atoâ&#x20AC;? La trace

Q

uelques mots pour complĂŠter lâ&#x20AC;&#x2122;article ci-contre de lâ&#x20AC;&#x2122;hebdomadaire Aera prĂŠsentant le projet du philosophe Hiroki Azuma (auteur notamment de GĂŠnĂŠration Otaku, ĂŠd. Hachette) dâ&#x20AC;&#x2122;organiser des excursions sur le site de la centrale de FukushimaDaiichi. Projet provocateur sâ&#x20AC;&#x2122;il en est, alors que la catastrophe nuclĂŠaire du 11 mars 2011 demeure incontrĂ´lĂŠe, il prĂŠsente cependant le mĂŠrite de pointer un certain nombre dâ&#x20AC;&#x2122;enjeux. Connaissant la propension des Japonais Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;oubli, le philosophe tente, avec lâ&#x20AC;&#x2122;idĂŠe de tourisme, de transformer le site en un lieu de mĂŠmoire perpĂŠtuelle que lâ&#x20AC;&#x2122;on visiterait, Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;instar dâ&#x20AC;&#x2122;Auschwitz, de Hiroshima ou de Tchernobyl. Mais son souci de laisser une trace pĂŠrenne de la tragĂŠdie de Fukushima ne signiďŹ e pas quâ&#x20AC;&#x2122;il veuille en faire un vestige, et encore moins un stigmate : le propos dâ&#x20AC;&#x2122;Azuma est bien au contraire de contrer la diabolisation de Fukushima, lâ&#x20AC;&#x2122;assimilation dâ&#x20AC;&#x2122;un espace sinistrĂŠ aux images de la souillure et de la mort. Certes, les â&#x20AC;&#x153;spectateursâ&#x20AC;?, ceux qui nâ&#x20AC;&#x2122;ont pas provoquĂŠ dâ&#x20AC;&#x2122;incidents nuclĂŠaires majeurs, sont en droit de rayer Tchernobyl et Fukushima, voire lâ&#x20AC;&#x2122;Ukraine et le Japon, de leur carte. Mais ce geste implique nĂŠanmoins une violence que les Japonais ne peuvent se permettre. Tel est le raisonnement qui sous-tend le projet de â&#x20AC;&#x153;tourisme nuclĂŠaireâ&#x20AC;?. En se rendant Ă  Fukushima, il sâ&#x20AC;&#x2122;agit dâ&#x20AC;&#x2122;aller ĂŠprouver la complexitĂŠ du rĂŠel, que rate toute vision manichĂŠenne (que lâ&#x20AC;&#x2122;on soit pour ou contre le nuclĂŠaire). Une des rĂŠalitĂŠs, qui est aussi celle de Tchernobyl, rĂŠside dans le fait que des gens continuent Ă  y vivre. Aller Ă  leur rencontre permettrait au moins de rĂŠďŹ&#x201A;ĂŠchir Ă  une question hĂŠlas incontournable pour le moment : comment vivre en acceptant lâ&#x20AC;&#x2122;inacceptable. â&#x20AC;&#x201D;Kazuhiko Yatabe Calligraphie de Kyoko RunďŹ n-Mori

                            

                                         


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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

amériques

Etats-Unis. La santé pomme de discorde Comme leurs élus, les Américains sont toujours aussi divisés sur la réforme de l’assurancemaladie, le grand projet de Barack Obama, qui lui vaut un bras de fer budgétaire sans égal.

Courrier international — no 1196 du 3 au 9 octobre 2013 ↙ Dessin de Rick McKee paru dans The Augusta Chronicle, Etats-Unis. Sur le calicot : inauguration.

Oncle Sam : “J’aimerais échanger mon Obamacare [ma réforme de la santé] contre quelque chose d’autre.”

et où Barack Obama a reçu l’investiture démocrate en 2008 avec la promesse de réformer le système de santé américain. USA Today a organisé un grand sondage auprès des habitants du Colorado et réuni autour d’une table ronde un groupe témoin composé de 10 habitants sans couverture santé de la région de Denver. Ce que nous avons découvert en dit long sur le désarroi des Américains trois ans après la promulgation de l’Obamacare. Cette loi plonge en effet les Américains, même ceux qui sont censés pouvoir en bénéficier, dans la plus grande confusion. Quant à l’opposition, elle est plus virulente que jamais. 52 % des habitants du Colorado sont contre cette loi. Plus des deux tiers disent qu’ils n’y comprennent pas grand-chose et la majorité pense qu’elle aura surtout des répercussions négatives dans les années à venir. Chez les opposants, une majorité écrasante (54 %) souhaite que les élus fassent tout leur possible pour retoquer cette loi, même si le gouverneur démocrate du Colorado, John Hickenlooper, et le Parlement de l’Etat soutiennent la plupart des dispositions du texte.

que la loi aura des répercussions positives au cours des prochaines années. Lynette Langlois, 56 ans, compte parmi ces optimistes. Depuis qu’elle avait perdu sa couverture santé en même temps que son emploi, il y a trois ans, elle avait peur de ne plus pouvoir s’en sortir. “Maintenant, je pourrai obtenir une couverture santé pour pas trop cher. Ce sera un souci en moins.” Autour de la table, chacun raconte les stratégies qu’il a dû mettre en œuvre pour pouvoir vivre sans couverture santé. Robert Widgery, 62 ans, raconte qu’il fait très attention à ne pas se blesser sur son lieu de travail. C’est d’autant plus difficile qu’il est chargé de la démolition sur les chantiers. Il essaye de “s’accrocher” dans l’espoir d’avoir droit, dans trois ans, au programme Medicare [programme fédéral d’assurancemaladie pour les personnes âgées et les handicapés]. Il refuse de souscrire une assurance comme l’exige la loi. Le cas échéant, il paiera les amendes. Quand Matt Wright s’est démis l’épaule, récemment, il a supplié ses amis de ne pas appeler une ambulance. “Pour moi, le coût des soins est plus handicapant que ma blessure”, dit-il. Il espère que le nouveau système fonctionnera mieux pour lui, mais n’en est pas vraiment convaincu. “Le démarrage sera déterminant, dit-il. Pour l’instant, on ne sait pas encore combien ça va nous coûter, beaucoup de gens se demandent où est le piège et ce qu’ils ont à y perdre. Il faut attendre.” Susan Page Publié le 27 septembre

Doutes et interrogations. Lors d’une

—USA Today (extraits) McLean

à la Maison-Blanche s’est construit autour de la réforme de l’assurance-maladie et il De Denver (Colorado) a passé une bonne partie de son second mandat à la défendre contre les attaques e bilan du président Obama pour- des républicains, comme c’est encore le rait bien être dans les mains de per- cas en ce moment avec le bras de fer au sonnes comme Matt Wright. Cet Congrès au sujet du budget [lire ci-contre]. agent immobilier de 31 ans s’inquiète moins Les Américains qui n’ont pas de couverde son absence de couverture santé que des ture santé, ceux qui paient leur propre assudépenses supplémentaires qui vont alour- rance-maladie ou qui travaillent dans de dir son budget – déjà grevé par les frais de petites entreprises vont devoir se rendre scolarité de sa fille de 4 ans – maintenant sur des sites Internet ouverts à cet effet qu’un nouveau volet de la “loi sur pour souscrire un contrat d’asles soins abordables” [réforme de REPORTAGE surance en ligne et vérifier s’ils la santé d’Obama ] entre en vigueur. “Je n’ai ont droit au crédit d’impôt destiné à couvrir pas d’a priori mais il reste tout de même beau- en partie leurs frais de santé. L’ergonomie coup de questions en suspens.”, souligne-t-il. de ces sites et la qualité des offres des assuDans le Colorado comme dans tout le pays, reurs seront déterminantes pour l’évolualors que la bourse aux contrats d’assurance tion de l’opinion des Américains sur une [Health Insurance Marketplaces] a ouvert loi qui ne fait guère l’unanimité. le 1er octobre, le succès ou l’échec de cette Nous avons donc décidé de nous pencher mesure emblématique sera portée au bilan sur le sujet dans le Colorado, l’un des Etats du président. Le premier mandat d’Obama qui comptent le plus d’électeurs indécis

L

table ronde qui a duré près de deux heures, les personnes sans couverture santé qui devraient bénéficier de cette loi ont exprimé leurs doutes et leurs interrogations. Personne ne comprenait vraiment comment il fallait faire pour s’assurer en ligne, et certains ne savaient même pas que la nouvelle loi les obligeait à souscrire une couverture santé dès l’année prochaine sous peine d’amende. Nous leur avons demandé de décrire l’Obamacare en un mot ou une phrase. Pour Robert Widgery c’est “une perte de temps et d’argent”, Catherine Campbell décrète que “c’est trop cher pour [elle]” et Elizabeth Espinosa juge cette réforme “incompréhensible”. Neil Carr est plus modéré et trouve que l’Obamacare “est une réforme imparfaite mais encourageante”, tandis que pour Mary Anne Torongo c’est tout simplement “un soulagement”. Quand Mary Anne Torongo, 57 ans, mère de grands enfants, s’est entaillé le pouce, récemment, elle a préféré appeler une amie infirmière plutôt que d’aller aux urgences. Cette amie a utilisé de la superglu pour refermer la plaie. “L’année dernière je me suis privée de ski parce que je n’avais pas de couverture santé.” Elle avait peur de faire une mauvaise chute. “Je ne veux pas avoir à vivre au rabais parce que je n’ai pas de couverture santé.” Selon notre sondage, 83 % des personnes interrogées disent avoir une couverture santé. Parmi celles qui n’en ont pas, 6 personnes sur 10 comptent en souscrire une dans les six prochains mois, même si la plupart disent que ce n’est pas à cause de la nouvelle loi. Enfin, 1 personne sur 4 pense

Budget

Paralysie fédérale ●●● L’opposition des républicains à la réforme de l’assurancemaladie a conduit à la fermeture de nombreuses agences fédérales le 1er octobre. Le Congrès a en effet échoué à voter le budget avant la date butoir du 30 septembre : la Chambre des représentants, à majorité républicaine, voulait supprimer le financement de la réforme, ce que refuse le Sénat, dominé par les démocrates. Quelque 800 000 fonctionnaires ont été mis au chômage technique en attendant que le Congrès se mette d’accord. Une large majorité d’Américains rejette la politique jusqu’au-boutiste des républicains. Mais la mise en place de la réforme de l’assurance-maladie a aussi ranimé le mouvement du Tea Party, farouchement opposé à la loi. Le mouvement ultraconservateur a, selon The New York Times, le soutien d’un quart des Américains.


                     

      


38.

AMÉRIQUES

Courrier international — no 1196 du 3 au 9 octobre 2013

↓ Dessin de Falco, Cuba.

ARGENTINE

Le village qui rêve d’or noir

saisonniers qu’il va bientôt accueillir, le village est une terre de contrastes. Ses rues poussiéreuses voient défiler les 4 x 4 par dizaines et les loyers ont flambé : il faut compter 8 000 pesos par mois [1 030 euros] pour une maison avec deux chambres. Le village n’a pas d’hôpital, juste un centre de premiers secours ; la seule rue goudronnée ne dépasse pas les 200 mètres de long ; la mairie est installée dans une construction aux airs de logement social, face à la place centrale, et il n’existe qu’une seule station-service. L’essence est le moteur de la commune. Tout tourne autour du seul établissement où l’on peut faire le plein. Le commerce le plus important se trouve juste en face : c’est une cantine où se retrouvent, à l’heure du déjeuner, les ouvriers de retour des puits de pétrole, sur le chemin de Neuquén.

Añelo, dans le sud du pays, espère profiter de la découverte, à proximité de son territoire, d’un immense gisement de pétrole et de gaz de schiste.

—Brando Buenos Aires s

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PROVINCE DE MENDOZA

PROVINCE DE NEUQUÉN

Rincón de los Sauces Añelo

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COURRIER INTERNATIONAL

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La population a doublé. La population

ARGENTINE

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Gisement de Vaca Muerta

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a présidente de l’Argentine, Cristina Fernández, a annoncé qu’un accord avait été passé [mi-juillet] entre la compagnie pétrolière nationale Yacimientos Petrolíferos Fiscales (YPF) et l’américain Chevron pour exploiter le site de Vaca Muerta, le gisement d’hydrocarbures non conventionnels le plus important du pays. En vertu de cet accord, l’entreprise américaine investira plus de 1 milliard de dollars, sa concession est prolongée de trente-cinq ans par la province de Neuquén et elle pourra exporter une partie des hydrocarbures sans être taxée. Formation rocheuse de 30 000 kilomètres carrés en plein désert [au sud de l’Argentine], Vaca Muerta constitue la plus grande réserve de gaz et de pétrole de schiste du pays, et l’une des plus importantes au monde. Le gisement a été découvert en 2010, et son potentiel réel en 2011 [en avril 2012, la présidente a décidé d’exproprier le groupe pétrolier espagnol Repsol de sa filiale argentine YPF au profit de l’Etat argentin]. YPF estime que la mise en production de seulement 15 % de Vaca Muerta pourrait à elle seule compenser le déficit énergétique du pays. Et c’est sans compter la production des autres entreprises qui détiennent une concession dans la zone, puisque la compagnie nationale possède seulement

12 000 kilomètres carrés de concession, désormais cédés à Chevron. La commune la plus proche de ce pôle d’hydrocarbures s’appelle Añelo et compte près de 5 000 habitants. Elle est située à 100 kilomètres de la ville de Neuquén et sa population a presque doublé depuis 2010. Mal préparé au flux d’ouvriers et de travailleurs

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LA VOIX EST LIBRE

en partenariat avec IUDQFHLQWHUIU

argentine suit avec intérêt ce qui se passe autour du gisement de Vaca Muerta. La présidente et son cabinet en parlent devant les caméras, la communauté mapuche a occupé plusieurs sites pour protester contre l’accord, tout le monde parle de fracturation hydraulique et de dégâts environnementaux, et certains brandissent le mot “pillage”. Añelo est aux premières loges, assistant à l’arrivée de gens de tous les secteurs, qui débattent déjà de ce que réserve cette nouvelle expérience dont le village sera le cobaye. La commune connaît une explosion démographique dont la raison est simple : l’espoir d’un boom. A mesure que les nouvelles se succèdent, les habitants se préparent et agrandissent leurs locaux, les hôtels sortent de terre, des rumeurs de nouveaux investissements circulent et l’afflux de population est incessant. Les chiffres sont édifiants. En 2010, lors du dernier recensement, qui a eu lieu deux mois avant l’annonce de la découverte de Vaca Muerta, Añelo comptait un peu moins de 2 500 habitants. Trois ans plus tard, la municipalité estime que la population a doublé et qu’elle atteindra les 10 000 âmes dans trois ans. Il s’agit majoritairement, dit-on, d’hommes seuls qui viennent des villages voisins en quête de travail. Certains n’hésitent pas à camper devant les locaux des compagnies pétrolières, dans l’espoir de les avoir à l’usure. Une fois installés, ils font venir leur famille. Pourtant, c’est à Buenos Aires que sont définis les postes à pourvoir. De plus, YPF n’est pas représentée à Añelo puisqu’elle utilise le gisement de Loma La Lata, à quelques kilomètres, comme centre abritant tous les services offerts à ses employés, qui ne font que passer ou éventuellement s’arrêter dans la station-service. Les commerçants d’Añelo, comme les travailleurs, misent

surtout sur les sous-traitants qui fournissent des services à YPF et aux autres compagnies pétrolières exploitant Vaca Muerta, parmi lesquelles Pluspetrol, Apache, ExxonMobile et Total. Avant la signature de l’accord avec Chevron, YPF avait déjà foré 60 puits de pétrole et une quinzaine de gaz dans cette gigantesque manne d’hydrocarbures que promet d’être Vaca Muerta. Selon des statistiques publiées en juin dernier par le ministère de l’Energie des Etats-Unis, l’Argentine se classe numéro deux mondial en termes de ressources en gaz et quatrième pour ses réserves de pétrole non conventionnel (gaz et pétrole de schiste), et ce en grande partie grâce à Vaca Muerta. Pour la population du village, le passé incite à la prudence. A 147 kilomètres au nord d’Añelo, Rincón de los Sauces est une commune qui s’était organisée, elle aussi, autour de la découverte de pétrole. A la fin des années 1990, le village avait explosé, les 4 x 4 s’étaient multipliés, les gens étaient arrivés de partout, casinos et maisons closes avaient fait florès. Entre 2001 et 2010, la population a bondi de près de 75 %. Et puis, un beau jour, le pétrole s’est tari – et le village s’est vidé aussi vite qu’il s’était rempli. Pour l’heure, Añelo se prépare, en attendant le débarquement des multinationales. De l’autre côté de la route provinciale n° 7, au-dessus du plateau s’étend le désert où sera construit le parc industriel. Là, 90 hectares ont déjà été attribués et 50 autres le seront plus tard. Tout est déjà vendu, mais pas la moindre installation en cours n’est visible.

Une affaire survendue. Actuellement, c’est dans le bâtiment qu’on s’active. La liste des chômeurs a gonflé pendant les premiers mois de l’année avec les nouveaux arrivants dans le village, et c’est dans la construction privée qu’apparaissent timidement les emplois, avec notamment des maisons qu’on agrandit. “On nous survend cette affaire de Vaca Muerta”, estime Mario Parra, l’un des représentants du syndicat du bâtiment UOCRA [Unión Obrera de la Construcción de la República Argentina]. Même son de cloche chez plusieurs membres du conseil municipal et chez de petits chefs d’entreprise qui restent méfiants. Mais tout le monde attend. Personne ne sait précisément quels bienfaits économiques le village pourra tirer de sa proximité avec le plus gros gisement d’hydrocarbures non conventionnels d’Amérique latine. C’est sur ce scepticisme que va tabler la municipalité pour exiger d’YPF qu’elle participe au financement des travaux dont elle aura besoin. “Nous avons besoin d’infrastructures pour pouvoir accueillir toute cette activité”, dit le maire, Darío Díaz. —Romina Zanellato Publié le 1er août A propos du magazine Brando, lire notre rubrique “La source de la semaine” en page 54.


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présentent

Visuels non contractuels. L’éditeur se réserve le droit d’interrompre la parution en cas de mévente. Société éditrice : COBRA - 18-22 rue des Poissonniers 92200 Neuilly-sur-Seine RCS Nanterre 333 761 377, sous licence exclusive des Éditions Dupuis. © Dupuis 2013. Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation strictement réservés pour tous les pays. Action Belgique uniquement

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I.

Courrier international – n° 1196 du 3 au 9 octobre 2013

D'UN CONTINENT À L'AUTRE

Belgique. Ma propre ferme, rêve impossible

↙ Dessin de Gaëlle Grisard pour Courrier international.

professionnalisation du métier et de la taille croissante des exploitations, il y a de plus en plus de gens qui sont engagés par de grandes entreprises agroalimentaires” Lorsque nous interrogeons sept étudiants de dernière année de l’enseignement technique, section agriculture, pour savoir qui ne vient pas d’une famille d’agriculteurs, il y en a trois qui lèvent la main. Raf Marynissen est l’un d’eux. “Mais moi, cela fait longtemps que je suis actif dans le secteur”, précise-t-il. Adolescent, il allait déjà donner un coup de main aux agriculteurs du coin. Et pourtant, en secondaire, il a choisi des humanités latines pour les deux premières années. Après quoi, il est encore resté deux ans en section sciences avant de terminer par ces deux ans d’agronomie. Il trouverait aussi magnifique d’avoir sa propre exploitation mais les exemples de réussite dans ce domaine sont bien rares. Paul D’Haene est l’un d’eux. Il a fondé son élevage de chèvres il y a une vingtaine d’années (voir encadré). Geert Laenen également. Cet architecte de jardins a créé ses pépinières à Lichtaart [Campine] depuis bientôt dix ans et a acquis pratiquement dix hectares. Le Boerenbond ne possède pas de chiffres précis sur ces nou-

veaux agriculteurs. L’administration flamande Agriculture et Pêche dispose, elle, de chiffres sur le nombre de demandes d’aides au premier établissement : des subventions destinées à encourager les jeunes à s’installer comme agriculteurs ou maraîchers. En 2008, on avait encore enregistré

De plus en plus de gens sont engagés par de grandes entreprises agroalimentaires. 225 demandes. Mais l’année passée ce chiffre était retombé à 158. Raf, l’étudiant de dernière année, préfère être prudent et compte poursuivre ses études dans le supérieur pour accroître ses chances de trouver du travail par après. Des études de mécanique, parce que les tracteurs sont sa passion. Ses deux condisciples à ne pas avoir non plus de parents agriculteurs caressent, eux, une tout autre idée : ils espèrent pouvoir un jour épouser une fille d’agriculteurs. “Peut-être qu’à notre époque, c’est le seul moyen qui reste pour acquérir sa propre ferme”, ajoutent-ils en riant. —Samuel Hanegreefs Paru le 18 septembre

Témoignage

La spécialisation, seule solution Le temps où l’on n’était agriculteur que de père en fils est bien révolu. Mais acheter des terres agricoles, c’est devenu horriblement cher.

—De Standaard Bruxelles

A

ctuellement pour acheter un hectare de terres agricoles, il faut compter 50000 euros. Et des prix allant jusqu’à 75000 euros ne constituent plus une exception”, explique Anne-Marie Vangeenberghe, la porte-parole du Boerenbond. “Et quand on sait qu’un fermier a besoin de disposer d’un minimum de 20 hectares, on comprend bien qu’un jeune dans la vingtaine ne peut pas s’acheter une exploitation comme ça.” Pour les jeunes qui ne viennent

pas d’une famille d’agriculteurs, c’est un obstacle insurmontable. Et pourtant, le week-end dernier, Piet Van Themsche, le patron du Boerenbond, a déclaré qu’ils allaient être de plus en plus nombreux à vouloir se lancer dans l’aventure par passion, alors même qu’ils ne sont pas issus de familles d’agriculteurs. C’est la composition de la nouvelle génération d’étudiants en agronomie qui indique cette tendance. “Il est exact qu’il y a eu une évolution en ce sens au cours des dernières années”, confirme Joris Ar-

nauts, conseiller technique dans la branche agronomie à l’Institut St-Joseph de Geel. Il estime qu’un peu plus de la moitié des étudiants viennent encore de familles d’agriculteurs. “Mais c’est nettement moins qu’il y a quinze ans. Là, on était encore à 90%. Bien entendu, ces étudiants espèrent aussi avoir leur propre exploitation”, ajoute-t-il. Mais en pratique, la plupart devront renoncer à ce rêve. “Et pourtant, la plupart des jeunes diplômés rentrent directement dans le secteur à l’issue de leurs études. Parce que, du fait de la

●●● “Un vieux hippie”, c’est ainsi que se qualifie Paul D’Haene. Parce que quand il a planté ses premiers légumes et acheté quelques oies dans les années 80, il pensait surtout à sa propre autonomie. Mais son entreprise a fini par se transformer en ferme moderne avec plus de 700 têtes. Il n’a aucun parent dans l’agriculture mais, par contre, il a suivi une formation. “J’étais le seul parmi seize élèves à ne pas provenir d’une famille d’agriculteurs”, rit-il “Les autres m’appelaient le gars de la ville.” Son épouse, Veerle Minsaer, n’avait pas davantage de racines dans ce secteur, seulement un diplôme de traductrice-interprète. Ils procèdent encore tous les deux à de gros investissements dans leur ferme. En 2008, ils ont construit une nouvelle étable. “Mais aujourd’hui, bâtir un tel projet à partir de zéro serait impossible”, admet-il. “Le prix des terrains a beaucoup trop augmenté.” Lui aussi aurait bien besoin d’acquérir des terres pour nourrir ses chèvres mais il les achètera ailleurs. “En cinq ans, le prix des terrains agricoles a pratiquement doublé”, soupire-t-il. Mais selon lui, il y a encore des possibilités pour la nouvelle génération. “A condition de se spécialiser ou de trouver des produits de niche.” Et de donner son propre exemple : il s’est lancé dans le fromage de chèvre à une époque où ce produit était beaucoup moins prisé que maintenant. “Ou encore, regardez l’agriculture biologique. Avec ce genre de produits, il y a moyen de commencer petit.” —Samuel Hanegreefs Paru le 18 septembre


Courrier international â&#x20AC;&#x201C; n° 1196 du 3 au 9 octobre 2013

BELGIQUE.

II

MONARCHIE

Justice en solde â&#x2014;?â&#x2014;?â&#x2014;? 5 500 euros. Pour ce prix â&#x20AC;&#x201C; un prix dâ&#x20AC;&#x2122;ami â&#x20AC;&#x201C; en

Belgique, on peut racheter sa peine de prison. Si la peine en question ĂŠtait de 18 mois, comme câ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtait le cas pour le richissime entrepreneur Didier De Witte, le prix dâ&#x20AC;&#x2122;achat revient donc Ă quelque 300 euros par mois. Ă&#x2021;a doit ĂŞtre la pĂŠriode des soldes Ă  la Justice : câ&#x20AC;&#x2122;est la conclusion quâ&#x20AC;&#x2122;il faut tirer de lâ&#x20AC;&#x2122;arrĂŞt de la Cour dâ&#x20AC;&#x2122;appel de Gand. Pendant quatre ans, de 2005 Ă  2009, Didier De Witte a touchĂŠ une allocation de chĂ´mage dâ&#x20AC;&#x2122;environ 900 euros par mois. Pourtant, nâ&#x20AC;&#x2122;importe quel Gantois savait bien quâ&#x20AC;&#x2122;il sâ&#x20AC;&#x2122;agissait lĂ  de lâ&#x20AC;&#x2122;homme qui sâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtait lancĂŠ dans la construction dâ&#x20AC;&#x2122;une sĂŠrie dâ&#x20AC;&#x2122;hĂ´tels de luxe. Mais il a fallu une ĂŠternitĂŠ avant que cette scandaleuse extorsion de la sĂŠcuritĂŠ sociale nâ&#x20AC;&#x2122;apparaisse au grand jour. Avec Ă  la clef, amende et peine de prison pour lâ&#x20AC;&#x2122;intĂŠressĂŠ. Mais en appel, et en ĂŠchange de 5 500 euros supplĂŠmentaires, cette peine de prison a ĂŠtĂŠ escamotĂŠe en un clin dâ&#x20AC;&#x2122;oeil. Contrairement aux dealers et aux malandrins marocains, les entrepreneurs belges nâ&#x20AC;&#x2122;atterrissent pas en prison dans ce pays. Difficile dâ&#x20AC;&#x2122;imaginer pire justice de classe. La dĂŠcision de la Cour dâ&#x20AC;&#x2122;appel fait non seulement preuve dâ&#x20AC;&#x2122;une complète incomprĂŠhension du monde mais mine ĂŠgalement notre confiance en lâ&#x20AC;&#x2122;Etat de Droit et en lâ&#x20AC;&#x2122;Etat-providence. La ministre de la Justice, Annemie Turtelboom [Open VLD] fait remarquer Ă  juste titre que les peines de prison de plus de six mois sont Ă  nouveau toutes exĂŠcutĂŠes dans notre pays. Mais que reste-t-il encore de cette application juste des peines si, pour 300 euros par mois, vous pouvez vous en affranchir ? Que reprĂŠsentent 5 500 euros pour un crĂŠtin de riche qui passe toutes ses journĂŠes sous les palmiers en RĂŠpublique Dominicaine ? Le prix dâ&#x20AC;&#x2122;un billet en First Class jusquâ&#x20AC;&#x2122;au soleil des tropiques. Cet arrangement gantois, plus puant quâ&#x20AC;&#x2122;un deal ordinaire de stupĂŠfiants, mine notre consensus autour de la sĂŠcuritĂŠ sociale. Celle-ci est Ă  la fois prĂŠcieuse et très coĂťteuse. Chaque abus est une attaque contre le système. Dans le cas de Didier De Witte, lâ&#x20AC;&#x2122;abus, perpĂŠtrĂŠ pendant quatre ans, ĂŠtait flagrant. Pendant toutes ces annĂŠes, lâ&#x20AC;&#x2122;Onem ne sâ&#x20AC;&#x2122;est rendu compte de rien, nada. A quel point une administration doit-elle ĂŞtre aveugle et inefficace pour en arriver lĂ  ? On peut se consoler en se disant que, grâce au secrĂŠtaire dâ&#x20AC;&#x2122;Etat John Crombez (SP.A), ce qui passait encore inaperçu il y a cinq ans est aujourdâ&#x20AC;&#x2122;hui identifiĂŠ et puni. En 2013, la fraude sociale a cessĂŠ dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŞtre invisible. Mais, malheureusement, on peut toujours plaider son impunitĂŠ pourvu de le faire avec le bon accent gantois. En justice, toute proposition transactionnelle part du principe que, pour les pouvoirs publics, un tiens vaut toujours mieux que deux tu lâ&#x20AC;&#x2122;auras. Mais en mĂŞme temps, câ&#x20AC;&#x2122;est toujours un aveu dâ&#x20AC;&#x2122;impuissance. Voyez lâ&#x20AC;&#x2122;affaire Omega Diamonds [Cette sociĂŠtĂŠ diamantaire est impliquĂŠe dans une affaire de fraude. Une transaction financière de 160 millions a clĂ´turĂŠ le volet fiscal mais une procĂŠdure est toujours en cours pour le volet douanier]: si les fraudeurs sont assez bons pour bien vouloir payer 160 millions, le fisc et le parquet sont prĂŞts Ă  renoncer dĂŠfinitivement aux milliards qui restent. Lâ&#x20AC;&#x2122;affaire du promoteur gantois prouve une fois encore quâ&#x20AC;&#x2122;avec cette loi sur les transactions financières, on est allĂŠ trop loin. Les types comme Didier De Witte mĂŠritent un bracelet ĂŠlectronique, tout comme les chiens mĂŠchants mĂŠritent une muselière. â&#x20AC;&#x201D;Jan Segers Het Laatste Nieuws PubliĂŠ le 26 septembre

Le Roi et vous La sĂŠrie tĂŠlĂŠvisĂŠe â&#x20AC;&#x153;Albert IIâ&#x20AC;?, diffusĂŠe sur la première chaĂŽne de la VRT, fait un carton au Nord du pays. Ce qui a inspirĂŠ cette chronique Ă BĂŠatrice Delvaux, ĂŠditorialiste en chef du quotidien Le Soir. â&#x20AC;&#x201D;De Standaard Bruxelles (extraits)

J

e dois confesser une certaine perplexitĂŠ. On entend rĂŠgulièrement dire que la Flandre nâ&#x20AC;&#x2122;apprĂŠcie guère la monarchie et quâ&#x20AC;&#x2122;elle serait plutĂ´t rĂŠpublicaine. Et voilĂ soudain le Nord du pays qui sâ&#x20AC;&#x2122;emballe pour la famille royale sous toutes ses formes. Quâ&#x20AC;&#x2122;il sâ&#x20AC;&#x2122;agisse de membres de celle-ci en chair et en os, comme Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;occasion de lâ&#x20AC;&#x2122;abdication dâ&#x20AC;&#x2122;Albert II et de la prestation de serment de Philippe ; fictifs, comme dans la sĂŠrie â&#x20AC;&#x153;Albert IIâ&#x20AC;? diffusĂŠe tous les dimanches sur EĂŠn ; ou mĂŞme encore dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠpiphĂŠnomènes, Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;instar des deux interviews accordĂŠes par Sybille de SĂŠlys Longchamps Ă  la chaĂŽne Vier : chaque fois, les chiffres dâ&#x20AC;&#x2122;audience atteignent des sommets. Impensable au Sud du pays, selon les Royalty watchers francophones, parce que ce public-lĂ  ne tolĂŠrerait pas un tel ĂŠtalement de la vie privĂŠe de nos souverains.

Ce qui vaut pour Diables rouges et Vincent Kompany vaut-il ĂŠgalement pour Albert II et Philippe ? Mais, au fond, vous ĂŞtes-vous vraiment mis Ă aimer la famille royale ou non ? Parce quâ&#x20AC;&#x2122;on ne parle pas ici de sketches ni de parodies. Une de mes sources francophones proche du palais, abasourdie par le succès de la sĂŠrie, ĂŠtait persuadĂŠe que celui-ci devait ĂŞtre dĂť au fait quâ&#x20AC;&#x2122;elle se payait la tĂŞte de la famille royale. Un peu comme â&#x20AC;&#x153;Yes Ministerâ&#x20AC;?, cette sĂŠrie britannique satirique des annĂŠes 80, qui dĂŠclenchait le fou rire des tĂŠlespectateurs, avec lâ&#x20AC;&#x2122;aide de quelques rires enregistrĂŠs, en clouant au pilori le pouvoir en place. Mon interlocuteur sâ&#x20AC;&#x2122;est donc montrĂŠ très surpris quand je lui ai expliquĂŠ que la sĂŠrie Albert II tenait bien plus du mĂŠlodrame rĂŠaliste que de la farce aux dĂŠ-

pens des Saxe-Cobourg. Elle est plus proche des Forsythe britanniques que des Pfaffs. Voyeurisme ? Fascination pour la famille royale ? Attachement ? Ce succès persistant â&#x20AC;&#x201C; avec 40 % de parts de marchĂŠ pour le troisième ĂŠpisode, on ne peut plus vraiment parler dâ&#x20AC;&#x2122;effet de nouveautĂŠ â&#x20AC;&#x201C; ne laisse pas de surprendre. Surtout si lâ&#x20AC;&#x2122;on tient compte de la mĂŠdiocritĂŠ de la ressemblance et des interprĂŠtations. Dâ&#x20AC;&#x2122;oĂš ma seconde question : quelles seront les consĂŠquences de ce soudain regain dâ&#x20AC;&#x2122;intĂŠrĂŞt pour la famille royale ? Ce qui vaut pour les Diables rouges et Vincent Kompany vaut-il ĂŠgalement pour Albert II et Philippe ? Comment cette intense et passionnelle immersion dans lâ&#x20AC;&#x2122;univers de la monarchie pourraitelle exercer une influence plus profonde sur les citoyens flamands, y compris dâ&#x20AC;&#x2122;un point de vue politique ? Certains commentateurs au Nord du pays nâ&#x20AC;&#x2122;hĂŠsitent pas Ă affirmer que, mĂŞme si les victoires des Diables rouges et la qualification pour la Coupe du monde nâ&#x20AC;&#x2122;ont pas rĂŠellement dâ&#x20AC;&#x2122;impact sur les ĂŠlections de mai 2014, elles en auront sur le discours anti-Belge et nationaliste flamand de la N-VA, pour ne pas la citer. Dâ&#x20AC;&#x2122;autres arrivent Ă  la mĂŞme conclusion en ce qui concerne ce soudain intĂŠrĂŞt pour la monarchie. Comme, par exemple, lâ&#x20AC;&#x2122;ancien Premier ministre Marc Eyskens (CD&V) : â&#x20AC;&#x153;Il existe en Flandre un courant nationaliste qui tente de discrĂŠditer la famille

Š HergÊ/Moulinsart 2013

Edito

HORS-SĂ&#x2030;RIE

TINTIN 4=@13A Sb

:3A =0A1C@3A RĂŞve, voyance, hypnose, radiesthĂŠsie, tĂŠlĂŠpathie, extraterrestres, superstitions, sociĂŠtĂŠs secrètes, folieâ&#x20AC;Ś

:3>/@/<=@;/:2/<A:Ă 67AB=7@3Âľ3B163H63@5p

royale. Parce que si vous ĂŞtes sĂŠparatiste, vous devez ĂŠgalement vous sĂŠparer du Roi. Et donc, pour eux, le fait quâ&#x20AC;&#x2122;en deux mois de règne, Philippe se soit hissĂŠ jusquâ&#x20AC;&#x2122;Ă un niveau respectable dans les sondages, cela ne veut rien dire.â&#x20AC;? Philippe, donc. La sĂŠrie tĂŠlĂŠvisĂŠe dresse un portrait du prince â&#x20AC;&#x201C; longtemps considĂŠrĂŠ comme maladroit et incapable â&#x20AC;&#x201C; qui pourrait susciter lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠmotion dans les chaumières flamandes. Cette histoire dâ&#x20AC;&#x2122;un jeune homme solitaire, tĂ´t abandonnĂŠ par ses parents, ne fait que coller Ă  la rĂŠalitĂŠ, mais devient plus poignante une fois portĂŠe Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠcran par des comĂŠdiens. Nous suivons donc

La Flandre pourrait-elle finir par prendre cet homme-lĂ dans ses bras ? lâ&#x20AC;&#x2122;histoire de ce jeune homme, pris en charge par Baudouin â&#x20AC;&#x201C; le seul Ă  croire en lui â&#x20AC;&#x201C; Ă  qui on interdit dâ&#x20AC;&#x2122;aimer celle quâ&#x20AC;&#x2122;il a choisi, de se fâcher, de se montrer dÊçu, et qui doit avaler tant et tant de couleuvres. La Flandre pourrait-elle finir par prendre cet homme-lĂ  dans ses bras ? MĂŞme Laurent, qui semble assez pathĂŠtique Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠcran, parvient Ă  ĂŠmouvoir ou au moins Ă  susciter un peu dâ&#x20AC;&#x2122;empathie. Parce quâ&#x20AC;&#x2122;on sent bien le mal quâ&#x20AC;&#x2122;il se donne pour exister et obtenir un peu de cette affection dont les enfants de cette royale famille ont tellement ĂŠtĂŠ privĂŠs. Plus proche, plus populaire et certainement pas plus stupide... En route donc vers le prochain test ? Et lĂ , on ne parlera plus de fiction mais de la Joyeuse (?) entrĂŠe des souverains Ă  Anvers. â&#x20AC;&#x201D;BĂŠatrice Delvaux PubliĂŠ le 26 septembre

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III.

Courrier international — no 1196 du 3 au 9 octobre 2013

europe

Elections 2014. Votons pour le peuple européen Puisqu’il n’existe pas de nation européenne dans laquelle les solidarités sont une évidence, il est temps de créer un peuple fondé sur un projet politique commun, estime un philosophe espagnol. Les élections européennes de 2014 doivent en être la première étape. → Dessin de Mayk, Suède.

—El País (extraits) Madrid

C

omme l’Espagne n’est pas une nation ethnique, le nationalisme s’octroie le droit de fonder sa propre nation politique. De la même manière, nous entendons dire que, puisqu’il n’y a pas de “peuple” européen, il vaudrait mieux ne pas approfondir le projet de l’Union. Bien sûr, un Etat qui n’a ni langue ni culture commune aura plus de difficulté

à s’autogouverner, mais idéaliser ces caractéristiques à l’extrême n’a jamais été une bonne idée. En exploitant à mauvais escient l’image cosmopolite des cercles concentriques, le nationalisme restreindra la solidarité aux siens : outre la famille, les amis et les connaissances, le cœur n’aura plus de place que pour la “grande famille” des compatriotes, c’est-àdire les personnes qui partagent la même langue et se conforment

à une même vision spécifique du monde. En résumé : la thèse naturaliste du développement empathique et altruiste, composée de cercles concentriques, est erronée. Et il est absurde d’élargir ou de limiter la solidarité à ceux qui forment avec moi le “peuple”. Toutefois, tout cela repose sur une supercherie plus grave encore : “une communauté linguistique est si différente des autres qu’elle doit

s’autogouverner politiquement”. L’absence de langue commune (en Europe, en tout cas) fait obstacle à un débat public fluide et instantané. Nous devons par conséquent y travailler. Par ailleurs, il est vrai que nous dépendons d’une langue sans laquelle nous ne pourrions penser le monde. En revanche, au lieu d’adapter un monde minuscule qui fragmente la réalité sociale, la langue nous ouvre au langage, l’outil

qui nous permet de communiquer et de réfléchir à nos multiples conditionnements culturels. L’apprentissage d’autres langues, la traduction ou l’adhésion aux droits de l’homme montrent que, dans toutes les langues, nous envisageons un même monde social, car nous devons tous aff ronter les problèmes concrets qui en sont issus. Attaquons-nous maintenant au corollaire de la double hypothèse que nous avons réfutée : puisque nous sommes différents et que notre altruisme est limité, nous devons restreindre aux nôtres les questions de justice. Cette tromperie élude toute normativité démocratique : si ce sont des questions supranationales qui nous préoccupent, alors le cadre politique devant les résoudre doit aussi être supranational. En conclusion, récupérer la souveraineté populaire, en piteux état, nécessite de mettre en place l’intégration politique de l’UE par le biais d’un nouveau demos artificiel. (A son tour, celui-ci devra diriger la nature de plus en plus cosmopolite du droit international, c’est-à-dire le processus par lequel ce dernier – qui est actuellement le socle des Etats les plus puissants – devient un droit également adapté pour et par les citoyens du monde.) Toutefois, que faire à l’heure où l’UE fait naufrage car elle n’a pas les fondations permettant de faire éclore une démocratie transnationale de qualité ? Faisons maintenant appel au droit pour adapter intentionnellement la réalité sociale. Selon Jürgen Habermas, “tous les aspects de la culture humaine, y compris le discours et la langue, sont des constructions. Si l’essentiel de la culture a vu le jour accidentellement, […] les accords juridiques sont des [constructions] particulièrement artificielles.” Par conséquent, pour surpasser les structures culturelles qui nous déterminent (frontières, institutions, codes, langue, etc.) et pour que la solidarité traverse les frontières, il devient indispensable d’accorder plus d’importance au Parlement, pour ainsi encourager les citoyens à participer à la législation aux côtés du Conseil de l’Union européenne, tout comme il devient nécessaire de créer de véritables partis politiques européens. De cette manière, nous ressusciterions un projet commun qu’à l’heure actuelle nous envisageons


EUROPE.

Courrier international — no 1196 du 3 au 9 octobre 2013 ↓ “Les boules ! Ça n'a pas pris ! La prochaine fois, on recommencera avec la même recette, mais avec moins d'œufs…” Dessin de Rodrigo, Portugal.

PORTUGAL uniquement sous l’angle des avantages qu’il peut apporter à notre pays et nous-mêmes. Voter pour des partis européens reviendrait à débattre et légiférer démocratiquement sur nos nombreux problèmes. Les médias traduiraient et diffuseraient dans chaque sphère publique les informations techniques fondamentales et les intérêts en jeu. Une société civile européenne florissante qui contribuerait à rassembler les intérêts individuels au sein d’un même cadre politique participerait à alimenter cette transnationalisation des diverses sphères publiques. Comme les Européens seront les concitoyens des personnes avec qui nous établirons un pacte, avec l’accountability [responsabilité] et la responsiveness [réactivité] surgiront forcément des liens solidaires, le sentiment de coappartenance propre à toute forme d’autogouvernement démocratique. Cela ne sera pas très compliqué pour ceux qui partagent déjà beaucoup de choses (des guerres mondiales à une raison éclairée qui affronte les problèmes de façon pratique : la tolérance, l’Etat de droit, la démocratie, etc.) sur lesquelles construire une identité collective plus large et abstraite, mais suffisamment solide pour qu’un Allemand paie des impôts pour un Grec. Par ailleurs, voter pour des partis européens dotés d’un véritable pouvoir législatif (et exécutif) mettrait fin aux critiques que l’UE doit maintenant essuyer en raison de son fonctionnement bureaucratique et mercantile, et de sa nature intergouvernementale (et nationale), qui soumet les plus faibles aux desseins des plus forts. Seules des solutions alternatives et une forme d’alternance nous permettront de voir l’UE non comme un projet élitiste, mais comme un projet politique dont nous rejetons la dérive actuelle. Un projet non pas figé, mais dirigé par plusieurs partis tenus de nous rendre des comptes s’ils ne veulent pas passer dans l’opposition. Une meilleure redistribution et une souveraineté populaire efficace passent par le renforcement du demos. Pour cette raison, la gauche ne devrait pas s’opposer au projet politique européen, mais plutôt à sa nature monolithique actuelle. —Mikel Arteta Publié le 23 septembre

IV

La troïka nous sauve de nous-mêmes Les représentants du FMI, de la Commission européenne et de la BCE sont à Lisbonne pour évaluer l’application du plan d’aide lancé en 2011. Et heureusement ! estime une éditorialiste. Car, sans eux, les Portugais referaient les mêmes erreurs qui les ont menés à la crise.

—Diário Económico Lisbonne

J

e dois l’avouer : j’ai peur du jour où la troïka cessera de débarquer à Lisbonne pour vérifier nos comptes, nous rappeler les engagements pris et signer son chèque. Cette peur m’étreint un peu plus chaque fois que je vois ce qu’ont promis sur leurs affiches les candidats aux élections locales [qui ont eu lieu le 29 septembre] : manuels scolaires gratuits, médicaments gratuits, maisons de retraite gratuites, vaccinations gratuites, etc. Un vrai délire autour de la gratuité “tout de suite”, qui culmine avec la promesse d’une école de ninjas (gratuite, cela va de soi) pour combattre l’insécurité dans une ville du Nord [Vila Nova de Gaia] ou encore, dans le Sud, avec la garantie tout aussi fallacieuse de programmes locaux de lutte contre le chômage. Sachant que ces autorités locales ne renoncent ni à faire flamber les dépenses ni à perpétuer leurs bureaucraties complexes, soit ces programmes n’auront aucune traduction concrète, soit ils auront le malheur de se traduire par de nouveaux emplois supplémentaires dans ces collectivités elles-mêmes ou dans les entreprises municipales

– une pratique qui, entre autres effets pervers, a eu celui de contribuer largement à l’appel en urgence lancé à la troïka en 2011. Ma peur s’accroît encore davantage quand j’entends António José Seguro [le secrétaire général du Parti socialiste] dire qu’il n’accepte pas les coupes supplémentaires – sans expliquer que cela n’est possible qu’à condition d’augmenter encore plus les impôts – et quand je perçois à quel point le PSD et le CDS sont impatients de se voir libérés de la tyrannie du contrôle externe pour pouvoir immédiatement laisser libre cours à de nouvelles promesses de “gratuité, maintenant”. Je suis née au Portugal dans les années 1960. C’est donc déjà la troisième fois que je me retrouve dans un pays sous assistance extérieure, et c’est pour cela que je pense que ma génération doit surtout être reconnaissante aux créanciers qui, en 1977, en 1983 et en 2011, ont été prêts à placer leur argent ici. Quelle personne sensée aurait voulu vivre en famille au Portugal s’il n’y avait pas eu cette aide extérieure ? Certes, nous payons des intérêts, mais bien inférieurs à ce qu’ils seraient si nous n’étions pas ce protectorat qu’abhorre Paulo Portas [le vicePremier ministre] et si notre classe

politique devait sillonner le monde pour trouver celui qui nous prêtera le plus d’argent. J’ai peur du jour où le Portugal, effectivement, cessera d’être un protectorat et où cette classe politique recommencera à manipuler les verbes “donner” et “investir” (puisqu’ils veulent tant investir, pourquoi ne le fontils pas avec leur propre argent et ne lancent-ils pas leur entreprise ?) pour cette grande mystification qu’ils appellent le “discours positif” sur le pays. Il est des choses qui, lorsqu’on les vit à répétition, deviennent grotesques. Car il est plus que certain que va bientôt surgir quelqu’un qui, comme en  2009, emmènera le Portugal dans une fuite en avant qu’il présentera comme du volontarisme et de l’innovation [référence à l’ancien Premier ministre José Sócrates]. On peut aussi compter sur les corporatistes, qui, défendant leurs privilèges personnels et ceux de l’entreprise, assureront que le pays ne peut plus supporter l’austérité quand cette austérité est imposée non par les créanciers, mais par la ruine dans laquelle nous a plongés la volonté de protéger les corporations, l’Etat partenaire du privé et les droits acquis sur le papier mais que les

finances publiques ne peuvent garantir. Enfin, nous aurons les ratés et leurs discours sur les grands hommes du passé, les grandes politiques de jadis, ce temps béni où il y avait des leaders… qui dans leur grandeur, leur sagesse et leurs nobles principes nous ont non seulement conduits trois fois de suite à l’indigence en tout juste trente-cinq ans, mais préfèrent toujours, parce qu'ils ont le culot de ne pas voir qu'il y a de l’argent ici, accuser le créancier plutôt qu’eux-mêmes. Après trois interventions extérieures, j’ai non seulement la certitude que la troïka reviendra, mais aussi qu’elle trouvera alors le Portugal dans une situation bien pire : en effet, chaque fois que nous passons au statut de protectorat, loin de nous interroger sur notre mauvaise gestion, nous allons plus loin encore dans cette irrépressible tendance à répéter toutes les erreurs qui nous ont conduits à la mendicité. Voilà pourquoi, si je vis aussi longtemps que les statistiques me le promettent, nul doute que je verrai d’autres troïkas débarquer à Lisbonne. Et le temps qui s’écoulera entre chacun de ces débarquements sera celui de toutes les démagogies. —Helena Matos

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À LA UNE

Courrier international — no 1196 du 3 au 9 octobre 2013

à la une

GASTRONOMIE P —Courrier international

Manifeste ●●● Richard Johnson est un journaliste gastronomique britannique. Grand amateur des plats vendus dans la rue – que ce soit sur les marchés flottants au Vietnam ou dans les rues de Londres –, il décide un jour d’organiser un concours avec ces cuisiniers ambulants si chers à son cœur, pour leur décerner un titre de noblesse. Le British Street Food Award est né. En 2009, lors de la première édition de la compétition, sept prétendants étaient en lice. Cette année, ils étaient plus de 3 000. Son ouvrage Street Food Révolution (non traduit en France) présente ces nouveaux héros de la gastronomie moderne.

Les internautes donnent le ton

Une nouvelle génération de gourmets s’affirme sur la Toile. Jeune et branchée nouvelles technologies, elle est prête à partir à l’aventure à tout moment, en boudant les restaurants classiques. —El País Madrid

E

ncore récemment, il était facile de faire bonne figure lorsqu’on parlait gastronomie avec des gens d’à peu près notre âge. Il suffisait de se vanter de faire d’excellentes croquettes aux cèpes ou de connaître le bar qui servait la meilleure omelette de Madrid. De temps en temps surgissait quelqu’un qui était allé à El Bulli [restaurant du chef Ferran Adrià, pape de la cuisine moléculaire], mais on pouvait contre-attaquer en livrant des informations sur cette épicerie italienne qui vend une burrata qui fond juste en la regardant. Du gâteau, quoi. Mais les conversations sur le sujet sont devenues dernièrement plus compétitives, avec références encore plus mystérieuses. Comment, vous n’êtes pas au courant de ce dîner organisé tous les deux mois dans le sous-sol d’un musée ? Vous êtes allé à Londres et vous n’avez pas mangé au coréen caché dans un salon de coiffure ? Vous ne connaissez pas cette levure pour faire soi-même sa pâte à pizza ? Ce sont là des signes de l’essor d’un nouveau genre de gastronomes : les gourmets 2.0 ou gastronautes, comme les a baptisés la presse britannique. Ils sont jeunes, passionnés de bonne chère et branchés nouvelles technologies. Ils forment une nouvelle race d’experts gastronomiques qui ne compte pas les étoiles Michelin, ne consulte pas les guides de sorties et ne vénère pas les divas des fourneaux. Ils localisent des cuisines ambulantes grâce à Twitter, trouvent des restaurants clandestins via des groupes sur Facebook et savent quoi commander sur la carte inintelligible d’un restaurant chinois grâce à leur blogoliste. Certains cuisinent bien et souvent, d’autres n’essaient même pas parce qu’ils préfèrent manger à l’extérieur et peuvent se le permettre. Leur credo se base sur l’authenticité (du moins en

apparence) et la gastronomie en tant qu’aventure. A Londres, Los Angeles, Paris ou New York, la tendance foodie fait un carton chez les hipsters grâce au partage incessant d’informations sur des restaurants underground ou temporaires. Les réseaux sociaux en font également un phénomène global. “J’utilise toujours Twitter pour choisir un restaurant”, déclare Juan Mayne, expert en marketing. “Avant de partir en vacances dans la vallée du Jerte, j’ai noté les recommandations envoyées par mes contacts. J’ai découvert des endroits vraiment fabuleux qui n’apparaissent dans aucun guide. L’un d’eux se trouvait dans un hameau perdu dans la campagne près de Plasencia.” Mayne est l’un des associés du restaurant madrilène Punto MX et a été l’un des promoteurs de La Cantina del Mar, un pop-up de cuisine mexicaine “fusion” né il y a deux ans dans la capitale qui s’est fait connaître via Facebook. “Sur les réseaux sociaux, vous trouvez des gens qui ont les mêmes centres d’intérêt que vous, des gens qui recherchent des produits de qualité et de l’honnêteté, explique-t-il. Vous vous fiez à leur jugement parce que vous établissez une relation plus personnelle avec eux qu’avec le critique d’un média généraliste.”

Prix accessibles. Guy Fridja, un avocat londonien de 34 ans, reconnaît qu’il ne dîne pas à en ville sans consulter les applications de son téléphone. “C’est une méthode qui me fait gagner en immédiateté parce que je n’ai généralement pas le temps de chercher des critiques ou de lire des blogs”, précise-t-il. Ses outils favoris sont Beanhunter, pour trouver le meilleur café n’importe où sur la planète, et Young and Foodish, une initiative du critique gastronomique Daniel Young, qui localise le meilleur plat de cuisine réconfortante, comme peut l’être par exemple une bonne assiette de pâtes. “Je suis les informations données par des stands de viandes grillées, des cuisiniers ou des restaurateurs comme Russell

PHOTOS DE LAURA EDWARDS EXTRAITES DE L’OUVRAGE DE RICHARD JOHNSON STREET FOOD REVOLUTION, KYLE BOOKS (LONDRES)

A l’heure du numérique, la gastronomie n’est plus la chasse gardée des élites. Désormais, les internautes décomplexés dictent aux chefs leurs préférences, constate le quotidien espagnol El País (lire ci-contre). Les bons produits se démocratisent, à l’instar de cette truffe italienne que tout le monde peut chercher, révèle le quotidien américain The New York Times (lire p. 44). A Paris, les chefs concurrencent la junk food tout en misant sur la qualité, observe The Wall Street Journal. Et puisque c’est bon et varié, explique le quotidien belge Le Soir (lire pp. 46-47), le public apprécie de plus en plus les bons petits plats vendus dans la rue.


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↓ Kitty et son camion La Grotta Ices, pour ne jamais oublier le vrai goût des glaces.

POUR TOUS !

Norman de Polpo ou Will Beckett de Hawksmoor, qui recommandent leurs endroits favoris”, poursuit-il. Il limite sa recherche aux établissements économiques. “Le cérémonial m’incommode. Je préfère un établissement avec une décoration discrète qui consacre son budget à de bonnes matières premières. De plus, les prix accessibles me permettent de sortir plus souvent. J’aime découvrir de nouveaux endroits et à Londres on inaugure des restaurants toutes les semaines. Nous venons de vivre une période d’engouement pour la nourriture rapide américaine, mais je n’ai pas peur de prédire que les soupes ramen vont bientôt faire fureur.” Les aventures gastronautiques se sont confortablement installées dans l’offre de divertissements nocturnes. Rien à voir avec la nourriture “accessoire”, ce hamburger de fin de nuit qui sert d’amortisseur pour éviter le coma éthylique. Dans les restaurants à domicile et les “restaurantsinstallations” on est dans une ambiance de bar où, en plus de manger, on boit, on drague et on engage la conversation avec des inconnus. A Los Angeles, par exemple, on se bat davantage pour être convié aux dîners Wolvesmouth de Craig Thornton (qui va bientôt ouvrir un restaurant conventionnel) que pour manger dans n’importe lequel des restaurants exclusifs typiques de Hollywood.

Nouvelles saveurs. On peut voir cette tocade pour des tables atypiques, végétarien d’un temple hindou, salon de thé caché dans un pub ou dans l’appartement d’un cuisinier, comme une forme supplémentaire de snobisme, mais certains préfèrent lier cette tendance à la vulgarisation de la gastronomie. “Les réseaux sociaux ont universalisé les palais et démocratisé le monde gourmet. La gastronomie a cessé d’être un cercle fermé et à sens unique”, explique Marius de Robles, directeur du projet d’expériences gastronomiques Creentia – qui se définit comme “un restaurant des sens pop-up” – et crée des restaurants éphémères à Barcelone, Madrid et bientôt Singapour. “Nous vivons un moment qui, bien qu’il se heurte malheureusement à la conjoncture économique actuelle, offre un large éventail de possibilités aux curieux qui recherchent une proximité avec la gastronomie, poursuit-il. Nous avons à notre disposition des vins qui ont un rapport qualité-prix exceptionnel et sont issus de beaucoup d’origines inconnues il y a encore quelques années. Le boom du gin tonic a fait la même chose pour le monde du cocktail. Il existe un grand nombre de vinothèques, d’institutions ou d’espaces gastronomiques qui organisent constamment des dégustations. Beaucoup de marchés sont en train de s’ouvrir et deviennent des marchés gastronomiques, comme ceux de San Miguel ou de San Antón à Madrid. Les gens veulent de plus en plus soigner leur alimentation et tout à la fois goûter de nouvelles saveurs. Et les sites d’achats groupés (avec le système des coupons) offrent des réductions importantes qui permettent aussi bien de faire un séjour œnotouristique que d’avoir une huile de première qualité dans son placard. Tout a changé.” Et le changement, que cela plaise ou non, arrive en 140 caractères. —Brenda Otero Publié le 13 décembre 2012


À LA UNE

Zoom PHOTOGRAPHIER, PARTAGER On peut désapprouver les gens qui photographient tout ce qu’ils mangent, à la maison ou au restaurant, et qui publient leurs images sur les réseaux sociaux. Mais cela ne change rien au fait que c’est un bon moyen de ramener tout le monde à table, considère Jared Keller, d’Aeon Magazine “Le partage de notre table avec d’autres est essentiel pour notre vie sociale, même quand on est séparés dans le temps et dans l’espace”, explique Keller, pour qui une “table virtuelle” sur un réseau social n’est que le prolongement d’une invitation à la table familiale. La nourriture est “sociale” et mieux vaut la consommer avec des amis ou en famille, ou même en compagnie de parfaits inconnus. C’est peut-être la raison d’une colonisation de la Toile par une thématique culinaire.

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Vive la truffe démocratique A Acqualagna, en Italie, le champignon royal est à la portée de tous. Pour une quarantaine d’euros, on peut le chercher en toute liberté dans les bois avoisinants. —The New York Times (extraits) New York D’Acqualagna (Italie)

S

ix minutes après que nous nous sommes mis en route, Mina a commencé à déterrer sa première truffe noire.

“Mina, brava ! brava !” s’écrie Giorgio Remedia, en se penchant sur sa chienne truffière qui creuse furieusement le bout de terrain humide autour d’un noisetier. De son pic aiguisé, Giorgio – teint rougeâtre, épais cheveux roux – extrait rapidement le précieux champignon, avant de me le lancer avec désinvolture. Il est gros comme les trois quarts de la paume de ma main, noir, sale, dégageant un fort parfum âcre. Les amis que j’ai entraînés dans cette aventure s’attroupent autour de moi, les narines palpitantes. Nous reniflons notre trésor terreux, à l’odeur musquée. Si cela ne tenait qu’à nous, nous retournerions tout de suite à la maison, satisfaits de notre journée bien remplie. Nous avons tous entendu des histoires de touristes qui, après avoir cherché des heures durant dans les forêts d’Italie ou de France, repartent bredouilles et finissent par dépenser des milliers d’euros pour acheter en magasin un kilo de ce produit. Mais pourquoi les plaindre ? C’est ce qu’ils ont choisi de faire, se rendre en masse vers des endroits trop fréquentés comme la Provence, le Périgord ou Alba, dans le Piémont, en Italie. Nous, en revanche, nous avons eu la chance de nous retrouver loin des foules, dans

une petite localité nommée Acqualagna, dans la province italienne des Marches, hors des sentiers battus. “Ici, c’est la truffe démocratique”, commente Bruno Capanna, l’ancien maire devenu entrepreneur truffier qui a organisé notre expédition. Avec un bon chien truffier, ajoute-t-il, n’importe qui peut dénicher des tartufi neri, ou truffes noires, à moindre coût qu’habituellement. Ravis de notre matinée d’ores et déjà fructueuse, mes amis et moi nous enfonçons plus profondément dans les bois à la suite de Giorgio et de Bruno et, évidemment, de Mina et de son extraordinaire museau. Notre premier tartufo, maintenant en sécurité dans la grosse poche gauche de mon gilet de chasse, se balance contre ma cuisse. Incapable de résister, je plonge la main à l’intérieur pour m’assurer qu’il s’y trouve toujours. En vacances récemment en Italie, j’ai visité Urbino, la spectaculaire ville de la Renaissance dans les Marches. je me suis retrouvée un peu par hasard à la tombée de la nuit dans un café à siroter du Campari avec des gens du coin. L’un deux, un certain Bruno, discourait sur la démocratie. Soudain, je l’entends dire, sans quitter son sujet, quelque chose à propos du tartufo nero. Je lui demande : “Qu’est-ce que vous racontez ?” Il répète que la ville voisine d’Acqualagna est la capitale italienne de la truffe. — Je croyais que c’était Alba. — Ah ! non. Ces escrocs, à Alba, vendent leur ville

comme la capitale de la truffe, alors que la moitié du temps ils en font venir d’Acqualagna.” Depuis des siècles, précise Bruno, les collines surplombant Acqualagna sont connues pour leurs truffes, aussi bien la noire de l’été que la blanche de l’hiver, plus rare (et plus chère), le tartufo bianco. Mais la seule chose qui m’intéresse vraiment, c’est le lien qu’il a établi entre démocratie et tartufo nero. Bruno vient d’ouvrir un commerce, l’Acqualagna Café, qui a pour vocation de démocratiser les truffes noires, fraîches ou en sauce, en les vendant, souligne-t-il, à un prix bien plus abordable que les truffes blanches. Quelques jours plus tard, nous avançons d’un pas lourd dans la forêt en compagnie de Giorgio, Bruno et Mina, dans le cadre d’une expédition mise sur pied par Marche Holiday. L’agence organise ce genre d’événement pour une quarantaine d’euros par personne. Les participants peuvent acheter les truffes qu’ils ont trouvées – il faut compter une dizaine d’euros les 125 grammes. Au bout d’une demi-heure, les huitième, neuvième et dixième truffes sont sorties de terre. La onzième est un monstre de la taille du poing. A côté, la douzième paraît minuscule mais, aussi petite soit-elle en comparaison, la boule, noire et mûre, a un bel aspect. La sortie a duré en tout quarante minutes, et nous rapportons une douzaine de truffes. Nous nous rendons ensuite chez Giorgio (dans le jardin, une meute de chiens aboient à qui mieux mieux), où il nous présente à son père, âgé de 87 ans, Aldo Remedia, personnalité incontestable du monde truffier d’Acqualagna. Un jour, il y a longtemps de cela, Aldo est parti chercher des truffes avec son fils sur leurs 30 hectares de forêt, et les deux hommes en ont ramené 28 kilos, des noires. “Ce fut le plus beau jour de ma vie”, se souvient fièrement Giorgio. Puis le moment vient de retourner en ville, à Osteria Del Parco plus précisément, pour la deuxième partie de notre journée consacrée au diamant noir. Sur l’unique piazza d’Acqualagna, le chef Samuele Ferri, le visage fendu d’un grand sourire, nous attend sur le seuil de sa porte pour nous montrer les multiples façons d’accommoder notre trésor. Nous le pressons d’exigences. Je crie : “Frittata ! — Tagliatelle !” ajoute mon amie Ana. Samuele s’empare de notre butin et, en une quinzaine de minutes, il nous montre rapidement comment préparer une parfaite frittata al tartufo (il suffit de mélanger du jus de truffes avec les œufs battus pour faire une omelette baveuse, qu’on décore de copeaux de truffes). Et dans la recette des tagliatelle al tartufo, crème fraîche, jus de truffes, beurre, pâtes fraîches et copeaux de truffes se combinent pour donner un plat si délicieux que je me cache près du réfrigérateur pour engloutir les restes du plat de démonstration que le chef a préparé sous nos yeux. Viva la démocratie ! —Helene Cooper Publié le 9 septembre ← Dessin d'Anna Pyrzynska, Pologne.

PHOTOS DE LAURA EDWARDS EXTRAITES DE L’OUVRAGE DE RICHARD JOHNSON STREET FOOD REVOLUTION, KYLE BOOKS (LONDRES)

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LA GASTRONOMIE POUR TOUS ! 45

↓ Le van Healthy Yummies d’Elvira May, connu pour ses coquilles Saint-Jacques pêchées à la main et servies avec des algues.

version gastronomique des burritos – tortillas garnies –, des hamburgers et des brownies. Les exigences de ces établissements en termes de qualité et d’authenticité sont très appréciées des Français. Toutefois, cette tendance conduit certains cuisiniers et propriétaires de restaurant à se lancer dans une sorte de quête épicurienne. Leur objectif ? Trouver les meilleures pommes de terre à frites, le bœuf idéal pour le pastrami et les poivrons parfaits pour la sauce salsa. En 2012, lorsque Damon Biggins préparait l’ouverture en France du premier Chipotle – un fast-food originaire des Etats-Unis qui propose des plats mexicains –, il a eu du mal à trouver des tomatillos, une sorte de petite tomate verte omniprésente dans la cuisine mexicaine. Ses fournisseurs français ne comprenaient pas ce qu’il voulait. “J’ai fini par utiliser le mot latin”, raconte-t-il. Désormais, il achète ses Physalis philadelphica en Espagne ou aux Pays-Bas selon la saison.

Un terme créé par les Français. Quant à

A la recherche du “fast good” Faire de la restauration rapide raffinée ? Non, ce n’est pas contradictoire. Plusieurs chefs étrangers installés à Paris se sont lancés dans une quête épicurienne s’apparentant parfois à une mission impossible. —The Wall Street Journal (extraits) New York De Paris

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ans la capitale de la haute cuisine, rien de plus compliqué que la restauration rapide. Pour commencer, elle n’est pas toujours rapide. Au Camion qui fume, où

l’on prépare des hamburgers sur commande, les clients venus déjeuner doivent parfois attendre jusqu’à une heure avant d’être servis. Et, dans cette ville où les grands chefs trouvent facilement tout ce dont ils ont besoin pour préparer des sauces sophistiquées et des pâtisseries raffinées, il est parfois difficile de se procurer certains produits pour la préparation des plats que l’on associe à la restauration rapide. Depuis deux ans, les chaînes étrangères de fast-food se multiplient à Paris, où l’on sert la

Kristin Frederick, l’Américaine qui a créé Le Camion qui fume et qui a importé le concept de food truck [plats vendus du camion] en France, elle voulait absolument faire du queso fundido, une sauce crémeuse dont la base est le fromage monterey jack. Elle a essayé de reproduire la recette à partir de coûteux fromages français, mais ceuxci ne fondaient pas bien, alors elle a ajouté des tranches individuelles de fromage américain pour obtenir la bonne texture. Finalement, elle n’était pas satisfaite du résultat, et cette sauce n’a jamais été intégrée au menu. Les souvenirs associés à la nourriture trop riche – qu’elle soit qualifiée de junk food, fast-food ou comfort food – poussent une nouvelle génération de cuisiniers à réinventer leurs recettes favorites. C’est la madeleine de Proust revisitée façon cuisine familiale. De Paris à Portland en passant par Brooklyn, les camions qui vendent des plats classiques dans une version raffinée ont lancé une mode qui bouleverse l’offre dans le monde de la restauration. “J’aime les plats étiquetés ‘malbouffe’ mais préparés avec élégance”, explique Michael Greenwold, un cuisinier anglais qui a ouvert cet été The Sunken Chip, l’un des seuls endroits où manger un fish and chips à Paris. Dans la capitale française, la popularité des grands classiques venus de différents pays est une forme d’opposition à la révérence pour la cuisine traditionnelle et son étiquette – en France, un repas se prend assis à table, et c’est un serveur qui apporte les plats. “Jusqu’à la fin des années 1990 en France, seules la haute gastronomie et la cuisine traditionnelle étaient acceptables aux yeux des leaders d’opinion”, affirme Alexandre Cammas, fondateur du collectif Le Fooding, qui propose des critiques sur toutes sortes d’endroits où manger. Evidemment, McDonald’s et KFC sont implantés en France depuis des décennies, et Subway fait de l’ombre aux boulangeries qui vendent des sandwichs préparés avec leurs baguettes. Toutefois, les jeunes citadins évitent souvent ces chaînes au profit du fast good – un terme créé par les Français pour décrire un repas pris sur le pouce, pas forcément bon marché, mais

où la qualité est au rendez-vous. (Les Français font rimer “good” et “food”.) Selon les restaurateurs, les fournisseurs français n’ont pas encore réussi à s’adapter à la popularité récente de la restauration rapide étrangère. Impossible de mettre la main sur un bon hotdog, affirme Kristin Frederick. La qualité du bœuf et du fromage français est imbattable, précise-t-elle, mais les fromages importés sont rares et on ne trouve que les morceaux du bœuf utilisés dans la cuisine française. Pour ses hamburgers, elle n’utilise que du cheddar importé du Royaume-Uni au lieu des tranches individuelles de fromage américain – produit en France et disponible partout – dont elle s’était servie pour ses essais de queso fundido. “En tant que cuisinière professionnelle, ça me fait mal au cœur d’utiliser [ce genre de produit industriel]”, avoue Kristin Frederick, qui a travaillé dans un restaurant étoilé au Guide Michelin avant d’obtenir son diplôme à la plus prestigieuse école française de gastronomie. D’autres chefs se demandent quant à eux où trouver les morceaux de bœuf qu’ils utilisent habituellement, car les bouchers français et américains ne proposent pas les mêmes. Kristin Frederick savait que le lancement de son nouveau projet – Freddie’s Deli, ouvert en juillet – ne serait pas de tout repos : dans cet établissement, le menu fait la part belle au pastrami, du bœuf mariné et fumé qui est obtenu à partir du brisket [la pointe de poitrine de bœuf], qui ne fait pas partie des habitudes françaises. A Chipotle, Damon Biggins a abandonné sa quête du brisket et, pour les burritos, il a décidé d’importer un morceau similaire du RoyaumeUni. Selon un porte-parole de Chipotle, l’entreprise “a réussi à reproduire fidèlement ses recettes” en Europe. —Christina Passariello et William Horobin Publié le 11 septembre

Coup de fourchette

A bas la tyrannie ! ●●● Corby Kummer, du mensuel américain Vanity Fair, ne mâche pas ses mots vis-à-vis de certaines célébrités, parmi lesquelles Ferran Adrià, “pape” catalan de la cuisine moléculaire, Charlie Trotter, star américaine de la télé-réalité, et Thomas Keller, américain lui aussi, ainsi que leurs apprentis, que le journal n’hésite pas à traiter d’“armée de nouveaux Staline”. “Il est presque impossible d’avoir une réservation. Un repas coûte une fortune. Le dîner dure quatre heures, on sert une quarantaine de plats qu’on ne choisit pas. Les chefs se prennent pour des génies…”, ironise Vanity Fair à propos de ce petit monde à la dérive. Mais on aperçoit un changement, et le salut viendrait, peut-être, du chef danois René Redzepi et de deux chefs français étoilés, Alain Passard et Jacques Pépin, qui déclarent tous être au service du client. Enfin…


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À LA UNE

Courrier international — no 1196 du 3 au 9 octobre 2013 ↓ Cathy McConaghy et son Combi rose et blanc, à l’enseigne de Lulabelle's Lunches, réputée pour ses gâteaux.

La street food : l’alternative à la malbouffe En semaine et en journée, qui mange encore chez soi ? Plus grand monde. Le resto ? Pas le temps ou trop cher. Du coup, on se rabat sur les sandwichs. On se laisse tenter par le fast-food le plus proche, par habitude, accoutumance et parfois par gourmandise. —Le Soir Bruxelles

A

vec les scandales alimentaires à répétition, les gens ont confusément envie de retrouver confiance, de consommer, pour un prix abordable, autre chose que des mets standardisés, préfabriqués. Certaines chaînes l’ont bien compris et, dans le sillage d’Exki, on a vu apparaître des fast-foods qui proposent une nourriture saine, voire bio. Mais là encore, les produits sont préemballés et préparés à l’abri des cuisines. la rue n’a rien de nouveau. C’est même par là qu’il y a bien longtemps la cuisine a commencé : une échoppe, des produits frais, des recettes locales. Chez nous, il n’y a pas une place de ville ou de village qui ne possède sa baraque à frites qui s’identifie au paysage et à l’identité nationale. Pas une rue de centre-ville où ne scintillent les néons blafards des snacks qui proposent leurs burgers, pitas ou dürüms. Des nourritures souvent réduites au statut de cale-faim à la qualité gustative souvent approximative. Or voilà que se multiplie un autre type de cuisine, préparée en quelques minutes devant le consommateur. A déguster sur place ou à emporter. Aux Etats-Unis, où les distances sont immenses, les food trucks sont une tradition. Depuis quelques années, une nouvelle tendance est apparue dans les grandes villes, celle des gourmet food trucks, des camions qui proposent une nourriture simple mais préparée avec un souci de qualité. Londres, ville métissée, a vu sur ses marchés des camions qui vendent et préparent des nourritures exotiques de tous les coins de l’ancien empire. Après Paris, Bruxelles cède à la mode des food trucks et ils sont déjà une poignée à se poser sur les places et marchés. Pour se faire remarquer, la première chose, c’est d’arriver avec un produit original. Jean-Baptiste Nyssen, le jeune chef qui a lancé Keep on Toasting, a choisi les croque-monsieur. “J’ai cherché un produit original et facile à manger dans la rue. Le croque-monsieur est un classique que les chefs n’ont jamais vraiment cherché à améliorer. J’ai changé les ingrédients et les sauces, j’ai choisi un pain d’épeautre bio et une cuisson à la plaque qui lui conserve son moelleux.” Avec Mister Tacos, Olivier Vandam et Grégoire van den Wyngaert ont ciblé les recettes tex-mex,

Vu de Hong Kong MENU ÉTOILÉ À 10 EUROS Dans la quatrième édition hongkongaise du Michelin, en 2012, le guide a accordé ses macarons aux petits restaurants bon marché, où le prix du menu ne dépasse pas 12 euros. Dans un de ces restaurants étoilés, Jonathan Margolis, du quotidien britannique Financial Times, a payé moins de 17 euros pour deux personnes ayant chacune mangé huit plats ! “Ainsi, le Michelin a rendu un grand service aux résidents de Hong Kong et aux touristes”, affirme Margolis, trop heureux de découvrir des établissements où l’on sert une délicieuse cuisine locale, authentique et à prix modéré, et qui restent difficiles à trouver si on ne connaît pas bien la ville.

une cuisine qu’ils adorent et qui est facile à manger sur le pouce.

Des petits cailloux virtuels. Dans la rue, il n’y a rien à cacher. Tout est souvent préparé sur place. A la minute. Quand c’est un vrai cuisinier qui prépare, ça fait le show. “Ça rassure les gens, ils aiment le côté spectacle. Pour beaucoup, c’est aussi une découverte de voir qu’on peut amener certains plats de brasserie dans une camionnette”, confie Joël Geismar, cuisinier tout-terrain d’El Camion. Bien sûr, quand on est souvent seul à servir et seul à préparer, ça peut prendre du temps. “Je ne peux pas faire la cuisine avec un gros débit. Parfois, il y a une file de quinze minutes, mais les gens le prennent bien, ils se mettent souvent à parler ensemble”, explique Carine de Backer, de Sin Street Food, qui, derrière l’auvent de sa remorque, propose une cuisine végétarienne décomplexée aux influences indiennes. Cette convivialité et ce contact avec le public sont souvent ce qui surprend le plus ceux qui se lancent dans la street food. L’ancienne architecte d’intérieur voulait ouvrir un snack végétarien mais, par manque de moyens, elle s’est rabattue sur une remorque. Après quatre ans, et maintenant qu’on fait la file pour déguster ses wraps et ses

burgers végétariens, elle ne reviendrait pour rien au monde en arrière. “J’ai toujours envie de m’installer, mais je ne lâcherai jamais les marchés, j’aime trop bouger. Maintenant, mon rêve, c’est d’avoir un camion.” Après avoir servi sa préparation, Jean-Baptiste Nyssen ne peut s’empêcher de saisir au passage l’expression du client après quelques bouchées. Et parfois d’engager la conversation. “J’avais préparé un croque anglais avec du bacon et des œufs brouillés. Un client m’a dit qu’il trouvait ça un peu sec. J’ai essayé différentes associations en atelier et je suis revenu en ajoutant de la crème et du fromage. Ça a été une tuerie !” Un jour sur un marché, un autre dans un zoning et le suivant répondant à l’appel d’une entreprise, les food trucks sont rarement deux jours au même endroit, même s’ils ont leurs points de chute réguliers. Le succès de ces cuisines mobiles est indissociable du développement des réseaux sociaux, qui rendent les gens plus mobiles. Facebook, Twitter ou Foursquare : chaque food truck veille à laisser derrière lui des petits cailloux virtuels sur la Toile pour permettre aux plus mordus de les retrouver et parfois même de traverser la ville pour satisfaire leur appétit.

PHOTOS DE LAURA EDWARDS EXTRAITES DE L’OUVRAGE DE RICHARD JOHNSON STREET FOOD REVOLUTION, KYLE BOOKS (LONDRES)

Préparée en quelques minutes. Manger dans


LA GASTRONOMIE POUR TOUS ! 47

Courrier international — no 1196 du 3 au 9 octobre 2013 ↓ Le stand familial de Petticoat Lane, à Londres, fut le premier à vendre des churros au Royaume-Uni.

C’est presque la mission des food trucks de porter leur cuisine là où on ne l’attend pas. “Je cherche à m’arrêter là où il n’y a pas de restaurant, parce qu’on n’est pas là pour leur faire de la concurrence, avance Joël Geismar. Ce serait bien de prévoir une réglementation pour encadrer la vente de street food, ça éviterait peut-être de se retrouver avec des gens qui font n’importe quoi.” Les réglementations, ce n’est pas ça qui manque, il y en a même trop. Chaque commune possède la sienne et elles ne sont généralement pas adaptées. Traiteur, commerçant ambulant, il faut choisir sa catégorie. Ainsi, à Bruxelles, il convient de négocier séparément avec chaque administration communale. Avec, au bout du contrat, quelques surprises. “A Ixelles, par exemple, avec le statut de commerçant ambulant, on est censé s’arrêter à la sollicitation. Ce qui, dans la pratique, est difficilement applicable. Et quand on arrive sur un marché, on découvre qu’il faut encore négocier son emplacement avec les gaufriers, qui ne sont pas prêts à lâcher le moindre centimètre carré”, note Grégoire van den Wyngaert.

La restauration est en pleine mutation. La street food ne se limite pas aux food trucks, elle englobe tout ce qui peut se consommer dans la rue. Dans le Sud-Est asiatique, et plus particulièrement en Thaïlande, c’est encore la base de l’alimentation. Pas étonnant que Bangkok ait remporté haut la baguette le top ten mondial de la street food dressé par le site Virtual Tourist. C’est dans la rue et non dans les restaurants qu’on y consomme généralement les mets les plus frais. Grand voyageur passionné de street food, Mathieu Damman, jeune diplômé en tourisme, a senti qu’il y avait là des trésors culinaires à ramener à Bruxelles. “Ma première idée était d’acquérir un food truck. J’ai beaucoup réfléchi et il m’a semblé que c’était trop tôt, que le public bruxellois, un peu casanier, n’était pas prêt.” En janvier 2012, il ouvre, avec sa compagne thaïlandaise Bo, Walkin’ Thai, un restaurant sans façons où l’on passe la commande au comptoir pour des plats à emporter ou à consommer sur place. Fidèle à l’esprit street food, tout est préparé sur place, à la minute, dans une cuisine ouverte sur la salle. “La restauration est en pleine mutation. Les habitudes évoluent et les exigences aussi. Les gens veulent manger rapidement de la qualité pour un prix abordable. Ce qui veut dire pour nous que, pour être rentables, on doit être rapides. On réfléchit beaucoup à ça.” Si la Belgique a, pour sa part, décroché une neuvième place dans ce même classement mondial, c’est grâce à ses gaufres et à ses frites. Un trésor national tellement commun que certains n’y attachent pas toujours l’attention qu’il mérite. Le jeune Liégeois Laurent Halleux, diplômé en philo et lettres, y a vu l’opportunité de se distinguer. Depuis 2010, ses camions frappés du logo “La Frite” se postent aux abords des galeries d’art, des événements branchés avec leurs cornets fumants. “C’est un produit fédérateur. On a voulu revenir à l’essentiel, avec des frites coupées sur place et cuites à la graisse de bœuf, et sept sauces maison.” Sans renoncer à l’ambulant, La Frite a voulu prolonger son offre par un point de vente fixe à Liège et un autre à Paris pour l’été. La réinvention de la street food se mondialise en suivant des circuits parfois étonnants.

En lançant leur échoppe de fish and chips sur un marché de Dublin, Barry Wallace et Simon Whiteside partaient d’une idée toute simple : street food traditionnelle par excellence, le poisson pané accompagné de frites ne s’était jamais remis en question. “C’était généralement un plat lourd, gras, insipide. On a voulu lui redonner toute sa saveur en combinant la qualité d’une cuisine gastronomique à la simplicité de la cuisine de rue.” Le succès a été fulgurant et, après quelques mois, ils ont voulu reproduire la formule dans un endroit fermé. Le hasard des rencontres, entre autres avec des business angels alléchés, les a conduits à Bruxelles, où ils ont ouvert, en novembre dernier, leur premier Bia Mara, en plein centre-ville. La formule : un poisson ultrafrais, du haddock (églefin, chez nous) cuit à la japonaise dans une chapelure panko, accompagné de sauces maison et de pommes de terre coupées en gros tronçons et frites avec la peau. A côté de ce classique, ils proposent chaque semaine une préparation spéciale, souvent inspirée des cuisines du monde, cajun, mexicaine ou indienne, ou encore du haddock, avec une tempura à la Guinness et à l’encre de seiche, servi avec des oignons verts et une sauce d’huîtres à l’occasion de la Saint-Patrick.

La base de la culture. Quand elle se montre innovante et décontractée, la street food a tout pour agir comme un formidable outil de promotion de la création culinaire. Ce que bien des grands chefs ont compris. Depuis quelques années se multiplient les événements où les chefs étoilés viennent à la rencontre du public en proposant des préparations inspirées par l’esprit street food. “Dans les écoles de cuisine, note Sang Hoon Degeimbre, chef de L’Air du Temps, on commence à considérer la street food comme une des branches de la cuisine. Mais c’est bien plus que ça. C’est la base de la culture d’une population, une nourriture qui associe avec simplicité les ingrédients comme elle associe plaisir et nécessité. Aujourd’hui, alors qu’on traverse une conjoncture économique difficile, la nourriture est bien souvent une des seules choses sur lesquelles les gens ont encore l’impression d’agir.” Qu’elle soit servie dans les food trucks ou dans un lieu ouvert sur la rue, la street food profite actuellement de l’attrait de la nouveauté. Plus

profondément, elle correspond à de nouvelles attentes envers la nourriture et répond aux inquiétudes liées à une alimentation industrielle. Offre-t-elle pour autant une alternative à la junk food ? En quantité certainement pas, les fast-foods ne sont pas près de désemplir, mais la street food a tous les atouts pour élargir l’offre culinaire pour ceux qui souhaitent allier qualité, convivialité et rapidité. L’association Street Food en mouvement, qui s’est formée en France pour promouvoir et professionnaliser une alimentation de rue de qualité, y voit aussi l’occasion de valoriser les produits du terroir et les patrimoines culinaires locaux. La street food est encore perçue comme un phénomène essentiellement urbain. Pour la patrie de la gastronomie, dans les campagnes aussi, lors des foires et des marchés, on consomme de la nourriture dans la rue. Une histoire d’étiquette et de label ? Sans doute, mais pas uniquement. Si des réglementations disparates et parfois obsolètes doivent être un peu repensées, il faut aussi faire face à un développement sauvage d’offres de moindre qualité, notamment grâce à la formation. Viceprésident de l’association, Thierry Marx, le chef au crâne rasé, juré dans Top Chef, a lancé, en 2009 à Blanquefort, près de Bordeaux, puis à Paris en 2010, des ateliers de cuisine nomade qui visent à donner aux moins qualifiés le savoir et les astuces pour vendre et préparer de la nourriture fraîche dans la rue. Un exemple à suivre ? —N. C. Publié le 11 mai Le présent article est reproduit avec l’autorisation de l’éditeur, tous droits réservés. Toute utilisation ultérieure doit faire l’objet d’une autorisation spécifique de la société de gestion Copiepress : info@copiepresse.be

Vu de Los Angeles

Dans la capitale des "food trucks" ●●● Le comté de Los Angeles, qui compte plus de 80 communes, accueille plus de 220 food trucks gastronomiques, dont beaucoup ont un pedigree sérieux. L’un d’entre eux est dirigé par un chef français de formation classique qui est également juge dans l’émission The Taste, d’ABC (Ludo Lefebvre, qui vend du poulet frit dans son Ludo Truck), un autre par une pâtissière diplômée du French Culinary Institute (Gigi Pascual, du Buttermilk Truck), un autre encore par un ancien chef de Wolfgang Puck (Antonio Medina, du Gastrobus). A Los Angeles, les food trucks ne se battent pas pour un emplacement près d’une place publique dans l’espoir de nourrir des hordes d’employés de bureau

affamés. Ils se sont intégrés dans le paysage : installés près des musées, des plages, des centres commerciaux, présents lors d'événements, il leur arrive parfois de restaurer une équipe de télévision. Les food trucks de Los Angeles fournissent régulièrement des destinations de dîner uniques bien que temporaires dans cette ville déjà truffée de restaurants en dur. Et, tout aussi important, ils n’ont pas besoin d’être l’attraction star : ils sont souvent prêts à soutenir l’événement principal en attirant le public. Tim Carman Los Angeles Times (extraits) Los Angeles

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courrierinternational.com A lire également : de larges extraits de cet article


    

         

         


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TRANSVERSALES

Courrier international — no 1196 du 3 au 9 octobre 2013

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Médias ........... Ecologie ......... Sciences ......... Signaux ..........

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Pas d’amis, pas de crédit Finance. Des organismes de prêt recourent aux réseaux sociaux pour évaluer la solvabilité de leurs clients. Les défenseurs des consommateurs s’en inquiètent. ↓ Dessin de Luis F. Sanz paru dans El País, Madrid.

—Mother Jones (extraits) San Francisco

C

e n’est un secret pour personne : Facebook et d’autres réseaux sociaux glanent des informations sur leurs utilisateurs et les vendent à des entreprises qui s’en servent pour faire de la publicité ciblée. Mais certains organismes de crédit ont trouvé un nouvel usage aux données provenant de Facebook, Twitter et LinkedIn. Ils les passent au crible pour évaluer la solvabilité des demandeurs de prêts. Parmi les établissements américains concernés figure LendUp, une société de San Francisco qui étudie les profi ls Facebook et Twitter des emprunteurs

potentiels pour vérifier le nombre de leurs amis et la fréquence de leurs interactions. LendUp considère une vie sociale en ligne active comme un indicateur de stabilité. De son côté, Neo, une start-up de la Silicon Valley, examine la qualité et la quantité des contacts sur LinkedIn pour prévoir la rapidité avec laquelle un débiteur ayant perdu son emploi en trouvera un autre. Moven, dont le siège se trouve à New York, utilise également les données de Twitter, de Facebook et d’autres réseaux sociaux dans son processus d’attribution de prêts. Plusieurs sociétés de prêt internationales emploient des méthodes similaires depuis un certain temps déjà. Lenddo, par exemple, qui accorde des crédits dans les pays en

développement, rejette les dossiers de candidats qui comptent un mauvais payeur parmi leurs amis sur Facebook. Des entreprises comme Neo et LendUp s’adressent aux personnes ayant de faibles revenus, et qui souvent ne disposent pas de compte en banque ou dont la cote de crédit est faible. Normalement, l’évaluation de la solvabilité repose sur des facteurs comme l’emploi, les ressources financières et la ponctualité des paiements pour les achats par carte de crédit. Mais ces établissements expliquent qu’en examinant des indicateurs plus subtils fondés sur les médias sociaux ils peuvent accepter des clients jugés à risque par les banques traditionnelles. Selon les organisations de défense des consommateurs, cette nouvelle façon d’évaluer la fiabilité des emprunteurs est tellement peu encadrée par la réglementation que les candidats à un prêt peuvent faire l’objet de décisions injustes ou discriminatoires. “Concernant les données financières, c’est la loi de la jungle”, résume Jeff Chester, directeur du Centre pour la démocratie numérique (Center for Digital Democracy). “Il n’existe aucune règle.”

Employabilité. Autrement dit, il est impossible de dire si les sociétés qui vous évaluent en fonction de votre page Facebook vous jugent ou non de manière équitable. Le PDG de LendUp, Sasha Orloff, a assuré l’an dernier au magazine Time que des indicateurs comme une vie sociale en ligne active et un “réseau solide et géographiquement proche” permettaient de prévoir qu’un emprunteur rembourserait ses dettes. Mais l’importance de ces informations peut être surestimée. “Pour que vous et moi nous nous considérions comme amis dans le monde réel, il faut que nous nous voyions souvent”, souligne Ashkan Soltani, un spécialiste des questions de vie privée et de l’économie comportementale. “Mais sur Facebook je vous ‘suivrai’ peut-être simplement parce que vous publiez des photos de chats amusantes.” De même, le recours de Neo aux médias sociaux pose un problème. La société évalue l’employabilité d’une personne qui dépose une demande de prêt en se fondant sur la qualité de ses relations sur LinkedIn. Mais un profil LinkedIn ne révèle pas forcément l’ensemble de vos relations professionnelles. Ces organismes de crédit risquent également de discriminer des candidats apparemment socialement indésirables. Le droit fédéral américain protège les consommateurs contre des pratiques de prêt fondées sur des critères comme la race, le sexe et l’orientation sexuelle. Mais rien n’est prévu pour les personnes impopulaires. “Il y a lieu de s’interroger sur l’utilisation des informations personnelles pour faire le tri entre les clients de grande valeur et ceux qui ne valent pas la peine qu’on travaille avec eux”, prévient David Jacobs, conseiller

pour la protection des consommateurs auprès du Centre pour la protection des données privées électroniques (Electronic Privacy Information Center). Même si la méthode est techniquement légale, elle peut constituer une forme de “discrimination numérique”, affirme-t-il, en référence à ces pratiques bancaires qui consistent à refuser les demandes de prêt émanant de quartiers pauvres ou dont la population est issue de minorités.

Un jeu dangereux. Neo, LendUp et Moven se refusent à tout commentaire. Jeff Stewart, le patron de Lenddo, société qui mène ses activités dans les pays en développement et qui n’est pas soumise au droit américain, défend le recours aux réseaux sociaux. Selon lui, le seul fait de permettre à des gens exclus du crédit d’y avoir enfin accès compense largement la possibilité que sa société puisse commettre des erreurs. “Nous sommes prêts à prendre des risques pour aider les gens, ajoute-t-il. Les organismes de crédit devraient profiter au mieux des nouvelles technologies pour pratiquer leur métier de manière responsable.” Il n’empêche que de nouvelles mesures de protection des demandeurs de prêts s’imposent, affirment les organisations de défense des consommateurs, car ces nouvelles méthodes vont forcément se généraliser. Pour l’instant, les grandes banques sont circonspectes. Utiliser des données collectées sur Twitter ou Facebook “est un jeu dangereux”, commentait en février dans The Economist le responsable des réseaux sociaux chez Citibank. “Je ne serais pas surpris que cela change, prédit toutefois Persis Yu, juriste au Centre national sur le droit des consommateurs (National Consumer Law Center). Je soupçonne les grandes banques d’attendre de voir comment ces sociétés de crédit se débrouillent.” Erika Eichelberger Publié le 18 septembre

SOURCE MOTHER JONES San Francisco, Etats-Unis Bimestriel, 203 000 ex. www.motherjones.com Lancé en 1976 par des passionnés de journalisme d’investigation, Mother Jones revendique fortement son identité progressiste et contestataire. Ce magazine de gauche, d’envergure nationale, traite de l’actualité ainsi que des grands enjeux de notre temps : environnement, justice sociale, etc. Afin d’éviter toute pression commerciale, son financement repose essentiellement sur les contributions de ses lecteurs.


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Courrier international — no 1196 du 3 au 9 octobre 2013

L’architecture qui annonce la crise Entreprises. Les géants des nouvelles technologies rêvent de sièges pharaoniques. Leur volonté d’immortalité pourrait bien être le signe de leur prochain déclin.

—Financial Times (extraits) Londres

O

bjet de nombreux débats, l’indice gratte-ciel fait partie de ces grands indicateurs économiques iconoclastes qui n’ont jamais été formellement adoptés. Cet indice [élaboré par Andrew Lawrence, analyste chez Dresdner Kleinwort] repose sur l’idée qu’il existe une corrélation entre la construction de tours toujours plus hautes et l’imminence d’une crise financière. Pensez à l’Empire State Building, inauguré en plein krach de Wall Street en 1929, pensez aux Twin Towers, achevées alors

↑ Dessin de Januszewski, Varsovie.

que la ville de New York frôlait la banqueroute [en 1973], ou aux tours Petronas de Kuala Lumpur, devenues les plus hautes du monde à l’orée de la crise financière asiatique [en 1998]. Plus récemment [en 2010], l’achèvement de la Burj Khalifa, le bâtiment le plus haut du monde, a présagé l’effondrement du marché immobilier à Dubaï. Cet indice n’est pas totalement fantaisiste : ces super-gratte-ciel sont presque toujours conçus en période de forte croissance. Le temps d’achever ces énormes chantiers, l’effondrement de l’économie n’est jamais très loin. Une autre corrélation peut être établie entre le moment où une entreprise décide de construire un siège social pharaonique et le pic au-delà duquel elle ne peut que décliner. Alors que plusieurs géants mondiaux des nouvelles technologies – notamment Apple, Google et Facebook – se lancent dans d’ambitieux projets architecturaux, doit-on commencer à s’inquiéter ? L’histoire est ponctuée d’exemples célèbres qui peuvent laisser songeur. Souvenez-vous du resplendissant immeuble de verre sur Columbus Circle, à New York, où AOL-Time Warner avait installé son siège [les travaux ont démarré en 2000, année de la fusion entre les deux groupes]. Le cours des actions de la société a dégringolé pendant la construction. Le PDG de Time Warner, Jeff Bewkes, déclara plus tard [en 2010] que cette fusion avait été “la plus grosse erreur de l’histoire des entreprises”. Situé dans le quartier d’affaires de Manhattan, le New York Times Building, imaginé par l’architecte Renzo Piano (qui a également conçu la tour The Shard à Londres), se voulait un symbole de confiance et de fierté citoyenne. Moins de deux ans après son achèvement [soit en 2009], le journal était contraint de le céder en crédit-bail. Tous les projets babyloniens qu’envisagent aujourd’hui les géants de la

technologie pourraient donc nous donner des raisons de nous inquiéter. Si une entreprise ressent le besoin d’être immortalisée par un symbole architectural, il est temps de se poser des questions sur ses priorités.

Station spatiale. Le cas le plus frappant est celui d’Apple, société dont la réussite s’est illustrée par un fort penchant pour le design. C’est Steve Jobs, son cofondateur, qui a demandé à lord Foster de dessiner le nouveau siège de Cupertino, en Californie. L’édifice ressemblera à une sorte de grand anneau de verre évoquant la station spatiale du film 2001 : l’Odyssée de l’espace. Son allure lisse et résolument futuriste s’accorde bien avec le design épuré des produits Apple. Mais, en plein scandale des écoutes révélé par Edward Snowden, ce projet rappelle aussi l’architecture repliée sur elle-même de certaines institutions de défense et de sécurité comme le Pentagone ou le GCHQ [l’un des services de renseignement du Royaume-Uni]. Il se dégage de cette structure autarcique quelque chose de sinistre, comme si cette entreprise n’avait pas besoin de s’intégrer à son environnement et pouvait simplement trôner dans un glorieux isolement. Les coûts de construction ne cessent d’augmenter – en partie à cause des conditions strictes imposées par Steve Jobs : ils sont aujourd’hui estimés à quelque 5 milliards de dollars [3,7 milliards d’euros], contre 3 milliards au début. De l’autre côté de la baie de San Francisco, à Menlo Park, Facebook a confié la conception de son nouveau campus à Frank Gehry [réputé pour les formes extravagantes de ses bâtiments]. Conçu comme une ville à l’intérieur d’un bâtiment, le projet initial a été ramené à un peu plus de simplicité à la demande du client. Facebook souhaitant le design le plus discret possible, l’architecte a proposé de camoufler l’édifice dans la végétation. Google a également fait sensation en commandant un nouveau siège monumental dans la région de la baie de San Francisco

L’ACTUALITÉ INTERNATIONALE “UN MONDE D’INFO” du lundi au vendredi à 16h15 et 21h45 franceinfo.fr

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ainsi qu’un autre dans le quartier de King’s Cross, à Londres. Le quartier général californien, assemblage complexe de bâtiments en forme de boomerang, a été confié au cabinet NBBJ, tandis que celui de Londres, à l’allure plus sobre, sera conçu par l’agence AHMM – pour un coût estimé à 650 millions de livres [770 millions d’euros]. NBBJ a également signé les plans du pharaonique projet d’Amazon : un projet équivalent à trois pâtés de maisons dans le quartier central de Denny Triangle, à Seattle, avec trois tours de trente-huit étages, deux bâtiments de hauteur moyenne et un centre de conférences. Les tours n’ont rien de particulier, mais le visiteur sera saisi à la vue de trois biodômes transparents tout droit sortis d’un film de science-fiction. Posées sur une place paysagée, ces espèces d’immenses bulles de savon abriteront un espace vert agréable à fréquenter quand il fait froid dehors.

Un orgueil démesuré. Enfin, il y a Bloomberg qui, comme Apple, a chargé lord Foster de concevoir son nouveau siège londonien, un grand bâtiment installé dans la City sur le site d’un ancien temple romain voué au culte de Mithra. Inspiré du zoroastrisme, le mithraïsme, avec ses temples souterrains et ses poignées de main secrètes, fait penser à un ancêtre des loges maçonniques. Un curieux parallèle pour le monde de la finance et ses mystérieux algorithmes. Si les gratte-ciel sont les signes avant-coureurs d’une surchauffe de l’économie, que nous disent alors ces sièges sociaux qui s’enfoncent dans la terre ? Les richissimes entreprises de nouvelles technologies veulent-elles seulement quitter le monde virtuel pour laisser leur empreinte dans le monde réel ? Faut-il y voir le signe de leur triomphe sur les entreprises financières faisant d’elles les maîtres de l’univers ou n’est-ce que l’expression de leur orgueil démesuré ? —Edwin Heathcote Publié le 24 septembre


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↙ “Attention pour voir la réalité, brisez l’écran”. Dessin d’El Roto paru dans El País, Madrid.

MÉDIAS LA SOURCE DE LA SEMAINE

“Brando” Un magazine argentin pour les hommes jeunes et riches.

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ublié par le groupe La Nación (propriétaire du quotidien La Nación et de plusieurs magazines, dont la version argentine de Rolling Stone), ce mensuel s’adresse aux hommes modernes et aisés ayant entre 28 et 45 ans, qui aiment dépenser du temps et de l’argent pour soigner leur image et leur style de vie. Depuis sa création en 2005, Brando consacre souvent sa couverture à des acteurs, musiciens, journalistes, sportifs ou hommes d’affaires, et soigne particulièrement sa maquette colorée et la qualité du papier. “C’est un magazine 100 % lifestyle”, se plaît à dire la rédaction. Brando souhaite en effet marquer sa différence avec ses concurrents de la presse masculine qui parlent des filles, des affaires ou de la gastronomie. A côté des rubriques technologie, design ou sport, et des pages dédiées aux voitures, aux montres, aux cigares, aux livres, à la cuisine et à la mode masculine, figurent toujours quelques bons reportages de société, comme celui que nous publions page 33.

La Chine tisse sa toile en Afrique Stratégie. L’emprise de Pékin sur les médias se renforce, en particulier au Kenya, en Afrique du Sud et au Zimbabwe. Les journalistes n’ont plus le droit de critiquer la Chine, ni leur pays.

Financement. Cet accord a été négo-

—The Globe and Mail (extraits) Toronto

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BRANDO Buenos Aires, Argentine Mensuel, 15 400 ex. www.conexionbrando.com

Soudan. D’autres journalistes de CCTV Afrique affirment avoir reçu pour consigne de publier des informations positives sur la Chine, d’omettre des termes négatifs comme “le régime” et d’ignorer les pays comme le Swaziland, qui entretient des relations diplomatiques avec Taïwan. Il est interdit de mentionner la demande chinoise d’ivoire dans des articles sur la crise du braconnage que traverse actuellement l’Afrique, selon un journaliste. Un autre se souvient d’avoir dû éviter de poser des questions sur les droits de l’homme lors d’un entretien avec un leader africain autocrate. Si, comme l’a suggéré l’ancienne secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton devant une commission du Congrès en 2011, une “guerre de l’information” oppose la Chine et les Etats-Unis sur le territoire africain, il semble alors que la Chine commence à prendre le dessus. En Afrique du Sud, des investisseurs chinois se sont associés à des proches de l’ANC, le parti au pouvoir, afin d’acheter Independent News and Media, l’un des plus puissants groupes de presse du pays, qui possède des quotidiens dans toutes les grandes villes d’Afrique du Sud.

airobi. En août, lorsque l’une des principales entreprises de presse sud-africaines a été vendue, un nom inattendu figurait sur la liste des acquéreurs : China International Television Corporation. A première vue, il peut sembler étrange que la télévision publique chinoise réalise un tel investissement, mais ce n’est guère surprenant pour quiconque a observé l’expansion rapide de l’empire médiatique chinois dans toute l’Afrique. Que ce soit par le biais de journaux, de magazines, de chaînes de télé par satellite ou de radios, la Chine investit énormément dans les médias africains. Cette politique s’inscrit dans une campagne à long terme visant à renforcer le soft power [puissance de persuasion] de Pékin, grâce à la diplomatie mais également grâce à l’aide internationale, aux partenariats entre entreprises, à des bourses, à des programmes de formation, à des instituts universitaires et aux médias. Ces investissements ont permis à la Chine de promouvoir ses propres ambitions médiatiques en Afrique à l’aide d’émissions résolument optimistes sur les affaires et la culture, en adoptant un ton respectueux et élogieux vis-à-vis des gouvernements locaux, tout

en faisant abstraction des questions liées aux droits de l’homme et des réactions négatives face à la puissance croissante de la Chine. La méthode est similaire à celle qu’emploient les médias nationaux en Chine : il s’agit de diffuser un message favorable à l’Etat et contrôlé de très près, selon des journalistes qui travaillent pour la branche africaine de CCTV [China Central Television, le réseau principal de télévision publique de la Chine] ou qui en sont partis. Cette société monopolistique, qui contrôle China International Television, a ouvert un nouveau siège à Nairobi en 2012. “On m’a fait comprendre que je devais me plier à leurs desiderata ou partir”, se souvient un journaliste qui a travaillé en Ethiopie pour CCTV. Il avait pour ordre de se consacrer principalement aux négociations diplomatiques concernant le Soudan, explique-t-il, ses patrons alléguant “les intérêts chinois dans la région”, c’est-à-dire les compagnies pétrolières publiques et leurs investissements considérables au

“On m’a fait comprendre que je devais me plier à leurs desiderata ou partir”

cié par Iqbal Survé, un homme d’affaires sud-africain étroitement lié à l’ANC, qui souhaite que les médias fassent une plus grande place aux “aspects positifs” du pays. Les financements ont été apportés par des groupes publics d’investissement chinois et sud-africains, ainsi que par le consortium que dirige Iqbal Survé. De hauts responsables de l’ANC ont contribué à mettre en contact les investisseurs chinois et la société de cet homme d’affaires, selon des analystes. En vertu de cet accord, China International Television et le Fonds de développement sino-africain, tous deux contrôlés par Pékin, détiendront 20 % du groupe de presse – suffisamment pour y avoir une vraie influence, selon la Commission sudafricaine de la concurrence. Pendant ce temps, d’autres sociétés chinoises qui investissent dans les médias gagnent du terrain dans toute l’Afrique. En 2013, Star Times est devenu l’actionnaire majoritaire d’un fournisseur d’accès sud-africain de télévision par satellite, TopTV. Désormais, Star Times est présent dans 14 pays du continent. La société d’Etat de radiodiffusion China Radio International dispose de stations FM dans trois villes est-africaines et son canal AM couvre l’ensemble du Kenya. Quant au China Daily, le principal journal anglophone contrôlé par l’Etat, il a lancé une édition africaine en décembre 2012, publiée à Nairobi et diffusée sur les vols de Kenya Airways, entre autres. L’agence de presse officielle Xinhua compte une trentaine de bureaux en Afrique et dispose de sa propre chaîne de télévision. Elle produit des bulletins d’informations reçus par 17 millions de téléphones mobiles


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ÉCOLOGIE

Des forêts sur écoute Initiative. Pour lutter contre les coupes illégales en Indonésie, un ingénieur américain a imaginé un concept astucieux : des smartphones détecteurs de tronçonneuses.

Couverture élogieuse. La pièce maîtresse de l’empire médiatique chinois est le nouveau siège de CCTV à Nairobi, ainsi que sa principale émission, Africa Live. Réalisée par une équipe d’une centaine de personnes (dont une quarantaine sont chinoises) et des correspondants dans 14 bureaux, son objectif est de concurrencer BBC et CNN. Les hauts responsables de CCTV à Nairobi n’ont pas souhaité répondre à nos questions. En revanche, des journalistes nous ont expliqué – sous condition d’anonymat – que le siège de la branche africaine était extrêmement bien financé, bénéficiait d’équipements ultramodernes et offrait des salaires deux fois plus élevés que la moyenne au Kenya. Les sujets sont toutefois souvent abordés sous un angle simpliste et condescendant. La chaîne a par exemple produit un documentaire appelé Glamorous Kenya, qui décrit le pays comme “une terre de mystères” et “le royaume des animaux”. Sa couverture de l’aide internationale et du commerce chinois en Afrique est toujours élogieuse. Le contenu des bulletins d’information est minutieusement examiné par les rédacteurs chinois et il est interdit de présenter les dirigeants chinois sous un jour négatif lorsqu’ils participent à des sommets. Les journalistes dont le travail est jugé “médiocre” subissent des retenues sur salaire. Lorsque l’un d’entre eux a cité les propos de mineurs zambiens en colère contre leur employeur chinois, son reportage est passé à la trappe. Et lorsque des musulmans ont manifesté contre le gouvernement éthiopien, le correspondant de CCTV s’est demandé s’il devait en parler. Ses patrons ont immédiatement opposé leur veto. “Pas de religion”, ont-ils déclaré. —Geoffrey York Publié le 11 septembre

—Tempo (extraits) Jakarta

A

vec agilité, Asferi Ardiyanto grimpe à un arbre de quinze mètres de haut qui se dresse au cœur de la forêt protégée de Subayang, dans le canton de Solok, à Sumatra-Ouest. Il fi xe au tronc une paire de petits panneaux solaires entre lesquels il glisse un téléphone mobile. En bas, Christopher White observe attentivement le déroulement des opérations. Quand tout semble en ordre, il envoie un texto au mobile placé à la cime de l’arbre. Le mobile lui répond aussitôt par un autre texto. “Ça marche !” s’exclame Christopher White. Ce téléphone n’est évidemment pas là pour faire la conversation. Il sert de détecteur de sons afin de repérer le vrombissement infernal des tronçonneuses lors de coupes sauvages. Dès qu’un tel bruit s’élève, le mobile envoie un message à Christopher White. “Nous transmettons alors immédiatement cette alerte

aux gardes forestiers afin que les criminels puissent être pris sur le fait”, précise ce jeune Californien de San Francisco. L’idée de fabriquer un tel appareil lui est venue au cours d’un précédent voyage en Indonésie, il y a deux ans, alors qu’il visitait une forêt près du village de Hampapak, à Kalimantan-Centre [dans le sud de Bornéo]. Il était là à l’invitation d’un ami, Chanee Kalaweit, un militant qui se bat pour la protection des singes owas-owas [Hylobates muelleri, espèce de singe endémique de Bornéo] dans cette réserve. Christopher White avait été stupéfait de voir qu’une partie de la forêt était déboisée. Selon les explications de Chanee Kalaweit, cet abattage venait juste d’être découvert par les gardes forestiers. Pourtant, les traces des tronçonneuses sur les souches permettaient d’affirmer que nombre de ces arbres avaient été abattus des mois auparavant. “Le problème, c’est que les forces de l’ordre arrivent toujours trop tard”, explique Chanee Kalaweit. Celui-ci a recueilli de nombreuses preuves fondées sur des rapports de militants écologistes qui travaillent à Kalimantan-Centre et à Sumatra-Ouest pour l’association Kalaweit, dont il est le fondateur. Evidemment, ce délai est fatal pour la forêt tropicale humide, habitat de plusieurs espèces animales endémiques, notamment de tigres, d’ours, de siamangs [grands singes] et de chats dorés. Christopher White, jeune diplômé en physique et en informatique, avait alors lancé l’idée de mettre “sur écoute” les activités de ces bûcherons délinquants. Il se souvenait que le réseau téléphonique mobile couvrait jusqu’au fin fond de ce sanctuaire. De retour à San Francisco, il a démonté les carcasses de divers mobiles et obtenu la certitude que leur micro pouvait capter un son dans un rayon de 500 mètres. Il a également étudié les caractéristiques sonores des tronçonneuses, qui émettent une fréquence particulière. Comme les téléphones devaient être lâchés dans la nature, il a fabriqué lui-même des panneaux solaires sur mesure. Il a ajouté des granules absorbeurs d’humidité et confectionné une housse contre la pluie. Le total pèse moins de 1 kilo. Deux ans plus tard, Christopher White s’est rendu dans la forêt protégée de Subayang. “C’est le lieu idéal pour faire les premiers essais, explique Asferi Ardiyanto, l’ingénieur de Kalaweit. Cette

“Nous transmettons alors immédiatement cette alerte aux gardes forestiers afin que les criminels puissent être pris sur le fait” forêt a été achetée par notre association, si bien que nous n’avons pas besoin de demander d’autorisation.” Asferi Ardiyanto et Christopher White ont ainsi installé six smartphones dans les arbres. En attendant qu’ils donnent l’alerte, le Californien a ouvert le site Rainforest Connection pour inviter les internautes du monde entier à lui envoyer leurs téléphones mobiles usagés. Il les recyclera plus tard en “micros espions”. Alors qu’il croule déjà sous les envois, il est en train de développer un algorithme permettant au mobile d’envoyer les résultats de ses observations à un serveur accessible à tous. Quant à Asferi Ardiyanto, il attend avec impatience l’installation de nouveaux mobiles. Il sait que la forêt de Subayang est menacée par le développement des petites plantations d’hévéas créées par les villageois des alentours. Il se souvient encore du chant des siamangs dans les arbres quand il a installé les premiers appareils. “Ils semblaient contents que des téléphones mobiles surveillent leurs forêts”, dit-il avec un grand sourire. —Anton William Publié le 21 juillet

Repère

Détroit de Malacca

I

l

PROVINCE DE KALIMANTAN

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MALAISIE

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Forêt protégée de Subayang Equateur

Padang Océan Indien

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INDONÉSIE PROVINCE DE SUMATRA-OUEST

300 km

ure.fr

francecult t avec

en partenaria

COURRIER INTERNATIONAL

kényans, tandis que de son côté CCTV propose un service de télévision mobile appelé I Love Africa. Au Zimbabwe, CCTV a fourni de nouveaux équipements à la télévision nationale, en situation de monopole. Cela a notamment permis la diff usion pendant de longues heures des meetings du président Robert Mugabe pendant la campagne électorale de juillet dernier. La Chine a également fait installer des écrans géants dans les principales villes du Zimbabwe, afin que le gouvernement puisse diffuser des informations dans la rue.


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SCIENCES ET INNOVATION

—Ha’aretz (extraits) Tel-Aviv

L

e bâtiment de l’époque ottomane qui constitue une partie de l’impressionnant Carasso Science Park inauguré récemment à BeerSheva abrite une exposition permanente, The Nucleus of Science [Le noyau de la science], destinée à présenter aux plus jeunes les miracles de la fission de l’atome. A l’origine, les responsables du Centre de recherche nucléaire du Néguev [CRNN, dédié à la fabrication d’armes nucléaires] avaient caressé l’idée d’édifier un musée consacré à l’énergie atomique près de la centrale de Dimona [dans le sud d’Israël], mais la construction d’un nouveau bâtiment revenait trop cher. A l’entrée du musée de BeerSheva m’attend Dov Barak, 66 ans, curateur de l’exposition, qui travaille au CRNN depuis quarante ans. Parmi les attrac– tions, une démonstration d’en– richissement d’uranium avec deux canons – l’un pour les neutrons, l’autre pour les protons. Alon Dayan, un jeune rouquin curieux de 10 ans, bombarde de neutrons le pauvre petit atome. Je lui demande s’il est pour la bombe atomique. Non, répond-il. “Enfin, ↓ Dessin de Bertrand paru dans La Libre Belgique, Bruxelles.

ça dépend de la cible”, précise-t-il avec espièglerie avant d’ajouter : “En fait, c’est mauvais pour tout le monde.” Netzah Kolton, un gamin du même âge, est farouchement contre la bombe. “J’ai demandé à mon père ce qui se passait quand une bombe nucléaire explosait et après j’ai fait des cauchemars sur les mutations – des bébés avec quatre jambes et deux têtes. Maintenant que j’ai vu l’exposition, j’ai un peu moins peur.”

Animation pour enfants. Il apparaît rapidement qu’il ne s’agit pas d’une exposition scientifique ordinaire, mais plutôt d’une campagne de propagande destinée aux écoliers. Mes soupçons se confirment quand je repère un panneau sur Hiroshima et Nagasaki dans la salle principale. Le texte fait moins de 30 mots. “Les bombes ont été lâchées en août 1945 pour mettre fin à la Seconde Guerre mondiale. Le Japon a capitulé cinq jours après celle de Nagasaki.” Rien de négatif. Les 200 000 personnes tuées par l’explosion et le nombre incalculable de personnes qui ont péri d’un cancer par la suite sont passées sous silence. Je demande pourquoi. “Il n’y avait pas la place, répond Dov Barak. Les gens disent toujours que les scientifiques sont tellement bavards qu’on a du mal à

Faire aimer la bombe. Si on faisait financer un musée consacré au tabac par un cigarettier, il dirait probablement que le plus grand problème provoqué par le tabac est une voix légèrement rauque et il se concentrerait sur le nombre de morts provoquées par les gaz d’échappement des voitures. D’après Dov Barak, le budget du musée du nucléaire est de 4 millions de shekels [environ 830 000 euros], dont la moitié vient de la Commission israélienne de l’énergie atomique. Quand par la suite je demande des précisions, l’établissement préfère rester discret : “Nous ne souhaitons pas évoquer notre budget et nos accords avec le parc des sciences.” “Les armes atomiques, ce n’est pas du tout le sujet”, affirme Dov Barak. Je lui fais remarquer qu’elles ont pourtant tout à voir avec le CRNN. Puis je me demande à voix haute si le musée n’a pas pour but de redorer le blason du CRNN. Il semble surpris. “Personne ne se sent sale au CRNN. Le centre fait partie du consensus israélien et nous n’avons pas l’impression que notre blason ait besoin d’être redoré. En revanche, il est important de fournir des informations équilibrées.” Je réponds qu’à mon sens le musée est conçu pour faire aimer

la bombe. “La science nucléaire, c’est beaucoup de choses, rétorque-t-il. Il est bon de rappeler qu’il y a beaucoup de gens qui lui doivent la vie. Elle est à l’origine des rayons X et des radiographies. Les gens entendent parler de radiations et d’énergie nucléaire et se mettent aussitôt à paniquer. Si cette science fait peur, c’est parce qu’elle est mal connue. Le but du musée est de mettre fin à cette ignorance.” —Roy (Chicky) Arad Publié le 23 août

Repère ISRAËL

CISJORDANIE

Tel-Aviv Centrale nucléaire de Soreq

Jérusalem

BANDE DE GAZA

Beer-Sheva ÉGYPTE

Musée de la science nucléaire

Centrale nucléaire de Dimona Désert du Néguev

JORDANIE

Energie. En visite au nouveau Musée de la science nucléaire de Beer-Sheva, ce journaliste reste perplexe face aux messages très positifs que le centre véhicule.

vidéo où une actrice jouant le rôle d’une scientifique spécialiste du nucléaire déclare : “Etes-vous allés à la centrale nucléaire de Dimona ? Il y a une zone là-bas où il est indiqué : ‘Attention ! Déchets radioactifs.’” Comme si une bonne signalisation était la solution aux déchets radioactifs. Puis, dans une scène tournée devant la centrale de Dimona, un acteur s’excite sur le fait que la scientifique a le droit d’entrer dans le saint des saints. “Vous êtes allée au réacteur de Soreq et à celui de Dimona, lequel préférezvous ? Maman ou Papa ?”

50 km

SOURCE HA’ARETZ Tel-Aviv, Israël Quotidien, 80 000 exemplaires. www.haaretz.co.il (hébreu) Premier journal publié en hébreu sous le mandat britannique, en 1919. “Le Pays” est le journal de référence chez les politiques et les intellectuels israéliens.

COURRIER INTERNATIONAL

Israël : protons et propagande

les comprendre, alors on a cherché à faire court.” Quant à Tchernobyl, l’exposition explique que 30 employés de la centrale sont morts et que la morbidité a augmenté. Il y a beaucoup de façons de compter le nombre de décès dus au cancer après la catastrophe de 1986, les chiffres vont de quelques milliers à 100 000 selon Greenpeace. Je confie à Dov Barak que je trouve étrange que Tchernobyl n’ait tué que 30 personnes. Il me répond qu’il a reçu des commentaires selon lesquels le nombre de morts serait encore inférieur. “De plus, le cancer de la thyroïde a une faible mortalité. Une cheminée à charbon aurait causé bien plus de morts, mais personne n’en parle.” La catastrophe de Fukushima, il y a deux ans, a droit à une vidéo qui commence par un clip humoristique. On y apprend que le problème est réglé. Dov Barak s’échauffe : “Des milliers de personnes se sont noyées et le tsunami a provoqué la libération de nombreux produits chimiques, mais tout le monde s’excite sur les 2 personnes qui sont mortes à la centrale. Les gens ont une réaction disproportionnée vis-àvis de l’énergie nucléaire. Elle est diabolisée.” Le musée montre que tout ou presque émet des radiations, y compris les ustensiles de cuisine, sans parler des rayons X. Une autre salle propose une animation destinée aux enfants : il s’agit de faire fonctionner une turbine électrique au gaz naturel, à l’énergie solaire ou à l’énergie nucléaire en appuyant rapidement sur des boutons. Après le jeu, on nous expose les avantages et les inconvénients de chaque méthode. L’explication favorise nettement la méthode nucléaire, sauf en ce qui concerne les déchets. A la fin de la visite, on nous présente une


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sig n au x

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Chaque semaine, une page visuelle pour présenter l’information autrement

Copeaux boursiers En cinq ans, le marché des actions russe s’est fortement érodé. Démonstration à travers six entreprises emblématiques.

DR

La revue

Bourse de Moscou

MTS

Loukoil

(Opérateur de téléphonie mobile)

(Compagnie pétrolière)

▼ - 24,6 %

▼ - 12,5 %

▼ - 19,4 %

Gazprom

Sberbank

Avtovaz

(Compagnie gazière)

(Grande banque commerciale)

(Constructeur automobile) (Lada)

▼ - 65,8 %

▲ + 22,9 %

▼ - 74,3 %

INFOGRAFIKA. Diffusé à Saint-Pétersbourg et à Moscou, ce mensuel gratuit est uniquement composé d’infographies. Il est réalisé par une équipe animée par Nikolaï Romanov et Artem Koleganov.

Cette infographie, publiée en août dernier, présente l’évolution de six sociétés emblématiques du marché russe depuis la crise financière de 2008. Leur capitalisation boursière a souffert, à l’exception de celle de la Sberbank.

Source : MMVB (Moskovskaïa mejbankovskaïa valioutnaïa birja, Bourse interbancaire des changes de Moscou). Illustration : Artiom Kouzovkine.

Si on enroule les courbes des cotations en Bourse autour de leur axe, elles ressemblent à des copeaux de crayon. Ces cinq dernières années, le marché des actions a été sévèrement “taillé”.


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MAGAZINE Les enfants du Douro q Plein écran ............ La Colombie fait sa salsa q Culture............ Langage mixte q Tendances ..................... L’auberge rouge du Kansas q Histoire ..........

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La stratégie du chaos permanent L’Afghanistan, l’Irak, la Libye, la Syrie… Pourquoi tant de guerres ? Sous couvert de renverser les tyrans, l’Occident entretient cyniquement des conflits à son seul profit, s’enflamme le peintre et écrivain russe Maxime Kantor.

N → Maxime Kantor. Autoportrait, 2012.

DÉBAT

ous attendons la guerre avec résignation. Peu importe le prétexte, ou même le pays. Si la guerre n’a pas lieu aujourd’hui en Syrie, elle éclatera ailleurs demain. Les guerres circulent d’un pays à l’autre aussi librement que les capitaux. Lancer une guerre, c’est une transaction aussi simple qu’un virement bancaire, sauf qu’il est impossible de savoir qui en tirera bénéfice. On a coutume de dire que le profit revient à l’Amérique. Hypothèse éculée. Les guerres ont bien changé. Leur but n’est plus la victoire sur l’ennemi, mais l’hostilité permanente. Cela semble paradoxal, mais en réalité le conflit perpétuel est l’un des ressorts de la démocratie, préféré à la reddition sans conditions, à la soumission à la loi des vainqueurs ou à la répression de l’opposition – c’est l’avènement de l’hostilité permanente. Les arguments des parties n’ont aucune importance : par principe il n’y a pas d’accord possible, à chacun sa vérité. Ce qu’on appelle le tiers-monde est composé de pays où couve le conflit. Mais, s’il arrive qu’on fasse entendre raison à une dictature lointaine, ce n’est pas pour rendre la vie meilleure aux victimes du régime. On insuffle méthodiquement dans un pays exsangue un vent de discorde, petit à petit, en

profitant de toutes les dissensions. Chaque rencontre diplomatique tend à montrer que les vérités sont multiples, que chacun a le droit d’avoir son point de vue. La sourde hostilité entre Israéliens et Palestiniens, la haine fratricide en Afghanistan, les conflits entre groupes armés en Orient… les braises de la guerre sont sciemment entretenues. On donne des armes aux rebelles, on finance les opposants, mais ce n’est pas par adhésion à leur idéologie séparatiste ou aux croyances religieuses locales. Les “civilisés” savent bien qu’ils donnent des armes à des bandits, mais il faut bien souffler sur les braises, sinon le feu risquerait de s’éteindre. On fait croire aux représentants des mouvances nationalistes/religieuses/tribales que face à un pouvoir éventuellement autocratique ils doivent défendre leurs positions contre toute répression du droit des minorités. Le postulat est le suivant : le chaos plutôt que le totalitarisme. Et tout le monde acquiesce – qui voudrait prendre la défense d’un tyran ? Les désagréments (terrorisme local) causés par cette rhétorique séditieuse sont perçus comme un mal nécessaire pour la liberté. On pousse les citoyens de lointaines contrées barbares à prendre part à une guerre civile dans laquelle ils ne seraient pas seulement des combattants, mais des électeurs potentiels ! → 58

MAXIME KANTOR

– Expert (extraits), Moscou


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↓ Ecce Homo, 2006.

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56 ← Le problème ne vient pas ici des mouvements de résistance, des luttes armées ou du terrorisme. Ces phénomènes ne sont que les conséquences inévitables d’un scénario plus vaste. Le fond du problème, c’est que la démocratie fonctionne désormais ainsi, ces guerres civiles incessantes sont le terreau d’une démocratie assimilée à l’économie de marché. Certes, l’histoire politique mondiale est mue depuis toujours par des conflits armés. La particularité de la période actuelle est toutefois qu’on ne cherche plus à vaincre l’ennemi. Dans le nouveau monde démocratique, les hommes se font la guerre en permanence, par la simple force des choses. Quand notre conscience morale n’arrive pas à admettre que nous puissions dépenser des centaines de milliards dans la guerre alors qu’avec mille fois moins on pourrait construire des villes, éduquer et soigner toute une population, on explique aux béotiens que nous sommes que des villes seront bâties une fois que la démocratie aura triomphé sur le champ de bataille, que les combattants auront fait la paix et voté pour la construction de logements. Mais il n’y a pas de paix. Et il n’y aura pas de paix. Non parce que la politique américaine est perfide à ce point, mais simplement en raison des forces démocratiques en présence, représentées par de nombreux partis qui défendent une multitude d’intérêts divergents. Il n’y a pas et il ne peut y avoir de consensus mondial qui viendrait à bout du tumulte des choix démocratiques. Personne ne prétend désormais à la stabilité, car celle-ci ne fait plus partie des valeurs sociales. Il y a cent ans, on plaçait des territoires sous mandat ou sous tutelle ; ces pratiques n’ont plus de sens aujourd’hui, la stagnation est synonyme de dépérissement. Il faut que tout soit en mouvement permanent. Au moment d’évaluer les opérations menées en Irak ou en Afghanistan, on estime que les objectifs de la guerre n’ont pas été atteints, et on continue les combats – un vrai fiasco, direz-vous. Mais les vrais objectifs sont justement atteints : l’objectif, c’est la guerre civile permanente, l’instabilité, l’agitation. On ne cherche même plus à s’approprier les richesses de tel ou tel pays : elles iront directement dans la poche du plus malin lorsque la souveraineté du pays sera réduite à néant. Ce que l’on appelle dans le jargon politique la “consolidation démocratique”, voilà l’objectif des guerres modernes. Seulement, ce n’est en rien la consolidation d’un ordre, mais au contraire la consolidation du chaos permanent. Car l’économie libérale moribonde ne peut survivre que par la manifestation du chaos généralisé. Le commerce mondial repose précisément sur ce principe : il est admis que l’équilibre naît du chaos, la notion économique du “juste prix” découlant de la libre concurrence des marchés. Cela n’a jamais été prouvé, et les prix de l’immobilier à Moscou tendent à montrer le contraire, mais c’est la théorie en usage. Et c’est pourquoi le chaos est attisé partout. Dans les territoires ruinés par la guerre, nul ne s’empresse de restaurer le système de santé ou de remettre sur pied l’industrie. On organise plutôt des élections afin de désigner un leader parmi trois chefs militaires : il faut décider qui commandera les trois prochains mois. D’autres élections seront alors convoquées, un autre brigand sera proclamé vainqueur, et ainsi de suite. Il est impératif de maintenir cette bruyante rotation – ce

DÉBAT

L’auteur

↑ Atlantis, 2012.

que l’on appelle des élections libres –, les foules se précipitent pour voter et applaudir à cette valse des voyous. L’important, c’est que les multinationales puissent signer une ribambelle de contrats et spéculer à tout va : cette activité bouillonnante serait à considérer comme une source de progrès pour la civilisation. Pitié ! clament les Syriens ou les Afghans (ou les Russes). “Nous avions nos lois et notre culture est différente de la vôtre !” font-ils valoir. On explique à ces barbares que personne ne doit désormais rester à l’écart de la nouvelle culture globale, car les marchés n’ont pas de frontières, et ce qui est bon pour le libéralisme économique est bon pour l’humanité. C’est vrai dans une certaine mesure, mais seulement à court terme : le libéralisme économique est aussi rapide que l’armée de Gengis Khan, exploitant les territoires sans jamais les assimiler. Le marché doit couvrir toute la surface du globe. Mais construire au milieu de nulle part n’est pas rentable, alors on ne construira pas. Par contre, tant pis s’il faut anéantir au passage quelques pays : le marché ne doit rencontrer aucun obstacle – ouvrez grand au commerce de masse. Détruire définitivement l’économie planifiée, tel est l’objectif de la guerre permanente. Le moment est venu de se poser la question : la tyrannie serait-elle préférable ? Qu’y a-t-il en dehors du modèle démocratique ? Tout le reste est pire, n’est-ce pas ?

D

ans l’état actuel de guerre civile permanente, on se retrouve vite promu au rang de tyran dans la presse, laquelle n’hésite pas à qualifier ainsi ceux qui étaient hier présentés comme des amis du monde libre. Saddam, Kadhafi, Moubarak, Assad : tous ont été proclamés tyrans du jour au lendemain. Ils ne sont pourtant pas devenus plus méchants qu’ils ne l’étaient, c’est le monde qui a changé. Mais toujours la même formule revient : “X est le nouvel Hitler, Y est le Staline des temps modernes.” A première vue, c’est un double standard cynique, d’autant que les dommages qui suivent la destitution de chaque tyran finissent par surpasser en cruauté la tyrannie elle-même. Mais n’y voyez aucune brutalité de la part des politiques : eux veulent seulement aider la démocratie ! Les principes démocratiques ne sont-ils pas préférables à la tyrannie ? Lorsque des citoyens en appellent

Maxime Kantor est avant tout un peintre renommé. Né en 1957 à Moscou, grande figure de l’underground des années 1980, fondateur du groupe de peintres Krasny Dom (la Maison rouge), il expose depuis une vingtaine d’années un peu partout en Europe et aux Etats-Unis. En 2006, il s’impose comme écrivain avec un grand roman sur la Russie postsoviétique, Outchebnik Rissovania (“Manuel de dessin”, inédit en français). Nommé pour le Booker Prize russe et le Grand Livre 2006, deux prestigieux prix littéraires en Russie, le livre n’obtient aucun prix. Mais cela ne l’empêche pas de trouver son public et de déclencher une polémique comme on n’en avait plus connu depuis les années 1980 et les ouvrages d’Alexandre Soljenitsyne. Après ce terrible pamphlet contre la nouvelle intelligentsia libérale, Kantor publie en 2009 V tou Storonou (“A contre-pied”, non traduit), véritable requiem pour la civilisation.

aux valeurs démocratiques, il est difficile de les contredire… Mais l’injustice de la démocratie se manifestera d’elle-même, implacable, sans crier gare, répondant aux impératifs du marché. Tôt ou tard, la doctrine démocratique se révèle pire que la tyrannie. Le baiser de glace de la démocratie, contrairement au talon de fer de la tyrannie, ne vous tue pas tout de suite. La particularité de la période historique actuelle est que la démocratie s’est identifiée à l’économie libérale, s’attribuant désormais la victoire de la prospérité sur la misère. Par essence, pourtant, la démocratie réfute la victoire du plus fort : si victoire il y a, elle est contrebalancée par le droit des citoyens. Le fort appartient à la société, il doit s’acquitter de son devoir de citoyen. Mais le croisement entre démocratie et libéralisme économique a fait naître l’idée que la victoire du plus fort était inévitable et permis l’émergence d’une caste de “supercitoyens”, joueurs hors pair et citoyens du marché mondialisé, qui n’appartiennent à aucune société concrète. Qui gagne sur le marché devient automatiquement influent en politique, et ce n’est que par hasard qu’il influe sur la politique d’un pays en particulier, puisque le marché n’a pas de frontières. Les présidents des banques, les dirigeants des grands groupes, les propriétaires de gisements de matières premières ne représentent ni la société ni même le capital, mais constituent une nouvelle entité : la nomenklatura démocratique. Cette nomenklatura ne rappelle en rien la nomenklatura socialiste tant décrite et décriée de l’époque de Brejnev [à la tête de l’URSS de 1964 à 1982]. Elle n’est pas non plus formée de capitalistes typiques, exploiteurs de la classe ouvrière. Elle ne défend qu’en apparence les intérêts de la droite, car au fond elle représente à titre égal les idées de gauche. Cette nouvelle idéologie se fonde sur une vision de l’avant-garde qui était portée par des penseurs de gauche, manie des concepts issus des avant-gardes artistiques radicales, possède sa philosophie propre, moderniste, et son propre système de valeurs, résolument anticonservateur. Elle se fonde autant sur les idées [du philosophe slovène] Slavoj Zizek, typiquement de gauche, que sur celles de Dick Cheney ou de Donald Rumsfeld [qui furent deux membres clés de l’administration Bush], typiquement de droite. Tous sont au service du nouveau courant de pensée.


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Courrier international — no 1196 du 3 au 9 octobre 2013

SOURCE

EXPERT Moscou, Russie Hebdomadaire, 80 000 ex. www.expert.ru Fondé en 1995, c’est l’hebdomadaire conservateur de référence en Russie. Il s’appuie sur une équipe d’économistes et de journalistes spécialisés issus de la rédaction du quotidien Kommersant, pionnier de la presse indépendante dans le pays. Il fait autorité dans la presse économique et explore en profondeur les mécanismes politiques et sociaux à l’œuvre dans la société russe. Sans être d’opposition, il n’en est pas moins critique.

Cette classe dirigeante d’un genre nouveau, issue du libéralisme démocratique, est éprise de liberté et prône la diffusion du principe de liberté individuelle. Que ses membres appliquent, dans certaines situations, des méthodes féodales ne dénature en rien leurs convictions progressistes : ils sont pour la liberté et l’accomplissement de chaque individu. L’idéologie de la nomenklatura démocratique se présente aujourd’hui comme la doctrine la plus progressiste qui soit. On a convaincu les citoyens que l’émergence de riches oligarques symbolisait leur propre liberté, et nombreux sont ceux qui y croient. Des milliers de journalistes le ressassent quotidiennement. Quant aux oligarques eux-mêmes, ils pensent faire le bien. La formule consacrée de Churchill, “La démocratie est le pire des régimes, à l’exception de tous les autres”, la théorie développée [en 1945] par Karl Popper dans La Société ouverte et ses ennemis, la pensée de Hannah Arendt sur le totalitarisme, l’étude de la notion de culpabilité chez Heidegger, l’ontologie du travail par Ayn Rand, la philosophie d’Andy Warhol, la représentation du libéralisme dans l’art contemporain, tout cela alimente une doctrine unique qui s’appuie sur une collection de manuels aussi convaincants que l’étaient par le passé les ouvrages fondateurs pour les membres du Parti communiste soviétique. Essayez seulement d’extraire un pavé de cet édifice et de remettre en question un de ses principes, disons… l’importance d’Andy Warhol. On vous rétorquera, en brandissant Hannah Arendt, qu’il est un symbole de liberté. Essayez alors d’exprimer un doute quant à la définition du totalitarisme par Arendt, et Popper vous expliquera que c’est dans les sociétés fermées que l’on voit croître l’oppression. Dorénavant, face aux dictatures, il n’y a qu’un discours possible, il n’y a qu’à réciter par cœur quelquesuns des énoncés de la leçon. Dans ce nouveau système de valeurs, le citoyen peut désespérément chercher dans les manuels une troisième voie, il ne la trouvera pas. Si l’on y regarde de près, il n’y a pas mieux que la démocratie ! Et puis le libéralisme génère le progrès, c’est logique. On comprend alors comment [l’oligarque russe] Roman Abramovitch peut posséder un gros yacht et pourquoi on bombarde les barbares. Lorsque nous parlons des idéaux dont est issu le principe de libre arbitre,

nous parlons d’idéaux énoncés par l’esthétique et la philosophie de la Renaissance et des Lumières, auxquelles se rapporte plus ou moins ouvertement toute nouvelle idéologie occidentale. Les périodes les plus marquantes de l’histoire de l’Occident sont la Renaissance italienne et le XVIIIe siècle allemand, ces courtes périodes où ont coexisté et où se sont fédérées des entités politiques indépendantes qui ont permis l’émergence de l’art, de la philosophie et de la morale occidentaux. Toutes les utopies sociales inventées par la suite s’appuient sur ces petites oasis utopiques. Il est capital de noter que cet âge d’or de la civilisation ne saurait être décrit à l’aide des termes “démocratie” et “totalitarisme”. Florence, c’était quoi ? Une monarchie ? Oui, entre autres. Une république ? Aussi. Pourrait-on définir un régime politique unique pour les quelque trois cents principautés de l’Allemagne qui a donné naissance à la philosophie occidentale ? L’histoire des sociétés réelles est tissée de milliers de facteurs, c’est cette hétérogénéité que l’on se doit de comprendre.

A

ujourd’hui, l’Allemagne de Goethe n’existe plus, la Florence des Médicis est enterrée, et elles ont été balayées justement par cette planification rectiligne et universelle du progrès. Une fois l’opération lancée, la diversité s’est avérée superflue. La guerre permanente a été déclarée au moment même où était formulée l’hypothèse d’une civilisation unique fondée sur des valeurs démocratiques universelles, dont le développement irait d’un état barbare au progrès. La première victime de cette simplification a été l’idée démocratique ellemême. Pensée comme un régulateur pour une société concrète, la démocratie, greffée sur cet incommensurable marché libéral, a fini par muter et par perdre ses traits fondamentaux. Nous vivons décidément une drôle d’époque, où le joli mot de “démocratie” en effraie plus d’un. On échoue à réduire à un seul dénominateur commun cent cultures, mais on a réussi à mettre le feu à la planète entière. Tout le monde avait peur du grand incendie qu’aurait dû provoquer l’infâme communisme, sans même pressentir que c’était justement le principe d’un marché mondial démocratique qui allait embraser le monde entier. L’histoire de toute nation est un phénomène dramatique spécifique qui mêle art, géographie, climat, identité nationale, traditions et coutumes, arts populaires et religion. Le drame de notre époque est de ne plus avoir besoin de ces particularismes nationaux. L’idéologie

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contemporaine explique aux citoyens : “Vous êtes absolument souverains, vous avez votre identité propre, à quoi bon vous accrocher à votre nation si vous êtes chacun une entité ? A quoi bon avoir une maison alors qu’un compte en banque peut suffire ?” La grande entreprise qu’est l’Etat perd son sens face à des entreprises bien plus prospères. Le spectateur naïf est éprouvé par le discours de crise que tiennent les dirigeants de ce monde. L’humanité serait en danger, il faudrait établir un plan de sauvetage… sauf qu’il n’y a pas de plan. Eux-mêmes le confirment : “Nous n’avons pas de plan, nous voulions taxer les banques, mais les banquiers sont contre.” L’idée de plan est étrangère au monde moderne par principe. On ne met pas non plus en parallèle les profits des oligarques et la somme qui serait nécessaire pour éradiquer la faim. La stratégie du jour, c’est l’absence de stratégie, y compris dans la guerre. Générer le chaos, voilà la stratégie. Le chaos local peut se confondre avec le chaos mondial. Les pays civilisés se targuent de ne plus faire la guerre, ils lancent leurs bombes de loin, et que les populations locales se débrouillent ! Cela a l’air irresponsable. Mais ces frappes chirurgicales ont un objectif très précis : rendre le pays ingouvernable. Il faut détruire l’unité. Gouverner par le chaos revient à sauver la démocratie. L’égalité naîtra du chaos – cette incantation idéologique nous a fait oublier que le chaos engendre des titans : c’est ce que décrit la mythologie et c’est ce qui se vérifie dans le processus historique actuel. Or les titans ne comprennent pas la notion d’égalité. Le marché libéral a choisi la guerre civile mondialisée comme mode de gouvernance. On ne cesse de répéter aux gens que leur droit fondamental, c’est le droit à la guerre civile, afin que “chacun prenne autant de liberté qu’il pourra”. Ce slogan monstrueux qui a résonné un jour du haut d’une tribune russe [prononcé par Boris Eltsine, président de Russie de 1991 à 1999] gouverne le monde. Les foules réclament à cor et à cri des changements, mais aucun des manifestants ne pourrait dire précisément quels changements il attend. De fait, les gens ont intégré l’idée que le monde devait être maintenu en rotation perpétuelle. Le monde est dans un état de surexcitation permanente. Allez, renversez votre gouvernement, faites tanguer le navire. Vous ne voulez pas renverser le pouvoir ? Mais vous êtes du côté de la tyrannie, des gardiens du régime ! La guerre – voilà le nouvel ordre établi, l’unique aspiration de la nomenklatura démocratique. Orwell avait prédit que le nouvel ordre mondial aurait pour slogan “la guerre, c’est la paix”. C’est bien ce qui se passe. Nous constatons une guerre civile sans fin. Pour l’arrêter, il ne suffit pas de voter à l’ONU, il est stupide de désigner les Etats-Unis comme le gendarme du monde, et plus stupide encore de taxer l’Occident de cupidité. Car l’Occident est la première victime de son idéal démocratique, de cette noble idée pour laquelle les plus grands hommes de l’histoire européenne ont sacrifié leur vie et qui se décompose sous nos yeux. Afin de stopper la guerre, il faudra renoncer à une foi aveugle dans le progrès et le libéralisme. Il ne suffira pas de vider les bulles spéculatives, il faudra percer une bulle bien plus redoutable : celle de l’idéologie. Tant que l’Occident ne reviendra pas à une pensée catégorielle et ne comprendra pas qu’Andy Warhol c’est franchement moins bien que Rembrandt, il n’y aura pas de paix dans le monde. —Maxime Kantor Publié le 6 septembre

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plein écran.

Les enfants du Douro L’Espagnol Javier Macipe Costa est venu filmer à Porto ces adolescents qui osent plonger dans le fleuve depuis le pont Luís I. Un jeu dangereux, prétexte à braver l’ennui et le désespoir. Récit de tournage. —Visão (extraits) Lisbonne

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Scène 1 es touristes paient pour assister à ce spectacle. Les rabelos [bateaux traditionnels], le pont, le Douro et l’architecture à flanc de colline de la Ribeira do Porto ne suffisent plus à leur bonheur dès lors qu’il s’agit de remplir leurs cartes mémoires. Ils veulent immortaliser ce moment où des gamins, après avoir escaladé le tablier métallique du pont Luís I, se jettent dans le fleuve pour 10 à 15 mètres de vol en piqué. Les touristes jettent même des pièces de monnaie dans l’eau, comme autant d’appâts pour cette jeunesse impatiente comme le vif-argent. Il arrive que certains, des Allemands par exemple, plongent aussi, s’érigeant en héros d’eau douce. “Ils croient que c’est facile. Il y a quelque temps, il y en a deux qui se sont retrouvés emportés par le courant”, raconte Anabela Belinha Moreira, 15 ans, à la plastique façonnée par la pratique de la boxe – étrange robustesse sur un corps d’adolescente. Elle, en revanche, tutoie le fleuve et se sent dans la Ribeira comme un poisson dans l’eau. Dans ce quartier, les enfants sont incités dès l’âge le plus tendre à faire la connaissance du fleuve, de ses caprices et de ses trahisons. “La première fois que j’ai plongé du pont, j’avais 7 ans. C’était une sensation super !” Belinha a aussi vu des êtres au désespoir sauter du tablier supérieur, tout en haut : sans plus d’espoir que d’héroïsme, poussés par les malheurs du quotidien, au moment où le métro aérien emprunte le pont pour gagner Gaia [de l’autre côté du fleuve]. “Des hommes et des femmes se sont jetés de là-haut. Arrivés à mi-descente, ils n’ont déjà plus d’air dans les poumons.” Les enfants de la Ribeira sont les premiers à voir l’impact des corps sur la surface de l’eau et à en entendre le fracas. Ça ne s’oublie pas. “J’ai été très triste et très perturbée quand une amie à moi s’est jetée du pont”, confie Belinha. Nelson Cruz, 15 ans “J’ai plongé du tablier du pont à 14 ans, je ne voulais pas mourir

sans l’avoir fait. Ça a été mon grand moment de courage. Les filles aiment bien les garçons comme ça, qui osent. Ma mère l’avait fait et elle en a gardé un problème de dos. Je n’ai pas beaucoup de liens avec mon père. J’ai déjà vu des gens sauter du tablier d’en haut. C’est effrayant. Ils finissent tous à la rampe de secours. Ils doivent avoir des problèmes de famille ou d’argent. Il y a la crise, qui est un problème, mais il y a aussi les problèmes entre nous. Pour gagner de l’argent, les gens d’ici, de la Ribeira, ils ont tout sali.”

Scène 2 Quand il s’est installé à Porto, il y a quelques mois, le réalisateur espagnol Javier Macipe Costa, 26 ans, ne cachait pas son effroi devant ces enfants et adolescents téméraires et agiles qui plongent dans le fleuve. Depuis, d’autres images se sont insinuées en lui : l’architecture du quartier historique de la ville, ces vies qui défient la gravité, les grosses cylindrées conduites par des jeunes gens en marcel exhibant leurs muscles et leurs tatouages, qui se retrouvent sur les berges du fleuve ou au pied du pont dans une ambiance tapageuse. Très vite, ils sont devenus pour

Javier Os Meninos do Rio [Les enfants du Une fois là-haut, avant de plonger, j’ai fait fleuve]. Avec ce titre de film, il veut trai- une prière pour tomber correctement. Et ter à la fois le fossé entre les générations ensuite c’est magique, on a même les joues et les difficultés sociales de cette jeunesse qui tremblent. J’ai déjà vu beaucoup de gens frappée dans sa chair par l’incertitude se suicider en se jetant du pont. Ils font ça à économique et familiale. “Je veux explo- cause des soucis de la vie, du désespoir, du rer ce qui sépare les ados qui ont le courage sang qui leur monte à la tête. Ensuite, ils se [de sauter] et ceux qui ne prennent retrouvent face à Dieu et trouvent pas ce risque”, explique le réaliCINÉMA un peu de sérénité. Mon père trasateur espagnol, qui a plusieurs vaille chez un concessionnaire fois changé le lieu de ses castings : d’abord auto et ma mère dans un hôtel. A l’école, les à la mairie du quartier de São Nicolau, matières que j’aime sont le sport et le porpuis au bar Ribeirense et, finalement, sur tugais. J’adore Harry Potter et le Club des les rives du fleuve dans la Ribeira. [De cinq. Je rêve de devenir footballeur et de vivre toute façon] les gamins ne sont jamais à à Miami. J’ai une grande foi en Dieu, j’aime l’heure : le temps leur appartient. bien aller à Fátima.” Ruben Silva, 12 ans “J’avais 11 ans quand Dans son appartement de la Rua das je suis monté sur le tablier avec mon cousin. Flores, Javier a pris l’habitude d’ouvrir la fenêtre et d’entrer du regard dans “l’intimité exposée” des maisons en face. De Saragosse, sa ville d’origine, il a apporté son expérience de la crise et il n’a pas la sensation d’avoir changé de pays. “C’est la même crise, mais dans une autre langue.” Le film que Javier veut tourner, entre documentaire et court-métrage, montrera une histoire façonnée par la bonne centaine de castings qu’il a effectués. “Je veux me laisser porter par les gamins. Et pour ça je veux un tournage assez ouvert, un processus toujours en construction qui s’adaptera à leurs histoires.” Gisela Amorim, 13 ans “J’ai plongé du pont à 12 ans : c’est hallucinant. Mais ceux qui sautent du tablier tout en haut, quand ils arrivent dans le fleuve, ils sont explosés. J’ai vu des morts dans le Douro. Je suis en sixième, je vis avec ma mère, et mon rêve, c’est de devenir mannequin. J’ai déjà travaillé pour une agence, mais ça n’a pas duré


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â&#x2020;? â&#x2020;&#x2122; Le dĂŠďŹ : plonger depuis le tablier mĂŠtallique pour un vol de 10 Ă  15 mètres. Lucilia Monteiro/VisĂŁo

Hors-champ

DR

Le ďŹ lm

Ce reportage suit le tournage des Enfants du ďŹ&#x201A;euve, qui sâ&#x20AC;&#x2122;est dĂŠroulĂŠ dans les derniers jours dâ&#x20AC;&#x2122;aoĂťt, Ă Porto. Le ďŹ lm est aujourdâ&#x20AC;&#x2122;hui en postproduction et devrait sortir au premier semestre 2014. â&#x20AC;&#x153;Mais tout dĂŠpend des sĂŠlections dans les festivalsâ&#x20AC;?, prĂŠcise Javier Macipe Costa. A 27 ans, le rĂŠalisateur a dĂŠjĂ  reçu plusieurs prix internationaux pour des ďŹ lms documentaires ou des courts-mĂŠtrages de ďŹ ction. Pour Les Enfants du ďŹ&#x201A;euve, il conďŹ e quâ&#x20AC;&#x2122;il a puisĂŠ ses rĂŠfĂŠrences narratives et esthĂŠtiques dans Le Voleur de bicyclette (Vittorio De Sica), Pauline Ă  la plage (Eric Rohmer), Amarcord (Fellini) et, bien sĂťr, Aniki BobĂł, le premier ďŹ lm de Manoel de Oliveira, qui raconte lui aussi les aventures et les amours dâ&#x20AC;&#x2122;une bande dâ&#x20AC;&#x2122;enfants dans les rues de Porto.

longtemps. Câ&#x20AC;&#x2122;est une bonne expĂŠrience et ça peut se concrĂŠtiser pour certains. Je nâ&#x20AC;&#x2122;ai pas renoncĂŠ. Ce que jâ&#x20AC;&#x2122;aimerais aussi, câ&#x20AC;&#x2122;est aller au BrĂŠsil, mais je nâ&#x20AC;&#x2122;aime pas les BrĂŠsiliens.â&#x20AC;? Dans les entretiens quâ&#x20AC;&#x2122;ils mènent, Javier et MĂĄrio Gomes, de lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠquipe de production, sâ&#x20AC;&#x2122;eďŹ&#x20AC;orcent de dĂŠcoder le matĂŠriau des rĂŞves et des peurs dâ&#x20AC;&#x2122;enfants âgĂŠs de 9 Ă 15 ans. Ils veulent savoir ce quâ&#x20AC;&#x2122;ils pensent des touristes, de la vie, de la famille, sâ&#x20AC;&#x2122;ils ont dĂŠjĂ  sautĂŠ du pont, ce qui pourrait les pousser Ă  le faire. â&#x20AC;&#x153;Ce sont des enfants et des adolescents de familles dĂŠstructurĂŠes, dans lesquelles lâ&#x20AC;&#x2122;absence du père est la norme, prĂŠcise le producteur. La plus grande crainte de ces gamins, câ&#x20AC;&#x2122;est quâ&#x20AC;&#x2122;il arrive quelque chose Ă  leur mère ou Ă  leurs grands-parents.â&#x20AC;? Lâ&#x20AC;&#x2122;ambition du ďŹ lm nâ&#x20AC;&#x2122;est pas de composer une carte postale de la Ribeira, mais de raconter ces vies qui sâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠcrivent en coulisses : cette culture de la survie, les liens dans la communautĂŠ, la face sombre du pont, la dĂŠsagrĂŠgation familiale, lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠternelle crise qui brĂťle les imaginaires dâ&#x20AC;&#x2122;une â&#x20AC;&#x153;gĂŠnĂŠration perdueâ&#x20AC;?. Lâ&#x20AC;&#x2122;intrigue tourne autour dâ&#x20AC;&#x2122;un jeune hĂŠros qui ne se risquera Ă  sauter du pont que pour impressionner la jeune ďŹ lle quâ&#x20AC;&#x2122;il aime. Si nĂŠcessaire, le garçon sera prĂŞt Ă  tenter le vol mortel depuis le tablier supĂŠrieur, mais avec la protection dâ&#x20AC;&#x2122;un costume de super-hĂŠros quâ&#x20AC;&#x2122;il aura fabriquĂŠ lui-mĂŞme. Câ&#x20AC;&#x2122;est de la fiction, ĂŠvidemment. â&#x20AC;&#x153;MĂŞme sâ&#x20AC;&#x2122;il y a eu une histoire comme ça : une femme a tentĂŠ de se suicider, mais son impermĂŠable a fait parachute et elle sâ&#x20AC;&#x2122;en est tirĂŠeâ&#x20AC;?, raconte-t-on dans la Ribeira. Leonardo DurĂŁes, 14 ans â&#x20AC;&#x153;Jâ&#x20AC;&#x2122;aimerais ĂŞtre joueur de poker professionnel. Et jâ&#x20AC;&#x2122;adorerais faire un ďŹ lm. Bon ĂŠlève ? Si je mâ&#x20AC;&#x2122;applique, oui. Jâ&#x20AC;&#x2122;aime beaucoup le cours dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠducation musicale. Il y a une ďŹ lle qui me plaĂŽt, une brune, elle a 15 ans, elle est marrante. Elle a un charme particulier, mais moi je ne lui plais pas. Quand je lâ&#x20AC;&#x2122;ai su, ça mâ&#x20AC;&#x2122;a dĂŠprimĂŠ. Jâ&#x20AC;&#x2122;ai le vertige, mais je serais capable de sauter du pont pour lâ&#x20AC;&#x2122;impressionner. Ce que jâ&#x20AC;&#x2122;ai fait de plus courageux, ça a ĂŠtĂŠ de frapper mon meilleur ami : il embĂŞtait des ďŹ lles qui nâ&#x20AC;&#x2122;avaient rien fait. Pour ĂŞtre honnĂŞte, je ne suis pas très heureux. La vie nâ&#x20AC;&#x2122;est pas facile, et ça me rend triste quand je vois ma mère pleurer. Je nâ&#x20AC;&#x2122;ai quâ&#x20AC;&#x2122;elle et elle nâ&#x20AC;&#x2122;a que moi. Ce qui mâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠmeut le plus, câ&#x20AC;&#x2122;est de parler de la famille.â&#x20AC;?

salle de gym, passent leur main dans leurs cheveux coupĂŠs Ă ras. Il y a de jeunes garçons au look Ă  la Cristiano Ronaldo, des jeunes ďŹ lles qui cherchent Ă  imiter leur mère â&#x20AC;&#x201C; dĂŠcontraction dâ&#x20AC;&#x2122;adulte et vĂŞtements de marque â&#x20AC;&#x201C;, des gamins coiďŹ&#x20AC;ĂŠs dâ&#x20AC;&#x2122;une crĂŞte Ă  la Kelvin, ce hĂŠros brĂŠsilien qui a permis au FC Porto de battre le BenďŹ ca Ă  la ďŹ n de la saison dernière. Beaucoup sont venus armĂŠs de leur iPad et arborent une montre plus grosse que leur poignet. Les survĂŞtements de la section boxe des Dragons [du club omnisports du FC Porto] sont nombreux, mais aussi ceux de la BB Team [qui rĂŠunit les jeunes boxeurs] du Clube Fluvial Portuense. Câ&#x20AC;&#x2122;est lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠquipe de Belinha Moreira, qui postule au titre dâ&#x20AC;&#x2122;actrice dans le ďŹ lm de Javier. â&#x20AC;&#x153;Câ&#x20AC;&#x2122;est son premier grand combatâ&#x20AC;?, prĂŠcise sa mère, Anabela Palavrinhas, nerveuse, enchaĂŽnant cigarette sur cigarette. Arborant veste en jean, sac Ă  main rose, jean ornĂŠ de strass, tee-shirt de rĂŠsille noire transparente, bracelet dorĂŠ au poignet gauche et faux ongles turquoise, cette blonde bien en chair a besoin de relâcher la pression. â&#x20AC;&#x153;Pour les parents, câ&#x20AC;&#x2122;est une sacrĂŠe montĂŠe dâ&#x20AC;&#x2122;adrĂŠnaline !â&#x20AC;? CoiďŹ&#x20AC;ĂŠe dâ&#x20AC;&#x2122;une tresse, Belinha frappe des poings dans le vide, anxieuse. Elle sâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠchauďŹ&#x20AC;e. Belinha a eu une

enfance diďŹ&#x192;cile, elle a pratiquĂŠ la danse et aussi le cyclisme, câ&#x20AC;&#x2122;est une bonne ĂŠlève qui a pour matière prĂŠfĂŠrĂŠe le français. â&#x20AC;&#x153;Vas-y, putain !â&#x20AC;? crie-t-elle pour encourager un ami qui, sur le ring, pousse son adversaire dans les cordes. Le spectacle enďŹ&#x201A; amme le public, les proches sâ&#x20AC;&#x2122;enthousiasment, tout cela pendant que Javier mitraille avec son appareil photo et que la camĂŠra, dans les mains de MĂĄrio, semble en pilotage automatique. â&#x20AC;&#x153;Câ&#x20AC;&#x2122;est un monde Ă  partâ&#x20AC;?, disent les deux hommes de cinĂŠma. Un aďŹ cionado habillĂŠ aux couleurs du FC Porto souligne toutefois la clĂŠmence de ces combats. â&#x20AC;&#x153;Ces gamins, lĂ , ce sont tous des mauviettes. Ils ne connaissent que Facebook et Hi5â&#x20AC;?, assène-til haut et fort, dĂŠclenchant des ĂŠclats de rire autour de lui. A cet instant, un jeune cousin sâ&#x20AC;&#x2122;approche dâ&#x20AC;&#x2122;Anabela Palavrinhas, un peu eďŹ&#x20AC;rayĂŠ : â&#x20AC;&#x153;Eh, tata, il y en a dĂŠjĂ  un qui saigne !â&#x20AC;? â&#x20AC;&#x153;Tais-toi donc ! lui fait-elle. Tu sais bien, câ&#x20AC;&#x2122;est comme ça. Et, si plus tard câ&#x20AC;&#x2122;est Belinha que tu vois saigner, fais-moi le plaisir de ne rien dire.â&#x20AC;? Belinha ne saignera pas. La ďŹ lle dâ&#x20AC;&#x2122;Anabela Palavrinhas sera dĂŠclarĂŠe vainqueur, sur le ďŹ l. Boxe ou cinĂŠma ? â&#x20AC;&#x153;Boxe.â&#x20AC;? â&#x20AC;&#x201D;Miguel Carvalho PubliĂŠ le 5 septembre

      

              

Scène 3 Praia da Madalena, Gaia. En ce samedi de juillet, on est en train de monter un ring sur un coin de plage, Ă cĂ´tĂŠ du bar 4 MarĂŠs. Des femmes dâ&#x20AC;&#x2122;âge moyen dansent la zumba avant lâ&#x20AC;&#x2122;ouverture dâ&#x20AC;&#x2122;un gala de boxe amateur junior. La manifestation est retransmise en direct sur une chaĂŽne sportive sur Internet grâce Ă  une GoPro, une camĂŠra tĂŠlĂŠcommandĂŠe qui vrombit dans les airs en dĂŠcrivant une hyperbole. Dans le public, on peut voir la gĂŠographie et les tribus de la Ribeira. Ils sâ&#x20AC;&#x2122;interpellent presque tous Ă  coups de â&#x20AC;&#x153;mec !â&#x20AC;?, exhibent leur musculature travaillĂŠe en

  )                       


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Courrier international — no 1195 du 26 septembre au 2 octobre 2013 ↓ Dans l'école Nouvelle Jeunesse, la salsa “Cali style” est un art de vivre. Photo Jaime Pavon

culture.

La salsa de Cali, métisse et fougueuse La ville colombienne s’est inventé un style de salsa bien particulier, rapide et endiablé. Des centaines d’écoles et 5 000 danseurs professionnels entretiennent cette marque de fabrique. —El País (extraits) Madrid

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e jeu de hanches de Melisa Dorado a l’habitude des ovations. Après l’un de ses spectacles, un Américain s’est levé pour l’acclamer. Un Japonais l’a un jour fébrilement mitraillée, tel un fan en adoration devant sa rock star préférée. Une célèbre danseuse portoricaine lui a même demandé comment elle, une mulâtresse de Cali, faisait pour se cambrer avec autant de souplesse et de rapidité – à croire que le diable lui-même lui avait appris à danser cette salsa du démon ! Melisa est tout sourire tandis qu’elle égrène ces souvenirs. Car ces aventures ne datent pas d’hier, elles remontent au début des années 1980. Melisa était l’une des premières danseuses professionnelles de cette Cali pachanguera [fêtarde] chantée maintes fois par le grand Jairo Varela

[célèbre musicien colombien, fondateur du groupe Niche, mort en août 2012]. A l’époque, les écoles de salsa ne poussaient pas encore comme des champignons dans tous les barrios de la ville. Chaque année, selon le ministère de la Culture, ils sont désormais 8 000, venus de Cali et d’ailleurs, à se presser dans les 120 écoles officielles locales pour s’essayer à cette manière frénétique de se trémousser, indissociable d’une ville qui se dresse, hautaine et éprise de plaisir, sur les flancs d’une grande cordillère. Ce style si particulier, caractérisé par un jeu de jambes très rapide, s’est fait un nom : dans les concours internationaux, on l’appelle le Cali style. Rien d’étonnant, donc, à ce que cette joyeuse réputation ait piqué la curiosité de la réalisatrice espagnole Chus Gutiérrez. Son film Ciudad Delirio – une histoire d’amour interprétée par l’Espagnol Julián Villagrán

et par Carolina Ramírez, originaire de On peut danser sur tout, Cali – bat au rythme du Cali style. Melisa à condition que Dorado, la salsera caleña, espère qu’il fera connaître “le miracle social né dans nos les jambes suivent ! quartiers, où des milliers de jeunes rêvent de briller sur scène et de construire un projet de La salsa est la voie vie. Aujourd’hui, beaucoup de gens arrivent – païenne, diront à vivre de la danse.” Luis Eduardo Hernández, fondateur de certains – qu’ont choisie l’académie Swing Latino, l’école la plus les Caleños pour primée en Colombie et à l’étranger, en échapper à leur condition sait quelque chose. Celui qu’on surnomme aussi Mulato [Mulâtre] a osé, il y a trente ans, alors que tout le monde voyait encore L’histoire de cette tradition a commencé la salsa comme une simple distraction du à s’écrire il y a plus de soixante-dix ans au week-end, créer une modeste école de rythme de la guaracha, un genre musical danse à El Diamante – un quartier miné venu de Cuba qui s’est progressivement par la violence des gangs, où il ne faisait imposé dans les bals populaires et dans les pas bon s’aventurer à l’époque. maisons de passe du centre-ville. C’est dans Hernández est allé encore plus loin : peu les années 1940 que la population de Cali, de temps après, il a décidé de participer à ouvriers et paysans ayant fui la violence, un concours international de salsa. Il se accueille avec ferveur la guaracha et, avec demande encore aujourd’hui comment il a elle, les rythmes de la Sonora Matancera fait pour aller jusqu’aux Etats-Unis, accom- [orchestre cubain de la ville de Matanzas]. pagné de trois danseurs, sans aucune aide Pour Medardo Arias, écrivain colomfinancière. Dans sa valise pleine de rêves, bien épris de salsa, cet engouement pour il n’emportait qu’une chemise à paillettes la fête doit beaucoup aux voix magistrales et une vieille paire de chaussures qu’il de la Sonora Matancera, parmi lesquelles devait lui-même cirer. Il utilisait un cirage Celia Cruz, Daniel Santos ou Bienvenido de couleur différente chaque jour, pour ne Granda. Au son de la guaracha et du boléro, pas donner l’impression d’être un Caleño ces artistes ont, sans le savoir, réveillé la sans le sou égaré dans la cour des grands. Cali de l’époque, assoupie par la valse et la Les 5 000 danseurs professionnels que guabina [danse typique du folklore andin] compte Cali poursuivent le même rêve. qu’on écoutait dans les salons bourgeois. Répartis en 295 troupes, ils étaient 3 500 Au rythme des claves [percussions] à participer cet été au dernier champion- cubaines, des trompettes de Matanzas et nat du monde de salsa. La plupart de ces du martèlement des doigts sur les congas, jeunes salseros ont commencé leur les Caleños ont posé les premières formation à l’âge de 6 ans, parfois DANSE pierres de ce monument aujourd’hui plus tôt. Carlos Alberto Muñoz est connu sous le nom de salsa. Pas à l’un d’eux. Il s’est forgé, grâce à la danse, pas, quartier après quartier, Cali a grandi une carapace contre la violence urbaine. en musique. Plutôt qu’un passe-temps, la Quand il était petit, sa famille vendait salsa est la voie – païenne, diront certains – de la drogue dans le Rodeo, un quartier qu’ont choisie ses habitants pour échapper de l’est de Cali. Ses frères s’étaient plu- à leur condition, s’exprimer et s’intégrer. sieurs fois retrouvés derrière les barreaux. A leur façon : en accélérant la vitesse Carlos semblait promis au même destin, de rotation des disques qui, arrivés dans mais il en a décidé autrement : il a inté- le grand port de Buenaventura, rejoigré Swing Latino il y a dix ans. Pendant gnaient Cali par les trains du Ferrocarril plusieurs années – comme le fait encore del Pacífico. Qui le premier a eu l’idée de aujourd’hui l’immense majorité des dan- passer les 33 tours à la vitesse des 45 tours, seurs en formation –, il s’est entraîné au beaucoup plus rapide, pour que les corps même rythme : trois heures après les cours, se déhanchent sur la piste ? Nul ne le sait, trois ou quatre fois par semaine. Il devait mais ce style est aujourd’hui une marque de lui-même trouver l’argent pour son cos- fabrique. Et il n’était pas seulement question de rythme et de cadence. La mélodie tume et ses chaussures. Les choses n’ont pas beaucoup changé avait aussi son importance, quel que soit depuis son époque : pour la plupart des l’instrument : piano, basse, conga et même jeunes de Cali, les 45 dollars [34 euros] voix a capella. En passant à la vitesse supéque coûte la tenue de scène représen- rieure, on pouvait danser sur tout, à conditent une fortune. A la maison, cet argent tion que les jambes suivent ! pourrait nourrir plusieurs bouches. Tous Pour Miriam Collazos, une danseuse attendent la Feria de Cali [festival musi- de la “vieille garde”, plusieurs facteurs cal et taurin créé en 1957], le grand ren- ont contribué à l’élaboration du Cali style. dez-vous du mois de décembre : ils dansent “L’agilité apprise des Noirs, l’espièglerie et la alors tout l’après-midi sur une portion coquetterie des femmes indiennes, et, d’une d’autoroute, le Salsódromo – depuis six certaine façon, le respect pour le classicisme ans, celui-ci attire plus de 100 000 tou- et l’élégance des Blancs.” —Lucy Lorena Libreros ristes et Caleños qui viennent y assister à Publié le 29 août six heures de défilé endiablé.


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tendances.

Les dialectes font mots neufs FALCO/CUBA

La “darija” est la langue de tous les jours au Maghreb. Aujourd’hui perméable à l’anglais, elle s’adapte aux réseaux sociaux et innove dans la transcription. —Your Middle East (extraits) Stockholm

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Cerveaux sous caféine SUISSE — Le petit café serré du matin aurait plutôt tendance à ralentir les réactions – du moins chez les adolescents. Ce sont les conclusions d’une équipe de scientifiques de Zurich qui vient de publier ses résultats dans la revue scientifique Plos One. Selon les chercheurs, qui ont travaillé sur des rats, l’excès de café réduit les phases de sommeil profond et retarde le développement cérébral. Les rats sous caféine sont aussi plus timorés que leurs congénères restés à l’eau. Certes, les adolescents ne sont pas des rats, reconnaît Le Temps dans un article consacré à cette étude, mais il existe de nombreux parallèles concernant le développement du cerveau des deux espèces. Et la question est d’autant plus importante que la consommation de caféine chez les enfants et les adolescents a augmenté de 70 % en trente ans, surtout à cause des boissons énergisantes, précise le quotidien suisse.

Y.MARCOUX/GETTY IMAGES

identité hybride. Aujourd’hui, la darija permet aux locuteurs arabes, et en particulier aux jeunes, d’adap’arabe est une langue officielle dans tous les pays ter leur discours à leur interlocuteur. Dans la famille d’Afrique du Nord. Mais la darija [ou darja], le traditionnelle ou au travail, ils emploient un langage dialecte qui mêle les multiples influences lin- complètement différent de celui qu’ils utilisent avec guistiques de la région, est la langue utilisée dans la leurs amis ou sur les médias sociaux. Avec le dévevie quotidienne. Et elle ne cesse de gagner du terrain. loppement d’Internet, ils ont par ailleurs de plus en “Achou parler dziri ?” [Achou, mot d’origine berbère, plus recours à des codes pour transcrire l’arabe dans signifie en Algérie “quoi ?” et dziri le “parler algé- l’alphabet latin [voir ci-dessous]. rien”]. Cette phrase à elle seule est chargée d’hisPar exemple, le chiffre 7 représente le son dur “h” toire. Si vous la comprenez, c’est probablement que (Ï en arabe, qui n’existe pas dans l’alphabet latin), vous êtes d’origine nord-africaine. comme dans “mar7aba” [salut]. On rencontre égaDans l’ensemble du monde arabophone, les autorités lement des phrases comme “Ma 3la balich. Wagila s’impliquent pour la défense de la langue. Récemment, demain wela el-weekend enrou7 wen shufha” [Je ne le cheikh Mohammed ben Rachid Al-Maktoum, émir sais pas. Je la verrai peut-être demain ou ce weekend]. La darija, fruit d’associations linguistiques, de Dubaï, vice-président et Premier ministre des Emirats arabes unis, a déclaré que la préest aussi le reflet de l’évolution d’une servation de l’arabe était “un devoir jeunesse et des difficultés qu’elle moral national”. Mais la création rencontre. Code d’un nouveau langage est-elle Il est intéressant de noter une mauvaise chose ? que la darija se propage dans En réalité, la darija n’est Pour transcrire certaines lettres la musique, les émissions pas nouvelle, c’est plutôt dont le son n’existe pas dans l’alphabet de télévision et les films latin, on utilise les chiffres, notamment grand public. Et, dans la un idiome en perpétuelle sur Twitter : évolution. L’Afrique du mesure où la diaspora Nord forme d’ailleurs un nord-africaine s’étend 2 =  [la hamza, peut être transcrite par-delà les frontières musée des langues bien avec l’apostrophe ’ ou la lettre a] rempli. Depuis les prede l’Afrique, jusqu’en miers Berbères, qui parEurope et au-delà, il 3 = [ayn, aussi transcrit avec l’apostrophe ’] laient déjà un ensemble n’est pas surprenant 6 =  [ta, aussi transcrit avec un t souligné t] de dialectes indigènes que la darija commence appelé tamazight, en lentement mais sûre7 = [ha, aussi transcrit avec un h souligné h] passant par le viie siècle, ment à s’implanter dans lorsque l’empire islamique les médias occidentaux. Le 9 = [qaf, aussi transcrit avec a apporté l’arabe à travers le groupe de hip-hop français un q souligné q] 113, par exemple, compte des Coran, et le xvie siècle, avec l’invasion de l’Empire ottoman qui a membres d’origine algérienne, ajouté le turc à la palette linguistique guadeloupéenne et malienne. Dans de la région, l’Afrique du Nord a absorbé de une de ses chansons les plus connues, multiples influences en un laps de temps que les lin- Tonton du bled, on entend sans cesse des éléments guistes considèrent comme court. de darija comme “avant d’rentrer feudar” [avant de Et, depuis la colonisation espagnole, puis française, rentrer à la maison] ou “une couche de zit-zitoun” les dialectes d’Afrique du Nord – en l’occurrence d’Al- [une couche d’huile d’olive]. Le titre du morceau gérie, du Maroc et de la Tunisie – ont amalgué des lui-même contient le mot “bled” – “campagne” en langues diverses et variées. Au point que, pour beau- darija. Enfin, “le le la, oua oua oua” signifie “non, coup, il s’agirait même d’une langue nouvelle. Et, en non, non, oui, oui, oui”. ces temps où les médias sont partout, où la planète La langue lie les groupes ethniques et sociaux. se transforme en un village mondial, une nouvelle Elle définit un groupe et ses identités. En ce sens, la influence linguistique se fait fortement sentir dans darija est le reflet d’une histoire, mais aussi de l’oucette région : celle de l’anglais. Ainsi, les jeunes verture d’une société à la mondialisation et de sa intègrent désormais cette langue dans leur darija. relation à la lingua franca qu’est de nos jours l’anPourquoi ? Parce que tout simplement ils peuvent le glais. La darija, dont les locuteurs se dispersent dans faire. La formation de ce nouvel outil de communica- des pays de plus en plus nombreux et dont la prétion met en évidence les nombreux points communs sence sur Internet et dans les médias gagne du terentre les langues, ainsi que les emprunts qu’elles se rain, est une représentation contemporaine de la font les unes aux autres. Les jeunes disposent ainsi vieille idée d’unité linguistique. —Naila Missous d’un argot et d’expressions qui leur permettent de s’exPublié le 25 août primer librement : ils peuvent se forger une nouvelle

ä

Venez reposer chez moi CANADA — Les cimetières catholiques québécois sont en crise. Ils manquent de morts, de repreneurs pour les concessions et, in fine, d’argent pour assurer l’entretien. En cause, indique La Presse, la baisse de la pratique religieuse, mais aussi le recours de plus en plus fréquent à la crémation. Pour empêcher les cimetières de partir à l’abandon, les paroisses demandent la charité… pour les défunts. Elles s’adressent aux familles déjà propriétaires d’un terrain. Villes et archevêchés sont aussi conviés à mettre la main à la poche. D’autres cimetières, eux, font leur réclame dans la presse locale pour convaincre les lecteurs de les choisir pour dernière demeure. “Mais c’est difficile d’expliquer dans une pub les avantages qu’il y a à venir chez nous”, confie un responsable de cimetière.


Courrier international — no 1196 du 3 au 9 octobre 2013

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INSOLITES

DR

Des os de cerveau disponibles

Fusées et dragons “Quand j’étais petit, au Bhoutan, les fusées étaient un mythe, comme les dragons le sont en Occident.” C’est ainsi que l’artiste bhoutanais Phurba Namgay explique, dans une interview PHOTO accordée à Emaho Magazine, sa fascination pour les engins spatiaux. Côtoyant dragons, déesses et tigres, ils peuplent aujourd’hui ses thangkas, des toiles traditionnelles. Quand je voyage, dit-il, “je me sens isolé, j’ai parfois l’impression d’être le seul Bhoutanais dans le monde occidental, mais j’aime cette idée de me libérer de mes entraves, à la manière d’une fusée, et c’est ce que je retranscris, de façon fantasque et drôle, dans ces toiles.”

DR

L’ours médecin CROATIE — Teddy Guardian n’est pas un ours en peluche ordinaire. Bien sûr, il est doux, il a une bonne tête, de grandes oreilles et un gros nez, mais il est aussi bourré de capteurs qui permettent au médecin d’examiner les enfants en toute sérénité. Ce prototype, mis au point par deux étudiantes de Zagreb, Josipa Majic et Ana Burica, mesure le rythme cardiaque, la saturation en oxygène, la température et le niveau de stress des petits qui jouent avec lui. C’est ce dernier point qui posait problème, explique Josipa Majic sur le site américain Fast Company. Un examen traditionnel stresse les enfants, ce qui fausse certaines mesures. Le prototype a été testé dans des cliniquespédiatriqueset des crèches, et les deux créatrices ont déjà reçu des commandes.

5000 Non au quinoa !

ÉTATS-UNIS — Le quinoa, c’est la panacée : recommandé par tous les nutritionnistes, il peut être dégusté aussi bien au petit déjeuner qu’au dîner, et s’est infiltré sur la carte des restaurants chics. Les Etats-Unis en ont importé plus de 5 000 tonnes en 2012, sept fois plus qu’en 2007, rappelle The Wall Street Journal. Pourtant, la fronde gronde contre la céréale andine. Sur Internet, ils sont de plus en plus nombreux à exprimer leur dégoût pour le quinoa. Ces grains translucides évoquent de “tout petits têtards qui se tortillent hors de leur bassin”, indique un twitto. “Il n’y a rien que l’on puisse aimer dans le quinoa : c’est fade, la texture est grumeleuse, le nom imprononçable, et ses adeptes sont des fanatiques”, dit un autre. Mais pour le sociologue Sharon Zukin, interrogé par le journal, autre chose s’exprimerait ici : selon lui, ces adversaires du quinoa sont des “libertariens du ventre”, qui veulent surtout protester contre la tyrannie du “manger sain”.

● Les transports en commun ? C’est du temps de cerveau disponible. Le trajet n’en finit pas : vous posez la tête contre la fenêtre pour piquer un somme quand la vitre vous susurre soudain un message publicitaire. La vitre, vous avez bien lu. Bienvenue dans le monde de la pub par conduction crânienne, testé en Allemagne sur des trains de banlieue par le groupe Sky Deutschland. Un petit transmetteur collé à la fenêtre émet des vibrations qui sont transmises à votre oreille interne par les os de votre crâne. Vous entendez la pub –  inaudible pour votre voisin  – à l’intérieur de votre tête, indique la BBC. Si votre boîte crânienne est utilisée à votre corps défendant, votre estomac pourrait bientôt protéger vos données confidentielles. Motorola planche sur une pilule intelligente qui vous transformera en mot de passe humain. Ce comprimé contient une puce électronique qui est activée par les sucs gastriques. L’acide de votre estomac fait office d’électrolyte, transformant votre corps entier en système d’authentification géant, rapporte Time. Une pilule par jour et plus besoin d’entrer un seul mot de passe, promet le groupe américain. Touchez votre smartphone, votre PC, votre porte, votre voiture : vous êtes identifié. Ce sésame a déjà reçu le feu vert de la FDA, l’agence américaine des médicaments. Rassurez-vous, il ne sera pas en vente à la pharmacie du coin avant des lustres : votre précieux portable à reconnaissance d’empreinte digitale n’est pas encore complètement ringard…

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Courrier international — no 1196 du 3 au 9 octobre 2013

histoire.

L’auberge rouge du Kansas 1870-1873 Etats-Unis Les Bender comptent parmi les premiers tueurs en série de l’histoire américaine. Cent quarante ans après les faits, on a retrouvé la trace de cette famille.

—True West (extraits) Cave Creek (Arizona)

↗ La famille Bender au grand complet. De gauche à droite, Pa, Ma, John et la mystérieuse Katie. Portraits anonymes réalisés entre 1870 et 1879. Kansas Historical Society

C

’est un des mystères les plus fascinants de l’histoire du Far West : la disparition d’une famille d’assassins du Kansas, les Bender. D’octobre 1870 à avril 1873, une famille allemande – Ma et Pa Bender, les parents, John et Katie, leurs enfants – tient une auberge à une dizaine de kilomètres au nord-est de Cherryvale, dans le comté de Labette. La cahute de cinq mètres sur huit est en réalité une véritable maison des horreurs, équipée d’une trappe sous la table de la cuisine. Les victimes, le crâne fendu ou la gorge tranchée, finissent dans un puits sous la maison, d’où elles sont extraites à la nuit tombée pour être enterrées dans le jardin. Pendant l’hiver, quand le sol est gelé, la famille se débarrasse des cadavres mutilés dans la prairie enneigée, à des kilomètres de là. A partir de 1871, des rumeurs circulent dans la région à propos de voyageurs que personne n’a jamais revus. Puis, en mars 1873, le Dr William York disparaît à son tour. Son frère Ed, colonel de l’armée résidant à Fort Scott, décide alors de se lancer à sa recherche. Après avoir interrogé d’autres familles des environs, le colonel et ses hommes galopent jusqu’à la propriété des Bender. Peu après leur passage, la famille décampe. On retrouvera son chariot abandonné non loin de là, à Thayer. Après le départ des Bender, les voisins fouillent leur demeure. La vérité est abominable : on découvre huit cadavres, dont celui d’une petite fille. C’est alors que les gens se souviennent d’avoir retrouvé des corps dans la prairie l’hiver précédent, des corps mutilés de la même façon, et près desquels avaient été identifiées des empreintes particulières correspondant à celles laissées sur le chariot des Bender. Thomas Osborn, le gouverneur du Texas, offre une récompense de 2 000 dollars pour la capture des meurtriers. L’autre frère du Dr York,

un sénateur, y ajoute la somme de 1 000 dollars. Aussitôt, des détectives professionnels et amateurs se mettent en chasse. Ils remontent la piste de Ma et Pa jusqu’à Saint Louis, dans le Missouri, mais la perdent ensuite. Deux d’entre eux suivent les traces de John et Katie jusqu’à El Paso, au Texas, près de la frontière mexicaine. Les indices et le temps leur manquant, ils rebroussent chemin. Pourquoi les Bender ont-ils commis ces atrocités, qui les rangent parmi les premiers tueurs en série de l’histoire américaine ? Pour l’argent. Durant les deux ans et demi qu’ils ont passé au Kansas, ils auraient volé près de 4 500 dollars et retiré des bénéfices inconnus de la vente des chevaux, des carrioles ou des chariots de leurs victimes. Selon les chercheurs, les voyageurs qui faisaient halte à l’auberge des Bender devaient se confier à leurs hôtes au cours du dîner, leur exprimant leur désir d’acheter des terrains. L’enjôleuse Katie, âgée d’une vingtaine d’années, encourageait sans doute les hommes à parler de l’argent qu’ils transportaient. A l’intérieur de la cahute, dissimulé par la bâche d’un chariot, Pa assommait alors le visiteur sans méfiance et lui tranchait la gorge, avant de le jeter dans la cave par la trappe sous la table. Ensuite, John s’en allait vendre chevaux, chariots, carrioles, harnais et objets de valeur sur le territoire d’une réserve indienne. Cent quarante ans après les meurtres, nous pensons avoir retrouvé Katie. A quelques mètres à peine de la sépulture du célèbre as de la gâchette Doc Holliday, dans l’enceinte du cimetière de Linwood, à Glenwood Springs, dans le Colorado, deux pierres tombales ornementées sont entourées d’une clôture de fer. Nos yeux nous joueraient-ils des tours ? John Joseph Bender, 1843-1888. Et à ses côtés repose son épouse, Katie Bender, 1846-1917. Nos recherches nous ont permis d’en savoir plus. John Bender se marie avec une certaine Katie Miller en 1868, dans le Missouri. Deux ans plus tard, on perd leur trace, et ils ne resurgissent dans le Colorado qu’en 1878, cinq ans après la fuite des Bender du Kansas. Vivant d’expédients, John et Katie s’installent à Glenwood Springs en 1886 et ouvrent une taverne. En 1888, John décède d’un œdème cardiaque. A sa mort, Katie transforme leur établissement en ce qui sera connu pendant les trente années suivantes comme le Commercial Restaurant. Alors qu’elle propose des repas à 25 cents, Katie réussit miraculeusement à accumuler assez d’argent en dix ans pour acheter plusieurs boutiques et des

appartements, qu’elle loue, ainsi que des terrains dans plusieurs villes du Colorado. L’ouverture de son restaurant lui a-t-elle enfin permis de blanchir l’argent ensanglanté du Kansas sans éveiller les soupçons ? Katie meurt d’un infarctus à 70 ans, le 20 janvier 1917. Elle laisse à ses héritiers 13 500 dollars en liquide. Dans son testament, elle exige que tous ses biens soient vendus et que l’argent récupéré soit réparti entre ses sœurs et leurs enfants, son Eglise et diverses œuvres de charité. La Katie Bender qui a vécu dans le Colorado donne l’impression d’avoir été une femme bienveillante et généreuse, qui menait une vie de citoyenne modèle. S’était-elle montrée assez habile pour effacer la moindre trace de son terrible passé ? —Phyllis de la Garza Publié le 3 septembre

En savoir plus SŒUR OU ÉPOUSE ? John et Katie Bender étaient-ils frère et sœur ou mari et femme ? Du temps des tristes activités de la famille, les voisins pensaient que la jeune Katie était la cadette de John, mais sur sa pierre tombale elle apparaît comme son épouse. Leur mariage semble attesté, ayant eu lieu le 4 janvier 1868 dans le Missouri. La confusion leur aura peut-être permis de mieux se fondre dans l’anonymat, puisque c’étaient un frère et une sœur qui étaient recherchés et non un couple.

SOURCE

TRUE WEST Cave Creek, Arizona (Etats-Unis) www.truewestmagazine.com Fondé en 1953, True West est un mensuel consacré à l’histoire du Far West, qu’il s’agisse de hors-la-loi, des guerres indiennes ou de la ruée vers l’or. Depuis 2009, la revue dispose désormais d’une page Facebook régulièrement fréquentée par les passionnés.


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Courrier International du 3 octobre 2013 : Gastronomie pour tous !

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