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N° 1195 du 26 septembre au 2 octobre 2013 courrierinternational.com Belgique : 3,90 €

EDITION BELGIQUE

t ô t n Bie

EN VENTE LIBRE En 2014, la production et la vente de cannabis seront légales à Montevideo, Seattle, Denver…

ALLEMAGNE — ANGELA MERKEL PATRONNE DE L’EUROPE TERRORISME — POURQUOI LE KENYA ? IRAN — UNE OUVERTURE EN TROMPE-L’ŒIL LIBERIA — MA VIE D’ENFANT-SOLDAT

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4.

Courrier international — no 1195 du 26 septembre au 2 octobre 2013

Sommaire

ÉDITORIAL

ÉRIC CHOL

I

l y a un an, Courrier international faisait sa mue. Nouvelle maquette, nouveaux rendezvous, avec toujours le postulat qui fait son succès depuis vingt-trois ans : vous faire découvrir le monde vu d’ailleurs, en allant chercher le meilleur de la presse étrangère, loin des explications trop faciles ou des querelles franco-françaises – bref, vous offrir un magazine unique en son genre, mais aussi un journal sérieux qui refuse de se prendre au sérieux. Vous êtes nombreux à avoir été séduits par la maquette dessinée par le graphiste espagnol Javier Errea. Lecteurs récents ou de longue date, vous appréciez le rubriquage plus clair du journal, sa partie magazine 360° ou l’avant-gardisme de la page Signaux. Et, bien sûr, vous affectionnez toujours autant vos rubriques habituelles : D’un continent à l’autre, Transversales, etc. Merci, chers lecteurs, de votre fidélité. Nous poursuivons ces innovations : comme vous pouvez le constater, le format du magazine est légèrement plus compact. Mieux adapté aux nouveaux usages de lecture, il gagne en praticité. Une évolution physique indispensable, mais pas une révolution journalistique, puisque votre magazine conserve ses contenus si particuliers – qui contribuent à faire de lui un ovni dans la presse française. Plus que jamais nous croyons, à Courrier international, que la presse écrite va continuer à jouer un rôle majeur pour raconter et décrypter la planète aux côtés des nouveaux supports numériques. C’est notre conviction, nous espérons vous la faire partager ! En couverture : Dessin de Falco, Cuba Mary Goll. Photo Glenna Gordon

Retrouvez Eric Chol chaque matin à 6 h 55, dans la chronique

“Où va le monde” sur 101.1 FM

p.32

Bientôt

à la u ne

EN VENTE LIBRE

La guerre contre les drogues ayant échoué, le continent américain est en passe de changer radicalement de politique en la matière. A l’instar de l’Uruguay, qui s’apprête à légaliser la production et la distribution de marijuana, et de deux Etats nord-américains. p.14

Etats-Unis Des recettes électorales lucratives

SUR NOTRE SITE

Dans ses campagnes, le staff d’Obama a mis au point des outils de marketing très précis pour séduire les électeurs. Un savoir-faire que ces cadres comptent mettre à profit dans le privé.

www.courrierinternational.com KENYA Les suites de l’attaque contre un centre commercial de Nairobi RUSSIE Reportage du Rousski Reporter à Komsomolsk-sur-l’Amour, victime d’inondations massives depuis plus d’un mois ÉCONOMIE Comment la NSA surveillait les banques, l’enquête du Spiegel Retrouvez-nous aussi sur Facebook, Twitter, Google + et Pinterest

p.38

Chine. Il est urgent de réformer Souvent surendettées, les entreprises d’Etat sont aujourd’hui dans une situation périlleuse qui oblige à les ouvrir à la concurrence, explique l’hebdomadaire Jingji Guancha Bao.

p.50

360°

Utopies technologiques

p.26

Allemagne Angela Merkel sur un nuage

SUR LE WEB presseurop.eu

L’éclatante victoire électorale du 22 septembre consacre un pouvoir fort mais fragile, car la CDU repose tout entière sur la chancelière.

DAAN ROOSEGAARDE

Une histoire neuve


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6.

Courrier international — no 1195 du 26 septembre au 2 octobre 2013

Sommaire Les journalistes de Courrier international sélectionnent et traduisent plus de 1 500 sources du monde entier : journaux, sites, blogs. Ils alimentent l’hebdomadaire et son site courrier international.com. Les titres et les surtitres accompagnant les articles sont de la rédaction. Voici la liste exhaustive des sources que nous avons utilisées cette semaine : ABC Madrid, quotidien. El Confidencial (elconfidencial.com) Madrid, en ligne. The Daily Beast (thedailybeast.com) New York, en ligne. Daily Maverick (dailymaverick.co.za) Johannesburg, en ligne. The Daily Telegraph Londres, quotidien. Etemaad Téhéran, quotidien. To Ethnos Athènes, quotidien. Ferghana.ru (ferghana.ru) Moscou, en ligne. Gazeta.ru (gazeta.ru) Moscou, en ligne. The Indian Express New Delhi, quotidien. Jingji Guancha Bao Pékin, hebdomadaire. Los Angeles Times Etats-Unis, quotidien. Mail & Guardian Johannesburg, quotidien. Muftah (muftah.org) Scottsdale, en ligne. Newsweek (newsweek.com) New York, en ligne. The New York Times Etats-Unis, quotidien. Nezavissimaïa Gazeta Moscou, quotidien. The Niles (theniles.org) Khartoum, en ligne. Outlook New Delhi, hebdomadaire. Página 12 Buenos Aires, quotidien. Polityka Varsovie, hebdomadaire. Rolling Stone New York, bimensuel. South China Morning Post Hong Kong, quotidien. Süddeutsche Zeitung Munich, quotidien. Der Spiegel Hambourg, hebdomadaire. Vrij Nederland Amsterdam, hebdomadaire. Your Middle East (yourmiddleeast.com) Stockholm, en ligne.

← Toutes nos sources Chaque fois que vous rencontrez cette vignette, scannez-la et accédez à un contenu multimédia sur notre site courrierinternational.com (ici, la rubrique “Nos sources”).

—MOYEN-ORIENT 24. Iran. Une ouverture en trompe-l’œil

7 jours dans le monde

—EUROPE

8. Chine. Bo Xilai condamné 10. Portrait.Oïnikhol Bobonazarova 11. Controverse. Un mois chez les pauvres, est-ce une riche idée ?

26. Allemagne. Angela Merkel sur son petit nuage 27. Grèce. Avec une “section d’assaut” d’Aube dorée 28. Russie. Grozny, la ville où il n’y a jamais eu de guerre

D’un continent à l’autre

—FRANCE

—AMÉRIQUES 14. Etats-Unis. Peut-on vendre une pizza comme on vend un président ?

—AFRIQUE 18. Kenya. La guerre s’étend à Nairobi 20. Soudan. L’or par-dessus tout

30. Diplomatie. Harcelé comme un Allemand à Paris 31. Société. Mini-miss : une loi anti-yankee

—BELGIQUE I. Politique. Un Belge au gouvernement australien

—ASIE 22. Inde. La fabrique de la haine communautaire 23. Vietnam. Naissance d’une conscience écologiste

A la une 32. Cannabis : bientôt en vente libre

Transversales 38. Economie. Il est urgent de réformer les entreprises publiques 40. Sciences et innovation. Et de la terre naquit la langue 42. Médias. Haro sur les réseaux sociaux 43. Signaux. Teneur en sodium garantie

360° 44. Portrait. La violence dans la peau 48. Plein écran. L’habit ne fait pas le salafiste 50. Culture. Utopies technologiques 52. Tendances. La cuisine indienne retrouve ses racines 54. Histoire. A la recherche des enfants disparus

Abonnez-vous

Edité par Courrier international SA, société anonyme avec directoire et conseil de surveillance au capital de 106 400 €. Actionnaire La Société éditrice du Monde. Président du directoire, directeur de la publication : Antoine Laporte. Directeur de la rédaction, membre du directoire : Eric Chol. Conseil de surveillance : Louis Dreyfus, président. Dépôt légal Septembre 2013. Commission paritaire n° 0712c82101. ISSN n°1154-516X Imprimé en France/Printed in France Rédaction 6-8, rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75212 Paris Cedex 13 Accueil 33 (0)1 46 46 16 00 Fax général 33 (0)1 46 46 16 01 Fax rédaction 33 (0)1 46 46 16 02 Site web www.courrierinternational. com Courriel lecteurs@courrierinternational.com Directeur de la rédaction Eric Chol Rédacteurs en chef Jean-Hébert Armengaud (16 57), Claire Carrard (édition, 16 58), Odile Conseil (déléguée 16 27), Rédacteurs en chef adjoints Catherine André (16 78), Raymond Clarinard, Isabelle Lauze (hors-séries, 16 54) Assistante Dalila Bounekta (16 16) Rédactrice en chef technique Nathalie Pingaud (16 25) Direction artistique Sophie-Anne Delhomme (16 31) Directeur de la communication et du développement Alexandre Scher (16 15) Conception graphique Javier Errea Comunicación Europe Catherine André (coordination générale, 16 78), Danièle Renon (chef de service adjointe Europe, Allemagne, Autriche, Suisse alémanique, 16 22), Gerry Feehily (Royaume-Uni, Irlande, 16 95), Lucie Geffroy (Italie, 16 86), Nathalie Kantt (Espagne, Argentine, 16 68), Iwona Ostapkowicz (Pologne, 16 74), Caroline Marcelin (chef de rubrique, France,17 30), Iulia Badea-Guéritée (Roumanie, Moldavie, 19 76), Wineke de Boer (Pays-Bas), Solveig Gram Jensen (Danemark, Norvège), Alexia Kefalas (Grèce, Chypre), Mehmet Koksal (Belgique), Kristina Rönnqvist (Suède), Agnès Jarfas (Hongrie), Mandi Gueguen (Albanie, Kosovo), Miro Miceski (Macédoine), Kika Curovic (Serbie, Monténégro, Croatie, BosnieHerzégovine), Marielle Vitureau (Lituanie), Katerina Kesa (Estonie) Russie, est de l’Europe Laurence Habay (chef de service, 16 36), Alda Engoian (Caucase, Asie centrale), Larissa Kotelevets (Ukraine) Amériques Bérangère Cagnat (chef de service, Amérique du Nord, 16 14), Gabriel Hassan (Etats-Unis, 16 95), Anne Proenza (chef de rubrique, Amérique latine, 16 76), Paul Jurgens (Brésil) Asie Agnès Gaudu (chef de service, Chine, Singapour, Taïwan, 16 39), Christine Chaumeau (Asie du Sud-Est, 16 24), Ingrid Therwath (Asie du Sud, 16 51), Ysana Takino (Japon, 16 38), Kazuhiko Yatabe (Japon), Zhang Zhulin (Chine, 17 47), Elisabeth D. Inandiak (Indonésie), Jeong Eun-jin (Corées) Moyen-Orient Marc Saghié (chef de service, 16 69), Ghazal Golshiri (Iran), Pascal Fenaux (Israël), Philippe Mischkowsky (pays du Golfe), Pierre Vanrie (Turquie) Afrique Sophie Bouillon (16 29), Hoda Saliby (chef de rubrique Maghreb, 16 35), Chawki Amari (Algérie) Transversales Pascale Boyen (chef des informations, Economie, 16 47), Catherine Guichard (Economie, 16 04), Anh Hoà Truong (chef de rubrique Sciences et Innovation, 16 40), Gerry Feehily (Médias, 16 95), Virginie Lepetit (Signaux) Magazine 360° Marie Béloeil (chef des informations, 17 32), Virginie Lepetit (chef de rubrique Tendances, 16 12), Claire Maupas (chef de rubrique Insolites 16 60), Raymond Clarinard (Histoire), Catherine Guichard Ils et elles ont dit Iwona Ostapkowicz (chef de rubrique, 16 74) Site Internet Hamdam Mostafavi (chef des informations, responsable du web, 17 33), Carolin Lohrenz (chef d’édition, 19 77), Carole Lyon (rédactrice multimédia, 17 36), Paul Grisot (rédacteur multimédia, 17 48), Pierrick VanThé (webmestre, 16 82), Marie-Laëtitia Houradou (responsable marketing web, 1687), Patricia Fernández Perez (marketing) Agence Courrier Sabine Grandadam (chef de service, 16 97) Traduction Raymond Clarinard (rédacteur en chef adjoint), Hélène Rousselot (russe), Isabelle Boudon (anglais, allemand), Françoise Escande-Boggino (japonais, anglais), Caroline Lee (anglais, allemand, coréen), Françoise Lemoine-Minaudier (chinois), Julie Marcot (anglais, espagnol, portugais), Marie-Françoise Monthiers (japonais), Mikage Nagahama (japonais), Ngoc-Dung Phan (anglais, italien, vietnamien), Olivier Ragasol (anglais, espagnol), Danièle Renon (allemand), Mélanie Sinou (anglais, espagnol), Leslie Talaga (anglais, espagnol) Révision Jean-Luc Majouret (chef de service, 16 42), Marianne Bonneau, Philippe Czerepak, Fabienne Gérard, Françoise Picon, Philippe Planche, Emmanuel Tronquart (site Internet) Photographies, illustrations Pascal Philippe (chef de service, 16 41), Lidwine Kervella (16 10), Stéphanie Saindon (16 53) Maquette Bernadette Dremière (chef de service), Catherine Doutey, Nathalie Le Dréau, Gilles de Obaldia, Josiane Petricca, Denis Scudeller, Jonnathan Renaud-Badet, Alexandre Errichiello, Céline Merrien (colorisation) Cartographie Thierry Gauthé (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66) Calligraphie Hélène Ho (Chine), Abdollah Kiaie (Inde), Kyoko Mori (Japon) Informatique Denis Scudeller (16 84) Directeur de la production Olivier Mollé Fabrication Nathalie Communeau (directrice adjointe), Sarah Tréhin (responsable de fabrication) Impression, brochage Maury, 45330 Malesherbes Ont participé à ce numéro Alice Andersen, Julia Baruchel, Edwige Benoit, Jean-Baptiste Bor, Valérie Brunissen, Chen Yan, Monique Devauton, Louise Laporte, Valentine Morizot, Corentin Pennarguear, Isabelle Rosselin, Leslie Talaga, Isabelle Taudière, Nicole Thirion, Laure Wallois Secrétaire général Paul Chaine (17 46) Assistantes Claude Tamma (16 52), Sophie Nézet (partenariats, 16 99), Sophie Jan Gestion BénédicteMenaultLenne(responsable,1613) Comptabilité 01 48 88 45 02 Responsable des droits Dalila Bounekta (16 16) Ventes au numéro Responsable publications Brigitte Billiard Direction des ventes au numéro Hervé Bonnaud Chef de produit Jérôme Pons (0 805 05 01 47, fax : 01 57 28 21 40) Diffusion internationale Franck-Olivier Torro (01 57 28 32 22) Promotion Christiane Montillet Marketing Sophie Gerbaud (directrice, 16 18), Véronique Lallemand (16 91), Lucie Torres (17 39), Romaïssa Cherbal (16 89)

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GEIE COURRIER INTERNATIONAL EBL COURRIER INTERNATIONAL pour la Belgique et le Grand Duché de Luxembourg est commercialisé par le GEIE COURRIER INTERNATIONAL EBL qui est une association entre la société anonyme de droit français COURRIER INTERNATIONAL et la société anonyme de droit belge IPM qui est l’éditeur de La Libre Belgique et de La Dernière Heure Les Sports. Co-gérant Antoine Laporte Co-gérant et éditeur responsable François le Hodey Directeur général IPM Denis Pierrard Coordination rédactionnelle Pierre Gilissen

+ 32 2 744 44 33 Ouvert les jours ouvrables de 8h à 14h. Rue des Francs, 79 — 1040 Bruxelles Publicité RGP Marie-France Ravet marie-france.ravet@IPMAdvertising.be + 32 497 31 39 78 Services abonnements abonnements@saipm.com + 32 2 744 44 33 / Fax + 32 2 744 45 55 Libraires + 32 2 744 44 77 Impression IPM Printing Directeur Eric Bouko + 32 2 793 36 70


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Courrier international — no 1195 du 26 septembre au 2 octobre 2013

7 jours dans le monde. CHINE

Géants des mers

Bo Xilai condamné, et après ?

MARINE MARCHANDE — “Sacrés

La chute de celui qu’on appelait “le prince rouge” symbolise l’échec d’un dirigisme maoïsant. Un tournant dans la politique économique chinoise ? Réponse en novembre, lors du plénum du Comité central. —South China Morning Post Hong Kong

L

Un journaliste menacé si l’exécutif a essayé d’étouffer les questions de politique interne lors de cette affaire. Les nouveaux dirigeants [Xi Jinping et Li Keqiang, nommés en novembre 2012] ont apparemment préféré faire du procès de Bo un gage de leur détermination dans la lutte contre toute forme de corruption. Une enquête vient d’ailleurs d’être lancée à l’encontre de l’ancien allié de Bo, Zhou Yongkang, ancien chef de la sécurité et membre du Comité permanent du Bureau politique, qui a également eu jadis des responsabilités à la tête de la China National Petroleum Corporation [où un scandale de corruption a récemment éclaté]. C’est la première fois qu’un membre du Comité permanent (en fonctions ou non) fait l’objet d’une enquête pour délit économique. Avec le procès de Bo, c’est également l’avenir de la Chine qui se joue. La direction souhaitait être débarrassée de lui avant le troisième plénum du XVIIIe Congrès du Comité central du Parti communiste, qui aura lieu en novembre et où seront décidées les grandes orientations économiques du pays. La Chine se trouve à la croisée des

chemins : soit elle poursuit les réformes visant à réduire le rôle de l’Etat, avec pour horizon une économie de marché et un Etat de droit, soit elle revendique son attachement à un Etat fort et au développement d’un capitalisme d’Etat. L’affaire Bo Xilai a mis en lumière les énormes défis que va devoir affronter le pouvoir central et l’importance des décisions qui vont être prises.— Publié le 23 septembre (lire aussi pp. 38 et 39)

SOURCE SOUTH CHINA MORNING POST Hong Kong, Chine Quotidien, 261 000 ex. Proche des milieux d’affaires de l’ex-colonie britannique, ce quotidien anglophone permet un bon suivi de la Chine, notamment en ce qui concerne l’économie. Depuis la rétrocession de Hong Kong à la Chine (1997), ses éditoriaux affichent toutefois un ton plus prudent à l’égard de Pékin.

MAROC — Le journaliste Ali Anouzla (← ) est sous les verrous depuis le 17  septembre. Sa garde à vue de quatre jours, renouvelée une première fois, peut être à nouveau prolongée jusqu’au 29 au nom de la loi antiterroriste de 2003. Raison officielle de cette arrestation : Anouzla a publié sur le site de son journal en ligne Lakome.com (dans sa version arabophone) un lien vers une vidéo d’Al-Qaida au Maghreb islamique menaçant la sécurité du royaume. Mais “les vraies raisons sont à chercher dans le rôle de ce site d’information indépendant, notamment dans l’affaire dite ‘du DanielGate’”, estime Ali Sbai, un fonctionnaire international marocain, dans une tribune postée sur le site. Pour mémoire, Daniel Galván Viña est cet Espagnol condamné à trente ans de prison pour des viols d’enfants au Maroc et gracié par le roi MohammedVI lors de la fête du trône le 30  juillet. Le webzine Lakome a été le premier à dénoncer cette grâce. “C’est cette voix courageuse qu’on veut faire taire maintenant. En jeu : la liberté de la presse et le droit du citoyen (reconnu par la Constitution) à interpeller les gouvernants et à dénoncer les dérives”, estime Ali Sbai.

ABDELHAK SENNA

a condamnation [à la prison à vie] de Bo Xilai met fin à la plus grosse affaire judiciaire qu’ait connue le pays depuis le procès télévisé de la Bande des Quatre [accusée des méfaits de la Révolution culturelle] il y a plus de trente ans. Cinq jours de révélations sensationnelles et de provocations de la part de l’ancien homme politique tombé en disgrâce ont mis la nation en émoi. Malgré le contrôle des autorités par fil Internet, le procès public de Bo a été remarquablement relayé. Pour mieux discréditer ce dirigeant populiste, les transcriptions des audiences ont mis en avant les privilèges qu’il s’était arrogés, sa villa en France [à Cannes] et ses déplacements en jet privé. La chute spectaculaire de l’ancien dirigeant du parti à Chongqing, qui s’était lancé dans une campagne de lutte contre la criminalité pour mieux servir ses ambitions, a révélé une fracture au sein de l’exécutif. Sa condamnation lui interdit désormais tout retour sur la scène politique, mais bien des questions soulevées par sa soudaine éclipse demeurent sans réponse. Ces points d’ombre continueront à nourrir les débats. Contrairement aux procès d’autres hauts responsables politiques emprisonnés pour corruption, celui de Bo – pour détournement de fonds, pots-de-vin et abus de pouvoir – s’inscrit dans un contexte politique très fort. Bo était le porte-drapeau de la gauche ; il s’est attaché à exploiter la fracture grandissante entre les riches et les pauvres et le mécontentement populaire grâce à des campagnes très médiatisées et empreintes de nostalgie maoïste. Un tel comportement de cavalier seul n’est guère encouragé en Chine, même

bateaux  !” titre Bloomberg Business Week à propos de la gam me de porte-conteneurs que le groupe de transport maritime danois Maersk est en train de faire construire en Corée du Sud. L’hebdomadaire n’a pas de mots assez grands – “titanesques”, “monstres”, “gigantesques” – pour qualifier ces bateaux, platement nommés Maersk Triple E. Le groupe en a commandé 20, “qui pourront transporter chacun plus de 182 millions d’iPads ou 111 millions de paires de chaussures de Shanghai à Rotterdam”. Ces navires mesurent 1 312 pieds de long (400  m), soit largement plus que le Titanic (269m), mais un peu moins que l’Empire State Building (443 m).

FALCO, CUBA

↙ Bo Xilai le 22 septembre, jour du verdict. Photo AFP

Qu’ils mangent de la brioche ! ÉTATS-UNIS — La Chambre

des représentants, dominée par les républicains, a voté le 19 septembre une loi visant à réduire de 40 milliards de dollars sur dix ans le programme fédéral d’aides alimentaires destiné aux plus démunis (que les Américains appellent “food stamps”). Dans un éditorial du New York Times, le Prix Nobel d’économie Paul Krugman rappelle que si ce programme est devenu plus coûteux, c’est que le nombre de ses bénéficiaires a fortement augmenté depuis 2007, passant de 26 à 48 millions, “dont les deux tiers ou presque sont des enfants et des personnes âgées ou malades”, et qu’il sert précisément à ce pour quoi il est fait : “apporter une aide dans une période de détresse économique généralisée”.

Avec conscription et sans burqa SUISSE — Contrairement à la plupart de ses voisins européens, la Suisse a choisi de maintenir le service pour tous. L’initiative pour l’abrogation du service militaire obligatoire, présentée par le Groupe pour une Suisse sans armée (GSsA), a été rejetée le 22 septembre par 73,2 % des suffrages. “Nous ne sommes plus dans l’euphorie pacifique d’une Europe en pleine assurance d’ellemême, note Le Temps. Le GSsA a sous-estimé la peur de l’instabilité et le besoin de sécurité des Suisses dans un environnement incertain.” Ce même 22 septembre, le canton du Tessin (Suisse italophone) a voté à 65,3 % en faveur de l’interdiction de la burqa et du niqab. Dans la Confédération comme ailleurs, le débat n’est pas près de s’éteindre…


7 JOURS.

Courrier international — no 1195 du 26 septembre au 2 octobre 2013

LE DESSIN DE LA SEMAINE

9

ILS PARLENT DE NOUS ANNA-MARIA MERLO POLI, correspondante du quotidien Il Manifesto

Retour aux sources avec le pape François

“La loi Florange, un signal positif”

CAGLE CARTOONS

La proposition de loi “visant à reconquérir l’économie réelle” déçoit les syndicats et inquiète les patrons. Qu’en pensez-vous ?

↑ “Ecoutons tout ce que Jésus a dit sur l’avortement, les homosexuels et la contraception… — Je peux parler des riches, maintenant ? Parce que là, il y a de quoi dire !” Dans une longue interview publiée le 19 septembre par seize journaux jésuites, le pape François affirme que l’Eglise ne doit pas être “obsédée” par l’avortement, le mariage homosexuel ou la contraception. Quelques jours plus tôt, en visite dans un centre d’accueil en Italie, il avait suggéré que les couvents vides soient ouverts aux réfugiés plutôt que revendus lors de juteuses opérations immobilières. Dessin de Pat Bagley paru dans The Salt Lake Tribune, Etats-Unis.

23 000

MARTIRENA, CUBA

Bill Gates : toujours plus

Semeurs de mort PAKISTAN — 83 morts et 214

blessés  : tel était, le 24  septembre, le bilan de l’attentat antichrétien perpétré deux jours plus tôt devant une église de Peshawar, dans la province de Khyber Pakhtunkhwa (ancienne Province de la Frontière-duNord-Ouest). Deux talibans ont d’abord mitraillé des policiers qui se tenaient devant le bâtiment, puis se sont fait exploser sur le parvis au moment où les fidèles sortaient. Le député Imran Khan, dont le parti, PTI (Mouvement du Pakistan pour la justice), dirige la province, y voit un signe de la montée des talibans dans le pays. Les chrétiens (2 % de la population pakistanaise) n’avaient jamais été frappés aussi violemment, rappelle Daily Aj, le quotidien en ourdou de Peshawar.

changent pas, les chiff res si”, note USA Today en commentant le classement annuel des 400 Américains les plus riches établi par Forbes. Avec une fortune estimée à 72 milliards de dollars (environ 53  milliards d’euros), Bill Gates tient la tête pour la vingtième année de suite, devant Warren Buffett. La richesse cumulée de ces 400 nantis –2 000 milliards de dollars– s’est accrue de 300 milliards d e p u i s l ’a n dernier.

CAJAS, ÉQUATEUR

FORTUNES — “Les noms ne

DÉCÈS sont dus chaque année aux Etats-Unis à trois bactéries devenues résistantes aux antibiotiques. Le Centre de contrôle et de prévention américain tire la sonnette d’alarme dans un rapport rendu public le 16 septembre. “Il faut cesser d’utiliser des antibiotiques quand ce n’est pas nécessaire”, relate USA Today.

Cette loi arrive malheureusement quand les hauts-fourneaux sont déjà éteints et que la reconversion promise est encore dans le brouillard. Néanmoins, c’est au moins un petit signal dans une direction opposée à la tendance qui domine depuis trop longtemps : le travail arrive toujours en dernier dans les priorités du monde des affaires, où prévaut la loi du profit. L’acier est un symbole pour l’Union européenne, qui est justement née de l’accord Ceca. Mais l’Europe a laissé son industrie se détruire, même si dans le monde la production d’acier est en hausse (+ 2,2 %, +8,4 % en Chine). Des prédateurs arrivent de partout pour s’emparer des brevets et des savoir-faire. Ces jours-ci, en Italie, on vit une autre tragédie de l’acier avec Ilva, la plus grande aciérie d’Europe ; 12 000 travailleurs sont menacés par l’incurie des investisseurs.

Le redressement productif, un objectif sensé ou une expression vaine ? Cela risque d’être une expression vaine s’il reste le projet d’un seul pays. La France seule ne peut engager un bras de fer avec les lois de la mondialisation. Mais un programme de réindustrialisation au niveau européen, sans sombrer comme aujourd’hui dans une course à la concurrence entre pays membres (comme avec les panneaux solaires), pourrait offrir des perspectives à l’économie réelle, à la lutte contre un chômage dévastateur et redonner un peu de couleurs au projet européen, qui vit un très mauvais moment.

LAURENT CIN ET ERIC 46-7H R A G Y R R THIE DI / 6H AU VENDRE ANCE CULTURE DU LUNDI FR MATINS DE DANS LES iat avec en partenar

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ILS/ELLES ONT DIT

Oïnikhol Bobonazarova

DÉSOBÉISSANT

“Tant que je n’aurai pas de travail, je ne paierai plus aucun impôt ni aucune taxe”, prévient

Candidate, c’est déjà une victoire ILS FONT L’ACTUALITÉ

Nelson Arraiolos, 41 ans, dans une lettre adressée au président du Portugal largement reprise par les médias du pays. Chômeur depuis deux ans, il est retourné vivre chez ses parents. (Público, Lisbonne)

Juriste et défenseure des droits de l’homme, elle sera la candidate de l’opposition unie à la présidentielle du 6 novembre au Tadjikistan. Mais ses chances sont minces face à Emomali Rakhmon, qui règne sans partage sur le pays depuis 1994

P

our la première fois dans l’histoire du Tadjikistan, une femme se présente à l’élection présidentielle. Oïnikhol Bobona za rova est jur iste, défenseure des droits humains et personnalité publique du Tadjikistan. Elle a été désignée comme candidate unique de la coalition des forces de l’opposition au scrutin du 6 novembre. Ses chances sont minces, selon les experts, qui n’excluent pas néanmoins que l’Occident la soutienne. Oïnikhol Bobonazarova a déclaré qu’elle espérait remporter l’élection et mettre en œuvre les réformes dont le pays a besoin depuis longtemps. “J’ai accepté cette lourde responsabilité car le pouvoir est incapable de résoudre nos problèmes”, a-t-elle confié. En cas de victoire, elle assurera la fonction de présidente pour une durée de quatre ans seulement  : c’est une des conditions formulées lors de la création de l’Union des forces réformatrices du Tadjikistan (UFRC), qui rassemble le Parti de la renaissance islamique (Prit), le Parti social-démocrate (PSDT), le parti non enregistré Tadjikistan nouveau, ainsi que diverses autres personnalités engagées. Les responsables des partis avaient alors décidé de ne pas présenter de candidat parmi les leurs afin de conserver l’unité de l’opposition. Ils ont préféré s’unir autour d’un candidat sans parti, et leur choix s’est porté sur Oïnikhol Bobonazarova.

Sa candidature a également été soutenue par le chef religieux et homme politique Khodji Akbar Tourandjonzoda, dont la voix est très écoutée dans la population. M me Bobonazarova a contribué, à la fin des années 1980, à la création du Parti démocratique. En 1993 [pendant la guerre civile], elle a été arrêtée pour participation à la préparation d’un coup d’Etat et haute trahison. A sa libération, elle a poursuivi son activité dans le domaine de la défense des droits de l’homme et a travaillé plus de dix ans comme conseillère au bureau de l’OSCE de Douchanbe. Elle dirige aujourd’hui l’association Perspective plus, qui surveille les conditions de vie des détenus,

↓ Oïnikhol Bobonazarova, 65 ans, a été l’unique femme doyenne d’université du Tadjikistan à l’époque soviétique. En 1990, elle devient membre du Parti démocratique du Tadjikistan. Pendant la guerre civile de 1993, elle est arrêtée, et limogée de l’université, puis “graciée” par le président Emomali Rakhmon. Elle préside l’association Perspective plus depuis 2007. Dessin de Joep Bertrams, Pays-Bas, pour Courrier international.

défend les droits des femmes et des travailleurs migrants. “Oïnikhol Bobonazarova est professeure, titulaire d’un doctorat et juriste éminente. Mais nous ne saurons que le 6 novembre si cela suffit pour remporter la présidentielle”, avance le député Soukhrob Charipov, cité par l’agence Ozodagon. “Tout a été fait, dans ce pays, pour que les véritables leaders politiques ne puissent pas participer aux élections”, estime l’expert pour l’Asie centrale et le MoyenOrient Alexandre Kniazev. “Depuis la mort, en 2006, du président du Prit, Saïd Abdoullo Nouri, qui bénéficiait d’un large soutien de la population, les conditions pour le développement d’une opposition légale n’ont plus été réunies. Le champ politique a été nettoyé.” “Si le président Rakhmon [au pouvoir depuis 1994] se permet certaines choses qui déplaisent à l’Occident dans cette période préélectorale, les ONG occidentales vont faire pression sur lui. Et Bobonazarova aura peut-être alors ses chances”, précise l’expert. Mais, s‘il ne se passe rien d’extraordinaire, cette adversaire rendra service à Rakhmon en faisant office de soupape pour apaiser le mécontentement. Autre point non négligeable soulevé par l’expert : “Une femme candidate est fondamentalement inacceptable pour la frange la plus religieuse de la population.” Mais, du côté de l’Union des forces réformatrices, les calculs sont tout autres : les “sympathies de genre” de l’Occident devraient assurer à Mme Bobonazarova un soutien substantiel. La candidate pourra également compter sur les suffrages des femmes tadjikes. L’autre espoir des opposants – les voix du million de Tadjiks émigrés – ne se réalisera probablement pas : ces derniers ne pourront apparemment pas participer au scrutin. Faute de moyens, il n’y aura, par exemple, que 22 bureaux de vote au lieu des 300 nécessaires en Russie. —Viktoria Panfilova Paru le 12 septembre

annonce Nadejda Tolokonnikova, militante du groupe Pussy Riot, dans une lettre ouverte publiée par son époux, Piotr Verlizov. Elle purge une peine de deux ans de colonie pénitentiaire pour avoir participé à une “prière punk” contre Vladimir Poutine. (Kommersant, Moscou)

INDIGNÉ

“Hitler faisait ça. Il nous a d’abord fichés, puis il s’est débarrassé de nous.” Marcello Demeter, citoyen suédois et Rom, réagit au fait que son nom et ceux des membres de sa famille figurent sur un fichier constitué illégalement par la police suédoise et recensant plus de 4 000 Roms du pays. (Dagens Nyheter, Stockholm)

COUCHE-TÔT

“A 21 heures, les Azerbaïdjanais vont se coucher !” Déclaration moqueuse lancée par Mazahir Manakhov, président de la commission électorale d’Azerbaïdjan, aux candidats de l’opposition à la présidentielle du 8 octobre. Ils se plaignent de ne pouvoir s’exprimer à la télévision que quelques minutes aux alentours de 19 heures, quand les gens rentrent tout juste du travail ou sont coincés dans les embouteillages. (Haqqin, Bakou)

HALAL

“Notre religion nous interdit de posséder des armes chimiques”,

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—Nezavissimaïa Gazeta (extraits) Moscou

DR

RÉSISTANTE

“A dater du 23 septembre, je me déclare en grève de la faim et je refuse d’accomplir le travail d’esclave du camp”,

a déclaré Hassan Nasrallah, chef du Hezbollah, le 23 septembre. Il réfute les accusations selon lesquelles le parti chiite – qui soutient sur le terrain le régime de Damas – aurait caché une partie des armes chimiques syriennes au Liban. (L’Orient-Le Jour, Beyrouth)


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↙ “T’es à la mode, mon gars, la pauvreté, c’est tendance.” Dessin d’El Roto paru dans El País, Madrid.

CONTROVERSE

Un mois chez les pauvres, est-ce une riche idée ? Un couple de jeunes Blancs sud-africains a passé le mois d’août dans un township, pour partager et (se) rendre compte de la vie des “autres” – les Noirs des bidonvilles. Leur initiative, relatée sur un blog, a suscité de fortes réactions.

OUI

Mettre fin aux divisions —Mamelodi for a month (blog) Pretoria

A

vant notre emménagement à Mamelodi [le township de Pretoria, où vivent au moins 500 000 personnes], nos amis et notre famille ont émis de fortes réserves quant aux risques de notre entreprise, plus particulièrement sur le fait de livrer Julia et Jessica [leurs deux filles, 2 et 4 ans] à la dangerosité communément associée aux townships. En exposant délibérément nos filles à la légion de fléaux sociaux synonymes de “vie dans un township” – depuis la maladie jusqu’à la violence et aux viols d’enfants, en passant par l’absence de ceintures de sécurité dans les taxis –, nous étions des parents imprudents et irresponsables. Si nous nous étions laissé influencer par ce discours, soit notre mois à Mamelodi aurait été enterré avant d’avoir vu le jour, soit [mon épouse] Ena et moi aurions fait une bien triste expérience en y allant sans les enfants. L’autre opinion qui a été exprimée était que notre projet était une “parodie de la pauvreté” et que nous n’avions “pas le droit de vivre dans un bidonville”. Le battage médiatique à propos de cette initiative a indéniablement apporté de l’eau à ce moulin. Pourquoi une famille blanche habitant dans une cabane pendant un mois attirait-elle autant l’attention, alors que c’est ainsi que vivent des millions de familles sudafricaines noires ? Ena et moi sommes tout à fait d’accord avec cet argument. La colère contenue dans ces messages aurait suffi à stopper net les plans les plus courageux… Voici à présent deux des leçons les plus importantes que nous avons apprises en nageant à contre-courant. Elles sont à retenir pour de futures expériences. Premièrement, faites-vous confiance. Ecoutez les autres, mais sans les laisser miner votre confiance en vous. Si vous faites quelque chose pour de bonnes raisons, n’ayez pas peur d’aller à l’encontre des conceptions généralement admises. Vous n’avez pas besoin d’essayer de plaire à vos détracteurs. Les décisions importantes sont toujours critiquées. Deuxièmement, passez l’épreuve de la réalité. Malgré les doutes de certains “intellectuels” sur notre mois à Mamelodi, nous

n’avons rencontré personne à Phomolong [quartier de Mamelodi] à qui notre projet déplaisait. Bien au contraire, nous avons été bouleversés par l’amour qui régnait autour de nous. Tous les gens comprenaient tout à fait pourquoi nous étions là et appréciaient notre démarche. C’est la vraie vie qui devrait être l’épreuve de vérité, pas le discours intellectuel ou social. La question qui ressort de cette expérience est la suivante : dans un pays aussi complexe historiquement et culturellement que le nôtre, pourquoi est-il aussi difficile de franchir les frontières ? Les échanges sociaux ne devraient-ils pas encourager les véritables efforts entrepris pour combler les fossés ? En réalité, les fossés sont dans nos têtes, pas dans nos cœurs. Le temps est peut-être venu de nous laisser davantage guider par nos cœurs.— Publié le 2 septembre

dans l’immobilier, et Julian a un parcours professionnel diversifié et un fort esprit d’entreprise. Tout cela n’a rien d’inhabituel en Afrique du Sud, du moins pour certains. Ce qui est plus exceptionnel, c’est une famille blanche de la classe moyenne abandonnant le confort de sa vie pour s’installer dans une baraque en tôle à 10 kilomètres de sa résidence. A travers cette expérience, Ena et Julian souhaitent étudier l’importance de l’empathie. Pour donner plus d’authenticité à la chose, le couple et ses deux enfants se sont donné un budget de 100 rands par jour [7,65 euros] pendant un mois. Depuis la fin de l’apartheid, le débat sur les privilèges des Blancs manque souvent d’imagination. Ou bien il est détourné par des nombrilistes qui ne voient pas plus loin que leur ego rongé par la culpabilité. On reconnaît l’existence de privilèges et on s’invente une solidarité. Et après ? Pour certains, l’apartheid a été comme une éclipse solaire, le passage de la Lune entre le Soleil et la Terre. Juste une tache noire qui nous a aveuglés pendant un laps de temps. C’est la raison pour laquelle les privilèges perdurent. “Tout ça appartient au passé et n’a pas d’incidence sur le présent”, disent-ils. Ena et Julian cherchent à relever le débat. Avec l’empathie. Le mythe souvent lié à l’empathie est que, dans la nouvelle Afrique du Sud, il n’y a plus de victimes ni de bourreaux. On sait parfaitement que cette vision est exagérée. C’est ce qui a conduit Ena et Julian à passer un mois à Mamelodi : ils ont voulu montrer que les laissés-pour-compte existaient toujours. Pour Ena et Julian, vivre un mois à Mamelodi a du sens. Ils pourront ainsi se mettre à la place des victimes, les millions de laissés-pour-compte sud-africains.

Mais il y a beaucoup d’aspects dérangeants dans l’expérience du couple. Vouloir connaître les affres de la pauvreté pendant un mois, quelle grandeur d’âme ! Le problème est qu’expérimenter la pauvreté pendant un mois se fait au détriment de la justice. Il est plus facile de s’imaginer pauvre quand on ne doit pas affronter quotidiennement cette réalité. Ou quand on n’est pas obligé de prendre des mesures bien réelles, comme de renoncer à des privilèges mal acquis. Mais, en menant l’expérience pendant un mois, au moins peut-on se faire une idée de ce que l’autre ressent. Quelle que soit notre envie de nous identifier à autrui, on ne peut reproduire son vécu. Ce n’est là qu’une des limites de l’empathie. La vie des laissés-pour-compte témoigne de l’inégalité et de l’exclusion, pas la nôtre. L’intérêt moral de l’empathie nous aveugle. La charité est un hobby de classe moyenne. Chaque fois qu’on manifeste son empathie, on s’éloigne de l’impératif de justice. La justice est un mot qui recouvre tous les sujets dont nous redoutons de parler: comme restituer les terres qui ne nous appartiennent pas ou repenser l’émancipation économique des Noirs, qui ne bénéficie qu’à une élite proche du pouvoir. L’expérience d’Ena et de Julian incarne le dilemme de l’Afrique du Sud. Notre bonté occasionnelle et notre empathie servent de rempart à notre confort et à nos privilèges. Nous sommes bien intentionnés mais profondément égoïstes. Bien intentionnés, mais pas suffisamment pour répondre énergiquement aux exigences de la justice sociale. —Sibusiso Tshabalala Publié le 13 août

NON

Charité n’est pas justice —Mail & Guardian (extraits) Johannesburg

E

na et Julian Hewitt avaient tous deux 15 ans en 1994, cette glorieuse année qui a marqué notre rupture avec les horreurs du passé et qui est pourtant si peu célébrée. J’imagine qu’ils ont été bien élevés : en vivant dans une banlieue de la classe moyenne blanche, on est assuré d’avoir une bonne éducation et un avenir prometteur. Dix-neuf ans plus tard, leur vie témoigne de leur situation privilégiée : Ena travaille

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LA VOIX EST LIBRE

en partenariat avec IUDQFHLQWHUIU


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d’un continent à l’aut r es.

Afrique .......... Asie ............. Moyen-Orient..... Europe ........... France ...........

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a mérique

Etats-Unis. Peut-on vendre une pizza comme on vend un président ? En 2008 comme en 2012, les membres de l’équipe de campagne d’Obama ont mis au point des outils de marketing extrêmement précis pour séduire les électeurs. Un savoir-faire qu’ils comptent bien mettre à profit dans le secteur privé.

—The New York Times Magazine (extraits) New York

E

n mars dernier, plusieurs anciens cadres de l’équipe de campagne du président Barack Obama ont effectué un voyage à Las Vegas. Le Nevada tient une place particulière dans le cœur des conseillers politiques d’Obama : c’est là que leur stratégie consistant à accumuler lentement mais sûrement les délégués pour battre Hillary Clinton [lors des primaires démocrates de 2008] a commencé à porter ses fruits. Cette fois, cependant, ils n’étaient pas là pour des raisons politiques. Ils y étaient pour gagner de l’argent. Plus précisément, pour décrocher le premier contrat d’Analytics Media Group (AMG), la boîte de publicité qu’ils venaient de créer. Derrière ce nom plutôt fade se cache une alléchante promesse : celle de fournir aux annonceurs les techniques secrètes utilisées pendant la campagne d’Obama pour toucher les électeurs. Ce jour-là, le client potentiel était Caesars, la chaîne de casinos, qui cherchait le moyen d’inciter les visiteurs occasionnels à fréquenter plus régulièrement ses établissements et d’empêcher les habitués de passer à la concurrence. Pour AMG, il s’agissait de faire valoir que fidéliser les joueurs de Caesars n’était pas très différent d’empêcher les électeurs d’Obama de passer au candidat républicain Mitt Romney. “J’ai eu un peu l’impression de me faire l’avocat du diable”, me confie Chauncey McLean, 31 ans, ancien directeur du suivi des médias pendant la campagne d’Obama et désormais directeur général d’AMG.

SOURCE

THE NEW YORK TIMES MAGAZINE New York, Etats-Unis Hebdomadaire, 2 300 000 ex. www.nytimes.com/pages/magazine/ Inclus dans la livraison dominicale du New York Times depuis 1896, le magazine est réputé pour ses reportages, ses longs articles et ses signatures : chroniqueurs, écrivains, personnalités de tous les domaines. Il fait également la part belle à la photographie.


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↓ Illustrations de notre dossier: Joe Magee, Grande-Bretagne. A MG a été fondé en dé cembre  2012 par un petit groupe de conseillers de longue date d’Obama : Larry Grisolano, chargé des dépenses publicitaires de la campagne, Terry Walsh et Pete Giangreco, qui s’étaient occupés du publipostage, le conseiller externe Jeff Link et Erik Smith, consultant en publicité. Chauncey McLean a été leur première recrue. Il avait été tellement ému par le discours d’Obama à la convention démocrate de 2004 que, lorsque celui-ci a décidé de se présenter à la présidentielle, en 2008, il a laissé tomber ses études de droit pour se joindre à son équipe de campagne. Il a remis le couvert en 2012 et a passé les dix-huit derniers mois de la campagne présidentielle à faire la navette entre un canapé à Washington et un petit appartement en colocation à Chicago. Il a donc subi un véritable choc culturel en débarquant à Las Vegas. A son arrivée, après un vol en classe affaires, on lui a montré sa chambre : une pièce immense avec vue sur le Strip et lit king-size. Le lendemain, McLean, Grisolano, Smith et quelques autres ont été escortés à travers un labyrinthe de portes jusqu’au bureau de marbre et de verre de la direction du casino. Cette prise de contact s’est suffisamment bien passée pour qu’ils programment une deuxième réunion pour parler contrat. Ce soirlà, ils ont fêté l’événement dans le restaurant chic du Caesars. Pour McLean – que j’ai rencontré en mars, dans un café de Brooklyn –, vendre Caesars après avoir vendu Obama est un petit désagrément qu’il a fallu accepter pour continuer à travailler sur les formidables outils technologiques mis au point pendant la campagne. En cette année non électorale, aucune entreprise politique n’aurait pu avoir, selon lui, les fonds pour financer “l’énorme projet de recherche et développement” que la campagne d’Obama avait fini par devenir.

La “grotte”. Traditionnellement, le marketing politique est à la traîne par rapport au marketing commercial. Les sociétés qui dépensent des milliards de dollars par an n’ont en général pas grand-chose à apprendre des campagnes présidentielles. Mais la campagne pour la réélection d’Obama en 2012 a été bien différente. Elle a fait appel aux meilleurs jeunes talents dans les domaines de l’analyse d’audience

et de la science du comportement, qui ont planché jusqu’à seize heures par jour pendant environ seize mois dans une salle appelée la “grotte”. Ils ont mis au point des techniques de marketing redoutablement efficaces, qui étaient entièrement nouvelles ou n’avait jamais été utilisées à aussi grande échelle. A les en croire, AMG se trouve à la pointe d’un mouvement qui va bouleverser le marché de la publicité télévisée. Et ils comptent bien devenir très riches, par la même occasion. Pour comprendre comment ça marche, il faut d’abord saisir le vaste moteur technologique qui a fait avancer la campagne d’Obama tout en demeurant largement inconnu de l’opinion et de la presse. Ce n’était pas la première fois que les stratèges d’Obama exploitaient des données personnelles. L’équipe de la campagne de 2008 avait mis au point un système très complexe qui avait permis d’identifier des dizaines de millions d’électeurs et de les classer dans des catégories utiles : ceux qui étaient le plus susceptibles de voter républicain, qu’on laisserait de côté, et ceux qui soutenaient Obama, avec la probabilité pour chacun de voter. Ce système avait été mis au point par Ken Strasma, un consultant externe, mais avait été en partie géré par Dan Wagner, un expert en prospective de 24 ans, qui l’avait perfectionné. Le système de Wagner est fondé sur des données objectives et rejette tout ce qui n’est pas précisément quantifiable. Durant l’ère Bush, les stratèges politiques se targuaient de pouvoir prévoir le comportement des électeurs en se fondant sur leurs préférences en matière de

voitures et de sport, par une espèce de magie politique. La méthode de Wagner a rompu avec tout ça : pourquoi se lancer dans ce genre de divination quand on a le temps et l’argent pour appeler les électeurs et les interroger directement sur leurs préférences ? L’équipe ne pouvait pas, bien entendu, contacter les quelque 150 millions d’électeurs inscrits, mais elle pouvait en appeler suffisamment – jusqu’à 11 000 par soir – dans les Etats indécis [votant

S’occuper des joueurs de casino après avoir veillé sur les électeurs d’Obama tantôt pour les démocrates, tantôt pour les républicains] pour déterminer avec une précision croissante comment ils étaient susceptibles de voter, eux-mêmes ainsi que les gens qui vivaient près de chez eux, leur ressemblaient et avaient les mêmes revenus. En 2008, Wagner et sa petite équipe ont combiné les informations que ces appels leur avaient permis de réunir avec toutes les autres qu’ils avaient pu glaner (données du recensement, listes électorales et autres) et les ont soumises à des algorithmes pour obtenir des évaluations de soutien. L’une classait sur une échelle de 0 à 100 la probabilité que les électeurs des Etats indécis soutiennent Obama. Une autre évaluait la probabilité qu’ils votent. Ces évaluations ont permis à la campagne d’orienter ses efforts vers les bons électeurs, et Obama a fini par battre le candidat républicain John McCain avec un écart de sept points.

Mais, avant même qu’Obama commence son mandat, en pleine crise économique, ses stratèges partaient du principe qu’il aurait du mal à se faire réélire. Wagner a alors été nommé au siège du Comité national démocrate, où il a mis au point une version bien plus complexe de son système d’analyse, avec de plus gros ordinateurs, des données encore plus pointues et des algorithmes plus précis. En 2010, son équipe a mis au point le prototype de ce que Jim Messina, le directeur de la campagne 2012, considère comme “un saut dans l’évolution” : une “cote de persuasion” qui identifie avec fiabilité le degré de facilité avec lequel on peut convaincre chaque électeur indécis de voter pour ou contre les démocrates. Elle reposait sur la probabilité que l’électeur change d’avis quant à ses préférences au cours d’entretiens téléphoniques successifs. Quand Jim Messina lance la campagne pour la réélection d’Obama, en 2011, il autorise Wagner à pratiquement quadrupler les effectifs de son équipe, qui s’installe dans le QG de campagne d’Obama à Chicago. Peu après, le groupe prend ses quartiers dans la “grotte”, une salle isolée et dépourvue de fenêtres. Jim Messina veut qu’ils perdent toute notion du temps pour mieux se concentrer sur leur mission. “Tous ceux qui avaient eu un ordinateur et un sous-sol quand ils étaient gamins étaient ravis de rejoindre la grotte”, explique Wagner. La salle contient 40 bureaux. Wagner organise même un concours au sein de l’équipe pour trouver “comment utiliser l’espace au mieux”. Résultat, “dans la grotte, on ne pouvait pas bouger les bras sans

toucher quelqu’un”. Sur la porte, les employés collent de petits papiers avec des bouts de conversation entendus dans les couloirs : “Ces types sont bizarres, n’y va pas” ou “Ici, c’est la sauce secrète”. Sur un mur figure une immense photo de la planète Mars, un clin d’œil à un article du Wall Street Journal décrivant une offre d’emploi publiée par Wagner comme “de la politique faite par des Martiens”. L’équipe de Wagner se trouve devant une tâche titanesque. Peu après l’ouverture du QG de campagne, un sondage donne à réfléchir : un cinquième de ceux qui ont voté Obama en 2008 sont passés dans le camp des indécis. Il faut en récupérer plusieurs millions, et c’est à Wagner de trouver exactement leur identité et d’évaluer à quel point ils sont susceptibles d’être persuadés sur une échelle de 0 à 10. En mars 2012, l’équipe de Wagner livre une liste exploitable des personnes jugées le plus à même d’être persuadées : elles sont une quinzaine de millions dans les Etats indécis. Jim Messina ordonne alors à ses troupes de tenter de les reconquérir, une par une si nécessaire.

Réservoir de données. La publicité télévisée est depuis longtemps le moyen le plus onéreux et le moins efficace de toucher les électeurs. Elle se fonde essentiellement sur les suivis d’audience réalisés par Nielsen Media Research. Ces données sont collectées auprès de 22 000 foyers et à partir de petites enquêtes réalisées sur les marchés locaux représentatifs des téléspectateurs américains. Les audimètres, qui signalent en temps réel les membres d’un foyer en train de regarder une émission ainsi que, dans certains cas, le carnet de bord que tiennent les familles participantes, permettent à Nielsen d’indiquer aux annonceurs quels groupes démographiques regardent quelles émissions. Les campagnes politiques diffusent en général leurs spots pendant les informations, moment de la journée où elles peuvent toucher les électeurs plus âgés concernés par l’actualité et qui sont bien entendu plus susceptibles de voter. Si un sondeur identifie d’autres groupes qui intéressent un candidat – par exemple, les femmes ou les jeunes hommes –, la campagne s’aventure dans d’autres émissions. Habituellement, “voici les outils dont on dispose, m’a confié Larry Grisolano. Des programmes plus ou moins regardés par de vastes


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AMÉRIQUES

segments de la population.” Mais Grisolano possède un outil qu’aucun conseiller présidentiel n’a eu à sa disposition auparavant : la liste des 15 millions d’électeurs susceptibles d’être persuadés, établie par Wagner. Il n’a cependant aucun moyen de savoir s’il pourra vraiment les toucher avec précision via la télévision. Il se tourne alors vers Amy Gershkoff, une jeune politologue qu’il a rencontrée quelques années auparavant. Elle a 30 ans, détient un doctorat de Princeton et a mis au point un logiciel qui améliore l’efficacité des achats de tranches horaires pour les spots politiques. Sur la recommandation de Grisolano, Jim Messina lui confie la direction du médiaplanning. Amy Gershkoff va trouver un réservoir de données faisant le bonheur de tous les stratèges. Elle passe contrat avec Rentrak, une jeune société concurrente de Nielsen qui achète des données brutes d’audience en temps réel directement auprès des chaînes du câble et du satellite, ce qui représente près de 20 millions de box et 8 millions de foyers. Lorsqu’elle en parle à Messina, celui-ci est tout excité : cet énorme réservoir de données va peut-être lui permettre de savoir avec une quasi-certitude quelles émissions regardent les 15 millions d’électeurs que l’équipe de Wagner a identifiés. Par chance, la grotte compte une experte en box. Carol Davidsen. Avant de rejoindre l’équipe de campagne, elle a fait une belle carrière d’ingénieure en données, mais elle en a eu assez de la vie d’entreprise. “Je suis à fond pour Barack Obama, confie-t-elle. Et puis j’en étais à un moment de ma vie où j’avais besoin de faire partie d’une vraie équipe. Je savais que c’était possible dans un univers où les gens ne s’inquiètent pas uniquement des augmentations de salaires et des promotions.”

Respect de la vie privée. Carol Davidsen juge Rentrak à peu près en mesure de satisfaire les vœux de Grisolano : produire des données que l’on pourra croiser avec la liste établie par Wagner. Rentrak a accès aux box de milliers d’électeurs cibles dans tous les marchés compétitifs de tous les Etats indécis – par exemple, 100 000 personnes à Denver, dont 20 000 se trouvent sur la liste d’Obama, alors que Nielsen n’a accès qu’à 600 personnes dans cette ville. Reste la question potentiellement explosive du respect de la

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vie privée. Pour y parer, l’équipe de campagne et Rentrak font appel à une tierce partie afin de rendre les données anonymes : la seule chose qu’ils peuvent savoir, c’est que les informations proviennent d’une box appartenant à une personne qui figure sur la liste des électeurs susceptibles d’être persuadés. Tous les détails permettant de l’identifier sont effacés. Le logiciel passe ensuite au peigne fin les prix de la publicité et les taux d’audience pour trouver les tranches horaires les plus regardées par les personnes figurant sur la liste des électeurs potentiels d’Obama, puis classe les créneaux horaires pour réunir le plus grand nombre d’indécis au meilleur prix. Les résultats sont surprenants : parmi les meilleures émissions à acheter, on trouve les rediffusions de vieilles séries – des programmes qui sont bien moins chers que le journal du soir ou toute autre émission diffusée à une heure de grande écoute. Pour l’équipe Obama, l’“optimisateur” a permis de réaliser ce que la plupart des stratèges croyaient impossible : parler aux électeurs indécis par le biais de spots publicitaires sans que le camp adverse fasse passer le message contraire dans la même émission. Au total, Obama a difusé 588 006 spots sur le câble, soit près de deux fois plus que Romney. En outre, d’après la société républicaine

d’achat d’espaces publicitaires National Media, Obama a payé environ 35 % de moins par spot publicitaire que Romney. D’après Kantar Media CMAG, une société de mesure de la publicité, Obama et son comité de soutien indépendant ont eu près de 40 000 spots à l’antenne de plus que Romney et ses comités indépendants, tout en ayant dépensé 90 millions de dollars [67 millions de dollars] de moins.

Les conseillers se sont éparpillés vers l’est et l’ouest : la Silicon Valley, Wall Street, Las Vegas Au lendemain de sa victoire, Obama a rendu visite à son équipe de Chicago, y compris au groupe d’analyse des données. Carol Davidsen se souvient qu’Obama lui a donné une accolade et a apposé sa signature sur un des objets favoris de la grotte : la réplique d’une défense de narval. “Un honneur”, souligne-t-elle. Une fois la campagne terminée, les experts d’Obama ne sont pas vraiment venus frapper à la porte du service du personnel de la Maison-Blanche pour mettre leurs nouveaux outils au service du président. Ils se sont éparpillés vers l’est et vers l’ouest : vers la Silicon Valley, Wall Street et Las Vegas – pour chercher des capitaux et des clients.

Après le triomphe de la réélection d’Obama, il était temps de penser aux perspectives financières. Les jeunes spécialistes en nouvelles technologies d’Obama avaient vu des jeunes gens comme eux s’enrichir considérablement avec des innovations (Facebook, Twitter, etc.), qui étaient tout aussi révolutionnaires que tout ce qu’ils pouvaient espérer accomplir en travaillant pour le gouvernement. Ils se sont donc mis à réfléchir aux innovations qu’ils pouvaient apporter au marché. AMG est sans doute la société la plus ouvertement commerciale de toute la fournée d’entreprises issues de la grotte. Mais une chose est sûre, tous les anciens de la campagne Obama s’efforcent de convertir en réussite ce qu’ils ont appris. Wagner a annoncé il y a quelques semaines qu’il lançait une société appelée Civis Analysis avec un investissement d’Eric Schmidt, le président exécutif de Google, luimême conseiller en nouvelles technologies de la campagne d’Obama. Cette société a pour objectif de permettre aux organisations à but non lucratif et aux sociétés commerciales de toucher des segments de la population qu’elles ont du mal à atteindre, grâce à l’analyse des données. Carol Davidsen a elle aussi été contactée par AMG, mais a décidé de prendre une direction différente. Son approche est presque

anti-entreprises, même si elle déclare ne rien avoir contre le fait de s’enrichir. Cir.cl, la société qu’elle a fondée avec Joshua Thayer, un programmeur qui a travaillé sur la campagne, vise à mettre en contact des personnes ayant des intérêts complémentaires et étant susceptibles de faire affaire ensemble –  par exemple, des parents qui souhaitent se débarrasser de vêtements de bébé et de futurs parents qui cherchent à en acheter. Carol Davidsen appelle cela le “recommerce”. Chauncey McLean m’a expliqué comment on pouvait appliquer les outils mis au point pendant la campagne à des sociétés privées comme Caesars. La chaîne de casinos possède une pile d’informations sur ses clients. “Nous avons une énorme liste de gens à partir de laquelle il faut qu’on modélise le client potentiel.” AMC va procéder à des évaluations pour Caesars, l’équivalent des “cotes de persuasion” de Wagner. La chaîne de casinos pourra ensuite cibler directement les clients dont les visites se raréfient, puis déterminer grâce à Rentrak ce qu’ils sont les plus nombreux à regarder à la télévision, pour enfin les bombarder de publicités.

Optimisateur. Larry Grisolano a conquis McLean en lui donnant le titre de directeur général et carte blanche pour les recrutements. Il lui a également déclaré que “l’optimisateur” constituerait certainement un bouleversement dans la publicité commerciale, un secteur qui pèse 60 milliards de dollars [44 milliards d’euros]. Cette perspective a emballé McLean. “Ça va être un truc énorme ! s’exclamet-il. C’est une industrie qui vaut des milliards de dollars, et on va changer son fonctionnement.” Pour lui, son travail chez AMC permettra de fournir au Parti démocrate des outils encore plus performants dans trois ans, car ses collègues et lui comptent bien rempiler en 2016. “On va gagner !” Pour le moment, Washington ne semble pas lui manquer. “Je respecte tous ceux qui travaillent pour le président. Ce sont des jeunes incroyables, des gens incroyables – mais ils ont une liberté de mouvement limitée, parce que la Maison-Blanche reste la MaisonBlanche. Quand on va là où est l’argent et là où on touche vraiment les gens, on transforme les choses. L’argent crée le changement.” —Jim Rutenberg Publié le 20 juin


vies n e s o v e d é r g u a Le Roman Païs .. ou davantage Escapade d’un jour.

Située à vingt kilomètres au sud de Bruxelles, la région du Roman Païs vous accueille pour des balades champêtres, des randonnées le long du Ravel, des découvertes architecturales ou insolites tels que le calvaire breton de Oisquercq ou la Forge-Musée à Ittre – également appelée « Forge du bonheur » où il est possible pour les couples de se marier dans la tradition de la petite ville de Gretna Green en Ecosse - mais aussi pour savourer de délicieuses spécialités culinaires. Un village typique, un patrimoine oublié, un vieux quartier, un moulin, un musée, un marché, une église, une légende… Petits et grands seront séduits par les charmes du Roman Païs.

Braine-le-Chateau

De Nivelles à Rebecq en passant par Ittre, Braine-le-Château et Tubize, parcourez en voiture, en moto ou à vélo, un circuit long de 65 kilomètres. Cinq boucles (de 15 à 30 km) de balades à vélo vous sont également proposées. Une carte détaillée est en vente à la Maison du Tourisme du Roman Païs ou via Internet.

Sur les traces d’un passé médiéval. Son pilori est un des seuls en Europe à avoir gardé sa lanterne. La Maison du Bailli, splendide bâtisse du 16ème siècle où ont habité les derniers Baillis qui rendaient autrefois justice au nom du Seigneur. Le moulin banal.

Tubize Situés en plein cœur du Roman Païs, dans un très joli décor de verdure, les étangs de Coeurcq recèlent, outre un agréable lieu de délassement et de pêche, une cascade naturelle d’une hauteur de plus de 7 m. Le canal Charleroi-Bruxelles est la porte d’entrée pour des balades sur le Ravel le long du halage.

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Nivelles : 737ème Tour Sainte-Gertrude

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Flânez dans les anciennes ruelles typiques avoisinant la Grand’Place. Dégustez les spécialités locales dans les restaurants du piétonnier. Visitez la Collégiale Sainte-Gertrude. Consacrée en 1046, elle est un des plus majestueux édiƤces religieux de style roman en Europe.

Village très nature, une campagne agréable au patrimoine préservé, aux fermes en carré typiques de la région. Au cœur du bois Tricot, un parcours de plus d’1 km donnera aux petits et grands, sportifs occasionnels ou aguerris, l’occasion de se défouler au grand air.

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Procession des reliques de SainteGertrude sur un parcours d’environ 15 kilomètres sur les traces des abbesses et des chanoinesses qui, régulièrement, entreprenaient un long périple hors les murs pour rencontrer leurs gens, fermiers, pauvres et malades. Pendant tout le week-end, animations médiévales dans les Cloîtres de la Collégiale Sainte-Gertrude.

Rebecq A la découverte de la Senne qui prend sa source en Hainaut. Si elle a entièrement été recouverte à Bruxelles, ici, elle coule paisiblement dans la « Vallée des Oiseaux ». Un endroit idéal pour des promenades en famille. Visitez le grand moulin d’Arenberg qui a conservé son imposante machinerie actionnée par des roues à aubes.

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Accès aisé en voiture en suivant les panneaux « P Récollets ». Nombreuses liaisons ferroviaires vers Nivelles et Tubize.

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18.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1195 du 26 septembre au 2 octobre 2013 ↓ Dessin de Cécile Bertrand paru dans La Libre Belgique, Bruxelles.

afrique

Kenya. La guerre s’étend à Nairobi Le massacre du centre commercial de Westgate est le prix payé pour l’envoi de troupes kényanes contre les chebabs somaliens. Cet engagement militaire en vaut-il la peine ?

—Daily Maverick (extraits) Johannesburg

I

l est facile d’oublier qu’on est dans un pays en guerre quand on se promène dans Nairobi. Le champ de bataille est loin, et les combats sporadiques. La guerre n’a même pas été un thème de campagne pour l’élection présidentielle, les candidats ont préféré se chamailler sur le salaire des parlementaires et la Cour pénale internationale. Pourtant, maintenant, il n’y a plus moyen de l’oublier. Avec soixante-huit personnes tuées au centre commercial Westgate [mardi, à l’heure du bouclage], la guerre est arrivée à Nairobi de la façon la plus tragique possible. Le Kenya ne peut pas dire qu’il n’a pas été prévenu. Les chebabs – ce groupe terroriste islamiste – ont promis de se venger dans le sang depuis que, en octobre 2011, quatre mille soldats kényans ont été envoyés en Somalie avec pour mission de les traquer et de les éliminer. Bien entendu, ce n’est pas parce qu’on est prévenu qu’on peut empêcher ce genre de choses. Les

tueurs de Nairobi se sont manifestement inspirés des attentats de Bombay [dix attaques coordonnées avaient fait cent soixantequinze morts en novembre 2008], qui, pour les analystes de l’époque, étaient peut-être le modèle du terrorisme de l’avenir. Il est moins cher et plus facile que des bombes, ne nécessite que quelques fusilsmitrailleurs, beaucoup de munitions et quelques hommes (et à Nairobi au moins une femme) prêts à mourir pour la cause. Sans un verrouillage complet et permanent, que peut faire une ville pour empêcher ce genre d’attaque ? Reste que, face aux scènes tragiques de ce week-end, il vaut la peine d’examiner la décision du Kenya d’intervenir en Somalie. Cette intervention a été unilatérale et a pris tout le monde de court. Et elle visait moins à restaurer la stabilité en Somalie qu’à éliminer les chebabs et à établir un Etat tampon de fait entre les deux pays, un Etat tampon qui empêcherait l’instabilité somalienne de déborder de la frontière et de menacer le tourisme et la pêche, deux industries vitales pour le Kenya.

Or c’était exactement ce qui était en train de se passer. En l’absence de gouvernement efficace, la piraterie fleurissait en Somalie, comme les enlèvements contre rançon. Les recettes commençant à se faire maigres, pirates, rançonneurs et organisations extrémistes s’étaient mis à regarder plus loin pour financer leurs activités, et les sites touristiques du Kenya, remplis de riches Occidentaux, leur avaient semblé la cible idéale [pour les kidnappings contre rançon]. L’avenir du port de Mombasa s’annonçait sombre car les sociétés de transport maritime cherchaient d’autres destinations, qui les mettraient hors de portée des pirates.

Conflit insoluble. Des troupes kényanes ont donc été envoyées dans l’un des conflits les plus insolubles d’Afrique. L’intervention kényane a été accueillie prudemment par la communauté diplomatique africaine et internationale et a fondamentalement modifié l’équilibre du pouvoir en Somalie. Si l’African Union Mission in Somalia [Amisom, Mission de

l’Union africaine en Somalie] avait une approche essentiellement défensive, le Kenya, lui, est passé directement à l’attaque et a chassé les chebabs de la plupart de leurs bastions importants. Le gouvernement fédéral somalien a pu ainsi étendre son influence, et l’Amisom sécuriser correctement Mogadiscio. Cette pression a frappé durement les chebabs. Les divisions se sont transformées en luttes internes, et plusieurs personnalités ont fait défection. L’organisation a perdu nombre des territoires qu’elle contrôlait, même si elle conserve de grandes parties du pays. Ironie du sort, c’est peut-être cette pression qui explique le moment et la nature spectaculaire de l’attentat de Nairobi. Confrontée à la perte de son influence dans la région, l’organisation lutte pour faire parler d’elle. Les dirigeants kényans ont maintenant quelques questions sérieuses, difficiles, à se poser. Pourquoi le Kenya s’est-il engagé en Somalie ? Cela vaut-il la peine d’y rester ? Le président Uhuru

Kenyatta a déjà promis de “punir” les responsables, mais est-ce que l’envoi de soldats supplémentaires en Somalie, avec une mission encore plus agressive, est le meilleur moyen de protéger les citoyens kényans à long terme ? On peut craindre également que cette tragédie ne serve de moyen de négociation dans les procès d’Uhuru Kenyatta et de William Ruto, son adjoint, devant la Cour pénale internationale. Ruto a déjà demandé un report du procès pour pouvoir gérer les conséquences du massacre, et il paraît que Kenyatta souhaite se servir de l’événement pour ne pas se présenter à l’audience [le président et le viceprésident sont accusés d’avoir encouragé les violences interethniques en 2008]. Dans cette tragédie, le Kenya a plus que jamais besoin de bons dirigeants. Kenyatta et Ruto ont ici l’occasion de prouver qu’ils le sont, même s’ils ne l’ont pas été par le passé. Ils doivent au moins cela aux victimes de Westgate. —Simon Allison Publié le 23 septembre


20.

AFRIQUE

Courrier international — no 1195 du 26 septembre au 2 octobre 2013

SOUDAN

L’or par-dessus tout Malgré l’insécurité, l’exploitation des mines de métal précieux prend le pas sur toute autre activité à la frontière entre les deux Soudans. ÉRYTHRÉE

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Régions disputées entre le Nord et le Sud

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’Etat du Nil Bleu* est en proie à la fièvre de l’or et les paysans de la région sont de plus en plus nombreux à délaisser leurs terres afin d’améliorer leurs revenus. “L’exploitation minière a bouleversé le mode de vie de nombreux habitants, parce qu’elle off re une autre source de revenus que l’agriculture”, explique Omar Garulhaq, membre d’un syndicat minier. “Auparavant, les habitants étaient aux champs en automne et restaient relativement oisifs le reste de l’année. Aujourd’hui, ils ont du travail toute l’année.” L’avènement de cette “révolution de l’or” était manifeste lors de la conférence minière

Oléoducs

Concessions pétrolières citées

de l’Etat du Nil Bleu, qui s’est tenue fin août. Grâce au slogan “Pour un état minier pionnier et privilégié” la conférence a fait salle comble, avec notamment des représentants de l’industrie minière et du commerce, des investisseurs, des traders et des entreprises minières locales. Le sentiment que l’agriculture ne faisait plus recette était d’autant plus fort que cet événement avait été organisé alors que la saison des travaux aux champs battait son plein. Toutefois, l’agriculture reste une activité clé. L’année dernière, plus de 1 million d’hectares ont été cultivés, d’après Suleiman Omar, ministre des Finances de l’Etat.

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Les agriculteurs ne sont pas les seuls à succomber à la fièvre de l’or. “Les fonctionnaires aussi prennent des congés sans solde pour tenter leur chance”, explique Hussein Yassin Hamad, gouverneur de l’Etat. “Ils peuvent gagner beaucoup d’argent en relativement peu de temps. Bien plus qu’ils n’obtiendront jamais en restant fonctionnaires.” Les jeunes au chômage, dont la plupart ont quitté les rangs de l’Armée populaire de libération du Soudan (APLS), se lancent eux aussi dans l’aventure. “Ils cherchent un moyen de gagner leur vie”, poursuit Hamad, qui ajoute : “C’est un coup dur pour l’APLS.” Quant à l’insécurité notoire de la région, elle fait désormais partie du quotidien, expliquent les habitants. “Nous avons dépassé la peur et la panique et nous sommes parfaitement adaptés aux circonstances exceptionnelles dans lesquelles nous vivons”, affirme Suleiman Atim, un homme d’une cinquantaine d’années. Le ministre des Finances a également souligné que la sécurité s’était beaucoup améliorée, et a appelé les médias à changer leur regard sur la région : “Nous vous demandons de dire que la sécurité est assurée dans notre Etat.” Le ministre des Mines soudanais, Kamal Abdellatif, se montre plus circonspect : “Plus de 82 entreprises ont obtenu des permis miniers dans l’Etat, or 8 seulement sont en activité, parce que les concessions ne sont pas sûres.” Les rebelles continuent en effet de sévir dans la majeure partie de la région, et notamment sur les sites miniers. “Ces entreprises ont obtenu des franchises de prospection, mais elles ne viennent pas sous prétexte de l’insécurité. Nous leur répondons que les conditions de sécurité sont assurées et qu’elles doivent commencer leur travail, ou alors nous leur retirerons leur franchise”, martèle le gouverneur. Un employé qui travaille pour l’une de ces compagnies minières et qui a préféré garder l’anonymat réfute la version du gouverneur, un “bla-bla politique qui n’a aucune réalité sur le terrain, notamment dans les zones où l’Etat et les rebelles continuent de s’aff ronter”. Il explique : “L’entreprise où je travaille dispose d’une licence pour la prospection du minerai de chrome depuis plus de deux ans, mais elle ne peut pas se permettre d’investir à perte dans des régions contrôlées par les rebelles.” Selon lui, seuls les habitants du coin peuvent exploiter les mines : “Les rebelles les considèrent comme des gens en marge de l’Etat, comme eux.” En juin dernier, Amnesty International a publié un rapport intitulé “Nous n’avons même pas eu le temps de les enterrer. Crimes de guerre dans l’Etat du NilBleu, au Soudan”. Ce rapport dénonçait la fréquence des combats entre le gouvernement soudanais et l’APLS. —Adam Mohamed Ahmad Publié le 10 septembre * Un référendum d’autodétermination doit être organisé dans cet Etat, situé à la limite du Soudan du Sud, afin de déterminer si ce territoire en fera partie ou restera sous la souveraineté de Khartoum. Des scrutins similaires devraient avoir lieu dans la région d’Abiyé et dans l’Etat du Kordofan du Sud.

Soudan du Sud Pékin attiré par le pétrole ●●● “La Chine propose de prêter à la république du Soudan du Sud 1 à 2 milliards de dollars par l’intermédiaire de la Banque chinoise de développement”, a expliqué le 9 septembre à la presse Stephen Dhieu Dau, ministre du Pétrole, des Mines et de l’Industrie du Soudan du Sud, après avoir rencontré Ma Qiang, l’ambassadeur de Chine à Juba. Les conditions du prêt sont encore en cours de discussion. Il y aurait 40 millions affectés au développement des industries minière et pétrolière de cette jeune nation. La production de pétrole va repartir à la hausse : “Nous devrions passer à plus de 200 000 barils dans les blocs 3 et 7 de l’Etat du Nil Supérieur et nous sommes également en train d’augmenter la production dans l’Etat d’Unité.” Les fonds seraient également affectés à de grands projets d’infrastructures telles que les routes et le réseau électrique, à l’agriculture et au développement d’industries comme celles du sucre et du ciment. D’après Ma Qiang, cette offre vise à améliorer la coopération entre la Chine et le Soudan du Sud. Dhieu confie qu’elle permettra à la Chine d’obtenir la part du lion dans les possibilités d’investissement offertes par le pays. La Chine est déjà l’un des plus gros investisseurs dans l’industrie pétrolière nationale. Waakhe Simon Wudu The Niles (extraits) Juba et Khartoum Publié le 13 septembre

SOURCE THE NILES Juba (Soudan du Sud) et Khartoum (Soudan) En ligne www.theniles.org Lancé en 2009 à l’initiative de Media in Cooperation and Transition (MICT), une ONG financée par les gouvernements allemand, canadien et belge ainsi que par l’Unesco, la Fondation Friedrich-Ebert et le Centre d’études pour les droits de l’homme, basé à Amman (Jordanie), The Niles a accompagné la naissance du Soudan du Sud en juillet 2011. Cinquante journalistes soudanais y couvrent l’actualité du Soudan et du Soudan du Sud en arabe et en anglais.


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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1195 du 26 septembre au 2 octobre 2013

asie

Inde. La fabrique de la haine communautaire Des émeutes meurtrières entre hindous et musulmans ont eu lieu début septembre, attisées par les partis politiques qui cherchent à polariser les communautés en vue des législatives de 2014.

—Outlook New Delhi

Q

uand on quitte l’autoroute NH-58 pour tourner à gauche en direction de la ville de Muzaffarnagar [dans l’Etat d’Uttar Pradesh, dans le nord du pays], il est impossible de rater le gigantesque panneau d’affichage du politicien Mulayam Singh Yadav. Le chef du Samajwadi Party [SP, au pouvoir dans la région depuis mars 2012] trône au-dessus de la route, actuellement déserte à cause du couvre-feu imposé sur les tronçons

↑ “Mon seul grief contre nos frères politiciens est… … qu’ils essaient de nous faire croire que les hindous et les musulmans sont deux plats différents alors que… … ils ont tous le même goût.” Dessin de Sandeep Adhwaryu, Inde.

touchés par les émeutes de début sepComment une petite tembre. Quel contraste entre cette présence imposante et l’abdication de toute bourgade paisible est responsabilité de la part de son gouver- devenue une poudrière nement ! Lors des violences interconfessionnelles entre hindous et musulmans, qui ont fait 38 morts en moins de trente- Cela ressemble six heures, les autorités ont dès le début à “l’émeute parfaite, – délibérément, diront certains – négligé sur commande” la situation. Aux abords de la ville, la peur, la colère et l’insécurité sont palpables. Elles sont visibles sur tous les visages qui nous épient depuis les coins hindoues dans le seul but de les convertir de rues, les fenêtres, les toits. à l’islam] et sur les abattages de vaches Cette bourgade, d’ordinaire paisible [sacrées]. Avec les élections législatives productrice de canne à sucre douce- de 2014 en ligne de mire, le BJP [parti amère, et les villages environnants sont nationaliste hindou] a été prompt à se encore aujourd’hui des poudrières. poser en “sauveur” des hindous. Le SP, Le visage criblé d’éclats de balles, quant à lui, aurait préféré fermer les yeux Khairunnisa a eu de la chance. Elle a durant les premières heures, cruciales, survécu. Assise à côté de ses filles, Azra des événements, afin que les musulmans et Aqsa, âgées de 5 et 10 ans, blessées elles aient un avant-goût de ce qui les attenaussi, dans l’hôpital local, cette musul- dait s’ils ne votaient pas pour lui et choimane de 35 ans décrit les violences dont sissaient le BJP. son village, Bahawadi, a été le théâtre dans l’après-midi du 8 septembre : “Une tren- Visées politiques. Début septembre, taine de personnes s’en sont prises à nos mai- Outlook signalait déjà que le malaise intersons. A ce moment-là, la plupart des hommes communautaire allait croissant et que étaient partis. Mon beau-frère, Dilshad, a les violences religieuses de faible intenété tué. Certains d’entre nous, sité se multipliaient dans femmes et enfants, se sont cachés l’ouest de l’Uttar Pradesh. dans la cuisine, mais ils ont fraCes craintes explosent cassé les portes et nous ont tiré désormais au grand jour, dessus. Ma nièce Iqra a été abatdans un jeu où la logique REPORTAGE communautariste, les visées tue d’une balle dans la tête. Ils ont éventré ma fille aînée.” politiques et l’anarchie se sont conjuOn trouve des victimes dans les deux guées pour accoucher de “l’émeute parcommunautés. A la morgue du même faite, sur commande”. hôpital, Dharampal, un hindou de 70 ans, Pour les autorités, les premières tente d’identifier le corps de son frère heures ont été les plus dures. “Les poliparmi les cadavres, s’aidant de la faible ciers étaient impuissants ; dans les zones lueur de son portable et indifférent à la où elles dominent, les deux communautés puanteur des corps en décomposition. ont fait usage de jets de pierres et d’armes Perdant l’espoir de retrouver son frère, à feu, explique un haut responsable du il fond en larmes. Il raconte comment district. Jamais encore nous n’avions été sa famille et lui ont été attaqués par des témoins d’une guérilla aussi organisée.” La musulmans près du village de Purwalian, police de l’Etat et les unités paramilitaires alors qu’ils revenaient d’un conseil villa- ont accompli leur mission habituelle, qui geois. Ils ont soudain été pris en embus- consiste à s’interposer sur le terrain, mais cade par des hommes qui, jaillissant des la situation n’a pu être reprise en main champs de canne à sucre, leur ont barré qu’avec l’intervention de l’armée. “Si la route. “Ils ont tué nos hommes et ont jeté nous avions eu quelques heures de retard, leurs corps dans le canal. Ils ont incendié relate un officier, on aurait dénombré des nos tracteurs, et il y a eu beaucoup de bles- centaines de morts.” Une possibilité qui sés”, nous dit-il. n’est toujours pas à écarter, sachant que Ce qui avait commencé comme un les cadavres que l’on récupère maintenant incident isolé, un jeune musulman étant dans les canaux, les champs de canne à accusé d’avoir accosté une hindoue dans le village de Kawaai le 27 août, a dégénéré quand les deux frères de la jeune fille ont battu le garçon à mort, puis ont été assassinés à leur tour par une foule Muzaffarnagar d’émeutiers musulmans en colère. Avant que la police ne puisse maîtriser la situation, les passions communautaires se New sont enflammées. Dans la région, depuis Delhi Lucknow quelque temps, les relations entre hindous UTTAR PRADESH et musulmans étaient tendues, à cause INDE des rumeurs sur le “djihad de l’amour” 500 km [des musulmans séduiraient des filles

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ASIE.

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VIETNAM sucre et les bois alentour risquent fort d’augmenter les chi res oďŹƒciels. Un passant non averti pourrait croire que la situation est presque normale dans la ville. Mais en y regardant de plus près, on peut voir la fumĂŠe qui monte encore des maisons, des mosquĂŠes et des vĂŠhicules incendiĂŠs. Plusieurs foyers musulmans sont toujours vides, seulement hantĂŠs par le bĂŠtail abandonnĂŠ. Shaukat Mohammed, un homme de 38 ans, dit ne plus jamais vouloir revenir dans son village, Kutba. “Je mourrai ici [Ă  Basikalan, village Ă  majoritĂŠ musulmane, situĂŠ Ă  5 kilomètres de lĂ  et oĂš il a trouvĂŠ refuge]. Nous n’avons plus rien ; ma famille a ĂŠtĂŠ massacrĂŠe par ceux qui ĂŠtaient nos voisins depuis des dĂŠcennies.â€?

Rumeurs et vidĂŠo. Les rumeurs qui circulent sur les disparus et les morts ĂŠventuels ne font qu’accentuer la panique. Les rĂŠseaux sociaux, facilement accessibles sur les portables, ont attisĂŠ la violence au lieu de jouer un rĂ´le positif. Dans les parages, il n’est pas rare de croiser des gens ayant Facebook, WhatsApp et WeChat sur leurs portables. Kalpana Saxena, du SP de Muzaarnagar, nous dĂŠclare : “Beaucoup d’appels, qui suivaient les informations Ă  propos d’a rontements et de cadavres, ĂŠtaient en rĂŠalitĂŠ erronĂŠs, ne colportant que des rumeurs.â€? Il a ĂŠgalement ĂŠtĂŠ dĂŠmontrĂŠ, de manière convaincante, que la vidĂŠo de deux jeunes victimes de lynchage, qui s’Êtait rĂŠpandue sur WhatsApp, concerne un autre incident, qui a eu lieu ailleurs [un dĂŠputĂŠ du SP a d’ailleurs ĂŠtĂŠ ĂŠcrouĂŠ pour avoir di usĂŠ une vidĂŠo incitant Ă  la haine intercommunautaire]. Mais alors, comment les choses ontelles pu ĂŠchapper Ă  tout contrĂ´le ? Les deux camps parlent de complot, d’une action prĂŠparĂŠe de longue date par l’adversaire. “En dĂŠpit de l’application du paragraphe 144 du Code pĂŠnal [qui permet Ă  un magistrat d’interdire un rassemblement public], les musulmans se sont rassemblĂŠs en grand nombre après la prière du vendredi Ă  la mosquĂŠe, le 30 aoĂťt, rapporte Sanjeev Kumar, un habitant hindou des quartiers rĂŠsidentiels de Muzaarnagar. Le magistrat et le chef de la police du district s’y sont rendus, et leur ont juste transmis une lettre d’injonction. Quelle parodie de la loi et de l’ordre !â€? Un responsable local a assurĂŠ Ă  Outlook que Lucknow [capitale rĂŠgionale de l’Etat d’Uttar Pradesh] n’avait ensuite ĂŠmis aucun ordre aďŹ n de suspendre les rassemblements communautaires, et que l’administration subissait des pressions politiques. Comme le dit Syed Shah Alam, dirigeant musulman de Muzaarnagar, “la violence semble avoir ĂŠtĂŠ planiďŹ ĂŠe. Ces ĂŠmeutes sont un succès pour les forces extrĂŠmistes hindoues et musulmanes, et un ĂŠchec total pour le gouvernement de l’Uttar Pradeshâ€?. —Panini Anand PubliĂŠ le 23 septembre

Naissance d’une conscience Êcologiste L’Êlite cultivÊe s’intÊresse au sort d’une forêt menacÊe par la construction de barrages. Une nouveautÊ dans un pays oÚ le bien commun n’est pas la prioritÊ.

—The New York Times New York

L

es Vietnamiens peuvent citer une maxime de HĂ´ Chi Minh pour presque chaque situation. Selon une bannière dĂŠployĂŠe dans les cours d’Êcole, celui-ci aurait dit notamment : “Qui veut prospĂŠrer dix ans plante des arbres, qui veut prospĂŠrer cent ans cultive le peuple.â€? Aujourd’hui, certaines personnes cultivĂŠes se demandent si elles n’ont pas nĂŠgligĂŠ les arbres. Le parc national de Cat Tien, Ă  environ 150 kilomètres au nord-est de HĂ´ Chi Minh-Ville, est une forĂŞt protĂŠgĂŠe sans doute dotĂŠe de l’Êcosystème le plus riche du Vietnam. En lice depuis 2006, ĂŞtre classĂŠ au patrimoine mondial de l’Unesco, il hĂŠberge des espèces vulnĂŠrables comme l’orchidĂŠe qui vit accrochĂŠe aux arbres et l’ours malais. Mais aujourd’hui le groupe Duc Long Gia Lai projette d’y raser 400 hectares de forĂŞt pour construire deux barrages hydroĂŠlectriques. Plus de 4 700 personnes ont signĂŠ une pĂŠtition sur le site change.org pour demander aux autoritĂŠs d’interdire cette construction. Une lettre ouverte contre le projet a ĂŠgalement ĂŠtĂŠ adressĂŠe au prĂŠsident, Truong Tan Sang. Des ĂŠditoriaux publiĂŠs dans la presse, ainsi que des collectivitĂŠs locales ont ĂŠgalement manifestĂŠ leur opposition. L’histoire peut paraĂŽtre banale : une grande entreprise menace des ressources naturelles, des ĂŠcologistes protestent, le gouvernement doit choisir entre proďŹ ts et prĂŠservation de l’environnement. Mais la particularitĂŠ des Vietnamiens, c’est qu’ils ne se plaignent de problèmes environnementaux que lorsqu’ils sont directement touchĂŠs.

Devoir collectif. La bataille pour le parc de Cat Tien est un mouvement moins pragmatique, plus axÊ sur l’avenir : il s’agit de protÊger la biodiversitÊ. Et ce nouvel intÊrêt marque un tournant dans la nature du militantisme citoyen. J’ai demandÊ à Nguyen Huynh Thuat, coorganisateur de la campagne Saving Cat Tien, pourquoi les Vietnamiens devaient

se sentir concernĂŠs par l’avenir du parc. Après avoir mentionnĂŠ les risques pour l’approvisionnement en eau, il a cherchĂŠ des raisons plus concrètes. Cet ancien fonctionnaire, qui a travaillĂŠ avec des chercheurs et des donateurs ĂŠtrangers dans le cadre de la prĂŠservation de Cat Tien, souhaite que les gens s’intĂŠressent davantage Ă  la biodiversitĂŠ. “Qu’on ĂŠchoue ou non, peu m’importe, dit-il Ă  propos de sa campagne. Ce qui compte pour moi, c’est que les gens s’intĂŠressent Ă  l’environnement durable.â€?

Thuat s’eorce de rĂŠintroduire la notion de devoir collectif dans ce pays oďŹƒciellement communiste. Les Vietnamiens tiennent leur maison impeccablement, mais nĂŠgligent les lieux publics, jetant leurs dĂŠtritus dans les rues et urinant dans les canaux. Selon la formule populaire, “nul ne pleure le père communâ€?, autrement dit : personne ne prend soin de ce qui appartient Ă  tout le monde. La situation est en train de s’amĂŠliorer. Bui Viet Ha, un entrepreneur social qui a ĂŠtudiĂŠ en Suède et qui dĂŠfend aujourd’hui des causes ĂŠcologiques au Vietnam, m’a expliquĂŠ que, lors de leurs voyages ou de leurs sĂŠjours d’Êtudes Ă  l’Êtranger, les Vietnamiens ĂŠtaient inuencĂŠs par les conditions de vie des pays avancĂŠs. Selon lui, la sensibilisation aux problèmes environnementaux ĂŠtait un luxe quand le Vietnam ĂŠtait un pays pauvre, mais, maintenant qu’il est plus riche, “un nombre croissant de gens ont un sens des responsabilitĂŠs Ă  l’Êgard de la sociĂŠtĂŠ et de l’environnementâ€?. Serait-ce Ă  dire que les Vietnamiens se mettent peu Ă  peu Ă  pleurer le père commun ? —Lien Hoang* PubliĂŠ le 6 septembre * Journaliste et ĂŠcrivaine vietnamienne.

       


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moyenorient

Iran. Une ouverture en trompe-l’œil Le président iranien, Hassan Rohani, mène une campagne médiatique pour obtenir la levée des sanctions économiques contre son pays, mais sans faire de réelles concessions.

—The Daily Telegraph Londres

S

oigneusement orchestrée, l’offensive de charme menée par le président iranien, Hassan Rohani, pour convaincre des dirigeants occidentaux sceptiques que son pays n’a pas l’intention de menacer la paix mondiale s’est avérée très payante. En déclarant à la télévision que l’Iran ne produirait “jamais” d’armes nucléaires, M. Rohani, qui est devenu le correspondant régulier du président Obama, a fait naître l’espoir que les trois décennies d’hostilité entre Washington et Téhéran pourraient bien toucher à leur terme. Comme pour renforcer le message selon lequel un nouvel esprit de réconciliation souffle en Iran, le président Rohani a ordonné la libération de plusieurs prisonniers politiques de premier plan [le 18 septembre], qui avaient été jetés en prison pour la simple raison qu’ils dérangeaient les ayatollahs. La délégation qui accompagne le président iranien nouvellement élu à l’Assemblée générale des Nations unies [le 25 septembre] à New York reçoit un accueil beaucoup plus

chaleureux que celui qui était généralement réservé à son prédécesseur, l’irascible Mahmoud Ahmadinejad. Mais, avant de succomber au nouveau climat de “rohanimania” qui règne aux EtatsUnis, il serait sage de réfléchir aux raisons qui ont poussé l’Iran à faire ces ouvertures précises à ce moment précis. Tout d’abord, ce n’est sûrement pas une coïncidence si elles arrivent au lendemain de la prestation bien peu convaincante de M. Obama pendant la crise sur l’attaque chimique syrienne. Le président américain ayant proclamé que l’utilisation d’armes chimiques serait la ligne rouge qui provoquerait une intervention militaire des Etats-Unis, on ne saurait s’étonner que son incapacité à appliquer son ultimatum ait encouragé un autre régime peu recommandable à tester la résolution de Washington. Sur le chapitre des armes de destruction massive, aucun pays n’a en effet mérité plus de lignes rouges que l’Iran, que ce soit pour la tentative du régime de produire de l’uranium à usage militaire ou pour la dissimulation obsessionnelle de ses installations et de ses

↓ Hassan Rohani. Dessin de Habib Haddad, paru dans Al-Hayat, Londres.

“Flexibilité héroïque” ? ●●● “Depuis que l’ayatollah Ali Khamenei a déclaré qu’il était partisan d’une ‘flexibilité héroïque’, de nombreux Iraniens cherchent à interpréter ses propos”, estime le site spécialisé sur le Moyen-Orient Al-Monitor. Si la presse réformatrice iranienne a réagi positivement, les médias et les dirigeants radicaux ont une autre interprétation. Pour le commandant adjoint des gardiens de la révolution, Hossein Salami, “la flexibilité héroïque signifie que nous ne renoncerons en aucun cas aux intérêts vitaux de la nation. Nous ne restreindrons jamais nos objectifs, notamment le droit de disposer de l’énergie nucléaire à des fins pacifiques. Ce droit ne pourra faire l’objet d’une quelconque flexibilité.” activités nucléaires au monde extérieur. Si, comme M. Rohani l’a affirmé dans son interview pour la chaîne NBC, l’Iran n’a réellement aucune intention de mettre au point l’arme nucléaire, alors pourquoi continue-t-il à produire de l’uranium enrichi tout en développant des systèmes de missiles conçus pour porter des ogives nucléaires ? Ancien pilier de l’appareil militaire de Téhéran (il a précédemment occupé les fonctions de secrétaire du Conseil de sécurité nationale), M. Rohani est idéalement placé pour répondre à ces questions et à toutes celles qui se posent sur la direction alarmante prise par le programme nucléaire iranien, en supposant, bien sûr, qu’il ait réellement l’intention de mettre un terme aux décennies d’hostilité avec l’Occident. Car ce n’est pas la première fois qu’un président iranien nouvellement élu fait des avances amicales en vue d’améliorer les relations, pour ensuite saboter ces efforts en refusant de transiger sur son programme nucléaire. Dans les milieux démocrates américains, beaucoup rappellent l’incapacité du gouvernement Bush, en 2001, à tirer parti de la proposition de l’ancien président [iranien réformateur] Mohammad Khatami d’apporter son soutien à la campagne pour renverser les talibans en Afghanistan. Or, si les Américains ont rejeté cette offre, c’est parce qu’ils avaient une preuve éclatante que l’Iran était en train de mettre secrètement au point l’arme nucléaire, ce qui a été confirmé ultérieurement par la CIA. Aujourd’hui, à l’instar du président Rohani, le guide suprême du pays, Ali Khamenei, envoie des messages – par le biais inattendu de Twitter – montrant qu’il est prêt à faire des compromis. Il a notamment déclaré dans un discours que l’Iran devrait privilégier la diplomatie plutôt que le militarisme et que l’heure était à la “flexibilité héroïque”. [lire ci-dessus].

Si ce changement de ton dans le discours de Téhéran est très bien accueilli, les diplomates occidentaux n’en demeurent pas moins sceptiques quant à sa réelle motivation. Durant la campagne présidentielle de cet été, la principale préoccupation exprimée par les électeurs en Iran était le tort causé à l’économie par les sanctions de l’ONU, alors que le problème nucléaire n’était pratiquement pas mentionné. Le président et le guide suprême sont donc conscients de la nécessité d’alléger les problèmes économiques et sociaux engendrés par les sanctions pour éviter une flambée de manifestations antigouvernementales telle que celle qui a ébranlé le régime jusqu’à ses fondations durant la révolution verte d’il y a quatre ans. Ils considèrent que le président Obama est plus intéressé par l’obtention d’un accord avec Téhéran que par le maintien de la position conflictuelle qui a été celle des Etats-Unis pendant la dernière décennie. C’est sans nul doute un stratagème qui mérite d’être pris en considération, car, si le président américain n’est pas prêt à agir contre un dictateur [syrien] qui gaze son propre peuple, alors il est peu probable qu’il se préoccupe des plans de l’Iran pour se doter d’un arsenal nucléaire. —Con Coughlin Publié le 19 septembre

Sortir enfin de notre isolement ! Le quotidien réformateur se réjouit de la politique diplomatique du nouveau président de l’Iran, qui pourrait entraîner la fin des sanctions. —Etemaad Téhéran

L

a communauté internationale a rarement été aussi enthousiaste que ces temps-ci à propos des relations entre l’Iran et l’Occident, notamment avec les Etats-Unis. Les échanges cordiaux confirmés entre Hassan Rohani et Barack Obama, les messages du président et du ministre des Affaires étrangères iraniens souhaitant une bonne année à la communauté juive, la libération de certains prisonniers politiques [le 18 septembre], la déclaration récente de Rohani affirmant qu’il détient toute l’autorité pour les négociations nucléaires… tout cela a créé un fort sentiment d’espoir et d’optimisme. Une situation presque semblable s’était produite après de la victoire du président réformateur Mohammad Khatami, en 1997. Or il existe une différence très importante entre aujourd’hui et ce moment-là. Il semble que Rohani ait pu obtenir la confiance et le


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MOYEN-ORIENT.

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↙ Dessin de Mana Neyestani (Iran), extrait de Tout va bien! (éd. Çà et là). soutien des responsables [conservateurs en Iran]. Voilà pourquoi cette fois des résultats plus positifs pourront être obtenus. De plus, le regard des dirigeants occidentaux sur l’Iran a changé. Les seize dernières années, les Occidentaux considéraient l’Iran avec mépris. En raison de beaucoup d’évolutions au Moyen-Orient [notamment les guerres en Irak et en Afghanistan, où l’Iran est apparu comme un acteur incontournable], cela semble avoir changé. Les sanctions les plus fortes ont été imposées à l’Iran, infligeant des dégâts considérables sur l’économie et la vie des gens. Mais elles n’ont pas poussé l’Iran à renoncer [à son programme nucléaire]. Les Occidentaux ont compris que leur politique, qui consistait à réclamer unilatéralement des choses à l’Iran pour ensuite imposer des sanctions si leurs attentes n’étaient pas comblées, ne fonctionne pas. Certains intellectuels occidentaux [notamment l’écrivain allemand Günter Grass] se sont élevés contre leurs gouvernements pour protester contre ces sanctions, les qualifiant d’immorales, inhumaines et indéfendables. Une autre option envisagée était d’intervenir militairement en Iran. Or, même en Syrie, les pays occidentaux ont décidé de ne pas intervenir, malgré l’affaiblissement considérable de Bachar El-Assad après deux ans de guerre civile. En Iran, une intervention serait beaucoup plus compliquée ; donc les menaces d’Obama – “l’option militaire est toujours sur la table” – sont plutôt un geste politique et diplomatique qu’une véritable menace. C’est pourquoi les Etats occidentaux sont contents de l’élection de Rohani et également optimistes quant à une possible sortie de l’impasse des négociations nucléaires avec le groupe des 5 + 1 [les membres du Conseil de sécurité et l’Allemagne]. Il est vrai que les sanctions ne nous ont pas fait fléchir, mais le peuple et l’économie du pays ont payé le prix fort. Nous cherchons autant que les Occidentaux à sortir de l’impasse. —Sadegh Zibakalam Publié le 21 septembre

SOURCE ETEMAAD Téhéran, Iran Quotidien et site www.etemaad.ir Etemaad, “Confiance”, est l’un des rares quotidiens réformateurs qui existent en Iran. Fondé en 2002 par Elias Hazrati, ancien combattant de la guerre Iran-Irak et ancien député, il est réalisé par une équipe de journalistes plutôt jeunes, qui contestent, parfois à demi-mots, le pouvoir en place.

Les femmes reprennent espoir Le nouveau président a promis aux Iraniennes des mesures libérales mettant fin aux discriminations de l’ère Ahmadinejad. — Your Middle East (extraits) Stockholm

E

lu président le 15 juin dernier, Hassan Rohani prend la suite de Mahmoud Ahmadinejad, dont le mandat a été placé sous le signe d’une hostilité manifeste à l’égard de la communauté internationale, d’un mépris affiché pour les droits de l’homme, et en particulier pour les droits des femmes et les libertés fondamentales. Rohani, qui a pris ses fonctions le 3 août, est considéré comme une personnalité politique plus modérée qui a promis d’apaiser les relations internationales et de mettre fin aux discriminations, notamment celles dont les femmes sont victimes. L’optimisme est de retour en Iran, mais les Iraniens restent tout de même sur la défensive. Déjà des organisations comme la Campagne internationale pour les droits de l’homme en Iran et Amnesty International ont fait connaître l’ampleur du chantier qui s’annonce pour le président en matière de droits de l’homme. Chez les féministes, l’heure est à un optimisme prudent. Selon Sussan Tahmasebi, une militante iranienne engagée dans la cause féministe, les femmes attendent deux choses. Premièrement, l’abrogation des politiques visant les discriminations préjudiciables aux femmes mises en place sous le gouvernement d’Ahmadinejad ; deuxièmement, des coups d’accélérateur en matière de droits des femmes, comme une réforme du système judiciaire assurant

l’égalité hommes-femmes, notamment en termes d’emploi. “Les femmes sont allées voter pour les mêmes raisons que les hommes. Elles voulaient donner leur voix à un candidat promettant de faire preuve de modération tant sur le plan local qu’international, de rompre l’isolement diplomatique du pays, d’œuvrer pour la fin des sanctions et de relever l’économie. Les sanctions économiques ont eu un impact très négatif sur la population iranienne, et notamment sur les femmes. Par ailleurs, lors de la révolution de 1979, une interprétation conservatrice de la charia a été adoptée qui a limité considérablement les droits des femmes. Mais, au cours de ces trente années, les femmes ont beaucoup gagné sur le plan social, à défaut du plan juridique. A l’université, les femmes sont plus nombreuses que les hommes, nous avons des femmes médecins, des juristes et des parlementaires. Or, sous le mandat d’Ahmadinejad, ces avancées sociales ont subi un coup d’arrêt. L’idéologie en vigueur était que les femmes devaient d’abord être des mères et des épouses. Mais les politiques mises en place ne respectaient même pas le statut de mère et d’épouse, puisque la loi sur le soutien familial a assoupli les restrictions sur la polygamie. D’autres mesures politiques ont suivi, comme l’instauration de

quotas limitant l’accès des femmes à l’université, le durcissement des sanctions appliquées aux femmes ne respectant pas le code vestimentaire islamique, la promotion des mariages avec de très jeunes filles, la fin des programmes de planning familial et une répression massive à l’encontre des féministes qui se battent pour plus d’égalité. La régression a été totale.” Rohani a fait en public de nombreuses promesses aux femmes. Il a proposé de mettre fin à la non-mixité dans les universités instaurée par Ahmadinejad ; il a promis d’ouvrir davantage le marché du travail aux femmes et de s’attaquer aux lois du travail discriminatoires. Il a également évoqué la possibilité d’assouplir les restrictions du code vestimentaire imposé aux femmes, même si, selon Sussan Tahmasebi, il ne faut pas s’attendre à la fin du port obligatoire du voile islamique, “mais plutôt à la disparition progressive de la police des mœurs dans les rues. En réalité, il ne peut pas faire grand-chose dans ce domaine. C’est très idéologique. Mais je pense qu’il va tout de même atténuer certaines restrictions et ne plus faire arrêter les femmes pour tenue provocante.” —Rochelle Jones Publié le 19 septembre


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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1195 du 26 septembre au 2 octobre 2013 ↙ Dessin de Clou paru dans La Libre Belgique, Bruxelles.

europe

A la une

Allemagne. Angela Merkel sur son petit nuage L’éclatante victoire de la chancelière, le 22 septembre, fait entrer l’Allemagne dans “l’ère Merkel”. Un pouvoir fort, sans démonstration de force, mais non sans faiblesse, car la CDU repose tout entière sur Angela Merkel.

—Süddeutsche Zeitung Munich

V

ainqueur – le mot n’existe qu’au masculin, Angela Merkel lui donne le genre féminin. Sa victoire électorale est un triomphe. Et c’est son triomphe plus que celui des chrétiens-démocrates. C’est elle en tant que personne, elle en tant que chancelière, qui l’a obtenu, avec une cote de popularité jamais vue dans l’histoire de la République fédérale. Par cette victoire, elle se hisse quasiment au côté de Konrad Adenauer, qui, en 1957, avait obtenu la majorité absolue pour la première et dernière fois dans l’histoire de la République fédérale.

1957 marque le point culminant de la puissance d’Adenauer. 2013 marque le point culminant de la puissance de Merkel. Par cette élection, l’exercice du pouvoir de la chancelière – quelle que soit la forme de son futur gouvernement – se mue en l’ère du merkelisme, un pouvoir fort qui n’a rien d’une démonstration de force. On a accusé Merkel d’être la chancelière de l’à-peu-près. On l’a accusée d’avoir gommé le caractère conservateur de l’Union chrétienne CDU-CSU pour y faire entrer le nébuleux. Mais, pour ses nombreux électeurs, Merkel n’est ni sans qualités ni sans convictions. Elle est pour eux la représentante d’un conservatisme

libéral éclairé qui ne craint pas d’aborder la question du mariage homosexuel. Dans la crise de l’euro, Merkel a magistralement joué “la ménagère souabe” sachant tenir les cordons de la bourse, son plus grand rôle jusqu’à ce jour. Les Allemands ont apprécié. Et elle fait de l’exercice du pouvoir une affaire non spectaculaire, ce qui plaît aussi beaucoup aux Allemands. Elle a ainsi obtenu que le bilan modeste de sa coalition ne nuise pas à sa popularité : ce qui marche bien est à mettre au compte de la chancelière, ce qui marche mal au compte de la coalition. En 1957, Konrad Adenauer avait atteint la formidable majorité de 50,2 % en scandant une formule

L’EUROPE DEVIENT MERKELAND

ÉPOUSTOUFLANTE MERKEL

Avec le “triomphe” de “la reine de l’austérité”, “l’Europe devient Merkeland”, titre Ta Nea le 23 septembre. Sur les plateaux télévisés, Angela Merkel a déjà évoqué l’adoption prochaine du troisième plan d’aide à la Grèce. “Le ministre des Finances, Wolfgang Schäuble, l’a dit en novembre 2012 et il l’a répété en août dernier”, a-t-elle rappelé sans donner plus de détails. “Personne ne peut dire que le sujet n’a pas été débattu.” Pour Ta Nea, le message lancé à Athènes par la chancelière est très clair : “Je ne peux pas arrêter la pression sur les réformes.”

“L’Allemagne renforce Merkel et attend une grande coalition”, titre Público, qui publie un portrait de la chancelière bouquet à la main, comme si elle était félicitée par tout un peuple.L’envoyée spéciale à Berlin, Maria João Guimarães, ne lésine pas sur les superlatifs pour décrire la victoire électorale de la présidente de la CDU : “écrasante”,“énorme”, “époustouflante”. Le score obtenu par la droite allemande impressionne la presse portugaise et donne une coloration d’événement historique aux élections fédérales allemandes de 2013.

simple, presque anodine : “Pas d’expériences”. Les Allemands n’en voulaient pas. Adenauer venait pourtant d’obtenir de Moscou le retour des derniers prisonniers de guerre et pouvait afficher le grand retour de la Sarre dans le giron de la RFA. Angela Merkel n’a pas de réussite aussi spectaculaire à mettre en avant. Cependant, les Allemands vont bien et ils ont le sentiment que Merkel les a pilotés comme il fallait à travers la crise de l’euro. Ils tomberont peut-être de haut, mais ce n’est pas encore le cas. C’est le sentiment de bien-être des électeurs qui a porté Merkel au triomphe, le sentiment que tout est sens dessus dessous dans presque toute l’Europe sauf en Allemagne. Voilà pourquoi elle a pu faire appel à une nouvelle version du vieux slogan dans sa conclusion lors du “duel” télévisé avec [son adversaire social-démocrate] Peer Steinbrück (SPD) : “Vous me connaissez. Vous savez ce à quoi je veux m’atteler. Nous avons quatre bonnes années derrière nous.” Pas d’expériences. Voilà pourquoi les électeurs cette fois ont boudé le FDP [parti libéral], à qui ils avaient ouvert les portes du gouvernement il y a quatre ans. Ils ont perçu ce parti comme imprévisible et incompétent.

Le FDP a perdu de vue sa raison d’être. Sa compétence économique s’est dissoute en discours vides de sens, il a perdu sa réputation en matière de politique étrangère et a fait comme si la défense des droits civiques n’était plus que la chasse gardée de la ministre de la Justice. Le FDP est en panne. Les chrétiens-démocrates peuvent se tourner vers d’autres partenaires pour former une coalition. Mais, attention, la stabilité d’une coalition dépend de la stabilité des partis qui la composent. Or, à part la CDU-CSU, tous les partis entament cette nouvelle législature en état d’instabilité, pour des raisons diverses. Le SPD [Parti social-démocrate] devra décider comment et avec quelles figures de proue se lancer dans la phase post-Steinbrück, qui aura été un candidat de transition courageux. Le SPD ne s’est toujours pas remis des turbulences provoquées par l’Agenda 2010 de l’ère Schröder et il se trouve en plein processus de mutation s’il envisage une éventuelle coalition rouge-rougevert [avec les Verts et le parti de gauche Die Linke]. Quant aux Verts, ils ont été forcés de constater au soir du 22 septembre qu’ils n’avaient aucune garantie de prospérer : leurs sympathisants ne sont pas enclins à tout accepter. Les Verts devront repenser leurs


EUROPE.

Courrier international — no 1195 du 26 septembre au 2 octobre 2013

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GRÈCE

REINE DE L’EUROPE Tout un symbole : le quotidien conservateur espagnol tresse une couronne d’étoiles européennes à la chancelière allemande. “Les raisons [de son succès] sont évidentes. Merkel a gouverné avec rigueur et responsabilité, sans faire de concessions au populisme et sans susciter de fausses espérances”, écrit La Razón. “Elle a su défendre l’austérité”, ajoute le journal de droite dans son éditorial, titré “L’ouragan Merkel”. Le quotidien estime que c’est une bonne nouvelle pour l’Espagne puisque ces résultats renforcent “la complicité de deux gouvernements de la même famille politique”. thèmes fondamentaux et ils vont de surcroît être confrontés à un renouvellement générationnel et à un changement de direction. En 1957, après son triomphe, Adenauer n’a guère fait bonne figure au fil des crises qui se sont succédé. Il a failli perdre les élections de 1961 et n’a plus été qu’un chancelier en sursis [en 1963, il a démissionné sous la pression de son parti]. Merkel est trop intelligente pour qu’il lui arrive une telle déconvenue. Elle ne visera pas un quatrième mandat. Ce qui viendra après elle, Dieu seul le sait. La garde rapprochée des ministres présidents chrétiens-démocrates, qui était jadis si puissante, n’existe plus. Aujourd’hui, la CDU, c’est Merkel plus presque rien. C’est un petit nuage dans son triomphe. A un moment ou un autre, ce sera la chance du SPD. —Heribert Prantl Publié le 23 septembre

SUR LE WEB

courrierinternational.com Retrouvez l’analyse des résultats par Stefan Reinecke, correspondant de Die Tageszeitung au Bundestag, et son point de vue sur un hypothétique gouvernement Merkel en coalition avec les Verts.

Avec une “section d’assaut” d’Aube dorée Comment fonctionne le parti néonazi ? Après l’assassinat du rappeur et militant antifasciste Pavlos Fyssas, un ancien membre témoigne.

—To Ethnos (extraits) Athènes

U

n ancien membre d’Aube dorée (AD), ayant appartenu à son noyau dur pendant un an et demi, révèle l’existence d’une section d’assaut de l’organisation nazie. Pendant cette période, il a côtoyé de près les hommes qui composent une branche locale du parti, “dont le meurtrier de Pavlos Fyssas [le chanteur assassiné] était sous-chef”, affirme-t-il. Dans ce long entretien qu’il accorde à To Ethnos, il fait sortir de l’ombre cette branche locale d’Aube dorée, de la ville de Nikaia [près du Pirée], au sud-ouest d’Athènes. Ce qu’il nous révèle est plus ou moins ce que nous imaginions, mais demeure choquant. La section d’assaut de Nikaia,

dirigée par Giorgos Patelis et présidée par le député [d’Aube dorée] Ioannis Lagos, dispose d’une hiérarchie, d’une structure et d’une organisation que l’on rencontre seulement dans des équipes paramilitaires criminelles. Leur quartier général est un bureau. On y donne les ordres pour attaquer les migrants et pour d’autres actions. C’est dans ce bureau que sont gardés les battes, stylets et bâtons télescopiques qu’ils font disparaître quand il y a un contrôle de police. “Quand il fallait les cacher, nous mettions nos armes dans la voiture de Giorgos Pantelis et dans la maison de sa mère”, nous dit cet ancien membre du parti. “D’ailleurs, l’un des policiers de Nikaia est lui-même membre d’AD et se charge de prévenir de l’imminence d’un contrôle ou encore de nettoyer le casier judiciaire de ceux

Contexte ●●● Dans la nuit du 17 au 18 septembre, Pavlos Fyssas, un rappeur de 34 ans connu pour son engagement antifasciste, a été tué à coups de couteau dans la banlieue sud-ouest d’Athènes, près du port du Pirée. La presse a diffusé des photos du meurtrier présumé, vêtu d’un tee-shirt marqué du sigle d’Aube dorée, posant au côté d’un député de ce parti fasciste. Entré au Parlement après les élections de juin 2012 et fort de 18 députés, Aube dorée est un parti à l’idéologie néonazie qui multiplie les attaques contre les migrants depuis sa création, en 1980. Surfant sur l’explosion du chômage à 27,3 % des actifs et sur le désespoir de la population, le parti n’a cessé de grimper dans les sondages, pour devenir la troisième formation politique du pays, avec 13 % d’opinions favorables. Depuis ce meurtre, Aube dorée a perdu près de 4 points dans les sondages. Le gouvernement a annoncé vouloir lever l’impunité du parti. Le 20 septembre, les autorités ont fait le ménage au cœur de la police grecque. L’ordre est venu du ministre de la Protection civile, Nikos Dendias, qui a exigé une enquête sur les liens entre policiers et membres d’Aube dorée. Deux généraux ont démissionné et plusieurs policiers ont déjà été suspendus.

qui se font prendre en flagrant délit.” En se confiant au journal, l’exmembre du parti analyse l’organigramme de la branche d’AD de Nikaia et affirme que, s’il se passait quoi que ce soit dans le quartier, “tous en informaient Giorgos Pantelis. Ce dernier devait, à son tour, informer Ioannis Lagos, qui était le cerveau de toutes les actions de la branche. Si nous avions son accord, nous pouvions sortir dans les rues. Pour taguer nos slogans sur les murs de la ville ou s’en prendre à des Pakistanais, il fallait que Pantelis et Lagos soient informés.” “Pour intégrer la section d’assaut de Nikaia, explique notre témoin, il faut appartenir à la ‘clique’ de Giorgos Pantelis et être capable d’apporter la preuve de sa valeur.”

“Tu n’es rien”. “Une fois membre, on entre dans le cercle, puis, une fois la fidélité au parti prouvée, on peut s’approcher du noyau dur. On te dit, dès le départ : ‘Tu n’es rien, tu es nul.’ On te dit de faire des pompes et on te donne des coups de pied dans les côtes devant tout le monde. Une fois dans le noyau dur, on te donne un livret où sont consignées toutes tes actions : à combien de rassemblements tu t’es rendu, combien de fois tu es allé aider au bureau, etc.”

La plupart des membres participent à la protection des rassemblements du parti dans tout le pays. Il n’y a pas que des gros bras chargés du service d’ordre. “Il y a aussi des hackers qui attaquent les profils Facebook de tous ceux qui ont été renvoyés ou se sont retirés du parti. Certains membres se font passer pour des anarchistes ou des antifascistes, pour aller apprendre ce qui se trame dans le camp adverse.” Alors qu’ils se présentent comme les sauveurs de la Grèce en renvoyant les migrants du pays, les masques tombent. Selon notre témoin, les vêtements que les membres d’AD rassemblent en prétendant les distribuer aux plus démunis sont en réalité revendus par des Pakistanais sur les marchés, Aube dorée prenant une commission sur les ventes. Dans la branche d’AD de Nikaia, il y a aussi des mineurs, des collégiens et des lycéens qui suivent une formation pour diffuser leur idéologie dans les écoles. On appelle ces jeunes les “centaures”. —Lefteris Bintelas Publié le 20 septembre A propos du quotidien grec To Ethnos, lire notre rubrique “Source de la semaine”, page 42.


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EUROPE

Courrier international — no 1195 du 26 septembre au 2 octobre 2013 ↘ Olga Kravets, Maria Morina et Oksana Yushko coopèrent depuis 2009 au projet multimédia intitulé

RUSSIE

Grozny, la ville où il n’y a jamais eu de guerre Toute trace du passé a été effacée de la capitale tchétchène. Restaurée, moderne, elle est à l’image de la Russie idéale rêvée par Poutine. 100 km

FÉDÉRATION DE RUSSIE

Mer Caspienne

KARATCHAEVOTCHERKESSIE

G IN

KABARDINOTCHÉTCHÉNIE BALKARIE C h a î n e d u ABKHAZIE G r Grozny a n d O.N.* C a DAGHESTAN u c a O.S.* s e

GÉORGIE

Moscou

ARMÉNIE

AZERBAÏDJAN

* O.N. Ossétie du Nord, O.S. Ossétie du Sud.

—Gazeta.ru Moscou

L

a célébration du cent quatre-vingtquinzième anniversaire de l’édification de la forteresse de Grozny, à la mi-juin, est passée inaperçue. Ce qui a valeur de symbole. Grozny est une ville dont l’histoire a été effacée. Ceux qui y viennent pour la première fois sont sidérés en découvrant cette métamorphose. Le prodige est au-delà de leurs attentes. Ceux qui n’ont pas vu la ville depuis la guerre ne comprennent pas immédiatement où se trouvait la place Minoutka ni où se dressait le palais de Doudaev [le général Djokhar Doudaev, premier président de la Tchétchénie autoproclamée indépendante en 1991]. A cet endroit, la cité, symbole de la renaissance russe, a été redessinée de façon qu’il ne reste rien de cette mémoire. On y parle parfois de combats meurtriers – la ville a été rayée de la carte –, mais on ne dit jamais par qui ni pour quelle raison. Et il n’est pas d’usage, dans cette nouvelle vie, de s’en souvenir. La guerre des uns contre les autres a duré dix ans, mais elle n’est déjà plus une guerre. Elle est devenue une sorte de légende, au même titre que le

Déluge, dont personne n’est responsable. Un épisode dérisoire face à cette merveille dont la vue coupe le souffle aux personnes de passage. Pour la nouvelle génération, Ramzan Kadyrov [le président tchétchène, fidèle à Moscou] est l’homme de la réussite, celui à qui elle est sincèrement reconnaissante. “Grâce à Ramzan, nous avons déjà une équipe de foot, une de volley, et, Inch’Allah, bientôt une de hockey !”, m’a dit voilà environ deux ans un adolescent de Grozny. Grozny est désormais le modèle de la Russie idéale. L’avenue centrale, autrefois avenue de la Paix et avenue Avtorkhanov, porte désormais le nom de Poutine. Elle est désertée le soir. Entre les deux guerres, des curieux s’y arrêtaient pour voir fonctionner de nouveau le premier feu de signalisation, après la chute de la ville. L’atmosphère d’intimité du Grozny d’autrefois ne se conjugue pas si mal avec celle de la ville européenne, prospère et à la mode. Mais ces quartiers luxueux, aux prix moscovites, sont inhabités. Les gens vivent dans les vieux immeubles serrés autour de cours que “le Constructeur” n’a pas touchées. Sans l’aide de programmes gouvernementaux, ils ont colmaté les trous et les fissures comme

COURRIER INTERNATIONAL

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Mer Noire

ils ont pu, sachant qu’il était inutile d’en bien, du moment qu’on y vit comme tout dissimuler les traces, puisque tout le monde le monde. Tel est à peu près le résultat. En moins en connaît la cause et sait pourquoi elles ne disparaîtront jamais. bien, mais dans les limites de ce que connaît Les nouvelles constructions, tels des le reste du pays. Et puis il y a cette ville organes artificiels, ne se sont pas encore, miraculeuse que Kadyrov a construite en fondues dans l’ensemble du corps urbain, réunissant tout ce qu’il avait pu engranger qui a subi des traumatismes apparemment jusque-là de rétrocommissions et en tirant incompatibles avec la vie. Mais, ayant mis bénéfice du partenariat entre le pouvoir et les dans la balance le nouveau et l’ancien, milieux d’affaires. Il a fait ce qui se pratique les habitants de Grozny se sont décidés partout ailleurs, mais il l’a fait avec outrance à vivre comme si c’était bel et bien leur et passion. Il a tout bâti d’une main de fer, ville. Il en va ainsi de l’avenue Poutine, des au prix de gros, en ne respectant aucune immeubles environnants et des banlieues, norme ni aucune règle, mais en présentant dans lesquelles ils évoluent comme avant des devis en bonne et due forme, c’est-à-dire guerre, à ceci près qu’elles sont mitoyennes avec des prix élevés. Et, lorsqu’il a récupéré de ruines en déshérence. la moitié du montant de ces devis, on a pu La ville est un autoportrait de Ramzan fêter ce succès supplémentaire et continuer Kadyrov. Et ce malgré le stade Akhmat- à ériger la pyramide. Et personne d’autre, en Arena, couvert, comme tout en Tchétéchénie, effet, n’en serait probablement venu à bout. de portraits de Poutine incroyablement jeune Cependant, cette tâche grandiose semble et d’Akhmat Kadyrov [père de Ramzan, se heurter aujourd’hui à certains obstacles. précédent président tchétchène, assassiné Grozny est reconstruit. En tout cas, dans la en mai 2004]. C’est le chef-d’œuvre pompier mesure où un tel miracle ne se reproduira de tout ce qui se fait en matière plus. Et l’aura de Kadyrov auprès d’architecture sportive, et dont de la génération qui n’a connu la touche de provincialisme que ce miracle commence à faiblir. La Tchétchénie va semble avoir été prévue dès le devenir un pays banal, sans projet. Les publicités pour les Bentley et pour les roulements excès, avec même une ambiance à billes d’un fabricant local naturelle et presque familière de s’y côtoient. Toute surface REPORTAGE “turkménisation*’’, comme par sur laquelle il est possible de solidarité. Le modèle tchétchène, coller quelque chose est recouverte de ces même avec un tel chef, va devenir naturel mêmes portraits. C’est le prolongement de pour ceux qui sont chargés d’entretenir la la pyramide qu’est devenue Grozny, ville terreur comme pour ceux qui doivent la qui n’a connu aucune guerre. subir. C’est l’autre face de ce qu’on considère Les Tchétchènes comprennent bien la comme du conformisme. Qu’on le veuille ou question que posent certaines personnes, non, quels qu’aient été les sentiments des éprises de liberté, de passage à Grozny : uns et des autres à l’égard de Kadyrov, il a comment avez-vous pu courber l’échine ? bien fallu travailler pour lui. Et Kadyrov n’a Mais comment répondre à quelqu’un qui pas trop rappelé aux gens quelles avaient n’a pas vécu ici ces dix années-là ? Il ne été leurs sympathies pendant la guerre ni faut pas prendre pour du conformisme une la façon dont ils se sont conduits envers sa mémoire qui n’est pas seulement celle d’une famille. Inutile de poser des questions quand tragédie, mais celle d’une tragédie absurde. la réponse est connue et peu agréable pour Elle n’avait aucun rapport avec ce que l’on la famille Kadyrov. Ceux qui ont accepté de considère comme son résultat, à savoir collaborer ont fait carrière. l’indépendance, la fête de l’insoumission. Aujourd’hui, les fonctionnaires de niveau Ce n’est que lorsque tout est arrivé que cela moyen, voire légèrement supérieur, ainsi a pris un sens politique en soi. Il ne s’agit que les spécialistes, mènent une fronde pas de conformisme. larvée. Il est vrai que leur choix se réduit, Dans l’Ingouchie voisine, un de ces comme à l’époque soviétique, à la cuisine politiciens qui comprennent tout explique ou à l’exil. Il ne leur reste qu’à se réjouir très clairement le principe du fédéralisme de ne pas avoir réussi à intégrer le cercle actuel : les élections directes ne sont pas des intimes de Kadyrov, où le bien-être n’a nécessaires. Nous ne nous en porterons d’égal que la peur. Mais, même en dehors que mieux si notre chef, quel qu’il soit, de ce cercle, il vaut mieux se tenir à carreau est soutenu par Moscou. Nous tenons car, dans de tels régimes, sortir des sentiers trop à la vie pour prendre le risque battus signifie tout perdre. Et chacun le d’élire quelqu’un qui ne plairait pas au sait. C’est cela, et non le caractère policier Centre. Que dire alors de la Tchétchénie ? du régime, qui constitue en réalité la base C’est précisément sur cela qu’est basé le du contrat social. modèle tchétchène, incarnation de l’actuel Ce système implacable prend les traits fédéralisme triomphant, et non sur l’argent d’une autocratie classique en s’exerçant un ou sur la cruauté du régime. Peu importe peu plus férocement à Grozny que dans le le dirigeant de la Tchétchénie, du moment reste du pays, mais cela est dû avant tout qu’il y a un cadre constitutionnel qui nous à l’histoire particulière de la ville. Avant la épargne le survol du territoire par les guerre et pendant, près de l’ancien marché, bombardiers. Tant pis si l’on n’y est pas dans le centre, il y avait une Bourse où les


EUROPE.

Courrier international — no 1195 du 26 septembre au 2 octobre 2013 “Grozny, neuf villes”, un travail soutenu par l’agence moscovite Salt Pictures. Venues pour saisir le chaos

d’après-guerre, elles se sont surprises à montrer une dictature de velours dans une ville déjà rénovée, voire

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luxueuse. Ci-dessous : des serveuses dans un bar branché et la reconstruction photographiées par Maria Morina.

spéculateurs lestés de grosses liasses de dollars étaient connus de toute la ville. Aujourd’hui, on y croise à nouveau des gens avec de semblables liasses. Et il semblerait que ce soient les mêmes. Kadyrov cesse de tout incarner, que ce soit la férocité ou le succès. Après avoir reconstruit la ville et la Tchétchénie, il s’est octroyé le droit incroyable non seulement de vivre selon des règles qu’il a lui-même érigées en lois, mais de le proclamer en public. Et personne n’y voit à redire. Mais il n’y a plus rien à construire. Et surtout il n’y a plus de moyens pour construire. Le programme fédéral pour la Tchétchénie est arrivé à son terme l’année dernière. Pour cette année, les reliquats sont suffisants. L’année prochaine, il faudra imaginer autre chose, mais sans compter sur la bonté de Moscou. Cela explique peut-être tout – les caprices et le silence de Moscou comme réponse aux caprices. Ramzan Kadyrov aurait annoncé qu’il faut arrêter de pressurer les milieux d’affaires. Il y a quelques années, cela aurait sonné comme une plaisanterie de sa part, les businessmen étant les principaux contributeurs au fonds Akhmat Kadyrov, immense caisse noire du pouvoir tchétchène. Et tout le monde devine que cela finira autrement. Le monde des affaires, dont la responsabilité sociale envers la Tchétchénie n’est remise en question par personne, ni à Grozny ni à Moscou, continuera à soutenir le régime avec un enthousiasme contraint. Mais, étant donné la forme du fédéralisme actuel, tout le monde approuvera. Y compris les hommes d’affaires, qui n’ont peur que d’une chose : l’impôt sur la fortune. Sur l’avenue Poutine, où personne n’habite, dans n’importe quelle pizzeria les prix sont ceux de Moscou. —Vadim Doubnov Publié le 28 juin * Au Turkménistan, ex-République soviétique d’Asie centrale, l’ancien président Saparmourad Niazov (décédé en 2006) a imposé un culte de la personnalité et rénové la capitale du pays, Achgabat, à la mesure de sa mégalomanie.

A lire ●●● Survivre à Grozny sous les bombes entre 1999 et 2002, c’est ce que raconte Polina Jerebtsova, jeune RussoTchétchène de 14 ans, dans un ouvrage disponible aujourd’hui en français. Le Journal de Polina. Une adolescence tchétchène, Polina Jerebtsova, Books Editions/ France Culture, Paris, 2013.


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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1195 du 26 septembre au 2 octobre 2013

↓ Dessin de Dilem paru dans Liberté, Alger.

france

Diplomatie. Harcelé comme un Allemand à Paris Un reporter raconte comment il devient, dans une France obsédée par la supériorité allemande, le porte-parole involontaire de son pays.

—Der Spiegel Hambourg

A

ngela Merkel ne sait pas ce qu’elle me doit mais, en tant qu’Allemand vivant à l’étranger, je suis constamment obligé de les défendre, elle, “ma” chancelière, pour qui je n’ai certes pas voté, et lui, “mon” gouvernement, dont je n’approuve que rarement la politique. Mais quoi qu’il advienne en Allemagne ou à cause d’elle, ici, à Paris, mes

amis et mes connaissances me tiennent aussitôt pour “responsable”. A leurs yeux, je suis logiquement le spécialiste né. Quiconque se rend à l’étranger se retrouve ipso facto dans cette situation : du jour au lendemain, on est bombardé représentant de son peuple, de sa patrie, et je préfère ne pas imaginer comment un séjour en Grèce pourrait déraper aujourd’hui, pour cette raison. Mais ce rôle d’ambassadeur se

cristallise un peu plus quand on vit à l’extérieur de ses frontières au lieu d’y passer simplement ses vacances. Depuis que l’Europe est en proie à la crise, ma vie, en tant qu’Allemand en France, est devenue plus précaire. Dans les journaux, on ne cesse de débattre du “modèle allemand”, de la force motrice de la classe moyenne allemande, du miracle du partenariat social allemand, et tout

cela, d’une certaine façon, aurait à voir avec moi. C’est moi qui suis responsable si le chômage baisse sur la rive droite du Rhin tandis qu’il grimpe sur la rive gauche. Et quand on se retrouve au café, des gens qui m’aiment plutôt bien me disent, toujours pince-sansrire : “Ah, les bons élèves allemands ! Qu’est-ce que ça peut m’énerver !” Moi aussi, parfois, ça m’énerve. Alors, je tente de rétablir la vérité, j’explique que, chez nous non plus, les rues ne sont pas pavées d’or, que la richesse collective actuelle de l’Allemagne masque beaucoup de misère individuelle, mais on ne veut y voir que de la fausse modestie de ma part. Considérée de l’extérieur, l’Allemagne rugit. Et moi, en tant qu’Allemand, j’ai plutôt intérêt à rugir avec elle, sous peine de passer pour un geignard. A la question récurrente : “Mais elle s’en tire bien, Angela, non ?”, on attend de moi un “oui” franc et massif, alors qu’il y aurait tant d’autres choses à dire à ce sujet. La supériorité allemande, on me la fait payer en détail au quotidien. Quand, il y a peu, la Golf d’un ami est tombée en panne, j’ai eu l’impression qu’il m’en voulait personnellement. “Je veux dire, c’est pas pour me retrouver avec une voiture aussi pourrie qu’une française que j’ai payé une allemande au prix fort”, m’at-il lancé. J’ai acquiescé. Et il a poursuivi : “D’ailleurs, qu’est-ce qui se passe avec les voitures allemandes ? Je t’en ficherai, du made in Germany !” A ce stade, je ne savais plus trop quoi dire mais j’ai continué à parler comme n’importe quel représentant de Volkswagen et j’avais probablement tout d’un porte-parole de l’industrie allemande. Peut-être que je devrais demander à me faire rémunérer. Naturellement, tous ces propos sur l’Allemagne comportent un double fond dont je ne mesurerai jamais la profondeur. Je ne sais jamais sur quelle idée préconçue ou jugement erroné mes interlocuteurs français se fondent à tel ou tel moment. Je dois néanmoins partir du principe que bon nombre d’entre eux sont jaloux de nos salaires et de notre faible dette publique, qu’ils nous envient nos voitures, nos machines à laver performantes et, naturellement, nos stars de foot. Ce dernier point est particulièrement sensible et une victoire de l’équipe allemande au Stade de France se

transforme pour moi en disgrâce. Tous reconnaissent après coup que les Allemands étaient les meilleurs, mais cela leur tape sur le système et je ressens dans mon quotidien toutes ces perturbations atmosphériques. Il m’arrive d’être expressément désigné comme le représentant officiel de mon pays, en partie à cause de mon poste de journaliste étranger à Paris. Tous les quinze jours, je reçois un coup de téléphone d’une charmante interlocutrice de France 24 ou d’une quelconque station de radio qui me demande de venir discuter du système éducatif allemand ou de la place des femmes en Allemagne. Je dois m’exprimer sur l’état de l’amitié franco-allemande. Je dois dire si les Allemands – c’est-à-dire moi – veulent toujours de l’euro, quelle est leur position vis-à-vis de la Russie et s’ils font encore confiance aux Américains après le scandale des écoutes. Il m’ar-

“Je t’en ficherai, du made in Germany !” rive de me retrouver face à Steffen Seibert, le porte–parole du gouvernement allemand, à l’occasion d’une conférence de presse et je ne peux dire qu’une chose : cet homme a toute ma sympathie. Ce boulot est infernal. On me demande rarement comment vivent les Allemands qui résident en France ou ce que je pense des Français. Cette question, seuls mes amis et collègues allemands me la posent lorsque je suis de passage en Allemagne. Et c’est là que se noue une drôle de comédie européenne : c’est l’histoire d’un homme que l’on interroge toujours sur le pays dans lequel il ne se trouve pas. Mais enfin, nous avons tous un rôle à jouer et je m’acquitte du mien de bonne grâce. Je confesse volontiers qu’à jouer les ambassadeurs je me fais parfois l’effet d’un imposteur et que je ne suis pas toujours sûr de rendre service à mes compatriotes. Mais je me donne du mal. Et puis quoi, je fais tout ça bénévolement. De toute façon, les Français admirent les Allemands, j’en suis certain. Ils nous aiment bien. C’est juste qu’ils ne le disent jamais quand je suis là. —Ullrich Fichtner Publié le 23 septembre


©Photo : Fernando Moreles

Partenaire du Festival des Libertés

FESTIVAL DES LIBERTÉS

17/10 > 26/10 2013 à Bruxelles CONCERTS / THEATRE / DOCUMENTAIRES / DEBATS / EXPOSITIONS Au Théâtre National et au KVS Rendez-vous automnal des défenseurs des droits humains, des agitateurs de réflexion, des amateurs de subversion, des brasseurs de diversité et des inventeurs de possible, le Festival des Libertés propose à nouveau une foison de documentaires, de débats, de spectacles, d’expositions et de concerts. Toutes formes d’expression en prise sur leur époque, engagées dans une démarche critique, inspirées par la promotion d’un monde plus juste et mélangées dans une ambiance conviviale et festive qui fait aussi la renommée du festival.

LES RESSORTS DE L’ENGAGEMENT Les libertés sont malmenées. Les inégalités deviennent vertigineuses. La planète s’épuise. Le monde dysfonctionne. Comment agir pour le changer ? Comment se fait-il que face à l’étendue des ravages, il n’y ait pas plus de remise en question des systèmes qui détruisent l’humanité, pas plus de révoltes aux quatre coins de la planète, pas plus d’alternatives déployées ? Comment sortir de l’immobilisme, de la résignation ou de l’anesthésie ? Conscient de la nécessité de

construire un monde plus équitable autant que des difficultés d’y parvenir, le Festival des Libertés 2013 invite les citoyens à réfléchir à la puissance d’agir, aux ressorts de l’engagement et aux moyens d’intervention, bref aux capacités de changement des individus et des sociétés. Il s’agira de déconstruire et de résister à tout ce qui dissuade l’action, de mieux cerner ce qui favorise l’implication et l’enthousiasme, de confronter les stratégies et d’élaborer des articulations audacieuses entre la théorie et la pratique, l’affect et le concept, les moyens et les fins, le global et le local, l’individuel et le collectif…


©Photo : Fernando Moreles

Dix jours de documentaires Comme chaque année, des centaines de réalisateurs issus des quatre coins du monde ont proposé leur film au Festival des Libertés. _____________________________ La programmation en a retenu les trente documentaires qui paraissaient les plus pertinents tant par leur propos proche des préoccupations du festival que par leur qualité cinématographique et par la démarche investigatrice, engagée et humaine de leur auteur.

Dix jours de concerts

Couvrant les cinq continents, ces films, primés par d’autres festivals, rappellent les urgences imposées, révèlent la richesse des luttes et décèlent les obstacles au changement. La compétition internationale de documentaires s’entamera avec le film Give us the money de Bosse Lindquist dans lequel Bob Geldorf et Bono dressent une autocritique du “charity business” et de l’impact des artistes sur la misère du monde. Le lendemain, We women warriors de Nicole Karsin rendra compte du combat du trois militantes indigènes de Colombie contre la violence des FARC, des paramilitaires et du gouvernement. Uprising de

Fedrik Stanton reviendra sur les débuts de la révolution égyptienne et sera suivi d’une discussion sur les troubles actuels. Le conflit israélo-palestinien fera une fois de plus partie des préoccupations du Festival des Libertés avec, entre autres, A world not ours de Mahdi Fleifel, qui relate de manière poignante le quotidien du camps de réfugiés Ain el-Helwey au Liban. La frontière entre la fiction et la réalité se brouille avec le surréaliste The act of killing de Joshua Oppenheimer qui a demandé à d’anciens militaires indonésiens de rejouer les exécutions massives des communistes qu’ils ont commises en 1965. No Fire Zone : the killing field of

Sri Lanka de Callum Macrae se veut, quant à lui, un témoignage à charge en vue d’une condamnation du massacre des Tamoules par la junte militaire. Avec Demokratia, the way of the cross, Marco Gastine reflète dans le miroir des élections de 2012 les multiples crises qui déchirent la Grèce.

Ciments de la convivialité festivalière, recettes de l’ambiance festive, véritables vecteurs de rassemblement, les concerts rythment et ponctuent la vie du Festival des Libertés. ______________________________

susceptibles de remuer, d’enchanter ou de soulever des foules bariolées.

(reggae), Steel Pulse (reggae), Ebo Taylor (highlife), Oxmo Puccino (slam), Archive (rock), Rokia Traoré (mandingo), IAM (hip hop), Nneka (afro, reggae, soul) ainsi que Madé J., Uman, Superlux, Panache Culture, Xamanek, Ghetto Blast Band, Coline Malice, Karim Gharbi, Sarclo et Mathias Bressan.

Des musiques éclectiques, électriques, acoustiques ou lyriques,

Enchantement, rassemblement et engagement militant, excellence, performance et diversité musicale avec Trombone Shorty (jazzfunk), El Gusto (chaâbi), Nouvelle Vague (bossa nova), Gentleman


©Photo : Thomas voor ‘t Hekke et Bas van Oerle

Dix jours de débats Espace d’information, d’interrogation, de réflexion, d’imbrication et d’implication, le Festival des Libertés n’aurait aucun sens sans ses multiples moments de discussions. Des conférenciers notoires, des chercheurs, des acteurs sociaux, des militants et l’ensemble des participants sont conviés à partager leurs expériences et analyses pour défaire et refaire le monde.

Dix jours de théâtre Entre humour décalé et violence malsaine, entre analyse sociologique et fables pasoliniennes, le théâtre interrogera aussi bien les raisons de se révolter, l’absurdité d’un monde en bout de course et les perversités qu’il engendre que les ressorts narcissiques et les travers de l’engagement.

Pour changer le monde, il faut en avoir le temps, les ressources et la disponibilité d’esprit : un forum sera consacré à une réflexion collective pour sortir des pressions de la vie contemporaine. Il faut aussi prendre des distances à l’égard des conditionnements soporifiques auxquels contribue l’indignation médiatique : des professionnels du secteur seront interpellés à ce sujet par JeanJacques Jespers et François Henderyckx. Des réveils citoyens, un foisonnement de formes nouvelles d’engagement émergent face aux crises de notre société : comment ces nouvelles initiatives

interagissent-elles avec les partis et les syndicats, vers quelles convergences contre l’austérité ? Ces actions parlent-elles aux premiers concernés ? Comment politiser les quartiers populaires et stimuler la puissance d’agir des opprimés ? Réponse avec entre autres, Michel Kokoreff et Christine Mahy. Entre travail social de proximité, résistance au quotidien et action spectaculaire, quelles sont les stratégies les plus porteuses, par exemple pour les féministes, y a-t-il des alternatives au topless pour se faire entendre ? Faut-il penser global et agir local ou penser local et agir global en exigeant

un exercice universel des droits fondamentaux pris en charge par des instances internationales ? Au niveau international, des mobilisations peuvent aussi se développer, par exemple pour dénoncer les exactions israéliennes en Palestine et promouvoir une intifada légale et citoyenne avec le Tribunal Russell sur la Palestine et notamment Ilan Pappé. L’exemple peut aussi venir de l’autre bout du monde. Quand le vivier latino-américain d’expérimentations sociales, économiques et politiques a des leçons à donner à l’Europe, assistons-nous au retour de la caravelle ?

Avec Money, Françoise Bloch poursuit son travail de plongée en apnée dans le monde de l’entreprise et s’attache à remonter toute la chaîne de l’organisation du travail jusqu’à son but ultime : le travail de l’argent. Les micro-contes du Piccolo paese d’Ascanio Celestini s’assemblent comme autant de chansons différentes racontant le lieu unique d’un concept album. Ils parlent de rien et de tout, des actes qui ne mènent à rien et des paroles qui font tenir le monde.

Tom Vermeir, comédien raté, a décidé de se lancer dans le stand-up avec Sta op ! Il espère ainsi enfin devenir populaire. Ses indignations lui assureront sa reconnaissance et sa fortune. Ses contradictions seront recouvertes de vernis. À l’antipode de cette autodérision belge, Jerk, de Gisèle Vienne, propose une reconstitution étrange, drôle et sombre par un marionnettiste ventriloque des crimes perpétrés par le serial killer Dean Corll. Les liens entre fantasmes et réalité sont

sans cesse ré-interrogés et notre perception du réel y est constamment déplacée.


©Photo : Julien Malland - Seth

FESTIVAL DES LIBERTÉS

17/10 > 26/10 2013 à Bruxelles CONCERTS / THEATRE / DOCUMENTAIRES / DEBATS / EXPOSITIONS Au Théâtre National et au KVS 4HÏÊTRE.ATIONAL "D%MILE*ACQMAIN  "XLs+63"OL ,AKENSESTRAAT "XLs+63"OX !RDUINKAAI "XL

Toute la programmation sur :

www.festivaldeslibertes.be


FRANCE.

Courrier international — no 1195 du 26 septembre au 2 octobre 2013

SOCIÉTÉ

↓ Dessin de Jorris Verboon paru dans De Volkskrant, Amsterdam.

Mini-miss : une loi anti-yankee Quoi de plus antiaméricain que l’interdiction des concours de beauté pour petites filles ?

POLITIQUE

Le nouveau chic patriotique de Valérie Trierweiler Il aura fallu plus d’un an pour que la première dame accepte son rôle d’ambassadrice de la haute couture.

—ABC Madrid

V —The Daily Beast New York

L

es Français préparent enfin une loi contre la sexualisation – ou l’hypersexualisation, comme ils disent – des petites filles. Le Sénat a adopté un texte devant interdire les concours de mini-miss. S’il entre en vigueur, les organisateurs risqueront jusqu’à deux ans de prison et une amende pouvant atteindre 30 000 euros. A première vue, cette nouvelle a de quoi surprendre. Après tout, la France est célèbre depuis longtemps pour ses lolitas. Brigitte Bardot n’avait que 15 ans lorsque le réalisateur Roger Vadim l’a découverte. Brooke Shields n’avait que 12 ans lorsque le réalisateur Louis Malle l’a choisie pour incarner une ado vivant dans un bordel de La Nouvelle-Orléans dans son film La Petite, où elle apparaît nue. Sophie Marceau et Vanessa Paradis étaient toutes deux des préadolescentes sexy lorsqu’elles ont été propulsées sous les feux des projecteurs. Et n’oublions pas les prédilections du réalisateur Roman Polanski, qui vit en France, où il est très respecté bien qu’il ait été condamné pour le viol d’une jeune fille de 13 ans aux Etats-Unis. Toutefois, en y regardant de plus près, on s’aperçoit que le vote du Sénat français est une sorte de coup en dessous de la ceinture qui cache – est-ce bien surprenant ? – des sous-entendus vaguement antiaméricains. Le débat français sur l’hypersexualisation des petites filles a en réalité été lancé il y a plusieurs années à la suite de plusieurs histoires. En 2006, le film américain Little Miss Sunshine – une comédie dramatique sur les concours de beauté pour enfants aux Etats-Unis – a eu beaucoup de succès auprès des Français et a éveillé leur curiosité. En 1996, la nouvelle du meurtre d’une minimiss âgée de 6 ans, JonBenét Ramsey, avait traversé l’Atlantique. Toutefois, c’est une

autre affaire qui a envenimé le scandale : en 2010, l’édition française de Vogue a publié des photos de Thylane Blondeau. La fillette, qui avait alors 10 ans, portait des talons aiguilles, était maquillée de façon provocante et prenait des poses aguicheuses. La mise en scène de cette séductrice en herbe a été jugée choquante dans de nombreux pays, dont les EtatsUnis – un avis qui a fini par trouver un écho en France. A l’époque, les défenseurs de Vogue avaient fait valoir que les photos représentaient seulement la façon dont les petites filles imaginent l’âge adulte, ce qui est peut-être vrai. Pourtant, il est difficile de regarder ces photos ou d’autres clichés de cette fillette – qui pose avec la moue glacée d’un mannequin adulte – sans avoir le sentiment très désagréable qu’elles illustrent aussi les fantasmes de pédophiles. Le débat sur l’hypersexualisation des enfants a pris de l’ampleur lorsqu’il a été révélé que des magasins envisageaient de vendre des soutiens-gorge rembourrés pour des fi lles de 8 ans, que certaines fi llettes commençaient à se faire épiler et que des chaussures à plateforme et hauts talons étaient créées pour des enfants de 4 ans. Pour finir, Chantal Jouanno, sénatrice et ministre des Sports sous le gouvernement de Nicolas Sarkozy, a demandé qu’un rapport soit rédigé sur le phénomène des préados sexy. Le projet de loi, qui a été adopté par le Sénat mais n’a pas encore été examiné par l’Assemblée nationale, cible uniquement les concours de beauté destinés aux filles de moins de 16 ans, ce qui est facile puisqu’ils sont vus comme un spectacle de mauvais goût importé des Etats-Unis. Typiquement français. —Christopher Dickey Publié le 19 septembre

31

alérie Trierweiler, la compagne du président François Hollande, a remisé au placard son style bobo pour le nouveau “chic patriotique”, très haute couture française avec brushing impeccable, un style immortalisé par la haute bourgeoisie de la côte Est dans les feuilletons hollywoodiens. Le style bobo – terme qui signifie bourgeois-bohème –, autrement dit décontracté, casual, était celui de cette journaliste divorcée et mère de trois garçons lors de son arrivée à l’Elysée, le 6 mai 2012, au moment de l’élection de son partenaire de cœur. Un an et demi plus tard, Valérie Trierweiler confessait : “Carla Bruni m’a donné de précieux conseils. Tout ce qu’elle m’avait dit à ce momentlà s’est révélé vrai.” Des conseils qu’on peut résumer ainsi : “Pas de marinières idiotes et autres mièvreries. L’épouse du président français doit être la première ambassadrice de la mode et de la haute couture française.” La première dame a mis près d’un an à assimiler la leçon. Et c’est seulement au

Une image bien terne à côté des photos éblouissantes de Carla Bruni

saison

2013/2014

le lieu unique scène nationale de Nantes

printemps dernier qu’elle a fait sa première apparition à un défilé de haute couture (Chanel/Karl Lagerfeld), dans une tenue à la hauteur des circonstances : escarpins Dior et tailleur en soie Chanel. Il faut dire que, lors des premiers voyages officiels du couple Hollande-Trierweiler, elle avait autant d’allure qu’une maîtresse de maison de la bourgeoisie. Et c’est d’ailleurs habillée comme une riche provinciale qu’elle a fait son entrée à la Maison-Blanche pour rencontrer les Obama. Une image bien terne à côté des photos éblouissantes de Carla Bruni en visite officielle à Londres, où elle avait affiché la beauté insolente d’une femme à l’allure exceptionnelle. La première dame a pris acte de ces erreurs monumentales dues au manque d’expérience et essaie de les corriger. Elle a commencé par faire un régime, puis, en bonne patriote, a eu recours à l’arme stratégique de la haute couture française. La nouvelle Valérie Trierweiler a récemment porté ses nouvelles armes à Tokyo, lors d’une réception donnée par l’empereur Akihito et sa femme, l’impératrice Michiko. Face à la rigueur de l’étiquette impériale japonaise, la compagne du chef de l’Etat n’était pas vraiment à l’aise, mais au moins était-elle en Chanel. Herr Lagerfeld a beau vendre des fanfreluches, il sait également faire preuve d’une rigueur toute prussienne. A Paris, de retour à l’Elysée pour recevoir le président allemand Joachim Gauck et sa compagne Daniela Schadt, Valérie Trierweiler a définitivement imposé son nouveau look et dit adieu aux erreurs du passé grâce à un ensemble en soie noire de chez Dior. Un changement qui n’a pas échappé à Laurent Cotta, chargé de la création contemporaine au musée Galliera : “Il était temps ! commente-t-il avec une pointe d’ironie. Aujourd’hui on découvre enfin cette volonté d’incarner le chic parisien traditionnel, conformément aux codes du classicisme français.” Patriotisme, quand tu nous tiens… —Juan Pedro Quiñonero Publié le 20 septembre

Les Géopolitiques de Nantes

Des tables rondes et conférences pour décrypter les défis stratégiques auxquels le monde est confronté.

vendredi 4 et samedi 5 octobre 2013 au lieu unique, Nantes www.lelieuunique.com / entrée libre


I

D'UN CONTINENT À L'AUTRE

Courrier international – n° 1195 du 26 septembre au 2 octobre 2013

Belgique. Un Belge au gouvernement australien Quand il est arrivé là-bas, il y a vingt ans, Mathias Cormann a commencé comme jardinier. Mais ce Belge germanophone sera le prochain ministre australien des Finances.

—De Standaard Bruxelles (extraits)

D

ans quel pays y a-t-il plus de possibilités qu’en Australie ?” s’interrogeait récemment Mathias Cormann dans “The Coach”, une émission de la télévision australienne. “Il n’y a pas de limites à ce que ce pays peut offrir.” La suite lui a donné raison. Il sera ministre des Finances au sein du prochain gouvernement de Tony Abbott. C’est en 1994 que Mathias Cormann, 43 ans, vient en vacances sur la plus grande île du monde. Il y rencontre l’amour de sa vie. Deux années plus tard, il s’installe définitivement à Perth - la grande ville de l’Ouest australien, avec 1,8 millions d’habitants. Depuis le début de

l’année, il est père d’une petite fille. A son arrivée, sa vie professionnelle ne démarre pas vraiment sur les chapeaux de roues : son diplôme de Droit de la KULeuven s’avère sans valeur aux antipodes et il trouve du travail comme jardinier d’une école. Entretemps, il s’est déjà inscrit au Parti Libéral, qui le repère bien vite et l’engage d’abord comme conseiller, puis comme chef de cabinet dans sa région d’Australie occidentale. Après un passage par le secteur privé, il devient sénateur en 2007. L’aboutissement d’un rêve pour lui : depuis son plus jeune âge, il rêve de faire de la politique. L’animal politique qui sommeillait en lui n’a guère tardé à se réveiller. A 21 ans, il s’inscrit à

la section locale du Christlich Sozial Partei (CSP) dans sa commune d’origine de Raeren, dans les cantons de l’Est. Il y siège très brièvement comme conseiller communal. En 1994, il commence à travailler pour le député européen fraîchement élu Mathieu Grosch (CSP). Celui-ci se souvient : “Il a été mon premier collaborateur. Il venait de terminer ses études, il était intelligent et débordait déjà d’ambition. C’était un bon communicateur, qui avait suffisamment de charisme pour devenir un bon politicien. On en a maintenant la preuve.” Mathieu Grosch n’est pas étonné que son ancien poulain ait opté pour les libéraux là-bas. “Dans notre parti, il y a des gens de centre-gauche et des gens de centre-droit et il

Dessin de Gaëlle Grisard pour Courrier international.

faisait clairement partie de la seconde catégorie.” Mathias Cormann a travaillé pour lui pendant deux ans mais, depuis 1996, il n’a donné qu’une seule fois de ses nouvelles. “Il m’a envoyé un mail pour me dire qu’il avait été élu sénateur.” En accédant à ce poste, Mathias Cormann atteint un niveau qui serait probablement resté hors de sa portée s’il était resté en Belgique. Aucun membre de la Communauté germanophone n’est jamais devenu ministre en Belgique. Jusqu’à présent, c’est Willy Schyns qui s’en était le plus approché en devenant secrétaire d’Etat au Tourisme [dans le premier gouvernement Leburton] pendant 271 jours en 1973. Accent exotique. Vu de Belgique, il peut sembler bizarre qu’un Belge devienne ministre en Australie, mais là-bas cela n’étonne personne. “C’est comme ça, en Australie. Dès que vous êtes naturalisé, vous faites partie du pays”, affirme Robert Portier, correspondant pour la NOS et la VRT là-bas. “Dans ce gouvernement, il ne sera pas le seul membre non originaire d’Australie. Dès lors, pourquoi pas un Belge ?” Le Premier ministre luimême, Tony Abbott, est né à Londres et celle qui l’a précédé, Julia Gillard, était originaire du Pays de Galles. D’un point de vue australien, il parle encore toujours avec “un accent exotique” mais, selon lui, c’est davantage un atout qu’un handicap. “Le fait que je sois un immigré n’a jamais posé de problème. Et mon accent me procurerait plutôt un léger avantage”, at-il déclaré, il y a deux semaines au quotidien belge de langue allemande Grenz Echo. “L’Australie est un pays très tolérant, qui a été construit par des immigrés. Celui qui, en tant qu’immigrant, apporte sa pierre à l’édifice ici voit toutes les portes s’ouvrir devant lui, quelles que soient son origine et sa branche d’activité.” Voire. Chaque année, des milliers de demandeurs d’asile tentent d’accoster en Australie sur de frêles esquifs dans l’espoir d’un avenir meilleur. Mais si l’on en croit Tony Abbott, mieux vaut qu’ils n’aient pas trop d’espoir. “Dès que le gouvernement sera mis en place, nous arrêterons tous les bateaux”, a-t-il promis le 16 septembre dernier. Son “Operation Sovereign Borders” compte utiliser l’armée pour ramener de force les demandeurs

d’asile déboutés dans les eaux territoriales indonésiennes. Ce plan se heurte à de sévères critiques des organisations de défense des Droits de l’Homme mais aussi du gouvernement indonésien. A l’égard des immigrants diplômés, l’Australie se montre un peu plus accueillante, même si les conditions d’accès se sont durcies ces derniers temps. L’Australie prévoyait d’attirer entre 107 000 et 129 000 nouveaux immigrants par an au cours des cinq dernières années : des étrangers soit engagés par une société australienne, soit munis de diplômes répondant aux critères des services d’immigration. L’Australie a besoin de cet afflux : avec 23 millions d’habitants, l’île manque de bras pour maintenir sa forte croissance économique.

En accédant à ce poste, Mathias Cormann atteint un niveau qui serait probablement resté hors de sa portée s’il était resté en Belgique. Depuis le 18 septembre, Mathias Cormann est officiellement ministre des Finances et de la Dérégulation, des domaines dans lesquels il s’était déjà spécialisé en tant que membre du cabinet fantôme de l’opposition. Si la traduction littérale de ses attributions donne “ministre des Finances”, ce n’est toutefois pas rigoureusement équivalent à ce qui se fait chez nous. Le vrai ministre des Finances est le “Treasurer of Australia” qui veille sur les Finances de l’Etat et établit le budget. Le ministre des Finances, quant à lui, effectue des travaux préparatoires pour le “Treasurer” et procède à certains calculs, notamment budgétaires. Cormann est bien conscient qu’une rude tâche l’attend mais cela ne lui fait pas peur. Il est parti de ses Cantons de l’Est pour atteindre le sommet ici et, pour lui, “The sky is the limit”. Une phrase qui peut s’entendre aussi au sens littéral : depuis 2001, il a son brevet de pilote d’avion. —Dries De Smet Publié le 18 septembre


Courrier international – n° 1195 du 26 septembre au 2 octobre 2013

Vieilles voitures non admises Anvers va prendre des mesures radicales. A partir de 2016, les voitures de plus de 23 ans (15 ans pour les Diesel) seront interdites dans tout le centre-ville.

—De Morgen Bruxelles (extraits)

V

ous roulez avec une voiture Diesel ? Et celle-ci commence à prendre de l’âge ? Alors, il y a de grandes chances pour qu’elle ne soit plus la bienvenue au centre d’Anvers d’ici deux ans ou que, dans le meilleur des cas, vous deviez l’équiper d’un filtre à particules. La municipalité d’Anvers vient de décider [le 13 septembre dernier] qu’à partir du 4 janvier 2016, tout le centre-ville (entre le périphérique et l’Escaut) deviendra une zone à faibles émissions, aussi bien pour les habitants que pour les visiteurs. Plus concrètement, si, à ce

moment-là, vous êtes propriétaire d’une voiture ou d’un camion Diesel de moins de dix ans, ou d’une voiture à essence fabriquée après 1992, vous n’aurez aucun souci à vous faire. Si votre voiture Diesel a entre dix et quinze ans, vous devrez l’équiper d’un filtre à particules pour pouvoir encore l’utiliser dans le centre d’Anvers. Ce genre d’équipement coûte environ 600 euros mais la Région flamande prévoit précisément une prime de 600 euros pour l’installation d’un filtre à particules dans une voiture particulière. Mais, si votre voiture a plus de 15 ans (Diesel) ou date d’avant 1993 (essence), elle sera bannie du centre urbain. Les âges qui

ont été retenus pour les véhicules correspondent aux normes d’émission en usage (d’Euro 0 à Euro 6). Une étude de faisabilité réalisée en novembre 2012 a montré que 75 % des véhicules circulant à Anvers correspondaient à la première catégorie, celle pour laquelle aucun changement n’est requis. 15 % des véhicules devront être adaptés. Quant aux 10 % qui restent, ils devront rester au garage. A partir de 2020, les règles deviendront encore plus sévères. Pour les voitures Diesel, ce sera 12 ans maximum, et celles à essence devront dater d’après 1996. Comment la Ville exercera-telle les contrôles ? Le système sera mis au point au cours des deux prochaines années. Pour les habitants du centre-ville, la méthode fera appel à la carte de riverain. Pour les autres véhicules, il y aura un système de reconnaissance des plaques d’immatriculation. La municipalité est en train d’examiner avec la Région flamande et le niveau fédéral comment celui-ci pourra être accompagné d’amendes et à quel niveau celles-ci seront fixées. Le secrétaire d’Etat à la Mobilité, Melchior Wathelet (CDH), devrait présenter un cadre législatif d’ici à la fin de l’année.

BELGIQUE Dans certains cas, des exceptions seront accordées. Une sorte de tarif social sera prévu. Quant aux personnes possédant un véhicule adapté à leur handicap, elles auront droit à une intervention des pouvoirs publics, de même que les propriétaires d’un ancêtre reconnu comme tel. Les marchands ambulants et les entrepreneurs pourront toujours, moyennant le paiement d’une redevance, continuer à travailler comme aujourd’hui. “Mais, en leur demandant une contribution, nous espérons les inciter, eux aussi, à opter à terme pour un véhicule moins polluant”, explique-t-on au cabinet de l’échevine de l’Environnement, Nabila Ait Daoud (N-VA).

L’effet sur la qualité de l’air devrait être important, d’après l’étude de faisabilité. L’effet sur la qualité de l’air devrait être important, si l’on en croit les résultats de l’étude de faisabilité réalisée l’année passée. Les quantités de particules de suie et de carbone élémentaire dans l’air, les plus nocives pour la santé, devraient déjà diminuer de 30 % en 2016. En 2020, l’effet devrait être de 69 %.

Le taux de particules fines dans l’atmosphère devrait, lui, avoir diminué de 30 % en 2016 et de 41 % en 2020. Nabila Ait Daoud reconnaît que l’investissement pour atteindre ces objectifs sera considérable. Le coût précis du système d’identification des plaques d’immatriculation n’est pas encore connu. Mais ce système devrait également pouvoir servir à d’autres fins. “Et puis, il s’agit d’une mesure de santé publique, cela en vaut la peine”, ajoute-t-elle. La Ville d’Anvers et la Région flamande comptent bientôt signer une convention pour la mise en place concrète du projet. “La Flandre aidera Anvers à réaliser ce projet”, confirme la ministre régionale de l’Environnement, Joke Schauvliege (CD&V), sans cacher son enthousiasme. “Elle mettra non seulement son expertise en la matière à disposition, mais également ses banques de données sur la qualité de l’air. Et elle effectuera elle-même les mesures de celles-ci”, affirme-t-elle. Par contre, étendre la zone de basses émissions à l’ensemble de la Flandre n’est pas à l’ordre du jour. “Ce genre de choses n’est utile qu’en zone urbaine”. —Ann Van Den Broek —Ann De Boeck Publié le 14 septembre

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Board & Executive

II.


III.

Courrier international — no 1195 du 26 septembre au 2 octobre 2013

↙ Dessin de Martirena, Cuba.

europe

Electricité. L’union fait la baisse des prix Contrairement aux intentions de Bruxelles, la libéralisation du marché de l’électricité s’est traduite pour les Européens par une augmentation générale des factures. Pour inverser cette tendance, des consommateurs ont décidé de se regrouper afin d’obtenir de meilleurs tarifs.

—El País Madrid

D

epuis le 1er janvier 2003, les consommateurs d’électricité espagnols ont la possibilité de choisir leur fournisseur. Cette initiative a marqué le coup d’envoi d’un long processus de libéralisation du secteur de l’énergie, qui reste encore à conclure et devait, en théorie, entraîner une réduction des factures d’électricité. On pensait que la concurrence entre les entreprises, à l’image de ce qui s’est produit sur le marché de la téléphonie, se traduirait par des offres séduisantes afin d’attirer les clients. Dix ans plus tard, non seulement cela n’a pas été le cas, mais les factures se sont envolées. D’après une étude de l’Organización de Consumidores y Usuarios [Organisation des consommateurs et des usagers, OCU], elles ont augmenté de 60 % en moyenne depuis 2007. Et, selon Eurostat, l’électricité en Espagne est la troisième plus chère d’Europe. Les consommateurs commencent à réagir. Le 11 septembre, l’OCU a lancé une initiative d’achat collectif pour faire baisser les factures d’énergie. La proposition, qui a plusieurs précédents en Europe, consiste à former un grand groupe de consommation pour acheter l’énergie en gros et négocier le prix directement avec les fournisseurs. En théorie, la note doit baisser : plus on achète de l’énergie, moins elle revient cher. Toute personne membre ou non de l’OCU peut rejoindre le groupe d’achat en s’inscrivant sur un site Internet jusqu’au 14 octobre. Deux jours plus tard, l’association organisera un appel d’offres auquel pourront participer toutes les entreprises désireuses de fournir de l’électricité à cet ensemble de clients. Celle qui offrira le tarif le plus bas l’emportera. Le 4 novembre, le nom de l’entreprise gagnante sera communiqué aux consommateurs. Il se peut qu’il y ait deux noms si une offre pour l’approvisionnement conjoint en électricité et en gaz est acceptée. Chaque client sera informé des économies qu’il pourra réaliser. Si l’offre est jugée intéressante, l’usager pourra donner son accord et le fournisseur lui proposera de signer un contrat. Plusieurs associations européennes de consommateurs ont déjà mis en place des initiatives similaires, dont certaines ont eu un grand succès. Aux Pays-Bas, où une action a été lancée l’année dernière par Consumentenbond,

52 000 personnes se sont inscrites et ont réussi ainsi à économiser 277 euros par an en moyenne. En Belgique, l’initiative a été menée par Test-Achats et a séduit 152 000 consommateurs, qui ont fait baisser leur note d’électricité de 130 euros et celle du gaz de 435 euros. Au Royaume-Uni, l’organisation Which? a obtenu une économie moyenne de 258 euros pour 285 000 personnes et, au Portugal, l’association Deco a fait baisser les factures de 25 à 80 euros pour presque 600 000 clients. Antonio Arranz, responsable de l’énergie à l’OCU, ne s’aventure pas à chiffrer les économies qui pourraient être réalisées en Espagne. “Cela dépendra du nombre de personnes qui s’inscriront et de leur profil”, explique-t-il. Mais il assure que la majorité des participants obtiendront mieux que ce qu’ils ont déjà. De fait, selon ses calculs, “il y a des clients sur le marché libre qui croient bénéficier d’une offre intéressante et qui paient 25 % de plus que le tarif réglementé.” Reste également à attendre la réponse des entreprises et il faut voir si elles sont disposées à participer à l’appel d’offres et à proposer des prix attractifs. Endesa, l’une des cinq grandes entreprises qui dominent le secteur en Espagne, s’est présentée à l’appel d’offres portugais et l’a remporté mais n’a pas encore décidé si elle va répondre à celle de l’OCU. L’Associación Nacional de Ahorro y Eficiencia Energética [Association nationale pour les économies d’énergie et l’efficacité énergétique] (ANAE), créée pour rassembler les consommateurs d’énergie et faire baisser les factures d’eau et d’électricité, travaille depuis plus de six mois à une proposition similaire. “Les précédents en Allemagne, en Grande-Bretagne et plus récemment au Portugal nous ont encouragés à tenter de renverser la vapeur dans le système”, explique Francisco Valverde, porte-parole de l’organisation. “Nous avons déjà l’accord de la Commission nationale de l’énergie et attendons l’avis du secteur.” La date de lancement de la campagne n’a pas encore été fixée. “Ce sont des propositions

Nous avons déjà l'accord de la Commission nationale de l'énergie


EUROPE.

Courrier international — no 1195 du 26 septembre au 2 octobre 2013

IV.

↓ Dessin de Martirena, Cuba.

ALLEMAGNE avec lesquelles on peut économiser quelques euros, mais elles ne vont pas jusqu’au fond de la question”, opine Jorge Fabra, président de l’association Economistas Frente a la Crisis [Economistes face à la crise], ex-président de Red Eléctrica et ancien conseiller à la Commission nationale de l’énergie. “Je ne crois pas qu’elles aient beaucoup d’avenir parce que le problème du système électrique espagnol ne réside pas dans les fournisseurs, mais dans l’organisation même du système.” Selon lui, le système espagnol est une tour de Babel qui est difficile à comprendre et engendre de grosses erreurs de diagnostic. “Et le principal problème, j’insiste, n’est pas dans la présence ou l’absence de concurrence entre les fournisseurs, poursuit-il. Il est dans le fait que le système n’établit aucune distinction dans les origines de l’énergie : l’énergie produite par les centrales hydroélectriques et nucléaires est moins chère que celle issue du charbon et du gaz naturel, mais elles sont toutes vendues au même prix. Par conséquent, il y en a qui empochent beaucoup plus d’argent qu’ils ne le devraient. Mais aucune des réformes entreprises jusqu’à présent par les divers gouvernements n’a été capable d’aborder ce sujet. Il y a beaucoup d’intérêts sectoriels en jeu.” Les fournisseurs justifient le manque d’offres attractives en arguant qu’ils travaillent avec une marge étroite, car la partie fixe de la facture, celle qui est déterminée par le gouvernement, est la même pour tous, et ils ne peuvent donc faire des économies que dans la phase finale du processus : les coûts administratifs, de personnel et de gestion. Les coopératives d’énergie verte, des fournisseurs qui sont entrés dans le système en captant les consommateurs défendant les énergies renouvelables, veulent elles aussi changer les règles du jeu. Cet été, elles ont fait un pas en avant. Après avoir appris que le gouvernement voulait taxer l’autoconsommation, qui consiste à produire de l’électricité chez soi avec des panneaux photovoltaïques ou de petites éoliennes et à l’utiliser, elles ont appelé à l’insoumission pour défendre leur modèle. El País a recensé une demi-douzaine de fournisseurs verts. Selon leurs représentants, ils sont en pleine croissance et offrent des tarifs intéressants. —Juana Viúdez et Raquel Vidales Publié le 23 septembre

Plus incontournable que jamais Vainqueur incontestable des élections du 22 septembre, Angela Merkel va devoir trouver des partenaires pour gouverner. Mais, quelle que soit la coalition, elle devra assumer le pouvoir qui est désormais celui du pays.

—Frankfurter Allgemeine Zeitung Francfort

L

es Allemands ont voté. Leurs partenaires européens peuvent respirer : le scrutin est passé, même si la phase la plus passionnante, celle de la formation d’un nouveau gouvernement à Berlin, attend encore les acteurs comme les observateurs. Les tensions que suscite la question de savoir qui tiendra les rênes de la politique au cœur de l’Europe ne sont pas injustifiées. Elles sont le fruit des événements et des expériences de quatre années marquées par la crise des dettes publiques européennes, par un climat d’inquiétude quant à la survie de l’union monétaire et par le débat sur les moyens à mettre en œuvre pour assurer la pérennité de l’euro. L’Allemagne y a joué un rôle clé ; beaucoup qualifieraient ce rôle de “déterminant” et de “dominant”. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ça n’a pas vraiment ravi les pays du Sud. L’Allemagne insistait sur la nécessité de consolider les politiques budgétaires et faisait du ralliement à ses

propres préférences politiques une condition du déblocage de fonds de secours – c’était également une condition impérative pour que la plupart des Allemands, déjà mentalement montés sur les barricades, ne se détournent pas politiquement de l’Europe. La place centrale de Berlin est aujourd’hui plus flagrante qu’elle ne l’a jamais été depuis la chute du Mur.

Culture de la retenue. Si elle était déjà manifeste, la domination économique de l’Allemagne l’est encore plus depuis la crise. Les tensions nées de cet écart de performances économiques et technologiques ne s’apaiseront pas, ou guère, même si les

pays en difficulté tiennent bon le cap des réformes. En ces temps de gestion de crise et de déstabilisation de l’Union, l’Allemagne – du fait de son poids économique, de sa position géopolitique centrale et de la politique qu’elle mène – s’est vu coller deux étiquettes : la première est celle d’une “nation indispensable au sein de l’UE”, l’autre celle d’un “Hégémon réticent”. Il a fallu que ce soit le ministre des Affaires étrangères polonais qui proclame l’Allemagne “indispensable” et qui, faisant allusion au style du gouvernement fédéral, appelle de ses vœux une gouvernance volontariste. Considéré par certains comme un reproche et par d’autres comme une invitation pressante à renflouer l’Europe – de manière désintéressée, ou presque –, le qualificatif de “puissance hégémonique” découle surtout de la dominat ion écono mique du pays. Or les Allemands ne peuvent ni ne veulent être une puissance économique internationale comme le furent les Etats-Unis au xxe siècle. La classe politique allemande n’ignore évidemment pas que le pays doit endosser davantage de responsabilités politiques à l’échelle européenne comme internationale, mais

une partie de cette classe politique est toujours prisonnière, sur les questions militaires et sécuritaires, d’une “culture de la retenue” originaire d’Allemagne de l’Ouest. Ce en quoi, au passage, ils sont parfaitement en phase – comme sur le dossier libyen – avec une grande majorité de la population. Laquelle évoque volontiers le modèle d’une “Suisse élargie” en matière de politique sécuritaire. Quant au slogan “Germans to the front” (les Allemands au front), il est juste bon pour les films historiques.

Responsabilité. Le déséquilibre entre les performances économiques allemandes (et l’aplomb qui en découle sur les questions afférentes) et un discours sécuritaire qui souligne régulièrement toutes les opérations auxquelles l’Allemagne ne participera pas ne devrait plus ou moins se maintenir. La responsabilité politique de l’Allemagne en Europe naît de sa situation au cœur de l’Union. Cette responsabilité ne saurait toutefois plus se résumer au simple mot d’ordre “Plus d’Europe”. Les institutions européennes ne bénéficient plus d’emblée de la confiance “apolitique” de tous les Allemands. Lesquels, pas plus que la majorité de leurs partenaires, ne ressentent l’envie de réviser les traités. Ces derniers peuvent cependant être sûrs d’une chose : l’Allemagne leur rappellera à l’avenir que, dans le monde hyperconcurrentiel de demain, la prospérité de l’Europe dépendra de son dynamisme, de sa capacité à innover et de sa compétitivité. —Klaus-Dieter Frankenberger

Publié le 23 septembre

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à la une

BIENTÔT EN VENTE LIBRE Le cannabis ne sera bientôt plus une drogue interdite. La fin de la prohibition a été approuvée dans les Etats du Colorado et de Washington (lire pp. 36 et 37) et doit l’être bientôt en Uruguay (ci-contre). Le débat avance sur tout le continent américain. Il ne s’agit plus seulement de la dépénalisation de la consommation, déjà en vigueur dans de nombreux pays, mais bien de la légalisation de la production et de la distribution de marijuana. Au nom de la santé publique et pour lutter contre le trafic et la violence qu’il génère, mais aussi parce que le cannabis est un marché juteux qui suscite d’immenses espoirs commerciaux…—Service Amériques

↑ Dessin de Boligán, paru dans El Universal, Mexico.


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Consommation de cannabis dans le monde

SOURCE : “WORLD DRUG REPORT 2013” (OFFICE DES NATIONS UNIES CONTRE LA DROGUE ET LE CRIME)

Part de la population de 15 à 64 ans ayant consommé du cannabis durant l’année 2011 (ou dernière année disponible) Plus de 8 % De 6,01 à 8 De 4,01 à 6 De 2,01 à 4 Moins de 2 Pas de données Données antérieures à 2007

L’Uruguay, un test continental Le petit pays sud-américain nationalise la production et la distribution de marijuana. Une expérience risquée, qui aura des répercussions dans toute la région.

T

B O, CU FALC

héâtre des opérations les plus violentes de la guerre contre la drogue menée par Washington, les pays d’Amérique latine contestent pour la plupart l’attitude implacable des Etats-Unis dans leur lutte contre les stupéfiants. L’Uruguay, le plus petit pays de la région, est toutefois le premier à entrer en rébellion ouverte. Il devrait bientôt être le premier pays à légaliser la culture, la vente et la consommation de cannabis à l’échelle nationale. L’Uruguay est un cas tout à fait singulier en matière de drogue. Contrairement à de nombreux pays d’Amérique latine, l’Uruguay affiche un taux de consommation de drogue plutôt faible et relativement peu de violences et délits liés au trafic. Et, malgré tous les efforts de l’actuel président, José Mujica, en faveur de la légalisation, les sondages montrent que deux tiers des Uruguayens sont encore opposés à cette mesure. Face à une telle opposition et alors que le pays compte à peine 120 000 consommateurs réguliers de cannabis, pourquoi le gouvernement défend-il une décision aussi avant-gardiste ? “Pepe” Mujica la présente comme une mesure de sécurité publique. Difficile pourtant de croire qu’il s’agit là de l’objectif premier du président. Après tout, l’Uruguay affiche un des

A

—Los Angeles Times (extraits) Los Angeles

taux de criminalité les plus faibles d’Amérique latine. La volonté du président Mujica de laisser une marque en tant que dirigeant progressiste semble une explication plus crédible. En tout juste un an, il a notamment fait adopter la loi la plus libérale de toute la région sur la question de l’avortement et légalisé le mariage homosexuel. L’initiative uruguayenne est également une réaction au profond sentiment de frustration que suscite en Amérique latine la guerre contre la drogue menée par les Etats-Unis, qui, aux yeux des pays d’Amérique latine, est en bonne partie responsable des explosions de violence sur le continent. Les questions centrales sont les suivantes : la légalisation peut-elle effectivement faire baisser la criminalité, décourager la consommation de substances plus dangereuses que la marijuana et réduire les craintes face à l’insécurité ? Ou n’aura-t-elle qu’un impact réduit sur la criminalité tout en encourageant la consommation

Hausse de la consommation. En effaçant la stigmatisation culturelle de la consommation de marijuana, ainsi que les craintes pour la santé, la légalisation du cannabis pourrait provoquer une hausse de la consommation, même si les recherches existant sur le sujet tendent à démontrer le contraire. Il est toutefois fort possible que le cannabis légalisé de l’Uruguay atterrisse chez ses voisins brésilien et argentin (tout comme la production du Colorado atteindra le NouveauMexique et le Wyoming). Enfin, les réseaux criminels pourraient se tourner vers d’autres activités ou le trafic de drogues plus dangereuses. La légalisation de la marijuana en Uruguay ne devrait pas avoir d’effet majeur sur le trafic de stupéfiants à l’échelle du continent. L’Uruguay n’est ni un grand producteur ni une importante zone de transit. Et, comparé au Brésil ou aux Etats-Unis, le marché y est quasi inexistant. La courageuse décision de ce pays pourrait néanmoins initier une tendance en Amérique latine. De nombreux pays ont déjà formellement dépénalisé ou tolèrent de fait la consommation de marijuana. L’expérience menée par ce petit pays aura sans aucun doute un impact important, mais c’est surtout l’évolution de la situation aux Etats-Unis qui déterminera le futur de la lutte contre la drogue. L’Etat de Californie consomme à lui seul près de 500 tonnes de marijuana chaque année, contre seulement 22 tonnes pour l’Uruguay. Plus important encore, les Etats-Unis auront de plus en plus de mal à prôner l’interdiction de la marijuana, alors que les citoyens américains réclament eux-mêmes une plus grande tolérance. —Peter Hakim et Cameron Combs Publié le 21 août

← “En cultivant la liberté, l'Uruguay grandit”, affirme cette affiche de l'ONG Proderechos.

Contexte ●●● La Chambre des députés uruguayenne a voté le 31 juillet la loi qui prévoit que l’Etat “assumera le contrôle de la plantation, de la culture, de la récolte, de la production, de l’acquisition, du stockage, de la commercialisation et de la distribution du cannabis et de ses dérivés”. D’ici novembre, elle doit être approuvée “sans difficulté” par le Sénat, majoritairement

de drogue ? Deuxièmement, si la politique uruguayenne est couronnée de succès, est-elle pertinente pour d’autres pays ? On ignore les conséquences de cette décision, et peut-être faudra-t-il la remettre en cause. Le président Mujica lui-même en parle comme d’une “expérience”. Le marché noir peut prospérer grâce aux jeunes et aux touristes – à qui la vente serait légalement interdite –, ainsi qu’aux consommateurs ne se satisfaisant pas de la quantité autorisée par le gouvernement.

acquis au gouvernement, affirme le quotidien La Diaria. L’Uruguay deviendra ainsi le premier pays du monde où l’Etat contrôle la production

et la vente de cannabis. Les consommateurs, résidents en Uruguay, majeurs et dûment inscrits sur un registre des usagers, seront autorisés à acheter jusqu’à 40 grammes par mois dans des pharmacies accréditées. Les amateurs pourront également cultiver jusqu’à six plants à domicile ou s’organiser en clubs de consommateurs de 15 à 45 membres avec une limite de 99 plants cultivés.

La production de cannabis en dehors du cadre légal sera punie de peines allant de vingt mois à dix ans de détention, indique La República. “C’est une expérience, affirme dans ce quotidien le président José Mujica. Comme pour toute expérience, il y a naturellement des risques, et nous devons avoir l’intelligence de faire marche arrière si nous sommes dépassés.”


À LA UNE

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DENVER, ELDORADO DU CANNABIS

les quantités titanesques d’herbe qu’il s’envoie à longueur de journée, Ry Prichard gagne sa vie grâce à ses talents de photographe, mais aussi comme copropriétaire d’une société de production d’huile de cannabis baptisée TC Labs. “Ce qui se passe ici, c’est particulier, assure-t-il. Amsterdam, c’était juste un avant-goût. En termes de qualité et de sélection, le Colorado va vous en mettre plein la vue.”

Cultivateurs et distributeurs du Colorado n’attendent qu’une chose : l’ouverture, le 1er janvier 2014, des Fort potentiel financier. Le Colorado est le premiers points de vente de marijuana à usage récréatif. septième Etat des Etats-Unis à avoir légalisé le can—Rolling Stone (extraits) New York ême si vous ne savez pas encore que Denver est devenue la capitale incontestée de la fumette aux Etats-Unis, il y a des signes qui ne trompent pas. Difficile, par exemple, quand vous entrez en ville par l’autoroute 1-25, de ne pas sentir l’odeur acide et légèrement résineuse qui s’engouffre par les vitres ouvertes de la voiture. Suivez les effluves jusqu’à la zone industrielle de Platte River Valley, où d’immenses entrepôts anonymes abritent plus de 250 producteurs de cannabis – soit “la plus forte concentration de marijuana de la planète”, explique un cultivateur local. Si votre nez est exercé à ne repérer que la meilleure herbe, alors vous filerez tout droit chez Gaia Plant-Based Medicine, un producteur en pleine croissance qui nourrit de grandes ambitions. Là, dans un entrepôt de plus de 3 700 mètres carrés, situé juste en face d’un poste de police, une quinzaine de jardiniers s’affairent dans une véritable jungle intérieure de plants de cannabis, que la société revend dans ses trois dispensaires de marijuana médicale.

M

Bonbons, gâteaux, sodas. L’année dernière, les électeurs du Colorado ont adopté l’amendement 64, qui légalise la consommation de marijuana à des fins récréatives. Dès janvier 2014, toute personne de plus de 21 ans pourra entrer chez un revendeur pour y acheter jusqu’à 30 grammes d’herbe. On y trouvera de tout, depuis les variétés excitantes de Cannabis sativa, comme la Bubbleberry Haze, jusqu’aux variétés plus relaxantes de Cannabis indica, comme la Purple Urkel, qui vous scotchera au canapé. Ces échoppes proposeront également bonbons, gâteaux, biscuits et sodas à la marijuana, et même des produits dont vous n’avez encore jamais entendu parler, comme l’huile de cannabis produite par extraction au butane, qui peut atteindre une concentration en tétrahydrocannabinol [THC], principe actif contenu dans le cannabis] de 80 % – et vous faire littéralement décoller. Et il n’y a pas que les amateurs de cannabis pour kiffer la nouvelle. Si le référendum a débouché sur une majorité de oui, c’est parce que la proposition a séduit aussi bien les conservateurs de tendance libertarienne – sensibles au droit des Etats – que les mères de famille convaincues par le fort taux d’imposition qui sera appliqué au cannabis (autour de 25 %), avec des recettes fiscales affectées pour une large part à la construction d’écoles. Dans un petit café, je retrouve Ry Prichard, 28 ans, éminent spécialiste local de la weed. Enthousiaste et visiblement immunisé contre

À LA UNE “Marijuana Inc.” : c’est avec ce titre abrégé – clin d’œil à l’univers du monde des affaires américain – que l’hebdomadaire économique Fortune consacrait sa une, en mars 2013, aux entrepreneurs et investisseurs prêts à tout pour faire décoller la nouvelle industrie du cannabis.

nabis thérapeutique, en 2000. En 2007, une décision de justice a levé la limite fixée à cinq patients par fournisseur, ouvrant la voie à un essor de la cannabiculture que tout le monde, ici, a baptisé “la ruée vers l’or vert”. Des cultivateurs et autres professionnels de l’herbe ont afflué de tout le pays, séduits par la perspective de pouvoir exercer leur métier sans craindre d’être arrêtés. La loi du Colorado, qui impose aux dispensaires de produire eux-mêmes 70 % de leur herbe, favorise les exploitations à grande échelle telles que Gaia Plant-Based Medicine. En Californie, même si la vente de cannabis médical est légale, il n’existe pas de réglementation locale encadrant la culture et la vente, et tout le secteur reste en eaux troubles. “J’ai des potes en Californie, raconte Ry Prichard, qui sont contraints de cultiver dans la clandestinité. Là-bas, même les meilleurs producteurs sont encore considérés comme des criminels. Ici, ils pourraient avoir un hangar avec 500 lampes et mener toutes les expériences qu’ils veulent.” La législation du Colorado sur le cannabis sert d’inspiration à d’autres Etats, dont l’Illinois et le Connecticut, qui viennent tous deux d’adopter une loi sur le cannabis médical, ou encore l’Etat de New York, où une telle loi est en voie d’adoption. Chez les militants comme chez les professionnels, on sent une indéniable fébrilité : l’idée est de profiter de la dynamique actuelle pour que des lois favorables soient adoptées dans un si grand nombre d’Etats que le gouvernement fédéral, qui continue de classer la marijuana dans la même catégorie que l’héroïne, soit contraint de prendre acte de cette nouvelle réalité. La fin de la prohibition laisse miroiter un formidable potentiel financier : selon les estimations les plus hautes, le

marché légal pourrait représenter 110 milliards de dollars. En attendant, à Denver, les pionniers de la weed cultivent et distribuent leurs produits de façon encore artisanale. “Je compare notre activité à celle des microbrasseries”, explique Meg Sanders, la présidente de Gaia. Mère de deux enfants, cette ancienne juriste qui travaillait dans la finance incarne le nouveau visage consensuel de la marijuana. Ce samedi après-midi, elle travaille dans les bureaux de Gaia. Exception faite de quelques photos quasi pornographiques de têtes de cannabis qui ornent les murs, on pourrait se croire dans le siège de n’importe quelle PME. “Nos patients et futurs clients sont très regardants sur ce qu’ils achètent, explique-t-elle. Les cultivateurs ici sont des génies.” Celui de Gaia, Phillip Hague, a quitté le Texas pour le Colorado il y a trois ans, dès qu’il a appris que le ministre de la Justice du gouvernement Obama, Eric Holder, ne s’en prendrait pas aux fournisseurs dans les Etats ayant autorisé le cannabis à usage médical. Phillip Hague a grandi dans une ferme et ses connaissances en matière de botanique sont impressionnantes. Son arme secrète, c’est ce qu’il appelle sa “boîte à graines”. Quelle que soit la souche qu’un vendeur vous annonce, expliquet-il, le plus probable est qu’il s’agit d’un hybride de l’une des quatre grandes variétés : Haze, Skunk, Kush et Northern Lights. Pourquoi ? Parce que dans les années 1980 les producteurs des PaysBas se sont concentrés sur une petite sélection de plantes à croissance rapide et à fort rendement, qu’ils ont croisées pour donner naissance à des centaines de variétés relativement proches, qui dominent encore aujourd’hui le marché de l’herbe. Pour qui aime la marijuana comme Phillip Hague l’aime, une telle perte de la diversité génétique au sein de la famille des cannabinacées constitue un véritable crime. Notre homme a donc sillonné le monde – Jamaïque, Mexique, Pakistan, Afrique du Nord, Amérique du Sud – pour constituer une banque de graines. “Même en Jamaïque, ils se mettent à cultiver des hybrides hollandais, déploret-il. Tous les ans, des variétés locales disparaissent. Nous cultivons de nombreuses plantes dérivées de ces vieilles variétés jamaïcaines.” Comme l’explique Phillip Hague, l’Asie centrale est le berceau du cannabis, et la guerre fait

Législation sur le cannabis Etats ayant légalisé le cannabis :

MAINE WASHINGTON MONTANA

MN

OREGON

MICHIGAN NEBRASKA

NEVADA

ILLINOIS CAROLINE DU NORD

CALIFORNIE

ALASKA

HAWAII

NJ DE DC

OHIO

COLORADO

ARIZONA NOUVEAUMEXIQUE

VT NH MA NEW YORK RI CO

MS

pour un usage récréatif et médical pour un usage médical uniquement Etats ayant dépénalisé son usage Abréviations : CO Connecticut DE Delaware MA Massachusetts MN Minnesota MS Mississippi NH New Hampshire NJ New Jersey RI Rhode Island VT Vermont DC District de Columbia (Washington)

SOURCE : WWW.WASHINGTONPOST.COM

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BIENTÔT EN VENTE LIBRE. 35

Libéralisation à tâtons à Seattle Dans l’Etat de Washington, l’encadrement du marché de la marijuana est un véritable casse-tête.

rage depuis douze ans en plein cœur de la région, en Afghanistan. Il s’y est lui-même rendu à deux reprises, en 2004 et en 2006, en tant que soustraitant pour un fabricant de matériel agricole et il en est revenu avec des graines de plusieurs variétés séculaires d’un cannabis très puissant, cultivé sur place pour la production de haschisch.

↑ Dessin de Burki paru dans 24 Heures, Lausanne.

Jeune pousse. Phillip Hague nous fait visiter les locaux de Gaia : à peine la porte franchie, au fond des bureaux, on a l’impression d’entrer dans une forêt équatoriale. L’air est plus chaud et nettement plus humide. C’est le week-end, et pourtant l’endroit grouille de jeunes employés affairés à arroser les plantes, à leur apporter de l’engrais ou à vérifier qu’il n’y a pas d’invasion d’araignées rouges. Notre guide commence par nous montrer une salle où s’alignent une série de pots contenant chacun une adorable jeune pousse vert tendre. Au fur et à mesure de leur croissance, les plantes sont déplacées dans différentes zones avant de rejoindre, au bout de quatre à six semaines, les chambres de culture, où d’imposantes lampes reproduisent la lumière naturelle. Avant de rejoindre Gaia, Phillip Hague s’occupait de cultures bien plus importantes, financées par des fonds colombiens et cubains. Il était grassement payé, mais a accepté de revoir ses revenus à la baisse en échange d’un cadre de travail plus clean. Et puis il gagne encore bien sa vie : il possède des parts dans la société Gaia, qui a aujourd’hui de grands projets d’expansion. Chez le jeune chef d’entreprise Andrew Boyens, qui dirige le dispensaire Natural Remedies, on ressent le stress, typique des temps de crise, que dégagent aujourd’hui tous les patrons de PME. “Quelques-uns gagnent beaucoup d’argent, reconnaît-il. Mais plus votre activité prend de l’ampleur et plus les charges s’alourdissent. Croyez-moi, je suis bien placé pour le savoir !” A vrai dire, rares sont ceux qui, à Denver, peuvent s’offrir le train de vie d’un Rick Ross [baron de la drogue à Los Angeles dans les années 1980]. L’Etat fédéral considère toujours leur activité comme illégale, et ouvrir un compte bancaire se révèle compliqué, sans parler d’obtenir un crédit. De plus, comme Denver compte aujourd’hui plus de dispensaires de cannabis que de Starbucks, les prix ont chuté de façon spectaculaire : les 30 grammes d’herbe ne coûtent plus que 150 dollars – soit deux fois moins qu’en Californie. Dans le secteur, tout le monde n’attend donc plus qu’une chose : que l’autorisation du cannabis récréatif, en 2014, apporte enfin la manne pour laquelle chacun a tant œuvré. —Jonathan Ringen Publié le 20 juin

À LA UNE En octobre 2012, l’hebdomadaire américain Newsweek a consacré sa couverture aux “nouveaux barons de l'herbe”. Des hommes d’affaires “jeunes, diplômés, avisés politiquement et prêts à faire fortune grâce au commerce de la marijuana”. ↓ Dessin de Falco, Cuba.

—Los Angeles Times (extraits) Los Angeles rois cent trente-quatre : c’est le nombre de points de vente dans lesquels les amateurs de cannabis de l’Etat de Washington vont pouvoir s’approvisionner en vertu des réglementations rendues publiques début septembre. Le premier point de vente pourrait ouvrir ses portes dès le printemps prochain. Mais, alors que l’un des premiers marchés légaux de cannabis à usage récréatif est en train de se mettre en place dans le nord-ouest du pays, producteurs, vendeurs et consommateurs ont davantage de questions que de réponses sur cette nouvelle industrie. Les partisans de l’usage de la marijuana à des fi ns thérapeutiques – légalisé en 1998 dans l’Etat de Washington  – craignent notamment que le nouveau marché récréatif ne menace l’approvisionnement des malades. Des producteurs partisans de la culture à ciel ouvert craignent que les nouvelles lois ne favorisent la culture en salle, qu’ils estiment néfaste pour l’environnement. “Une controverse va probablement également éclater sur la question de savoir si certaines villes et comtés de l’Etat peuvent interdire la marijuana”, prédit Ryan Espegard, un avocat de Seattle. “Et les employeurs et les propriétaires pourront-ils en interdire l’usage dans leurs locaux ? Un employé pourra-t-il être licencié pour en avoir consommé pendant son temps libre ? Ces deux prochaines années, on va voir émerger beaucoup de nouvelles interrogations.” Pour l’heure, les autorités fédérales et celles de l’Etat s’efforcent de s’attaquer à des problèmes plus spécifiques. Le 29 août dernier, le ministre de la Justice des Etats-Unis a annoncé qu’il ne s’opposerait pas aux lois autorisant l’usage récréatif du cannabis approuvées par les électeurs dans les Etats de Washington et du Colorado. A lex Coole y, le v ice président de Solstice, une société de Seattle qui cultive du cannabis médical, se félicite de cette décision, qui montre, selon lui, que le gouvernement fédéral est “favorable à la réglementation, une démarche sensée et logique pour cette industrie naissante”. Même si la marijuana reste inscrite sur la liste des substances contrôlées au niveau fédéral, sa détention

T

et son usage ont été légalisés dans l’Etat de Washington en décembre 2012 et les autorités locales ont jusqu’au 1er décembre 2013 pour mettre en place une réglementation idoine. Le 4 septembre, l’Office de contrôle des boissons alcoolisées de l’Etat a publié ses premières propositions réglementaires. Le nombre de points de vente et leur emplacement ont été décidés en fonction de facteurs démographiques et géographiques. Sur les 334 points de vente prévus, 61 seront concentrés dans le comté de King, dont le chef-lieu est la ville de Seattle. Les comtés ruraux de l’Etat ne compteront qu’un point de vente chacun. Pour la distance à respecter entre les points de vente et les lieux fréquentés par des jeunes tels que jardins et écoles (l’âge minimal légal pour acheter de la marijuana étant de 21 ans), l’Office a remanié un règlement existant. Au départ, la zone de sécurité approuvée par les électeurs – 300 mètres – était mesurée en ligne droite. Dans la nouvelle réglementation, c’est la voie d’accès reliant ces points de vente aux lieux fréquentés par les jeunes qui sera mesurée, ce qui, d’après l’avocat, a le mérite de résoudre certains problèmes. “Auparavant, souligne-t-il, il n’aurait pas pu y avoir un point de vente sur la rive d’une rivière et une école sur l’autre.” Le règlement requiert par ailleurs que l’emballage du cannabis soit à l’épreuve des enfants et prescrit des quantités précises pour le cannabis vendu sous une forme solide. Les produits devront également avoir été testés en laboratoire et répondre à certains critères de concentration et de pureté. Toutes les personnes qui demanderont une licence devront se soumettre à un contrôle judiciaire. L’Etat de Washington a également plafonné la production totale de cannabis à 40 tonnes pour 2014 et limité les surfaces cultivées à 2 700 mètres carrés. Pour M. Cooley, dont l’entreprise, Solstice, projette de demander une licence pour étendre sa production au cannabis à usage récréatif, cette limite pose des problèmes. “L’Office de contrôle des boissons alcoolisées a pris cette mesure pour empêcher la formation d’un monopole. Mais, ce faisant, il plafonne les revenus des producteurs”, explique-t-il. De son côté, Randy Simmons, le vice-président de l’Office, souligne la complexité de la situation. “Nous avons beaucoup de gens à contenter : ceux qui produisent, ceux qui font respecter la loi et ceux qui sont dans la prévention. Nous avançons à tâtons. Cela n’a jamais été fait. Il n’est pas facile de déterminer exactement les forces du marché dans un marché qui n’existe pas encore.” —Maria L. La Ganga Publié le 5 septembre


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À LA UNE

Contexte

Un tabou brisé ●●● “Si quelqu’un avait affirmé, il y a deux ans, que les pays du continent américain allaient signer une déclaration disant que les drogues représentent un problème de santé et non de sécurité, qu’ils organiseraient un sommet extraordinaire pour chercher des alternatives à la guerre contre les drogues et que le Guatemala, serait, avec son président conservateur, le leader du débat, il aurait été la risée des analystes politiques. C’est pourtant ce qui est arrivé, début juin, à Antigua, au Guatemala.” Ainsi s’exprimait le site guatémaltèque Plaza Pública, après la 43e assemblée générale de l’Organisation des Etats américains, qui a débouché sur l’annonce de l’organisation d’un sommet extraordinaire sur le thème des drogues en 2014. “Il y avait aussi sur la table deux études réalisées par l’OEA. Et le seul fait que l’OEA ait élaboré deux rapports détaillés à la fois afin d’analyser l’état actuel du trafic des drogues et de définir plusieurs scénarios pour la région prouve que le débat sur la légalisation des drogues ne se situe plus seulement au niveau du discours”, ajoute Plaza Pública. Car l’échec de la guerre menée depuis plus de quarante ans en Amérique latine contre les drogues et son coût phénoménal – tant financier qu’humain – sont désormais un constat accepté dans la région. Et les voix officielles qui appellent à une nouvelle stratégie sont de plus en plus nombreuses. Les premiers à lever ce tabou ont été, en 2008, les ex-présidents latino-américains Fernando Henrique Cardoso [Brésil, de 1995 à 2003], César Gaviria [Colombie, de 1990 à 1994] et Ernesto Zedillo [Mexique, de 1994 à 2000], réunis dans une Commission mondiale des drogues appelant à “ouvrir d’urgence un débat sur d’autres politiques”. Ils ont été suivis dès 2011, par le président de la Colombie, Juan Manuel Santos, premier chef d’Etat en exercice à se prononcer publiquement pour la légalisation du cannabis, “si tout le monde le faisait”. Puis, au Sommet des Amériques de Carthagène d’avril 2012, les 31 chefs d’Etat de la région, ont alors donné mandat à l’OEA pour réaliser cette étude. Le chef de l’Etat uruguayen, José Mujica, est allé bien plus loin. Reste que l’OEA est la première institution multilatérale à proposer une réforme globale de la politique des drogues. Dans ses deux rapports, l’Organisation prône la dépénalisation de la consommation des drogues comme base de toute politique de santé publique et étudie les mécanismes de régulation possibles de la vente et de la production de certaines substances interdites aujourd’hui, dont – “pour commencer” – le cannabis.

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→ “Vous avez un modèle marijuana… ?” Dessin de Milt Priggee, Etats-Unis. ↓ Dessin d’Ares, Cuba.

Portrait FOX, LE “ROI DE LA MARIJUANA” L’ancien président conservateur du Mexique (2000-2006), est devenu l’un des plus ardents défenseurs de la légalisation du cannabis. “C’est un bon homme d’affaires. […] Son néoactivisme n’est pas un hasard, l’ancien président a fait faire une étude pour évaluer combien d’argent on pourrait obtenir de la vente de cannabis dans la région”, ironise la journaliste Lidia Camacho dans Emeequis. Et, de fait, Vicente Fox, qui a aussi représenté Coca-Cola en Amérique Latine, fait tout pour devenir le prochain “roi du cannabis”. Le 30 mai, il participait à Seattle à une conférence de presse avec l’ancien dirigeant de Microsoft James Shively pour présenter leur projet de créer la première marque commerciale de marijuana aux EtatsUnis. Fox a ensuite organisé un symposium sur la légalisation du cannabis du 19 au 21 juillet dans son ranch du Guanajuato.

Mexico contre les cartels Couper l’herbe sous le pied aux trafiquants : c'est l'un des arguments des partisans mexicains de la dépénalisation du cannabis. —El Confidencial (extraits) Madrid

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es Mexicains en ont assez de jouer le rôle de chair à canon dans la guerre contre les cartels de la drogue. Après plus de 120 000 morts violentes ces six dernières années, des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent pour réclamer un changement de stratégie. A Mexico, le débat sur la dépénalisation de la consommation du cannabis et sur la réglementation de sa vente est d’ores et déjà lancé. Comme cela a déjà été le cas sur des questions controversées, comme le mariage homosexuel [autorisé depuis 2009 à Mexico], la capitale mexicaine peut devenir le fer de lance du mouvement, un laboratoire pour la légalisation de la marijuana. Dans une ville où cette drogue coûte moins cher que le lait et où l’on estime à environ 75 000 personnes le nombre de ses consommateurs habituels, la dépénalisation pourrait entrer dans les faits dès cet automne. Des comités d’étude sur la question viennent d’être mis en place à l’Assemblée législative du district fédéral, en coordination avec Miguel Angel Mancera, chef du gouvernement [du district fédéral], à l’origine du projet. Les partis politiques abordent le débat en ordre dispersé, avec des points de vue contradictoires au sein de chaque formation. La gauche, qui gouverne le district fédéral depuis plusieurs décennies, n’a pas de position claire, alors même qu’elle a pris les devants dans ce débat. Parmi les conservateurs, l’ancien président Vicente Fox [20002006] a lancé sa propre campagne. Quant au Parti révolutionnaire institutionnel [PRI, centre gauche], à la tête du pays, il reste prudent et attend la réaction des Etats-Unis.

Il est probable que Mexico autorisera la consommation de marijuana et sa possession pour consommation personnelle, ainsi que la création de clubs de fumeurs, tout en redoublant d’efforts dans la prévention et le traitement de l’addiction. Ce n’est d’ailleurs pas la première initiative en cours : le Sénat de la république [le Mexique est une république fédérale] rédige actuellement une proposition de réglementation du cannabis pour tout le pays. Le débat est vif également dans la société civile, comme en témoigne le Forum international sur les drogues et les droits de l’homme qui s’est récemment tenu à Mexico. L’organisateur de la rencontre, Carlos Zamudio, ethnologue du Collectif pour une politique intégrale face aux drogues, assure que la réglementation de la marijuana priverait les trafiquants locaux d’un chiffre d’affaires de 30 millions de dollars annuels, soit 30 % de leur marché de substances illicites, lequel pèse 100 millions de dollars dans la capitale. Il s’agit de chiffres relativement modestes, dans la mesure où le véritable marché se situe à l’échelle internationale, en particulier vers les Etats-Unis : 1 gramme de marijuana peut coûter moins de 1 dollar au Mexique et atteindre 10 dollars en Californie. De fait, selon un rapport des Nations unies, le Mexique est, après le Maroc et l’Afghanistan, le pays du monde consacrant la plus grande superficie à la culture du cannabis. D’après l’Institut mexicain pour la compétitivité (IMC), la légalisation de la marijuana dans le Colorado et l’Etat de Washington (lire pp. 36 et 37) a d’ores et d��jà privé les cartels mexicains de 2 milliards de dollars annuels. —Alberto Mendoza Publié le 26 août


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À BUENOS AIRES, CONCOURS ET DÉGUSTATION En Argentine, produire est interdit, ce qui n’a pas empêché les petits producteurs de se retrouver dans un lieu de la capitale tenu secret. —Página 12 Buenos Aires a tête de cannabis – sèche et verdâtre – craque entre les doigts de Federico lorsqu’il la sépare en deux. Il met la plus grosse partie dans un petit sachet en plastique. L’autre morceau, petit et compact, est émietté à l’aide d’un broyeur manuel. Avec ce broyat, Federico, 28 ans, originaire de Mercedes [à l’ouest de Buenos Aires], roule ensuite un joint. Il le fume, le fait tourner, mais surtout il l’évalue en fonction des critères suivants : la texture, l’arôme, le goût et l’effet produit – ou plutôt le “trip” ou le “mambo”, comme on dit ici. Au terme d’une longue journée, la meilleure herbe de l’année sera ainsi désignée parmi 80 échantillons. A l’instar de Federico, 400 personnes participent à cette compétition atypique : le premier concours de dégustation de marijuana en Amérique du Sud. Un événement illégal en marge duquel sont organisés débats, ateliers, expositions et qui accueille une dizaine de stands de produits dérivés du cannabis. En ce dimanche du mois d’août, l’horloge indique deux heures de l’après-midi. Le concours vient de débuter dans une discothèque d’un quartier de Buenos Aires que les règles du tournoi interdisent de révéler. “Bienvenue à la Copa del Plata [nom de l’événement] !” annonce une voix agréable à travers les haut-parleurs. Les participants sont immédiatement priés d’éteindre leurs téléphones. C’est l’une des mesures de sécurité prises pour l’occasion. En outre, le lieu et l’heure exacte de l’événement ne sont révélés qu’au dernier moment. Les organisateurs s’occupent de préserver le huis clos et d’empêcher toute sortie avant la fin. Parmi les 400 personnes présentes, nul n’a envie d’être arrêté pour quelques grammes d’herbe dans ses poches. En guise de droit d’entrée, chacun des 80 producteurs offre dix grammes de sa récolte pour la dégustation et peut dès lors inviter jusqu’à cinq personnes. Au début de la compétition, tous reçoivent un récipient contenant quatre échantillons numérotés, emballés avec précaution dans de petits sachets, prêts à être dégustés.

L

Vu d’ailleurs Le maire de Copenhague, la capitale danoise, Frank Jensen (social-démocrate), a lancé le débat sur la légalisation il y a plusieurs mois, explique Politiken. Il propose de créer des points de vente légaux, qui pourraient même être approvisionnés par du cannabis… importé des EtatsUnis. Le gouvernement y est opposé, mais le débat devrait rebondir lors des élections municipales de novembre.

ARCHIVES courrierinternational.com

“Légaliser le cannabis, c’est tout bénéf !” Dossier de l’hebdomadaire Actuel Maroc, qui a cessé de paraître en janvier 2013 (paru dans CI n° 1153, du 6 décembre 2012).

Maroc

REPORTAGE

Federico en est déjà à sa troisième dégustation de la journée. Il est assis dans la cour de la boîte de nuit, au soleil. La nuque appuyée sur le dossier de la chaise, les jambes allongées, un demi-sourire illumine son visage. “J’ai commencé à cultiver tout récemment, l’année dernière, confiet-il. Au-delà du plaisir de participer à la coupe, cet événement sensibilise les gens aux avantages de l’autoculture. Elle permet non seulement de fumer sa propre récolte, mais aussi de lutter contre le trafic de drogue.” Il travaille aujourd’hui pour une compagnie d’assurances internationale. Son herbe – baptisée Merceditas – provient d’une plante cultivée chez lui, à l’extérieur. Certains cultivateurs ont fait le voyage depuis l’Uruguay, le Chili ou le Brésil ; d’autres viennent des quatre coins du pays ou de Buenos Aires et de ses environs. Pour ceux qui militent en faveur de la dépénalisation et de la légalisation du cannabis, la législation en vigueur en Argentine ne fait pas que criminaliser le consommateur, elle favorise le trafic de drogue. Rien d’étonnant donc à ce que beaucoup citent l’Uruguay en exemple. Là-bas, la Chambre des députés vient d’adopter un projet de loi réglementant l’usage du cannabis à des fins thérapeutiques, commerciales et récréatives. A l’intérieur du night-club, le long des deux allées parallèles, une dizaine de stands vendent des produits dérivés. On y trouve des pipes en verre, des machines à rouler, des broyeurs, de l’humus de lombric californien, des tee-shirts, des maillots de bain, des revues, des cosmétiques, des lampes et des systèmes de ventilation pour la culture en intérieur. A sept heures et demie du soir, l’endroit commence à se remplir : c’est la remise du trophée. Les 80 cultivateurs et leurs invités attendent le verdict avec une décontraction mêlée d’impatience. Le vainqueur se prénomme Gastón. Ses amis le félicitent, l’embrassent et le poussent vers la scène. Le public n’est pas en reste et l’acclame. Et il a de quoi être fier : son herbe a récolté tous les honneurs. —Nicolás Andrada Publié le 25 août

“Le kif ne vous tue pas ; la faim, si”

●●● “Le cannabis revient devant le Parlement. Mais, cette fois, il ne s’agit pas d’une simple mention lors d’une séance de questions orales. Deux groupes parlementaires s’en mêlent désormais”, se réjouit La Vie économique. Le 15 juillet 2013, la Coalition marocaine pour l’utilisation du cannabis à des fins médicinales et industrielles a présenté au groupe du Parti authenticité et modernité [PAM, proche du roi] une proposition de loi pour légaliser la culture du cannabis. “Le groupe du Parti de la justice et du développement [PJD, islamiste, dont est issu le Premier ministre, Abdelilah Benkirane] a été également approché et sa réaction a été tout aussi positive que celle du PAM”, signale l’hebdomadaire marocain.“Le texte en question propose entre autres la dépénalisation de la détention, de la production et du façonnement du cannabis pour usage médical”, précise La Vie économique. A l’automne 2012, les parlementaires Noureddine Mediane, du parti conservateur l’Istiqlal, et Tarik Kabbaj, député-maire de l’Union socialiste des forces populaires (USFP) d’Agadir, ont été les premiers à aborder le sujet au Parlement, lors d’une séance de questions orales. Au Maroc, environ 90 000 ménages, soit plus de 700 000 personnes, sur les 32,3 millions que compte le pays, vivraient de la culture du cannabis. Les ventes annuelles sont estimées à une somme qui correspond à 10 % du PIB du pays. La production se concentre dans les montagnes du Rif, région qui affiche le taux le plus élevé de pauvreté du royaume. Dans ce contexte, le parlementaire Noureddine Mediane affirme : “Le kif ne vous tue pas ; la faim, si”, rapporte le site L’Economiste maghrébin.


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tra n sversales.ie économ

Sciences ......... 40 Médias ........... 42 Signaux .......... 43

Il est urgent de réformer les entreprises publiques Chine. Les mastodontes gérés par l’Etat auront bientôt un nouveau responsable. Sera-t-il l’homme de la transition vers l’ouverture de ces sociétés aux règles du marché ? ↓ Dessin d’Ajubel paru dans El Mundo, Madrid.

—Jingji Guancha Bao (extraits) Pékin

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réée il y a dix ans, la Commission de supervision et d’administration des biens publics [organisme de tutelle des entreprises d’Etat, plus connue sous son acronyme anglais “Sasac”] attend la nomination de son quatrième responsable – et troisième en trois ans. [Le dernier, Jiang Jiemin, a été démis de ses fonctions pour corruption le 1er septembre, voir CI n° 1193, du 12 septembre 2013]. Trois noms au moins de dirigeants actuels d’entreprises publiques circulent, mais rien n’est encore fixé. “En fait, l’essentiel n’est pas de savoir qui prendra la tête de la Sasac, mais comment le gouvernement envisage les prochaines réformes à y mener”, fait remarquer An Lin, président du cabinet pékinois de conseil en management Qiushi Lianhe, dont la clientèle est constituée d’entreprises publiques centrales [sous la tutelle directe du gouvernement] ou locales. Il va de soi que cette décision est capitale, car elle concerne des actifs publics estimés à plus de 30 000 milliards de yuans [3 620 milliards d’euros], et elle implique aussi un choix [politique]. Les bénéfices de la plupart des entreprises d’Etat progressent encore, mais la sonnette d’alarme est tirée. Selon l’Association de l’industrie sidérurgique, la dette totale des 86 grandes ou moyennes entreprises du secteur dépassait fin juin 3 000 milliards de yuans, avec un taux d’endettement moyen de 69,47 %. La sidérurgie n’est pas la seule à être dans une situation alarmante. Les groupes Cosco [premier armateur chinois], Chalco [principal producteur d’aluminium du pays] et China Metallurgical Group Corporation [l’un des plus grands métallurgistes mondiaux] sont désormais dans le rouge. Le quatrième directeur de la Sasac devra prendre tout cela en compte. “Si l’on reste dans la droite ligne de ces dernières années, il devrait chercher à soutenir les cours [mener des recapitalisations fréquentes], mais, si l’on souhaite vraiment faire avancer la réforme, il faut choisir un dirigeant qui ait l’expérience du passage à l’économie de marché [réalisée dans les années 1980 et 1990 dans des secteurs moins stratégiques], et l’étoffe d’un administrateur”, souligne An Lin.

Concurrence. Selon une rumeur, lors du troisième plénum du XVIIIe Congrès du Comité central du Parti communiste chinois, qui doit s’ouvrir en novembre, on devrait en apprendre un peu plus sur la réforme des entreprises publiques, et l’ouverture à la concurrence de ces entreprises [actuellement en situation de monopole] devrait être confirmée. Cela pourrait marquer un nouveau tournant. Depuis sa création, en 2003, la Sasac a donc vu passer trois dirigeants. Le premier, Li Rongrong, est resté sept ans et cinq mois. On considère généralement que


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c’est lui qui a jeté les bases de la réforme des entreprises publiques. [Il a mené une politique de fusions et de croissance des entreprises centrales.] Il peut se féliciter d’avoir introduit, non sans mal et à titre expérimental, le système des conseils d’administration dans les entreprises à capitaux exclusivement publics. “Quand Li Rongrong a voulu mettre cela en place, il s’est heurté à une opposition de principe du gouvernement. Finalement, on lui a recommandé d’agir avec discrétion, en lançant des études avant de passer au stade expérimental”, analyse An Lin. Il a fallu attendre 2005 pour que sept sociétés de ce type, dont Baosteel, entament l’expérimentation. En août  2010, Wang Yong a pris le relais. L’essentiel de son travail à la tête de la Sasac a porté sur l’amélioration de la gestion. Selon Zhu Boshan, directeur du cabinet de conseil en management Tianqiang, les ajustements apportés par Wang Yong au cours de son mandat ont permis aux entreprises publiques de traverser calmement la crise après l’injection de 4 000 milliards de yuans [dans le cadre du plan de relance 2008-2010]. Concrètement, il a axé son action sur la stabilité économique. Mais il ne s’est pas illustré par une brillante personnalité. Le troisième directeur, Jiang Jiemin, n’est resté que six mois en place, et n’a pas eu le temps d’exposer très précisément ses intentions. Son successeur sera confronté à une conjoncture intérieure et extérieure radicalement différente. Les spécialistes se rejoignent sur un point : la réforme des entreprises d’Etat ne peut souffrir le moindre retard, car elles sont dans une situation périlleuse. Les chiffres qui font apparaître une hausse des bénéfices sont trompeurs. Du fait du ralentissement de l’économie, même des entreprises publiques et centrales au parcours jusque-là triomphal montrent des signes d’essoufflement. “Le modèle des entreprises centrales épousait celui du développement économique des dix dernières années [un investissement important grâce à une croissance économique stimulée par les exportations], explique Zhu Boshan. Le plan de relance de 4 000 milliards de yuans et le lancement de nombreux grands projets industriels se sont révélés parfaitement ajustés au gigantisme des entreprises publiques. Mais le fonctionnement interne de ces sociétés, fondé sur l’expansion, ne correspond plus au scénario de développement, qui exige désormais une contraction.” L’augmentation des capacités de production des grandes entreprises sidérurgiques publiques est l’une des causes de leur fort endettement. Ainsi, Ansteel a perdu l’an dernier plus de 4,15 milliards de yuans. Selon son directeur général, Zhang Xiaogang, sa rentabilité a été affectée par différents facteurs, en particulier la situation économique chinoise et internationale, la surcapacité de production de la filière sidérurgique, l’insuffisance de la demande

et le lourd héritage historique [un fonctionnement issu de l’économie centralisée]. “Cette année, les entreprises centrales luttent pour remonter la pente, car plus elles avancent, plus cette pente est raide”, a expliqué récemment à des journalistes Huang Shuhe, directeur adjoint de la Sasac. “Dans les secteurs du charbon, de l’acier, des nonferreux, du transport maritime et fluvial, de la mécanique et de la construction navale, la plupart des entreprises accusent une importante surcapacité de production, et il leur sera très difficile de se dépêtrer à court terme de cette situation difficile. Malgré la hausse de la production, elles peinent à accroître leur chiffre d’affaires et, même quand celui-ci progresse, les bénéfices ne suivent pas. Pour quelques-unes de ces entreprises déficitaires, l’horizon semble bien bouché.”

Equité sociale. Outre la détérioration de la conjoncture extérieure, les entreprises publiques connaissent des problèmes liés à leur fonctionnement même : un développement trop peu équilibré, une croissance trop extensive, un système de management imparfait, une gestion insuffisamment minutieuse, une rentabilité trop faible et un héritage historique trop lourd. C’est du moins ce qu’estime la Sasac. Sans même parler de la compétitivité de ces entreprises à l’international, An Lin craint que leurs fondamentaux ne finissent par être touchés si la situation se prolonge. Par ailleurs, les entreprises d’Etat qui pèsent de plus en plus lourd dans l’économie commencent à avoir du mal à se préserver. Le retard pris dans la réforme est en passe de devenir un obstacle majeur à la politique de réajustement de la structure économique de la Chine [un rééquilibrage en faveur de la consommation intérieure]. Emprunter ou non la voie des réformes, c’est dans cette alternative que se trouvent aujourd’hui les entreprises d’Etat. “L’avis des hautes sphères du pouvoir diverge à ce sujet de celui des économistes de la société civile et de l’opinion publique, fait observer Zhu Boshan. Nous estimons que les entreprises d’Etat ont nui à l’équité sociale [en bénéficiant, notamment, d’importants investissements], mais pour les gouvernants ce sont les considérations liées à la sécurité [de l’approvisionnement] qui priment. C’est pourquoi les réformes récentes n’ont pas fourni de solutions pour briser leurs monopoles, comme l’espéraient les spécialistes et le secteur privé. C’est toujours une voie médiane qui a été suivie.” Cependant, les signaux émis ces derniers jours par la Sasac semblent indiquer que l’on s’oriente vers une ouverture aux règles du marché. La Sasac encourage les entreprises centrales à avoir activement recours aux marchés pour se procurer des capitaux, améliorer la structure de leurs capitaux propres et accélérer la diversification de leur actionnariat. L’organisme pousse également les sociétés d’Etat à se défaire au plus vite de leurs actifs non stratégiques ou non directement liés à leur activité

première par des échanges boursiers ou financiers, afin d’accroître leur compétitivité dans leur domaine de prédilection. Enfin, il incite les fonds publics à s’orienter vers des secteurs en rapport avec la sécurité de la nation ou des secteurs vitaux pour l’économie domestique. En réalité, les recommandations de ce genre ne sont pas nouvelles. Plusieurs personnalités connaissant bien le sujet se montrent très réservées quant à leurs chances d’être suivies d’effet, mais elles estiment que l’essentiel est de faire avancer les choses. Cette envie d’aller de l’avant va sans nul doute constituer un défi majeur pour celui qui prendra les rênes de la Sasac. Ce ne sera bien sûr pas le seul. La séparation entre la gestion de l’Etat et la gestion des entreprises s’annonce également très difficile. Pour An Lin, cela suppose la rupture des liens entre les dirigeants des entreprises publiques et l’administration qui les nomme – en laissant de côté les 53 plus importantes supervisées par la Sasac. Si cette dernière consent à lâcher du lest, c’est réalisable. Elle pourra alors se tourner vers des bailleurs de fonds intègres [dont la confiance augmentera]. Li Rongrong [le premier directeur] disait qu’une séparation plus claire entre le monde politique et celui des entreprises publiques permettrait à celles-ci de libérer au moins 50 % d’énergie supplémentaire. Les idées du futur responsable de la Sasac à ce sujet auront une importance capitale. Zhu Boshan espère que ce sera un réformiste et pas seulement un haut fonctionnaire. “Même au sein de l’institution, affirme-t-il, on pourrait trouver un tel candidat !” —Kang Yi Publié le 7 septembre

50  % C’EST À PEU PRÈS la contribution des entreprises d’Etat au PIB de la Chine. Elles étaient 154 000 en 2008, soit 3,1 % du nombre total d’entreprises. Selon la Banque mondiale, plus d’un quart d’entre elles seraient déficitaires. Sur les 113 sociétés directement gérées par l’autorité centrale, à savoir la Sasac, 57 seulement ont mis en place un conseil d’administration au niveau du groupe, souligne le magazine économique Xin Shiji Zhoukan. Souvent, ce conseil est présidé par le directeur de la société. Quant au conseil de surveillance, nommé par les autorités supérieures, il ne remplit pas réellement son rôle. On aboutit à un type de management centralisé entre les mains d’un directeur unique, qualifié par les économistes de “contrôle par l’institution”. L’expérience montre que cette situation fait le lit de la corruption.

TRANSVERSALES.

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LE MOT DE LA SEMAINE

Guoqi Entreprise d’Etat

E

ntreprise d’Etat ou entreprise du gouvernement central ? En fait, cette distinction n’a pas vraiment de sens. Par définition, les entreprises centrales sont étatiques : elles sont directement gérées par l’Etat central. Mais, depuis une décennie, les entreprises centrales ont pris une véritable position de monopole, au détriment des entreprises privées comme des entreprises publiques provinciales ou régionales. Au moment où nous assistons à une campagne politique contre la corruption, en particulier dans les entreprises centrales, il paraît incongru de parler de réformer l’entreprise d’Etat en vue d’introduire davantage de mécanismes de marché. Dès le début des années 1980, la réforme économique chinoise visait à embrasser l’économie de marché en favorisant la création et le développement des sociétés privées. Mais cette tendance a été inversée vingt ans plus tard, surtout après la crise financière de 2008. L’Etat a profité de la crise et de la richesse accumulée grâce aux réformes économiques pour stimuler les entreprises étatiques en leur injectant des milliards. Au bout du compte, l’Etat a regagné du terrain sur le secteur privé et a consolidé son monopole dans les secteurs vitaux comme l’énergie, les matières premières, le transport, les télécommunications, la banque, etc. Les effets de ces mesures sont doubles : renforcement sans précédent des consortiums au profit de l’Etat et affaiblissement du secteur privé au détriment du marché. Les difficultés rencontrées aujourd’hui sont multiples et proviennent surtout du retour de l’Etat. Quand l’entreprise, pour gagner des parts de marché, compte sur l’appui de l’Etat et non sur l’innovation, alors non seulement les demi-mesures de réforme se révèlent inefficaces, mais la campagne anticorruption ne peut plus être qu’un vain mot. —Chen Yan Calligraphie d’Hélène Ho


TRANSVERSALES

Courrier international — no 1195 du 26 septembre au 2 octobre 2013

SCIENCES ET INNOVATION

Et de la terre naquit la langue Anthropologie. La Californie est connue pour ses nombreuses langues amérindiennes. Des chercheurs ont démontré que cette variété découlait de la diversité des milieux naturels dans la région.

L’ACTUALITÉ INTERNATIONALE “UN MONDE D’INFO” du lundi au vendredi à 16h15 et 21h45 franceinfo.fr

↙ Dessin de Kopelnitsky, Etats-Unis

—Los Angeles Times (extraits) Los Angeles

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les déserts arides du sud-est de la Californie et du Grand Bassin. Mais le modèle utilisé par Brian Codding et Teddy Jones ne leur permettait pas d'expliquer pourquoi des locuteurs de l'algic et de l'athabaskane, arrivés eux aussi il y a un millier d’années, avaient remplacé les occupants des régions luxuriantes du littoral. Pour ces deux cas, les chercheurs ont alors utilisé un autre modèle, impliquant des vagues ultérieures de migrants qui se seraient approprié tardivement les habitats les plus hospitaliers. Des vestiges archéologiques ont révélé que ces derniers arrivants disposaient d’atouts qui leur ont permis de se substituer aux premiers occupants. On retrouve en effet de grandes quantités d’arêtes de saumon, de filets et de bordigues [barrages de pêche] datant de cette époque. Cela indique que les nouveaux venus avaient des méthodes de pêche plus intensives. “C’était passionnant de voir les pièces du puzzle s’emboîter les unes dans les autres, se souvient Brian Codding. ” Certains anthropologues doutent cependant de l’importance de la diversité environnementale dans l’élaboration d’une culture. “Les gens peuvent changer de lieu d’habitation pour un tas de raisons”, souligne Joseph Lorenz, spécialiste en anthropologie biologique de l’université Central Washington. Bruce Winterhalder, de l’université de Californie à Davis, estime pour sa part que les chercheurs doivent tester leur modèle dans différentes régions du monde pour le rendre plus convaincant. —Melissa Pandika Publié le 20 août

es anthropologues s’interrogent depuis des décennies sur les raisons pour lesquelles un ensemble complexe de langues est apparu il y a des milliers d’années en Californie et pas dans d’autres régions d’Amérique du Nord. Des recherches récentes attribuent cette diversité linguistique à la diversité environnementale de cet Etat. Selon une étude publiée le 19 août dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences, les tribus qui ont immigré dans cette région se sont d’abord implantées sur la luxuriante côte Pacifique, puis ont progressivement occupé des zones plus arides à l’intérieur des terres, ce qui a créé une grande variété de groupes linguistiques les uns à côté des autres. La Californie préhistorique a ainsi abrité des locuteurs de 64 langues différentes. Des études antérieures avaient fait apparaître un lien entre diversités environne mentale et linguistique, mais les anthropologues Brian Codding, de l’université de l’Utah, et Terry Jones, de l’université d’Etat polytechnique de Californie, souhaitaient comprendre comment elles avaient évolué au fil du temps. Pour ce faire, ils ont testé un modèle de colonisation des espaces établi dans les années 1970. Ce modèle repose sur l’idée que les habitats les plus verts sont les premiers occupés et les plus densément peuplés. Les vagues ultérieures de migrants s’installent quant à elles dans des secteurs moins propices [mais moins densément peuplés, et donc plus faciles à coloniser]. Les deux chercheurs ont utilisé des cli- 64 langues amérindiennes chés de la croissance végétale pris par le en Californie satellite Terra de la National Aeronautics réparties en 6 grandes familles : and Space Administration (Nasa) pour pénutienne athabaskane estimer l’abondance des ressources natuhokane yukiane relles – la “productivité environnementale” – à numique algonquienne l’époque de l’arrivée des premiers migrants en Californie. En analysant les données OREGON génétiques, linguistiques et archéologiques issues d’études antérieures, ils ont ensuite Modoc Karok établi la cartographie des groupes d’AméAchumawi rindiens de Californie et estimé l’époque WIntu Maidu à laquelle chaque groupe autochtone était Yuki Konkow arrivé en Californie. Patwin En superposant les cartes écologiques et Plains linguistiques, ils se sont rendu compte que NEVADA Miwok les premiers occupants – qui parlaient les Coastanoan Paiute langues chumash et yuki – s'étaient installés Valley dans les milieux naturels les plus productifs, Yokuts le long de la côte Pacifique, il y a environ Salinan Kawaiisu douze mille ans. Il y a huit mille ans, des Salinan tribus parlant notamment des langues Chumash Serrano hokanes avaient occupé des habitats moins OCÉAN Cahuilla hospitaliers, dans la Vallée centrale [ou PACIFIQUE Luiseño Grande Vallée] et la Sierra Nevada. Enfin, Ipai Tipai 300 km il y a un millier d’années, des locuteurs des langues numiques s'étaient installés dans

SOURCE : WWW.PARKS.CA.GOV

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MÉDIAS

Haro sur les réseaux sociaux Ouzbékistan. Le pouvoir lance une campagne télévisée contre la Toile mondiale, accusée de nuire à la moralité de la jeunesse ouzbèke.

—Ferghana.ru Moscou

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e 13 septembre, la chaîne de télévision Ouzbékistan a diffusé un longmétrage intitulé Odnoklassniki [du nom du réseau social multilingue lancé en Russie en 2004 Odnoklassniki.ru, qui signifie “Copains de classe”]. Commandée par l’agence nationale cinématographique Ouzbekkino, cette œuvre de propagande “met en garde” la jeunesse ouzbèke contre “l’influence délétère” de la culture de masse étrangère. Comme l’annonce clairement le titre du film, c’est un réseau social bien connu qui se trouve cette fois sous le feu des défenseurs ouzbeks de la morale idéologique. Ce réseau est fréquenté par des millions de personnes à travers le pays, pour la plupart des jeunes. Sur le site officiel d’Ouzbekkino, les commentaires relatifs au film décrivent les

nombreux dangers tapis dans les méandres de la Toile mondiale – et en particulier sur Odnoklassniki – qui guettent les utilisateurs naïfs et les nuisances causées aux psychismes fragiles : “Par le biais de ces réseaux, des jeunes gens peuvent devenir malgré eux les jouets de groupes criminels clandestins.” “Ce n’est pas une comédie ordinaire, mais un beau film ouzbek qui vous incite à ouvrir les yeux”, annonce triomphalement le journal people en ligne ouzbek Shov-shuv.uz. “Les autorités ouzbèkes sont préoccupées par les tristes événements au Moyen-Orient [allusion aux révolutions arabes], où les premiers rôles sont tenus par une jeunesse marginale”, estime un critique connaisseur du cinéma ouzbek. “Avez-vous remarqué que ces derniers temps la propagande autour de l’actualité [mondiale] prend un caractère d’épidémie médiatique ? Toutes les publications locales sont truffées d’articles commandés par le pouvoir sur l’‘influence mortifère’ d’Internet et des sites étrangers ‘ennemis’. La télévision et la radio dissuadent la population de chatter. Même les professeurs des instituts pédagogiques sont tenus de rendre rigoureusement compte des heures consacrées à cette question ‘effrayante’.” Le fait qu’un film provisoirement intitulé Odnoklassniki ait été commandé d’“en haut” était connu depuis avril, si l’on en croit les affirmations du réalisateur lui-même, Khilol Nassimov. Dans une interview au tabloïd Daraktchi, il parle de son “travail palpitant et responsable” de fabrication d’un film sur “la jeunesse, qui, passée sous influence étrangère, perd un temps précieux”.

← Dessin de Boligán paru dans El Universal, Mexico.

Contexte ●●● En 2012, l’Ouzbékistan occupait la 195e place sur 197 du classement pour la liberté de la presse établi par l’ONG Freedom House. Cette ancienne République soviétique d’Asie centrale est dirigée par le président Islam Karimov depuis 1990. Le contrôle des médias s’est accentué dans le pays après les manifestations antigouvernementales d’Andijan, écrasées dans le sang en 2005, puis dans la foulée des révolutions arabes, en 2011. Les autorités bloquent aujourd’hui l’accès à des dizaines de sites : Wikipédia en ouzbek, Ozodlik Radioci (Radio Liberté-Ouzbékistan), le réseau social russe LiveJournal, le site d’information Fergananews, la BBC, CNN, etc.

Nassimov n’en est pas à sa première commande. Dans le milieu cinématographique ouzbek, il est connu pour avoir réalisé un certain nombre de films de propagande, parmi lesquels figurent Aldagan ael (La femme trompée), qui s’oppose à l’enrôlement des femmes dans les mouvements religieux, Fakat galaba (La victoire seule), sur le triomphe des footballeurs ouzbeks lors des Jeux asiatiques de 1994, et Toubanlik (La bassesse), qui a pour but de dissuader les parents de donner les jeunes filles à marier à des hommes âgés. D’après notre interlocuteur critique de cinéma, l’attaque du réseau Odnoklassniki par les autorités n’est qu’une des tentatives d’application de la loi “sur la protection des mineurs contre l’information, préjudiciable à leur développement spirituel et physique”. Entrée en vigueur en juillet 2013, cette loi est, d’après les spécialistes, une forme déguisée de censure. “Aujourd’hui Odnoklassniki, demain Facebook… Si cela continue, qui sait si, sous prétexte de sécurité nationale, l’Ouzbékistan ne fermera pas complètement le robinet d’Internet, sans penser le moins du monde aux risques d’exacerbation des tensions dans une société déjà asphyxiée par le manque de liberté”, met en garde notre critique de cinéma. Les réseaux sociaux sont un moyen très pratique de contourner la censure et d’entraîner massivement les Ouzbeks dans des débats sur des sujets politiques délicats. Actuellement, Odnoklassniki est le réseau le plus populaire en Ouzbékistan. Selon certaines estimations, plus de 1 million de personnes s’y connectent chaque jour.— Publié le 14 septembre

LA SOURCE DE LA SEMAINE

“To Ethnos” Ce quotidien populaire de centre gauche témoigne des évolutions de la société grecque.

L

a Nation” voit le jour au début des années 1980, à l’époque où le parti socialiste (Pasok) et son dirigeant charismatique Andréas Papandréou prennent les rênes du pouvoir. To Ethnos se fait alors l’écho de tous les faits et gestes du Premier ministre nouvellement élu. Ses informations et reportages exclusifs le propulsent au premier rang des quotidiens grecs. Après la démission d’Andréas Papandréou, en 1964, ce journal de centre gauche, populaire et progressiste se rallie à la politique du Premier ministre Kóstas Simítis, issu de l’aile proeuropéenne du Pasok. Depuis que la Grèce a plongé dans une crise économique, financière et systémique, To Ethnos a perdu de sa superbe, mais il reste très présent sur la scène médiatique. Avec un tirage de 45 000 exemplaires en semaine et 145 000 le dimanche, il se maintient depuis quelques années au cinquième rang des quotidiens, s’attachant à rendre compte de l’évolution de la société grecque. Le journal appartient à la famille Bobolas, l’une des plus puissantes de Grèce. Propriétaires du groupe de BTP Aktor, les Bobolas ont la main sur les péages routiers. Ils ont construit de nombreuses infrastructures et temporairement contrôlé un projet de mine d’or très contesté dans le nord du pays. Cette famille est aussi actionnaire de la première chaîne privée de Grèce, Mega Channel. Lire page 27 l’article de To Ethnos “Avec les ‘bataillons d’assaut’ d’Aube dorée”.

TO ETHNOS Athènes, Grèce Quotidien www.ethnos.gr


TRANSVERSALES.

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Chaque semaine, une page visuelle pour présenter l’information autrement

sig n au x

Teneur en sodium garantie Il y a trop de sel dans les aliments transformés. Démonstration avec quelques spécialités américaines.

Fast Food

Soupes en boîte

Sauces

Légumes en boîte

Sauces salade

Viande

Pain

Céréales

Snacks

Consommation moyenne quotidienne des Américains

Quelle quantité nos aliments en contiennent-ils ?

4 500 mg

Apports journaliers recommandés

Burger King Triple Whopper au fromage avec mayonnaise McDonald’s Big Mac

2 000 mg

Sauce steak

Tartare

1 198 mg

1 053 mg

Teriyaki

208 20 8 mg 13 130 0 mg

Soupe aux haricots noirs

Soupe à l’oignon

1 160 mg

Barbecue

262 26 2 mg

1 450 mg

1 040 mg

Soupe de nouilles Ragoût de bœuf au poulet

1 250 mg

690 69 0 mg

Aigre-douce Sauce soja

130 13 0 mg

914 91 9 4 mg Croissant

212 mg Petits pois

Maïs

Haricots blancs Tomates à la tomate cuites

561 mg 273 mg

504 mg

290 mg

Muffin Foccacia à la myrtille 308 mg

255 mg

600-800 mg

Bacon

Gigot Rumsteck d’agneau 64 mg

Gibier

77 mg

50 mg

2 111 mg

97 mg

Vinaigrette

Sauce Caesar

438 mg

287 mg 2 290 mg

202 mg

Fruit Loops

Special K

224 mg

150 mg

55 mg

179 mg

DR

Chapelure

148 mg

Sauce blanche

Corn flakes

Blanc de dinde

Chips de maïs Pop-corn

L’auteur

Bagel

561 mg

308 mg

231 mg

621 mg

Pain blanc

Haricots de Lima Vinaigrette italienne

Saucisses pour hot dog

2 000 mg

Burger King Whopper au fromage

Raisan Bran

362 mg

Bœuf séché

Cacahuètes grillées à sec

438 mg

6 mg

ROBIN RICHARDS. Ce graphiste britannique spécialisé dans la datavisualisation a monté à Bristol le studio Ripetungi. Il travaille pour différents magazines et des ONG. Cette visualisation, parue dans Next Generation Food en 2010, a été actualisée. Elle démontre que les

Sauce Thousand Islands (à base de mayonnaise)

224 mg

Cheerios

Golden

213 mg Grahams 359 mg

Américains consomment trop de sel : deux fois plus, en moyenne, que la dose quotidienne recommandée. Un ingrédient qui provient surtout des aliments transformés. Mais les Français font pire : avec 8 400 mg par jour, ils ingèrent quatre fois plus de sel que ce qui est nécessaire.


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Courrier international — no 1195 du 26 septembre au 2 octobre 2013

MAGAZINE L’habit ne fait pas le salafiste q Plein écran . De fabuleuses inventions de designer q Culture Aux racines de la cuisine indienne q Tendances . Les enfants volés par les nazis q Histoire ....

Mary avait 13 ans quand elle s’est engagée dans la deuxième guerre civile du Liberia. Son passé de soldate l’a construite. Comme ses anciennes sœurs d’armes, elle est devenue une paria. Sans remords, et sans la moindre perspective d’avenir, elle dirige d’une main de fer le Ma Mary’s, un bar au cœur de Poto Corner, dans le bidonville de West Point à Monrovia. C’est son royaume. —Newsweek (extraits) New York

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↓ Mary vit désormais dans le quartier de West Point, un bidonville de Monrovia, la capitale du Liberia. Photos Glenna Gordon

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LA VIOLENCE DANS LA PEAU M

ary Goll s’est endormie sur une chaise en plastique blanc. Autour d’elle, dans ce bar de bord de mer dont elle est la propriétaire, le sol sableux est jonché de mégots et d’emballages de biscuits salés qui scintillent dans la faible lumière du matin. Des sacs en plastique ayant contenu du riz ont été cousus pour couvrir une structure faite de bric et de broc, où les vieilles plaques de zinc rouillées se mêlent à des morceaux de grillage. Plus loin, sur la plage, des canoës reposent, renversés près de l’eau comme des corps assoupis. Ma Mary’s [Chez Maman Mary], le bar, ressemble à une embarcation de fortune qui se serait échouée là et pourrirait lentement. Une épave avec à son bord un drôle d’équipage et un chargement hétéroclite. Les contours du bar apparaissent plus nettement à mesure que le jour se lève. Maintenant réveillée, Mary se lève langoureusement de sa chaise. Elle est vêtue d’un débardeur qui met en valeur ses larges épaules et ses bras épais et d’un morceau de tissu jaune piqueté d’étoiles bleues qu’elle a noué autour de sa taille. Ses cheveux courts sont coiffés en tresses plaquées. Ce territoire désolé où nous nous trouvons bruisse encore des échos du passé. Il s’appelle Poto Corner dans le créole anglo-libérien local : autrement dit, le lieu des laissés-pour-compte. En plein cœur de West Point, le plus grand bidonville de Monrovia [la capitale du Liberia], la péninsule accueille des migrants, des pêcheurs, des accros au crack, des gamins des rues et de nombreux Libériens, qui, comme Mary, ont pris les armes et ont été déplacés par les deux guerres civiles qui ont ravagé le pays pendant près de quatorze ans [voir encadré]. Mary avait 13 ans lors de la deuxième guerre civile, lorsqu’elle s’est engagée dans les milices aux côtés du gouvernement de Charles Taylor. Et ses cicatrices racontent l’histoire d’une jeune fille qui a vu la guerre de près. Une balle lui a frôlé le genou droit tandis qu’elle se battait dans le nord-est du Liberia, près de la frontière avec la Guinée. La balafre entre ses épaules vient rappeler qu’une balle est passé tout près de sa colonne vertébrale. Et puis il y a ces tatouages guerriers, tracés à gros traits, qui sont autant de marques totémiques de ses exploits. Dans le bas de son dos, une pieuvre déploie ses tentacules ; une autre recouvre son genou droit. La pieuvre est un “animal mauvais”, souligne-t-elle. “Moi, j’étais mauvaise.”

Pendant trois ans, Mary a participé à une guerre civile tristement célèbre dans le monde entier pour ses atrocités, qui ont souvent impliqué des enfants et des adolescents, en tant qu’agresseurs et en tant que victimes. Mary avait sous ses ordres une trentaine de garçons et de filles, mais aussi des femmes et des hommes. Elle a même été gradée : elle est devenue commandant d’artillerie avant d’être capturée et obligée de combattre dans le camp des rebelles. Elle avait 16 ans quand la guerre a pris fin. L’“Accord global de paix” enfin conclu, en août 2003, elle a déposé les armes – mais n’a pas retrouvé la paix pour autant. Comme tant d’autres hommes et femmes de sa génération, Mary reste hantée par les horreurs de la guerre. Comme souvent avec les anciens enfants-soldats, elle est piégée entre passé et avenir et reste incapable de renoncer à son identité de combattante, qui, au moins, donnait un but et un sens à sa vie. Elle a un petit ami et deux enfants, mais ne s’est jamais mariée. La guerre lui a appris l’indépendance, assure-t-elle. “Je suis l’homme de la famille. C’est moi l’homme parce que je me suis battue.” Même si elle a rendu les armes depuis de nombreuses années, Mary a encore la démarche arrogante d’un commandant qui veille fièrement sur son territoire. Aux enfants et aux sans-logis fumeurs de crack connus sous le nom de gronna boys qui traînent autour du bar, Mary ordonne parfois de régler les problèmes “à la façon gronna” – c’est-à-dire de flanquer une raclée aux clients qui se tiennent mal. “Il faut se faire respecter : les gens, ils aiment se battre et n’hésitent pas à sortir une arme, lancet-elle. Il faut faire attention.” Mary tient son bar avec une fillette de 10 ans qu’elle appelle “la gérante”. Toute petite, très noire de peau, avec un joli visage, elle travaille au bar jour et nuit, versant l’alcool dans des verres crasseux. Elle s’occupe aussi de toutes les tâches ménagères et garde la fille de Mary, Desire, un bébé de 1 an. Mary raconte qu’elle a adopté celle qui allait devenir “la gérante” à la fin de la guerre – le bébé avait été abandonné, elle l’a trouvé dans

PORTRAIT


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une maison vide. Elle dit l’aimer comme sa fille, mais un soir où “la gérante” a cassé une bouteille de whisky en manipulant les fils pour allumer la lumière dans le bar, Mary lui a donné une volée de coups de pied dans le ventre. Les clients, eux, sont restés assis en silence et ont continué à boire. “Cette petite fille s’imagine qu’elle sait tout !” a hurlé Mary. De toute évidence, chez Mary, la violence est viscérale. Un jour, alors que nous traversions un marché, elle a agressé un homme, croyant qu’il l’avait traitée de mendiante. A plusieurs reprises, elle l’a frappé à grands coups de casque de moto, en le menaçant de le découper en morceaux et de le traîner jusqu’à la plage. “Il ne sait pas se battre, tout ce qu’il fait, c’est griffer ! Les gens comme ça, pendant la guerre, ils se sont cachés”, m’a-t-elle expliqué. Au lendemain des conflits, les autorités et des ONG occidentales ont mis sur pied des programmes pour aider à la réinsertion des enfants-soldats. Mais beaucoup d’entre eux ne sont pas parvenus à retrouver une vie normale – en particulier les filles et les femmes, dont le passé militaire est perçu par la société libérienne comme une transgression.

T

andis que de nombreux commandants hommes ont négocié des postes politiques ou administratifs après la guerre, les femmes ont le plus souvent été exclues de ce processus. Leena Kotilainen, de l’université de Turku, en Finlande, mène une étude sur la réinsertion des anciennes femmessoldats. La moitié de celles qu’elle a interrogées vivent de la prostitution, et la grande majorité d’entre elles sont dans des ghettos de Monrovia. “Certaines sont dans une telle misère qu’elles n’ont même plus le sentiment d’appartenir à l’espèce humaine”, m’assure-t-elle. Les anciennes combattantes ont plus de mal à se marier, à avoir des enfants et à se réinsérer, car elles sont perçues comme étant non féminines, souillées, dépravées, explique Irma Specht, une anthropologue qui s’est penchée sur cette question depuis la fin de la guerre. “Les filles qui ont [combattu] au côté des garçons dans la brousse sont très mal vues. Elles ont franchi la limite de la féminité, et leur comportement ne correspond pas aux normes sociales”, commente Specht. Résultat, “elles vivent dans des ghettos et cachent leur passé”. Mary est capable de se vanter de sa propre cruauté, mais, quelques instants plus tard, elle aura l’air tourmenté par l’horreur de ce qu’elle a fait. Il semble qu’elle n’ait qu’un demi-sentiment de culpabilité. Ou qu’elle n’ait pas tout à fait réalisé ce qui lui était arrivé. Troisième d’une famille de sept enfants, Mary n’avait que 2 ans quand la milice de Taylor a déclenché la première guerre civile. Elle a vu le jour dans le village de White Plains, à la périphérie de Monrovia, dans une famille où les bagarres étaient légion : elle courait se cacher dans les broussailles environnantes pendant que les coups pleuvaient. Elle attendait la fin de l’orage. Sa mère, Patricia, vendait du poisson grillé et tenait un petit vidéoclub pour joindre les deux bouts. Elle s’est séparée du père de Mary, Amos, “à cause d’une histoire de filles”, comme elle dit. Mais la petite Mary est devenue un poids financier : à l’âge de 9 ans, elle a donc été envoyée chez son père et sa nouvelle famille pour soulager sa mère. Mary affirme que sa

PORTRAIT

↑ Dans son bar, le Ma Mary’s, l’ancienne enfant-soldat fait régner sa loi.

belle-mère la maltraitait et qu’elle l’a retirée de l’école pour lui faire vendre des poulets dans la rue. Elle l’obligeait aussi à faire la plupart des tâches ménagères, à aller chercher de l’eau et à repasser le linge au fer à charbon avant d’aller à l’école. Quand elle était désobéissante, raconte-t-elle, son père et sa belle-mère lui attachaient les coudes dans le dos et lui mettaient du poivre dans les yeux, la laissant souffrir au soleil. “Dès sa naissance, Mary a été une p’tite fille pas sage”, me raconte son père dans une épicerie près de chez lui. Il a honte de sa fille, il voudrait qu’elle change de vie. Elle devrait quitter son bar de la plage, me confiet-il, se coudre de jolies robes et aller avec lui à l’église. A 13 ans, Mary est tombée enceinte. Le père était un bel homme qu’elle avait vu jouer au basket dans les ruines d’un centre socioculturel local. Il avait 25 ans et n’était pas prêt à être père. Mary a appelé sa fille Courage. Mais sa mère la lui a prise alors qu’elle avait tout juste 2 semaines. Ce n’était pas grave, affirme Mary : elle était trop jeune pour les “histoires de bébés” et elle avait d’autres projets. En 2000, la mère de Mary a décidé d’emmener toute la famille vivre au Ghana pour échapper à la guerre. Mais Mary n’a rien voulu entendre – elle s’est cachée

↑ Avec sa deuxième

jusqu’au départ. Elle voulait quitter sa famille. “Je me suis dit que le mieux serait d’aller dans la savane et de combattre”, raconte-t-elle. Elle a rejoint l’armée aussi pour les “bénéfices” : une certaine “sécurité de l’emploi” et des “avantages” : elle avait observé le pouvoir dont jouissaient les soldats – et les avait vus en abuser, battre des hommes et harceler des femmes. Elle enviait leur puissance, leur air invincible. Quand elle était enfant, Mary avait vu une grande femme en treillis devant une caserne d’entraînement dans le centre de Monrovia : la force et la maîtrise qu’elle dégageait lui ont laissé un souvenir impérissable. Elle a commencé à s’imaginer en soldat d’une armée nationale ou en volontaire dans les marines, défilant dans un bel uniforme. Un après-midi, elle est donc allée rencontrer Larry Mulvey, un commandant local qui avait son quartier général dans une maison de Somalia Drive, une route de terre bordée de palmiers à l’air triste. Quand la petite fille, vêtue d’un débardeur jaune et d’une petite jupe noire, lui a dit qu’elle voulait s’engager dans l’armée, il a accepté sans hésiter. Elle est partie une semaine plus tard à l’arrière d’un pick-up vert, sans dire au revoir à sa grand-mère. Mais elle a eu du mal à se faire à la


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Deux guerres civiles en quinze ans

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SOURCE

1820—Colonisation : une centaine d’anciens esclaves noirs affranchis retournent en Afrique, sur le territoire de l’actuel Liberia, et fondent la ville de Monrovia, en l’honneur du président des Etats-Unis James Monroe. Ils seront suivis par plusieurs milliers d’esclaves “libres”. 1847—Proclamation de la république. Le régime mis en place favorise les Américano-Libériens, qui conservent une forte domination économique et politique. 1980—Coup d’Etat de Samuel Doe. Il devient le premier président autochtone et dénonce la supériorité des Américano-Libériens. Son régime devient de plus en plus autoritaire et violent. 1989-1997 —Première guerre civile. Charles Taylor, avec son parti du National Patriotic Front of Liberia (NPFL), veut prendre le pouvoir. On compte environ 150 000 victimes. En juillet 1997, Taylor est élu à la tête du pays. 1997-2003 —Deuxième guerre civile. Charles Taylor ne parvient pas à rétablir la paix, et des milices venues du Nord prennent peu à peu le contrôle du territoire, jusqu’à leur arrivée à Monrovia en juillet 2003. Novembre 2005—Ellen Johnson Sirleaf est élue présidente et engage le pays dans un long processus de réconciliation. Elle reçoit le prix Nobel de la paix en 2011.

NEWSWEEK New York, Etats-Unis www.newsweek.com Le 31 décembre 2012, Newsweek a publié son dernier numéro papier. Fondé en 1933, ce vénérable magazine d’actualité généraliste avait vu sa diffusion chuter de 3 millions d’exemplaires à 1,5 million en l’espace de dix ans. En 2010, la nouvelle direction du magazine avait tenté de relancer le titre et de prendre le virage du numérique en fusionnant avec The Daily Beast, un webzine qui attire 15 millions d’internautes par mois. Aujourd’hui, le magazine n’existe plus que sous la forme d’une édition numérique payante baptisée Newsweek Global, particulièrement développée pour les tablettes. Mais le site continue à mettre en une de grands reportages et enquêtes – comme celle que nous publions aujourd’hui.

GUINÉE SIERRA LEONE

CÔTE D'IVOIRE

Freetown

GHANA

LIBERIA

Abidjan

Monrovia Océan Atlantique

fille, Desire, qu’elle élève seule.

discipline, et Mulvey l’a surnommée “la revêche”, car elle était grossière et n’obéissait pas aux ordres. Pendant trois ans, en pleine adolescence, elle a combattu dans une guerre d’une cruauté inimaginable. Mary se rappelle qu’elle coupait les oreilles et les doigts de ceux que son unité capturait. Ses soldats et elle ont même écorché vif un prisonnier. Mais apparemment ce ne sont pas de telles atrocités qui la tiennent éveillée la nuit. Ce qui la trouble, c’est d’avoir un jour ordonné à ses soldats de violer une femme qu’ils avaient capturée. Elle était accusée d’avoir espionné leur position. Mary ne peut pas vraiment expliquer pourquoi un tel acte est plus monstrueux que de dépouiller quelqu’un de sa peau, mais elle s’est identifiée à la femme. Peut-être que la détresse de sa prisonnière lui rappelait la sienne. Capturée par une unité rebelle en 2003, Mary a été forcée de s’enrôler avec les rebelles et de se battre dans l’autre camp – ce qui n’a pas l’air de la troubler outre mesure aujourd’hui. Elle ne s’est jamais vraiment réclamée d’une quelconque cause politique. Et, quand les rebelles ont avancé sur Monrovia pour l’assaut final, elle se rappelle la liesse qui régnait. “Les pillages étaient allés trop loin, alors on était soulagés”, se souvient-elle. Quelques jours avant la fin de la guerre, pendant la

400 km

COURRIER INTERNATIONAL

Yamoussoukro

dernière bataille pour la capitale, elle a pris la fuite et est rentrée chez elle, à West Point. Après avoir rendu son AK-47 et son lance-roquettes lors d’une campagne de désarmement, Mary est revenue à ce qu’elle avait connu avant la guerre : la vie dans les rues, la drogue et la prostitution.

S

on bar est son repaire – il lui rapporte environ 45 dollars par mois, une somme rondelette dans ce bidonville. Elle se sent en sécurité ici, parmi les gens du quartier. “Quand ils sont là, personne ne peut rien me faire, affirme-t-elle. Aller ailleurs, ce serait trop dur. […] Quand on pense à ce qu’on a vécu, aux années qu’on a passées à faire la guerre, nous les femmes, aux risques qu’on a pris ! s’indigne-t-elle. Ils se sont moqués de nous, et aujourd’hui on n’a aucun avenir.” Courage, la fille de Mary, vit chez sa grand-mère. Elle a terminé l’école élémentaire et vient de recevoir son diplôme de fin d’études. Elle a 13 ans, le même âge qu’avait sa mère quand elle est tombée enceinte, a quitté sa famille et est partie combattre. Au Liberia, les remises de diplômes sont des rituels importants, de grandes fêtes bruyantes où l’on mange, boit et danse – des célébrations d’autant plus importantes que par le

passé l’école était souvent interrompue par les combats –, et Mary a économisé pendant des mois pour l’occasion. “Je veux qu’elle soit fière de moi, affirme-t-elle. Je ne veux pas qu’elle soit comme mon père.” Le soir de sa remise de diplôme, Courage se pavane en perruque coupée au carré et dos nu à rayures roses et bleues, jupe courte en jean et chaussures noires brillantes. Les enfants dansent, les adultes, allongés dans leurs chaises en plastique, bavardent en sirotant leurs boissons. Même si elle a payé pour cette fête, Mary n’est pas venue. Elle a organisé sa propre fête à quelques kilomètres de là, dans son bar. Elle ne voulait pas que ses amis mettent sa fille mal à l’aise par leurs mauvaises manières, leur tabagisme et leurs gros mots. Une fois la fête terminée chez Ma Mary’s, il n’y a plus rien à manger et le bar est presque à sec. Un néon diffuse une lumière crue, découpant les silhouettes accoudées au bar. Devant la table encombrée de bouteilles renversées, Mary s’est mise à proférer des injures. C’est la remise de diplôme de sa fille et il ne lui reste plus qu’une seule bouteille de Club Beer pour porter un toast. Elle avale son contenu d’une grande goulée. La musique joue encore, tandis que la nuit tombe sur Poto Corner. —


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plein écran.

L’habit ne fait pas le salafiste Phobia, une sitcom diffusée pendant le mois du ramadan, décrypte sur un ton satirique les angoisses de la Libye postrévolutionnaire. —Muftah (extraits) Scottsdale

relativement nouveau en Libye, où le cinéma pâtit depuis des décennies d’un manque de e jeune et naïf Moatassem Abdallah fonds et de la censure. Certains acteurs de Senoussi n’a qu’un souhait, vivre en la série n’avaient jamais joué auparavant et paix. Mais il a un problème : son nom ils ont reçu une formation de seulement de famille trahit une relation avec le patron deux semaines avant le début du tournage. des renseignements [Abdallah Senoussi, L’équipe a aussi dû faire face aux brigades actuellement détenu à Tripoli] de l’ancien locales. “Les thuwwar [révolutionnaires] de dictateur honni, le colonel Kadhafi. Arrêté Regatta (l’ensemble résidentiel où la plupart et torturé par une brigade révolutionnaire, des scènes ont été tournées) étaient méfiants, Moatassem s’efforce d’effacer les stigmates raconte Osama Rezq, mais à la fin ils nous de l’ancien régime et de se réinventer. Mais ont prêté des fusils pour nos scènes d’action.” comment choisir le bon camp ? Un jour, il Les plaisanteries vont délibérément trop est surpris dans une librairie par des extré- loin, elles n’en sont pas moins révélatrices. mistes religieux avec dans les mains un Aucun politicien ou groupe existant n’est cité manuel intitulé Comment devenir laïc en par son nom. Mais ce n’est pas nécessaire : une semaine. Mais, quel que soit le groupe les débats politiques ont dégénéré en une qu’il tente de rejoindre – salafiste, islamiste, bataille de slogans vite identifiables et les progressiste, centraliste ou fédéraliste –, il Libyens comprennent parfaitement les allufinit toujours en détention ou roué de coups. sions de la série. Les téléspectateurs savent, Levant ses yeux emplis de larmes vers le en voyant un panneau disant “Non à la loi ciel, il lance ce cri plein de dignité : “Je suis sur l’isolement politique”, qu’il est question du principal parti progressiste de la Libye, libyen ! Juste libyen !” C’est sur cette scène que s’achève le troi- dont beaucoup de membres ont été mis sur sième épisode de Phobia, une nouvelle série la touche par une loi empêchant les respontélévisée diffusée pendant le mois du rama- sables du régime Kadhafi d’exercer de noudan. Phobia montre à quoi ressemble la vie velles fonctions politiques. Dans le premier quand un régime tombe, qu’une révolu- épisode de Phobia, paradoxalement intitulé tion réussit et que l’avenir reste incertain. “Templates” (Modèles), Mohamed Othman, Avec ses miliciens déchaînés, ses politi- la vedette de la série, interprète un politicien ciens corrompus et son orgie de fusillades, plein de suffisance dont le principal objecla série fait partie des programmes tif est de se faire nommer dans le indépendants, en nombre croissant, SÉRIE prochain gouvernement. Il fait tout qui remettent en cause la société libyenne. son possible pour se rapprocher des preMais, si Phobia a choqué beaucoup de gens, miers-ministrables en adoptant chaque fois elle en a fait rire encore plus. une identité politique différente. L’histoire “Les Libyens souffrent de phobies […], de devient de plus en plus absurde au fur et à paranoïa, explique avec un petit rire le mesure qu’il se glisse dans ses rôles succescréateur de la série, Seraj Hweedy. Certains sifs – Frère musulman austère, progressiste croient que Kadhafi est encore parmi nous !” occidentalisé, soufi traditionaliste ou ferUne anxiété qui s’accompagne de profonds vent salafiste –, pour finir par s’apercevoir complexes et de pratiques désuètes héri- que le vainqueur est un indépendant qui tées de l’oppression, dissimulés derrière n’adhère à aucun camp idéologique. un discours révolutionnaire omniprésent. Ce personnage est perçu par les Libyens Selon le directeur artistique, Osama comme un mutasalleq, un arriviste qui surfe Rezq, Phobia ne cherche pas à discrédi- sur la vague politique du moment pour faire ter un camp en particulier, mais à “filmer avancer sa carrière. Un autre terme péjoratif la réalité sous un jour humoristique”. Même qui revient souvent dans la série est azlam, dans une “Libye libre”, on peut s’attirer des un mot désignant les membres de l’ancien ennuis en raillant les puissants. “J’ai peur, régime qui se sont adaptés à la nouvelle avoue Hweedy. Surtout des islamistes radi- réalité et aspirent à de hautes fonctions. caux, qui auront sûrement du mal à digérer Phobia montre à la perfection les difficultout ça.” Le concept de satire politique est tés à s’adapter, les soupçons qui entourent

WWW.PHOBIA.LY

L

↑  Dans Phobia, Moatassem Abdallah Senoussi tente d'effacer les stigmates de l'ancien régime en se réinventant. tout ce qui rappelle l’ancien régime et les énormes avantages que l’on peut retirer d’un passé militaire. L’épisode “Gadhafi Airs” (Des airs de Kadhafi) suit un enseignant qui ne peut se défaire de ses vieilles habitudes. Son voisin se moque de ses cheveux ébouriffés qui rappellent ceux de Kadhafi, qu’on raillait souvent pour sa shafshufa (tête échevelée). Ses étudiants boycottent un cours sur la suprématie africaine parce que le dictateur s’était un jour présenté comme le “roi des rois d’Afrique”. Et le proviseur l’empêche de passer ses airs préférés de Mohamed Hassan, un chanteur classique récupéré par le dictateur. Dans la Libye d’aujourd’hui, la coupe de cheveux est devenue un moyen de se distinguer et de cataloguer les autres. Et les pressions sociales sont telles qu’elles peuvent conduire des Libyens à modifier des habitudes compromettantes. Auparavant la mode pour les hommes était aux longs cheveux bouclés, mais aujourd’hui les jeunes Libyens préfèrent se laisser pousser la barbe. Les salafistes sont traités de iahyat (barbes) ou de brahma (variété de poule libyenne ayant des plumes sur les pattes), quand les anciens loyalistes du régime ou les nostalgiques de l’ancien temps sont taxés de tahaleb (algue). Le vert est devenu une couleur taboue, qui peut valoir des commentaires désagréables. Le personnage de l’enseignant

représente tout ce que les Libyens veulent reléguer dans le passé, même si cela doit passer par une perte de liberté et un rejet de l’héritage national. “Pourquoi devrionsnous interdire Mohamed Hassan ? fait observer Rezq. Après tout, il a composé de beaux morceaux. On ne fait pas la distinction entre l’art et la politique.” La diffusion de Phobia a maintenant pris fin, mais l’équipe a d’autres projets en préparation, dont des longs-métrages qu’elle compte présenter à des festivals internationaux. “L’année prochaine, je vous le promets, il y aura un Titanic libyen”, plaisante Seraj Hweedy, conscient que la suite sera rude, tant sur le plan social que financier. —Valerie Stocker Publié le 27 août

SOURCE MUFTAH Scottsdale, Etats-Unis muftah.org Lancé en 2010, le webzine anglophone Muftah (“Clé”) propose des analyses sur les pays du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Le site élargit ses investigations au Pakistan et à l’Afghanistan, pays où l’on observe également des dynamiques de changement.


et

présentent

Visuels non contractuels. L’éditeur se réserve le droit d’interrompre la parution en cas de mévente. Société éditrice : COBRA - 18-22 rue des Poissonniers 92200 Neuilly-sur-Seine RCS Nanterre 333 761 377, sous licence exclusive des Éditions Dupuis. © Dupuis 2013. Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation strictement réservés pour tous les pays. Action Belgique uniquement

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Courrier international — no 1195 du 26 septembre au 2 octobre 2013

culture.

Utopies technologiques Le designer néerlandais Daan Roosegaarde veut améliorer le monde plutôt que le décorer. Ses créations luttent contre la pollution ou le gaspillage d’énergie. Et sa ténacité a fini par convaincre les industriels. —Vrij Nederland (extraits)

un autre.” Mi-pasteur, mi-entrepreneur: voilà comment le décrire, dit-il. Partout où il va, il plaide pour une technologie qui aan Roosegaarde, artiste, créateur ne soit pas perçue comme un scénario à la et entrepreneur de 34 ans, ne cesse George Orwell mais comme un progrès. de sillonner le monde. L’an der- Pour l’heure, son équipe d’ingénieurs et nier, il est intervenu dans des congrès à lui planchent, avec le spécialiste des partiLondres, Belgrade et Johannesburg. Il est cules fines Bob Ursem, sur des “bornes de aussi allé à Los Angeles, Venise, Tokyo, smog” pour des villes asiatiques comme Stockholm. Au Canada, à Jakarta, à Paris Singapour et Pékin. De hautes installations et Essen, où ses œuvres étaient exposées. qui aspirent ce brouillard produit par la polIl a reçu des prix du design à Hong Kong, lution pour créer des zones propres, et dont à Copenhague et aux Etats-Unis et, tous le premier prototype sera prêt dans trois à les trois mois, il retrouve son studio de quatre ans. “Il n’y a plus d’air frais dans ces création à Shanghai. villes, les gens tombent malades et tout cela Daan Roosegaarde et son équipe d’in- parce que nous voulons tous une putain de voigénieurs et de chimistes fabriquent des ture. Cette technique que nous avons créée tous paysages interactifs : des objets qui, à ensemble nous revient en pleine figure comme l’aide de technologies de pointe, réa- un boomerang. Qu’est-ce que nous allons faire gissent à la présence humaine. Dune, que contre ça ?” s’insurge Daan Roosegaarde. D’autres recherches sont en cours dans l’on peut voir actuellement au Stedelijk Museum, à Amsterdam, est une installa- le studio. Par exemple, des plantes qui tion de tiges de verre utilisant des LED, qui éclairent : est-il possible d’introduire dans évoque un champ de blé et produit du son les plantes, par manipulation génétique, ce et de la lumière quand on passe à côté. Le qui permet aux méduses et aux lucioles de Lotus Dome, exposé l’hiver derproduire de la lumière ? Si des rues nier dans une église de Lille, est DESIGN pouvaient être éclairées par des composé de feuilles d’aluminium qui s’ou- plantes, ne serait-ce pas un moyen d’éconovrent lorsqu’on souffle dessus. Intimacy est miser beaucoup d’énergie dans le monde ? une robe qui devient transparente en foncSmart Highway a valu à Daan Roosegaarde tion de l’intensité des émotions de la per- de recevoir le 29 août le prix danois Index sonne qui la porte. (dans la catégorie “société”), une des récomCes œuvres d’art très innovantes ne sont penses les plus prestigieuses dans le monde apparemment que des études préparatoires du design. Le créateur, tout juste revenu par rapport à la véritable ambition de Daan d’une conférence à Johannesburg – un regard Roosegaarde : améliorer le monde à travers intense dans un visage fatigué –, résume avec la création technologique. Il a acquis une enthousiasme les innovations des concurrenommée internationale l’an dernier lors rents : une balle équipée d’un GPS, conçue de la présentation du projet Smart Highway : par le créateur afghan Massoud Hasani, et des autoroutes sobres en énergie ayant pour qui peut aider les adultes et les enfants à éclairage une peinture photoluminescente détecter des mines terrestres. Ou encore, et pour revêtement un “bitume intelligent” le projet Liter of Light [Un litre de lumière], qui fera apparaître des cristaux de neige afin qui, en transformant les bouteilles en plasde signaler un risque de verglas. Le premier tique usagées en lampes solaires, a permis kilomètre sera construit à la fin de l’année d’éclairer les habitations des bidonvilles dans le Brabant. Le designer est également philippins. “C’est ça, le design, dit Daan en pourparlers avec BMW à propos de cap- Roosegaarde. Ce n’est pas concevoir des tables teurs qui font ralentir la voiture quand le et des chaises. Quand on se met à décorer le revêtement devient glissant. monde, quelle horreur !” “Le vieux monde est cassé, explique Daan Il faut une nouvelle prise de conscience, Roosegaarde. Nous devons en construire estime-t-il. “Nous devons nous réveiller.

Amsterdam

D

↑→ Dune. Un “champ de blé” dans la ville. Les tiges lumineuses bruissent quand on passe à proximité. Cette installation a voyagé dans le monde entier. Ici, à Rotterdam.

↓ Marbles. Almere City, PaysBas. Quand on touche ces “marbres”, ils expriment leurs “émotions” en changeant de couleurs ou d’univers sonore.

→↘ Smart Highway. Dans le Brabant néerlandais, Heijmans, un entrepreneur de BTP, a accepté d’installer sur une autoroute un revêtement “intelligent” et lumineux qui avertit les conducteurs des dangers (ici, le verglas). Photos Daan Roosegaarde


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Profil

LE CRÉATEUR ↑ Lotus Dome. JÊrusalem, grotte de Zedekiah. Cette structure de feuilles d’aluminium rÊagit à la prÊsence humaine : elle s’ouvre et laisse apparaÎtre son cœur lumineux quand on soue dessus ou quand on la caresse.

Daan Roosegaarde est nĂŠ le 24 juillet 1979 Ă  Nieuwkoop, aux Pays-Bas. Il quitte le foyer familial Ă  16 ans et explore diverses voies : il travaille dans une boutique de livres d’occasion, vit Ă  Anvers, en Belgique, passe deux ans Ă  l’AcadĂŠmie des beaux-arts d’Arnhem, un an Ă  celle de BrĂŠda. Avant de s’inscrire, Ă  23 ans, Ă  l’AcadĂŠmie ArtEZ d’art et de design, Ă  Enschede. C’est lĂ  qu’il a dĂŠcouvert qu’il pouvait construire quelque chose de vivant Ă  l’aide de la technologie. “C’Êtait la première fois pour moi que la poĂŠsie et le pragmatisme se rencontraient. A ce moment-lĂ , dit-il, j’ai appris Ă  formuler mes pensĂŠes.â€?

La technologie nous ore tant de possibilitĂŠs et, au lieu de cela, nous allons tous sur Facebook et restons rivĂŠs Ă  nos ĂŠcrans pour cliquer sur des ‘j’aime’.â€? Il ĂŠmet soudain des cris de singe : “Nous vivons dans une caverne ! Si nous continuons dans ce sens, dans dix ans, nous pourrons lire nos rĂŞves respectifs, nous aurons des machines Ă  rĂŞver ! Nous devons trouver ensemble des solutions pour ce monde nouveau, mais que font les grandes entreprises ? Elles invitent des gens comme [l’entrepreneur et animateur] Emile Ratelband, qui fait marcher les gens sur des braises. On va loin avec ça ! Nous sommes vraiment devenus le pays de l’opinion. Cette opinion, dont nous sommes si ďŹ ers, qui s’inscrit aussi dans notre dĂŠmocratie, ne nous engage plus. Tout le monde peut crier haut et fort ce qu’il veut, mais quant Ă  participer, oh lĂ , attention ! On n’en a rien Ă  faire d’une opinion, on veut une proposition. Qu’est-ce qu’on va FAIRE ?â€? Daan Roosegaarde cite Marshall McLuhan : “There are no passengers on Spaceship Earth. We are all crewâ€? [il n’y a pas de passagers sur le vaisseau spatial Terre. Nous sommes tous membres de l’Êquipage]. “Ce qui manque, aux Pays-Bas, c’est cette mentalitĂŠ qui consiste Ă  avoir un rĂŞve et Ă  se lancer, comme cela s’est passĂŠ autrefois quand le site de Kinderdijk [situĂŠ sur un polder drainĂŠ par un système de moulins Ă  vent, et conçu au dĂŠbut du xviiie siècle] a ĂŠtĂŠ construit. Nous sommes installĂŠs dans une gigantesque bulle de confort. Il n’y a qu’une seule façon d’aller de l’avant : Ă  bas l’opinion, vive la proposition ! Si nous n’investissons pas dans de nouvelles idĂŠes, dans de nouveaux rĂŞves, nous allons devenir un grand musĂŠe en plein air. Il faut juste qu’un ĂŠlu municipal Ă  Amsterdam ait l’idĂŠe d’entourer le centre historique d’une barrière et demande 5 euros de l’heure (il ĂŠclate de rire) pour que nous devenions un musĂŠe en plein air.â€?

sĂŠjours linguistiques      !   !  

          

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Daan Roosegaarde dĂŠcrit son fanatisme comme une “traqueâ€? – il lance partout des ballons d’essai jusqu’à ce que quelqu’un lui dise : tu peux essayer de voir ce qu’on peut faire ? Il avait souvent ĂŠvoquĂŠ la possibilitĂŠ de rĂŠaliser une autoroute interactive Ă  l’occasion de ses confĂŠrences, mais un jour la direction de la sociĂŠtĂŠ Heijmans, qui ĂŠtait dans la salle, a dit : “Nous avons envie de nous lancer.â€? Ce qu’on oublie vite, explique-t-il, c’est le rĂ´le essentiel que jouent les centres de savoir pour des artistes comme lui. “D’un cĂ´tĂŠ, le gouvernement nĂŠerlandais dit : nous sommes un pays innovant, nous devons accumuler le savoir. Dans un nouveau projet de politique culturelle proposĂŠ par la ministre Jet Bussemaker, nous sommes citĂŠs en première page comme le grand exemple de l’entrepreneuriat, et j’en suis ĂŠvidemment très heureux et ďŹ er mais, parallèlement, ces mĂŞmes pouvoirs publics tordent systĂŠmatiquement le cou Ă  ces centres de savoir qui m’ont aidĂŠ Ă  ĂŞtre ce que je suis aujourd’hui – les universitĂŠs, Premsela (institut nĂŠerlandais du design et de la mode), Dutch DFA ( fondation nĂŠerlandaise de design), les ambassades Ă  l’Êtranger. Alors que cherche-t-on Ă  faire ? Ce n’est pas comme si l’inspiration pour ce genre de choses me venait quand je vais aux toilettes le matin. On a besoin de lieux qui favorisent cette libertĂŠ de pensĂŠe, et le retour sur investissement n’est pas immĂŠdiat – si vous m’aviez interrogĂŠ il y a six ans, j’aurais seulement pu bredouiller quelques vagues idĂŠes. Le vrai talent peut survivre, il se fraie un chemin Ă  coups de boutoir, comme je l’ai fait. Pour les gens qui suivent cette voie, le ‘oui, mais’ n’existe pas, mais [en crĂŠant un espace pour ces idĂŠes] un pays pourrait en tirer un bien meilleur parti.â€? —Annemiek Leclaire PubliĂŠ le 24 aoĂťt


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tendances.

KAZANEVSKY, UKRAINE

La cuisine indienne retrouve ses racines La tradition revient au goût du jour et les chefs puisent dans le patrimoine régional pour faire évoluer leurs cartes.

S

akhi Ramanan, 36 ans, s’est lancée dans une mission civilisatrice. “Maman a fait du kozhukattai aujourd’hui. Viens!” Megha, sa fille de 7 ans, entre dans la cuisine. Ramanan lui colle dans la bouche un ravioli fumant fourré avec un mélange de noix de coco et de sucre de palme non raffiné. Depuis que la famille a quitté San Francisco pour venir s’installer à Madras, cette mère se plonge dans les recettes d’antan. “Notre famille a assez mangé européen et américain. Maintenant, je recherche des ingrédients locaux”, confie-t-elle. Cette quête des saveurs locales semble s’être répandue dans les métropoles indiennes : les jeunes, las des excès gustatifs de la cuisine étrangère, puisent dans leur patrimoine culinaire, s’enorgueillissent de leur mangodi pulao [riz aux lentilles] et de leur podima de bananes plantains [sautées aux épices], et recherchent des restaurants qui leur rappellent les saveurs d’autrefois. Pour Gautam Anand, l’un des viceprésidents de la chaîne d’hôtels de luxe ITC, “la cuisine indienne fait un retour en force”. L’équipe recherche et développement de cette société a d’ailleurs fait un travail considérable de collecte et de préservation des recettes de toutes les régions du pays. La cuisine indienne était considérée comme ringarde, mais c’est en train de changer, estime Pooja Kamath. Pour cette critique gastronomique, avec l’effondrement de la famille traditionnelle, les gens se tournent vers des restaurants dont la cuisine est chaleureuse. Pourtant, même si chefs et blogueurs s’emploient à sauver l’immense patrimoine gastronomique indien, les recettes continuent de disparaître, déplore Michael Swamy, un chef de Bombay diplômé du Cordon bleu de Londres. Avec son collègue Vikas Khanna, il s’est embarqué dans un projet ambitieux : rassembler des recettes de tout le pays, dont

certaines remontent à des milliers d’années. L’équipe en a collecté 500 et espère en publier beaucoup plus dans un livre provisoirement intitulé “L’Epique”. Les chefs indépendants reviennent eux aussi aux vieilles recettes. Du poulet non désossé refait son apparition sur les tables, et les produits de saison sont en vogue. Si certains établissements séduisent les clients de sensibilité classique, comme Kanua, à la périphérie de Bangalore, avec sa rustique cuisine konkani et ses merveilleux currys de fruits de mer, d’autres lieux plus audacieux attirent une nouvelle clientèle avec des menus inventifs. Depuis son ouverture, il y a deux ans, le Potbelly, un restaurant bihari de Shahpur Jat, un quartier de New Delhi, est devenu l’un des plus courus de la ville. Et toute la carte proviendrait des recettes de la mère du chef. A Delhi encore, au Dzukou, on trouve une authentique cuisine naga [nord-est du pays], qui utilise beaucoup le porc. Nombre de plats font appel à des ingrédients fumés, par exemple l’anishi, une sauce aux feuilles d’igname fumées. Comme le Nagaland est le pays du raja mirchi [Bhut Jolokia], le piment le plus fort du monde, la plupart des plats sont extrêmement épicés. D’après la propriétaire, “80 % des clients sont des non-Nagas qui veulent explorer ces saveurs”.

Populariser et redorer l’image de la cuisine régionale indienne dans les villes, c’est bien beau mais cela ne suffit pas, considère Savita Uday. Avec son ONG Buda Folklore, installée à Honnavar, dans le nord de l’Etat du Karnakata, elle met en contact des natifs de la région avec les habitants de Bangalore pour les sensibiliser aux ingrédients et aux spécialités locales. Sa mère et elle ont ressuscité plus de 300 boissons à base de babeurre et des dizaines de friandises cuites à la vapeur. “C’est quand on commence à prêter attention à la cuisine locale que les autochtones euxmêmes s’y intéressent”, confie-t-elle. Sakhi Ramanan est bien de cet avis. “Quand je me suis rendue dans mon village, près de Kumbakonam, j’ai entendu parler par un heureux hasard d’un millefeuille à la mangue et au sucre de palme non raffiné que nos ancêtres faisaient quand ils partaient en voyage. Plus personne n’en fait aujourd’hui, mais, Dieu merci, la recette existe encore”, raconte-t-elle. Quand Ramanan croque dans cette pâtisserie du passé, elle sait qu’elle plonge dans son histoire culinaire et qu’elle modèle l’avenir de sa fille. —V. Shoba Publié le 18 août

Grand bazar en ligne LIBAN— “Vends toucan pour 2 000 dollars”, “Vends vraies et fausses Ray-Ban”. On trouve de tout sur Facebook, la “plate-forme de tous les trafics”, dénonce L’Orient-Le Jour. “Dans l’indifférence générale, des particuliers comme des professionnels postent tous les jours sur des pages comme Second Hand Beirut, Buy And Sell in Lebanon, Buy & Sell (Customer to Customer) des incitations à acquérir des contrefaçons ou des produits dont la vente est régulée, voire proscrite”, écrit le quotidien. Face à cette prolifération de trafics en tout genre, il manque une cellule de surveillance. Passe encore pour les téléphones portables tombés du camion, mais que fait la police quand il s’agit de ventes de fusils ou de Taser ?

HANS PENNINK/AP-SIPA

(extraits) New Delhi

Cigarillos friandises ÉTATS-UNIS— A l’épicerie Everest Greenish

FALCO, CUBA

—The Indian Express

de Baltimore, “il n’y a rien de plus populaire qu’un petit cigarillo parfumé au chocolat”, ironise The New York Times. Un phénomène en vogue dans l’ensemble du pays : si la consommation de cigarettes s’est réduite d’un tiers aux Etats-Unis au cours de la dernière décennie, ces résultats ont été en partie contrebalancés par l’augmentation d’alternatives bon marché comme les petits cigares, “dont les ventes ont doublé et dont les gammes parfumées sont particulièrement consommées par les jeunes”, précise le quotidien. En 2009, une loi votée par le Congrès a banni pourtant l’ajout de fragrances dans les cigarettes afin de limiter le tabagisme des jeunes. Mais cette réglementation ne s’applique pas aux cigares.


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INSOLITES

BERTIL HERTZBERG

Médor aime aussi les robots

Ma vie en cube Les étudiants de Lund, en Suède, habiteront peut-être bientôt dans de petits cubes de bois au design soigné mais à l’espace étriqué. Ces futurs logements PHOTO seront une exception sur les campus du pays, où la réglementation prévoit une surface d’au moins 25 mètres carrés pour les appartements étudiants, précise le site américain Fast Company. L’unité de 10 mètres carrés conçue par le cabinet d’architectes Tengbom comprend une cuisine, un lit, un bureau et des toilettes – pour offrir un logement à la fois abordable, écolo et élégant. Le premier village est prévu pour 2014. Tengbom espère ensuite déployer ses minimaisons sur tous les campus du pays. Un prototype est visible jusqu’au 8 décembre au musée de Virserum, dans le sud de la Suède.

GHANA— Du miel, des aubergines, des carottes, des brocolis… tous provenant de l’agriculture biologique. A Accra, la capitale ghanéenne, le premier marché vert s’est tenu à la mi-septembre, rapporte The Guardian. Là, les paysans locaux vendent leurs aliments directement aux consommateurs alors que, jusque-là, les agriculteurs bio – comme la compagnie Moco Foods, dont le miel est vendu dans les magasins Harrods ou Selfridges, au Royaume-Uni – destinaient essentiellement leur production à l’exportation. La classe moyenne qui est en train d’apparaître au Ghana s’intéresse de plus en plus à la qualité des aliments, explique l’un des agriculteurs au quotidien britannique. Les organisateurs du marché vert d’Accra comptent bien sur cette tendance pour développer leur concept ailleurs dans le pays, mais aussi au Nigeria.

Sois belle et bouge-toi

BEPPE GIACOBBE, ITALIE

AJUBEL, MADRID

Il est bio, mon marché !

INDONÉSIE— La fièvre de la course à pied a gagné les femmes de Jakarta et des grandes villes de l’archipel. Femmes d’affaires, directrices de mode et actrices s’entraînent comme des championnes pour sculpter leur corps. Pour se motiver, rien de tel qu’une petite course au mariage (pour les femmes qui cherchent un mari) ou course en batik (en tenue traditionnelle), comme celles qu’organisent les clubs de coureuses via les réseaux sociaux. “La course est devenue pour ces femmes une activité semblable aux concerts de festivals de jazz, si populaires dans la capitale, commente le quotidien national Tempo. Une activité pas très sérieuse, mais il faut en être pour exister.”

● Votre chien n’a d’yeux que pour vous ? Ne pavoisez pas : un humanoïde ferait aussi bien l’affaire. Le meilleur ami de l’homme se lie très bien avec les robots, montre une étude hongroise publiée dans Animal Cognition*. Qu’on se rassure : les chiens ne se commettent pas avec n’importe qui. Ils apprécient les robots sociables qui les appellent par leur nom et acceptent de serrer la main de leur maître, mais snobent les robots asociaux qui communiquent par un simple bip. Un écran en guise de tête, une carcasse métallique : malgré ses gants blancs, difficile de confondre le “PeopleBot” utilisé pour l’expérience avec un être humain – ce qui n’empêchait pas les chiens de regarder amoureusement la caboche de l’engin leur indiquant où se cachait un bout de saucisse. Médor pourrait vous préférer une machine ? C’est de bonne guerre. Un chien artificiel remplace parfaitement un chien réel. Selon une étude américaine** effectuée naguère dans une maison de retraite et relayée par ABC News, le robot canin Aïbo soulage aussi bien la solitude des personnes âgées qu’un compagnon en chair et en os. En Nouvelle-Zélande, des chercheurs*** ont comparé l’interaction homme-chien et homme-phoque artificiel. Résultat : “Les gens parlaient plus au robot et le touchaient davantage que le chien.” Et, surtout, note NBC News, les humains communiquaient plus entre eux en présence de la créature animaloïde. Au poil, non ? * Académie hongroise des sciences et université Eötvös Loránd. ** Université de Saint Louis, Missouri. *** Université d’Auckland.


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histoire.

A la recherche des enfants disparus 1939-1945 Pologne Durant la Seconde Guerre mondiale, les nazis ont enlevé des centaines de milliers d’enfants polonais pour en faire des “Aryens”. Roman Hrabar en a retrouvé trente mille.

↗ 1945. Alodia Witaszek pose avec Luise Dahl, sa mère adoptive allemande. Luise Dahl pensait qu’Alodia était une orpheline allemande. En 1943, Alodia et sa petite sœur Daria avaient été enlevées par des SS, envoyées dans un camp puis dans un couvent, où elles avaient dû apprendre l’allemand, avant d’être confiées à des familles du Reich. En 1948, Luise Dahl reçut une lettre de la Croix-Rouge polonaise lui annonçant qu’elle devrait restituer l’enfant à ses parents. Photo SIPA

—Polityka (extraits) Varsovie

P

rintemps 1947, Allemagne, zone d’occupation américaine. Une Jeep avale les 140 kilomètres qui séparent Ratisbonne de Munich. A l’entrée de la petite ville de Landshut, un camion avec des plaques minéralogiques allemandes lui barre la route. Le chauffeur de la Jeep évite de justesse la collision en quittant la chaussée. Le camion disparaît au tournant. “Etait-il ivre ?” demande, blanc de frayeur, le passager, qui arbore un écusson de la Croix-Rouge polonaise sur son uniforme. “Certainement pas, lui répond le chauffeur. Il a voulu nous pousser au fond du ravin. Les nazis sont toujours là.” Le passager se tait, il repense à ce que lui a dit le chef de la Croix-Rouge polonaise en Allemagne en guise de bienvenue, quelques jours auparavant à Heidelberg : “Vous allez trouver des ennemis partout.” Le passager a pour nom Roman Hrabar, envoyé spécial du gouvernement polonais. Sa mission est de récupérer des milliers de petits Polonais arrachés par les nazis à leurs parents pendant la guerre afin d’être germanisés. Hrabar est conscient de la lourdeur de sa tâche. Il connaît les conclusions de l’enquête menée en Pologne sur le caractère massif de ces enlèvements, méticuleusement orchestrés par un système d’institutions subordonnées à Heinrich Himmler, commissaire au renforcement de la germanité. On estime à 200 000 le nombre des enfants polonais qui se trouvent en Allemagne au lendemain de la guerre. Leurs papiers d’identité ont été falsifiés. Ceux qui ont été placés en bas âge dans des familles allemandes ne se souviennent Retrouvez sur Télématin plus de leur vie d’avant. Comment les retrouver ? la chronique de Marie Depuis la fin de la guerre, des centaines de milMamgioglou sur “les liers de rapatriés de l’Est et de l’Ouest affluent Aryens en Pologne” dans à Katowice. Tous cherchent leurs proches. Au l’émission de William début, les disparitions sont un élément inéviLeymergie, mardi 1er octobre à 7 h 35. table du chaos de l’après-guerre. De nombreux

enfants manquent à l’appel. Hrabar analyse des avis de recherche, frappé par le caractère répétitif des circonstances dans lesquelles les enfants ont été séparés de leurs familles. Ils ont été enlevés dans des écoles, des hôpitaux, à leur domicile et même dans la rue, puis placés dans des centres de transit d’où ils ont été envoyés vers une destination inconnue. Parfois, il suffisait que l’enfant ait les yeux bleus et les cheveux blonds pour qu’il réponde à l’idéal racial aryen. Hrabar commence alors à étudier des piles de documents de l’administration nazie. Il découvre avec stupeur que, en dépit du mépris officiel visà-vis des Slaves et des “sous-hommes de l’Est”, les spécialistes nazis de la race aryenne considéraient que les Slaves et les Allemands possédaient les mêmes caractéristiques raciales, mais dans une configuration différente. La “théorie des sangs apparentés” est à l’origine d’une sélection à laquelle ont été soumis les enfants polonais de 6 à 10 ans, effectuée sous couvert d’un examen médical. Les enfants “racialement de valeur” étaient ensuite enlevés à leurs parents. Pour ce faire, tout un système a été mis en place sous la férule du Lebensborn, une organisation SS. Au printemps 1947, Roman Hrabar et son équipe se rendent au quartier général de l’Administration des Nations unies (Unrra) pour le secours et la reconstruction, à Heidelberg, dans la zone d’occupation américaine. Les Américains leur accordent une accréditation. Ils entament leurs recherches à Ratisbonne, en Bavière. A l’antenne locale de l’Unrra, quelque 4 000 enfants de Silésie sont fichés. Les entretiens montrent que les plus jeunes ne se souviennent plus de leur vie d’avant. Malgré tout, le bilan est positif : Hrabar parvient à identifier la majorité de ces enfants comme étant des Polonais. Au début de l’été 1947, les premiers trains de petits rapatriés commencent à arriver à Katowice. Mais une mauvaise nouvelle parvient au bureau du délégué polonais de la Croix-Rouge :

le département de l’Unrra affecté à la recherche d’enfants, jusque-là favorable aux Polonais, va être dissous. “La ‘guerre froide’ commence à porter ses fruits”, constate Hrabar. En 1948, il devient de plus en plus difficile d’organiser le retour d’enfants au pays. La Pologne communiste n’est pas membre de l’Organisation internationale pour les réfugiés (OIR), héritière de l’Unrra. A cause de la guerre de Corée, le délégué de la Croix-Rouge polonaise en Allemagne doit subir l’hostilité des administrations occidentales en Allemagne. Jusqu’à la fermeture de son bureau, le 31 août 1950, Roman Hrabar a réussi à faire rentrer 33 000 enfants en Pologne : 20 000 ont été retrouvés dans la zone d’occupation soviétique, 11 000 dans les zones occidentales et 2 000 en Autriche. Mais cela ne représente que 10 à 15 % de tous les enfants polonais enlevés par les nazis. Près de 170 000 ne sont jamais revenus. Après sa mission en Allemagne, Roman Hrabar est retourné à Katowice, où il a ouvert un cabinet d’avocats. Il a écrit plusieurs livres sur le Lebensborn et le vol d’enfants organisé. C’est un sujet presque oublié aujourd’hui. Il a mis sa riche documentation à la disposition des parents qui, dans les années 1960, continuaient à chercher leurs enfants. Il est décédé en 1996. —Andrzej Fedorowicz Publié le 30 juillet

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Retrouvez l’intégralité de l’article de Polityka sur les enfants polonais disparus.


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