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N° 1185 du 18 au 24 juillet 2013 courrierinternational.com Belgique : 3,90 €

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JUSTICE—LE VERDICT QUI DIVISE L’AMÉRIQUE SÉRIE D’ÉTÉ—LA GUERRE DES CHATS CONTRE LES OISEAUX SANTÉ—L’INVASION DES FAUX ANTIPALUDÉENS noir

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Le jour où la classe moyenne se révoltera

Après la Turquie et le Brésil , à qui le tour ? Les analyses de la presse étrangère

Moyen-Orient Le crépuscule de l’islam politique


et

présentent

Visuels non contractuels. L’éditeur se réserve le droit d’interrompre la parution en cas de mévente. Société éditrice : COBRA - 18-22 rue des Poissonniers 92200 Neuilly-sur-Seine RCS Nanterre 333 761 377, sous licence exclusive des Éditions Dupuis. © Dupuis 2013. Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation strictement réservés pour tous les pays. Action Belgique uniquement

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3

Courrier international — no 1185 du 18 au 24 juillet 2013

Sommaire

ÉDITORIAL ÉRIC CHOL

En couverture : —Touristes dans l’île de Hainan, Chine. Photo Stefano de Luigi/VII —Dessin de Mayk, Suède.

CAHIER RÉGIONS Retrouvez dans certaines de nos éditions notre supplément Bretagne (dép. 22, 29, 35, 56). En couverture : La plage de Brignogan, dans le Finistère. Photo Emile Luider/ Cosmos

LEJOUR OÙLA CLASSE MOYENNESE SOULÈVERA Les mouvements protestataires en Turquie et au Brésil l’ont montré : la classe moyenne bouscule le pouvoir et les élites dans les pays émergents. Elle pourrait bien bouleverser l’ordre du monde, écrit le philosophe américain Francis Fukuyama.

7 jours dans le monde 10. Portrait. Glenn Greenwald,

l’homme qui a mis Snowden à la une 11. Controverse. “Superman”

est-il un film optimiste ?

D’un continent à l’autre MOYEN-ORIENT 12. Monde musulman. Face aux islamistes, construire des contre-pouvoirs ? 15. Egypte. Le “new look” des Frères musulmans AFRIQUE 16. Libye. A Tripoli, liberté

et insouciance 17. Afrique du Sud. Gym et gangs

font bon ménage

p.20

ASIE 18. Japon. Qu’avez-vous fait de notre démocratie ? 19. Afghanistan. 2014, l’année à risque

Etats-Unis Mort tragique, verdict tragique

AMÉRIQUES

L’acquittement du meurtrier du jeune Trayvon Martin divise le pays et les éditorialistes. “Une honte”, écrit Gary Younge dans The Guardian. “Le système pénal a été irréprochable”, lui répond The Washington Post.

20. Etats-Unis. Mort tragique,

verdict tragique 21. Chili. La philo trouve ses voix 22. Etats-Unis. Poils et plumes :

massacre et noms d’oiseaux

EUROPE

p.22

25. Royaume-Uni. Une société

Poils et plumes : massacre et noms d’oiseaux

à mille lieues de la réalité 26. Portugal. La maison retrouvée

du Juste

BELGIQUE 30. Politique. La stratégie Kris Peeters

Nos relations avec les animaux en disent long sur nos sociétés. Tout l’été, Courrier international vous emmène dans un tour du monde singulier. Deuxième volet de notre série “Des animaux et des hommes”.

360°

Transversales 40. Economie. Alerte aux faux traitements

p.46

antipaludéens 42. Sciences et innovations. L’Académie

L’honneur perdu de Baltasar Garzón Il restera dans l’Histoire comme l’homme qui fit arrêter Pinochet. Mais le vent a tourné pour le juge Garzón, aujourd’hui interdit d’exercer dans son pays natal, l’Espagne. (“Grandeur et décadence” 2/8).

des sciences dans la tourmente 44. Médias. L’intervention militaire

déclenche une guerre sur Wikipédia 45. Signaux. Toutes les choses ont une fin

360º 51. Plein écran. Y a-t-il quelqu’un

pour sauver Washington ? 52. Tendances. La littérature AJUBEL

K

arl Marx l’avait juré : les classes moyennes n’existent pas. Seul problème, elles rassemblent déjà des centaines de millions d’individus à travers la planète. Alors imaginez le penseur, avec sa longue crinière blanche et sa barbe, en train de réviser son postulat d’hier, et de twitter, un siècle et demi après son Manifeste du Parti communiste, “Classes moyennes de tous les pays, révoltez-vous #révolution”. Le message, adressé par @Kmarx2013, poursuivrait son tour du monde, en Chine, au Brésil, en Turquie ou en Indonésie. Lutter, oui, mais pour quoi et contre qui ? C’est vrai, les classes moyennes des pays émergents ont des fourmis dans les jambes. C’est vrai aussi, leurs démangeaisons risquent de mettre la planète en ébullition. Mais il manque encore à ces nouveaux contestataires un projet politique. Dans ce grand basculement du monde, il n’y a pas que des gagnants. En Europe ou aux Etats-Unis, les classes moyennes traditionnelles sont à la peine. Dans les années 1960, leurs parents avaient cru à la fable de l’ascenseur social. C’était avant la mondialisation, avant la crise. Ces catégories sont en voie de désagrégation. En haut, les rescapés : primes confortables, pavillons cossus, 4 x 4 hybrides et vacances exotiques. En bas, les déclassés : salaires rabougris, avenirs précaires et clients potentiels de l’agence locale de Pôle emploi. Entre ces deux univers, la cognée de la mondialisation fait son travail d’éclatement. Les anciennes classes moyennes pourraient, elles aussi, avoir des picotements dans les jambes. Une envie de révolte, avec ou sans projet politique.

rubriques

p.34

BOLIGÁN

Picotements et ébullition

à la une

sans prise de tête 54. Histoire. Chroniques tsiganes


4.

Courrier international — no 1185 du 18 au 24 juillet 2013

Sommaire Les journalistes de Courrier international sélectionnent et traduisent plus de 1 500 sources du monde entier : journaux, sites, blogs. Ils alimentent l’hebdomadaire et son site courrierinternational.com. Les titres et les surtitres accompagnant les articles sont de la rédaction. Voici la liste exhaustive des sources que nous avons utilisées cette semaine : Al-Hayat Londres, quotidien. The Atlantic mensuel, Washington. Business Day Johannesburg, quotidien. Caixin Wang (caing.com) Pékin, en ligne. The Economist Londres, hebdomadaire. Expert Moscou, hebdomadaire. Foreign Policy Washington, bimestriel. Frankfurter Allgemeine Zeitung Francfort, quotidien. Gatopardo Mexico, mensuel. Gazeta.ru Moscou, en ligne. O Globo Rio de Janeiro, quotidien. The Guardian Londres, quotidien. Al-Hayat Arabie Saoudite (siège à Londres), quotidien. The Independent quotidien, Londres. Mail & Guardian Johannesburg, quotidien. Mainichi Shimbun Tokyo, quotidien. Al-Monitor (www.al-monitor.com) Washington, en ligne. The New York Times Etats-Unis, quotidien. New York Magazine Etats-Unis, hebdomadaire. Now. (now.mmedia.me/lb/ar) Beyrouth, en ligne. NRC Handelsblad Amsterdam, quotidien. Open New Delhi, hebdomadaire. L’Orient-Le Jour Beyrouth, quotidien. Piauí São Paulo, mensuel. Público Lisbonne, quotidien. Qué Pasa Santiago, hebdomadaire. Le Quotidien d’Oran quotidien, Algérie. Der Spiegel Hambourg, hebdomadaire. Tehelka New Delhi, hebdomadaire. Voices of Africa Johannesburg, en ligne. De Volkskrant Amsterdam, quotidien. The Wall Street Journal New York, quotidien. The Washington Institute for Near East Policy (washingtoninstitute.org) Etats-Unis, en ligne. The Washington Post Etats-Unis, quotidien.

← Toutes nos sources Chaque fois que vous rencontrez cette vignette, scannez-la et accédez à un contenu multimédia sur notre site courrierinternational.com (ici, la rubrique “Nos sources”).

courrier lecteurs Les lecteurs peuvent nous écrire par courriel à web@courrierinternational. com ou par courrier postal à : Courrier international, Rédaction en chef, 6-8, rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75212, Paris Cedex 13. Merci de préciser votre nom (pas de pseudonyme) et la localité d’où vous écrivez.

Attachée à CI Je tiens à vous remercier de dater (enfin) les articles que vous nous proposez. Je l’avais demandé il y a plusieurs années déjà (je suis abonnée depuis l’origine) sans succès, car je suis convaincue qu’il faut citer ses sources et les citer entièrement. Cela manquait. Bravo, donc, de combler cette lacune. En ce qui concerne la nouvelle maquette, je n’aime pas son esthétique, et je n’aimais pas non plus

la précédente (je reste attachée à celle que nous lisions encore avant), mais j’apprécie réellement certains ajouts, comme les “sources”, mieux situées maintenant qu’auparavant (elles étaient regroupées sur une page au début du journal), la page d’infographie, les paragraphes explicatifs que vous ajoutez parfois pour éclairer une situation mal connue traitée dans un article, la plus grande importance accordée aux sciences ainsi que le choix de publier parfois un très long article d’un format “excessif” pour la presse quotidienne. Et bravo aussi pour votre recherche et vos choix d’illustrations, toujours si pertinents. Enfin, j’en profite pour féliciter vos traducteurs. Je suis moi-même traductrice et suis à même d’apprécier la qualité de leur travail. Tout cela m’éloigne de mon sujet (la datation des articles), mais j’ai plaisir à vous dire à quel point je suis attachée à Courrier international. —Christine Vermont

SUR NOTRE SITE

Amélioration

WEB DOCUMENTAIRE La vie de Roger McGowen (photo), condamné au terme d’un procès entaché d’erreurs et qui, depuis vingt-six ans, clame son innocence. L’ACTUALITÉ PAYS PAR PAYS La navigation par carte, une nouvelle façon de découvrir l’information. Retrouvez nous aussi sur Facebook, Twitter, Google + et Pinterest

Enfin, vous vous êtes décidé à mentionner la date de parution des articles traduits. C’est important quand tout va si vite. Abonné de longue date, j’avais plusieurs fois exprimé ce souhait d’amélioration et je n’étais sans doute pas le seul. Intéressante mise en page aussi du 360° dans le n° 1179, consacré à la Chine, avec des mots-clés surlignés et une flèche vers une note marginale. A renouveler ! —Jean-Claude Antoine

RECTIFICATIFS

– Une erreur s’est glissée dans notre supplément Corse du n° 1184 (diffusé exclusivement en Corse) : la photo de la page V est de Joël Saget, de l’AFP. Toutes nos excuses au photographe. – Dans le dossier Egypte de notre n° 1184, deux articles (“C’est un coup d’Etat !” et “Militaires et populaires”) ont été datés par erreur des 6 et 7 juin. Il s’agissait bien évidemment des 6 et 7 juillet.

Edité par Courrier international SA, société anonyme avec directoire et conseil de surveillance au capital de 106 400 €. Actionnaire La Société éditrice du Monde. Président du directoire, directeur de la publication : Antoine Laporte. Directeur de la rédaction, membre du directoire :Eric Chol. Conseil de surveillance : Louis Dreyfus, président. Dépôt légal Juillet 2013. Commission paritaire n° 0712c82101. ISSN n°1154-516X Imprimé en France/Printed in France Rédaction 6-8, rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75212 Paris Cedex 13 Accueil 33 (0)1 46 46 16 00 Fax général 33 (0)1 46 46 16 01 Fax rédaction 33 (0)1 46 46 16 02 Site web www.courrierinternational. com courriel lecteurs@courrierinternational.com Directeur de la rédaction Eric Chol Rédacteurs en chef Jean-Hébert Armengaud (16 57), Claire Carrard (édition, 16 58), Odile Conseil (déléguée 16 27), Rédacteurs en chef adjoints Catherine André (16 78), Raymond Clarinard, Isabelle Lauze (hors-séries, 16 54). Assistante Dalila Bounekta (16 16) Rédactrice en chef technique Nathalie Pingaud (16 25) Direction artistique Sophie-Anne Delhomme (16 31) Directeur de la communication et du développement Alexandre Scher (16 15) Conception graphique Javier Errea Comunicación Europe Catherine André (coordination générale, 16 78), Danièle Renon (chef de service adjointe Europe, Allemagne, Autriche, Suisse alémanique, 16 22), Gerry Feehily (Royaume-Uni, Irlande, 16 95), Lucie Geffroy (Italie, 16 86), Nathalie Kantt (Espagne, Argentine, 16 68), Daniel Matias (Portugal, Brésil, 16 34), Iwona Ostapkowicz (Pologne, 16 74), Caroline Marcelin (chef de rubrique, France,17 30), Iulia BadeaGuéritée (Roumanie, Moldavie, 19 76), Wineke de Boer (Pays-Bas), Solveig Gram Jensen (Danemark, Norvège), Alexia Kefalas (Grèce, Chypre), Mehmet Koksal (Belgique), Kristina Rönnqvist (Suède), Agnès Jarfas (Hongrie), Mandi Gueguen (Albanie, Kosovo), Miro Miceski (Macédoine), Martina Bulakova (République tchèque, Slovaquie), Kika Curovic (Serbie, Monténégro, Croatie, Bosnie-Herzégovine), Marielle Vitureau (Lituanie), Katerina Kesa (Estonie), Russie, est de l’Europe Laurence Habay (chef de service, 16 36), Alda Engoian (Caucase, Asie centrale), Larissa Kotelevets (Ukraine) Amériques Bérangère Cagnat (chef de service, Amérique du Nord, 16 14), Gabriel Hassan (Etats-Unis, 16 95), Anne Proenza (chef de rubrique, Amérique latine, 16 76), Paul Jurgens (Brésil) Asie Agnès Gaudu (chef de service, Chine, Singapour, Taïwan, 16 39), Christine Chaumeau (Asie du Sud-Est, 16 24), Ingrid Therwath (Asie du Sud, 16 51), Ysana Takino (Japon, 16 38), Kazuhiko Yatabe (Japon), Zhang Zhulin (Chine, 17 47), Elisabeth D. Inandiak (Indonésie), Jeong Eun-jin (Corées) Moyen-Orient Marc Saghié (chef de service, 16 69), Ghazal Golshiri (Iran), Pascal Fenaux (Israël), Philippe Mischkowsky (pays du Golfe), Pierre Vanrie (Turquie) Afrique Ousmane Ndiaye (chef de rubrique, 16 29), Hoda Saliby (chef de rubrique Maghreb, 16 35), Chawki Amari (Algérie), Sophie Bouillon (Afrique du Sud). Transversales Pascale Boyen (chef des informations, Economie, 16 47), Catherine Guichard (Economie, 16 04), Anh Hoà Truong (chef de rubrique Sciences et Innovation, 16 40), Gerry Feehily (Médias, 16 95), Virginie Lepetit (Signaux) Magazine 360° Marie Béloeil (chef des informations, 17 32), Virginie Lepetit (chef de rubrique Tendances, 16 12), Claire Maupas (chef de rubrique Insolites 16 60), Raymond Clarinard (Histoire), Catherine Guichard. Ils et elles ont dit Iwona Ostapkowicz (chef de rubrique, 16 74) Site Internet Hamdam Mostafavi (chef des informations, responsable du web, 17 33), Carolin Lohrenz (chef d’édition, 19 77), Carole Lyon (rédactrice multimédia, 17 36), Paul Grisot (rédacteur multimédia, 17 48), Pierrick Van-Thé (webmestre, 16 82), Patricia Fernández Perez (marketing), Agence Courrier Sabine Grandadam (chef de service, 16 97) Traduction Raymond Clarinard (rédacteur en chef adjoint), Natalie Amargier (russe), Isabelle Boudon (anglais, allemand), Françoise Escande-Boggino (japonais, anglais), Caroline Lee (anglais, allemand, coréen), Françoise Lemoine-Minaudier (chinois), Julie Marcot (anglais, espagnol, portugais), Daniel Matias (portugais), Marie-Françoise Monthiers (japonais), Mikage Nagahama (japonais), Ngoc-Dung Phan (anglais, italien, vietnamien), Olivier Ragasol(anglais, espagnol), Danièle Renon (allemand), Mélanie Sinou (anglais, espagnol), Leslie Talaga (anglais, espagnol) Révision Jean-Luc Majouret (chef de service, 16 42), Marianne Bonneau, Philippe Czerepak, Fabienne Gérard, Françoise Picon, Philippe Planche, Emmanuel Tronquart (site Internet) Photographies, illustrations Pascal Philippe (chef de service, 16 41), Lidwine Kervella (16 10), Stéphanie Saindon (16 53) Maquette Bernadette Dremière (chef de service), Catherine Doutey, Nathalie Le Dréau, Gilles de Obaldia, Josiane Petricca, Denis Scudeller, Jonnathan Renaud-Badet, Alexandre Errichiello, Céline Merrien (colorisation) Cartographie Thierry Gauthé (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66) Calligraphie Hélène Ho (Chine), Abdollah Kiaie (Inde), Kyoko Mori (Japon) Informatique Denis Scudeller (16 84) Directeur de la production Olivier Mollé Fabrication Nathalie Communeau (directrice adjointe), Sarah Tréhin (responsable de fabrication). Impression, brochage Maury, 45330 Malesherbes. Ont participé à ce numéroEdwige Benoit, Jean-Baptiste Bor, Isabelle Bryskier, Aurélie Carrier, Anastazia Dupuy, Chloé Emmanouilidis, Manon Flausch, Violette Giang, Marion Gronier, Baptiste Lafferrerie, Jean-Baptiste Luciani, Camilo Moreno, Valentine Morizot, Chloé Paye, Corentin Pennarguear, Polina Petrouchina, Laura Rodriguez, Hélène Rousselot, Isabelle Taudière, Anne Thiaville, Marine Zambrano Secrétaire général Paul Chaine (17 46). Assistantes Natacha Scheubel (16 52), Sophie Nézet (partenariats, 16 99), Sophie Jan. Gestion Bénédicte Menault-Lenne (responsable, 16 13). Comptabilité 01 48 88 45 02. Responsable des droits Dalila Bounekta (16 16). Ventes au numéroResponsable publications :Brigitte Billiard. Direction des ventes au numéro: Hervé Bonnaud. Chef de produit : Jérôme Pons (0 805 05 01 47, fax : 01 57 28 21 40). Diffusion internationale : FranckOlivier Torro (01 57 28 32 22). PromotionChristiane Montillet. Marketing Sophie Gerbaud (directrice, 16 18), Véronique Lallemand (16 91), Lucie Torres (17 39), Romaïssa Cherbal (16 89).

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GEIE COURRIER INTERNATIONAL EBL COURRIER INTERNATIONAL pour la Belgique et le Grand Duché de Luxembourg est commercialisé par le GEIE COURRIER INTERNATIONAL EBL qui est une association entre la société anonyme de droit français COURRIER INTERNATIONAL et la société anonyme de droit belge IPM qui est l’éditeur de La Libre Belgique et de La Dernière Heure Les Sports. Co-gérant Antoine Laporte Co-gérant et éditeur responsable François le Hodey Directeur général IPM Denis Pierrard Direction logistique IPM Christian De Coster Coordination rédactionnelle Pierre Gilissen

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6.

Courrier international — no 1185 du 18 au 24 juillet 2013

7 jours dans le monde. AFRIQUE DU SUD

Un nouveau parti populiste ? Pas d’inquiétude !

Un pape en majesté

Exclu de l’ANC en avril 2012 après en avoir dirigé la Ligue des jeunes, le turbulent Julius Malema, 32 ans, vient de lancer sa propre formation politique. Mais cela ne changera pas le paysage politique sud-africain, estime ce chroniqueur. —Business Day Johannesburg

L

ITALIE — “François, pape courage”, titre le Vanity Fair italien en décernant par avance le titre d’“homme de l’année” au souverain pontife. Le magazine, qui salue notamment ses propos sur l’île italienne de Lampedusa, lundi 8 juillet, en faveur des migrants, estime que “les 100 premiers jours de son pontificat l’ont déjà propulsé en tête du classement des leaders du monde qui marquent l’Histoire”. Ne sacrifiant pas au glamour qui le caractérise, le magazine fait réagir diverses personnalités : l’écrivain Erri De Luca, le ténor Andrea Bocelli ou encore Elton John. “Le pape François est un miracle d’humilité dans une époque dominée par la vanité”, estime par exemple le chanteur britannique.

Un candidat mormon en campagne

ALEXANDER JOE

↑ Julius Malema (au second plan) lors du lancement de son parti, le 11 juillet à Johannesburg.

pour la liberté économique. Reste à voir si tout ce bruit aura de l’importance. La première tâche des EFF sera de convertir l’intérêt des jeunes pour la politique en bulletins de vote. Notre jeunesse s’intéresse à la politique. Un manque d’intérêt pour les élections ne doit pas être confondu avec un manque d’intérêt pour la politique. Leur deuxième défi sera de décider s’ils vont se poser en parti politique moderne ou en simple mouvement social. Ou les deux. Et, plus important encore, les EFF doivent savoir s’ils veulent fonder une entreprise politique ou si leur mouvement repose seulement sur la figure populaire de Julius Malema. Ces considérations vont être importantes, parce que le message fondamental de cette formation, c’est qu’elle visera les plus pauvres, en particulier les jeunes, qui n’ont même pas les moyens de s’acheter un béret rouge [signe de ralliement du nouveau parti]. Ces jeunes des townships et ces ouvriers sont des électeurs potentiels, mais aussi des réserves pour aller manifester. Et c’est pour

cela que le facteur Malema est important. Les EFF pourraient mobiliser hors de l’espace politique traditionnel. S’ils y parviennent, cela risque d’introduire un élément d’ingouvernabilité que Malema pourrait utiliser pour faire pression sur le gouvernement. Mais, quoi qu’il arrive, je ne crois pas que l’ANC et la DA aient beaucoup de souci à se faire. —Aubrey Matshiqi Publié le 15 juillet

SOURCE BUSINESS DAY Johannesburg,Afrique du Sud Quotidien, 36 000 ex. Né peu de temps avant la fin de l’apartheid (en 1986), ce quotidien économique est également très ouvert sur l’actualité africaine. Ses analyses sont prisées des milieux économiques.

DR

a nouvelle Afrique du Sud jouit de beaucoup de bonnes choses, mais pas d’un système véritablement multipartite. Notre réalité politique, c’est la domination du Congrès national africain (ANC), parti unique au pouvoir, sur un seul vrai parti d’opposition, l’Alliance démocratique (DA). La domination d’un parti unique dans notre pays n’est pas nouvelle. Elle est bien plus ancienne que les dix-neuf ans de gouvernement de l’ANC, si l’on prend en compte le cauchemar du gouvernement du Parti national [à l’origine de l’apartheid], qui a duré quarante-six ans. C’est pour cette raison que je me réjouis de la formation de nouveaux partis politiques. Je suis convaincu [que c’est une bonne chose], parce que les nouveaux partis peuvent trébucher ou disparaître, mais un jour ils se transformeront en plein d’autres partis qui tireront les leçons de leurs erreurs et nous rapprocheront de notre objectif ultime : une démocratie multipartite. Enfin, ça, ce n’est pas pour l’année prochaine [les élections générales se dérouleront en 2014]. Cela dit, je suis tout excité par la création d’Agang [lancé en février dernier par Mamphela Ramphele, voir CI no 1170 du 4 avril] et des Combattants pour la liberté économique (EFF), que vient de fonder Julius Malema [son programme : le partage des terres sans compensation et la nationalisation des mines ; un autre chroniqueur de Business Day compare d’ailleurs Malema à Staline]. Je dois cependant souligner qu’aucune de ces formations ne va changer la donne politique. Cela créera juste du mouvement dans notre paysage politique. Nos partis d’opposition ressemblent à l’équipe d’Arsenal. Elle joue merveilleusement bien. Quand on regarde Arsenal, on comprend le sens de l’expression “poésie en mouvement”, mais cette équipe ne compte pas beaucoup de victoires à son actif. En revanche, l’ANC, c’est comme Manchester United. Son jeu n’a rien de gracieux, mais il obtient des résultats. Bref, il y a beaucoup de mouvement dans la vie politique sud-africaine, mais pas de signe net de changement. Imaginez un objet immobile et dites-vous que c’est le paysage politique sud-africain. Si l’objet changeait de position, ce serait un changement. Le fait qu’il ne bouge pas ne veut toutefois pas dire qu’il n’y a pas de mouvement, car ses particules – les atomes et les molécules – sont constamment en mouvement. Attendez-vous à voir beaucoup de couleurs, de mouvements et de bruit avec la bande des Combattants

MALI — Entrepreneur social éduqué

aux Etats-Unis, Yeah Samaké est l’un des vingt-huit candidats à l’élection présidentielle prévue pour le 28 juillet, mais il est aussi et surtout “le seul mormon du Mali”, note le magazine américain Time, dans un pays qui compte 95 % de musulmans. La route sera longue pour Samaké, maire d’une commune de 50 000 habitants dans le sud du pays et encore inconnu sur la scène politique nationale. Il compte néanmoins sur ses coreligionnaires d’outre-Atlantique pour l’appuyer dans ses ambitions présidentielles :


7 JOURS.

Courrier international — no 1185 du 18 au 24 juillet 2013

7

RUSSIE

LE DESSIN DE LA SEMAINE

L’agressivité interethnique se renforce

Tous en selle, tous aidés ?

ROMAN PYATAKOV/RIA NOVOSTI

Un fait divers sanglant et une enquête d’opinion montrent un accroissement inquiétant des tensions entre les différentes communautés de la Fédération.

↑ Pougatchev, le 9 juillet : des Russes demandent l’expulsion des Tchétchènes après la mort d’un jeune homme lors d’une bagarre.

Non à l’abattage rituel POLOGNE — L’interdiction de l’abat-

tage rituel votée en Pologne le

12 juillet fait des vagues en Israël. “C’est inadmissible”, considère le président de la Knesset, Yuli Edelstein, cité par le quotidien The Jerusalem Post. “La décision de votre Parlement […] amène à se demander comment un pays démocratique comme la Pologne d’aujourd’hui peut bafouer les droits fondamentaux de minorités comme les juifs et les musulmans”, écrit-t-il à son homologue polonaise, Ewa Kopacz. Le projet de loi proposé par le gouvernement de la Plateforme civique (droite libérale) et autorisant l’abattage rituel sous certaines conditions a été rejeté grâce aux voix de l’opposition, aussi bien de droite que de gauche, mais aussi d’une trentaine de députés du parti au pouvoir. Selon le ministre de l’Agriculture, cité par l’agence PAP, le projet de loi autorisant l’abattage rituel était pourtant favorable aux paysans locaux, la Pologne étant un exportateur de viande casher et halal.

“Relocaliser” les Bédouins ISRAËL — Les associations regrou-

pant les Arabes du Néguev – autrement dit les Bédouins – appelaient à une grève générale le 15 juillet pour protester contre le plan Praver. Approuvé fin juin en première lecture par la Knesset, ce plan prévoit le déplacement forcé de plusieurs dizaines de milliers de personnes, 30 000 à 70 000 selon les sources. “Les partis arabes, rappelle Ha’Aretz, y voient le texte le plus dangereux depuis la Nakba”, la “Catastrophe”, qui avait vu l’exode de centaines

MAYK, SUÈDE

FABER, LUXEMBOURG

avant d’attaquer sa campagne dans le désert malien, il a fait une longue tournée en Californie, où il a récolté plus de 600 000 dollars [environ 455 000 euros]. A l’échelle américaine, “ça ne semble pas grand-chose ; au Mali, c’est une fortune”, souligne l’hebdomadaire américain.

F

chène de 16 ans, Ali Nazirov, à l’issue d’une bagarre, le 6 juillet. Depuis, les forces de l’ordre, mobilisées en grand nombre, ont évité de justesse les pogroms antitchétchènes et les habitants ont manifesté chaque jour pour réclamer qu’on expulse de la ville les membres de la diaspora tchétchène. Une fois de plus, les groupuscules d’extrême droite vont faire leur miel de ce fait divers, et le pouvoir accusera les “ultras” et autres “intégristes” de mettre de l’huile sur le feu, déplore le titre. Mais “on ne parviendra pas à sortir de ce cercle vicieux par des mesures répressives contre l’extrémisme ou en interdisant de mentionner la question nationale dans les crimes de droit commun”. La racine du mal est plus profonde : il s’agit d’un puissant sentiment d’injustice ressenti par les citoyens, assorti d’une grande méfiance à l’égard des autorités, qu’ils vont jusqu’à suspecter de collusion avec les diverses diasporas.—

1 500

exemplaires du récent roman policier The Cuckoo’s Calling, de Robert Galbraith avaient été vendus à la mi-juillet. Mais, quand The Sunday Times a révélé que J.K. Rowling, l’auteure des aventures de Harry Potter, se cachait sous ce pseudonyme, le titre est quasi instantanément “passé du 4 709e au 1er rang dans la liste des meilleures ventes d’Amazon”, précise The Guardian.

FALCO, CUBA

Le prince Philippe montera sur le trône de Belgique le 21 juillet, après l’abdication de son père, Albert II, 80 ans. Une tâche “pas facile pour ce prince mal-aimé et souvent mal entouré “, estime l’hebdomadaire Marianne Belgique, et ce d’autant plus que le futur roi aura un rôle politique important à jouer lors de la formation du prochain gouvernement, après les élections fédérales de 2014. Le cycliste Christopher Froome sera peut-être aussi couronné vainqueur du Tour, le 21 juillet. En attendant, il n’a fait qu’une bouchée du mont Ventoux et de ses adversaires, le 14 juillet. Suspect ou… royal ? ↑ Dessin de Kroll paru dans Le Soir, Bruxelles.

usiller tous ceux à cause de qui la vie est ce qu’elle est aujourd’hui en Russie ?” A cette question, 34 % ont répondu qu’ils éprouvaient “souvent” ce désir, 38 % “parfois” – ces personnes étaient interrogées dans le cadre d’une enquête de l’Académie des sciences sur “les facteurs socioculturels de la consolidation de la société russe”. Selon ses auteurs, cités par le quotidien en ligne Gazeta.ru, “ce taux d’agressivité n’a jamais été observé auparavant dans la société russe… Si de tels desseins étaient mis en œuvre, ils prendraient un caractère interethnique.” Cette forte tension relevée par les sociologues entre les membres des différentes communautés nationales et religieuses de la Fédération de Russie a eu un écho particulier au moment de l’affaire de Pougatchev, ville de la région de Saratov, où un parachutiste russe de 20 ans, Rouslan Marjanov, a été tué par un jeune ressortissant tchét-


7 JOURS

de milliers de Palestiniens en 1948. Pour le gouvernement israélien, il s’agit de détruire les 35 villages et hameaux qui ne sont pas reconnus par l’Etat ; leurs habitants vivent dans une grande pauvreté : ils ne disposent ni de l’eau courante, ni de l’électricité, et ne bénéficient d’aucun service social ou éducatif. Mais les Bédouins refusent de quitter leurs terres ancestrales, et demandent que l’Etat reconnaisse plutôt leurs villages et leur accorde des conditions de vie décentes.

Poussé dehors

Courrier international — no 1185 du 18 au 24 juillet 2013

ILS PARLENT

2 600 prisonniers californiens étaient toujours en grève de la faim le 15 juillet, malgré les menaces de mesures disciplinaires pesant sur eux. Ils entendent protester notamment contre les conditions de détention à l’isolement : en Californie, plus de 4 000 individus soupçonnés d’avoir des liens avec des gangs de prisonniers sont confinés en permanence pour de très longues périodes ; tel tatouage ou la possession de tel livre peuvent justifier la mise à l’isolement. Trente mille détenus s’étaient associés à cette grève le 8 juillet, lors de son démarrage. (Los Angeles Times Etats-Unis)

DE NOUS

CHRISTIAN RIOUX, correspondant du quotidien canadien Le Devoir

Calculs politiques et gaz de schiste

KOPELNITSKY, ETATS-UNIS

8.

LUXEMBOURG — Au pouvoir depuis

Le Brésil pas si robuste

explique The Economist : primo, les marchés qui consomment traditionnellement de l’arabica (l’Europe, l’Amérique, le Japon) sont saturés ; secundo, les marchés en croissance (la Chine, l’Indonésie, voire le Brésil lui-même) préfèrent le robusta, moins cher – une production dont le Vietnam, “parti de zéro ou presque il y a dix ans, est devenu le principal producteur”. Résultat : les prix de l’arabica chutent – au Brésil, le sac de 60 kilos, à 106 dollars [81 euros], s’y vend deux fois moins cher qu’il y a deux ans.

ainsi le quotidien La Prensa, rappelant que l’homme est accusé “de l’assassinat de centaines d’immigrants, de l’incendie du casino Royale [à Monterrey, dans le nord-est du Mexique, 52 morts] et du meurtre du fils de Humberto Moreira [homme politique]”. Cette arrestation est la plus importante depuis la prise de fonctions du président Enrique Peña Nieto, en décembre dernier.

DR

dix-huit ans, le Premier ministre Jean-Claude Juncker a été contraint à la démission le 10 juillet, après que ses alliés socialistes eurent présenté une motion contre le gouvernement à la suite de la confirmation d’un scandale lié aux services de renseignements luxembourgeois. Le 5 juillet, une commission d’enquête parlementaire avait rendu un rapport accablant sur plusieurs affaires d’espionnage politique interne, d’écoutes illégales et de nombreuses actions clandestines des services secrets. “Un des grands reproches faits à M. Juncker est d’avoir délaissé son pays au profit de l’Europe, notamment ces dernières années, lorsque, à la tête de l’Eurogroupe, il s’est battu pour sauver l’euro”, souligne également Le Quotidien. Les législatives anticipées devraient se tenir en octobre.

Un malfaisant sous les verrous MEXIQUE — L’information faisait

la une de tous les quotidiens du pays le 16 juillet, au lendemain de l’arrestation de Miguel Angel Treviño Morales, le “sanguinaire leader des Zetas”, le cartel le plus brutal du Mexique. “Ils ont attrapé Z-40 [surnom du leader]”, titrait

SUIVEZ -LES

CAFÉ — Un tiers de la production

mondiale de café vient du Brésil, mais, “à l’instar des autres pays qui cultivent majoritairement de l’arabica, plus goûteux et plus cher”, ce pays est confronté à deux problèmes,

Production de café

Journalistes, experts, militants, groupes ou responsables politiques : ils sont sur les réseaux sociaux. A suivre ! Tshering Tobgay @tsheringtogbay Le compte du président du Parti démocratique du peuple (PDP), qui vient de remporter les élections au Bhoutan. La large victoire de son parti face au parti monarchiste au pouvoir est imputable à son dynamisme (en anglais).

(récolte 2012-2013, en millions de sacs de 60 kg) Arabica

Robusta

Inna Shevchenko @femeninna

BRÉSIL

Ce membre fondateur des Femen a inspiré la Marianne qui figure sur les nouveaux timbres français. Son commentaire : “A présent, tous les homophobes, extrémistes, fascistes devront me lécher le cul pour envoyer une lettre” (en anglais).

VIETNAM INDONÉSIE COLOMBIE ÉTHIOPIE

Arcadio Esquivel @cartoonarcadio

INDE 0

20

40

60

SOURCES : “THE ECONOMIST”, SERVICE INTERNATIONAL DU MINISTÈRE DE L’AGRICULTURE DES ÉTATS-UNIS (FAS/USDA)

Ce dessinateur du Costa Rica, régulièrement publié dans les colonnes de Courrier international, propose sur YouTube, via son fil Twitter, des vidéos qui sont autant de leçons de dessin ou de peinture (en espagnol et en anglais).

François Hollande vient de fermer la porte à toute exploration de gaz de schiste. Cela vous semble-t-il être une bonne décision ? Non. Le président adopte une position extrême motivée par des considérations plus politiques que scientifiques ou écologiques. Après l’éviction de Delphine Batho, il ne pouvait pas se permettre d’avoir l’air laxiste sans risquer une rupture avec les Verts. Il en a donc fait plus qu’il n’en fallait. Le précédent gouvernement n’avait pas banni l’exploration, mais la seule extraction par fracturation hydraulique. C’était la position la plus pragmatique ! Après un débat long et déchirant, le Québec a aussi décrété un moratoire sur tout projet de fracturation hydraulique, sauf à des fins scientifiques. Si la science met au point une technique d’extraction respectueuse de l’environnement, il faudrait être fou pour ne pas l’utiliser. Arnaud Montebourg, quelques jours plus tôt, se prononçait à titre personnel pour l’exploitation du gaz de schiste. Un nouveau signe de cacophonie gouvernementale ? Le ministre est malheureusement devenu le spécialiste de ce genre de déclaration à l’emporte-pièce, au risque d’y perdre sa crédibilité. Même si, dans ce cas-ci, il n’a pas tort, en 2011 il avait qualifié l’exploitation du gaz de schiste de “fausse bonne idée” et soutenu un projet de loi socialiste interdisant toute “exploration et exploitation des hydrocarbures non conventionnels sur le territoire national”. La posture semble ici plus importante que le contenu. Le grand problème des élus socialistes, c’est qu’ils n’ont pas une position très différente de celle de l’UMP, mais qu’ils doivent gouverner avec les Verts. Pensez-vous que le redressement productif passe par l’exploitation de cette ressource ? Il passe d’abord par la compétitivité de l’industrie française. Le gaz de schiste pourrait peut-être y contribuer. Mais la France jouit déjà de l’électricité la moins chère d’Europe et ça ne semble pas avoir ralenti son déclin industriel. Le redressement sera le résultat d’une stratégie à long terme, certainement pas de la découverte de gisements miraculeux. Néanmoins, si la France est sur le point de découvrir une technique d’extraction “propre”, comme le prétend Montebourg, elle devrait la vendre au monde entier ! Le Québec sera certainement intéressé.


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Courrier international — no 1185 du 18 au 24 juillet 2013

ILS/ELLES ONT DIT

Glenn Greenwald L’homme qui a mis Snowden à la une

L

’histoire d’amour entre Glenn Greenwald, un journaliste américain travaillant pour le quotidien anglais The Guardian, et un jeune Brésilien originaire de la favela de Jacarezinho, dans la zone nord de Rio de Janeiro, a tout du conte de fées – un conte de fées qui a aussi fait perdre le sommeil à Barack Obama. Pour vivre sa passion, Glenn a dû quitter New York et son métier d’avocat pour aller vivre de sa plume au Brésil, où il a obtenu un permis de résidence et où il n’a pas besoin de diplôme pour exercer le métier d’écrivain et de journaliste. Et, au passage, il a révélé le grand système mondial d’écoutes de la National Security Agency (NSA) des Etats-Unis. Né en Floride en 1967, Glenn Greenwald a étudié le droit à l’université de New York avant d’exercer plusieurs années comme avocat en droit civil et constitutionnel. C’est pendant des vacances, en l’an 2000, qu’il découvre Rio : il doit y passer cinq jours, puis cinq autres en Argentine. “Finalement, j’ai passé les dix jours ici, à Rio, et je ne suis jamais resté plus de huit mois sans revenir. Et je n’ai toujours pas mis les pieds en Argentine.” Les attentats du 11 septembre 2001 et l’ère George W. Bush ont eu de lourdes conséquences sur le quotidien des Américains, estimet-il, avec notamment de cruelles atteintes aux libertés individuelles. Fatigué par ces répercussions juridiques, il décide en 2005 de louer un appartement pour deux mois à Rio. A peine installé, il rencontre David Michael dos Santos Miranda, un jeune habitant de la favela de Jacarezinho, alors haut lieu du trafic de drogue à Rio. “Nous sommes immédiatement tombés amoureux. Je n’avais jamais vécu ça, ce n’est pas mon genre. David avait dû quitter l’école à 14 ans pour aider sa famille après la mort de son père. Mais le gouvernement américain n’accordait pas la nationalité au partenaire d’un couple homosexuel ;

Une succession de circonstances inopinées a poussé cet avocat américain à s’installer à Rio et à devenir un journaliste dénonçant les atteintes aux droits de l’homme de son gouvernement. Autant de raisons qui ont conduit Snowden à s’adresser à lui. alors, pour rester avec David, j’ai décidé de m’installer au Brésil.” Arrivé en février 2005 et toujours sans emploi en octobre, l’Américain crée alors un blog pour protester contre les atteintes aux droits de l’homme commises par le gouvernement Bush. Quatre jours après la création de son site, il publie une analyse sur une affaire concernant Lewis “Scooter” Libby. Principal conseiller du vice-président des Etats-Unis Dick Cheney, Libby est accusé d’obstruction à la justice, de fausse déclaration et de parjure lors de son témoignage devant une commission d’enquête au sujet de fuites d’informations [sur l’identité de Valerie Plame, agent de la CIA]. “Le site d’un journal a mis un lien vers mon article, qui a reçu 30 000 visiteurs.”

↓ Glenn Greenwald. Dessin de Joep Bertrams, Amsterdam, pour Courrier international.

Avec ses infatigables dénonciations des décisions arbitraires du gouvernement Bush, Glenn Greenwald finit par se rendre célèbre et il écrit dès 2006 son premier livre – How Would a Patriot Act ? –, qui devient rapidement un best-seller. En août 2012, il décroche une collaboration régulière dans le quotidien britannique The Guardian. Alors qu’il vit enfin paisiblement et mène ses travaux de recherche et d’écriture sur la politique étasunienne depuis sa maison du quartier cossu de Gávea, où il s’est installé avec David, la vie de Glenn connaît un nouveau rebondissement : en décembre dernier, un inconnu le contacte par mail et lui demande de télécharger un logiciel de cryptage très sophistiqué afin de pouvoir lui transmettre “un secret d’Etat concernant les Etats-Unis”. “C’était un programme très complexe et, au départ, je ne voulais pas le télécharger. Puis, quand j’ai vu les premiers documents, je suis tombé de ma chaise. Trois jours plus tard, je partais en Chine pour rencontrer la personne dans un hôtel de Hong Kong. La montée d’adrénaline a été telle, devant ces 5 000 documents, que j’ai passé douze jours à ne dormir que deux heures par nuit.” Avant que Glenn Greenwald ne fasse la connaissance d’Edward Snowden, son blog recevait jusqu’à 100  000  visites. Depuis, son audience est passée à 500 000, voire parfois 1 million d’internautes, assure-t-il. Mais, non content d’être journaliste et blogueur, il est aussi devenu l’ennemi du gouvernement américain et d’une partie de la presse de son pays. Glenn Greenwald est rentré à Rio, mais il n’a pas encore réussi à renouer avec la routine du quotidien. Il continue de plancher sur des documents transmis par l’ancien employé de la NSA. Après tout ce qu’il a découvert sur le programme Prism, il évite désormais de travailler sur une machine connectée à Internet. “J’ai un vieil ordinateur, un Positivo [une marque brésilienne], qui ne peut même pas se connecter”, précise-t-il, tout heureux, en bon routier de la presse, d’avoir encore sa vieille Remington. —Elenilce Bottari Publié le 7 juillet

en province, Jaroslaw Kaczynski, président de Droit et justice, principal parti d’opposition en Pologne, a parlé à ses électeurs des “humiliations” infligées aux Polonais. (Newsweek Polska, Varsovie)

LUCIDE

PREMIER.GOV.RU

—O Globo (extraits) Rio de Janeiro

“Nous devons avoir la mentalité des seigneurs, car nous sommes des seigneurs. C’est comme ça qu’on nous voit à l’Est, et qu’on devrait nous voir en Occident.” Lors d’une tournée

“L’islamisation est un problème pour les pays d’Asie centrale. Les gens simples se sont tournés vers l’islam car ils vivent sous le joug de régimes corrompus. On a dépensé des milliards de dollars en Afghanistan, mais les talibans sont toujours sur la voie du pouvoir. La solution est dans la démocratisation.” Almazbek Atambaev, président du Kirghizistan. (Trend, Bakou)

OUVERT

“Nous avons une identité attrayante, d’autant plus que nous ne mettons pas en avant son caractère exclusif. Les gens ont droit à la diversité et l’écossité en fera partie à coup sûr.” Alex Salmond, Premier ministre écossais, à propos de l’indépendance. (The Observer, Londres)

TOUCHÉ

“Elle nous a tous surpris avec des paroles témoignant de sa profondeur et de sa maturité”, a déclaré le président du Chili, Sebastián Piñera, à propos de la fillette de 11 ans violée et mise enceinte à qui les autorités ont refusé une IVG. L’avortement est interdit au Chili et dans toute l’Amérique du Sud, à l’exception de l’Argentine et de l’Uruguay. (La Tercera, Santiago) FRANÇOIS NASCIMBENI/AFP

ILS FONT L’ACTUALITÉ

SUPÉRIEUR

ADMIRATIF

“J’ai toujours aimé les jambes de son épouse. Je trouve qu’elle a de belles fesses, c’est incroyable !” C’est le principal souvenir qu’Arno, chanteur belge, gardera du roi Albert II, qui abdique le 21 juillet (voir aussi le dessin de la semaine, en p. 7). (La Libre Belgique, Bruxelles)


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↓ Henry Cavill dans Man of Steel. Photo Warner Bros.

CONTROVERSE

“Superman” est-il un film optimiste ? Man of Steel, de Zack Snyder et Christopher Nolan, propulse Superman sur le grand écran pour la sixième fois. Si, évidemment, le héros triomphe in fine des forces du mal, les avis sont partagés sur la tonalité générale du film.

Un hymne à l’immigration —The Economist (extraits) Londres

M

an of Steel, le nouveau Superman, montre une Amérique en apparence impuissante face à des aliens qui balancent de tous les côtés des avions de chasse comme si c’étaient des jouets et qui font un champ de ruines de Metropolis, une ville qui ressemble étrangement à Manhattan. Les pertes humaines se chiffrent à des centaines de milliers de morts. Mais, bizarrement, le film est optimiste et a de quoi apaiser certaines des plus profondes craintes des Américains. Depuis son apparition, en 1938, voici la énième fois que Superman accomplit cet exploit. Malgré sa fadeur et sa fatuité – ses détracteurs le surnomment “le grand boyscout bleu” –, il a évolué au fil du temps pour s’adapter aux attentes de son pays d’adoption. Pendant la crise de 1929, il a combattu les méchants capitalistes. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il a cogné sur les nazis. Pendant la guerre froide, il a affronté des crapules possédant des bombes atomiques. Dans la superproduction de 1978, sur fond de primaires, Christopher Reeve venait à bout d’une vague de criminalité, tel une sorte de superflic. Son héroïsme était teinté d’ironie, de quoi séduire un public désabusé, post-Watergate et post-Vietnam. Tout un secteur intellectuel est né autour de Superman. On a détecté des références à Moïse dans son voyage solitaire depuis la planète Krypton quand il était bébé. Des fans ont repéré dans son personnage des allusions à la figure du Christ (elles sont criantes dans le dernier opus). Larry Tye, un biographe de Superman, affirme que d’une façon générale celui-ci “n’est jamais aussi bon que quand les Etats-Unis vont mal”. C’est le héros des mauvaises passes. Man of Steel renvoie aux angoisses modernes, qu’il s’agisse du terrorisme mondial ou du changement climatique. Le film décrit un choc des civilisations, l’ennemi étant incarné par des fanatiques qui professent une idéologie sinistre. Sur Krypton, planète condamnée, des politiques indécis se querellent, tandis que plane la menace d’une catastrophe écologique due à une utilisation excessive d’énergie. Tout cela n’est pas bien subtil. Mais le film ne manque pas de pertinence à l’heure où seul 1 Américain sur 10 fait confiance au Congrès. (Ce résultat d’un récent sondage Gallup est le pire score qu’une institution américaine ait obtenu.) Une fois que l’action a lieu sur la Terre, les institutions humaines ne sont plus d’un grand secours. Les responsables

encore gagner s’ils se fient à leur instinct et font de leur mieux. Dans ses aventures de 1978, un classique du genre, notre superhéros rétablissait l’ordre avec désinvolture. La version de 2013 a une ambition plus modeste : continuer à croire au rêve américain. Etant donné que le pouvoir politique ne peut pas contrôler Superman, un débat naît sur la question de savoir si les autorités peuvent faire confiance au héros et réciproquement. “J’ai grandi au Kansas”, répond-il, balayant la question d’un revers de cape. “On ne fait pas plus américain que moi.” Une réponse tout qu’il y a de raisonnable et grâce à laquelle on comprend mieux pourquoi Man of Steel est bien plus sympa que ses concurrents contre-utopiques, tels World War Z, Elysium ou The Hunger Games. Ce film de superhéros est aussi un superfilm. Dans la bataille du box-office de l’été, tous avec l’homme à la cape !— Publié le 22 juin

NON

Œuvre sombre, couleurs grisâtres —The Atlantic (extraits) Washington

A

u début de Man of Steel, nous voyons un autocar de transport scolaire, où se trouvent un Clark Kent adolescent et ses camarades de classe, quitter la route et plonger dans une rivière. Alors que le véhicule disparaît sous les eaux, les passagers terrifiés aspirent frénétiquement ce qui semble être leurs dernières bouffées

d’oxygène. Mais, heureusement pour eux, Clark est à bord ! Il sort le bus des profondeurs et sauve tout le monde. Cependant, le bruit court que quelque chose d’extraordinaire a eu lieu – un “acte de la Providence”, selon les termes du parent d’un des enfants rescapés. Aussi “Pa Kent” ( joué par Kevin Costner) sermonne-t-il son fils adoptif sur la nécessité de faire preuve de discrétion à propos de ses superpouvoirs. “Qu’est que j’aurais dû faire, les laisser mourir ?” demande Clark. Ce à quoi son père répond : “Peut-être.” Attendez… quoi ? Clark aurait peut-être dû laisser tous les gosses pris au piège dans un car se noyer plutôt que de courir le risque de révéler ses pouvoirs ? Et moi qui croyais qu’il s’agissait d’une question de pure forme ! Bienvenue dans un Superman “darkknightifié” [allusion à Dark Night, alias Batman]. Le ton est sombre, les couleurs grisâtres, et l’on ne peut pas faire virevolter une cape sans se retrouver enfermé dans quelque dilemme moral. Man of Steel est une entreprise audacieuse, un mélange d’Avatar, de Matrix, de Rencontres du troisième type, d’Independence Day, de The Thing et de la série des X-Men de Bryan Singer. Reste à savoir – et j’avoue être partagé sur le sujet, ce qui ne me ressemble guère – si la superproduction de l’été qui en résulte est très drôle. —Christopher Orr Publié en juin

Vu d’ailleurs avec Christophe Moulin et Eric Chol En direct vendredi à 17 h 10, Samedi à 21 h 10, et dimanche 14 h 10 et 17 h 10. L’actualité française vue de l’étranger chaque semaine avec

Ibo Ogretmen / LCI

OUI

politiques sont absents, la police est dépassée et – ce qui est douloureux quand on est journaliste – l’employeur de Superman, le Daily Planet, a du mal à survivre face à des concurrents Internet plus agressifs. Pourtant, curieusement, l’optimisme est bien présent. Comme tous les films de Superman, celui-ci est un hymne à la réussite des immigrés. Superman, qui a atterri sur notre planète [plus précisément au Kansas] quand il était bébé, se découvre des superpouvoirs. Autrement dit, un étranger émigre aux Etats-Unis et y réussit. Dans cette version, Superman est incarné par un Britannique (Henry Cavill), tandis que son père, Jor-El, est campé par un Australien (Russell Crowe). Les politiques qui débattent de l’immigration à Washington devraient y prêter attention. L’histoire que raconte Man of Steel est le reflet d’une époque, la nôtre, où le patriotisme est compliqué. Aujourd’hui, aux EtatsUnis, aucune institution n’a un meilleur capital confiance que l’armée, même si l’opinion n’est plus vraiment favorable aux guerres que les soldats américains mènent depuis plus de dix ans. Cette ambivalence se retrouve à l’écran. Les rares figures d’autorité dignes de ce nom sont des militaires. Mais ils doivent gagner le respect du spectateur par des actes de courage individuel, car leurs armes ne sont guère adaptées au combat qui s’annonce. Evitons toutefois de surinterpréter. Car, enfin, Man of Steel est ni plus ni moins un film de l’été sur un superhéros. Bon nombre de séquences montrent des extraterrestres qui se lancent à la figure de gros objets – des trains, notamment. Pourtant, même les films qu’on regarde en mangeant du popcorn peuvent avoir des sous-entendus sérieux. Dans tous les films de Superman, le mode de vie américain est menacé, puis finit par reprendre le dessus. En phase avec les inquiétudes actuelles, la version de 2013 laisse entendre que des vertus américaines comme l’ouverture, la loyauté ou le respect de chaque vie humaine pourraient être une source de faiblesse plutôt que de force. L’ennemi – des superconcurrents impitoyables, préprogrammés, collectivistes – se moque de Superman quand il interrompt un combat cataclysmique pour sauver quelques soldats. Pour chaque être humain que tu sauveras, nous en tuerons 1 million de plus, lui rétorquent les aliens en le narguant. Ils ont la logique pure avec eux, notamment du fait qu’ils ont écrabouillé sans états d’âme des foules de figurants. Pourtant, c’est la compassion de Superman qui lui vaut la confiance des soldats américains. “Cet homme n’est pas notre ennemi”, déclarent-ils. Et à la dernière minute le cran américain, avec une certaine dose d’improvisation, met en échec les noirs desseins d’un ennemi surentraîné. L’air de rien, l’intrigue est pétrie de bon sens. En ces temps de confusion et de concurrence étrangère sans précédent, les Américains peuvent


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Courrier international — no 1185 du 18 au 24 juillet 2013

d’un continent. à l’autre

↓ Dessin de Mayk paru dans Sydsvenskan, Malmö.

Afrique .........16 Asie ............18 Amériques .......20 Europe ..........25 France ..........28

moyenorient

FOCUS

Monde musulman. Face aux islamistes, construire des contre-pouvoirs

La démocratie n’est pas la tyrannie de la majorité : pour freiner les tendances autoritaires des islamistes au pouvoir, les peuples doivent vite inventer des contrepoids.

—Le Quotidien d’Oran (extraits) Oran

L

es islamistes sont-ils capables de jouer le jeu de la démocratie et, plus encore, celui de l’alternance politique ? D’ailleurs, en ont-ils envie ou estce que les assurances qu’ils donnent ne sont qu’une façade trompeuse ? On le sait, ces questions ne datent pas d’hier. En Algérie, elles ont été (provisoirement ?) tranchées de façon radicale, pour ne pas dire sanglante, dans les années 1990. Aujourd’hui, l’actualité du monde arabe, mais aussi de la Turquie les remet à l’ordre du jour. De fait, l’actuelle fronde populaire contre le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, et, plus encore, la réaction brutale et arrogante de ce dernier obligent à s’interroger sur les buts à long terme de l’islamisme politique. Bien entendu, il ne s’agit pas de joindre sa voix à celles et ceux qui triomphent sur l’air du “on vous l’avait bien dit !”. Pour les contempteurs de l’islamisme politique, ce qui se passe en Tunisie ou en Turquie est la preuve directe de l’incompatibilité entre, d’un côté, les courants ayant pour but la mise en place d’une théocratie et, de l’autre, les principes universels de respect des libertés individuelles, sans oublier, comme évoqué à plusieurs reprises dans ces colonnes, la garantie du droit aux droits pour tous. L’auteur de ces lignes n’a pas changé d’avis. La pire des solutions, celle qui mène tout droit à la guerre civile, est d’interdire le champ politique aux islamistes et de refuser le moindre contact avec eux. Pour autant, ce “dialoguisme” assumé, certes parfois de manière inconfortable quand l’actualité devient tragique, ne doit pas être synonyme de naïveté ou de complaisance.

Un air d’autoritarisme. Il y a quelques années, Erdogan a déclaré que la démocratie était comparable à un bus qui doit bien s’arrêter quelque part. Par la suite, il a modéré son propos et n’a cessé de répéter qu’il respecterait toujours les règles démocratiques et même le principe de laïcité tel qu’il a été légué par Atatürk. Le problème, c’est que l’on voit bien que son pouvoir s’est radicalisé au cours de ces dernières années et que flotte sur Ankara un inquiétant air d’autoritarisme. L’emprise religieuse de l’AKP, le parti d’Erdogan, ne cesse de se resserrer sur la société, des journalistes sont emprisonnés pour avoir défié le pouvoir tandis que des intellectuels sont poursuivis pour des propos ou des écrits jugés blasphématoires. Erdogan ne cesse pas de rappeler sa double légitimité pour répondre aux critiques dont il fait l’objet. Il insiste ainsi sur les bonnes performances économiques de son pays depuis 2002 et met surtout en avant la légitimité électorale de son gouvernement. “Nous avons été élus, nous avons un mandat du peuple, circulez, il n’y a rien à redire”, tels sont, pour schématiser, les propos du Premier ministre à l’adresse des contestataires. C’est d’ailleurs le même discours que tiennent nombre de dirigeants ou d’élus du parti tunisien Ennahda en renvoyant aux résultats des élections d’octobre 2011 pour justifier leurs actes et leurs paroles jusqu’à ce jour.


MOYEN-ORIENT.

Courrier international — no 1185 du 18 au 24 juillet 2013 ↓ Dessin de Kichka vu à Telad TV, Jérusalem.

On l’aura compris, l’AKP comme Ennahda posent le fameux problème de la “tyrannie de la majorité” face à la minorité (encore que personne ne soit sûr aujourd’hui qu’Ennahda représente toujours la majorité politique dans son pays). A-t-on le droit d’entreprendre tout ce que l’on veut quand on a été élu ? A cette question Erdogan, comme tant d’autres responsables politiques dans le monde, répond de manière catégorique par l’affirmative. Que cela déplaise ou non, il en a le droit. En revanche, ce qui pose problème, c’est l’absence de contre-pouvoirs efficaces. L’absence d’institutions solides capables de limiter la tyrannie des représentants de la majorité électorale. On peut donc se demander si l’évolution du monde musulman, et plus encore du monde arabe, n’est pas freinée par le fait que les peuples sont peu sensibles, peu concernés et peu sensibilisés à la nécessité du contrepouvoir quelle que soit sa structure. Exiger la démocratie est devenu chose courante. La penser en termes de pouvoir et de contrepouvoirs institutionnels est loin de l’être. On peut réfléchir à des instruments tels que le “recall” [rappel], dispositif [utilisé dans certains Etats américains] qui permet de réorganiser des élections anticipées quand l’élu outrepasse ses prérogatives, ne donne pas satisfaction ou s’engage dans une réforme jugée trop dangereuse. Mais, avant toute chose, c’est l’idée même de l’impérieuse nécessité du contre-pouvoir qu’il faut populariser dans nos pays. —Akram Belkaïd Publié le 6 juin

Ankara n’exportera plus son modèle Les références à un islam modéré pour diriger des sociétés complexes ont échoué aussi bien en Turquie qu’en Egypte. —Al-Monitor (extraits) Washington

D

e deux choses l’une, soit les islamistes actuellement au pouvoir en Turquie sont d’avis que le coup d’Etat contre le président Morsi en Egypte était également dirigé contre eux, soit c’est l’impression qu’ils s’efforcent par tous les moyens de donner aux observateurs extérieurs. Mais qu’im-

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↓ “Les modérés ont vaincu, maman ! — Pff, ce n’est qu’une bande de hippies insolents…”. Dessin de Langer paru dans Clarín, Buenos Aires. porte de le savoir puisque tout est affaire de perception. En l’occurrence, les deux scénarios produisent les mêmes résultats. Il est certain que les dirigeants de l’AKP [le parti islamiste au pouvoir] et les islamistes du mouvement Gülen [Fethullah Gülen est un penseur et homme d’affaires islamiste turc] ont voulu profiter de la victimisation des Frères musulmans en Egypte. Les islamistes turcs ont grandement besoin de se poser en victimes en ce moment. Leur première réaction face à l’explosion sociale du parc Gezi [en juin] – qu’ils ont eux-mêmes provoquée par les violences policières – a été de faire croire qu’il s’agissait d’un complot international contre le pouvoir de l’AKP. Ils ont tenté de se faire passer pour des victimes afin de discréditer les manifestants. Nul doute que cela permettait à ces prétendues victimes d’éviter tout débat avec ceux qui voulaient parler des errements de leur gouvernement.

“Nouvel ordre”. Le coup d’Etat en Egypte a sévèrement touché le gouvernement islamiste turc. Morsi et les Frères musulmans étaient politiquement et économiquement des partenaires stratégiques de l’AKP. En transférant le processus électoral et leur expérience démocratique d’“islamistes modérés” à l’Egypte et aux Frères musulmans – un important courant allié –, les dirigeants de l’AKP avaient l’occasion de renforcer leur propre pouvoir. Leur influence ne s’arrêtait pas là. Dans le cadre d’un accord conclu en octobre 2012, la Turquie avait offert un prêt de 1 milliard de dollars sur cinq ans, dont le remboursement ne commencerait que la quatrième année. L’attribution de ce prêt au moment même où l’Egypte se débattait pour obtenir 4,8 milliards de dollars auprès du Fonds monétaire international montre bien l’importance de l’Egypte pour la Turquie. L’Egypte des Frères musulmans devait jouer un rôle clé dans l’établissement du “nouvel ordre” que le ministre turc des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, avait l’intention d’installer au Moyen-Orient. A cet égard, le coup d’Etat égyptien a véritablement eu l’effet d’une bombe pour le gouvernement de l’AKP. Le Premier ministre, Tayyip Erdogan, a interrompu ses vacances et est immédiatement retourné à Istanbul afin d’évaluer avec ses ministres la gravité de la situation. Lors de sa tournée de septembre 2011 dans des pays arabes comme l’Egypte, la Libye et la Tunisie, Erdogan avait pourtant prôné le sécularisme à chacune de ses étapes. Personne n’avait écouté ses judicieux conseils à propos de l’Egypte, et lui-même n’a pas suivi ses recommandations dans son propre pays. S’il avait défendu le sécularisme en Turquie, il n’y aurait jamais eu de manifestations à Gezi. Voilà en résumé ce qui s’est passé en Egypte et en Turquie : les références islamistes de l’AKP et des Frères musulmans ne leur ont pas suffi à gouverner des sociétés profondément diverses et complexes. Ils auraient dû faire appel à des références extérieures à leur culture politique telles que le pluralisme et la participation. —Kadri Gursel Publié le 5 juillet

Le pari perdu de Téhéran L’éviction du président égyptien Mohamed Morsi est un nouveau revers pour l’Iran dans la région. Si l’islam politique ne fait plus recette au Caire, il n’y a pas de raison qu’il soit plébiscité à Téhéran. —The Washington Institute for Near East Policy Washington

L

’effondrement du gouvernement Morsi ne fait qu’ajouter aux difficultés que connaît l’Iran, à l’heure où sa réputation au Moyen-Orient est écornée ici et là. Depuis deux ans, Téhéran cherche à proposer une autre vision du “printemps arabe”, résumée par le terme d’“éveil islamique” cher à l’ayatollah Ali Khamenei [le guide suprême]. Dans cette interprétation, les troubles survenus en Tunisie, en Libye, en Egypte et à Bahreïn sont présentés comme un mouvement antioccidental inspiré par la révolution iranienne de 1979 et visant à établir un pouvoir islamique sur le modèle de l’Iran. Or les récents événements en Syrie, à Bahreïn et en Egypte vont à l’encontre d’une telle analyse. La réaction de l’Iran à la vague de contestation bahreïnie a déçu les chiites de toute la région, car elle s’est limitée à des mots et les dirigeants sunnites de l’île s’en sont servis pour présenter le soulèvement comme un conflit religieux, et non comme un mouvement démocratique. Entre-temps, le soutien non dissimulé de l’Iran au régime syrien et aux carnages qu’il perpètre a sérieusement porté atteinte à l’image de la République islamique dans le monde musulman. Dans ce contexte, la chute du gouvernement des Frères musulmans en Egypte est un nouveau coup dur pour Téhéran. Les dirigeants iraniens ont mis fin aux relations diplomatiques avec Le Caire en 1979, après que ce dernier a signé le traité de paix avec Israël. Ensuite de quoi la politique de l’Egypte est souvent allée à contrecourant des projets iraniens. L’arrivée au pouvoir des Frères musulmans après le renversement de Moubarak a convaincu

Téhéran qu’il pourrait surmonter ses divergences théologiques [l’Egypte est sunnite] et politiques avec cette organisation, reprendre des relations normales avec l’Egypte et renforcer sa position à Gaza, puis enfin dans la région.

L’“éveil islamique”. Mais les Frères musulmans n’ont pas répondu aux attentes de l’Iran. Ils se sont opposés à Téhéran sur la question syrienne, puis ils n’ont pas pu maintenir leur emprise sur le plan intérieur. Maintenant que les ennemis de l’organisation – notamment les autorités militaires et les laïques – ont mobilisé les masses et chassé Morsi, l’Iran est dans une position très inconfortable : il est peu probable que, dans un avenir proche, il trouve de quelconques alliés parmi la classe politique égyptienne. En outre, le discours sur l’“éveil islamique” est de plus en plus vidé de sa substance. Devenant sans objet, il ne convainc plus ni les Iraniens ni les musulmans d’autres pays favorables à Téhéran. A terme, l’idée d’un rapprochement avec Le Caire restera sans doute un rêve lointain pour l’Iran, dans la mesure où toutes les forces d’opposition aux Frères musulmans ont adopté une position plus ferme vis-à-vis de la République islamique que ne l’avait fait le gouvernement Morsi. Parallèlement, l’influence de l’Iran sur les Palestiniens va devenir encore plus faible, non seulement parce que la relation du Hamas avec Téhéran se détériore, mais aussi parce qu’un régime militaire au Caire rendrait très difficile l’envoi d’une aide iranienne à Gaza via la frontière égyptienne. Plus généralement, beaucoup verront dans le départ des Frères musulmans l’échec de l’islam politique tel que Téhéran le prône depuis longtemps. —Mehdi Khalaji Publié le 8 juillet


14.

MOYEN-ORIENT

FOCUS MONDE MUSULMAN

Courrier international — no 1185 du 18 au 24 juillet 2013 ↙ Dessin de Dilem paru dans Liberté, Alger.

Billet

Bois, mon gars, bois, Allah n’y voit goutte ! ● Au bout d’une heure de retard, le pilote de Tunis Air a finalement pris le micro pour nous assurer que notre avion décollerait bientôt “bi iznillah” (si Dieu le permettait), que nous arriverions à destination plus tôt que prévu “inch’Allah” (si Dieu le voulait bien) et que le climat de la capitale serait chaud et ensoleillé “alhamdulillah” (grâce à Dieu). Il est intéressant de noter que la version anglaise de son message ne reprenait pas exactement les mêmes termes. Ce pilote était apparemment d’avis que les passagers étrangers (les “infidèles”) préféraient croire

que leur avion volerait grâce à ses compétences de pilotage et quelques lois physiques ; que la durée de notre vol serait raccourcie grâce à des vents favorables ; et que les conditions météorologiques locales seraient du genre estival du fait des saisons et de cette chose qu’on appelle “la rotation de la Terre autour du Soleil”. Mais les passagers arabes et moi-même faisions partie de ces privilégiés qui méritaient davantage que ces vagues arguments scientifiques : il nous fallait la rhétorique de l’absurde. Nous ne méritions pas moins que la protection divine. En fait, je n’aurais pas été surprise que ce cher commandant de bord nous annonce qu’Allah en personne supervisait le bon déroulement de ce vol en dépit de son emploi du temps chargé. L’homme assis à côté de moi

ressemblait à un vague cousin d’Oussama Ben Laden. Je poussai toutefois un soupir de soulagement en le voyant commencer à picoler. “Bois, mon gars, bois. Tout ce qui peut

Un président n’est pas un prédicateur Les Frères musulmans se sont montrés incapables de diriger l’Egypte, car ils sont restés repliés sur eux-mêmes et sur leurs valeurs figées.

—Al-Hayat (extraits) Londres

I

l y a un aspect de l’échec des Frères musulmans dont on ne s’est pas encore rendu compte. C’est leur incapacité à faire partie de leur époque, une époque de progrès, de bouleversements et de changements rapides. Toutes les branches des Frères, ainsi que la plupart des autres tendances de l’islam politique dans la région, sont concernées par cet échec. Cela contribuera à hâter la fin de la conjoncture favorable dont ils bénéficiaient. Et ce en Egypte,

mais probablement aussi en Tunisie et dans les pays où l’on s’attendait à ce que leur heure vienne, comme en Jordanie ou en Algérie. Leur époque, ce sont des goûts qui évoluent, des médias qui se transforment, de nouveaux visages qui apparaissent. C’est aussi une économie qui change et qu’ils ont traitée avec désinvolture, ainsi que des identités qui ne sont plus immuables. Les Frères musulmans, en tant que groupe revivaliste [qui fait revivre le passé], se sont repliés sur leur identité primaire et n’ont accordé d’importance à ces variations que pour mieux

te faire t’endormir, je valide !” Mais n’allez pas croire qu’il buvait en public ! “A’ouzoubillah” (Dieu l’interdit). Alors que les hôtesses proposaient de la bière (toujours un bon signe), il leur

affirmer cette identité. Mohamed Morsi n’a pas compris, par exemple, qu’un président de la République ne peut faire l’appel à la prière. Cela est l’affaire du muezzin, et Morsi était président et non muezzin. De même n’a-t-il pas compris qu’il n’avait pas à commencer ses discours par un quart d’heure de litanies comme “bismillah” et “hamdullilah” [réciter des formules religieuses telles que “au nom de Dieu” et “grâce à Dieu”]. Cela est l’affaire du prédicateur, et Morsi était président et non prédicateur. Il en va de même pour le mouvement Hamas. Lui non plus n’avait pas compris qu’une campagne de “correction” à destination des jeunes de Gaza et intitulée “Relève ton pantalon” [pour combattre la mode qui consiste à laisser son jean tomber à mi-fesses] n’allait pas seulement provoquer de la colère, mais surtout une vague de sarcasmes. Et le sarcasme est ce qu’il y a de plus corrosif face à un pouvoir tel que celui du Hamas. Morsi en a lui aussi fait l’expérience, en subissant les sarcasmes de Bassem Youssef, le présentateur d’une célèbre émission satirique qui a, semble-t-il, joué un grand rôle dans cette deuxième révolution égyptienne. Les Frères musulmans sont des idéologues. Et les idéologues en général ne sont pas des gens drôles. Imaginez alors des idéologues revivalistes dont la seule ambition consiste à faire renaître des valeurs dépassées. Aussi, les derniers événements en Egypte ont montré deux visages de l’Egypte : l’humour absolu face à l’absolu idéologique. Autrement dit, Bassem Youssef face à Mohamed Morsi. Le Hamas ne peut plus se cacher derrière le blocus imposé par Israël à la bande de Gaza. Un jeune chanteur, Mohamed Assaf, s’en est échappé pour participer à Beyrouth à l’émission Arab Idol [la Star Ac’ du monde arabe]. Et, en plus, il a gagné le concours. En exprimant sa désapprobation, le Hamas n’a fait que renforcer la mauvaise image que les

a demandé un Coca et en a bu une grande gorgée. Puis je l’ai vu sortir discrètement une bouteille de scotch (une mignonnette comme dans les minibars d’hôtels) et la vider entièrement dans son verre. La manœuvre avait été exécutée avec une telle rapidité et une telle dextérité que je n’étais moi-même pas complètement sûre de ce que j’avais vu, jusqu’au moment de le croiser sur le chemin des toilettes et de manquer de m’étouffer sous son haleine chargée. Bois, mon gars, bois. Un ivrogne sournois vaut mille fois mieux qu’un extrémiste sobre. Et ne crois pas cet imbécile de pilote : Allah ne te voit pas, ni moi, ni personne. Sa Sainteté fait une petite sieste pour cause d’abus de margaritas. —Joumana Haddad Now. Beyrouth Publié le 17 juin

gens ont de lui. Tant que les Frères ne sont pas au pouvoir, ils arrivent à faire illusion. Mais dès qu’ils le détiennent, leur vraie nature éclate au grand jour. Les Frères ne sont pas pour autant coupés du monde. Il n’y a aucun détail de la vie terrestre dont ils se désintéressent. Ils font beaucoup de commerce, apprennent, voyagent, se marient ou non… mais tout ce qu’ils font, ils le font à l’intérieur de leur groupe. Un Frère syrien qui voyage à Londres le fera afin d’y rencontrer un autre Frère. S’il fait du commerce à Amman, en Jordanie, il le fera dans les cercles fréristes installés là-bas. Et, s’il veut se marier, il demandera à un autre Frère de lui donner la main de sa fille. Ce repli a pour corollaire qu’il est difficile de pénétrer leur milieu, si ce n’est pour échanger d’aimables banalités. En Egypte, les Frères ont décidé de gouverner, mais ils ne savent le faire qu’en se repliant, là encore, sur leur propre camp. Mohamed Morsi ne s’adressait qu’aux membres de la confrérie, traitant les autres Egyptiens en spectateurs, excluant les hommes d’affaires non-Frères du marché et n’accordant aucune importance au fait que les coptes, tous les coptes, aient refusé de voter la Constitution. Ce n’était pas une décision politique, mais le penchant naturel des Frères. De même, ce n’était pas une décision politique pour Morsi de se comporter en muezzin. Cela lui paraissait tout naturel. —Hazem Al-Amin Publié le 7 juillet ↖ “J’y vois rien ! C’est toujours pareil, je rate tout… — Y’a rien à voir, c’est juste une manifestation pour rétablir la démocratie, pas pour défendre les droits des femmes…” Sur les banderoles : “Dehors ! A bas la dictature ! Moubarak dehors ! Ça suffit !” Dessin de Langer paru dans Clarín, Buenos Aires.


MOYEN-ORIENT.

Courrier international — no 1185 du 18 au 24 juillet 2013 ↙ Dessin de Demirci paru dans Radikal, Istanbul.

ÉGYPTE

LIBAN

Le “new look” des Frères musulmans Les manifestations islamistes de soutien au président déchu s’adressent en fait à l’Occident : aucun symbole djihadiste n’est toléré et les slogans en faveur de la démocratie sont traduits en anglais.

—Al-Hayat (extraits) Londres

R

eprendre les idées des autres n’est pas faire preuve d’originalité et utiliser les méthodes de l’adversaire par opportunisme ne fait pas une religion. Cela relève d’un machiavélisme que Machiavel lui-même aurait probablement renié. Et surtout c’est faire preuve d’incohérence. Or c’est l’incohérence qui semble régner en maître sur les grands défilés de soutien au président destitué Mohamed Morsi, qui partent de la place Rabiaa Al-Adawiya [au Caire]. Les slogans attirent l’attention d’une petite fille. Elle se précipite à la fenêtre, brandit un drapeau égyptien et scande : “L’armée et le peuple main dans la main !��� En la voyant, sa mère sursaute et lui met sa main sur la bouche, en disant : “Tais-toi ! Eux, ils sont avec Morsi.” La petite ne comprend pas pourquoi sa mère panique. Mais, rapidement, elle sent que le défilé, malgré les ressemblances formelles

avec ceux auxquels elle a participé, exprime un climat tout à fait différent. La majorité des femmes présentes sont vêtues de noir et la plupart des hommes sont barbus. Sans parler de l’omniprésence de djellabas courtes. [Ceux qui la coupent au-dessus des chevilles le font “par imitation du Prophète”.] Beaucoup d’islamistes brandissent le drapeau égyptien, comme leurs adversaires favorables à l’intervention de l’armée contre Morsi, mais les islamistes le font de manière peu spontanée, pour des raisons tactiques. C’est également pour des raisons tactiques qu’ils se mobilisent dans la rue ces joursci, en se préoccupant des réactions de l’Occident “mécréant” et de ses médias “débauchés”. Dans leurs rassemblements, point de drapeaux noirs des djihadistes et d’Al-Qaida, ni verts des Frères musulmans. Et les chansons, qui étaient bannies jusque-là lors de rassemblements islamistes, sont désormais omniprésentes. La liste

imposée au DJ comporte les chansons patriotiques de feu Abdelhalim Hafez [chanteur glamour des années 1950]. Comme les organisateurs n’ont pas l’habitude de gérer ce genre de choses, la sono braille, grésille et crachote. Ce qui ne contribue pas à créer une ambiance festive. Les manifestants sont loin de reprendre en chœur les refrains ou de battre le rythme avec leurs mains. La seule chose qu’ils entonnent, c’est le mot d’ordre qu’ils avaient l’habitude de scander : “Islamique, islamique.” Mais ils ont repris les énormes tamtams qu’affectionnent les supporters des grandes équipes locales de foot lors des finales de la Coupe d’Egypte. Ils veulent donner l’impression qu’ils se sont hissés au niveau “des normes internationales”. Lors d’une précédente manifestation islamiste, les participants avaient fini par s’asseoir sur l’immense drapeau égyptien qu’ils avaient porté, mais ils ont rattrapé cette erreur de communication en distribuant des pancartes : le texte arabe y est systématiquement “soustitré” en anglais, comme s’il s’agissait d’un film en VO qu’il fallait rendre accessible à un public étranger. “Non au coup d’Etat” en arabe devient ainsi “anticoup” en anglais. Sur des drapeaux, certains ont directement écrit en anglais “Protect the revolution” [Protégez la révolution]. Même l’estrade de la place, où a été annoncée la bonne nouvelle de la conversion à l’islam d’une copte en soutien à Morsi, même cette estrade, donc, a été dépouillée des signes extérieurs d’appartenance aux Frères musulmans. En lieu et place de références religieuses, on y voit le slogan “Protégez la révolution, protégez la légitimité”. Traduit en anglais, bien évidemment. Ce sont jusqu’aux graffitis sur les murs qui sont en anglais : “Down with military coup” [A bas le coup militaire], “Morsi for democracy” [Morsi pour la démocratie]. Malgré ces concessions aux couleurs, à la mode musicale allant jusqu’au rap, malgré les chansons patriotiques hier encore bannies et les tam-tams des supporters de foot jadis jugés frivoles, ce “new look” ne convainc pas les Cairotes. Et ce n’est probablement pas non plus la manchette du quotidien Al-Hourriya wa Al-Adala [Liberté et justice] qui y aura changé quelque chose. Ce journal, organe des Frères musulmans, annonçait en une que “les grandes capitales du monde libre ont été le théâtre d’immenses manifestations demandant le retour de Mohamed Morsi”. Sachant que ce “monde libre” c’était “Jérusalem, la Turquie, le Yémen, l’Afghanistan, le Pakistan, l’Amérique et le Liban”. —Amina Kheiry Publié le 15 juillet

Violences contre les femmes : j’accuse

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↙ Dessin de Sdralevich paru dans Chronique de la ligue des droits de l’homme, Bruxelles.

J’accuse le ministre sortant de la Justice, Chakib Cortbaoui, pourtant toujours si prompt à s’enflammer pour les droits de tous, d’avoir traité ce fait (tout sauf ) divers comme n’importe quel autre. J’accuse le ministre sortant des Affaires sociales, Waël Abou Faour, pourtant le meilleur depuis la création de ce porteUne Libanaise de 32 ans feuille, de ne pas être monté au a été battue à mort par créneau pour, dans la mesure du son mari. Coup de colère possible, dire : plus jamais ça. contre un Etat et une J’accuse toutes les épouses de nos dirigeants d’avoir honteusement société qui ne réagissent gardé le silence. pas contre les violences J’accuse ces ONG, ces associadomestiques. tions de défense de la femme, Nasawiya en tête bien sûr, de dépenser une énergie folle à jeter des tomates sur les très médiatiques voitures des députés plutôt qu’à remuer ciel et terre, c’est certes moins glam, pour que des Roula Yaacoub il n’y en ait justement plus jamais. J’accuse ces députés autoprorogés de n’avoir jamais été foutus de voter quoi que ce soit d’intelligent, que dire alors d’une loi contre la violence domestique ; de n’avoir jamais pu, à défaut de faire évoluer la politique et la société vers le beau et le bon, sortir le Liban, ne fût-ce qu’un minimum syndical, de ce Moyen Age sinistre dans lequel, schizophrène comme jamais, il s’entête à s’engluer. J’accuse deux d’entre eux, Khaled Daher et Riad Rahhal [députés de la région où le crime a eu lieu], d’avoir voulu libérer —L’Orient-Le Jour l’assassin – à leur risible décharge, Beyrouth leurs 126 collègues (ou presque) auraient fait, font, la même chose ingt-huitième semaine de dans leurs régions. Ils devraient 2013. Nous sommes tous le rejoindre en prison. J’accuse ce lamentablement complices. pays d’être ce qu’il est ; ce fanRoula Yaacoub avait 32 ans. Elle tôme d’Etat de laisser s’empiler, était mère de cinq jour après jour, les petites filles. Elle a été cadavres de mille et tuée par son mari, une Roula Yaacoub. Kamal Bazzi. Elle a été J’accuse les mères battue à mort devant libanaises de toujours ses enfants. Les deux vouloir, consciemaînées étaient, elles ment ou pas, élever BILLET aussi, régulièrement leurs fils comme s’ils frappées par leur père. étaient au-dessus des J’accuse les voisins et les amis lois, comme s’ils valaient nettede la victime de ne jamais avoir ment plus que leurs sœurs. appelé la police. De n’être jamais Comme si tout n’était, et ne sera, intervenus. J’accuse les parents pour eux, qu’impunité. Des pathéde l’assassin et toute sa famille de tiques toreros de salon. ne jamais avoir essayé de protéJ’accuse les hommes libanais ger leur belle-fille, leur belle-sœur. d’oublier qu’ils ont des sœurs, des La mère de leurs petites-filles, de mères, des filles ; de ne pas savoir leurs nièces. J’accuse les parents museler, brider, étouffer cette part de la victime de s’être également de Kamal Bazzi qu’il y a en chacun tus pendant toutes ces années au de nous. Je nous accuse. Nous cours desquelles leur fille, très sommes tous lamentablement probablement, essayait de cacher complices. Comme à chaque fois. ses hématomes, tous ses bleus, —Ziyad Makhoul toutes ses larmes. Publié le 13 juillet

V


16.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1185 du 18 au 24 juillet 2013 ↙ Dessin de Walenta, Pologne.

afrique

Libye. A Tripoli, liberté et insouciance Après une enfance à l’occidentale passée aux Etats-Unis, le retour dans la capitale libyenne est surprenant : la vie y est “normale”.

américaine, je fais mes courses chez Walmart, je dévale les échangeurs d’autoroute, je bois du Coca light dans des bouteilles king size, je suis une fidèle supportrice de l’équipe de basket du Kentucky, j’écoute du rap et j’ai appris par cœur le préambule de la Constitution. Je suis un pur produit du rêve américain, mes parents immigrants ont fui leur pays pour offrir la liberté, l’éducation et un avenir radieux à leurs enfants. Bien sûr, chez nous, on nous répétait sans cesse que nous “rentrer[ions] au pays” une fois Kadhafi mort ou destitué, mais je n’y avais jamais vraiment pensé. Je n’étais qu’une enfant. Plus tard, je me suis rendu compte que le tyran n’était pas près de disparaître après quarante ans au pouvoir et que, même si ça arrivait, je n’avais aucune envie de renoncer à Netflix [plateforme de téléchargement de films et séries]. Donc, l’an passé, quand je suis retournée en Libye, que j’en suis tombée amoureuse et que j’ai trouvé un travail qui me permettrait d’y rester, il m’a encore fallu un coup de pouce et beaucoup d’audace pour accepter.

Je suis tombée amoureuse de l’effervescence, de la liberté. Je suis tombée amoureuse de la Libye

—Voices of Africa Johannesburg

I

l ne faut pas croire tout ce qu’on lit. Et dans le cas de la Libye postrévolutionnaire, rien ne pourrait être plus vrai. Les titres chocs évoquant la guerre civile, le chaos et l’Etat défaillant relèvent du sensationnalisme. Je suis bien placée pour le savoir parce que, par un concours de circonstances insensé, j’ai quitté ma vie occidentale confortable pour contribuer à la transformation de mon pays d’origine. Depuis 2004, je me rends régulièrement en Libye pour de brèves visites estivales. Mon père, ouvertement et activement opposé au régime de Kadhafi, a quitté le pays

à la fin des années 1970 et nous n’avons pas grandi entourés des membres de notre famille élargie. J’avais donc plaisir à faire leur connaissance lors de ces voyages. Mais, après deux mois d’hospitalité nord-africaine, j’avais hâte de retourner à mon style de vie confortable et à mes habitudes de consommation américaines. Cueillir des amandes fraîches, utiliser des branches pour balayer le sol et traire les chèvres, tout cela était nouveau pour moi, mais je ne pouvais pas m’empêcher de penser à ce que je ferais une fois rentrée : aller chez la pédicure et manger chez Taco Bell [chaîne de fast-food américaine]. Cependant, quelque chose a changé durant l’été 2012. J’ai alors

fait mes premiers pas dans la Libye postrévolutionnaire et je suis tombée amoureuse. Pas d’un beau garçon au sourire irrésistible. Ce n’était pas une passade d’été. Je suis tombée amoureuse des tags révolutionnaires sur les murs ; des enfants penchés aux fenêtres des voitures et faisant le V de la victoire ; des manifestations de Libyens mécontents du gouvernement  ; des affiches commémorant nos héros. Je suis tombée amoureuse de l’effervescence, de la liberté et de l’insouciance ambiantes. Je suis tombée amoureuse de la Libye. Et, pour la première fois, j’ai envisagé de m’y installer. Cette décision a été un choc aussi bien pour moi que pour tous les gens qui me connaissent. Je suis

Cela fait bientôt sept mois que je vis à Tripoli et j’ai appris à connaître ses bons et ses mauvais côtés, ainsi que ses pires défauts. Les bons côtés : je ne m’inquiète plus du prix de l’essence. Je peux remplir mon réservoir pour l’équivalent de 3,75 dollars [2,90 euros]. Les mauvais côtés : comme l’essence ne coûte rien, on se déplace toujours en voiture et il y a toujours un monde fou sur les routes. Son pire défaut : il n’existe pas de code de la route, donc si quelqu’un vous rentre dedans vous ne serez sans doute jamais dédommagé. La vie en Libye m’a rendue plus souple. Il n’y a pas de grandes surfaces dans lesquelles je trouve tout ce dont j’ai besoin. Je ne déniche pas toujours de sucre roux et les gens grillent la place dans la queue aux caisses, mais des gentlemen s’empressent de me proposer leur aide quand mes sacs sont trop lourds ou insistent pour charger mes courses dans la voiture. Je me suis rendu compte du nombre d’objets superflus dont je m’encombrais (a-t-on vraiment besoin d’un minifer à repasser de voyage ?), je suis devenue une vraie pionnière de la débrouille. Si je veux manger mexicain, je pars à la recherche

d’avocats, je fabrique de la crème aigre et je hache des tomates pour faire de la sauce salsa. La vie en Libye est une leçon d’humilité et forge le caractère. Je me suis également rendu compte à quel point ma vie ici était normale. Je me lève le matin, me fais du café, me mets au volant et enguirlande l’imbécile devant moi dans les embouteillages ; je me dépêche d’arriver au bureau et fais comme si je n’étais pas en retard. Je m’occupe de mes clients, réponds à des questions par courriel, rigole avec mes collègues à la fontaine à eau et rentre chez moi épuisée. Je dîne à l’aise dans mon canapé puis vais au pieu. Et le lendemain ça recommence. Ma vie sociale n’est plus ce qu’elle était, c’est vrai. Ici, pas de cinéma ou de grand centre commercial. Le vendredi, je passe ma soirée dans des bars avec des amis, on discute, on boit des expressos corsés et on profite de la dernière nouveauté à Tripoli : Cinnabon [chaîne américaine de pâtisseries industrielles]. Je passe des journées à la plage sur les magnifiques côtes méditerranéennes et je peux vous dire où se trouve le meilleur restaurant indien de tout le pays. Oui, il m’arrive d’entendre des tirs de mitrailleuse, mais ça fait partie de mon bruit de fond libyen. Mais la vie continue, comme d’habitude. Les boulangeries regorgent de pains délicieux, des patrons de café accros à la nicotine et à la caféine s’affairent, les étals de légumes débordent et les boutiques de prêt-à-porter exposent les dernières tendances (les skinny jeans et les sandales plates font fureur). Il ne se passe pas une semaine sans que je me dise : “Et on est en Libye. Je n’en reviens pas.” La Libye m’a permis d’évoluer tant du point de vue personnel que du point de vue professionnel. C’est la terre de mon père et à présent c’est aussi mon pays. —Assia Amry Publié le 8 juillet

SOURCE VOICES OF AFRICA Johannesburg, Afrique du Sud voicesofafrica.co.za Dans ce site collaboratif, on ne vous parlera “pas de guerre, de corruption, ou de mort”, mais de la vie quotidienne de journalistes ou de jeunes Africains aux quatre coins du continent. Lancé d’abord comme chronique dans le Mail & Guardian, Voices of Africa est désormais hébergé sur le site de l’hebdomadaire sud-africain et sur celui de son partenaire britannique, The Guardian.


EUROPE.

Courrier international — no 1185 du 18 au 24 juillet 2013

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AFRIQUE DU SUD

Gym et gangs font bon ménage

d’hommes qui se succèdent pour les manier, il est évident que tous ces bouts de ferraille sont utilisés au maximum. “Dans ma cour, rien n’a jamais été volé, déclare Hendricks. Les gens aiment trop notre club.” Du plastique noir protège les équipements exposés aux intempéries. “S’il y a une chose que je voudrais faire pour mon club, c’est construire un toit audessus de la cour, poursuit-il. Il y fait trop chaud l’été et quand il pleut on ne peut pas y aller.”

Dans un quartier déshérité du Cap, un ancien culturiste a ouvert son club de musculation pour aider les jeunes à s’en sortir.

—Mail & Guardian Johannesburg

S

es habitants l’appellent “Gaza”. Les deux endroits présentent certaines similitudes : le quartier de Rusthof est lui aussi rongé par la pauvreté, le chômage et une violence quasi perpétuelle. La vie sociale se passe dans des rues sablonneuses, brûlantes de chaleur et balayées par le vent parce que les maisons sont minuscules et entassées les unes sur les autres. Les noms de chefs de gang sont gribouillés sur les murs en béton, marquant ainsi leur territoire, et les enfants jouent aux bandits sur des trottoirs qui ne connaissent que trop la violence. Rusthof se trouve à la périphérie de Strand, une banlieue chic de la ville du Cap située en bord de mer. A Strand, les clubs de fitness sont devenus les cathédrales des banlieusards de la classe moyenne. A Rusthof, “Frankie’s Gym” tient davantage du miracle. Ici il n’y a ni douches, ni toilettes, ni miroirs où s’admirer, ni cafétéria, et le propriétaire, Frank Hendricks, n’est pas tatillon sur les contrats d’adhésion. Il fait payer 3,5 euros par mois aux personnes qui ont un emploi et peuvent débourser cette somme. Pour les autres, c’est gratuit. “Il y a beaucoup de passage”, explique ce culturiste de 65 ans. Un événement traumatisant survenu dans sa famille l’a conduit à ouvrir son club en 2008. Lorsqu’il avait à peine un peu plus de 20 ans, son fils a voulu défendre une jeune fille harcelée par le gang des School Boys. Ils lui ont assené douze coups de couteau et l’ont laissé se vider de son sang sur le bord de la route. Lorsque Hendricks est allé rendre visite à son enfant à l’hôpital, il l’a imploré : “Papa, n’envoie pas ces mecs en prison.” “J’ai fait ce qu’il m’a demandé”, raconte-t-il. Alors qu’il était au chevet de son fils, une idée a pris forme dans son esprit : il allait ouvrir un club de musculation et donner à ces jeunes délinquants un endroit où ils pourraient extérioriser leur colère. Il s’est arrangé pour faire savoir au chef des School Boys qu’il voulait le voir. Un peu plus tard, il a vu les trente membres du gang approcher de chez lui. “Ils m’ont dit : ‘On va te descendre’, poursuit-il. Je leur ai répondu que non, que ça n’allait pas arriver.” Bien installé dans son canapé, entouré des trophées remportés pendant sa longue carrière de culturiste et d’entraîneur, Frankie explique comment, après cette première rencontre peu encourageante, il a réussi à amadouer les gangsters : “J’ai organisé un barbecue sur la plage, j’ai demandé à ma femme

de faire des gâteaux, et après avoir mangé nous avons parlé de la vie et des raisons pour lesquelles des gamins finissaient par faire du mal aux autres. Beaucoup se sont mis à pleurer.” Petit à petit, il a gagné leur confiance et a fini par concrétiser son idée en ouvrant un club de musculation dans son arrière-cour. “Ne vous inquiétez pas pour l’argent”, a-t-il dit à ses adhérents potentiels. “Venez, c’est tout.” Il a depuis lors présenté de nombreux jeunes aux championnats de culturisme de la province du Cap. Audessus de la porte d’entrée de sa petite maison verte au portail rouillé, il a peint le mot “FREEDOM”, liberté. Dans sa cour, on lève de la fonte sans répit. Mark April a des muscles impressionnants et les cheveux tressés. Il est généralement le dernier à partir le soir. Il y a deux ans, sa mère, désespérée, est venue voir Hendricks et lui a demandé d’aider son fils, qui, selon ses propres termes, était en train de lui “gâcher la vie à fumer du tik” [sorte de crack très répandu dans les Cape Flats, les ghettos où étaient rassemblées les populations métisses pendant l’apartheid]. A la fin de sa journée de travail dans une entreprise de toiture, Mark vient chez Frankie. Il est récemment monté sur la troisième marche du podium aux championnats de culturisme de la province.

pas tous un passé de violence ou de drogue, et des personnes de tous les milieux se côtoient. Howard Grieselaar, par exemple, est un ancien joueur de rugby. “J’ai eu un grave accident de voiture en me rendant au bal de promo et j’ai cru que je ne pourrais jamais retrouver l’usage de mon bras”, précise-t-il. Son biceps blessé se gonfle en levant un haltère. “Mais j’suis pas un bad boy !” Les adhérents viennent s’entasser dans la petite cour tout au long de la journée. Les instruments ont l’air d’être rouillés et d’avoir été assemblés de façon approximative, et de la mousse blanche s’échappe de coussins déchirés. Mais quand on voit le nombre

Effort. La plupart des adhérents semblent avoir un passé difficile et envie d’abandonner la vie de la rue, envie de devenir meilleurs. C’est une quête qui demande de la maîtrise de soi et de la discipline, des capacités qui s’apprennent au club. Neil Bowers, un ancien détenu, n’est pas aussi costaud que les autres. Il a 32 ans et l’impression d’avoir perdu sa jeunesse après treize années d’incarcération. Il trouve la vie en dehors des murs de la prison très dure. “Je cherche encore ma place ici, dehors, avoue-t-il. Les gens qui étaient là pour moi avant ne le sont plus.” Mais le club de Frankie l’a aidé à imaginer un avenir meilleur. “Je veux aider les autres, comme l’oncle Frankie. Avant, je fuyais les défis, mais maintenant j’affronte mes problèmes.” Logan Williams, qui gagne sa vie en vendant du parfum, dépasse d’une bonne tête la plupart des présents. Son torse est barré d’un tatouage proclamant : “Seul Dieu pourra me juger.” Son visage se tord dans l’effort qu’il fournit pour soulever un poids énorme. “Il y a aujourd’hui 80 personnes qui viennent s’entraîner au club, raconte le propriétaire. Quand quelque chose casse, je dois parfois piocher dans ma retraite pour réparer. Nous avons besoin de meilleurs équipements.” Les hommes se rassemblent autour de Hendricks, qui est en train de soulever un énorme haltère au-dessus de sa tête. Le soleil est au zénith et la sueur coule sur son visage. Les gars lui crient leurs encouragements et leur admiration. “Allez, encore un effort, oncle Frankie. C’est bien, tu y es presque !” —Olivia Gibbs Publié le 24 mai ↖ Dessin de Kazanevsky, Ukraine.

Libération conditionnelle. Un homme portant des vêtements et des lunettes dernier cri entre dans la cour d’une démarche assurée. A sa vue, tout le monde se tait. On l’appelle le Général et il serait l’un des principaux membres du gang The Numbers. Le Général vient signer chaque jour le registre du club. C’est l’une des obligations de sa libération conditionnelle. “Je connais l’oncle Frank depuis de nombreuses années et j’ai toujours eu du respect pour lui, me dit-il. Reste en dehors de la délinquance et en dehors de la prison”, ajoute-t-il avant de commencer ses exercices. “Ce n’est pas le bon chemin.” Le rêve de Hendricks offre une petite lueur d’espoir face à la vague de délinquance qui touche les Cape Flats. Quelques chanceux ont un travail à l’entreprise de décapage de Gants, mais à part ça les emplois rémunérés sont rares. Il n’y a pas grand-chose à faire à Rusthof et les enfants grandissent avec les gangs, l’alcool et la drogue. Les membres du club de musculation n’ont

Le passé a-t-il encore un avenir ? La réponse dans Technikart juillet-août.

«David Chase: «Les Soprano, James Gandolfini et moi» ANTIFAS: QUI SE CACHE SOUS LES CAPUCHES ? ' Sacha Béhar, le comique anti-LOL DENISOT-POURRIOL: LA RENCONTRE INTERDITE ! + PAULINE LEFÈVRE, DANIEL RIOLO, BRUCE SPRINGSTEEN

N°174

JUILLET-AOÛT 2013

Le magazine à lire avant les autres

Retour de «Lui», rétro-tribus, mythe des Trente Glorieuses…

Demain, j’arrête

Spécial été Numéro double

le vintage !

Frédéric Beigbeder, directeur de la rédaction de «Lui»: «Vintage, c'est le mot poli pour dire “vieux”.»


D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1185 du 18 au 24 juillet 2013 ↙ Dessin de No-río, Aomori (Japon).

asie

Japon. Qu’avezvous fait de notre démocratie ? Pour l’une des plus célèbres plumes de la presse nippone, l’absence de débat à propos des grands sujets contribue à affaiblir le pays. A quelques jours des sénatoriales, ce journaliste s’alarme de l’apathie de la classe politique.

—Mainichi Shimbun (extraits) Tokyo

L

e plus déplorable lors des dernières élections législatives [décembre 2012], c’était l’absence d’un débat franc sur l’énergie nucléaire. Aucun parti n’a abordé ce problème de front, faute de consensus au sein de chaque formation politique.” C’est ainsi que Yoichi Funabashi [voir ci-contre] a commencé notre entretien, tout en tapotant nerveusement la table. A chaque fois, il faisait trembler le dictaphone posé dessus. “A quoi bon organiser des élections s’il n’y a pas de débats sur les enjeux les plus importants ? Or plus les sujets sont complexes et incontournables, plus les politiques les évitent. Une fois de plus, on est face

à une ‘lutte de pouvoir passive’, comme au moment de l’accident de Fukushima, en mars 2011. Le même scénario est en passe de se reproduire pour les élections sénatoriales”, poursuit-il. Mais en quoi les prochaines élections s’apparentent-elles à l’accident de Fukushima ? L’expression “lutte de pouvoir passive” a été utilisée pour la première fois dans le dernier ouvrage de M. Funabashi, Countdown to Meltdown [Compte à rebours jusqu’à la fusion des réacteurs, inédit en français]. Il y dénonce le fait que les autorités n’aient pas communiqué de renseignements concernant les zones potentiellement touchées par la radioactivité de manière à pouvoir évacuer les habitants. “Privilégier la stabilité des institutions alors même

que la vie de la population est en danger, éviter les prises de risque pour se dédouaner de toute responsabilité en cas d’erreur… Voilà ce qu’ont fait les bureaucrates. Les institutions n’ont eu de cesse de se défiler devant leurs responsabilités. De là découle l’expression ‘lutte de pouvoir passive’.” Résultat, les habitants se sont déplacés vers des zones hautement contaminées après les explosions.

Crise démographique. Selon M. Funabashi, c’est précisément ce scénario qui est en train de se répéter à l’approche des sénatoriales. “Notre pays est au bord d’une crise majeure : la crise démographique. Comment va-t-il affronter cette menace sans précédent que constitue la décroissance de la population ?

Tous les partis évitent scrupuleusement d’aborder cette question.” En 2050, une personne sur trois aura plus de 65 ans et il n’y aura plus qu’un seul actif pour un retraité. “Les prestations sociales sont majoritairement destinées aux personnes âgées, et non aux jeunes. Tous les partis savent que ce déséquilibre extrême doit être corrigé, mais aucun n’ose se mobiliser car les personnes âgées représentent un important vivier électoral”, s’indigne-t-il. Les campagnes électorales actuelles ne font qu’aligner des mesures démagogiques, et le Parti libéral-démocrate [conservateur, actuellement au pouvoir] ne fait pas exception. Si M. Funabashi juge “louable” l’objectif de promouvoir l’activité professionnelle des femmes, qui fait partie de la stratégie de croissance du Premier ministre Shinzo Abe, il critique le fait que ce plan manque d’ambition. “Il n’est pas raisonnable de compter sur la résilience surhumaine des femmes sans remettre en cause le modèle familial traditionnel. C’est à l’ensemble de la société d’aménager des infrastructures nécessaires à la prise en charge des enfants, d’encourager les entreprises à employer davantage les femmes, etc. C’est cela, l’enjeu des prochaines élections.” D’après lui, l’accident de Fukushima a été une deuxième “défaite” [après  1945] pour les Japonais, contraints d’admettre que le pays ne disposait ni de la détermination ni des moyens de protéger coûte que coûte son peuple. Si Fukushima est une “guerre”, quels enseignements faut-il en tirer pour ne pas reproduire nos erreurs ? “En premier lieu, il faut en finir avec le ‘mythe de la sécurité’ [allusion à la confiance aveugle dans la sécurité du nucléaire civil] et retrouver une capacité de jugement fondée sur des faits scientifiques. Des systèmes conçus par des organisations ou des êtres humains, par nature faillibles, ne sauraient être parfaits. Le problème, c’est ce goût immodéré pour la sécurité et la tranquillité qui caractérise les Japonais, y compris les hommes politiques. Au lieu d’anticiper et de nous prémunir contre une éventuelle menace, nous avons fait mine de croire au risque zéro. Au prix de la tranquillité d’esprit, nous avons sacrifié la sécurité suprême, la protection du peuple. En situation de crise, il faut se fixer des priorités pour le déploiement des ressources matérielles et humaines. Or, dans notre pays, le pouvoir de prendre de telles décisions ne relève pas d’une autorité précise et les responsabilités ne sont pas clairement attribuées. On sent que le non-dit fait office de règle. Le propre d’un bureaucrate, c’est de respecter la loi et de faire remonter les problèmes vers sa hiérarchie. Il est donc incapable d’établir des priorités. Pour qu’une gouvernance fonctionne,

il faut un leadership”, explique M. Funabashi. Le leadership, voilà précisément le deuxième enseignement à tirer de la catastrophe de Fukushima. “Etre leader n’est pas l’apanage des chefs de gouvernement ou des dirigeants d’entreprise. Cadres moyens de société, responsables de collectivités locales, capitaines de brigades de sapeurs-pompiers… Le 11 mars a été l’occasion pour de telles personnes d’affirmer leur leadership. Chacun doit ainsi prendre conscience qu’il a lui aussi l’opportunité d’être aux commandes et d’assumer sa responsabilité. ‘Démocratiser’ le leadership, tel est notre objectif”, poursuit-il. Face à la menace démographique, le Japon pourra-t-il enfin échapper à cette politique de l’autruche privilégiant une tranquillité de façade ? Tel serait l’enjeu des prochaines sénatoriales.

Abstention. Pour finir, j’ai demandé à M. Funabashi : “Et si la menace démographique n’est pas au cœur des débats électoraux… — Dans ce cas, il y a danger”, a-t-il coupé neti, sans même attendre la fin de ma question. Puis il a précisé : “Je ne voterai pas. Je ne veux pas participer à des élections qui n’abordent pas le problème le plus important du pays. L’abstention, c’est le seul moyen de s’exprimer dans ce genre de cas.” M. Funabashi ne cesse de tapoter la table du doigt. Son expression bienveillante contraste avec ces tapotements empreints de nervosité. Ne sachant comment réagir à ce mot [abstention] qu’il a employé avec force, je l’ai interrogé : “Vous ne voyez pas d’inconvénient à ce que j’évoque cette ‘abstention’ dans mon article ?” Arborant un franc sourire, M. Funabashi m’a répondu sans hésitation : “Allez-y ! Dites que les hommes politiques ne doivent pas fuir. Dites-leur de cesser cette lutte de pouvoir passive. C’est aux journalistes de marquer le coup.” Sur le chemin du retour, le bruit des tapotements résonnait encore dans ma tête. Je suis partie avec le sentiment d’être chargée d’une lourde mission. —Ayako Oguni Publié le 3 juillet

Portrait Né en 1944 à Pékin, Yoichi Funabashi est sans doute l’un des journalistes les plus connus au Japon et en dehors de l’archipel. Spécialiste de politique internationale et auteur de plusieurs ouvrages, il a été directeur de la rédaction de l’Asahi Shimbun jusqu’en 2011.

DR

18.


ASIE.

Courrier international — no 1185 du 18 au 24 juillet 2013

AFGHANISTAN

LE MOT DE LA SEMAINE

2014, l’année à risque Que deviendra le pays après le retrait des troupes américaines et le départ du président Hamid Karzai ? 0

“nozomi” Les souhaits

→ “Nous avons atteint nos objectifs. — C’est exactement ce que disaient les Soviétiques.” Dessin de Chappatte paru dans l’International Herald Tribune, Paris.

A

vec les élections sénatoriales de dimanche prochain, qui tiennent l’archipel en haleine, on peut être tenté d’affirmer qu’on a affaire à un épiphénomène qui, vu de France, paraît dérisoire au regard des situations autrement plus dramatiques que traversent, par exemple, l’Egypte ou la Syrie. Pourquoi, en effet, s’intéresser à un scrutin (qui plus est sénatorial) d’un pays qui change de chef de gouvernement, sept en sept ans, comme de chemise ? C’est que, si anodines soient-elles, ces élections peuvent être à l’origine d’un effet papillon qui déstabilise toute l’Asie de l’Est. L’enjeu, qui relève à la fois des politiques intérieure et extérieure, est la stabilité du gouvernement. Celle-ci dépend, de fait, de la Chambre haute, dont les sénateurs, élus au suffrage universel, détiennent un pouvoir quasi équivalent à celui des députés. Or Shinzô Abe, l’actuel Premier ministre, n’y disposait pas jusqu’à présent de la majorité. Ce faucon du Parti libéral-démocrate (PLD) s’est donc attaché à mettre en place les mesures économiques de lutte contre la déflation, réfrénant – tant bien que mal – ses propos néonationalistes. Cette stratégie semble avoir payé : les sondages convergent pour donner le PLD vainqueur. Il n’en reste pas moins que l’on se trouve face à un dilemme : si la victoire de la formation conservatrice permet de mettre fin à la valse des Premiers ministres, elle offre la légitimité politique nécessaire à Shinzô Abe pour réaliser ses souhaits les plus chers : la réforme de la Constitution dite pacifiste et la création d’une Force de défense nationale. Le scrutin du 21 juillet n’est qu’un “simple” sénatorial. Mais, si Abe en sort plébiscité, la tension avec la Chine et la Corée du Sud – qu’attisent les différends territoriaux – risque de prendre une tout autre dimension. —Kazuhiko Yatabe Calligraphie de Kyoko Rufin-Mori

19

—Tehelka New Delhi

L

ors de la visite du secrétaire d’Etat américain, John Kerry, à New Delhi au début du mois de juillet, l’Afghanistan figurait naturellement au menu des discussions. D’ici à la fin 2014, les Etats-Unis et leurs alliés devront avoir retiré l’essentiel de leurs troupes de cette région troublée, au carrefour de l’Asie centrale et de l’Asie du Sud. Personne ne sait ce qu’il adviendra de l’Afghanistan et de cette région, pour ne pas dire du monde. De fait, les Américains donnent eux-mêmes l’impression de douter et de simplement croiser les doigts, priant peut-être pour que les diverses forces en présence se neutralisent mutuellement et contiennent le risque terroriste loin de chez eux. L’ambition affichée après les attentats du 11 septembre 2011 de remettre sur pied l’Etat afghan a cédé la place à un objectif nettement plus modeste, consistant à protéger le territoire des Etats-Unis, les citoyens américains, leurs amis et leurs intérêts dans le monde face à d’éventuelles attaques en provenance d’Afghanistan. L’optimisme des experts du département d’Etat américain est à la mesure du pessimisme des stratèges indiens. Pour eux, c’est comme si l’on revenait à 1989. Cette année-là, après la défaite des Soviétiques et leur retrait de Kaboul, les Américains ont abandonné l’Afghanistan. Le pays, dévasté par

la guerre, était une proie facile pour les rebelles pakistanais et les combattants talibans. En 1996, les talibans prenaient le pouvoir à Kaboul et exerçaient leur pouvoir sur l’essentiel du pays. Une élection présidentielle est prévue l’année prochaine. Hamid Karzai, qui ne peut se représenter pour un nouveau mandat, devrait laisser la place à un représentant issu du vote populaire. Il s’agira d’une première dans l’histoire du pays, et le nouveau président n’aura que quelques mois pour asseoir son autorité avant le départ des Américains. Si dans un dernier espoir de “réconciliation” les Américains décidaient d’associer les talibans au processus politique et électoral, Kaboul se transformerait en véritable champ de bataille. Parmi les protagonistes, il y a un nouveau président, des talibans (qui auraient un pied dans le jeu politique et un pied en dehors), les services secrets de l’armée pakistanaise, en embuscade, et les Chinois. Ces derniers investissent massivement dans le pays, tentent de corrompre des pans entiers de la classe politique afghane et font appel à leurs amis pakistanais pour négocier des accords avec un éventuel régime taliban afin d’exploiter les richesses minières du pays. En quoi cette situation paraît-elle meilleure qu’au lendemain du 11 septembre ? Pour être honnête, rappelons que les Américains maintiendront tout de même 10 000 hommes sur le

terrain. Les Etats-Unis possèdent également des capacités aériennes considérables. Ils restent en mesure de mener des opérations dans le genre de celle d’Abbottabad [qui a conduit à l’exécution de Ben Laden] – si une cible importante venait à être identifiée – et peuvent toujours mener des attaques de drones du côté pakistanais de la frontière. Il y a toutefois des points faibles. L’armée afghane, qui est censée prendre en charge la sécurité nationale après 2014, ne présente aucune cohésion. Les déserteurs sont nombreux et le moral, en berne. Elle est également sous-équipée et cela n’est pas près de s’améliorer. Ni les EtatsUnis ni l’Inde ne tiennent vraiment à fournir des armes sophistiquées aux Afghans. Personne ne sait où ces armes pourraient atterrir d’ici quatre ou cinq ans et quelles armées privées elles pourraient servir. Mais la véritable question est de savoir combien de temps les forces occidentales restantes – dont on ne manquera pas un jour de réclamer le rapatriement – et le président [issu de l’ethnie majoritaire] pachtoune qui devrait succéder à Karzai parviendront à tenir Kaboul. Il y a vingt ans, [le président] Mohammed Najibullah avait tenu quelques mois à peine après que Moscou lui eut retiré son soutien. Karzai et les responsables politiques pachtounes sont en meilleure position aujourd’hui et peuvent bénéficier de quelques avantages tactiques. Dans les années 1990, nous avons laissé les talibans utiliser les minorités ethniques pour se proclamer au-dessus du pouvoir pachtoune. Après 2014, il pourrait être utile de lancer une campagne de pachtounisation des esprits. Cela occuperait les Pachtounes des deux côtés de la ligne Durand [la frontière afghano-pakistanaise]. —Ashok Malik Publié le 6 juillet

Un bureau à Doha ●●● Depuis des années, les journalistes pakistanais et américains évoquaient des négociations secrètes avec les talibans afghans en vue de leur retour aux affaires à Kaboul. En juin, la nouvelle est devenue officielle, avec l’ouverture d’un bureau des talibans à Doha, au Qatar (fermé “provisoirement” depuis le 9 juillet). Ils se présentent comme les représentants de l’émirat islamique d’Afghanistan, nom officiel du pays de 1996 à 2001.


20.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1185 du 18 au 24 juillet 2013 ↙ La capuche, la cagoule et le sac. De gauche à droite : De l’avis général, pas une caillera. De l’avis général, pas raciste. Toute la vérité : de l’avis général, pas révélée. Dessin de Rick McKee paru dans The Augusta Chronicle, Géorgie.

amériques

estimait qu’il était de son devoir de citoyen d’appréhender un adolescent innocent, suspect par sa seule existence. Quand, à la suite de l’acquittement de Zimmerman, certaines voix se sont élevées pour appeler au calme, on ne peut que s’interroger sur la nature du calme qui pourrait bien subsister dans un pays où un tel verdict est possible. Il est peu probable que les parents d’adolescents noirs, les épouses d’hommes noirs ou les enfants de pères noirs gardent leur calme. Les gens qui redoutent aujourd’hui une explosion de violence doivent se demander à qui profite l’existence d’un ordre social violent où il est autorisé d’assassiner de jeunes Noirs de la sorte. La décision d’acquitter Zimmerman est une honte, mais ce n’est pas une surprise. George Zimmerman n’a été arrêté qu’au bout d’un peu plus de six semaines, et seulement sous le poids des pressions nationales et locales.

Etats-Unis.

Mort tragique, verdict tragique L’acquittement du meurtrier du jeune Trayvon Martin est une honte. Ce verdict sera contesté pendant de nombreuses années.

CAGLE CARTOONS

Cela veut-il dire que la chasse de nuit aux jeunes Noirs est ouverte ?

—The Guardian Londres De Chicago u’on se le dise, aux EtatsUnis, en juillet 2013, il est toujours légal de pourchasser et d’abattre un jeune homme noir désarmé qui rentre chez lui, simplement parce que son air ne vous plaît pas. La mort, l’année dernière, de Trayvon Martin, 17 ans, a été un événement tragique. Et l’acquittement de George Zimmerman, sous la présidence d’Obama, a au moins le mérite d’être clair. Car les faits n’ont pas été contestés : le 26 février 2012, Trayvon Martin rentrait chez lui tranquillement, simplement “armé” d’une cannette de thé glacé et d’un

Q

paquet de Skittles. Le prenant pour un criminel, George Zimmerman, armé de son pistolet 9 mm, l’a pris en chasse. Trayvon lui a résisté. Ils se sont battus. Zimmerman l’a tué. Qui a crié ? Qui était le plus fort ? Qui a appelé ? Qui, quand et pourquoi ? Toutes ces questions ne sont que des détails destinés à alimenter les chaînes d’information continue. Ecartez-les et il ne reste que la vérité, à savoir que Trayvon Martin serait encore vivant si George Zimmerman ne l’avait pas pourchassé et abattu. Il n’y a aucun doute sur l’identité de l’agresseur. Il apparaît que la seule raison pour laquelle les deux hommes sont entrés en contact est que George Zimmerman

L’auteur GARY YOUNGE Installé aux Etats-Unis depuis plusieurs années, le journaliste et éditorialiste Gary Younge suit l’actualité américaine, en particulier les questions sociales et raciales, pour le quotidien britannique The Guardian. Il signe également une chronique régulière dans l’hebdomadaire américain de gauche The Nation. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur l’Amérique, dont No Place Like Home, une enquête sur l’histoire culturelle des Noirs du sud des Etats-Unis, et un livre, à paraître en août prochain, consacré au célèbre discours de Martin Luther King “I Have a Dream”.

Ceux qui jugeaient ce procès politique devraient se rappeler que c’est pour des raisons politiques que cette affaire est devenue une controverse. Le chef d’accusation n’aurait pas dû poser le moindre problème. Pourtant, Zimmerman n’a pas tout de suite été poursuivi, car la loi dite “Stand your ground” [protégez votre territoire], en vigueur dans l’Etat de Floride, autorise l’emploi d’une force létale lorsque le sujet a des “raisons valables de [le] croire” nécessaire afin de protéger sa vie ou celle d’autrui, ou d’empêcher un acte violent. Sachant que c’est George Zimmerman qui a pris en chasse Trayvon Martin, les questions demeurent : que reste-t-il à un jeune Noir et comment peut-il se défendre ? Existe-t-il un scénario possible des événements dans lequel Trayvon Martin aurait survécu à sa rencontre avec George Zimmerman ? La chasse de nuit aux jeunes Noirs est-elle ouverte ? L’acquittement de George Zimmerman sera contesté pendant de nombreuses années. Cette nuitlà, il avait statué sur le sort de Trayvon Martin de la manière la plus expéditive qui soit. “Putain de crevure, avait-il lancé au téléphone à la police. Ces connards, ils s’en sortent toujours.” C’est tellement, douloureusement, vrai. Et prévisible à en pleurer. —Gary Younge Publié le 14 juillet

Quelle justice pour Trayvon Martin ? Zimmerman a eu droit à un procès en bonne et due forme, même s’il reste moralement coupable. —The Washington Post (extraits) Washington

L

e système judiciaire a-t-il bien fonctionné ? Justice a-t-elle été faite ? Nous nous plaisons à croire ces deux questions identiques. Après tout, la raison d’être du système judiciaire n’est-elle pas de rendre la justice ? Et pourtant, alors que George Zimmerman vient d’être acquitté [le 13 juillet] du meurtre de Trayvon Martin, on peut dire que le système a bien fonctionné, mais pas que justice a été faite. Ce verdict est à la fois triste – parce qu’un garçon de 17 ans est mort et que son meurtrier restera en liberté – et salutaire, parce qu’au regard de la loi cette décision paraît justifiée. Tout procès pénal comporte une charge émotionnelle forte, poussant tantôt à la clémence, tantôt à l’indignation. Reste que le système judiciaire ne peut fonctionner s’il élève l’émotion au-dessus des lois. Dans l’affaire Zimmerman, les deux camps voient ce verdict à travers le prisme de leurs préconceptions. “Cela vient confirmer que le seul problème du ‘nouveau Sud’ est qu’il est toujours aligné sur la géographie et la temporalité du vieux Sud”, a ainsi déclaré Benjamin Jealous, président de l’Association nationale pour la promotion des personnes de couleur [NAACP], en évoquant le souvenir d’Emmett Till. Accusé en 1955 d’avoir tenté de séduire une femme blanche, ce garçon noir de 14 ans avait été assassiné et ses meurtriers acquittés. Il n’est pas juste de comparer ces deux affaires, même s’il est certain que la question raciale a joué un rôle dans la mort de Trayvon Martin. Zimmerman n’aurait probablement pas appelé la police s’il avait aperçu un jeune Blanc – même habillé d’un sweat à capuche – sortant de l’épicerie. Mais rien ne prouve que l’acquittement de Zimmerman soit lié à une question de race. Durant le procès, la question raciale a même plutôt joué contre Zimmerman, la pression publique poussant les procureurs à retenir les chefs d’accusation les plus graves. Comparez le procès de Zimmerman à celui des meurtriers d’Emmett Till. A l’époque, la ségrégation était de mise dans les tri-


AMÉRIQUES.

Courrier international — no 1185 du 18 au 24 juillet 2013

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↙ Dessin de Cost paru dans Le Soir, Bruxelles.

CHILI bunaux. Aucun hôtel n’aurait accepté de louer une chambre à des observateurs noirs. Les spectateurs noirs venus assister au procès avaient été accueillis par une pluie d’injures racistes de la part du shérif local. Le nouveau Sud n’est peut-être pas parfait, mais ce n’est plus le vieux Sud. La réaction de la gauche est reflétée dans ses excès par celle de la droite. Zimmerman “ne vivra plus jamais comme avant”, a déploré l’écrivain conservateur Roger L. Simon, décrivant ce procès comme le “premier véritable procès stalinien d’Amérique”. Voilà qui est complètement insensé. Il est évident qu’aucun homme responsable de la mort d’un adolescent désarmé ne peut “vivre comme avant”. Quant aux procès staliniens, leur caractéristique était d’être réglés à l’avance, contrairement à celui de Zimmerman.

L’affaire n’est pas close. Peu importe ce qui a précédé l’altercation entre les deux hommes, la question principale du point de vue du droit pénal est de savoir ce qui s’est passé juste avant que Zimmerman ne tire le coup de feu fatal. Zimmerman est certes à l’origine de cet enchaînement tragique, mais ce n’est pas cela qui compte pour la loi. Pour condamner Zimmerman pour meurtre au second degré, il aurait fallu prouver qu’il savait avec un “degré de certitude raisonnable” que son action serait synonyme de mort ou de blessure grave et qu’il avait agi “par haine ou malveillance”. Même pour l’accusation moins grave d’homicide, il aurait fallu réussir à casser la stratégie de légitime défense de Zimmerman et démontrer que ce dernier ne pouvait pas “raisonnablement croire” que le fait de tirer sur Trayvon était “nécessaire pour échapper à une mort imminente ou à de graves blessures”. Zimmerman n’est peut-être pas légalement responsable de la mort de Trayvon, mais il reste moralement coupable. Son acquittement ne marque pas la fin de cette triste histoire. La charge de la preuve étant moins lourde dans le cadre d’une poursuite au civil, la famille de Trayvon aurait plus de chances de l’emporter que dans un procès pénal. Ce serait toutefois une erreur d’engager des poursuites fédérales pour violation des droits civiques, le premier procès n’ayant pas réussi à établir le motif de la haine raciale. Au bout du compte, la société doit accepter le fait que justice et appareil judiciaire ne vont pas toujours de pair. —Ruth Marcus Publié le 15 juillet

La philo trouve ses voix Une nouvelle génération de penseurs, plus soudée, fait école. Et le nombre d’étudiants inscrits a plus que doublé en quelques années.

—Qué Pasa Santiago

A

u début de l’année dernière, José Tomás Alvarado, 44 ans, professeur de philosophie à l’Université catholique, a soumis à la publication un article d’environ vingt  pages sur le “Nécessitarisme de second ordre”. Le texte a été révisé par ses pairs, qui le lui ont rendu en y adjoignant dix pages de commentaires. Cela a beaucoup impressionné Alvarado. Cette révision en profondeur correspondait à la moitié de son texte, et ses collègues l’avaient effectuée à titre gracieux. Il y a encore quelques années, une telle collaboration aurait été impensable. La vieille école philosophique, celle de ses maîtres, fonctionnait tout autrement. Elle étudiait à l’université du Chili ou à l’Université catholique, deux établissements antagoniques qui, à l’époque, communiquaient peu entre eux. Les enseignants

travaillaient rarement ensemble, organisaient peu de colloques et de congrès, et les échanges étaient presque nuls. La nouvelle génération de philosophes, proches de la quarantaine, a changé la donne. Aujourd’hui, ils se connaissent, se lisent les uns les autres, s’invitent à différentes manifestations. Ils partagent leur passion et confrontent leurs idées. Ils entreprennent des doctorats à l’étranger et ils écrivent en collaboration. Non contents d’être plus nombreux, ils sont de plus en plus spécialisés et professionnalisés. Depuis quinze ans au Chili, la pratique de la philosophie a changé.

Collaborations inattendues. “Il y a des différences très nettes entre l’ancienne et la nouvelle génération”, commente Alvarado, spécialiste de métaphysique analytique. Aujourd’hui, les professeurs sont soumis à plus d’exigences et doivent publier en permanence pour participer à l’évolution de la philosophie, ce qui n’était pas le cas autrefois. “Il n’y a jamais eu autant de philosophes actifs à l’échelle mondiale, et c’est sans doute également le cas au Chili”, poursuit Alvarado. Les philosophes préfèrent parler d’une renaissance ou d’une résurgence plutôt que d’une explosion du nombre de personnes qui s’intéressent à leur discipline. Ils reconnaissent en revanche que de plus en plus d’étudiants s’inscrivent dans les différentes universités du pays. Selon une étude du Conseil national de l’éducation, 343 étudiants se sont inscrits en première année en 2005. Ils étaient 523 en 2013. La naissance du mouvement étudiant chilien en 2011 [réclamant une profonde réforme du système éducatif : un enseignement public gratuit et de qualité] est perçue comme l’un des éléments moteurs de l’arrivée de nouveaux étudiants dans les amphithéâtres. Andrés Covarrubias, de l’Institut de philosophie de l’Université catholique, explique que les situations de crise sont propices à la pensée philosophique et que la contestation étudiante favorise une attitude plus réfléchie chez les jeunes. Les établissements ont tenu compte de cet intérêt accru. En 2011, l’Université catholique a par exemple rouvert son cursus de philosophie de premier cycle, accessible aux étudiants passant l’examen d’entrée universitaire avec succès. L’université Diego Portales a ouvert un doctorat en association avec l’université de Leyde (Pays-Bas), et d’autres universités envisagent actuellement de renouveler leur offre de masters pour attirer les étudiants. Les colloques et les congrès se sont multipliés ces derniers temps. Les premiers réunissent des spécialistes d’auteurs ou de thèmes spécifiques. Les seconds sont des manifestations plus généralistes et de plus grande envergure qui offrent surtout un espace de discussion permettant aux phi-

“Autrefois, la culture philosophique ne privilégiait pas le dialogue et n’était pas habituée aux débats”

losophes de différents courants de se mettre à jour sur leurs travaux respectifs. Cette interaction accrue s’est également traduite par une augmentation des publications conjointes. Des collaborations inattendues ont lieu entre des centres d’études aux idéologies différentes. Le cas de Manfred Svensson, directeur du master de philosophie de l’université des Andes, en est un bon exemple : il travaille actuellement avec Mauro Basaure, de l’université Andrés Bello, sur un livre traitant du mariage homosexuel. Tous deux sont chargés de coordonner deux équipes, l’une en faveur du mariage gay, l’autre contre, afin de publier un ouvrage conjoint réunissant les différents points de vue. Il ne s’agit pas du premier travail que Svensson réalise avec des universitaires d’autres établissements. Il a publié en 2012 L’Exception universitaire aux éditions de l’université Diego Portales, en collaboration avec Hugo Herrera et Juan Manuel Garrido. D’après Svensson, cet ouvrage cherche à éclairer le débat sur l’enseignement supérieur. Les trois philosophes sont parvenus à la conclusion que personne n’exprimait ses réflexions personnelles en public. “Autrefois, la culture philosophique ne privilégiait pas le dialogue et n’était pas habituée aux débats, commente José Tomás Alvarado. Aujourd’hui, les choses ont changé. Nous sommes au courant de ce que font les autres.”

Budget encore faible. Malgré tous les progrès accomplis, ces mêmes universitaires reconnaissent qu’il y a encore du chemin à faire, surtout pour atteindre le niveau des pays voisins ou de villes comme Buenos Aires et celui d’autres pays plus développés. Svensson explique que, lorsqu’il faisait son doctorat en Allemagne, il avait accès à environ 6 millions de livres. La bibliothèque de l’université des Andes, où il travaille maintenant, compte seulement 130 000 ouvrages. D’autres difficultés, plus profondes, existent également. Juan Manuel Garrido soutient que les fonds destinés à la philosophie sont encore peu importants. Lors du dernier concours du Fonds national pour l’innovation scientifique et technologique (Fondecyt), 1 135 projets ont été présentés, toutes disciplines confondues. Trente d’entre eux étaient des projets de philosophie et seuls dix se sont vu attribuer des fonds : 418 millions de pesos chiliens [environ 640 000 euros] ont été alloués à ces projets, soit 0,55 % des fonds destinés à la recherche. Le faible rôle que jouent encore les philosophes dans le débat public constitue un autre problème. José Andrés Murillo, philosophe de l’Université catholique, raconte qu’au lendemain d’une manifestation d’étudiants à Paris des articles exposant l’opinion de différents philosophes sont parus dans le journal Le Monde. “Dans d’autres pays [que le nôtre], l’opinion des philosophes fait partie du domaine public et ne se limite pas aux plaisanteries de salles des profs.” —Rosario Zanetta Publié le 4 juillet A propos de l’hebdomadaire Qué Pasa, lire notre rubrique Source de la semaine en page 44.


22.

AMÉRIQUES

Courrier international — no 1185 du 18 au 24 juillet 2013

ÉTATS-UNIS

DES ANIMAUX ET DES HOMMES 2/8

Société. Insultes et coups bas pleuvent entre les prochats et les défenseurs des oiseaux, qui accusent les félins de décimer les volatiles.

T

out au long de l’hiver, les enfants de Peter Marra l’ont tanné pour adopter un chat. Comble de l’ironie, pensait-il. Surtout maintenant que le lobby des défenseurs des chats aux Etats-Unis l’a qualifié de Josef Mengele [criminel nazi] des félins. Durant ses années en tant que chercheur au Migratory Bird Center (centre des oiseaux migrateurs) du Smithsonian Zoo à Washington, Marra a publié de nombreuses études sur différents facteurs de mortalité pour les oiseaux, comme les immeubles en verre et les éoliennes, mais aucune n’a fait autant de bruit que celle portant sur les chats. Selon l’étude intitulée “The Impact of Free-Ranging Domestic Cats on Wildlife of the United States” [L’impact des chats domestiques en liberté sur la faune sauvage aux Etats-Unis], publiée par son équipe dans la revue Nature Communications, entre 1,4 milliard et 3,7 mil-

liards d’oiseaux seraient tués par les félins chaque année. L’article a été repris par la plupart des grands médias, notamment The New York Times. Comme il fallait s’y attendre, la plus puissante association américaine des défenseurs des chats, Alley Cat Allies [Les alliés des chats de gouttière], a vivement réagi. “Cette étude fait partie d’une campagne de diabolisation des chats”, fulmine sa présidente, Becky Robinson, dans un communiqué de presse. Dans les heures qui ont suivi, le site du Times a été inondé de milliers de commentaires. On y trouvait de tout. Ceux qui font preuve d’une ignorance crasse : “Je suis désolé. J’ai dû rater le flash info annonçant une pénurie d’oiseaux.” Les fous : “Mon meilleur ami est un CHAT. Comment osezvous nous faire croire que les CHATS sont des assassins ?” Les adeptes de la théorie du complot : “Ça pue la propagande antichat.” Et les sceptiques : “Si c’est le cas, où sont les 15 milliards de carcasses éviscérées ?”

DEBUT ART

Poils et plumes : massacre et noms d’oiseaux

—New York Magazine (extraits) New York


AMÉRIQUES.

Courrier international

23

↙→ Dessins de Serge Seidlitz, Royaume-Uni.

Le courrier haineux n’a cessé d’affluer et depuis, quand il ouvre sa porte d’entrée, Marra regarde avec précaution autour de lui. Quant à l’auteur d’une étude similaire, il s’est entendu dire au téléphone tard un soir : “Toi, salaud d’assassin de chats, on t’a à l’œil.”

L’opprimé OISEAU CLASSE—Aves ANCÊTRES CONNUS—Dinosaures (entre 230 millions et 65 millions d’années avant notre ère)

Si mignons. Les humains aiment les chats.

L’oppresseur CHAT ESPÈCE—Felis silvestris ANCÊTRES CONNUS—Miacidés, petits mammifères carnivores ayant vécu il y a 50 millions d’années POPULATION ACTUELLE MONDE—2 milliards ÉTATS-UNIS—85 millions

Tuent entre 1,4 milliard et 3,7 milliards d’oiseaux par an aux Etats-Unis (Nature Communications 2013)

Ses alliés humains MONDE—Fédération internationale

féline ÉTATS-UNIS—Alley Cat Allies

POPULATION ACTUELLE MONDE—de 200 à 400 milliards ÉTATS-UNIS—de 10 à 20 milliards

NOMBRE D’ESPÈCES—près de 10 000 dont 1 200 menacées DEBUT ART

Et ce depuis toujours. On a trouvé des restes de Felis catus, petit mammifère carnivore descendant des chats sauvages du ProcheOrient, dans des tombes chypriotes vieilles de 10 000 ans. Les Egyptiens, qui les vénéraient, les momifiaient. Des poèmes écrits par les moines thaïs du XIVe siècle leur sont consacrés, de même que des gravures victoriennes, et ils sont aujourd’hui à l’origine de nombreux mèmes Internet [phénomènes viraux]. Ils ont été prisés pour leurs qualités de chasseurs – les Grecs de l’Antiquité les utilisaient pour protéger les silos à grains contre les animaux nuisibles –, mais on les aime aussi et surtout parce qu’ils sont mignons. Les chats possèdent les caractéristiques pédomorphiques – grands yeux, front rond, nez retroussé – qui déclenchent un instinct protecteur chez les humains et ils démontrent une intelligence quasi humaine. A l’heure actuelle, un tiers des foyers américains accueillent près de 90 millions de chats. Si de nos jours les propriétaires de chats n’emploieraient sans doute pas le mot vénération à propos de leurs compagnons à quatre pattes, tout indique que nous vivons de nouveau une ère de déification du félin, comme l’atteste le fait que nous lui permettons de faire ses besoins dans une litière à l’intérieur de notre domicile. Si les gens sont à l’évidence attachés à leurs chats, il n’est pas certain que le sentiment soit toujours réciproque. Après tout, les chats donnent

Les adeptes de la théorie du complot : “Ça pue la propagande antichat” l’impression de mener une vie indépendante. D’ailleurs, un nombre surprenant de propriétaires ne se gênent pas pour les abandonner quand ils deviennent une trop lourde charge. A la fin de chaque semestre, les villes abritant des universités voient régulièrement augmenter leur nombre dans les rues. Ils pullulent dans les quartiers déshérités. “Lorsque le marché immobilier s’est effondré, on a retrouvé énormément de chats abandonnés”, rapporte Ken Ross, de la SPCA [branche locale de l’ASPCA, l’équivalent américain de la SPA] du comté de Putnam (Etat de New York), actuellement aux prises avec une importante population de chats errants, ces SDF de la population féline qui survivent grâce à leur débrouillardise et à la générosité d’inconnus. Personne ne connaît le nombre exact de chats errants aux Etats-Unis, mais l’ASPCA l’estime à 70 millions, et en augmentation continue. Les félins sont extrêmement féconds. Livrés à eux-mêmes, 2 individus peuvent se retrouver à 62 en seulement trois ans. “Dans une zone où ils sont nombreux, ils deviennent nuisibles”, note Ross, qui répond par téléphone aux innombrables plaintes à propos des miaulements, des fouilles de poubelles, des excréments souillant les jardins et les bacs à sable, sans compter l’urine. Les citoyens mécontents demandent qu’on les débarrasse de ces animaux. Mais compte tenu d’une réglementation laxiste, Ross ne sait pas s’il s’agit de chats domestiques ou de chats errants. Les attraper coûterait trop cher et prendrait trop de temps pour les services de contrôle animalier, qui manquent de moyens. Et comme les chats, à la différence des chiens, ne représentent pas un danger évident pour les humains, on les laisse généralement occuper les rues, où ils continuent de se multiplier. “La population a triplé depuis quarante ans. Triplé  !” se lamente George  Fenwick. Fenwick dirige l’American Bird Conservancy (ABC), une organisation qu’il a créée au début des années 1990 après avoir vu le

chat de son voisin décimer la population aviaire dans son jardin. Dans l’une de ses premières campagnes, “Cats indoors !” [Les chats à l’intérieur !], elle a encouragé les propriétaires à garder à la maison leurs félins. “Pour chaque chat traînant dans la rue, 200 oiseaux sont tués chaque année”, souligne Fenwick. Dans le bureau d’ABC, installé au-dessus d’un restaurant chinois à Washington, il énumère les espèces à risque : celles qui nichent au sol comme la petite sterne de Californie, le cardinal, le troglodyte, et celles en voie de disparition comme le pluvier siffleur. “Il ne faut surtout pas oublier que, même quand ils sont bien nourris, les chats tuent, ajoute-t-il. Ils tuent pour le plaisir.” Fenwick compare ces animaux introduits dans l’environnement par les humains à des espèces envahissantes comme le python en Floride. “Ils posent un problème écologique gravissime”, prévient-il. Il n’y a pas de solution facile à ce problème, surtout quand on sait que de plus en plus de refuges animaliers évitent désormais de mettre à mort les animaux, préférant les soigner et les proposer à l’adoption. De toute façon, l’euthanasie n’a jamais été efficace. Tant que leurs propriétaires abandonnent leurs chats ou les laissent vagabonder sans les avoir stérilisés au préalable, la population se renouvellera indéfiniment.

Attraper, stériliser, relâcher. A peu près à l’époque où Fenwick créait ABC, une ancienne assistante sociale du nom de Becky Robinson garait sa voiture à Northwest (Washington DC) quand elle a aperçu une meute de chats dans une ruelle. “Ils étaient au moins une cinquantaine”, se souvient Mme Robinson, grande femme mince aux cheveux ébouriffés, coupés à la garçonne. Nous nous rencontrons dans les bureaux d’Alley Cat Allies, dans le Maryland, l’association qu’elle a fondée après cette rencontre pour défendre ceux qu’elle qualifie d’“oubliés”. Essentiellement en prônant une action en trois temps baptisée “Trap, Neuter, Return” (TNR) : attraper, stériliser, relâcher. Comme l’indique cet intitulé, cette pratique consiste à capturer les chats errants, à les opérer puis à les rendre à la

Une espèce sur 8 est menacée (UICN 2012)

Ses alliés humains MONDE—BirdLife International ÉTATS-UNIS—National Audubon Society FRANCE—Ligue de protection

des oiseaux (LPO)

“colonie” à laquelle ils appartiennent. Ils y seront ensuite surveillés par des bénévoles qui leur fournissent nourriture, eau et abris fabriqués artisanalement. L’association part de l’hypothèse selon laquelle, une fois le cycle de procréation interrompu, la colonie se dépeuplera progressivement avant de disparaître naturellement. Entretemps, l’alimentation et la stérilisation feront cesser les comportements qui irritent tant les habitants du voisinage. Parallèlement, on encourage ces derniers à considérer ces animaux comme des “chats de quartier”. “C’est une question de coexistence, plaide Mme Robinson. Une question de compassion, d’humanité. De façon d’exister, d’interagir. Bref, de respect de la vie.” Avec son léger accent du Kansas, Mme Robinson parle avec la conviction d’un prêcheur. Depuis vingt ans, Alley Cat Allies s’efforce de convaincre l’ASPCA, la Humane Society et diverses organisations à but non lucratif de donner leur estampille officielle à la pratique du “Trap, Neuter, Return”. Par ailleurs, “au moins 300 municipalités ont adopté une réglementation plus ou moins dans le même esprit”, se félicite-t-elle. Parmi elles figure notamment la ville de New York, qui a voté en 2011 la Loi locale 59, approuvant cette méthode de contrôle de la population féline. Il faut dire qu’elle a de quoi séduire. Elle semble en effet aussi logique qu’humaine. A la différence de pratiques antérieures, comme celle, il y a un siècle, de la rafle puis de la noyade dans l’East River à New York, c’est une solution qui correspond au genre de personnes que nous considérons être de nos jours. “Des personnes compatissantes”, pour reprendre les termes de Mme Robinson. “Une nation d’amis des animaux.” Certes, ce n’est qu’une des façons de voir les choses. “C’est, pardonnez mon langage, une pure connerie !” tonne → 24


24.

AMÉRIQUES → Dessin de Serge Seidlitz, Royaume-Uni.

Tueurs d’oiseaux Principales causes de mortalité non naturelle chez les volatiles aux Etats-Unis et nombre d’individus tués par an. (Seules sont présentées les estimations les plus élevées, données 2012.)

CHATS (domestiques, harets)

1 milliard

IMMEUBLES (de verre, éclairés)

1 milliard

CÂBLES ÉLECTRIQUES (collisions, électrocutions) 175 millions PESTICIDES 90 millions AUTOMOBILES 80 millions TOURS DE TÉLÉCOMMUNICATION 6,8 millions ÉOLIENNES 440 000

SOURCE : “NATURE”

admet-il. La nature humaine est telle que nous apprécions les animaux qui nous apprécient.” Mais le fait que les défenseurs des chats ne prennent pas en compte l’avis d’autres défenseurs du monde animal irrite Clark et l’emplit d’amertume. “Ils se prétendent amis des animaux. Eh bien, non, ils ne les aiment pas, gronde-t-il, le regard noir. Avec ces gens, c’est les chats d’abord. Le reste passe après, y compris les humains.”

C’est la guerre. Depuis des années, Clark, les membres d’American Bird Con servancy, l’organisation de Fenwick, la Wildlife Society et l’Audubon Society, notamment, mènent une campagne permanente contre la politique du “Trap, Neuter, Return”. Par rapport à ceux que les écologistes appellent “le puissant lobby du chat”, ce groupe est moins nombreux et essentiellement masculin. “Nous sommes les outsiders”, commente l’écrivain Jonathan Franzen, qui siège au conseil d’administration de l’American Bird Conservancy. Mais ils sont quand même devenus une épine dans le pied des groupes profélins, que leur travail de sape agace et qui les soupçonnent à juste titre d’essayer de réinstaurer une pratique à leurs yeux inadmissible : la brutale euthanasie. Comme les animaux en cause n’ont pas voix au chapitre, le débat “qui mérite de vivre ou de mourir” est mené par leurs représentants humains, dont l’antipathie mutuelle paraît presque primaire par son intensité. Les profélins clament qu’il existe de plus grands dangers pour la faune sauvage que leurs protégés, comme la disparition des écosystèmes, et que si les écologistes les visent, c’est par haine viscérale des chats. “Ce n’est rien d’autre que du spécisme, du racisme et autres ‘–isme’”, accuse Becky Robinson. Les écologistes, eux, qualifient leurs adversaires de brutes jouant sur l’attachement des gens pour les chats afin de promouvoir une pratique nuisible à l’environnement et à la santé publique. “Il faut tenir compte de l’opinion des Américains”, rétorque Mme Robinson. Elle regrette évidemment que les chats tuent les oiseaux, assure-t-elle, mais c’est dans leur nature. “Il n’est pas question de nature, réplique Fenwick. Les chats ne sont pas une espèce indigène.” Mme Robinson réfute également cet argument, qu’elle juge antiaméricain. “Qu’est-ce que ça veut dire, ‘espèce indigène’? Comme l’homme blanc ? Sommesnous des indigènes ?” interroge-t-elle en agitant le doigt dans l’espace qui nous sépare. “Eliminons toutes les espèces indigènes et tout ce qui nous restera, ce sont les Indiens. Or nous les avons proprement anéantis.” Selon Fenwick, c’est plus qu’une bataille. “C’est la guerre”, estime-t-il, assis sous une coiffe hérissée de plumes d’ara à gorge bleue de Bolivie. Et les combattants ont un tel comportement qu’il ferait passer le royaume animal pour celui, très civilisé, du film Le Roi Lion. A l’été 2012, Ken Ross est appelé sur une scène de crime dans le comté de Putnam. Un chat mort a été déposé à un carrefour – décapité. Quelques semaines plus tard, un autre a été tué d’une balle dans le dos. Regardant le corps sans vie, il se pose une question. “Est-ce que nous avons parmi nous

DEBUT ART

23 ← Ed Clark, son accent de Virginie résonnant entre les murs du bistrot où nous discutons dans le quartier de l’Upper East Side. Il doit ensuite se rendre à Greenwich pour s’adresser aux donateurs, au Wildlife Center of Virginia, la clinique vétérinaire où il constate en moyenne 250 blessures infligées par des chats tous les ans. “Avez-vous jamais vu un chat tuer un oiseau ? demande-t-il. Il les ouvre juste par le milieu” – il trace avec la main une ligne sur son ventre, de bas en haut. “Et hop !” Clark fait partie d’un groupe d’écologistes qui ont observé avec effroi la popularité grandissante de la méthode préconisée par Alley Cat Allies. Auparavant, il pensait qu’il serait possible de persuader les organisations de ce type que ce n’était pas une bonne solution en leur faisant prendre conscience du nombre d’oiseaux massacrés par les félins. Après tout, il s’agit d’amis des animaux. Aussi a-t-il invité le National Geographic à venir filmer les cadavres d’oiseaux ramassés pendant un an et conservés à la morgue de la clinique pour les besoins d’un documentaire intitulé The Secret Life of Cats [La vie secrète des chats]. Mais la vue de centaines de corps minuscules, étendus telles des victimes du régime sanglant des Khmers rouges, n’a pas eu l’effet terrifiant escompté. Clark reconnaît le pouvoir du chat. Il en possède plusieurs lui-même, et comprend pourquoi les oiseaux ne suscitent pas la même passion. “Les gens n’ont pas le même rapport avec les oiseaux qu’avec les chats,

“Ils en avaient après elle. Ils connaissaient ses travaux. Ils voulaient sa peau et ils l’ont eue” un tueur en série qui torture les chats, ou sommes-nous dans une situation où ces bêtes posent un tel problème que les gens prennent les choses en main eux-mêmes ?” En 2007, un jury s’est retrouvé incapable de trancher sur le sort de Jim Stevenson, directeur d’une société ornithologique accusé d’avoir abattu un chat qui chassait des pluviers d’une espèce rare. “J’ai fait ce qu’il fallait faire”, a-t-il affirmé au Times. Mais le cas récent le plus fameux est celui de Nico Dauphine, chercheuse au Smithsonian Conservation Biology Institute. A son arrivée à Washington, en 2011, Mme Dauphine est déjà connue aussi bien des défenseurs des oiseaux que de ceux des chats, grâce à un film qu’elle a réalisé, Apocalypse Meow! [Apocalypse miaou !], qui a largement circulé sur Internet. Titulaire d’un doctorat de l’université de Géorgie, elle est venue dans la capitale fédérale travailler avec Peter Marra sur les effets de la prédation féline sur la population aviaire. Emménageant dans son nouvel appartement à Northwest, elle constate l’existence d’un problème de chats errants. Elle envoie alors un courrier électronique courtois à la gérance de l’immeuble, se disant préoccupée par le fait que des chats faméliques se rassemblent pour manger les croquettes laissées sous les buissons, et décrivant la vieille dame qui les nourris-

sait. “Je vous prie de ne pas citer mon nom, ajoute-t-elle, car je sais par expérience combien ce genre de situation est ultrasensible.” L’arrestation de Mme Dauphine ne s’est pas fait attendre. Une voisine a trouvé une substance “blanchâtre jaunâtre”, sur la nourriture des félins et a appelé la SPA, qui l’a examinée et y a trouvé des traces de raticide. Une affaire d’empoisonnement de chat aurait suscité un tollé dans n’importe quelle circonstance, mais la place occupée par Mme Dauphine au firmament du lobby pro-oiseaux en a fait un scandale retentissant. Pour les profélins, l’incident prouve ce qu’ils n’ont cessé de soutenir depuis toujours sur les intentions des pro-oiseaux, et ils jubilent, sûrs de leurs droits, devant l’arrestation de Mme Dauphine. Déclarée coupable et inondée de menaces de mort, la chercheuse a préféré quitter la ville. En privé, de nombreux défenseurs des oiseaux se disent convaincus de son innocence. Ils pensent que c’est son franc-parler qui en a fait une cible, et qu’elle a été victime d’un coup monté d’Alley Cat Allies. Peut-être avec l’aide de la SPA. Peut-être sous une couverture. Alors qu’il finit son troisième whisky, Ed Clark déclare tout haut ce que certains pensent tout bas : “Ils en avaient après elle. Ils connaissaient ses travaux. Ils voulaient sa peau et ils l’ont eue.” —Jessica Pressier Publié le 9 juin

LA SEMAINE PROCHAINE VOLET 3: MOSCOU, CAPITALE DES CHIENS ERRANTS


EUROPE.

Courrier international — no 1185 du 18 au 24 juillet 2013 ↙ Dessin de Beppe Giacobbe, Italie.

europe

Royaume-Uni. Une société à mille lieues de la réalité Immigration, criminalité, aide sociale : les Britanniques ont une vision faussée de leur société. La faute aux politiques, mais pas seulement.

—The Independent (extraits) Londres

U

ne étude réalisée par la Royal Statistical Society (RSS) et publiée aujourd’hui révèle la grande disparité entre l’état du pays tel que se l’imagine l’opinion britannique et la réalité que reflètent les statistiques. Il n’est peutêtre pas surprenant que les gens évaluent parfois mal certaines questions, mais le gouffre entre les perceptions et la réalité est cette fois tout simplement énorme. Ce qui a des implications profondes pour la vie politique et la gestion des affaires publiques. Pour ne mentionner que quelques conclusions de l’enquête, nous pensons en moyenne que le taux de grossesses précoces est 25 fois supérieur à ce qu’il est en réalité. Une large majorité des Britanniques est convaincue que la criminalité est constante ou en augmentation, alors que les

statistiques officielles montrent que les incidents ont diminué de 53 % entre 1995 et 2012. Les gens estiment le montant de la fraude aux aides sociales à 24 % de l’ensemble des aides, soit 34 fois plus qu’en réalité. Il se monte en fait à 0,7 %. Priés de choisir sur une liste la politique susceptible d’engendrer un maximum d’économies, un tiers des gens choisissent le plafonnement des aides sociales à 26 000 livres [30 176 euros], soit plus de deux fois plus que ceux qui sélectionnent le relèvement de l’âge de la retraite à 66 ans pour les hommes comme pour les femmes. Or les économies réalisées par le plafonnement des aides sociales se monteraient à 290 millions de livres [336,5 millions d’euros], celles générées par le relèvement de l’âge de la retraite seraient de 5 milliards de livres [5,8 milliards d’euros], soit près de 20 fois plus.

Plus d’un quart des gens pensent que l’aide internationale est l’un des deux ou trois principaux postes de dépense du gouvernement. Pour certains, il serait même le premier, devant les retraites ou l’éducation, alors que ces derniers sont respectivement 73 fois et 51 fois plus importants. Le citoyen moyen pense que la population britannique est musulmane à 24 %, contre 5 % en réalité. Les gens estiment en moyenne que la population immigrée totale est deux à trois fois plus nombreuse qu’elle ne l’est. Il est tentant d’attribuer ce phénomène à la propension au mensonge de la classe politique et des médias. Les exemples ne manquent assurément pas : des ministres sont régulièrement rappelés à l’ordre par leurs gardiens de la statistique pour avoir fait mention de chiffres erronés ou trompeurs. Dans le même temps, les multiples ratés

des journalistes de la presse écrite et de l’audiovisuel occupent quotidiennement les sites de vérification des faits. Tout cela ne constitue cependant qu’une petite partie du problème. Il y a longtemps que la population a renoncé à croire un seul mot sortant de la bouche d’une personnalité politique, et c’est peutêtre là l’une des racines importantes du problème. La mise en doute des chiffres de l’économie ou de la criminalité est endémique, et ce à juste titre. Le poison s’est tellement répandu que même les conclusions de recherches fiables finissent par être considérées comme fantaisistes. Le véritable problème, ce n’est pas la malhonnêteté, mais l’omission. Les journalistes relaient des crimes ou des cas de fraude à l’aide sociale sans même tenter de fournir un contexte ni d’en évaluer l’ampleur, et les tabloïds de droite ne sont pas les seuls à agir ainsi. Les médias de gauche et de centre gauche font état de chiffres élevés de violences domestiques sans jamais préciser que ces chiffres, si horribles soient-ils, ont chuté de 69 % au cours des vingt dernières années.

Crédulité. Comme elle est composée de statisticiens, la RSS a bien entendu appelé à mieux éduquer la population aux statistiques, en particulier dans les écoles. Cela serait certainement une bonne chose en soi, mais je ne suis pas sûr que cela réglerait vraiment le cœur du problème. Ce n’est pas qu’elle ne comprenne pas les statistiques, c’est qu’on ne les lui donne pratiquement jamais. Par conséquent, elle se forge une impression de la société à partir d’anecdotes isolées et d’histoires terrifiantes, comme si elle regardait par un long tube étroit, et elle ne voit donc pas le tableau complet. Elle doit alors faire appel à des distorsions cognitives et heuristiques pour combler les vides. Ce qui nous manque, ce n’est pas une éducation aux statistiques, mais une éducation en sciences des médias et en sciences politiques. Les politiques et les personnalités des médias déplorent régulièrement le cynisme et le désintérêt général de l’opinion. Or l’étude publiée aujourd’hui nous rappelle en fait que celle-ci est loin d’être assez cynique. Le problème, ce n’est pas son scepticisme mais sa crédulité. Si la classe politique souhaite vraiment que l’opinion britannique s’intéresse de nouveau à la démocratie, elle doit commencer par nous dire la vérité, et toute la vérité. —Ally Fogg Publié le 9 juillet

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ALLEMAGNE

Des crèches pour presque tous Fixée au 1er août, la prise en charge collective des tout-petits avance à grands pas. Mais la bataille des chiffres est engagée.

—Frankfurter Allgemeine Zeitung (extraits) Francfort

K

ristina Schröder, la ministre [chrétienne-démocrate, CDU] de la Famille, ne fait pas confiance à l’Office fédéral des statistiques. A la date du 1er mars, celui-ci évaluait à 579 000 le nombre d’enfants âgés de 1 et 2 ans pris en charge en crèche et par des assistantes maternelles. Un chiffre beaucoup trop bas pour Kristina Schröder : selon une enquête réalisée par son ministère, on en dé nombrerait au 1er juillet 711 917, soit un nombre bien supérieur à celui des statisticiens et bien plus proche de l’objectif de 780 000 places fixé par le gouvernement. Le message de la ministre est clair : le goulet d’étranglement tant redouté n’existe pas, le gouvernement a bien travaillé. A dix semaines des élections législatives [du 22 septembre], une pénurie de places en crèche aurait terni l’aura de la coalition. Reste que les deux statistiques présentent un écart remarquable pour lequel le ministère de la Famille n’a pas d’explication. La création de places s’est-elle accélérée au cours des quatre derniers mois ? Les Länder avancent-ils des chiffres généreux pour soigner leur image ? Ont-ils tout simplement compté toutes les places existantes, alors que l’Office des statistiques n’a compté que les enfants effectivement pris en charge ? Quel que soit le chiffre exact, il faut désormais aborder la question de la qualité du service. Car la norme – une assistante pour trois enfants – n’est pratiquement respectée nulle part. Et, dans quatre à cinq ans, quand les tout-petits iront à l’école primaire, ils finiront très souvent l’école à 11 h 30, et rien n’est prévu après. Il faudra donc trouver une solution au cours de la prochaine législature… si on ne veut pas déclencher la colère des parents. —Uta Rasche Publié le 12 juillet


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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1185 du 18 au 24 juillet 2013

↙ Dessin d’Alberto Vázquez paru dans El País, Madrid.

PORTUGAL

La maison retrouvée du Juste En 1940, le consul du Portugal à Bordeaux sauve 30 000 personnes. Sa maison, laissée à l’abandon, va devenir un musée grâce à un jeune architecte new-yorkais.

—Público (extraits) Lisbonne

O

n comprend qu’aujourd’hui [20 juin] est un jour particulier pour Cabanas de Viriato à la vue de ce petit village du centre du pays envahi par la foule. Telle une procession, les voitures ne cessent d’arriver, remplissant rapidement la place principale, où se trouvent l’église et la Casa do Passal, maison natale d’Aristides de Sousa Mendes. Les hommages rendus au consul du Portugal à Bordeaux [en poste pendant la Seconde Guerre mondiale] ne sont pas une nouveauté, mais celui-ci est différent et cela se sent. C’est un jour de fête, mais une fête comparable à aucune autre. Bien qu’il y ait beaucoup de monde, le silence règne. L’envie de sourire et de célébrer l’acte courageux de l’homme qui, en 1940, a sauvé près de 30 000 personnes se mêle à un étrange sentiment d’intranquillité. Ecouter les histoires et imaginer ce qu’ont vécu les survivants de cette époque, pour la première fois réunis ici, c’est voyager dans le passé. La rapidité avec laquelle nous naviguons entre cette époque et aujourd’hui donne l’impression d’être dans un film qui, malgré la souffrance subie, se termine bien. Quand Aristides de Sousa Mendes, consul à Bordeaux au moment de la Seconde Guerre mondiale, a délivré environ 30 000 visas, il ne sauvait pas seulement les personnes lui demandant de l’aide, mais également les générations suivantes – des générations qui se font maintenant un devoir de raconter l’histoire du diplomate portugais. On peut dire que cette rencontre à Cabanas de Viriato, organisée par la Fundação Aristides de Sousa Mendes et la Sousa Mendes Foundation, créée aux Etats-Unis en 2010, est précisément due à une génération qui n’a pas connu la guerre. C’est ici qu’entre en scène Eric Moed, un Nord-Américain de 25 ans, petit-fils de l’un de ces survivants. “Un jour, la Sousa Mendes Foundation a appelé mon grand-père

pour lui dire que son nom était dans la liste des visas délivrés par Aristides. Il n’avait jamais entendu parler de ça. Mon grand-père avait 8 ans à l’époque. Ce fut très émouvant de découvrir cette histoire tant d’années plus tard”, raconte Eric Moed, en précisant qu’il s’est tout de suite passionné pour cet épisode. “Si Aristides de Sousa Mendes n’avait pas délivré de visa, je ne serais pas là : c’est aussi simple que ça.” Le coup de téléphone date de janvier 2012, à un moment où Moed cherche désespérément un sujet pour sa thèse en architecture à l’Institut Pratt de New York. C’est un véritable déclic. “Tout en pensant à ma thèse, j’essayais d’en savoir plus sur Aristides de Sousa Mendes”, souligne-t-il. Le jeune étudiant découvre la Casa do Passal et il est surpris par son état de dégradation avancée. “Si je dois réaliser un projet d’architecture, je vais le faire

sur la Casa do Passal et la façon dont cet espace pourrait devenir un musée consacré à la vie d’Aristides de Sousa Mendes, ainsi qu’un lieu pour promouvoir la tolérance”, penset-il alors. Quelques mois plus tard, il participe au concours d’une fondation liée à Benetton en quête du “chômeur de l’année”.

Reconnaissance tardive. Eric Moed adapte sa thèse en imaginant une façon de raconter l’histoire d’Aristides de Sousa Mendes, tout en attirant l’attention sur la nécessité de restaurer la maison. Cela prend la forme d’une sorte de minimusée divisé en trois pavillons, respectivement dédiés au diplomate, aux survivants et à la fondation Sousa Mendes. Sur les murs, il tamponne 30 000 signatures d’Aristides de Sousa Mendes. Son idée ne laisse pas indifférent et figure parmi les projets sélectionnés, ce qui nous conduit au 20 juin, jour de l’inauguration de cette installation. Quand o n arrive à Cabanas de Viriato, les indications sont nombreuses pour trouver le chemin menant à la Casa do Passal, classée monument national en 2011. Mais rien ne nous prépare à ce que nous allons voir : une maison complètement abandonnée, rongée par le temps et à laquelle manque une partie du toit. “La maison est comme un livre sans toutes ses pages, une histoire incomplète”, souligne Eric Moed, qui espère qu’avec son initiative la situation s’améliorera prochainement. Il semble déjà avoir obtenu gain de cause puisque, avec le soutien des autorités locales et de la Fundação Aristides de Sousa Mendes, le secrétaire d’Etat à la

Culture, Jorge Barreto Xavier, a annoncé que les travaux de restauration allaient débuter bientôt. “Enfin !” entend-on parmi les gens, qui réagissent avec enthousiasme après avoir attendu depuis longtemps une telle nouvelle. “C’est très bien de rendre hommage à ceux qui ont fait des bonnes actions ; mais ils auraient dû lui en être reconnaissants quand il était en vie, quand il était au plus bas”, regrette Maria Amélia, une habitante qui l’a connu lorsqu’elle était enfant. Sa famille s’est éparpillée, nous raconte Maria Amélia, mais aujourd’hui quelquesuns de ses petits-enfants sont présents et ont le privilège d’être les premiers à découvrir l’installation d’Eric Moed. José de Sousa Mendes, fils de César, le frère jumeau d’Aristides, est également là. “Il a tout donné quand il le pouvait et, ensuite, il a fini par tout perdre. Il mérite tous les hommages qu’on veut lui rendre”, note-t-il, se souvenant de la souffrance de son oncle lorsqu’il s’est retrouvé sans rien du jour au lendemain. En délivrant les visas, Aristides de Sousa Mendes avait désobéi au gouvernement du dictateur António Salazar [le Portugal connut la plus longue dictature d’Europe, entre 1926 et 1974] : il fut donc mis à la retraite de manière anticipée [à l’âge de 55 ans]. “Les décisions de Salazar ne pouvaient être discutées, et certains n’ont pas compris ce qu’il a fait. Notre famille en a beaucoup souffert, mais Aristides disait toujours qu’il n’aurait pas pu faire les choses autrement”, poursuit son neveu en donnant un exemple. “Si quelqu’un est sur le point de tomber dans un puits et que nous pouvons lui tendre la main, va-t-on l’ignorer ?”Il est persuadé que, malgré tous les problèmes qu’il a connus, son oncle Aristides n’a jamais regretté son action.

Il faut agir. Pour José de Sousa Mendes, découvrir aujourd’hui le projet d’Eric Moed dans la maison de la famille est la preuve que le message d’Aristides continue à passer auprès des générations plus jeunes. “Cela prouve que les gens reconnaissent en lui un homme d’un grand héroïsme. Mais il ne suffit pas de l’admirer, il faut également agir, nous aussi, comme il l’a fait. A l’image de ce qu’a réalisé Eric aujourd’hui.” Et les gens présents dans la maison lui reconnaissent précisément ce mérite. Ils sentent que la façon qu’a trouvée le jeune architecte

“C’est incroyable de voir comment un homme peut avoir un tel impact sur les gens et le monde”


EUROPE.

Courrier international — no 1185 du 18 au 24 juillet 2013

PAYS-BAS de rendre hommage à l’homme qui lui a “donné la vie” offre une nouvelle opportunité à Cabanas de Viriato. Cela fait deux mois que les habitants cohabitent avec lui, mais aujourd’hui il est devenu une sorte de héros : on lui demande des autographes, certains prennent des photos à ses côtés. Un peu plus loin, son grand-père, Leon Moed, le personnage absent de cette histoire, l’observe, visiblement ému. “Ce voyage a été très fort pour moi. C’est incroyable de voir comment un homme peut avoir un tel impact sur les gens et le monde. Voilà le message que nous devons faire passer”, dit-il, affirmant que “tout le monde est capable de faire le bien”. —Cláudia Carvalho Publié le 24 juin

Nouveau départ pour une barre Construit en 1971 dans un quartier populaire d’Amsterdam, un immeuble de béton de 400 mètres de long fait de nouveau rêver. La vente de ses 500 appartements attire les foules.

—De Volkskrant Amsterdam

Contexte

COMITÉ SOUSA MENDES, FAMILLE DE SOUSA MENDES

Le devoir de désobéir

●●● En 1940, le Portugal est officiellement neutre, mais la dictature salazariste ne cache pas ses sympathies fascistes. Quelques mois plus tôt, une circulaire ordonne aux consuls de refuser l’octroi de visas aux catégories suivantes : “les étrangers de nationalité indéfinie ; les apatrides ; les Juifs expulsés de leur pays d’origine ou du pays dont ils sont ressortissants”. Aristides de Sousa Mendes, consul à Bordeaux, siège provisoire du gouvernement français, envahi par des centaines de milliers de réfugiés, décide de faire passer sa conscience avant ses obligations de fonctionnaire, en délivrant du 16 au 23 juin plus de 30 000 visas, dont une dizaine de milliers à des Juifs. “La plus grande action de sauvetage menée par une seule personne pendant l’Holocauste”, selon l’historien Yehuda Bauer. Mis à la retraite anticipée, Aristides de Sousa Mendes meurt dans la misère en 1954. “J’obéissais à des raisons d’humanité qui ne font pas de distinction entre les nationalités, les races ou les religions”, déclara-t-il lors de son procès disciplinaire. Il sera réhabilité par l’Etat portugais trentetrois ans plus tard.

L

e Kleiburg, grande barre d’habitations dans le quartier populaire du Bijlmer, à Amsterdam, est un solide bâtiment à l’allure sinistre. Ce colosse décrépit se prépare à une deuxième vie, une fois transfiguré par les bricoleurs enthousiastes que sont les primo-accédants à la propriété. Les 500 logements de l’immeuble sont à vendre sous forme d’appartements en kit. Le premier samedi de mars, une foule s’est bousculée à la journée portes ouvertes. Pour 65 000 euros, on peut acheter un appartement entièrement vide de 60 mètres carrés, un prix dérisoire pour Amsterdam. Le consortium De Flat, qui regroupe trois sociétés immobilières, espère ainsi sauver de la démolition le dernier immeuble qui subsiste des constructions initiales du quartier du Bijlmer. Les vendeurs se chargent des travaux à l’extérieur : portes et fenêtres à double vitrage, coursives, ascenseur. A l’intérieur, les acheteurs peuvent s’en donner à cœur joie. Ils sont libres d’aménager leur appartement comme bon leur semble, d’abattre des cloisons et de regrouper des logements en longueur ou en hauteur. L’immeuble, en forme de ruche, sera proposé par tranches, une aile après l’autre. Sur les 100 logements de la première aile, 70 doivent être vendus d’ici au 1er juillet [lire ci-contre], sinon le Kleiburg sera démoli. Au début du mois de mars, les premiers contrats ont été signés et une soixantaine de personnes intéressées ont pris une option. Construit en 1971, cet immeuble long de 400 mètres et haut de 10 étages est un des plus grands bâtiments des Pays-Bas. Les coursives font 4 kilomètres de long. Les derniers habitants sont partis en septembre 2012. Certains appartements semblent avoir été quittés en catastrophe par leurs anciens occupants, des pinces pendent encore sur les cordes à linge. On aperçoit çà et là des traces laissées par des intrus venus voler des tuyauteries de cuivre. “Il ne faut pas s’arrêter à ces choses-là”, entendon marmonner dans les petits groupes furetant dans les couloirs. Bas van der Tang, 34 ans, et son amie ont jeté leur dévolu sur deux logements contigus au dixième étage. A eux deux, ils ont quatre enfants, d’où leur besoin d’espace. “Nous pratiquons un mariage de proximité”,

dit Bas van der Tang en souriant. Il est impatient de se mettre au travail. “Concevoir son propre logement, c’est vraiment enthousiasmant.” On peut dire ce qu’on veut de ce quartier du Bijlmer [considéré comme le plus mal famé d’Amsterdam au début des années 2000], mais Bas van der Tang s’est fait lui-même sa petite idée : il est allé y faire un tour et il s’y est senti bien. De grands ensembles dans la verdure, des routes et des rails de métro surélevés, des voies distinctes pour les voitures, les vélos et les piétons : le Bijlmer, construit dans les années 1960, était conçu comme un quartier d’avenir, composé essentiellement de logements. Les habitants étaient censés pouvoir marcher de la station de métro jusqu’à chez eux sans croiser la moindre voiture. Le Bijlmer devait permettre à ses habitants de vivre en sécurité – une machine à bonheur propulsée dans la modernité à l’aide d’ascenseurs et du chauffage central. Le projet a malheureusement échoué. Le Bijlmer était trop imposant, trop haut, trop simpliste et surtout trop anonyme. Les habitants ne se sentaient pas responsables de leur environnement, qui s’est dégradé, devenant un refuge pour les toxicomanes et les délinquants. Depuis 1995, le quartier a été totalement rénové. Bon nombre de tours ont été démolies ou amputées et réhabilitées. Des lotissements ont remplacé les anciennes constructions. Le Kleiburg est le dernier immeuble d’origine du Bijlmer qui n’ait pas encore fait l’objet d’une transformation. Des barreaux aux fenêtres rappellent sa triste histoire. Dans l’un des logements, des morceaux d’étagères ont été vissés devant les fenêtres en guise de barricades.

“Les appartements en kit peuvent devenir le ciment social du quartier” Nadhesa Darius, 27 ans, vit dans l’ouest d’Amsterdam et a envie de revenir dans le Bijlmer afin de se rapprocher de sa famille. “C’est un quartier agréable, multiculturel : tout est à portée de main.” Elle a déjà choisi un logement : Kleiburg 841. Sa mère, rayonnante, est à ses côtés. Du haut du dernier étage, Emile Jaensch, conseiller municipal de l’arrondissement du sud-est d’Amsterdam,

où se situe le Bijlmer, regarde les arbres qui bourgeonnent. Il y a cinq ans, il y avait des ordures accrochées à la cime des arbres, des sacs de plastique flottaient dans les branches. Le jour où un habitant a balancé un canapé d’une coursive, Emile Jaensch a décidé de se faire accompagner par la police et les services de la voirie dans chacun des 500 logements, pour signifier qu’ils n’allaient plus laisser passer de tels comportements, que la municipalité prendrait des mesures sévères. “Notre intervention a aidé, dit-il. C’était un immeuble à problèmes où il y avait beaucoup de pauvreté, d’insécurité et de criminalité. On ne choisissait pas de vivre au Kleiburg, on y atterrissait malgré soi. A l’époque, je me suis dit : on ferait mieux de démolir cet endroit sinistre. Maintenant, je me dis que ç’aurait été dommage.” Emile Jaensch a hâte d’accueillir les nouveaux habitants. “Les gens qui ont envie de consacrer leur énergie à vivre ici sont ceux qui participent à des activités bénévoles ou aux conseils d’école. Nous avons vraiment besoin de ce genre de personnes dans le sud-est d’Amsterdam. Les appartements en kit peuvent devenir le ciment social du quartier.” —Jaap Stam Publié le 4 mars

Contexte

Un énorme succès ●●● Les 70 options qui avaient été prises ont été confirmées le 1er juin, relate le quotidien amstellodamois Het Parool. La démolition de l’immeuble est donc définitivement exclue. “La vente a eu plus de succès que nous ne l’avions imaginé”, confie avec satisfaction Martijn Blom, du bureau Hollands Licht, partenaire du consortium De Flat. “Un deuxième lot de 110 appartements” sera mis en vente à la rentrée. Emile Jaensch, conseiller municipal de l’arrondissement du sud-est d’Amsterdam, est enthousiaste. “Cette nouvelle confirme le début d’une nouvelle ère pour le Bijlmer. Le Sud-Est est recherché, c’est une bonne nouvelle pour les habitants du quartier.”

AFFAIRES ÉTRANGÈRES Christine Ockrent et les meilleurs experts nous racontent le monde Chaque samedi de 12h45 à 13h30 En partenariat avec

franceculture.fr

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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

france

Société. Malaise ? Quel malaise ? Les Français ne sont pas moroses ! s’insurge cet éditorialiste, contre l’opinion de certains de ses collègues. Ils font simplement preuve d’un robuste pragmatisme.

—The New York Times New York De Raphèle-lès-Arles (France) ci, le temps, semble-t-il, est au malaise, à la morosité et à la mélancolie. J’ai lu beaucoup d’articles [ci-contre, par exemple] qui nous parlent des angoisses existentielles de la France, ce pays désorienté gouverné par un président inexistant. D’aucuns s’inquiètent même pour la Ve République. J’ai lu ça, par exemple : “La France, aujourd’hui, est en proie au doute et à l’introspection. On a le sentiment, omniprésent, que non

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seulement les emplois, mais aussi la puissance, la richesse, les idées et l’identité nationale ellemême s’exportent, de façon permanente et à une vitesse désarmante, laissant derrière eux une grandeur insipide sur les rives de la Seine.” L’article continuait : “La capitale manucurée du pays, ses routes impeccables, ses trains à grande vitesse, sa fabuleuse gastronomie, ses parfums séduisants et son savoir-vivre profondément ancré brossent un tableau convaincant de richesse et de tradition. Mais, tout comme les statues dorées sur les ponts de Paris détournent l’attention des sans-abri qui dor-

Courrier international — no 1185 du 18 au 24 juillet 2013 ↙ Dessin de Mix&Remix paru dans L’Hebdo, Lausanne.

ment sous leurs arches, l’émouvante beauté de la France a tendance à masquer ce qui est un foyer de désespérance.” Un portrait à tout le moins troublant, d’autant plus que l’auteur rappelait que le Front national, le mouvement anti-immigration d’extrême droite, était bien placé pour profiter de l’anxiété ambiante. Eh bien, cet article, c’est moi qui l’ai écrit, il y a seize ans, en 1997, alors que j’étais correspondant à Paris. La “morosité” était si grave qu’on avait même envisagé une série en deux parties, avant que mon collègue, Bill Keller, alors chef du desk étranger du New York Times, décide que même un malaise aussi catastrophique pouvait bien tenir dans un seul papier. Ce qui était finement vu. Car si la morosité est un état pérenne, plutôt qu’une réaction à des circonstances particulières, mérite-t-elle que l’on s’y attarde ? Les Français vivent de leur malaise un peu comme les Britanniques vivent de leur famille royale. C’est un tour de passe-passe commercial, où l’affectation joue un rôle, un objet de fascination pour les étrangers plutôt qu’une condition inquiétante. Dites à un Français qu’il fait beau et il vous rétorquera que ça ne va pas durer. Dites-lui qu’il règne une chaleur agréable et il vous expliquera que ça annonce l’orage. J’ai récemment demandé, dans un hôtel français, combien de temps il faudrait pour faire monter un café dans ma chambre. La réponse, brusque : “Le temps de le faire.”

Une franchise tonifiante. Cette humeur revêche est plus une forme robuste de réalisme qu’un signe de malaise. C’est l’amertume de la sagesse. C’est un clin d’œil aux opinions de Hobbes, qui disait que la vie d’un homme, dans l’ensemble, est “solitaire, pauvre, cruelle, brutale et courte”. Rien ne surprend, rien ne choque (surtout dans le domaine du mariage et du sexe) et, en fait, rien ne déçoit vraiment. Loin d’être morose, l’attitude française fait preuve d’une franchise tonifiante. Aucun autre peuple ne sait aussi clairement hausser les épaules. Aucun autre n’est autant l’objet de tant de romantisme alors qu’il est lui-même si peu romantique. Aucun autre n’intériorise aussi pleinement l’idée qu’en fin de compte nous sommes tous morts. Certes, il est vrai que la France connaît un fort taux de chômage dans une zone euro déprimée, qu’elle est ces temps-ci plus une vassale qu’une partenaire de l’Allemagne, qu’elle est chroniquement divisée entre un secteur privé de niveau mondial et un immense secteur public peuplé de fonctionnaires maussades, que ses illusions universalistes se sont étiolées alors que diminuait sa puissance, et que son système social est devenu hors de prix. Il n’empêche, la morosité n’est qu’un petit travers dans un pays où la médecine est superbe, l’éducation fonctionne, un pays d’une immense beauté, dont les vins sont les seuls dignes d’être bus, dont l’armée fait bien son boulot au Mali, où les familles sont solides et qui s’appuie sur la sagesse pragmatique de la “France profonde”. Le malaise et l’ennui sont à la France ce que le dynamisme est à l’Amérique : un emblème arboré avec fierté. Ma fille Jessica a épousé un Français dont la famille, en grande partie, réside dans cette

contrée d’une étrange beauté balayée par les vents qu’est la Camargue. Emile Trazic, l’oncle de mon gendre, y possède une ferme où il élève des taureaux et des chevaux. Ayant vécu près de Nîmes, dans une région “où même les serpents meurent de soif”, il a été attiré par les landes marécageuses de la Camargue. Il y a peu, j’ai eu l’occasion de le retrouver pour un long déjeuner. Il vit seul, sa femme habite à 90 kilomètres de là, c’est plus simple comme ça. Il n’a pas de temps à perdre avec les écologistes. “Tous ces gens qui aiment la nature, mais qui ne savent rien d’elle.” Comme il le dit : “J’aime la terre, je déteste le folklore.” Son conseil : “Vous voulez ruiner la vie de quelqu’un, offrez-lui un taureau.” Un autre conseil : “Un cheval prêté est un cheval vendu.” Sa conviction profonde : “Dans la vie, il ne faut pas s’emmerder.” Son père lui disait toujours : “Peu importe la marque du vélo, contentetoi de pédaler.” Et c’est ce qu’il a fait. Trazic m’a servi du “cachat”, un redoutable fromage fermenté. Pour en faire, récupérez tous vos vieux bouts de fromage, broyez-les, ajoutez de l’huile d’olive, du cognac, des herbes, du thym, et scellez le tout dans une jatte pendant environ un an. La puanteur est abominable, et le secret, pour en manger, c’est d’en prendre très peu à la fois. “C’est plus fort que tous les antibiotiques : ça soigne tout”, dit-il. Même le malaise ? Non, ça, c’est incurable, les Français y tiennent trop pour s’en défaire. Sur son lit de mort, on demanda à Voltaire de renoncer à Satan et à ses œuvres. Il refusa, affirmant que ce n’était “pas le moment de se faire un ennemi”. Mieux vaut être malheureux qu’hypocrite, écœuré que naïf – et il vaut assurément mieux être maussade qu’idiot. —Roger Cohen Publié le 11 juillet

L’auteur ROGER COHEN Editorialiste au New York Times et à l’International Herald Tribune. Né à Londres en 1955, il a commencé sa carrière à Paris à l’agence Reuters après des études d’histoire et de français à Oxford. Il a ensuite été correspondant dans une quinzaine de pays pour The Wall Street Journal et New York Times. Il a été en poste à Paris dans les années 1990.


↓ Dessin de Mix&Remix paru dans Le Matin Dimanche, Lausanne.

Une faille spatio-temporelle La France se retrouve coincÊe entre mal-être existentiel et nostalgie d’un glorieux passÊ. —The New York Times (extraits) New York

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* En français dans le texte.

             

        

a joie de vivre* a cĂŠdĂŠ la place au nombrilisme bougon. Les Français sont si absorbĂŠs par leur malaise existentiel – Êtat d’esprit que rĂŠsumait bien Camus en ces termes : “Dois-je mettre ďŹ n Ă  mes jours ou aller boire un cafÊ ?â€? – qu’ils n’ont mĂŞme pas l’Ênergie d’être malpolis. Et maintenant qu’ils se sont mis Ă  la cigarette ĂŠlectronique, leur ennui* n’a plus autant d’allure. Ce n’est pas qu’ils aient perdu la foi en leur propre supĂŠrioritĂŠ, mais ils n’ont plus conďŹ ance dans le regard que porte le reste du monde sur cette supĂŠrioritĂŠ. C’est tout le pays qui a une araignĂŠe au plafond*, comme dit Catherine Deneuve Ă  propos de ses pires moments de cafard. La France aďŹƒche des taux de consommation d’antidĂŠpresseurs et de suicide plus ĂŠlevĂŠs que la plupart des autres pays d’Europe. Les Français ont le sentiment d’être piĂŠgĂŠs dans le passĂŠ, pĂŠtriďŹ ĂŠs par le chĂ´mage qui s’envole et l’espoir au ras des pâquerettes, la lourde ďŹ scalitĂŠ qui a poussĂŠ GĂŠrard Depardieu Ă  fuir, les tensions avec les immigrĂŠs, les scandales politiques, la lassitude face Ă  Hollande, la jalousie envers l’Allemagne, la stagnation ĂŠconomique, un système ĂŠducatif hyperĂŠlitiste, ainsi qu’une mĂŠtĂŠo froide et pluvieuse qui a gâchĂŠ le fameux printemps parisien. Au lieu d’aronter les questions Ă  l’ordre du jour (comment s’adapter Ă  la mondialisation), les Français pleurent leur grandeur perdue, qui remonte au temps des colonies, des Lumières, de la RĂŠvolution, de NapolĂŠon et mĂŞme Ă  la belle ĂŠpoque jazzy des ĂŠcrivains et des artistes des annĂŠes 1920. Bref, les voilĂ  coincĂŠs dans une faille spatio-temporelle aussi rĂŠelle que celle du Midnight in Paris de Woody Allen [ďŹ lm sorti en 2011, dans lequel le hĂŠros revivait diÊrentes ĂŠpoques de l’histoire parisienne]. —Maureen Dowd PubliĂŠ le 6 juillet

 



                          

   

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30. D'UN CONTINENT À L'AUTRE

Courrier international – n° 1185 du 18 au 24 juillet 2013

Belgique. Kris Peeters, en jaune et noir Le ministre-Président flamand est le seul à pouvoir concurrencer Bart De Wever en Flandre. Et il peut plus facilement se passer du président de la N-VA que l’inverse.

—De Morgen (extraits) Bruxelles

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ette semaine, c’était impossible d’y échapper : Kris Peeters au Texas avec Mark Rutte, le ministrePrésident des Pays-Bas. On a eu droit à la totale : reportages dans les journaux radio du matin, articles dans les quotidiens et photos avec chapeaux de cowboys. Tout cela sert-il vraiment à quelque chose ? A en croire la ministre régionale Hilde Crevits (CD&V), cela impressionne en tout cas les Texans “quand on débarque avec une délégation aussi nombreuse”. On pourrait ergoter sur les retombées économiques mais, en termes de promotion personnelle, l’opération est indéniablement réussie. Cela ne surprendra personne : le ministre-Président soigne son image dans les médias. L’image d’un chef de gouvernement qui se situe audessus de la mêlée, qui travaille sans relâche plutôt que de polé-

miquer, qui cherche des solutions plutôt que la bagarre. Kris Peeters est l’incarnation par excellence du Flamand qui regarde d’un oeil critique l’action du gouvernement fédéral alors même que sa propre formation en est partie prenante. Et aussi du Flamand qui se fait du souci pour la prospérité de la Flandre, comme il l’a encore rappelé dans son allocution du 11 juillet. Quelqu’un contre qui Bart De Wever ne peut pas vraiment être parce que leurs profils sont bien trop proches pour cela. Et même si c’était le cas, il n’en dirait mot parce qu’il n’aurait rien à y gagner. Le politologue Bart Maddens (KULeuven) déclarait dernièrement dans la revue Doorbraak.be que la N-VA ne deviendrait réellement incontournable en 2014 que si elle obtenait 61 [des 124] sièges au Parlement flamand avec le Vlaams Belang. Dans le cas contraire, le parti nationaliste flamand aura besoin d’un partenaire. Et qui

d’autre cela pourrait-il bien être que Kris Peeters ? Ce n’est donc pas un hasard si, le 10 juillet dernier, après y être allé d’une tirade contre la sixième réforme de l’Etat, Bart De Wever a immédiatement fait un geste d’ouverture vers Kris Peeters sur Radio 1 [VRT] : “Si nous pouvions travailler ensemble, nous pourrions accomplir de bonnes choses pour la Flandre.” Ce n’est pas la première ni probablement la dernière fois qu’il lui jette ainsi des fleurs. Tandis que Bart De Wever continue à casser du sucre sur le dos du CD&V au niveau fédéral, incarné par Wouter Beke, il continue à caresser dans le sens du poil l’aile flamande de ce même parti, avec à sa tête Kris Peeters. Et, dans ce jeu du chaud et du froid, Bart De Wever a bien plus besoin de Kris Peeters que l’inverse. La grande question est de savoir quel sera l’enjeu de la campagne en 2014 et surtout comment celui-ci sera traduit par les médias. Dans le passé, toute l’at-

↙ Dessin de Gaëlle Grisard pour Courrier International

tention allait au choc des titans pour le Sénat. Cela tournait chaque fois pratiquement à une sorte d’élection présidentielle. Un duel Dehaene-Verhofstadt ou Verhofstadt-Leterme. Mais comme, désormais, il n’y aura plus cette élection des sénateurs à l’échelle de toute la Flandre, la dynamique sera autre : celle de cinq campagnes distinctes dans chacune des cinq provinces. Le président de la N-VA, lui, souhaite que la campagne se résume à un duel entre lui et Elio Di Rupo. Dans son bref discours du 11 juillet, il a martelé que “subir ce gouvernement taxatoire dominé par le PS ne doit pas être notre lot”. Pendant ce temps, Kris Peeters émettait un message nettement plus positif en lançant un appel à “tous ceux qui en Flandre, à Bruxelles, en Wallonie et au fédéral, ont le courage de signer avec nous un pacte pour la compétitivité et l’emploi.”

Anvers. Si, l’année prochaine, l’enjeu tourne autour d’un duel entre Elio Di Rupo et Bart De Wever, ce que les autres partis flamands veulent éviter à tout prix, tous les regards se tourneront vraisemblablement vers la bataille pour le Parlement flamand à Anvers. C’est normalement là que Kris Peeters et Bart De Wever s’affronteront directement. Le ministre-Président sera à la fois le seul partenaire potentiel du président de la N-VA et son principal adversaire. Pas vraiment une position très confortable pour Bart De Wever et, bien entendu, Kris Peeters en est parfaitement conscient. De plus, la position de ce dernier vient pour l’instant d’être renforcée par plusieurs sondages favorables le plaçant à hauteur de son rival. Inutile de dire que la première fois que cela s’est produit, l’ambiance était plutôt euphorique du côté de la place des Martyrs. Pour la N-VA, le communautaire est indissociable du socioéconomique. Le parti refuse de négocier une septième réforme de l’Etat. Mais veut bien parler de la révision de l’article 35 de la Constitution par contre, celui qui établit que Flamands et francophones déterminent ensemble quelles sont les prérogatives du fédéral, tout le reste allant aux Régions. En réalité c’est une illusion de croire que cette discussion-là puisse prendre moins de temps qu’une qui porterait sur une nouvelle réforme de l’Etat. Kris Peeters, lui, préfère miser sur un débat autour de ce que la

Flandre devrait et pourra faire avec ses nouvelles compétences. Touchera-t-on à la manière de stimuler fiscalement le logement, aux allocations familiales, au champ d’application des titres-services ? Autant de mesures qui pourraient avoir un impact direct sur le “Flamand qui travaille dur” si cher à la N-VA. Le ministre-Président a de surcroît l’avantage qu’il peut s’engager à fond pour un gouvernement Peeters III alors que Bart De Wever, lui, a clairement laissé entendre qu’il resterait bourgmestre d’Anvers. Si la N-VA l’emporte, c’est d’un gouvernement Bourgeois I et non De Wever I que ses électeurs hériteront. Le président du Parlement flamand, Jan Peumans, a encore insisté le week-end dernier sur le fait que Geert Bourgeois était parfaitement apte à exercer la fonction. Mais ce n’est pas vraiment lui que les électeurs flamands attendent.

Si la N-VA l’emporte, c’est d’un gouvernement Bourgeois I et non De Wever I que ses électeurs hériteront. Une autre difficulté pour Bart De Wever est qu’il doit lutter contre la perception qu’il ne voudra jamais faire partie et ne fera donc jamais partie d’un gouvernement fédéral. “Si les électeurs le veulent, nous prendrons dès le premier jour nos responsabilités à tous les niveaux, at-il déclaré hier. Y compris au niveau fédéral”. Mais on peut se demander si la N-VA arrivera un jour à rassembler une majorité des deux-tiers à un congrès pour approuver une participation gouvernementale. L’année prochaine, les électeurs vont se retrouver face à deux leaders qui abordent les mêmes sujets mais de manière différente. Reprocher à Kris Peeters d’être un mauvais Flamand, c’est pratiquement mission impossible. Lors de son discours du 11 juillet, il s’est référé 46 fois à la Flandre. Pour l’électeur lambda, il pourrait aussi bien passer pour un N-VA modéré, avec une bonne dose de sauce chrétienne-démocrate. Ce sera plus difficile de l’emporter face à un concurrent pareil que face à Elio Di Rupo. —Steven Samyn Publié le 11 juillet


Courrier international – n° 1185 du 18 au 24 juillet 2013

BELGIQUE.

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RÉFORME DE L’ETAT

“La N-VA a laissé ses empreintes dans cet accord”

↙ Débat sur la 6e réforme de l’Etat à la Chambre le 10 juillet, Photo Benoit Doppagne/Belga

La N-VA tire à boulets rouges sur la nouvelle réforme de l’Etat mais se retrouve du coup bien isolée du côté flamand. L’analyse de Dave Sinardet, politologue à la VUB.

La N-VA dit que le fédéral veut surtout faire des économies quand il régionalise des compétences et que ce sera à la Flandre d’apurer les dettes. C’est juste car on ne transfère pas 100 % des moyens financiers qui vont avec les compétences en question. Le fédéral est confronté au coût très important du vieillissement de la population, ça va coûter beaucoup d’argent dans les soins de santé, les pensions… Il fallait donc refinancer le fédéral mais on aurait pu aller plus loin que cela. Quand la N-VA dit que ça va coûter de l’argent à la Flandre, elle a raison en ce qui concerne la régionalisation des soins de santé aux personnes âgées, par exemple. Mais c’est l’inverse dans le domaine du chômage : la Wallonie et Bruxelles seront davantage touchées. Donc, il est difficile de dire qui va payer le plus ou qui va recevoir le plus de cette réforme.

“La N-VA fait comme si elle n’avait jamais été associée et accuse cette réforme d’être un bric-à-brac.” —La Libre Belgique Bruxelles Suite à l’accord, Bart De Wever a d’emblée déclaré ne pas vouloir d’une 7e réforme de l’Etat. N’est-ce pas paradoxal pour un nationaliste flamand ? La réforme de l’Etat est associée dans les esprits à beaucoup de problèmes, elle est significative de blocages, de très longues palabres… Bart De Wever ne va donc pas réclamer devant l’opinion publique une nouvelle négociation institutionnelle qui provoquerait encore une paralysie politique de 500 jours… La critique de la N-VA porte d’abord sur le processus des négociations : De Wever dit que l’on doit aller vers une autre méthode, une nouvelle façon de faire qui permettrait d’éviter les blocages. Par exemple, que les négociations “communautaires” soient menées directement entre les Régions. C’est pour cela

le schéma de négociation est largement resté le même. Cependant, la N-VA fait comme si elle n’avait jamais été associée et accuse cette réforme d’être un bric-à-brac. A côté de cela, les 8 partis signataires de l’accord disent que cette réforme est leur résultat, qu’il est très Ça doit tout de même être dur bon et que la Belgique doit conpour la N-VA de voir que ce tinuer à exister. Pourtant, cette sont les partis traditionnels réforme n’apporte rien qui flamands qui ont obtenu plus aboutirait à plus de stabilité d’autonomie pour la Flandre… pour la fédération belge… C’est Oui, c’est clair. Mais on oublie d’ailleurs ce qu’on peut égaleque la N-VA a été associée au ment reprocher aux réformes institutionnelles processus de négoprécédentes : on ciation de cette ENTRETIEN donne plus d’auto6e réforme de nomie aux Régions l’Etat ! Et il reste encore, dans les accords actuels, mais on ne réfléchit pas à la coles empreintes de la N-VA et de hésion de l’ensemble, à l’effila note que De Wever avait rédi- cience du système. On répond gée quand il était encore autour aux demandes d’autonomie, de de la table. Evidemment, ils régionalisation, de refinancen’étaient pas d’accord avec tout ment, venant des Flamands et mais, après qu’ils ont quitté les des Francophones. Mais c’est négociations institutionnelles, tout. qu’il se dit opposé à une nouvelle réforme. Il s’oppose aussi à cet accord en termes de résultats : pour lui, cette réforme complexifie encore un peu plus les choses en Belgique. La N-VA veut remettre les choses complètement à plat.

Au-delà de la N-VA, comment a réagi l’opinion publique flamande ? Difficile à évaluer car il n’y a pas encore eu de sondage sur la question. Le dossier est extrêmement complexe et je ne pense pas que les gens vont étudier les textes de la réforme pendant plusieurs semaines pour se faire finalement leur propre opinion… Non, la question qui compte, c’est la perception de la réforme : les Flamands favorables à De Wever vont avoir tendance à l’écouter. Alors que ceux qui sont opposés à la N-VA vont avoir tendance à écouter les partis signataires de l’accord qui disent que c’est la plus grande réforme jamais réalisée en Belgique. La Flandre est fortement divisée et polarisée entre la gauche et la droite et autour de De Wever et de la N-VA qui utilisent le fait de vouloir mener des politiques de droite en Flandre pour justifier davantage d’autonomie. —Frédéric Chardon Publié le 10 juillet

Edito

Les miracles restent donc possibles ●●● La noirceur de

l’actualité ne laisse pas souvent filtrer la lumière. Mais elle n’a pas pu empêcher cet éclair-là : patrons et syndicats sont parvenus à ficeler un statut unique pour les ouvriers et les employés, jetant aux orties l’un des dossiers les plus épineux de la décennie. Mais quelle faute fallait-il donc que les ouvriers expient pour devoir se contenter d’un statut social tellement inférieur à celui des employés ? Il faut s’en réjouir : cet accord gomme des décennies de préjugés. On notera au passage les perspectives qu’il ouvre. Les parents ne devront plus se dire, en inscrivant leurs enfants dans l’enseignement professionnel, qu’ils envoient leur progéniture comme à l’abattoir, dans des filières où la stabilité de l’emploi compte moins que dans celles auxquelles elle n’aura plus accès. Qui sait même si cet accord ne constituera pas le premier pas, décisif, vers une valorisation de l’enseignement qualifiant. Cet accord ne serait alors plus seulement historique. Il se révélerait miraculeux. Après tout, sa conception elle-même tient déjà du miracle. Les ténors de la concertation sociale avaient habitué les Belges à des accords a minima, sans souffle ni génie, dont les coûts étaient systématiquement mis à charge de la collectivité. Personne ne misait d’ailleurs un kopeck sur leur capacité à résoudre le problème des statuts. Certes poussés dans le dos par la Cour constitutionnelle et cornaqués par le gouvernement, ils viennent de prouver qu’ils pouvaient dépasser leurs intérêts particuliers. Et, littéralement, de sauver l’un des piliers de la Belgique fédérale. —Vincent Rocour La Libre Belgique Publié le 11 juillet


32.

Courrier international — no 1185 du 18 au 24 juillet 2013

union européenne

Diplomatie. La Roumanie tente sa chance à l’Est Une visite à Pékin puis une autre à Moscou : en quelques jours, le gouvernement roumain a tendu la main aux deux grandes puissances, qu’il considérait jusque-là avec méfiance. Pragmatisme économique ou choix idéologique ?

→ Dessin de Kazanevsky, Ukraine.

—Romania Libera Bucarest

D

es cartes importantes pour le futur de la Roumanie ont été récemment mises sur la table à Moscou et à Pékin. Bucarest se voit offrir de nouveaux axes de politique étrangère, qui peuvent compléter les politiques occidentales, les concurrencer ou les saper, selon la vision ou les intérêts du moment des dirigeants roumains. Jusqu’à présent, la Roumanie s’est défiée des cadeaux venant de l’Est, perdant peut-être des occasions importantes, mais préservant ainsi non seulement son cap politique vers l’Occident, mais aussi une précieuse marge de manœuvre pour un pays situé aux confins des deux mondes.

Brusquement, le pragmatisme semble avoir pris le pas sur les dilemmes historiques, et l’on ne sait pas si cette nouvelle pirouette de la politique étrangère roumaine est fondée sur une stratégie bien établie ou s’il s’agit simplement de réponses réflexes aux stimuli venus de Moscou et de Pékin. Il s’agit de deux équations différentes : la Russie construit sa diplomatie sur de vieilles rancœurs mais aussi sur des intérêts commerciaux évidents ; la Chine mise sur l’expansion de sa puissance, plantant de petits drapeaux sur la carte de ses victoires économiques. Le ministre roumain des Affaires étrangères a été reçu à Moscou en grande pompe [du 8 au 10 juillet], comme l’envoyé d’un pays ami. Il

a signé une feuille de route qui comprend un calendrier de consultations bilatérales pour 2013-2014 et est reparti avec la promesse que le gaz importé de Russie sera moins cher parce que les intermédiaires seront supprimés. Que donnera la Roumanie en échange de cette nouvelle amitié avec Moscou ? Plus de flexibilité ? Des négociations sur l’avenir de la république de Moldavie ? Un axe à double sens Bucarest-Washington et Bucarest-Moscou, comme l’avait suggéré l’ancien président George Bush, qui pensait déjà que la Roumanie pouvait être un pont entre la Russie et l’Occident ? Ou un changement de cap ? Pour le Kremlin, la Roumanie est un territoire qui s’est libéré de

l’influence russe, mais aussi une région à reconquérir ou à tenir en échec. Le réchauffement des relations avec Moscou peut être un tremplin soit pour les Russes, soit pour les Roumains, mais il est difficile de croire que les deux parties puissent en sortir gagnantes. Ce qui se joue avec Pékin est plus subtil. Dans un premier temps, la Roumanie pourrait profiter des investissements chinois de la même manière que la Chine pourrait profiter en tirer bénéfice. Pour l’instant, le Premier ministre, Victor Ponta, a été bien accueilli en Chine [du 30 juin au 2 juillet], même s’il n’est pas revenu avec des promesses claires et des contrats signés. Le premier pas est lié symboliquement au pouvoir : il a serré la main

de ceux qui peuvent prendre les décisions concernant les grands investissements. Pékin a depuis longtemps dessiné la carte stratégique des pays où il veut mettre le pied et d’où il pourra influencer non seulement les politiques nationales de ces Etats, mais aussi régionales. La Chine conquiert pas à pas l’Europe, et le dollar américain dépend directement de Pékin. Alors que l’effondrement de l’économie chinoise – prédit par de nombreux analystes occidentaux – tarde, l’expansion économique de cette grande puissance se concentre sur les ressources de l’Afrique et de l’Amérique latine. Lors de sa première tournée européenne, le Premier ministre chinois a offert à l’Allemagne “un mariage de rêve”, puis a persuadé la Suisse de signer un accord de libre-échange. Zurich, la ville des grandes banques, veut devenir un centre européen des transactions en yuans, la monnaie de la Chine communiste, tandis que le groupe chinois d’assurances Ping An a racheté récemment le siège de la Lloyd’s, le plus célèbre bâtiment de la City. Le plus grand port de Grèce, Le Pirée, est contrôlé par les Chinois, qui ont aussi acheté la moitié des entreprises d’Islande, de même que quelques-uns des plus célèbres crus français. Il s’agit d’affaires rentables, mais aussi de conquêtes à la signification plus profonde, par lesquelles la Chine veut montrer qu’elle peut dominer le monde en employant des moyens pacifiques, ce qu’on appelle le soft power, même si elle n’a pas non plus négligé son arsenal militaire. Sa domination sur le plan mondial se fait à travers des projets viables et courageux. Par exemple, d’ici à 2025, la Chine veut construire une ligne de chemin de fer reliant Shanghai à Londres, mais elle voudrait aussi accrocher à sa boutonnière d’autres pays se trouvant dans la zone tampon [entre Europe et Asie], qui pourraient devenir intéressants dans un avenir plus ou moins éloigné. Les Balkans font partie de ce projet, mais jusqu’à présent la Roumanie a essayé de garder les yeux rivés sur l’Ouest et de fuir les cadeaux de Pékin, perdant des occasions mais gardant une plus grande marge de manœuvre pour l’avenir. La Roumanie se tourne vers l’Est en même temps que la Russie et la Chine construisent leur propre axe de pouvoir, et, au moment où se déroulaient des manœuvres navales conjointes sino-russes, le Premier ministre roumain et son ministre des Affaires étrangères se laissaient faire la bise à Pékin et à Moscou. —Sabina Fati


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↓ Jean-Claude Juncker. Dessin de Faber paru dans Le Jeudi, Luxembourg.

CONSEIL EUROPÉEN

Au secours, Juncker s’en va ! Le Premier ministre du Luxembourg, doyen des dirigeants européens, a démissionné le 11 juillet. L’UE va devoir apprendre à fonctionner sans cette figure, symbole de la réunification européenne ?

—Frankfurter Allgemeine Zeitung Francfort

L

a démission du Premier ministre luxembourgeois Jean-Claude Juncker est une affaire qui concerne en premier lieu le grand-duché. Les services de renseignements luxembourgeois – un organisme qui serait composé d’une soixantaine de collaborateurs – auraient mené une “existence propre” ou, en tout cas, n’auraient pas été contrôlés d’assez près par le Premier ministre. L’affaire remonte aux années 1980, et rien ne dit que cette démission marque la fin de la carrière politique d’un Jean-Claude Juncker toujours populaire au Luxembourg. Celui-ci souhaite en effet conduire la campagne de son Parti populaire chrétien social, et il est fort possible que celui qui a dirigé le gouvernement luxembourgeois depuis 1995 soit aux commandes du prochain cabinet. Le séisme au grand-duché ne fera pas trembler l’Europe, même si Jean-Claude Juncker a joué un rôle de tout premier plan dans la politique européenne au cours des dernières décennies : dès 1991, il est président du Conseil des ministres européens des Finances et de l’Economie, et participe ainsi de manière importante à la mise en œuvre de l’Union économique et monétaire ; de 2005 à début 2013, il préside l’Eurogroupe. Pour autant, cette démission a quelque chose de symptomatique ou,

plutôt, a valeur de symbole. Jean-Claude Juncker est la preuve vivante du rôle nouveau que peuvent jouer les petits Etats dans la politique d’après-guerre – de la CEE à l’UE, en passant par la CE : ils ne sont plus simplement les pions des grandes puissances, mais font jeu égal à la table des négociations avec le président français, le chancelier allemand ou le Premier ministre britannique, et discutent sur un pied d’égalité avec Vladimir Poutine ou Barack Obama, en leur qualité d’Etat membre de l’UE. Les petits Etats membres n’ont jamais remis en question le rôle de chef de file des grandes puissances, découlant de leur poids économique et politique. Mais ils veulent et doivent prendre part aux débats et aux prises de décision : JeanClaude Juncker a démontré qu’ils peuvent également participer au façonnage de l’Europe – à condition de faire preuve d’intelligence et d’habileté. Le Premier ministre luxembourgeois incarne également une autre composante clé de l’unité européenne  : le consensus chrétien-démocrate qui a marqué l’unité européenne à travers les pères fondateurs : Schuman, De Gasperi et Adenauer. Il se fonde sur un équilibre

entre capital et travail, sur un consensus social (et sociopolitique), qu’un socialdémocrate, l’ancien chancelier Gerhard Schröder, résuma en une formule efficace : “Quand l’industrie allemande va bien, le travailleur allemand va bien.” Cette vérité n’est plus aussi vraie qu’elle l’était, malmenée par les turbulences de la mondialisation ; mais Jean-Claude Juncker y croit dur comme fer – en y voyant non seulement un objectif de politique nationale, mais aussi un préalable à l’unité européenne. Pour cela, il est souvent jugé anachronique. Plus d’un juge également anachronique son attachement à une vision fédéraliste de l’Europe. L’ancien chancelier fédéral Helmut Kohl, qui aimait à surnommer Jean-Claude Juncker “Junior” – sans condescendance, mais avec déférence, depuis que l’ancien Premier ministre luxembourgeois Jacques Santer avait un jour présenté de cette façon celui qui était alors son ministre des Finances et successeur pressenti –, a renoncé, à la fin de sa carrière politique, à son rêve de voir un jour l’avènement des

“Etats-Unis d’Europe”. Jean-Claude Juncker n’est pas un utopiste non plus, mais il serait sans doute d’accord avec le bon mot de l’écrivain suisse Max Frisch, qui disait : “Le simple fait de ne pas avoir d’idées ne fait pas de vous un réaliste.” Jean-Claude Juncker sait qu’une UE à 28 ne rentrerait plus dans un moule conçu naguère pour l’Europe à 6 de l’immédiat après-guerre. Le fédéralisme est resté à ses yeux une “idée régulatrice”, au sens où l’entendait Kant : toute décision prise à l’échelle européenne doit faire l’objet d’une évaluation visant à déterminer si elle est compatible à long terme avec l’objectif de supranationalité ou si elle constitue un obstacle. Entre scepticisme et méfiance, Jean-Claude Juncker a assisté à la recrudescence des intérêts et des égoïsmes nationaux pendant la crise de l’euro et la négociation d’“accords” entre les chefs de gouvernement des grandes puissances, dans le dos des institutions européennes – des accords qu’il considère comme un aveu d’incompétence et d’échec politique, se mettant ainsi Angela Merkel à dos et se brouillant avec Nicolas Sarkozy. Donald Rumsfeld, l’ex-ministre de la Défense des Etats-Unis, aurait qualifié JeanClaude Juncker de prototype de “l’Européen à l’ancienne”. Ce qu’il est sans doute. Reste à savoir si une Europe en voie de rénovation peut s’en sortir sans l’engagement de responsables politiques de cet acabit. —Günther Nonnenmacher

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w w w. p re s s e u ro p. e u


30. à la une 34.

Courrier international — no 1185 du 18 au 24 juillet 2013

à la une

LEJOUROÙLA CLASSE MOYENNE SE SOULÈVERA

Elle est instruite, elle a soif de consommation et de libertés. Comme l’ont montré les “printemps arabes” de 2011 et les récents mouvements protestataires en Turquie et au Brésil, la classe moyenne bouscule le pouvoir et les élites dans les pays émergents. Selon le philosophe et économiste américain Francis Fukuyama (lire ci-contre), ces nouvelles révolutions démocratiques pourraient bien bouleverser l’ordre du monde. D’autres sont moins convaincus. En Chine, selon un blogueur influent (p. 39), cette classe est “à l’avant-garde de la consommation, mais à l’arrière-garde de la politique”. En Russie, souligne le site Gazeta.ru (p. 37), la classe moyenne ne serait pas encore prête à “s’éveiller à la politique”, même si elle ne dort peut-être que d’un œil.

—Courrier international

↗ Dessin de Boligan paru dans El Universal, Mexico.

La nouvelle lutte des classes

Les troubles politiques qui agitent certains pays ont un dénominateur commun : l’incapacité des gouvernements à répondre aux attentes de la classe moyenne, écrit le philosophe américain Francis Fukuyama.

—The Wall Street Journal (extraits) New York epuis une dizaine d’années, nombreux sont ceux qui considèrent la Turquie et le Brésil comme des modèles de réussite économique – des marchés émergents exerçant de plus en plus d’influence sur la scène internationale. Or, depuis trois mois, ces deux pays sont paralysés par d’immenses manifestations par lesquelles les peuples expriment leur mécontentement à l’égard de l’action de leur gouvernement. Deux questions se posent : qu’est-il donc en train de se passer ? Ces soulèvements risquent-ils de s’étendre à d’autres pays ? Le fil directeur qui relie les récents événements de Turquie et du Brésil, ainsi que le “printemps arabe” de 2011 et les mouvements persistants de protestation en Chine, est la montée en puissance d’une nouvelle classe moyenne à l’échelle mondiale. Partout où elle est apparue, cette classe moyenne moderne a soulevé une vague d’agitation politique, mais elle a rarement pu à elle seule induire des changements politiques durables. Rien

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de ce que nous avons vu ces derniers temps dans les rues d’Istanbul ou de Rio de Janeiro n’indique que ces cas feront exception. En Turquie et au Brésil, comme auparavant en Tunisie et en Egypte, la contestation politique a été menée non par les pauvres, mais par des jeunes bénéficiant d’un niveau d’éducation et de revenus nettement supérieur à la moyenne. Ceux-ci maîtrisent les outils technologiques et utilisent les réseaux sociaux comme Facebook et Twitter pour diffuser des informations et organiser les manifestations. Même lorsqu’ils vivent dans des pays où ont régulièrement lieu des élections démocratiques, ils ne se sentent aucun lien avec l’élite politique au pouvoir. En Turquie, ils contestent la politique d’urbanisation à tout-va du Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, et ses méthodes autoritaires. Au Brésil, ils s’élèvent contre une élite politique bien installée et corrompue jusqu’à la moelle, qui se fait valoir par des projets de prestige tels la Coupe du monde et les Jeux olympiques de Rio, alors qu’elle est incapable d’assurer à la population des services publics élémentaires comme la santé et l’éducation.


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Courrier international — no 1185 du 18 au 24 juillet 2013 ↓ Des manifestants sur une voiture de police renversée, place Taksim, le 1er juin. Photo Lu Zhe/Newscome/Sipa

de la répartition des revenus de leur pays ou dépassent le niveau de consommation absolu qui élève les ménages au-dessus du niveau de subsistance des pauvres. Or, pour prédire les comportements politiques, il est plus pertinent de définir le statut de classe moyenne par le niveau d’instruction, la profession et la possession de biens. Pratiquement toutes les études internationales, y compris les études récentes de l’institut Pew et les données du World Values Survey (WVS) de l’université du Michigan, établissent une corrélation entre des niveaux supérieurs d’éducation et la valeur que les individus attachent à la démocratie, aux libertés individuelles et à la tolérance à l’égard de modes de vie alternatifs. Les individus de la classe moyenne aspirent à la sécurité pour leur famille, mais souhaitent également avoir le choix pour eux-mêmes, ainsi que des débouchés. Les diplômés de l’enseignement secondaire s’intéressent dans l’ensemble davantage à l’actualité internationale et communiquent souvent par le biais des technologies de l’information avec des gens appartenant à la même classe sociale dans d’autres pays. Les familles qui possèdent des biens durables (une maison ou un

L’auteur DR

Depuis au moins dix ans, le monde des affaires ne parle plus que de l’ascension de cette “classe moyenne mondiale”. En 2008, un rapport de Goldman Sachs définissait ce groupe comme ceux dont les revenus annuels se situent entre 6 000 et 30 000 dollars [4 600 et 23 000 euros] et prédisait qu’il compterait 2 milliards d’individus supplémentaires d’ici à 2030. Un rapport de 2012 de l’Institut d’études de sécurité de l’Union européenne se fondait, pour sa part, sur une définition plus large de la classe moyenne pour affirmer que les effectifs de cette catégorie passeraient de 1,8 milliard aujourd’hui à 3,2 milliards en 2020 et à 4,9 milliards en 2030 (pour une population mondiale projetée de 8,3 milliards d’habitants). L’essentiel de cette progression porterait sur l’Asie, notamment la Chine et l’Inde, mais cette tendance se confirmerait dans chaque région du monde, y compris en Afrique, où, selon la Banque africaine de développement (BAD), la classe moyenne représente déjà plus de 300 millions d’individus. Les économistes et les analystes d’affaires définissent généralement les classes moyennes en simples termes monétaires, intégrant dans cette catégorie tous ceux qui se trouvent dans la moyenne

FRANCIS FUKUYAMA C’est en 1992, avec un livre intitulé La Fin de l’Histoire et le dernier homme, que le philosophe et économiste américain Francis Fukuyama devient célèbre. Sa thèse selon laquelle la fin de la guerre froide, £en 1989, marque la victoire idéologique de la démocratie et du libéralisme sur les autres idéologies politiques a été controversée. Longtemps dans le camp des néoconservateurs réunis autour du président George Bush, il s’est opposé à l’intervention en Irak en 2003 et a appelé à la démission du ministre de la Défense Donald Rumsfeld. Né en 1952 à Chicago, il est actuellement professeur de sciences politiques à l’université Stanford, en Californie.


36. À LA UNE

Courrier international — no 1185 du 18 au 24 juillet 2013

Répartition de la classe moyenne* mondiale par zones géographiques (en %) AMÉRIQUE DU NORD

EUROPE

AMÉRIQUE DU SUD

ASIE

AFRIQUE SUBSAHARIENNE

MOYEN-ORIENT ET AFRIQUE DU NORD

2 2 2

6

5 5

22

1 845 millions 2009

36 10

14

18 TOTAL

28

7

10

de personnes, soit 27 % de la population mondiale

2020

53 8

TOTAL

TOTAL

3 249 millions de personnes, soit 42 % de la population mondiale

2030

6

4 884 millions de personnes, soit 59 % de la population mondiale

66

SOURCES : FONDAPOL 2013, OCDE 2010

* Dont le revenu quotidien est compris entre 10 et 100 dollars par habitant, en PPA.

appartement, par exemple) s’impliquent plus activement en politique, car ce sont précisément des biens que le gouvernement pourrait leur enlever. Dans la mesure où les classes moyennes sont généralement celles qui paient des impôts, elles ont tout intérêt à ce que l’Etat rende des comptes à l’opinion publique. Plus important, les nouveaux arrivants de cette catégorie ont plus de chances d’être poussés à l’action par ce que le politologue Samuel Huntington appelait “la faille” – c’està-dire l’incapacité de la société à répondre à l’évolution rapide des attentes socio-économiques. Alors que les pauvres se démènent pour survivre au jour le jour, les classes moyennes déçues ont davantage tendance à s’engager dans le militantisme politique afin d’obtenir satisfaction. Cette dynamique était flagrante dans le “printemps arabe”, où les manifestations en faveur d’un changement de régime étaient menées par des dizaines de milliers de jeunes relativement instruits. La Tunisie et l’Egypte ont produit un grand nombre de diplômés de l’éducation supérieure dans la génération précédente. Mais les gouvernements autoritaires de Zine El-Abidine Ben Ali et d’Hosni Moubarak étaient des régimes classiques de capitalisme de connivence, dans lesquels les débouchés économiques dépendaient largement des relations que l’on pouvait entretenir avec le pouvoir politique. Cela dit, aucun de ces deux pays n’avait enregistré une croissance économique assez rapide pour offrir des emplois à une jeunesse de plus en plus nombreuse. C’est ce qui a déclenché la révolution politique.

Les nouveaux arrivants. Ce phénomène n’a rien de nouveau. Les révolutions française, bolchevique et chinoise ont toutes été emmenées par une bourgeoisie mécontente, même si les paysans, les ouvriers et les pauvres ont par la suite pu peser sur la phase finale. Lors du “printemps des peuples” de 1848, les révolutions qui ont éclaté dans pratiquement tous les pays d’Europe étaient la conséquence directe du développement des classes moyennes au cours des décennies précédentes. S’il est vrai que ce sont dans la plupart des cas les nouveaux arrivants des classes moyennes qui prennent la tête des manifestations, des soulèvements et, à l’occasion, des révolutions, il est rare qu’ils réussissent à eux seuls à induire des changements politiques à long terme. Et ce pour la simple et bonne raison que, dans les pays en développement, la classe moyenne ne représente en général qu’une minorité et qu’elle est

↓ Dessin de Kopelnitsky, Etats-Unis.

elle-même traversée par des clivages internes. Les mouvements qu’elle lance aboutissent rarement à des changements politiques durables. Ainsi, après avoir provoqué la destitution de leurs dictateurs respectifs, les jeunes manifestants de Tunis ou de la place Tahrir du Caire n’ont pas su maintenir la dynamique en organisant des partis capables de se présenter aux élections nationales. Les étudiants, en particulier, ne savent absolument pas sensibiliser les paysans et la classe ouvrière afin de créer une large coalition politique. Les partis islamistes – Ennahda en Tunisie et les Frères musulmans en Egypte – disposaient en revanche d’une base sociale parmi les populations rurales. Il se pourrait qu’il arrive la même chose aux protestataires turcs. Le Premier ministre Erdogan reste populaire en dehors des centres urbains du pays et il n’a pas hésité à mobiliser les membres de son Parti pour la justice et le développement (AKP) pour répondre à ses opposants. De plus, la classe moyenne turque est elle-même divisée. La croissance remarquable qu’a affichée ce pays ces dix dernières années a été alimentée en grande partie par une nouvelle classe moyenne, pieuse et animée d’un esprit d’entreprise, qui a résolument soutenu l’AKP d’Erdogan. Ce groupe social travaille dur et épargne. Il présente un grand nombre de qualités que le sociologue Max Weber associait au puritanisme chrétien des débuts de l’Europe moderne et qui, selon lui, avait été à la base du développement capitaliste. Or les urbains qui descendent dans la rue en Turquie restent plus laïques et attachés aux valeurs modernes que ceux d’Europe et d’Amérique. La situation du Brésil est très différente. Les manifestants n’auront pas à craindre

une répression du gouvernement de Dilma Rousseff. Le défi sera plutôt d’éviter la cooptation à long terme par le personnel politique corrompu et bien établi qui est actuellement au pouvoir. Le fait qu’un individu appartienne à la classe moyenne ne signifie pas qu’il défendra automatiquement la démocratie ou un gouvernement “propre”. De fait, une grande part de l’ancienne bourgeoisie brésilienne travaillait dans le secteur public, où elle devait composer avec les pratiques de népotisme et la mainmise de l’Etat sur l’économie. Au Brésil comme dans des pays asiatiques tels que la Thaïlande ou la Chine, les classes moyennes ont soutenu des gouvernements autoritaires lorsqu’elles voyaient là le meilleur moyen d’assurer leur avenir économique. La croissance économique mondiale amorcée dans les années 1970 – marquée par un quadruplement de l’activité économique à l’échelle internationale – a modifié la donne sociale dans le monde entier. Dans ce qu’il est convenu d’appeler les “marchés émergents”, les classes moyennes sont plus nombreuses, plus riches, mieux éduquées et plus reliées que jamais par les technologies. Ce sont là des facteurs qui ont des conséquences importantes pour la Chine, dont la classe moyenne se chiffre maintenant en centaines de millions d’individus et représenterait le tiers de la population totale. Ce sont les gens qui communiquent par Sina Weibo – le Twitter chinois – et ont pris l’habitude de dénoncer l’arrogance et la duplicité du gouvernement et de la nomenklatura du Parti, et de s’en plaindre. Ils réclament une société plus libre, mais rien ne dit que, sur le court terme, ils appellent nécessairement de leurs vœux une démocratie fondée sur le suffrage universel.

7 millions de diplômés. Ce groupe sera particulièrement éprouvé lorsque, dans la décennie à venir, la Chine voudra passer d’une société à revenus moyens à une société à hauts revenus. Les taux de croissance accusent déjà un ralentissement depuis deux ans et ils reviendront nécessairement à un niveau plus modeste à mesure que l’économie du pays arrivera à maturité. La machine des emplois industriels que le régime fait tourner depuis 1978 ne répondra plus aux gens. Chaque année, les 6 à 7 millions de diplômés qui sortent des universités chinoises ont moins de perspectives d’emploi que leurs parents ouvriers. S’il existe bien quelque part une “faille” entre l’évolution rapide des attentes et une réalité décevante, c’est en Chine qu’elle se manifestera dans les années à venir. La nouvelle classe moyenne ne représente pas un défi uniquement pour les régimes autoritaires ou les jeunes démocraties. Aucune démocratie établie ne doit croire qu’elle peut se reposer sur ses lauriers par le simple fait qu’elle organise des élections et que les sondages sont favorables à ses dirigeants. Forte du pouvoir que lui confèrent les nouvelles technologies, la classe moyenne se montrera extrêmement exigeante à tous égards envers sa classe politique. Les Etats-Unis et l’Europe connaissent une croissance anémique et des taux de chômage élevés et persistants qui, pour la jeunesse de pays comme l’Espagne, atteignent 50 %. Dans le monde riche, la génération adulte a par ailleurs trahi la jeune génération en lui léguant des dettes écrasantes. Aucun politicien américain ou européen ne doit observer avec complaisance les événements qui se jouent aujourd’hui dans les rues d’Istanbul et de São Paulo. Ce serait une grave erreur que de se dire que “cela ne peut pas arriver ici”. —Francis Fukuyama Publié le 28 juin


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LA RÉVOLTE DE LA CLASSE MOYENNE. 37

N’oubliez pas les Russes L’article de Francis Fukuyama n’évoque pas la classe sociale “révolutionnaire” de la grande puissance émergente russe. Un journal moscovite se demande pourquoi.

—Gazeta.ru Moscou ourquoi la Russie n’est-elle pratiquement jamais évoquée dans les nombreuses publications d’articles et de rapports sur l’actuelle révolte des classes moyennes et ne semble-t-elle pas concernée par le développement de cette tendance ? Soit les observateurs ne voient pas de classe moyenne en Russie, soit ils considèrent qu’elle est simplement en sommeil. L’article de Francis Fukuyama [lire pp. 30-32] est à ce titre très parlant. Fukuyama parle aujourd’hui d’une révolution mondiale des classes moyennes et met en évidence une origine commune des bouleversements politiques contemporains qui ont touché de nombreux pays : l’incapacité des gouvernements à satisfaire les attentes grandissantes de cette nouvelle catégorie de population, prospère et éduquée. “En Turquie et au Brésil, comme auparavant en Tunisie et en Egypte, la contestation politique a été menée non par les pauvres, mais par des jeunes bénéficiant d’un niveau d’éducation et de revenus nettement supérieur à la moyenne”, constate Fukuyama. Et la Russie ? En Russie aussi, il y a une classe moyenne, ne peut-on s’empêcher de penser à la lecture de cet article. Elle représente même 18 à 20 % des foyers. Fukuyama prend l’exemple de la Turquie, où la classe moyenne conteste une politique à tendance autoritaire. Apparemment, en Russie, nous n’avons aucune raison de suivre leur exemple. Les Brésiliens s’élèvent contre une élite politique corrompue qui “se fait valoir par des projets de prestige tels que la Coupe du monde et les Jeux olympiques de Rio, alors qu’elle est incapable d’assurer des services publics élémentaires comme la santé et l’éducation”. Apparemment, tout va bien de ce côté-là en Russie, puisqu’il n’y a pas de protestations. De nombreux observateurs, dont Fukuyama, essaient d’apprécier les risques pour les pays qui ne sont pas encore touchés par la révolution des classes moyennes. Le chercheur américain porte son attention sur la Chine, “dont la classe moyenne se chiffre en centaines de millions d’individus […] qui communiquent par Sina Weibo – le Twitter chinois – et ont pris l’habitude de dénoncer l’arrogance et la duplicité du gouvernement et de la nomenklatura du Parti”. Apparemment, il n’y a pas non plus d’arrogance ni de duplicité du pouvoir en Russie, ce qui expliquerait pourquoi Fukuyama et consorts n’entrevoient aucun risque pour la Russie. Selon Fukuyama, les Chinois qui ont de bons revenus et un diplôme veulent une société plus libre. Apparemment, on ne peut pas en dire autant de la classe moyenne russe. Selon Fukuyama, “s’il existe quelque part une ‘faille’ entre l’évolution rapide des attentes et une réalité décevante, c’est en Chine qu’elle se manifestera dans les années à venir”. Selon lui, le phéno-

P

↗ Dessin de Smirnoff, Moscou.

SUR NOTRE SITE courrierinternational.com

A lire également : “La prospérité, un bonus pour les régimes autoritaires”. Un article paru le 4 mars dans Foreign Policy.

mène du soulèvement d’une jeunesse aisée et éduquée n’a rien de nouveau. Du reste, on sait depuis longtemps comment éviter que cela ne tourne au vinaigre. L’auteur conseille aux gouvernements de “convertir ces mouvements de contestation en changements politiques durables”. Apparemment, le mouvement de contestation des jeunes intellos russes se concrétise si bien dans le changement politique et la refonte des institutions qu’il est inutile de nous prévenir de quoi que ce soit. Ce sont les Etats-Unis et l’Europe que Fukuyama cherche à prévenir, car il estime qu’“aucun politicien américain ou européen ne doit observer avec complaisance les événements qui se produisent aujourd’hui dans les rues d’Istanbul et de São Paulo. Ce serait une grave erreur que de se dire : ‘Cela ne peut arriver ici’.” Apparemment, en Russie l’erreur serait de penser que cela pourrait arriver.

Pratiques soviétiques. En réalité, contrairement aux apparences, le pouvoir russe étudie bien sûr très sérieusement les nouvelles données et prend les mesures nécessaires afin de tenter d’écarter tout risque de bouleversement politique. Mais, au vu des événements, il n’est pas question ici de conversion “à la Fukuyama” du mécontentement (des espoirs) en nouvelles institutions politiques. Il s’agit plutôt de la réapparition de nos bonnes vieilles recettes. On dirait que le système fiscal russe s’organise de façon à anéantir cette classe sociale de fauteurs de troubles. Cela passe aussi bien par l’impôt sur les salaires dépassant un certain seuil que par une intention affichée de supprimer l’impôt à taux unique et de tuer dans l’œuf l’entrepreneuriat privé. On pourrait penser que le pouvoir cherche consciemment à détruire la classe moyenne. Il n’en est rien, bien sûr. Dans le système vertical du pouvoir actuel, les classes

moyennes n’ont simplement pas leur place. En règle générale, l’entrepreneuriat privé évoqué à l’instant, surtout lorsqu’il est directement ou de façon dissimulée contrôlé par les fonctionnaires, ne court pas après l’innovation. Ce qui veut dire qu’il n’a pas besoin de tous ces ingénieurs diplômés qu’il faudrait en plus payer correctement. Pour ce qui est de la politique, pour éviter que les jeunes représentants de la classe moyenne ne descendent dans les rues, on se contente de lutter activement contre la liberté de l’information, comme au bon vieux temps. En URSS, chaque machine à écrire et chaque photocopieur étaient enregistrés, mais cela restait inefficace. Peu probable que cela le devienne aujourd’hui… En revanche, d’autres pratiques soviétiques portent leurs fruits. Le niveau de redistribution de l’économie russe a déjà dépassé celui de l’URSS, la part des prestations sociales dans les revenus de la population atteint plus de 18 %, tandis qu’elle ne dépassait pas 16,4 % en 1985. Cette tendance est véritablement problématique, et l’on parle déjà d’“optimisation budgétaire”, tandis que la stagnation et d’autres désagréments rôdent alentour. Tout cela pourrait bien provoquer une chute des salaires, qui à son tour entraînerait la rupture de la digue et ferait pénétrer la révolution des classes moyennes dans le pays. Cette digue, ce sont ces nombreux représentants de la classe moyenne qui travaillent pour la verticale du pouvoir. Mais cela n’a rien d’imminent, et la corruption, l’exclusion des élites et quelques autres phénomènes du même ordre ne provoquent pas de réaction allergique particulière dans la société. En un mot, la classe moyenne russe n’est pas encore prête à s’éveiller à la politique. Mais son sommeil est léger. —Gueorgui Ossipov Publié le 4 juillet


38. À LA UNE

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AFRIQUE UN MYTHE PLUS QU’UNE RÉALITÉ

Inde. Une minorité influente mais précaire Les nouveaux consommateurs indiens savent faire entendre leur voix, mais leurs revenus sont encore faibles et ils peuvent à tout moment basculer dans la pauvreté. —The New York Times (extraits) New York es marques internationales et les grandes enseignes leur font désormais les yeux doux. Ce sont les faiseurs d’opinion dans la presse et sur les réseaux sociaux ; ils sont au plus près du pouvoir politique bien qu’ils ne représentent qu’une petite fraction de l’ensemble de la population indienne, et les responsables politiques s’emploient à leur donner satisfaction afin de se maintenir dans les sondages. Ils démontrent de plus en plus leur influence dans les rues de Delhi en manifestant contre la corruption et les violences faites aux femmes. Ce sont les membres de l’immense et indomptable classe moyenne indienne. Pourtant, à l’aune des critères de la Banque asiatique de développement (ADB), seul un quart des 1,2 milliard d’Indiens correspond à la définition de “classe moyenne”. Leurs revenus les font se classer tous dans le tiers supérieur de la société indienne, mais en chiffres absolus ils sont à peu près aussi nombreux que l’ensemble de la population américaine. Cette classe moyenne, qui ne constitue que 25 % de la population, est relativement réduite, notamment par rapport à celle de la Chine (63 %), du Bhoutan (50 %) et du Pakistan (40 %). Mais, dans la mesure où le revenu par tête en Inde part de très bas et a l’avantage du nombre, les projections en chiffres peuvent paraître considérables. L’institut McKinsey Global estime que la consommation totale des ménages indiens devrait quadrupler en vingt ans (de 2005 à 2025) et qu’à l’échéance 2025 la classe moyenne du pays comptera pas moins de 583 millions d’individus, ce qui fera du sous-continent le cinquième marché mondial de consommation. Selon des projections plus optimistes, comme celle de l’économiste de la Banque mondiale Ejaz Ghani, elle pourrait dépasser le milliard de personnes en 2025 – ce qui représenterait près des deux tiers de la population indienne estimée à cette date. Le destin de la classe moyenne et celui de l’économie indienne sont indissociablement liés : on espère que les revenus croissants de cette classe alimenteront la consommation, ce qui dopera la demande et la productivité et devrait donc déboucher sur une hausse des emplois et des revenus, y compris pour les pauvres. Or, un examen plus attentif de la classe moyenne révèle une faille structurelle criante dans ce cercle vertueux de croissance. Quatre Indiens de la classe moyenne sur cinq se situent dans la fourchette basse du

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pouvoir d’achat, avec des dépenses quotidiennes comprises entre 2 et 4 dollars [entre 1,50 euro et 3 euros]. Sur ces 224 millions de personnes, beaucoup n’ont pas fait d’études poussées, occupent un emploi précaire dans le secteur informel et ne bénéficient pas d’une protection sociale suffisante. Au premier revers financier, ils peuvent basculer dans la pauvreté. Cette insécurité place l’Inde face à un dilemme politique et économique : tant que la classe moyenne ne disposera pas de revenus et de pouvoir d’achat stables, sa contribution économique sera neutralisée par les mesures populistes irréalistes que ses membres exigeront du gouvernement et relaieront par le biais de l’amplificateur des médias. La base de consommateurs de la classe moyenne ayant un fort pouvoir d’achat est encore limitée. La classe moyenne “moyenne” (qui dépense entre 4 et 10 dollars [entre 3 et 7,50 euros] par jour) et la classe moyenne supérieure (dépensant entre 10 et 20 dollars [entre 7,50 et 15 euros] par jour) réunit un peu plus de 50 millions d’individus. Ce groupe constitue l’essentiel de l’élite indienne par rapport au reste de la population mais, rapporté aux indices mondiaux, il ne correspond pas véritablement à une classe moyenne. Outre cette faille économique structurelle, il y a également des failles culturelles. La grande majorité des classes moyennes “moyennes” et supérieures de l’Inde sont formées à des emplois administratifs et de bureau. Ils comptent sur l’Etat et les riches pour leur fournir du travail ; et ils comptent sur l’Etat et les pauvres pour obtenir des biens et services à moindre coût. La classe moyenne d’entrepreneurs n’est pas assez puissante pour un pays de la taille de l’Inde. Les membres de la classe moyenne préfèrent toujours occuper des emplois plutôt qu’en créer ; il n’est pas encore entré dans leurs habitudes de lancer leur propre entreprise. On peut attribuer ces faiblesses culturelles à la structure sociale féodale de l’Inde et à l’émergence de la classe moyenne coloniale au milieu du XIXe siècle. —Sambuddha Mitra Mustafi Publié le 13 mai

Selon la Banque africaine de développement, un Africain sur trois est “entré dans la classe moyenne”. Un chiffre à relativiser.

Q ↓ Dessin de Vlahovic, Belgrade.

uel magnifique conte de fées !” ironise Jacques Enaudeau sur le site d’information panafricain Africa is a Country. “Il y a dix ans, l’Afrique était un continent ‘sans espoir’. Aujourd’hui, on nous rebat les oreilles avec cette chose que l’on avait ignorée pendant si longtemps : le consommateur africain.” Désormais, en Afrique, 350 millions de personnes appartiendraient à la classe moyenne, selon la Banque africaine de développement (BAD) – un habitant sur trois… et autant de “portefeuilles prêts à dépenser”. Mais qui sont ces Africains de la classe moyenne ? Gagnent-ils leur vie dans une économie formelle ou informelle  ? La BAD estime qu’ils dépensent entre 2 et 20 dollars par jour. L’écart est immense. Dépenser 2 dollars par jour n’est pas un gage de stabilité financière. “Ils ont un téléphone portable, une adresse mail, mais pas d’assurance-maladie. Ils possèdent peut-être une voiture, mais doivent attendre des mois avant de pouvoir la faire réparer”, nuance Africa is a Country. La classe moyenne est un concept “étirable” à l’infini, simplifié par les grands cabinets de la finance mondiale, habitués à d’autres systèmes économiques. En Afrique, ceux qui ont réussi à sortir de la pauvreté ont dû, pour la plupart, s’affranchir d’un système public trop désorganisé, voire émigrer, tels les anciens ouvriers du Maghreb qui ont travaillé en France et sont ensuite, à la retraite, revenus dans leur pays d’origine. “La spécificité de l’exemple africain détruit la croyance héritée de Tocqueville selon laquelle le bourgeonnement de la classe moyenne conduit forcément à l’émergence de la démocratie. En Afrique, la classe moyenne n’a souvent ni ancrage social ni pouvoir politique.”—


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LA RÉVOLTE DE LA CLASSE MOYENNE. 39 ↙ La place Tian’anmen revue et corrigée, “Consommer, c’est magnifique”. Dessin de Stephff, Bankok.

BRÉSIL UN CONFLIT SE PRÉPARE Riches, pauvres, anciennes et nouvelles catégories sociales : avec les années Lula, la société brésilienne a changé. Et nul ne sait comment évoluera le mouvement actuel. —Piauí (extraits) São Paulo

Chine. Pour vivre heureux,vivons silencieux La classe moyenne chinoise, née dans le sillage de la réforme économique mais aussi dans le giron des autorités, a tout intérêt à rester conservatrice. —Caixin Wang (extraits) Pékin l est indéniable qu’à la faveur du décollage économique de ces trente dernières années un grand nombre de Chinois se sont enrichis. Avant le milieu des années 1990, cela concernait principalement des chefs d’entreprise de bourgades rurales et des fils de cadres (ou des relations de leurs épouses). Après cette date, cela a davantage été le fait de hauts fonctionnaires, de gérants d’entreprise, de cols blancs et de membres de l’élite intellectuelle. La soi-disant “classe moyenne” chinoise regroupe ainsi les couches moyennes ou moyennes-basses de ces catégories-là. Personnellement, j’aurais tendance à considérer que la classe moyenne chinoise est déjà devenue dans une très large mesure une alliée du pouvoir en place et ne constitue pas un catalyseur des aspirations au changement démocratique. On peut dire que ses membres sont à l’avant-garde de la consommation, mais à l’arrière-garde de la politique. Ils sont à l’avant-garde de la consommation car ils veulent suivre la tendance consumériste lancée par la mondialisation et faire en sorte que leur mode de consommation reflète leur conception de la réussite individuelle. Cependant, ce consumérisme et cette conception de la réussite individuelle réduisent chez eux le sentiment de responsabilité commune à sa portion congrue. De ce fait, en politique, ils sont assez conservateurs. Plus important encore, une partie assez considérable de cette classe moyenne est issue du clan politique au pouvoir ou compte sur les alliances nouées avec les notables pour obtenir des moyens d’existence ou pour doper leur carrière. Aussi ne peuvent-ils pas adopter des positions politiques radicales.

I

Autre élément tout aussi important : si la Chine a eu tendance à se libéraliser sur le plan économique au cours de la trentaine d’années de réformes qu’elle vient de connaître, sur le plan politique en revanche, elle n’a pas assoupli les limitations à la liberté ni les contrôles. Simplement par peur ou par souci de se protéger, la classe moyenne, détentrice d’intérêts acquis ou du moins ayant eu le moins de sacrifices à faire, a tendance également à avoir des convictions politiques conservatrices.

Un regard indifférent. Sur les microblogs, il arrive bien à ses membres de se plaindre de l’insécurité alimentaire, des expropriations forcées, des décisions de justice iniques ou de la corruption de l’administration ; ils peuvent aussi participer à des manifestations dans leur vie de tous les jours (pour protester en général contre des atteintes à l’environnement ou d’autres problèmes portant directement préjudice à leurs intérêts), mais ils ne s’impliquent quasiment jamais dans des associations, des organisations du Parti, des élections et autres domaines sensibles. Il est très rare qu’ils cherchent à contester la légitimité du régime par leurs actes ou leurs paroles. En un mot, ce sont pour la plupart des gens dénués de toute rancœur ou de tout esprit de rébellion et qui, la plupart du temps, suivent l’actualité politique avec un regard indifférent. Sur les microblogs, la majorité des internautes qui s’enflamment pour les questions politiques n’appartiennent pas à la classe moyenne, ce sont des gens des médias, des leaders d’opinion ou des personnes des catégories modestes. —Song Shinan Publié le 17 juin

L’auteur SONG SHINAN Installé à Chengdu, la capitale du Sichuan, une province du centre-ouest de la Chine, Song Shinan publie des chroniques dans différents journaux, dont le Nanfang Dushibao, un quotidien de Canton. C’est un blogueur célèbre qui a obtenu en 2012 le prix Wangyi des dix blogs les plus influents de Chine. Il s’intéresse aux couches sociales inférieures en Chine et ne craint pas de se montrer critique à l’égard du pouvoir.

e lulisme [en référence à l’ex-président Lula] a longtemps été une partie gagnant-gagnant : les plus riches y trouvaient leur compte, tout comme les plus pauvres, bénéficiaires des transferts conditionnels en espèces, de l’ouverture du crédit, des augmentations réelles et successives du salaire minimum, de la croissance et de ses répercussions sur le marché de l’emploi. A présent, sans la prospérité de cette période, il n’est plus possible de contenter à la fois les uns et les autres. Tout indique que nous entrons dans une nouvelle phase de conflits autour de la répartition des richesses. Ceux qui descendent aujourd’hui dans la rue au Brésil sont en partie issus de la vieille classe moyenne, qui a vu ses rêves de standing et d’exclusivité piétinés par une nouvelle horde d’heureux consommateurs. Dans les rangs des manifestants, on retrouve aussi ces néoconsommateurs que la propagande officielle appelle “nouvelle classe moyenne” : des jeunes qui ont bénéficié de la démocratisation de l’enseignement supérieur (le nombre d’étudiants a doublé au cours des dix dernières années), mais qui ne trouvent pas d’emploi aussi bien rémunéré que le leur laissait espérer leur diplôme, et qui se retrouvent à vivre sur le fil du rasoir, dans des conditions de travail précaires et hyperconcurrentielles. Impossible de dire comment ce mouvement va évoluer. On ignore tout autant de quelle façon les classes inférieures, qui représentaient l’essentiel de l’électorat de Lula et de Dilma, vont réagir. Jusqu’à présent, ses représentants ont été rares à descendre dans la rue. Le plus probable est d’ailleurs que ces Brésiliens, que [le politologue et journaliste] André Singer réunit sous l’appellation de “sous-prolétariat”, ne tarderont pas à se plaindre de la pagaille dans les rues – car ils tiennent généralement en horreur tout ce qui ressemble à du désordre ou à du conflit. C’était déjà par un beau mois de juin qu’avait éclaté le scandale des pots-de-vin qui avait propulsé le gouvernement de Lula dans sa pire crise politique en 2005. Lula avait vu sa popularité chuter et avait vécu l’enfer pendant plus de six mois, avant de renaître de ses cendres début 2006, quand plus personne n’y croyait. C’était Lula. Et le vent de l’économie soufflait en sa faveur. Certes, il n’est pas du tout écrit que Dilma empruntera le même chemin de déclin accentué. Mais c’est Dilma, et les vents de l’économie, cette fois, ne présagent pas un ciel dégagé avant longtemps. —Fernando de Barros e Silva Publié en juillet

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40.

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trans. versales mie écono

Sciences ........42 Médias ..........44 Signaux .........45

Alerte aux faux traitements antipaludéens En Afrique, les progrès de la lutte contre le paludisme sont sapés par les importations de médicaments contrefaits. A partir d’une saisie record en Angola, des reporters ont remonté la filière jusqu’en Chine.

—The Wall Street Journal

doses de Coartem, ainsi que la distribution de moustiquaires traitées et d’insecticide à pulvériser. Les experts estiment que ces n fouillant un conteneur de mar- efforts combinés ont contribué à réduire de chandises en provenance de Chine, manière significative le nombre de victimes en juin 2012, des douaniers de Luanda, du paludisme. Selon l’Organisation monla capitale de l’Angola, ont trouvé 1,4 mil- diale de la santé (OMS), ces dix dernières lion de boîtes de faux compriannées, le nombre de décès enremés de Coartem cachées dans gistrés chaque année en Afrique une cargaison de haut-parleurs. a diminué d’un tiers pour Le Coartem est un antipaludéen atteindre 600 000. “Il pourrait fabriqué par le géant pharmay avoir un revirement de situaceutique suisse Novartis. Cette tion” dans la lutte contre la maladécouverte a donné lieu à l’une die, redoute le ministre de la Santé ENQUÊTE des plus importantes saisies de angolais, José Van-Dúnem. faux médicaments jamais réalisées à ce jour. D’après lui, la contrefaçon d’antipaludéens S’ils avaient été authentiques, ces compri- est un “phénomène nouveau”. més auraient permis de traiter plus de la Chaque année, plus d’un Angolais sur dix moitié des cas de paludisme comptabilisés est diagnostiqué infecté par le parasite. Le en Angola chaque année. médicament fait donc partie du quotidien L’affaire témoigne de la prolifération des de la population. La maladie peut être fatale médicaments contrefaits, qui menace de pour les femmes enceintes et les enfants de compromettre les progrès réalisés depuis moins de 5 ans si elle n’est pas traitée, ajoute plusieurs années dans la lutte contre le palu- José Van-Dúnem. Il n’existe aucune statistique disme. Des programmes d’aide occidentaux concernant les décès associés à la consommassifs ont financé l’achat de millions de mation de faux médicaments, mais les

(extraits) New York

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autorités sanitaires craignent que ces décès ne soient attribués, à tort, à d’autres causes. Les adultes qui présentent les symptômes du paludisme doivent prendre 24 comprimés de Coartem sur une période de trois jours. Les médicaments contrefaits saisis à Luanda ne contenaient aucun des principes actifs du Coartem. Selon une copie d’une analyse des comprimés saisis réalisée par Novartis et obtenue par The Wall Street Journal, ils étaient composés de phosphates de calcium, d’acides gras et de pigment jaune. D’importantes quantités de Coartem sont distribuées sur le continent africain dans le cadre de programmes soutenus par les gouvernements occidentaux. Ces médicaments sont distribués gratuitement par les dispensaires publics ou vendus par des pharmacies accréditées environ 5 dollars [moins de 4 euros] la tablette de 24 comprimés. Des boîtes volées dans les établissements publics sont aussi vendues dans la rue. Qu’ils soient authentiques, contrefaits ou volés, les antipaludéens occupent une place de choix sur les marchés de Luanda. Ils sont exposés aux côtés des jeans, des chaussures,

↙ Dessin de Bromley paru dans Financial Times, Londres. des brouettes et des générateurs fabriqués en Chine. “C’est de la bonne qualité”, assure Pierre Masamba, un vendeur de rue congolais, en montrant ses comprimés étiquetés Coartem. Selon lui, il s’agit de “copies chinoises” qui contiennent quand même des ingrédients actifs. Selon une étude effectuée par une division des National Institutes of Health [un réseau d’instituts de recherche médicale et biologique américains] et publiée l’an dernier par le journal médical The Lancet, 35 % des 2 300 échantillons d’antipaludéens testés en Afrique subsaharienne étaient “de mauvaise qualité”, c’est-à-dire falsifiés, périmés ou mal conçus. Les résultats de l’analyse réalisée pour The Wall Street Journal sont contrastés. Après en avoir informé les autorités, nous avons acheté des médicaments à plusieurs vendeurs sur un marché du nord de Luanda et nous les avons envoyés à l’Ecole d’hygiène et de médecine tropicale de Londres – une structure indépendante – pour qu’ils soient analysés. Trois échantillons présentés par les commerçants comme des copies efficaces du médicament ne contenaient en réalité aucun ingrédient actif. Trois autres étaient effectivement du Coartem.

Vendeurs de rue. Selon Julia Francisco, une jeune femme de 29 ans rencontrée sur un marché où des antipaludéens contrefaits vendus à bas prix ont été découverts, le Coartem coûte trop cher en pharmacie et il n’est pas toujours disponible dans les points de distribution officiels. “Il est impossible d’en obtenir à l’hôpital”, explique-t-elle. Les organisations non gouvernementales et le ministre de la Santé nient l’existence d’une pénurie. “Si les gens achètent des médicaments au marché, c’est parce que c’est plus commode, répond José Van-Dúnem. A l’hôpital, ils ont besoin d’une prescription. Ils doivent attendre.” La vente de faux a beau être illégale, les contrefacteurs, les intermédiaires et les vendeurs de rue sont rarement inquiétés par les forces de police, reconnaissent des responsables angolais qui affirment travailler au renforcement de la législation en matière de contrefaçon, sans plus de précision. Le Coartem n’est pas le seul médicament antipaludéen disponible en Angola, mais il est le plus largement utilisé. Il s’agit en effet d’une forme relativement nouvelle de traitement que les autorités de santé mondiales jugent plus efficace que les précédentes. Novartis, qui ne publie pas les bénéfices engendrés par chacun de ses produits, se dit préoccupé par les risques que les faux comprimés de Coartem pourraient faire courir aux patients. L’industriel déclare “collaborer avec des partenaires au sein de l’Etat, de l’industrie et des organismes chargés de faire appliquer la loi pour lutter contre la contrefaçon”. Il s’inquiète également de l’impact potentiel des médicaments contrefaits sur sa crédibilité. L’examen du trajet parcouru par les faux comprimés de Coartem saisis à Luanda a révélé l’existence d’un véritable réseau de contrebande reliant la plate-forme commerciale florissante de Canton, en Chine, aux marchés de rue africains. Selon les registres des douanes, les faux médicaments ont été transportés par Starway International Ltd, une entreprise de Canton. Son propriétaire, Aben Iduku Hubert, est un


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Courrier international — no 1185 du 18 au 24 juillet 2013

Les plus importantes saisies de médicaments contrefaits Novembre 2010 230 000 unités ISRAËL, Ashdod (médicaments pour la perte de poids)

ROYAUME-UNI (traitements contre les psychoses, les caillots sanguins et le cancer de la prostate)

Octobre 2008 Plus de 2 millions d’unités BELGIQUE, Bruxelles (analgésiques et antipaludéens)

Juin 2012 33,2 millions d’unités ANGOLA, Luanda (les antipaludéens contrefaits avaient été dissimulés dans des haut-parleurs à Canton, en Chine, puis chargés dans un cargo en partance pour l’Angola. Ils ont été saisis dans le port de Luanda)

Luanda

homme d’affaires congolais qui partage son temps entre la Chine et le Congo. Il confirme, lors d’un entretien par téléphone, qu’il est bien le propriétaire de Starway International. Aben Iduku Hubert et son gérant, Robert Ngapa, qui est installé à Canton, affirment tous deux ignorer que les haut-parleurs contenaient des médicaments et que le conteneur avait été saisi. “C’est vous qui me l’apprenez, déclare l’entrepreneur. Nous n’exportons pas de médicaments.” Selon un responsable de la police angolaise, une enquête est en cours afin de déterminer si Aben Iduku Hubert et son entreprise ont joué un rôle dans le transport des faux médicaments. L’homme d’affaires, qui, selon notre source, n’est pas inculpé, affirme découvrir l’existence d’une enquête, ne pas avoir été contacté par la police et n’avoir commis aucun crime. Toujours selon le responsable de la police angolaise, les autorités chinoises n’ont pas été contactées. Le développement de la contrefaçon est un dommage collatéral du renforcement rapide des liens qui ont fait de la Chine le principal partenaire commercial de l’Afrique. Ces dernières années, Pékin a conclu toute une série d’accords lui permettant d’exploiter le pétrole africain en échange de la construction de routes et de logements sur le continent noir. Selon le ministère chinois du Commerce, la valeur de ces échanges aurait pratiquement doublé, pour dépasser 200 milliards de dollars [153 milliards d’euros] l’an dernier. Les relations commerciales entre la Chine et l’Afrique se sont également renforcées sur un plan moins formel. Une multitude de petits commerçants revendent dans les rues des grandes villes africaines des produits bon marché achetés à Canton. Dans cette métropole de 13 millions d’habitants, les commerçants vivent dans un quartier connu pour compter beaucoup d’Africains, qui peuvent se fournir auprès d’une multitude de grossistes en cuir, vêtements, sacs, chaussures,

Septembre 2005 440 000 unités CHINE, province du Henan (médicaments contre le cholestérol et les troubles de l’érection)

Canton Mai 2011 250 000 unités INDE, Haryana (comprimés contre la toux)

Novembre 2011 840 000 unités CHINE, Shanghai (médicaments contre les troubles de l’érection) Mai 2011 6,9 millions d’unités CHINE, Canton (médicaments contre les troubles de l’érection

m at ive

2007 1,12 million d’unités

Septembre 2007 Plus de 5 millions d’unités ÉMIRATS ARABES UNIS, Dubaï (somnifères et médicaments contre les troubles de l’érection)

i ox pr ap e ut Ro

SOURCES : INSTITUT POUR LA SÉCURITÉ PHARMACEUTIQUE (ÉTATS-UNIS), AGENCE BRITANNIQUE DE RÉGULATION DES PRODUITS DE SANTÉ, AGENCE AMÉRICAINE DE L’ALIMENTATION ET DES MÉDICAMENTS, CONVENTION PHARMACEUTIQUE AMÉRICAINE, MÉDIAS D’ETAT CHINOIS, “THE WALL STREET JOURNAL"

jeans ou toute autre marchandise dont leurs clients de Luanda ou de Lagos raffolent. Le quartier est une sorte de microcosme de la vie quotidienne au Congo. Les cafés servent de la chèvre, des haricots et du foufou, une pâte fabriquée à partir de farine de maïs ou de manioc. Les clients s’expriment fort, en français et en lingala, la lingua franca de la république démocratique du Congo (RDC), et mangent en écoutant du soukous, un style de musique populaire là-bas.

Des réseaux opaques. On ignore où ont été fabriqués les faux comprimés de Coartem saisis à Luanda. Les registres des douanes indiquent seulement qu’ils ont quitté Canton le 24 avril 2012 à bord d’un cargo et qu’ils sont arrivés en Afrique deux mois plus tard. Selon l’inventaire de la cargaison dressé par les douaniers, le conteneur déchargé à Luanda contenait aussi des DVD pornographiques – également cachés à l’intérieur des hautparleurs – et des marchandises tout à fait légales comme des soutiens-gorge, des canapés, des tricycles, des rallonges de cheveux et des claviers destinés à une église locale. Selon les documents des douanes, le conteneur a été expédié à un petit commerçant, Felipe Pembele, qui explique que son entreprise fait de bonnes affaires en important des articles chinois bon marché pour les revendre dans les rues de Luanda, où vivent quelque 5 millions de personnes. Le siège de cette société, General Trade Organizations Filemos, se trouve chez Felipe Pembele à Luanda. Celui-ci reconnaît avoir importé des articles chinois, mais dit ne pas savoir que des DVD pornographiques et des médicaments, encore moins des faux, étaient dissimulés dans le conteneur. “Je ne suis pas dans le commerce de médicaments”, affirme-t-il. Selon Felipe Pembele et un responsable de la police angolaise, le destinataire des hautparleurs qui contenaient les boîtes de faux Coartem est un pharmacien de Luanda

dénommé Antonio Kinavuidi. MM. Pembele et Kinavuidi ont été brièvement détenus et interrogés, mais n’ont pas été inculpés. Une visite à la pharmacie nous a permis de constater qu’elle continuait à travailler normalement. De son côté, le ministère des Affaires étrangères chinois déclare que la Chine a “toujours attaché une grande importance à la sécurité des médicaments et [qu’elle] lutte résolument contre […] la fabrication et la vente de médicaments contrefaits”. Il ajoute ne pas avoir connaissance d’éléments prouvant que les faux comprimés de Coartem découverts en Afrique provenaient de Chine. Il est difficile d’enquêter sur les exportations de contrefaçons chinoises en Afrique, car elles impliquent de

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vastes réseaux très opaques. Felipe Pembele dit avoir agi comme intermédiaire pour des hommes d’affaires de Luanda qui s’étaient regroupés pour acheter divers produits chinois. “Les clients ne nous disent pas toujours ce qu’ils achètent, et il m’est arrivé d’avoir de mauvaises surprises”, reconnaît-il. Dans le cadre d’une autre saisie réalisée l’an dernier, l’Agence nigériane pour la gestion et le contrôle des produits alimentaires et pharmaceutiques (Nafdac), qui travaille en collaboration avec Novartis, a confisqué 40 cartons de boîtes de Coartem contrefait entreposés dans un magasin d’appareils électroniques de Lagos, la capitale économique du Nigeria. Selon les documents de transport qui ont été examinés par The Wall Street Journal, les produits avaient été expédiés par un commerçant nigérian installé à Canton. De faux comprimés de Coartem ont également été saisis à Canton même. En février 2012, les autorités chinoises en ont découvert 600 cartons – suffisamment pour traiter 18 000 patients – à bord de deux camions, selon un enquêteur privé qui connaît bien le dossier. Les boîtes de faux Coartem découvertes à Luanda, à Lagos et à Canton semblaient avoir été spécialement conçues pour le marché africain. Les emballages portaient le logo de la Nafdac, une estampille qui fait office d’identifiant du véritable Coartem sur l’ensemble du continent. Dans les trois pays, la date d’expiration qui figurait sur les boîtes falsifiées était postérieure de vingt-quatre mois à la date de fabrication au lieu des vingt-trois mois habituels. Le ministère de la Santé angolais est en train de créer des laboratoires à Luanda qui pourront analyser des échantillons de médicaments et repérer les contrefaçons. Mais au sein de la police et des services de santé de nombreux responsables se plaignent d’avoir les mains liées. —Benoît Faucon, Colum Murphy et Jeanne Whalen Publié le 29 mai


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↙ Dessin d’Eva Vázquez paru dans El País, Madrid.

SCIENCES ET INNOVATION

L’Académie des sciences dans la tourmente Russie. Une réforme radicale de la vénérable institution a scandalisé la communauté scientifique, qui s’est mobilisée comme jamais. Le pouvoir a un peu reculé, mais le malaise demeure.

—Expert Moscou

O

n a donc fini par “tondre le cochon”. Et récolté, comme il se doit, “beaucoup de cris et peu de laine”. L’offensive est suspendue, l’Académie des sciences n’est pas liquidée. Les coûts politiques ne sont pas encore connus, mais il y en aura. A quelles fins cette guerre éclair a–t-elle été menée contre l’Académie précisément alors qu’elle venait d’élire son nouveau président et qu’elle annonçait elle-même son intention de se réformer en profondeur ? Selon certains, le pouvoir souhaitait faire subir un électrochoc à l’Académie, qui renâcle depuis des années à se réformer, l’idée étant d’opérer ensuite un recul relatif,

sans aller jusqu’à un retour à la position initiale. Le train de réformes aurait été irréversiblement lancé. Joli sur le papier, mais plutôt raté sur le plan de l’exécution. Sinon, il n’aurait pas été nécessaire d’envoyer d’urgence le vice-Premier ministre, Mme Olga Golodets, à la Douma pour exiger que l’on “distingue le sort de la communauté scientifique de celui des instituts”, ni de récrire entièrement en une nuit le projet de loi avant qu’il ne vienne en deuxième lecture, alors qu’il avait été adopté en première lecture. Enfin, il n’aurait pas été nécessaire d’attendre que des milliers d’employés de la communauté scientifique, ordinairement fort peu politisés, sortent manifester dans tous les coins du pays.

Contexte ●●● C’est sur l’intervention de Vladimir Poutine, face à la levée de boucliers des académiciens, que la réforme de l’Académie des sciences de Russie (RAN) a été amendée en urgence et son adoption en troisième lecture reportée à l’automne. La réforme prévoyait que les trois grandes académies scientifiques (la RAN, l’Académie de médecine et l’Académie agricole) fusionneraient au sein d’une nouvelle association, privée de la gestion directe de ses ressources financières. Celle-ci serait transférée Une autre version nous semble plus vraisemblable. Et beaucoup plus inquiétante. Tout observateur chevronné du monde des sciences et des techniques – et, plus largement, de celui de la recherche et de l’innovation en Russie – a remarqué que depuis quelques mois ce secteur ne bénéficie tout simplement plus de politique unifiée. Auparavant, on ne touchait pas à l’Académie, pétrifiée dans l’immobilisme. En revanche, on créait Rosnano [Corporation russe des nanotechnologies] et Skolkovo [Centre de recherche et de développement, idéalement conçu pour devenir la Silicon Valley russe]. On contraignait les entreprises publiques à investir dans l’innovation, on construisait chez nous des plateformes technologiques et des clusters de recherche, en vogue en Occident. Mais, à présent, Rosnano et plus encore Skolkovo font l’objet d’attaques d’une violence comparable à celle qu’a subie l’Académie. [Lire “La Silicon Valley russe dans le collimateur” dans CI n° 1179, du 6 juin 2013, p. 34.] Les entreprises publiques s’abstiennent, en toute légalité, de la moindre dotation à Skolkovo, et les nouveaux instituts sont en apesanteur, ne sachant pas très bien à qui ils peuvent être utiles. Voilà bientôt quinze ans que la conception d’un programme national d’innovation technologique est en suspens. Et l’Académie elle-même, vestige du système de recherche soviétique, au lieu d’être intégrée adroitement dans le nouveau programme, échappe de justesse à la liquidation. Peut-être nous sommes-nous trop précipités en annonçant que notre économie était sur les rails de l’innovation ? Les élites, dans leur grande majorité incompétentes dans ce domaine, tergiversent, tandis que la communauté des chercheurs, des ingénieurs, des entrepreneurs et des universitaires est désorientée. Ce vide politique en matière de recherche et d’innovation est apparemment à l’origine de la guerre éclair contre l’Académie. Car, en l’absence de stratégie, tout est permis. Il suffit que quelqu’un, par rancune personnelle, par conviction ou simplement par bêtise, ait voulu démolir cette institution génératrice de savoir depuis trois siècles. Expert a déjà évoqué trois scénarios possibles de développement de l’Académie : le scénario conservateur consiste à maintenir le statu quo ; le réformateur implique une refonte radicale, à l’instar de celle proposée

à l’Agence fédérale des instituts, nouvellement créée. Selon la nouvelle mouture du projet, tous les biens matériels et immobiliers seront effectivement gérés par cette agence, mais celle-ci sera placée sous la direction provisoire du président de la RAN, qui conservera donc une certaine indépendance. La RAN compte aujourd’hui 500 instituts de recherche et 55 000 employés, dont 500 académiciens et 746 chercheurs associés. Le sort de ces derniers est suspendu à un fil. par le projet de loi initial du gouvernement ; et le troisième propose de transformer l’institution en élément clé du système national d’innovation actuel. Malgré tout ce qui s’est passé, l’Académie peut encore se développer selon ce troisième scénario. Mais il est évident que, pour cela, sa direction soudée devra se mobiliser fortement pour traverser les difficultés de cette période de transition et faire face aux nouvelles élections qui se profilent à l’horizon. Elle devra également être capable d’élaborer non seulement son propre programme de développement, mais encore les applications de celui-ci dans l’ensemble des sciences, de l’ingénierie et de l’industrie. Notre nouvelle politique d’innovation n’étant pas encore conçue, l’Académie a sa carte à jouer.— Publié le 8 juillet

“Il faut fixer de grands objectifs” Alexeï Kojevnikov, historien des sciences, replace la réforme de l’Académie dans une perspective historique. —Expert Moscou Le changement de statut des académiciens, d’acteurs économiques à “membres d’un club de retraités”, est-il assimilable à un retour à l’époque de Pierre Ier, quand l’Académie [fondée en 1724] n’était qu’une assemblée de savants ? ALEXEÏ KOJEVNIKOV L’Académie des sciences de Russie n’a jamais été uniquement un club de savants. Après sa fondation, au XVIIIe siècle, un observatoire et une imprimerie lui ont été adjoints pour remplir des missions de l’Etat. L’observatoire a résolu d’importants problèmes de cartographie. L’imprimerie a édité le premier journal russe ainsi que presque toutes les publications laïques. Même si les académiciens n’avaient pas de liens directs avec ce patrimoine, celui-ci appartenait néanmoins à l’Académie.


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Courrier international — no 1185 du 18 au 24 juillet 2013

En URSS, l’Académie a-t-elle toujours joui de prestige ? Non. Après la Première Guerre mondiale, elle a végété lamentablement. Les projets que le pouvoir lui confiait peuvent difficilement être qualifiés de fondamentaux. Le début de son essor date des années 19351936, quand le gouvernement décide de la transférer de Leningrad à Moscou. A partir de ce moment, elle devient l’état-major de la science russe, où sont concentrés les instituts scientifiques les plus prestigieux. Quels types de conflits ont pu autrefois survenir entre l’Académie et le pouvoir ? Entre 1918 et 1932, le gouvernement a tenté à plusieurs reprises, avec des méthodes plus ou moins brutales, de réformer l’Académie. Il avait sensiblement la même impression que le ministère de l’Education aujourd’hui, qui pense avoir affaire à une communauté de vieux pédagogues coupés de la vie. L’Académie étant une organisation autonome, il était impossible de la dissoudre. C’est pourquoi le pouvoir soviétique a essayé de la diluer en y plaçant ses propres éléments, notamment des ingénieurs. Mais l’admission au sein de l’Académie était soumise au vote des académiciens et le gouvernement a dû créer de nouveaux instituts et de nouveaux postes pour y faire entrer ses poulains. Cela n’était pas toujours suffisant. Même l’élection d’Igor Kourtchatov

[père de la bombe atomique soviétique] a été problématique. Il avait déjà été nommé à la tête du projet nucléaire, et un laboratoire et un poste avaient été spécialement créés pour lui. Mais les académiciens ne l’ont pas élu, et il a fallu créer encore un poste. Depuis 1960, l’Académie a cessé tout conflit avec le pouvoir. A la suite de la réforme de 1960, elle a décidé de se séparer d’une partie de son patrimoine, les instituts de recherche appliquée, qu’elle a cédés au Comité pour la science et les techniques, et elle s’est recentrée sur la recherche fondamentale. Ce faisant, elle a diminué sa responsabilité et les attentes qu’elle pouvait susciter chez les autorités. A cette époque, le rayonnement des sciences était tel que les académiciens avaient l’illusion qu’ils recevraient éternellement des fonds pour la recherche fondamentale, sans obligation de résultat. C’est ainsi que l’époque des découvertes scientifiques russes s’est achevée. Pour que notre économie bénéficie de la recherche et de l’innovation un demisiècle plus tard, il faudrait donc contraindre à nouveau l’Académie à faire de la recherche appliquée ? C’est une possibilité, si les objectifs sont clairs. Et je pense que cela enthousiasmerait beaucoup les chercheurs. Car ce qui a détruit la science pendant ces vingt dernières années, ce n’est pas la modestie des salaires,

c’est le sentiment d’inutilité partagé par les scientifiques. Imposer des buts ambitieux pourrait assainir l’atmosphère. Mais les grands objectifs nécessitent de grands investissements, il faut en être conscient. L’un des buts de la réforme est de soumettre les financements à une logique de concurrence. Cette concurrence a-t-elle vraiment diminué par rapport à l’époque soviétique ? En URSS, la mise en concurrence des grands projets allait de pair avec des coûts énormes, car on voulait minimiser les risques et raccourcir les délais. Il en a été ainsi, lors des travaux sur la bombe, dans la construction aéronautique et aérospatiale. A présent, la concurrence au sein de l’Académie, sur les mêmes thématiques de recherche, a diminué par rapport à la période soviétique. Cela est dû probablement à la réduction du champ de la recherche. Pendant la guerre froide, l’Académie avait la prétention de pouvoir s’emparer de tous les sujets scientifiques et d’être “en première ligne”, parce qu’il fallait construire une économie autosuffisante. Cela n’a plus aucune raison d’être aujourd’hui. La transformation des académiciens, qui, de chercheurs actifs, deviennent fréquemment administrateurs, c’est un vieux problème ?

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Ce n’est pas un problème en soi. Dans le monde entier, des institutions scientifiques sont dirigées par des personnes issues de ce milieu. Le plus souvent, ce sont des scientifiques “vieillissants”, qui avec les années ont perdu le feu sacré et s’épanouissent dans une carrière administrative grâce à leur connaissance de ces institutions. Le processus inverse existe aussi. Certains bureaucrates professionnels visent les palmes académiques. L’honneur n’est pas seul en jeu, il s’agit aussi de s’assurer une retraite solide. L’Académie des sciences soviétique at-elle toujours été isolée du reste du monde scientifique international ? L’Académie a été très ouverte sur le monde pendant deux périodes de l’histoire soviétique. La première se situe entre 1930 et 1933, après quoi l’arrivée au pouvoir des régimes fascistes a amorcé le déclin des échanges jusqu’à leur disparition, en 1937. La deuxième concerne les années 1943 à 1947, pendant lesquelles l’URSS communiquait avec les alliés. Mais dès 1947 la dernière revue en langues étrangères éditée par l’Académie a été supprimée, parce que les Américains ne publiaient pas en russe et qu’une telle dissymétrie était humiliante. En 1951, toute relation a cessé. —Propos recueillis par Vitali Saraev Publié le 8 juillet

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TRANSVERSALES

Courrier international — no 1185 du 18 au 24 juillet 2013 ↙ “Révolution égyptienne”. Dessin de Chappatte paru dans l’International Herald Tribune, Paris.

MÉDIAS

L’intervention militaire déclenche une guerre sur Wikipédia Egypte. Le président Morsi a-t-il été victime d’une révolution ou d’un coup d’Etat ? La question fait débat parmi les utilisateurs de l’encyclopédie libre en ligne.

Mais certains sont plus nuancés. “La question est clairement discutable, concède un utilisateur. Selon la définition stricte que l’on en donne sur Wikipédia, il s’agit d’un coup d’Etat. Mais les gouvernements américain et britannique ont soigneusement évité d’employer ce terme dans leurs déclarations. Comme l’aide de l’armée américaine serait remise en cause s’il s’agissait d’un coup d’Etat et que les Etats-Unis et le Royaume-Uni évitent de parler de coup d’Etat, nous pouvons en déduire que dans le cas actuel l’emploi de ce terme est très sensible sur le plan politique, et qu’il vaut donc peut-être mieux l’éviter et parler plutôt d’‘intervention militaire’, comme le font les Etats-Unis et le Royaume-Uni dans leurs déclarations.”

Sagesse du Net. D’autres encore

—Foreign Policy Washington

L

’éviction par l’armée du président Mohamed Morsi le 3 juillet déclenche des protestations et des affrontements, mais aussi une bataille sémantique. Cet événement constitue-t-il un “coup d’Etat” ? L’adoption ou non de cette expression a des implications très concrètes, notamment pour l’avenir de la jeune démocratie égyptienne et l’aide de 1 milliard de dollars [750  millions d’euros] que les Etats-Unis accordent annuellement au Caire. Et, comme lors d’autres crises internationales, le débat n’est nulle part aussi houleux que dans le monde ténébreux des forums de Wikipédia. Penchons-nous par exemple sur les discussions enflammées à propos du titre “Coup d’Etat égyptien de 2013” retenu pour la page anglophone de l’encyclopédie en ligne (à l’heure où nous imprimons ces lignes, du moins). Parmi les Wikipédiens qui préconisent un changement de titre, certains arguent qu’il est hypocrite de parler de révolution pour désigner le premier soulèvement

populaire d’Egypte, en 2011, puis de coup d’Etat en 2013, étant donné que chaque fois une intervention militaire a été nécessaire pour apporter au peuple le changement politique qu’il réclamait. “Décrire comme une ‘révolution’ les événements qui ont permis à Morsi d’arriver au pouvoir et comme un ‘coup d’Etat’ ceux qui l’ont mené à sa chute est partial et ne respecte pas la neutralité de point de vue [un des principes fondateurs de Wikipédia], note un utilisateur. Nombre des commentaires de ceux qui défendent l’utilisation de l’expression ‘coup d’Etat’ dans le titre et tentent de mettre un terme aux discussions me choquent franchement, ce sont des pinaillages de mauvaise foi.” A l’opposé, d’autres estiment qu’il est tendancieux de ne pas parler de coup d’Etat : “Le fait que l’armée destitue le président et en installe un nouveau (même si ce n’est pas

“Les responsables politiques favorables à un coup d’Etat parlent toujours de révolution !”

un militaire), suspende la Constitution et prenne le contrôle de divers services de l’Etat comme la télévision répond à la définition normale de ‘coup d’Etat’, d’autant que rien dans la Constitution ou tout autre texte légal ne justifie ces actions (pour être bien clair, je ne me réfère ici qu’à l’aspect légal, en faisant abstraction des dimensions éthique, morale ou autres des événements)”, fait remarquer un Wikipédien. “Les médias fiables parlent de coup d’Etat, la destitution d’un président, en particulier s’il est élu, constitue un coup d’Etat, et seul Wikipédia se met en tête d’adopter une terminologie neutre”, note un autre. “Les responsables politiques favorables à un coup d’Etat parlent toujours de révolution ! Mais je crois que nous devons attendre quelques jours qu’un consensus apparaisse entre les médias, ce qu’on trouve le plus fréquemment sur Google, etc., et ne prendre qu’ensuite une décision définitive. Pour l’instant, ‘coup d’Etat’ est le terme approprié”, ajoute un troisième, un peu plus circonspect. (Sur la même page, on trouve par ailleurs une discussion musclée sur le fait que les grands organes de presse ajoutent ou non une note ou des guillemets lorsqu’ils emploient le terme “coup d’Etat”.)

sont d’avis que l’Egypte constitue un cas à part. Un cas où la définition classique de “coup d’Etat” n’est pas valable. “Je pense qu’il est plus exact d’intituler la page ‘Destitution de Mohamed Morsi’, suggère un internaute. Est-ce parce que CNN et la BBC choisissent d’utiliser un terme que c’est le bon ? Ce type a abusé de son pouvoir à la présidence de l’Egypte, alors l’armée l’a chassé et a désigné le président de la Cour constitutionnelle président par intérim, et une élection anticipée doit être prochainement programmée.” Un autre renchérit : “Ce qui se passe en Egypte est inhabituel et le terme ‘coup d’Etat’ est généralement associé à un événement antidémocratique. Ce qui est inhabituel, c’est que ce coup d’Etat-là s’est produit après que des millions de protestataires ont demandé la destitution du président, alors qu’il n’existait pas de Parlement pour voter sa destitution. De mon point de vue, il s’agit, contrairement à ce qui se passe d’habitude, d’un coup d’Etat démocratique lié à des protestations massives, ou à une révolution.” Et puis il y a ce qu’en dit la sagesse des foules – ou celle des moteurs de recherche. “Je propose de renommer la page et de choisir quelque chose comme ‘Révolution égyptienne de 2013’, avance un Wikipédien. Sur Google News, on obtient plus de 31 000 résultats pour ‘Seconde révolution égyptienne’(‘second Egyptian revolution’).” Du reste, le débat n’est pas limité à la page anglophone de Wikipédia. La page arabe consacrée à ce soulèvement s’intitule “Le coup d’Etat du 3 juillet 2013 en Egypte”. Et d’emblée le premier titre de la discussion correspondante entre dans le vif du sujet : “Révolution ou coup d’Etat ?” Bref, comme on dit, l’histoire sera écrite par les vainqueurs – du débat sur Wikipédia. —Marya Hannun Publié le 7 juillet

LA SOURCE DE LA SEMAINE

“Qué Pasa” Cet hebdomadaire chilien est réputé pour la qualité de ses entretiens.

C

réé en 1971, “Ce qui se passe” s’intéresse aux sujets d’actualité, à la politique et aux affaires. Cet hebdomadaire plutôt conservateur appartient au Consorcio Periodístico de Chile (Copesa), le plus important groupe multimédia du pays, qui possède, entre autres titres, le quotidien La Tercera. Il est réputé pour ses enquêtes de société et publie une fois par an un palmarès des universités chiliennes. “Nous sommes particulièrement appréciés pour la qualité de nos informations politiques et nos analyses, ainsi que pour nos entretiens avec des personnalités” (comme, récemment, l’intellectuel Noam Chomsky), explique-t-on à la rédaction chilienne, qui compte 15 journalistes et de nombreux collaborateurs pigistes. Pour illustrer ses unes, Qué Pasa privilégie les dessins, les photos étant plutôt réservées aux portraits d’hommes politiques. Les abonnés représentent 90 % des lecteurs, des “cadres, entre 40 et 55 ans, d’un niveau socio-économique plutôt élevé, avec une forte proportion de décideurs, surtout dans le secteur public”, précise-t-on. Présent chaque vendredi dans les kiosques, le magazine est vendu 2 500 pesos chiliens (3,80 euros). Le site web est gratuit et permet de lire la dernière édition du magazine.

Lire aussi p. 21 un article de Qué Pasa

QUÉ PASA Santiago, Chili Hebdomadaire, 22 000 ex. www.quepasa.cl


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Courrier international — no 1185 du 18 au 24 juillet 2013

signaux

Chaque semaine, une page visuelle pour présenter l’information autrement

Toutes les choses ont une fin

Comme les denrées périssables, les produits high-tech ont une durée de vie limitée.

Saviez-vous qu’un paquet de flocons d’avoine se conserve plus longtemps que n’importe quel appareil électronique ? Comparaison de la durée de vie des produits avant qu’ils soient jugés impropres à la consommation ou qu’ils soient supprimés ou remplacés par un nouveau modèle. Atari Pong (1975)

ANNÉE DE SORTIE

Atari 2600 (1977)

Casio Databank (1982)

Super PlayStation Nintendo (1994) (1990)

Nintendo 64 Clippy, Windows 98 (1996) le trombone (1998) (1997)

iMac (1998)

iBook (1999)

PlayStation 2 (2000)

1 AN

Miel 5 10

Nokia 7650 (2002)

Sel 15 20

Sucre

Xbox 360 (2005) 25

iPod Nano (2005)

30

Flocons d’avoine

35

Nintendo Wii (2006)

40

Vinaigre

Lait en poudre

PlayStation 3 (2006)

POUR TOUJOURS

Windows Vista (2007)

Carottes séchées

Haricots en conserve

iPhone (2007)

Extrait de vanille

iPhone 3G (2008)

Sauce soja

iPhone 4 (2009)

Graines de sésame

iPad (2010)

Lentilles

Riz

Pâtes

Huile d’olive

Chocolat amer

Huile de sésame

Farine

Cornichons

Thé

Soda SOURCES : HONGKIAT.COM, STILLTASTY.COM INFOGRAPHIE : MARCELO DUHALDE

MARCELO DUHALDE. Ce graphiste chilien a travaillé pour le

DR

L’auteur

quotidien chilien El Mercurio avant de collaborer aux journaux omanais Al-Shabiba et Times of Oman. Ce dernier, un quotidien anglophone diffusé à Mascate, la capitale du sultanat, propose chaque semaine une page d’information visuelle. Celle-ci a été publiée le 23 mai 2013

et montre l’obsolescence programmée des produits technologiques. Deux idées se cachent sous ce terme : l’introduction, dès la conception d’un produit, d’erreurs ou de fragilités qui provoquent une panne à moyen terme ; ou bien la limitation des capacités d’évolution, qui rend le produit très vite “périmé”. C’est ce dernier concept qui est illustré ici.


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Courrier international — no 1185 du 18 au 24 juillet 2013

MAGAZINE Panique à la Maison-Blanche • Plein écran .......51 La littérature sans prise de tête • Tendances ....52 Il était une fois les Roms • Histoire............54

→ Baltasar Garzón. Illustration d’Ajubel, Espagne, pour Courrier international.

L’honneur perdu de Baltasar Garzón Grandeur et décadence 2/8 En 1998, le magistrat espagnol réussit un coup d’éclat en faisant arrêter à Londres l’ex-dictateur chilien Augusto Pinochet. Il incarne alors ce que pourrait être une justice internationale. Quatorze ans plus tard, traduit en justice, Baltasar Garzón est interdit d’exercice dans son pays natal. Mais il n’a pas perdu son intérêt pour les dossiers médiatiques. —Gatopardo (extraits) Mexico La semaine prochaine, découvrez le troisième volet de notre série d’été : Emilio Riva, le prince déchu de la sidérurgie italienne.

L

e 14 mai 2010, le juge espagnol Baltasar Garzón descend les escaliers de l’Audience nationale de Madrid, où il a exercé pendant plus de vingt ans. Les caméras, des dizaines de policiers et une multitude de supporters l’attendent. La foule, qui scande “Garzón, ami, le peuple est avec toi”, brandit des pancartes proclamant “L’Espagne est à l’envers : les corrompus et les fascistes jugent le juge” et réclamant “Davantage de juges comme Garzón”. Il promène brièvement son regard alentour, puis, avec l’expression de quelqu’un au bord des larmes, s’engouffre à l’arrière d’une voiture aux vitres fumées. Un an plus tôt, en mai 2009, une plainte a été déposée contre lui, l’accusant d’avoir enfreint la Constitution – plus particulièrement la loi d’amnistie de 1977 – pour avoir instruit les crimes de la dictature franquiste. On l’accuse de “prévarication”, c’est-à-dire, peu ou prou, d’abus de

pouvoir. Un magistrat se rend coupable de prévarication lorsqu’il requiert sciemment une sentence ou une résolution injuste [et outrepassant ses compétences]. En matière judiciaire, la prévarication est une faute grave, car elle signifie que le fonctionnaire a enfreint la Constitution qu’il est censé défendre. C’est là une charge dont Garzón a eu à répondre non pas une fois, mais à trois reprises. Ce jour de mai 2010, suspendu de la magistrature et avec ordre de renoncer à son poste dans l’attente de son jugement, Garzón descend les escaliers qu’il emprunte tous les jours depuis vingt ans. Il ignore que, ce jour-là, c’est pour la dernière fois. Le 9 février 2012, il est interdit d’exercice jusqu’au 1er mai 2021. Depuis, il ne vit plus à Madrid mais en Amérique latine, où il conseille les gouvernements en matière de droits de l’homme, de corruption et de trafic de drogue. Il est aussi et surtout le défenseur de Julian Assange,


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le créateur de WikiLeaks, l’homme dont la Suède demande l’extradition pour viol et qui est réfugié à l’ambassade d’Equateur à Londres depuis juin 2010. Parmi les documents confidentiels publiés par WikiLeaks en novembre 2010 figuraient des câbles envoyés en 2009 par l’ambassade des Etats-Unis en Espagne, mettant en garde Washington contre le juge Garzón (“un juge particulièrement agressif, qui aime se faire valoir”), car celui-ci voulait mettre le nez dans des affaires sensibles, comme la prison de Guantanamo Bay et la façon dont les prisonniers y sont traités. Baltasar Garzón est né en 1955 à Torres, en Andalousie. Son père, Idelfonso, est ouvrier agricole et sa mère, María, femme au foyer, a pour ambition que ses fils ne deviennent pas paysans. Quand les enfants grandissent, les Garzón déménagent à Linares. Idelfonso a trouvé un emploi dans une station-service, où il s’épuise à la tâche pour envoyer ses fils à l’université. La famille est très pauvre. Baltasar Garzón se souvient de n’avoir eu pour seul jouet qu’un cerceau. “Je le mettais en place et je le poussais, tout léger, montant et descendant la côte”, raconte-t-il dans sa biographie autorisée, Garzón: el hombre que veía amanecer [“Garzón, l’homme qui voyait le jour se lever”, inédite en français], publiée en l’an 2000 par la journaliste Pilar Urbano.

D

euxième d’une fratrie de cinq garçons, Baltasar est dissipé, rebelle. A l’adolescence, il entre au séminaire pour se préparer à la prêtrise ; mais il comprend vite que ce n’est pas sa vocation. D’après ses amis, c’est pour une jeune femme de Grenade au visage rond et aux yeux olive qu’il ne prend pas l’habit : María del Rosario Molina Garzón, dite Yayo. Ils vivent ensemble depuis quarante ans, ont trois enfants – María, Baltasar et Aurora – et une petitefille, Aurorita. Yayo, professeur de biologie, représente tout pour son mari. En 1973, troquant la soutane pour la toge, il s’inscrit en droit à l’université de Séville. Six ans plus tard, son diplôme en poche, il décide de tenter les examens très difficiles de la magistrature. Il doit réussir du premier coup : sa famille a grand besoin de l’argent qu’il rapporte à la maison – sa paie de serveur, de maçon ou d’assistant de son père à la station-service –, mais pour réussir son concours il doit tout laisser tomber. Il bachote comme un damné et promet de tout rembourser sur ses premiers salaires de juge. Car il sait déjà qu’il ne sera ni avocat ni procureur : Baltasar Garzón veut être juge. Il bûche une année entière. Les photos de l’époque montrent un ascète à lunettes, maigre, barbu et chevelu – il n’a pas de temps à perdre à se raser et à se couper les cheveux. Il réussit le concours, onzième sur cinquante et un. A 26 ans, il s’entend pour la première fois appeler “Votre Honneur”. Il travaille dans divers tribunaux de petites villes, occupe un poste important au Conseil général du pouvoir judiciaire d’Andalousie, puis, en février 1988, il est muté à Madrid, à la 5e chambre d’instruction de l’Audience nationale, la plus haute juridiction pénale du pays. Il ne quittera qu’à deux reprises ce poste qui lui a procuré la gloire, mais qui est aussi à l’origine de sa chute : une première fois de 1993 à 1994, pour une regrettable incursion en politique [au gouvernement du socialiste Felipe González]. Cette année-là pèse encore sur Garzón : beaucoup ne lui pardonnent pas d’être entré dans le jeu opaque de la politique. Au moment de refermer la parenthèse, Garzón dira du chef du gouvernement : “Felipe m’a utilisé comme une poupée.” La seconde interruption de sa carrière judiciaire a lieu en 2005 et 2006, lorsqu’il demande un congé d’études pour aller donner des conférences à New York. Hormis ces inter-

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En 2005, Garzón n’a plus rien de spectaculaire à se mettre sous la dent. Il est devenu un Garzón de bureau mèdes, Baltasar Garzón a passé vingt-deux ans de sa vie dans son bureau de l’Audience nationale. Son nom commence à symboliser pour l’Espagne la fonction même de juge en juin 1990, quand tous les journaux télévisés du pays ouvrent sur l’opération Nécora [opération Etrille], un coup de filet légendaire contre les réseaux de trafic de drogue en Galice. Dans les années 1980, la drogue tuait plus de jeunes qu’on ne pouvait en pleurer, et le narcotrafic transformait de tranquilles petits ports de pêche en villages barbares. Les téléspectateurs, écœurés par l’impunité des chefs de gang et l’imbécillité des autorités, trouvent alors en Garzón un nouveau superhéros : le jeune fils de la démocratie, courageux et, pour ne rien gâcher, andalou. Vingt-deux ans plus tard, nous rencontrons à Madrid la fille aînée du juge, María Garzón Molina, dans une maison blanche qui sera bientôt le siège de la Fondation internationale Baltasar Garzón pour les droits de l’homme. Les locaux viennent tout juste d’être aménagés, et il y a encore des cartons sur le sol, des meubles neufs et de la poussière. “Mon père ne voulait pas que l’on donne son nom à la Fondation, explique María. Ça le gênait, mais nous avons insisté parce que ce nom a beaucoup de poids au niveau international.” Effectivement. Et l’on peut même situer très précisément l’origine de cette reconnaissance internationale : le 17 octobre 1998, à Londres, sur la base d’un mandat d’arrêt international d’Interpol présenté par le juge Garzón, la police britannique arrête Augusto Pinochet, qui a dirigé la dictature militaire au Chili de 1973 à 1990. Le magistrat accuse l’ancien dictateur des délits de génocide et de terrorisme commis contre des Espagnols résidant au Chili. Cette initiative fait l’effet d’une bombe. Un juge espagnol poursuivant un dictateur chilien se trouvant sur le territoire britannique [où il s’était rendu pour subir des examens médicaux] ? Depuis, les termes de “justice universelle” sont restés indissociablement liés au juge Garzón. Le 19 janvier 1999, la cape de superhéros de Garzón – en l’occurrence, un imperméable beige – flotte sur la Chambre des lords, où il se rend pour assister à l’examen de la question de l’immunité de Pinochet. L’image de Garzón marchant seul sous les bourrasques de neige londoniennes, avec sa mallette remplie de témoignages de victimes, prend alors valeur d’icône. Le procès dure deux ans et, bien que son issue ne soit pas celle qui était espérée – les avocats de l’ex-dictateur, invoquant la gravité de l’état de santé de leur client, réussissent à lui permettre de retourner dans son pays en mars 2000 –, Pinochet doit entendre, à Londres, d’innombrables témoignages de victimes de sa dictature. Cet épisode permet au Chili de comprendre que le général n’est pas intouchable et, dès son retour, les autorités judiciaires lui retirent son immunité et refont défiler devant lui le film de ses exactions. Pinochet décède en résidence surveillée [sans avoir été jugé] le 10 décembre 2006, accusé de torture, séquestration, assassinats, évasion fiscale et corruption.

De tous les dossiers instruits par Garzón, l’affaire Pinochet est sans doute la moins polémique. Car l’ancien magistrat suscite des réactions épidermiques, qu’explique très bien María dans Suprema injusticia [“Injustice suprême”, inédit en français], le livre qu’elle a publié en 2012 sur la suspension de son père. Elle y parle de “garzonite” et de “garzophobie”, soulignant que la personnalité de son père ne laisse personne indifférent. [En 2012] Garzón a certes un genou à terre, mais il ne s’avoue pas vaincu : cinq mois à peine après sa suspension, il revient sous les feux de l’actualité internationale en s’emparant de l’affaire Assange. Les mauvais esprits disent que seules les causes qui font déplacer les reporters et les photographes de presse l’intéressent. “Je pense que cette affaire était déjà très médiatique avant que mon père ne s’en occupe, tempère María. Mais les gens se disent : ‘Ah, revoilà Garzón qui cherche à se faire remarquer !’ En réalité, c’est WikiLeaks qui l’a appelé. Pourquoi a-t-il accepté ? Je suis certaine que c’est parce qu’il pense qu’une injustice a été commise.” Diplômée de marketing, María Garzón est devenue la conseillère, secrétaire et représentante – par Skype interposé – de son père [depuis qu’il a quitté Madrid pour l’Amérique latine].

B

altasar Garzón a enquêté sur le narcotrafic, le terrorisme, les financements illégaux, le crime organisé et des dictateurs intouchables ; mais, aujourd’hui, il est interdit d’exercice dans son pays, qui l’a sanctionné pour prévarication. Il a fait l’objet de trois procédures et a été condamné pour l’une d’entre elles. La première procédure concerne les conférences newyorkaises. En 2005, après avoir fait la une de tous les journaux du monde avec Pinochet, Garzón n’a plus rien de spectaculaire à se mettre sous la dent. Selon Loretta Napoleoni, experte en terrorisme et auteur d’un livre sur le juge, Garzón est alors d’autant plus frustré qu’une affaire lui a échappé, qui semblait faite sur mesure pour lui : les attentats de la gare d’Atocha du 11 mars 2004 [à Madrid, 191 morts]. A peine a-t-il appris la nouvelle qu’il s’est précipité à la gare pour s’exprimer devant les micros et les caméras. Mais, ce jourlà, c’est un autre magistrat qui est de garde – et qui finira par envoyer les djihadistes devant un tribunal. Garzón est devenu un Garzón de bureau – un oxymore. Il demande donc un congé pour études et, en 2005 et 2006, décide d’aller donner des conférences sur le terrorisme à l’université de New York. Lorsqu’il revient à l’Audience nationale, il trouve sur son bureau un dossier d’abus de biens sociaux, de manipulations comptables et de délits annexes imputés à Emilio Botín, propriétaire, entre autres, de la banque Santander. Garzón classe l’affaire sans suite parce que, explique-t-il, les accusations “étaient fondées sur des hypothèses, et non sur des preuves concrètes”, et parce que, bien qu’il y ait délit, celui-ci est prescrit. A partir de là, tout se complique. Le


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28 janvier 2010, un avocat dépose une plainte au Conseil général du pouvoir judiciaire, accusant Garzón de prévarication et de conflit d’intérêts. Les universités américaines se financent par le biais de fonds provenant de particuliers ou d’entreprises. Pour les conférences de Garzón, elles ont sollicité – et obtenu – des aides de différentes entreprises espagnoles, dont l’une se trouve précisément être la banque Santander, celle d’Emilio Botín. Du pain bénit pour les détracteurs du juge. L’université de New York et la banque Santander ont beau nier que la banque ait versé directement le moindre sou à Garzón (l’université a payé ses honoraires), la plainte est jugée recevable. L’affaire finit par être classée pour prescription, mais le nom de Garzón est désormais attaché à des banquiers douteux, à des affaires de gros sous et à une suspicion de trafic d’influence.

Pourfendeur d’ETA Mondialement connu pour avoir fait arrêter Augusto Pinochet, Baltasar Garzón est également célèbre en Espagne pour ses enquêtes sur ETA. Comme le rappelle le quotidien madrilène El País, il a grandement contribué à asphyxier l’organisation

terroriste basque. Ainsi, en 2002, il suspend pour trois ans les activités du parti indépendantiste Batasuna, considéré comme la vitrine politique d’ETA, et il ordonne la fermeture de bars, de journaux et d'associations pro-ETA.

Une carrière foudroyée 2001 PREMIER ACCROC. ENQUÊTE CONTRE LUI POUR VIOLATION DU SECRET DE L’INSTRUCTION

L

a deuxième procédure ouverte contre lui, en 2009, porte sur l’instruction des crimes du franquisme [1939-1977]. Des trois plaintes celleci est la plus complexe, car elle touche au cœur d’un pays moderne qui s’est construit trop vite sur des fosses communes, des camps se vouant une haine implacable, des soupçons, des silences et des personnalités qui, bien après leur mort, continuent de faire peur. En 2008, après avoir reçu plusieurs plaintes de familles de victimes du fascisme, Garzón rédige un arrêt dans lequel il reprend les témoignages des proches de personnes assassinées ou ayant disparu sous la dictature, parlant d’un “plan d’extermination systématique des opposants [au régime] et de répression, qui a fait au moins 114 266 disparus sans que la moindre raison ait été avancée pour leur arrestation et qui relève du crime contre l’humanité”. Puis il nomme des équipes d’enquêteurs et autorise des exhumations – contre l’avis du parquet de l’Audience nationale, qui, dans un rapport, qualifie les méthodes de Garzón d’“ineptie judiciaire” et souligne que “le délit de crime contre l’humanité consigné dans les dénonciations n’était pas en vigueur au moment des faits dénoncés et [que], en tout état de cause, la loi d’amnistie de 1977 reste applicable”. Lors de la dernière séance du procès sur l’instruction des crimes du franquisme, Baltasar Garzón déclare dans sa plaidoirie finale : “J’ai la conscience tranquille parce que j’ai pris des décisions que je croyais conformes au droit pour poursuivre, sanctionner ou punir les crimes massifs de disparition forcée des personnes, dans ce contexte de détentions illégales où n’était fournie aucune raison à l’arrestation des victimes. […] Mes actes ont été essentiellement guidés par la défense de la détresse de ces victimes, qui sont, dans ce type de crime, un élément fondamental que tout juge se doit de protéger.” Le 27 février 2012, Baltasar Garzón est acquitté dans l’affaire des disparus du franquisme. Les magistrats du Tribunal suprême concluent que sa décision d’enquêter

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2009

1990

PREMIÈRE DES TROIS PLAINTES CONTRE LUI POUR PRÉVARICATION

OPÉRATION NÉCORA, DÉBUT DE LA CÉLÉBRITÉ

1955 NAISSANCE DE BALTASAR GARZÓN

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juillet 2012

1988

1998

NOMMÉ JUGE TITULAIRE À L’AUDIENCE NATIONALE

1970

ASSURE LA DÉFENSE DE JULIAN ASSANGE

LANCE UN MANDAT D’ARRÊT INTERNATIONAL CONTRE PINOCHET

1980

sur les crimes du franquisme “était malavisée, mais ne constituait pas un cas de prévarication”. Le troisième procès est celui des écoutes dans l’affaire Gürtel. On entend souvent dire à ce propos que l’unique condamnation dans ce dossier aura été celle du juge chargé de l’instruction. Garzón a en effet été condamné à neuf ans de suspension pour ses méthodes d’enquête sur ce réseau complexe de corruption qui impliquait divers membres du parti actuellement au pouvoir, le Parti populaire (PP, centre droit). Les malversations du réseau Gürtel ont commencé à filtrer dès février 2008 : un chef d’entreprise du nom de Francisco Correa – dont le nom se traduit en allemand par Gürtel, “ceinture”, d’où le nom de code de cette affaire – avait créé un conglomérat d’entreprises pour, pensait-on, décrocher des contrats publics et empocher des subventions dans des communautés autonomes tenues par le PP, notamment celles de Madrid, de Valence et de Galice. Les sociétés de Correa organisaient des meetings politiques pour le compte du PP en échange, selon la plainte, de faveurs politiques. Le montage a des côtés caricaturaux : Correa figurait dans les documents occultes des entreprises sous le nom de Don Vito, clin d’œil au Parrain, et, selon l’enquête de Garzón, son associé, dénommé El Bigotes [le Moustachu], achetait des costumes de luxe “avec des billets de 500 euros” pour les offrir à un haut responsable du PP de Valence. Fort des preuves qu’il a recueillies, Garzón décide de faire incarcérer Correa et deux de ses complices, les cerveaux du réseau, pour blanchiment d’argent, trafic d’influence, fraude fiscale et corruption. Puis, et c’est là le nœud de l’affaire, il ordonne d’intercepter toutes leurs communications téléphoniques avec leurs avocats. Or cette mesure est parfaitement illégale, sauf dans des cas exceptionnels sur lesquels seul le juge d’instruction peut statuer. En Espagne, elle est admissible lorsqu’il existe des suspicions de terrorisme ou que les avocats sont impliqués dans le délit. Dans ce cas précis, Garzón possède certains indices lui permettant de penser que les avocats ont partie liée avec le réseau de corruption. Mais, au milieu du procès, les trois prévenus changent de défenseurs, et Garzón ne juge pas bon de lever les écoutes. C’est cette décision de continuer à intercepter les conversations qui conduit à la suspension du magistrat et lui vaut de ne plus pouvoir

1990

2000

février 2012 EST INTERDIT D’EXERCICE EN ESPAGNE JUSQU’EN 2021

2010

exercer la moindre fonction dans le système judiciaire de son pays jusqu’au 1er mai 2021. Quelques heures après avoir pris connaissance du verdict, Garzón publie un communiqué de presse : “Je conteste catégoriquement la décision de justice qui m’a été signifiée aujourd’hui. Je la rejette car je considère qu’elle n’est pas conforme au droit et qu’elle me condamne de manière injuste et prédéterminée.” En 2021, quand il pourra revenir à l’Audience nationale, Garzón aura 76 ans. Dans son métier, la retraite est obligatoire à 70 ans, et ceux qui le connaissent pensent qu’il n’exercera plus jamais comme magistrat. Interrogé [à la télévision le 16 décembre dernier] sur sa carrière fracassante de “juge star”, il botte en touche : “Vous savez, en fait de carrière fracassante, c’est surtout une carrière fracassée.” —María Fernanda Ampuero Publié en mars

SOURCE

GATOPARDO Mexico, Mexique Mensuel, 60 000 ex. www.gatopardo.com Fondé en 2000, “Guépard” est diffusé dans toute l’Amérique latine et à Miami. Son but est de publier de longs reportages, assez rares dans les magazines latino-américains. Des journalistes de différents pays collaborent à ce mensuel qui publie aussi des contributions de célèbres écrivains latino-américains.


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↙ Plaisir coupable de l’été américain : voir la Maison-Blanche anéantie (ici, une scène de White House Down). DR

plein écran.

Y a-t-il quelqu’un pour sauver Washington ? Après avoir sacralisé la Maison-Blanche et le Capitole, le cinéma américain tire aujourd’hui à boulets rouges sur ces symboles. Au sens propre. —The Washington Post (extraits)

mais également à un Congrès qui continue à fonctionner malgré ses failles évidentes. Dans Argo, l’acteur et réalisateur Ben Affleck e temps ne semble pas si loin où, en raconte une histoire méconnue datant des regardant Lincoln, les spectateurs années 1970, dans laquelle les agents de la étaient guidés avec un respect quasi CIA ne sont pas, pour une fois, du côté des religieux dans les couloirs de la Maison- méchants. Quant à Zero Dark Thirty, de Blanche. Pour ce film, Steven Spielberg avait Kathryn Bigelow, qui décrit la traque amoureusement recréé l’ambiance fiévreuse, d’Oussama Ben Laden, il rend un hommage animée et volubile de la digne maison du vibrant au travail de terrain de l’Agence et à peuple en 1865. ses nouvelles méthodes d’investigations ultraCette époque est révolue. Avec l’arrivée sophistiquées, autant qu’au courage et à l’insur les écrans du film d’action White House telligence des Navy Seals. A une certaine Down sur les écrans le 28 juin [de Roland époque du cinéma américain, les films hisEmmerich, sortie en France prévue toriques comme Lincoln, Argo et le 4 septembre], les spectateurs sont CINÉMA Zero Dark Thirty auraient été conçus invités à assister à la destruction comme des manifestes politiques obscène et implacable du 1600 Pennsylvania destinés à révéler la face sombre de l’Amérique, Avenue. Pendant deux heures incendiaires, marquée par une profonde désillusion, la soif l’édifice est vandalisé, mitraillé, bombardé… de pouvoir et la déliquescence des instituBref, il subit les pires outrages avant un final tions. Or les films de l’année dernière brillent en apothéose, qui voit un incendie ravager par leur absence totale de cynisme : le pire la résidence du président. Ce lieu, qui il y reproche fait à la réalisatrice de Zero Dark a encore quelques mois était présenté Thirty, avec sa description ambiguë de la torcomme le sanctuaire des idéaux et de l’op- ture, est d’avoir montré non pas trop de sceptimisme américain, est désormais réduit ticisme, mais trop peu. à un tas de cendres et de gravats. Lors de la dernière cérémonie des Oscars, Président en sursis. Pourtant, à peine en février, Washington et ses institutions ont la saison des remises de prix terminée, le pourtant été mis à l’honneur, avec trois films ton a changé. Et de façon radicale. Une nounominés dans la catégorie du meilleur film. velle vague de films situés à Washington DC Dans Lincoln, Spielberg rend non seulement a déferlé dans les cinémas, avec en tête La hommage au 16e président des Etats-Unis, Chute de la Maison-Blanche [d’Antoine Fuqua,

Washington

L

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sorti en France le 20 mars]. Dans ce contrela-montre classique où il faut une fois de plus sauver le président des Etats-Unis, nous assistons à une sorte de remake du 11 septembre où le Washington Monument [un obélisque de 169 mètres de haut situé dans la capitale] est pris pour cible, et où la MaisonBlanche et les quartiers environnants sont pilonnés sans répit. A peine une semaine plus tard, G.I. Joe : Conspiration [de Jon Chu, sorti le 27 mars] nous a infligé l’humiliation de voir l’organisation terroriste Cobra planter son drapeau sur le portique sud. Dans White House Down – un film où le président est encore en danger –, le réalisateur Roland Emmerich donne dans la surenchère, avec de longs plans sur le Capitole en train d’exploser ou sur l’avion présidentiel Air Force One abattu par un missile. Il s’attarde aussi sur le personnage central du film, une réplique de la Maison-Blanche actuelle, recréée avec autant de méticulosité que celle de Spielberg mais soumise aux pires sévices. Il est possible que certains spectateurs applaudissent à ce saccage de la Maison-Blanche, mais certains vont peutêtre avoir le sentiment d’assister à la mise à mort d’une personnalité publique chérie de tous, bien au-delà des clivages politiques. Le Capitole et la Maison-Blanche ne sont peutêtre que des bâtiments abritant des hommes politiques qui méritent leur part de critiques ; mais assister à leur annihilation au nom d’un

certain plaisir sadique s’apparente à regarder une version haut de gamme et historique de Saw [une saga de films d’horreur]. Avant que ma messagerie ne soit inondée de messages furibonds, permettez-moi de vous rassurer, je ne suis pas idiote. J’ai bien compris que des films comme White House Down faisaient partie du régime d’été d’Hollywood : ce sont des plaisirs coupables que nous nous accordons une ou deux fois par an au nom de notre besoin de nous vider la tête et de prendre des vacances. Et l’outrance du carnage de White House Down annonce clairement la couleur : nous sommes dans le royaume de la pure fiction. D’ailleurs, même la ministre de la Sécurité intérieure, Janet Napolitano, était tout sourire lors de la première du film. Elle serait pourtant bien obligée de reconnaître que, aussi improbables que soient les événements dépeints dans le film, ils ne nous sont pas si étrangers. Nous vivons à une époque où les terribles images d’avions s’encastrant dans des bâtiments emblématiques sont encore dans toutes les mémoires, et où l’homme qui vit à la Maison-Blanche a reçu des menaces de mort avant même de devenir candidat à la présidence.

Pornographie de la terreur. Le malaise est encore plus palpable quand on sait que ce n’est pas en Amérique que White House Down fera le plus d’entrées, mais bien à l’international. Les producteurs de La Chute de la Maison-Blanche ont eu la bonne idée d’affubler les méchants de la nationalité nordcoréenne, ce qui ne risque pas de heurter la susceptibilité du public étranger, que nos studios convoitent avec tant de veulerie. Mais dans White House Down, les méchants sont tous des Américains de souche, ressemblant plus ou moins aux opposants actuels du président Obama (des suprématistes blancs, un jeune hacker, des “patriotes” qui ne reconnaissent plus leur pays). L’une des phrases chocs du film est une citation généralement attribuée à Abraham Lincoln : “L’Amérique ne sera jamais détruite par des forces extérieures. Si nous vacillons et perdons notre liberté, c’est parce que nous aurons été les auteurs de notre destruction.” Ce ton sobre et compassé est pratiquement absent du reste du film. Ce n’est qu’une débauche de scènes de destruction gratuites qui jouent sur nos angoisses les plus concrètes, les vident de leur sens et les réduisent à un pur divertissement. White House Down pourrait bien définir un nouveau genre cinématographique : la pornographie de la terreur. Et le malaise de certains spectateurs face à l’annihilation de Washington pourrait s’accentuer quand ils se rendront compte que ces images font partie de nos exportations les plus aisément identifiables. Certes, White House Down peut passer pour un exemple éclatant d’une culture suffisamment ouverte, libre et résiliente pour être capable de détruire sans sourciller les symboles de ses plus grands principes fondamentaux. Mais, quand on voit la chambre de Lincoln dévorée par les flammes, sacrifiée sur l’autel de l’industrie cinématographique mondialisée, on peut se demander si Hollywood n’est pas en train de se tirer une balle dans le pied. —Ann Hornaday Publié le 28 juin


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Courrier international — no 1185 du 18 au 24 juillet 2013 Retrouvez sur Télématin la chronique de Marie Mamgioglou sur “les hipsters et la littérature” dans l’émission de William Leymergie, samedi 20 juillet à 9 h 05.

tendances.

EMILIE SERON, BRUXELLES

52.

La littérature sans prise de tête La jeunesse d’Amsterdam se bouscule dans les clubs pour parler livres. Le mot d’ordre ? Surtout ne pas se prendre au sérieux.

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D N E K WE E

recherche avant tout des bières authentiques, artisanales, traditionnelles. L’enseigne Great Lakes, dans l’Ohio, a poussé la logique jusqu’au bout : elle s’est lancée dans la production d’une bière “pleine de bactéries, chaude et légèrement aigre”. Tel est en tout cas le cahier des charges établi par les archéologues, indique The New York Times. Le breuvage en question est la bière des Sumériens, l’une des premières jamais brassées, voilà cinq mille ans. Aidée par une équipe d’archéologues de l’université de Chicago, la brasserie Great Lakes tente depuis un an de la recréer en recourant uniquement aux ustensiles de l’époque, pots en argile et cuillères en bois. Elle espère pouvoir présenter sa boisson lors de manifestations à Cleveland et à Chicago à la fin de l’été. Sa production, encore expérimentale, est déjà un “plus” pour les visites guidées de la brasserie.

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amedi, 22 heures. Dans une petite salle du Melkweg, un club amstellodamois, l’auteur flamand Herman Brusselmans répond aux questions d’une centaine de personnes, qui ont pour la plupart entre 20 et 30 ans et sont habillées très tendance : de jeunes femmes aux lèvres peintes en rouge, chignon haut perché sur la tête, et de jeunes hommes en chemise à carreaux, portant barbe et lunettes à monture épaisse. Beaucoup ont un verre de bière à la main. L’écrivain flamand est interrogé sur son angoisse face à la mort, sur la Syrie et sur l’état de la littérature. La soirée fait partie des événements au programme du Das Magazin Festival, organisé par la revue littéraire Das Magazin, le premier magazine littéraire des Pays-Bas. Vingt-neuf autres rencontres, de plus petite envergure, ont lieu simultanément avec des écrivains à travers la ville. Les billets ont tous été vendus en un rien de temps. Les soirées littéraires ont du succès. Elles ne sont pas fréquentées uniquement par les étudiants en lettres et les dames d’un certain âge. Elles plaisent aussi à des jeunes qui y viennent dans des tenues aussi exubérantes que celles qu’ils mettent pour aller danser en club. Les hipsters ont découvert la littérature. Leur fer de lance reste l’authenticité, eux qui écoutent des vinyles, veulent manger sainement et portent des vêtements vintage. On ne s’étonnera donc pas qu’ils exaltent le livre à l’ancienne, alors que les gens de leur génération privilégient les activités numériques. Ce qui passionne les hipsters finit souvent par attirer les masses. Ils ne sont pas les seuls à participer aux soirées littéraires d’Amsterdam. On y trouve aussi des gens plus ordinaires. Il y a encore quelques années, ces derniers ne s’intéressaient pas du tout aux livres. Le public n’est pas forcément lettré. Au Melkweg, Herman Brusselmans confie que son livre préféré est De Avonden [Les Soirs, de Gerard Reve, un roman publié en 1947 aux Pays-Bas et paru en France en 1970 chez Gallimard]. Quand on demande qui dans l’assistance ne l’a pas lu, la majorité des personnes présentes lèvent la main. Les nouvelles soirées littéraires ne mettent pas l’accent sur des analyses poussées ou de longues séances de lecture à haute voix, mais avant tout sur le divertissement. Toine Donk, 31 ans, est un des fondateurs de Das Magazin et de la Literaturfest, une soirée qui se tient dans le centre culturel de Rode Hoed et à laquelle assistent 400 jeunes pour discuter de livres avec des invités comme les auteurs Connie Palmen, Chad Harbach et Arie Boomsma.

ÉTATS-UNIS—La clientèle des microbrasseries

“Nous sommes simplement un groupe d’amis qui s’assoient autour d’une table pour parler de livres avec décontraction”, explique Toine Donk, un barbu qui arbore un pull aux impressions graphiques colorées. “La littérature est souvent traitée comme un sujet grave. Mais l’humour, ça compte tout autant.” Toine Donk commence donc chaque édition entièrement nu dans une baignoire, sur scène, en lisant un livre sur son iPad. “Nous ne nous prenons surtout pas au sérieux”, confirme Tim de Gier, 29 ans, cofondateur de la Literaturfest et journaliste au magazine Vrij Nederland. A la fin de la Literaturfest, les participants dansent sur des tubes de Rihanna et de R. Kelly. L’événement se termine toujours par une fête, qui se poursuit après minuit dans un café voisin. Des personnes de 20-30 ans qui se passionnent pour la littérature ? Pour un éditeur malin, c’est une occasion à ne pas manquer. Les éditions Atlas/Contact organisent depuis l’an dernier le rassemblement littéraire Kalf au café De Koe, et les écrivains des éditions Lebowski, regroupés sous le nom Achievers, lisent à haute voix leurs nouveaux ouvrages dans un endroit branché, l’Hôtel V. Le lieu a son importance, souligne Oscar Van Gelderen, qui dirige les éditions Lebowski. “Les événements littéraires classiques sont toujours organisés dans des bibliothèques, des librairies ou des endroits comme De Balie [centre où ont lieu des représentations théâtrales, des séances de cinéma, des débats, etc.]. Cela ne permet pas de s’adresser à un large public. Il faut trouver un lieu où les gens aiment aller de toute façon.” Oscar Van Gelderen attribue le succès des événements littéraires à la disparition d’une culture des subventions [celles-ci ont été quasiment supprimées par le gouvernement en 2012]. “Elles ont permis pendant bien trop longtemps aux réunions élitistes de perdurer. Maintenant, les gens doivent se débrouiller eux-mêmes pour organiser des événements, et ils deviennent beaucoup plus créatifs.” —Nathalie Wouters Publié le 15 juin

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EMILIE SERON, BRUXELLES

—NRC Handelsblad (extraits) Amsterdam

Aux sources de la bière

CHINE—Le marché de la beauté virtuelle se porte très bien en Asie. La preuve : BeautyPlus, une nouvelle application pour iPhone lancée par une start-up chinoise, vient de conquérir 1 million d’utilisateurs en deux mois, signale le site Tech in Asia. Cet outil permet de retoucher les photos pour obtenir en quelques secondes un teint diaphane et des yeux

plus grands – deux critères de beauté prisés en Asie. Cette application n’est certes pas la première à proposer ce genre de services aux jeunes femmes (90 % des utilisateurs sont des utilisatrices), mais sa grande rivale, Meitu, n’est disponible qu’en Chine, alors que BeautyPlus existe en versions chinoise, japonaise, coréenne et anglaise.

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360°.

Courrier international — no 1185 du 18 au 24 juillet 2013

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INSOLITES

CHARLES ROUSSEL

Pornographie : une croix sur le X

Dansons sous la pluie

Rain Room, la dernière installation de Stuart Wood, PHOTO Florian Ortkrass et Hannes Koch actuellement exposée au MoMA, à New York, a des allures de “scène”, rapporte le magazine Smithsonian : une scène de 1 000 mètres carrés sur laquelle les visiteurs sont appelés à venir marcher, bouger… sous la pluie. Plus

Des œuvres à croquer FALCO, CUBA

ALLEMAGNE—Les changements apportés au code de la route ces dernières semaines ne satisfont pas les nombreux cyclistes allemands : ils ne peuvent toujours pas utiliser un phare amovible sur leur monture. Certes, la dynamo n’est plus obligatoire mais les lampes que l’on décroche de son vélo, le soir, au retour d’une balade nocturne, restent illégales. Seuls les vélos de course – pesant au maximum 11 kilos – pourront en être équipés, précise Der Spiegel. La plupart des cyclistes, qui avaient anticipé une vraie modernisation du code, roulent donc en toute illégalité.

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Jamais sans ma lampe

précisément, au milieu d’un déluge mais tout en restant au sec ! Le système fonctionne avec des caméras 3D qui repèrent les mouvements et permettent de stopper les chutes d’eau au passage d’une personne. Rain Room fait partie d’une exposition sur les défis environnementaux du début du XXIe siècle, EXPO 1 : New York. Elle est à découvrir jusqu’au 28 juillet.

SUÈDE—Ce mois de juillet,

les habitants de Stockholm peuvent recevoir la reproduction d’une œuvre d’art quand ils commandent une pizza. Pour promouvoir de jeunes artistes, un entrepreneur de 24 ans, Pranav Kosuri, a eu l’idée de faire imprimer chaque mois une œuvre différente sur les boîtes à pizza. “Il y a tant d’artistes talentueux qui n’ont pas l’opportunité de se faire connaître… Alors que beaucoup de gens ne vont

jamais dans les galeries ni dans les musées, les boîtes à pizza rendent l’art accessible à tout le monde”, explique le jeune homme au quotidien Dagens Nyheter. Cinq mille emballages ainsi illustrés vont être distribués à huit pizzerias de Stockholm. Pour financer le projet, Pranav Kosuri vend de l’espace publicitaire à l’intérieur des boîtes de carton. La “pizza artistique” coûte le même prix qu’une pizza standard, soit environ 70 couronnes [7,50 euros].

● Non, je ne certifierai plus “je suis majeur”, non je ne me rincerai plus l’œil, non je ne surferai plus d’une seule main. Fini la cyberlubricité ! Demain, c’est juré, j’arrête, je fais une croix sur le X. Mais allez, avouez, demain est un autre jour. Votre libido vous taraude, vos pulsions vous consument, et c’est reparti pour un tour brûlant sur la Toile. Car franchement, le moyen de résister au cybersexe quand toutes ces souris torrides ne sont qu’à un clic ? Bon, vous êtes accro au porno, mais vous n’arrivez pas à vous prendre en main. A votre décharge, vous n’êtes pas le seul. Aux Etats-Unis, de plus en plus d’adultes demandent aux fournisseurs d’accès de les “protéger d’eux-mêmes”, rapporte Salon.com. “J’ai des clients qui me demandent de bloquer leur téléphone et de ne pas leur envoyer le mot de passe”, confie Dave Matthews, fondateur du programme de filtrage Page Clean. “Essayez d’arrêter de fumer avec un paquet de cigarettes en permanence dans votre poche. Les gens veulent qu’on les aide à éviter la tentation.” Même constat chez Net Nanny : l’âge moyen des clients “protégés” par ce logiciel de contrôle parental est de 24 ans. S’arrêter seul ? Trop raide. On ne compte plus les logiciels d’inspiration religieuse conçus pour aider les adultes à résister aux contenus adultes. Pour rester sur le droit chemin, désignez une personne de confiance : X3watch ou Covenant Eyes lui enverront la liste des sites que vous reluquez. Au Royaume-Uni, la solution est d’une simplicité biblique. D’ici 2014, rapporte The Independent, tous les sites hot pourraient y être filtrés automatiquement…

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360°

Courrier international — no 1185 du 18 au 24 juillet 2013

histoire.

Chroniques tsiganes VIe-XIe siècle Inde Ils sont venus de très loin, du sous-continent indien, pour s’établir en Europe. Pourquoi, quand, comment ? Les pistes divergent.

—Open (extraits) New Delhi ↗ Dans les années 1930 en Suisse. Photo Classic Stock/AKG. → Le sultan Mahmoud de Ghazni (971-1030). DR.

U

n premier lien aurait été établi, sur le plan scientifique, il y a deux cent cinquante ans entre les Tsiganes d’Europe et l’Inde. Au début des années 1760, un certain Valyi Istvan, Hongrois inscrit en théologie à l’université de Leyde, aurait fait la connaissance de trois étudiants “malabari” [venus de Malabar, dans le sud de l’Inde]. Istvan venait d’une famille de propriétaires terriens qui employait des Tsiganes, et il identifia des ressemblances entre les langues parlées par les deux groupes. Il établit une liste d’un millier de mots malabari et les rapporta aux Tsiganes à son retour chez lui. Ils lui en expliquèrent le sens sans difficulté. Le hasard fit que cette liste de mots compilée par Istvan finit par atterrir entre les mains d’un universitaire du nom de George Pray qui, intéressé, publia une note à ce sujet dans un journal en 1776. L’histoire, depuis, est entrée dans la mythologie des linguistes. Sauf qu’Istvan n’a peut-être jamais existé. En 1990, Ian Hancock, professeur à l’université du Texas et l’un des plus grands spécialistes des Roms, lui-même d’origine romani, a décidé d’enquêter sur Valyi Istvan. Il s’est rendu à Leyde et s’est aperçu qu’aucun étudiant de ce nom n’ap-

paraissait dans les archives universitaires du XVIIIe siècle. Il en a déduit qu’Istvan ne passait peut-être que de temps en temps à Leyde “pour y rencontrer d’autres étudiants. Il est aussi possible, bien sûr, que Valyi ne soit pas l’auteur de cette découverte.” Quoi qu’il en soit, depuis ces débuts mystérieux, les recherches sur les liens des Roms avec l’Inde n’ont cessé de se développer. Linguistes et historiens ont établi sans l’ombre d’un doute que les Roms étaient bien originaires du souscontinent. Preuve de leur patrimoine linguistique commun, si couteau se dit churi en hindi, le mot romani est également churi, le nez se dit nakh en hindi comme en romani. Quant au nombre 20, il se dit bis en romani et bees en hindi. On trouve en outre des rapports avec d’autres langues indiennes. Sans parler du fait que certains groupes de Roms se définissent comme “Sinti”, qui vient du fleuve Sindhu – soit l’Indus. Il existe deux théories pour expliquer le départ des Roms d’Inde. Selon la tradition, il s’agissait de nomades qui, au fil de leurs pérégrinations, seraient passés du centre au nord-ouest de l’Inde, dans le Pendjab et le Cachemire. De là, ils auraient atteint le Moyen-Orient, mais n’y auraient sans doute pas séjourné longtemps car leur langue ne présente que peu d’influence de l’arabe. Puis ils seraient entrés sur le territoire de l’Empire byzantin, et de là arrivés en Europe.

Assimilés à une menace. Quant à savoir pourquoi ils sont partis, les avis divergent. En 1988, Jozsef Vekerdi, un linguiste hongrois, estimait dans un article qu’ils avaient “quitté le nord-ouest de l’Inde probablement vers le VIIe siècle. Ils [étaient] qualifiés de voleurs, d’assassins, [mais œuvraient aussi] comme bourreaux et baladins. Ils étaient membres de ce que l’on appelait ‘les tribus criminelles errantes’ d’Inde et étaient contraints de mener une existence de parasites. Parmi les nombreux groupes d’exclus, ils se trouvaient tout en bas de l’échelle sociale.” Kenneth Blachut, un universitaire américain, dans un article paru en 2005, fait remonter cet exode au VIe siècle. “Les Tsiganes avaient commencé à quitter le sud de l’Inde vers 1500 av. J.-C., quand les Aryens ont envahi la région. Ils se sont retrouvés dans le Pendjab, dans le nord-ouest de l’Inde, dont ils sont partis au VIe siècle.” Une autre hypothèse, défendue par Hancock, gagne peu à peu en force. Selon lui, cette émigration massive serait due à Mahmoud de Ghazni,

qui envahit l’Inde au XIe siècle. A l’époque, les dirigeants hindous avaient levé des armées pour faire face à l’envahisseur. Une fois vaincus, les soldats et les civils faits prisonniers finirent par devenir les Roms. “Quelques-uns seulement étaient d’authentiques guerriers de la caste des kshatriya ; la plupart étaient des civils qui suivaient l’armée et s’occupaient des tâches auxiliaires”, nous a précisé Hancock dans un entretien par courrier électronique. Les Ghaznévides étaient également en guerre contre les Turcs Seldjoukides. En 1038, ces derniers les vainquirent et libérèrent donc les Indiens prisonniers. Puis, ensemble, ils défirent le royaume d’Arménie, trente ans plus tard. C’est en Turquie que les groupes indiens se mêlèrent pour former la communauté rom. Dans leurs camps, ils avaient développé une langue rudimentaire pour communiquer entre eux, langue qui devint le romani. Quand l’Empire ottoman s’étendit en Europe, il emmena les Roms dans son sillage. Les études sur les Roms mettent en relief les discriminations dont ils ont été l’objet. Les origines de ces discriminations en Europe sont multiples, s’expliquant notamment par le fait que leur arrivée sur le continent a coïncidé avec l’expansion musulmane. Ils ont par conséquent été assimilés à la menace pesant sur le monde chrétien, alors qu’ils n’étaient ni chrétiens ni musulmans. Ils avaient de plus la peau sombre, et l’Europe médiévale associait la noirceur au péché. N’étant attachés à aucune terre, le concept de nationalisme leur était étranger. La voyance, un moyen facile pour les nomades d’assurer leur subsistance, était respectable en Inde, mais suscitait méfiance et peur en Europe. Et eux-mêmes se tenaient à l’écart. “Nous avons conservé certains aspects du système des castes et considérons les nonRoms comme source de souillure spirituelle”, reconnaît Hancock. —Madhavankutty Pillai Publié le 16 mars

Eclairage GHAZNÉVIDES ET SELDJOUKIDES Deux grands empires turcs s’affrontent aux XIe et XIIe siècles pour asseoir leur domination sur la région s’étendant de l’Anatolie au Pendjab. Centrés sur la ville de Ghazni, en Afghanistan, les Ghaznévides, à leur apogée, envahissent l’Inde à plusieurs reprises sous le commandement de Mahmoud. Mais son fils, Massoud, est défait par les Seldjoukides. Ceux-ci constituent un autre empire plus à l’ouest et tirent leur nom de Seldjouk, fondateur de la dynastie régnante. Après avoir écrasé les Ghaznévides, les Seldjoukides attaquent l’Empire byzantin et s’implantent en Anatolie. Minés par les dissensions, ébranlés par les croisades, les Seldjoukides finiront éclipsés par les Ottomans à la fin du XIIIe siècle.


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