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N° 1192 du 5 au 11 septembre 2013 courrierinternational.com Belgique : 3,90 €

noirnoir

La nouvelle guerre froide

EUROPE —L’ITALIE N’EN A PAS FINI AVEC BERLUSCONI NEW YORK — QUI POUR SUCCÉDER À MICHAEL BLOOMBERG ? BELGIQUE — LA PREMIÈRE KLOUT PARTY PORTFOLIO —L’ÉQUATEUR SUR LE FIL ART— CES COLLECTIONS QUI ÉCHAPPENT À L’IMPÔT

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Syrie, affaire Snowden, minorités sexuelles… Les sujets qui fâchent au sommet du G20


2.

Courrier international — no 1192 du 5 au 11 septembre 2013

Sommaire

ÉDITORIAL ÉRIC CHOL

Obama : combien de députés ?

L

ongtemps, les leaders des démocraties occidentales ont déclenché leurs opérations militaires sans en référer à leurs mandants. Après tout, les Constitutions française ou américaine n’obligent pas les présidents à obtenir le feu vert des élus. Quant au Parlement britannique, il avait, jusqu’à présent, toujours suivi la décision des Premiers ministres d’entrer en guerre. Ce temps-là est donc aujourd’hui révolu et, face à des opinions publiques fatiguées par des années d’aventurisme militaire, les dirigeants occidentaux seront de plus en plus contraints de quémander la permission de leurs élus avant d’appuyer sur la détente. L’exercice démocratique y gagnera ce que la défense de la démocratie peut y perdre. Car désormais la question rituelle ne sera plus : la Syrie, combien de divisions ? mais plutôt : Obama, combien de députés ? La mobilisation des forces sera d’abord électorale, afin d’éviter le camouflet essuyé par David Cameron. Barack Obama, en demandant au Congrès une autorisation dont il n’avait pas besoin, a ainsi pris le risque de s’affaiblir face à un autre grand de la planète, Vladimir Poutine, peu angoissé par les états d’âme d’une Douma aux ordres. En bon judoka, Vladimir Poutine devrait profiter de la fragilité de son adversaire lors du G20 de Saint-Pétersbourg pour bomber le torse. En 2009, Barack Obama avait promis d’appuyer sur la touche “reset” entre la Russie et les Etats-Unis pour réchauffer les relations diplomatiques. Quatre ans plus tard, le maître du Kremlin préfère le bouton “replay” de la guerre froide.

En couverture : Vladimir Poutine, Barack Obama et Bachar El-Assad. Dessin de Pismestrovic (Vienne) pour Courrier international

Retrouvez Eric Chol chaque matin à 6 h 55, dans la chronique

“Où va le monde” sur 101.1 FM

p.28

à la une

LA NOUVELLE GUERRE FROIDE Vladimir Poutine et Barack Obama ont-ils encore quelque chose à se dire ? Non, selon le magazine russe Expert, qui y voit un signe de l’affaiblissement de la puissance américaine. Et les hésitations d’Obama sur la Syrie ne risquent pas d’améliorer les choses, juge The Wall Street Journal. p.12

Italie Tout un pays en otage Condamné pour fraude fiscale, Silvio Berlusconi est à un pas de la chute. Courant septembre, son mandat de sénateur doit être invalidé. Mais l’ex-président du Conseil menace de faire exploser le gouvernement. FINN GRAFF

SUR NOTRE SITE

Sciences. La main robot qui touche la perfection du doigt p.40

www.courrierinternational.com SYRIE Les suites du débat sur une intervention militaire contre Damas. DANEMARK Un ancien imam radical raconte comment il a basculé dans l’extrémisme et pourquoi il le regrette aujourd’hui. VIDÉO Une documentariste canadienne a suivi l’entraînement des miliciennes extrémistes hindoues en Inde (photo). ILS ONT DIT Les citations les plus inattendues tous les jours sur le site.

PORTFOLIO

360°

L’Equateur sur le fil

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P. PAOLINI/TERRA PROJECT/PICTURE TANK

p.44

Les clichés de l’Italien Pietro Paolini témoignent des hésitations du pays entre passé et avenir.

p.22

RDC Les “minerais de sang” coulent toujours Une loi américaine tente, sans succès, de mettre fin à l’exploitation des mines artisanales, souvent contrôlées par les groupes rebelles en république démocratique du Congo. Reportage.


VOUS PROPOSE

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Courrier international – n° 1192 du 5 au 11 septembre 2013

4.

Edité par Courrier international SA, société anonyme avec directoire et conseil de surveillance au capital de 106 400 €. Actionnaire La Société Editrice du Monde. Directoire Antoine Laporte, président et directeur de la publication ; Eric Chol. Conseil de surveillance Louis Dreyfus, président. Dépôt légal octobre 2012. Commission paritaire n° 0712c82101. ISSN n°1154-516X Imprimé en France/Printed in France Rédaction 6-8, rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75212 Paris Cedex 13 Accueil 33 (0)1 46 46 16 00 Fax général 33 (0)1 46 46 16 01 Fax rédaction 33 (0)1 46 46 16 02 Site web www.courrierinternational. com courriel lecteurs@courrierinternational.com Directeur de la rédactionEric Chol Rédacteurs en chef Jean-Hébert Armengaud (16 57), Claire Carrard (édition, 16 58), Odile Conseil (web, 16 27) Rédacteurs en chef adjoints Catherine André (16 78), Raymond Clarinard (16 77), Isabelle Lauze (16 54). Assistante Dalila Bounekta (16 16) Rédactrice en chef technique Nathalie Pingaud (16 25) Direction artistique Sophie-Anne Delhomme (16 31) Directeur de la communication et du développement Alexandre Scher (16 15) Conception graphique Javier Errea Comunicación Europe Catherine André (coordination générale, 16 78), Danièle Renon (chef de service adjointe Europe, Allemagne, Autriche, Suisse alémanique, 16 22), Gerry Feehily (Irlande, 19 70), Lucie Geffroy (Italie, 16 86), Daniel Matias (Portugal, 16 34), Iwona Ostapkowicz (Pologne, 16 74), Marie Béloeil (chef de rubrique France, 17 32), Iulia Badea-Guéritée (Roumanie, Moldavie, 19 76), Wineke de Boer (Pays-Bas), Solveig Gram Jensen (Danemark, Norvège), Alexia Kefalas (Grèce, Chypre), Mehmet Koksal (Belgique), Kristina Rönnqvist (Suède), Alexandre Lévy (Bulgarie, coordination Balkans), Agnès Jarfas (Hongrie), Mandi Gueguen (Albanie, Kosovo), Miro Miceski (Macédoine), Martina Bulakova (République tchèque, Slovaquie), Kika Curovic (Serbie, Monténégro, Croatie, Bosnie-Herzégovine), Marielle Vitureau (Lituanie), Katerina Kesa (Estonie), Russie, est de l’Europe Laurence Habay (chef de service, 16 36), Alda Engoian (Caucase, Asie centrale), Larissa Kotelevets (Ukraine) Amériques Bérangère Cagnat (chef de service, Amérique du Nord, 16 14), Eric Pape (Etats-Unis, 16 95), Anne Proenza (chef de rubrique, Amérique latine, 16 76), Paul Jurgens (Brésil) Asie Agnès Gaudu (chef de service, Chine, Singapour, Taïwan, 16 39), Christine Chaumeau (Ase du Sud-Est, 16 24), Ingrid Therwath (Asie du Sud, 16 51), Ysana Takino (Japon, 16 38), Zhang Zhulin (Chine, 17 47), Elisabeth D. Inandiak (Indonésie), Jeong Eun-jin (Corées), Kazuhiko Yatabe (Japon) Moyen-Orient Marc Saghié (chef de service, 16 69), Hamdam Mostafavi (Iran, 17 33), Hoda Saliby (16 35), Pascal Fenaux (Israël), Philippe Mischkowsky (pays du Golfe), Pierre Vanrie (Turquie) Afrique Ousmane Ndiaye (chef de rubrique, 16 29), Hoda Saliby (Maghreb, 16 35), Chawki Amari (Algérie), Sophie Bouillon (Afrique du Sud) Economie Pascale Boyen (chef de service, 16 47) Sciences Anh Hoà Truong (chef de rubrique, 16 40) Magazine Isabelle Lauze (16 54) Insolites Claire Maupas (chef de rubrique, 16 60) Ils et elles ont dit Iwona Ostapkowicz (chef de rubrique, 16 74) Site Internet Hamdam Mostafavi (chef des informations, 17 33), Catherine Guichard (rédactrice, 16 04), Pierrick Van-Thé (webmestre, 16 82), Mathilde Melot, Albane Salzberg (marketing) Agence Courrier Sabine Grandadam (chef de service, 16 97) Traduction Raymond Clarinard (rédacteur en chef adjoint, 1677), Natalie Amargier (russe), Catherine Baron (anglais, espagnol), Isabelle Boudon (anglais, allemand), Françoise Escande-Boggino (japonais, anglais), Caroline Lee (anglais, allemand, coréen), Françoise Lemoine-Minaudier (chinois), Julie Marcot (anglais, espagnol, portugais), Daniel Matias (portugais), Marie-Françoise Monthiers (japonais), Mikage Nagahama (japonais), Ngoc-Dung Phan (anglais, italien, vietnamien), Olivier Ragasol (anglais, espagnol), Danièle Renon (allemand), Mélanie Sinou (anglais, espagnol), Leslie Talaga Révision Jean-Luc Majouret (chef de service, 16 42), Marianne Bonneau, Philippe Czerepak, Fabienne Gérard, Françoise Picon, Philippe Planche, Emmanuel Tronquart (site Internet) Photographies, illustrations Pascal Philippe (chef de service, 16 41), Lidwine Kervella (16 10), Stéphanie Saindon (16 53) Maquette Bernadette Dremière (chef de service), Catherine Doutey, Nathalie Le Dréau, Gilles de Obaldia, Josiane Petricca, Denis Scudeller, Jonnathan Renaud-Badet, Alexandre Errichiello, Céline Merrien (colorisation) Cartographie Thierry Gauthé (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66) Calligraphie Hélène Ho (Chine), Abdollah Kiaie (Inde), Kyoko Mori (Japon) Informatique Denis Scudeller (16 84) Directeur de la production Olivier Mollé Fabrication Nathalie Communeau (directrice adjointe), Sarah Tréhin (responsable de fabrication). Impression, brochage Maury, 45330 Malesherbes. Ont participé à ce numéro Torunn Amiel, Julia Baruchel, Gilles Berton, Aurélie Boissière, Isabelle Bryskier, Chen Yan, Léa Cuisinier, Chloé Emmanouilidis, Violette Giang, Antonin Lambert, Louise Laporte, Jean-Baptiste Luciani, Nidhal Mahmoud, Camilo Moreno, Valentine Morizot, Yvan Pandelé, Corentin Pennarguear, Hélène Rousselot, Leslie Talaga, Nicole Thirion, Marine Zambrano Secrétaire général Paul Chaine (17 46). Assistantes : Natacha Scheubel (16 52), Sophie Nézet (partenariats, 16 99), Sophie Jan. Gestion : Julie Delpech (responsable, 16 13). Comptabilité : 01 48 88 45 02. Responsable des droits Dalila Bounekta (16 16). Ventes au numéro Responsable publications : Brigitte Billiard. Direction des ventes au numéro : Hervé Bonnaud. Chef de produit : Jérôme Pons (0 805 05 01 47, fax : 01 57 28 21 40). Diffusion internationale : Franck-Olivier Torro (01 57 28 32 22). Promotion Christiane Montillet Marketing Sophie Gerbaud (directrice, 16 18), Véronique Lallemand (16 91), Lucie Torres (17 39), Romaïssa Cherbal (16 89). GEIE COURRIER INTERNATIONAL EBL COURRIER INTERNATIONAL pour la Belgique

et le Grand Duché de Luxembourg est commercialisé par le GEIE COURRIER INTERNATIONAL EBL qui est une association entre la société anonyme de droit français COURRIER INTERNATIONAL et la société anonyme de droit belge IPM qui est l’éditeur de La Libre Belgique et de La Dernière Heure Les Sports. Co-gérant Antoine Laporte Co-gérant et éditeur responsable François le Hodey Directeur général IPM Denis Pierrard Direction logistique IPM Christian De Coster Coordination rédactionnelle Pierre Gilissen

+ 32 2 744 44 33 Ouvert les jours ouvrables de 8h à 14h. Rue des Francs, 79 — 1040 Bruxelles Publicité RGP Luc Dumoulin Luc.dumoulin@rgp.be + 32 2 211 29 54 Services abonnements abonnements@saipm.com + 32 2 744 44 33 / Fax + 32 2 744 45 55 Libraires + 32 2 744 44 77 Impression Sodimco SA Directeur Eric Bouko + 32 2 793 36 70

Sommaire Les journalistes de Courrier international sélectionnent et traduisent plus de 1 500 sources du monde entier : journaux, sites, blogs. Ils alimentent l’hebdomadaire et son site courrierinternational.com. Les titres et les surtitres accompagnant les articles sont de la rédaction. Voici la liste exhaustive des sources que nous avons utilisées cette semaine : Al-Ahram Weekly Le Caire, hebdomadaire. Ha’Aretz Tel-Aviv, quotidien. The Clinic Santiago, hebdomadaire. The Daily Telegraph Londres, quotidien. DongxiangThe Trend Hong Kong, mensuel. To Ethnos Athènes, quotidien. Expert Moscou, hebdomadaire. Financial Times Londres, quotidien. Focus Munich, hebdomadaire. Foreign Policy Washington, bimestriel. Al-Hayat Londres, quotidien. The Hindu Madras, hebdomadaire. The Independent Londres, quotidien. Information Copenhague, quotidien. Nature Londres, hebdomadaire. The New Republic Washington, bimensuel. The News Islamabad, quotidien. New Statesman Londres, hebdomadaire. The New York Review of Books Etats-Unis, bimensuel. The New York Times Etats-Unis, quotidien. Nezavissimaïa Gazeta Moscou, en ligne. L’OrientLe Jour Beyrouth, quotidien. Al-Quds Al-Arabi Londres, quotidien. The Spectator Londres, hebdomadaire. Der Spiegel Hambourg, hebdomadaire. USA Today McLean (Virginie), quotidien. La Vanguardia Barcelone, quotidien. The Wall Street Journal New York, quotidien. The Washington Post Etats-Unis, quotidien. Yediot Aharonot Tel-Aviv, quotidien.

← Toutes nos sources Chaque fois que vous rencontrez cette vignette, scannez-la et accédez à un contenu multimédia sur notre site courrierinternational.com (ici, la rubrique “Nos sources”).

—MOYEN-ORIENT 19. Monde arabe. Santé fragile

7 jours dans le monde

—AMÉRIQUES

6. Zimbabwe. “Bienvenue dans notre Disneyland !” 10. Portrait. Aleksandar Vucic, un Européen est né 11. Controverse. Syrie : les députés britanniques ont-ils “bien” voté ?

A la une

20. Etats-Unis. Virage à gauche pour la Grosse Pomme ? 21. Chili. Les secrets de l’arsenal chimique de Pinochet

28. La nouvelle guerre froide

—AFRIQUE

Transversales 38. Economie. Art en stock 40. Sciences et innovation. La main robot qui touche du doigt la perfection 42. Médias. Des automates tweeteurs et dragueurs 43. Signaux. Normales saisonnières

D’un continent à l’autre —EUROPE 12. Italie. L’homme qui tient tout un pays en otage 13. Russie. Une campagne à l’américaine 14. Grèce. Rentrée sous haute tension

360º

—FRANCE 15. Economie. Main basse sur les huîtres d’Ecosse

22. RDC. Les “minerais de sang” coulent toujours 23. Tunisie. Vers la banqueroute

—ASIE 16. Pakistan. Cinq raisons de croire en nous 17. Inde. Manger à sa faim est un droit ! 18. Chine. Pas de place pour deux héritiers de Mao

—BELGIQUE 24. Réseaux. La première Klout Party

44. Portfolio. L’Equateur sur le fil 48. Culture. Samarcande, mon amour (et ma haine) 51. Plein écran. Washington passe aux aveux 52. Tendances. Touche pas à ma tour ! 54. Histoire. La Magna Carta, fierté anglo-saxonne

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6. 8.

Courrier international — no 1192 du 5 au 11 septembre 2013

7 jours dans le monde.

↙ Dessin de Zapiro paru dans The Times, Johannesburg. Président à vie. Sur le fronton du petit théâtre : “Guignols. 7e farce électorale depuis 1980”.

ILS PARLENT DE NOUS

ZIMBABWE VIBEKE KNOOP RACHLINE, correspondante du quotidien norvégien Aftenposten

“Bienvenue dans notre Disneyland !”

Les “Amis de Sarkozy” à Arcachon, un nonévénement

—Daily Maverick (extraits)

Johannesburg

C

hers invités et camarades, bonjour et bienvenue à Disneyland Zimbabwe ! C’est pour moi un honneur et un privilège d’être avec vous en cette heureuse occasion. Je souhaite en particulier la bienvenue à tous les dignitaires étrangers, et plus spécialement à nos invités des missions d’observation électorale de l’Union africaine et de la Communauté de développement de l’Afrique australe – nous nous sommes dit que nous vous montrerions cette fois un vrai cirque ! [Ces deux organisations panafricaines ont été les “observateurs” de la dernière élection présidentielle, controversée, du 31 juillet.] Il nous a fallu beaucoup de temps pour achever ce projet ambitieux et nous avons dû lutter contre les actions régressives des saboteurs impérialistes, mais notre moral est demeuré inflexible et notre grand pays prend aujourd’hui la place qui lui revient au sein des destinations touristiques mondiales. Avec l’ouverture aujourd’hui de Disneyland Zimbabwe, nous pouvons vraiment dire que nous sommes un pays de Mickey. Pendant des années, le Zimbabwe a négligé son potentiel touristique. Même avec notre abondance d’animaux sauvages et les magnifiques chutes de Victoria à nos portes, qui seront encore plus magnifiques quand nous les aurons enfin rebaptisées du nom d’un véritable héros de la libération, notre pays n’attirait

pas les visiteurs autant qu’il le méritait. Après une étude exhaustive, moi-même, en tant que ministre du Tourisme, et mon équipe avons conclu que la seule chose qui manquait à notre pays était un parc à thème, avec des attractions, des casinos et des rencontres avec les personnages de dessin animé que tout le monde aime. Bien entendu, nous n’avons pas oublié notre engagement profond vis-à-vis des principes de nationalisation et d’indigénisation, et ces personnages de dessin animé ne doivent pas s’imaginer qu’ils vont pouvoir importer leur culture blanche au Zimbabwe. Pour mieux refléter la volonté du peuple zimbabwéen et pour honorer notre grand président, sans la tutelle duquel rien de tout cela n’aurait pu être réalisé, nous avons pris la liberté de rebaptiser et de redessiner quelques-uns de ces personnages, qui deviendront sans aucun doute les icônes d’une nouvelle génération d’enfants au Zimbabwe et dans le monde. Mickey Mouse sera donc désormais Mickey Mugabe, et ses traits et sa couleur seront modifiés pour refléter la constitution ethnique du Zimbabwe. Nous avons également remplacé entièrement la famille de canards, vous devrez donc dire au revoir à Donald, Daffy Duck et Picsou. Nous n’avons pas beaucoup de canards au Zimbabwe mais nous avons des poulets, alors attention, les voilà, ils sont tout nouveaux et purement zimbabwéens : Chenesai le poulet et Rangirirai le coq [prénoms shona courants] ! Comme vous le voyez, nous

avons obtenu un beau terrain pour ce projet. Le site fait 1 200 hectares et se trouve juste à côté de l’aéroport international, une situation très pratique pour le voyageur pressé. Et nous n’avons dû expulser que sept agriculteurs blancs pour l’avoir ! Ha, ha ! non, c’était de l’humour, en fait les agriculteurs étaient déjà partis. Avant de conclure et avant que vous commenciez votre visite du parc, je souhaite simplement vous donner une idée de ce que vous y trouverez. Bien entendu, il y aura les attractions et les divertissements habituels, notamment des montagnes russes et du saut à l’élastique [le site existe déjà, et des dizaines de touristes font le grand saut chaque jour, à plus de 100 mètres de hauteur au-dessus des chutes Victoria]. Nous avons aussi profité de cette occasion pour présenter notre pays grâce à quelques attractions spéciales qui sont véritablement propres à Disneyland Zimbabwe. Ma préférée est Murambatsvina Mania, où vous devrez démolir entièrement dix cabanes de tôle ondulée [l’opération Murambatsvina – littéralement, “nettoyer les ordures” – avait, en 2005, rasé un bidonville d’Harare ; plus de 300 000 foyers avaient été détruits]. Et le pompon : si vous y arrivez en moins de dix minutes, on vous offre un poste de policier à Harare. Une autre de mes préférées : le château hanté Gukurahundi [nom d’un génocide conduit contre l’ethnie ndebele au début des années 1980]. Ames sensibles s’abstenir. Je ne gâcherai pas le plaisir en vous en disant plus, vivez l’expérience par vous-mêmes. Amusez-vous bien ! —Simon Allison Publié le 29 août

SOURCE DAILY MAVERICK Johannesburg, Afrique du Sud www.dailymaverick.co.za Site Internet, 300 000 visiteurs uniques par mois Lancé en 2009, le site a réussi à s’imposer en quelques années comme l’un des leaders de la scène médiatique sud-africaine. Il propose de nombreuses enquêtes, des reportages, des papiers d’opinion et d’analyse sur l’actualité locale et africaine, toujours d’une grande qualité.

DR

Dans ce pays ruiné par dix ans de crise, le ministre du Tourisme veut investir 300 millions de dollars pour construire un Disneyland local. Un journaliste sud-africain en imagine, un rien moqueur, le discours d’inauguration.

Les soutiens de l’ancien président viennent de se réunir – et de se compter. Quel regard jetez-vous sur cet événement ? Je ne qualifie pas l’escapade d’Arcachon d’événement. La participation était plus que clairsemée, et qu’y a-t-on appris ? Que les amis de l’ancien président soutiennent son –  éventuel  – retour. Ce n’est pas un scoop. La seule information semble être qu’ils se tiennent prêts à se transformer en “machine de guerre” électorale. Pourquoi doit-on faire la guerre en France pour gagner une élection ? En Norvège, nation pacifique par excellence, une élection est tout sauf une guerre. “Nicolas Sarkozy, c’est l’avenir”, affirme Nadine Morano. Qu’en pensez-vous ? Il faudrait d’abord savoir s’il se représente, et qu’il ait de vraies chances de l’emporter. D’autre part, ce n’est pas un candidat nouveau, mais justement doté d’un passé, connu de toute la France. M me Morano semble vouloir jouer à Madame Soleil. Il est très possible qu’il ait envie d’être candidat pour la prochaine présidentielle, mais nous n’y sommes pas. Il peut se passer beaucoup de choses d’ici à 2017. Qui aujourd’hui vous semblerait être la personne de l’UMP la plus prometteuse, et pour quelles raisons ? M. Fillon semble pour le moment avoir le plus de poids, mais ce n’est pas un homme nouveau non plus. Il y a beaucoup d’ambitieux prêts à prendre la relève à l’UMP, peut-être trop. C’est bien d’avoir un choix, mais personne ne se dégage vraiment à mes yeux. La guéguerre des chefs, catastrophique pour le parti, n’aide pas non plus les éventuels candidats. Et ils doivent en outre affronter une ombre encombrante, celle de l’ancien président, qui n’a pas encore dit à quoi il pense en se rasant le matin. Pour l’instant, il n’est vraiment revenu parmi les siens que lorsqu’il avait besoin d’eux, pour régler les dettes de sa campagne électorale. Peut-être devrait-il surveiller de très près Nathalie Kosciusko-Morizet. La mairie de Paris – si elle l’emporte – a déjà servi de tremplin à de plus hautes destinées.


7 JOURS.

Courrier international — no 1192 du 5 au 11 septembre 2013

� Dessin de Boligån paru dans El Universal, Mexico.

ÉTATS-UNIS

“Nous ne voulons plus ĂŞtre des travailleurs pauvresâ€? Quelques jours avant le Labor Day du 2 septembre, les salariĂŠs des fast-foods amĂŠricains, toutes enseignes confondues, rĂŠclamaient un salaire dĂŠcent.

C

7 9

’est, “de loin, la plus grande mobilisation d’employĂŠs de la restauration rapide de toute l’histoire des Etats-Unisâ€?, aďŹƒrme le site d’information Salon.com Ă  propos du mouvement de grève qui a aectĂŠ plus de 1 000 fast-foods, le 29 aoĂťt dernier. Les salariĂŠs des enseignes McDonald’s, Wendy’s et autres KFC, qui ont entamĂŠ un mouvement de protestation en novembre dernier, rĂŠclament un salaire horaire de 15 dollars [environ 11,30 euros] et le droit de se syndiquer sans se faire illico montrer la porte. Des demandes qui font ĂŠcho au discours tenu le mĂŞme jour par Obama lors du cinquantenaire de la Marche sur Washington : “Depuis plus de dix ans, les travailleurs amĂŠricains de toutes les races ont vu leurs salaires stagner, mĂŞme quand les bĂŠnĂŠďŹ ces des entreprises s’envo-

Nombre de travailleurs au salaire minimum* ou au-dessous (en millions) 4

3,6

3 2 1 0

1,7

2007 2008 2009 2010 2011 2012

* 5,85 dollars/heure avant 2007. Il a ĂŠtĂŠ augmentĂŠ deux fois depuis (7,25 dollars aujourd’hui). SOURCES : “USA TODAYâ€?, BUREAU OF LABOR STAT.

laient, même quand les revenus d’une poignÊe de gens fortunÊs explosaient.� Ce 29 aoÝt Êgalement, rapporte le Los Angeles Times, l’Employment Policies Ins-

titute, un think tank conservateur rĂŠsolument opposĂŠ Ă  toute augmentation du salaire minimum, “publiait dans The Wall Street Journal une pleine page de pub montrant un robot en train de prĂŠparer des crĂŞpes, avec cette phrase : ‘Pourquoi des robots pourraient prochainement remplacer les salariĂŠs des fast-foods demandant une augmentation du salaire minimum.’â€? Dans le mĂŞme Wall Street Journal, on pouvait pourtant lire quelques jours plus tard une analyse un peu plus humaine sous la plume du chroniqueur Al Lewis : “Les employeurs ont versĂŠ les salaires les plus bas possible, le plus longtemps possible, et aujourd’hui ils se demandent pourquoi de moins en moins de consommateurs achètent leurs produits. Peut-ĂŞtre cette course Ă  la baisse des prix approche-t-elle de son terme.â€? Les emplois des fast-foods, auparavant occupĂŠs par des jeunes, concernent Ă  prĂŠsent des individus plus âgĂŠs : l’âge moyen d’un salariĂŠ s’y ĂŠtablit Ă  35 ans. Aux EtatsUnis, “les crĂŠations d’emplois enregistrĂŠes ces quatre dernières annĂŠes sont essentiellement le fait des emplois sous-payĂŠsâ€?, qui ne permettent pas de vivre, rappelle USA Today.

Un poète disparaÎt

Des rĂŠfugiĂŠs en sĂŠcuritĂŠ

IRLANDE — Seamus Heaney est mort Ă  Dublin le 30 aoĂťt Ă  l’âge de 74 ans. La disparition de ce poète, Prix Nobel de littĂŠrature en 1995, a suscitĂŠ une vague d’hommages dans la presse internationale et fait la une de plusieurs journaux britanniques et irlandais. Sur la une de The Irish News, quotidien de Belfast, ďŹ gure un extrait d’un poème ĂŠcrit en 1991, inspirĂŠ par la libĂŠration de Nelson Mandela, lorsque “l’espoir et l’Histoire riment enďŹ nâ€?.

SUĂˆDE — Huit mille Syriens rĂŠfugiĂŠs en Suède recevront prochainement une carte de sĂŠjour permanente et pourront faire venir leurs familles. Le pays est le premier de l’UE Ă  agir ainsi. “Nous nous conformons Ă  la loi internationale selon laquelle il faut accorder des permis permanents dans le cadre d’un conit appelĂŠ Ă  durer un temps indĂŠterminĂŠâ€?, explique Anders Danielsson, le directeur de l’OďŹƒce de l’immigration, repris par Dagens Nyheter. A ce jour, 2 millions de Syriens ont fui leur pays.

    

      

  

  

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7 JOURS

dollars, c’est le montant du “budget noir” américain, selon la formule du Washington Post, autrement dit la somme consacrée par le gouvernement “aux opérations secrètes, à la surveillance, au contreespionnage” en 2013. “Le gouvernement rend certes public depuis 2007 le montant de ce budget”, précise le quotidien américain, mais il n’en avait jamais divulgué la répartition, connue grâce aux informations révélées par Edward Snowden. Avec 14,7 milliards, la CIA “enfonce toutes les autres agences fédérales” ; son budget est supérieur de près de 50 % à celui de la NSA (10,8 milliards). Mais, en dépit de ces sommes colossales, “les agences de renseignements demeurent incapables de fournir au président une analyse pertinente de l’éventail des menaces pesant sur notre sécurité nationale”.

Que faire de Kadhafi fils ? LIBYE — Le procureur général a annoncé le 27 août que Saïf AlIslam Kadhafi, le fils du dictateur déchu, et trente autres responsables de l’ancien régime seraient jugés dans le cadre d’une seule affaire, qui sera présentée le 19 septembre devant le tribunal de la capitale libyenne. Mais les responsables locaux de Zintan, ville du Nord-Ouest libyen où le fils Kadhafi est détenu depuis novembre 2011, refusent de remettre le prisonnier aux autorités centrales, arguant que “Tripoli est sous le

contrôle de hors-la-loi”, rapporte Libya Herald. Le pouvoir libyen aura à les convaincre de se conformer aux décisions des autorités centrales… mais aussi à persuader les juges de la Cour pénale internationale, qui estiment que Tripoli n’est pas en mesure d’organiser un procès juste et équitable et qui ont demandé aux autorités libyennes de remettre Kadhafi à la cour de La Haye.

LE DESSIN DE LA SEMAINE

Il faut punir Kim Jong-un !

Merkel-Steinbrück

un débat grec

ALLEMAGNE — L’économie et la

Grèce ont dominé le “duel” télévisé opposant la chancelière allemande et son rival Peer Steinbrück le 1 er septembre – soit à trois semaines des législatives –, souligne le quotidien grec Ta Nea. Le chef de file du Parti socialdémocrate a proposé la mise en œuvre d’un “plan Marshall 2” pour la Grèce et les autres pays en crise, Selon le journal sud-coréen Chosun Ilbo, Hyon Song-wol, ancienne petite amie du dictateur nord-coréen (avec laquelle il entretenait toujours une relation secrète), a été fusillée le 20 août, accusée de pornographie. Les informations qui circulent sur cette affaire, toutes au conditionnel, laissent entendre que l’épouse légitime de Kim Jong-un serait derrière cette exécution. “On va enfin envahir la Syrie et donner une bonne leçon à ces enfoirés ! — Non, Collins, on va attaquer la Corée du Nord… Le petit gros a fusillé son ex-copine et ça, c’est impardonnable…” Dessin de Langer, Argentine.

et affirmé “Les plans d’austérité sont mortels.” La chancelière sortante n’a quant à elle pas écarté la mise en place d’un éventuel “troisième paquet d’aide” destiné à Athènes, tout en réaffirmant : “Il est du devoir de l’Allemagne de ne pas céder aux pressions sur les réformes en Grèce.” Der Spiegel estime de son côté que ce débat “suintait l’ennui” – reflet d’une campagne électorale plutôt terne.

Une femme à la barre SÉNÉGAL — En quête de

SEYLLOU/AFP

52,6

Courrier international — no 1192 du 5 au 11 septembre 2013

ILLUSTRATION EXTRAITE DE LA UNE DE TA NEA

8. 10.

popularité, le président Macky Sall a limogé tout son gouvernement le 1 er septembre et chargé Aminata Touré, alias “Mimi”, d’en former un nouveau. C’est la deuxième fois qu’une

femme est Premier ministre du Sénégal depuis l’indépendance (la première, Mame Madior Boye, a exercé ces fonctions en 2001-2002). Sud Quotidien tresse des lauriers à celle qui était jusqu’ici garde des Sceaux : “Elle est l’un des rares membres du gouvernement [sortant] à ne pas être une inconnue pour la grande

majorité des Sénégalais. Non pas qu’elle soit la plus travailleuse, la plus brillante, la plus charmante, mais plutôt parce qu’elle cristallise l’espoir. […] A ‘Mimi’ il est prêté un certain nombre de valeurs comme la rigueur, l’opiniâtreté, la transparence.” Le quotidien sénégalais salue notamment le fait qu’elle a rendu public son patrimoine “sans y être contrainte”.

SUIVEZ -LES Journalistes, experts, activistes, groupes ou responsables politiques : ils sont sur les réseaux sociaux. A suivre ! Esther Nsapu @esthy89 Cette jeune journaliste congolaise, qui travaille en free-lance, utilise largement Twitter pour relayer des infos concernant la RDC. Utile, par les temps qui courent, pour savoir ce qui se passe dans les environs de Goma (en français).

NT RIC LAURE ARCIN ET E 6H46-7H G Y R R IE H T DI / AU VENDRE ANCE CULTURE DU LUNDI FR E D S MATIN DANS LES avec iat

en partenar

JFK 1963 @JFK_1963 lture.fr

francecu

Ce compte, proposé par la John F. Kennedy Presidential Library and Museum, qui perpétue la mémoire du 35e président des EtatsUnis, propose une rétrospective des mille jours de Kennedy à la Maison-Blanche. Une façon de célébrer le cinquantenaire de sa disparition (en anglais).


10. 12.

7 JOURS

Courrier international — no 1192 du 5 au 11 septembre 2013 ↙ Aleksandar Vucic. Dessin de Schot, Pays-Bas, pour Courrier international.

ILS/ELLES ONT DIT

Aleksandar Vucic Un Européen est né ILS FONT L’ACTUALITÉ

SIMPLETTE

“Nous allons donc bombarder la Syrie parce que la Syrie bombarde la Syrie ? C’est moi qui suis idiote ?” Tweet de Sarah Palin, ancienne candidate à l’investiture républicaine, opposée à l’intervention en Syrie. Il y a quelques mois, elle proposait de

Hier militant de la Grande Serbie et proche de Milosevic, l’actuel vice-Premier ministre de Serbie a tourné casaque : il est désormais l’homme du développement économique et de l’entrée dans l’UE.

“laisser Allah s’en occuper”. (Los Angeles Times, Etats-Unis)

PERSÉCUTÉ

A

près la démission du ministre des Finances [début août], Aleksandar Vucic, l’homme politique le plus puissant de Serbie, a décidé que son parti – principale formation au Parlement – maintiendrait son soutien à la coalition menée par le Premier ministre, Ivica Dacic [un gouvernement remanié, avec onze nouveaux ministres, a été présenté le 29 août ; le socialiste Dacic en est toujours le Premier ministre]. Ce faiseur de rois a de nouveau triomphé. Aleksandar Vucic a été particulièrement actif au début du mois d’août. L’homme, qui s’est modestement contenté du titre de vicePremier ministre, a notamment signé un accord entre la vieille compagnie aérienne nationale et celle d’Abou Dhabi, Etihad. La veille, il envisageait d’offrir un poste à Dominique Strauss-Kahn – l’ancien chef du FMI actuellement soupçonné de proxénétisme – pour qu’il l’aider à réformer l’économie serbe en difficulté. En fait, ces derniers mois ont été très agités pour Vucic. Il s’est notamment rendu au Kosovo pour approuver un accord politique, condition nécessaire à l’entrée de la Serbie dans l’Union européenne. Il est également allé à Bruxelles pour rencontrer Catherine Ashton, haut représentant de l’Union pour les Affaires étrangères, qui s’est révélée une alliée. A 43 ans, Aleksandar Vucic est devenu le partenaire privilégié des pays occidentaux en Serbie et dans la région. Sa réputation d’homme moderne et modéré est le fruit d’un long travail, car il n’a pas toujours eu cette image. Il y a quatorze ans, lorsque les avions de la Royal Air Force se sont joints à l’Otan pour bombarder la Serbie, Aleksandar Vucic était un jeune homme en colère, indigné par ce qu’il considérait comme un acharnement contre les Serbes et une diabolisation de la part de l’Occident. A 23 ans, Vucic a adhéré au Parti radical serbe, qui prônait la création d’une Grande Serbie. Cinq ans plus tard, alors que les bom-

Aleksandar Vucic, 43 ans, vice-Premier ministre de Serbie. Il y a vingt ans, il combattait aux côtés de Milosevic pour la Grande Serbie, puis défendait Mladic et Karadzic. Il reconnaît aujourd’hui s’être beaucoup trompé.

En 2008, néanmoins, il quitte les radicaux pour rejoindre le Parti progressiste serbe, fondé par un autre ancien responsable radical, Tomislav Nikolic [devenu président de la République avec une étiquette de nationaliste]. Sa carrière politique prend un nouveau tour. Quand on l’interroge sur sa brusque conversion, Vucic s’interrompt quelques instants avant de déclarer simplement : “Je croyais faire le mieux pour mon pays, beaucoup pensaient cela. Mais nous avions tort, il faut le reconnaître. […] Nous ne pouvons pas rester prisonniers du passé.” Lors de son dernier déplacement en ex-Yougoslavie [le 12 mai], ses compatriotes serbes lui ont réservé un accueil glacial. Il s’est notamment rendu à Mitrovica, dans le nord du Kosovo, pour essayer de convaincre la communauté serbe installée là-bas d’accepter l’accord avec le Kosovo [signé le 19 avril]. Selon les termes de cet accord, Belgrade accepte l’administration albanaise du Kosovo sur tout le territoire, mais la minorité serbe conserve le droit d’avoir sa propre police et son propre système juridique. “Ce ne sont pas des conditions idéales, mais c’est ce que nous pouvons obtenir de mieux. Nous pouvons construire un avenir sur cette base. Avant, les Serbes m’acclamaient. Il est vrai que cette fois ils n’étaient pas d’accord avec tout ce que j’ai dit, mais ils ont apprécié le fait que je ne me cache pas.” “Les batailles auxquelles nous devons faire face aujourd’hui ne se jouent pas avec des armes ou des chars, il s’agit de l’économie”, poursuit-il. Le passé de Vucic ne semble pas être un handicap pour lui. Au contraire, son engagement dans l’histoire violente de l’éclatement de la Yougoslavie renforce sa crédibilité. Sa conversion – de démagogue à démocrate – est jugée sincère. Reste à savoir s’il saura guider son pays sur le chemin de l’adhésion européenne et créer une relation de confiance et de bénéfices mutuels avec ses anciens ennemis. —Kim Sengupta Publié le 4 août

“Le bilan de mes sept années est positif.” Le cardinal Tarcisio Bertone, ancien secrétaire d’Etat du Vatican discrédité par le scandale de Vatileaks, vient d’être remercié par le pape François. “J’ai eu

des problèmes ces deux dernières années, ils ont déversé sur moi tellement d’accusations… C’est un nid de corbeaux et de vipères”, DR

(extraits) Londres

bardements occidentaux allaient commencer, il est nommé ministre de l’Information sous la présidence de Slobodan Milosevic. Il fait notamment adopter de sévères lois pour museler les médias favorables à l’opposition. Après la chute de Milosevic, en 2000, Vucic devient de facto le leader des radicaux, dont le chef, Vojislav Seselj, languit derrière les barreaux à La Haye, soupçonné de crimes de guerre. Vucic descend dans la rue après l’arrestation d’un suspect encore plus recherché, Radovan Karadzic, et fait campagne en faveur d’un troisième, Ratko Mladic.

explique Mgr Bertone. (La Stampa, Turin)

CONFUS

“Comme le Christ a multiplié les pénis… Excusez-moi, comme le Christ a multiplié les poissons et les pains…” La langue du président vénézuélien Nicolás Maduro a fourché, et il a confondu “penes” (pénis), “peces” (poissons), et “panes” (pains), lors de son discours télévisé du 28 août, consacré à l’éducation. (El Nuevo Herald, Miami)

BADIN

“Nous proposerons [par référendum] qu’il n’y ait plus que des journaux numériques pour économiser du papier et éviter que tant d’arbres soient coupés.” C’est ce que propose en blaguant le président équatorien Rafael Correa sur son compte Twitter, moquant ainsi le nouvel esprit “écologique” des “principaux journaux mercantiles” de son pays, qui le critiquent pour avoir autorisé l’extraction du pétrole dans le parc naturel de Yasuni. (El Comercio, Quito)

ROUBLARD

VITTORIO ZUNINO CELOTTO/GETTY IMAGES/AFP

—The Independent

“La Grande-Bretagne de Cameron (c’est bizarre d’appeler ça comme ça) est un sujet que je trouvais trop déprimant pour envisager d’écrire dessus. Mais j’ai peut-être trouvé un moyen pour y parvenir, quitte à me gourer totalement.” Jonathan Coe, écrivain britannique, connu pour sa satire des années Thatcher. (The Guardian, Londres)


11 13

7 JOURS.

Courrier international — no 1192 du 5 au 11 septembre 2013

CONTROVERSE

Syrie : les députés britanniques ont-ils “bien” voté ? En s’opposant à l’engagement du Royaume-Uni dans une opération militaire contre Damas, les élus de la Chambre des communes ont suivi la volonté du peuple et causé une secousse politique chez les alliés de Londres.

OUI

Une prudence bénéfique —New Statesman Londres

L

ord Ashdown, grand-père de la politique britannique moderne, nous livre via Twitter ses dernières réflexions : “Depuis ce matin, nous sommes un pays terriblement amoindri. Les députés se sont réjouis la nuit dernière. Assad et Poutine l’ont fait ce matin. […] Nous plongeons dans l’isolationnisme.” Ce tweet d’Ashdown [ancien président du Parti libéral-démocrate] présente une étrange contradiction : l’homme est adepte des nouveaux moyens de communication, mais reste très passéiste quant au rôle de la Grande-Bretagne dans les relations internationales. Or, nous ne sommes plus aussi grands ni aussi importants qu’autrefois. Cette idée selon laquelle nous serions “un pays amoindri” va être reprise par une flopée de partisans de l’intervention. Pourtant, aucun d’entre eux ne nous expliquera pourquoi nous devrions en faire une affaire personnelle. George Osborne [le chancelier de l’Echiquier] a suivi Ashdown en affirmant que le vote de la Chambre des communes contre l’intervention en Syrie devrait susciter un “examen de conscience national” sur le rôle de la Grande-Bretagne dans l’arène internationale. En effet, la question mérite d’être posée : pourquoi faudrait-il y attacher tant d’importance ? en quoi notre incapacité à envahir un pays, que ce soit avec des soldats sur le terrain ou des bombardiers dans le ciel, devrait-elle retentir sur notre vie quotidienne ? faut-il vraiment que nous menions un débat national sur l’amoindrissement de notre âme ? Comme le faisait valoir Polly Toynbee dans The Guardian, le tollé suscité chez certains par le vote des Communes a d’anachroniques relents d’impérialisme. La Grande-Bretagne, dit-elle, “aura mis longtemps à reconnaître qu’elle est moins puissante et plus pauvre qu’autrefois. Elle se méfie des guerres et ne cherche plus à boxer audessus de sa catégorie. Fini les faux-semblants et l’esbroufe.” Ceux qui regrettent notre grandeur passée perdent de vue qu’elle s’accompagnait de rapacité, de carnages et de racisme. Nous avons peut-être régné à un moment donné sur un tiers de la population mondiale, mais notre règne n’était guère apprécié. Une intervention en Syrie ne changera rien à notre rang dans le monde, car nous savons tous que la Chine, l’Inde, le Brésil et d’autres pays sont en forte croissance et ne vont pas tarder à devenir les plus grandes économies et, partant, les plus grandes puissances militaires.

De même que la guerre en Irak n’a pas changé notre place sur l’échiquier mondial, ce n’est pas avec une frappe de missiles en Syrie que nous montrerons la force de nos armées ou que nous réaffirmerons notre prestige moral. Cela, nous devons l’accepter, et il n’y a pas lieu d’en avoir honte, de verser des larmes ou de piquer des colères. Nous pouvons parfaitement poursuivre nos activités quotidiennes ; nous pouvons aussi nous recentrer sur notre propre économie, notre Etat providence et même le NHS [National Health Service, système de santé britannique]. Ce qui ne veut pas dire que les événements en Syrie ne soient pas révoltants, ni qu’une intervention ne devienne indispensable à un moment donné, qu’elle soit le fait des Etats-Unis ou de telle ou telle entité. Mais croire que nous serions amoindris en tant que nation est absurde. Aujourd’hui, à tout le moins, nous autres Britanniques pouvons être fiers d’un Parlement qui joue la prudence en matière d’interventions militaires. Hier, le Parlement a gagné. La Grande-Bretagne était puissante quand elle avait la maîtrise des mers. Mais les guerres ne se font plus sur les mers, et j’en ai pris mon parti. —Kiran Moodley Publié le 30 août

NON

Une paralysie consternante —The Daily Telegraph (extraits) Londres

J

amais nous n’avons assisté à un tel carnaval d’inaction, un tel festival de la paralysie que lors du vote à la Chambre des communes [le 29 août]. Alors que l’on demande, à juste titre, aux partisans d’une intervention britannique en Syrie de tenir compte des risques inhérents à une telle décision, ceux qui rejettent toute riposte militaire après l’utilisation d’armes chimiques par le régime de Bachar El-Assad à Ghouta – et dont l’opinion a prévalu à la Chambre des communes – dégagent toute responsabilité. Je n’ai pas encore entendu un partisan de l’inaction reconnaître que la stratégie (ou l’absence de stratégie) qu’ils imposent au Premier ministre pourrait avoir des conséquences fâcheuses ; que Bachar ElAssad et les tyrans de son espèce pourront dormir sur leurs deux oreilles maintenant que Londres s’est retiré du terrain avec un mot d’excuse de son Parlement. Bien au contraire : l’arène politique résonne des

↑ Le tabloïd américain Daily News du 30 août : “Les Anglais n’y vont pas !”

clameurs de responsables occupés à se congratuler et à s’envoyer des bouquets de fleurs. C’est à vous donner la nausée (un mot que j’emploie rarement). Après avoir reconnu que les informations actuellement disponibles [sur l’usage de gaz par les forces gouvernementales syriennes] étaient “importantes”, Ed Miliband [chef du Parti travailliste et tête de file de l’opposition] ajoute : “Nous devons obtenir des informations supplémentaires dans les jours à venir.” Quelles que soient les conclusions des inspecteurs de l’ONU, vous pouvez être certain que les travaillistes trouveront de nouveaux obstacles. Il s’agit là d’une distorsion du travail de renseignement aussi néfaste que celles qui ont conduit à l’intervention en Irak. Sauf qu’elle ne consiste pas à nous vendre des éléments de preuve fallacieux mais, au contraire, à ignorer la solidité et les implications morales d’un flagrant délit. Et nous sommes joyeusement invités à voir dans cette situation une grande victoire du Parlement. Depuis l’intervention en Irak,

on a multiplié les initiatives pour rendre l’autorisation du Parlement indispensable à tout déploiement des forces armées. Or, les guerres des prochaines décennies seront différentes des conflits interposés de la guerre froide ou des atteintes directes à la souveraineté territoriale (comme dans les Malouines ou lors de la première guerre du Golfe). Nous devrons prendre des décisions difficiles pour intervenir et mettre fin à des atrocités. Nous serons confrontés à des crises mettant en jeu des armes de destruction massive, des groupes terroristes, des régimes despotiques ou une combinaison des trois. Dans certains cas, il faudra agir de manière préventive. Les gouvernements occidentaux qui prendront ces décisions auront naturellement besoin d’une légitimité démocratique. Mais ils devront aussi se montrer vifs et réagir promptement face à nos adversaires potentiels. Ce qui s’est passé jeudi dernier ne ressemblait pas à l’expression d’une nation à propos de la plus grave décision qu’un Premier ministre puisse prendre. On aurait plutôt dit un grand panel de consommateurs réuni autour d’un café et de biscuits pour choisir entre le beurre Paix et la margarine Missiles. Ce vote rappelait aussi dangereusement une situation contre laquelle les commandants militaires nous ont toujours mis en garde : celle où une législature dicte des choix opérationnels tactiques plutôt qu’une stratégie géopolitique globale. D’un point de vue psychologique, on peut être tenté d’interpréter cette situation comme un camouflet pour le Premier ministre, comme une victoire du Parlement, ou (plus rageusement encore) comme un retour de bâton après les erreurs de Blair. Il serait néanmoins terriblement naïf de croire que cette décision n’aura pas de conséquence. —Matthew d’Ancona Publié le 31 août (Voir également notre dossier pp. 28 à 36)

T U O T R PA E U R S L L I A MIR L A V C I ER REDI À 19H20 D LE VE N

LA VOIX EST LIBRE

en partenariat avec  


D’UN CONTINENT À

12. 16.

— no 1192 du 5 au 11 septembre 2013 ← Dessin de Finn Graff, Norvège.

d’un continent. à l’autre europe

15 France ..........19 16 Asie ............20 Moyen-Orient ....23 19 Amériques .......24 20 Afrique .........26 22

Italie. L’homme qui tient tout un pays en otage Condamné pour fraude fiscale, Silvio Berlusconi est à un pas de la chute. Son mandat de sénateur doit bientôt être invalidé. Mais l’ex-président du Conseil menace de faire exploser le gouvernement.

—New York Review of Books (extraits) Etats-Unis

V

otez ma relaxe ou j’entraîne le pays dans ma chute. Tel est le message que Silvio Berlusconi – quatre fois président du Conseil, à la tête des trois plus grandes chaînes de télévision privées du pays, plusieurs fois sur le banc des accusés – adresse au gouvernement italien. Il révèle ainsi ce qui est véritablement en jeu dans l’Italie d’aujourd’hui : le pays est-il un Etat de droit moderne ou le fief d’un hors-la-loi institutionnel ? Pour l’heure, il est impossible de savoir quelle conception va l’emporter. Après des dizaines de procès, après s’être taillé des lois sur mesure et avoir usé de manœuvres dilatoires pour faire jouer la prescription, Berlusconi a enfin été condamné pour fraude fiscale devant la plus haute juridiction : le tribunal a prononcé [le 1er août] une peine de quatre ans de prison – qui a été ramenée à un an, parce qu’il est âgé de plus de 70 ans, et qu’il pourra purger à domicile dans l’une de ses luxueuses propriétés. Silvio Berlusconi ne peut toutefois

pas être contraint aux arrêts domiciliaires sans l’aval du Sénat, dont le vote sur cette question est attendu en septembre. Il a déjà fait savoir que, si ce vote lui était défavorable, il sèmerait une pagaille indescriptible. Il est évident que Berlusconi possède une grande capacité de nuisance. Il dirige – autant dire qu’il possède – l’un des deux principaux partis de l’actuelle coalition gouvernementale. S’il retire son parti de la coalition comme il a menacé de le faire, il semble peu probable qu’un autre gouvernement puisse être formé avec l’actuel Parlement, dépourvu de majorité. Il s’ensuivrait de nouvelles élections, en vertu d’une loi électorale promulguée par Berlusconi lui-même en 2005, qui ne pourraient que donner lieu à un Parlement sans majorité. Il est à craindre que dès lors le pays soit paralysé, ce qui ramènerait l’Italie là où elle était il y a deux ans, quand la pression des marchés financiers semblait sur le point de l’obliger à demander un sauvetage de l’Union européenne ou à envisager une sortie immédiate de la zone euro. A l’heure actuelle, environ 40 % des jeunes Italiens sont au chômage et la production industrielle se situe 26 % au-dessous de son

niveau de 2007. Si Nixon avait refusé sa destitution et essayé de s’accrocher au pouvoir vaille que vaille, il aurait purement et simplement été limogé. Cela vaut pour n’importe quel dirigeant des principales démocraties d’Europe. La plupart d’entre eux se retirent à la première accusation pénale grave, conscients que leur parti ne soutiendra pas quelqu’un qui nuit à leur cause.

Gagner ou perdre. L’aspect vraiment troublant de la situation actuelle en Italie n’est pas tant l’aplomb de Berlusconi que le fait que son chantage soit possible et crédible. Si étonnant que cela puisse paraître aux yeux de ceux qui ne connaissent pas bien le pays, même les journaux sérieux et les commentateurs respectables sont peu enclins à exiger l’application de la loi. Ils entrent rarement dans le détail des délits commis par le Cavaliere et accréditent en fait cette idée qu’évincer Berlusconi de la scène politique reviendrait à bafouer ces millions d’électeurs qui l’ont soutenu à la précédente élection. Comment en est-on arrivé là ? La personnalité de Berlusconi est

une des explications possibles. L’homme est charmant, charismatique, persuasif, et au fond impitoyable. Son empire médiatique est une caisse de résonance pour ces qualités, ce qui lui permet d’influer constamment sur le débat national. Ses opposants sont essentiellement perçus à travers le miroir déformant des médias qu’il contrôle : si lesdits opposants essaient de l’attaquer, on les présente comme obnubilés par Berlusconi ; et s’ils dénoncent ses forfaits, on les accuse de tenter de le vaincre devant les tribunaux et non par les urnes – un signe de faiblesse. Pourtant, aucune de ces raisons n’aurait permis à Berlusconi de garder le pays sous son emprise pendant si longtemps s’il n’y avait quelque chose dans la culture italienne qui prédispose les Italiens à croire les promesses de Berlusconi ou à accepter le caractère irrévocable de sa présence. Le succès de Berlusconi n’est donc pas une anomalie, il est profondément lié à la culture italienne et traduit cette conception très répandue en Italie selon laquelle la politique ne pourra jamais être assainie ou rendue un tant soit peu juste. Ainsi, Berlusconi a beau jeu d’affirmer que les accusations portées contre lui sont inventées de toutes pièces par ses ennemis. De nombreux Italiens s’accommodent plutôt bien de cet état de fait dans la mesure où ils y trouvent une justification pour leurs propres petits méfaits et autres fraudes fiscales. Dès lors, si la justice triomphe et que Berlusconi se trouve exclu de la vie politique, des millions d’Italiens n’y verront pas une réaffirmation de l’Etat de droit (cela pourrait rendre la vie plus difficile pour tout le monde), mais simplement une bataille remportée par l’autre camp. Bref, les polarités bien/mal, moral/immoral, voire efficace/inefficace, à l’aune desquelles les hommes politiques sont d’ordinaire évalués et jugés, sont toujours secondaires en Italie par rapport à cet enjeu primordial : gagner ou perdre. Or Berlusconi s’est toujours présenté avant tout comme un gagneur. Devisant sur les mœurs italiennes, le poète Giacomo Leopardi observait déjà en 1826 qu’aucun Italien n’était jamais admiré ou condamné sans réserve, mais qu’il avait à la fois des partisans et des détracteurs, même après sa mort. Cela se vérifie, qu’il s’agisse de héros ou de crapules, de Mazzini, Garibaldi et Cavour à Craxi, Andreotti et Berlusconi, en passant par Mussolini. D’après Leopardi, les Italiens ont du mal à concevoir leurs dirigeants autrement que comme des chefs de faction ou des représentants de groupe d’intérêts,

Le succès de Berlusconi n’est pas une anomalie, il est lié à la culture italienne


EUROPE.

Courrier international — no 1192 du 5 au 11 septembre 2013 ↓ Dessin de Cost, Bruxelles.

RUSSIE et ne changent pas d’opinion à leur sujet quelles que soient les conséquences de leur gestion. Dans la mesure où une partie de l’électorat estime que Berlusconi défend ses idées contre un vieil ennemi, ses crimes et ses échecs ne prêtent pas à conséquence. Ainsi, lorsque les sages chroniqueurs des journaux les plus respectés du pays font valoir qu’il pourrait être opportun de sauver Berlusconi, et avec lui le gouvernement, ils ne font que se fier à cette vieille intuition selon laquelle la vie politique sera toujours corrompue. Si Berlusconi échappe à l’emprisonnement, fût-ce à son domicile, et continue de participer à la vie politique, cela confirmera la thèse qui veut qu’en Italie un dirigeant politique soit plus un seigneur féodal qu’un simple citoyen, et il n’y aura aucun espoir de changer les mentalités italiennes avant de nombreuses années. —Tim Parks Publié le 24 août

Contexte

Sentence historique ●●● Le 1er août, Silvio Berlusconi, 76 ans, a fait l’objet d’une condamnation définitive à quatre ans de prison pour fraude fiscale dans le cadre de l’affaire Mediaset. La perte de son poste de sénateur qui découle de la décision de justice signerait la fin de sa carrière politique. Mais le Cavaliere fait tout pour y échapper. Cette déchéance doit être votée par la Commission des élections du Sénat, dont les travaux préparatoires doivent débuter le 9 septembre. Si le Sénat la vote, tous les partisans de Berlusconi démissionneront en bloc du Parlement, a menacé l’ex-président du Conseil. Ce qui plongerait l’Italie dans une grave crise politique. En attendant, Berlusconi a annoncé son intention de saisir de sa condamnation la Cour européenne des droits de l’homme et n’exclut pas une demande de grâce présidentielle, rapporte La Repubblica.

auteur

TIM PARKS Romancier, traducteur et essayiste britannique, Tim Parks, 59 ans, vit en Italie, à Vérone, depuis plus de trente ans. Il contribue régulièrement à la New York Review of Books et à la London Review of Books. Il a traduit Alberto Moravia, Antonio Tabucchi, Roberto Calasso et Italo Calvino.

Une campagne à l’américaine Bousculée par les innovations de l’opposant Alexeï Navalny, la campagne pour l’élection du maire de Moscou pourrait marquer un tournant dans la vie politique du pays.

—Nezavissimaïa Gazeta Moscou

C

ertains journalistes sympathisants d’Alexeï Navalny affirment qu’on peut d’ores et déjà le considérer comme le vainqueur du scrutin municipal moscovite, indépendamment du score qu’il obtiendra. En effet, sans aucun soutien des pouvoirs publics (si l’on excepte le coup de pouce pour obtenir le nombre indispensable de signatures d’élus*), il est parvenu à mener une campagne de grande envergure, à grimper dans les sondages et à s’imposer comme l’alternative au régime actuel. “Vainqueur” est un terme exagéré, d’autant que, du fait de l’affaire Kirovles [nom de l’entreprise dont il est accusé d’avoir détourné 16 millions de roubles ; condamné en première instance à cinq ans de prison, A. Navalny a fait appel], son avenir politique est pour le moins incertain. Il conviendrait plutôt de dire que la campagne de Navalny à Moscou pourrait avoir une influence sur le caractère et le style des prochaines campagnes électorales en Russie.

“Navalnysation des campagnes”. Les sondages montrent qu’une part significative de la population est mécontente du pouvoir actuel, mais vote néanmoins pour lui ou s’abstient, car elle ne voit pas de véritable alternative ou ne sait pas qu’elle existe. Dans ces conditions, tout candidat d’opposition doit faire savoir à un nombre maximal d’électeurs potentiels que, premièrement, l’alternative existe et que, deuxièmement, l’alternative, c’est lui. Et c’est ce à quoi s’est employé Navalny à Moscou. Selon l’agence Comcon [branche d’Ipsos], il était, mi-août, une personnalité identifiable pour 75,5 % des sondés, alors que sa candidature ne s’adosse à aucun parti puissant. Peu importe ce que ces 75,5 % pensent de Navalny. Le mécontentement populaire peut s’exprimer de différentes manières. A partir du moment où l’un des représentants de l’opposition devient identifiable pour la majorité, c’est lui qui peut, dans le contexte précis des élections, rassembler les votes protestataires. Ceux-ci cessent de se répartir grosso modo entre les candidats passifs. C’est une nouvelle situation : la campagne de Navalny ne lui garantit pas la victoire, mais la passivité des autres candidats les condamne à coup sûr à l’échec. Aucun opposant ne pourra désormais se plaindre de ne pas avoir de temps d’antenne sur les chaînes fédérales – Navalny n’y a pas

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eu droit non plus. La première exigence stratégique de l’opposition doit être le développement d’Internet dans les régions. En effet, la Toile est un bon moyen d’atteindre les jeunes et aucune campagne visant à faire connaître un candidat ne peut être organisée sans l’aide d’énergiques bénévoles. La spécificité de la campagne de Navalny à Moscou a été le dynamisme et la grande quantité d’informations diffusées. Tout homme politique qui ne pourra soutenir un tel rythme n’aura désormais aucune chance de gagner des élections. Une campagne de grande ampleur produit des effets importants, mais exige aussi de gros moyens. Cela signifie que dans le choix d’un candidat, sa capacité à attirer des financements devient un critère important. Cela peut aussi avoir des conséquences sur le choix du leader de tel ou tel parti. La stabilité actuelle des scores des partis pourrait être remise en question dans ces nouvelles conditions. Question importante : ce phénomène concerne-t-il seulement l’opposition ? Ou bien le pouvoir lui-même pourrait-il subir la “navalnysation” des campagnes ? La tactique de Navalny est offensive. Pour que l’actuelle élite dirigeante puisse la reprendre à son compte, ou soit poussée à le faire, il faudrait qu’elle se trouve en position de devoir conquérir le pouvoir et non de le défendre, comme c’est actuellement le cas. Autrement dit, l’élite dirigeante doit absolument perdre, se retrouver dans l’opposition pour pouvoir s’adapter aux nouveaux comportements politiques. Dans le cas contraire, un changement de style pourrait s’avérer risqué. L’opposition l’a inventé non en vertu d’un idéal ou par conviction, mais par manque d’argent (dont le pouvoir, en revanche, regorge). Mais les convictions sont néanmoins indispensables, pour que le pouvoir sente que son avantage de départ ne sera pas suffisant.— Publié le 27 août

Interview “J’ai tout piqué dans les séries télé” Alexeï Navalny, donné second, raconte son enthousiasmante campagne. —Novoïé Vremia (extraits) Moscou Faire campagne, cela vous plaît ? ALEXEÏ NAVALNY C’est très excitant. On m’a beaucoup reproché d’être un personnage virtuel, mais je suis actuellement l’homme politique le moins connecté de Russie. C’est super. Je suis content de voir ces milliers de gens qui se démènent, nous envoient de l’argent, viennent nous voir, croient en nous et participent aux meetings. Il y a des familles qui distribuent des tracts pendant six heures d’affilée. C’est quelque chose d’incroyable. Ce qui me plaît le plus, c’est que nous avons relancé la vie politique. Depuis le début des années 1990, tout était entre les mains des professionnels des relations publiques, et leurs méthodes étaient loin d’être propres – articles commandés, révérences aux médias… Il n’y a rien de tout cela chez nous. Ce qui me vaut de me faire houspiller : il est probable que quelques-unes de nos erreurs en découlent. Mais que savent faire les polittekhnologui ? Corrompre et acheter. Ils sont habitués à travailler avec des budgets colossaux. J’estime qu’un véritable goût des gens pour la politique est cent fois plus efficace.

Qui est l’auteur du concept de cette campagne typiquement occidentale ? Mes rencontres avec les électeurs, ça vient de la série Wire, la préférée d’Obama, du reste. Certains épisodes relatent les élections à la mairie de Baltimore. Les rencontres sont exactement comme ça. Dans la série House of Cards, il y a aussi un épisode où un des héros rencontre des électeurs : c’est là que j’ai vu les chaises pour les personnes âgées. Je n’ai rien inventé, j’ai tout piqué dans la série : une scène ordinaire, mon portrait en toile de fond, une tribune portant l’inscription “Navalny”, des chaises pour les vieilles dames et nous au micro. Enfin, mon équipe de campagne doit préparer toute la logistique. Cela signifie cinquante personnes qui distribuent les tracts, installent les stands, collent les affiches, planifient les rencontres et les mènent à bien. Et puis j’ai eu l’idée d’éditer un journal pour ces rencontres. * Le maire sortant et archifavori Sergueï Sobianine Ces trois à quatre réunions par jour avec a autorisé les élus de Russie unie à donner leurs les électeurs, c’est le travail le plus épuisignatures à Alexeï Navalny. sant que j’aie fait de ma vie. J’ai vu encore d’autres choses dans la série Homeland et j’ai tiré beaucoup de leçons aussi de mes études à Yale. Nous avions rencontré Howard Dean là-bas. Il dirigeait le comité national du Parti démoARCHIVES crate. Il nous a expliqué qu’en campagne courrierinternational.com électorale il consacrait 30 % de son temps A lire également sur A.Navalny : aux rencontres avec les électeurs et 70 % “Un Narcisse ambitieux” dans CI n° 1186, p. 21. à passer des coups de fil pour trouver → 14 18


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EUROPE

Courrier international â&#x20AC;&#x201D; no 1192 du 5 au 11 septembre 2013

GRĂ&#x2C6;CE 17 â&#x2020;? de lâ&#x20AC;&#x2122;argent. En parlant avec des 13 hommes politiques amĂŠricains, jâ&#x20AC;&#x2122;ai compris quâ&#x20AC;&#x2122;une campagne, câ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtait tout simplement un travail très lourd pour le candidat et son ĂŠtat-major. Il faut une vĂŠritable ĂŠquipe politique, qui sâ&#x20AC;&#x2122;appuie sur des volontaires, ça ne peut fonctionner que comme ça. Si quelquâ&#x20AC;&#x2122;un mâ&#x20AC;&#x2122;avait dit quâ&#x20AC;&#x2122;on collecterait 70 millions de roubles, jâ&#x20AC;&#x2122;aurais rigolĂŠ. Cela paraissait impossible. Vous dites que vous avez dĂŠjĂ  14 000 bĂŠnĂŠvoles ? Jusquâ&#x20AC;&#x2122;Ă  prĂŠsent, nous nâ&#x20AC;&#x2122;avons malheureusement pas encore appris Ă  les encadrer eďŹ&#x192;cacement. Deux mille personnes seulement sont actives. Il faut savoir les utiliser, les rĂŠunir, les chouchouter. Et ça ne sâ&#x20AC;&#x2122;apprend pas en regardant un ďŹ lm. Câ&#x20AC;&#x2122;est vraiment fascinant. Nous sommes en train de renouveler complètement la façon de faire campagne en Russie. Lâ&#x20AC;&#x2122;argent nâ&#x20AC;&#x2122;est pas nĂŠcessaire, ce sont les gens qui comptent. Des gens qui sont prĂŞts Ă  travailler sans compter et bĂŠnĂŠvolement. Câ&#x20AC;&#x2122;est gĂŠnial ! Jâ&#x20AC;&#x2122;aime cette idĂŠe que nous sommes en train de crĂŠer une nouvelle politique et une nouvelle opposition. RĂŠussirons-nous Ă  conserver tout cela, Ă  ne pas nous quereller ? Autant de questions très importantes que nous rĂŠsoudrons après la campagne. PubliĂŠ le 26 aoĂťt

RentrÊe sous haute tension Un bras de fer est engagÊ entre le gouvernement et les enseignants qui le menacent de grève illimitÊe.

â&#x20AC;&#x201D;To Ethnos (extraits) Athènes

L

a rentrĂŠe approche et la tension monte. Les professeurs dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠcole et de lycĂŠe public sâ&#x20AC;&#x2122;opposent farouchement Ă  la loi adoptĂŠe et entrĂŠe en vigueur sur la mobilitĂŠ forcĂŠe des fonctionnaires, qui comprend surtout le licenciement de plus de 4 000 enseignants dans les prochaines semaines. Pour manifester leur colère, les syndicats dâ&#x20AC;&#x2122;enseignants se sont donnĂŠ rendezvous dans les rues de Thessalonique les 6 et 7 septembre, en marge de la rentrĂŠe politique. Ils dĂŠďŹ leront ainsi aux cĂ´tĂŠs des autres fonctionnaires touchĂŠs par cette mesure. Car 12 500 employĂŠs de la fonction publique vont ĂŞtre renvoyĂŠs dans les prochains jours. Les enseignants vont mĂŞme plus loin, et menacent de se mettre en grève illimitĂŠe

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dès la rentrĂŠe scolaire, le 11 septembre. Auquel cas la rentrĂŠe nâ&#x20AC;&#x2122;aurait pas lieu. Or la perspective de voir des milliers dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠcoliers privĂŠs de rentrĂŠe ne plaĂŽt pas au gouvernement, qui ĂŠtudie lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠventualitĂŠ, ni plus ni moins, dâ&#x20AC;&#x2122;un recours Ă  la rĂŠquisition des professeurs. Le ministre de lâ&#x20AC;&#x2122;Education, KĂłstas ArvanitĂłpoulos, a voulu rassurer les parents dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠlèves et sâ&#x20AC;&#x2122;est portĂŠ garant dâ&#x20AC;&#x2122;une â&#x20AC;&#x153;rentrĂŠe scolaire sans heurtsâ&#x20AC;?, mais il garde un proďŹ l bas, assurant Ă  chaque intervention publique, Ă  chaque discours ou entretien tĂŠlĂŠvisĂŠ, quâ&#x20AC;&#x2122;il veut protĂŠger Ă  tout prix les ĂŠlèves et leurs parents qui attendent la rentrĂŠe. Dans lâ&#x20AC;&#x2122;entourage du Premier ministre, le ton est bien plus tranchant quâ&#x20AC;&#x2122;au ministère de lâ&#x20AC;&#x2122;Education. Tous les conseillers ĂŠvoquent sans tabou â&#x20AC;&#x153;le succès de lâ&#x20AC;&#x2122;opĂŠration de rĂŠquisition des professeurs dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠcole au mois de mai dernierâ&#x20AC;?, mĂŠthode utilisĂŠe comme ultime recours pour la tenue des examens de ďŹ n dâ&#x20AC;&#x2122;annĂŠe. Et le gouvernement reconnaĂŽt bien volontiers dĂŠtenir cette arme pour la rentrĂŠe, mĂŞme si le Premier ministre mise sur une mĂŠsentente entre syndicats dâ&#x20AC;&#x2122;enseignants sur la marche Ă  suivre. Il faut dire que la mobilisation sâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtend aussi aux enseignants du secteur privĂŠ, qui aďŹ&#x192;rment vouloir se mobiliser aussi pour â&#x20AC;&#x153;contrer le danger qui ronge lâ&#x20AC;&#x2122;enseignement en gĂŠnĂŠralâ&#x20AC;?. Le mouvement risque ainsi de

prendre de lâ&#x20AC;&#x2122;ampleur, dâ&#x20AC;&#x2122;autant que le principal syndicat de la fonction publique a dĂŠcrĂŠtĂŠ une grève de quarante-huit heures les 18 et 19 septembre prochains. Mais les enseignants vont-ils tous suivre lâ&#x20AC;&#x2122;appel Ă  la grève de leurs syndicats ? Parmi les enseignants, un certain scepticisme sâ&#x20AC;&#x2122;installe au ďŹ l des jours. Les professeurs ont peur de la rĂŠquisition. Ils craignent dâ&#x20AC;&#x2122;une part que le ďŹ asco du mois de mai ne se reproduise en septembre, et renâclent dâ&#x20AC;&#x2122;autre part devant le coĂťt dâ&#x20AC;&#x2122;une grève illimitĂŠe. La plupart des enseignants ont en eďŹ&#x20AC;et vu leur salaire baisser dâ&#x20AC;&#x2122;un tiers depuis le dĂŠbut de la crise, certains ne percevant que 800 euros par mois. Chaque jour de travail compte donc, Ă  prĂŠsent. Les syndicats ne veulent pas baisser les bras, malgrĂŠ les craintes des professeurs et malgrĂŠ la rĂŠcupĂŠration politique des partis dâ&#x20AC;&#x2122;opposition. Ils iront â&#x20AC;&#x153;jusquâ&#x20AC;&#x2122;au boutâ&#x20AC;?, disent-ils. â&#x20AC;&#x201D;Nikolitsa Trigka PubliĂŠ le 28 aoĂťt

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EUROPE.

Courrier international — no 1192 du 5 au 11 septembre 2013

france

↙ Dessins d’Ed Lam paru dans The New York Review of Books, Etats-Unis.

Economie. Main basse sur les huîtres d’Ecosse Pour alimenter le marché continental, les Français investissent les fermes ostréicoles des Highlands. Une “invasion gauloise” assez mal vécue.

—The Daily Telegraph Londres

T

ongue est un petit village reculé au fin fond de l’Ecosse. Il se cache, à deux heures au nord d’Inverness, sur une route sinueuse où les automobilistes croisent davantage de biches que de congénères. Toutes les maisons du village donnent sur un petit loch d’eau de mer aux rives rocheuses, abrité par le mont Ben Loyal. Nous attendons sur la berge qu’un tracteur noir arrive lentement sur le chemin de pierre, à trois mètres à peine au-dessus du loch. La marée redescend. Nous sautons dans la remorque et progressons en cahotant sur le sable parsemé d’algues

et de cailloux. Puis nous avançons dans l’eau pendant dix minutes, des mouettes dans notre sillage, jusqu’au moment où nous atteignons des rangées et des rangées de containers métalliques rouillés.

Machos. L’ostréiculteur descend de la cabine. L’ostréicultrice, en l’occurrence. Car nous ne sommes pas venus ici, à une centaine de kilomètres à l’ouest de John O’Groats [point extrême nord-est de la Grande-Bretagne] et à deux heures de la gare la plus proche, pour rencontrer un quelconque pêcheur de la région des Highlands. Nous sommes venus voir Charlotte Despres, une femme d’affaires française de 26 ans.

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Elle passe son sac à main en cuir sur sa veste et son jean ajustés et jette sa cigarette avant de nous serrer la main. Elle est la première à admettre qu’elle est loin de chez elle, en précisant – inutilement – qu’elle est “la seule Française au village”. Les avantages de cette jeune entreprise lucrative vont probablement l’emporter sur ses réticences à s’installer ici. En avril 2012, l’entreprise familiale de Charlotte, SCEA Huîtres JMC, a acheté cette ferme ostréicole à Angela MacKay, une villageoise qui en a été propriétaire pendant vingt ans. En à peine plus d’un an, Charlotte a ajouté des milliers de poches d’huîtres aux lignes disposées sur

le fond du lac et elle prévoit de poursuivre cette expansion, faisant du village le centre d’un commerce d’exportation en plein boom. Mais certains habitants ne voient pas d’un bon œil cette “invasion gauloise”, deux cent soixante ans après que le village a refoulé un navire français soutenant la rébellion jacobite. “Ce n’est pas la personne la plus facile à vivre, confie un petit fermier. Les jeunes des Highlands sont très machos, et ils n’aiment pas recevoir d’ordres d’une femme.” Les villageois se sont encore un peu plus renfrognés en apprenant que Charlotte Despres prévoyait d’exporter vers la France plus de la moitié de ses huîtres, alors que Mme MacKay, elle, voulait les voir “sur une table écossaise”.

Contre-attaque. Le fait est que les restaurateurs de toute la GrandeBretagne ont plus de mal que jamais à mettre à leur carte des produits de la mer locaux. Au printemps, les homards ont été retirés des menus du pays, un pêcheur expliquant qu’ils étaient, ainsi que les langoustines et les moules, devenus “aussi rares que des dents de poule”. Les stocks diminuent car de plus en plus de fruits de mer sont exportés. La France, l’Espagne et l’Italie sont les clients les plus gourmands, mais les produits des côtes britanniques se vendent jusqu’à Hong Kong, à Singapour et au Japon. L’année dernière, 15 millions de livres [17,7 millions d’euros] de homards vivants ont été exportés vers la France, soit une hausse de 50 % en à peine cinq ans. Le commerce d’huîtres a également progressé à pas de géant, la Grande-Bretagne ayant reçu l’année dernière plus de 3 millions de livres [3,5 millions d’euros] de commandes de la part de pays européens. Et alors que la demande de l’étranger faisait un bond, l’année dernière, l’offre a été considérablement réduite par le mauvais hiver : les prises de homards ont chuté de 90 % sur la côte est de l’Ecosse. Résultat : les prix de gros sont passés de 15 à 25 livres le kilo [de 17,70 à 29,50 euros]. Si de tels prix refroidissent le consommateur britannique, les Européens sont prêts à mettre la main à la poche. “Sur le continent, les gens ne rechignent pas à payer leurs fruits de mer au prix fort”, constate Nicki Holmyard, de l’organisation professionnelle Seafood Scotland. “J’étais à Paris le week-end dernier, et nous avons commandé un plateau de fruits de mer à 160 euros. Ici, ça ne se voit pas. J’ai vérifié leur provenance. Tous les produits étaient écossais : le crabe, la langoustine et le homard. Ici, on n’en trouve plus beaucoup parce qu’ils sont tous exportés.”

Andy Bell, qui fournit des fruits de mer à de grands restaurants écossais, a choisi de continuer à approvisionner les clients locaux, mais il reconnaît que les commandes étrangères sont plus lucratives. “Sur le continent, vous pouvez payer plus de 60 livres [69,60 euros] pour une assiette de langoustines, alors qu’ici vous l’auriez pour environ 22 livres [25,80 euros]”, explique-t-il. Récemment, la demande française en huîtres a encore augmenté à cause d’un virus d’herpès qui a dévasté les parcs en France. Ces quatre dernières années, 90 % des huîtres du pays ont été tuées par ce virus. Il a été détecté sur deux sites en Angleterre, mais les parcs écossais restent jusqu’à présent épargnés. Cherchant désespérément des produits, les entreprises françaises se sont tournées vers l’Ecosse et ont passé d’énormes commandes. SCEA, l’entreprise de Charlotte, est la première à avoir acheté une ferme entière, mais d’autres sont à la recherche de sites.

“C’est difficile avec les Ecossais parce que je suis française” Certains producteurs de fruits de mer préparent une contreattaque. David Attwood, responsable agricole de Loch Fyne Oysters, s’inquiète de ces incursions françaises. “Nous ne tenons pas à ce que nos fermes soient vendues à des Français, fait-il savoir. Nous avons peur qu’ils se développent, qu’ils amènent leur personnel, qu’ils le fassent travailler sur le site, puis qu’ils repartent en France avec leur main-d’œuvre – et les huîtres.” Certains ostréiculteurs refusent même de fournir les Français. La chaîne de supermarchés Asda fait aussi de son mieux pour que les fruits de mer restent au pays : pour la toute première fois, ses magasins distribuent langoustines et noix de Saint-Jacques. A Tongue, Charlotte Despres ne se laisse pas démonter par les efforts faits pour décourager les exportations. “Parfois, c’est difficile avec les Ecossais parce que je suis française”, reconnaît-elle, tandis qu’elle retourne une à une les poches d’huîtres. “Mais j’ai cinq employés, et ils sont tous de Tongue.” Comment faire en sorte d’avoir suffisamment d’huîtres pour nous et pour les Français ? Elle hausse les épaules et répond sans ciller : “Je ne sais pas.” La politique des fruits de mer n’est pas sa tasse de thé. Il lui reste des centaines de poches à retourner avant que la marée remonte. La mer n’attend pas. —Tom Rowley

Publié le 19 août


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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1192 du 5 au 11 septembre 2013

asie

↙ Dessin de Kopelnitsky, Etats-Unis.

Pakistan. Cinq raisons de croire en nous Malgré les crises et les difficultés, tout ne va pas si mal : les Pakistanais sont généreux, entreprenants, ont soif d’éducation, s’expriment et aiment débattre.

défavorisés d’investir dans l’éducation de leurs enfants. Aujourd’hui, beaucoup dépassent en ce domaine leurs capacités financières. Pas seulement parce que les coûts ont augmenté, mais parce qu’ils souhaitent offrir la meilleure éducation possible à leur progéniture, quel qu’en soit le prix. L’émergence d’une perception de l’éducation comme un passeport pour le succès, en particulier dans les classes les plus démunies, n’est pas un fait anodin. La multiplication des écoles privées ne résulte pas seulement de la politique gouvernementale ou d’une mauvaise gestion des établissements publics, elle vient aussi d’une demande de la population.

3. La “pakistanomanie”, ou l’intérêt passionné que les Pakistanais manifestent pour leur pays. C’est avec une ardeur à la fois singulière et touchante que nous discutons, débattons et délibérons de tout ce qui est pakistanais. J’ai pris conscience de l’importance de la “pakistanité” pour notre peuple à l’époque où j’étais rédacteur en chef du site Pakistaniat.com. L’intensité et l’émotion que nous plaçons dans les discussions sur le Pakistan dépassent la norme ; le phénomène est plus général que nous ne voulons bien l’admettre et ne se réduit pas à une simple manifestation de nationalisme. Cette focalisation peut générer une énorme énergie positive quand nous adhérons à une cause commune.

5. Une expression vigoureuse. Appartenant à une génération dont le plus grand tort a été de garder le silence en des temps troublés, je ne vois probablement rien de plus émouvant au Pakistan aujourd’hui que le fait que la plupart des tendances qui nous apparaissent comme des signes d’espoir soient des manifestations d’une société qui lutte pour se faire entendre. Même si d’aucuns lui reprochent d’être un facteur de cacophonie, l’essor des médias électroniques a eu le mérite de faire évoluer – le plus souvent en bien – le discours national. On peut également se réjouir de l’apparition d’une génération de musiciens véhiculant une nouvelle conscience sociale. En dehors de la chanson récente Eye to Eye, qui a fait un flop retentissant, la (ré)émergence d’une musique engagée, traitant de problèmes contemporains comme l’éducation, l’injustice, la corruption, la distorsion de l’histoire et le soufisme, a permis aux jeunes Pakistanais d’engager, d’animer et d’élever le débat national d’une voix nouvelle et puissante. Cette voix se manifeste dans des débats et des discours. Les premiers peuvent parfois être conflictuels, les seconds discordants. Mais, si délicates que soient les questions du rôle de la démocratie, des institutions, de la loi, des médias euxmêmes et, peut-être aussi, de la religion, une société qui exprime ses angoisses internes est en meilleure position que celle qui ne le fait pas. —Adil Najam Publié le 17 août

4. De l’esprit d’entreprise. Dans

—The News Islamabad

1. Un peuple généreux. En 2000,

e Pakistan est confronté à des défis bien réels. Les pages de ce journal sont ellesmêmes une litanie sans fin de tout ce qui ne va pas dans le pays. Et notre plus grand défi est de renverser les terribles tendances négatives qui le frappent de plein fouet. Mais il est également important de reconnaître, d’apprécier et d’encourager les tendances qui vont dans la bonne direction. Pour déterminer les facteurs à même d’induire des progrès sociaux durables de grande envergure au Pakistan, je citerai ici cinq tendances positives. Ma liste n’est pas exhaustive, ni présentée dans un ordre particulier. Elle émane de la conviction que, faute de reconnaître aujourd’hui ce qui va bien – même si c’est loin d’être parfait –, nous serons demain condamnés à nous lamenter sur notre potentiel inexploité. Et ce serait un terrible gâchis.

une étude décisive du Centre pakistanais de philanthropie a montré que le montant collecté annuellement par les organismes caritatifs privés du Pakistan était deux fois plus important que celui de l’aide étrangère. Dans mon livre Pakistanis in America : Portrait of a Giving Community [“Les Pakistanais aux Etats-Unis : portrait d’une communauté généreuse”, inédit en français], j’écrivais en 2006 que les dons et le bénévolat de la diaspora pakistanaise établie aux Etats-Unis représentaient plus de 1 milliard de dollars [plus de 760 millions d’euros]. Ma récente expérience à l’université des sciences de la gestion de Lahore (Lums) n’a fait que renforcer ma conviction que les Pakistanais sont un peuple généreux. Malgré le profond cynisme qui se répand dans notre société, les actes de générosité abondent autour de nous, sous des formes et à des degrés divers. Peut-être nos dons

L

ne sont-ils pas très bien organisés et sont-ils plus dirigés vers les particuliers que vers les institutions mais, même s’il n’est pas rare d’entendre des plaintes sur l’usage qui en est fait, il est incontestable que nous sommes un peuple généreux. Et pas seulement les plus riches d’entre nous – nous tous. En l’absence d’un véritable système de sécurité sociale, les dons privés font office de filet de protection pour beaucoup de gens. L’apparence de respectabilité de nombreux membres de la classe moyenne est entretenue par des dons personnels sans lesquels la fracture sociale serait encore plus importante.

2. Un désir d’éducation. Il y a un désir – et une demande – palpable d’éducation au Pakistan, en particulier dans la classe moyenne inférieure et chez les pauvres. Cela n’a pas toujours été le cas. Jusqu’à une date assez récente, il était très difficile de convaincre les parents

de nombreux pays en développement, la nécessité impose une quête constante de solutions nouvelles pour vaincre les obstacles liés à l’adversité, à la rareté et au manque de perspectives. En Asie du Sud, nous avons une longue histoire d’ingéniosité et un mot spécial pour la désigner : jugaad. C’est dans cette culture du jugaad que s’enracine ce qu’on peut appeler l’“entreprise de survie”. Des légions de jeunes Pakistanais instruits et, plus généralement, d’individus ouverts aux technologies de l’information transforment cet héritage en une nouvelle vague d’innovations et de création d’entreprises. Ce phénomène a commencé à se manifester à travers l’émergence de l’Internet pakistanais, l’essor des entreprises en ligne jusque dans les petites villes, l’apparition de marques pakistanaises, la multiplication des boutiques et des chaînes de restaurants. Mais c’est dans les matières choisies dans les universités qu’il est le plus flagrant. L’entrepreneuriat est soudain devenu un concept branché.

SOURCE

THE NEWS Karachi, Lahore, Islamabad. Pakistan 140 000 ex. www.thenews.com.pk Le titre, fondé en 1991, se définit comme progressiste dans ses prises de position politiques et économiques. Son supplément dominical propose aussi d’intéressantes observations et analyses sur les problèmes politiques et sociaux. The News appartient au Jang Group of Newspapers, le plus important groupe de presse du pays. Parmi les autres titres du groupe figurent Jang, journal ourdophone le plus lu du pays, et Daily News, premier quotidien de langue anglaise du soir.


ASIE.

Courrier international — no 1192 du 5 au 11 septembre 2013

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INDE

Manger à sa faim est un droit ! Un journaliste proche du gouvernement salue l’adoption de la loi sur la sécurité alimentaire, dont bénéficieront 800 millions d’Indiens, et fustige les privilégiés qui la critiquent par pur intérêt de classe.

—The Hindu Madras

L

e lundi 26 août, l’Assemblée nationale a adopté la loi sur la sécurité alimentaire [qui garantit à 800 millions d’Indiens l’accès aux denrées de base à prix subventionnés, lire ci-contre]. Tous les vingt ou trente ans arrive généralement le moment, dans la vie d’une jeune république, où ses engagements fondamentaux doivent être maintenus ou abandonnés. Nous traversons actuellement une période de ce genre, où il nous faut mettre à l’épreuve nos convictions les plus essentielles. C’est

aussi le moment de poser une question cruciale [alors que les critiques se sont déchaînées] : depuis quand l’Inde accorde-t-elle un droit de veto aux marchés et à leurs agents, dans le pays et à l’étranger, sur des décisions concernant l’égalité, la justice sociale et l’équité économique ? Il est foncièrement pervers de suggérer, comme l’ont fait un certain nombre de commentateurs, que cette loi essentielle au bien-être de la population envoie de “mauvais” messages. Selon qui ? La demi-douzaine de professionnels de la finance qui officient à Londres ?

C’est la course aux déclarations qui certifient que cette initiative sur la sécurité alimentaire sera inefficace sur les plans pratique et électoral [pour le parti au pouvoir lors des élections législatives de 2014]. Ne nous méprenons pas. Derrière tous ces arguments sophistiqués, on retrouve le même préjugé à l’encontre des pauvres et des classes défavorisées, qui ne mériteraient pas que l’on “gaspille” tant de ressources. Malgré le désaccord évident de la classe la plus bruyante, le gouvernement est allé de l’avant avec cette loi. D’où un accès de rage démesuré.

Justice et redistribution. Le projet démocratique est un pacte social fondé sur la promesse de l’égalité pour tous. Et pour les pauvres cette question revêt un caractère urgent, car les dernières décennies de “croissance économique” ont engendré inégalités et disparités nouvelles. Avec la loi sur la sécurité alimentaire, l’Etat indien ne tourne pas le dos aux pauvres, les classes défavorisées continuent d’avoir droit à leur part des ressources collectives, et elles

ne sont pas livrées à elles-mêmes ni à la puissance du marché. Ce message doit être compris et interprété dans un contexte où les solutions autoritaires sont, dans certaines régions, de plus en plus souvent favorisées, au détriment de l’attirail encombrant de l’égalité ou de la justice sociale et au profit des entreprises comme de tous ceux qui revendiquent un sens des affaires. Grâce à dix ans de prospérité économique, des millions de familles issues de la classe moyenne ont pu réaliser leur rêve d’ascension sociale. L’âge d’or semble maintenant avoir pris fin et l’idée que l’Etat continue d’être aussi attentif à ceux qui dépendent des aides sociales engendre la colère de certains. Les puissants n’ont pas apprécié. Tout gouvermenent est appelé à remplir son devoir fondamental, qui consiste à préserver les qualités démocratiques du “système”. Le texte sur la sécurité alimentaire répond partiellement à cette obligation et il mérite d’être salué. —Harish Khare Publié le 30 août

Contexte

Une mesure sociale qui fait hurler les riches ●●● La loi sur la sécurité alimentaire permettra à 75 % des ruraux et 50 % des urbains (soit 800 millions d’Indiens) d’avoir accès à au moins 5 kilos de céréales par mois et par personne à des prix subventionnés. En ligne, de nombreux membres de la classe moyenne supérieure jugent la dépense publique inconsidérée. The Times of India rapporte les réserves de plusieurs économistes et des syndicats patronaux, qui craignent l’aggravation du déficit budgétaire. Face à cette levée de boucliers, d’autres économistes, comme Jean Drèze et Abhijit Sen, ont défendu le bien-fondé économique et social de cette mesure.


18. 22.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1192 du 5 au 11 septembre 2013

↙ Dessin de Wonsoo paru dans CartoonKorea, Séoul.

CHINE

Pas de place pour deux héritiers de Mao

fraîchement élu vice-président de la Commission militaire centrale, avait choisi Chongqing pour y faire sa première inspection sur le terrain, en décembre 2010. On avait alors pu voir Bo et Xi, ces deux grandes figures du parti des princes, y chanter ensemble Nous sommes la relève du communisme !… Bien que l’ancien secrétaire général du Parti Hu Jintao ne se soit pas rendu à Chongqing durant son mandat, il avait luimême abreuvé le peuple de grands appels à la “mémoire rouge” et prôné l’attachement aux “valeurs centrales du socialisme”. De plus, en ressortant des portraits de Mao Tsé-toung à l’occasion du 60e anniversaire de la fondation de la république populaire [en 2009], il préparait le terrain pour Bo Xilai et son virage à gauche. Bo Xilai a puisé son pouvoir aux mêmes sources que tous les autres grands dirigeants de Zhongnanhai, et sa corruption s’enracine dans les mêmes lieux.

CAGLE CARTOONS

Bientôt condamné, Bo Xilai s’est attiré un procès pour corruption surtout pour avoir voulu concurrencer Xi Jinping sur le terrain de la légitimité politique à gauche.

—Dongxiang-The Trend (extraits) Hong Kong

L

a voix du secrétaire général du Parti, Xi Jinping, a sans doute été décisive dans le choix de destituer l’ancien secrétaire du Parti de la municipalité de Chongqing, Bo Xilai [dont le procès pour corruption, qui s’est clos le 26 août, est en attente de verdict]. Cependant, Xi et Bo sont tous deux issus du “parti des princes” [les enfants de hauts dignitaires du Parti] aux origines rouges pures et dures. Pourquoi des personnes si proches en sont-elles arrivées à se porter préjudice ? De nombreux médias ont imputé cette situation à une lutte entre les courants de droite et de gauche au sein du Parti. Ils se sont fondés sur la réponse donnée par l’ancien Premier ministre Wen Jiabao aux journalistes lors de la session parlementaire de mars 2012. Il avait alors indiqué que Bo Xilai avait tourné le dos à la “ligne du troisième plénum” [qui en 1978 avait pris ses distances par rapport à la Révolution culturelle et lancé la politique de réformes]. Cette déclaration avait été interprétée comme une manière détournée de signifier que l’affaire Bo Xilai était à ranger dans la catégorie des “luttes de courants”. Cependant, par la suite, les médias du Parti n’ont cessé de proclamer qu’il s’agissait d’une simple affaire pénale de corruption, coupant court à son caractère politique. Or celui qui a poussé en coulisses pour cette dernière version ne peut être que le nouvel homme fort, Xi Jinping. Cependant, depuis que Xi Jinping s’est hissé

au sommet du pouvoir [en novembre 2012], il a complètement repris à son compte le flambeau de la “gauche maoïste” brandi jadis par Bo Xilai, inaugurant une ère Bo Xilai sans Bo Xilai. Que ce soit lorsqu’il insiste sur l’impossibilité de renier les trente années Mao, où “la lutte des classes primait sur tout”, lorsqu’il appelle à “un branle-bas de combat contre la corruption” ou lorsqu’il assure que “la Chine rouge ne changera jamais de couleur”, on retrouve à chaque fois la rhétorique de Bo Xilai. En mettant actuellement le paquet pour promouvoir la très populiste “ligne des masses populaires”, Xi Jinping ne fait que copier la rhétorique de Bo. Bien que Xi Jinping ait toujours le mot “réforme” à la bouche, dans les faits il continue à suivre les bons vieux chemins de la Chine rouge éternelle.

Hautes sphères. L’activité de Bo Xilai a été entachée de corruption dès l’époque où il était à la tête de la ville de Dalian [dans le nord-est du pays, entre 1992 et 2000], mais malgré cela les hautes sphères du PCC ont continué à favoriser son ascension. Le problème ne se trouve donc pas à la base, mais bien à Zhongnanhai [siège du pouvoir]. Une fois arrivé à Chongqing (en 2007), Bo Xilai a donné un coup de barre à gauche en remettant au goût du jour les “chants rouges” [à la gloire du communisme]. La grande majorité des plus hauts dirigeants du Parti s’est alors rendue en pèlerinage à Chongqing, pour bien s’afficher sur la scène de la lutte contre les forces mafieuses [cheval de bataille de Bo Xilai] et de la promotion du communisme. Même Xi Jinping,

Chasse gardée. Bo Xilai pouvait non seulement se prévaloir de ses hautes fonctions de membre du Bureau politique du Parti et de grand gouverneur de province [la municipalité de Chongqing a rang de province], mais il bénéficiait également d’une certaine “assise” populaire. Avant le XVIIIe Congrès du PCC [en novembre 2012], Bo Xilai s’était efforcé de rassembler la gauche dite maoïste et les forces populistes ; il souhaitait étendre son pouvoir à tout le pays, mais, à trop faire étalage de ses talents, il allait forcément s’attirer les foudres de Xi Jinping, le prince héritier. En fait, les affaires de corruption, de femmes et d’abus de pouvoir de Bo Xilai ne posaient pas de problème dans les cercles officiels. En effet, qui peut vraiment s’illustrer par sa vertu dans le grand bain de corruption du Parti communiste chinois ? En matière de conquêtes féminines, aucun “prince rouge” n’arrive à la cheville de Mao Tsé-toung ! Quant à Deng Xiaoping, on peut dire qu’il a commis l’abus de pouvoir suprême en mobilisant l’armée pour faire feu sur la population [pour réprimer le mouvement de Tian’anmen en juin 1989]. Ces deux dirigeants ne sont-ils pas pour autant toujours considérés comme de “grands leaders” ? La raison fondamentale pour laquelle Bo Xilai était condamné à devenir le prisonnier de Xi Jinping, c’est qu’il a tenté de ravir à ce dernier sa légitimité de seul prétendant à l’héritage du règne de Mao Tsé-toung. Toi, Bo Xilai, quel espace me laisses-tu en assurant ta base à gauche et en te faisant passer pour le seul capable de sauver le socialisme à la chinoise ? C’est parce que Bo Xilai menaçait de mettre à mal la légitimité de Xi Jinping que celui-ci a finalement été forcé de s’allier à Hu Jintao et à Wen Jiabao pour le renverser à la faveur de l’affaire Wang Lijun [ancien chef de la police de Chongqing qui a révélé le meurtre ayant déclenché l’affaire Bo Xilai]. Xi Jinping s’est senti contraint d’agir face à cette remise en cause de son autorité et de sa légitimité. Aussi n’a-t-il pas hésité à s’engager dans une lutte fratricide et à tuer ce tigre trop embarrassant à la faveur de la campagne anticorruption. Voilà ce qui a décidé du sort de Bo Xilai dans ce drame de luttes de palais moderne. —Mou Chuanheng Publié dans le numéro d’août.

LE MOT DE LA SEMAINE

“Fuhao” Le symbole

B

o Xilai est un symbole. Le puissant ex-secrétaire du Parti communiste de la ville de Chongqing avait attiré l’attention du monde entier parce qu’il était l’étoile montante du PCC, le fils d’un vétéran de la révolution communiste, mais surtout en raison de la politique populiste et maoïste qu’il avait appliquée dans son administration. Bo Xilai a voulu donner un sens à la politique ambiguë du régime, qui reste en panne de justification idéologique – et il a presque réussi. Mais il avait sous-estimé la règle absolue du monopole idéologique du Parti. Son erreur fatale a été de vouloir incarner un symbole. Il est paradoxal de constater que son procès, organisé par le Parti, s’est centré sur la corruption, sans s’attaquer au symbole qui était pourtant visé. Mais en reconnaissant Bo Xilai comme un symbole politique, le Parti avouerait son impuissance idéologique. En fait, le procès n’a fait qu’accentuer le désarroi du pays. Si l’on veut détrôner un symbole, il faut pouvoir le remplacer. Xi Jinping, malgré son statut de chef du Parti, ne peut assumer ce rôle, car ni lui ni personne au sein du régime n’est capable de proposer une ligne claire et cohérente, et encore moins un quelconque projet de société. Le Parti estimait sans doute être en mesure de transformer ce procès en un modèle de la lutte contre la corruption, tout en muselant l’opinion publique du pays. Etonnamment, Bo Xilai a coopéré, en se limitant strictement à plaider son innocence en matière de corruption. Lorsque Deng Xiaoping a intenté un procès à la bande des quatre [groupe de dirigeants jugés responsables des excès de la Révolution culturelle] en 1980, son projet politique était de construire la Chine de l’après-Mao, alors que le procès de Bo Xilai n’est rien d’autre qu’un règlement de comptes entre factions. —Chen Yan Calligraphie d’Hélène Ho


19 23

Courrier international — no 1192 du 5 au 11 septembre 2013

Monde arabe. Santé fragile Pourquoi la région est-elle à la traîne tandis que de nombreux pays ayant moins de ressources semblent aller de l’avant ? Explications.

palestinien. Même en Turquie, l’Etat prodige, la situation a basculé. Que se passe-t-il ? Pourquoi, alors qu’une bonne partie de la planète semble aller de l’avant, le Moyen-Orient reste-t-il à la traîne ? Pourquoi son grand mouvement réformateur, le “réveil arabe”, semble-t-il s’être embourbé dans les violences, les conflits religieux et l’incompétence ? De nombreuses raisons peuvent sans doute expliquer cette triste issue. Mais à l’instant j’en vois cinq.

Le statut des femmes En théorie comme en pratique, le statut des femmes – ce qu’elles peuvent faire, ce qui leur est interdit – varie grandement dans la région ; mais il subsiste trop d’inégalités et de discriminations. Les pays qui ont une attitude discriminatoire vis-à-vis de la moitié de la population, qui cherchent, pour des raisons variées (culture, religion, tradition, inertie), à empêcher les femmes d’avancer, à les maintenir dans une position inférieure ou simplement à les ignorer, ne peuvent être aussi éthiques, productifs, créatifs et compétitifs que ceux qui leur accordent des droits.

L’absence de séparation entre la religion et l’Etat

—Foreign Policy Washington

L

e Moyen-Orient n’avait vraiment pas besoin de mauvaises nouvelles. Pourtant, c’est officiel. La région a désormais une maladie qui lui est propre : le syndrome respiratoire du MoyenOrient (Mers), peut-être apparenté au Sras mais apparemment plus dangereux. Cette triste nouvelle m’a conduit à penser au triste état de la région. Certains pays s’en sortent bien, en tout cas moins mal que d’autres. Une jeune génération d’Arabes et de musulmans semble

décidée à se libérer des vieilles traditions, revendiquant non seulement sa liberté, mais aussi le respect de sa dignité. Cela me rappelle le fameux coup de gueule de Network, Main basse sur la TV, dans lequel Howard Beale s’exclamait : “Ils sont fous de rage, ils commencent à en avoir ras-le-bol !” Mais les choses vont mal dans de nombreux pays de la région : violences en Irak, guerre civile en Syrie et débordement du conflit au Liban, désespoir croissant en Egypte, répression à Bahreïn, manque d’autorité centrale en Libye et impasse du processus de paix israélo-

Il n’y a pas une seule société saine et prospère au monde qui soit dirigée selon des règles religieuses établies par mandat divin et fondées sur l’idée que son propre dieu est supérieur à tous les autres – ou dans laquelle des groupes religieux extrémistes s’en prennent à la population par des attentats et d’autres violences. Je pensais que la Turquie pourrait être une exception ; mais la façon dont le Premier ministre Erdogan impose ses volontés me rend perplexe. Les sociétés qui se sont révélées les plus florissantes dans la durée (aucune ne fait partie du monde arabe) sont celles où les domaines du divin et de l’humain sont séparés, où les institutions sont ouvertes à tous et où prévaut la liberté de religion, et plus encore la liberté de conscience. La liberté d’expression est un élément fondamental pour le développement du potentiel et de la créativité de l’homme. A Times Square [New York], tant qu’on ne trouble pas l’ordre public, on peut dire sans crainte ce que l’on veut du judaïsme, du christianisme ou de l’islam.

Vu d’ailleurs

présenté par Christophe Moulin avec Eric Chol Vendredi à 23 h 10, samedi à 11 h 10 et dimanche à 14 h 10, 17 h 10 et 21 h 10.

Les théories du complot Un nombre important de MoyenOrientaux refusent de regarder la réalité en face : ils préfèrent se chercher des excuses en attribuant aux autres la cause de leurs malheurs. Les gens se servent de théories comme le colonialisme, le sionisme, l’impérialisme, le communisme, le laïcisme et l’islamisme pour montrer que ce sont des forces extérieures, et non locales, qui sont responsables de la situation actuelle. Mais, soyons réalistes, il arrive un moment où il faut cesser de rendre ses parents responsables de ce que l’on est devenu. Dans le cas du monde arabe, l’époque où il était possible de blâmer le Mossad, la CIA, les Juifs ou… Bozzo le clown pour l’absence de démocratie, le manque de respect des droits de l’homme et l’inégalité entre hommes et femmes est depuis longtemps révolue. Certes, des pays étrangers continuent d’avoir une mauvaise influence sur le Moyen-Orient. Mais ce n’est pas une excuse pour croire que ses populations ne peuvent pas forger leur propre destin. C’était précisément le but du “printemps arabe”. Or ce dernier a été pris en otage non pas par les méchants Occidentaux, mais par des forces arabes, qu’il s’agisse de fondamentalistes musulmans, d’éléments laïques et progressistes incapables de s’organiser efficacement ou de membres des anciens régimes qui se sont accrochés au pouvoir après le départ des dictateurs.

Le narcissisme Je sais que c’est une vérité désagréable à entendre, mais le MoyenOrient n’est plus le centre du monde. L’Asie, l’Europe, les Etats-Unis et même l’Afrique sont des régions où l’économie de marché et le pluralisme encouragent l’innovation, la production et la création, laissant le Moyen-Orient à la traîne. Il suffit de lire les rapports de l’ONU sur le développement humain pour prendre conscience de cette triste réalité. Mais les Moyen-Orientaux sont encore trop nombreux à se croire au centre de tout ou à penser qu’ils mériteraient de s’y trouver. J’en ai vraiment assez de ces pacifistes israéliens qui accusent les Etats-Unis de ne pas avoir sauvé le processus de paix et de ces Arabes qui veulent que nous sanctionnions Israël, en qui ils voient le maître des Etats-Unis ou leur rejeton

L’actualité française vue de l’étranger chaque semaine avec

indiscipliné. En parlant avec des Libanais, on comprend que ce qui est en train de se produire à Beyrouth doit occuper l’esprit des dirigeants américains du matin au soir. Et, malgré la perte de crédibilité des Etats-Unis, on espère encore à tort qu’ils sauveront la Syrie [du régime Assad]. Aux dernières nouvelles, les renforts ne viendront pas. S’ils finissent par s’en persuader, peutêtre les gens de la région se prendrontils davantage en charge. J’en doute.

L’autorité En fait, il n’y a pas vraiment d’autorité. Il est paradoxal, compte tenu des élans démocratiques du printemps arabe, que les dirigeants qui se sont le plus longtemps maintenus au pouvoir soient des monarques autoritaires. Les rois Abdallah de Jordanie et d’Arabie Saoudite apparaissent comme de véritables hommes d’Etat à côté de l’Egyptien [déchu] Morsi ou de l’Irakien Nouri Al-Maliki. Mais la situation n’en est pas moins problématique. Les dirigeants du Moyen-Orient sont passés maîtres dans l’art d’acquérir du pouvoir, mais tous ne sont pas enclins à le partager. Lorsqu’on ajoute à cela l’absence d’institutions légitimes et ouvertes à tous et la présence de politiciens plus portés à servir les intérêts de leur tribu, de leur famille ou de leur groupe religieux que ceux de leur pays, on voit à quel point sont limitées les perspectives d’une gestion des affaires publiques saine et responsable dans le monde arabe. Le Mers reste un mystère, mais je suis quasi sûr que les épidémiologistes finiront par l’éclaircir. Je sais aussi que nous devons accorder à la région un délai de deux générations pour qu’elle règle ses problèmes. En revanche, je suis moins sûr qu’elle y parvienne, même si la vérité sur les maux dont elle souffre est évidente, aussi désagréable soit-elle. —Aaron David Miller Publié le 25 juin

SUR NOTRE SITE courrierinternational.com Vingt ans après les accords de paix israélo-palestiniens d’Oslo, les négociations reprennent à huis clos. Des articles de Ha’Aretz et d’Al-Monitor.

Ibo Ogretmen / LCI

moyenorient

↙ Dessin de Stavro paru dans The Daily Star, Beyrouth.


20. 24.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1192 du 5 au 11 septembre 2013

amériques

↙ Dessin de Bromley, Australie.

Etats-Unis.Virage à gauche pour la Grosse Pomme ? Après douze ans de règne du milliardaire Michael Bloomberg à la mairie, les New-Yorkais en pincent pour le candidat démocrate Bill de Blasio, chantre de la justice et de l’égalité.

—The New Republic (extraits) Washington

N

ous sommes convaincus d’être sur le chemin de la victoire – et nous en sommes convaincus depuis un moment.” Voilà ce qu’a déclaré Bill de Blasio, médiateur de la ville de New York, à quelques dizaines de sympathisants dans une pizzeria du quartier de Crown Heights à Brooklyn, par une chaude soirée de juillet. A l’époque, les sondages le plaçaient troisième ou quatrième parmi les candidats à la primaire démocrate du 10 septembre organisée en vue de l’élection du maire de New York, prévue pour le 5 novembre. Mais le candidat et son équipe savaient peut-être quelque chose que nous ignorions tous. En effet, selon un sondage de l’institut Quinnipiac publié le 28 août, Bill de Blasio bénéficie désormais de

36 % des intentions de vote, contre 21 % pour Christine Quinn, présidente du conseil municipal, et 20 % pour Bill Thompson, ancien contrôleur financier de la ville. Une chose est sûre : le médiateur est en excellente position pour se qualifier pour le second tour des primaires le 1er octobre, et il s’approche de plus en plus du seuil de 40 % qui lui permettrait d’accéder directement au scrutin du 5 novembre.

Démocrate, pour sûr. Une bonne partie de l’opinion s’accorde à penser que, cette année, celui qui s’installera à Gracie Mansion [résidence officielle du maire de New York] sera démocrate, ce qui n’est pas arrivé depuis vingt ans. La grande question est plutôt de savoir quel démocrate remportera la course. Bill de Blasio s’est donné le rôle du “candidat progressiste” et travaille d’arrache-pied pour dénoncer ce

qu’il appelle “la crise des inégalités”, avec un discours faisant référence au célèbre Conte de deux villes de Charles Dickens. Dans le camp démocrate, il a adopté les positions les plus à gauche sur la méthode policière dite du stop-and-frisk, qui consiste à arrêter et à fouiller les personnes de façon aléatoire, ainsi que sur la question du logement et des impôts – il souhaite augmenter les impôts des plus riches, afin de financer l’école maternelle pour tous et les activités extrascolaires. Si on analyse de plus près les sondages, on s’aperçoit qu’une très grande partie des sympathisants de Bill de Blasio, notamment ceux qui se sont récemment ralliés à sa cause, sont ce que les enquêteurs nomment les “progressistes blancs”. Le succès de Bill de Blasio au sein de ce groupe montre qu’une transition s’est amorcée. En 2005, les électeurs des classes moyennes et

aisées – les plus susceptibles de gravir l’échelle sociale – avaient soutenu en masse la réélection de l’homme d’affaires Michael Bloomberg. Les positions du maire de New York – sa politique accomodante envers les milieux économiques, sa gestion technocratique et son programme social progressiste – étaient en phase avec l’époque. Mais, comme chacun sait, 2005 est loin derrière nous. La reprise qui a suivi la récession de 20082009 a majoritairement bénéficié aux plus aisés, dans tous les EtatsUnis et surtout dans la ville qui en est le centre financier. Dans un sondage réalisé récemment par The New York Times, 85 % des personnes interrogées se sont accordées pour dire que New York devient une ville trop chère pour que “des gens comme vous et moi” y habitent.

Un conte de deux villes. Les progressistes qui ont afflué pour soutenir la campagne de Bill de Blasio sont intéressés par une nouvelle coalition qui leur ressemble. Et si ce choix est lié à des raisons morales et idéologiques, il est peut-être aussi dû à une motivation encore plus forte : l’intérêt qu’ils ont eux-mêmes à voir les inégalités se réduire. Selon Anna Greenberg, conseillère de Bill de Blasio, “même les New-Yorkais qui s’en sortent très bien et qui approuvent les décisions du maire actuel sur les pistes cyclables et le développement durable veulent que la ville prenne une nouvelle direction fondée sur la justice économique et l’égalité”. Evidemment, quiconque remportera la primaire démocrate devra obtenir le soutien des différents groupes ethniques et classes sociales qui composent la ville. Pour l’emporter, de Blasio devra gagner le vote des jeunes Blancs qui sont venus à la pizzeria de Brooklyn en juillet mais aussi celui de la femme noire qui, ce soir-là, portait un sac avec l’inscription “P. S. 167 : Pride and Joy of Crown Heights” [école publique 167 : fierté du quartier de Crown Heights]. “Mon principal soutien vient du syndicat 1199, qui représente les employés des hôpitaux et les professionnels de santé – un groupe composé essentiellement de femmes de couleur aux faibles revenus”, a expliqué Bill de Blasio à la pizzeria. Ce n’est pas tout à fait vrai. Certes, depuis la mi-août, il a essentiellement gagné du terrain auprès des électeurs noirs, dont la plupart sont attirés par sa famille métissée et son opposition à la politique du stop-and-frisk. Mais cela uniquement du fait qu’il avait déjà convaincu de grands pans de la population blanche au cours des semaines précédentes. Bill de Blasio est un bosseur qui habite à Brooklyn et qui appartient à la catégorie des

“progressistes blancs” : par conséquent, ce groupe revêt une importance vitale pour lui. En réalité, beaucoup d’ électeurs ont toujours eu conscience de vivre dans “un conte de deux villes”, pour reprendre l’expression du candidat, mais ils se sont réveillés dans le groupe le plus pauvre à l’issue de la récession de 2008. En 2012, The New York Times a publié un article selon lequel, à New York, les revenus médians des classes les plus pauvres avaient baissé, alors que ceux des 20 % les plus riches avaient augmenté. Selon le quotidien, les différences de salaire à Manhattan “rivalisent avec les disparités existant en Afrique subsaharienne”. D’après The New Yorker, 1 % des New-Yorkais gagnent 39 % du total des revenus – contre 20 % à l’échelle nationale. Mais, en fin de compte, pourquoi cette question vaut-elle la peine qu’on s’y attarde au-delà du contexte new-yorkais ? En vérité, si vous ne réussissez pas ici, vous ne pourrez bientôt plus réussir nulle part – pour détourner le célèbre couplet de Frank Sinatra. D’après Joel Kotkin, professeur à l’université Chapman, “New York, par nature, donne le ton pour tous les Etats-Unis”. Sa vie économique et politique, tout comme sa vie culturelle, sont un puissant concentré des tendances que l’on retrouve dans tout le pays. D’un bout à l’autre des Etats-Unis, la reprise a été synonyme d’inégalité. Début 2013, par exemple, le Pew Research Center a examiné les chiffres du recensement de 2011 et conclu que 93 % de la population (les foyers gagnant plus de 800 000 dollars par an compris) a vu ses revenus baisser. A l’heure où les démocrates préparent l’avenir, ils feraient bien de prêter attention à ce qui se passe à New York. —Marc Tracy Publié le 28 août

A la une

ÉLECTIONS MUNICIPALES “Souriez”, titre le New York Times Magazine qui met les candidats à la mairie de New York à la une, dont le démocrate Bill de Blasio.


AMÉRIQUES.

Courrier international — no 1192 du 5 au 11 septembre 2013

↙ Dessin de Kazanevsky, Ukraine.

CHILI

Les secrets de l’arsenal chimique de Pinochet Des nouvelles révélations montrent que la dictature chilienne s’est servie de puissants poisons contre ses opposants.

—The Clinic Santiago

L

e dictateur Augusto Pinochet (19731990) disposait d’armes chimiques susceptibles de faire des milliers de morts, vient de nous révéler la microbiologiste Ingrid Heitmann, ancienne directrice de l’Institut de santé publique (ISP), qui a pourtant ordonné en 2008 leur destruction sans en informer ni le gouvernement en place ni la justice chilienne. Le témoignage d’Ingrid Heitmann, ainsi que plusieurs enquêtes judiciaires en cours, ont permis d’établir que la toxine botulique provenait d’un laboratoire d’Etat au Brésil et était aux mains du gouvernement militaire depuis les années 1980. Dissimulés durant vingt-sept années à l’ISP, près du Stade national [centre de détention et de torture sous la dictature], ces produits ont été découverts par hasard, indique le Dr Heitmann. De fait, depuis le retour à la démocratie, la police civile avait envoyé à plusieurs reprises des agents à l’ISP pour y trouver des preuves capables de confirmer les soupçons d’utilisation d’armes chimiques dans les opérations meurtrières de la dictature. “Mais jamais ils n’avaient fouillé les soussols”, précise l’ancienne directrice. Le nom qui revient le plus souvent est celui du chimiste [et agent de la police politique de la dictature] Eugenio Berríos impliqué dans la mort du diplomate espagnol Carmelo Soria en 1976 et dans celle de l’ex-président Eduardo Frei [1964-1970] en 1982. “Les employés les plus anciens assurent qu’il était à l’ISP comme chez lui”, dit la microbiologiste. En 2008, Ingrid Heitmann ordonna à plusieurs employés de l’ISP de nettoyer les

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congélateurs des sous-sols, à l’abandon et c’est alors qu’ils y trouvèrent la toxine botulique. “Deux caisses pleines d’ampoules, de quoi tuer la moitié de la population de Santiago”, indique l’ancienne directrice. Il suffit de 0,15 picogrammes [10−15 kg] de toxine botulique pour entraîner une mort rapide chez un adulte de 70 kilos. “Ce sont des armes chimiques dont rien ne justifiait la présence à l’ISP”, précise Ingrid Heitmann.

Empoisonnement. Ces dernières années, plusieurs enquêtes judiciaires portant sur l’empoisonnement de prisonniers politiques de la Cárcel Pública [la prison de Santiago où étaient regroupés les prisonniers politiques pendant la dictature] et sur la mort de l’ancien président démocrate Eduardo Frei, ont mis au jour des documents attestant l’entrée au Chili de toxine botulique en provenance du Brésil. Jusqu’à présent, on ignorait cependant ce qu’il était advenu de ce produit, et les soupçons s’orientaient plutôt vers le laboratoire bactériologique de l’armée chilienne. L’importation de ces produits au Chili avait été prise en charge pour le compte de l’ISP par le médecin Eduardo Arriagada Rehren, comme le révéla par la suite l’enquête sur la mort de Frei, menée par le juge Alejandro Madrid. Eduardo Arriagada, qui est encore en vie, dirigeait alors le laboratoire bactériologique de l’armée. Ingrid Heitmann, qui au début de la dictature fut arrêtée et torturée à deux reprises, a été bouleversée par la découverte de ces armes chimiques par son équipe. “J’ai eu peur, confie-t-elle, je n’ai pas pensé qu’elles pourraient servir à la justice, en 2008 on ne savait pas pour Eduardo Frei” [la cause de sa

mort fut officiellement imputée à une septicémie postopératoire, jusqu’à ce que sa fille demande une enquête : une autopsie révéla en 2006 la présence de traces de gaz moutarde et de mort-aux-rats, et la thèse de l’assassinat devait être confirmée en 2009]. En 2008, Ingrid Heitmann prit donc la décision d’incinérer les toxines avec tous les autres produits trouvés dans les sous-sols. Elle justifie sa décision par les longues années qu’elle avait passées en exil, dans la prostration consécutive aux horreurs vécues, et par le travail d’oubli progressif qu’elle avait dû entreprendre pour sa survie : “En découvrant les toxines, je me suis dit ‘encore un sale truc des militaires’, et je suis passée à autre chose.” Plusieurs procès pour violation des droits de l’homme ont permis de recueillir des témoignages et des preuves faisant état de l’usage par la répression de toxine botulique, de gaz sarin et de thallium. Un livre ayant appartenu à l’agent Eugenio Berríos porte même plusieurs annotations sur ces produits chimiques. Berríos, proche du mouvement nationaliste [paramilitaire] Patria y Libertad, opposé au gouvernement de Salvador Allende, avait joué un rôle clé dans plusieurs crimes. Sa large implication et son alcoolisme grandissant conduisirent les militaires à l’exfiltrer du Chili en 1991. L’opération eut lieu alors que la démocratie était déjà revenue au Chili, mais Pinochet était toujours à la tête de l’armée. Le corps

de Berríos, recherché par la justice de son pays, fut retrouvé en 1995 en Uruguay, après sa détention par des militaires uruguayens.

Assassinat. Qu’y avait-il donc de si terrible à cacher pendant vingt-sept ans dans les sous-sols de l’ISP pour motiver cette liquidation ? Pour l’heure, la réponse réside en grande partie dans les investigations du juge Madrid sur la mort d’Eduardo Frei et l’empoisonnement de prisonniers politiques du Movimiento de Izquierda Revolucionaria (MIR) détenus à la Cárcel Pública, aujourd’hui détruite. Les deux affaires sont aujourd’hui proches de leur dénouement et devraient faire l’objet d’une décision du juge dans les mois à venir, avec des conséquences concrètes pour les militaires. Plusieurs questions d’ordre politique se posent encore. Les empoisonnements à la Cárcel Pública constituaient-ils des “répétitions” pour préparer l’assassinat d’Eduardo Frei ? L’armée présentera-t-elle des excuses à la nation et à la famille Frei pour la mort de l’ancien président ? Eduardo Frei, comme le Prix Nobel de littérature Pablo Neruda, est mort au quatrième étage de la clinique Santa María de Santiago. Ces deux décès ont fait et font encore l’objet d’enquêtes de la part de la justice chilienne, qui soupçonne qu’ils résultent d’un empoisonnement. —Mauricio Weibel Barahona Publié le 22 août


D’UN CONTINENT À L’AUTRE

afrique

RDC. Les “minerais de sang” coulent toujours Une loi américaine tente, sans succès, de mettre fin à l’exploitation des mines artisanales, souvent contrôlées par les groupes rebelles.

Courrier international — no 1192 du 5 au 11 septembre 2013 ↙ A Nyamural, les mineurs tamisent le sable à la recherche de pépites. Photo Julia Badenes

depuis une petite colline, en gardant ses dis- d’or depuis une semaine. Autrement dit, ils tances. Il porte des bottes couvertes de boue n’ont pas gagné un sou. “Si on n’en trouve et un sweat-shirt rouge plein de poussière. pas bientôt, on ne s’en sortira pas”, affirme Quelqu’un lui jette une pierre et l’enfant Floribert Chihuza, le plus âgé, sans s’arrêter reprend sa fuite. de cogner. A 50 ans, il a 35 ans de métier. Nyamahira se retourne Toc, toc, toc, toc. vers moi : “Il n’y a pas d’en— Les tunnels s’effondrent fants ici. Point final.” souvent ? La mine d’or de Nyamural — Parfois seulement. Personne ressemble à un gigantesque n’est resté coincé depuis presque terrier de marmottes. Sur le un an. Il faut manger. versant, on aperçoit les trous — Pardon ? REPORTAGE dans lesquels les mineurs — Il fait très chaud, alors se faufilent et chaque entrée il faut manger pour prendre est encadrée de grands tas de terre ocre. des forces. Les accidents arrivent de temps en Des centaines de milliers d’arbres s’éten- temps et on ne peut rien y faire, à part dent à perte de vue et, au loin, les cimes prendre des forces.” les plus hautes coiffent l’horizon d’une Toc, toc, toc, toc. petite crête. Dans la ville de Bukavu, le ministre des En théorie, le Congo est l’un des pays les Mines pour la province du Sud-Kivu, Timothée plus riches au monde. Avec 80 % des réserves Masumbuko Kwalya, nous invite à passer mondiales de coltan, ses entrailles sont faites dans son bureau. Il place un petit drapeau d’or, de diamants, de cobalt et de cuivre. La richesse qui pourrait être tirée de ces minéRÉPUBLIQUE OUGANDA DÉMOCRATIQUE raux est estimée à 24 000 milliards de dolDU CONGO lars [plus de 18 000 milliards d’euros]. “Les ressources minérales sont au cœur des Goma NORD-KIVU conflits qui font rage depuis vingt ans. C’est la BURUNDI Lac guerre la plus meurtrière depuis la Seconde Kivu Nyabibwe Guerre mondiale. Les gens le savent-ils ?”Quelques Kigali jours plus tard, sur les rives du lac Kivu, c’est SUD-KIVU la question que me pose Fidel Bafilemba, chercheur congolais qui travaille pour Enough Project [une ONG qui tente de mettre fin à Bukavu RDC l’exportation des “minerais de sang”]. Kinshasa A l’entrée de la mine de Nyamural, la tension baisse d’un cran car Julia, la photoRWANDA graphe, plaisante en déclinant les demandes 50 km en mariage que lui font les mineurs les plus audacieux. La lampe frontale de Cirimba danse sur son front quand il se marre. Il a les dents de devant écartées et il bouche le Contexte trou avec sa langue pour étouffer son rire. “Quand on voit arriver des étrangers, on a peur qu’ils veuillent nous prendre la mine, car sans elle on n’aurait plus rien, murmure-t-il. Le peu ●●● Adoptée en 2010 par le de choses que nous avons, c’est grâce à cette mine. Congrès américain, la loi Dodd-Frank, Si nous sommes en vie, c’est grâce à cette mine.” dans sa section 1502, oblige toutes Les appareils photo accrochés autour de nos les entreprises cotées en Bourse cous sont des insultes : un rapport d’Enough aux Etats-Unis à faire savoir si leurs Project a accusé Canon et Nikon de faire produits contiennent des conflict partie des entreprises qui ne font rien pour minerals (minerais extraits dans déterminer si les minéraux utilisés dans une zone de conflit) provenant leurs produits [notamment le tantale et le de l’est de la RDC. Mais, dans coltan] sont entachés de sang congolais. la région des Kivus, la “loi Obama” Prendre des forces. Après sept pas seuest critiquée : l’exploitation des lement vers le centre de la Terre, l’obscurité “mines artisanales” (30 % des mines est totale ; à douze pas on sent déjà la chacongolaises) – même aux mains des leur et à vingt pas on ne souhaite qu’une groupes armés – fait vivre l’économie chose : sortir de là. Les mineurs connaissent locale. La loi n’a pas réussi à mettre ces tunnels par cœur et n’allument leurs fin à un conflit qui ravage lampes frontales qu’au dernier moment, la région depuis presque vingt ans. ●●● Le groupe armé du M23 pour économiser les batteries. Personne ne menace toujours de prendre Goma, porte de casque, il n’y a pas de conduit pour rappelle le quotidien congolais amener de l’oxygène et le plafond n’est Le Phare. Accusés d’être soutenus soutenu que par quelques poutres. par le Rwanda voisin, les rebelles Toc, toc, toc, toc… Au bout du tunnel, voudraient récupérer notamment Floribert Chihuza donne des coups de marle contrôle des mines artisanales teau sur un ciseau à un rythme régulier. A ses qu’ils ont dû abandonner début 2012, côtés, Lewis retire les pierres avec une pelle, sous la pression du gouvernement. pendant qu’un autre les met dans des sacs Selon l’ONU, les violences ont fait près avant de les emporter dehors. Lewis dit que, de 1 million de déplacés dans parfois, ils passent deux jours d’affilée dans les régions des Kivus depuis 2009. les souterrains, et même cinq si quelqu’un leur apporte à manger. Ils n’ont pas trouvé

Une loi qui n’évite pas la guerre

—La Vanguardia Barcelone

D

escendre dans une mine illégale du Sud-Kivu, c’est regarder droit dans les yeux l’exploitation impitoyable des plus faibles. Le roi [chef de village] est sourd et aveugle. Il est incapable de signer le formulaire d’autorisation [pour que nous puissions accéder à la mine]. Il faut que son fils, Nyamahira, guide sa main tremblotante jusqu’au papier. Ensuite, 100 mètres à peine avant l’entrée de la mine, on entend claquer la première gifle et les enfants s’enfuient en courant. Dans l’est de la république

démocratique du Congo, les vénérables monarques vivent dans des huttes en terre avec des toits de chaume et, pour eux, l’exploitation des enfants est une question de survie. Au nom de la survie, on donne un coup de pied à un môme et on fait comme si de rien n’était. “Aucun enfant ne travaille à la mine, affirme Nyamahira. — On voit bien que vous les frappez pour qu’on ne puisse pas les photographier. — Il n’y a pas d’enfants ici.” L’un des gamins, âgé de 8 ans, interrompt sa course et nous regarde avec curiosité

COURRIER INTERNATIONAL

22. 26.


AFRIQUE.

Courrier international — no 1192 du 5 au 11 septembre 2013

23 27

TUNISIE du Congo à sa droite pour qu’on puisse le voir sur les photos. En 2010, les Etats-Unis ont adopté la loi Dodd-Frank, dite “loi Obama”, qui oblige près de 6 000 entreprises nord-américaines à éviter d’acheter des minéraux entachés de sang congolais. Cette loi équivaut dans les faits à un embargo imposé à la région. Elle n’empêche probablement pas le ministre de dormir, mais elle prive des milliers de mineurs de leur dollar quotidien. Depuis deux ans, la province du Sud-Kivu est toujours aussi incontrôlable. “La plupart des mines ne répondent actuellement pas aux critères de conformité, mais, même si c’était le cas, nous n’aurions aucun moyen de les faire homologuer.” En réalité, presque aucune n’est conforme aux réglementations. Comme de nombreuses entreprises étrangères ne veulent pas risquer de sanctions, elles n’achètent pas leurs matières premières directement au Congo. Timothée Masumbuko Kwalya affirme avec fierté que cela a réussi à décourager les groupes rebelles, qui contrôlent les mines dans la région [et organisent les trafics vers les pays voisins]. “Depuis le renforcement des contrôles, ils se sont tournés vers d’autres activités : pillages ou exploitation d’autres minéraux que le coltan [plus difficile à transporter]”, reconnaît le ministre.

Menaces de mort. De l’autre côté du lac Kivu, Fidel Bafilemba, de l’ONG Enough Project, affirme détecter nettement les effets de cette “loi Obama”. “Depuis l’entrée en vigueur de la loi américaine, nous avons remarqué que les groupes armés avaient changé de stratégie… vis-à-vis de l’or… C’est compliqué”, dit-il. La porosité des frontières facilite la tâche aux trafiquants. “Vous pouvez mettre un kilo d’or dans votre poche et traverser la frontière. Personne ne vous arrêtera ou ne vous posera de question. […] Le Rwanda n’a pas de mine d’or et ne produit pas d’or, mais il en exporte. C’est la même chose au Burundi [où les entreprises américaines peuvent acheter le minerai en toute légalité].” Les allégations de Fidel Bafilemba lui ont valu des menaces de mort. Lorsqu’on lui demande s’il a peur, il forme un triangle avec ses mains en faisant se toucher le bout de ses doigts, puis les repose un instant devant sa bouche. “Le combat n’est pas fini. Ça fera bientôt deux siècles que l’exploitation illicite se poursuit au Congo – deux siècles de chaos.” Au-dessus du lac, des nuages chargés de pluie donnent un air irréel à la scène. A la tombée de la nuit, les mineurs de Nyamural descendent de la colline, chargés de sacs. Dans la rivière, des dizaines de chercheurs d’or tamisent la terre dans l’eau dans l’espoir de trouver de la poussière dorée ou, avec un peu de chance, une pépite. Une dizaine de mômes nous observent depuis le versant de la colline qui nous fait face. Un jeune d’une vingtaine d’années nous regarde, accroupi dans la rivière. A côté de lui il y a une bassine rose et devant lui une canalisation rompue sur laquelle il a placé quelques sacs de sable pour que l’eau y stagne et qu’il puisse travailler. Il regarde notre appareil photo et sourit timidement. “Merci beaucoup”, lance-t-il en français. Aujourd’hui encore, je me demande bien pourquoi. —Xavier Aldekoa Publié le 26 août

Vers la banqueroute Pénurie, faillites, prévisions de croissance en baisse : sur fond de crise politique, le pays risque de se retrouver dans une situation alarmante.

—Al-Ahram Weekly Le Caire

D

epuis que l’Assemblée constituante a suspendu ses travaux [le 6 août] et que la troïka au pouvoir [coalition formée par le parti islamiste Ennahda, le Congrès pour la République (CPR, gauche nationaliste) et Ettakatol (gauche)] s’est montrée incapable de trouver un terrain d’entente avec l’opposition [coalition hétéroclite de plusieurs formations politiques], la politique tunisienne est dans l’impasse. Mais dans le pays la vie suit son cours, quoique d’une manière schizophrénique. Alors que le sit-in organisé [par des députés contestataires, en réaction à l’assassinat de l’opposant Mohamed Brahmi le 25 juillet] devant l’Assemblée constituante n’a pas réussi à attirer les foules, les plages des localités avoisinantes – de La Marsa et Sidi Bou Saïd au nord à Borj Cedria et Soliman au sud – sont en revanche envahies de familles qui prennent du bon temps. A Hammamet, Sousse, Mahdia et Djerba, les plages et les hôtels sont également bondés. La vie nocturne reste animée. Le nombre de mariages ne faiblit pas, les gens continuent à consommer et, même s’ils ont réduit leurs achats, ils semblent dépenser davantage en produits alimentaires, peut-être pour se constituer des stocks en cas d’imprévu. Cependant, depuis quelques mois, les ménages se plaignent que tout est plus cher. Chokri Al-Naboulsi, un habitant de

Les fonctionnaires craignent que l’Etat n’ait bientôt plus les liquidités suffisantes pour payer leurs salaires Tunis de 40 ans, raconte que, récemment, il n’a pas pu acheter tout ce dont il avait besoin au supermarché. Cet homme vivait auparavant à Menzel Bourguiba, dans le gouvernorat de Bizerte, où il travaillait pour un fabricant étranger de chaussures. Quand son employeur a mis la clé sous la porte, il y a un mois, il est venu s’installer dans la capitale dans l’espoir d’y trouver un travail au noir. Bien que son nouvel emploi lui rapporte près de 300 euros par mois, il a des difficultés à payer son loyer et à nourrir sa femme et ses quatre enfants. La famille ne mange de la viande ou du poisson qu’à de rares occasions. Pour joindre les deux bouts,

sa femme prépare des gâteaux et les vend aux abords des écoles et des stations de bus. Sans cet extra, il serait impossible de payer les médicaments et les vêtements. Si récemment ce Tunisien n’a pas pu s’approvisionner correctement, c’est parce que le supermarché avait épuisé ses réserves de farine et de couscous – des produits subventionnés que les gens stockent souvent en prévision de pénuries. “Peut-être que la Tunisie va connaître la guerre civile, comme d’autres pays, dit-il. J’ai dû emprunter de l’argent pour payer les factures d’électricité et d’eau. Ma femme et moi vivons aujourd’hui chez ma belle-mère. Ce n’est pas une situation tenable. Il faut que je trouve rapidement un meilleur emploi pour que nous puissions nous retrouver entre nous.”

Quitter le pays. Beaucoup de gens en Tunisie connaissent aujourd’hui les mêmes problèmes. L’usine dans laquelle Chokri Al-Naboulsi travaillait a licencié 400 personnes sans préavis ni indemnités. Du jour au lendemain, ses portes ont été condamnées et des centaines de familles se sont retrouvées sans revenu. Les fermetures se multiplient dans tout le pays, en province comme dans la capitale. Les patrons pâtissent bien sûr de la situation, mais ce sont les employés qui sont le plus touchés. Des investisseurs étrangers se plaignent aussi d’une perte de profits due à la fréquence

des rassemblements et des grèves. Quand les expéditions sont ajournées dans les ports, producteurs et marchands perdent des commandes. Le gouverneur de la banque centrale, Chedly Ayari, a récemment déclaré que la situation économique en Tunisie était “catastrophique” et que les dirigeants politiques devaient adopter une nouvelle Constitution et convoquer des élections sans tarder. L’agence de notation Standard and Poor’s a dégradé la note souveraine de la Tunisie, de BB− à B, et divisé par deux ses prévisions de croissance, de 2,8 % à 1,4 %. Elle a également prédit que le déficit de la balance des paiements dépasserait 5 % d’ici à 2016 du fait de la faiblesse des exportations. Selon des experts, la notation de la Tunisie devrait connaître une nouvelle dégradation au cours des prochains mois et le pays sera alors au bord de la banqueroute. Les fonctionnaires craignent que l’Etat n’ait bientôt plus les liquidités suffisantes pour payer leurs salaires. Le dinar tunisien s’échange aujourd’hui à 1,6 dollar, un niveau historiquement bas. Les Tunisiens qui ont de la famille à l’étranger cherchent à quitter le pays, mais, bien sûr, tous n’y parviennent pas. —Lasaad Bin Ahmed Publié le 21 août


La première Klout Party belge Une fête où vous aurez droit à une bière ou à du champagne selon votre popularité sur les réseaux sociaux ? C’est une grande première dans notre pays, mais pas aux Etats-Unis.

—De Morgen Bruxelles

U

ne portion de frites ou du homard ? A la première Klout Party organisée en Belgique [à Anvers], c’est votre score Klout [sur une échelle de 0 à 100] qui détermine le contenu de votre assiette. Le score en question se veut une évaluation de l’influence qu’une personne déterminée exerce sur Internet. Un chiffre plus élevé reflète un plus grand nombre d’abonnés sur des réseaux tels que Facebook, Twitter ou Instagram. Mais le nombre de photos ou d’articles que vous partagez, l’attention que ceux-ci suscitent et le nombre de fois que ceux-ci sont à leur tour repartagés entrent également en ligne de compte. Si vous avez un score Klout de 70 ou plus, on viendra vous chercher en li-

mousine pour aller vous repaître de homard, de gin et gros cigares. Si votre score est plus bas, vous devrez vous contenter d’un menu plus populaire. Mais la soirée est néanmoins entièrement gratuite pour la totalité des 400 convives.

Quelqu’un qui a un public plus restreint mais plus attentif présente davantage d’intérêt du point de vue du marketing. La Klout Party est une initiative de The Other Agency, un bureau de marketing anversois spécialisé dans les réseaux sociaux. Leur idée est de mettre

leurs clients en contact avec la crème du monde belge de l’Internet. “Les entreprises qui travaillent avec nous sont continuellement à la recherche de personnes susceptibles de donner davantage de visibilité à leur marque ou à leur produit sur le réseau”, explique Cain Ransbottyn, la cheville ouvrière de la Klout Party. “Mais il n’est pas toujours facile de déterminer qui est important et qui l’est moins. A une fête où tous les invités ont un bon score Klout, c’est beaucoup plus simple.” Si Cain Ransbottyn peut donner à cette fête un petit côté décadent, c’est grâce à ses sponsors. Ceux-ci ne se sont pas laissés prier pour offrir gracieusement leurs produits à un événement regroupant les utilisateurs de Twitter et de Facebook les plus acharnés de toute la Flandre. Tout ce qui se passe au cours d’une

↙ Dessin de Gaëlle Grisard pour Courrier International

telle soirée est automatiquement répercuté dans le monde entier en autant de tweets, de statuts Facebook et de photos Instagram. C’est un effet que les organisateurs de BBQR, un événement réservé aux utilisateurs personnels du réseau Twitter, ont pu également constater. Plus de vingt entreprises se sont proposées pour soutenir l’événement, de sorte que 400 invités ont pu passer toute la soirée à table pour la somme modique de 5 euros seulement. Relatif. Ce genre de fête liée aux réseaux sociaux nous vient des Etats-Unis, où cela fait un certain temps que le score Klout est un élément déterminant du statut VIP d’une personne. Les premiers tests de popularité sur Klout ont été réalisés à l’occasion du lancement du site musical Spotify aux USA. Les places pour des avant-premières ou des défilés de mode vont désormais de plus en plus souvent à des gens qui peuvent en faire des compte-rendus en ligne. Les choses ne suivront pas ce cours-là chez nous, estiment les experts en réseaux sociaux. D’abord parce que la validité des évaluations de Klout fait débat. “C’est le rêve de tous ceux qui travaillent dans le marketing de pouvoir mesurer l’influence de tout un chacun sur les réseaux sociaux”, commente Pieter Baert, stratège auprès du bureau de communication numérique Prophets. “Mais, à mes yeux, ce score Klout ne représente rien du tout.” “Ce genre de chiffres est effectivement très relatif”, surenchérit Andrew Vassallo, du bureau de relations publiques Walkie Talkie. “Vous pouvez avoir 500 amis Facebook, cela ne veut pas dire pour autant qu’ils accordent de l’attention aux opinions que vous diffusez. Du point de vue du marketing, quelqu’un qui a un public plus restreint mais plus attentif présente davantage d’intérêt. De plus, l’impact des réseaux sociaux en Flandre reste extrêmement faible. En comparaison avec les Etats-Unis, il y a vraiment peu de gens réellement influents”, estime Pieter Baert. Bart De Waele, du bureau de marketing en ligne Wijs est bien conscient de l’intérêt très relatif que présentent les réseaux sociaux. “Si trois journaux écrivent quelque chose à propos de votre produit, cela a tout de suite un impact important. Pour arriver à obtenir le même effet sur Internet, il faut arriver à convaincre 3 000 blo-

gueurs d’écrire quelque chose. Bien entendu, une entreprise se doit d’avoir une stratégie en termes de réseaux sociaux mais ce ne sera qu’en complément d’un plan de communication bien plus large.” A quoi s’ajoute la question de la crédibilité. Celui qui assiste à la projection d’un film ou à un défilé de mode en tant que VIP ou qui reçoit gratuitement un produit à titre de test est-il encore crédible pour en parler objectivement ? Comment ne pas se sentir obligé de parler d’une fête à laquelle on est invité gracieusement, même si on trouve celle-ci complètement nulle ? “Ça va encore”, estime Hannes Coudenys, qui est suivi par près de 3000 internautes sur Twitter et dont le score Klout approche les 70. “Si, pour la xième fois, il y a un coursier qui vient sonner à ma porte avec un nouveau produit qui ne me dit rien qui vaille, je ne me sens pas obligé d’en parler sur Internet. Je ne réponds pas non plus à toutes les invitations, c’est quand même encore vous qui choisissez votre emploi du temps.”

“Est-ce qu’on atteint vraiment les bonnes personnes avec ce genre de fêtes exclusives ?” Bart De Waele ne voit pas non plus où serait le problème. “Les fabricants de produits technologiques emmènent régulièrement des journalistes dans des pays exotiques pour leur présenter des produits. Je ne vois pas où serait la différence avec ce qui se passe au niveau des réseaux sociaux.” En dépit de toutes ces réserves, tous les experts sont persuadés que l’importance des réseaux sociaux va aller en augmentant au fil du temps. “Nous sommes seulement au début de l’aventure”, pense Kristien Vermoesen du bureau de relations publiques FINN. Mais les Klout Parties représentent-elles pour autant l’avenir ? Elle se permet d’en douter. “Est-ce qu’on atteint vraiment les bonnes personnes avec ce genre de fêtes exclusives ? Les gens qui ont réellement quelque chose à dire ? Ou est-ce que ceux qui y vont sont juste là pour se faire mousser à propos de leur statut sur Internet ? Je crains que la seconde hypothèse soit la bonne.” —Pieter Dumon Publié le 26 août


POLITIQUE Edito

Le Koen Geens de Wallonie

Ne pas lâcher les postes du secteur public

↙ Photo Christophe Licoppe/Photo News

En ces jours de foire d’empoigne autour de la question des rémunérations des “Top Managers”, tous les yeux sont tournés vers Jean-Pascal Labille.

●●● En Belgique, les

grandes entreprises privées sont dominées très largement par un management flamand, on le sait. On ne peut que le constater et s’incliner devant la logique des recrutements. Mais le phénomène risque de s’étendre également dans les sociétés publiques. Le train de nominations purement politiques – purement particratiques même – que le kern a lancé hier fait la part belle aux candidats du Nord du pays. Oui, oui, ils sont probablement très compétents. Oui, oui, il y a dans le lot un ancien “manager de l’année” qui va prendre en main l’avenir de la SNCB et c’est une chance. Mais la Belgique est une fédération qui compte deux grandes communautés linguistiques et le deal fragile qui permet à ce pays d’exister encore aujourd’hui repose entre autres sur une juste répartition des mandats publics entre francophones et néerlandophones. Ce n’est pas le cas ici. Sans tomber dans de la paranoïa communautaire, il est bien naïf de croire que les partis flamands au pouvoir au fédéral ne vont pas tenter d’arracher encore à l’avenir une grosse part des autres postes de top-managers publics en négociant âprement. Dans un climat de lente et inexorable désagrégation de l’ex-Etat central et de menaces de scission qui ne manqueront pas de se réinviter dès le lendemain des élections de 2014, c’est prendre un risque. Laisser filer aujourd’hui le contrôle des entreprises publiques, c’est affaiblir les francophones dans les rapports de force Nord-Sud. Le PS, le MR et le CDH devront bien s’en souvenir lors des prochains rounds de répartitions des mandats publics. Frédéric Chardon La Libre Belgique Publié le 2 septembre

—De Standaard Bruxelles (extraits)

C

’est un vrai technocrate rouge foncé, qui vient tout droit de l’appareil du PS. Il ne lui a pas fallu beaucoup de temps pour s’adapter à son nouvel environnement. Il savait déjà exactement comment fonctionne la politique.” Après à peine six mois au sein du gouvernement fédéral, JeanPascal Labille (PS) s’est déjà fait une solide réputation auprès de ses nouveaux collègues. Le 17 janvier dernier, il est venu remplacer Paul Magnette qui devenait bourgmestre de Charleroi. Il n’aura donc guère le temps de mettre de nouveaux dossiers sur la table, surtout maintenant que nous sommes à moins d’un an des prochaines élections. Mais il n’a pas manqué pour autant son entrée en fonction avec tout ce qui s’y trouvait déjà: l’entrée en bourse de Bpost et la restructuration de la SNCB. En tant que réviseur d’entreprises – il a travaillé en son temps pour le cabinet de réviseurs de feu Michel Daerden – il n’a pas eu beaucoup de mal à se plonger dans les dossiers de son prédécesseur. Et comme ancien président de la Mutuelle socialiste, il mesure bien l’importance de la concertation. Et puis, surtout, il connaît le PS comme sa poche. Même au sein de son parti, il se positionne à gauche. Quelques collègues ont dû avaler de travers en entendant sa tirade sur la “logique de mort budgétaire” du gouvernement fédéral. De quoi reléguer dans l’ombre le gauchisme de Laurette Onkelinx elle-même alors que lui n’est pas Vice-premier. La tâche de raboter les salaires des managers de haut niveau semble dès lors taillée sur mesure pour sa personne. Pour certains de ses collègues, Jean-Pascal Labille ressemble furieusement à cet autre nouveau venu du gouvernement, Koen Geens. Ce ministre CD&V a, lui aussi, réussi son passage en politique sans avoir besoin de temps d’adaptation grâce à ses connaissances et à son expérience. A cela, Labille ajoute encore un excellent réseau de relations y compris parmi ses collègues ministres flamands. Son talon d’Achille, ce sont les relations exécrables qu’il entretient avec Didier Bellens, le patron de Belgacom, pourtant étiqueté PS. Presque immédiatement après son entrée en fonction, les deux hommes se sont retrouvés à deux reprises en opposition frontale. La première fois parce que Didier Bellens s’en était pris au monde politique [autour de la question du développement du réseau 4G en Région bruxelloise]. Et la seconde suite au refus de l’Etat belge, en tant qu’actionnaire de Belgacom, d’approuver le plan de rémunérations de la société en raison de la politique de bonus suivie par la société. Labille n’a pas non plus réussi à faire régler la délicate question des nominations et rémunérations des “Top Managers”

par le gouvernement fédéral avant les vacances d’été. Ce dossier n’en est devenu que plus ingérable et on peut maintenant se demander si Labille parviendra encore à le faire aboutir dans le sens espéré. Pendant tout ce temps, il a persisté à se placer en position de retrait, répétant à l’envi que sa mission n’était que temporaire et qu’au final, il retournerait à sa chère mutualité. Il n’aurait dès lors qu’à reprendre à la volée la dizaine de mandats auxquels il a renoncés pour devenir ministre. Pendant des années, il a trôné au sommet de la liste des hommes politiques et hauts fonctionnaires cumulards, exerçant des fonctions pour la plupart rémunérées et liées à sa position de président de la mutuelle. Entretemps, les paris sont ouverts sur la poursuite de sa carrière politique. Mais parmi ses collègues, ils sont plusieurs à penser qu’il la continuera. Et, même s’il s’en tient à son idée actuelle, il restera quelqu’un avec qui il faut compter. Jean-Pascal Labille, régionaliste convaincu, a été dans le passé l’un des artisans du fameux Plan W, qui envisageait la fin de la Belgique et la place future de la Wallonie dans un tel contexte. Lors des dernières élections, en 2010, il a également mobilisé l’électorat en faveur du PS en s’appuyant sur sa position au sein de la Mutualité socialiste. Ce rôle exercé en coulisses ne peut que sortir renforcé de son passage à l’avant-scène. —Wim Winckelmans Publié le 27 août

Dessin de Clou paru dans La Libre Belgique


26. II.

Courrier international — no 1192 du 5 au 11 septembre 2013

union européenne

U E. Il faut une troisième voie

La révolte slovène semble pour l’instant la plus réussie

Si la méthode intergouvernementale instituée par le traité de Maastricht ne permet pas de surmonter les divisions qui règnent entre les Etats membres, la solution du fédéralisme radical que certains appellent de leurs vœux est encore moins viable. Le compromis s’impose pour parvenir à un équilibre. → Dessin de Mayk, Suède.

—Il Sole-24 Ore Milan

L

a prise de conscience est générale  : l’Union européenne a raté son rendezvous avec l’avenir. A une crise financière d’une ampleur inédite, les dirigeants politiques de l’Union répondent par un technocratisme qui confine de plus en à l’ésotérisme. Jamais les divisions n’avaient été aussi fortes entre les citoyens européens (entre ceux du Nord et ceux du Sud, mais aussi, au sein des Etats membres, entre ceux qui subissent les effets de la crise et ceux qui, à l’inverse, en tirent profit). Pourtant, les dirigeants politiques s’obstinent dans la poursuite de leurs objectifs à court terme. Tandis que le chômage gagne du terrain, que les inégalités se creusent et que l’Europe pèse de moins en moins lourd sur la scène internationale, l’avenir de l’Union européenne est suspendu aux résultats de telle ou telle échéance électorale nationale. Au lieu de renouer avec le sens politique et de reprendre

le chemin de l’intégration, les gouvernants continuent de se rejeter mutuellement la faute. Au Sud, le sentiment qui prévaut aujourd’hui est que l’Europe vit à l’heure allemande ; au Nord, que l’Europe est trop conditionnée par les pays du Sud. Dans une tribune publiée il y a quelques jours, le ministre allemand de l’Economie [Wolfgang Schäuble] rappelait que la BCE, la Commission européenne, l’OCDE et le FMI étaient “respectivement dirigés par un Italien, un Portugais, un Mexicain et une Française”. C’est le type de débats qui mine actuellement l’UE. Il s’agit d’y mettre un terme et de revenir aux fondamentaux : de quelle Union avons-nous besoin ? Jusqu’à présent, la réponse que nous avons surtout entendue est la suivante : l’union intergouvernementale instituée par le traité de Lisbonne en matière de politique économique et monétaire. Ladite union est le fruit du compromis dégagé à Maastricht en 1992, selon lequel les domaines

touchant de près à la souveraineté nationale (comme les politiques économique et financière) pouvaient être transférés à Bruxelles, à la condition toutefois qu’ils soient gérés collégialement par les gouvernements nationaux. L’objet d’une union intergouvernementale est d’asseoir l’influence de certains (les pays de grande taille, économiquement forts) et de revoir à la baisse celle des autres (les pays de moindre taille, économiquement faibles). C’est précisément pour estomper cette réalité particulièrement prégnante que l’union intergouvernementale a fini par donner naissance, pour administrer la zone euro, à une structure technocratique complexe qui n’a fait qu’éloigner la gestion et la prévention des crises des intérêts et des attentes des citoyens. On s’étonne qu’un responsable politique de l’envergure de Wolfgang Schäuble semble aussi peu conscient du fait que l’union intergouvernementale n’a aucun avenir.

Mais les difficultés auxquelles nous sommes confrontés découlent également des faiblesses de l’autre solution proposée, selon laquelle l’Europe dont nous aurions besoin serait un Etat fédéral dans sa forme traditionnelle, articulé autour du Parlement européen, la Commission européenne étant alors supposée devenir l’expression de la majorité politique de celui-ci. Et, de fait, les grands partis s’emploient déjà à préparer leurs candidats à la présidence de la Commission européenne en vue des prochaines élections (en 2014) du Parlement européen. Si l’union intergouvernementale a limité le circuit décisionnel à la navette entre le Conseil européen (des chefs d’Etat et de gouvernement) et le conseil (de leurs ministres), l’union parlementaire entend le limiter à la navette entre le Parlement européen et la Commission européenne. Dans le premier cas de figure, les citoyens sont oubliés en chemin ; dans le second, ce sont les Etats

qu’on laisse sur le bord de la route. Or, une Union à vingt-huit, dont les Etats membres présentent de profondes disparités géographiques, culturelles, linguistiques et, bien sûr, économiques et politiques peut-elle prendre la forme d’un Etat parlementaire ? C’est à la faiblesse des deux stratégies prédominantes en matière d’intégration que l’Europe doit d’avoir raté son rendez-vous avec l’avenir. On ne peut pas choisir entre la technocratie et l’utopie. Il convient de se recentrer sur les faits pour redéfinir une stratégie d’intégration capable de dégager un équilibre plus satisfaisant entre les intérêts des Etats et ceux des citoyens. L’Europe a besoin de responsables politiques qui ne se cantonnent pas à ces deux stratégies et qui soient conscients du fait qu’une union intergouvernementale ne sera jamais une union politique, mais aussi qu’une union fédérale n’est pas un Etat fédéral. —Sergio Fabbrini Publié le 30 juillet


27 III

Courrier international — no 1192 du 5 au 11 septembre 2013

↓ Dessin de Mayk, Suède.

UNION EUROPÉENNE

La succession de Barroso a déjà commencé Qui sera président de la Commission européenne après les élections de mai 2014 ? De nombreux noms circulent déjà dans les principaux camps politiques. Mais la campagne est encore longue, et il faudra attendre les élections allemandes pour mieux connaître l’équilibre des forces au sein de l’UE.

—Adevarul Bucarest

L

es candidatures commencent à prendre forme. La lutte en elle-même sera serrée et l’implication des candidats très sérieuse, car, comparées aux précédentes, les élections législatives européennes de 2014, de l’avis de la plupart des analystes politiques bruxellois, entraîneront des changements importants. Surtout dans l’équilibre traditionnel lié à la présence des grandes familles politiques qui ont jusqu’à présent dominé la scène au sein de l’Union européenne. Dans le résultat entreront en ligne de compte les bouleversements engendrés dans l’opinion publique par la crise économique, mais aussi l’apparition d’un phénomène plus marqué de méfiance quant à la capacité de gouverner de l’actuelle classe politique. En conséquence, nous pouvons d’ores et déjà nous attendre à l’irruption de quelques petits partis tenant un discours eurosceptique, voire antieuropéen, dans le but, peutêtre même, de créer une minorité de blocage au Parlement européen. Cette éventualité placerait le processus législatif sous le signe de l’incertitude, tout comme les rapports entre le Parlement, la Commission et le Conseil européens. La riposte des partis traditionnels peut passer – c’est le cas en ce moment – par des propositions crédibles pour la fonction clé du jeu européen, celle de président de la Commission. Un choix

d’autant plus important que, dans les coulisses, on évoque déjà l’éventualité d’une modification du traité de Lisbonne, afin que la fonction en question puisse être confondue avec celle de président du Conseil européen ! La position européenne qui en résulterait serait semblable, en termes de pouvoir et d’influence, à celle du président des Etats-Unis. Mais, je le répète, il s’agit seulement d’une idée qui circule dans les coulisses du pouvoir. Voyons donc quels sont les cartes en main en ce moment et les noms proposés, tels qu’ils ont été annoncés par Joseph Daul, chef de file du groupe PPE du Parlement européen, dans un entretien accordé à un journal polonais. Il faut d’abord rappeler que, depuis cette année, une décision permet à chaque groupe politique de nommer ses propres candidats. Nous avons par conséquent déjà un nom pour les socialistes : Martin Schulz (actuel président du Parlement européen).

Mais le PPE [Parti populaire européen, droite], lui, ne s’est pas encore prononcé. En revanche, deux commissaires européens, Viviane Reding et Michel Barnier, se sont déjà engagés dans la course, de même que le Premier ministre suédois, John Fredrik Reinfeldt. Ce qui est intéressant dans la liste de Joseph Daul, c’est le nom de l’actuel président de la Commission, José Manuel Barroso…, car il n’y est pas (sans que cette omission signifie un éloignement définitif). Cela vaut également pour l’actuel Premier ministre polonais, Donald Tusk, qui a fait

savoir qu’il ne se portait pas candidat, éliminant ainsi toute spéculation concernant la possible présence d’un candidat de la droite venu des pays de l’Est européen. De plus, il est fort probable, dans le cadre d’une victoire électorale tout à fait prévisible de Mme Merkel en septembre, que le message de l’Allemagne ne soit pas en faveur de M. Schulz. Un contexte qui obligerait la droite à choisir entre Viviane Reding et John Fredrik Reinfeldt, des candidatures facilement acceptables et défendables au niveau du Parlement européen. Autre candidature crédible et encore plus aisée à appuyer, celle du Français Michel Barnier, qui a à son palmarès ses succès dans la constitution du marché unique et le souvenir d’une prestation impeccable en tant que négociateur du traité de Nice. En réalité, tout le monde est suspendu aux résultats des élections en Allemagne, car il est évident qu’elles influenceront le déroulement des futures négociations et les repositionnements de forces dans la politique européenne. Car l’Allemagne reste seule en sa qualité de champion économique garant de la zone euro, étant donné les très faibles performances françaises à l’ère du socialiste François Hollande. Par ailleurs, dans la période que nous traversons, les pays membres commencent à avancer des propositions crédibles pour les postes de commissaires européens. Des noms passés bien sûr à la loupe subjective des intérêts des équipes politiques au gouvernement, mais pas uniquement, heureusement, certains étant des spécialistes réputés dans leur domaine. Il nous reste un ultime scénario : et si, contre toute attente, M. Barroso se présentait de nouveau et décrochait, après tout, un troisième mandat ? Les jeux ne feront que recommencer ab ovo, et nous continuerons comme si de rien n’était. —Cristian Unteanu Publié le 9 août

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w w w. p re s s e u ro p. e u


28. à la une

à la une

Courrier international — no 1192 du 5 au 11 septembre 2013 ↓ Vladimir Poutine et Barack Obama au sommet du G20 à Los Cabos (Mexique) en juin 2012. Photo AFP-Sipa

LA NOUVELLE GUERRE FROIDE Ces deux-là ne se respectent pas, ne s’aiment pas et ne se parlent plus. Au sens propre  : début août, Barack Obama a annulé une rencontre prévue début septembre avec Vladimir Poutine. Les différends s’accumulent. Entre autres : l’affaire Snowden ; l’interdiction aux familles américaines d’adopter des enfants russes ; et, bien sûr, la guerre civile syrienne, dans laquelle Vladimir Poutine se pose en allié indéfectible de Bachar El-Assad. Pour le quotidien américain USA Today (lire page  30), l’affaire est entendue  : Poutine l’autocrate est devenu

infréquentable. Pour le magazine russe Expert (ci-contre), au contraire, l’absence de tout dialogue est la preuve de l’affaiblissement de la diplomatie américaine sous Obama. L’annonce d’une possible intervention américaine en Syrie, puis les tergiversations de Barack Obama, qui demande un vote préalable du Congrès (lire p. 33 à 36), relancent le bras de fer. Inutile de préciser que l’ambiance sera glaciale entre les deux hommes au sommet du G20 qui s’ouvre ce jeudi 5 septembre à Saint-Pétersbourg.


Courrier international — no 1192 du 5 au 11 septembre 2013

LA NOUVELLE GUERRE FROIDE. 29

Ils n’ont plus rien à se dire L’absence de dialogue entre Washington et Moscou témoigne de l’affaiblissement de l’influence américaine dans le monde, estime un observateur russe. —Expert Moscou

L

es relations russo-américaines ne sont pas près de se réchauffer. Des entretiens bilatéraux apparemment constructifs entre ministres de la Défense et des Affaires étrangères venaient de s’achever quand le commentaire de Barack Obama sur “l’écolier Vladimir Poutine qui s’ennuie au fond de la classe” et son refus de toute concertation avec le président russe en prélude au sommet du G20 à Saint-Pétersbourg sont tombés. Pourquoi ces revirements ? Le refus de la rencontre n’a rien de nouveau en soi. En 2012, Poutine et Obama avaient déjà échangé des “amabilités”. Obama n’était pas allé au sommet de l’Apec à Vladivostok, et Poutine avait snobé le G8 à Camp David. Pourtant la dernière décision d’Obama a une résonance particulière. Sans qu’on puisse parler d’imminence de la confrontation, on ne peut nier que la tension grandit entre les deux pays. Certains ont vu dans la décision d’Obama le souhait de punir la Russie pour sa “conduite incorrecte”. D’autres, la victoire du camp antirusse à Washington, qui attend d’Obama plus de fermeté à l’égard de Moscou. Ni les uns ni les autres n’ont entièrement raison. Il est évident que le président américain souhaite faire une pause dans le dialogue avec la Russie. D’abord en raison de l’accumulation de problèmes au sein même de l’administration américaine, et de la crise politique qui s’étend dans le pays, mais aussi parce qu’il ne sait pas comment ni de quoi débattre avec la Russie dans un contexte d’incertitude géopolitique croissante. Il n’y aura pas de rencontre officielle entre les deux chefs d’Etat notamment parce qu’Obama n’aurait pu éluder certains sujets extrêmement délicats. Snowden, les minorités sexuelles, la Syrie – imaginez le tollé dans la presse américaine si, à Moscou, Obama n’avait pas adopté une position claire, éthique et déterminée sur ces questions. Or, une telle entrée en matière n’aurait pu qu’exaspérer Poutine une fois de plus. Une rencontre estelle encore utile dans un tel contexte ? Imaginez un journaliste occidental déluré demandant à Poutine, lors de la conférence de presse, de quel droit Moscou abrite le criminel Snowden, ou encore si des athlètes qui soutiendraient ouvertement les homosexuels russes pendant les Jeux à Sotchi seraient inquiétés. Poutine pourrait alors lâcher

CHRONOLOGIE Avril 2010 — Moscou et Washington signent à Prague un nouveau traité Start sur la réduction des armes stratégiques. Novembre 2011 — La Russie active son système d’alerte antimissiles à Kaliningrad. Décembre 2012 — Le Congrès adopte la loi Magnitski, qui interdit de territoire américain les fonctionnaires russes considérés comme responsables de la mort suspecte en prison de l’avocat

G20 AU PROGRAMME Les 5 et 6 septembre se tient à SaintPétersbourg le sommet du G20 (19 pays plus l’UE), qui a pour thème “Croissance économique et économie globale”. Cependant, “la question syrienne ne sera sûrement pas reléguée au deuxième plan”, prédit la Nezavissimaïa Gazeta. “Le G20 n’a pas les prérogatives du Conseil de sécurité de l’ONU, a déclaré Vladimir Poutine, mais ce sera un bon cadre pour aborder la question. Pourquoi ne pas en profiter ?” S’il n’est “[pas prévu de] tête-à-tête avec Barack Obama, Vladimir Poutine le saluera et lui serrera la main”, rapporte Iouri Ouchakov, conseiller du président.

GAGLE CARTOONS

← Poutine et Obama. Dessin de Daryl Cagl, Etats-Unis

une des formules dont il a le secret : “Vous voulez donc soutenir les cannibales [allusion à l’opposant syrien qui a mangé le cœur d’un soldat de Bachar El-Assad] ?” Obama serait contraint de se taire, ou plus embarrassant encore, de se justifier. L’administration américaine n’a bien sûr pas besoin d’afficher une telle image aujourd’hui. Il est plus avantageux, à usage interne, de jouer au dur qui sait parler fermement avec “ces Russes”. Pourtant cette dureté est une marque de faiblesse, pas de force. Elle ne fait que montrer la grande dépendance de la politique étrangère américaine par rapport à la politique intérieure. Autrement dit, elle ne fait que conforter l’establishment russe dans sa conviction qu’il est impossible de s’entendre sérieusement et à long terme avec les Américains sur les questions délicates. Toutefois, les problèmes de l’administration Obama ne sont pas les seuls en cause. Aujourd’hui, les Américains ne savent pas comment dialoguer avec la Russie. Voilà une dizaine d’années que d’éminents experts américains disent que l’ancien modèle des relations bilatérales est obsolète. Mais, dans la pratique, les politiques ne parviennent pas à y renoncer, alors même que Washington a perdu les bases idéologiques justifiant une telle politique.

Leadership moral. L’an dernier, la Russie a lancé aux Etats-Unis plusieurs défis dans un domaine où ces derniers dominaient sans partage, à savoir celui de l’éthique. Cela a commencé avec l’interdiction faite aux Américains d’adopter des enfants russes. Cette interdiction a suscité un large écho international et a éclairé la situation déplorable des orphelins aux Etats-Unis. L’existence de camps spéciaux pour enfants abandonnés par leurs parents adoptifs comme le “Ranch for Kids” de l’Etat du Montana [qui a fait l’objet d’un article du Huffington Post] a été largement rendue publique. En dépit de leurs efforts, les Etats-Unis se sont retrouvés du mauvais côté de l’histoire au ProcheOrient. L’enthousiasme provoqué par les révolutions arabes est retombé. En Libye, l’ambassadeur américain a été assassiné. En Egypte, les Américains ont soutenu de facto deux coups d’Etat militaires. En Syrie, ils combattent aux côtés d’Al-Qaida et de sauvages. Si, en Yougoslavie et en Irak, les Américains ont réussi à garder au moins les apparences du succès, leur politique au Proche-Orient connaît un fiasco évident. De plus, l’affaire Snowden a dévoilé le système de surveillance électronique

Sergueï Magnitski. — Adoption de la loi russe interdisant aux Américains d’adopter des enfants russes. Janvier 2013 — La Russie met fin à l’accord de coopération avec les EtatsUnis sur la lutte contre le trafic de drogues et le crime organisé. Juin 2013 — Adoption en Russie de la loi contre la propagande homosexuelle auprès des mineurs. Août 2013 — Moscou accorde l’asile

temporaire à Edward Snowden, ex-consultant de l’Agence nationale de sécurité américaine (NSA). — Obama annule la rencontre officielle avec Poutine prévue début septembre à Moscou. — Après l’attaque chimique en Syrie, Moscou maintient sa ligne de non-ingérence alors que Washington annonce des frappes aériennes. 5 et 6 septembre 2013 — Sommet du G20 à Saint-Pétersbourg.

généralisée de l’Agence de sécurité nationale américaine et poussé les Etats-Unis à violer de façon flagrante le droit international : sous leur pression, les Européens ont bloqué le vol du président de Bolivie et imposé une inspection de l’avion. Une telle attitude de la part du président Obama (qui s’est vu naguère attribuer le prix Nobel de la paix) a plus que jamais discrédité l’autorité internationale de l’Amérique. Enfin, la loi russe sur l’interdiction de la propagande homosexuelle auprès des mineurs a porté un coup au leadership moral de l’Occident, c’està-dire essentiellement aux Etats-Unis. La Russie est allée à contre-courant du mainstream politique occidental. Une forte opposition à un élargissement du champ d’interprétation des droits de l’homme (“Les droits des gays, c’est les droits de l’homme ; les droits de l’homme, c’est les droits des gays”, a répété la secrétaire d’Etat Hillary Clinton) existant aussi en Occident, la Russie a montré que d’autres approches étaient possibles. Ainsi, en un an, le socle permettant à Washington d’exercer sa pression idéologique sur la Russie s’est effondré. Au reste, si Washington espérait qu’une rencontre officielle Obama-Poutine puisse laisser présager la moindre avancée concrète, Obama irait à Moscou [avant le G20]. Mais, justement, rien de décisif permettant de compenser une éventuelle “faiblesse” du président américain n’est en vue. La seule chose qui intéresse Washington de la part de Moscou, c’est son accord pour un nouveau cycle de réductions draconiennes (d’un tiers) des armes nucléaires stratégiques (une réduction des armes nucléaires tactiques, dont la Russie dispose en quantité nettement supérieure, serait également la bienvenue). Les Américains essaient de lier cette réduction à une vague promesse de limitation du déploiement de leur système de défense antimissiles [en Europe orientale] et/ou à un échange d’informations. Mais la Russie se refuse catégoriquement à tout début de négociation sur une nouvelle réduction des armements stratégiques offensifs. C’est pourquoi Obama n’a pas vraiment de raison de rencontrer Poutine. Pour les Etats-Unis, la réduction des armements stratégiques est une question fondamentale. La rupture technologique qui augmenterait significativement l’efficacité du système de défense antimissiles ne s’est pas produite. C’est pourquoi le développement de ce système n’a de sens que si le potentiel nucléaire russe est réduit massivement. Ainsi, réduire les armements stratégiques offensifs russes revient à soutenir le système de défense antimissiles américain et, refuser cette réduction, c’est faire obstacle au développement de ce système. Et non pas l’inverse, comme essaient de le faire croire les partisans d’une entente à tout prix avec les Etats-Unis. C’est précisément pourquoi la Russie refuse de discuter d’une future réduction des armes nucléaires, estimant que le niveau des forces nucléaires stratégiques, fixé dans les accords en vigueur (1550 ogives nucléaires), est optimal. Les arsenaux conventionnels d’armes de précision américains et leur capacité de production ne permettent pas à la Russie de soutenir la parité stratégique avec les Etats-Unis sans dissuasion nucléaire. L’entêtement de la Russie est un sérieux défi pour les Etats-Unis. D’un côté, les deux partis américains sont d’accord sur la nécessité de créer une défense antimissiles à grande échelle et l’administration Obama doit en tenir compte d’une manière ou d’une autre. D’un autre, le budget américain, et notamment son poste défense, est très tendu. Maintenir et développer simultanément un arsenal nucléaire et un arsenal d’armes de précision tout en développant une défense antimissiles → 30


30. à la une

Courrier international — no 1192 du 5 au 11 septembre 2013 ↓ “Tac !” “Hé ! C’est pas du jeu !”. Dessin de Kal paru dans The Economist, Londres.

29 ← balistiques dépasse les capacités des EtatsUnis. Les Américains ne peuvent pas non plus réduire leurs forces nucléaires unilatéralement, puisque sur un plan stratégique l’arme nucléaire (comme moyen de dissuasion et de représailles) et les armes de haute précision (quelle que soit leur efficacité) ne sont pas équivalentes. Ainsi, la décision d’Obama de ne pas rencontrer Poutine reflète l’impasse stratégique dans laquelle se trouvent les Etats-Unis. La situation se complique d’autant plus que la marge de manœuvre de l’administration actuelle est très limitée. L’apparition inattendue de la personnalité d’Obama (souvenons-nous que beaucoup voyaient en lui un “Gorbatchev américain”, capable d’adapter la politique des Etats-Unis à une diminution progressive de leur hégémonie) témoigne du fait que la présidence de George W. Bush a précipité le déclin de l’empire américain. Et l’establishment traditionnel a de plus en plus de mal à contrôler l’espace politique. Force est de constater une fois de plus que la Russie et les Etats-Unis n’ont rien à se dire. En dehors des questions d’armements stratégiques, il n’y a pas de nouvel ordre du jour. Cela fait quinze ans que les analystes des deux côtés de l’Atlantique affirment qu’il est nécessaire d’élargir la coopération économique, qui pourrait alors servir de base à de nouvelles relations, et d’élaborer, dans le cadre du dialogue, une nouvelle conception du monde à venir, permettant d’établir ce nouvel ordre du jour. Mais les années passent, et rien ne change. Pourquoi ? Examinons l’état des relations internationales des Etats-Unis. En Europe, le partenariat transatlantique, ancienne fierté, se dégrade à vue d’œil. Au Proche-Orient, le système d’alliances est en train de se lézarder. Et l’establishment américain s’entête à regarder l’Iran comme un adversaire régional, alors qu’il faudrait nouer des relations amicales avec lui. Avec la Chine ce n’est pas encore la guerre froide, mais une politique d’endiguement mutuel est à l’œuvre de plus en plus clairement. Enfin, les relations stratégiques avec le Japon ne tiennent qu’à un fil : la Corée du Nord. Sans ce perturbateur, le Japon et la Corée du Sud glisseraient bien plus vite et irréversiblement du côté de la Chine. Dans l’état actuel de la politique étrangère américaine, peut-on escompter que les relations russo-américaines évoluent de façon productive ? Ont-elles même le moindre potentiel ? Oui, et même un grand, mais il ne pourra être exploité que lorsque la classe politique américaine trouvera le courage d’adapter sa politique extérieure à la réalité. C’est à cette condition que des thèmes de discussion dignes d’intérêt pour les présidents russe et américain feront leur apparition. La Russie n’a plus qu’à attendre. La pause décrétée par Obama dans le dialogue russo–américain est donc tout à fait opportune. —Pavel Bykov Publié le 19 août

Quel allié pour la Géorgie ? lll “Les relations russo-géorgiennes

sont de plus en plus problématiques, le ‘reset’ [le “redémarrage” qui semblait prévaloir à l’époque du couple ObamaMedvedev] est dans l’impasse et la Géorgie n’a plus de garantie de sécurité”, constate le journal géorgien Sakartvelo da Msoplio. Que va devenir la Géorgie, qui fut l’un des principaux théâtres du bras de fer entre

LA SEXUALITÉ, NOUVEAU RIDEAU DE FER “Le thème de l’homosexualité va séparer la Russie de l’Occident non moins sûrement que l’ancien rideau de fer”, estime Mikhaïl Rostovski dans un article publié par l’agence russe Ria-Novosti sur la “guerre culturelle” qui, selon lui, s’annonce. La Russie vient en effet d’adopter une loi condamnant la propagande homosexuelle auprès des mineurs, qui a choqué en Occident. Lors des championnats du monde d’athlétisme de Moscou, début août, l’artiste britannique Stephen Fry a lancé un appel au boycott des prochains Jeux olympiques de Sotchi. Il n’a pas été soutenu par les leaders occidentaux, mais il est un peu tôt pour mettre un point final à l’affaire, estime le chroniqueur russe. “Cet appel n’était que la partie émergée de l’iceberg. C’est un profond clivage sur les valeurs qui s’est formé entre l’Occident et la Russie. Et on ne le comblera pas dans les prochaines années, ni même les prochaines décennies.”

LA BRUTE DU KREMLIN La Russie actuelle n’est plus un pays avec lequel Washington peut traiter. Obama ferait mieux de couper les ponts. —USA Today McLean (Virginie)

C

es dernières années, Barack Obama a fait maintes fois marche arrière pour ne pas provoquer l’ire de son homologue russe Vladimir Poutine. Il n’a pratiquement rien obtenu en retour. Durant l’affaire Snowden, l’attitude inacceptable du Kremlin, accordant un asile temporaire d’un an au lanceur d’alerte pour faire un pied-de-nez à Washington, a été le dernier en date d’une série de camouflets infligés à Obama. A son arrivée au pouvoir, le président américain s’était engagé à “redémarrer” [reset] les relations avec Moscou. Il a enregistré quelques modestes avancées lorsque Dimitri Medvedev était à la barre, notamment la signature du nouveau Traité de réduction des armes stratégiques (Strategic Arms Reduction Treaty, Start). En contrepartie de leur attitude conciliante, les Américains comptaient

Washington et Moscou entre 2003 et 2012 ? “A l’époque du président [sortant] Mikheïl Saakachvili, on estimait que la Géorgie devait contribuer au maximum à attiser la confrontation entre les deux géants.” Saakachvili chérissait alors l’idée de la “toute-puissance des Américains”, qui pouvaient faire “tout ce qui leur plaisait”. Cette conception a conduit Tbilissi à la “catastrophe” de 2008 : la reconnaissance par Moscou de l’indépendance des provinces séparatistes géorgiennes d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud, conséquence de

l’attaque de l’Ossétie par le régime géorgien, et des cinq jours de guerre russo-géorgienne qui ont suivi. Tbilissi doit aujourd’hui se repositionner intelligemment. “Il faut évaluer le degré réel de confrontation pour éviter un nouveau 2008.” Saakachvili étant désormais “relégué dans l’histoire”, la priorité du nouveau gouvernement (dirigé par le Premier ministre Bidzina Ivanichvili) est de comprendre “jusqu’où – face à la Russie – les Américains peuvent aller dans le Caucase du Sud”.

évidemment sur la coopération des Russes dans d’autres dossiers comme le désarmement nucléaire, l’Iran et la Syrie. Mais la Russie n’a cessé de faire de l’obstruction. Elle a opposé son veto aux résolutions des Nations unies appelant à imposer des sanctions contre le régime de Bachar El-Assad en Syrie, tout en poursuivant ses livraisons d’armements antiaériens à Damas. Dans le dossier iranien, Moscou s’est montré plus coopératif, mais les discussions avec Téhéran restent dans l’impasse. Je pensais que la Russie deviendrait un jour une puissance européenne, dotée d’une société civile dynamique, d’une presse libre et d’une scène culturelle de nouveau florissante. J’avais tort. Elle envahit ses voisins, jette en prison ses groupes de rock et pourchasse ses dissidents. Les hommes d’affaires qui ne vont pas dans le sens du Kremlin sont traînés devant les tribunaux. Poutine a annulé l’adhésion de la Russie au Partenariat pour un gouvernement ouvert (Open Gouvernment Partnership, OGP), qui vise à lutter contre la corruption et pour la transparence des instances du pouvoir. (Pour ne rien vous cacher, ma femme a travaillé sur ce projet.) Deux membres du groupe de punk-rock féminin Pussy Riot croupissent derrière les barreaux. Le dissident Alexeï Navalny, qui avait dénoncé plusieurs scandales, a récemment été condamné à cinq ans de prison pour détournement de fonds, sur une accusation fabriquée de toutes pièces. Quant à Sergueï Magnitski, qui a donné son nom à une législation américaine sur les droits de l’homme, il a été reconnu coupable à titre posthume d’évasion fiscale. Tout cela n’est qu’une parodie de justice. Alors que le mois d’août marque le cinquième anniversaire de la guerre en Géorgie, il convient de se rappeler que la Russie joue selon ses propres règles, mélange détonant de paranoïa, de manque d’assurance et de grandeur passée. Le pays est comme un ancien sportif de haut niveau qui veut continuer à être pris au sérieux malgré sa bedaine qui enfle et son habitude de rabaisser tous ceux qui l’entourent. Il n’est qu’à voir comment procède la Russie pour l’exploration des gisements minéraux proches du pôle Nord. Elle n’agit pas comme la plupart des pays civilisés en faisant valoir ses droits auprès des organes internationaux. Elle préfère se dépêcher de planter le drapeau russe sur le fond marin, comme s’il s’agissait d’un alunissage. Voyez même quelque chose d’aussi anodin que l’organisation


Courrier international — no 1192 du 5 au 11 septembre 2013

LA NOUVELLE GUERRE FROIDE. 31 ↓ Dessin de Mix & Remix, Lausanne.

↓ Vladimir Poutine et Barack Obama. Dessin de Tiounine, Moscou.

Est et Ouest à couteaux tirés

des Universiades, les jeux universitaires mondiaux auxquels les pays participants envoient des sportifs amateurs. La Russie n’a aligné que ses sportifs professionnels, qui, sans surprise, ont battu leurs concurrents à plate couture. La décision du Kremlin d’interdire les adoptions d’orphelins russes par des Américains s’inscrit également dans cette tendance à s’imposer sur la scène internationale en utilisant la manière forte. Un dirigeant brutal est en train de former le pays à son image.

Boycott. Poutine a volé sans vergogne sa bague “Super Bowl Ring” au propriétaire du club de football américain New England Patriots lors d’une mission de bons offices effectuée par ce dernier au Kremlin en 2005. Le président russe a récemment adopté un train de mesures homophobes. Un homme comme lui ne voit le monde qu’en termes de jeu à somme nulle, c’est-à-dire que ce qui est bon pour les Etats-Unis ne peut être que mauvais pour la Russie et inversement. Par exemple, si l’Amérique s’ouvre davantage au mariage homosexuel, alors la Russie se doit de doubler la mise sur l’homophobie. Nous devons cesser de faire comme si la Russie était un pays normal qui se conforme aux normes occidentales de réciprocité et de respect des droits de l’homme. Obama devrait refuser toute future rencontre en tête-à-tête avec le maître du Kremlin et faire en sorte que la Russie soit exclue du G8, le club d’élite des démocraties auquel ce pays n’aurait jamais dû être être admis. Un boycott américain des Jeux olympiques d’hiver de 2004 à Sotchi, aussi extrême que soit le geste, n’est pas à exclure. Même si les actions de ce genre se sont souvent révélées inefficaces, cela enverrait au moins un message clair à l’adresse des Russes, à savoir que leur comportement a des conséquences. Nous avons essayé de faire les yeux doux à la Russie, et nous n’avons guère été payés de retour. Face à son comportement inadmissible, à l’intérieur comme à l’extérieur, il est temps de faire monter la pression sur Moscou. Car les brutes ne comprennent que le langage de la force et non celui de la raison. —Lionel Beehner* Publié le 20 août * Chercheur au Truman National Security Project.

Sur de nombreux sujets, Poutine, pour attirer l’attention, se montre de plus en plus hostile envers les Etats-Unis. Mais, pour les Américains, la Russie ne compte plus – ni économiquement ni militairement.

Face à Face OBAMA “Il y a des moments où ils [les Russes] renouent avec une façon de penser digne de la guerre froide et retombent dans une mentalité de guerre froide. Je leur dis continuellement, à eux et au président Poutine : c’est le passé.” Barack Obama, le 6 août 2013, avant d’annoncer l’annulation d’un sommet bilatéral au Kremlin.

POUTINE “Je conseille au Prix Nobel de la paix de se remémorer les événements de ces dix dernières années avant de frapper la Syrie. Aujourd’hui, en Irak, en Afghanistan, il n’y a pas de démocratie, ni la plus élémentaire paix civile.” Vladimir Poutine, le 31 août 2013, Moskovski Komsomolets, Moscou.

—The Spectator Londres

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ans quel camp Vladimir Poutine se situet-il ? C’est une question qui vaut la peine d’être posée, car le Kremlin s’est beaucoup approché dernièrement de la limite entre la saute d’humeur et l’hostilité affichée envers l’Ouest. Le mois dernier, Barack Obama a annulé la rencontre prévue avec Poutine pour septembre, après la décision de la Russie d’accorder l’asile à l’ex-conseiller de l’Agence nationale de sécurité (NSA) Edward Snowden. Mais, en réalité, l’affaire Snowden n’est que le dernier et le moins important d’une longue liste de sujets sur lesquels la Russie et les Etats-Unis sont en total désaccord, une liste qui ne cesse de s’allonger. La Syrie figure probablement en première position, du moins en termes d’urgence et de coût humain. La Russie a offert un soutien diplomatique au régime d’Assad en utilisant son veto au Conseil de sécurité de l’ONU pour bloquer la prise de sanctions et une intervention. Plus grave, elle est devenue l’arsenal de la dictature en vendant, pour plus de 1,12 milliard d’euros, des armes à Assad depuis le début de la guerre civile. Pour la première fois depuis une génération, la Russie et l’Otan soutiennent des camps opposés dans une guerre par alliés interposés. En juin 2012, un avion de l’armée turque a été abattu au large de la Syrie par un missile Pantsir fourni par la Russie. Selon certains médias russes, il aurait été pris pour cible par l’un des spécialistes russes envoyés pour installer les missiles et entraîner les opérateurs syriens. D’autres experts sont attendus en provenance de Russie pour installer les systèmes S-300. Un débat a été ouvert pour savoir ce que peuvent faire exactement les S-300, et s’ils seront installés assez tôt pour faire une différence. Mais le moment où un officier russe braquera un missile sur un pilote de l’Otan et appuiera sur le

bouton – ce qui n’est presque jamais arrivé pendant la vraie guerre froide – risque de devenir une réalité. L’idée que la Russie et l’Ouest se sont embarqués dans “une nouvelle guerre froide” a été avancée pour la première fois par Edward Lucas, il y a six ans, dans un livre du même nom. Lucas affirmait que le harcèlement auquel se livrait le Kremlin sur ses voisins en coupant l’approvisionnement en gaz, en envoyant des tueurs assassiner des dissidents à Londres et en envahissant la Géorgie était des actes de guerre. Selon cette logique, le comportement ultérieur de la Russie – la Syrie, Snowden, l’interdiction faite aux Américains d’adopter des enfants russes, les accusations extravagantes selon lesquelles les Etats-Unis fomentent une révolte contre le Kremlin – est plus belliqueux encore.

Pas sur l’écran radar. Je pense cependant qu’on ne peut pas parler de guerre aujourd’hui. Une guerre, par définition, oppose deux camps. Et les Etats-Unis ne se sentent simplement pas concernés. Poutine a ressorti le discours antiaméricain, mais Washington a globalement entretenu une surdité diplomatique polie. Il n’y a que dans la foulée de l’annulation du sommet de septembre qu’Obama a laissé échapper un soupçon d’irritation en reprochant à Poutine de “retomber dans une mentalité de guerre froide”. Ah bon ? Le fait est que, pour Washington, la Russie n’a simplement plus autant d’importance que par le passé, aussi bien politiquement qu’économiquement et militairement. L’un de mes vieux amis, débauché il y a quelques années d’une importante banque occidentale à Moscou pour intégrer le ministère des Finances américain, s’émerveillait de n’avoir jamais entendu personne prononcer le mot “Russie” à Washington. “Il n’était pas sur l’écran radar”, dit-il. Les Etats-Unis ont des différends beaucoup plus graves avec la Chine qu’avec la Russie : au sujet du Tibet, par exemple, des → 32


32. à la une

Courrier international — no 1192 du 5 au 11 septembre 2013

↓ Dessin de Sakuraï paru dans Westdeusch Allgemeine Zeitung, Allemagne.

↓ Offensive internationale contre la Syrie Dessin de Stavro, Liban.

31 ← droits d’auteurs, des balances commerciales, du cyberespionnage ou de la sécurité dans le Pacifique. Mais aussi bien Washington que Pékin ont grandement intérêt, du point de vue économique, à trouver un terrain d’entente. Ils communiquent constamment, au plus haut niveau. On ne peut pas en dire autant de la Russie. Franchement, la Russie n’a plus beaucoup de cartes à abattre dans le jeu diplomatique international. Même l’énergie, son atout le plus fort, n’a plus le poids qu’elle avait il y a cinq ans, lorsque le monopole Gazprom a cessé d’approvisionner l’Ukraine. La révolution du gaz de schiste a réduit le prix du gaz américain de 70 %. L’Europe risque fort de suivre, et la crainte de dépendre de la Russie a entraîné de gros investissements dans le gaz liquide et les gazoducs de repli. Par contrecoup, la valeur de Gazprom est passée de 270,3 milliards d’euros en 2007 à 57,8 milliards d’euros aujourd’hui : le chiffre d’affaires baisse de 10 % par an.

utiliser ses points forts. Même s’il se prétend réaliste, le gouvernement Obama ne répond vraiment à aucune de ces conditions. La Maison-Blanche s’est montrée prête à sacrifier certains intérêts et certains alliés des EtatsUnis pour préserver les relations russo-américaines. Elle a renoncé aux déploiements de missiles balistiques en Europe alors que l’Otan les avait approuvés, et elle a hiérarchisé les problèmes en faisant passer la collaboration sur les sanctions en Iran avant la défense antimissiles. Mais elle a autorisé des événements de moindre portée comme ce qui s’est produit en Libye, où elle a fait preuve de duplicité pour obtenir le consentement de la Russie à une intervention de l’ONU, ou comme l’adoption par le Congrès de la loi Magnitski [sanctionnant les violations des droits de l’homme en Russie], à laquelle elle a apporté un soutien réservé malgré le mécontentement suscité en Russie.

La naïveté d’Obama

Macho. Ce dont Obama a besoin de la part de Poutine, c’est qu’il s’abstienne d’armer et de protéger les régimes voyous les plus dangereux du monde et, dans l’idéal, qu’il se retienne d’envahir ses voisins. C’est à peu près tout. Il y a quatre ans, les Etats-Unis ont “redémarré” le compteur de leurs relations avec Moscou, principalement pour obtenir le soutien de Poutine à des sanctions contre l’Iran. Aujourd’hui, après tous les “redémarrages” similaires effectués par Jimmy Carter, Bill Clinton et George W. Bush, la détente s’est transformée en défiance. Pourquoi Poutine semble-t-il autant chercher la bagarre avec les Etats-Unis ? En partie pour plaire à un auditoire russe macho – les hommes importants doivent avoir des ennemis importants. Mais l’autre grand moteur est une sorte de désir d’attirer l’attention géopolitique. En se positionnant dans le camp adverse de l’Ouest dans chaque débat, Poutine s’assure de rester nécessaire. Son conseiller Youri Ouchakov s’est plaint que les Etats-Unis ne soient “pas encore prêts à construire des relations avec la Russie sur un pied d’égalité”. Il n’y a qu’un seul paramètre matériel sur lequel la Russie et les EtatsUnis sont à égalité : le nombre de missiles nucléaires. Le “redémarrage” est terminé. La Russie est en train de glisser résolument vers l’obscurantisme et le nationalisme, avec pour seuls amis les dictateurs encore en activité dans le monde. Poutine semble déterminé à ressusciter un passé soviétique et à se positionner à nouveau, ainsi que son pays qui souffre depuis si longtemps, dans le mauvais camp de l’Histoire. —Owen Matthews Publié le 17 août

A LA UNE “Le dernier tour de piste du camarade Poutine et de sa troupe déjantée”, annonce Bloomberg Businessweek du 2 septembre, parodiant la couverture de l’album Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band des Beatles. “Avec un petit coup de main de ses amis, Vladimir Poutine espère détourner l’attention de la Russie d’un avenir sombre”, explique le sous-titre.

Le président américain se prévaut d’une politique extérieure réaliste. Mais, en la matière, il aurait beaucoup de leçons à recevoir de son homologue russe.

—Foreign Policy (extraits) Washington

C

’est officiel : le président Barack Obama a montré sa fermeté vis-à-vis de Vladimir Poutine en annulant le sommet bilatéral de Moscou. Quelle audace ! A ceci près que Poutine n’a pas grandchose à gagner en ce moment d’un sommet bilatéral avec les Etats-Unis. Quels résultats la Russie pouvait-elle attendre d’un tel faceà-face ? Rien de ce que semble vouloir Poutine n’est entre les mains d’Obama. Ou, pour dire les choses autrement, tout ce que veut Poutine, Obama le lui a déjà donné : un veto de facto sur la politique américaine – de la question syrienne à la défense antimissiles – et le silence sur la dérive autoritaire de la Russie. La raison pour laquelle la politique russe du président Obama a échoué est que la MaisonBlanche feint d’être réaliste tout en agissant de manière progressiste. Le gouvernement américain persévère dans une politique qui ne donne pas de résultats. Et ce faisant il explique très sérieusement que ce qu’il veut est dans l’intérêt de la Russie, tandis que Moscou est manifestement convaincu que l’essentiel est d’empêcher Washington d’atteindre ses objectifs. Le gouvernement Obama se prévaut d’une politique extérieure réaliste. Mais le réalisme repose sur trois grands principes d’action : prendre en compte les calculs de puissance comme principal critère pour comprendre le comportement d’un Etat, être prêt à renoncer aux politiques qui ne servent pas ses propres intérêts et savoir

Condescendance. En outre, les compromis du gouvernement Obama sont compatibles avec les priorités de sa politique générale, à savoir éviter dans la mesure du possible les interventions à l’étranger et faire passer la “diplomatie” avant la sécurité. Mais une meilleure preuve de réalisme consiste à renoncer à certains principes centraux d’une doctrine ou d’une politique. Ainsi, livrer les leaders de la rébellion syrienne de manière à ce que Bachar El-Assad puisse renforcer sa mainmise sur le pouvoir et ainsi mettre fin aux souffrances de la guerre civile serait une démarche réaliste. De même que faire une croix sur les aspirations occidentales de la Géorgie pour que Moscou accepte une intervention de l’ONU en Syrie. Ou, à l’inverse, armer les séparatistes du Caucase pour exacerber les problèmes de sécurité de la Russie. L’économie russe est incapable de diversification, et elle est tributaire des prix élevés du pétrole et des niveaux actuels de la demande. Et, comme la Chine, la Russie a une opinion publique qui n’est docile que tant que le niveau de vie augmente. Ce sont là des faiblesses majeures mais Washington ne veut pas en tirer profit ou n’a pas l’ingéniosité nécessaire pour le faire. Quand on ajoute à cela la fuite [de Russie] des techniciens et des créateurs, les pratiques commerciales illégales et abusives et une politique étrangère perçue – pas seulement par les Etats-Unis – comme le fait de crapules maintenant d’autres crapules au pouvoir, on voit que divers leviers d’action sont à notre disposition. Le gouvernement Obama n’est pas comme l’impitoyable gouvernement Nixon, qui privilégiait les intérêts américains ou définissait des intérêts communs et, pour les servir, en sacrifiait d’autres de moindre importance. Vis-à-vis de la Russie, Obama s’inscrit dans la continuité du gouvernement Bush : en bon progressiste, il explique avec condescendance à la Russie que, si elle comprenait ses véritables intérêts aussi bien que lui, elle adopterait sa politique. Mais Poutine a déjà choisi son camp en désavouant les valeurs sur lesquelles reposent les sociétés occidentales, et le peuple russe est prêt à le laisser faire. Le président Obama croit peut-être lui avoir adressé un message ferme en disant que toute action a des conséquences et qu’accorder l’asile à Snowden pourrait lui valoir une douche froide, mais sur l’échiquier du réalisme il a beaucoup à apprendre du maître moscovite. —Kori Schake Publié le 8 août


Courrier international — no 1192 du 5 au 11 septembre 2013

LA NOUVELLE GUERRE FROIDE. 33

LA CRISE SYRIENNE

↓ “Guerre sémantique”. “Notre frappe vise les crimes de guerre scandaleux, moralement obscènes, du régime Assad.” “Elle ne vise pas le régime Assad lui-même. ”. Dessin de Shot, Pays-Bas.

IRRESPONSABLE ! Obama préfère s’abriter derrière le Congrès pour intervenir en Syrie.

—The Wall Street Journal (extraits)

New York

L

e 31 août, à la surprise générale, le président américain a annoncé sa décision de demander l’approbation du Congrès pour ce qui promet d’être des tirs limités de missiles de croisière en Syrie. Obama pourra maintenant rejeter la faute sur quelqu’un d’autre si le Congrès bloque son projet, mais en contrepartie il met en péril sa crédibilité et le prestige de l’Amérique dans le monde. Les événements en cours resteront dans les annales comme l’un des paris – sinon l’une des abdications – les plus étranges de la part d’un commandant en chef dans l’histoire des Etats-Unis. Depuis des jours, son entourage répétait à l’envi que le président est, de par la Constitution, habilité à agir seul face à l’emploi d’armes chimiques par la Syrie et qu’il est décidé à le faire. Mais, vendredi 30 août au soir, le président a changé d’avis. Une intervention militaire n’était plus si urgente et pouvait bien attendre la rentrée parlementaire du 9 septembre. On ne peut s’empêcher de penser que, par cette manœuvre, Obama tente surtout de se couvrir sur le plan politique. Il a certainement lu les sondages montrant qu’une majorité d’Américains s’oppose à toute intervention en Syrie. A l’étranger, il n’est parvenu jusqu’à présent qu’à réunir une coalition réticente, et même le Parlement britannique a refusé de se ranger sous sa bannière. Mais faut-il s’en étonner étant donné l’autorité montrée par Obama en matière de politique étrangère ? Depuis sa première candidature à la présidence, il n’a cessé d’affirmer aux Américains qu’il souhaitait un désengagement du Moyen-Orient et que “le reflux de la guerre avait commencé”. Depuis deux ans et demi, il soutient que la Syrie ne représente pas un enjeu pour les Etats-Unis. La véritable surprise politique, pour ne pas dire le miracle, est que malgré tous ses efforts Obama n’a pas encore réussi à convertir les Américains à l’isolationnisme. Un vote au Congrès peut se révéler utile s’il sert à informer l’opinion. Un consensus national est

toujours souhaitable quand les Etats-Unis s’engagent à l‘étranger. Mais, en l’occurrence, le danger vient de ce qu’Obama tente de vendre sans conviction une intervention sans enthousiasme. Dès le début du soulèvement en Syrie, nous avons appelé le président à mobiliser nos alliés pour venir en aide aux rebelles. Les Etats-Unis se seraient ainsi débarrassés d’un ennemi et auraient porté un coup sévère aux prétentions de l’Iran à dominer la région. Le problème, avec l’opération envisagée par Obama, est qu’elle ne fera pas grandchose, voire rien du tout, pour mettre fin à la guerre civile et pour renverser Assad. Ce sera un acte isolé qui viendra étayer les menaces d’Obama sur les “conséquences” de l’usage d’armes chimiques par Assad. Ce seront des tirs symboliques qui ne s’inscrivent pas dans une stratégie d’ensemble. Ces limites font qu’il sera encore plus difficile pour le président de convaincre le Congrès. Il ne pourra certainement pas compter sur les parlementaires de gauche ni sur ceux de la droite libertarienne.

De guerre lasse lll “Voilà bien longtemps que les Etats-Unis n’ont pas déclaré la guerre à une autre nation pour se battre, armée contre armée, sur un champ de bataille conventionnel”, souligne le magazine The Atlantic. Même l’invasion de l’Irak en 2003, qui au départ visait l’armée de Saddam Hussein, “s’est vite transformée en une guerre irrégulière entre les Etats-Unis et les troupes de l’Otan d’un côté et différents groupes armés irakiens unis dans la lutte contre l’occupation de l’autre”. Aujourd’hui, les Etats-Unis sont plus que jamais las de la guerre et ne veulent plus s’impliquer dans les problèmes de pays lointains, souligne le magazine. “La décision d’Obama de soumettre le choix de frappes militaires en Syrie à un vote du Congrès illustre cette nouvelle humeur du pays : plus de guerre, sauf en cas d’absolue nécessité.” Certes, en 2011, Obama s’est lancé dans une opération militaire en Libye sans

Cette absence de stratégie lui aliénera même le soutien d’élus qui, depuis longtemps, demandent qu’on vienne en aide aux rebelles syriens. Et, maintenant qu’Obama s’en remet au Congrès, les enjeux dépassent de loin la seule question des gaz neurotoxiques ou de la crédibilité de ce président. Obama a mis en jeu le rôle de l’Amérique en tant que puissance mondiale. Une défaite au Congrès ferait croire à Bachar El-Assad et aux autres tyrans que les Etats-Unis ont renoncé au rôle de gardien d’un quelconque ordre mondial. En temps normal, cette remise en cause aurait été dangereuse, mais elle l’est encore plus du fait des trois longues années de mandat qui restent à Obama. A la différence des Britanniques en 1956, les Américains ne peuvent pas se désengager de la région située à l’est du canal de Suez sans de graves conséquences. Les Américains ont remplacé les Britanniques, mais il n’y a personne pour les remplacer. Les brutes du monde entier s’enhardiraient toujours plus. L’Iran pourrait en conclure qu’il peut poursuivre son programme nucléaire militaire en toute impunité. Israël, le Japon, les Etats du Golfe et d’autres amis de l’Amérique devraient réexaminer leur dépendance vis-à-vis de la puissance et de la volonté des Etats-Unis. Voilà les enjeux devant lesquels le président a imprudemment placé le Congrès. Il a fait preuve d’une telle maladresse sur le dossier syrien qu’on ne peut s’empêcher de se demander s’il ne veut pas, en réalité, perdre ce vote. Il aurait alors une excuse pour tailler un peu plus dans le budget de la Défense et renoncer au leadership américain dans le monde. Nous lui laissons le bénéfice du doute, mais seulement parce que l’incompétence est une explication plus évidente pour son comportement. Tout cela signifie qu’il reviendra aux membres adultes au Congrès – il y en a quelquesuns – de sauver la mise. Le projet de texte autorisant l’utilisation de la force que le président a envoyé au Capitole se focalise trop sur une réponse à l’emploi d’armes de destruction massive. Le Congrès devrait en élargir la portée pour conférer au président le pouvoir de réagir à d’éventuelles représailles, d’aider l’opposition syrienne et de voler au secours de nos alliés s’ils sont attaqués. Non pas pour tirer ce président de l’embarras, mais pour restaurer la crédibilité des Etats-Unis et préserver leurs intérêts stratégiques malgré le président le plus irresponsable que le pays ait jamais eu. — Publié le 1er septembre demander l’aval du Congrès. Mais, même si cette campagne s’est soldée par un succès puisqu’elle a précipité la chute de Kadhafi, deux ans plus tard le pays ne s’est pas relevé, note The Atlantic. Bien qu’Obama estime que le gouvernement syrien a clairement franchi une ligne rouge en utilisant des armes chimiques, “il sait aussi que la perspective de frappes unilatérales exercées sur un pays embourbé dans une guerre civile n’est plus aussi alléchante qu’après les attentats du 11 septembre 2001. Et la promesse d’une opération militaire en Syrie de courte durée, ne faisant pas de victimes dans le camp américain et ne déclenchant pas un conflit plus global au Moyen-Orient n’est plus aussi crédible qu’avant”. Les Américains n’ont donc plus qu’à attendre que le Congrès “décide par un vote s’il en va de l’intérêt des Etats-Unis de s’impliquer dans un nouveau conflit aussi irrégulier qu’imprévisible”, conclut le magazine.


34. à la une

Courrier international — no 1192 du 5 au 11 septembre 2013

↓ Bachar El-Assad. Dessin de Bleibel, Liban.

VU DE SYRIE

À BAS LA FRANCE !

Une insupportable hésitation VU D’ISRAËL. Les atermoiements des Etats-Unis livrent leurs alliés à eux-mêmes et ne peuvent que renforcer les dictatures. —Yediot Aharonot (extraits) Tel-Aviv

O

bama a hésité et c’est mauvais signe pour les intérêts américains mais aussi pour ceux de ses alliés. Cette hésitation risque d’être perçue comme un message d’encouragement à destination de tous les régimes autoritaires et féroces qui possèdent ou non des armes de destruction massive. La décision du président américain de solliciter l’accord des deux chambres du Congrès pour punir et dissuader Assad de recommencer ne remet certes pas en cause une éventuelle intervention, mais elle la retarde et cet ajournement en dit long. L’Iran, qui cherche à obtenir l’arme nucléaire et se prépare le moment venu à démontrer sa capacité de feu, menace Israël mais aussi les autres alliés des Etats-Unis, et notamment l’Arabie Saoudite. Le débat au Congrès ne commencera pas avant la rentrée parlementaire du 9 septembre. Les discussions devraient durer une semaine, ce qui signifie qu’il faudra attendre au moins trois

Damas et Téhéran jubilent lll Le discours d’Obama réclamant

une approbation du Congrès avant toute action en Syrie a provoqué des accès de triomphalisme dans les médias syriens et iraniens. “La chute de l’Amérique dans ses

semaines pour une intervention. En théorie, les sénateurs et les représentants du Congrès peuvent décider de mettre en place une session d’urgence, et cette éventualité qui n’est pas à écarter précipiterait alors les frappes américaines.

Les grands perdants. Mais que se passera-t-il si le Sénat, contrôlé par les démocrates, pousse le président à agir tandis que la Chambre des représentants, majoritairement républicaine, refuse de lui donner son feu vert ? C’est peu probable mais plus le temps passe et plus le soutien à une intervention faiblit. Et que se passera-t-il si les deux chambres décident de ne pas autoriser les frappes militaires ? Toute personne sensée qui connaît un peu le Moyen-Orient n’ose même pas imaginer quelles en seraient les conséquences. La Corée du Nord, l’Iran, la Russie et la Chine en tireraient immédiatement les conclusions qui s’imposent. Les Etats-Unis seraient alors les grands perdants, suivis de près par Israël, la Jordanie, la Turquie et la Corée du Sud.

mensonges maléfiques”, titre le quotidien officiel syrien Tishreen. “Le congrès américain va-t-il donner un bon prétexte à Obama [pour se retirer de la guerre] ? Quelles que soient les décisions du Congrès, les Syriens ont confiance dans leur armée et dans les choix politiques de leur gouvernement.” Pour le quotidien iranien Tehran Emrooz,

“Le hibou français et le corbeau britannique”, titre le très officiel quotidien syrien Al-Thawra, qui se déchaîne entre autres contre la France et la Grande-Bretagne : “Malgré tout ce que représentent ces deux pays en termes d’histoire coloniale chargée de morts, de haine et d’oppression des peuples, ils reviennent aujourd’hui soutenir le terrorisme qui déferle sur la Syrie. Personne ne doit donc s’étonner des déclarations de François Hollande et de David Cameron sur les armes chimiques, ni de leurs incitations à attaquer la Syrie. Et les Israéliens ne sont jamais loin. Les EtatsUnis et leurs alliés agitent des menaces, mais ils savent qu’ils ne pourraient supporter le coût d’une guerre, ni les conséquences qu’elle risque d’avoir dans le monde. Et les Etats-Unis ne sont plus le gendarme du monde.”

“le retrait des Etats-Unis, du RoyaumeUni et de la France, qui se lançaient dans la préparation d’une attaque par missiles contre la Syrie, montre la victoire de la politique d’‘équilibre de la peur’ menée par Damas. Obama a peur. Pour échapper à ses responsabilités, il renvoie la balle au Congrès.”

Côté syrien, cet atermoiement américain est une bonne nouvelle, même si la décision d’intervenir est finalement prise. Le régime de Damas pourra en effet mieux se préparer à toute éventualité. Quelle que soit la date de l’intervention, les Américains vont essayer d’éviter les pertes en détruisant les points forts du régime syrien afin de l’affaiblir et de menacer sa survie, sans pour autant renverser le régime. Les fuites publiées dans la presse américaine vont en ce sens : les Etats-Unis devraient attaquer les usines d’armement qui produisent, entre autres, les missiles M-600 pour la Syrie et le Hezbollah. Une opération menée par les EtatsUnis visera également les infrastructures militaires et scientifiques syriennes nécessaires à la production d’armes chimiques. En outre, les Etats-Unis attaqueraient les batteries de missiles antichars et les postes de commandement. Si le Congrès approuve cette opération, la marge de manœuvre du président Obama ne sera pas aussi limitée qu’aujourd’hui. Un président américain soutenu par le Congrès aura toute latitude en matière de frappes. En outre, le rapport des inspecteurs de l’ONU de retour de Damas sera sans doute publié au moment où le Congrès débattra du bien-fondé d’une intervention.

Peu fiables. Les Américains et leurs alliés savent déjà que la mission des inspecteurs consiste à vérifier que des armes chimiques ont bien été utilisées dans la banlieue de Damas et non à identifier les auteurs de cette attaque. Et, même si leur témoignage n’a pas vraiment d’importance, il donnera tout de même davantage de légitimité à une intervention, l’usage d’armes chimiques ayant déjà été qualifié par l’ONU d’illégal. Ce rapport pourrait permettre à Obama d’obtenir le soutien de l’opinion publique américaine et peut-être au Parlement britannique de revenir sur sa décision pour approuver des frappes militaires. Mais ces considérations militaires sont avant tout tactiques. Le seul fait avéré, c’est que les EtatsUnis ont hésité parce qu’ils ne voulaient pas endosser seuls la responsabilité d’une guerre en Syrie. Obama a répété à plusieurs reprises, et notamment quand il était en campagne pour la présidence, qu’un président américain devait demander l’accord du Congrès avant tout acte de guerre. Apparemment Obama tient parole. Il a juste oublié de préciser que cette intervention n’avait rien à voir avec l’invasion en Irak ou l’envoi de troupes en Afghanistan. Il s’agit ici d’une opération limitée qui ne mettra pas en danger les soldats américains, même si la plus petite opération militaire peut évidemment toujours dégénérer. Pourtant, même si Bachar El-Assad décide de réagir à une intervention américaine en utilisant des armes chimiques contre son peuple ou en tirant des missiles sur Israël, cela ne signifie pas pour autant que les Etats-Unis vont s’enliser dans une guerre qui les dépasse. Israël peut régler son compte à Assad sans l’aide de personne, et une autre intervention comme celle envisagée par les Etats-Unis le fera rapidement revenir à la raison. Nous ne réclamons pas l’invasion de la Syrie, mais nous sommes en droit de nous demander quel genre de message les Etats-Unis envoient à tous ces terroristes d’Al-Qaida qui affluent en Syrie ou qui opèrent en Asie centrale et au Moyen-Orient. La réponse n’est guère encourageante. L’hésitation d’Obama leur montre à quel point les Etats-Unis sont naïfs et peu fiables pour leurs alliés. —Ron Ben-Yishai Publié le 1er septembre


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LA NOUVELLE GUERRE FROIDE. 35

↓ Dessin d’Arendt, Pays-Bas.

Douche froide VU DU LIBAN. L’Amérique et ses alliés britanniques et français ne font plus peur à personne. Le cri de colère d’un chroniqueur libanais. —L’Orient-Le Jour Beyrouth

E

ntre valses-hésitations et discours guerriers, propos lénifiants et menaces réitérées, une certitude émerge du brouillamini : le peuple syrien va continuer de souffrir, de payer de sa vie la frilosité des démocraties occidentales, la peur des puissances dites libres d’aller jusqu’au bout de leurs convictions ; le peuple syrien va rester victime du cynisme de ceuxlà mêmes qui roulent des mécaniques mais qui entendent bien se limiter à la frime. Dès le départ, ne l’oublions pas, les nations européennes se sont inscrites aux abonnés absents, seules la France et la Grande-Bretagne montant au créneau avant que les “impératifs de la démocratie” ne les rappellent à l’ordre, Barack Obama jouant à cet égard le rôle de maître de cérémonie, un jour matamore, l’autre respectueux des opinions adverses. Dès le départ, ne l’oublions pas non plus, pathétiques ont été les explications et justifications avancées par les va-t-en-guerre d’occasion : on veut bien y aller, donner une leçon à Bachar El-Assad à cause de son recours aux armes chimiques, mais attention : il n’est pas question de le renverser, de toucher aux institutions ou de changer l’équation politique. Message bien reçu : les unités de l’armée syrienne se sont rapidement repositionnées et ont enfoui sous terre les arsenaux de destruction massive… Ceux-là mêmes qui seront réutilisés contre la population maintenant que le président Obama a mis l’option militaire entre parenthèses et sa crédibilité dans la balance. Que les Syriens se débrouillent donc seuls pour

se débarrasser du tyran, dussent-ils le faire sous les obus du régime, sous les raids de son aviation, sous une pluie de missiles dévastateurs… Mourir à cause des armes chimiques est “inacceptable et intolérable”, mais “crever comme des chiens” sous les coups d’une armée barbare, génocidaire, fait partie de la “règle du jeu”, comme semblent l’insinuer les nouveaux redresseurs de torts ! Des semaines, donc, de tergiversations, d’hésitations, de coups de semonce suivis de messages rassurants envoyés tous azimuts : comment s’étonner, dès lors, que les opinions publiques puissent se révolter, se poser des questions légitimes, s’interroger sur les conséquences d’une opération aux buts hypothétiques. Un projet d’intervention dont le Premier ministre britannique, David Cameron, a été la première victime face à un Parlement dubitatif. Un camouflet que les Chambres américaines pourraient également asséner à Obama… avec son plein assentiment.

Cynisme d’Etat. Cafouillis ou erreur de calcul, le résultat est là, plus que probant : la Russie obstructionniste se transforme soudainement en donneuse de leçons de démocratie, et l’Iran, hier encore très prudent, menace de ses foudres les “envahisseurs de pacotille” et Israël de l’apocalypse promise. Voilà où nous en sommes en ce début de semaine : une opération militaire suspendue, sinon annulée, et des menaces de Barack Obama que plus personne ne prend au sérieux. Triste spectacle d’une démocratie démonétisée, traînée dans la boue par ses nombreux adversaires, lamentable conclusion de semaines d’hésitations mises à profit par des dictatures plus déterminées que jamais. Il aurait suffi pourtant, par une nuit sans lune, d’une frappe ciblée, sans tambours ni trompettes, une frappe qui aurait pris tout le monde de court et permis d’éradiquer le mal à sa racine, libérant du même coup la Syrie de son tyran et la population de ses tortionnaires. Mais realpolitik et cynisme d’Etat peuvent difficilement se conjuguer avec assistance à peuple en danger… Tout le problème est là : c’est pourquoi les gens en Syrie continueront à être tués, pourchassés, humiliés par les mêmes assassins, et pour longtemps encore. Et les yeux se fermeront, une fois de plus, pour éviter de perturber et les consciences et l’ordre international… —Nagib Aoun Publié le 2 septembre

Arrêtez le monstre ! VU D’IRAN “La tension entre la Syrie et l’Occident a aussi secoué les marchés iraniens. La république islamique a mis tous ses œufs dans le panier syrien, soutenant Damas coûte que coûte contre les grandes puissances. Certains analystes confirment que, sans l’aide iranienne, la Syrie serait tombée entre les mains des opposants et que le régime syrien aurait été renversé”, écrit le journal économique iranien Donya-e-eqtesad. “Le conflit arrive à un point de non-retour. Malgré les efforts de Téhéran pour empêcher l’attaque contre la Syrie, une guerre semble inéluctable, et ira jusqu’à renverser le régime d’Assad. Il est encore temps pour nous de choisir une position plus réaliste en pensant à nos propres intérêts. Si demain nous laissons passer cette occasion [de rééquilibrage] sans la saisir, nous n’aurons que des regrets.”

VU DU MONDE ARABE. Bien que réticents à l’idée d’une intervention, les Occidentaux doivent se souvenir que le régime syrien est un monstre qui extermine ses citoyens. —Al-Hayat (extraits) Londres

L

’opposition est forte en Occident à d’éventuelles frappes sur les centres de pouvoir syrien. Les citoyens des pays occidentaux ne veulent pas être impliqués dans un nouveau conflit auquel ils ne comprennent rien. L’amertume provoquée par l’Irak et par l’Afghanistan subsiste dans les cercles politiques et militaires. Certains mettent en garde contre le risque de voir les Etats-Unis combattre dans le même camp qu’Al-Qaida, puisque le régime de Bachar El-Assad déclare jour et nuit combattre les “terroristes islamistes” dans le but de démontrer qu’il a des intérêts communs avec les pays occidentaux. D’autres expliquent qu’une opération militaire serait une façon d’apaiser une élite occidentale narcissique, choquée par les images d’enfants tués par des gaz toxiques. Cela permettrait aux dirigeants des Etats-Unis et à leurs alliés d’avoir la conscience tranquille face aux images qui arrivent chaque jour de Syrie. Ils pourraient ainsi prétendre avoir fait ce qu’ils pouvaient pour “mettre un terme aux actes terribles” que des régimes arriérés infligent à des peuples tout aussi arriérés, si ce n’est plus.

“Petite guerre”. Jamais deux sans trois, il y a aussi ceux qui disent que ce serait une “petite guerre”, qui ne coûterait pas plus de 140 millions de dollars, et qui conviendrait donc à la situation économique des Etats-Unis. Ici se rejoignent le narcissisme, le mercantilisme et la nécessité de sauver la face. Tout cela est vrai. Il serait naïf de croire que les Etats-Unis et leurs alliés joueront le rôle de l’armée de l’air pour le compte de l’opposition. Les éventuelles frappes militaires obéiront avant tout aux intérêts propres des pays qui les lanceront. Quelles que soient les raisons des éventuelles frappes occidentales, le réalisme politique mène à se demander comment l’opposition syrienne pourrait en tirer profit. Certes, le régime syrien déclarera qu’il a remporté une “victoire contre l’impérialisme”, comme toutes les dictatures arabes “progressistes” l’ont fait [à chaque défaite] depuis 1967. Mais, pour l’opposition, il s’agit de savoir comment tirer du moment crucial qui s’annonce un gain politique, militaire et médiatique. Le premier pas consiste à réaffirmer le point de départ de la révolution : une tentative de la société syrienne de s’arracher aux griffes du monstre mafieux-confessionnel qu’est le régime. Ce qui compte, ce n’est pas d’épiloguer sur les hésitations de Obama. Ni de rechercher des explications dans les questions d’approvisionnement en pétrole ou de la sécurité d’Israël. Ce qui compte, c’est qu’il y a un régime qui extermine ses citoyens, qui manipule les pays voisins [notamment le Liban] et s’affranchit de toute considération politique et morale. —Hussam Itani Publié le 30 août


36. à la une

Courrier international — no 1192 du 5 au 11 septembre 2013 ↓ François Hollande. Dessin de Burki paru dans 24 Heures, Lausanne.

La valse des alliés Sûre de ses capacités et de son expérience militaires, la France a pris la place du Royaume-Uni auprès de Washington. —The New York Times (extraits) New York

E

n 2003 la France avait refusé de rejoindre la coalition américaine contre Saddam Hussein alors que le Royaume-Uni, comme à son habitude, avait combattu aux côtés des Américains sans ménager ses efforts. De nombreux Américains s’étaient alors moqués des Français, les qualifiant de “singes capitulards bouffeurs de fromage” et allant même jusqu’à rebaptiser les frites, dites françaises, en “frites de la liberté”. Dix ans plus tard, c’est la France qui insiste pour mener une action militaire en Syrie et qui est impatiente de se battre aux côtés des Américains, tandis que les Britanniques, dans une volte-face stupéfiante après un vote raté au Parlement, ne participeront à aucune action militaire et rejoindront les Allemands sur le banc de touche. Cette situation est d’autant plus étrange que le Premier ministre David Cameron avait fait bloc avec le président Hollande pour exhorter le président Obama à agir plus franchement en Syrie, et notamment à fournir des armes aux rebelles, à mettre en place une zone d’exclusion aérienne et à ne pas laisser passer l’utilisation d’armes chimiques. Son empressement surpassait même celui des Britanniques lors de la dernière guerre en Irak, qui avait valu au Premier ministre Tony Blair d’être qualifié par certains esprits chagrins de caniche de George W. Bush. “Pour la Syrie, le Royaume-Uni n’était pas le caniche d’Obama mais plutôt son rottweiller”, précise Robin Niblett, directeur de Chatham House, l’Institut royal des affaires internationales. “Avec les Français, nous avons poussé Obama à armer l’opposition syrienne, à lever les embargos et à riposter.” Pour Vincent Desportes, général français à la retraite et ancien directeur de l’Ecole de guerre, les Etats-Unis et la France sont dans le même

bateau, les deux pays traversent les mêmes difficultés et l’une d’elles est notamment la crédibilité et la place de l’Occident dans le monde. Le RoyaumeUni a, selon lui, régressé en termes de prestige et et il se met en retrait, tandis que la France, elle, réaffirme sa position en tant que grande puissance. Cette inversion des rôles marque-t-elle un bouleversement du paysage stratégique européen ? La France et la Grande-Bretagne ont été aux avantpostes de la guerre en Libye en 2011 et la France a été cette année le fer de lance de la lutte contre Al-Qaida et ses sbires dans l’ancienne colonie malienne. “Si les Français ne devaient intervenir que dans un seul endroit au monde aux côtés des EtatsUnis, dit Robin Niblett, ce serait en Syrie”, cet ancien territoire sous mandat français proche du Liban.

Paris s’est aussi montré très ferme à l’égard de l’Iran, notamment concernant le respect des résolutions du Conseil de sécurité sur la question nucléaire, et il a à cœur de défendre les normes internationales, comme le traité sur la non-prolifération des armes nucléaires et la Convention sur les armes chimiques. “Ça s’arrête là, conclut Niblett. On est loin d’un George W. Bush qui voulait remodeler le Moyen-Orient à son goût, c’est juste la défense musclée d’un traité international et des normes sur les armes chimiques.” En ce qui concerne le Royaume-Uni, Robin Niblett est plus circonspect. Cameron, expliquet-il, a été l’artisan de sa propre défaite au Parlement, notamment en raison d’une mauvaise gestion de sa majorité. Il a perdu de 13 voix sur une motion de routine, mais 95 députés n’ont pas voté. “C’est aussi le reflet de profondes cicatrices liées à l’Afghanistan et à l’Irak, où les troupes britanniques étaient indispensables et se sont beaucoup battues. […] De nombreux commentateurs sont fatalistes : puisqu’on ne peut pas régler ces problèmes insolubles au MoyenOrient, pourquoi s’obstiner ? Et il y a une certaine nervosité des dirigeants politiques, qui ne veulent pas mécontenter l’opinion publique.” La décision britannique va également exposer davantage les Français, avance Nigel Sheinwald, ancien ambassadeur britannique à Washington et à l’UE, et mettra dans une position inconfortable les diplomates britanniques en poste à Washington. Mais elle pourrait également mettre en péril François Hollande sur le plan intérieur, dit-il. Selon Denis Bauchard, ancien ambassadeur français et spécialiste du Moyen-Orient à l’Institut français des relations internationales, la volonté de la France de s’émanciper du Conseil de sécurité de l’ONU “est fondamentalement contraire à notre tradition politique”, qui a toujours été de soutenir la légitimité de l’ONU, notamment au Moyen-Orient. La France et le Royaume-Uni n’ont pas toujours eu les mêmes intérêts stratégiques, rappelle de son côté Jonathan Krause, maître de conférences en études stratégiques à l’école de la Royal Air Force. Les gens “sous-estiment l’importance militaire de la France dans le bassin méditerranéen et son combat contre l’islamisme au Mali, dit-il. En Libye, les Français ont fait le plus gros du travail. Et avec le succès de leur opération au Mali, ils ont pris de l’assurance.” La France a changé, poursuit-il. “Elle n’est plus aussi isolationniste ou même gaulliste qu’elle l’était il y a dix ans. Elle rêve d’être une grande puissance européenne et elle cherche à s’en donner les moyens.” —Steven Erlanger Publié le 30 août

La disgrâce de Londres lll Moins d’une

CHRISTINE

OCKRENT 45-13H30

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CHAQUE SA

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lture.fr

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semaine après le vote du Parlement britannique hostile à une intervention en Syrie aux côtés des Etats-Unis, les chefs militaires britanniques sont “snobés” par leurs homologues américains. Le quotidien londonien The Times relate que les officiers supérieurs de l’armée britannique basés au US Central Command, à Tampa en Floride, qui habituellement ont un accès privilégié à tous les détails

opérationnels et de renseignement, ont été “éjectés” des réunions sur la Syrie. Un ancien officier américain cité par le journal constate que la Grande-Bretagne “n’est plus fiable en ce qui concerne cette opération”. Le quotidien conservateur note que “la fierté des forces armées britanniques en a pris un coup”. Il rappelle que le rôle traditionnel de la Grande-Bretagne, la special relationship qui depuis le XIXe siècle a consisté à soutenir les Etats-Unis en toute action militaire, a été repris par les Français. Lesquels, de leur côté, ont été salués, le 30 août, comme “les plus anciens alliés” des Etats-Unis par le secrétaire d’Etat américain John Kerry.


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présentent

Visuels non contractuels. L’éditeur se réserve le droit d’interrompre la parution en cas de mévente. Société éditrice : COBRA - 18-22 rue des Poissonniers 92200 Neuilly-sur-Seine RCS Nanterre 333 761 377, sous licence exclusive des Éditions Dupuis. © Dupuis 2013. Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation strictement réservés pour tous les pays. Action Belgique uniquement

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38.

Courrier international — no 1192 du 5 au 11 septembre 2013

trans. versales mie

↙ Dessin de Mix et Remix, paru dans L’Hebdo, Lausanne.

écono

Art en stock Evasion fiscale. De plus en plus de grandes fortunes investissent dans des œuvres d’art. En Suisse, à Singapour ou au Luxembourg, on s’équipe pour accueillir ces précieux dépôts.

—Der Spiegel (extraits) Hambourg

L

’une des plus grandes collections d’œuvres d’art au monde se cache dans un lieu d’une parfaite laideur : les Ports francs et entrepôts de Genève. Derrière la façade d’un bloc de béton de six étages où des jalousies grises tiennent lieu de fenêtres reposent en effet les trésors des riches de ce monde. Pour pouvoir se promener dans les gigantesques coffres de ce paradis fiscal suisse

un peu particulier, il faut franchir plusieurs obstacles. D’abord, une employée doit composer le code secret de la première porte sur un petit écran. Il faut ensuite faire tourner une imposante barre métallique dans le sens contraire des aiguilles d’une montre, pour faire pivoter un lourd battant semblable à celui du sas d’un sous-marin. On accède ainsi à un couloir triste, avec des portes de chaque côté. Seuls les locataires de chacune des pièces attenantes en possèdent la clé. L’employée des Ports francs

reste discrètement en retrait pendant que les clients comptent leurs lingots d’or ou examinent leurs toiles de maître. La dynastie Nahmad, une grande famille de collectionneurs, entreposerait à elle seule 300 Picasso à Genève. D’innombrables œuvres de Degas, Monet et Rothko sont gardées dans ces locaux inhospitaliers. La valeur des œuvres entreposées ici est estimée à plusieurs milliards d’euros. Peu de musées peuvent aujourd’hui rivaliser avec cette collection.

Pour venir ici, il faut être riche, très riche. D’après un rapport du cabinet CapGemini, on comptait 12 millions de millionnaires dans le monde en 2012. Leurs patrimoines cumulés représentaient 46 200 milliards de dollars, soit 10 % de plus que l’année précédente. Les riches ne cessent de s’enrichir. Mais nombre d’entre eux se font quand même du souci. La crise financière n’est pas terminée et, partout dans le monde, les paradis fiscaux sont sous pression : leurs gestionnaires sont fermement priés de révéler les noms de leurs clients. Depuis peu, même les banques suisses demandent à leurs clients de coopérer avec les autorités fiscales et d’envisager de se signaler. Le fisc fait de plus en plus peur. “Nous estimons qu’en tout ce sont plusieurs centaines de milliards de francs qui vont sortir de Suisse”, indiquait le responsable de la division chargée de la gestion des actifs de la grande banque suisse UBS, à la fin de l’année dernière.

Bunkers de l’armée. Tout ce qui sort des banques ne sort toutefois pas nécessairement du territoire. Certes, de plus en plus de clients vident leurs comptes et leurs coffres. Mais on observe aussi une augmentation des investissements – en raison également des nombreuses incertitudes sur les marchés – dans des actifs tangibles comme les œuvres d’art, le vin ou les voitures anciennes. En tout, ce sont près de 4 000 milliards de dollars qui ont récemment été placés dans toutes sortes d’objets précieux correspondant à des “investissements de passion” [aussi appelés “treasure assets”]. Tous ces trésors nécessitent des espaces de stockage répondant aux normes de sécurité les plus draconniennes. Les bunkers de l’armée suisse, disséminés au cœur des Alpes, sont particulièrement recherchés. Mais les ports francs de Genève et de Zurich sont encore plus demandés, car ils rendent aux riches propriétaires les mêmes services que les banques suisses : exonération fiscale et discrétion maximale. “En ce moment, de nombreux clients paniqués transfèrent le contenu de leurs comptes en banque dans des entrepôts de la ville”, nous explique la sympathique employée des Ports francs. Jusqu’à présent, seuls les douaniers suisses se sont intéressés au contenu de ces entrepôts. Les autorités financières étrangères n’ont aucun moyen d’obtenir le nom des propriétaires des biens déposés là. En Suisse, l’évasion fiscale n’est pas un crime. “Je ne peux malheureusement pas vous proposer de grand coffre-fort. Ils sont tous pris”, s’excuse notre accompagnatrice. Le seul coffre disponible fait 10 mètres carrés au sol. C’est l’un des plus petits. Loyer annuel : 22 000 francs suisses [17 800 euros]. Ici, le véritable défi consiste à trouver une assurance suffisamment solide pour couvrir les trésors accumulés sur ces 140 000 mètres carrés. “Nous sommes au maximum de nos assurances pour cet entrepôt. C’est un grave problème pour nos clients”, explique Ulrich Guntram, président d’Axa Art. Le problème est le même chez d’autres assureurs. Personne ne sait exactement à combien se montent les richesses entreposées. Un incendie serait en tout cas le


TRANSVERSALES.

Courrier international â&#x20AC;&#x201D; no 1192 du 5 au 11 septembre 2013

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â&#x2020;&#x201C; Dès septembre 2014, le port franc du Luxembourg abritera des Ĺ&#x201C;uvres d'art dans un entrepĂ´t hautement sĂŠcurisĂŠ. Photo DR

Le marchĂŠ mondial de lâ&#x20AC;&#x2122;art reprĂŠsentait 43 milliards dâ&#x20AC;&#x2122;euros en 2012 La discrĂŠtion et lâ&#x20AC;&#x2122;absence dâ&#x20AC;&#x2122;impĂ´t sont de puissants arguments commerciaux

pire des scĂŠnarios catastrophe pour le monde de lâ&#x20AC;&#x2122;art. Sous la pression des assureurs, un nouveau bâtiment de six ĂŠtages vient dâ&#x20AC;&#x2122;apparaĂŽtre dans le port franc de Genève. Six ĂŠtages exclusivement rĂŠservĂŠs au stockage dâ&#x20AC;&#x2122;Ĺ&#x201C;uvres dâ&#x20AC;&#x2122;art. La sociĂŠtĂŠ Ports francs et entrepĂ´ts de Genève â&#x20AC;&#x201C; qui appartient Ă  86 % au canton de Genève â&#x20AC;&#x201C; propose un service spĂŠcial : les douanes suisses, qui possèdent un bureau dans lâ&#x20AC;&#x2122;entrepĂ´t mĂŞme, ne prĂŠlèvent ni TVA ni droits de douane (Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;importation comme Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;exportation). Les prĂŠcieuses marchandises sont donc directement acheminĂŠes depuis lâ&#x20AC;&#x2122;aĂŠroport de Genève et peuvent Ă  tout moment ĂŞtre rĂŠexpĂŠdiĂŠes quelque part dans le monde sans aucuns frais et en toute discrĂŠtion. A chaque problème sa solution : les collectionneurs de voitures peuvent louer des garages spĂŠciaux tandis que les amateurs de grands crus trouveront des coďŹ&#x20AC;res adaptĂŠs

SOURCE

DER SPIEGEL Hambourg, Allemagne Hebdomadaire, 879 000 ex. www.spiegel.de Agressivement indĂŠpendant, ce grand, très grand magazine dâ&#x20AC;&#x2122;enquĂŞtes a rĂŠvĂŠlĂŠ plusieurs scandales politiques. Depuis sa crĂŠation en 1947, le Spiegel lutte obstinĂŠment contre la corruption et lâ&#x20AC;&#x2122;abus de pouvoir. Il est en gĂŠnĂŠral peu tendre avec la droite allemande.

oĂš la tempĂŠrature et lâ&#x20AC;&#x2122;humiditĂŠ restent constantes. Certains prestataires comme Stockbridge, une sociĂŠtĂŠ britannique de gestion de patrimoine, aďŹ&#x192;rment que les dĂŠpĂ´ts dâ&#x20AC;&#x2122;or sont parfaitement protĂŠgĂŠs en Suisse, y compris en cas de conďŹ scation des autres biens par un Etat. La Con fĂŠdĂŠration helvĂŠtique est le premier importateur dâ&#x20AC;&#x2122;or au monde, loin devant un grand pays comme lâ&#x20AC;&#x2122;Inde. Quatre des six plus grandes raďŹ&#x192;neries dâ&#x20AC;&#x2122;or [au monde] ont leur siège en Suisse. On brasse ici des sommes considĂŠrables. Près de 200 milliards dâ&#x20AC;&#x2122;euros non dĂŠclarĂŠs appartenant Ă  des ressortissants allemands reposeraient sur des comptes suisses. â&#x20AC;&#x153;Retirez votre argent en liquide et dĂŠposez-le simplement dans un coďŹ&#x20AC;re-fortâ&#x20AC;?, conseillent les banquiers Ă  leurs clients. La Banque nationale suisse peine Ă  imprimer assez de billets de 1 000 francs suisses, la devise prĂŠfĂŠrĂŠe des fraudeurs ďŹ scaux. Mais les plus riches prĂŠfèrent encore investir dans lâ&#x20AC;&#x2122;art.

Blanchiment dâ&#x20AC;&#x2122;argent.Depuis que les Chinois ont dĂŠcouvert ce type de placement, le marchĂŠ mondial de lâ&#x20AC;&#x2122;art a pris de nouvelles dimensions. En 2012, il reprĂŠsentait un chiďŹ&#x20AC;re dâ&#x20AC;&#x2122;aďŹ&#x20AC;aires estimĂŠ Ă  43 milliards dâ&#x20AC;&#x2122;euros. â&#x20AC;&#x153;Dans le segment de prix le plus ĂŠlevĂŠ, lâ&#x20AC;&#x2122;art fait oďŹ&#x192;ce dâ&#x20AC;&#x2122;investissement. Les riches veulent protĂŠger leur patrimoineâ&#x20AC;?, explique le collectionneur et auteur amĂŠricain Ethan Wagner, dans un entretien avec Die Zeit. Cela vaut en Suisse plus que partout ailleurs. Contrairement Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;Allemagne, la ConfĂŠdĂŠration ne perçoit pas de TVA sur les exportations dâ&#x20AC;&#x2122;Ĺ&#x201C;uvres dâ&#x20AC;&#x2122;art. Câ&#x20AC;&#x2122;est lâ&#x20AC;&#x2122;une des raisons pour lesquelles Art Basel [Ă  Bâle] est devenu la plus importante foire dâ&#x20AC;&#x2122;art au monde, une vĂŠritable plaque tournante internationale. Le sort de ces Ĺ&#x201C;uvres, qui disparaissent immĂŠdiatement après achat dans des entrepĂ´ts spĂŠciaux, ne semble ĂŠmouvoir personne. Et la possibilitĂŠ dâ&#x20AC;&#x2122;utiliser le marchĂŠ de lâ&#x20AC;&#x2122;art pour blanchir de lâ&#x20AC;&#x2122;argent nâ&#x20AC;&#x2122;est ĂŠvoquĂŠe quâ&#x20AC;&#x2122;Ă  demi-mots. En avril dernier Ă  New York, la galerie Helly Nahmad sur Madison Avenue a fait lâ&#x20AC;&#x2122;objet dâ&#x20AC;&#x2122;une perquisition du FBI. Les enquĂŞteurs amĂŠricains reprochent notamment Ă  son propriĂŠtaire, Helly Nahmad, dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŞtre impliquĂŠ dans des opĂŠrations de blanchiment dâ&#x20AC;&#x2122;argent, ce que celui-ci dĂŠment. Sa galerie occupe chaque annĂŠe un stand important de la foire de Bâle. Dès 2008, la police fĂŠdĂŠrale suisse avait soulignĂŠ combien le marchĂŠ de lâ&#x20AC;&#x2122;art se prĂŞtait aux manĹ&#x201C;uvres de blanchiment : â&#x20AC;&#x153;Partout dans le commerce dâ&#x20AC;&#x2122;Ĺ&#x201C;uvres dâ&#x20AC;&#x2122;art

règnent la discrĂŠtion et lâ&#x20AC;&#x2122;opacitĂŠ. Les transactions sont souvent rĂŠalisĂŠes en espècesâ&#x20AC;?. La question a souvent ĂŠtĂŠ soulevĂŠe au Conseil national suisse [la chambre basse], sans rĂŠsultat jusquâ&#x20AC;&#x2122;Ă  prĂŠsent. Un projet de loi visant Ă  soumettre le marchĂŠ de lâ&#x20AC;&#x2122;art suisse aux dispositions anti-blanchiment a ĂŠtĂŠ diďŹ&#x20AC;ĂŠrĂŠ Ă  plusieurs reprises. La banque UBS est le principal sponsor dâ&#x20AC;&#x2122;Art Basel. Elle y dispose du plus grand espace VIP oĂš elle invite ses meilleurs clients Ă  des expositions privĂŠes. Ici, lâ&#x20AC;&#x2122;art est une aďŹ&#x20AC;aire de gros sous. â&#x20AC;&#x153;Notre groupe cible se situe dans le haut de la catĂŠgorie des grosses fortunes. Lâ&#x20AC;&#x2122;art nous permet de crĂŠer un lien de ďŹ dĂŠlitĂŠ incroyable avec nos clientsâ&#x20AC;?, explique lâ&#x20AC;&#x2122;avocat suisse Karl Schweizer, qui a mis sur pied cette branche pour UBS.

Non aux dentistes belges. La Deutsche Bank sâ&#x20AC;&#x2122;est elle aussi lancĂŠe dans la course. La banque allemande possède dĂŠjĂ  sa propre collection dâ&#x20AC;&#x2122;art et elle est le principal sponsor de la foire dâ&#x20AC;&#x2122;art contemporain Frieze de Londres, qui a aussi une ďŹ liale Ă  New York. La banque fait actuellement construire un entrepĂ´t Ă  Londres et dispose, comme UBS, dâ&#x20AC;&#x2122;une capacitĂŠ de stockage de 200 tonnes dâ&#x20AC;&#x2122;or Ă  Singapour. Dans le port franc de Singapour, les deux banques voisinent avec la maison de vente aux enchères Christieâ&#x20AC;&#x2122;s, qui possède un ĂŠlĂŠgant bâtiment dâ&#x20AC;&#x2122;allure futuriste. La citĂŠ-

Etat met en Ĺ&#x201C;uvre la mĂŞme stratĂŠgie gagnante que la Suisse. Ici aussi, la discrĂŠtion et lâ&#x20AC;&#x2122;absence dâ&#x20AC;&#x2122;impĂ´t sont de puissants arguments. Cette situation ne laisse pas indiďŹ&#x20AC;ĂŠrent le Luxembourg. Sur lâ&#x20AC;&#x2122;aĂŠroport du grandduchĂŠ se dresse lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠlĂŠgante façade dâ&#x20AC;&#x2122;un entrepĂ´t hautement sĂŠcurisĂŠ. Pas un vulgaire bloc de six ĂŠtages comme en Suisse mais de la grande architecture, pour que les riches se sentent bien. â&#x20AC;&#x153;Ce sera une forteresse de lâ&#x20AC;&#x2122;artâ&#x20AC;?, a promis David Arendt, responsable du port franc de Luxembourg, lors dâ&#x20AC;&#x2122;une prĂŠsentation en juin. Ses murs dâ&#x20AC;&#x2122;enceinte sâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠlèveront jusquâ&#x20AC;&#x2122;Ă  trois mètres et le personnel de sĂŠcuritĂŠ sera, bien entendu, armĂŠ. Les autoritĂŠs luxembourgeoises ont mĂŞme modifiĂŠ leur code fiscal pour lâ&#x20AC;&#x2122;ouverture de leur port franc, prĂŠvue pour septembre 2014. Elles nâ&#x20AC;&#x2122;ont dâ&#x20AC;&#x2122;ailleurs pas manquĂŠ de faire la promotion â&#x20AC;&#x201C; y compris en russe â&#x20AC;&#x201C; de leur â&#x20AC;&#x153;plateforme commerciale libre de taxesâ&#x20AC;? auprès de clients choyĂŠs lors de la foire de Bâle. Ce petit pays au cĹ&#x201C;ur de lâ&#x20AC;&#x2122;Europe a de grands projets. â&#x20AC;&#x153;Nous ne voulons plus nous occuper des dentistes belges et des maĂŽtres bouchers allemandsâ&#x20AC;?, a dĂŠclarĂŠ David Arendt lors dâ&#x20AC;&#x2122;une confĂŠrence sur lâ&#x20AC;&#x2122;avenir du Luxembourg comme place financière. â&#x20AC;&#x201D;Christoph von Pauly PubliĂŠ le 22 juillet

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TRANSVERSALES

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SCIENCES ET INNOVATION

La main robot qui touche du doigt la perfection Cybernétique. Des chercheurs s’efforcent de créer des prothèses capables de rendre le sens du toucher à des patients amputés.

—Nature (extraits) Londres

I

mmobile dans son fauteuil roulant, tétraplégique depuis une attaque, Cathy Hutchinson, 58 ans, ne semble pas remarquer le câble qui part du sommet de sa tête. Elle fixe intensément une thermos de café dotée d’une paille qui est posée sur la table devant elle. Son regard ne vacille pas tandis qu’elle ordonne mentalement à un bras robotique de se tendre vers la table, de refermer les doigts sur la thermos et de la porter à sa bouche. Ce n’est qu’une fois parvenue à boire une gorgée qu’elle se détend et affiche un sourire lumineux. Cette vidéo largement diffusée sur la Toile illustre les progrès réalisés en matière d’appareils contrôlés par le cerveau. Les prothèses de membre ont connu des améliorations spectaculaires : certaines sont désormais capables de bouger les doigts séparément et de se plier à plus d’une vingtaine d’articulations. Mais, comme en témoigne le regard concentré de Cathy Hutchinson, une caractéristique cruciale fait encore défaut aux prothèses : le sens du toucher. Les yeux de cette femme pouvaient lui dire où se trouvait le bras, mais elle ne sentait pas ce qu’il faisait. Elle ne pouvait pas non plus sentir quand les doigts touchaient la bouteille ou s’ils la laissaient échapper. Sans ce type de retour sensoriel, la plus simple des actions peut être lente et maladroite. Igor Spetic, de Madison, dans l’Ohio, le sait bien. Doté d’une prothèse après avoir eu la main droite écrasée lors d’un accident industriel en 2010, il a déjà cassé des plats ou abîmé des fruits en les serrant trop fort. Ce serait “énorme” d’avoir le sens du toucher, confie-t-il, “ce serait presque comme si je récupérais ma main”. Les chercheurs sont en train d’exaucer ce souhait : ils planchent sur des prothèses capables de “ressentir” les objets comme un membre naturel. “C’est probablement la grande avancée de l’avenir”, déclare Robert Kirsch, ingénieur biomédical à la Case Western Reserve University de Cleveland, dans l’Ohio. Recréer un sens du toucher naturel est une tâche de grande ampleur. Le toucher naît d’une série de récepteurs situés sous la peau qui détectent texture, vibration, douleur, température et forme, ainsi que de récepteurs situés dans les muscles, les articulations et les tendons, qui contribuent à la proprioception – la capacité de situer un membre dans l’espace. Les chercheurs travaillent à des prothèses munies de capteurs capables de collecter nombre de ces

informations, mais le défi est d’acheminer ces signaux à la bonne partie du cerveau. Pour les personnes amputées, comme Igor Spetic, le moyen le plus évident est de faire passer les signaux par les nerfs demeurés dans le moignon. C’est ce que vient de réussir l’équipe de Ken Horch, de l’université de l’Utah à Salt Lake City. Après avoir introduit des électrodes dans les nerfs du moignon, les chercheurs ont stimulé ceux-ci avec un courant électrique très faible, et les sujets ont eu l’impression que leurs doigts bougeaient ou étaient touchés. Cette technique peut même permettre à une personne amputée de distinguer les caractéristiques basiques des objets : un homme qui avait perdu ses deux avant-bras a ainsi pu faire la distinction entre des blocs de bois et des blocs de mousse grâce à une prothèse de main utilisant cette technique. Certains chercheurs craignent toutefois qu’on endommage les nerfs en y implantant directement des électrodes. Dustin Tyler, un ingénieur biomédical de la Case Western Reserve University, et son équipe ont donc mis au point une électrode qui entoure le nerf comme une manchette. Leur premier patient, Igor Spetic, s’est fait implanter ces manchettes dans l’avant-bras en mai 2012 et ressent depuis “des sensations très naturelles” à plusieurs endroits. L’équipe est en train de tester son système sur un deuxième patient. Si prometteurs que soient ces résultats, il faudra probablement stimuler des centaines, voire des milliers de fibres nerveuses pour créer des sensations complexes. Il faudra également fabriquer des appareils capables de fonctionner pendant des années de façon à minimiser le nombre d’opérations chirurgicales requises pour les remplacer. Certains chercheurs tentent donc d’obtenir un retour sensoriel en passant simplement par la peau.

Lésions de la moelle épinière. Cette technique a été découverte par hasard en 2002. L’idée était de rediriger les nerfs du bras qui servaient par exemple à la main vers des muscles situés dans d’autres parties du corps. La première personne à recevoir cette “réinnervation ciblée”, Jesse Sullivan, avait perdu les deux bras à la suite de brûlures électriques. Une fois ses nerfs redirigés vers les muscles de sa poitrine, il pouvait actionner sa prothèse de main par la seule force de la pensée. A la surprise générale, il a commencé également à avoir l’impression qu’on touchait sa main manquante quand on touchait la peau de sa poitrine. Certaines parties

de sa poitrine lui donnaient l’impression d’être la paume, d’autres les doigts ou l’avantbras. Mais la technique n’est pas parfaite : il est impossible de localiser nettement les différentes parties de la main sur la peau “réinnervée” et chaque personne présente une carte différente. Par ailleurs, aucune de ces techniques ne fonctionnera pour une victime d’un AVC ou pour une personne ayant subi des lésions de la moelle épinière qui ont interrompu le trajet nerveux entre ses membres et son cerveau. Certains chercheurs se sont donc tournés vers ce dernier. Comme les signaux émis par chaque partie du corps vont dans une zone spécifique du cerveau, on devrait pouvoir créer une sensation de toucher ou de proprioception dans le membre en activant directement les neurones qui reçoivent ces signaux en temps normal. C’est cependant extrêmement difficile parce qu’on ne sait toujours pas exactement quels sont ces neurones. On a donc deux possibilités : identifier et reproduire les signaux naturels ou en apprendre de nouveaux au cerveau.

Sans ce type de retour sensoriel, la plus simple des actions peut être lente et maladroite L’équipe dirigée par Sliman Bensmaia, chercheur en neurosciences à l’université de Chicago, a choisi la première méthode. Les chercheurs ont touché de façon répétée des singes à deux endroits de la main et leur ont appris à tourner les yeux vers la droite si la deuxième pression était à droite de la première ou vers la gauche si elle était à gauche de la première. Ils ont ensuite placé des électrodes dans le cerveau des animaux et dressé la carte des parties qui réagissaient selon l’endroit touché. Ils ont ensuite envoyé un courant électrique dans les neurones qui s’activaient quand le singe était touché au petit doigt. Les animaux ont alors bougé les yeux comme si on leur avait vraiment touché le doigt, déclare Sliman Bensmaia. Miguel Nicolelis, chercheur en neurosciences à la Duke University School of Medicine de Durham, en Caroline du Nord, préfère la deuxième méthode. Son équipe a appris à des singes à piloter une main virtuelle sur un écran d’ordinateur et à toucher des objets sur l’écran uniquement par la pensée. Quand la main de l’animal touchait un objet “rugueux”, l’équipe envoyait des impulsions électriques de basse fréquence à son cerveau, quand elle touchait un objet “doux”, des impulsions de haute fréquence. Au fil du temps, les singes ont réussi à sélectionner un objet en fonction de la fréquence du signal que leur cerveau recevait et pouvaient en gros “ressentir” les objets sur l’écran. Miguel Nicolelis espère pouvoir appliquer la même méthode à des personnes équipées d’une prothèse. Quels que soient les signaux utilisés, il faudra une technique plus précise pour les transmettre. La stimulation électrique active sans discrimination tous les neurones proches de la pointe de l’électrode. “Même avec l’aiguille la plus aiguisée de l’univers” on risque donc de provoquer des effets involontaires, assure Arto Nurmikko, ingénieur

en neurosciences à la Brown University, à Providence, dans le Rhode Island. Par exemple, en tentant de provoquer une sensation dans un doigt, on pourrait aussi provoquer une sensation dans d’autres parties de la main.

Picotements et vibrations. Arto Nurmikko et d’autres chercheurs font donc appel à la lumière au lieu de l’électricité. Ils ont commencé par rendre sensibles à la lumière des parties du cerveau d’un singe en insérant des gènes codant pour des protéines particulières, une technique appelée optogénétique. Ensuite, ils ont appris à l’animal à retirer sa main d’une tablette électronique quand l’appareil vibrait. Enfin, l’équipe a stimulé le cerveau du singe en envoyant une lumière particulière directement dans son crâne afin de faire croire à l’animal que la tablette vibrait. Résultat : l’animal retirait la main de la tablette dans 90 % des cas. Il faudra probablement attendre de dix à vingt ans avant d’appliquer ces techniques à l’homme mais, pour Sliman Bensmaia, c’est une stratégie prometteuse. Même si l’on y parvient, nul ne sait à quel point ces techniques reproduiront les sensations naturelles. Picotements, pressions et vibrations sont bien loin des sensations complexes que nous ressentons quand nous refermons la main sur une pomme ou passons un doigt sur le bord d’une table. Les patients amputés n’ont cependant pas besoin d’un sens du toucher parfait, estime Douglas Weber, chercheur en bio-ingénierie à l’université de Pittsburgh, en Pennsylvanie. Un retour sensoriel suffisant pour maîtriser la prise d’un objet leur permettrait d’accomplir des actes du quotidien comme prendre un verre d’eau, explique-t-il. Igor Spetic, pour sa part, a hâte d’avoir une prothèse de main dotée du sens du toucher. “La première chose que je ferais serait d’étaler plein de trucs sur le comptoir et de les attraper. Je serais tellement excité que je ne saurais même pas par où commencer”, confie-t-il. —Roberta Kwok Publié le 9 mai

SOURCE

NATURE Londres, Royaume-Uni Hebdomadaire, 53 000 ex. www.nature.com Depuis 1869, cette revue scientifique au prestige mérité accueille – après plusieurs mois de vérifications – les comptes rendus des innovations majeures dans tous les domaines : de la biologie à la physique en passant par l’astronomie. Son âge n’entame pas son étonnant dynamisme. Outre les articles destinés aux chercheurs et aux scientifiques, la revue propose également des pages, plus accessibles, d’actualités, de débats et de dossiers.


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Une prothèse très tactile Les membres artificiels peuvent être pilotés par des signaux nerveux partant du cerveau, mais pour que les mouvements soient rapides et fluides il faut un retour sensoriel. —DES MAINS ROBOTS DOTÉES DE CAPTEURS SONT EN COURS DE MISE AU POINT

CAPTEURS DE LA PULPE DES DOIGTS CAPTEURS DE CONTACT CAPTEURS ARTICULAIRES

—LES CHERCHEURS EXPLORENT PLUSIEURS PISTES POUR ENVOYER LES INFORMATIONS DES CAPTEURS VERS LE SYSTÈME NERVEUX

SIGNAL NERVEUX PARTANT DU CERVEAU RETOUR SENSORIEL VERS LE CERVEAU

UTILISER LES NERFS EXISTANTS Des fils électriques partant des capteurs de la prothèse sont reliés directement aux nerfs du moignon.

SOURCES : “NATURE”, JOHNS HOPKINS UNIVERSITY APPLIED PHYSICS LABORATORY

DÉPLACER LES NERFS Les nerfs sont redirigés et vont former de nouvelles terminaisons dans les muscles et sous la peau. Des appareils placés à la surface de celle-ci traduisent les signaux qui vont vers la prothèse ou qui en reviennent.

STIMULER LE CERVEAU En cas de section de la moelle épinière, les signaux sensoriels sont envoyés directement au cerveau.

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↙ Dessin de Walenta, Pologne.

MÉDIAS

Des automates tweeteurs et dragueurs Internet. Sur les réseaux sociaux, une foule de robots se font passer pour des militants, des journalistes ou des amoureux transis.

—The New York Times (extraits)

New York

D

epuis qu’Internet existe, des programmes robots, ou bots, tentent de se faire passer pour des êtres humains. Sur les chats, des robots [appelés chatbots] accueillent les utilisateurs qui entrent dans une salle de discussion en ligne et les expulsent lorsqu’ils se comportent mal. Plus fourbes, les robots de spam envoient à l’aveugle des courriels proposant des aubaines incroyables aux boursicoteurs ou d’obscurs comptes en banque au Nigeria. Les “robots bimbos”, ou bimbots, abreuvent les internautes de photos de femmes sculpturales pour les attirer dans des arnaques de travail à domicile ou vers des produits pharmaceutiques illégaux. Aujourd’hui vient le tour des robots sociaux. Ces imposteurs sont programmés pour tweeter et retweeter. Ils ont leurs petites excentricités, du bagout, et quantité d’anecdotes personnelles à vous raconter. Beaucoup sont connectés à des bases de données liées à l’actualité, ce qui leur permet de répéter des phrases capables de faire illusion auprès du public visé.

Desseins sournois. Ils fonctionnent selon des cycles de veille-sommeil, ce qui rend la supercherie encore plus difficile à repérer, leur activité ne suivant pas un schéma répétitif qui trahirait leur véritable nature. Certains robots sont même complétés par des profils Facebook, Reddit ou Foursquare générés par un logiciel de gestion d’identité. L’illusion est alors presque parfaite : ils laissent des traces dans le cyberespace à mesure qu’ils accumulent amis et abonnés partageant leurs opinions. D’après les chercheurs, cette nouvelle catégorie de robots n’est pas seulement plus sophistiquée, elle vise également des objectifs plus ambitieux : il s’agit par exemple d’influencer des électeurs, d’orienter les cours de la Bourse, d’attaquer des gouvernements, et même de flirter avec des personnes réelles ou d’autres robots. Les robots sociaux sillonnent Internet pour une multitude de raisons. Un développeur australien a mis au point un automate qui répond automatiquement aux tweets des climato-sceptiques avec des contre-arguments et des liens renvoyant à des études contredisant leur point de vue. Un ingénieur californien spécialisé en sécurité a programmé un robot capable d’obtenir des réservations

au State Bird Provisions, un restaurant très prisé de San Francisco. Sur le web, n’importe qui peut s’acheter une armée de robots mercenaires pour 250 dollars [moins de 190 euros]. Pour certains, l’objectif est d’accroître leur popularité. Le mois dernier, des informaticiens de l’université fédérale d’Ouro Preto, au Brésil, ont révélé que Carina Santos, une journaliste comptant de nombreux abonnés sur Twitter, n’était pas une personne réelle mais un robot de leur création. Se fondant sur la diffusion de ses tweets, le site de mesure d’influence Twitalyzer a estimé que Carina Santos avait plus d’influence qu’Oprah Winfrey sur Internet.

D’autres robots ont des desseins plus sournois. En 2011, lors des élections législatives en Russie, des milliers de robots “dormants” créés plusieurs mois auparavant sur Twitter se sont soudainement mis à poster des centaines de messages par jour dans le but de noyer la voix des opposants au Kremlin. Selon des chercheurs, le gouvernement syrien aurait récemment mis en œuvre des techniques similaires. Ces robots exploitent le secteur en pleine expansion des médias sociaux. L’année dernière, le nombre de comptes Twitter a atteint la barre des 500 millions. Certains chercheurs estiment qu’en moyenne seuls 35 % de ceux qui suivent un compte Twitter sont des personnes réelles. Plus de la moitié du trafic sur Internet est générée par des sources non humaines comme des robots ou d’autres types d’algorithmes. On estime que d’ici deux ans environ 10 % de l’activité sur les réseaux sociaux proviendra d’automates se faisant passer pour des êtres humains.

De l’amour de robot. Les sites de rencontres sont particulièrement propices à cette prolifération. Des escrocs n’hésitent pas à abuser les internautes solitaires pour les inciter à envoyer de l’argent à des prétendants virtuels ou les attirer vers des sites pornographiques payants. Christian Rudder, cofondateur et directeur d’OkCupid, explique que, après la refonte d’un site plus petit que sa société avait racheté, il a constaté une forte diminution du nombre de robots, mais également une baisse de 15 % de la fréquentation par des personnes réelles. Les messages aguicheurs et autres mentions “j’aime” postés automatiquement par les robots sur les pages des membres avaient en effet créé l’illusion d’une activité et d’une intimité sur le site, analyse-t-il. “Il y avait de l’amour dans l’air. De l’amour de robot.” En 2010, des chercheurs de Truthy, un programme de l’université de l’Indiana qui traque les robots et les tendances sur Twitter, ont découvert un réseau de comptes étroitement liés qui envoyaient les mêmes messages et retweetaient ceux d’une poignée de comptes. Durant la campagne pour les dernières élections de mimandat aux Etats-Unis, deux comptes ont par exemple envoyé 20 000 tweets similaires renvoyant pour la plupart vers le site web de John Boehner, alors chef de la minorité républicaine à la Chambre des représentants. Les médias sociaux ne sont, pour l’essentiel, pas soumis aux lois sur le financement des campagnes et sur la transparence. Pour l’instant, la Commission électorale fédérale préfère ne pas s’aventurer sur ce terrain. De leur côté, les robots progressent, annonce Tim Hwang, directeur scientifique de la Pacific Social Architecting Corporation, qui développe des robots et des technologies capables d’influencer les comportements sociaux. “Nous sommes convaincus que dans un futur proche des automates seront capables de rassembler des foules, d’ouvrir un compte en banque et d’écrire des lettres, déclaret-il. De véritables humains de substitution.” —Ian Urbina Publié le 10 août

LA SOURCE DE LA SEMAINE

“Expert” L’hebdo conservateur russe de référence.

S

’appuyant sur une équipe d’économistes et de journalistes spécialisés issus de la rédaction du quotidien Kommersant (pionnier de la presse indépendante en Russie), Expert, fondé en 1995, est un hebdomadaire conservateur de référence. Il fait autorité dans la presse économique et explore en profondeur les mécanismes politiques et sociaux à l’œuvre dans la société russe. Sans être d’opposition, il n’en est pas moins critique. Son édition nationale s’accompagne de cinq éditions régionales, tout aussi fouillées et indispensables dans un pays aussi vaste et divers. Sa couverture, toujours très graphique, est la signature du groupe Expert, qui possède aussi Rousski Reporter, un hebdomadaire consacré aux reportages. Lire p. 29 un article d’Expert

EXPERT Moscou, Russie Hebdomadaire, 85 000 ex. www.expert.ru


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signaux

Chaque semaine, une page visuelle pour présenter l’information autrement

Normales saisonnières Lentement mais sûrement, le climat de la planète se réchauffe. L’ARBRE DE LA TEMPÉRATURE

ÉTÉ NORMAL – 0,2 / + 0,2 °C

NORMAL – 0,2 / + 0,2 °C FROID – 0,6 / – 0,2 °C

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CHAUD + 0,2 / + 0,6 °C

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(+ 0,15 (+ 0,15 , ºC) C))

ANNÉE PAR ANNÉE – 1 ºC 1900

Moyenne

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NORMAL – 0,2 / + 0,2 °C

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Comment le lire

Les décennies sont représentées par les branches 971 9 qui s’écartent du tronc, vers 1971 – ºC) C la droite ou la gauche, selon (– 0,1 que la température annuelle est supérieure ou inférieure à la moyenne. Chaque année est représentée par une feuille.

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À CHAQUE BRANCHE, UNE DÉCENNIE À CHAQUE FEUILLE, UNE ANNÉE

CHAUD + 0,2 / + 0,6 °C

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FROID

FROID – 0,6 / – 0,2 °C

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50 19

Il représente, par décennies, le changement de température à la surface de la Terre entre 1900 et 2013 : à gauche, les décennies dont les températures sont inférieures à la moyenne (a) ; à droite, celles dont les températures sont supérieures à la moyenne (b) ; et au sommet de l’arbre, celles qui ont connu de grandes amplitudes thermiques (c).

PRINTEMPS

80 19

Source : The National Oceanic and Atmospheric Administration (les données pour 2013 s’arrêtent à avril)

DR

L’auteur

SAMUEL GRANADOS. Ce journaliste espagnol a travaillé pour Público, El Mundo (Espagne) et le Corriere della Sera (Italie), avant de s’occuper des infographies pour le quotidien argentin La Nación. Ce graphique, paru le 9 juin dans le Corriere della Sera, montre l’augmentation des températures au cours des dernières

décennies. De fait, ces cent dernières années, la température moyenne à la surface de la Terre a augmenté d’environ 0,74 °C, indique l’ONU. La fin des années 1990 et le début du XXIe siècle ont connu les années les plus chaudes jamais enregistrées depuis le début des mesures.


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MAGAZINE Samarcande, mon amour, ma haine • Littérature....48 Meurtres à Washington • Plein écran..............51 Touche pas à ma tour • Tendances.................52 La Magna Carta, fierté anglo-saxonne • Histoire..54

↙ A la nouvelle gare routière, au sud de Quito.

L’Equateur sur le fil PORTFOLIO

Lové contre le Pacifique, à cheval sur le parallèle qui lui a donné son nom, le petit pays se construit une nouvelle identité sous la présidence de Rafael Correa. Les clichés de l’Italien Pietro Paolini témoignent de ses hésitations entre passé et avenir, environnement et développement.

A

u pouvoir depuis 2007, Rafael Correa a transformé l’Equateur et la vie de ses 15 millions d’habitants. Réélu en février pour un troisième mandat, cet économiste de gauche, âgé de 49 ans, vitupère volontiers le FMI, les médias, les banquiers, les multinationales et les Américains. Mais il a aussi mené un véritable travail de fond. En 2008, il a offert au pays une nouvelle Constitution. Il a aussi entrepris une politique de grands travaux (7 000 kilomètres de routes remises à neuf ), triplé en six ans les budgets de la santé et de l’éducation, réduit la pauvreté en allouant notamment un “bon pour le développement humain” de 50 dollars mensuels à plus de 2 millions de personnes. Il a renforcé les droits des citoyens – tout en faisant adopter par référendum une réforme de la justice très critiquée – et inscrit dans la Constitution les “droits de la nature”. Le pétrole compte pour près de 45 % des ressources publiques. Mais les conséquences de l’exploitation séculaire des ressources naturelles constituent un casse-tête pour le gouvernement, coincé entre sa volonté de préserver l’environnement et celle de financer le développement du pays, dont la croissance a atteint 4,8 % en 2012. C’est ainsi qu’il vient de se résoudre à exploiter le pétrole du parc naturel de Yasuni, contrairement à ses engagements.—


Courrier international — no 1192 du 5 au 11 septembre 2013

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LE PHOTOGRAPHE Pietro Paolini est né en 1981 à Florence, ville où il réside encore aujourd’hui. Photographe free-lance, il est également le fondateur du collectif italien TerraProject qui, depuis 2006, mène des projets documentaires. Depuis 2004, Pietro Paolini a réalisé une série de reportages en Amérique latine, dans des pays récemment passés au socialisme : la Bolivie, le Venezuela, l’Equateur. Ses travaux, plusieurs fois primés, ont été publiés dans plusieurs magazines italiens et internationaux. Pietro Paolini by Michele Borzoni

↓ A Crucita, près de la côte, un agriculteur brûle les chaumes après la récolte.

→ Un citoyen manifeste sa préférence lors de la présidentielle de février dernier. Correa sera réélu avec 57 % des voix.

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↑ Nambija, près de la frontière péruvienne, était jadis un important site minier où l’or était extrait à la main. Quelques centaines de mineurs y travaillent encore aujourd’hui. ↑↑ Lors de la campagne présidentielle, en février. ↓ Baie de Caraquez. Un pêcheur de crevettes sous le nouveau pont construit à l’initiative du gouvernement.


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↑ Un pêcheur et sa femme nettoient le poisson sur une plage, à Manabì, dans l’est du pays. ↓↓ Logements d’ouvriers à la Rafineria del Pacifico, en cours de construction dans la région de Manbi. Financée par le Venezuela, celle-ci sera la plus grande raffinerie de pétrole de toute la côte Pacifique. ↓ Dans les coulisses d’un combat de taureaux à Ambato, au sud de Quito. La mise à mort des bêtes a été interdite dans plusieurs provinces.


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→ Légende photo. photographe/Agence

culture.

Samarcande, mon amour (et ma haine)

ont envahi l’Europe de l’Ouest et se trouvent sur les rives du Rhin. A l’Est, l’armée russe progresse. Hambourg est sur la ligne de front. Dans les rues des bandes se livrent au pillage, la nuit c’est le couvre-feu. Pour les maigres vestiges de la fière Europe de l’Ouest, la guerre semble perdue. Il reste pourtant un espoir : un espion allemand du nom d’Alexander Kaufner est chargé de retrouver le tombeau de Tamerlan, perdu quelque part dans les montagnes d’Ouzbékistan. Selon la légende, celui qui s’emparera de ce sanctuaire deviendra plus fort que tous les maîtres dominateurs. Au minimum, dans l’esprit de Kaufner, cette découverte porterait un coup au moral des islamistes. Ce serait une victoire symbolique, peut-être comparable à celle des attentats du 11 septembre 2001 contre les Etats-Unis. La cité de Tamerlan, Samarcande, s’étend à l’ombre de la chaîne des monts de l’Alaï. Capitale commerciale, perle de la route de la soie, c’est l’une des plus anciennes villes au monde, avec des édifices religieux granchargé d’histoire. Un lieu qui invite à racon- dioses, des places gigantesques, des bazars ter des histoires. Matthias Politycki, 58 ans, exubérants. Lorsque Matthias Politycki est auteur maintes fois récompensé et mar- venu ici pour la première fois, il y a vingtcheur passionné, qui collecte les légendes cinq ans, il a été électrisé. Les tensions et conquiert les hommes, nous a menés ici. entre les groupes ethniques et religieux Sur l’invitation de sa maison d’édition, menaçaient de déchirer la ville. Et avec elle Hoffmann und Campe, nous peut-être un empire entier. LITTÉRATURE “J’en étais convaincu : c’est ici explorons le décor de son dernier roman, Samarkand que la Troisième Guerre monSamarkand, qui vient de paraître [le 16 août]. diale commencerait”, me confie-t-il un soir Nous sommes arrivés en car et avons autour d’une bière, étendu sur une de ces parcouru le dernier tronçon qui précède énormes banquettes pour boire le thé – faites le sentier de pèlerinage dans une Lada pour raconter des histoires. cabossée datant des années 1970. Peut-être Politycki sut aussitôt qu’il voulait saisir trouverons-nous là-haut le mystérieux sanc- l’atmosphère de cette ville légendaire dans tuaire autour duquel tourne tout le livre un livre. Il sut aussi que ce serait un livre de Matthias Politycki : le tombeau caché de guerre et d’horreur qui décrirait l’inséde Tamerlan, ce tyran qui, au XIVe siècle, curité et la beauté de Samarcande, l’hosconstruisit un puissant empire s’étendant pitalité de beaucoup et la violence de de la Chine à l’actuelle Turquie et qui est quelques-uns. aujourd’hui vénéré par tous les fanatiques Mais, durant des années, toutes ses tenrêvant d’une nouvelle domination mon- tatives sont restées vaines. “L’esprit de cette diale de l’islam. ville me restait insaisissable, raconte-t-il. Dans son roman, situé en 2027, Matthias Aucune histoire ne marchait.” Il a perçu des Politycki imagine cette nouvelle domina- avances de son éditeur et publié d’autres tion. Des troupes arabes d’Afrique du Nord livres à la place. Mais il savait pertinemment

Obsédé par cette ville mythique d’Ouzbékistan, l’écrivain allemand Matthias Politycki en a fait le décor de son nouveau roman. Il imagine la cité en 2027, en passe de devenir le phare d’une Europe sous domination islamiste. ―Focus Munich

C

reusé dans la roche il y a des centaines d’années, l’étroit sentier n’en finit pas de grimper. Au bord, des créatures se tiennent accroupies dans des cahutes couchées par le vent. Elles proposent tout un bric-à-brac, des jouets chinois, des teintures médicinales contre toutes sortes de maux, de petites images colorées avec des formules incantatoires, des dents de loup pour porter bonheur. En haut se trouve un lieu de culte. Une caverne où, selon la légende, un prédicateur se serait jadis réfugié. Avant que ses poursuivants n’aient pu le rattraper, il aurait creusé la roche à mains nues et se serait abrité à l’intérieur. Les pèlerins qui, malgré le soleil brûlant, sont montés jusqu’ici en une procession infinie prononcent une courte prière dans l’obscurité de la grotte et nouent un petit morceau de tissu aux arbres à souhaits qui poussent à l’entrée, dans l’espoir que leur soit transmise une partie de la force du fugitif. Nous sommes sur les hauteurs des montagnes d’Ouzbékistan, dans un lieu

qu’il retournerait un jour à Samarcande, qu’il fallait qu’il y retourne. Il a visité la ville encore et encore, marché dans les montagnes environnantes, exploré le désert alentour. En est né un fatras de notes et de matériaux derrière lesquels l’histoire disparaissait de plus en plus. C’est lors d’une de ces excursions avec un ami dans le massif du Pamir que Politycki a trouvé la force de faire sa dernière tentative. Le sentier était dangereux, il traversait des cours d’eau grondants, vers la fin un glacier plein de fissures. Un faux pas pouvait coûter la vie. “Bien sûr que j’avais peur ! se souvient-il. Et je sentais : si je réussis à faire cette expédition, je viendrai aussi à bout de ce roman.” Chez lui, à Hambourg, il s’est mis aussitôt à écrire et s’est laissé emporter par l’ivresse du travail, portant constamment autour du cou une dent de loup comme talisman. Au bout de quelques mois seulement, il était parvenu au but de ce voyage, le voyage vers le livre de sa vie. Samarkand Samarkand – le titre ressemble à une formule incantatoire. Le livre est un roman d’aventures et une sombre vision de l’avenir, une histoire d’amour et de souffrance, une mise en garde politique et une description poétique de la nature, tout cela à la fois. Et il est écrit dans un allemand sublime que bien peu peuvent égaler aujourd’hui. Bien sûr, Politycki s’était trompé en 1987, lors de sa première visite. Il n’y a pas eu de grande explosion. Mais cette région à la frontière de l’Afghanistan n’a jamais retrouvé le calme. Les talibans règnent sur les montagnes, la police secrète a la mainmise sur la ville. Le président autocrate d’Ouzbékistan, Islam Karimov, voit le pays comme un bastion contre l’islamisme. Aussi a-t-il permis à l’Otan d’y tenir une base. Mais il tourmente et espionne la population. Sur l’autoroute constellée de nids-de-poule qui va de l’aéroport de Tachkent [la capitale] à Samarcande, nous passons une ribambelle de points de contrôle, à des intervalles de quelques kilomètres seulement. Conformément aux vieilles manières soviétiques, les policiers


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Courrier international — no 1192 du 5 au 11 septembre 2013 ← La place du Registan, à Samarcande, dominée par trois imposantes écoles coraniques. Photo Bruno Morandi/Getty Images

DR

choisissent aléatoirement des véhicules auxquels ils font signe de s’arrêter et dont ils fouillent les occupants et les bagages. Les touristes étrangers doivent se déclarer auprès des autorités. Il est courant que votre chambre d’hôtel fasse l’objet d’une fouille pendant que vous visitez les sites de Samarcande inscrits au patrimoine de l’humanité. La nécropole Chah-e Zendeh, en périphérie de Samarcande : une rue étroite bordée de mausolées somptueusement ornés, peuplée de touristes et de vendeurs de souvenirs. A l’époque soviétique, les coupoles tombaient en ruine ; aujourd’hui, elles sont rénovées dans l’amour du détail, entre autres grâce à des fonds occidentaux. On dirait que le président Karimov veut tirer parti de la foi des Ouzbeks – pour consolider son pouvoir. Dans le même temps, il redoute la puissance qui pourrait émaner de la foi de son peuple, de la tradition musulmane, de Tamerlan et de ses adorateurs. Nous nous trouvons en haut du minaret de la mosquée Hazrat-Hizr, non loin de la nécropole. Un minuscule espace avec vue sur la place centrale du Registan, dominée par trois imposantes écoles coraniques. Cet ancien centre religieux de Samarcande est aujourd’hui largement passé à l’arrièreplan. Karimov a fortement restreint les pratiques religieuses permises en public. Le muezzin ne chante l’appel à la prière que depuis un seul minaret de la ville. L’islam n’en fleurit que plus richement dans l’ombre.

A l’époque soviétique, les coupoles tombaient en ruine ; aujourd’hui, elles sont rénovées dans l’amour du détail A sa première venue dans la ville, Matthias Politycki a été électrisé

L’action de Samarkand Samarkand se déroule en 2027. L’Europe de l’Ouest est à feu et à sang, théâtre de féroces batailles entre l’Alliance panslave et un califat nouvellement apparu. La guerre menace désormais de gagner l’Asie centrale. Alexandre Kaufner, dépêché par la résistance allemande à bout de forces, prend la route de Samarcande, en Ouzbékistan. Sa mission : retrouver, pour le détruire, un mystérieux lieu de culte qui constitue le cœur spirituel de la mouvance islamiste locale. Sur place, quelque part dans les montagnes d’Asie centrale, il va découvrir une deuxième Samarcande, aussi petite et misérable que la mythique cité peut être flamboyante.

En suivant une piste pleine de trous, nous nous rendons à une mosquée cachée dans la vieille ville. Un derviche de 74 ans est assis devant, plongé dans ses prières. D’une voix puissante, il récite des poèmes, de vieilles histoires qui parlent d’amour et d’héroïsme. La puissance de la foi, le pouvoir des croyants sont palpables. Matthias Politycki est à la fois fasciné et embarrassé par ce mélange de l’islam populaire et de l’autoritarisme du gouvernement à Samarcande et en Ouzbékistan. “Peut-être suis-je conservateur, avance-t-il. Mais nulle part on ne peut vivre aussi bien qu’en Europe. Malgré toute leur hospitalité, j’ai toujours perçu ce mépris que les fanatiques musulmans ressentent à l’égard de notre mode de vie.” Nous sommes au Gur-e Mir, le mausolée officiel de Tamerlan. Cette salle richement décorée, avec sa coupole intérieure bleue et dorée étincelante, est emplie des prières des groupes de visiteurs. Au centre, le sarcophage monumental est vide. Les ossements de Tamerlan reposent ailleurs. Une inscription met en garde : “Celui qui ouvrira mon cercueil aura affaire à un adversaire encore plus puissant que moi.” C’est ici que tout a commencé, c’est ici qu’est né le projet de ce livre que Matthias Politycki allait mettre plus de vingt ans à écrire. Aujourd’hui, il dit qu’il se sent libéré. Mais aussi nostalgique. L’heure est aux adieux : il lui faut prendre congé de ses guides, de ses amis, du petit hôtel près du Gur-e Mir où il est toujours descendu. Et se défaire de l’amour-haine qu’il nourrit à l’égard de cette ville et de son livre. — Jobst-Ulrich Brand Publié le 12 août

MATHIAS BOTHOR

LE ROMAN

L’AUTEUR Né en 1955 à Karlsruhe, Matthias Politycki est un écrivain à part sur la scène littéraire allemande. Plusieurs fois primé, il a publié quantité de romans, récits, nouvelles et autres recueils de poèmes, dans lesquels il exprime volontiers sa fascination pour les mythes archaïques et les rites cruels. Roman de l’au-delà, paru en 2009 outreRhin, est disponible chez Actes Sud. Aucune traduction en français de son dernier roman, Samarkand Samarkand, n’est pour l’instant annoncée.

presse allemande. En cette rentrée littéraire 2013, ce sont les derniers opus de Daniel Kehlmann et de la Biélorusse Svetlana Alexievitch qui créent l’événement outre-Rhin. Toutefois, comme Focus, la Frankfurter Allgemeine Zeitung a consacré une critique plutôt élogieuse à Samarkand Samarkand. Certes, “le roman est peut-être un échec en tant que parabole politique”, concède le quotidien de Francfort, mais il est aussi “un récit d’aventures et de voyage aussi bigarré qu’éloquent, et qui nous emmène jusqu’au cœur des ténèbres”. Mer d’Aral

KAZAKHSTAN

OUZBÉKISTAN Désert du Kyzylkoum

TURKMÉNISTAN

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TADJIKISTAN Pamir

LA RÉCEPTION Paru le 16 août aux éditions Hoffmann und Campe (Hambourg), le dernier ouvrage de Matthias Politycki n’a pour l’instant fait l’objet que de rares recensions dans la

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Courrier international â&#x20AC;&#x201D; no 1192 du 5 au 11 septembre 2013

plein ĂŠcran.

Washington passe aux aveux TournĂŠes dans la capitale fĂŠdĂŠrale et alentour, les reconstitutions de faits divers cartonnent Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;antenne. Elles alimentent toute une ĂŠconomie.

â&#x20AC;&#x201D;The Washington Post (extraits)

Gina Grinkmeyer. Câ&#x20AC;&#x2122;est la quatrième fois en sept mois que cette femme au foyer permet Ă  des producteurs dâ&#x20AC;&#x2122;utiliser sa maison. ElleoilĂ , maintenant fais-moi le â&#x20AC;&#x2DC;sadiqueâ&#x20AC;&#x2122;. mĂŞme [qui a ĂŠtĂŠ actrice dans sa jeunesse] a Oui, les yeux, comme ça. Sadique, sadique, fait des apparitions dans plusieurs autres sadique etâ&#x20AC;Ś souris !â&#x20AC;? Les yeux se rĂŠtrĂŠ- ĂŠpisodes. â&#x20AC;&#x153;Jâ&#x20AC;&#x2122;aime bien toute cette agitationâ&#x20AC;?, cissent, les sourcils convergent, la bouche aďŹ&#x192;rme-t-elle, occupĂŠe Ă  prĂŠparer du popse durcit, avant que nâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠclate un grand sou- corn au caramel pour toute lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠquipe. â&#x20AC;&#x153;Jâ&#x20AC;&#x2122;ai rire, plein de dents. Brrrrrr ! lâ&#x20AC;&#x2122;habitude, jâ&#x20AC;&#x2122;ai trois ďŹ ls.â&#x20AC;? Nous sommes dans une maison de Si le crime â&#x20AC;&#x201C; le vrai â&#x20AC;&#x201C; est en baisse dans la Germantown [Ă  proximitĂŠ de Washington]. rĂŠgion, les reconstitutions de crimes, elles, La rĂŠalisatrice, Cara Walters, tente de rendre sont en plein essor. Investigation Discovery le plus menaçante possible dĂŠbite en sĂŠrie des ĂŠmissions lâ&#x20AC;&#x2122;expression de son acteur. TĂ&#x2030;LĂ&#x2030;-RĂ&#x2030;ALITĂ&#x2030; aux noms ĂŠvocateurs comme Mark Dailey, un homme dâ&#x20AC;&#x2122;afCuďŹ&#x20AC; me if you can [Menottefaires Ă  la retraite, est venu du New Jersey pour moi si tu peux] ou Swamp Murders [Meurtres jouer Arvin Shreeve, un pĂŠdophile polygame, dans les marais]. Une poignĂŠe de sociĂŠtĂŠs dans un ĂŠpisode de Who the (Bleep), une de ces de production locales aident Ă  mettre en ĂŠmissions de tĂŠlĂŠ-rĂŠalitĂŠ dont le principe est images ce cycle sans ďŹ n de crimes, dâ&#x20AC;&#x2122;agresde reconstituer des faits divers. Ce type de pro- sions et de massacres. gramme se multiplie Ă  la vitesse de lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠclair sur Mais comment Washington â&#x20AC;&#x201C; patrie des la chaĂŽne câblĂŠe Investigation Discovery. illustres chaĂŽnes National Geographic et Dailey a dĂŠcrochĂŠ ce rĂ´le grâce Ă  sa res- PBS [Public Broadcasting Service, chaĂŽne semblance avec Shreeve, prophète auto- publique nationale] â&#x20AC;&#x201C; est-il soudain devenu proclamĂŠ condamnĂŠ en 1991 dans lâ&#x20AC;&#x2122;Utah. la capitale du fait divers ? Justement Ă  cause Dans la plupart des ĂŠmissions dâ&#x20AC;&#x2122;Investigation de ces chaĂŽnes illustres, explique Valerie Discovery, le crime est essentiellement Haselton [la cofondatrice de Sirens Media, racontĂŠ par la police, des tĂŠmoins, des principale sociĂŠtĂŠ de production locale]. membres de la famille et les victimes. Les â&#x20AC;&#x153;Il y a ici une vraie expertise en matière de acteurs ne font que combler les blancs. tĂŠlĂŠ-rĂŠalitĂŠ. Câ&#x20AC;&#x2122;est ici quâ&#x20AC;&#x2122;il faut ĂŞtreâ&#x20AC;?. Et il ne Les tournages ont lieu non en studio, mais faut pas oublier que câ&#x20AC;&#x2122;est Ă  Washington, dans des maisons ou des bureaux louĂŠs pour durant des annĂŠes, quâ&#x20AC;&#x2122;a ĂŠtĂŠ tournĂŠe Americaâ&#x20AC;&#x2122;s lâ&#x20AC;&#x2122;occasion, Ă  un montant proche du salaire Most Wanted [diďŹ&#x20AC;usĂŠe sur Fox pendant des acteurs, Ă  savoir 150 dollars par jour vingt-cinq ans, cette ĂŠmission traquait les [environ 110 euros]. Lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠquipe de production â&#x20AC;&#x153;personnes les plus recherchĂŠes des Etats-Unisâ&#x20AC;? envahit les lieux, dĂŠplace les meubles, ins- en sollicitant des informations auprès des talle ses ĂŠclairages. Il y a mĂŞme des machines tĂŠlĂŠspectateurs]. Ă  fumĂŠe, pour produire cet eďŹ&#x20AC;et brumeux â&#x20AC;&#x153;Chaque fois que je vais Ă  une soirĂŠe, il y a indispensable aux scènes de ďŹ&#x201A;ash-back. quelquâ&#x20AC;&#x2122;un pour me lancer : â&#x20AC;&#x2DC;Ah bon ? On fait Un drap fait oďŹ&#x192;ce de toile de fond pour de la tĂŠlĂŠ Ă  Washington ?â&#x20AC;&#x2122; sâ&#x20AC;&#x2122;amuse Valerie les plans rapprochĂŠs. Nous sommes chez Haselton. Ils pensent quâ&#x20AC;&#x2122;on est tous politiciens

Etats-Unis

V

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â&#x2020;&#x2122; Ali Dash, mère de famille de 24 ans, multiplie les tournages. Ici dans une scène de Who The (Bleep) did I Marry ? (Qui ai-je ĂŠpousĂŠ, nom de â&#x20AC;Ś ?). Photo Charlie Archambault/The Washington Post

ou avocats, mais en rĂŠalitĂŠ câ&#x20AC;&#x2122;est lâ&#x20AC;&#x2122;eďŹ&#x20AC;ervescence au point de vue crĂŠatif.â&#x20AC;? En 2008 [après plusieurs annĂŠes dâ&#x20AC;&#x2122;hĂŠsitation sur le type de programmes quâ&#x20AC;&#x2122;elle voulait proposer], Investigation Discovery a commencĂŠ Ă  inonder le câble dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠmissions sur les faits divers. Depuis, la chaĂŽne a vu ses parts dâ&#x20AC;&#x2122;Audimat dans la catĂŠgorie â&#x20AC;&#x153;femmes de 25 Ă  54 ansâ&#x20AC;? augmenter chaque annĂŠe de plus de 10 % le soir en semaine, selon lâ&#x20AC;&#x2122;institut Nielsen. Investigation Discovery couvre 83 millions de foyers aux Etats-Unis, et au cours du premier trimestre de cette annĂŠe 52 millions de personnes lâ&#x20AC;&#x2122;ont regardĂŠe. Parmi les adeptes, on compte deux fois plus de femmes que dâ&#x20AC;&#x2122;hommes. â&#x20AC;&#x153;Ă&#x2021;a les intĂŠresse de comprendre les crimes et dâ&#x20AC;&#x2122;essayer de les rĂŠsoudreâ&#x20AC;?, suppose Valerie Haselton. Sirens Media emploie Ă  temps plein 200 scĂŠnaristes, producteurs, rĂŠalisateurs et monteurs. Les reconstitutions de crimes comptent pour plus de la moitiĂŠ des programmes quâ&#x20AC;&#x2122;elle produit. Pas un jour ne se passe sans quâ&#x20AC;&#x2122;une de ses ĂŠquipes soit en tournage quelque part, des acteurs non syndiquĂŠs ĂŠtant recrutĂŠs pour incarner les protagonistes des faits divers. En gĂŠnĂŠral, ces acteurs doivent sâ&#x20AC;&#x2122;arranger pour se maquiller et apporter leurs propres costumes. Katie Zitz, une actrice de 24 ans vivant Ă  Gaithersburg [Maryland], a ĂŠprouvĂŠ quelques diďŹ&#x192;cultĂŠs Ă  jouer une morte dans Southern Fried Homicide [Petits meurtres dans le Sud]. â&#x20AC;&#x153;Il faisait très froid ce jour-lĂ , se souvient-elle. Jâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtais ĂŠtendue par terre, le bas de mon pantalon relevĂŠ. Jâ&#x20AC;&#x2122;avais la chair de poule et ça se voyait. Ne pas bouger, câ&#x20AC;&#x2122;est la partie facile. Mais apparemment les cadavres ne peuvent pas avoir la chair de poule, alors jâ&#x20AC;&#x2122;ai dĂť me rasseoir, une couverture sur les jambes et une lampe chauďŹ&#x20AC;ante Ă  proximitĂŠ. Lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠquipe a parfois dĂť me frictionner avant de tourner.â&#x20AC;? â&#x20AC;&#x153;Ă&#x2021;a fait un peu peur de jouer une morte, confesse Gina Grinkmeyer. Mais pas suďŹ&#x192;samment, je trouve. Quand vous jouez, vous en venez Ă  oublier quâ&#x20AC;&#x2122;il sâ&#x20AC;&#x2122;agit de vraies personnes, disparues de façon tragique.â&#x20AC;? Sirens Media a conscience du problème. â&#x20AC;&#x153;Nous nous rendons bien compte que les victimes sont le ďŹ ls, la ďŹ lle ou la femme de quelquâ&#x20AC;&#x2122;unâ&#x20AC;?, assure Valerie Haselton. Les ĂŠquipes sont donc formĂŠes pour agir avec respect et dĂŠlicatesse. â&#x20AC;&#x153;Les gens nous disent â&#x20AC;&#x2DC;Vous ĂŞtes lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠquipe la plus sympathique avec laquelle jâ&#x20AC;&#x2122;aie travaillĂŠâ&#x20AC;&#x2122;, ou bien â&#x20AC;&#x2DC;Câ&#x20AC;&#x2122;est la

meilleure mise en scène du meurtre de ma ďŹ lle que jâ&#x20AC;&#x2122;aie jamais vue. Ă&#x2021;a mâ&#x20AC;&#x2122;a aidĂŠ Ă  faire mon deuilâ&#x20AC;&#x2122;â&#x20AC;?, sâ&#x20AC;&#x2122;enorgueillit la productrice. Peter Muggleworth, 35 ans, ancien rĂŠalisateur, musicien et vendeur Ă  Ellicott City [Maryland], a prĂŞtĂŠ en 2012 ses traits Ă  un kidnappeur meurtrier dans Nightmare Next Door [Cauchemar chez mes voisins]. Il y a eu un petit imprĂŠvu. â&#x20AC;&#x153;Pour la scène oĂš jâ&#x20AC;&#x2122;emmène mon voisin en bordure dâ&#x20AC;&#x2122;une route pour lâ&#x20AC;&#x2122;exĂŠcuter, nous avons tournĂŠ le long dâ&#x20AC;&#x2122;une vraie route, Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;heure de pointe. Une foule de conducteurs a donc vu cette scène : un homme armĂŠ prenant un otage. Une escouade de voitures de police a dĂŠboulĂŠ. Apparemment, de nombreux automobilistes avaient appelĂŠ, persuadĂŠs dâ&#x20AC;&#x2122;avoir assistĂŠ Ă  un meurtre. Moi, jâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtais Ă  cĂ´tĂŠ du â&#x20AC;&#x2DC;cadavreâ&#x20AC;&#x2122;, mon magnum 357 au poing. Jâ&#x20AC;&#x2122;ai immĂŠdiatement jetĂŠ lâ&#x20AC;&#x2122;arme et mis les mains en lâ&#x20AC;&#x2122;air.â&#x20AC;? â&#x20AC;&#x201D;Roger Catlin PubliĂŠ le 15 aoĂťt

PortĂŠe disparue â&#x2014;?â&#x2014;?â&#x2014;? Lâ&#x20AC;&#x2122;annulation de la sĂŠrie New York Police judiciaire, en 2010, a ĂŠtĂŠ un coup dur pour les acteurs new-yorkais. La sĂŠrie policière, qui a fait les beaux jours de la chaĂŽne NBC durant vingt ans (et en France de TF1), ĂŠtait avide de nouveaux visages pour incarner, semaine après semaine, criminels, suspects et ďŹ gurants. Beaucoup dâ&#x20AC;&#x2122;acteurs ont pu boucler leurs ďŹ ns de mois et payer leur loyer grâce Ă  de petits rĂ´les sur le tournage, en attendant de dĂŠcrocher des rĂ´les plus consistants au thÊâtre ou au cinĂŠma. Avec le temps, ĂŞtre passĂŠ par le plateau de New York Police judiciaire valait mĂŞme carte de visite : il fallait lâ&#x20AC;&#x2122;exhiber pour ĂŞtre considĂŠrĂŠ comme un acteur Ă  part entière. Retrouvez sur TĂŠlĂŠmatin la chronique de Marie Mamgioglou sur â&#x20AC;&#x153;Les crimes Ă  Washingtonâ&#x20AC;? dans lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠmission de William Leymergie, vendredi 6 septembre Ă  7 h 38.

                      


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tendances. Bleu blanc bulles

Touche pas à ma tour !

ARGENTINE — Son créateur, âgé de 23 ans,

la présente comme la “boisson des peuples forts”. Argentina, une nouvelle boisson gazeuse au citron, voudrait bien secouer l’empire Coca-Cola. Le magazine Brando salue son arrivée sur la scène Nac & Pop, selon le nom donné à toute une galaxie de restaurants, bars et produits dérivés qui se sont développés sous la présidence de Cristina Kirchner et qui se targuent d’être “nacionales y populares” (nationaux et populaires). L’expression est directement empruntée à la présidente qui, dans la lignée du mouvement péroniste, entend valoriser l’industrie nationale et la culture populaire au détriment de ce qui vient d’ailleurs ou passe pour élitiste. Sur les étiquettes d’Argentina doivent se succéder les visages de personnalités chères aux Argentins, à commencer par Eva Perón.

—Information (extraits) Copenhague

S

ur la plus haute colline de Copenhague, vingt-huit piliers de béton jaillissent d’un verdoyant tapis d’herbe, de buissons et d’arbres. Des sentiers constitués de dalles hexagonales se faufilent entre les gratteciel, des buanderies et des terrains de jeux. Un chien et son maître longent un banc sur lequel un couple de personnes âgées discute au soleil. Leurs voix sont étouffées par les cris d’enfants qui jouent. C’est un matin parfaitement ordinaire dans un quartier d’habitation qui l’est tout autant – et pourtant, non ! Car la Ligue nationale danoise pour le patrimoine immobilier et le paysage [ONG] a suggéré à l’Agence de la culture de protéger les quelque 1 300 appartements publics que comprend le quartier de Bellahøj, dans le nord-ouest de Copenhague [propriété de la commune, ces appartements ne sont pas nécessairement des logements sociaux, au contraire]. Si l’Agence de la culture y consent, ce sera la première fois qu’un quartier d’habitation publique deviendra un site protégé. Peter Hee, architecte et président de la Ligue nationale danoise pour le patrimoine immobilier et le paysage, est enthousiaste : “La construction de Bellahøj a été un événement marquant, au niveau tant de la réflexion que de la planification d’ensemble. C’était la première fois que l’on construisait aussi haut et grand. Ces immeubles sont un monument national, quelque chose d’absolument unique sur le plan architectural et historique. Il faut les préserver.” Le ministre de la Culture peut légalement faire protéger des bâtiments à partir du moment où ils ont plus de cinquante ans d’ancienneté. La Ligue nationale danoise pour le patrimoine immobilier et le paysage commence donc à s’intéresser à l’architecture de l’après-guerre,

MAIREL DIAZ

comme celle de Bellahøj [édifié entre 1951 et 1957]. “Bellahøj est le témoin du début de notre Etat providence. Du reste, il est temps d’inscrire les logements de gens ordinaires – et pas seulement des châteaux et des gentilhommières – sur la liste des sites protégés”, poursuit Peter Hee. L’idée de Bellahøj est née dans le cadre d’un concours d’architecture lancé en 1944 par la municipalité de Copenhague. Les gagnants, Tage Nielsen et Mogens Irming, se sont fortement inspirés du modernisme et de l’architecte franco-suisse Le Corbusier. Ce dernier voulait sortir les habitants des petits appartements sombres de la ville pour les installer dans de grandes tours aérées, lumineuses et entourées d’espaces verts. Avec Bellahøj, le béton a fait son entrée dans le pays. Les travailleurs ont coulé le béton sur le chantier de construction, réalisé des coffrages glissants et décoré le tout avec des briques de façade. Les tours d’habitation, qui comptent de neuf à treize étages, sont disposées en décalé afin que tous les appartements aient la meilleure vue possible. Des toits en terrasse ou des penthouses coiffent le tout. A leur construction dans les années 1950, les premiers gratte-ciel du Danemark étaient considérés comme branchés. Des hommes politiques, des employés des ambassades et des acteurs sont venus s’installer dans ces appartements tout neufs. Le loyer était plutôt élevé pour Copenhague, et l’endroit était surnommé “les immeubles de porridge” – il semble que, une fois le loyer payé, certains locataires aient parfois eu des fins de mois difficiles. Ici, tout était à portée de main : les résidents pouvaient acheter des coupons pour manger au restaurant, laisser leurs vêtements à la buanderie et demander au concierge de garer leur voiture dans le parking souterrain. [Aujourd’hui, c’est plutôt la classe moyenne qui habite ces tours.] Cela fait quatorze ans que Frank Bentin habite à Bellahøj. Il est le délégué sur place de la FSB, la société immobilière responsable de Bellahøj : “De tous les endroits où j’ai habité, c’est Bellahøj que je préfère, et jamais nous n’imaginerions en modifier l’apparence. Mais je ne vois pas, même dans mes rêves les plus extravagants, l’intérêt de classer le site. Si ça se fait [et que nous ne pouvons plus toucher à rien], nous ne pourrons plus adapter les logements aux exigences de la vie moderne. Dans ce cas, ils seront de plus en plus difficiles à louer.” Frank Bentin estime également que la protection menace le droit des habitants à gérer eux-mêmes leurs logements. “Comment allons-nous garder notre droit de regard sur la gestion si une nouvelle autorité intervient chaque fois que nous souhaiterons changer quelque chose ? Des fonctionnaires décideront à distance de ce que nous avons le droit de faire ou non. Mais ils ne savent rien de ce que veut dire habiter dans un logement public.” L’Agence de la culture avait prévu d’avancer sur la question de la protection au mois d’août, mais a décidé de reporter l’échéance, explique Mogens A. Morgen, chef du département architecture, design et art décoratif de l’agence. “Nous souhaitons mettre en œuvre une coopération constructive avec les propriétaires de Bellahøj. C’est important pour nous que la protection soit décidée en accord avec eux, car ils devront aussi s’occuper des lieux.” —Mathilde Riis Holm et Hélène Chéret Publié le 1er juillet

Virginité en tube PAKISTAN — “Un tube de B-Virgin, s’il vous plaît !” “Nous sommes en rupture de stock, mais je peux vous proposer la crème Retrouve tes 18 ans, si vous voulez.” Cette scène, qui se passe dans une pharmacie de Karachi, a le don de hérisser Halima Mansoor. La journaliste est atterrée de voir proposer à la vente, depuis quelques mois, divers onguents et suppositoires censés permettre aux jeunes épousées de donner à leur mari l’illusion de leur virginité. Sur son blog, hébergé par le quotidien The Express Tribune, elle dénonce cette mascarade, qui ne fait qu’entretenir la pression sociale qui s’exerce sur les femmes au Pakistan. Dans le pays, virginité rime souvent avec honneur – un honneur au nom duquel 1 000 meurtres ont été commis en 2011, selon la Commission pakistanaise des droits de l’homme.

DESSIN DE FALCO, LA HAVANE

DESSIN DE KOPELNITSKY, ETATS-UNIS

Au Danemark, on envisage pour la première fois de classer des logements publics en sites protégés. Les habitants des premiers gratte-ciel construits à Copenhague ne l’entendent pas de cette oreille.


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INSOLITES

CATERS NEWS AGENCY/SIPA

L’élevage de cafards : un art exigeant

Tempête dans une horloge SUISSE — La “surqualité”. Voilà

le problème de nos voisins helvètes. “Le très haut de gamme ne suffit plus à assurer l’avenir d’une entreprise”, note le quotidien genevois Le Temps. En cause, la crise financière de 2009 et l’envolée du franc suisse qui a rendu les produits locaux moins attrayants que leurs concurrents étrangers. Pour faire face, de plus en en plus d’industriels élargissent donc leur palette… vers le bas. Alors, finie la perfection suisse ? Peut-être pas tout à fait. Mais les entreprises et leurs ingénieurs sont en pleine “remise en question culturelle”. Car, pour fabriquer des objets plus simples et à la durée de vie plus courte, il faut s’adapter.

Vos papiers, please ! RUSSIE — La prochaine

fois que vous vous rendrez à Moscou, vous serez peut-être interpellé par la police. Ou par le

FSB (services secrets, ex-KGB), mais là, ce serait manquer de chance ! Car le policier, voyant que vous ne

comprenez pas le russe, devrait pouvoir vous interroger dans la langue de Shakespeare. “Show me your pass and your registration, please !” (Montrez-moi votre passeport et la preuve de votre enregistrement, s’il vous plaît). Le maire de la ville, Sergueï Sobianine (en passe d’être réélu le 8 septembre, voir p. 27), vient d’annoncer le déblocage d’une enveloppe pour recruter des policiers maîtrisant cette langue et former les autres, explique The Moscow Times. Le chef de la police espère pouvoir dépêcher ses premières patrouilles anglophones dans le centre-ville d’ici un an.

DESSIN DE TIOUNINE PARU DANS KOMMERSANT, MOSCOU

Effacera bien qui effacera le dernier. On savait les graffitis éphémères par essence, sans cesse menacés par, entre autres, les brosses des sociétés de nettoyage urbain. Mais il est des graffeurs que cette finiPHOTO tude exaspère, surtout lorsque les brosses sont déjà en action huit heures à peine après qu’une œuvre a été réalisée. Ayant surpris, en mai, un homme en train d’effacer l’un de ses graffs dans le quartier londonien d’Islington, D. S., 28 ans, l’a photographié et ensuite portraituré en pleine besogne, sur le même mur. Ironie du sort, ce deuxième graff a duré plus que le précédent. Comme l’a constaté le Daily Mail, il est toujours en place… pour l’instant.

● L’évasion de ses cafards d’élevage – 1 million de blattes américaines en cavale – a fait le tour du web. Wang Pengsheng a perdu tous ses insectes destinés à la préparation de remèdes traditionnels. Dans son business plan, ce Chinois infortuné avait tout prévu – sauf la démolition de son écloserie, détruite à la pelle mécanique par un individu en uniforme. “Ce n’est pas nous qui l’avons démolie, c’est probablement le bureau de la construction, qui a estimé que c’était un bâtiment illégal”, se défend l’administration du territoire de la commune de Dafeng, citée par Xinhuanet. L’élevage des cafards est un art exigeant. Maintenus à une température de 32 à 36 °C et à un taux d’humidité de 80 %, les cancrelats se repaissent de poulet, de biscuits, de fruits et de graisse animale – des mets coûteux mais rentables. M. Wang, qui avait investi plus de 180 000 yuans (près de 22 000 euros) dans l’achat de 102 kilos d’œufs, tablait sur 1 000 yuans (1 200 euros) de bénéfices par kilo de cafards adultes. Encore eût-il fallu que son centre reste sur pied. A dire vrai, l’éleveur n’a pas tout perdu. Dans les décombres de l’écloserie, sa maman soigne amoureusement les rescapés. Hémorroïdes, inflammations, tumeurs cancéreuses, problèmes circulatoires, ulcères… En médecine traditionnelle, le cafard séché soigne mille maux, relate Baidu Baike, le Wikipédia chinois. Vivante, en revanche, la blatte est une vraie cochonnerie qui propage une kyrielle de maladies infectieuses. Et une cochonnerie coriace : Periplaneta americana peut survivre neuf jours après décapitation, note une société du Yunnan qui produit chaque année 50 tonnes de blattes pilées pour l’industrie pharmaceutique.


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histoire.

La Magna Carta, fierté L anglo-saxonne

—Financial Times (extraits) Londres

1215 Angleterre Signée il y a près de huit cents ans, cette charte passe pour l’ancêtre de la Déclaration universelle des droits de l’homme.

a Magna Carta, ou Grande Charte, est un pacte conclu durant l’été 1215 entre le roi d’Angleterre Jean sans Terre et un groupe de barons en révolte, un accord sur des questions de fiscalité, de droits féodaux et de justice. A l’époque, c’est un flop. Au paroxysme d’une période difficile pour les deux camps, il est probable que le traité a suscité plus d’un haussement de sourcils. Dans son passage le plus étonnant, en effet, la charte stipule pour la première fois une limitation des pouvoirs royaux. A l’époque, beaucoup veulent croire qu’elle annonce une nouvelle ère de collaboration entre le monarque et ses sujets. L’ère en question est de courte durée. La Magna Carta ne reste en vigueur que dix semaines à peine. Le roi n’a consenti à la ratifier que pour gagner du temps. Peu après, il en appelle à Rome pour que le pape déclare le document nul et non avenu. A la fin de l’été, ses désirs sont exaucés grâce à une bulle d’Innocent III. L’hiver suivant, l’Angleterre sombre dans la guerre civile. En 1216, Jean passe à l’offensive, remporte une victoire dans les comtés de l’Est, qu’il fête par une orgie de pêches et de cidre. Il meurt de la dysenterie en octobre de la même année. Dans la petite salle de la British Library où sont conservés deux des quatre exemplaires de la première Magna Carta qui ont survécu, on ne ressent rien du drame et des manigances de ces journées de fièvre politique. L’un des documents est presque illisible, abîmé par un incendie au XVIIIe siècle. Et l’autre n’est guère plus facile à lire, car le texte, austère, est rédigé dans un flot continu d’abréviations latines. C’est vers le milieu que se trouve la partie qui a fait de la Magna Carta l’un des documents les plus respectés et les plus influents de l’histoire mondiale. Elle dit à peu près ceci : “Aucun homme libre ne sera saisi, ni emprisonné ni dépossédé de ses biens, déclaré hors-la-loi, exilé ou exécuté, de quelque manière que ce soit. Nous ne le condamnerons pas non plus à l’emprisonnement sans un jugement légal de ses pairs, conforme aux lois du pays. […] A personne nous ne vendrons, refuserons ni retarderons les droits à la justice.”

jusqu’à Washington l’an prochain. “Elle est considérée comme l’ancêtre de la Constitution américaine”, explique Philip Buckler. “Les textes de ce genre, constate Neil McGregor, directeur du British Museum, disent en réalité peu de choses. Mais ils deviennent les symboles de toutes sortes de valeurs et d’aspirations. Leur sens ne cesse d’évoluer. Ils permettent d’établir la filiation d’idées essentielles. Nous savons tous qu’en fait la Magna Carta ne concernait qu’un groupe de gens puissants et privilégiés qui cherchaient à se protéger de quelqu’un d’encore plus puissant et privilégié. Mais elle est devenue autre chose.”

Pour une élite. Un avis que partage June Osborne, doyenne de la cathédrale de Salisbury : “Personne n’ira affirmer que les barons anglais du début du XIIIe siècle étaient des altruistes désintéressés. Nous ne sommes pas en train de prétendre que la Magna Carta est ce qu’elle n’est pas.” Et ce qu’elle n’est assurément pas, c’est un texte démocratique. Les hommes “libres” mentionnés dans la clause 39 étaient en fait une élite qui excluait la paysannerie – les vilains –, qui représentait la majeure partie de la population. La charte est révisée en 1216, 1217 et 1225 avant d’être enfin copiée dans les archives du Parlement médiéval d’Angleterre, mais très vite elle se pare d’une aura mystique allant bien au-delà de sa vocation d’origine, très limitée. En 1341, le Parlement commence à exiger que tous les plus hauts dignitaires du royaume prêtent serment sur elle. Au XVIIe siècle, Edward Coke, ministre de la Justice sous les Stuarts, l’interprète comme une déclaration des libertés individuelles. Et ainsi de suite. De nos jours, il est impossible de lire la Déclaration universelle des droits de l’homme des Nations unies de 1948 sans entendre les échos de la Grande Charte de 1215. Pas mal, pour un document qui n’a été respecté que pendant dix semaines. —Peter Aspden Publié le 12 juillet

Contexte

Un sens qui ne cesse d’évoluer. L’impact de ce

LA GUERRE DES BARONS

qui sera plus tard connu comme les clauses 39 et 40 est encore perceptible dans la vie politique moderne. “Elles ont redéfini la relation entre les nations et leurs gouvernants”, commente Philip Buckler, doyen de la cathédrale de Lincoln. “Ce que dit la Magna Carta, c’est que tout le monde doit rendre des comptes.” C’est dans la cathédrale de Lincoln qu’est conservé l’un des autres exemplaires de la charte. Le quatrième se trouve à la cathédrale de Salisbury. En février 2015, dans le cadre des célébrations du 800e anniversaire du document, les quatre exemplaires seront rassemblés pour la première fois de l’Histoire, accessibles aux spécialistes et à 1 215 personnes tirées au sort dans le public. La portée de la Magna Carta est aujourd’hui devenue universelle, allant bien au-delà de sa signification d’origine. Mais son pouvoir est-il réel ou ne s’agit-il que d’une sorte de talisman ? Nous avons parcouru un long chemin depuis le temps des barons en révolte. Et c’est justement cela qui compte. La Magna Carta est désormais l’incarnation de thèmes très éloignés de sa vocation de départ. Les Etats-Unis lui accordent une importance toute particulière. En 1939, la version de Lincoln était exposée à la Foire internationale de New York. A la déclaration de la guerre, elle a été aussitôt transférée à la bibliothèque du Congrès, puis mise à l’abri dans l’enceinte de Fort Knox. Pour marquer le 75e anniversaire de l’événement, elle refera le voyage

Jean sans Terre (1166-1216), roi d’Angleterre à partir de 1199, s’engage dans un conflit coûteux avec le roi de France Philippe Auguste. Pour financer ses armées, il accroît la pression fiscale sur les nobles, qu’il traite sans ménagement. Ceux-ci se liguent et l’obligent à ratifier en 1215 la Magna Carta, en échange de laquelle ils renouvellent leur serment de fidélité. Quand le roi rejette finalement la charte, ils se rebellent ouvertement et vont jusqu’à offrir la couronne au prince Louis de France, le futur Louis VIII. La conséquence ne se fait pas attendre : en mai 1216, les Français débarquent. En juin, ils sont accueillis en libérateurs à Londres. A la mort de Jean en octobre, son fils Henri III devient roi à 9 ans. Les barons se rallient peu à peu à lui, et les Français finissent par être chassés, en septembre 1217.

← Jean d’Angleterre, alias Jean sans Terre, renia la charte aussitôt après l’avoir signée, en 1215. Photo Bob Thomas/Popperfoto/Getty Images


 

     

      

    

   

       

  

      

        


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Courrier International du 5 septembre 2013 : la nouvelle guerre froide

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