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N° 1183 du 4 au 10 juillet 2013 courrierinternational.com Belgique : 3,90 €

noir

Cuba

La couleur de l’argent

ÉGYPTE—LA CHARIA NE NOURRIT PAS LE PEUPLE BRÉSIL—IL ÉTAIT UNE FOIS LA REINE DILMA BELGIQUE— RUMEURS DE PÉDOPHILIE À ANVERS

Sciences : la vie en mode nano

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QUAND LA NSA ÉCOUTAIT L’EUROPE

Réformes économiques, libéralisation de l’Internet… L’île s’ouvre au capitalisme


3

Courrier international — no 1183 du 4 au 10 juillet 2013

ÉDITORIAL

JEAN-HÉBERT ARMENGAUD

p.32

à la une

Sommaire

CUBA, LA COULEUR DE L’ARGENT

e grand frère, Fidel, avait cryogénisé son île en 1959, sur un modèle économique pire que stalinien, où toute initiative personnelle était persécutée au nom d’un Homme nouveau qui ne verra jamais le jour. C’était l’époque où même le coiffeur de quartier était fonctionnaire. Le “petit” frère, Raúl – 82 ans tout de même –, a eu l’intelligence de comprendre que les Cubains avaient soif. Soif de consommation : pas seulement de smartphones, mais aussi, tout bêtement, de médicaments, de shampoing et de chaussures correctes. Soif de liberté d’entreprendre surtout, de pouvoir embaucher pour monter un restaurant, un salon de coiffure, un garage automobile… Il a donc commencé à “actualiser le modèle cubain”. Les gros mots de “libéralisation” et d’“ouverture” économiques ne sont pas encore prononcés, mais ce n’est qu’une question de temps (après la mort de Fidel ?). Cuba deviendra alors une mine d’or – ne fut-elle pas la quatrième puissance du sous-continent avant que Fidel ne la mette sous l’éteignoir ? Dans la course à l’argent qui se prépare, l’armée est sûre de partir avec une longueur d’avance. Les Forces armées révolutionnaires (FAR), loin de se limiter à des tanks rouillés de l’époque soviétique, sont déjà au cœur de l’économie cubaine. Notamment via des géants hôteliers comme Gaviota, seuls groupes cubains gérés à l’occidentale, les militaires développent le tourisme de masse et en touchent déjà les dividendes, un vrai jackpot. Et devinez qui tient cette armée attirée par l’odeur de l’argent ? Raúl Castro et tous les galonnés qu’il a nommés : avant de prendre la présidence, le petit frère fut en effet, cinquante ans durant, ministre des FAR.

Depuis 2011 et les mesures prises par le régime, le changement va plus vite qu’on ne croit dans l’île. Il y a plus d’argent, plus d’offre, moins de pénurie et… plus d’inégalités. Une révolution économique. Les réformes politiques, elles, attendront.

p.24

SUR NOTRE SITE

Inde Le marché des mères porteuses sous tension En réglementant le commerce florissant et lucratif de la gestation pour autrui, le gouvernement indien a créé des obstacles quasi insurmontables pour de nombreux étrangers, souvent gays.

HADDAD

www.courrierinternational.com ÉGYPTE L’armée comme recours ? Les suites des manifestations monstres contre le président Morsi EUROPE Comment les Etats-Unis espionnent leurs alliés ? L’intégrale de l’article de Der Spiegel qui a dévoilé le scandale CARTE Energie : le premier gaz non russe fourni à l’Europe

BOLIGÁN

p.46

L’arbre qui cache la fureur 360°

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CAHIER RÉGIONS Retrouvez dans certaines de nos éditions nos suppléments Languedoc (11, 30, 34, 48, 66) et Provence (04, 13, 83, 84). En couverture Languedoc : Photo Olivier Culmann/ Tendance Floue En couverture Provence : Photo Patrick Gherdoussi/ Divergence

MATTHEW GREEN

L

JULIEN GOLDSTEIN

Galons et dividendes

En Slovénie, George Monbiot, journaliste et spécialiste de l’environnement, raconte comment la nature a peu à peu repris ses droits dans une région meurtrie par les guerres.

p.18 En couverture : Photo Destinations/Corbis Dessin de Bertrams paru dans De Groene, Amsterdam Dessin de Matt Kenyon, Londres.

Brésil Si la révolte m’était contée Après l’abdication du roi Lula en faveur de la reine Dilma, le château s’isola de la clameur des sujets. Aujourd’hui, la maison royale se souvient que le peuple existe et détient un pouvoir invincible. Un conte du théologien Frei Betto paru dans Brasil de Fato.


4.

Courrier international — no 1183 du 4 au 10 juillet 2013

Sommaire Les journalistes de Courrier international sélectionnent et traduisent plus de 1 500 sources du monde entier : journaux, sites, blogs. Ils alimentent l’hebdomadaire et son site courrierinternational.com. Les titres et les surtitres accompagnant les articles sont de la rédaction. Voici la liste exhaustive des sources que nous avons utilisées cette semaine : Aeon Magazine (aeonmagazine.com) Londres, en ligne. Ha’Aretz Tel-Aviv, quotidien. Asahi Shimbun Tokyo, quotidien. The Atlantic Washington, mensuel. Beirut Spring Accra, en ligne. Brasil de Fato São Paulo, hebdomadaire. Café Fuerte (cafefuerte.com) Miami, en ligne. The Christian Science Monitor (csmonitor.com) Boston, hebdomadaire. Cicero Berlin, mensuel. Discover New York, mensuel. The Economist Londres, hebdomadaire. O Estado de São Paulo Brésil, quotidien. Financial Times Londres, quotidien. Foreign Policy Washington, bimestriel. The Globe and Mail Toronto, quotidien. The Guardian Londres, quotidien. Havana Times (www.havanatimes.org) Cuba, en ligne. Historia Bucarest, mensuel. infoLibre (infolibre.es) Madrid, en ligne. Kompas Jakarta, quotidien. Moskovski Komsomolets Moscou, quotidien. The Media Line New York, en ligne. Middle East Online (www.middle-east-online.com) Londres, en ligne. Milenio Dominical Mexico, hebdomadaire. Al-Monitor (www.al-monitor.com) Washington, en ligne. NewsDay Harare, quotidien. The New York Times Etats-Unis, quotidien. Nezavissimaïa Gazeta Moscou, quotidien. Now. (now.mmedia.me/lb/ar) Beyrouth, en ligne. Open New Delhi, hebdomadaire. El País Madrid, quotidien. Público Lisbonne, quotidien. Il Sole-24 Ore Milan, quotidien. Der Spiegel Hambourg, hebdomadaire. The Wall Street Journal New York, quotidien.

← Toutes nos sources Chaque fois que vous rencontrez cette vignette, scannez-la et accédez à un contenu multimédia sur notre site courrierinternational.com (ici, la rubrique “Nos sources”).

—MOYEN-ORIENT

7 jours dans le monde 6. Afrique. Obama rattrapera-t-il le temps perdu ? 9. Portrait. Mohammed Dajani, palestinien, modéré et révolutionnaire 10. Controverse. Fallait-il modifier la loi américaine sur les droits de vote ?

21. Egypte. Mobilisation jusqu’au départ de Morsi 22. Israël. L’hymne de la discrimination 23. Liban. Ce pays survivra-t-il ?

—ASIE 24. Inde. Mères porteuses : de l’argent et des embûches

—AFRIQUE 26. Soudan. Comment vivre sans or noir ?

—BELGIQUE

D’un continent à l’autre

28. Pédophilie. Une école en proie à la rumeur.

Transversales 38. Sciences et innovations. Tout est nano dans notre vie 43. Economie. En Indonésie, la crise du logement fait rage 44. Médias. Les journalistes amateurs à la rescousse des pros 45. Signaux. L’indice arc-en-ciel

—EUROPE 12. Espionnage. La NSA provoque un scandale de première classe 14. Espagne. Les raisins de la misère 15. Allemagne. Pourquoi sont-ils si mal fagotés ?

360º

A la une 32. Cuba, les couleurs de l’argent

—FRANCE 16. Urbanisme. Ce n’est pas la tour Eiffel qui fait Paris

—AMÉRIQUES 18. Brésil. La reine Dilma entendra-t-elle le peuple ? 20. Etats-Unis. Dur d’éradiquer la violence à Chicago

47. Récit. L’arbre qui cache la fureur 50. Culture. Les robots du crépuscule 52. Tendances. Espèces en voie de disparition 54. Plein écran. Sur la piste d’E.T. 55. Histoire. Entre Jeanne d’Arc et Florence Nightingale

Edité par Courrier international SA, société anonyme avec directoire et conseil de surveillance au capital de 106 400 €. Actionnaire La Société éditrice du Monde. Président du directoire, directeur de la publication : Antoine Laporte. Directeur de la rédaction, membre du directoire :Eric Chol. Conseil de surveillance : Louis Dreyfus, président. Dépôt légal Juin 2013. Commission paritaire n° 0712c82101. ISSN n°1154-516X Imprimé en France/Printed in France Rédaction 6-8, rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75212 Paris Cedex 13 Accueil 33 (0)1 46 46 16 00 Fax général 33 (0)1 46 46 16 01 Fax rédaction 33 (0)1 46 46 16 02 Site web www.courrierinternational. com courriel lecteurs@courrierinternational.com Directeur de la rédaction Eric Chol Rédacteurs en chef Jean-Hébert Armengaud (16 57), Claire Carrard (édition, 16 58), Odile Conseil (déléguée 16 27), Rédacteurs en chef adjoints Catherine André (16 78), Raymond Clarinard, Isabelle Lauze (hors-séries, 16 54). Assistante Dalila Bounekta (16 16) Rédactrice en chef technique Nathalie Pingaud (16 25) Direction artistique Sophie-Anne Delhomme (16 31) Directeur de la communication et du développement Alexandre Scher (16 15) Conception graphique Javier Errea Comunicación Europe Catherine André (coordination générale, 16 78), Danièle Renon (chef de service adjointe Europe, Allemagne, Autriche, Suisse alémanique, 16 22), Gerry Feehily (Royaume-Uni, Irlande, 16 95), Lucie Geffroy (Italie, 16 86), Nathalie Kantt (Espagne, Argentine, 16 68), Daniel Matias (Portugal, Brésil, 16 34), Iwona Ostapkowicz (Pologne, 16 74), Caroline Marcelin (chef de rubrique, France,17 30), Iulia BadeaGuéritée (Roumanie, Moldavie, 19 76), Wineke de Boer (Pays-Bas), Solveig Gram Jensen (Danemark, Norvège), Alexia Kefalas (Grèce, Chypre), Mehmet Koksal (Belgique), Kristina Rönnqvist (Suède), Agnès Jarfas (Hongrie), Mandi Gueguen (Albanie, Kosovo), Miro Miceski (Macédoine), Martina Bulakova (République tchèque, Slovaquie), Kika Curovic (Serbie, Monténégro, Croatie, Bosnie-Herzégovine), Marielle Vitureau (Lituanie), Katerina Kesa (Estonie), Russie, est de l’Europe Laurence Habay (chef de service, 16 36), Alda Engoian (Caucase, Asie centrale), Larissa Kotelevets (Ukraine) Amériques Bérangère Cagnat (chef de service, Amérique du Nord, 16 14), Eric Pape (EtatsUnis, 16 95), Anne Proenza (chef de rubrique, Amérique latine, 16 76), Paul Jurgens (Brésil) Asie Agnès Gaudu (chef de service, Chine, Singapour, Taïwan, 16 39), Christine Chaumeau (Asie du Sud-Est, 16 24), Ingrid Therwath (Asie du Sud, 16 51), Ysana Takino (Japon, 16 38), Zhang Zhulin (Chine, 17 47), Elisabeth D. Inandiak (Indonésie), Jeong Eun-jin (Corées), Kazuhiko Yatabe (Japon) Moyen-Orient Marc Saghié (chef de service, 16 69), Ghazal Golshiri (Iran), Pascal Fenaux (Israël), Philippe Mischkowsky (pays du Golfe), Pierre Vanrie (Turquie) Afrique Ousmane Ndiaye (chef de rubrique, 16 29), Hoda Saliby (chef de rubrique Maghreb, 16 35), Chawki Amari (Algérie), Sophie Bouillon (Afrique du Sud). Transversales Pascale Boyen (chef des informations, Economie, 16 47), Catherine Guichard (Economie, 16 04), Anh Hoà Truong (chef de rubrique Sciences et Innovation, 16 40), Gerry Feehily (Médias, 16 95), Virginie Lepetit (Signaux). Magazine 360° Marie Béloeil (chef des informations, 17 32), Virginie Lepetit (chef de rubrique Tendances, 16 12), Claire Maupas (chef de rubrique Insolites 16 60), Raymond Clarinard (Histoire), Catherine Guichard. Ils et elles ont dit Iwona Ostapkowicz (chef de rubrique, 16 74) Site Internet Hamdam Mostafavi (chef des informations, responsable du web, 17 33), Carolin Lohrenz (chef d’édition, 19 77), Carole Lyon (rédactrice multimédia, 17 36), Paul Grisot (rédacteur multimédia, 17 48), Pierrick Van-Thé (webmestre, 16 82), Patricia Fernández Perez (marketing), Agence Courrier Sabine Grandadam (chef de service, 16 97) Traduction Raymond Clarinard (rédacteur en chef adjoint), Natalie Amargier (russe), Isabelle Boudon (anglais, allemand), Françoise Escande-Boggino (japonais, anglais), Caroline Lee (anglais, allemand, coréen), Françoise Lemoine-Minaudier (chinois), Julie Marcot (anglais, espagnol, portugais), Daniel Matias (portugais), Marie-Françoise Monthiers (japonais), Mikage Nagahama (japonais), Ngoc-Dung Phan (anglais, italien, vietnamien), Olivier Ragasol(anglais, espagnol), Danièle Renon (allemand), Mélanie Sinou (anglais, espagnol), Leslie Talaga (anglais, espagnol) Révision Jean-Luc Majouret (chef de service, 16 42), Marianne Bonneau, Philippe Czerepak, Fabienne Gérard, Françoise Picon, Philippe Planche, Emmanuel Tronquart (site Internet) Photographies, illustrations Pascal Philippe (chef de service, 16 41), Lidwine Kervella (16 10), Stéphanie Saindon (16 53) Maquette Bernadette Dremière (chef de service), Catherine Doutey, Nathalie Le Dréau, Gilles de Obaldia, Josiane Petricca, Denis Scudeller, Jonnathan Renaud-Badet, Alexandre Errichiello, Céline Merrien (colorisation) Cartographie Thierry Gauthé (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66) Calligraphie Hélène Ho (Chine), Abdollah Kiaie (Inde), Kyoko Mori (Japon) Informatique Denis Scudeller (16 84) Directeur de la production Olivier Mollé Fabrication Nathalie Communeau (directrice adjointe), Sarah Tréhin (responsable de fabrication). Impression, brochage Maury, 45330 Malesherbes. Ont participé à ce numéro Gilles Berton, Fanny Billon, Frédéric Boniaud, Jean-Baptiste Bor, Isabelle Bryskier, Sophie Courtois, Geneviève Deschamps, Monique Devauton, Anastazia Dupuy, Chloé Emmanouilidis, Gabriel Hassan, Mira Kamdar, Feriel Kolli, Baptiste Lafferrerie, Laurent Laget, Jean-Baptiste Luciani, Valentine Morizot, Chloé Paye, Corentin Pennarguear, Alice Quistrebert, Isabelle Rosselin, Camille Savage, Pierangélique Schouler, Isabelle Taudière, Marine Zambrano Secrétaire général Paul Chaine (17 46). Assistantes Natacha Scheubel (16 52), Sophie Nézet (partenariats, 16 99), Sophie Jan. Gestion Bénédicte Menault-Lenne (responsable, 16 13). Comptabilité 01 48 88 45 02. Responsable des droits Dalila Bounekta (16 16). Ventes au numéroResponsable publications :Brigitte Billiard. Direction des ventes au numéro: Hervé Bonnaud. Chef de produit : Jérôme Pons (0 805 05 01 47, fax : 01 57 28 21 40). Diffusion internationale : FranckOlivier Torro (01 57 28 32 22). Promotion Christiane Montillet. Marketing Sophie Gerbaud (directrice, 16 18), Véronique Lallemand (16 91), Lucie Torres (17 39), Romaïssa Cherbal (16 89).

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GEIE COURRIER INTERNATIONAL EBL COURRIER INTERNATIONAL pour la Belgique et le Grand Duché de Luxembourg est commercialisé par le GEIE COURRIER INTERNATIONAL EBL qui est une association entre la société anonyme de droit français COURRIER INTERNATIONAL et la société anonyme de droit belge IPM qui est l’éditeur de La Libre Belgique et de La Dernière Heure Les Sports. Co-gérant Antoine Laporte Co-gérant et éditeur responsable François le Hodey Directeur général IPM Denis Pierrard Direction logistique IPM Christian De Coster Coordination rédactionnelle Pierre Gilissen

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Courrier international — no 1183 du 4 au 10 juillet 2013

7 jours dans le monde.

↙ Visite d’Obama en Afrique. “Bienvenue [en swahili]. — Je croyais qu’on faisait une tournée en Afrique ? — Oui Monsieur, nous sommes en Afrique. Vous allez devoir faire plus d’efforts pour réduire l’influence chinoise ici.” Dessin de Gado paru dans le Daily Nation, Nairobi.

Le retour de Michelle Bachelet

AFRIQUE

Obama arrive un peu tard

CHILI — L’ancienne présidente a

L

’Histoire ne se répète pas, mais il lui arrive de rimer. L’arrivée de Barack Obama pour sa première véritable tournée africaine en tant que président des Etats-Unis coïncide avec les derniers jours de Nelson Mandela : c’est un scénario que personne n’aurait pu écrire à l’avance. Le moment a quelque chose d’étrangement émouvant. Le premier président noir des Etats-Unis entre en scène alors que le premier président noir d’Afrique du Sud s’apprête à tirer sa révérence. Personne ne devrait mettre en doute les propos d’Obama lorsqu’il évoque le célèbre combattant de la liberté comme son “héros personnel”. On ne pourrait toutefois reprocher aux Africains de s’interroger sur le temps que durera cet intérêt pour leur continent. Alors qu’il n’a passé qu’une vingtaine d’heures en Afrique pendant son premier mandat – lors d’une escale au Ghana, en 2009 –, Barack Obama effectue sur le continent une tournée de six jours supposée afficher un changement dans les relations américano-africaines. L’heure n’est plus à l’aide étrangère, assurent les responsables américains. Sept des dix économies affichant le plus fort taux de croissance au monde se trouvent désormais en Afrique. Pourtant, c’est la Chine – et de plus en plus la Turquie, l’Inde et le Brésil – qui profite de ces nouvelles opportunités. Barack Obama a aujourd’hui l’occasion de rectifier le tir. La politique étrangère du président américain a toutefois de quoi laisser dubitatif. A l’exception de la Chine, où son engagement est soutenu, la méthode habituelle d’Obama consiste à établir le contact, faire un grand discours, proclamer de hautes ambitions et passer à la suite. En Afrique, malheureusement, Obama n’a pas de stratégie définie. Or la géopolitique est un jeu de long terme. Ses deux prédécesseurs avaient

mis en place des programmes modestes mais durables pour travailler avec l’Afrique : Bill Clinton a fait adopter l’Africa Growth and Opportunity Act, qui a supprimé les taxes à l’entrée sur le marché américain pour les exportateurs africains, et George W. Bush a lancé un plan d’aide d’urgence à la lutte contre le sida (Pepfar) qui a permis de sauver des centaines de milliers de patients séropositifs et de malades du sida en Afrique. Barack Obama a hérité de ces deux programmes, mais il n’a rien d’équivalent à son actif. Le contexte ne pourrait pas être plus favorable. C’est lors du premier mandat de Barack Obama à la Maison-Blanche que l’Afrique a émergé comme étant le prochain grand marché mondial. Cependant, on peut parier que 90 % du temps qu’Obama a consacré à l’Afrique a été dédié aux opérations de contre-terrorisme, qui concernent désormais une zone allant du Sahel à la Corne de l’Afrique, en passant par le Maghreb. En février, les Etats-Unis ont annoncé l’ouverture d’une base de drones Predator au Niger. Il y a maintenant presque autant de drones américains dans certaines régions du Mali, du Yémen et de la Somalie que dans les Zones tribales du Pakistan. D’après une étude du Pew Research Center, 81 % des Sénégalais approuvent l’action des Etats-Unis, un chiffre étonnamment élevé quand on sait que la majorité de la population de ce pays est musulmane. Les Etats-Unis devraient néanmoins prendre garde à ne pas “pakistaniser” leur relation avec le nord du continent. D’autre part, la Chine joue sur le long terme. On a évoqué un ressentiment croissant en Afrique à l’égard des Chinois. La Chine, qui exploite les matières premières africaines pour ensuite réexporter en Afrique ses produits finis, est parfois accusée de néocolonialisme. Reste que les échanges commerciaux entre la Chine et l’Afrique sont aujourd’hui

deux fois plus élevés que ceux entre l’Afrique et les Etats-Unis. La Chine compte plus de 150 attachés commerciaux en Afrique subsaharienne, contre seulement 6 pour les Etats-Unis. Au cours du premier mandat de Barack Obama, Hu Jintao, alors président de la Chine, a effectué sept visites en Afrique. Quelques semaines seulement après lui avoir succédé, en mars dernier, Xi Jinping s’est rendu dans trois pays du continent. D’après les responsables de plusieurs organismes de prêt multilatéraux, les Africains sont de plus en plus tentés de ne pas écouter leurs conseils et de se tourner vers les Chinois, qui leur prêtent de l’argent sans leur donner de leçons. Le second mandat de Barack Obama s’appuie sur sa stratégie de “pivot en Asie”. Mais, ainsi que l’a souligné l’ancienne conseillère de Richard Holbrooke au département d’Etat Vali Nasr, la Chine s’intéresse pour sa part à presque toutes les régions du monde, y compris l’Afrique. Quel que soit son objectif, contenir ou défier la Chine, Washington joue sur un échiquier mondial. Espérons que cette tournée marquera une nouvelle approche américaine de l’Afrique. Avec encore quatre ans au pouvoir, le président a le temps de la mettre en œuvre. —Edward Luce Publié le 30 juin

SOURCE FINANCIAL TIMES Londres, Royaume-Uni Quotidien, 290 000 ex. En février 2013, le Financial Times a fêté son 125e anniversaire. Immédiatement reconnaissable au papier rose saumon sur lequel il est imprimé, ce quotidien très influent, économique et généraliste, est reçu par toutes les institutions économiques dignes de ce nom.

CLAUDIO SANTANA/AFP

—Financial Times Londres

CAI/NYTS

L’ombre de Nelson Mandela a plané sur la première grande tournée du président américain en Afrique. Ce clin d’œil de l’Histoire ne fait pas oublier le retard pris par les Etats-Unis sur ce continent.

remporté haut la main les élections primaires de la coalition de gauche le 30 juin avec plus de 73 % des voix. Selon les sondages, Michelle Bachelet a toutes les chances de remporter la présidentielle du 17 novembre, affirme El Mostrador. Pour le sociologue Alberto Mayol, “Michelle Bachelet est une figure christologique qui emporte l’adhésion bien au-delà de sa campagne”. Première femme élue à la tête d’un pays sud-américain en 2006, elle n’avait pas pu se représenter à l’issue de son mandat en 2010 car la Constitution chilienne interdit aux élus d’effectuer deux mandats consécutifs. Michelle Bachelet affrontera l’ultraconservateur Pablo Longueira. Ce proche de l’ancien dictateur Augusto Pinochet a remporté les primaires de la droite avec 50,66 % des voix.

Une couverture très partiale CHINE — Des incidents meurtriers ont eu lieu entre Chinois Hans et Ouïgours dans la province occidentale du Xinjiang, où les affrontements sont récurrents depuis plusieurs années. Le 26 juin, ceux-ci ont fait 35 morts, dont 11 “extrémistes musulmans”, selon les autorités. Le 1er juillet, la Police armée a renforcé ses mesures de sécurité sur place. Le quotidien officiel Huanqiu Shibao, l’un des rares à avoir été autorisé à mener récemment des reportages dans la province, a choisi ce moment pour sortir une information “exclusive” : “Depuis 2012, les membres du ‘Turkestan oriental’ [militants autonomistes ouïgours] ont fait passer certains de leurs membres en Syrie pour participer à la guerre, au sein d’organisations terroristes extrémistes religieuses”, affirme-t-il. Des combattants auraient même été sélectionnés pour “rentrer en Chine et y préparer et mettre en œuvre des attaques terroristes”.


7 JOURS.

Courrier international — no 1183 du 4 au 10 juillet 2013 ↓ Dessin de Kopelnitski, Etats-Unis.

7

← Dessin de Reumann, Suisse.

RUSSIE

Un bébé à trois

Une amnistie intéressée

SCIENCE — Pour prévenir l’apparition de maladies génétiques, le gouvernement britannique soutient une technique controversée : le transfert mitochondrial, annonce The Guardian. Il s’agit d’une fécondation in vitro consistant d’abord à retirer le noyau de l’ovule d’une donneuse. Il ne reste alors que le cytoplasme de la cellule, qui contient notamment des mitochondries, les petites usines fournissant l’énergie de la cellule. On injecte ensuite le noyau de l’ovule de la future mère dans le cytoplasme de la donneuse, ovule dont les mitochondries sont déficientes, ce qui peut provoquer chez l’enfant de graves maladies : diabète, surdité, Parkinson… L’ovule obtenu après transfert est ensuite fécondé. Comme les mitochondries contiennent de l’ADN (différent de celui du noyau qui définit presque toutes nos caractéristiques), le bébé possédera de l’ADN issu de trois personnes. Si le Parlement donne son feu vert, les médecins pourront utiliser cette technique avant fin 2014.

Des milliers d’hommes d’affaires condamnés pour “crime économique” vont sortir de prison. Un moyen pour Poutine de relancer une économie qui s’essouffle. —Moskovski Komsomolets (extraits) Moscou

L

a Douma d’Etat devrait adopter une loi d’amnistie pour les hommes d’affaires avant le 2 juillet [elle a été votée en première lecture le 2 juillet]. Le président en a présenté le projet le 25 juin, en demandant qu’elle soit votée avant les vacances d’été. Or les désirs de Vladimir Poutine sont en général des ordres ; 13 000 personnes pourraient ainsi être libérées sous divers motifs. Compte tenu des remises de peine et des libérations conditionnelles, leur nombre pourrait être bien supérieur. Mais, ce faisant, l’Etat ne reconnaît pas ses erreurs [en matière de législation], et rien n’indique qu’il ne considère plus l’entrepreneur russe comme un ennemi*. L’amnistie constitue une victoire pour Boris Titov, le nouveau médiateur des entrepreneurs auprès du président. Mais il n’a pas dit l’essentiel, à savoir que c’est la législation en vigueur qui condamne injustement les hommes d’affaires. Avec l’amnistie, il

À LA UNE IN AMENAS : UNE OPÉRATION PRÉPARÉE DE LONGUE DATE ALGÉRIE— Le groupe terroriste mené par Mokhtar Belmokhtar a commencé dès octobre 2012 à préparer l’attaque du site gazier d’In Amenas qui a eu lieu le 16 janvier, causant la mort de 37 otages, révèle El-Watan en se basant sur “des extraits du rapport d’enquête demandé par la Présidence”, dont il a pu prendre connaissance. Belmokhtar, et ses complices Abderrahmane El-Nigiri et Lamine Bencheneb, étaient déjà “sûrs que la France [allait] intervenir au Mali”, souligne le quotidien algérien.

SUIVEZ -LES Journalistes, experts, militants, groupes ou responsables politiques : ils sont sur les réseaux sociaux. A suivre ! Charline Vanhoenacker @Charlineaparis Journaliste belge, correspondante à Paris de la RTBF, elle traite de la France avec beaucoup de légèreté, mais parle aussi de la Belgique, ou de l’Europe (en français).

Emile Hokayem @emile_hokayem Spécialiste du Moyen-Orient à l’International Institute for Strategic Studies, un think tank indépendant. Son dernier livre : Syria’s Uprising and the Fracturing of the Levant [Le soulèvement syrien et le fissurement du Proche-Orient, Routledge, juillet 2013, non traduit] (en anglais).

Baba Ahmed @Baba_A_ Journaliste indépendant vivant à Bamako et habitué du Nord Mali. Intéressant dans la perspective des élections maliennes prévues le 28 juillet (en français).

serait souhaitable de suspendre l’usage des articles du code pénal correspondant à ces condamnations – voire de les réécrire. Mais nous ne verrons jamais rien de tel. Parce que l’arbitraire qui s’exerce à l’égard du business en Russie ne relève pas d’une regrettable imperfection. C’est un moyen de contrôle permettant de tenir la bride haute aux entrepreneurs. L’amnistie du 2 juillet prochain ne répond à aucun des motifs traditionnels d’amnistie en Russie. Alors que se passe-t-il ? Le PIB russe stagne (la croissance d’environ 2,5 % est contrebalancée par une inflation de 7 %). Il faut donc couper dans les dépenses. “Dans les délicates circonstances actuelles, il faut… drastiquement optimiser les dépenses”, annonçait le Premier ministre Dmitri Medvedev, le 24 juin. Les experts sont plus concrets quoique plus craintifs. Ainsi de celui qui annonçait, sous couvert d’anonymat, dans les médias le même jour : “Ces 2,5 % (3 % au mieux) ne satisfont personne. Il faut ouvrir toutes les soupapes susceptibles de donner de la croissance.” Et l’amnistie est une façon d’ouvrir les sou-

papes. Mais quelle honte ! Car c’est le moyen qu’a trouvé le pouvoir d’éviter la faillite, de sortir de l’impasse économique où il s’est fourvoyé avec le pays entier, en “pressurant” le business. Cette amnistie est une offense. On propose aux esclaves (le condamné est esclave de l’Etat) de racheter leur liberté en “remboursant les dommages”. Du reste, personne ne sait vraiment comment les évaluer, ces dommages. Ainsi, l’amnistie n’aura pas d’impact positif sur la société. Seule la médecine en tirera peut-être profit, car après un séjour dans une prison russe, nombreux sont les libérés qui ont besoin de se refaire une santé. Pour le reste, la moitié d’entre eux émigrera, et l’autre se retrouvera sur un marché du travail déjà tendu, en raison de la crise. L’auteur de ces lignes, lui-même à la tête d’une petite affaire, est bien placé pour connaître l’opinion publique sur l’amnistie. Le business russe a besoin d’être réhabilité, pas pardonné. —Pavel Tchouviliaev Publié le 27 juin * Selon les associations, les condamnations pour “crimes économiques” – fraude fiscale, escroquerie, etc. – ont souvent couvert des règlements de comptes. Des pratiques symptomatiques du clivage qui traverse la société russe à l’égard des milieux d’affaires. Les communistes, nationalistes et partisans de Poutine estiment qu’ils ont contribué au pillage du pays.


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Courrier international — no 1183 du 4 au 10 juillet 2013

ILS PARLENT

↘ Dessin de Walenta, Pologne.

LE DESSIN DE LA SEMAINE

Le pape fait le ménage

DE NOUS

ALBERTO TOSCANO, correspondant en France du quotidien économique italien Italia Oggi.

Etats-Unis : victoire pour les gays

“Le Tour est l’emblème du dopage”

VATICAN — Lundi 1er juillet, le

PATRICK HERTZOG/AFP

Hissène Habré enfin arrêté

TCHAD — “Après plus de vingt ans

d’attente”, l’ancien dictateur tchadien Hissène Habré a été arrêté, dimanche 30 juin, à Dakar (Sénégal) où il était en exil, rapporte le site Guinée Conakry Info. Le président du Sénégal Macky Sall respecte enfin ses engagements, sous la pression de l’Union européenne et après les “encouragements déguisés du président Obama” lors de son passage au Sénégal, la semaine dernière, note le site. Hissène  Habré, accusé d’être responsable de 40  000 morts pendant son “règne” de huit ans, dénonce les vices de procédure dans cette arrestation “surprise”, “sans aucune démarche préventive”.

Quelle place occupe le Tour de France en Italie, où existe aussi un grand tour, le Giro ? Le vélo est un sport extrêmement populaire en Italie et le Tour est une épreuve très regardée. Il a un rôle particulier dans l’histoire du cyclisme national. Beaucoup d’Italiens y ont brillé, d’Ottavio Butecchia, qui l’a remporté en 1924 et 1925, à Marco Pantani en 1998, en passant par Fausto Coppi et Gino Bartali. La chaîne de télévision Rai 3 le diffuse tous les après-midi. En invalidant mercredi 26 juin la loi de défense du mariage (Doma), qui définit celui-ci comme l’union d’un homme et d’une femme et qui ne permettait pas aux couples de même sexe d’obtenir des avantages fédéraux, la Cour suprême a réjoui tous les Américains favorables au mariage homosexuel. Elle a enfoncé le clou avec une seconde décision ayant pour effet de réautoriser le mariage gay en Californie [voir aussi Signaux, p. 41]. Dessin de Nate Beeler paru dans The Columbus Dispatch, Etats-Unis.

Des victimes qui coûtent cher

On n’est jamais mieux servi…

PAKISTAN — Les attentats sont

DÉPENDANCE — “Les personnes âgées doivent s’entraîner pour s’en sortir seules”, titrait le 1er juillet le quotidien danois Jyllands-Posten. Car au Danemark, où la part de la population âgée va grandissant, c’en sera bientôt fini de l’aide à la vie quotidienne fournie par des auxiliaires de vie. A l’avenir, les personnes âgées devront accepter une rééducation obligatoire après un séjour hospitalier, préconise un rapport remis le 1er juillet au gouvernement. Il s’agit de les rendre plus indépendantes afin qu’elles aient besoin de moins d’aide. L’ONG Ældre Sagen critique cette rééducation obligatoire : “Pourquoi ne pas la rendre volontaire ?

fréquents et meurtriers au Pakistan : le 30 juin, plus de 50 personnes ont encore trouvé la mort dans quatre attentats. Mais le 23 juin, le lieu et les cibles étaient inhabituels : 9 alpinistes étrangers ont été tués par les talibans dans le Gilgit-Baltistan, une province du nord du pays jusque-là plutôt épargnée. Or cette région, où se trouvent certains des plus hauts pics de l’Himalaya, attire chaque année des centaines de randonneurs et d’alpinistes, source vitale de revenus. Cet incident “causera du tort à l’activité touristique au Pakistan, déjà en déclin depuis dix ans”, affirme un expert à l’hebdomadaire pakistanais The Friday Times.

DR

CAGLE CARTOONS

directeur-général de la banque du Vatican (IOR) Paolo Cipriani et son adjoint Massimo Tulli ont démissionné, estimant que leurs départs “étaient dans l’intérêt de l’IOR et du Saint-Siège”, a indiqué le Vatican dans un communiqué. Ces démissions surviennent quelques jours après l’arrestation du prélat Nunzio Scarano, accusé de blanchiment d’argent. Mgr Scarano, comptable au Vatican, est soupçonné d’avoir fait transférer illégalement 20 millions d’euros de la Suisse vers l’Italie. Ces deux démissions sont en réalité une nouvelle étape dans la grande opération nettoyage voulue par le pape François et initiée par Benoît XVI, estime le site Linkiesta : “Il parait désormais évident que le pontificat de Francesco entre dans le vif du sujet (...) L’ère de la Curie romaine (…) est en train de se fermer.”

Cela permettrait d’assurer l’aide traditionnelle aux personnes âgées qui ne peuvent pas faire sans”, affirme son sous-directeur, Michael Teit Nielsen.

9 000

“EXTRÉMISTES DE L’INTÉRIEUR” sont sous la surveillance d’une unité spéciale de la police britannique, révélait le quotidien The Guardian le 26 juin. Ces militants de tous bords – des activistes d’extrême droite aux défenseurs de la cause animale – sont répertoriés dans une base de données secrète et régulièrement espionnés, même s’ils n’ont aucun antécédent criminel.

L’image du Tour a-t-elle été ternie par toutes les affaires de dopage ? L’image du cyclisme a été ternie dans son ensemble, mais celle du Tour de France tout particulièrement. Le Tour est le symbole du dopage : c’est la course qui suscite toutes les convoitises et, partant, qui encourage toutes les prises de risques. Il est un laboratoire où s’invente tout ce qu’il y a de plus sophistiqué pour se doper –  et pour contrôler les coureurs. En France, l’engouement a-t-il diminué avec les scandales ? Je ne crois pas. L’engouement des Français est toujours aussi fort, notamment parce que les médias se mettent en quatre pour le nourrir. Cet empressement limite la discussion indispensable sur le dopage, sur la nécessité pour ce sport de se réinventer pour revenir à ses valeurs premières. La lutte contre le dopage doit acquérir une dimension populaire qui fait encore défaut. Au-delà de sa dimension sportive, le Tour est-il apprécié chez vous en tant que vitrine des paysages de France ? Absolument. J’ai remarqué que le Tour de France faisait suite au Giro et qu’il y avait une continuité entre les paysages d’Italie et ceux de France, liée à l’homogénéité de nos territoires. Le petit village, le clocher, la façon de cultiver la terre, les liens du terroir avec la gastronomie, tout cela est présent dans nos deux pays et donné à voir à d’autres peuples, comme en Chine, où le Tour d’Italie est désormais diffusé.—


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Courrier international — no 1183 du 4 au 10 juillet 2013

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ILS/ELLES ONT DIT

Mohammed Dajani Palestinien, modéré et révolutionnaire

(extraits) Tel-Aviv

M

ohammed Dajani a toujours dans sa voiture un exemplaire du livre d’Amos Oz Comment guérir un fanatique [Gallimard, 2006]. Pour cet ancien leader étudiant du Fatah, “être modéré quand l’extrémisme est à la mode est complètement révolutionnaire”. Mais cette conversion à la paix n’a été possible que grâce une série d’expériences concrètes. Dajani, aujourd’hui directeur du département des études américaines à l’université Al-Qods de Jérusalem, a lancé en 2007 Wasatia [le Centre], un mouvement politique et social fondé sur la modération, le pluralisme, la démocratie et la justice – autant de concepts tirés du Coran. Six ans après sa création, Wasatia peine à trouver un souffle. Dajani a beau organiser des conférences et des séminaires, et publier des articles, il reconnaît que “les Palestiniens ne croient plus à la politique ni au processus de paix”. Faire connaître Wasatia peut également se révéler dangereux. Des photos de Dajani barrées d’une croix rouge ont ainsi circulé sur Internet. Et son site Internet et sa messagerie sont régulièrement piratés. Il faut dire qu’il est opposé à la morale et au code vestimentaire strict imposés par les islamistes ces dernières années et qu’il est partisan d’une solution à deux Etats avec la Vieille Ville qui bénéficierait d’un statut international. “Je suis pour une normalisation des relations entre les deux pays, expliquet-il. Si les Israéliens se sentent en sécurité à nos côtés, ils nous aideront à obtenir un Etat palestinien.” Mohammed Dajani est né en 1946 dans le quartier allemand de Jérusalem, à l’époque majoritairement arabe. En 1948, quand les forces juives ont commencé à occuper les quartiers arabes, la famille de Dajani a fui en Egypte avec l’intention de rentrer après la guerre. Mais les maisons des Dajani, comme d’autres propriétés arabes, ont été confisquées par l’Etat au motif qu’elles étaient vacantes. Sa famille est rentrée en 1949 pour s’installer

dans la vieille ville de Jérusalem (alors sous contrôle jordanien). C’est dans ce contexte que Mohammed est devenu dirigeant du mouvement étudiant du Fatah en 1967, tout en faisant ses études à l’Université américaine de Beyrouth. En 1975, son militantisme politique lui vaut d’être expulsé vers la Syrie par les autorités libanaises. Dajani quitte ensuite le Fatah. Il obtient différents diplômes en économie et en sciences politiques aux Etats-Unis, et enseigne ensuite en Jordanie. En 1993, il obtient un visa pour rentrer chez lui grâce au regroupement familial. Deux événements marquants ont changé sa vision du conflit israélo-palestinien. Le premier a lieu en 1993 à l’hôpital universitaire de

↓ Mohammed Dajani. Dessin de Schot, Amsterdam, pour Courrier international.

Hadassah. Il est ému de voir les médecins soigner son père et les autres patients arabes avec la même attention que les patients juifs. “C’était la première fois que je voyais le côté humain des Israéliens”, dit-il. Un autre événement décisif a lieu pendant le ramadan en 2006. Des soldats israéliens essaient d’empêcher des centaines de Palestiniens de traverser un point de contrôle proche de chez lui pour se rendre à la mosquée Al-Aqsa. Il est alors surpris de voir que, au lieu des habituels gaz lacrymogènes et de la violence, les soldats et les Palestiniens réussissent à trouver spontanément un compromis. Les Palestiniens acceptent de laisser leurs papiers d’identité au point de contrôle ; en échange, l’armée, elle, accepte de les conduire en bus à la mosquée et de les ramener ensuite. Pour Dajani, c’est une révélation. En quelques mois, il fonde Wasatia et publie ses principes fondateurs et ses positions en arabe et en anglais. Et, s’il cite abondamment le Coran sur des sujets comme la paix, le pardon, la liberté religieuse, l’égalité et bien d’autres choses encore, il fait également référence aux traditions judaïque et chrétienne ainsi qu’à d’autres religions pour montrer l’existence d’un socle commun. Et, comme ses homologues du Hamas et du Fatah, il arpente les écoles et les mosquées pour recruter des militants. Si les graines ont été semées, il faudra du temps pour que Wasatia devienne un véritable parti politique, reconnaît Dajani. “Certains disent que je prêche dans le désert, mais c’est faux. Je suis convaincu qu’un jour Wasatia sera au pouvoir en Palestine, même si je ne suis plus là pour le voir.” —Lauren Gelfond Feldinger Publié le 14 juin

PDG de Gazprom. En utilisant les standards internationaux, et non les russes, pour évaluer les réserves mondiales de gaz, British Petroleum a revu à la baisse les réserves présentes en Russie, pays qui était le numéro un mondial en 2011. Selon BP, la Russie est le numéro deux, derrière l’Iran. (Oilru.ru, Moscou)

FLAGORNEUR

“Personnellement, je voterais pour lui”,

LEON NEAL/AFP

—Ha’Aretz

L’ancien chef du mouvement étudiant du Fatah ne croit plus aujourd’hui qu’à la réconciliation entre Israéliens et Palestiniens. Pour l’atteindre, cet universitaire a créé le mouvement Wasatia.

a déclaré Noursoultan Nazarbaev, président du Kazakhstan depuis 1990 – réélu en 2010 avec plus de 95 % de voix – à propos du Premier ministre britannique David Cameron, en visite dans son pays. (The Guardian, Londres)

IRONIQUE

“Donnez le prix Sakharov à Edward Snowden !” L’eurodéputé vert Daniel CohnBendit est scandalisé par l’affaire d’espionnage de la NSA. “Au lieu d’un accord de libre-échange avec les Etats-Unis, l’UE aurait besoin dans un premier temps d’un accord sur la protection des données”, ajoute-t-il. (Journal Frankfurt, Allemagne) (Lire aussi pp. 12 et 13.)

RÉPRIMANDÉ

“Pompéi est un symbole pour notre pays : l’avertissement de l’Unesco est un signal d’alarme que je prends très au sérieux, et nous sommes déjà en train de travailler pour régler les problèmes les plus urgents”, promet Massimo Bray, ministre de la Culture italien, à la suite du rapport faisant état de dégradations sur le site archéologique des environs de Naples. (La Repubblica, Rome)

BON VIVANT

KARIM JAAFAR/AFP

ILS FONT L’ACTUALITÉ

DÉPASSÉ

“Je ne nommerai pas cette très respectable compagnie pétrolière mondialement connue, mais qu’est-ce que c’est que ça ? Que se permetelle ?” s’est offusqué Alexeï Miller,

“J’ai 68 ans et je fais du vélo avec mes amis, une soixantaine de kilomètres à chaque fois. Mais, après, on apprécie un verre de vin et du jambon de Parme.” Eddy Merckx, ancien champion cycliste belge. (The Observer, Londres)


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Courrier international — no 1183 du 4 au 10 juillet 2013 ↙ Dessin de Kazanevsky, Ukraine.

CONTROVERSE

Droit de vote : fallait-il modifier la loi américaine ? Par cinq voix contre quatre, la Cour suprême a en partie invalidé une loi fédérale de 1965, dite Voting Rights Act. Celle-ci avait été mise en place pour empêcher toute discrimination raciale dans certains Etats au passé ségrégationniste.

NON

Tous les pauvres en pâtiront —The Atlantic (extraits) Washington

M

ardi 25 juin, cinq hommes, non élus mais mandatés à vie, ont décrété que la discrimination raciale avait disparu des pratiques électorales aux Etats-Unis et que le contrôle du pouvoir fédéral n’était plus nécessaire. Ils l’ont fait sans une once d’ironie, en déclarant inconstitutionnel et dépassé un des points clés de la loi fédérale qui, pour les seules élections de l’année dernière, a permis à des dizaines de millions de citoyens issus des minorités d’exercer leur droit de vote. Ces magistrats ont agi au nom d’un comté obstiné du Sud profond [le comté de Shelby, en Alabama] dont les représentants ne supportent pas le fléau que représente à leurs yeux la supervision du pouvoir fédéral. Ce alors même qu’ils continuent aujourd’hui encore à appliquer des lois électorales discriminatoires. En invalidant la section 4 du Voting Rights Act, qui déterminait quelles circonscriptions devaient obtenir “l’aval préalable” du pouvoir fédéral pour toute modification de leurs lois électorales, la Cour suprême permet aux responsables de presque tous les comtés du Sud – et d’ailleurs – d’imposer plus facilement des restrictions au droit de vote des citoyens issus de minorités. Et ils ne manqueront pas de le faire. Les cinq juges conservateurs ne pouvaient plus tolérer l’atteinte à la “souveraineté des Etats” que représentait la section 4 de cette loi, qui s’appuyait selon eux sur des données “dépassées”. Le fait que “jamais autant de candidats issus des minorités n’ont occupé de responsabilités officielles” était visiblement plus

Contexte ●●● Les sections 4 et 5 du Voting Rights Act invalidées par la Cour suprême prévoient que dans neuf Etats, principalement ceux du sud du pays, toute réforme du Code électoral devra obtenir l’aval de Washington.

important que les 700 et quelques cas où la section 4 a été invoquée (entre 1982 et 2006) pour empêcher l’adoption de lois électorales discriminatoires. Nous devons clairement dire qui sont les gagnants et qui sont les perdants de cette décision. Les grands gagnants sont tous ceux qui cherchent à limiter le droit de vote dans les nombreuses circonscriptions couvertes par cette loi, responsables politiques, lobbyistes et militants. Quelques heures seulement après la publication de la décision

Thierry Garcin et Eric Laurent 6h45/6h57 du lundi au vendredi dans Les Matins de France Culture en partenariat avec

franceculture.fr

de la Cour suprême, le gouvernement du Texas a annoncé son intention de faire appliquer sa loi sur l’identification des électeurs, celle-là même que des juges fédéraux avaient jugée discriminatoire et contraire à la section 5 du Voting Rights Act l’année dernière. En Caroline du Nord, un projet de loi similaire, suspendu en raison de son caractère potentiellement discriminatoire, a été relancé. Les perdants ne sont pas seulement les 10 millions d’électeurs issus des minorités, dont le droit de vote pourrait désormais être limité. Ce ne sont pas seulement les millions de citoyens potentiellement fragilisés par des projets de redécoupage électoral incontestablement discriminatoires. Ce sont aussi les pauvres, les personnes âgées et les malades de toutes les races, les hommes et les femmes qui votent depuis des années mais qui n’auront pas les moyens de payer l’établissement d’une carte d’identité ou pas le temps de se rendre dans les centres administratifs, ou qui seront trop malades pour faire le déplacement. Les perdants aujourd’hui sont les résidents du Texas, toutes races confondues, qui travaillent et ne peuvent pas se permettre de parcourir des centaines de kilomètres jusqu’aux centres administratifs de leur Etat. Leur droit de vote a été protégé par la section 5 l’année dernière, quand une cour fédérale a jugé que les heures d’ouverture des services administratifs avaient été spécifiquement déterminées de manière à empêcher les travailleurs pauvres d’obtenir leur carte d’identité. “Toute loi obligeant les citoyens pauvres à choisir entre leur salaire et leur droit de vote constitue une atteinte et une privation de leur droit de vote”, a déclaré une cour fédérale l’année dernière. Aujourd’hui, la décision de la Cour suprême se situe à l’exact opposé. La Cour suprême apporte sa bénédiction à un déplorable mouvement qui soutient toute une série de nouvelles lois électorales discriminatoires. Sa décision le prouve : le combat pour les droits civils ne sera jamais terminé. D’un point de vue objectif, et non juridique, cette décision est indéfendable. Elle figurera un jour à côté de ces décisions odieuses comme les affaires Dred Scott, Plessy [où la Cour suprême a pris des arrêts racistes] et autres, qui n’ont été que les lamentables expressions de l’indifférence judiciaire face aux tristes réalités des Etats-Unis. Pour les dizaines de millions d’Américains qui étaient encore protégés l’année dernière par la section 4, il s’agit d’un véritable camouflet de la part de juges qui brandissent la bannière des “droits des Etats” pour mieux restreindre le droit le plus essentiel de tout individu dans une société libre : celui de voter en dehors de toute forme de discrimination raciale. L’Amérique décrite par John Roberts [président de la Cour suprême], où “les atteintes ouvertement discriminatoires aux décrets fédéraux sont rares”, est une Amérique qui n’a

jamais existé et qui n’existe manifestement pas aujourd’hui. L’Amérique que nous voyons si distinctement de nos propres yeux, l’Amérique où des représentants officiels s’efforcent partout de limiter le droit de vote des populations noires et latino-américaines, c’est celle où des dizaines de millions de citoyens vont désormais devoir vivre sans la protection de la section 4. Cette décision de justice nous affaiblit tous. —Andrew Cohen Publié le 25 juin

OUI

La loi était obsolète —The Christian Science Monitor Boston

L

e racisme est le péché originel de l’histoire des Etats-Unis. Mais on ne peut ignorer les progrès accomplis depuis 1965, quand le Voting Rights Act a été adopté pour lutter contre les discriminations raciales. En supprimant un point clé de la loi actuelle, la Cour suprême a décidé à juste titre que les “dispositions exceptionnelles” visant à empêcher les discriminations dans les lois électorales devaient être modifiées afin de combattre ces pratiques là où on les trouve aujourd’hui et non là elles avaient cours il y a près de cinquante ans. A l’origine, le Congrès avait adopté le Voting Rights Act pour faire respecter le 15e amendement de la Constitution, en vertu duquel “le droit de vote des citoyens des EtatsUnis ne [serait] dénié ou limité par les EtatsUnis, [ni] par [d’autres Etats], pour des raisons de race, de couleur, ou de condition antérieure de servitude”. Cela faisait un siècle que l’Etat fédéral négligeait de faire respecter cet amendement. Même ceux qui dénoncent aujourd’hui la décision de la Cour suprême doivent reconnaître que le droit de vote dans les Etats du Sud – les plus concernés par la loi – ou dans d’autres Etats soumis au blanc-seing fédéral est aujourd’hui aussi bien garanti que dans le reste du pays. Si le racisme n’a pas disparu, il ne règne plus en maître dans le Sud. Comme cela a été dit devant la Cour, à certains égards le Mississippi protège mieux le droit de vote que le Massachusetts. Nous sommes tous d’accord pour dire qu’il faut défendre le droit de vote, mais ce n’est pas en prétendant que rien n’a changé dans ce pays [depuis un demi-siècle] que nous améliorerons la loi ou que nous ferons progresser l’égalité. —Jonathan Tobin Publié le 25 juin


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Courrier international — no 1183 du 4 au 10 juillet 2013

d’un continent. à l’autre

France ..........16 Amériques .......18 Moyen-Orient ....21 Asie ............24 Afrique .........26

europe

Espionnage. La NSA provoque un scandale de première classe Après la publication de son enquête, Der Spiegel exhorte le gouvernement Merkel à sortir de sa réserve. Contre les intrusions de l’Amérique, il faut créer une commission d’enquête européenne.

↑ Catherine Ashton : “Obama-grand, pourquoi avez-vous de grandes oreilles ?” Dessin de Kichka, Israël.

ÉDITO —Der Spiegel Hambourg

E

n tant que ministre de l’Intérieur, Hans-Peter Friedrich s’y connaît un peu en services secrets. Il n’est pas seulement responsable du Verfassungsschutz [service allemand du renseignement intérieur, littéralement “protection de la Constitution”], mais aussi du respect de la Loi fondamentale. On ne l’a pas beaucoup entendu ces derniers temps au sujet de l’affaire de la National Security Agency (NSA) et de ses activités d’espionnage généralisées. Or cela fait un moment déjà que celles-ci menacent la Constitution. On n’a pas non plus entendu grand-chose de la part de la chancelière Angela Merkel, pas depuis que Der Spiegel a révélé que, chaque mois, la NSA enregistre et analyse près de un demi-milliard de communications en Allemagne. Quand le président Barack Obama est passé il y a peu [le 19 juin] à Berlin, la chancelière lui a posé quelques questions polies. Et c’est tout. Il aura fallu longtemps pour que la classe politique allemande prenne conscience des dimensions des opérations dévoilées par Edward Snowden. C’est Snowden lui-même qui a eu les mots décisifs, il y a déjà trois semaines. Chaque analyste de la NSA pourrait “prendre pour cible n’importe qui, n’importe quand”, qu’il s’agisse d’un juge fédéral américain ou du président des Etats-Unis. Il n’aurait besoin pour cela que de leur adresse mail. Grâce à Snowden, la république sait que cela se produit des millions de fois, y compris en Allemagne. Officiellement, le gouvernement américain a volontiers tendance à invoquer la lutte contre le terrorisme pour justifier l’existence de ce réseau de surveillance. Contre Oussama Ben Laden et ses successeurs, conformément à la logique de cette rhétorique, il faut autoriser beaucoup de choses, c’est la défense de tout l’Occident qui en dépend. “Vous ne pouvez pas avoir 100 % de sécurité, et aussi 100 % de respect de la vie privée, et zéro inconvénient”, a dit Obama.

Totalitarisme. Depuis que Snowden a levé un pan du voile sur les rouages de la NSA, il est clair qu’il ne s’agit là que d’une (petite) partie de la vérité. La surveillance, désormais avérée, de l’Union européenne ou d’un sommet des plus importantes nations du monde, cela n’a rien à voir avec la lutte contre le terrorisme. Jean Asselborn, José Manuel Barroso et Martin Schulz ne sont pas de dangereux politiciens. Les prétentions du mégaservice d’écoute américain trahissent plutôt une tendance au totalitarisme. Dans une présentation interne que Der Spiegel a pu consulter, la “supériorité dans le domaine de l’information” (“Information Superiority”) est définie comme suit : une domination mondiale sur les informations. Cette vision remontant déjà à quelques années, on peut supposer que les Etats-Unis s’en sont considérablement rapprochés depuis. La NSA envisage ouvertement l’Allemagne à la fois comme partenaire et comme adversaire, ce qu’elle appelle un partenaire de


EUROPE.

Courrier international — no 1183 du 4 au 10 juillet 2013

“troisième classe”. “Nous pouvons intercepter les transmissions de la plupart de nos partenaires étrangers de troisième classe, et d’ailleurs, nous le faisons”, est-il précisé dans un document auquel Der Spiegel a eu accès. Les prétentions totalitaires de la NSA dans le domaine de l’information ne concernent pas que des Etats et des institutions, elles visent également de grandes entreprises. Elles nous concernent tous. Même ceux qui croient ne rien avoir à cacher. Un Etat de droit ne saurait l’accepter. Nous tous, nous ne pouvons pas l’accepter. Ces temps-ci, il serait utile de reprendre la Loi fondamentale en main et d’en étudier l’article 10. “Le secret de la correspondance ainsi que le secret de la poste et des télécommunications sont inviolables”, y est-il énoncé. Les législateurs eux-mêmes ont accordé un rang éminent à la sphère privée. C’est une chose que les Américains comprennent parfaitement. Les amendements de leur propre Constitution, comme le premier, qui garantit entre autres la liberté de la presse et la liberté d’opinion, sont considérés comme des droits sacrés.

Un levier pour Merkel. C’est désormais à la chancelière qu’il revient de défendre ces derniers. Elle disposerait pour ce faire d’un levier, car elle négocie en ce moment même un accord de libre-échange avec le gouvernement américain. Elle pourrait faire comprendre à Obama que cet accord est soumis à conditions : il faut que les pratiques de la NSA soient clarifiées et qu’il y soit mis un terme. Merkel, Friedrich et le reste du gouvernement fédéral n’ont pas été élus pour baisser d’un ton quand il s’agit de critiquer l’Amérique. Ils ont pour mandat de protéger la population et la souveraineté de ce pays. S’ils échouent dans cette mission, ils mériteront d’être chassés par les électeurs en septembre [lors des élections législatives du 22 septembre]. Peut-être le silence du gouvernement fédéral a-t-il d’autres raisons ? Peut-être les autorités allemandes en savent-elles plus qu’elles ne le voudraient ? Il est peu probable que la NSA ait pu agir sans l’implication du Bundesnachrichtendienst [BND, service du renseignement extérieur allemand]. Des rumeurs persistantes affirment que les Américains auraient négocié précisément au moins une partie du programme de surveillance sur le territoire allemand. Une telle coopération expliquerait au moins comment près de un demi-milliard de données de communications en Allemagne ont pu se retrouver interceptées par Boundless Informant, le système interne de la NSA. Jusque-là, le BND a vigoureusement démenti avoir livré des “données brutes” de ce type, quand Der Spiegel lui a posé la question. Il est temps de confier la mission d’éclaircir cette affaire à une entité indépendante. Au niveau européen, c’est une commission d’enquête internationale qui doit établir dans toute l’Europe ce que la NSA a entrepris sur le territoire de l’UE et contre l’UE. En se posant la question de savoir dans quelle mesure les services secrets nationaux ont collaboré. Ce serait également le moyen de déterminer où se situe vraiment cette Europe en matière de politique intérieure et de droit. Plus que jamais encore auparavant, ce scandale

est une affaire transnationale, face à laquelle les frontières et les lois nationales ne sont que fort peu adaptées. En Allemagne, il s’agirait de la Cour constitutionnelle, à Karlsruhe. Elle a déjà prouvé une fois qu’elle était douée d’un bon flair pour juger de l’équilibre entre sécurité et liberté quand elle a déclaré que la loi allemande sur la conservation des données était anticonstitutionnelle. Or, ce sont précisément ces données que vise la NSA, alors que leur enregistrement, en Allemagne, ne dispose plus d’aucune base légale depuis la décision des juges de Karlsruhe, en mars 2010. Si le BND dit la vérité, si les activités d’espionnage américaines se sont déroulées sans accord préalable, c’est alors le procureur de la République fédérale qui serait en charge du dossier, comme dans le cas de toute activité illégale d’un service secret étranger. Imaginons un instant que ce soient les services russes ou chinois qui aient intercepté chaque mois des millions de données en Allemagne. Des centaines d’enquêteurs se lanceraient sur la trace des espions et ce serait, à juste titre, un scandale de première classe. La NSA rêve d’“Information Superiority”, d’hégémonie sur les informations. L’Etat de droit doit donc se préoccuper désormais d’“Information Sovereignty”, du rétablissement de sa souveraineté et de son droit fondamental à l’autodétermination dans le domaine de l’information. Les révélations d’Edward Snowden représentent un premier pas en ce sens, elles sont dans l’intérêt de tous. Dans sa vidéo, Snowden a expliqué en une phrase une des raisons essentielles pour lesquelles il a parlé : “Je ne veux pas vivre dans un monde où tout ce que je fais et dis est enregistré.” —Laura Poitras, Marcel Rosenbach et Holger Stark Publié le 1er juillet

A la une “Seul contre l’Amérique”, titre Der Spiegel. Le magazine allemand publie dans son édition du 1er juillet les révélations du “traître et héros Edward Snowden” sur la manière dont “les services de renseignements américains espionnent l’Allemagne”, l’Europe et le reste du monde. Des révélations qui ébranlent les Etats-Unis et les relations transatlantiques. “C’est un système dont les dimensions dépassent l’entendement, ce qui, dans une démocratie, doit faire l’objet d’un débat”, souligne Der Spiegel. Et c’est en réalité ce qu’espère provoquer Snowden à l’échelle mondiale.

SUR NOTRE SITE courrierinternational.com A lire également : “Comment les EtatsUnis espionnent leurs alliés”, l’enquête du Spiegel sur les révélations contenues dans les documents secrets de la NSA divulgués par Edward Snowden.

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Revue de presse même si parfois on ne le dirait pas, fait bien partie de l’UE. Cela risque d’avoir de terribles répercussions”, analyse Paolo Soldini.

Royaume-Uni Entre “alliés européens” ● “De nouvelles fuites montrent que les EtatsUnis espionnent leurs alliés européens”, titre The Guardian. Le quotidien britannique publie une liste, fournie par Edward Snowden, de 38 pays “cibles” surveillés par la NSA et souligne : “A côté de ses traditionnels adversaires idéologiques et des pays sensibles du Moyen-Orient, la liste des cibles inclut la délégation de l’Union européenne et les ambassades de France, d’Italie et de Grèce” à Washington. “Le but de l’espionnage contre l’UE était de connaître les désaccords politiques entre Etats membres et leurs conflits internes”, révèle le journal.

Italie L’UE divisée ● “Quand l’Amérique espionne l’Europe”, titre L’Unità. Pour le quotidien de centre gauche, le plus gros scandale réside dans le système mis en place par le service des écoutes britanniques (GCHQ). “Cette fois le conflit ne divise pas les Américains et les Européens, mais les Européens entre eux. Car la Grande-Bretagne,

Belgique Colère ● “L’Europe sur écoute”, titre La Libre Belgique. “A bon entendeur, salut ! Barack Obama sait tout, voit tout, entend tout. L’Europe ne décolère pas d’avoir été espionnée par l’allié américain. Et après ?” s’interroge le quotidien francophone belge en imaginant les conséquences politiques du plus grand scandale d’espionnage américain.

Espagne Paralysie des échanges ● “L’espionnage des Etats-Unis provoque la rage européenne”, titre El Periódico. D’après le journal de Catalogne, les relations sont sérieusement compromises : l’Europe est indignée et demande des explications. “Les négociations sur l’accord de libreéchange risquent d’être paralysées”, avance même le quotidien.

Grèce Diplomates sous surveillance ● “Tollé contre Big Brother”, titre Ta Nea. Les révélations de Snowden n’en finissent plus d’étonner les diplomates, souligne le quotidien grec, qui s’offusque que “des méthodes d’un autre temps [soient] encore utilisées aujourd’hui”. Ta Nea cite aussi un ex-ambassadeur grec à Washington, convié au département d’Etat, qui se serait entendu dire : “Merci de ne pas autant crypter vos messages, car nous passons des heures à les déchiffrer.”

Autriche Un courage héroïque ● “L’homme le plus courageux du monde”, affiche Profil. “Edward Snowden entrera dans l’Histoire, mais cela ne signifie pas que son histoire se terminera bien”, poursuit l’hebdomadaire viennois. Si l’issue de ce combat de David contre Goliath est incertaine, une chose est sûre : les milliards d’internautes savent irrémédiablement qu’“il n’y a pas de vie privée sur la Toile”.


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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1183 du 4 au 10 juillet 2013

↙ Dessin d’Ajubel paru dans El Mundo, Madrid.

ESPAGNE

Les raisins de la misère Une nouvelle loi rabote les retraites de ceux qui ont travaillé à l’étranger. Quelque 20 000 travailleurs agricoles à bas revenus sont aujourd’hui pénalisés pour avoir fait les vendanges il y a quarante ans.

en plaidant un souci d’“équité”. Conformément à la nouvelle loi, que le conjoint touche 1 euro ou 1 000 euros de l’étranger ne change rien à l’affaire. “Depuis 2011, à partir du moment où quelqu’un perçoit une pension en Espagne, il n’est plus considéré comme personne à charge”, explique un porte-parole du ministère, poursuivant : “Il est logique que ce principe s’applique à quelqu’un qui reçoit une aide d’un pays étranger.” Mais le problème tient au profil des citoyens visés par cette disposition : ce sont tous des travailleurs agricoles qui ont eu ponctuellement du travail saisonnier à l’étranger. Le ministère assure ne pas avoir calculé les économies que rapportera cette mesure, ni même le nombre de retraités concernés. “Très peu”, risque le porte-parole. Ce n’est pas l’avis d’Esperanza Tarancón, avocate de la Commission ouvrière d’Albacete, qui a déjà enregistré 40 cas similaires. Le type de victimes est toujours le même : des bergers, des saisonniers… “Des gens affiliés au régime agricole spécial avec très peu de revenus. Nous en avons même vu certains se faire retirer leur pension parce que leur épouse reçoit 20 euros de France”, dit-elle.

“Les victimes sont des gens âgés qui ne savent pas réclamer ce qui leur est dû”

—El País (extraits) Madrid

V

erónico Martínez, 92 ans, est le fils du forgeron de Yetas [province d’Albacete, sud-est de l’Espagne]. Celui-ci lui a transmis son métier. “J’ai appris à ferrer les chevaux, mais quand les tracteurs sont arrivés je n’ai plus eu de travail”, racontet-il assis à une table du café du village. Avec sa femme, Marcela Fernández, il a donc fini par consacrer sa vie aux travaux des champs, à planter des pommes de terre, semer du romarin et de la lavande. Pendant dix-sept ans, il a aussi fait la saison des vendanges ou des tomates en France, avec une équipe d’hommes du village. Marcela l’a accompagné dans huit de ces voyages. “Pour manger, précise-t-elle de sa voix fluette, pas pour le plaisir.” Ils étaient loin d’imaginer que, quarante ans plus tard, ces voyages de deux jours en train et ces séjours de quatre mois à plier l’échine leur coûteraient aussi cher. Le 30 avril, une lettre est partie du bureau de la Sécurité sociale d’Albacete vers Yetas. Elle a gravi la route solitaire qu’empruntent tour à tour les 15 voisins restés au village pour aller chercher des médicaments à la pharmacie, et elle est arrivée entre les mains de Verónico. Le directeur du bureau lui annonçait qu’il allait perdre un tiers de sa retraite [le complément de 180,10 à sa retraite de 598,80 euros] à cause des 79,66 euros français que Marcela

perçoit en compensation de son travail de l’autre côté des Pyrénées. Verónico porte un pull de laine bleu ciel et il a un sonotone. Ses doigts sont déformés par le travail et, malgré ses 92 ans, il continue à cultiver “quatre patates et quatre tomates”. En France, il travaillait dans les environs de Montagnol [dans l’Aveyron], mais une fois il est allé jusqu’à l’océan. Dans une sacoche de cuir, il garde toutes les réponses de l’administration aux lettres qu’il a écrites à Rajoy et à “Mme” Dolores de Cospedal [présidente PP de la région Castille-La Manche] pour leur expliquer qu’avec leur nouvelle pension sa femme et lui n’ont pratiquement pas de quoi vivre et leur rappeler que le Parti populaire avait annoncé une augmentation de 1 % des retraites. “A Tolède, on me répond que c’est à Albacete que je dois m’adresser ; à Albacete, que c’est l’affaire de Madrid… Chacun fait ce qu’il veut, et pour moi, rien ne change.” Inquiet, il souligne qu’en protestant ainsi, il ne cherche à offenser personne. “Ce n’est pas la question, réplique Marcela. Qui mange aujourd’hui avec 500  euros ? Et en plus, nous devons payer une dame car moi, je ne peux plus faire le ménage.” Son mari acquiesce, tout en s’efforçant de garder sa bonne humeur. Puis il s’indigne : “Pourquoi nous baissent-ils nos pensions, à nous qui avons passé notre vie à nous écorcher les genoux ?” A la question du vieux monsieur, le ministère de l’Emploi répond

Selon Pedro Antonio Ruiz, sénateur socialiste d’Albacete, sur les 286 339 retraités touchant une retraite de base en Espagne, 20 000 pourraient être lésés par cette loi. Assis derrière son bureau, le sénateur tente de démêler le labyrinthe de textes législatifs qui ont permis de réduire ainsi les pensions. Dix minutes plus tard, il en vient à une conclusion simple : “Le type qui a fait ça n’en a pas mesuré la portée. Ce n’est pas par souci d’‘équité’, mais pour économiser quelques petits millions sans penser aux conséquences pour les gens”, martèle-t-il. Au ministère de l’Emploi, on reconnaît qu’il y a un peu de cela, en se bornant à commenter que ce qui arrive à Verónico est “un effet indésirable” de la loi. Le sénateur tire une lettre parmi toutes celles qui s’accumulent sur son bureau : elle est signée de José González Moyano, 68 ans, habitant à Villavaliente, dans la province d’Albacete. Son fils, Mateo González, explique par téléphone qu’après avoir travaillé trentecinq ans à son compte pour une entreprise agricole “sans avoir jamais touché un sou de chômage ni pris un seul congé maladie”, José ne perçoit plus que 598,80 euros au lieu de 778 parce que sa femme a commis le péché d’aller travailler trois saisons dans un hôtel en Suisse dans les années 1970. “Au village, sur 250 habitants, il y a quatre cas similaires, dont certains accusent un manque à gagner pour une aide de 20 euros, mais ce sont des gens âgés qui ne savent pas réclamer ce qui leur est dû”, poursuit González. L’une des solutions que le gouvernement propose à ces gens est de renoncer à leur pension étrangère, mais souvent il s’agit précisément d’un droit auquel on ne peut pas renoncer. La Suisse a ainsi fait savoir à l’épouse de José González qu’elle n’avait aucun moyen de refuser ses 64 euros. —Jerónimo Andreu Publié le 9 juin

Des étudiants et des professeurs à bout de souffle Dans le cadre des mesures d’austérité, le ministère de l’Education prévoit de revoir à la baisse les bourses universitaires. Témoignages. —Infolibre Madrid

P

edro González, 23 ans, étudiant en cinquième année d’ingénierie civile à l’université polytechnique de Madrid, est plongé dans ses examens de fin d’année. Tout comme Carolina Plata, 22 ans, qui n’a plus qu’un an à faire pour terminer son double diplôme de journalisme et de communication audiovisuelle à l’université Carlos III [Madrid], et Isabel Blanco, 20 ans, étudiante en histoire de l’art à la Complutense [université madrilène]. Entre les piles de notes, les tasses de café et les nuits blanches, tous attendent avec impatience la fin des épreuves, l’arrivée des vacances… et la rentrée des classes. Oui, vous avez bien lu : leur principal souci, aujourd’hui, c’est de pouvoir se réinscrire sans problème à l’université en septembre. Pour cette année, ils ont bénéficié d’une aide, mais à l’heure où le ministère de l’Education prévoit de réduire le montant et le nombre des bourses [voir ci-dessous], ils craignent d’avoir de sérieux problèmes pour financer leurs études l’année prochaine. “Mon objectif premier est de ne pas rater mes examens pour ne pas avoir à payer une seconde inscription”, explique Pedro. Ces quatre

Contexte

Touche pas à ma bourse ! ●●● Les coupes budgétaires touchent toutes les couches de la société, y compris les étudiants. L’université compte 30 % de boursiers, un nombre en baisse pour la première fois depuis 2006 “à cause des exigences imposées par le ministère de l’Education”, rapporte La Vanguardia : 18 000 de moins tous niveaux confondus d’après le gouvernement ; 30 000 d’après les directeurs d’université. Le ministère prévoyait par ailleurs d’élever la moyenne nécessaire pour bénéficier d’une bourse universitaire (de 5,5 à 6,5 sur 10). Mais, face au tollé provoqué, cette initiative a finalement été abandonnée. Environ 480 000 jeunes Espagnols bénéficient d’une bourse pour leurs études, tous niveaux confondus (soit 20 % du total). “Un chiffre très en dessous de ceux des pays voisins”, précise le quotidien de Barcelone..


EUROPE.

Courrier international — no 1183 du 4 au 10 juillet 2013

ALLEMAGNE

↓ Dessin de Falco, Cuba.

Pourquoi sont-ils si mal fagotés ? Réflexions estivales et néanmoins philosophiques sur le manque de goût légendaire des Allemands.

—Cicero (extraits) Berlin

S

oit les Allemands ont perdu leur bon goût, soit ils n’en ont jamais eu”, écrivait Anton Tchekhov, en 1904. Le peintre George Grosz disait la même chose en termes encore plus directs : “Etre allemand a toujours signifié ne pas avoir de goût.” Leur diagnostic se vérifie-t-il ? Sommes-nous, nous Allemands, si dépourvus de goût et de sens esthétique ? Ou bien ne s’agit-il que d’un cliché de plus ? Les Italiens sont vaniteux, les Français possèdent esprit et élégance, et les Allemands sont d’éternels rustres imperméables au raffinement et à la civilisation. Les clichés ont toujours un fond de vérité. Force est de reconnaître que l’image de rustauds mal dégrossis dont sont accablés les

dernières années, grâce à ses bons résultats universitaires et aux revenus modestes de ses parents (un père hôtelier, une mère à son compte), il a reçu environ 6 000 euros. L’an dernier, sa mère ayant gagné un peu plus, sa bourse a été réduite de moitié. “Je crains qu’ils me donnent encore moins d’argent maintenant. Je devrai donc chercher un stage par moi-même, mais à vrai dire, je me vois plutôt travailler comme garçon de café ou téléopérateur”, soupire-t-il, résigné. Pour l’instant, il paye 300 euros de loyer et cherche déjà un logement moins cher à Madrid. Pendant toute l’année, il a photocopié les livres de ses camarades ou de la bibliothèque pour ne pas avoir à les acheter. “Ils coûtent très cher”, s’excuse-t-il. Carolina, originaire de Grenade, a choisi de faire ses études à Madrid et, comme Pedro, elle perçoit une bourse de mobilité. Depuis quelques mois, cependant, elle travaille quinze heures par semaine au guichet d’un cinéma afin de compléter les quelque 360 euros mensuels – 3 303 par an, exactement – que lui verse le ministère de l’Education. “Je viens d’une famille monoparentale, explique-t-elle. Avec son salaire, ma mère doit payer mes études et celles de ma sœur, et elle n’y arrive pas.” Carolina effectue son cursus dans le cadre du plan Bologne [un programme européen d’enseignement], qui oblige à assister aux cours, posant ainsi problème aux étudiants qui ont besoin de travailler pour financer leurs études. “Il faut trouver un équilibre et voir ce qui est le plus avantageux, car si on travaille, non seulement on a moins le temps d’étudier mais en plus on perd les aides. Mais je pense que beaucoup d’entre nous n’auront plus le choix”, ajoute Pedro. Isabelle, ce sont ses grands-parents qui financent ses études. Elle a deux sœurs et

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ses parents – le père employé dans une société de sécurité, la mère au chômage – ne pouvaient pas l’aider. Dans un premier temps, elle a décroché une bourse d’ingénierie environnementale, mais elle a abandonné. Elle a donc dû rembourser les 4 118 euros qu’elle avait déjà investis pour payer sa première année d’histoire de l’art. Elle espère avoir tous ses crédits, afin d’obtenir une aide pour sa deuxième année. En attendant, elle compte travailler cet été et elle cherchera également un emploi pour l’an prochain. La dernière campagne du Mouvement d’action étudiante (MAE), un collectif créé par des étudiants d’universités andalouses, vise à dénoncer cette situation qui touche de nombreux étudiants et à leur venir en aide. Les jeunes ne sont toutefois pas les seuls à s’en inquiéter : de l’autre côté de la barrière, des enseignants sont également effarés de voir leurs classes se vider et la crise balayer les rêves de leurs étudiants. José Manuel López Nicolás, professeur de chimie à l’université de Murcie, a exprimé son chagrin sur son blog : il a consacré un post à l’histoire d’un de ses élèves, l’un des meilleurs de la classe, qui, pour n’avoir pas pu payer ses frais de scolarité échelonnés en mensualités, avait été exclu du cours. López Nicolás a intitulé son post “Un système de merde” car, comme il l’a expliqué dans une interview à la chaîne de radio Cadena Ser, c’était “l’expression la plus politiquement correcte” qui lui soit venue à l’esprit pour qualifier cette situation. Depuis, son post fait le tour des réseaux sociaux. —Elena Herrera Publié le 11 juin

indigènes de Germanie ne vient pas de nulle part. Il suffit d’aller dans une zone piétonne pour s’en convaincre : les rues commerçantes sont peuplées d’individus aussi informes et et ternes que les nippes – K-way, jeans et chaussures orthopédiques – qui leur servent de vêtements. Et l’arrivée impromptue d’un été de deux semaines va faire tomber les derniers tabous esthétiques : c’est l’époque où l’impudique Germain en manque de soleil débarrasse son corps mou et blafard de tout ce qui ressemble de près ou de loin à un vêtement. Affublé d’un tee-shirt et d’un short, il traîne ses tongs en ville comme s’il était dans son jardin. Il ne lui vient pas un instant à l’idée qu’on ne se conduit ni ne s’habille de la même manière en privé et en public. Les peuples civilisés savent fort bien que l’expression de l’individualité, le jeu avec les convenances vestimentaires et l’étiquette ne sont possibles que lorsqu’il existe des règles que l’on peut briser ou réinterpréter de manière créative ou ironique. Mais ce modèle paraît suspect au Germain en coupevent. Lui se sent nettement plus à l’aise dans une esthétique uniformisante de masse, quelque part entre le prolétaire chic et le petit-bourgeois ordinaire. En ce sens, le rapport des Allemands à la mode reflète bien le pays et sa relation au monde. —Alexander Grau Publié le 29 juin

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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

france

Courrier international — no 1183 du 4 au 10 juillet 2013

→ Illustration d’ Umberto Mischi parue dans Il Sole-24 Ore, Milan.

Urbanisme. Ce n’est pas la tour Eiffel qui fait Paris

Toits

Etudes scientifiques à l’appui, c’est à l’aspect de ses balcons et fenêtres que l’on reconnaît surtout la capitale. Balcons

—Il Sole-24 Ore Milan

Q

u’est-ce qui fait qu’une ville est précisément cette ville et pas une autre ? Quelles sont les caractéristiques qui permettent de l’identifier parmi toutes les autres ? La réponse la plus évidente : les aspects saillants du tissu urbain, les monuments qui, au cours de l’histoire récente ou moins récente, ont rendu cette ville identifiable et unique – ses symboles, en d’autres termes. Rome est définie par le Colisée, car il n’existe pas d’autre Colisée ; Paris est représenté par la tour Eiffel parce qu’on ne la trouve pas ailleurs, et ainsi de suite. Ce qui rend une ville reconnaissable entre toutes se réduirait donc à un nombre extrêmement limité d’éléments : la plus petite unité matérielle aurait la plus grande portée sémantique. En réalité, les choses sont plus complexes. L’année dernière, une équipe de chercheurs du laboratoire Graphics de l’université américaine Carnegie Mellon a réalisé une expérience intéressante à ce sujet, entre psychologie, sociologie et urbanisme. Les résultats ont fait l’objet d’un article justement intitulé What Makes Paris Look Like Paris ? Pourquoi Paris ressemble-t-il à Paris ? Ces chercheurs sont partis du postulat que ce ne sont pas les grands monuments – qu’on ne voit qu’en certains endroits et de certains points ou qui peuvent être reproduits – qui définissent la particularité d’un environnement urbain, mais bien certains motifs visuels récurrents dans toute la zone urbaine. Ainsi, ce n’est pas tant la tour Eiffel que les balcons en fer forgé qui “font typiquement parisien”. La validité de cette thèse a d’abord été confirmée de manière empirique. Confronté à une série de clichés représentant des détails aléatoires (tels des coins de rue sans signes distinctifs forts), dont la moitié

venait de Paris et le reste de onze autres villes, un groupe de personnes a su identifier la capitale française près de huit fois sur dix. Les chercheurs ont alors élaboré un algorithme capable d’isoler les motifs pertinents à partir de la gigantesque base de données qu’est Google Street View (considérée comme une plateforme idéale puisqu’elle se limite à photographier les rues et les places de manière neutre, sans aucune sélection). Cependant, la requête ne pouvait pas être trop vague : les signes distinctifs retenus devaient en effet être à la fois fréquents et pertinents en matière de géolocalisation. Ainsi, ni les trottoirs (très fréquents, mais en aucun cas caractéristiques) ni le Louvre (parfaitement typique, mais unique) ne pouvaient être pris en compte. Les détails techniques du processus sont complexes, et nous vous les épargnons. Quoi qu’il en soit, le résultat a été soumis une nouvelle fois, et avec succès, à un groupe de personnes : les images sélectionnées par le logiciel du Carnegie Mellon étaient la plupart du temps associées à la bonne ville. L’hypothèse selon laquelle un espace urbain se reconnaît principalement aux détails répétés et caractéristiques serait donc vérifiée. (C’est d’ailleurs pour cela que l’algorithme

Un groupe test a pu identifier Paris à partir de clichés de détails aléatoires Le but de ce travail : “un récit stylistique de notre expérience visuelle”

n’a pas donné de résultats satisfaisants avec les villes américaines, qui manquent généralement de cohérence stylistique et d’homogénéité architecturale.) Pour résumer, Paris est Paris parce qu’on y trouve des balcons en fer forgé et des fenêtres avec des garde-fous ornés – et non parce qu’elle est dominée par une gigantesque tour de métal. Le diable de l’identification est donc véritablement dans les détails : les “images de carte postale” ont une portée symbolique, mais ne révèlent pas grand-chose sur l’espace qui les entoure. Le travail de Carnegie Mellon constitue un grand pas en avant à de nombreux points de vue : d’une part, il aide à mieux comprendre les principes qui régissent la perception d’un espace complexe ; d’autre part, il permet de générer des modèles urbains vraiment efficaces, car ils répondent justement à ces principes. Il devient donc possible, par exemple, de choisir quels détails il est préférable de cadrer pour un film (ou de récréer dans un dessin animé) afin de restituer la nature d’un lieu. Comme l’expliquent les cinq scientifiques, le but ultime de ce travail est de fournir “un récit stylistique de notre expérience visuelle”. Mais ce n’est pas tout : l’algorithme de recherche peut également se révéler utile en histoire de l’art (quels détails permettent d’identifier un tableau de l’école flamande ?), en géographie au sens large (quels sont les modèles récurrents sur le continent européen ?) ou encore en esthétique commerciale (qu’est-ce qui fait qu’un produit Apple est bien un produit Apple ?) et ainsi de suite. Le tout avec l’avantage d’une approche informatique, c’est-à-dire avec la capacité d’isoler des signes distinctifs là où l’on n’éprouvait tout au plus qu’une impression. —Giorgio Fontana Publié le 25 juin

Fenêtres

Vitrines

Trottoirs


Courrier international — no 1183 du 4 au 10 juillet 2013

FRANCE.

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Fenêtres

Enseignes

Portes


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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

amériques

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↙ Sur la pancarte : “Des emplois !” Sur la banderole : “Brésil : ça suffit !” “On se croirait dans un pays du tiers-monde.” “Pire : on se croirait en Europe !” Dessin de Chappatte paru dans l’International Herald Tribune, Paris.

Brésil.La reine Dilma entendra-t-elle le peuple ? Le célèbre théologien Frei Betto dépeint les tensions actuelles sous la forme d’un conte.

Investissements

Le coût exorbitant du Maracanã Dépenses publiques engagées pour la rénovation du stade de Rio (en reais*) 1999 : 106 MILLIONS

EN VUE DU MONDIA DES CLUBS 2000. RÉDUCTION DE LA CAPACITÉ ET INSTALLATION DE SIÈGES AU NIVEAU SUPÉRIEUR.

2006 : 304 MILLIONS

EN VUE DES JEUX PANAMÉRICAINS 2007. RÉDUCTION DE LA CAPACITÉ, NOUVELLES TRIBUNES ABAISSEMENT DE LA PELOUSE.

2010 : 883 3 MILLIONS EN VUE DU MONDIA E 22014. NOUVELLE TO TOITURE, RÉDUCTION D LA CAPACITÉ DE (7 000 PLACES), (76 R RECONSTRUCTION D D’UNE TRIBUNE, C CONSTRUCTIONS D 108 LOGES ET DE D D’UN NOUVEL ACCÈS.

Total : 1,73 milliard, soit l’équivalent de :

2x

SOCCER CITY, LE STADE D’OUVERTURE DU MONDIAL 2010 EN AFRIQUE DU SUD

4x

SANG-AM, LE STADE D’OUVERTURE DU MONDIAL 2002 EN CORÉE DU SUD

Concession au privé du Maracanã pour 35 ans. Bénéfice à l’issue de la concession : 2,94 milliards. * 1 million de reais : 0,3 million d’euros. SOURCES : AGÊNCIA PÚBLICA, INSPECTION GÉNÉRALE DES FINANCES, COMITÉ POPULAIRE RIO-COPA

—Brasil de Fato (extraits) São Paulo

I

l était une fois un royaume gouverné par un roi despotique. Sa Majesté opprimait ses sujets et faisait arrêter, torturer, assassiner ceux qui s’opposaient à lui. Le règne de terreur se prolongea pendant vingt et un ans [la dictature, de 1964 à 1985]. Les plébéiens, réfractaires, réagirent. Ils prouvèrent que le roi était nu, ils dénoncèrent ses atrocités, occupèrent les chemins et les places du royaume, jusqu’à ce que le roi perde sa couronne. Plusieurs ministres du roi déchu occupèrent successivement le trône, sans que les conditions économiques des sujets connaissent une amélioration. On décida même de changer la monnaie et de la baptiser d’un nom aristocratique : real [1994]. Toujours insatisfaite, la plèbe parvint à mettre sur le trône l’un des siens. Une fois couronné, le roi plébéien [Lula] s’évertua à lutter contre la faim, facilita l’accès de ses sujets au crédit, exonéra de taxes les produits de première nécessité, tout en favorisant

L’auteur CARLOS ALBERTO LIBÂNIO CHRISTO Né au Brésil en 1944, Carlos Alberto Libânio Christo, plus connu sous le nom de Frei Betto, est un des porte-parole historiques de la théologie de la libération. Dominicain, emprisonné cinq ans pendant la dictature, il a joué un rôle important dans la création du Parti des travailleurs et du Mouvement des sans-terre. Un temps conseiller du président Lula, Frei Betto est aujourd’hui un intellectuel respecté, toujours engagé dans la bataille des droits de l’homme.

les affaires des ducs, comtes et barons. Le royaume obtint, de fait, des améliorations successives avec le roi plébéien. Celui-ci, cependant, s’entoura de nobles et de seigneurs féodaux dont il écoutait les conseils et qui bénéficiaient des ressources du trésor royal. Des projets grandioses furent réalisés, dévastant des forêts, polluant des fleuves et, plus grave, menaçant la vie des peuples primitifs du royaume. Pour se maintenir au pouvoir, la maison royale fit un pacte avec toutes les lignées de sang bleu, bien qu’un grand nombre aient des liens privilégiés avec le trésor royal. A l’extérieur du château, les plébéiens se sentaient considérés, leur vie s’améliorant. Ils voyaient la misère se réduire et avaient accès au crédit pour acquérir leurs voitures. Pourtant, une insatisfaction planait sur le royaume. Les vassaux étaient conduits au travail dans des charrettes exiguës et payaient cher pour ce transport précaire. Les écoles n’enseignaient presque rien de plus que le b.a.-ba et les soins de santé étaient aussi

inaccessibles que les joyaux de la couronne. En cas de maladie, les sujets souffraient, en plus des douleurs inhérentes au mal qui les affectait, du mépris de la maison royale et de l’inefficacité d’un SUStème [en référence au SUS, le système de santé brésilien] qui, fréquemment, tuait dans la file d’attente le patient en quête de guérison. Les plébéiens se plaignaient. Mais la maison royale n’entendait pas, excepté lorsqu’il s’agissait d’applaudissements reflétés dans les enquêtes réalisées par les hérauts du royaume. Le château s’isola de la clameur des sujets, surtout après que le roi eut abdiqué en faveur de la reine [Dilma Rousseff]. Les douves furent remplies de crocodiles, le pont-levis relevé et les audiences accordées aux représentants de la plèbe furent annulées ou, au mieux, concédées par un ministre affable. En milieu d’année, la cour fit la promotion, avec force ostentation, des jeux royaux. Des athlètes de tous les coins du monde s’y pressèrent. Des arènes magnifiques furent construites en un temps record,


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AMÉRIQUES.

Courrier international — no 1183 du 4 au 10 juillet 2013

↙ Dessin de Cost paru dans Le Soir, Bruxelles.

La gratuitĂŠ, ça marche ! Une poignĂŠe de villes ne font pas payer les transports en commun – ce que rĂŠclament les manifestants brĂŠsiliens. Exemple Ă Agudos, dans l’Etat de SĂŁo Paulo. —O Estado de SĂŁo Paulo SÄ o Paulo

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des employĂŠs.â€? Aujourd’hui, l’industrie est le principal secteur d’activitĂŠ ĂŠconomique de la ville, principalement du fait de la prĂŠsence des usines d’AmBev [premier brasseur d’AmĂŠrique du Sud] et de Duratex [premier producteur de panneaux de particules du continent]. “Au dĂŠpart, je pensais que cela n’aurait pas de sens, mais ensuite je me suis aperçu que ďŹ nancièrement on pouvait le faireâ€?, explique le responsable chargĂŠ du transport gratuit, JosĂŠ Carlos Octaviani. Dix ans plus tard, les bus

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ous les jours, près de 9 000 personnes utilisent les bus d’Agudos sans rien payer. Depuis 2003, la ville, qui se trouve Ă  330 kilomètres de SĂŁo Paulo, met Ă  la disposition de ses 36 000 habitants des transports en commun gratuits. La mesure avait ĂŠtĂŠ mise en place par le maire de l’Êpoque, JosĂŠ Carlos Octaviani, un ancien balayeur de rues. Très populaire, il avait ĂŠtĂŠ rĂŠĂŠlu avant de cĂŠder la place Ă  son neveu, Everton Octaviani. Celui-ci nĂŠgocie actuellement l’achat de nouveaux vĂŠhicules pour renouveler en partie la otte de 14 bus (plus 2 vĂŠhicules en rĂŠserve), qui rĂŠalisent deux parcours quotidiens dans une commune dont la superďŹ cie est de 968 kilomètres carrĂŠs. Selon le maire, le salaire moyen de la population d’Agudos est de 1 000 reais [350 euros]. “Si nous faisions payer les transports, cela coĂťterait entre 1,50 et 2 reais, souligne Everton Octaviani. Une famille de quatre personnes dĂŠpenserait au minimum 12 reais par jour, soit 360 reais par mois.â€? Les dĂŠpenses liĂŠes aux transports sont de l’ordre de 1,4 million de reais par an, selon la municipalitĂŠ. “Cependant, le bus gratuit attire les investissements, ĂŠtant donnĂŠ que des entreprises s’installent ici en tenant compte de l’avantage de ne pas avoir Ă  prendre en charge le transport

circulent toutes les heures et sont toujours pleins. L’après-midi, il est courant de voir circuler 4 bus – les autres roulent aux heures de pointe ou lors de sorties particulières, comme lorsqu’ils emmènent les ĂŠcoliers aux cours de judo, de natation et de capoeira. La municipalitĂŠ possède ĂŠgalement un parc de minibus scolaires gratuits, accessibles aux handicapĂŠs, et des camionnettes gĂŠrĂŠes par une sociĂŠtĂŠ privĂŠe qui circulent sur le territoire rural de la commune. Plusieurs [des 14 bus] sont en mauvais ĂŠtat, avec des sièges cassĂŠs, dĂŠgradĂŠs et sales. “Le vandalisme est un problèmeâ€?, regrette Miriam Fernandes, une femme de mĂŠnage qui prend le bus tous les jours. Marilene Lopes, femme au foyer, ajoute que “les gens doivent apprendre Ă  donner de la valeur Ă  ce qu’ils ontâ€?. Elle prĂŠcise nĂŠanmoins que les transports en commun ici sont une “bĂŠnĂŠdictionâ€?. Miriam Fernandes conďŹ rme : “Si je devais payer le bus, ce serait très diďŹƒcile compte tenu de mon budget.â€? Everton Octaviani aďŹƒrme que le nombre d’usagers des transports en commun a doublĂŠ avec la gratuitĂŠ. “Grâce aux ĂŠconomies rĂŠalisĂŠes, les gens parviennent par exemple Ă  amĂŠliorer l’alimentation de leurs enfants.â€? JosĂŠ Carlos Octaviani n’est pas peu ďŹ er de ce qu’il considère comme “la plus grande Ĺ“uvre sociale de [sa] villeâ€?. —Clarice Cudischevitch PubliĂŠ le 14 juin

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et le trĂŠsor royal ďŹ t la joie et la fortune de beaucoup, qui dĂŠpensaient un et empochaient cent en retour. Ce fut alors que le bouillon dĂŠborda. La plèbe, mĂŠcontente du prix ĂŠlevĂŠ des entrĂŠes et de l’augmentation des billets de transport en charrette, occupa les chemins et les places. Pesèrent ĂŠgalement dans sa dĂŠcision l’indignation face Ă l’impunitĂŠ des corrompus et la tentative de faire taire les dĂŠfenseurs des droits des sujets contre les abus des nobles. La vassalitĂŠ voulait plus : une ĂŠducation de qualitĂŠ dont bĂŠnĂŠďŹ ciaient les ďŹ ls de la noblesse ; une santĂŠ accessible Ă  tous ; le contrĂ´le du dragon de l’ination, dont la gueule avait recommencĂŠ Ă  cracher des ammes menaçantes. Ce fut alors que la maison royale se rĂŠveilla ! Des torches furent allumĂŠes au château. La reine, perplexe, chercha conseil auprès du roi qui avait abdiquĂŠ. Le prix des billets des charrettes fut aussitĂ´t rĂŠduit. DĂŠsormais, le royaume, au cĹ“ur des turbulences, se souvient que le peuple existe et dĂŠtient un pouvoir invincible. Le château promet d’ouvrir le dialogue avec les reprĂŠsentants de la plèbe. Des princes hostiles Ă  la reine menacent de s’emparer du trĂ´ne. Le danger plane Ă  l’horizon qu’un despote se prĂŠvale du mĂŠcontentement populaire pour, une nouvelle fois, imposer au royaume un rĂŠgime de terreur. L’espoir est que s’ouvrent les canaux entre la plèbe et le trĂ´ne, que la clameur populaire trouve une oreille attentive au château, que les demandes soient prestement prises en considĂŠration. Et, surtout, la maison royale doit entendre la voix des jeunes sujets, qui ne savent pas comment transformer leur indignation et leur rĂŠvolte en propositions et projets pour une vĂŠritable dĂŠmocratie, aďŹ n qu’il n’y ait pas de risque de voir revenir au château des despotes corrompus et dĂŠmagogues, laquais des seigneurs fĂŠodaux et de maisons royales ĂŠtrangères. —Frei Betto PubliĂŠ le 26 juin

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Contexte

Une prÊsidente en chute libre ��� A-t-elle ÊtÊ à la hauteur des ÊvÊnements ? En mai, la prÊsidente Êtait au plus haut dans les sondages et semblait en mesure de remporter la prÊsidentielle de 2014 dès le premier tour. En face, AÊcio Neves, le probable candidat du Parti de la socialdÊmocratie brÊsilienne (PSDB, centre), ne voyait pas le bout du tunnel. Mais les manifestations de juin ont rebattu les cartes. La dernière enquête de Folha de São Paulo accorde à Dilma Rousse 30 % des intentions de vote, une chute de 21 % par

rapport à dÊbut juin. La grande gagnante est la candidate Êcologiste Marina Silva, qui passe de 16 à 23 %. L’hypothèse d’un retour de Lula semble ÊcartÊe, l’ancien prÊsident se rÊservant pour 2018. Point positif, la proposition de consultation populaire faite par Dilma Rousse pour changer le système politique et Êlectoral est soutenue à une très large majoritÊ (68 %). En plus des mesures annoncÊes en matière de santÊ, d’Êducation, de transports et de lutte contre la corruption. Ce qui lui vaut les louanges

de l’hebdomadaire IstoĂŠ : “Alors que les parlementaires et les gouverneurs gardaient le silence [face aux manifestations], la prĂŠsidente ne s’est pas cachĂŠe. CritiquĂŠe pour ĂŞtre peu loquace et autoritaire, elle a passĂŠ son temps Ă dialoguer.â€? Mais autre son de cloche dans l’hebdomadaire conservateur Veja : “Dilma Rousse a tentĂŠ de se rapprocher du peuple rĂŠel ; un ďŹ asco. Elle espère que la rĂŠvolte s’Êteindra d’elle-mĂŞme et qu’elle retrouvera sa popularitĂŠ. Ce n’est pas gagnĂŠ.â€?

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AMÉRIQUES.

Courrier international — no 1183 du 4 au 10 juillet 2013

ÉTATS-UNIS

↙ Dessin de Martirena, Cuba.

Violence durable à Chicago Le nombre de meurtres a beau avoir chuté depuis les années 1990, les habitants de la ville se sentent toujours aussi peu en sécurité.

“C’est bien mais ce n’est pas encore suffisant”, a déclaré dans un entretien le maire de Chicago à propos de l’amélioration des statistiques de sa ville. Il a raconté sa récente rencontre avec une mère de famille qui lui a confié que, depuis que la ville était saturée d’officiers de police, elle ne tremblait plus à l’idée de laisser son fils aller à l’école à pied. “Pour moi, c’est vraiment ça le plus important, qu’une mère retrouve la sérénité.”

Poudre aux yeux. De leur côté,

—The New York Times (extraits) New York

De Chicago l y a un an, la recrudescence de la violence des gangs à Chicago faisait les gros titres, et pour son premier mandat à la tête de la ville, le maire [et ancien secrétaire général de la MaisonBlanche], Rahm Emanuel, était mis à rude épreuve. Depuis, la criminalité a fortement baissé dans la ville d’adoption du président Obama, qui n’avait pas connu une telle embellie depuis le début des années 1960. Entre janvier et juin 2013, le nombre de meurtres – qui avait dépassé celui de New York et de Los Angeles l’année dernière – a chuté de 34 % par rapport à la même période en 2012. Et à la date du 10 juin Chicago, la troisième ville du pays, avait enregistré 146 homicides, soit 76 de moins qu’en 2012 et 16 de moins qu’en 2011, l’une des années les plus calmes des cinq dernières décennies.

I

Ces derniers mois, 400 policiers ont été déployés chaque jour sur le terrain et ils quadrillent désormais en permanence les vingt quartiers les plus dangereux de la ville, au prix de nombreuses heures supplémentaires. La police essaie d’anticiper les représailles entre membres de gangs grâce à une analyse détaillée des données sur les dizaines de milliers de personnes soupçonnées d’appartenir à un gang, sur leur territoire et leurs rivalités. La police a également identifié plus de 400 personnes proches des gangs et susceptibles d’être impliquées dans un homicide, en tant que victime ou meurtrier. Alors que le maire de la ville amorce la deuxième moitié de son mandat et compte se représenter en 2015, on ignore si cette diminution de la violence se confirmera sur le long terme. Le nombre d’homicides a également baissé de plus de 22 % à New York et de plus de 17 % à Los Angeles.

les sceptiques et les opposants se demandent si la ville a vraiment les moyens de continuer à payer cette présence policière additionnelle. Fin avril, 31,9 des 38 millions de dollars [près de 30 millions d’euros] affectés par la municipalité au paiement des heures supplémentaires de la police avaient déjà été dépensés. Pour les leaders syndicaux de la police, ces efforts ne sont que “de la poudre aux yeux”. Ils redoutent une instrumentalisation des statistiques affolantes de 2012 pour présenter un tableau faussement idyllique de 2013. Selon eux, pour que les efforts de ce genre soient viables, il faudrait augmenter les effectifs de la police. “C’est un peu prématuré de dire que ce phénomène va s’inscrire dans la durée”, explique Jens Ludwig, directeur du laboratoire de criminologie de l’université de Chicago. “Mais tout le monde à Chicago veut y croire. Même s’il est encore trop tôt pour sortir le champagne, je garde les doigts croisés.” Dans certains des quartiers de la ville les plus gangrenés par la violence, et même si les statistiques suggèrent une amélioration, les habitants se sentent toujours aussi peu en sécurité. En outre, ils s’inquiètent de la fermeture sans précédent de nombreuses écoles primaires cet automne [en raison de baisses d’effectifs], qui va contraindre de nombreux enfants à traverser des quartiers contrôlés par les gangs pour se rendre dans leur nouvelle école.

Plus de 500 personnes ont été tuées à Chicago l’année dernière, des jeunes hommes pour la plupart

Vu d’ailleurs

avec Christophe Moulin et Eric Chol

En direct vendredi à 17 h 10, samedi à 21 h 10, et dimanche 14 h 10 et 17 h 10.

Les décès par balle d’enfants de moins de 16 ans ont beau avoir diminué de 46 % par rapport à l’année dernière, la réalité n’en reste pas moins dramatique : le 4 juin, un garçon de 9 ans a été tué alors qu’il conduisait la voiture de sa mère ; en avril, un jeune homme de 15 ans, proche des gangs selon la police, a été tué tout près de la maison que possède Obama dans le quartier de Hyde Park. En mars, un bébé de 6 mois, Jonylah Watkins, a été tué par balle dans les bras de son père. “Si vous voulez mon avis, rien n’a changé”, lance Magnolia Howard, qui vit à proximité d’un commissariat à Englewood, un quartier pauvre où la criminalité a baissé de 19 % cette année. “Je n’ose toujours pas laisser jouer mes gosses devant la maison.” Plus de 500 personnes ont été tuées à Chicago l’année dernière, des jeunes hommes pour la plupart, morts dans des échanges de tirs entre gangs, ceux-ci prospérant par centaines dans les quartiers du sud et de l’ouest de la ville. Comme dans la majorité des grandes villes du pays, la situation est moins catastrophique que dans les années 1990, où le nombre d’homicides dépassait parfois 900 par an. Mais la violence de l’année 2012, avec une augmentation de 12 % des meurtres par rapport à l’année précédente, a attiré l’attention nationale.

déployé davantage de policiers. De jeunes recrues ont été affectées à des patrouilles à pied dans les quartiers chauds, qui représentent seulement 3 % de l’espace géographique de la ville mais concentrent 20 % des délits les plus graves. “Cette situation est viable, explique le maire, parce que nous obtenons les résultats que je souhaitais obtenir.” Toutefois, ces résultats ne sont d’aucun réconfort pour des gens comme Jonathan Watkins, pris dans une fusillade alors qu’il changeait la couche de son bébé sur le siège passager de son minivan garé dans le South Side, au mois de mars dernier. D’après les autorités, les coups de feu étaient probablement destinés à M. Watkins, proche d’un gang et déjà pris trois fois pour cible par le passé. “Je sais qu’elle me regarde de là-haut et je ne peux pas continuer ma vie d’avant”, explique le jeune homme de 29 ans. Il n’est pas près d’oublier les cris de sa fille Jonylah et le dernier regard qu’elle lui a lancé. —Monica Davey

Davantage de policiers. En février, même le président Obama a évoqué la violence lors d’un déplacement dans la ville, et sa femme Michelle a assisté aux funérailles de Hadiya Pendleton, une jeune lycéenne tuée par balle fin janvier, quelques jours seulement après avoir assisté à la seconde cérémonie d’investiture du président à Washington. Pour sortir de cette situation, le maire, qui a l’habitude de dire qu’il n’y a pas qu’une seule réponse à la violence, a multiplié les initiatives : il a débloqué des fonds pour les activités périscolaires et les jobs d’été, mis en place une application plus stricte des lois sur l’absentéisme scolaire et des couvre-feux ; il a également mis à contribution des fonds privés pour réduire le chômage des jeunes (les promesses de dons ont atteint 41 millions de dollars depuis février) et surtout

300

L’actualité française vue de l’étranger chaque semaine avec

Publié le 11 juin

Capitale du crime Nombre de meurtres à Chicago de 1963 à 2013 400

200

100

DU 1ER JANVIER AU 31 MAI DE CHAQUE ANNÉE

0

1963 1973 1983 1993 2003 2013 SOURCES : “THE NEW YORK TIMES”, CHICAGO POLICE DEPARTMENT

Nombre de meurtres en 2012, par ville

499

CHICAGO

414

NEW YORK LOS ANGELES

298

SOURCES : “NEW YORK DAILY NEWS”, REUTERS

Ibo Ogretmen / LCI

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Courrier international — no 1183 du 4 au 10 juillet 2013 ↙ Dessin de Haddad paru dans Al-Hayat, Londres.

moyenorient

Egypte. “Morsi, un cauchemar” Au Caire et dans les grandes villes égyptiennes, la foule a occupé les lieux emblématiques de la révolution de 2011 pour exiger le départ du président islamiste honni.

—Al-Monitor (extraits) Washington Au Caire omparé aux millions de manifestants du 30 juin dernier, le soulèvement de janvier 2011 [qui a entraîné la chute du régime Moubarak], semble avoir peu mobilisé. Des dizaines de milliers de manifestants ont passé la nuit du 29 juin sur la place Tahrir, épicentre de la contestation. A midi, la place ne pouvait déjà plus accueillir un seul manifestant, des dizaines de cortèges étant partis de tous les quartiers du Caire ou presque. Jusqu’au crépuscule, les manifestants ont continué à se diriger vers le palais présidentiel en réclamant le départ du président Mohamed Morsi. Les condamnations, les moqueries et même les insultes les plus crues composaient la majeure partie des slogans adressés à Morsi et à

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son mouvement, les Frères musulmans, et ces slogans résonnaient dans toutes les grandes rues du Caire alors que la capitale était complètement paralysée par les manifestations. “Le peuple réclame la chute du régime”, pouvait-on entendre comme une réminiscence des dixhuit jours de colère de janvier 2011, qui avaient mis fin à trente ans de dictature de Moubarak. Mohamed El-Baradei, lauréat du prix Nobel de la paix en 2005 et ancien directeur de l’Agence internationale de l’énergie atomique, se trouvait aux côtés de Munir Abdel Nour, leader du parti Wafd et ancien ministre du Tourisme, et d’Ahmed Said, président du très populaire parti des Egyptiens libres, à la tête des milliers de manifestants qui se sont rassemblés et ont défilé du quartier Mohandessin à la place Tahrir. “Morsi n’a plus sa place ni dans le cœur, ni dans l’esprit, ni dans la

vie des Egyptiens. Il n’est plus qu’un cauchemar dont nous venons de nous réveiller”, lance Mohamed Abdelhakim, un ingénieur de 36 ans qui restera dans la rue tant que Morsi restera au pouvoir. “Bientôt il sera mis à la porte du palais présidentiel : il vivra et mourra en disgrâce”, poursuit Abdelhakim, tandis que derrière lui des milliers de voix martèlent : “Dégage ! Dégage !” Quand ils passaient devant les postes de police et de sécurité, les manifestants en profitaient pour serrer les mains des policiers et des soldats qui leur faisaient le signe de la victoire. “Tout le monde le déteste, même sa propre police, pourtant célèbre pour sa corruption et sa brutalité. Tout le monde veut qu’il démissionne”, explique Emad George, un comptable de 29 ans, qui poursuit : “Les Frères musulmans nous accusent d’être des vestiges de l’ère Moubarak, mais nous leur avons montré que nous étions des Egyptiens, des musulmans,

des coptes, des athées et même des islamistes qui ont honte de Morsi.” Au Caire, il n’y avait pas que la place Tahrir à être saturée : chaque grande place de la ville a accueilli des milliers de contestataires. D’autres villes comme Alexandrie, Mehalla et Tanta, sur le delta du Nil, Port-Saïd, Suez et Ismaïlia, sur le canal du même nom, et, en HauteEgypte, Assiout, Sohag et Menya ont connu des manifestations sans précédent dans des lieux emblématiques du soulèvement de janvier 2011. La ville majoritairement copte de Beni Suef, en Haute-Egypte, a été le théâtre de violents affrontements, et plusieurs partisans de Morsi menés par un imam salafiste ont attaqué avec des armes à feu une manifestation de l’opposition. Il y a eu un mort et plusieurs blessés dans les rangs des manifestants. La conférence de presse donnée au palais Al-Quba, où Morsi s’était réfugié le 29 juin, n’a fait que renforcer la colère des manifestants. “Le président Morsi appelle au d i a logue national”, a déclaré Ehab Fahmi, porte-parole de la présidence, ajoutant sur le ton de la menace : “L’Etat ne tolérera aucune forme de violence ou d’atteinte au droit. Le rôle de l’armée est d’assurer la sécurité de nos frontières, et la présidence n’a pas besoin de sa médiation avec les partis politiques.” Alors que Fahmi lisait le message sans intérêt du président, les hélicoptères de l’armée ne cessaient de survoler la capitale à basse altitude, principalement audessus de la place Tahrir et du palais présidentiel, où des centaines de milliers de personnes s’étaient rassemblées. Les mouvements d’opposition ont répondu à la déclaration du président en annonçant leur ferme intention de ne pas bouger jusqu’à la démission de Morsi. —Mohannad Sabry Publié le 30 juin

Les insultes les plus crues composaient la majeure partie des slogans adressés à Morsi “Nous leur avons montré que nous étions des Egyptiens, des musulmans, des coptes, des athées et même des islamistes qui ont honte de Morsi”

La charia ne nourrit pas son peuple Cri de colère de l’Egyptien Mohamed El-Baradei, Prix Nobel de la paix, contre l’état de déliquescence de son pays et l’incompétence des dirigeants islamistes. —Foreign Policy (extraits) Washington

D

eux ans après la révolution qui a chassé du pouvoir Hosni Moubarak, l’Egypte est un Etat en déliquescence. Selon l’indice des Etats en faillite, nous sommes passés de la 45e place – un an avant la chute du dictateur – à la 31e. Je n’ai pas regardé où nous en étions dernièrement parce que je n’ai pas envie de déprimer davantage. Mais les preuves de cette aggravation sont autour de nous. Nous assistons aujourd’hui à une érosion de l’autorité de l’Etat égyptien. Il est censé assurer la sécurité et la justice. Mais l’Etat de droit est en voie de désintégration. En 2012, les meurtres ont augmenté de 130 %, les vols de 350 % et les enlèvements de 145 %, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur. Des gens se font lyncher en public sous les yeux de passants qui s’arrêtent pour prendre des photos. Nous sommes au XXIe siècle, pas pendant la Révolution française ! Résultat, les gens pensent qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent. Et, naturellement, cette situation engendre beaucoup de peur et d’angoisse. On ne peut pas demander à l’économie égyptienne de fonctionner normalement dans ces conditions. Egyptiens ou étrangers, ceux qui ont de l’argent n’investissent pas. Lorsque l’Etat de droit n’est plus respecté, lorsque les institutions ne fonctionnent plus et que vous ne savez pas ce qui peut se passer le lendemain, il est normal de rester prudent. Résultat : les réserves de devises étrangères sont épuisées, le déficit budgétaire s’élèvera à 12 % [du PIB] cette année et la monnaie perd de sa valeur. Près d’un quart des jeunes Egyptiens se lèvent le matin et restent désœuvrés toute la journée. Dans tous les domaines, les facteurs économiques fondamentaux sont dans le rouge. Dans les prochains mois, l’Egypte risque de se trouver en cessation de paiement de sa dette extérieure. Le gouvernement tente désespérément d’obtenir une ligne de crédit ici ou là, mais ce n’est pas → 22


22.

MOYEN-ORIENT

Courrier international — no 1183 du 4 au 10 juillet 2013 ↙ Dessin de Tiounine paru dans Kommersant, Moscou.

ISRAËL 21 ← ainsi qu’il relancera l’économie. L’Egypte a besoin d’investissements étrangers, d’une politique économique cohérente, d’institutions efficaces et de main-d’œuvre qualifiée. Le gouvernement égyptien n’a toujours pas réussi à proposer une vision globale ; il ne prend que des mesures économiques ponctuelles, sans maintenir de cap ferme. En décembre, il a adopté un plan d’austérité pour se conformer aux exigences du Fonds monétaire international (FMI) et l’a suspendu le lendemain. Pendant ce temps, les prix grimpent en flèche et la situation devient intenable, notamment pour près de la moitié de la population qui vit avec moins de 2 dollars par jour. Le pouvoir exécutif ne sait tout simplement pas comment diriger le pays. Ces gens n’ont pas les compétences pour gouverner. Cela fait des mois que l’opposition rappelle au président Morsi que l’Egypte a besoin d’un gouvernement compétent et im partial, au moins jusqu’aux prochaines élections législatives. Nous avons besoin d’une commission pluripartite pour amender la Constitution, dont à peu près tout le monde s’accorde à dire qu’elle ne garantit ni un bon équilibre des pouvoirs, ni les droits et libertés fondamentaux. Nous avons besoin d’une coopération politique entre les partis établis – y compris ceux de sensibilité islamique – et les Frères musulmans, qui représentent probablement moins de 20 % de la population. Ces recommandations n’ont pas été entendues. Le gouvernement perd également du terrain, car, en dépit de ses beaux discours, il s’est révélé incapable de tenir ses promesses. Les gens veulent de la nourriture, des soins, de l’éducation, autant de choses que les Frères musulmans ne leur ont pas apportées. On ne peut pas se nourrir de la charia. Les Egyptiens réclament aujourd’hui quelque chose qui, hier encore, était impensable : le retour de l’armée. Nous pourrions également assister à une révolte des pauvres, ce qui serait désastreux. Il y a pire qu’un Etat en déliquescence, et je crains que l’Egypte ne soit à la veille de le découvrir. —Mohamed El-Baradei Publié le 25 juin

Les Egyptiens réclament aujourd’hui quelque chose qui, hier encore, était impensable : le retour de l’armée

L’hymne de la discrimination Les paroles de la Hatikvah, l’hymne national, ne mentionnent que le peuple juif. Les Arabes israéliens s’en sentent exclus.

—The Media Line New York

L

a scène qui s’est déroulée [le 31 mai] à la Knesset, le Parlement israélien, était inhabituelle. Des dizaines de femmes arabes, la plupart venues de villages situés dans le nord d’Israël et vêtues du costume traditionnel, se sont retrouvées dans la salle Galil pour discuter de l’hymne national, la Hatikvah (“Espérance”). Elles sont venues seules, sans leur mari, et ont activement pris part au débat. La plupart des intervenants, parmi lesquels figuraient plusieurs députés arabes de la Knesset, se sont dits complètement exclus de l’hymne. Les paroles incriminées sont l’œuvre de Naftali Hertz Imber [poète juif originaire de Galicie], qui a quitté l’Europe orientale pour s’installer en Palestine dans les années 1880 :

“Tant qu’au fond du cœur/L’âme juive vibre / Et dirigé vers les confins de l’Orient / Un œil sur Sion observe ! / Notre espoir n’est pas encore perdu / Cet espoir vieux de deux mille ans / Etre un peuple libre sur notre terre / Terre de Sion et de Jérusalem.” “Les symboles de l’Etat doivent évoquer l’ensemble du pays, pas seulement une partie”, confie Afu Aghbaria, un député arabe du parti Hadash [gauche judéo-arabe], à The Media Line. “Cette chanson ne me représente pas, tout simplement.” Aghbaria, en coopération avec le Citizens’ Accord Forum Between Jews & Arabs in Israel [association fondée au milieu des années 2000 pour rapprocher les Juifs et les Arabes en Israël], a organisé cette table ronde pour débattre de la question de l’hymne national. Ce n’est pas la première fois que cette question est soulevée en Israël.

En février dernier, à la cérémonie d’investiture du gouvernement fraîchement formé, 10 membres arabes du nouveau Parlement sur un total de 12 ont quitté la salle avant que l’hymne ne soit joué, suscitant un tollé. Dans un autre cas, en 2012, le seul juge arabe de la Cour suprême, Salim Jubran, s’est levé, mais n’a pas chanté la Hatikvah lors de la prestation de serment d’un nouveau collègue. Israël se définit comme un Etat juif démocratique. Dans le groupe de discussion, certains soulignent cette contradiction intrinsèque pour les Arabes, qui représentent 20 % de la population. L’arabe est reconnu comme l’une des langues officielles du pays, bien que certains législateurs tentent de faire en sorte qu’il ne le soit plus. Les citoyens arabes votent aux élections et paient leurs impôts, mais nombreux sont ceux qui ne se sentent pas complètement à égalité avec les Juifs. Les paroles de l’hymne national évoquant l’“âme juive” ne constituent qu’un exemple de ce que les Arabes israéliens trouvent dur à avaler. “Le racisme antiarabe se propage dans la société israélienne”, dénonce Aghbaria. Il cite comme exemple la “loi du retour” [des Juifs en Israël], qui accorde automatiquement la citoyenneté à quiconque a un grand-parent juif. Par contre, si un citoyen arabe épouse une Palestinienne de Cisjordanie, sa femme n’obtient généralement pas la nationalité israélienne. En ce qui concerne l’emploi, seuls environ 7 % des fonctionnaires sont arabes. Les salaires moyens pour cette communauté sont de 40 % inférieurs à ceux des Juifs, selon les chiffres officiels. Lors de la table ronde, plusieurs participants ont proposé des solutions innovantes pour que l’hymne national touche davantage les citoyens arabes. L’une d’elles consiste à changer l’expression “âme juive” en “âme israélienne”. Une autre idée serait d’écrire deux versions pour une même mélodie, comme cela se fait au Canada. “La Hatikvah est un symptôme de la maladie, non la maladie ellemême”, a rétorqué Ruth Calderon, du parti Yesh Atid [“Il y a un futur”, parti centriste laïc]. “Israël est un Etat composé de deux nations, mais nous n’avons pas encore décidé de la frontière. Je suis une sioniste et je veux que le caractère et l’identité d’Israël restent juifs.” Dans l’assistance, une femme a bruyamment protesté : “Ça veut dire qu’il n’y a pas de place pour nous dans le pays.” Mme Calderon a proposé l’introduction d’une loi qui ferait de la Déclaration d’indépendance – qui

institue une rigoureuse égalité et les libertés en matière de religion, d’éducation et de culture – une partie intégrante de la Loi fondamentale, qui fait office de Constitution [Israël n’a pas de Constitution formelle]. La plupart des Arabes présents l’écoutaient attentivement, mais prenaient une position différente à propos de l’hymne national. “Je vis dans cet Etat et la Hatikvah ne me dérange pas”, indique Maha Mafra, de Kfar Sulam, un village du Nord. “C’est une jolie chanson. Arabes et Juifs doivent vivre ensemble dans ce pays.” Elle semble plus préoccupée par les difficultés quotidiennes. “Il y a des familles nombreuses qui n’ont pas d’endroit pour vivre”, se désolet-elle. Les Arabes israéliens se plaignent de difficultés pour obtenir un permis de construire, alors certains passent outre. Les autorités israéliennes préviennent que toute construction sans permis, qu’elle soit entreprise par un Juif ou par un Arabe, est illégale et susceptible d’être démolie. Mais, à en croire Madiha Zoabi, 28 ans, les Arabes ont moins de chances de recevoir une réponse positive que les Juifs. “Nous ne cessons de demander l’autorisation pour mon frère de bâtir une maison ici au village, et on s’entend répéter non, non et non, se lamente-t-elle. Je suis israélienne. Je suis née ici et j’ai des amis juifs, mais j’ai l’impression que ce pays n’est que pour les Juifs.” —Linda Gradstein Publié le 25 juin

SOURCE THE MEDIA LINE New York, Etats-Unis http://www.themedialine.org Crée en 2005 par des intellectuels et des journalistes américains, israéliens et arabes, le site The Media Line émane d’une organisation américaine à but non lucratif. Il se veut une source d’information équilibrée sur le Moyen-Orient, notamment sur le conflit israélo-arabe. Mais le site ne néglige pas pour autant les pays comme l’Iran, la Turquie ou l’Egypte. The Media Line aide aussi les journalistes intéressés par le Moyen-Orient à réaliser leurs reportages vidéo ou audio et leur offre le moyen d’accomplir des stages de perfectionnement.


MOYEN-ORIENT.

Courrier international — no 1183 du 4 au 10 juillet 2013

↙ Dessin de Mohammed Sabaneh, Palestine.

LIBAN

Ce pays survivra-t-il ? Aux querelles communautaires s’ajoutent l’implication du Hezbollah dans les combats en Syrie et les risques d’une guerre entre chiites et sunnites.

mois devraient être déterminants pour la Syrie comme pour le Liban. Hélas ! les vieilles blessures entre chiites et sunnites ont été imprudemment ravivées et compromettent de nombreuses forces politiques. Il revient donc au Hezbollah de se retirer du jeu afin de protéger le Liban d’une déflagration fatale. Et pourtant je rentre à Londres avec le sentiment “optissimiste” que le Liban ne va pas plonger dans le chaos, du moins pas pour le moment. D’une part, parce que les souvenirs terribles de la guerre civile sont encore vifs dans la mémoire de la classe politique, des institutions religieuses et de la population. Mais surtout parce que, comme me le faisait justement remarquer mon chauffeur de taxi, l’argent manque cruellement pour lancer une autre guerre au Liban. —Harry Hagopian Publié le 26 juin

Le silence pesant des sunnites modérés Ils se taisent devant l’émergence des radicaux sunnites libanais, excédés par la domination du Hezbollah chiite sur le Liban. —Beirut Spring Accra —Now. (extraits) Beyrouth

J

e devais acheter un billet pour le Liban et la première réaction de la jeune femme de cette agence de voyage pourtant libanaise fut de s’exclamer : “Vous voulez aller au Liban ? Vous plaisantez ? !” Elle aurait pu trouver mieux pour me rassurer. Surtout quand les médias européens nous présentent des récits apocalyptiques de la situation en Syrie et au Liban, sans parler du reste de la région. Mais je n’avais pas le choix, il fallait que je parte. J’étais à peine sorti de l’aéroport de Beyrouth que les sirènes retentissaient. “Vous êtes bien courageux de venir chez nous en ce moment”, m’a lancé le chauffeur venu me chercher. Il avait raison. Le Liban n’est pas l’endroit idéal pour séjourner en ce moment. Evidemment, depuis son indépendance en 1943, ce n’est pas la première fois que ce petit pays est pris dans la tourmente. Mais les hommes et les femmes de ce pays ont de la ressource et de l’hospitalité à revendre, et ils sont tellement habitués à ces hauts et ces bas que leur capacité à affronter les difficultés et à passer ensuite à autre chose est presque inscrite dans leurs gènes. Une solide expérience de l’adversité nourrie par un esprit d’entreprise et un caractère bien trempé leur permet de résister à toutes les épreuves. Comment, alors, expliquer ce malaise ? Tout d’abord il y a eu l’échec des parlementaires à trouver un consensus sur une nouvelle loi électorale pour les élections qui devaient avoir lieu en juin 2013. Tous les partis politiques, qu’ils soient chrétiens, musulmans ou druzes, voulaient une loi pour servir leurs propres intérêts. Preuve que l’intérêt du pays passe désormais après les

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intérêts particuliers. Autre échec de la démocratie : la prorogation du mandat du Parlement pour une période de dix-sept mois. Trois juges du Conseil constitutionnel étaient absents lors du vote pour raisons politiques, ce qui en dit long sur l’indépendance de la justice au Liban. Mais c’est surtout la guerre qui fait rage au-delà des frontières poreuses de la Syrie qui inquiète la plupart des citoyens libanais. Le Liban se divise en deux camps : ceux qui soutiennent le président Bachar El-Assad et ceux qui soutiennent l’opposition. Les tensions sont palpables, d’autant plus que chaque camp fournit un soutien humain et financier à ses alliés, et qu’il y a déjà eu de dangereuses échauffourées dans de nombreuses localités. Pourtant, l’événement le plus inquiétant est sans doute la décision du Hezbollah, ou peut-être de l’Iran, de se joindre à l’armée du régime syrien aux côtés des combattants iraniens déjà en Syrie pour défendre le pays contre les rebelles, qualifiés de terroristes. Une décision, aussi irréfléchie que menaçante, qui s’est révélée payante puisqu’elle a permis de reprendre Qousseir [ville syrienne au Nord], mais qui pourrait être à long terme catastrophique sur le plan stratégique. Car cette décision a non seulement sorti l’Occident de sa torpeur politique, mais elle a également conduit l’Arabie Saoudite et d’autres pays du Golfe à sortir de leur réserve contre la dynastie Assad et à encourager les djihadistes, salafistes et takfiris [intégristes sunnites] de tous bords à passer à l’action. Mais, plus dangereux encore, elle a dressé l’islam sunnite contre l’islam chiite et ravivé des différends idéologiques qui datent de la succession de Mahomet. Les prochaines semaines et les prochains

D

ans les années 2000, après les attentats du 11 septembre 2001 aux EtatsUnis et ceux qui ont suivi à Londres et ailleurs, les commentateurs occidentaux ont signalé un phénomène étrange chez les musulmans [majoritairement sunnites] : beaucoup, y compris parmi les plus modérés, refusaient de dénoncer haut et fort Ben Laden et, lorsqu’ils le faisaient, ils s’empressaient de préciser que ses agissements étaient dus à tel ou tel facteur (le plus souvent, la politique américaine, consistant à protéger Israël et à soutenir les dictateurs arabes). Cette attitude mettait les observateurs hors d’eux, car il était insensé que des gens raisonnables et honnêtes ne puissent se résoudre à dénoncer formellement des actes ayant causé la mort de centaines d’innocents. Les musulmans reconnaissaient que Ben Laden était fou, mais ils estimaient que son

existence résultait de la politique américaine. Pour eux, demander à des musulmans “normaux” de le désavouer, comme s’ils étaient responsables de ses actes, ne pouvait qu’aggraver les choses. Le Liban est aujourd’hui confronté à un phénomène similaire avec Ahmed El-Assir, dont les actes* sont impardonnables. La population libanaise non sunnite a le sentiment que les sunnites soutiennent secrètement le chef salafiste, ou du moins approuvent les violences qu’il a commises, car elles leur permettent d’en rejeter la responsabilité sur le Hezbollah [le parti intégriste chiite libanais]. Les politiciens sunnites modérés ne donnent pas l’impression de dénoncer très énergiquement les agissements du cheikh Assir, et sur Facebook les sunnites sont relativement peu nombreux à poster des photos de soldats morts. Pourquoi des routes sont-elles coupées dans des zones sunnites “en soutien à Assir” ? Le silence des sunnites modérés est assourdissant pour le reste de la population. Du point de vue sunnite, les modérés n’apprécient guère d’avoir à répondre des actes d’un fanatique et semblent comprendre pourquoi le cheikh Assir et d’autres se sont radicalisés. Les partisans de l’ancien Premier ministre Saad Hariri haïssent autant Ahmed El-Assir que beaucoup de Libanais, mais ils disent à qui veut l’entendre que le Hezbollah, en écartant du pouvoir le chef sunnite modéré (Hariri), a permis au cheikh Assir et à ses semblables d’exister. De leur côté, les radicaux – les activistes sunnites qui croient vraiment qu’une guerre est en cours entre sunnites et chiites – accusent l’armée de pratiquer une politique de deux poids, deux mesures : pourquoi les soldats ferment-ils les yeux sur les armes du Hezbollah et n’attaquent-ils que les sunnites ? Bref, les sunnites libanais sont en proie à un ensemble complexe de sentiments : ils déplorent la mort de soldats mais sont irrités par ceux qui s’en servent pour les diaboliser en oubliant la cause indirecte de leur mort : les armes du Hezbollah [le seul mouvement au Liban autorisé à avoir des armes].— Publié le 24 juin * Ce chef salafiste sunnite libanais a tué des dizaines de soldats libanais et transformé la ville de Saïda en zone de guerre. Le 25 juin, l’armée a fini par le déloger de Saïda. Il est toujours en fuite.

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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1183 du 4 au 10 juillet 2013

asie

Inde.Le marché des mères porteuses sous tension En réglementant le commerce lucratif de la gestation pour autrui, le gouvernement indien a créé des obstacles quasi insurmontables pour de nombreux étrangers, souvent gays.

—Open New Delhi

L

e Dr Shivani Sachdev passe en revue la liste de ses patients “en attente” sur son ordinateur et pousse un grand soupir. “J’ai une quantité d’embryons congelés dans mon laboratoire et, à cause de ces nouvelles règles [régissant la gestation pour autrui (GPA) et l’adoption, instituées en décembre 2012], je ne peux plus rien faire”, explique-t-elle en levant un instant les yeux de son écran, pour aussitôt revenir à la liste. “Je ne peux tout de même pas les détruire. Il y a des parents qui attendent que le traitement commence et pour eux ces embryons ne sont rien de moins que leurs futurs bébés.” Une assistante pressée vient l’interrompre pour lui rappeler son rendez-vous avec un couple indien. Quant au Dr Gour, gynécologue, elle gère une clinique de fertilité dans un élégant quartier résidentiel du sud de Delhi [la capitale]. Comme les autres directeurs de cliniques de procréation assistée du pays, elle se retrouve pieds et poings liés depuis qu’en décembre dernier le ministère de l’Intérieur a promulgué une série de directives visant à réguler l’accès des étrangers aux mères porteuses indiennes. Louer un utérus peut coûter entre 15 500 et 21 500 euros, en comptant le coût de l’intervention, les frais d’accouchement, la prise en charge médicale de la mère porteuse et sa rémunération. Selon la nouvelle réglementation, New Delhi n’accordera plus de visa aux couples gays et aux célibataires résidant à

l’étranger qui se rendent en Inde pour faire appel à une mère porteuse. L’accès à cette pratique est désormais limité à des couples hétérosexuels mariés depuis au moins deux ans, qui ne peuvent plus entrer en Inde avec un simple visa touristique mais sont tenus de faire une demande de visa médical. Les parents adoptants doivent en outre faire établir par une clinique un certificat attestant qu’ils forment bien un couple hétérosexuel, ne peuvent avoir d’enfant de façon naturelle et doivent en passer par une procédure de procréation médicalement assistée (PMA). Jusqu’à présent, la grande majorité des patients du Dr Gour venaient d’Australie et des EtatsUnis, et beaucoup étaient célibataires et homosexuels. Si la législation indienne autorise toujours l’insémination artificielle pour les femmes célibataires, les nouvelles directives fermant les portes du marché de mères porteuses aux couples gays soulèvent une question inédite : qu’adviendra-t-il des embryons déjà congelés et stockés pour eux dans les cliniques spécialisées ? Le Dr Gour conserve ainsi dans son laboratoire plus d’une centaine d’embryons marqués et étiquetés dans une cuve d’azote liquide. Pour l’heure, la loi indienne ne prévoit

Qu’adviendra-t-il des embryons déjà congelés et stockés dans les cliniques ?

rien pour l’importation ou l’exportation d’embryons, et les cliniques se mettraient dans l’illégalité en les expédiant à l’étranger à des parents qui ne peuvent plus recourir à la PMA en Inde. Ce n’est toutefois pas là l’unique souci du Dr Gour. Elle a en effet plusieurs grossesses en cours pour des parents qui, depuis décembre, ne peuvent plus légalement faire appel à une mère de substitution.

Cauchemar. L’obtention d’un visa relève déjà du parcours du combattant et, pour ne rien arranger, les parents gays disent maintenant rencontrer d’autres difficultés pour quitter le pays avec leurs enfants. En janvier dernier, Jake Docker, un fonctionnaire australien de 27 ans et parent gay célibataire, a eu des jumelles par une mère porteuse de Delhi. Depuis la demande de renseignements jusqu’au choix de la mère porteuse, toute la procédure, réalisée par l’intermédiaire d’une clinique spécialisée, s’était bien passée ; mais la sortie du pays avec ses filles a tourné au cauchemar : Docker raconte avoir subi plus de deux heures d’interrogatoire serré au Centre régional d’enregistrement des étrangers de Delhi, qui voulait savoir pourquoi il voulait des enfants alors qu’il était homosexuel et n’était pas marié. “A un moment donné, ils m’ont même accusé d’emmener des enfants dans mon pays pour faire du trafic d’organes”, s’indigne-t-il, taxant les

autorités indiennes d’“homophobie”. Docker, qui espérait avoir d’autres enfants par la suite, avait fait stocker ses embryons dans une clinique. Après une fécondation in vitro (FIV), les parents peuvent en effet faire conserver leurs embryons pour un coût annuel de 600 à 750 euros, afin de les faire

implanter chez une mère porteuse au moment où ils décideront d’avoir un enfant par GPA. Or, depuis l’entrée en vigueur des nouvelles règles de délivrance de visas et l’interdiction du recours à la procréation assistée pour les parents gays, Docker ne voit plus aucune raison de laisser ses embryons en Inde.


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Courrier international — no 1183 du 4 au 10 juillet 2013 ↙ Dessin de Boligán paru dans El Universal, Mexico.

Il les a fait détruire. “La nouvelle réglementation est tombée comme un coup surgi de nulle part, confie-t-il. J’avais tout prévu et investi mon argent. Mais je suis tout de même heureux d’avoir pu récupérer mes filles et de les ramener chez moi.” Tout le monde n’est pas d’accord avec l’idée selon laquelle les nouvelles règles seraient par nature homophobes. Le Conseil indien de la recherche médicale, par la voix de M. Sharma, membre de la commission chargée de rédiger le projet de loi sur la GPA, explique qu’elles ont été mises en place en réaction à un afflux de demandes émanant de ressortissants de pays qui refusent de reconnaître la filiation des enfants nés de mères de substitution. C’est par exemple le cas de l’Allemagne, de la Suisse, de l’Italie, de la France et de la Suède, qui interdisent la GPA sous toutes ses formes.

Paperasse. Récemment encore, la plupart des parents adoptants arrivaient en Inde avec un visa touristique et se rendaient dans une clinique qui les aidait à choisir une mère porteuse. Lorsque la FIV était faite, l’embryon était congelé, la mère porteuse amorçait un traitement médicamenteux et hormonal, puis l’embryon était implanté. S’il arrivait que certains parents viennent rendre visite à la mère porteuse pendant la grossesse, la plupart arrivaient (toujours avec un visa touristique) vers la date prévue de l’accouchement et faisaient la demande de nationalité de l’enfant dans leur pays d’origine par l’intermédiaire du Centre régional d’enregistrement des étrangers. Dès que tous les papiers étaient en règle, ils pouvaient ramener leurs enfants dans leur pays. “La maternité de substitution existait déjà dans la société indienne, mais c’était soit un geste altruiste par nature, soit une pratique qui se faisait en famille. De plus, la mère de substitution se trouvait également être la mère biologique, explique M. Sharma. Mais le marché des mères porteuses rémunérées, qui revient pour un couple à louer un utérus, a littéralement explosé. Du coup, la maternité de substitution est devenue un véritable commerce et c’est la raison pour laquelle il est important de réguler cette activité. Les cliniques seront plus responsabilisées et les parents devront remplir plus scrupuleusement leurs demandes d’accès à une mère porteuse en Inde.” Garhi Jharia Maria est une petite localité nichée dans le dédale urbain de Delhi Sud. Foyer de nombreux artisans locaux, elle ressemble à un bidonville fourmillant de migrants venus des régions voisines. Nombre de ses résidents ont un emploi de domestique dans les quartiers rési-

Des mères porteuses logées par les cliniques et qui touchent entre 3 000 et 5 000 euros par grossesse dentiels voisins ou de journaliers dans les petites unités industrielles des environs. Du fait de sa proximité avec plusieurs cliniques de fertilité, depuis quelque temps l’endroit est plus réputé pour son réseau d’intermédiaires, de mères porteuses et de donneurs de sperme et d’ovules. Si une grande partie des mères porteuses du quartier vivent avec leur famille ou dans des appartements loués par les parents adoptants, d’autres sont logées dans des résidences gérées par les cliniques de fertilité. Les mères perçoivent généralement entre 250 000 et 400 000 roupies [entre 3 000 et 5 000 euros] pour leur grossesse. Mamta, 29 ans, mariée à un tailleur de Garhi, a pris en charge deux grossesses pour autrui (dont une gémellaire) en plus des siennes. Elle refuse de dire combien elle a gagné, mais laisse entendre que la somme lui a permis de faire réparer la maison de son mari dans leur village d’origine. En attendant d’être sollicitée pour une nouvelle GPA l’année prochaine – après l’intermède obligatoire de deux ans entre deux maternités –, elle est employée comme “travailleuse sociale” dans une résidence pour mères porteuses dépendant de l’une des cliniques de fertilité du quartier. Sa mission consiste essentiellement à suivre l’état de santé des pensionnaires et à veiller à leur bien-être. Elle essaie également d’encourager davantage de jeunes femmes à se porter volontaires. “Je suis arrivée ici grâce à une amie qui m’a demandé de l’accompagner à la clinique pour l’une de ses visites de contrôle, explique-t-elle. C’est une bonne solution, car on rapporte beaucoup d’argent pour s’occuper de ses propres enfants.” Shabana, 27 ans, une nouvelle recrue, est d’accord avec Mamta. Enceinte de sept mois dans le cadre de sa première maternité de substitution et suivie par Mamta, elle vit avec son époux (également tailleur) et ses deux filles dans un appartement de location d’une pièce non loin de Garhi. Alors que son mari ne gagne que 6 500 roupies par mois [83 euros], dans le cadre du forfait qui lui a été proposé par les parents adoptants elle touche des mensualités de 12 500 roupies [160 euros]. L’appartement fait partie de cet accord, mais elle ne pourra y rester que jusqu’à la naissance de l’enfant. Shabana a

pris sa décision après avoir discuté avec une amie mère porteuse. Puis le film Vicky Donor [grosse production bollywoodienne sur le don de sperme] a achevé de la convaincre qu’il n’y avait rien de mal à se livrer à cette pratique. “Je dispose au moins d’un appartement propre pour mes enfants et, dès que j’aurai rempli mon contrat, je pourrai retourner dans mon village. Nous avions simplement besoin d’un peu d’argent”, ajoute-t-elle. Si beaucoup d’observateurs considèrent la maternité de substitution comme un arrangement gagnant-gagnant pour les parents et les mères porteuses, certains activistes estiment pour leur part que, à l’heure où les cliniques essaient d’attirer autant de patientes que possible, beaucoup de ces femmes s’exposent à de graves risques sanitaires. Selon une étude réalisée par l’association Sama, organisme de recherche basé à Delhi et spécialisé dans les questions de genre et de santé, la plupart des mères porteuses subissent une césarienne, car les médecins ont tendance à se plier au calendrier des parents adoptants.

Illégal. Certains détracteurs de la GPA prétendent également que les cliniques et hôpitaux privés sont moins attentifs aux besoins des mères porteuses pauvres que des parents riches qui paient la facture. “La plupart des mères porteuses ne font cela que pour l’argent et n’ont donc pas d’avocat pour les représenter au moment de la signature de l’accord”, souligne Anurag Chawla, associée d’un cabinet juridique de Delhi qui aide à rédiger des contrats pour les parents adoptants. “Dans certains cas, les médecins implantent plus de trois embryons dans l’utérus de la mère porteuse afin d’accroître les chances de grossesse. Non seulement cela aboutit souvent à des grossesses multiples et met en danger leur santé, mais c’est aussi illégal.” En attendant que le gouvernement se prononce sur le sort des embryons congelés, à Perth, en Australie, Adrian Tilby, 33 ans, attend impatiemment des nouvelles. Il a récemment conçu des jumeaux par l’intermédiaire d’une mère porteuse de New Delhi et a fait conserver plusieurs embryons au cas où il voudrait un jour d’autres enfants. La maternité de substitution n’étant pas autorisée en Australie et les adoptions pouvant prendre jusqu’à dix ans ou plus, l’Inde était sa seule option. “J’ai hypothéqué ma maison dans l’espoir d’agrandir ma famille, dit-il. L’idée même de détruire mes embryons est ridicule. Ils n’appartiennent qu’à moi et à moi seul.” —Aanchal Bansal Publié le 11 mai

LE MOT DE LA SEMAINE

A la une

“Maa” Maman

OPEN Cet hebdomadaire, d’où est tiré l’article ci-contre, a consacré son dossier de une du 13 mai aux enfants nés de mères porteuses, des “orphelins avant de naître” : “L’avenir d’un grand nombre de bébés à naître est compromis par les tentatives gouvernementales pour réguler le florissant marché indien de la gestation pour autrui.”

ALIVE Ce magazine généraliste est destiné à un lectorat masculin constitué principalement de hauts fonctionnaires. Il a consacré sa une d’avril dernier au business des “ventres à louer”, un marché dont Hyderabad, grande ville du sud de l’Inde, serait devenu le centre.

C

’est le mot le plus répandu au monde et l’un des plus anciens. Les linguistes estiment que, dès l’âge des premiers sons, les bébés prononcent naturellement la syllabe “ma”. Ils associent vite ce son avec la personne qui est souvent la première à applaudir leur trouvaille : leur mère. Maa en hindi est le diminutif de mata, d’amma et d’amba, trois mots sanscrits pour dire “mère”. Pour la plupart des Indiens, une mère se définit, au-delà du don de la vie, par la générosité alimentaire et affective, allant jusqu’au sacrifice de soi. C’est en acceptant le don que constitue le lait de sa mère que l’on est humain. Aujourd’hui encore, dans l’Inde du Nord, la masculinité se définit ainsi. Tout le monde se souvient de la superstar Amitabh Bachchan lançant à son ennemi, dans le film Laawaris [Orphelin, 1981] : “Agar apni maa ka doodh piya hai to saamne aa !” Soit : “Si tu as bu le lait de ta mère, mets-toi devant moi !”, c’est-à-dire : “Si tu es un vrai homme, viens me combattre !” Oui, la puissance passe par la mère. Les déesses hindoues sont toutes des mères. On les appelle Maa Durga, Maa Lakshmi ou encore Maa Kali, la plus redoutable de toutes avec son collier de crânes humains. L’Inde, Bharat en hindi, est moins patrie que terre maternelle : on parle de la Bharat mata, ou plus intimement, la Bharat maa, expression qui est née avec le cri Bharat mata ki jai ! – “Victoire à la mère Inde – lors du mouvement indépendantiste, au XIXe siècle. Reste que les vraies mères indiennes sont souvent si pauvres, dans ce pays qui affiche les taux de malnutrition les plus élevés du monde, qu’elles n’arrivent souvent pas, malgré tous leurs sacrifices, à nourrir leurs enfants ni à se nourrir elles-mêmes. Pas étonnant alors que certaines soient prêtes à louer leur ventre pour couver les enfants des autres afin de gagner en neuf mois de quoi assurer l’avenir de ceux qu’elles élèvent. Au XXIe siècle, la mère Inde est en passe de devenir le premier pays des mères porteuses et des enfants qui ne boiront jamais le lait de celle qui leur a donné la vie. —Mira Kamdar Calligraphie d’Abdollah Kiaie


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Courrier international — no 1183 du 4 au 10 juillet 2013

afrique —Middle East Online

de cet universitaire, le chômage excède les 30 %. “On souffre”, avoue Sebet, âgé de plus de 60 ans. Son n fin d’après-midi, au haleine sent l’alcool et sa djellaba moment où la fraîcheur blanche est tâchée par le sable du commence à se faire sentir désert. En récupérant des canettes, sur le sentier qui longe l’école, un il lui arrive de gagner jusqu’à léger craquement signale l’arrivée 400 livres [69 euros] par mois. de Doud Sebet. L’homme s’assied Originaire du Sud, il a perdu son sur un bout de emploi de fonctioncarton, une jambe naire il y a plusieurs étirée devant lui, années. Par la suite, l’autre repliée. Il il a travaillé dans le extrait des canettes déchargement et le usagées d’un sac transport de marblanc et les pose sur chandises pour le REPORTAGE une brique avant de compte de commerles aplatir à l’aide çants, jusqu’à ce que d’une autre brique. Des cercles plats la maladie l’oblige à arrêter. et colorés s’amassent devant lui. Aujourd’hui, le ramassage d’ordures Comme un nombre croissant est devenu sa principale occupade ses concitoyens, Sebet ramasse tion ; il lui permet d’élever sa fille des ordures pour survivre : l’éco- dans une maison en bois et en tornomie soudanaise est au plus mal chis du sud de Khartoum. et, selon l’indice de développeChaque matin, Sebet se rend en ment humain des Nations unies, bus dans les beaux quartiers de la le pays se classe parmi les der- ville. Une fois qu’il a fini son traniers en termes de revenus, de vail, il s’assied à l’ombre des murs santé et d’éducation. de l’école, en face d’un gratte-ciel “Les gens du coin vivent dans où vivent des diplomates étranle luxe”, remarque-t-il à propos gers. Il secoue les canettes et, s’il de son terrain de chasse favori, le reste du Coca à l’intérieur, il le boit 2e district de Khartoum, un sec- jusqu’à la dernière goutte en penteur habité par des ambassadeurs chant la tête en arrière. et de riches hommes d’affaires. “Il Si Sebet est un vétéran dans ce y a beaucoup de restaurants”, pré- “sale métier”, d’autres sont relaticise-t-il, un autre atout pour cet vement nouveaux. “Je fais du ramashomme qui collecte aussi des bou- sage depuis sept mois”, indique teilles d’eau en plastique. Mohammed Adam, 26 ans, qui vit Doud Sebet s’étonne que des à Omdurman. Osman Haroun, gens puissent boire l’eau de bou- 25 ans, gagne de 10 à 15 livres [de teilles hermétiques et jetables alors 1,70 à 2,60 euros] par jour. “On choique les habitants des quartiers plus sit les quartiers où vivent les riches”, pauvres doivent se satisfaire de explique-t-il, assis sur sa charrette celle d’un réservoir tiré par un âne. tirée par un âne, une acquisition Mais les quartiers riches ne sont faite avec un partenaire pour leur pas les seules cibles des ramasseurs faciliter la tâche. “Avant, je n’avais d’ordures ; la commune plus ordi- pas de travail permanent.” naire d’Omdurman, la ville jumelle Un autre ramasseur d’ordures de Khartoum, est une autre source d’Omdurman, Omar Muhajir, importante de détritus. 56 ans, parvient à nourrir ses cinq enfants grâce à ce travail, mais il Frais de transit. Selon l’éco- espère que sa progéniture aura nomiste Mohammed Eljack Ahmed, une vie plus agréable que la sienne. qui enseigne à l’université de “Je ne veux pas qu’ils aient à récuKhartoum, si un nombre croissant pérer des choses dans les ordures, d’habitants sont contraints de comme moi. D’un autre côté, c’est récupérer des déchets pour sur- mieux que de rester assis à ne rien vivre, c’est parce que l’économie faire”, observe-t-il. est “stagnante”, incapable de créer Selon les estimations du Fonds des emplois. “Vu le contexte écono- monétaire international (FMI), le mique, c’est une bonne solution pour Soudan du Sud devrait injecter eux”, dit-il. dans l’économie soudanaise près Depuis que le sud du Soudan de 500 millions de dollars [375 mils’est séparé du Nord, en juillet 2011, lions d’euros] cette année et 1,5 milen conservant 75 % de la produc- liard [1,15 milliard d’euros] en 2014 tion pétrolière du pays, les à titre de frais de transit et de Soudanais sont confrontés à une dédommagement pour la perte du inflation galopante et à une chute pétrole lors de la partition du pays, de leur monnaie. Auparavant, le conformément aux termes d’un pétrole représentait la majeure accord conclu entre les deux pays partie des revenus d’exportation [les deux Soudans ont signé le de Khartoum et la moitié de ses 27 septembre 2012 à Addis-Abeba, recettes budgétaires. Mais, aujour- en Ethiopie, un accord sur les frond’hui, le taux d’inflation avoisine tières et le partage de la manne les 40 % et, selon les estimations pétrolière].

Londres

E

Soudan. La vie sans pétrole La situation économique se dégrade pour le Soudan, privé des revenus du pétrole depuis l’indépendance du sud du pays en juillet 2011.

↑ Dessin de Kazanevsky, Ukraine.

Cet apport pourrait contribuer à atténuer la dégradation des conditions de vie de gens comme Doud Sebet. “Si cette manne est utilisée à bon escient […], on pourra maîtriser la hausse du coût de la vie, qui touche tout le monde mais plus particulièrement les pauvres”, observait un responsable du FMI au mois de mai. Mais, début juin, le Soudan a menacé de bloquer le pétrole en provenance du Sud. Et l’incertitude règne à nouveau. Le président Omar El-Béchir a brandi cette menace car il soupçonne le Sud de soutenir les rebelles du Nord.

Secteurs fragilisés. Après la partition, les raffineries et les oléoducs sont restés sous le contrôle de Khartoum. Début 2012, le Sud avait cessé de produire du pétrole en raison d’un conflit sur les sommes à verser pour l’utilisation des infrastructures soudanaises. En avril dernier, la production avait repris et le pétrole avait recommencé à couler en direction du terminal de la mer Rouge, jusqu’à l’ordre inattendu du président Béchir de stopper le transit dans les soixante jours. Si sa décision est mise à exécution, l’indemnisation pour l’utilisation des infrastructures pétrolières soudanaises aura duré moins de quatre mois. Cependant, selon le responsable du FMI, ces revenus “auront donné un nouveau souffle” à une économie qui avait besoin d’une restructuration, en particulier une redynamisation de secteurs négligés comme l’agriculture. Selon Mohammed Eljack Ahmed, à moins que les secteurs fragilisés de l’agriculture et de l’industrie puissent jouer un rôle économique important et créer des emplois, les revenus pétroliers tant attendus ne suffiront pas, malgré leur montant colossal, à sortir Sebet et les autres ramasseurs d’ordures de la pauvreté. Doud Sebet n’a jamais entendu parler de l’accord pétrolier, aujourd’hui menacé, avec le Sud. Il titube légèrement sous le poids des trois sacs d’ordures qui reposent sur son épaule gauche. Une nouvelle journée de travail s’achève. —Ian Geoffrey Timberlake et Abdelmoneim Abu Idris Ali Publié le 17 juin

ARCHIVES courrierinternational.com “Chercher fortune à Juba”, le reportage du Boston Globe au Soudan du Sud (CI n° 1181, du 20 juin 2013).


AFRIQUE.

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↙ Le profil Facebook de Baba Jukwa comptait 200 000 amis quatre mois après sa création. Un record dans la page. Illustration de Sarawut Padungkwan.

ZIMBABWE

Baba Jukwa, lanceur d’alerte très politique Cet avatar créé sur Facebook est une voix contestataire anonyme. Il a notamment annoncé la mort de l’ancien ministre des Mines.

—NewsDay Harare

S

ur son profil Facebook, Baba Jukwa se présente comme “un père préoccupé, qui lutte contre le népotisme – un lien direct entre les citoyens et leurs leaders, les autorités, les députés et les ministres”. Ce personnage affirme être un haut fonctionnaire de la Zanu-PF [Union nationale africaine du Zimbabwe – Front patriotique, le parti du président Robert Mugabe]. Depuis qu’il est apparu sur Facebook, le 22 mars 2013, il a connu une hausse astronomique du nombre de ses “amis”. Hier, quand nous mettions sous presse, ceux-ci étaient 161 131 [plus de 200 000 au 1er juillet], et il est “liké” par encore un plus grand nombre d’entre eux. A travers Baba Jukwa, des milliers, si ce n’est des millions de Zimbabwéens découvrent des secrets croustillants et terrifiants qui sont peut-être gardés dans le pays depuis l’indépendance. La page dévoile des opérations qu’aurait menées la Central Intelligence Organisation [CIO, services de renseignements], révèle l’actualité de la Zanu-PF et

Contexte ●●● Robert Mugabe, au pouvoir depuis 1980, a annoncé de manière unilatérale la tenue d’élections générales le 31 juillet prochain. Cette décision va à l’encontre de tous les accords avec le parti de l’opposition, avec qui il partage le pouvoir dans un gouvernement d’union nationale depuis 2009. Les observateurs craignent un durcissement du régime et du parti de Mugabe, soutenu par l’armée, pendant la campagne. Les médias, sous la pression de ce régime autoritaire, tentent d’exercer leur liberté d’expression. Une liberté pourtant défendue par la nouvelle Constitution… Mais il faut encore avoir recours aux métaphores, comme dans cet article de NewsDay, pour inviter les Zimbabwéens à se révolter et à “ouvrir la boîte de Pandore” en vue des prochaines élections.

met en garde les personnes menacées de mort. Baba Jukwa lance une grande campagne pour inciter les Zimbabwéens à s’inscrire sur les listes électorales de manière à voter aux prochaines élections. Mais il doit surtout sa popularité à la mise en garde qu’il avait adressée à feu ChindoriChininga, le ministre des Mines, en ces termes : “La mafia du Mashonaland Central [province où il était député] prévoit de faire disparaître Edward Chindori-Chininga et de le remplacer par un pantin. Ils l’accusent de divulguer des informations sur certaines choses qui se passent au parti et dans la province.” Or l’ancien ministre est mort dans d’étranges circonstances quelques jours seulement après cette annonce. ChindoriChininga était un député actif et il avait récemment commandé un rapport, en tant que président de la commission parlementaire des Mines et de l’Energie, sur les mines de diamants de Marange [leur exploitation, faite par des entreprises gouvernementales et chinoises, est contestée : accusations d’atteinte aux droits de l’homme et de détournement d’argent]. Il avait lancé une enquête sur le secteur ô combien sensible de l’extraction de diamants, ce qui a dû faire grincer des dents. Il faisait partie du système Zanu-PF, mais ChindoriChininga n’hésitait pas à tancer ses camarades du “parti révolutionnaire” sur des questions de transparence. Les circonstances de sa mort présentent de troublantes similitudes avec ce qui est arrivé à d’anciens cadres de la Zanu-PF, comme Sydney Malunga et Zororo Duri [également morts dans des accidents de voiture suspects], qui eux aussi disaient ouvertement ce qu’ils pensaient de leurs collègues du parti. Il n’existe aucune preuve de cette annonce divinatoire, mais il serait naïf de ne pas tenir compte de ce que dit ce personnage Facebook à l’approche d’élections aussi décisives…— Publié le 21 juin

Ouvrez la boîte de Pandore ! Le pays de Robert Mugabe vit sous une chape de plomb, renferme ses secrets et ses traumatismes. S’y confronter apportera la liberté. —NewsDay Harare

S

ous votre lit, vous gardez une boîte fermée. Ou peut-être se trouve-t-elle au fond d’un tiroir ou au-dessus de l’armoire, là où vous rangez vos valises et vos sacs de voyage. Certains la dissimulent dans un vieux sac à main ou une marmite inutilisée. Bien sûr, ces boîtes sont métaphoriques. Il ne s’agit pas d’objets physiques, mais de contenants émotionnels et psychologiques remplis de souvenirs que l’on ne veut pas affronter. Si nous ouvrions ces boîtes, qui regorgent de souffrances latentes, et si nous faisions face à leur contenu, nous verrions peut-être le monde sous un jour nouveau. Les boîtes que nous dissimulons au plus profond de nous-mêmes concernent des individus, mais parfois aussi des communautés, voire des nations entières. Les secrets contenus dans ces boîtes peuvent être de nature religieuse, politique ou tribale. Le Zimbabwe possède en grand nombre ce genre de boîtes, mais à peine essaie-t-on d’ôter le couvercle de l’une d’elles qu’il est aussitôt remis en place. Il sera intéressant de voir si les révélations de Baba Jukwa ou de WikiLeaks réussissent à maintenir les couvercles ouverts et si le pays est prêt à affronter ses secrets. C’est souvent par crainte d’un conflit que les gens ne veulent pas ouvrir leurs boîtes. S’ils le faisaient, ils devraient affronter des problèmes et la situation pourrait dégénérer. Or il ne faut pas oublier que la confrontation est parfois salutaire. Dans la mythologie grecque, Zeus a envoyé la belle Pandore sur Terre et l’a mariée au frère de Prométhée pour se venger de ce dernier. A ce stade de la création, les humains ne connaissaient pas encore le mal. Pandore avait reçu une boîte que Zeus lui avait interdit d’ouvrir.

Comme rien n’excite davantage la curiosité que les interdictions, elle finit par ouvrir la boîte et tous les fléaux s’en échappèrent : mal, maladie, crime, haine, envie, etc. Malgré tous ses efforts, Pandore a été incapable de les retenir, et c’est ainsi que le monde est devenu tel que nous le connaissons : rempli de souffrances et d’injustices. Bien sûr, toutes les boîtes ne contiennent pas que des éléments négatifs. Il y en a qui renferment espérance et désir, aspiration et motivation, foi et croyance en de vieux rêves. Mais ces boîtes restent souvent fermées car nous avons peur d’être déçus si nous ne parvenons pas à réaliser nos vœux les plus chers. En libérant tous les maux de la Terre, l’ouverture de la boîte a marqué le début des problèmes de l’humanité. Cependant, au fond de la boîte, il y avait autre chose : l’espérance. L’histoire de Pandore est révélatrice de la richesse de l’expérience humaine : même confrontés au chagrin et à la douleur, à la colère et au conflit, nous gardons une lueur d’espoir. Et c’est l’espoir d’une issue heureuse qui nous donne le courage d’ouvrir certaines de nos boîtes individuelles, tribales et nationales. —Thembe Khumalo Publié le 21 juin

SOURCE NEWSDAY Harare, Zimbabwe Quotidien, environ 30 000 ex. www.newsday.co.zw Même si la presse hebdomadaire zimbabwéenne est de bonne qualité, NewsDay est le seul quotidien indépendant et accessible au plus grand nombre dans le pays. Il revendique une ligne “objective et juste” et son lancement, en juin 2010, marque l’une des avancées démocratiques voulues par le gouvernement d’union nationale. Son fondateur, le Zimbabwéen Trevor Ncube, est également à la tête de l’hebdomadaire de référence sud-africain Mail & Guardian.


28. D'UN CONTINENT À L'AUTRE

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Belgique. Les risques du métier

Au départ, une vague rumeur de faits de pédophilie. A l’arrivée, une véritable chasse aux sorcières. Bienvenue à l’école De Blokkendoos.

—De Morgen Bruxelles

C

e qui arrive à l’école primaire et maternelle De Blokkendoos, [située dans le quartier populaire du Kiel, à Anvers], c’est un peu l’histoire d’Outreau qui se répète : des rumeurs persistantes de pédophilie finissent par mettre toute une communauté sens dessus dessous, malgré l’absence totale de preuves. Les mécanismes qui se cachent derrière cette vague d’hystérie sont du pain bénit pour les psychologues sociaux. “A l’origine de l’hystérie, on trouve la suggestion. Des expériences ont été faites au cours desquelles des bruits étaient lancés et on suivait leur évolution. Il est incroyable de constater à quel point ces histoires évoluent au fil du temps et finissent par être considérées comme des faits avérés”, explique Marleen Janssens, qui enseigne la psychologie sociale à la Erasmus-Hogeschool. Cette métamorphose peut aller très loin. A Anvers, où quatre plaintes ont déjà été déposées, une histoire circule comme quoi des traces de sperme ont été trouvées sur l’une des présumées victimes.

Assez étrange dans la mesure où c’est une institutrice qui se retrouve dans le collimateur… Quand on étudie le cas d’Oude Pekela [affaire similaire survenue dans le Nord des Pays-Bas en 1987] ou celui de l’affaire Margaret Kelly Michaels aux Etats-Unis, des similitudes apparaissent dans les schémas. Pour l’une ou l’autre raison, un parent commence à s’inquiéter et avertit les services sociaux. A la suite de quoi, une séance d’informations est organisée pour expliquer aux parents les signes que pourraient présenter leurs enfants s’ils ont été abusés. Très vite, la moindre ecchymose ou crise de larmes est regardée à travers cette lorgnette très particulière et un vent de panique se lève. Ce qui est remarquable aussi, c’est qu’assez vite, un certain nombre de leaders d’opinion émergent et prennent la tête du mouvement. A Anvers, une bonne partie du mouvement de protestation est portée par une série de personnes qui n’ont pas grand-chose à voir avec “l’affaire”.“Lors de chaque vague d’hystérie populaire, on trouve toujours des partisans et

des meneurs. Certaines personnes sont très influençables, elles se jettent à corps perdu dans ce genre de mouvement de masse avec des tendances fanatiques”, estime Marleen Janssens.

Une bonne partie du mouvement de protestation est portée par des personnes qui n’ont pas grand-chose à voir avec “l’affaire”. “Mon fils a vu le vagin de l’institutrice”, criait cette semaine une mère à la porte de l’école. Un enfant ne peut tout de même pas inventer une chose pareille ? Et pourtant, si : de multiples exemples en attestent. “Les enfants s’identifient très fort à ce que leurs parents disent, explique Dirk Depover, de Child Focus. De nos jours, les dépositions des enfants sont enregistrées de manière à ce qu’ils ne doivent les faire qu’une seule fois. Les gens qui prennent ces témoignages doivent être formés à cet effet. Ils doi-

↙ Dessin de Gaëlle Grisard pour Courrier international.

vent poser des questions ouvertes, non suggestives, et le faire le plus vite possible après les faits. Si les enfants sont confrontés à une ambiance de scandale, ils ressentent comme une obligation de loyauté à l’égard de leurs parents et leur témoignage en est biaisé. Après cela, il devient presque impossible de connaître la vérité.” En outre, les enfants en savent souvent bien plus sur la sexualité et les organes sexuels que les parents ne veulent bien le croire. Dirk Depover : “Il faut faire attention quand on affirme : “Mon enfant ne pourrait jamais savoir une chose pareille”. Peut-être ont-ils un grand frère qui surfe occasionnellement sur des sites pornographiques ou sont-ils tombés sur l’une ou l’autre image à la télévision. Les enfants sont également des êtres sexués, qu’on le veuille ou non.” Pour finir, il se demande si la décision de fermer l’école une semaine plus tôt était réellement bien avisée. “Ce dont les gens ont besoin, c’est de clarté. Je comprends le souci d’assurer la sécurité. Mais cette fermeture a aussi pour conséquence d’interrompre le dialogue entamé avec la directrice et l’institutrice. Cela peut paraître stupide mais une simple lettre de l’enseignante en question aurait déjà pu changer considérablement les choses.” Pour tenter de calmer les esprits, l’ambassadeur du Maroc en Belgique, Samir Addahre, est allé parler aux parents à la porte de l’école le 26 juin. —Lotte Beckers Paru le 27 juin

Contexte ●●● L’affaire a éclaté au cours de la semaine du 10 juin. Un certain nombre de parents d’élèves de primaire et maternelle De Blokkendoos, dans le quartier populaire du Kiel à Anvers, se sont plaints du “comportement sexuel” de leurs enfants, accusant une institutrice d’intimidation sexuelle. La semaine suivante, la police a même dû intervenir à l’école pour ramener le calme, les esprits de certains parents s’étant échauffés. Le pouvoir organisateur des écoles de la Ville d’Anvers a déclaré regretter cet incident et conserver toute sa confiance envers l’équipe pédagogique de l’école, y compris l’enseignante incriminée. Les enseignants été confrontés aux accusations dont l’institutrice fait l’objet par le Centre municipal de guidance des enseignants mais rien n’a semblé venir étayer les dires des parents protestataires. Par la suite, pour calmer les esprits, l’institutrice s’est abstenue de venir à l’école et, en cette fin d’année, la direction a pris la décision de fermer l’établissement une semaine plus tôt.


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BELGIQUE.

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↙ Bart De Wever à la foire d’Anvers en juin dernier. Photo Belga

HISTOIRE

La guerre des archives La Justice restreint de plus en plus l’accès aux archives de la Seconde guerre mondiale. Des historiens s’en inquiètent.

—De Standaard Bruxelles

Haro sur la culture à Anvers Le bourgmestre Bart De Wever (N-VA) a décidé de sabrer dans le budget de la culture à Anvers : moins 13,3 % sur l’ensemble de la législature. Le CD&V est dans une position délicate.

—De Standaard (extraits) Bruxelles

M

auvaise semaine pour Philip Heylen (CD&V), l’échevin de la Culture d’Anvers. Les mesures d’économie prévues sur le dos des grandes institutions culturelles de la Métropole [Toneelhuis, De Singel, Vlaamse Opera…] ont même fait l’objet d’un débat au Parlement flamand ce 26 juin. Et par ailleurs, l’ACW [aile flamande du Mouvement Ouvrier Chrétien], pourtant un des piliers de soutien du CD&V, a exprimé sa profonde inquiétude quant à la politique du couperet menée par l’échevine N-VA des Affaires sociales, Liesbeth Homans. Le moins que l’on puisse dire c’est que le CD&V n’est pas très à l’aise au sein de cette coalition avec les nationalistes. La blessure de la rupture avec les socialistes -alors que les deux partis s’étaient présentés en cartel devant l’électeur- n’est pas encore vraiment cicatrisée. La perception générale est que le parti est totalement marginalisé. Il n’y a pas grand-chose à faire contre Bart De Wever. L’homme fort du CD&V, Marc Van Peel, échevin du Port, se replie complètement sur ses attributions et Philip Heylen ne pèse pas assez lourd pour faire la différence à lui tout seul. De plus, sa réputation dans les milieux culturels en a pris un sacré coup cette semaine du fait de l’amateurisme dont il a fait preuve en annonçant les coupes budgétaires dans son secteur. Il tente maintenant de se tirer d’affaire en promettant des subventions par projet au coup par coup aux institutions les plus touchées, ce qui paraît pour le moins en contradiction avec ses

déclarations selon lesquelles, quoi qu’il arrive, 11% des 13 millions actuellement alloués annuellement à la culture devront passer à la trappe. Le CD&V n’a pas la cote pour l’instant et il en est parfaitement conscient. Mais le parti ne veut certainement pas défendre l’idée que ces économies sont inutiles. Toutes les communes de Flandre sont appelées à se serrer la ceinture : dans ces conditions, pourquoi Anvers devrait-elle faire exception ? Le niveau d’inquiétude reste tout de même élevé. Liesbeth Homans n’inspire pas confiance. “Nous avons dû plus d’une fois taper sur la table. Si nous avions laissé faire la N-VA, les choses auraient été encore bien pires”, nous dit-on. Le CD&V se demande quelle peut bien être la ligne politique suivie par l’échevine et présidente du CPAS. On en saura peut-être plus à l’automne, lorsque le budget pluriannuel sera élaboré. Et puis, ses déclarations comme quoi elle couperait encore davantage dans les budgets si les organisations sociales osaient lui mettre des bâtons dans les roues, ont fait passer tous les signaux au rouge. L’habituellement incolore cheffe de groupe CD&V, Caroline Bastiaens, a même fini par émettre de molles protestations alors que pendant la discussion sur la taxe pour les étrangers, elle s’était bornée à exprimer sa désapprobation par des mimiques. Mais, après tout, peut-être le CD&V ne voulait-il pas priver Liesbeth Homans du plaisir de se heurter au mur de la gouverneure Cathy Berx (CD&V). [Le collège anversois voulait faire passer le droit d’inscription dans la commune de 17 à 267 euros pour les étrangers. La mesure a finalement été votée mais abrogée ultérieurement par la gouverneure de la province.] Outre le fond, la forme fait aussi grincer des dents. Le style de Bart De Wever est en flagrant contraste avec celui de son prédécesseur Patrick Janssens (SP.A). Sa manière de se profiler ne plaît pas du tout à ses partenaires au sein de la coalition. Le président des chrétiens-démocrates, Wouter Beke, suit de près la situation à Anvers, non sans consternation et même au sein du collège anversois, les discussions vont bon train. “Les organisations savent que nous imprimons notre marque et elles viennent nous voir”, affirme-t-on au CD&V. Quant à savoir si l’électeur lambda perçoit ce genre de subtilités, c’est une autre affaire. —Bart Brinckman Paru le 27 juin

L

es plus hauts magistrats du pays font de l’obstruction aux recherches historiques. C’est le cri d’alarme que lancent ce 26 juin quatre éminents historiens [Bruno De Wever (UGent), Pieter Lagrou (ULB), Xavier Rousseaux (UCL) et Herman Van Goethem (UA)]. Celui qui veut enquêter sur la seconde guerre mondiale, et certainement sur la collaboration, mettra difficilement la main sur des dossiers concernant la répression. Ceux-ci sont entre les mains de la Justice et, dans la pratique, à en croire les quatre plaignants, il est impossible de les consulter. Les archives en question constituent une très vaste collection de dossiers d’enquêtes effectués par les tribunaux militaires qui ont été chargés après la guerre de poursuivre les collaborateurs. Elles sont sous la direction d’un collège de procureurs généraux, lequel doit donner son accord pour toute consultation des dossiers. Qu’il s’agisse de professeurs d’université, d’étudiants ou même de descendants de collaborateurs, condamnés ou non, qui souhaiteraient savoir ce qu’il en est exactement des années de guerre de leurs parents ou grands-parents. Jusqu’en 2010, tout cela ne posait guère de problèmes. Mais depuis, la situation a fondamentalement changé. Le collège ajoute sans cesse de nouvelles exigences, limitations et conditions, ce qui finit par rendre toute recherche sérieuse irréalisable en pratique. Le tout cesse d’être une question de principes pour devenir une affaire personnelle : celle de tel ou tel magistrat au sein du collège qui est responsable de telle archive et qui estime de son devoir de se montrer strict au nom du respect de la vie privée, bien qu’aucun problème de cet ordre ne se soit jamais posé jusqu’ici. On peut aussi se demander si un magistrat peut être en même temps un bon archiviste, à un moment où la Justice ne se plaint certainement pas de manquer de travail. Une question encore plus fondamentale est de se demander ce que ces archives font là. Conserver les “vieux papiers” du pays est certainement une tâche bien spécifique et c’est celle des Archives Générales du Royaume (AGR). Le directeur de cette institution, Karel Velle, confirme que selon la loi, ces archives devraient bien être gérées

par ses services. Ceux-ci possèdent l’infrastructure et l’expérience nécessaire pour conserver dans de bonnes conditions ces documents bien souvent fragiles et uniques et pour gérer comme il se doit les problèmes déontologiques, notamment concernant le respect de la vie privée. Les AGR sont, du reste, déjà en charge de bon nombre de dossiers judiciaires, même si un arrêté royal datant de 1950 impose de demander au préalable l’accord du ministère public concerné avant de pouvoir consulter un dossier. Karel Velle, lui-même historien, estime qu’il serait bon d’abroger le plus rapidement possible l’arrêté en question. La Belgique tend traditionnellement à penser en termes restrictifs quand il s’agit d’accès aux archives officielles. Il y a peu encore, les observateurs extérieurs à un dossier devaient encore attendre cent ans avant d’y avoir accès même si, en pratique, il y avait davantage de souplesse, ce qui n’allait pas sans quelque arbitraire. Même si la nouvelle loi relative aux archives est beaucoup plus limpide et libérale que la précédente, la tendance à régler les problèmes de manière informelle et pragmatique a subsisté. Parfois à l’avantage, parfois au désavantage -comme cette fois-ci- des historiens. Quoiqu’il en soit, selon la loi, après un certain délai, les ministères sont tenus de céder leurs archives aux AGR. Mais on n’en est pas encore là en pratique, et pas seulement à la Justice. Les Affaires étrangères et la Défense conservent aussi leurs propres archives et entendent bien continuer à le faire. Les Affaires étrangères conservent ainsi notamment près de dix kilomètres d’archives de l’ancien ministère des Colonies, supprimé en 1960. Karel Velle confirme qu’il est actuellement en train de négocier un transfert avec les ministères en question. Et que cela donnera certainement lieu à un bras de fer politique. Quant aux archives du Palais royal, elles constituent un cas à part. Elles sont bien sous la tutelle des AGR mais la monarchie a des vues bien à elle sur ce qui appartient à la sphère privée et ce qui peut tomber dans le domaine public. Selon une source interne, tout cela pourrait toutefois changer avec l’accession au trône d’un nouveau souverain. —Marc Reynebeau Paru le 26 juin


30.

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union européenne

Agriculture. Pauvres paysans ! Présentée fin juin, la réforme de la politique agricole commune n’est pas à la hauteur des attentes, estime le responsable du mouvement Slow Food. Sa mise en œuvre reste trop à la discrétion des Etats membres et elle ne fait pas suffisamment pour promouvoir la durabilité des cultures ni pour réduire les inégalités entre grands et petits exploitants. → Dessin d’Oliver Schopf paru dans Der Standard, Vienne.

—La Repubblica Rome

S

ommes-nous unis dans la diversité ou divers dans l’unité ? Les négociations de Bruxelles sur la nouvelle politique agricole commune (PAC) viennent de se terminer. Si l’accord apporte quelques nouveautés intéressantes, il est décevant pour qui a à cœur l’environnement et l’agriculture durable de petite échelle, mais avant tout il nous pose des questions sur l’Europe. Il nous interroge sur nos perspectives, sur ce qui nous est commun et ce qui ne l’est pas. Cette réforme, qui aurait dû promouvoir la qualité de notre nourriture, le retour, possible et souhaitable, des nouvelles générations à la terre et la sauvegarde de l’environnement, a raté une occasion historique. Elle a suscité des débats sans précédent : la société civile et le monde associatif ont fait entendre leurs exigences avec force et clarté ; pour la première fois, le Parlement européen est intervenu pour donner voix aux citoyens. Mais, dans une large mesure, les décisions permettant de mettre en place une politique agricole plus verte et plus équitable, capable

d’investir des fonds publics (40 % du budget européen) en faveur de biens publics comme les paysages, la qualité des sols et la santé, n’ont pas été prises, ou alors elles ont été laissées à la discrétion des Etats membres. Au-delà de ces décisions, penchons-nous sur les questions qui n’ont pas fait l’objet d’un accord, et sur lesquelles chaque Etat est libre de choisir : le soutien aux petits agriculteurs ; la réduction des aides les plus importantes (20 % des exploitations ont perçu 80 % des subventions) et du plafond annuel ; la possibilité de distribuer une bonne partie des ressources destinées au développement rural – c’est-à-dire à des pratiques écologiques, sociales et productives innovantes – sous forme de rente foncière (versement direct calculé en fonction de la surface des terres détenues) ou d’assurance privée qui peut s’avérer nuisible. A présent, c’est aux citoyens de faire pression sur leurs gouvernements. Le travail n’est pas fini. Mais à quoi sert au juste une politique agricole dite “commune”, qui bénéficie d’un budget et de débats si importants, si elle n’est pas commune ?

Si l’Europe n’est pas capable de proposer des idées fortes, qui permettent de réaliser avec notre argent quelque chose dont nous pouvons tous tirer parti ? Quelque chose qui relève du bien commun ? D’aucuns font remarquer que ce manque de décisions laisse entrevoir une sorte de “déseuropéisation”. Il existe plusieurs “fronts” que la PAC devrait aborder, à propos desquels elle devrait servir de médiatrice ou intervenir directement en faveur des citoyens. On pourrait appeler le premier front “l’agroindustrie contre la petite agriculture”. On peut deviser à l’infini pour savoir s’il est mieux ou non d’obliger toutes les exploitations à affecter

A quoi sert au juste une politique agricole dite “commune” ? La plus grande partie du gâteau continue d’aller aux plus grands

un petit pourcentage de leurs terres à la conservation de zones à fonction écologique – 3, 5 ou 7 % ? Pour mémoire, c’est le taux de 5 % qui a gagné. Mais le fait est que d’un côté nous avons de grandes exploitations qui perçoivent 300 000 euros de subventions par an, de l’autre des petits agriculteurs que les Etats peuvent choisir ou non d’aider avec une contribution annuelle limitée à 1 250 euros – que peut bien changer cette dernière somme dans l’économie d’une exploitation ? Les centaines de milliers d’euros de la PAC maintiennent en place un système de monoculture non durable. Le malheureux millier d’euros, lui, ressemble à un “petit cadeau” qui ne modifie en rien la vie d’une exploitation. Il est vrai que les petits agriculteurs ont été dispensés de nombreuses obligations bureaucratiques, mais une aide concrète, c’est autre chose. Du reste, la contribution qu’ils apportent en termes de nourriture bonne et saine, d’entretien du territoire et de bien commun vaut infiniment plus que ces 1 000 euros. De ce point de vue, on dirait que la réforme de la PAC a “changé les choses pour que rien ne change” : la plus grande

partie du gâteau continue d’aller aux plus grands. Autre front : les agricultures des vieux Etats membres face à celles des nouveaux arrivants, les pays de l’est de l’Europe. Ces dernières sont plus fragiles, moins modernes, et de ce fait encore diversifiées sur les plans naturel et productif : elles ont le droit de croître, mais aussi d’être protégées. On a parlé de “convergence interne” pour harmoniser les subventions, mais là encore ce sera en fin de compte à chaque Etat de décider. Et puis il y a la question de “l’Europe contre les pays en développement”. Cette fois-ci, alors que les Etats regardent au-delà des frontières du continent, comme par enchantement l’union est de retour : aucun mécanisme n’est prévu pour contrôler les effets des politiques commerciales de la PAC – comme les subventions aux exportations ou le maintien de prix artificiellement bas – sur les petits agriculteurs d’Asie et d’Afrique. Les Etats sont aussi restés unis pour édulcorer les mesures de greening, ou reverdissage, qui visent à rendre plus vertes les pratiques agricoles. Il est important que ce


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PRÉSIDENCE TOURNANTE concept ait été introduit, certes, mais les exceptions prévues sont si nombreuses que 60 % des terres cultivées de l’UE pourraient finalement y échapper. Une bonne mesure, mais qui n’est obligatoire que sur le papier. Malgré certains aspects positifs, comme l’assouplissement des formalités bureaucratiques et l’augmentation des ressources destinées aux jeunes agriculteurs, cette nouvelle PAC laisse un goût amer. L’Europe semble rester engluée dans les vieux systèmes du libéralisme et du lobbying des multinationales, et manquer du courage nécessaire pour proposer de réels changements législatifs, ainsi que des perspectives nouvelles, mondiales, modernes. Cette Europe a donné forme à une politique agricole commune qui n’a de commun que le nom, une politique qui semble se cacher derrière les différentes fractions au lieu d’imposer à tous une direction haute et noble, rigoureuse, au service de l’intérêt public. Dans les domaines de l’alimentation et de l’agriculture, cette même Europe nous presse d’oublier notre diversité pour parvenir à une unité qui, manifestement, reste encore à définir. Pendant que les petits agriculteurs luttent seuls, les jeunes ont du mal à revenir à la terre, l’agro-industrie continue à dominer le paysage, et le développement de nouveaux paradigmes sociaux, économiques, culturels, agricoles et alimentaires est entièrement laissé aux mains des citoyens et des paysans européens, qui regorgent de bonne volonté et d’idées neuves. Et ce sont peutêtre justement les seuls qui nous donnent à voir ce que sera l’“union européenne” de demain. —Carlo Petrini Publié le 28 juin

La Lituanie insufflera-t-elle la foi en l’Europe ? La République balte assure la présidence de l’UE pour les six prochains mois. Un mandat qui commence dans une ambiance de défiance vis-à-vis de l’Union, ce qui ne va pas faciliter sa tâche.

—Vilniaus Diena Vilnius

L

’institut américain Pew Research Center a récemment mené une étude qui portait sur la confiance en l’Union européenne. Qu’en est-il ressorti ? Près de 45 % des habitants interrogés dans les huit pays où l’enquête a été menée soutiennent l’UE. Il y a un an, cet indicateur était de 60 %. C’est en France que le climat est le plus pesant, où le nombre d’eurosceptiques a augmenté de 18 % en un an ; 58 % des Français disent ne pas faire confiance à l’Europe aujourd’hui. Nos voisins polonais sauvent en partie la mise, avec 69 % d’entre eux qui supportent l’UE. En République tchèque voisine, c’est l’inverse qui se produit. “L’une des raisons principales de la déception à l’égard de l’UE peut s’expliquer par la situation économique précaire, en particulier dans les pays de la zone euro, car leurs habitants font très certainement le lien entre la précarité, la monnaie unique et les décisions prises par l’UE pour la sauver”, explique Ramunas Vilpisauskas, directeur de l’Institut des relations internationales et des sciences politiques de l’université de Vilnius (TSPMI). “Dans certains pays, en Lituanie par exemple, les gens font moins confiance à leurs institutions nationales qu’à celles de l’UE. Cependant, les pays où la confiance dans les institutions, autant nationales qu’européennes, est en chute libre sont nombreux et la Grèce en est un exemple extrême. Les gens ont déjà exprimé leur déception à l’occasion de scrutins nationaux, mais

cela pourrait bien se traduire lors des élections pour le Parlement européen de l’année prochaine”, poursuit-il. Les experts estiment également que la position des élites nationales à l’égard de l’UE est un élément à ne pas négliger. Pour Kestutis Girnius, les exemples polonais et tchèque montrent que l’élite au pouvoir joue un rôle considérable. “En Pologne, les dirigeants ont toujours soutenu l’UE et aujourd’hui le pays prétend à un rôle important dans la communauté, tandis que le dernier président tchèque, Václav Klaus, aurait plutôt, à mon avis et si cela avait été de son ressort, bouté la République tchèque hors de l’UE. A Prague, le Parti communiste est toujours influent et l’on sait que les socialistes considèrent l’UE avec prudence”, explique ce professeur de sciences politiques. “Il faut se souvenir du discours du ministre des Affaires étrangères polonais Radoslaw Sikorski à Berlin [le 28 novembre 2011], quand il a incité l’Allemagne à résoudre de manière plus active la crise de la zone euro et à mener l’UE vers une plus grande intégration. Cette position du pouvoir polonais peut être acceptée de manière favorable par la majorité des habitants du pays. Il faut en outre se rappeler que l’économie polonaise n’a pas connu de récession pendant la crise, cela peut également influencer l’avis des citoyens”, estime Ramunas Vilpisauskas. Quant aux Français, ils sont énervés, entre autres, par la nouvelle répartition de l’équilibre au sein de l’UE. “Jusqu’à la crise, la France jouait un rôle important en Europe. Si on peut l’exprimer ainsi, il existait un accord informel

entre la France et l’Allemagne selon lequel cette dernière était la locomotive de l’économie. La France, elle, pouvait prendre des décisions politiques importantes et nombreuses. Mais cela n’est plus le cas. Même quand Merkozy (Angela Merkel et Nicolas Sarkozy) tenait les rênes, l’équilibre a commencé à changer et les Français n’apprécient guère”, explique Kestutis Girnius. Et qu’en est-il en Lituanie ? Si une étude semblable à celle menée par le Pew Research Center était réalisée dans notre pays, les Lituaniens se rapprocheraient-ils des Polonais ou des Tchèques ? Ramunas Vilpisauskas souligne que pour l’instant les Lituaniens font confiance à l’UE, même s’il ne faut pas généraliser cette tendance. “Par exemple, le nombre relativement important de personnes n’approuvant pas l’introduction de l’euro, par rapport à celui des personnes qui y sont favorables, prouve le scepticisme des Lituaniens à l’égard d’une intégration plus poussée, du moins dans ce domaine. Cela est probablement dû à la hausse des prix, à la baisse du pouvoir d’achat et aux incertitudes qui planent sur la zone euro”, souligne le directeur du TSPMI. Pendant la présidence de la Lituanie, bien que sa population soutienne l’UE, il sera difficile d’améliorer l’image de l’Union. “Les petits Etats ont du mal à s’occuper de l’image de l’UE, surtout par manque de ressources”, estime Kestutis Girnius. Ramunas Vilpisauskas ajoute que les responsables de la politique étrangère lituanienne devraient d’abord se soucier des habitants de la Lituanie, afin de ne pas avoir à subir le feu des critiques de la société pour avoir poussé le bouchon trop loin pendant la présidence. Les critiques pleuvent déjà en raison des travaux intensifs mis en œuvre dans les rues, comme si l’on s’efforçait de briller devant l’UE et de masquer la médiocrité de la situation. La présidence du Conseil européen par la Lituanie peut améliorer le niveau d’information de sa population concernant les affaires européennes. Cela va-t-il contribuer à donner une image positive de l’UE ? Difficile de le savoir. —Valentinas Berziunas Publié le 27 juin

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w w w. p re s s e u ro p. e u


32.

Courrier international — no 1183 du 4 au 10 juillet 2013

à la une

CUBA LA COULEUR DE L’ARGENT

A Cuba, le changement est annoncé, attendu, depuis l’effondrement du bloc soviétique. Le voici qui arrive, lentement, plus de cinquante ans après la révolution. Il est pour l’instant essentiellement économique (p. 33). Depuis cinq ans, les réformes se sont accélérées : l’Etat a licencié des fonctionnaires en masse, encouragé l’initiative privée, autorisé les voyages à l’étranger, presque libéralisé Internet. Pour le bonheur d’une nouvelle classe d’entrepreneurs qui découvre les joies du marché et du luxe (pp. 35-36). L’arrivée du capitalisme, ou de ce “socialisme de marché”, bouleverse le quotidien des Cubains. Mais le principe du parti unique reste immuable. Et les réformes politiques, elles, continuent de tarder. —Service Amériques


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Courrier international — no 1183 du 4 au 10 juillet 2013 ↓ La Havane, avril 2012. Wilser The Lynx, chanteur de cubaton (dérivé du reggaeton très populaire à Porto Rico). Photo Julien Goldstein

Une révolution économique Depuis 2011 et les nouvelles mesures prises par le régime, le changement va plus vite qu’on ne croit. Il y a plus d’argent, plus d’offre, moins de pénurie et… plus d’inégalités.

—Público (extraits) Lisbonne

chacun d’eux est important. Mais on ne peut pas comprendre ce pays sans mettre en perspective La Havane ses énormes contradictions. uand Raúl Castro a annoncé les nouvelles Le capitalisme est arrivé. D’une certaine façon, mesures économiques, en avril 2011, il était déjà là quand la mise en place de la “période Antonio a été un des premiers à perdre spéciale” [pour faire face à la grave pénurie provoson emploi. “J’ai été licencié”, explique-t- quée par l’effondrement du bloc soviétique, dans il. Lui et près de 500 000 fonctionnaires les années 1990] a entraîné l’autorisation de faire (un chiffre qui pourrait atteindre à long rentrer des dollars dans le pays et les débuts d’un terme 1 million de licenciés dans le secteur public). petit secteur (contrôlé) des cuentapropistas (traAntonio était mécanicien. Fin 2011, les Cubains vailleurs indépendants), surtout dans le tourisme. ont eu le droit d’acheter des voitures et, avec l’aide Dans les années 1990, les paladares (restaurants de son frère, qui a émigré aux Etats-Unis, Antonio privés gérés par des familles) et les casas particua réussi à s’offrir une Ford Fiesta d’occasion. Sa lares (chambres louées aux touristes) ont vu le femme, enseignante, gagne un peu plus de 20 dol- jour. Et le marché noir a pris son envol. lars par mois (près de 16 euros). Ensemble, avec Le “capitalisme sauvage”, qui existait seulela Fiesta devenue taxi, ils arrivent à 50 dollars. ment dans le discours de haine à l’égard de l’im“Mais l’essence est très chère : 1 litre coûte périalisme , est désormais présent 1,40 dollar. Parfois, j’arrive à en avoir dans les rues de La Havane. On le pour moins cher.” On ne demande pas voit dans les Adidas et les Puma comment : à Cuba, on peut toujours des jeunes, les portables, les iPod trouver quelqu’un pour vendre por la et mp3, les coupes à la Justin Bieber izquierda [au marché noir] de l’essence et à la Tokyo Hotel, les lunettes à (ou de la viande de bœuf, ou de l’huile, grosses montures des hipsters. On ou du riz…) subtilisée à l’Etat, et moins le trouve dans les prêts bancaires, REPORTAGE cher qu’au prix du marché. les comptes en euros, les voitures Huit ans après mon premier séjour sur l’île, Cuba neuves, la circulation chaotique et dans les “Maison a beaucoup changé, même si aux yeux du monde à vendre” affichés aux fenêtres. Il est dans les cafés, médiatique occidental tout semble encore léthar- chez les coiffeurs, les fleuristes, les photographes, gique et paralysé. Sans doute parce qu’il est diffi- les mécaniciens, qui sont désormais à leur compte. cile d’aller au-delà des apparences, entre une visite Tout a changé : il y a huit ans, il était imposdans un complexe touristique d’une plage des sible de trouver un endroit pour manger où l’on Caraïbes et un séjour à La Havane, restaurée grâce ne réglait pas en dollars. Il y a huit ans, un étranà l’argent de l’Unesco. Et parce qu’il est difficile ger n’avait pas le droit de prendre un taxi collecd’aller au-delà de la politique, de l’idéologie, du tif – le chauffeur risquait une amende. Aujourd’hui, régime (et de la différence entre les idées et la les étrangers paient comme les Cubains : 10 pesos praxis du régime), au-delà des frères Castro, de la (près de 0,5 dollar) pour un parcours dans la ville, révolution, du poids de l’Histoire, de la faillite des 20 pesos en direction de la banlieue. Il y a huit ans, utopies de gauche dans le monde et de la diaboli- un Cubain ne pouvait pas entrer dans un hôtel à sation de la diaspora de Miami. Ce n’est pas que moins de soudoyer le portier. Aujourd’hui, il peut ces éléments soient négligeables. Au contraire, arriver à la réception, demander une chambre et

Q

Chronologie

Cinq ans de réformes Une première tentative d’ouverture avait eu lieu en 1994,après la chute du bloc soviétique, lorque La Havane annonça de timides mesures pour faire face aux pénuries. Ce fut le début des “paladares”, restaurants privés limités à l’époque à 12 couverts.

2008 Raúl Castro, président par intérim depuis juillet 2006, est nommé président. Fin de l’interdiction faite aux Cubains de se loger dans les hôtels et de louer des voitures. Libéralisation de la vente d’ordinateurs, de matériel électrodomestique et de téléphones mobiles. Les terres en friche de l’Etat peuvent être remises en usufruit à des agriculteurs privés.

2009 Les Etats-Unis lèvent les restrictions sur les voyages des Cubano-Américains et l’envoi d’argent (remesas) à Cuba. 2010 Le gouvernement annonce le licenciement de plus de 500 000 fonctionnaires et encourage l’initiative privée, en autorisant notamment les entrepreneurs privés à employer des travailleurs sans liens familiaux.

2011 Un plan de 313 réformes économiques et sociales est voté à l’Assemblée. L’accumulation de biens privés demeure interdite. Les banques publiques offrent des microcrédits aux nouveaux agriculteurs privés. Fin des restrictions sur l’achat et la vente de maisons et de voitures. 2012 Raúl Castro défend le modèle du parti unique lors de la

première Conférence nationale du Parti communiste cubain. 2013 Raúl Castro est réélu à la présidence du Conseil d’Etat, l’organe dirigeant. Depuis le 14 janvier, les Cubains sont autorisés à sortir du pays munis d’un simple passeport et pour une durée maximale de vingtquatre mois. En juin, l’accès à Internet est facilité avec l’ouverture de 118 cybercafés.


34. à la une

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Les principaux moteurs de l'économie cubaine $

Nickel

Principaux sites touristiques

Argent des exilés

Autres ressources :

Secteur médical (40 000 employés envoyés à l’étranger)

Minerais hors nickel (cuivre, fer, manganèse, etc.)

Tabac

Canne à sucre

Production d’hydrocarbures et zone de prospection

ÉTATS-UNIS FLORIDE

GOLFE DU MEXIQUE

BAHAMAS S

Key West

$ La Havane

Tropique du Cancer Cance

Station balnéaire de Varadero OCÉAN AT L A N T I Q U E

Mariel Pinar del Río

Cienfuegos

Plage de

Camagüey Guardalavaca

C

U

B

A

Holguín

MER DES CARAÏBES

Santiago de Cuba

300 km

y séjourner. Il y a huit ans, pour une coupe de cheveux, il fallait connaître quelqu’un qui vienne à domicile sans rien déclarer à l’Etat. Aujourd’hui, on trouve des salons de beauté, des spas, des coiffeurs. Il y a donc plus d’argent, plus de richesse. Il y a plus d’offre, plus de magasins, une meilleure qualité de vie. Malgré les transports. Malgré la (toujours) très mauvaise distribution des aliments. Malgré la corruption, le laxisme, la dépendance par rapport à l’Etat dans certains secteurs. Malgré les cinquante et une années d’embargo.

Capitalisme sous-développé. C’est le “socialisme de marché” : les nouvelles mesures économiques, introduites graduellement à partir de 2011, prétendent alléger le poids de l’Etat dans l’économie. De nombreux Cubains sont en train d’apprendre la signification de “prêt bancaire” (pour se lancer dans une affaire) ou comment “remplir les documents” de l’impôt sur le revenu. Le gouvernement a laissé des parcelles agricoles en usufruit à plus de 100 000 paysans. Le journal Granma, citant des données du ministère du Travail et de la Sécurité sociale, a affirmé qu’en 2012 il y avait eu près de 390 000 nouveaux travailleurs indépendants. L’été 2011, dans un discours, Raúl Castro s’est félicité de la croissance du PIB, de l’augmentation des exportations et de la baisse des importations. En février dernier, quand il a pris ses fonctions à l’Assemblée nationale (pour cinq ans de plus, comme le stipule la Constitution), il a déclaré : “On ne m’a pas élu président pour restaurer le capitalisme à Cuba, ni pour abandonner la révolution. J’ai été élu pour défendre, maintenir et poursuivre l’approfondissement du socialisme, et non pour le détruire.” “Ils disent une chose et font tout le contraire. La théorie ne correspond plus à la pratique : ils parlent encore de socialisme, d’égalité, de redistribution des richesses. Mais ce que je vois, c’est que nous allons à grands pas vers un capitalisme sous-développé”, dénonce Daniela, une chercheuse de 50 ans qui vit dans le quartier populaire de Centro Havana, avec un salaire d’un peu moins de 20 dollars. Avec ça, elle nourrit sa famille, ses deux enfants et son petitfils, qui vient de naître. Sa fille est au chômage et son fils poursuit des études d’ingénieur. Elle reçoit de son ex-mari, qui vit à l’étranger, près de 25 dollars par mois pour payer les études de leur fils.

Base navale de Guantánamo Bay (É-U)

Le “capitalisme sous-développé” : c’est l’expression que Daniela a trouvée pour décrire ce qui se passe dans la société cubaine. “Il y a toujours plus d’argent. Mais tout est de plus en plus cher. Et nos salaires [de la fonction publique] n’ont pas augmenté.” D’où vient l’argent ? “Il vient des familles de l’extérieur”, explique Daniela. Les politiques de l’administration Obama à l’égard de Cuba (levée des restrictions sur les voyages pour les Cubano-Américains et libéralisation à l’égard des sommes d’argent envoyées des Etats-Unis), l’ouverture du réseau de télécommunications pour les portables et la croissance du secteur privé sur l’île sont les raisons principales de la progression des envois d’argent depuis l’étranger. Mais ceux qui n’ont pas de famille à l’étranger sont dans une situation de plus en plus difficile. Une amie éditrice me confiait il y a peu : “Je gagne bien ma vie, j’ai un bon salaire. Plus de 30 dollars par mois. Mon mari est en mission au Venezuela. J’ai deux enfants adolescents. Mais l’argent manque. Mon salaire ne me permet pas de faire grand-chose. Il sert pour la nourriture, les factures, et c’est à peu près tout. Et je ne sais pas non plus comment font pour survivre les gens qui gagnent moins que moi.”

Classes sociales. “J’ai depuis un mois un sac

La révolution de l’information ●●● Depuis une dizaine d’années, les espaces de discussion publique sur la situation du pays se multiplient. Beaucoup sont gérés par des intellectuels de gauche, militants du Parti communiste tombés en disgrâce et progressivement réhabilités par le régime. Rafael Hernández est une des principales figures de ce courant. Directeur de Temas (une revue trimestrielle de débat sur la culture, l’économie, la société et la politique), il galvanise les Ultimos Jueves (derniers jeudis), des rencontres organisées dans un café du Vedado les derniers jeudis de chaque mois. La revue Espacio Laical est quant à elle dirigée par l’intellectuel catholique Roberto Veiga González. Sur Internet est apparu de la même façon le site HavanaTimes, qui permet à un groupe de journalistes et d’intellectuels de donner leurs points de vue sur la vie quotidienne à Cuba et les problèmes de l’île. L’écrivain Leonardo Padura écrit régulièrement sur le site InterPressCuba, et ses interventions sont relayées sur Twitter et Facebook. Elles sont aussi reprises sur le site indépendant Cafefuerte, géré par des journalistes cubains résidant à Miami. Público (extraits) Lisbonne

rempli de bananes plantains qui pourrissent parce que je n’ai pas de quoi acheter l’huile pour les faire frire”, m’explique une amie du Cerro, un quartier modeste de La Havane. Selon Daniela, celui qui a de la famille à l’étranger peut monter son affaire, celui qui n’en a pas doit contracter un prêt ou “s’accrocher à son travail”. Celui qui vit dans des quartiers du centre, où passent les touristes, comme Havana Vieja ou le Vedado, est assuré d’avoir des clients. “Mais qui veut ouvrir un commerce ici, dans une rue où il n’y a que de simples travailleurs sans pouvoir d’achat ?” Finalement Cuba commence à comprendre ce que sont les classes [sociales]. Non pas parce

2,6

MILLIARDS DE DOLLARS ont été envoyés par les exilés cubains en 2012, un chiffre record.

qu’elles avaient totalement disparu avec la révolution, mais parce que leur réalité avait été atténuée par des conquêtes importantes comme l’alphabétisation de toute la population, l’accès à l’éducation et à la santé, des investissements massifs dans le logement social au cours des années 1960 et 1970, et le livret de rationnement, qui permettait de nourrir tout le monde. Les nouvelles mesures économiques sont en train de creuser les inégalités et d’accentuer les différences entre les classes sociales.

Blogs et newsletters. La nouvelle révolution à Cuba, c’est aussi l’arrivée du numérique, des copies pirates, la circulation de films, de musiques, de documentaires, de séries nordaméricaines ou latino-américaines, de programmes télé anticastristes de Miami. Il y a de plus en plus de cuentapropistas qui vendent des CD et DVD pirates dans les rues de La Havane. Ce qui ne peut pas être vendu (pornographie ou matériel dissident) se trouve : on paie por la izquierda et l’information désirée est disponible le jour même sur une clé USB. La télévision cubaine (cinq chaînes publiques) ne parvient plus à répondre à la curiosité et à la soif d’information qui habitent la société, en dépit des limitations d’accès à Internet [longtemps réservé à certains secteurs de la population, l’accès généralisé à Internet est autorisé depuis le 4 juin dernier, mais pas à domicile, seulement dans des cybercafés où il est très cher]. Beaucoup de Cubains ont accès à un serveur avec une boîte mail, mais ils ne peuvent pas surfer sur Internet. L’information circule quand même. Les blogs, à Cuba et à l’extérieur de l’île, fonctionnent comme des sortes de newsletters. Ceux qui ont accès à leur contenu le redistribuent par mail. Les discussions publiques par mailing lists sont fréquentes. Tout comme on commente entre voisins l’épisode de la telenovela brésilienne vu la veille à la télé, on discute aussi du dernier post de [la célèbre blogueuse] Yoani Sánchez, des scandales de corruption évoqués partiellement par les médias officiels, des polémiques sur la liberté d’expression, des maisons qui s’effondrent, de la délinquance ou, plus récemment, des cas de choléra tus par l’Etat. Sur les cinq chaînes qui existent, l’une est sous la responsabilité de TeleSur, une chaîne vénézuélienne [dont l’Argentine, Cuba et l’Uruguay sont également copropriétaires] qui émet par satellite à partir de Caracas à destination de tous les pays de l’Alba [Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique, organisation régionale composée de huit membres et fondée en 2005]. Selon un ami qui travaille à la télévision publique, l’idée de départ était que TeleSur soit reçue vingt-quatre heures sur vingt-quatre, comme c’est le cas au Venezuela ou en Bolivie. Mais le régime s’est rapidement rendu compte des conséquences d’une telle décision : que faire, par exemple, lorsqu’un joueur de base-ball déserte la sélection cubaine pour le Mexique et que TeleSur donne l’information ? La chaîne a finalement pris pour nom “Le Meilleur de TeleSur” et offre une sélection de programmes. A cet égard, Cuba est aussi à la croisée des chemins  : avec la libéralisation graduelle d’Internet, la circulation clandestine de l’information, qui parvient à une grande partie des jeunes, l’apparition d’espaces de discussion publique (blogs et réseaux sociaux) sur les défis que le pays affronte, Cuba est en train de donner naissance à un groupe de penseurs libres qui


CUBA : LA COULEUR DE L’ARGENT. 35

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ne sont pas (et ne veulent pas être) associés à la dissidence politique officielle du régime, comme les Dames en blanc [épouses de dissidents emprisonnés lors du “printemps noir” de 2003, qui manifestent vêtues de blanc chaque dimanche], Yoani Sanchéz [qui a remporté de nombreux prix internationaux pour son blog Generación Y] ou Guillermo Fariñas [célèbre pour avoir mené une grève de la faim de 135 jours qui a permis la libération de prisonniers politiques], pour n’en mentionner que quelques-uns parmi ceux qui vivent sur l’île. C’est en cela que les médias internationaux se trompent quand ils essaient d’appréhender la complexité du système à partir de voix dissonantes. D’abord parce que les rhétoriques extrêmes sont rejetées – les dissidents soutenus financièrement par des Cubains en exil finissent par perdre leur crédibilité auprès de la population, qui voit dans ce soutien une ingérence extérieure. Ensuite parce qu’on raconte que Sánchez aussi bien que les Dames en blanc s’enrichiraient grâce au soutien des Etats-Unis, ce qui, dans une société où l’on prêche l’“égalité”, est facilement qualifié d’opportunisme. Même si tout cela n’est pas exact, la propagande du régime alimente les rumeurs.

Quo vadis, Cuba ? Quant aux investissements étrangers, ils arrivent aussi. Les sociétés immobilières profitent de la libéralisation de l’immobilier pour rénover, construire, démolir ou acheter des pâtés de maisons entiers à des prix accessibles. Avec la levée des restrictions sur les voyages, beaucoup de panonceaux “Maison à vendre” sont apparus. Ma propriétaire avait mis une annonce sur Internet et elle recevait trois appels par jour proposant de lui acheter son bien. Avant la libéralisation, on disait qu’un appartement de deux pièces au Vedado pouvait coûter jusqu’à 150 000 dollars. Une maison de l’époque de Baptista à Miramar ou à Playa pouvait atteindre le million. On disait que l’on acceptait seulement le paiement cash. On ne voulait pas demander de prêts, payer des intérêts ou des taxes inutiles sur les transactions immobilières. Beaucoup de Cubains s’indignaient  : d’où pouvait-on sortir 100 000 dollars en une nuit ? On disait que les exilés à Miami finançaient le marché, ou bien les éleveurs d’Oriente qui s’étaient enrichis sur le dos de la révolution. On disait aussi que les Cubains étaient en train de tout vendre pour pouvoir partir. Comme toujours à Cuba, il y a beaucoup d’exagération. Le prix des maisons va baisser (le même appartement du Vedado ne vaut plus que 60 000 dollars) et beaucoup de Cubains s’aperçoivent que malgré leur envie de connaître le monde ils n’ont pas d’argent pour voyager. Et maintenant : quo vadis, Cuba ? Seul le temps le dira. L’attente ne sera pas très longue. Raúl Castro a été investi pour un second mandat en février et a indiqué que, dans cinq ans il avait le droit de prendre sa retraite. Ce qui a inspiré ce commentaire à mon amie Daniela : “Moi aussi, j’ai le droit de prendre ma retraite. J’ai travaillé toute ma vie. J’ai appartenu à l’Union des jeunes communistes, à l’Association des étudiants, au Parti, à la Fédération des femmes cubaines. J’ai été de toutes les associations révolutionnaires, chef du comité révolutionnaire de mon quartier. Je me suis toujours battue, je ne suis pas partie. J’ai choisi de rester de ce côté car j’y ai toujours cru. Et qu’est-ce qu’ils nous disent maintenant ? Qu’ils vont partir ? Qu’ils veulent prendre leur retraite ? Qu’ai-je gagné à être restée de ce côté de l’Histoire ? J’ai presque l’âge de la révolution. Mais souvent j’ai l’impression que pendant cinquante ans j’ai vécu une imposture.” —Raquel Ribeiro Publié le 14 avril

LES JOIES DU MARCHÉ Pour se procurer de tout à des prix imbattables, les Cubains se pressent sur le marché improvisé de La Cuevita. —Cafe Fuerte Miami ↓ Sur la carafe : “Réformes de la politique économique”. Dessin de Martinera, Cuba.

a Cuevita est actuellement le marché informel favori des commerçants de La Havane et des environs. Ce marché, désigné par le nom du quartier de San Miguel del Padrón où il se trouve, est aujourd’hui la destination privilégiée de centaines d’entrepreneurs indépendants, de négociants, de revendeurs et d’acheteurs de La Havane. Ils y viennent pour s’approvisionner en produits introuvables dans les boutiques autorisées par l’Etat. Pendant la journée, des inspecteurs font plusieurs rondes et la police patrouille, ce qui inquiète les vendeurs et les patrons de ces points de vente. Sur une bonne douzaine de pâtés de maisons qui s’alignent sur 1 kilomètre environ, des centaines d’échoppes proposent une variété de produits jamais vue sur l’île. Et des milliers de personnes se rendent chaque jour sur ce marché improvisé. “Ici, on peut trouver du rouge à lèvres, des bijoux fantaisie, mais

L

Investissements

Un mégaport en construction ●●● Le port de Mariel, situé à 50 km à l’ouest de La Havane et célèbre pour avoir été le témoin de l’exode de milliers de Cubains expulsés par le régime en 1980, représente aujourd’hui l’un des plus importants projets d’innovation économique de l’île. Le Brésil est le premier investisseur de la rénovation

aussi des matériaux de construction. Le tout à des prix très bas”, commente María de Los Angeles Rosales, femme au foyer, qui vient souvent à La Cuevita. Le marché existe depuis plus de dix ans, mais avant on n’y trouvait que des objets en plastique fabriqués à Cuba. C’est au milieu des années 2000 que l’offre s’est élargie. “On ne trouve nulle part ailleurs un ventilateur qui coûte 10 ou 15 CUC [pesos cubains convertibles, soit 10 ou 15 dollars] de moins que dans les magasins de l’Etat, et c’est comme ça pour tout : tout est environ 50 % moins cher”, ajoute María. La provenance des produits varie, selon les commerçants eux-mêmes. “On vend des objets en plastique, des serpillières, des jouets, des bouteilles, des balais, des pinces à linge et bien d’autres choses du même genre. Mais sur d’autres tables sont proposés des vêtements, des chaussures et des accessoires de marque et de très bonne qualité… Ils viennent de l’Equateur, du Mexique, du Venezuela ou des EtatsUnis”, affirme l’un des vendeurs. Les chaussures coûtent environ 5 CUC de moins que dans les magasins, selon les modèles. On trouve aussi des connecteurs pour les postes de télévision, des disques durs pour les ordinateurs et beaucoup d’autres marchandises absentes des magasins en devises. Selon plusieurs vendeurs, on entend de plus en plus souvent crier : “De l’eau !” C’est le mot de passe qui permet d’avertir que la police est dans le coin. Certains pensent que les autorités craignent la distribution de publications critiques envers le gouvernement. Selon un représentant de l’Assemblée du pouvoir populaire à San Miguel del Padrón qui a voulu rester anonyme, les jours de ce marché informel “sont comptés”, car il encourage les flux financiers parallèles à la Banque centrale de Cuba. Jusqu’à présent, les vendeurs sont tous les jours “sur le qui-vive” et l’essentiel des ventes se fait dans la soirée car le matin, il faut rester prudent. Malgré tout, des clients venus de tout le pays continuent d’affluer pour acheter des produits qu’ils revendent ensuite chez eux. —Fabián Flores Publié le 30 mai

de ce port, qui devrait devenir le principal port commercial de l’île et peut-être, à terme, l’un des premiers des Caraïbes. La modernisation du port de Mariel est stratégique. Selon l’économiste cubain Pedro Montreal, la prochaine réouverture du canal de Panama, prévue pour 2015, va redessiner le commerce mondial et représente une “opportunité rare pour Cuba de rénover sa stratégie de développement et de reconfigurer sa diplomatie internationale”. Dans Espacio Laical, une revue intellectuelle publiée par l’archevêché

de La Havane, cet économiste explique que l’élargissement du canal et la possibilité de faire transiter des bateaux gigantesques “vont modifier la distribution géographique des conteneurs entre l’Asie et l’Amérique du Nord”. Et le port de Mariel est géographiquement très bien situé. L’un des principaux bémols, affirme Montreal, est l’absence de relations commerciales entre les Etats-Unis et Cuba. Mais l’intégration du port de Mariel dans la nouvelle carte du commerce maritime mondial “pourrait peut-être déclencher une dynamique de changement”.


36. à la une

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ET LE DROIT DE GRÈVE ? Malgré les réformes, la grève, qui n’est pas même prévue dans la Constitution, reste inimaginable à Cuba. —Havana Times (extraits) La Havane ous, travailleurs cubains, ne disposons pas du droit de grève. Ce droit, élémentaire dans tout pays démocratique digne de ce nom, n’est pas mentionné dans la Constitution cubaine actuelle. Mais elle ne dit pas non plus le contraire. Des amis m’ont parlé de la possibilité que le droit de grève soit reconnu, en raison du soutien récemment apporté par le gouvernement cubain à certaines entreprises qui exploitent par définition les travailleurs. Selon Diario de Cuba [site d’information créé à Madrid], le gouvernement a affirmé que “si les travailleurs cubains décidaient un jour de recourir à la grève, personne ne pourrait les empêcher d’exercer ce droit”. Mais nous savons tous que, dans la pratique, c’est un mensonge. Les administrations, soutenues par les services de sécurité de l’Etat, utilisent toutes les ressources imaginables pour empêcher les travailleurs de s’organiser sur quoi que ce soit. Et la Central de trabajadores de Cuba [CTC, Centrale des travailleurs de Cuba], qui jusqu’à présent détient le monopole de la représentation des travailleurs, est là pour “canaliser” les mécontents. La tradition syndicale à Cuba est pourtant riche d’expériences. Entre 1918 et 1919, pour ne citer qu’un exemple, quatre grèves générales ont éclaté à La Havane. En 1925 est née la Confederación nacional obrera de Cuba [CNOC, Confédération nationale ouvrière de Cuba] : le droit de grève figurait parmi les accords les plus importants qu’elle a signés et fut finalement inscrit dans la Constitution de 1940, à l’article 71. Les travailleurs cubains continueront-ils d’attendre un geste de la CTC, alors qu’elle a balayé cette tradition ? Elle a accepté que soit décrété obligatoire l’appartenance au Parti communiste du secrétaire général, a permis en 2008 que la loi de sécurité sociale recule de cinq ans l’âge de la retraite, a appuyé l’annonce des licenciements de fonctionnaires. Par ailleurs, l’ironie de la situation veut qu’on entende les informations des médias nationaux qui montrent que dans le monde entier les travailleurs font grève (y compris dans les pays de l’Alliance bolivarienne pour les Amériques) pour protester contre les abus de leurs patrons et de leurs gouvernements. Le comble de tout, l’article 13 de la Constitution actuelle de Cuba “accorde l’asile aux individus poursuivis pour leurs idéaux ou leur lutte en faveur des droits démocratiques, […] des droits et revendications des travailleurs, des paysans et des étudiants”… Ces travailleurs étrangers ont plus de droits que nous à Cuba. —Isbel Díaz Torres Publié le 24 juin

N

↑ La Havane, 2012. Art D’flor, un nouveau fleuriste ouvert par une ex-comptable de l’Etat et une psychologue. Photo Paolo Woods/Institute

La Havane version glamour Boutiques et voitures de luxe, boîtes et bars branchés, restaurants gastronomiques… on trouve désormais de tout dans la capitale cubaine.

A la une

—Milenio Dominical Mexico (extraits) ’un des symboles de La Havane, qui naguère encore n’était qu’un tas de ruines poussiéreuses, corrodées par l’air marin, infestées de rats, a retrouvé tout son glamour des années 1950 : c’est le fameux Sloppy Joe’s. Situé en plein centre historique de la ville, ce bar emblématique attirait des Américains célèbres comme Ernest Hemingway, Frank Sinatra ou Nat King Cole. Il était connu pour son grand bar en acajou, témoin muet de cette époque, ainsi que pour ses cocktails exotiques et ses délicieux hamburgers. Mais avec l’arrivée au pouvoir de Fidel Castro en 1959, la fête s’est arrêtée. Au nom de la révolution, le Líder máximo a ordonné la fermeture de tous les lieux de divertissement et chassé du pays les mafieux américains qui corrompaient la grande île, tels Lucky Luciano et Al Capone, lesquels avaient gagné une fortune grâce à la prostitution et aux jeux de hasard. Tout cela appartient au passé, semble-t-il. Sous la houlette de Raúl Castro, frère cadet de Fidel, le glamour réinvestit timidement les rues de La Havane. Le dirigeant est épaulé par tout un

L Le supplément du week-end du quotidien mexicain Milenio a consacré sa une au “retour du glamour à La Havane” le 22 mai 2013.

pan de l’armée, bien formé à la gestion d’entreprises, ainsi que par des consultants étrangers. Au rythme des réformes économiques et du plan stratégique de développement, les voitures de luxe, Audi, Mercedes, font leur apparition, reléguant dans l’ombre les reliques des années 1950. Nous voyons même passer un Hummer d’un orange criard, qui circule avec des plaques spéciales dans les rues de la capitale. De toute évidence, La Havane cherche à retrouver sa place de plus grande et plus fascinante métropole des Antilles.

Cinq-étoiles. La frénésie de consommation et de changement est partout palpable. Dans la vieille ville de La Havane, des centaines de maisons coloniales ont été restaurées ces quinze dernières années : elles abritent de plus en plus souvent des cafés à la mode, des hôtels cinq étoiles et des boutiques de marques mondiales. Mais le plus étonnant n’est pas tant le retour du luxe que le nombre grandissant de Cubains qui peuvent se le permettre. Ainsi, au dernier défilé du 1er mai, certains arboraient des vêtements et des montres de marque, et les plages de Varadero et de Guardalavaca sont de plus en plus courues. “L’année dernière, j’ai vendu pour 53 000 dollars de séjours organisés à des Cubains”, m’explique l’employée d’une agence touristique


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d’Etat. “L’Audi est le nouveau signe extérieur de richesse”, commente l’écrivain Hugo Luis Sánchez, tout en esquivant les gravats dans les ruelles du centre, où des ouvriers installent les câbles électriques souterrains et disposent les lampadaires qui vont éclairer les rues d’une lumière chaude et sensuelle. Les voitures de luxe sont en général importées par des artistes célèbres ou des PDG de multinationales. Mais elles ne sont pas le seul signe du changement qu’entraînent les réformes économiques. On voit aussi apparaître des projets modernes et minimalistes, comme le café-boutique de la styliste cubaine Jacqueline Fumero, face à l’église du Saint-Ange : tables et chaises transparentes, bar couvert de miroirs, étagères argentées et vitrines où sont exposés des vêtements colorés. Les prix sont élevés : le café coûte 2 dollars ou 2 CUC, comme on appelle la monnaie convertible à Cuba. Le tee-shirt le moins cher démarre à 45 CUC — plus du double du salaire mensuel d’un employé d’Etat cubain. “Ça se vend, et pas seulement aux touristes”, précise la serveuse-vendeuse.

Jeunesse dorée. Malgré la rhétorique égalitaire de la révolution cubaine, il a toujours existé des privilégiés dans l’île, notamment Antonio Castro, le fils de Fidel, beau garçon aux allures de playboy, amateur de cigares fins et de vin blanc aux appellations hors de prix et récent lauréat d’une compétition de golf. Mais aujourd’hui, les Cubains privilégiés arrivent à dépenser leur argent sur l’île. C’est le cas de nombreux artistes qui ont du succès à l’étranger, surtout des musiciens, comme le jeune reggaetonero Baby Lores, ou des peintres, comme Carlos Guzman. De plus, on voit apparaître ces derniers mois les offres gastronomiques les plus exquises, depuis que Raúl a levé les restrictions. Les chefs – dont beaucoup ont été formés dans de grands hôtels étrangers – y présentent toutes sortes de tentations, depuis la cuisine méditerranéenne jusqu’à la nouvelle cuisine* en passant par des plats à la tortue et au cerf. Certains établissements sont devenus en peu de temps des rendez-vous de la jeunesse dorée* cubaine. C’est le cas du Chaplin’s Café, dans le quartier chic de Miramar, ouvert par l’ancien ministre des Affaires étrangères Roberto Robaina. Celui-ci, après être tombé en disgrâce, s’est lancé dans une carrière de peintre et y expose ses tableaux abstraits en noir, blanc et rouge. Citons encore le Café Madrigal du réalisateur Rafael Rosales, ouvert en décembre 2012. Au Chaplin’s comme au Madrigal, on prend quelques verres et des tapas avant d’aller danser dans des clubs intimes, tel La Maison du Miramar, quartier toujours aristocratique, ou dans des propriétés privées transformées en discothèques. Pour les jeunes, la seule aspiration aujourd’hui est d’obtenir de l’argent pour participer à cette movida. “Je travaille dans une pizzeria l’après-midi pour gagner de l’argent et pouvoir aller danser, m’offrir des vêtements, un téléphone portable”, me dit Raúl, 16 ans, de Santiago. Tous participent à cette frénésie de l’argent, y compris les employés d’Etat. La corruption est généralisée : elle consiste à voler à l’Etat tout ce que l’on peut revendre à l’étranger, ou bien à ouvrir une consultation clandestine de chirurgie esthétique pour visiteurs étrangers. Par ailleurs, le secteur légal des créateurs d’entreprise grandit de jour en jour. Il attire des gens instruits, comme Libia, ingénieur chimiste, ou Eduardo, ancien gérant de sucrerie : aujourd’hui, l’un et l’autre louent des chambres à des touristes. Francisco, ancien ingénieur du nucléaire, s’est reconverti en chauffeur de taxi. “J’arrive à gagner 200 CUC par mois, tandis

que ma femme, qui travaille dans l’administration, n’en gagne que 15.” Quant à Iván, un gérant d’hôtel qui pendant son temps libre répare et revend des téléphones portables, il a ainsi pu s’offrir un iPhone d’occasion, sa grande fierté. Le socialisme n’est plus un sujet de conversation pour ces nouveaux entrepreneurs. Ils parlent d’affaires, des réformes qu’ils jugent encore nécessaires — réformes qui, à en croire le premier vice-président du Conseil d’Etat et héritier désigné, Miguel Díaz Canel, “ne devraient pas tarder”. Les nouveaux entrepreneurs sont environ un demi-million sur une population de 11 millions d’habitants. Ils réclament des mesures très pratiques, comme la vente libre de tous les produits et outils nécessaires à leur activité, la mise en place de marchés de gros et la création d’un réseau de transports efficace. Du socialisme, il faudra conserver l’éducation et le système de santé — il existe un large consensus dans la population sur cette question. “Cette fois, on ne pourra plus faire marche arrière dans la libéralisation économique”, souligne le sociologue Haroldo Dilla, qui jusque dans les années 1990 a été un éminent professeur du Centre d’études sur l’Amérique – où l’on parlait déjà de réformes économiques –, jusqu’à sa dissolution par les frères Castro, qui l’accusaient d’être “une cinquième colonne de l’impérialisme, à la solde de la CIA”. Dilla et d’autres universitaires ont été écrasés par l’appareil bureaucratique, celui-là même qui a mis fin à la carrière du charismatique et rénovateur Roberto Robaina, et qui aujourd’hui entrave le processus de réformes par tous les moyens. “Le plus grand défi va être la démolition de cet appareil”, estime Dilla. D’après ce sociologue, qui vit en République dominicaine, l’objectif de Castro et des militaires est de créer une bourgeoisie nationale et de permettre l’accumulation de richesses sous un régime autoritaire de parti unique, exerçant sa mainmise sur l’information. “Laisser voyager des dissidents comme les Dames en blanc ou laisser bloguer Yoani Sánchez ne leur nuit en rien et leur donne un air d’ouverture, souligne Dilla. Mais le jour où les dissidents voudront descendre dans la rue ou exigeront des espaces dans les médias, la répression s’abattra sur eux.” Autant dire que l’avènement d’une démocratie pluraliste à Cuba n’est pas pour demain. En revanche, ce qui paraît plus probable aux yeux des gouvernants cubains, c’est la levée de l’embargo des EtatsUnis. Une chose est sûre, les investissements qu’ils réalisent vont dans ce sens. Malgré certains bémols, le vent du changement commence à souffler. —Sandra Weiss Publié le 12 mai * En français dans le texte.

CUBA : LA COULEUR DE L’ARGENT. 37

Choses vues

Discothèques bon marché

↓ Dessin de Martinera, Cuba.

●●● C’est vendredi et mes voisins Joel et Tania savent déjà ce qu’ils vont faire ce week-end : ils iront à la “Disco Temba” du quartier pendant que leurs enfants de 12 et 13 ans profiteront de la “Disco Fiñe” la plus proche. Des centaines d’habitants de La Havane ont fait le même projet. Cela fait déjà des années que nous, les Cubains, manquons de lieux pour nous distraire de manière saine – et bon marché. Ces endroits sont donc nés pour pallier l’ennui avec créativité. Pour ceux qui nous lisent et qui ne sont pas cubains, sachez que dans cette île des Caraïbes les termes fiñe et temba désignent respectivement les jeunes et ceux qui ont des cheveux blancs (au-delà de 40 ans). Les gens accourent en masse dans ces discothèques ouvertes chez des particuliers, car ils ne peuvent s’offrir le luxe de payer le prix des boîtes de nuit cubaines. La plupart de ces discothèques pour jeunes sont dans des maisons privées et coûtent 10 pesos l’entrée (environ 0,50 dollar), boissons comprises (sans alcool). Les soirées les moins chères des rares établissements d’Etat qui sont ouverts aux jeunes coûtent 25 pesos (le salaire moyen est de 455 pesos) sans compter les boissons. Ces discothèques pour jeunes sont nouvelles, celles pour les plus vieux ont déjà leur histoire. Certaines fonctionnent depuis plusieurs années et étaient gérées par l’Etat. Une des plus connues s’appelle El Submarino Amarillo [en référence à la chanson des Beatles Yellow Submarine] dans le quartier du Vedado, mais elle est réservée à ceux qui en ont les moyens (2 dollars l’entrée sans compter les boissons). Mais il y en a de nombreuses autres qui ont ouvert chez l’habitant. Ce qui est fondamental dans ces discothèques c’est qu’on y entend la musique de la “décennie prodigieuse” [des années 1960], mais aussi des années 1970 et 1980. La preuve que l’initiative privée est la base de l’économie et de la société cubaine d’aujourd’hui. —Fábian Flores, Café Fuerte Miami


38.

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trans. versales ces

Economie ........43 Médias ..........44 Signaux .........45

et Scien innovations

Tout est nano dans notre vie Des matériaux aux gadgets technologiques en passant par notre alimentation, les nanotechnologies envahissent notre vie quotidienne. Une révolution qui soulève des questions sur leur sûreté. Et qui a motivé la réalisation de ce dossier en partenariat avec le projet européen Nanopinion.

FOCUS

→ Dessin de Christophe Vorlet paru dans The New York Times, Etats-Unis.

Déjà dans l’Antiquité... Matériaux. Les ouvriers de l’époque savaient fabriquer des composites contenant des nanoparticules. Et aujourd’hui les chercheurs s’inspirent de ces techniques ancestrales. —The Guardian Londres

L

es empires des temps anciens ont laissé leur empreinte sous forme d’impressionnantes et monumentales prouesses d’ingénierie, comme Machu Picchu au Pérou ou les pyramides en Egypte. Mais les ouvriers de ces époques étaient également doués pour des techniques se situant à l’autre extrémité de l’échelle de grandeurs : la nanoéchelle.

Manipuler des matériaux aux niveaux atomique et moléculaire pour leur donner de nouvelles fonctions et propriétés semble tenir d’un concept profondément moderne. Pourtant, les artisans du passé savaient déjà contrôler la matière aux dimensions les plus infimes. Selon des critères modernes, on peut dire qu’ils travaillaient dans une branche de la nanotechnologie appelée les nanocomposites, des matériaux de base qui ont été mélangés à des

nanoparticules pour une amélioration des propriétés de l’ensemble. Il existe quelques exemples relativement célèbres. Par exemple, la coupe de Lycurgue, un magnifique objet décoratif romain datant de 400 apr. J.-C. environ. Cette merveille est faite d’un verre qui change de couleur quand il est traversé par la lumière. Le verre contient des nanoparticules en alliage d’or et d’argent, distribuées de manière qu’il paraisse vert quand la lumière est réfléchie, et d’un rouge brillant quand elle traverse la coupe.

Poterie et épées. Le bleu maya, un pigment couleur azur, résistant à la corrosion et produit pour la première fois en 800 apr. J.-C., a été découvert dans la ville maya précolombienne de Chichén Itzá. C’est un matériau complexe contenant de

l’argile nanoporeuse à laquelle on ajoutait de la teinture indigo pour créer un pigment stable indépendamment de l’environnement. Au Moyen-Orient, les épées en acier de Damas, fabriquées entre 300 et 1700 apr. J.-C., sont renommées pour leur résistance aux chocs et leur tranchant exceptionnel. Les lames d’acier contiennent en fait des nanostructures orientées de type “fil et tube”, qui amélioraient les propriétés du matériau. Un peu partout dans le monde méditerranéen de la Renaissance, la poterie était souvent décorée avec un vernis métallique irisé appelé lustre, qui devait sa couleur et son éclat à des nanoparticules de cuivre ou d’argent. Alors, peut-on qualifier de nanoscientifiques les artisans qui façonnaient ces


TRANSVERSALES.

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Nouvelle piste. Des textes historiques

DR

provenant d’Espagne, d’Italie et du Moyen-Orient ont révélé les secrets de fabrication de la poterie lustrée, ce qui a permis de trouver une nouvelle procédure pour la production de nanocomposites en métal et en verre. Mais l’inconvénient de la microscopie à haute résolution est qu’il faut polir les échantillons jusqu’à une fraction de leur épaisseur originale, ce qui détruit partiellement l’objet. Si le matériau est abondant, comme pour le bleu maya, le prélèvement à des fins d’analyse ne porte guère à conséquence. Mais, pour les objets rares, une telle méthode se justifie difficilement. “Il est absolument hors de question de prendre un échantillon sur la coupe de Lycurgue, reconnaît Freestone. Elle est trop exceptionnelle, trop précieuse. Heureusement pour nous, on a retrouvé quelques fragments du verre dans sa base métallique il y a quelques dizaines d’années. Ça nous a sauvés.” Certaines études réalisées ouvrent la voie à de nouvelles recherches. La compréhension du nanomécanisme à l’origine du bleu maya a orienté les scientifiques vers une nouvelle piste de recherche sur les pigments nanostructurés hybrides stables. Les chercheurs du CNRS ont étudié divers matériaux nanoporeux dans lesquels il est possible d’injecter différentes teintures colorées. De même, la compréhension des propriétés de la coupe de Lycurgue a permis d’obtenir de nouveaux nanocomposites aux propriétés optiques potentiellement utiles. Par exemple, les chercheurs ont développé de minces films de nanocomposites contenant des nanoparticules d’or capables de refléter les rayons infrarouges

1959 — Lors d’une conférence, le physicien Richard Feynman invite la communauté scientifique à explorer le domaine de l’infiniment petit.

Domaines d’application des nanotechnologies (2009) MATÉRIAUX

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ÉLECTRONIQUE

Pour Paul McEuen, spécialiste en nanomatériaux et romancier enthousiaste, la science de l’infiniment petit recèle un potentiel inouï.

25

—Discover (extraits) New York

D

15 9 INSTRUMENTS POUR ÉTUDIER LE NANOMONDE

13

MATÉRIEL OPTIQUE, MAGNÉTIQUE, ETC.

BIOTECHNOLOGIE

Qui détient les brevets des inventions ? (2008)

ENTREPRISES

UNIVERSITÉS

61 20

12 7

ÉTATS

AUTRES SOURCES : “THE GUARDIAN”, OCDE

tout en continuant à transmettre la lumière. On pourrait revêtir de ces films les fenêtres des maisons dans les pays chauds, de façon qu’ils réfléchissent la chaleur tout en laissant passer la lumière à travers le verre, réduisant ainsi le besoin en climatisation. Ces objets historiques sont le résultat de centaines d’années d’expérimentation et de tâtonnement, les artisans transmettant leur savoir-faire et leur art de génération en génération. Maintenant, les nanotechnologues peuvent également s’appuyer sur cette sagesse venue des temps anciens. Mais ils bénéficient en outre d’une compréhension moderne du comportement des atomes et des molécules, ainsi que d’outils de fabrication et d’instruments analytiques de pointe pour réaliser de formidables nouveaux produits et dispositifs en un rien de temps. —Rosamund Daw Publié le 24 avril

1974 — Norio Taniguchi, spécialiste japonais des matériaux, utilise pour la première fois le terme de “nanotechnologie”.

Mes petites machines et moi

1981 — Gerd Binnig et Heinrich Rohrer inventent le microscope à effet tunnel (STM), qui va permettre le développement des nanotechnologies.

ans le thriller Spirale [Ixelles Editions, 2011], un scientifique est contraint d’avaler des “microrampants”, des nanomachines aux pattes tranchantes qu’il a lui-même conçues. La scène est loin de présenter ces minuscules appareils sous un jour positif. Il peut dès lors sembler étrange que l’auteur du roman – son premier –, Paul McEuen, physicien américain de 49 ans, soit une sommité dans le domaine des nanosciences. McEuen explore les propriétés du graphène, un matériau dont l’épaisseur est de l’ordre de l’atome. Seize  facultés et groupes de recherche sont impliqués dans l’institut qu’il dirige, créant des outils qui permettront peut-être un jour de construire et de contrôler des nanorobots. Et lorsqu’il ne se consacre pas à ses recherches en laboratoire, le savant travaille à l’écriture de son prochain thriller.

Que peut-on considérer comme des nanotechnologies ? Pourquoi sont-elles importantes ? PAUL McEUEN La nanotechnologie est l’idée que nous pouvons créer des objets et des machines à l’échelle nanométrique, c’està-dire à l’échelle de 1 milliardième de mètre. Un nanomètre équivaut à environ la moitié de la largeur d’une molécule humaine d’ADN. La nanoscience a déjà permis de réduire la taille des appareils électroniques. Nous avons en effet réussi à intégrer des réseaux de composants incroyablement denses sur des puces électroniques. Le but est maintenant de développer de véritables machines à l’échelle nanométrique. Vous vous êtes beaucoup intéressé aux nanotubes de carbone, des cylindres 10 000 fois plus minces qu’un cheveu humain… Les nanotubes de carbone existent à l’état naturel. Nous savons maintenant qu’on les retrouve dans la suie. Quand j’étais à l’université de Berkeley [en Californie], Richard Smalley, un chimiste de l’université Rice [Texas], apprenait à synthétiser de grandes quantités de nanotubes de carbone dans son laboratoire. Nous nous sommes dit : pourquoi n’essaierait-on pas de les raccorder ?

1985 — Découverte des fullerènes, une nouvelle forme du carbone. 1990 — En utilisant la pointe d’un microscope à effet tunnel,

Qu’est-ce qui vous fascinait dans ces structures ? Malgré leur taille, les nanotubes de carbone sont de très bons conducteurs électriques. On peut les utiliser pour fabriquer des transistors, comme on le fait actuellement avec le silicium. A Berkeley, nous avons fabriqué le plus petit appareil jamais construit : il s’agissait d’un transistor composé d’une seule molécule. Ce sont de telles expériences de recherche fondamentale qui posent les bases de futures applications. Pouvez-vous décrire certaines de ces applications ? On pourrait utiliser les nanotubes de carbone pour remplacer le silicium et fabriquer des petits appareils très performants, un transistor par exemple. On pourrait aussi y avoir recours pour développer des capteurs à l’échelle nanométrique. En effet, ils sont si petits qu’il suffit qu’une seule molécule se colle à eux pour que leurs propriétés conductrices changent, ce qui nous permettrait de détecter la présence de molécules individuelles. Vous êtes à l’université Cornell [Etat de New York] depuis 2001. Quel est l’objet de vos recherches ? Depuis quelque temps, nous étudions le graphène, un feuillet formé d’atomes de carbone liés entre eux de façon à former un réseau d’hexagones – comme un grillage à poules – de l’épaisseur d’un atome seulement. On pourrait le comparer à un nanotube de carbone déroulé à plat. Contrairement aux nanotubes, le graphène peut couvrir de grandes surfaces ; on peut le rendre plus uniforme et il est beaucoup plus facile à travailler. Ses propriétés conductrices le rendent intéressant pour les applications électroniques. Il est aussi extrêmement flexible ; on peut s’en servir pour créer un affichage électronique sur l’équivalent d’une feuille de papier. Par ailleurs, lorsqu’on tente de le percer avec une sonde, le feuillet de graphène se plisse un peu, comme la cellophane, mais ne se déchire pas. En fait, le graphène et les nanotubes de carbone sont des matériaux extrêmement résistants. On peut les soumettre à toutes sortes de stress – verser de l’acide dessus, les garder sous l’eau pendant un long moment – sans qu’ils s’abîment. → 40

un chercheur parvient à dessiner les initiales d’IBM avec des atomes de xénon. 1991 — Le physicien japonais

DR

matériaux ? Ian Freestone, de l’Institute of Archaelogy de l’University College de Londres, qui a étudié la coupe de Lycurgue, ne le pense pas. “Ils étaient hautement qualifiés mais ne savaient pas qu’ils travaillaient à l’échelle nanoscopique”, souligne-t-il. Un avis partagé par Peter Paufler, de l’université technique de Dresde (TU Dresden), qui a dirigé des recherches sur les épées de Damas. “Ils développaient les matériaux par tâtonnement, sans connaître exactement les processus qui ont lieu au sein des solides.” L’analyse de ces objets au microscope à haute résolution permet de révéler leur nanostructure, mais elle ne nous dit pas comment ils étaient fabriqués. “Comment les anciens dissolvaient-ils les métaux dans le verre ?” s’interroge Freestone à propos des verriers romains qui ont fabriqué la coupe de Lycurgue. “Et comment ont-ils obtenu une distribution aussi homogène des nanoparticules ?”

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SCIENCES ET INNOVATIONS

FOCUS

← Dessin de Matt Kenyon, Londres.

Courrier international — no 1183 du 4 au 10 juillet 2013

Vous reprendrez bien un peu de nanopurée ? Alimentation. Avec ces technologies, on pourra bientôt fabriquer de la nourriture moléculaire ou éviter le gaspillage. Mais la question de la dangerosité reste en suspens. —The Guardian Londres

I 39 ← Quels genres de nanomachines pourraient émerger de la recherche sur le graphène ? On peut imaginer qu’elles seront des modèles réduits des machines que nous connaissons. Une machine conçue pour circuler dans le sang pourrait, par exemple, ressembler à un sous-marin miniature. Il est cependant plus probable qu’elle aura l’apparence d’une entité biologique : par exemple, une bactérie dotée d’un flagelle et de parties mobiles et flexibles pour lui permettre de se déplacer.

Vous planchez aussi sur des outils nanoscopiques qui aideraient à comprendre le fonctionnement du cerveau. Le monde de la médecine aimerait pouvoir disposer d’implants cérébraux flexibles afin de pouvoir les glisser dans les sillons du cerveau, entre les circonvolutions, et ainsi capter les signaux émis plus en profondeur. Un implant électronique flexible pourrait par exemple aider les personnes ayant un membre artificiel à le contrôler.

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ? Les structures avec lesquelles nous travaillons sont les éléments qui serviront à construire ces machines – ce sont, si vous voulez, les panneaux et les vis. Nous avons récemment fabriqué plusieurs petits résonateurs à base de graphène. Ce sont, en gros, des membranes de tambour ayant l’épaisseur d’un atome. C’était fascinant de fabriquer ce que l’on pourrait décrire comme le plus petit tambour au monde, de s’assurer qu’on peut le faire vibrer, en jouer et l’écouter. On peut accorder les nanotambours comme de vrais tambours, c’est-à-dire en diminuant ou en augmentant la tension de la membrane. Ils vibrent à la fréquence d’un signal radio FM, ce qui veut dire qu’ils pourraient entrer dans la composition de systèmes de communication miniaturisés. On pourrait par exemple en intégrer à un sousmarin miniature destiné à circuler dans le sang afin de permettre la transmission de données. Un résonateur à base de graphène embarqué pourrait répondre aux signaux émis sur une fréquence prédéterminée, de la même façon qu’un téléphone portable, mais il serait extraordinairement petit et aurait besoin de très peu d’énergie.

Quels défis sont inhérents à la conception de tels implants ? Il faut d’abord que les fils soient suffisamment petits pour ne pas causer de dommages au cerveau. Or des fils trop petits risquent d’être difficiles à insérer – c’est un peu comme si l’on tentait de pousser une corde. Ce dont nous avons besoin, c’est d’un petit appareil semi-autonome capable de se glisser dans les replis du cerveau en traînant derrière lui son petit fil électrique ou optique, de l’insérer au bon endroit, de ressortir, de prendre un autre fil et ainsi de suite. C’est de la science-fiction pour l’instant, mais ça pourrait se concrétiser.

1996 — Premier transistor

électronique unimoléculaire. DR

Sumio Iijima met en évidence les nanotubes de carbone dans un sous-produit de fullerènes.

Justement, votre roman Spirale met en scène des nanorobots tueurs. Ne craignez-vous pas de ternir l’image des nanotechnologies ? Je craignais plus de mettre à mal ma propre réputation en tant que scientifique. Mais je me suis dit : “tant pis. Après tout, Jurassic Park a probablement permis d’intéresser plus de personnes à la science qu’il n’en a effrayé.” —Propos recueillis par Doug Stewart Publié en juin

1999 — Les premiers produits de consommation contenant des nanotechnologies sont mis sur

maginez un grain de riz. Réduisezle mille fois et il aura la taille d’une cellule de la peau. Réduisez-le encore mille fois et vous aurez une idée des dimensions de la matière à l’échelle nanométrique, c’est-à-dire à l’échelle du milliardième de mètre. Au cours des trente dernières années, les scientifiques ont développé une multitude de techniques permettant de concevoir et de construire des structures à l’échelle nanométrique. Ils appliquent maintenant ces techniques à la transformation des aliments. A l’avenir, les nanoparticules pourraient être utilisées pour introduire des vitamines dans notre régime quotidien, aider à acheminer des médicaments là où ils sont nécessaires dans le corps ou contribuer à réduire le gaspillage alimentaire. “Les possibilités semblent infinies”, assure Jeffrey Card, expert en toxicologie chez Intertek, une multinationale de conseil très active dans le domaine des nanotechnologies. “On pourrait fabriquer des filtres pour éliminer les bactéries du lait et d’autres boissons sans avoir à les faire bouillir, par exemple. Certains groupes se lancent même dans la fabrication de nourriture moléculaire.” Cela implique de créer des aliments à partir des composants atomiques de base – carbone, hydrogène, oxygène, etc. – sans utiliser de terre, de semences ou d’animaux.

Impact sur la santé. Les “nanoaliments” peuvent sembler relever de la sciencefiction, mais en réalité ils sont déjà dans nos assiettes. Les procédés naturels employés pour fabriquer du fromage produisent en effet des particules nanométriques. Mais les consommateurs sont plus préoccupés par les nanoparticules artificielles qui pourraient être ajoutées dans leurs aliments. “Le problème, c’est que les caractéristiques qui rendent les nanomatériaux si intéressants pour les chercheurs et l’industrie, notamment dans le secteur de la transformation alimentaire, sont aussi celles qui pourraient les rendre dommageables à la santé humaine”, souligne Kathy Jo Wetter, qui travaille

sur les enjeux des nanotechnologies pour ETC Group, une organisation militante qui s’intéresse à l’impact des technologies sur la santé et l’environnement. Par exemple, la taille des nanoparticules peut augmenter la biodisponibilité de certaines d’entre elles, c’est-à-dire qu’elles seront plus facilement absorbées par les tissus vivants.

Emballage alimentaire. Jusqu’à présent, seule une poignée de produits commercialisés contiennent des nanoparticules artificielles. Selon le Centre commun de recherche (CCR) de la Commission européenne, deux nanomatériaux ont été autorisés pour des applications alimentaires dans l’Union européenne : un agent d’enrobage appelé copolymère de méthacrylate et des nanoparticules de nitrure de titane, qui permettent d’augmenter la résistance des bouteilles de plastique. Aux Etats-Unis, certains beignets glacés doivent leur blancheur appétissante aux nanoparticules de dioxyde de titane qu’ils contiennent. Pour le moment toutefois, les nanotechnologies devraient surtout avoir un impact sur l’emballage alimentaire. Les polymères nanométriques entrent déjà dans la composition de certains emballages et permettent d’empêcher tout contact avec l’oxygène et d’allonger la durée de vie des produits. Les chercheurs ont également développé des capteurs à base de nanoparticules qui changent de couleur lorsque le taux d’acidité varie ou en présence de bactéries, indiquant du même coup si l’aliment est gâté. Ces capteurs pourraient même, à l’avenir, provoquer la libération d’agents de conservation lorsqu’ils détectent qu’un aliment est sur le point de se périmer. Clara Silvestre, spécialiste des matériaux à l’Institut de chimie et de technologie des polymères de Naples,

“Les caractéristiques qui rendent les nanomatériaux si intéressants sont aussi celles qui pourraient les rendre dommageables à la santé humaine” le marché. Lancement en France du Réseau de recherche en microet nanotechnologies (RMNT).

2000 — Le gouvernement américain lance la National Nanotechnology Initivative, qui mutualise la recherche sur le sujet dans le pays.


Courrier international — no 1183 du 4 au 10 juillet 2013

en Italie, estime que ce genre de nanotechnologie pourrait jouer un rĂ´le clĂŠ dans l’amĂŠlioration de la durabilitĂŠ. On estime en eet qu’environ 30 Ă 40 % des aliments sont actuellement gaspillĂŠs. Dans un avenir plus lointain, “nous pourrions modiďŹ er la nourriture elle-mĂŞme ou la manière dont elle est absorbĂŠe et interagit dans notre organismeâ€?, prĂŠcise Norman Roy Scott, professeur ĂŠmĂŠrite de bio-ingĂŠnierie Ă  l’universitĂŠ Cornell d’Ithaca, dans l’Etat de New York. Les chercheurs apprennent dĂŠjĂ  Ă  encapsuler de minuscules gouttes de liquide dans un autre liquide aďŹ n de faciliter leur incorporation dans un aliment, puis leur absorption par le corps. Des nanocapsules introduites dans les aliments pourraient aussi ĂŞtre conçues pour libĂŠrer progressivement leur contenu et faire durer le sentiment de satiĂŠtĂŠ. Selon David Julian McClements, spĂŠcialiste de l’alimentation Ă  l’universitĂŠ du Massachusetts, les vitamines solubles dans l’huile, les omĂŠga-3 et les carotĂŠnoĂŻdes (liĂŠs Ă  la santĂŠ des yeux) sont des ĂŠlĂŠments qu’il pourrait ĂŞtre intĂŠressant d’encapsuler et d’incorporer aux aliments. “Ils sont tous très peu solubles dans l’eau et leur biodisponibilitĂŠ est gĂŠnĂŠralement très faibleâ€?, explique-t-il.

Cerveau et foie. Certains soulignent toutefois l’insuffisance des donnÊes concernant l’innocuitÊ à long terme des nanoparticules dÊjà utilisÊes dans la fabrication des emballages – et pouvant être ingÊrÊes par inadvertance. Ils sont encore plus prÊoccupÊs par l’incorporation dÊlibÊrÊe de nanoparticules dans les aliments. Ils Êvoquent des questions de sÊcuritÊ, mais Êgalement le contrôle accru que les grandes entreprises exercent sur la chaÎne alimentaire.

           

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Selon Ian Illuminato, l’expert en nanotechnologies de l’organisation Les Amis de la Terre, il est dĂŠjĂ prouvĂŠ que certaines nanoparticules parviennent Ă  “pĂŠnĂŠtrer dans des organes dans lesquels elles ne devraient pas pĂŠnĂŠtrerâ€?, comme le cerveau et le foie. “Il existe de nombreuses ĂŠtudes qui tirent la sonnette d’alarme.â€? Si les prĂŠoccupations du public relatives aux nouvelles technologies et aux aliments se sont jusqu’à prĂŠsent surtout concentrĂŠes sur les modiďŹ cations gĂŠnĂŠtiques, les nanotechnologies gagnent, d’après lui, rapidement du terrain. “Ce sont des technologies qui seront de plus en plus utilisĂŠes et dont nous entendrons de plus en plus parler.â€? Les consommateurs ne sont pas les seuls qui risquent d’être aectĂŠs. Si l’usage des nanomatĂŠriaux se rĂŠpand dans l’industrie alimentaire, les travailleurs seront plus nombreux Ă  y ĂŞtre exposĂŠs pendant de longues pĂŠriodes. Les nanoparticules contenues dans les emballages se retrouveront aussi dans nos dĂŠchets et pourraient nĂŠcessiter un recyclage spĂŠcial.

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Evaluation. Il existe toutefois très peu

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de preuves concluantes de la nocivitĂŠ de ces particules. Après avoir examinĂŠ les ĂŠtudes existantes sur la sĂŠcuritĂŠ alimentaire, Intertek a conclu en 2011 qu’il y avait “relativement peuâ€? d’informations publiĂŠes disponibles. “La majeure partie des recherches dont on a parlĂŠ ĂŠtaient de mauvaise qualitĂŠâ€?, → 42 aďŹƒrme Jerey Card.

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2005 â&#x20AC;&#x201D; Motorola prĂŠsente le premier prototype dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠcran fabriquĂŠ Ă partir de nanotubes de carbone. 2010 â&#x20AC;&#x201D; En GrandeBretagne, la Chambre

des lords exhorte lâ&#x20AC;&#x2122;industrie alimentaire Ă faire preuve de transparence quant Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;utilisation de nanotechnologies dans ses produits.

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42.

SCIENCES ET INNOVATIONS

41 ← De nombreux chercheurs exigent eux aussi des preuves solides de l’innocuité à long terme des nanoaliments avant leur introduction sur le marché. “Comme pour toutes les nouvelles technologies, il y a des avantages et des risques potentiels, fait observer David Julian McClements. Il faut s’assurer que ce que l’on produit est sans danger avant de nourrir des millions de personnes.” Les scientifiques soulignent cependant que les nanoparticules doivent être évaluées au cas par cas. Ce n’est pas parce qu’un élément est présent à l’échelle nanométrique qu’il est nécessairement dangereux, souligne Mihail Roco, conseiller principal pour les nanotechnologies auprès de la Fondation nationale pour la science (National Science Foundation, NSF), l’une des principales agences de financement de la recherche du gouvernement américain. “Il faut se rappeler que les nanostructures naturelles sont déjà très présentes dans nos assiettes, ajoute-t-il. Si vous considérez toutes les nanostructures comme dangereuses, vous n’avez plus qu’à arrêter de manger.” —Daniel Cressey Publié le 26 avril

FOCUS

→ Dessin de Beppe Giacobbe, Italie.

Il nous faut des garde-fous Contrepoint. Si des limites éthiques ne sont pas posées, nous risquons d’engendrer des surhommes, s’inquiète un expert britannique. —The Guardian Londres

L

es ingénieurs sont formés à chercher comment accomplir des choses que les êtres humains ne peuvent pas faire. Le défi est le même en nanoscience et dans les nanotechnologies. Nombre des avancées les plus excitantes en la matière visent à réduire les handicaps humains dans des domaines comme la mémoire, l’audition, l’énergie ou l’intellect. En nanomédecine, mon champ d’activité, l’amélioration humaine, est souvent un moyen de traiter la maladie. J’ai toujours trouvé fascinante la relation entre la technologie et son utilisation pour “améliorer” les capacités humaines, parce que la limite au-delà de laquelle toutes sortes de problèmes éthiques se posent est très difficile à déterminer. Où s’arrête la lutte contre de véritables pathologies et handicaps ? Les avancées technologiques permettront très bientôt de disposer d’appareils interagissant avec le corps humain. Un article paru récemment dans le magazine Science illustre comment les machines, en l’occurrence un dispositif implanté directement dans le cerveau d’une souris, peuvent modifier le comportement du sujet. Les personnes en situation de handicap tireront un immense profit de ces avancées, mais quel est le cadre éthique, juridique et social qui résultera de l’utilisation à grande échelle de ces technologies ? Les nanomatériaux permettront de réduire la taille des dispositifs, qui pourront de ce fait être implantés par simple injection ou tatouage. La première génération de ces

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systèmes servira à surveiller divers paramètres relatifs à la santé (température, pression artérielle, glycémie, etc.) et pourra se connecter sans fil avec le smartphone du patient et l’ordinateur de son médecin. La génération suivante sera plus sophistiquée, plus fonctionnelle et dotée de plus de capacités, on aura des choses comme des prothèses auditives, des aides à la vision, voire des aides à la mémoire high-tech. Pourra-t-on parler de dopage à grande échelle ? Les personnes qui porteront des implants cérébraux pour améliorer leur vision ou leurs capacités intellectuelles seront-elles traitées différemment de celles qui auront choisi de s’en passer ? Serait-il réaliste d’instaurer une réglementation, et jusqu’où devrait-elle aller ? Peut-être que je m’inquiète trop et que la société ne se posera pas tant de questions. Mais je me souviens que dans mon enfance (dans les années 1970) les opérations de chirurgie esthétique étaient rares et réservées presque exclusivement aux patients qui en avaient vraiment besoin. Récemment, je suis tombé sur des statistiques relatives aux interventions de chirurgie plastique et cosmétique dans le monde et j’ai remarqué que les implants mammaires, labiaux et fessiers étaient désormais baptisés “amélioration de tissus mous”. Ces “améliorations” non motivées par des raisons médicales constituent la majorité des interventions. Il s’en réalise des millions et leur nombre ne cesse d’augmenter. Ce qui est encore plus déconcertant pour moi, c’est l’idée que notre cerveau pourrait un jour tomber lui aussi dans la catégorie des “tissus mous”.

Les personnes handicapées et celles qui souffrent de diverses pathologies doivent évidemment pouvoir profiter des progrès accomplis en électronique, informatique et nanotechnologie. Je tiens à souligner que je ne plaide absolument pas pour l’application de restrictions à la production de nouvelles connaissances et d’avancées technologiques. La recherche ne saurait être entravée au prétexte que certains individus ou organisations pourraient éventuellement faire un mauvais usage de ses résultats. Le défi sera de fixer une ligne claire qui, dans le monde entier, ne pourra être franchie, et qui limitera l’“amélioration humaine” aux personnes qui en ont besoin pour des raisons médicales, quels que soient leur notoriété ou leurs moyens financiers. Je ne suis pas certain qu’il sera possible d’instaurer et de faire respecter un tel cadre réglementaire au niveau mondial. Mais alors, devrons-nous simplement accepter d’apprendre à vivre avec des hommes qui, après avoir été sélectionnés par leur gouvernement, l’armée ou leur entreprise, ou bien parce qu’ils l’auront eux-mêmes décidé, seront “améliorés” pour devenir des êtres dotés de seins, de lèvres et de fesses proéminents, et du cerveau d’Einstein ? —Kostas Kostarelos* Publié le 3 juin * Directeur du Nanomedicine Lab de l’University College de Londres (UCL).

Ce dossier a été préparé par la rédaction de Courrier international dans le cadre du projet Nanopinion auxquels participent également The Guardian, Il Sole 24 Ore ou El Mundo. Nanopinion (nanopinion.eu) est un projet financé par la Commission européenne. Les opinions exprimées dans ces pages sont celles de leurs auteurs et n’engagent pas la Commission européenne.

Dépenses en recherche sur les nanotechnologies (en milliards d’euros)

7 ENTREPRISES

ÉTATS

6,4

6,3

2009

2010

Part des nanotechnologies dans le marché de l’emballage alimentaire (2008) MARCHÉ GLOBAL

77 milliards d’euros

25 %

NANOTECHNOLOGIES SOURCES : “THE GUARDIAN”, LABORESEARCH 2011, PROJECT ON EMERGING NANOTECHNOLOGIES

ARCHIVES courrierinternational.com En 2008, la revue New Scientist s’inquiétait de la dangerosité des nanomatériaux. “Alors, toxiques ou pas toxiques ?”, un article publié dans CI n° 921 (du 26 juin 2008).


TRANSVERSALES.

Courrier international — no 1183 du 4 au 10 juillet 2013

↙ Dessin de Ruben, Pays-Bas.

ÉCONOMIE

En Indonésie, la crise du logement fait rage La pénurie de biens immobiliers et la spéculation ont fait exploser les prix. Désormais, les classes moyennes n’ont plus les moyens de devenir propriétaires.

—Kompas (extraits) Jakarta

C

ela fait trois mois que je parcours toutes les banlieues à la recherche d’une maison à acheter. Je n’en reviens pas, les prix s’envolent, c’est hallucinant”, raconte Puwardi, 30 ans, fonctionnaire dans un institut de recherche de Jakarta. Il avait trouvé une maison minuscule de 36 mètres carrés à Citayam [grande banlieue sud de la capitale] à 161 millions de roupies [12 500 euros]. Mais le temps qu’il se décide, un mois plus tard, le prix dépassait déjà 200 millions [15 500 euros]. “J’ai beau mettre de l’argent de côté, j’ai le sentiment que jamais je n’arriverai à rattraper cette inflation vertigineuse”, avoue Puwardi, qui, finalement, s’est mis en quête d’une maison à louer. La flambée des prix de l’immobilier, qui atteint 20 à 30 % par an, voire plus, dans tout le pays, est en train de creuser un fossé entre les citoyens à hauts revenus et ceux à bas revenus. Les petits fonctionnaires ont perdu tout espoir de devenir un jour propriétaires d’une maison bon marché. Même les employés des compagnies immobilières ne sont plus en mesure de s’acheter un logement, si modeste soit-il. Mario Siahaan, 35 ans, commercial dans l’agence immobilière PT Vista Estate, habite avec sa femme, institutrice, dans une maison qu’ils louent 8 millions de roupies par an

[620 euros]. Leurs deux salaires cumulés, soit un peu plus de 4,5 millions de roupies [350 euros], ne leur permettent pas de devenir propriétaires. Tous les jours, Mario arrive à convaincre ses clients d’acheter une maison : 200 à 700 millions pour celles destinées à la classe moyenne. Mais lui-même ne sera jamais en mesure d’en acheter une. Rianty, sa femme, calcule que leur couple, avec un seul enfant, arrive à épargner entre 1 et 1,5 million de roupies par mois. Mais pour cela elle doit donner en plus des cours privés. “Pour obtenir un crédit immobilier, il faut au moins un versement initial de 50 millions [3 860 euros]. Sans parler des frais administratifs, qui peuvent atteindre 20 millions. Il faut donc au minimum une mise de fonds de 70 millions. Avec nos salaires actuels, il nous faudra des années avant de pouvoir épargner une telle somme”, explique Rianty.

Spéculateurs. Panangian Simanungkalit, analyste du marché immobilier, estime que l’Indonésie entre dans une crise du logement, avec cette croissance explosive [des prix]. “Le gouvernement ne parvient plus à contenir la spéculation ni à répondre aux besoins fondamentaux des citadins les plus modestes, alors que cela relève de sa responsabilité”, commente-t-il. Dans l’immobilier, les clients sont de deux sortes : ceux qui ont besoin de se loger

et ceux qui investissent et spéculent. Les citoyens à hauts revenus ont de plus en plus tendance à placer leur argent dans des biens immobiliers plutôt que sur des comptes d’épargne dont les taux d’intérêt sont relativement bas. Conformément à un décret de 2012, les gouvernements provinciaux sont dans l’obligation de fournir des logements aux citoyens à faibles revenus. Mais, par exemple, le projet initié par le gouvernement à Jabodetabek [Jakarta et les quatre villessatellites de Bogor, Depok, Tangerang et Bekasi] pour construire 1 000 tours d’appartements subventionnés sur la période 2007-2012 est au point mort depuis 2010. Les promoteurs ont cessé de construire des logements bon marché et préfèrent répondre à la demande d’appartements pour la classe moyenne et supérieure, un créneau en pleine expansion et bien plus rentable. Le ministre Hatta Rajasa [qui coordonne plusieurs ministères liés à l’économie] reconnaît que la hausse des prix de l’immobilier est trop rapide, mais il estime que le pays n’est pas encore confronté à une bulle immobilière. “Le secteur est en plein essor, nous devons soutenir cette tendance, mais il ne faudrait pas que les citoyens qui ont le plus besoin d’un logement ne soient pas en mesure d’en obtenir un.”

Terres en friche. Le vice-président de Real Estate Indonesia, Djoko Slamet Utomo, admet que la hausse des prix de l’immobilier dépasse celle du pouvoir d’achat de la société en général. Les projets de logements sociaux subventionnés se heurtent à un manque de mise à disposition de terrains. “Soyons sincères. Les promoteurs cherchent avant tout à faire du profit, il n’est donc pas possible pour eux de construire à perte. C’est au gouvernement de soutenir la construction de ces logements sociaux par des mesures incitatives pour les promoteurs”, explique-t-il. Une loi sur le cadastre national votée en 2011 prévoit l’attribution des terres en friche à des secteurs stratégiques tels que l’agriculture, les énergies renouvelables et les logements sociaux, précise Maria S. W. Sumardjono, professeure de droit à l’université Gadjah Mada [à Yogyakarta, Java]. “La loi existe, encore faut-il qu’elle soit appliquée”, note-t-elle. Au niveau national, il manque plus de 15 millions de logements. Avec un taux de croissance annuel de la population de 1,5 % en moyenne, il faudrait 900 000 unités de logements supplémentaires par an pour couvrir la demande, alors que l’offre n’atteint même pas 200 000 unités. Face à cette pénurie, le gouvernement provincial de Jakarta relance le recouvrement des créances dues par les promoteurs, qui, conformément à une loi de 2011, sont tenus de construire des immeubles d’habitation correspondant à 20 % de la superficie totale des bâtiments commerciaux qu’ils bâtissent. Selon les données officielles, ils doivent encore construire l’équivalent de 680 tours d’habitation. “Si on fait le calcul, la valeur de leur dette atteint 13 billions de roupies [1 milliard d’euros]. Ceux qui ne paient pas immédiatement, nous les pourchasserons jusqu’au bout, parce qu’il y va de l’intérêt général de notre société”, a déclaré Joko Widodo, le gouverneur de Jakarta. —L’équipe de Kompas Publié le 14 mai

43

LA VIE EN BOÎTE

Pistés par des capteurs —The Wall Street Journal (extraits) New York

A

l’heure où le Big Data [la gestion des masses de données] devient monnaie courante dans les entreprises, certaines collectent des informations en temps réel sur la manière dont leur personnel travaille et interagit. L’année dernière, Cubist Pharmaceuticals a ainsi pisté 30 employés du service vente et marketing dans ses bureaux de Lexington (Massachusetts). L’objectif était d’en savoir plus sur les échanges entre les membres d’une équipe et entre les services. Pendant quatre semaines, les salariés ont porté un appareil de la taille d’un iPhone fourni par la société Sociometric Solutions. Ce boîtier a collecté des informations sur leurs déplacements, le volume de leur voix et le type de leurs conversations, qui ont ensuite été combinées à des données concernant les flux de courriels ainsi qu’aux résultats de questionnaires hebdomadaires via lesquels les employés devaient évaluer leur énergie et leur productivité. Cubist a alors observé un lien entre l’existence d’échanges en face-à-face et une forte productivité. Il a également noté une baisse significative de l’activité sociale pendant la pause-déjeuner, que de nombreuses personnes ont consacrée à la consultation de leur messagerie. L’entreprise a réagi en rendant sa cafétéria plus attrayante : l’éclairage et les menus ont été améliorés afin d’inciter les gens à déjeuner ensemble. Une pausecafé a été instaurée à 15 heures pour redonner du tonus et favoriser les contacts. Dans ce type d’étude, les participants reçoivent normalement un rapport de synthèse et peuvent avoir accès aux informations qui les concernent. Certains cadres veulent consulter des données individuelles, reconnaît Ben Waber, directeur général de Sociometric Solutions, mais le client doit signer un contrat qui le lui interdit. Dans la cinquantaine de moyennes et grandes entreprises qui ont déjà fait appel à ses services, 90 % des collaborateurs ont accepté de participer et de porter le capteur pendant toute la journée de travail (sauf dans les toilettes). Les autres pouvaient choisir d’arborer un badge inactif. “Il n’est pas illégal de pister ses propres employés dans ses propres locaux”, commente Lewis Maltby, président du National Workrights Institute, qui défend les droits des salariés. Le problème, c’est que les entreprises vont probablement réclamer des données nominatives. “Là encore, ce n’est pas illégal. Mais voulez-vous vraiment que votre employeur vous suive à la trace ? Ça donne la chair de poule.” —Rachel Emma Silverman Publié le 7 mars


44.

TRANSVERSALES

MÉDIAS

↙ “Œil pour œil, dent pour dent, vidéo YouTube pour vidéo YouTube.” Dessin de Sampaio, Portugal.

Les journalistes amateurs à la rescousse des pros Loin de faire de l’ombre au journalisme professionnel, les réseaux sociaux créent des emplois en améliorant la couverture de l’actualité.

—The Economist (extraits) Londres

A

près la mort violente, le 22 mai dernier à Londres, du soldat Lee Rigby, les Britanniques ont pu voir une vidéo de l’un de ses assassins présumés qui s’adressait aux passants, les mains couvertes de sang et tenant un hachoir de boucher. D’abord diffusée sur la chaîne ITV, cette vidéo a ensuite été reprise par des dizaines de médias. Ce n’était pas l’œuvre d’un journaliste professionnel, mais d’un passant qui se rendait à un entretien d’embauche et qui avait filmé la scène avec son BlackBerry. Peu après le meurtre, ITV a envoyé une équipe sur place et l’homme leur a confié la vidéo en demandant à rester anonyme. Beaucoup craignaient que les médias sociaux ne portent atteinte au journalisme professionnel, qui n’avait que mépris pour eux. “Je ferais autant confiance à des journalistes citoyens qu’à des chirurgiens citoyens” affirme Morley Safer, un correspondant de CBS. De fait, les

Courrier international — no 1183 du 4 au 10 juillet 2013

photos, vidéos et tweets d’amateurs contribuent à améliorer et à étendre la couverture de l’actualité et, ce faisant, créent des emplois pour des journalistes qui savent organiser, authentifier et analyser leurs informations. Loin de mépriser les “images tremblées”, le grand public trouve les vidéos d’amateurs plus intimes et plus authentiques que les plans impeccables des médias traditionnels, explique Claire Wardle, de Storyful, une société qui localise et vérifie le contenu des vidéos d’amateurs. “Si les médias ne les montrent pas, les gens iront sur YouTube pour les voir”, dit-elle. Les journalistes qui couvrent l’actualité sont devenus de plus en plus habiles dans leur recherche de sources sur les réseaux sociaux. Et, pour contrer la concurrence, des organes de presse dynamiques ont mis en place des systèmes encourageant leurs lecteurs à leur soumettre directement des contenus. Triage. L’un des plus anciens, le site iReport de CNN, compte 1,3 million de contributeurs, soit six fois plus que lors de son lancement,

en 2008. Aftonbladet, le quotidien le plus populaire de Suède, demande à ses lecteurs d’enregistrer l’endroit où ils se trouvent, puis les alerte en cas d’actualité forte dans le voisinage et leur propose de publier leurs photos ou leurs vidéos contre une modeste rémunération. En avril, le journal britannique The Guardian a lancé Guardian Witness, un minisite sur lequel les utilisateurs de téléphones portables peuvent partager des informations en vidéo. Mais aujourd’hui les témoins sont plus difficiles à appâter et plus enclins à poster directement leurs matériaux sur les réseaux sociaux. En 2005, la quasi-totalité des contenus générés par des utilisateurs publiés par la BBC étaient directement proposés à la chaîne ; aujourd’hui elle en déniche la moitié sur les réseaux sociaux, ce qui implique un gros travail de tri. Chaque jour, 7 000 heures de vidéos liées à l’actualité et filmées pour la plupart par des amateurs sont téléchargées sur YouTube, le site de partage de vidéos en ligne de Google. Pour récolter le maximum de contenus possible, les organes de presse doivent faire appel à des équipes de plus en plus nombreuses. BBC News possède l’un des services de réseaux sociaux les plus étoffés, qui compte une vingtaine d’employés à plein-temps. La plupart des grands journaux ont une équipe de 5 à 7 personnes.

Le grand public trouve les vidéos d’amateurs plus intimes et plus authentiques Quelles que soient leurs découvertes, les journalistes doivent confirmer la véracité des informations comme ils le feraient pour une source traditionnelle. Ceux qui bâclent ce travail s’exposent à des problèmes. Si certains gros titres de CNN, du New York Post et d’autres médias au sujet des explosions lors du marathon de Boston se sont révélés être faux, c’est probablement à cause des spéculations que ces événements ont attisées sur Twitter et sur le site communautaire Reddit. Les journalistes consciencieux contrôlent les contenus déjà postés par les contributeurs pour s’assurer

que leurs informations ne sont pas politiquement biaisées. Ils se servent des cartes satellites de Google pour confirmer la localisation des photos ou des vidéos et passent les banques d’images au peigne fin pour s’assurer que les photos ne sont pas truquées. Droits. Une fois ces obstacles surmontés, les journalistes doivent encore obtenir l’autorisation d’utiliser ces documents. En général, les contributeurs demandent à être cités mais pas à être payés. Il est parfois difficile de les localiser. Les journalistes réclament une simplification des règles d’autorisation. Ils souhaitent que YouTube et Twitter facilitent la procédure de cession des droits des internautes aux organes de presse, en prévoyant par exemple une case à cocher lors du premier téléchargement de leurs contenus. De leur côté, de jeunes sociétés cherchent à améliorer l’efficacité des opérations. Storyful se charge de localiser et de vérifier les contenus, puis d’obtenir les droits de publication. Les clients peuvent bénéficier de ses services en payant un abonnement mensuel de 750 à 15 000 dollars [de 575 à 11 500 euros]. La société française Citizenside exploite l’un des nombreux sites qui aident les journalistes citoyens à vendre des reportages exclusifs à de grands réseaux. En 2011, il a négocié une vidéo où le couturier britannique John Galliano insultait des clients d’un café parisien. Aujourd’hui, les contenus amateurs publiés par les grands médias sont essentiellement des photos et des vidéos. L’enregistrement d’une vidéo sur un téléphone portable ou l’envoi d’un tweet demandent moins d’efforts et de compétences qu’un long commentaire. Jay Rosen, professeur de journalisme à l’université de New York, utilise l’expression “reportage en réseau” pour désigner l’utilisation de ces contenus par des organes de presse. Dans ce nouvel univers, estime-t-il, les journalistes d’investigation ont intérêt à faire un meilleur usage des détectives amateurs en leur réclamant des documents, des références et un coup de main. Car tous les journalistes ont besoin d’aide pour mettre leur nez où il ne faut pas. — Publié le 1er juin

LA SOURCE DE LA SEMAINE

“Discover” Ce mensuel scientifique américain n’hésite pas à se montrer parfois provocateur.

D

epuis son lancement, en 1980, par le groupe Time-Life, ce magazine de vulgarisation scientifique a été racheté à plusieurs reprises, notamment par Disney, puis par la société américaine Kalmbach Publishing, en 2010. Il a également changé plusieurs fois de formule et de maquette, et il propose aujourd’hui une approche fraîche et accessible de la science. Outre les dernières actualités du monde de la recherche et des dossiers au long cours, la revue met en avant des chroniques au ton souvent provocateur signées par des intellectuels, des lauréats du prix Nobel ou des chercheurs affichant un point de vue minoritaire. Le site Internet du magazine publie une grande quantité de contenus exclusifs et héberge plusieurs blogs tenus par de jeunes chercheurs américains. En page 39, dans notre dossier consacré aux nanotechnologies, nous présentons un entretien avec le Pr Paul McEuen publié dans le dernier numéro de Discover. Titre de couverture de cette édition spéciale : “Planète invisible – La science que nous ne voyons pas”.

DISCOVER New York, Etats-Unis Mensuel, 600 000 ex. discovermagazine.com


TRANSVERSALES. 45

Courrier international — no 1183 du 4 au 10 juillet 2013

signaux

Chaque semaine, une page visuelle pour présenter l’information autrement

L’indice arc-en-ciel Etat des lieux des droits des homosexuels dans l’Europe des Vingt-Sept. Liberté d’association et de manifestation

Autorisation des associations et des manifestations

Genre

Législation pénale (crime haineux)

Orientation sexuelle

Traitement pour la fertilité

Droit à la parentalité des couples de même sexe

Adoption par le deuxième parent

Egalité dans le mariage

Existence de procédures administratives

Sans obligation de chirurgie sexuelle

Biens, services et emploi (genre)

Emploi (orientation sexuelle)

Accès aux biens et services (orientation sexuelle)

Constitution (genre)

Reconnaissance des couples de même sexe

Reconnaissance légale des transsexuels

Adoption partagée

Législation contre les discriminations

Communauté de vie

Il évalue la façon dont la législation des différents pays européens protège les droits humains des lesbiennes, gays, bisexuels et transsexuels sur une échelle allant de 17 (égalité légale) à – 7 (violation des droits).

Union civile

ARSENAL RÈGLEMENTAIRE

Constitution (orientation sexuelle)

L’INDICE

Gay Pride Nombre d’associations

Nombre par million d’habitants 15

10

5

0

MEILLEURE NOTE

12

Espagne La Suède est le premier pays au monde à permettre aux transsexuels de changer légalement de sexe

Suède

12

0,4 0,4 1,7 2,6 0,4 0,3

**

Belgique

1,2 2,1

France*

0,3 0,5 0,6 0,3

Allemagne Les Pays-Bas sont le premier pays à légaliser le mariage gay

Pays-Bas Danemark

6

2001 1989

Le Danemark est le premier pays à accorder l’union civile aux homosexuels

Autriche

0,5 1,1 0,1 0,3 0,2 1,3

5

Slovénie

0,5 2,5

4

Luxembourg

2,0 2,0 0,1 0,2

République tchèque 2 2

2

Bulgarie

0,1 0,3

Estonie

0,8 3,9

Grèce

0,2 0,3

Roumanie

0,1 0,2

2

1

Le Danemark est également le premier pays à ouvrir l’adoption aux couples de fait

0,2 1,6

1,7 2,1

Irlande

5

1989

La loi néerlandaise autorise l’adoption pour les couples gays

0,6 1,3

Finlande

6

3

2001

Hongrie

8

1

Lituanie

0,3 0,6

1

Pologne

0,1 0,2

République slovaque

0,2 0,4

Italie

0,1 0,5

Lettonie

0,0 0,5

Malte

2,4 2,4

0 0 0

–2

Chypre

(*) Données de 2013. (**) En cours.

DR

La première marche gay se déroule à Londres

0,9 0,8

10

9

L’auteure

1972

Portugal*

10

PLUS MAUVAISE NOTE

1972

2010

11

10

10

Pour la première fois les discriminations visant les transsexuels sont considérées comme des crimes haineux

**

15,5 Royaume-Uni*

0 3,5 SOURCES : RAINBOW EUROPE COUNTRY INDEX 2012, ILGA EUROPE ET THE WORLD FACTBOOK

MONICA SERRANO. Cette graphiste espagnole, diplômée de l’Institut d’arts visuels de Jerez, a travaillé pour les services infographie des quotidiens espagnols Diaro de Cadiz, Público, El País et, en Italie, pour le Corriere della Sera. Elle enseigne depuis 2012 à l’Institut européen du design à Madrid.

L’infographie ci-dessus a été publiée dans La Lettura, le supplément du Corriere della Serra, le 7 avril dernier. Elle n’intègre donc pas les données sur la Croatie, qui a rejoint l’UE le 1er juillet. Aux Etats-Unis, la Cour suprême a invalidé, le 26 juin, la loi qui définissait le mariage comme une union entre un homme et une femme.


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MAGAZINE Portrait-robot du Japon • Culture................50 Un mobile pour banquer • Tendances...............52 Sur la piste d’E.T. • Plein écran................54 Héroïnes féminines • Histoire....................55

→ Illustrations de Matthew Green, Londres.

L’arbre qui cache la fureur Dans le sud-ouest de la Slovénie, le journaliste écologiste George Monbiot s'extasie devant les arbres géants et la végétation retrouvée. Dans cette région meurtrie par les guerres et la folie des hommes, il raconte comment la nature a peu à peu repris ses droits. Avec force et majesté. Aeon Magazine (extraits) Londres RÉCIT

J

e retrouve la lumière du jour, peinant à croire ce que j’ai vu ou, plutôt, ce que je n’ai pas vu. Je contemple les hauteurs qui m’entourent, les comparant aux vieilles photos qui me reviennent en mémoire. Là où poussent aujourd’hui d’épaisses forêts à la canopée haute et touffue – dans les vallées, sur les contreforts et jusqu’aux parois montagneuses, où elles finissent par se clairsemer, à quelque 1 000 mètres d’altitude, remplacées par quelques bosquets de pins qui à leur tour se raréfient –, il n’y avait autrefois presque rien. Sur les clichés pris dans l’ouest de la Slovénie pendant la Première Guerre mondiale, le paysage est presque dépourvu d’arbres.

Les arbres sont aujourd’hui si grands, si impressionnants, la végétation qui recouvre les collines est si dense que, quand on voit les anciennes photos – prises il y a si peu de temps, en termes écologiques –, il est presque impossible d’admettre qu’il s’agisse du même endroit. J’ai tellement l’habitude d’être le témoin de la destruction que ces images me font croire que je regarde un film en commençant par la fin. Pour arriver ici, nous avons roulé pendant une heure, conduits par Tomaz Hartmann, sur une piste forestière qui passe par Kocevski Rog [plateau de la région de Kocevje]. Autour de nous se dressent, très hauts, des hêtres et des sapins dont les cimes se rejoignent parfois au-dessus de la route. Leurs racines s’étalent


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sur des rochers moussus entassés dans des gouffres de calcaire : des cratères karstiques. La topographie caractérisant le karst – un paysage de calcaire érodé, fait de failles, de grottes, de gouffres, de puits et de chaussées – tire son nom de cette région de Slovénie, le plateau dit du Kras ou du Karst. Le mot lui-même signifie “terre désolée”. Quand les paysages karstiques sont exploités, ils se dénudent rapidement, ce qui ne ressemble guère à ce que je suis en train de voir. Quand la piste longe une crête, je peux embrasser du regard sur des kilomètres les Alpes dinariques. Ces montagnes s’étendent sur toute l’ancienne Yougoslavie, disparaissant au loin dans un pastel de bleus allant s’estompant. Toute la chaîne est bordée de forêts. La route s’enfonce dans un goulet, et les ténèbres nous engloutissent. Pardelà les troncs, je peux sentir l’air s’épaissir, dans un camaïeu de vert. A quelques mètres de la route, un renard est assis qui nous observe. Sa fourrure cuivrée scintille comme la braise dans la pénombre, jusqu’à la pointe anthracite de ses oreilles. Il se dresse sur des pattes gainées de noir et s’éclipse dans les profondeurs. Au-dessus de nos têtes filent des pics-verts. Le feuillage des hêtres luit dans la lumière d’argent. Les grands sapins, droits comme des lances, découpent les rayons du soleil. Ils semblent être là depuis toujours. “Tout cela, nous explique Tomaz, a poussé depuis les années 1930.” Il gare la voiture, et nous nous engageons à pied sur un sentier. Sur les bas-côtés, des champignons pointent le bout du chapeau sous la couche de feuilles : des lactaires, orange et verdâtres, aux bords enroulés comme de la céramique japonaise ; des polypores, écailleux, agglutinés sur des souches en décomposition ; des russules écarlates, mauves et dorées illuminent le sol.

T

omaz nous entraîne le long d’un sentier de roche calcaire, jusqu’au cœur vierge de ces grands bois régénérés en l’espace d’un siècle. Au fil de l’ascension, nous pénétrons dans un banc de lambeaux de nuages. Les sons deviennent ouatés. Les arbres surgissent de la brume, lugubres. Tout en marchant, Tomaz nous décrit le dynamisme de l’écosystème forestier – qui, pris dans un cycle de changement permanent, n’a jamais connu de phase de stagnation. Tomaz lui-même a constaté quelques grands bouleversements et il sait que, réchauffement climatique aidant, ce ne seront pas les derniers. S’il se présente comme un forestier et un défenseur de l’environnement, il se refuse à interrompre ce cycle, à tenter de figer l’un ou l’autre de ces états successifs. Il veut seulement protéger la forêt de la destruction, dans la mesure où son métier le lui permet. Devant nous, une silhouette noire, compacte, traverse le chemin et file dans les sous-bois : sans doute un jeune sanglier, commente Tomaz. Puis, sans que nous ayons perçu la transition, nous voici au cœur de la forêt “primaire”. Si les arbres que nous avons vus jusque-là étaient impressionnants, ils sont ici d’une tout autre échelle. Les hêtres, piliers à l’écorce rugueuse, se dressent sur près de 30 mètres de hauteur, dépourvus de branches jusqu’à leur sommet – où ils explosent en fleurs tels des gardénias titanesques, formant un plateau touffu sur la canopée. Les sapins argentés sont encore plus grands, certains atteignant près de 50 mètres. C’est quand ils sont tombés que l’on prend vraiment la mesure de leurs dimensions.

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La forêt vient d’entrer dans un cycle que Tomaz n’a encore jamais vu. Beaucoup de ces géants sont morts, certains encore debout, criblés de trous de scarabées et de pics-verts, hérissés d’amadouviers et de polypores. D’autres se sont abattus sur les rochers et en travers des cratères, nous coupant parfois la route. Là où ils gisent, des buissons d’arbrisseaux semblent jouer des coudes pour profiter de la lumière du jour. Contemplant la profusion de champignons et d’insectes qui grouillent sur les énormes troncs morts, je repense à cette vieille maxime des écologistes : on trouve plus de vie dans les arbres morts que dans les arbres vivants. La sylviculture méticuleuse, telle qu’elle est pratiquée dans bien des pays, prive de nombreuses espèces de leur habitat. Sur une grosse souche pourrie qui, ayant perdu son écorce, est enveloppée d’un duvet de lichen vert, Tomaz nous montre deux traces de quatre marques blanches : des entailles parallèles et profondes, là où un ours s’est fait les griffes. Il nous explique qu’il a déjà vu des ours dans la forêt, mais jamais de loup ni de lynx, même s’ils y vivent aussi en nombre. Le seul fait de savoir qu’ils sont là enrichit chaque instant qu’il passe au milieu des arbres. Je le ressens aussi, comme si la forêt palpitait, riche de possibles. Mais ce grand retour de la nature, poursuit-il, a eu un prix. Il est le résultat accidentel de plusieurs tragédies humaines. Il y a environ cent cinquante ans, 30 % seulement de la région de Kocevje étaient plantés d’arbres. Aujourd’hui, elle est boisée à 95 %. La forêt était protégée par les princes d’Auersperg, qui s’en servaient comme d’un terrain de chasse. Leur passion cynégétique était telle (c’est souvent le cas pour les princes, semble-t-il) que, avec d’autres grands seigneurs de la monarchie des Habsbourg, en Slovénie et en Croatie, ils avaient rédigé une déclaration d’amitié avec les ours, signée et ornée de leurs sceaux et par laquelle ils acceptaient de préserver les ours tant qu’ils pourraient continuer à les chasser. On connaît mal la part que jouèrent les plantigrades dans ces négociations. La plupart des habitants du sud-ouest de la Slovénie – environ 33 000 personnes – étaient allemands. Ils élevaient des chèvres et des moutons dans les collines, et géraient l’essentiel du commerce dans les villes. Dans l’entre-deuxguerres, les Allemands de Yougoslavie furent l’objet de discriminations et d’exclusion. Beaucoup rejoignirent des mouvements nationalistes allemands, dont certains s’allièrent aux nazis. En 1941, quand la Wehrmacht envahit la Yougoslavie, Hitler céda le sud-ouest de la Slovénie à l’Italie, et les nazis transférèrent de force nombre d’Allemands de souche sur le territoire du IIIe Reich, pour préserver leur “pureté ethnique” et se protéger des attaques des partisans. Près de un million de personnes furent tuées

pendant la guerre civile que déclencha l’invasion nazie en Yougoslavie. Certains de ces crimes terribles furent commis par la division SS Prinz Eugen, dont faisaient partie des Allemands de Yougoslavie. Ils massacrèrent des Juifs, des partisans et des communistes, et quiconque soupçonné de sympathiser avec ces derniers. Après la déroute des forces de l’Axe, le gouvernement communiste de Tito choisit la facilité et rejeta sur les Allemands de souche la responsabilité de bien des horreurs perpétrées par d’autres. C’était manifestement plus simple que d’admettre la vérité, à savoir que les atrocités avaient été le fait de Croates, de Serbes, de Bosniaques, d’Albanais, de Hongrois, de nazis, de communistes, de monarchistes, d’orthodoxes, de catholiques et de musulmans. Presque tous les Allemands qui n’avaient pas fui le pays avec les armées de l’Axe furent expulsés par les titistes ou internés, souvent dans des camps de travail. Certains furent déportés par l’Armée rouge dans des camps en Ukraine. Quelques années après la guerre, la population allemande de Slovénie avait chuté de 98 %. Beaucoup d’autres collaborateurs furent tués. En mai 1945, les six bataillons de la Garde nationale slovène se replièrent avec les troupes allemandes jusqu’en Autriche. Ils furent rapatriés de force par les Britanniques. En traversant la forêt de Kocevski Rog avec Tomaz, nous avons vu, flanquant la route, de grands troncs sculptés à l’effigie de martyrs chrétiens torturés. Ils marquent les fondrières au bord desquelles des milliers de collaborateurs furent alignés et abattus à la mitrailleuse. Ensuite, les partisans provoquèrent l’effondrement des cratères à coups d’explosifs, ensevelissant les cadavres. Les terres désolées de Kocevje, dont la population avait été déplacée et dispersée, d’abord par les nazis, puis par l’Armée rouge et le gouvernement communiste, ne furent jamais recolonisées. Quand les fermes furent abandonnées, que moutons et chèvres disparurent des pâtures, les bois voisins purent essaimer. Ainsi, ce sont les arbres qui repeuplèrent la terre.

E

n Amérique – du Nord, du Sud et centrale –, les premiers Européens arrivés au XVe et au XVIe siècle dirent avoir vu des peuples nombreux et des champs cultivés à grande échelle. On ne les crut tout simplement pas. Des Espagnols, comme l’explorateur Francisco de Orellana et le missionnaire Gaspar de Carvajal qui descendirent l’Amazone en 1542, affirmèrent avoir découvert des cités ceintes de murailles abritant des milliers d’habitants, tandis que les rives du fleuve étaient bordées par de vastes chaussées et des exploitations agricoles. Plus tard, quand d’autres expéditions leur emboîtèrent le pas, elles n’en trouvèrent aucune trace. A perte de vue, le fleuve était flanqué de forêts impénétrables seulement hantées par des bandes éparses de chasseurs-cueilleurs. Les récits d’Orellana et Carvajal, considérés comme le délire de fantaisistes souhaitant aiguiser les appétits commerciaux pour les terres qu’ils avaient explorées, furent oubliés. Il fallut attendre la fin du XXe siècle pour que des archéologues suggèrent que les récits d’Orellana et Carvajal étaient sans doute exacts. Dans des régions d’Amérique jusque-là considérées comme peu peuplées, des fouilles ont permis de retrouver des traces de cités entourées de remblais imposants et de palissades de bois, organisées autour de larges avenues. En certains endroits, les chercheurs ont mis au jour des chaussées, des ponts et des canaux. Il s’agissait de civilisations développées, qui


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SOURCE AEON MAGAZINE Londres, Royaume-Uni www.aeonmagazine.com “Lire pour aller au fond des choses”, tel est le slogan de ce site, fondé en septembre 2012. Spécialisé dans le débat d’idées et la culture, Aeon Magazine publie des contributions de penseurs, chercheurs ou écrivains. Son contenu est accessible gratuitement.

COURRIER INTERNATIONAL

46° N

Plateau du Karst

Né en 1963 au Royaume-Uni, George Monbiot est l’une des voix les plus écoutées sur les questions environnementales. Cet ancien journaliste de la BBC tient une colonne hebdomadaire dans le Guardian depuis 1996. Il a publié plusieurs ouvrages – non traduits en français – dont Heat: How to Stop the Planet Burning (“Comment arrêter le réchauffement de la planète”, 2006, Allen Lane). Le texte que nous publions est un extrait de son dernier livre, tout juste sorti au Royaume-Uni, Feral: Searching for Enchantment on the Frontiers of Rewilding (“Rêve sauvage : quand la nature reprend ses droits”, mai 2013, Allen Lane).

La “tragédie de Bleiburg” En mai 1945, fuyant les forces soviétiques et titistes, des dizaines de milliers de collaborateurs croates, serbes et slovènes, de cosaques russes et de royalistes monténégrins, accompagnés de leurs femmes et enfants, passent en Autriche pour se rendre aux Britanniques, qui les restituent aux forces communistes. Partant de Bleiburg, de longues colonnes de prisonniers sont emmenées en Slovénie, où les partisans finissent par les exécuter. Le nombre exact de victimes est inconnu, mais serait de 12 000 à 15 000 pour la seule région de Kocevski Rog.

Retrouvez sur Télématin la chronique de Marie Mamgioglou sur “la forêt slovène” dans l’émission de William Leymergie, samedi 6 juillet à 9 h 05

pratiquaient la pisciculture et cultivaient champs et vergers. Comme en Slovénie, ce que l’on prenait pour une forêt primaire avait en fait poussé sur les vestiges d’une civilisation disparue.

I

l semblerait que des maladies européennes comme la variole, la varicelle, la diphtérie et le simple rhume aient été apportées par les explorateurs et les premiers colons sur les côtes d’Amérique du Sud, d’où elles se sont répandues au cœur du continent en empruntant les voies commerciales indigènes. Elles ravagèrent les sites fortement peuplés avant même que les Européens y mettent le pied. La végétation amazonienne est si luxuriante qu’elle ne dut mettre que quelques années à effacer toute trace visible de ces civilisations. La reconquête par la nature de l’ouest de la Slovénie, l’expansion rapide de ses forêts, le repeuplement par les ours, les loups, les lynx, les sangliers, les bouquetins, les martres, les grands ducs et d’autres remarquables animaux, tout cela s’est fait aux dépens de la population humaine. Ce qui ne veut pas dire que la nature est aujourd’hui la source d’une tragédie sociale. Au contraire, la région attire désormais un tourisme de luxe qui permet à l’économie locale de prospérer avec vigueur. Les forêts et leur faune, les montagnes avec leurs bouquetins et leurs chamois, les grottes et leurs espèces endémiques de salamandres aveugles, surnommées ici “poissons humains” à cause de leur peau rose et douce, les rivières au cours puissant, propices au rafting, et l’extraordinaire beauté de cette terre ressuscitée attirent des touristes venus du reste de la Slovénie, mais aussi du monde entier. Il suffit d’en parler aux Slovènes pour comprendre que l’intégrité de leur environnement naturel est aujourd’hui une fierté nationale. Mais rien de tout cela ne peut masquer une vérité troublante. La Slovénie n’est qu’un exemple parmi d’autres d’un phénomène planétaire : quand la nature parvient à reprendre ses droits, c’est toujours au lendemain d’un désastre humanitaire. —George Monbiot Publié le 4 juin

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Courrier international — no 1183 du 4 au 10 juillet 2013 ↙ Un soldat-robot géant domine le centre Gundam Front Tokyo, où sont projetés sous un dôme les épisodes de la série Gundam. Photo Junko Kimura/Getty Images/AFP

culture.

INTERVIEW

Les robots du crépuscule Parce qu’elle véhicule les angoisses de toute une génération, la série d’animation Gundam est adulée au Japon. Pour son créateur, Yoshiyuki Tomino, elle parle d’une humanité qui lutte pour survivre. —Asahi Shimbun (extraits) Tokyo

D

e prime abord, la série d’animation “Soldats-Robots Gundam” semble une fantaisie extravagante de robots géants qui se font la guerre. Pourtant, à y regarder de plus près, elle décrit un monde riche et vraisemblable qui enchante le public. Guerre, politique, démographie, environnement… Les thématiques de la série culte sont bien ancrées dans la réalité. Le créateur de Gundam, Yoshiyuki Tomino, le confirme.

Jusqu’ici, vous avez presque toujours réalisé des séries d’animation où des robots géants se font la guerre. YOSHIYUKI TOMINO Tout est parti du fait que, pour donner une apparence plus réaliste à ces armes extravagantes que sont les

robots géants, il n’y avait d’autre moyen que de les placer dans une situation de guerre. Mais mon intention n’était pas d’élaborer une quelconque théorie de la guerre. A l’époque où j’ai réalisé le premier Gundam, j’avais déjà en tête des questions simples comme : “Pourquoi donne-t-on des ordres insensés sur les champs de bataille et pourquoi les exécute-t-on ?” ou “Pourquoi tolérons-nous que l’on envoie à la guerre nos fils et nos maris ? Pourquoi donnons-nous à l’Etat la vie de nos proches ?” Je crois que la clé pour répondre à ces questions réside dans l’opinion dominante de chaque époque. Durant la Seconde Guerre mondiale, les missions suicides [kamikazes] et les combats jusqu’à la mort étaient accomplis au nom de l’empereur. Des gens ordinaires suspectaient leurs concitoyens de n’être

pas assez patriotes et les qualifiaient de traîtres. Ceux qui fréquentaient ces “traîtres” étaient exclus du groupe, parce que cette attitude correspondait aux valeurs de l’époque. C’est pourquoi je pense qu’il ne faut pas avoir une confiance absolue dans l’opinion dominante – et pas seulement en temps de guerre. Mais, dans la société actuelle, il n’y a plus guère de place pour des dogmes aussi irrationnels. Je ne suis pas d’accord avec vous. L’exemple le plus frappant est celui de la finance. Les taux de change et les cours des actions, qui fluctuent en quelques secondes, peuvent générer des pertes ou des gains colossaux. C’est un univers virtuel, coupé de la réalité, et pourtant les gens trouvent normal

que le monde fonctionne ainsi. Un autre dogme de notre époque est que les salaires doivent être revus à la hausse chaque année. Ce principe ne fait que favoriser la consommation de masse, alors que l’on voit déjà les limites des ressources de notre planète. Ce postulat économique n’est devenu dominant que depuis cinquante ou soixante ans. Nous sommes bien conscients qu’il est anormal, mais nous sommes incapables de nous y attaquer, parce que nous avons basé notre vie quotidienne sur ce système. Tout en sachant que ce système est anormal, nous courons à notre propre perte. Faut-il en conclure qu’il en va de même pour la guerre et l’économie ? Prenons l’exemple des îles Senkaku [Diaoyu en chinois, ces îles font l’objet d’un conflit territorial avec Pékin et Taïwan]. En supposant que l’humanité soit toujours là dans dix mille ans, les pays environnants n’auront pas d’autre choix que d’opter à long terme pour une gestion collective des ressources maritimes. Je comprends que chaque pays ait envie de s’assurer un contrôle hégémonique sur les ressources, mais une guerre ne pourrait qu’accroître leur gaspillage. On a coutume d’assimiler l’histoire de l’humanité à celle de la guerre. Si une telle perception était possible


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évolution des mentalités et des religions. Il est très difficile de gouverner tout en tenant compte de ces changements. Chacun de nous cherche à protéger ses êtres chers et à veiller à ce qu’ils restent en bonne santé jusqu’à leur mort. Mais pour cela il faut une solide base économique. Lorsqu’on Vous voulez dire que la survie de l’hu- ne peut plus la garantir, toutes les négomanité doit reposer sur un nouveau sens ciations se soldent par un échec. commun ? Dans la suite de la série, comme dans Z Quand je vois mes petits-enfants, je me Gundam et V Gundam, j’ai voulu faire preuve dis que, s’il y a un avenir pour leurs des- de réalisme en montrant des révoltes au cendants, je peux mourir en paix. Mais si sein de la fédération planétaire et la poliles ressources de la planète s’épuisent au tique de la terreur pratiquée dans les colocours de leur vie et que l’humanité s’éteigne, nies spatiales. Mais je n’ai pas trouvé de j’aurai du mal à quitter ce monde. Dans la solution, j’aboutissais toujours à des impasses, société japonaise d’aujourd’hui, la plu- comme quand le personnage principal perd part des gens qui élèvent la voix le font la raison. Aujourd’hui, comme si la réalité pour réclamer une vieillesse rejoignait la fiction, guerres et heureuse. Mais nous devons INTERVIEW attentats se succèdent dans le prendre conscience que ce n’est monde. Pourquoi s’engager sur plus ainsi que fonctionne la planète. Par une telle voie quand on sait que, même dans exemple, je ne comprends pas pourquoi le monde de la fiction, elle est sans issue ? nous avons besoin d’un ministre chargé Il y a eu une époque où, psychologiquede la politique de lutte contre la dénata- ment, je me suis moi-même senti acculé, lité. Compte tenu des limites de notre pla- incapable de créer. nète, la dénatalité est une tendance plus que souhaitable. Avec une population Par la suite, vous avez travaillé à la réamondiale dix fois moins importante lisation de la série Turn Gundam, sortie qu’actuellement, l’humanité survivrait. en 1999, dont l’action se situe dans un Il y a quelques siècles, la Terre n’était futur beaucoup plus lointain que les séries guère plus peuplée que cela. précédentes. Là où les relations humaines étaient très tendues, les personnages semPour être franc, je trouve votre point blent avoir l’esprit plus large et plus serein. de vue très radical. Des guerres sont déclarées mais évitées C’est possible. Il est urgent de revoir tous de justesse, car il est possible de dialoles modèles de la société actuelle, y compris guer. L’idée sous-jacente n’est-elle pas le capitalisme, mais, s’il est possible d’abor- que, quand les comportements individer le sujet dans l’univers de la fiction, il est duels changent, l’issue peut elle aussi impossible de le faire dans le monde réel. changer ? N’est-ce pas le signe que la réalité régresse C’est exact. Le personnage principal, Rolan, dans une direction très irréelle ? Pourtant, est tiraillé entre deux camps mais il reste j’ai appris que les enfants qui ont regardé les convaincu qu’il est possible d’aimer les premiers Gundam et qui ont aujourd’hui une gens des deux camps à la fois. Moi-même, quarantaine d’années se demandent com- je me disais que je pourrais me rallier à ment refléter dans leur travail et leurs atti- quelqu’un comme lui. Dans tout récit, il tudes l’idée maîtresse de la série, à savoir n’y a pas que de la fiction. Créer une œuvre, comment assurer la survie de l’humanité. n’est-ce pas donner l’impression que des Ils ont compris que, même s’il est difficile personnages fictifs ont la même respirad’exiger des décideurs qu’ils réforment rapi- tion, le même souffle que nous ? dement les mentalités, les films d’animation sont un excellent support pour inculquer Vous voulez dire que la voie montrée des idées justes à des adolescents. par Rolan et ses compagnons n’est nullement chimérique ? Voulez-vous dire qu’il est vain d’espé- Il est difficile aujourd’hui de voir autre rer que la génération Gundam – la chose que notre échec. Mais il existe sans tranche des 40-55 ans – puisse trans- nul doute d’autres façons d’être. Ainsi, former notre société ? quand on lit Yukishi yo no omokage [“Images Oui. Car, même s’il y a une idéologie dans d’un monde disparu”, inédit en français], la série Gundam, il n’y a pas de méthodo- recueil d’observations d’étrangers ayant logie pour la mettre en pratique. C’est séjourné au Japon à la fin du XIXe siècle, pourquoi je pense que cette génération on s’aperçoit que les Japonais avaient l’air est dépourvue de politiciens capables de bien plus épanouis qu’aujourd’hui et rallier le Parti démocrate [centre gauche] n’avaient aucun mal à côtoyer des étranou le Parti libéral-démocrate [conserva- gers. On avait l’impression qu’en chaque adulte se cachait un enfant. Face à un tel teur, actuellement au pouvoir]. comportement, les étrangers ne pouvaient Alors quelle est, selon vous, la solution pas éprouver de méfiance. Le Japon de pour mettre en pratique des idées dont l’époque d’Edo [1603-1868] avait mis en on ne peut parler que dans le monde de place un système d’autosuffisance et générait des individus sociables et heureux. Je la fiction ? Pour l’essentiel, je dirais qu’il faut débattre pense que nous avons beaucoup à apprendre du mode de gouvernance nécessaire pour de cette société. —Propos recueillis cette gigantesque organisation qu’est la par Hiroyuki Ota Terre. Même sur notre petite planète, des Publié le 8 février changements climatiques génèrent une

Contexte UNE SAGA CULTE C’est en 1979 que les Japonais découvrent Gundam. Cette série d’animation va nourrir la culture pop nippone pendant plus de trente ans. Kidou Senshi Gundam (littéralement : “soldats-robots Gundam”) est un récit de science-fiction dont l’action se déroule dans un futur lointain dans lequel les habitants de la Terre livrent une guerre sans merci aux milliers de colonies spatiales. Elle compte au total 43 épisodes et 3 films, et a révolutionné le sous-genre mecha (de l’anglais mechanical), dans lesquels sont mis en avant des robots et autres machines. Pour la première fois, des robots géants, commandés par des pilotes se trouvant dans le cockpit, sont considérés comme de simples armes, des chars d’assaut humanoïdes, et non pas des héros de métal. Cette première série a donné lieu à plusieurs suites produites par le studio Sunrise, à des mangas, des jeux et à un véritable commerce d’objets dérivés. Gundam est une référence au Japon : les robots

ou les personnages de la série ont été repris pour l’édition de timbres, des affiches de campagnes électorales, et le nom est même utilisé par l’armée japonaise pour désigner l’équipement avancé des soldats. KOJI SASAHARA/AP/SIPA

jusqu’au XX e siècle, avec l’expansion démographique et la consommation énergétique d’aujourd’hui il est devenu impossible de résoudre nos problèmes par la guerre. Pourquoi cette idée ne devientelle pas l’opinion dominante ?

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Yoshiyuki Tomino, réalisateur japonais de séries d’animation.

SON CRÉATEUR Yoshiyuki Tomino est le concepteur de la série Gundam. Sa longue carrière débute par l’écriture du story-board de plusieurs séries d’animation, dans les années 1960 et 1970. Il passe à la réalisation en 1972 et commence à collaborer avec les studios Sunrise. Le succès de Gundam, qu’il écrit et réalise à partir de 1979, va asseoir la prospérité du studio et amorcer sa spécialisation dans le genre mecha. Aujourd’hui, à 72 ans, il se consacre aux séries et aux films de l’univers Gundam.

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tendances.

Espèces en voie de disparition

Cette photo s’autodétruira dans dix secondes

9 / 5 E L

DU

universitaire et militant pour la démocratie au Somaliland. “Je n’ai pas vu de billets ou de pièces depuis longtemps. Même les petits paiements, pour un ticket de bus par exemple, peuvent être effectués avec Zaad. Quand mes enfants sont à l’école et qu’ils veulent un sandwich, je règle la note avec Zaad. C’est immédiat – pas besoin d’attendre ou de compter sa monnaie.” Le système est incroyablement simple et sécurisé. Les abonnés font de temps en temps un versement forfaitaire à Telesom, puis ils se servent du solde pour payer les commerçants. Pour régler un achat, ils appellent un numéro à trois chiffres, tapent un code secret à quatre

D N E K WE E

chiffres, puis ils saisissent le numéro Zaad du marchand et la somme à régler. Tous les commerçants – y compris les vendeurs ambulants – affichent leur numéro Zaad bien en évidence. En quelques instants, le client et le marchand reçoivent chacun un SMS confirmant que la transaction a été exécutée avec succès. L’argent mobile a aussi radicalement réduit les coûts liés à la criminalité et à la sécurité, tant pour les consommateurs que pour les entreprises privées ou les administrations publiques. La filiale de Coca-Cola au Somaliland, par exemple, est la seule d’Afrique qui fonctionne sans espèces. Environ 80 % des ventes aux détaillants sont effectuées grâce à Zaad et le reste se fait par virement bancaire électronique. De nombreuses sociétés se servent aussi de ce système pour verser les salaires de leurs employés. “Cela facilite la vie de notre personnel”, confie Khader Aden Hussein. Ce directeur général de l’Ambassador Hotel d’Hargeisa paie ses 300 salariés et presque la moitié de ses fournisseurs de cette façon. Sur les 3,5 millions d’habitants du Somaliland, plus de 500 000 sont abonnés à Telesom et plus de la moitié d’entre eux adhèrent à Zaad. Ces systèmes sont nés de la forte dépendance financière du Somaliland envers les sommes versées par les Somaliens travaillant à l’étranger – on estime qu’ils envoient l’équivalent de 1 milliard de dollars par an vers leur pays d’origine. Ces transferts de fonds sont de plus en plus souvent dématérialisés. Et l’argent mobile est évidemment la suite logique de ce phénomène. Mais il y a d’autres facteurs qui ont favorisé l’essor extrêmement rapide de l’argent mobile dans cette région : la réglementation laxiste dans le secteur des télécommunications a stimulé l’innovation ; la faiblesse de la monnaie locale a fait naître une économie reposant sur le dollar (c’est dans cette devise que se font les échanges sur Zaad). Enfin, les facteurs liés à la culture somalienne ont aussi joué un rôle. “La société somalienne repose sur une tradition orale, tout le monde a donc besoin d’un téléphone mobile”, résume Adan Abokor. —Geoffrey York Publié le 22 juin

Cuisine de bitume CANADA — Depuis le 20 juin, les Montréalais peuvent à nouveau goûter de la cuisine directement sortie du camion. La “cuisine de rue” était interdite depuis soixante-cinq ans dans la métropole, note Le Devoir. Mais cette époque de disette urbaine est terminée, du moins pour un temps. Le projet pilote, qui dure jusqu’au 29 septembre, autorise 27 restaurateurs à installer leur camion dans la ville. Pas de hot dogs ni de pizzas au menu : la sélection s’est faite sur la qualité des cartes et l’esthétique des camions, rapporte le quotidien québécois. Et on retrouve dans la rue quelques tables bien connues des gourmets de la ville.

DR

Q

uand il arrive à une station-service pour faire le plein, Barkhad Dahir ne sort pas de sa voiture. Il tapote quelques touches sur son téléphone et en deux temps trois mouvements il a payé son carburant. C’est de cette manière qu’il règle quasiment tous ses achats : les courses au supermarché, quelques oranges au marché, le cirage de ses chaussures dans la rue, un thé au lait très sucré dans un café et même, s’il le souhaite, assez de qat – une drogue douce consommée par de nombreux Somaliens – pour tout l’après-midi. “Ici, tout le monde a sa banque dans la poche, accessible facilement et sans aucune restriction, affirme fièrement ce journaliste local. On peut même payer ses factures de son lit.” Nous sommes à Hargeisa, la capitale du Somaliland [cette région située dans le nord-ouest de la Somalie a fait sécession et a proclamé son indépendance vis-à-vis de Mogadiscio en 1991, sans obtenir de reconnaissance internationale pour le moment]. C’est l’une des régions les plus pauvres d’Afrique. Le taux d’analphabétisme est élevé et les banques traditionnelles sont quasiment inexistantes. Mais une révolution au sein de la téléphonie mobile a permis de créer un système bancaire électronique et informel plus efficace et plus pratique que n’importe quel service proposé au Canada. Dans les villes du Somaliland, on est déjà dans le futur : il y a de moins en moins d’espèces en circulation, les cartes de paiement sont inutiles et les achats quotidiens sont rapides et numériques. Presque tous les commerçants, y compris les vendeurs ambulants, acceptent les paiements par téléphone mobile. Cette innovation pourrait transformer le continent. C’est en Afrique que le recours à l’argent mobile est le plus courant, et cette tendance s’accélère. Dans des pays comme le Kenya, la Tanzanie et l’Ouganda, les comptes d’argent mobile sont désormais bien plus répandus que les comptes

bancaires. Plus de 17 millions de Kényans (les deux tiers de la population adulte) ont recours à ce type de service. Le Somaliland, quant à lui, a l’un des taux de transactions numériques les plus élevés au monde. La plupart sont effectuées grâce à Zaad, un service proposé par la principale société de télécommunications, Telesom. En 2012, un sondage a révélé que le consommateur moyen effectuait 34 transactions par mois – un chiffre plus élevé que presque n’importe où dans le monde. “Je n’ai même plus d’argent sur moi”, affirme Adan Abokor,

DESSIN PARU DANS “THE ECONOMIST”, LONDRES

—The Globe and Mail (extraits) Toronto

ÉTATS-UNIS — L’une des dernières applications phares de la Silicon Valley s’appelle Snapchat. Elle est en train de faire la fortune de ses concepteurs. La valeur boursière de leur entreprise, elle aussi appelée Snapchat, a atteint le mois dernier 800 millions de dollars, rapporte CNN. La recette du succès ? Snapchat permet de partager des photos sans laisser de traces numériques derrière soi grâce à une idée simple : les photos s’autodétruisent au bout de dix secondes. Cette application aux faux airs de Mission : impossible est née d’une question que se sont posée deux jeunes programmeurs à l’heure où le “sexting” (envoi de photos érotiques par SMS) fait scandale outre-Atlantique : “Et si les photos embarrassantes disparaissaient dès l’instant où elles sont vues ?” Avec 200 millions de photos échangées chaque jour, le concept trouve visiblement ses adeptes.

10''

Au Somaliland, presque tous les paiements se font par téléphone mobile. Du sandwich de midi au versement des salaires.

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LA VOIX EST LIBRE  


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INSOLITES

HORATTIU SAVA/ANZENBERGER-ASK IMAGES

Snowden est-il givré ?

Ma dacia et moi

JOSHUA LOTT/THE NEW YORK TIMES

“Près de 90 % des voitures qui circulaient du temps du communisme étaient des Dacia”, rappelle le webzine roumain Modernism, consacré à l’art. Il propose PHOTO un focus sur la série Dacia avec chauffeur, réalisée entre 2009 et 2012 par le photographe Horatiu Sava. Ces voitures made in Romania, dont le modèle 1300 était une réplique de la Renault 12, étaient “un vecteur d’égalité. Seul comptait l’endroit où l’on allait”, rappelle le photographe. Vingt ans après la chute du communisme, elles sont toujours présentes en Roumanie. “Mais elles ne sont plus un symbole d’égalité : ce sont désormais les voitures de ceux qui ne peuvent s’offrir autre chose.”

Graffitis sauvages

Poings féminins

DR

ÉTATS-UNIS —“Le côté le plus sauvage

INDE — Depuis un an, chaque vendredi soir à la télévision, la boxe en cage attire le public. Et désormais, les femmes sont présentes sur le ring de la Super Fight League indienne. Comme leurs homologues masculins, elles pratiquent le mixed martial art, une discipline qui mélange boxe et autres arts martiaux, dans laquelle presque tous les coups sont permis. “C’est un choc culturel pour le public indien”, souligne l’une des combattantes, interviewée par le magazine Tehelka. La plupart sont étudiantes et mènent une vie ordinaire sur le campus. Mais aucune ne redoute les coups. Leurs perspectives semblent pourtant limitées, révèle l’une d’elles, Ritika Singh (ci-dessus) : “Parce que les gens ne sont pas à l’aise avec l’idée que des femmes soient violentes.”

de la vie urbaine – vandalisme, graffitis et ordures – s’est frayé un chemin dans le désert”, note The New York Times. Des symboles de gangs inscrits à la peinture noire ont été découverts sur plus de 60 cactus dans le parc national de Saguaro, en Arizona, et ce chiffre ne cesse d’augmenter. Pour les responsables du parc, ce phénomène nouveau est lié aux réseaux sociaux. Comme leurs “œuvres” y sont appréciées, cela encourage les saccageurs à vandaliser, selon le quotidien. La technologie pourrait toutefois avoir une autre fonction : celle de localiser plus facilement les auteurs de ces infractions, passibles d’une amende de plus de 10 000 dollars (7 700 euros).

● Mettre son portable au frigo ? Il faut être givré – ou poursuivi pour espionnage. A Hong Kong, Edward Snowden a demandé aux avocats qui le secondaient de mettre leur téléphone dans le frigidaire de sa planque, rapporte The New York Times. Objectif : “Bloquer toute écoute.” Grâce au froid ? Non, grâce à l’effet “cage de Faraday”. Les épaisses parois de métal du frigo créent une sorte de barrière électromagnétique empêchant le passage des ondes radio et la transmission de données, explique un expert, Adam Harvey, dans le quotidien américain. En fait, note le spécialiste du contre-espionnage, un shaker en inox aurait très bien pu faire l’affaire. Ces parades ménagères sont-elles vraiment efficaces ? Le site Makezine a voulu en avoir le cœur net : le journaliste Michael Colombo a appelé successivement un téléphone placé dans un réfrigérateur puis dans un shaker. Résultat : zéro pour le frigo, les honneurs au shaker. Le frigidaire a sonné, le récipient à cocktails est resté silencieux. Mais au fait, si Snowden craignait des fuites, pourquoi n’a-t-il pas fait éteindre les portables, tout simplement ? Parce que certains appareils sont quelque part entre totalement on et totalement off, explique l’expert Seth Schoen dans The New York Times. Retirer la batterie ne suffit pas non plus, certains dispositifs ayant des sources d’énergie secondaires. A ce propos, à défaut de contrer les oreilles qui traînent, la mise au frigo a au moins un atout : le froid peut “prolonger la vie des batteries”, note le Winnipeg Free Press.

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plein écran.

Sur la piste d’E.T. Il y a trente ans, la société Atari aurait enterré dans le désert du Nouveau-Mexique des millions de cartouches du jeu E.T. Aujourd’hui, des passionnés sont déterminés à retrouver ces “trésors”. —The New York Times (extraits) New York

I

maginez que vous êtes le premier fabricant de jeux vidéo au monde et que, du jour au lendemain, vous vous retrouviez avec des millions de cartouches de jeu dont personne ne veut. Que faites-vous ? Vous les entassez dans des camions et filez les enterrer dans le désert du NouveauMexique. C’est exactement ce qu’aurait fait Atari il y a trente ans, du moins selon la légende. La vérité se cache sous une dalle de béton dans une vieille décharge près d’une voie ferrée et d’un McDonald’s, là où pendant des années la ville d’Alamogordo, sa base aérienne, son musée de l’histoire spatiale et ses 32 000 habitants ont jeté leurs ordures. Aujourd’hui, un avertissement peint à la bombe en lettres orange vif signale au visiteur que l’accès au site est “strictement interdit”. C’est peut-être là que repose désormais le vieux jeu E.T., dont certains se souviennent comme du pire jeu vidéo de l’histoire. D’après le site Snopes.com – qui fait autorité en matière de rumeurs, de canulars et autres légendes urbaines –, l’idée que les cartouches invendues du jeu E.T. auraient été enfouies là relève du mythe. Le web regorge pourtant de rumeurs qui sèment le doute dans les esprits et alimentent le mystère. Sur place, il y a en tout cas suffisamment de preuves – boîtes JEUX en plastique, cartons à chaussures et vieux sacs en papier dénichés au fond d’un garage ou d’un placard – montrant au moins qu’un certain nombre de cartouches ont bel et bien été enterrées dans cette décharge. “Ce n’est pas une légende”, assure Mark Esquero, 69 ans, en brandissant dans son salon une de ces fameuses cartouches, récupérée avec une dizaine d’autres, au lendemain de leur enterrement par Atari. L’histoire a fasciné les joueurs de la toute première génération, ceux qui ont connu les joysticks d’antan et la magie des graphismes rudimentaires (souvenez-vous de ces personnages faits de gros pixels). Elle a également inspiré des clips vidéo et un film indépendant inspiré de The Angry Video Game Nerd [“Le fou furieux de jeu vidéo”, une websérie qui met en scène des critiques sarcastiques d’anciens jeux], dont le personnage principal – traumatisé par le jeu E.T. – décide d’élucider le mystère des cartouches enterrées pour épargner aux jeunes générations l’horreur de tomber un jour dessus. “Tout le monde a rêvé d’aller déterrer ces cartouches”, explique James Rolfe, réalisateur et acteur

↑ Des millions de cartouches du jeu E. T. reposeraient là, sous le sable de la décharge d’Alamogordo, au Nouveau-Mexique. Photo Mark Holm/The New York Times

de la websérie. “C’est un fantasme de chasse au trésor pour nerds [monomaniaques d’informatique].” Mais que pourraient-ils donc trouver ? “Des cartouches et des prototypes”, répond Joe Lewandowski, qui travaillait pour une entreprise de gestion des déchets d’Alamogordo dans les années 1980 et qui semble en savoir plus que ce qu’il veut bien dire (Atari, qui s’est déclaré en faillite en début d’année, n’a jamais fait le moindre commentaire, et nos questions ne susciteront de la part de Lewandowski qu’un mur de silence et des sourires narquois). Le mois dernier, la société de jeux vidéo Fuel Entertainment, basée à Los Angeles, a obtenu une autorisation exclusive de six mois pour mener des fouilles dans la décharge d’Alamogordo. On peut prédire sans grand risque qu’elle y trouvera plus que de la poussière. “Vous pouvez être sûr à 100 % qu’on va creuser”, affirme Mike Burn, directeur exécutif de Fuel Entertainment, qui note toutefois que son équipe pourrait aussi bien “ne rien trouver” que tomber sur “le Saint-Graal du jeu vidéo”. Il n’existe aucun compte rendu de cette journée de septembre 1983 où les camions sont venus déposer les invendus d’Atari ; seulement différentes versions qui semblent s’alimenter les unes les autres et varient de forum en forum à la manière d’un téléphone VIDÉO arabe en ligne. Certaines parlent de 20 camions, d’autres de 10 ou de 14. Lewandowski affirme que 29 camions auraient quitté l’usine d’Atari d’El Paso, de l’autre côté de la frontière avec le Nouveau-Mexique. D’après lui, seuls 9 d’entre eux seraient parvenus jusqu’à la décharge. “Personne ne sait ce qui est arrivé aux 20 autres”, déclare-t-il. Selon une rumeur persistante, un des camions aurait été détourné et aurait atterri au Mexique. Il ne serait jamais réapparu. Le jeu E.T. a été développé en cinq semaines, de manière à pouvoir être commercialisé en 1982 pour les fêtes de Noël. Atari comptait profiter du succès du film et avait versé entre 20 millions et 25 millions de dollars [entre 15 et 19 millions d’euros] à Steven Spielberg pour les droits d’utilisation. “Avec un tel délai, il me paraît complètement impossible de réaliser un bon jeu”, note Nick Montfort, spécialiste des médias numériques au Massachusetts Institute of Technology (MIT) et coauteur du livre Racing the Beam: the Atari Video Computer System[éd. MIT Press, non traduit].

Effectivement, le jeu fit un flop. Plus de la moitié des 5 millions de cartouches mise en vente furent renvoyées à Atari. E.T. n’a pas été la seule erreur dans l’histoire d’Atari. Le fabricant avait aussi produit plus de cartouches de Pac-Man qu’il n’y avait de consoles à l’époque, rappelle le Pr Montfort. Et l’entreprise a fini par perdre son hégémonie lorsque ses rivaux ont commencé à fabriquer des cartouches compatibles avec sa console, certaines meilleures que celles d’Atari, d’autres médiocres mais moins chères. “Le marché a été saturé de trucs dont personne ne voulait”, résume Andrew Reiner, rédacteur en chef du mensuel Game Informer, basé à Minneapolis.

Pour les responsables municipaux d’Alamogordo, cette chasse au trésor est une opportunité à saisir. Pour Jason Baldwin, “toute publicité est bonne à prendre”. “Je ne comprends pas pourquoi on en fait tout un foin, mais c’est bon pour nous”, opine Jim Talbert. La maire, Susie Galea, cite quant à elle la ville de Roswell, située à 200 kilomètres à l’est, où un ovni se serait posé en 1947. “Cette histoire, c’est leur identité. A Alamogordo, nous n’avons pas trouvé la nôtre. On ne sait pas encore très bien ce qu’on veut être.” Elle espère néanmoins que “les fouilles attireront des visiteurs, quoi qu’ils trouvent”. —Fernanda Santos Publié le 17 juin


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↓ Jeanne d’Arc en armure, enluminure,

histoire.

XVe siècle ; Florence Nightingale à l’hôpital

militaire de Scutari, gravure de Montbard, Londres, 1879. Photos AKG-images

Entre Jeanne d’Arc et Florence Nightingale Héroïnes universelles Vierge guerrière ou ange de miséricorde, tels sont les rôles dévolus à la femme dans l’histoire écrite par les hommes.

N

aître femme dans la Roumanie de la fin du

XIXe siècle n’était pas le sort le plus heureux

que les Parques pouvaient vous réserver. Dans une société relativement sous-développée sur le plan économique, face aux comportements médiévaux de la campagne et à l’hypocrisie bourgeoise des villes, la femme était soumise à des contraintes et des préjugés qui en faisaient au mieux un citoyen de seconde classe. Le destin d’Ecaterina Teodoroiu [voir encadré], jeune Roumaine engagée dans l’armée pendant la Première Guerre mondiale, est donc d’autant plus étonnant. Ecaterina Teodoroiu semble osciller, dans notre tradition, entre deux pôles symboliques : Jeanne d’Arc et Florence Nightingale. On constate une certaine similitude de comportement et de destin entre notre héroïne et celle qui est considérée comme la sainte patronne de la France. Jeanne d’Arc est née en 1412. Les temps étaient troublés, la France était aux prises avec l’Angleterre dans la guerre de Cent Ans (13371453). Combats, ravages et pillages s’enchaînaient, appauvrissant le pays et poussant la population au désespoir. Dès l’âge de 13 ans, Jeanne dit avoir des visions récurrentes de saint Michel et sainte Marguerite, qui l’exhortent à voler “au secours du roi de France”. En effet, à l’époque, Charles VII (qui règne de 1422 à 1461) se trouve dans une position difficile : la moitié nord du pays est occupée par les Anglais et leurs alliés bourguignons. En outre, il n’a pas encore été couronné dans la cathédrale de Reims, ce qui fait de lui fait un souverain contestable. Le 23 février 1429, armée de sa seule foi et d’un extraordinaire pouvoir de persuasion, Jeanne arrive à Chinon, l’une des résidences de CharlesVII, et réussit à convaincre le roi de la mission divine dont elle est investie : libérer la France du joug anglais. Comment une jeune campagnarde de 17 ans a-t-elle pu persuader le roi de l’écouter et de la suivre ? N’oublions pas que nous parlons d’une époque profondément religieuse, où le sacré et le surnaturel faisaient partie du quotidien. Dans ce contexte, les prophéties avaient un impact écrasant sur les esprits. De plus, la situation de la France était si désespérée que les conseillers du roi en étaient arrivés à la conclusion que seul un miracle pouvait sauver le royaume. Peut-être un mouvement populaire mené par une vierge réussirait-il là où les armées des nobles avaient failli. Charles VII décide donc de mettre à la disposition de Jeanne les troupes nécessaires.

Le 8 mai 1429, les Anglais lèvent le siège d’Orléans, essuyant ainsi leur première grande défaite. Dès lors, la guerre penche de manière irréversible en faveur de Charles VII, qui finit par être légitimé par son couronnement à Reims, le 17 juillet 1429. Jeanne a fait son devoir, elle peut disparaître. Au cours d’un affrontement mineur avec les Bourguignons, elle est capturée, vendue aux Anglais, jugée, condamnée et brûlée sur le bûcher à Rouen le 30 mai 1431. La foi joue un rôle clé dans les destins tant de la Pucelle d’Orléans que d’Ecaterina Teodoroiu – mystique pour la première, patriotique pour la seconde. Sauver le pays est la mission pour laquelle toutes deux se pensaient appelées, mais dans le cas de Jeanne cette mission revêt une dimension divine, alors que pour Ecaterina elle prend la forme de la dévotion et du sacrifice de soi. De ce point de vue, elle est bien plus humaine. Elle n’entend pas de voix, ne rêve pas de saints, elle aime simplement sa famille, son village, son pays. Là où le divin semble avoir tracé le chemin de Jeanne d’Arc, Ecaterina assume elle-même sa mission, les ressorts de son action sont intérieurs, et non extérieurs, à sa volonté. De ce point de vue, elle se rapprocherait plutôt de Florence Nightingale, qui associait conscience et compassion. Florence Nightingale voit le jour au sein d’une famille anglaise aisée. Ses parents comptent garantir à leur fille une enfance heureuse et, plus tard, un mariage convenable. Mais leurs plans sont déjoués par l’ambitieuse jeune femme. A 17 ans, Florence a elle aussi une révélation. “Dieu m’a parlé et m’a pris à son service”, dira-t-elle plus tard. Malgré l’opposition de sa famille, la jeune femme part pour l’Allemagne, où elle se spécialise dans l’assistance médicale. A son retour, elle est nommée directrice de l’hôpital Harley Street, qu’elle modernise, le dotant de cuisines, d’ascenseurs, de toilettes. Mais ses vrais talents d’organisatrice se révèlent pendant la guerre de Crimée (1853-1856), qui oppose la Russie à une coalition regroupant l’Empire ottoman, la Grande-Bretagne, la France et le Piémont. Une guerre dure et sanglante, restée célèbre pour le terrible siège de Sébastopol, mais aussi pour l’abnégation dont fait preuve Florence Nightingale dans les hôpitaux de Scutari (quartier d’Istanbul), où étaient transférés les blessés. Avec son sens de l’organisation et l’application d’une hygiène stricte, elle parvient à faire chuter la mortalité hospitalière de 44 % à 2,2 % ! Car la grande majorité des patients qui mouraient à Scutari avant l’arrivée de Florence

Nightingale succombaient au typhus et du choléra, et non à des blessures reçues sur le champ de bataille. De retour en Grande-Bretagne, elle s’implique dans l’organisation du système de santé britannique, créant la première école laïque d’infirmières en 1865, la Liverpool Workhouse Infirmary. Florence Nightingale y donne des cours, collecte des fonds pour d’autres établissements de ce type, voyage en Inde et aux EtatsUnis et inspire même le Suisse Henri Dunant, le fondateur de la Croix-Rouge. —Dan Falcan Publié en mai

Sacrifice ECATERINA TEODOROIU (1894-1917)

DR

—Historia (extraits) Bucarest

Curieux personnage que cette jeune femme née à Targu Jiu, dans le sudouest de la Roumanie. Issue d’une famille paysanne, elle se destine à l’enseignement quand, en 1916, la Roumanie rejoint le camp des Alliés pendant la Première Guerre mondiale. Infirmière volontaire, émue par le sort des blessés, elle s’engage dans les unités de combat. Malgré les réticences de ses supérieurs, elle se couvre de gloire. Capturée, elle s’évade en tuant plusieurs soldats allemands. Blessée, décorée, elle est nommée sous-lieutenant et commande une section. La “Jeanne d’Arc roumaine” est tuée pendant la bataille de Marasesti, en septembre 1917. Objet d’un véritable culte dans les années 1930, puis récupérée par le communisme en tant qu’héroïne du peuple, elle a fait l’objet de trois films et de nombreux livres.

SUR NOTRE SITE courrierinternational.com “Ni vierges ni anges”. Retrouvez cet article d’Historia dans son intégralité pour en apprendre plus sur bien d’autres héroïnes de l’Histoire, en Roumanie et ailleurs.


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Courrier International du 4 juillet 2013 : Cuba, la couleur de l'argent

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