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N° 1178 du 30 mai au 5 juin 2013 courrierinternational.com Belgique : 3,90 €

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Etats-Unis Quand la terre se dérobe

SUÈDE— ÉMEUTES : À QUI LA FAUTE ? SYRIE-LIBAN— CHIITES ET SUNNITES AU BORD DE LA GUERRE ÉCOLOGIE— LE MYTHE D’UNE NATURE VIERGE

Le cri d’alarme de Paul Krugman

L’austérité

Eloge de l’indignation.

tue

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Le vrai bilan des cures de rigueur vu par la presse étrangère

noir


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Courrier international — no 1178 du 30 mai au 5 juin 2013

Sommaire

ÉDITORIAL ÉRIC CHOL

p.36

Les errements de Tina

L’AUSTÉRITÉ TUE

D

La rigueur ne pouvait qu’aggraver la récession, écrit Paul Krugman, Prix Nobel d’économie, dans la New York Review of Books. C’est même une question de vie ou de mort, affirment deux chercheurs américains qui ont étudié les conséquences sanitaires des politiques d’austérité.

FALCO

p.18

Etats-Unis Une espionne si secrète Pendant dix-sept ans, Ana Montes, l’enfant prodige du ministère de la Défense américain, celle que les services de renseignement surnommaient “la reine de Cuba”, a travaillé pour La Havane. Portrait d’une espionne hors norme dix ans après son arrestation, passée inaperçue en septembre 2001.

ANDY POTTS

epuis cinq ans, l’Europe vit sous le règne de Tina, déesse du pouvoir et de l’argent, symbole de la vertu et de la raison. D’apparence sévère, la divinité possède de grands talents, qu’elle exerce de son Olympe de Francfort ou de son refuge bruxellois. Munie de son bâton d’austérité, Tina a parcouru l’Europe, d’Athènes à Lisbonne, de Londres à Madrid, de Rome à Dublin, en distribuant à ses sujets souffrants des breuvages au goût amer. S’inspirant des faux médecins du XVIIe siècle, elle pratique abondamment les saignées et les amputations en répétant, telle une formule magique : “Le déficit, le déficit, vous dis-je.” Et tandis que le continent européen, amoindri par la maladie et les mauvais traitements, s’achemine vers un déclin inéluctable, Tina exulte, promettant des lendemains meilleurs en échange de toujours plus de rigueur. Et si la déesse capricieuse s’était trompée ? Si ses potions imbuvables n’étaient que du poison ? Car il ne faut pas s’appeler Argan, le malade imaginaire de Molière, pour comprendre que “[se] couper un bras et [se] crever un œil, afin que l’autre se porte mieux” relève au mieux de l’absurdité, au pire de la sorcellerie. La vérité, c’est que Tina n’est pas une déesse, elle est une sorcière. Aveuglée par ses pouvoirs, elle a répandu le mal. Il est grand temps de se débarrasser de Tina, au nom terriblement sinistre (There Is No Alternative). L’austérité, l’Europe l’a appris à ses dépens, est une arme fatale.

à la une

p.52

SUR NOTRE SITE

Floride : quand la terre se dérobe 360°

www.courrierinternational.com EN VIDÉO Les manières les plus originales de manifester pacifiquement en Espagne

FRANCE Nolife, la chaîne des geeks, vue par le magazine américain Kill Screen

Retrouvez Eric Chol chaque matin à 6 h 55, dans la chronique

Retrouvez-nous aussi sur Facebook, Twitter, Google+ et Pinterest

“Où va le monde” sur 101.1 FM

JON FLETCHER/AP-SIPA

RUSSIE Poutine veut éradiquer l’opium en Afghanistan (Nezavissimaïa Gazeta)

Un lac qui disparaît, un homme englouti par une faille apparue sous sa maison : l’envoyé spécial du New Yorker est parti enquêter sur les origines des dolines, ou “effondrements karstiques”, qui se multiplient dans l’Etat américain.

p.10

LATUFF

Europe La fin du modèle suédois ? Journaliste et écrivain suédois, Viggo Cavling décrypte dans le quotidien danois Politiken les émeutes qui ont éclaté récemment dans la banlieue de Stockholm.


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Courrier international — no 1178 du 30 mai au 5 juin 2013

Sommaire Les journalistes de Courrier international sélectionnent et traduisent plus de 1 500 sources du monde entier : journaux, sites, blogs, qui alimentent l’hebdomadaire et son site courrier international.com. Voici la liste exhaustive des sources que nous avons utilisées cette semaine : Aftonbladet Stockholm, quotidien. Asahi Shimbun Tokyo, quotidien. Bangkok Post Thaïlande, quotidien. BBC News Online (news.bbc.co.uk) Londres, en ligne. Carta Capital São Paulo, hebdomadaire. City Press Johannesburg, hebdomadaire. Corriere della Sera Milan, quotidien. Cuba Encuentro (www.cubaencuentro.com) Madrid, en ligne. The Daily Beast New York, en ligne. Daily Nation Nairobi, quotidien. L’Espresso Rome, hebdomadaire. Forum Jakarta, bimensuel. Gazeta.ru (www.gazeta.ru) Moscou, en ligne. De Groene Amsterdammer Pays-Bas, hebdomadaire. Al-Hayat Londres, quotidien. Hindustan Times New Delhi, quotidien. Huanqiu Shibao Pékin, quotidien. Kompas Jakarta, quotidien. Libya Herald Tripoli, quotidien. Mediaus (www.mediaus.co.kr) Séoul, en ligne. Miami New Times Etats-Unis, hebdomadaire. The New Yorker Etats-Unis, hebdomadaire. The New York Review of Books New York, bimensuel. The New York Times Etats-Unis, quotidien. Now. (now.mmedia.me/lb/ar) Beyrouth, en ligne. L’Orient-Le Jour Beyrouth, quotidien. Politiken Copenhague, quotidien. Le Potentiel Kinshasa, quotidien. Romania Libera Bucarest, hebdomadaire. Al-Shourouk Egypte, quotidien. The Star Nairobi, quotidien. Tempo Jakarta, hebdomadaire. La Vanguardia quotidien, Barcelone. The Washington Post Etats-Unis, quotidien. Yale Environment 360 New Haven, en ligne. Die Zeit Hambourg, hebdomadaire. Ziarul de Garda Chisinau, hebdomadaire.

← Toutes nos sources Chaque fois que vous rencontrez cette vignette, scannez-la et accédez à un contenu multimédia sur notre site courrierinternational.com (ici, la rubrique “Nos sources”).

—AMÉRIQUES

7 jours dans le monde 4. Inde. Les maoïstes ont déclaré la guerre 7. Portrait. Cécile Kyenge 8. Controverse. Les Blancs ontils un avenir en Afrique du Sud ?

18. Etats-Unis. Ana Montes, l’espionne cubaine deux fois secrète 20. Cuba. L’île va “danser la samba”

—ASIE

22. Corée du Sud. Hiroshima : un châtiment divin 24. Chine. Le rêve chinois incompris

—MOYEN-ORIENT

D’un continent à l’autre —EUROPE 10. Suède. Le modèle brisé 12. Russie. Eurovision : des chansons tellement politiques 14. Moldavie. Chisinau cédera-t-il aux sirènes de Moscou ? 15. Espagne. Hameaux à vendre

—FRANCE 16. Le suicidé bien français de Notre-Dame 17. Société. La mosquée “gay friendly” n’a pas que des amis

26. Syrie-Liban. Guerre entre chiites et sunnites 27. Monde arabe. Israël pas si haï que ça 27. Liban. J’irai voir L’Attentat

Dossier

36. L’austérité tue

Transversales 44. Ecologie. Naturel, vous avez dit naturel ? 46. Sciences. Quand le scorpion pique le cancer 48. Economie. Les jeunes immigrés européens, une aubaine 50. Médias. Le pionnier malaisien du journalisme en ligne 51. Signaux. En Italie, le pouvoir d’achat en berne

—AFRIQUE

29. Kenya. Nos députés sont des porcs 30. Libye. “Nous n’avons pas encore d’Etat” 31. RDC. Tutsis, rentrez chez vous !

—BELGIQUE 32. Censure au Parlement flamand

360º 52. Reportage. Floride : quand la terre fait pschitt 56. Plein écran. Une jeunesse birmane 58. Culture. Le pain quotidien des Egyptiens 60. Tendances. Couper l’herbe sous le pied aux promoteurs 62. Histoire. Le naturisme

Edité par Courrier international SA, société anonyme avec directoire et conseil de surveillance au capital de 106 400 €. Actionnaire La Société éditrice du Monde. Président du directoire, directeur de la publication : Antoine Laporte. Directeur de la rédaction, membre du directoire : Eric Chol. Conseil de surveillance : Louis Dreyfus, président. Dépôt légal Mai 2013. Commission paritaire n° 0712c82101. ISSN n°1154-516X Imprimé en France/Printed in France Rédaction 6-8, rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75212 Paris Cedex 13 Accueil 33 (0)1 46 46 16 00 Fax général 33 (0)1 46 46 16 01 Fax rédaction 33 (0)1 46 46 16 02 Site web www.courrierinternational. com courriel lecteurs@courrierinternational.com Directeur de la rédaction Eric Chol Rédacteurs en chef Jean-Hébert Armengaud (16 57), Claire Carrard (édition, 16 58), Odile Conseil (déléguée 16 27), Rédacteurs en chef adjoints Catherine André (16 78), Raymond Clarinard, Isabelle Lauze (hors-séries, 16 54). Assistante Dalila Bounekta (16 16) Rédactrice en chef technique Nathalie Pingaud (16 25) Direction artistique Sophie-Anne Delhomme (16 31) Directeur de la communication et du développement Alexandre Scher (16 15) Conception graphique Javier Errea Comunicación Europe Catherine André (coordination générale, 16 78), Danièle Renon (chef de service adjointe Europe, Allemagne, Autriche, Suisse alémanique, 16 22), Gerry Feehily (Royaume-Uni, Irlande, 16 95), Lucie Geffroy (Italie, 16 86), Nathalie Kantt (Espagne, Argentine, 16 68), Daniel Matias (Portugal, Brésil, 16 34), Iwona Ostapkowicz (Pologne, 16 74), Caroline Marcelin (chef de rubrique, France,17 30), Iulia Badea-Guéritée (Roumanie, Moldavie, 19 76), Wineke de Boer (PaysBas), Solveig Gram Jensen (Danemark, Norvège), Alexia Kefalas (Grèce, Chypre), Mehmet Koksal (Belgique), Kristina Rönnqvist (Suède), Alexandre Lévy (Bulgarie, coordination Balkans), Agnès Jarfas (Hongrie), Mandi Gueguen (Albanie, Kosovo), Miro Miceski (Macédoine), Martina Bulakova (République tchèque, Slovaquie), Kika Curovic (Serbie, Monténégro, Croatie, Bosnie-Herzégovine), Marielle Vitureau (Lituanie), Katerina Kesa (Estonie), Russie, est de l’Europe Laurence Habay (chef de service, 16 36), Alda Engoian (Caucase, Asie centrale), Larissa Kotelevets (Ukraine) Amériques Bérangère Cagnat (chef de service, Amérique du Nord, 16 14), Eric Pape (Etats-Unis, 16 95), Anne Proenza (chef de rubrique, Amérique latine, 16 76), Paul Jurgens (Brésil) Asie Agnès Gaudu (chef de service, Chine, Singapour, Taïwan, 16 39), Christine Chaumeau (Asie du Sud-Est, 16 24), Ingrid Therwath (Asie du Sud, 16 51), Ysana Takino (Japon, 16 38), Zhang Zhulin (Chine, 17 47), Elisabeth D. Inandiak (Indonésie), Jeong Eun-jin (Corées), Kazuhiko Yatabe (Japon) MoyenOrient Marc Saghié (chef de service, 16 69), Ghazal Golshiri (Iran), Pascal Fenaux (Israël), Philippe Mischkowsky (pays du Golfe), Pierre Vanrie (Turquie) Afrique Ousmane Ndiaye (chef de rubrique, 16 29), Hoda Saliby (chef de rubrique Maghreb, 16 35), Chawki Amari (Algérie), Sophie Bouillon (Afrique du Sud). Transversales Pascale Boyen (chef des informations, Economie, 16 47), Catherine Guichard (Economie, 16 04), Anh Hoà Truong (chef de rubrique Sciences et Innovation, 16 40), Gerry Feehily (Médias, 16 95), Virginie Lepetit (Signaux). Magazine 360° Marie Béloeil (chef des informations, 17 32), Viriginie Lepetit (chef de rubrique Tendances, 16 12), Claire Maupas (chef de rubrique Insolites 16 60), Raymond Clarinard (Histoire), Catherine Guichard. Ils et elles ont dit Iwona Ostapkowicz (chef de rubrique, 16 74) Site Internet Hamdam Mostafavi (chef des informations, responsable du web, 17 33), Carolin Lohrenz (chef d’édition, 19 77), Carole Lyon (rédactrice multimédia, 17 36), Paul Grisot (rédacteur multimédia, 17 48), Pierrick Van-Thé (webmestre, 16 82), Patricia Fernández Perez (marketing), Agence Courrier Sabine Grandadam (chef de service, 16 97) Traduction Raymond Clarinard (rédacteur en chef adjoint), Natalie Amargier (russe), Isabelle Boudon (anglais, allemand), Françoise Escande-Boggino (japonais, anglais), Caroline Lee (anglais, allemand, coréen), Françoise Lemoine-Minaudier (chinois), Julie Marcot (anglais, espagnol, portugais), Daniel Matias (portugais), Marie-Françoise Monthiers (japonais), Mikage Nagahama (japonais), Ngoc-Dung Phan (anglais, italien, vietnamien), Olivier Ragasol(anglais, espagnol), Danièle Renon (allemand), Mélanie Sinou (anglais, espagnol), Leslie Talaga (anglais, espagnol) Révision Jean-Luc Majouret (chef de service, 16 42), Marianne Bonneau, Philippe Czerepak, Fabienne Gérard, Françoise Picon, Philippe Planche, Emmanuel Tronquart (site Internet) Photographies, illustrations Pascal Philippe (chef de service, 16 41), Lidwine Kervella (16 10), Stéphanie Saindon (16 53) Maquette Bernadette Dremière (chef de service), Catherine Doutey, Nathalie Le Dréau, Gilles de Obaldia, Josiane Petricca, Denis Scudeller, Jonnathan Renaud-Badet, Alexandre Errichiello, Céline Merrien (colorisation) Cartographie Thierry Gauthé (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66) Calligraphie Hélène Ho (Chine), Abdollah Kiaie (Inde), Kyoko Mori (Japon) Informatique Denis Scudeller (16 84) Directeur de la production Olivier Mollé Fabrication Nathalie Communeau (directrice adjointe), Sarah Tréhin (responsable de fabrication). Impression, brochage Maury, 45330 Malesherbes. Ont participé à ce numéro Torunn Amiel, Edwige Benoit, Gilles Berton, Jean-Baptiste Bor, Sophie Bouillon, Chen Yan, Nicolas Gallet, Feriel Kolli, Jean-Baptiste Luciani, Laetitia Moreni, Valentine Morizot, Marianne Niosi, Chloé Paye, Camille Savage, Isabelle Taudière, Anne Thiaville, Nicole Thirion Secrétaire général Paul Chaine (17 46). Assistantes Natacha Scheubel (16 52), Sophie Nézet (partenariats, 16 99), Sophie Jan. Gestion Bénédicte Menault-Lenne (responsable, 16 13). Comptabilité 01 48 88 45 02. Responsable des droits Dalila Bounekta (16 16). Ventes au numéroResponsable publications :Brigitte Billiard. Direction des ventes au numéro: Hervé Bonnaud. Chef de produit : Jérôme Pons (0 805 05 01 47, fax : 01 57 28 21 40). Diffusion internationale : FranckOlivier Torro (01 57 28 32 22). PromotionChristiane Montillet. Marketing Sophie Gerbaud (directrice, 16 18), Véronique Lallemand (16 91), Lucie Torres (17 39), Romaïssa Cherbal (16 89).

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+ 32 2 744 44 33 Ouvert les jours ouvrables de 8h à 14h. Rue des Francs, 79 — 1040 Bruxelles Publicité RGP Luc Dumoulin Luc.dumoulin@rgp.be + 32 2 211 29 54 Services abonnements abonnements@saipm.com + 32 2 744 44 33 / Fax + 32 2 744 45 55 Libraires + 32 2 744 44 77 Impression Sodimco SA Directeur Eric Bouko + 32 2 793 36 70


4.

7 JOURS

Courrier international — no 1178 du 30 mai au 5 juin 2013

7 jours dans le monde. INDE

Les maoïstes ont déclaré la guerre

AP-SIPA

Le 25 mai, les insurgés naxalites ont attaqué un convoi transportant une centaine d’élus et d’officiels. Vingt-quatre personnes ont trouvé la mort. Pour l’Hindustan Times, c’est l’idée même de l’Inde qui est menacée.

↑ Des soldats indiens autour de l’une des victimes de l’attaque menée par les maoïstes le 25 mai dans l’Etat du Chhattisgarh.

—Hindustan Times New Delhi

L

’attentat abject [du 25 mai] contre un convoi d’élus locaux du Parti du Congrès par des insurgés maoïstes [qu’on désigne en Inde par le terme de naxalites, du nom du village où le mouvement est né, en 1967] dans l’Etat du Chhattisgarh [au centre du pays] doit être fermement condamné. Une centaine de maoïstes ont fait exploser un engin afin d’arrêter le convoi et ils ont ensuite tiré sur des hommes désarmés qui sortaient de leur véhicule pour se rendre. Cette attitude impitoyable en dit long sur l’état d’esprit des insurgés [qui se battent depuis plus de quarante-cinq ans dans

tout l’est de l’Inde]. Un grand nombre d’élus ont péri sous les balles. A l’heure où nous écrivons ces lignes, l’ancien ministre Vidya Charan Shukla se trouvait encore entre la vie et la mort. Les corps inanimés du président du Parti du Congrès au Chhattisgarh, Nand Kumar Patel, et son fils ont été retrouvés, aux côtés des corps de huit autres élus, dans la vallée de Jiram, à Bastar. Ceux qui doutaient encore de la réalité de cette guerre civile fomentée par les maoïstes ont désormais les yeux dessillés. Il ne s’agit plus de simples affrontements entre maoïstes, police et paramilitaires. C’est une guerre totale contre la République indienne. En s’en prenant ainsi à

la classe politique, les maoïstes ont voulu faire savoir qu’ils ne feraient pas de quartier et se battraient jusqu’à la mort. Pourtant l’élimination des insurgés maoïstes doit se faire prudemment. Les civils innocents, pour une large majorité de pauvres gens des régions tribales, ne doivent pas avoir à payer un lourd tribut. Et leurs conditions de vie ainsi que celles de leurs enfants doivent être préservées. Pour y parvenir, les forces de sécurité doivent obtenir au plus vite des informations crédibles sur le terrain. Il est tout de même scandaleux que les forces de sécurité accompagnant le convoi aient tout ignoré de la présence d’une centaine d’insurgés dans la région. Cette

516 461 euros, c’est le prix auquel s’est envolé un Apple I lors d’une vente aux enchères qui s’est tenue à Cologne le 25 mai. Il s’agit du tout premier Apple, fabriqué dans un garage, comme le veut la légende, et commercialisé en 1976 au prix de 666,66 dollars. Le Spiegel Online précise que

l’acheteur, un Asiatique, a souhaité rester anonyme, et que le précédent record pour cette machine peu glamour, établi dans la même maison de vente aux enchères, avait atteint l’an dernier 490 000 euros. Il n’y aurait plus que 6 exemplaires de l’Apple I en état de fonctionner dans le monde.

embuscade montre bien à quel point les maoïstes sont organisés et ne rend que plus flagrant le manque de coordination entre les forces de sécurité des différents Etats [de l’Union indienne]. Toute tentative du gouvernement fédéral pour mettre en place un organisme central d’investigation et de coordination se heurte aux plus vives protestations de la part des différents gouvernements des Etats fédérés, qui y voient une forme d’ingérence. Il est pourtant clair désormais que les maoïstes ne se battent plus pour la mainmise sur les Etats du Chhattisgarh, d’Orissa ou du Jharkhand. Ils veulent prendre le contrôle du pays tout entier. L’un des dirigeants locaux du Parti du Congrès, Mahendra Karma, a lui aussi été tué dans cette embuscade. Farouchement opposé aux maoïstes, il était le fondateur du mouvement très controversé Salwa Judum [Chasseurs de paix, une milice privée antinaxalite], des citoyens armés par l’Etat du Chhattisgarh pour repousser les maoïstes. Ce mouvement avait été démantelé [en juillet 2011] par la Cour suprême, qui avait jugé ce genre de milices locales illégales et anticonstitutionnelles. La répression antidémocratique n’est pas une solution. Laissons ces méthodes aux maoïstes. L’Etat indien ne doit pas se battre avec les mêmes armes puisqu’il se bat au nom de la liberté, de l’égalité et de la démocratie. Au nom de l’idée de l’Inde.

SOURCE HINDUSTAN TIMES New Delhi, Inde Quotidien, 1 143 000 ex. Fondé en 1924, c’est de loin le journal le plus populaire à New Delhi, et il reste aujourd’hui encore le grand rival du Times of India. Son ton sobre explique sans conteste son succès. Il est plutôt conservateur.

Un accord prometteur COLOMBIE —“La paix avance”, titre le quotidien colombien El Espectador après l’annonce, le 26 mai, d’un accord entre le gouvernement colombien et les Farc sur le premier point d’une liste de sujets négociés depuis novembre

dernier à La Havane. L’accord porte sur les questions agraires. Il mettra notamment en place un programme de régularisation de la propriété des terres. La question du développement rural était la cause même du début de la guérilla, il y a quarante-neuf ans, dans ce pays où la moitié des terres est aux mains d’à peine 1 % de la population.


7 JOURS.

Courrier international — no 1178 du 30 mai au 5 juin 2013

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GASTRONOMIE

Sans toit et sans ballon

FOOTBALL—“Les sans-abri du monde entier sont attendus à Poznan, pour qu’on porte un autre regard sur eux”, explique le quotidien Gazeta Wyborcza, en précisant cependant que le Mondial de foot des sansabri, prévu cet été pourrait être annulé faute de financements : il manque à ce jour 62 500 euros, sur un budget total de 250 000 euros. “En Pologne, personne ne veut aider les SDF. Ils sont vus de façon stéréotypée, comme des individus ivres, sales et agressifs”, explique Maciej Gudra, de l’association Equipe nationale des sans-abri. Rio de Janeiro et Paris ont déjà accueilli cette compétition.

Coup de torchon LIBYE—“Le président du Congrès général national (CGN), Mohamed Al-Megaryef, a présenté sa démission”, rapporte Al-Hayat le 28 mai. Cette décision a été prise en application de la loi interdisant à tous ceux qui ont occupé des postes à responsabilités sous le règne de Kadhafi d’accéder à des postes officiels. Elu en

août 2012 à la tête du CGN, AlMegaryef est concerné par cette loi : il a été ambassadeur en Inde dans les années 1980. Mais il avait ensuite fait défection et rejoint l’opposition ; pendant ses années d’exil, il avait fondé avec d’autres dissidents le Front de salut national libyen (FSNL). “Il aurait pu négocier son maintien à son poste, mais il a préféré se conformer aux termes de cette loi votée par les députés du CGN, même si cette démission signifie la fin de son avenir politique”, souligne le quotidien panarabe.

← Dessin d’Ajubel, Espagne.

La pizza arrive, elle est en cours d’impression ! Les imprimantes 3D vont servir des repas aux astronautes – la Nasa y travaille. Et, pourquoi pas, nourrir l’humanité.

Bouteflika et le néant ALGÉRIE—“L’après-Bouteflika a commencé”, affirme El-Watan à la une de son édition du 27 mai. “Absent depuis un mois pour des soins en France, Bouteflika est-il en mesure de gérer les affaires du pays jusqu’en avril 2014 [date prévue pour la présidentielle] ?” s’interroge le quotidien. Mais “le président Bouteflika a tellement verrouillé le champ politique qu’il n’a laissé aucun espace à la construction d’une alternative politique ni même au débat sur l’avenir du pays”. Pendant ce temps, le Premier ministre, Abdelmalek Sellal, “sillonne le pays pour faire face aux mouvements sociaux [qui se multiplient], aux manifestations des chômeurs dans le Sud, aux grèves dans les secteurs de l’éducation et de la santé, remplissant le vide sidéral laissé par un président omnipotent”.

→ Dessin d’Aguilar, Espagne.

SUIVEZ -LES Journalistes, experts, militants, groupes ou responsables politiques : ils sont sur les réseaux sociaux. A suivre !

L

a fabrication de plats cuisinés figure parmi les nombreuses applications que pourrait avoir l’impression en trois dimensions (3D). “Il est étonnant de voir ce que l’on peut d’ores et déjà produire : des chaussures sur mesure, une batterie zincmanganèse en état de marche ou la carrosserie d’un bolide écologique”, écrit le quotidien suisse Le Temps. Cette technique, qui consiste à utiliser des modèles numérisés pour matérialiser des objets, couche par couche, pourrait aussi servir à la Nasa, qui cherche des moyens pour nourrir pendant des années les équipages des missions habitées sur Mars. Une entreprise du Texas s’est ainsi vu attribuer le 22 mai une subvention de 125 000 dollars pour “développer une imprimante 3D susceptible de produire des plats ‘nourrissants et goûteux’ pour les astronautes”, relate The Washington Post. Les rations utilisées

aujourd’hui lors des missions spatiales, outre qu’elles sont peu appétissantes et manquent singulièrement de variété, “voient leurs nutriments se dégrader rapidement”, précise le quotidien américain. Pour fabriquer les aliments, les imprimantes 3D utiliseront “des poudres fabriquées à partir d’algues, d’insectes ou de plantes, qui pourront vous imprimer une pizza margherita”, renchérit The Times – la pizza sera en effet le premier type d’aliment visé, prédestinée à l’impression 3D puisqu’elle se compose déjà d’une série de couches : la pâte, la sauce, le fromage. Mais, au-delà de cette application, l’impression d’aliments “serait susceptible de faire faire un pas de géant à l’humanité”, poursuit le quotidien britannique : “Imprimer la nourriture permettrait de nourrir la population mondiale, qui atteindra les 12 milliards d’ici à la fin du siècle”.

Mark Hirsch @markhirschphoto Ce photographe américain installé dans l’Iowa vient de publier un livre intitulé That Tree, “Cet arbre”, qui recense ses photographies d’un chêne prises au long de l’année 2012 avec un iPhone 4 (en anglais).

Le compte d’un mouvement né dans le sillage d’Occupy Wall Street et qui figure parmi ceux qui appelaient manifester le 25 mai, partout dans le monde, contre le géant des OGM. Deux millions de personnes ont répondu à l’appel (en anglais).

Mashable @mashable Ce compte – et le site associé – est l’un des plus influents en matière de techno business. Il propose à la génération branchée “des informations, des ressources, des sources d’inspiration et du fun” (en anglais).

avec Christophe Moulin et Eric Chol En direct vendredi à 17 h 10, Samedi à 21 h 10, et dimanche 14 h 10 et 17 h 10. L’actualité française vue de l’étranger chaque semaine avec

Ibo Ogretmen / LCI

Occupy Monsanto @gmo917

Vu d’ailleurs


6.

7 JOURS

Courrier international — no 1178 du 30 mai au 5 juin 2013

LE GRAPHE DE LA SEMAINE

ILS PARLENT DE NOUS

DES DRONES EN MOINS, DES RÈGLES EN PLUS

MASSIMO NAVA, correspondant du quotidien italien Corriere della Sera

“Un manque de transparence dans l’affaire Lagarde”

OBAMA

BUSH

849

549

517

306

301

94 7 1

15

2004

2005

3

2 2006

122 63

4 2007

37

54

2008

2009

2010

73 2011

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69

2012

2013

12 DR

Nombre de morts causées par les drones au Pakistan Nombre de frappes de drones au Pakistan

SOURCES : “FINANCIAL TIMES”, NEW AMERICA FOUNDATION

Dans un discours qu’il a tenu le 23 mai, Barack Obama a annoncé son intention d’encadrer strictement l’utilisation des drones. Les cibles devront dorénavant avoir été considérées comme une “menace imminente et continue contre les Etats-Unis”, écrit The New York Times. “Dans le feu du débat sur la légalité, le caractère moral et l’efficacité de ces armes, on s’est à peine rendu compte que les frappes sont déjà fortement en baisse”, précise le quotidien. Les frappes de drones ont diminué non seulement au Pakistan mais également au Yémen (42 en 2012 ; 10 au 20 mai 2013). En Somalie, aucune frappe n’a été effectuée depuis plus d’un an.

KIYOSHI OTA/GETTY IMAGES/AFP

Ça craque pour le maire

d’une opposante un 8 mars ou se faire expulser de divers événements pour “troubles à l’ordre public”.

CANADA—Rob Forb, le maire de

Leur école est en Lego DANEMARK—Le milliardaire Kjeld Kirk Kristiansen, petit-fils du fondateur de Lego, s’apprête à ouvrir dans la commune rurale de Billund une école internationale basée sur la pédagogie Montessori, dont les activités pédagogiques utiliseront largement les cubes de construction qui ont fait la renommée de la marque. “Il s’agira cependant d’une véritable école, fonctionnant selon les normes du système scolaire danois”, précise l’hebdomadaire américain The Atlantic. Elle accueillera à la rentrée prochaine les enfants de 3 à 7 ans (une moitié de Danois, une moitié d’étrangers) ; les 8-13 ans pourront y suivre leur scolarité à partir de 2015.

Toronto, est depuis une dizaine de jours au centre d’une vilaine affaire. Accusé par le quotidien Toronto Star et par le site d’information populaire américain Gawker d’avoir fumé du crack en compagnie de dealers, le maire se défend vertement, affirmant que la vidéo citée par ses accusateurs n’existe pas. Gawker a lancé une campagne de financement participatif pour recueillir 200 000 dollars afin d’acheter la vidéo en question aux dealers supposés la détenir. Il a annoncé le 27 mai avoir réuni la somme, mais le responsable du site a reconnu n’être pas certain de pouvoir entrer en contact avec les possesseurs de la vidéo. Dans l’intervalle, deux proches de Rob Ford – son attaché de presse et l’adjoint de celuici – ont remis leur démission, le 27 mai également. Rob Ford est connu pour ses dérapages. Le site du New York Magazine a rappelé quelques-unes de ses “actions d’éclat”, comme conduire à plus de 100 kilomètres/heure sur l’autoroute en lisant, tripoter les fesses

Chez les scouts, c’est plus gay Scouts d’Amérique ont officiellement mis fin le 23 mai à l’interdiction faite aux jeunes homosexuels de participer à leurs activités”, écrit The New York Times – une décision “prise après des années de résistance et à l’issue d’un débat interne dévastateur”. Plus de 60 % des 1 400 bénévoles responsables du mouvement se sont prononcés en faveur de l’abandon de cette mesure discriminatoire, qui faisait que plusieurs sponsors, dont Merck et la Fondation Intel, avaient depuis plusieurs années cessé de le financer. Boy Scouts of America est l’un des plus importants mouvements de jeunesse aux Etats-Unis. Il revendique 2,7  millions de jeunes adhérents. ÉTATS-UNIS —“Les

↓ Dessin de Martirena, Cuba.

La directrice du FMI n’a pas été mise en examen mais a été placée sous le statut de témoin assisté dans l’affaire Tapie. Quelle est votre réaction ? Sur le plan strictement judiciaire, je n’ai pas de commentaires à faire : les juges font leur travail et Christine Lagarde, comme tous les citoyens, bénéficie de la présomption d’innocence. Sur un plan moral, en revanche, on peut s’interroger sur cette affaire, sur une attitude qui semble exagérément bienveillante à l’égard de Bernard Tapie [qui a touché 400 millions dans le cadre de l’arbitrage décidé par Lagarde, alors ministre de l’Economie]. Et sur le plan politique, enfin, de vraies questions méritent d’être posées concernant Christine Lagarde, chef de l’économie française à l’époque, sur l’absence de transparence de l’affaire, qui suscite des doutes. Pensez-vous que Christine Lagarde ait bénéficié d’indulgence ? On est loin, en tout cas, de la “République exemplaire” de Hollande, qui n’a à voir ni avec la justice ni avec la morale, mais avec la politique. En évitant une mise en examen à Christine Lagarde, on a certes évité la polémique sur son maintien ou non à la tête du FMI. Mais sur le plan intérieur, quand on demande aux citoyens de faire des efforts, on ne peut pas leur demander de tout accepter. Même si l’on suppose que l’indemnisation de Tapie s’est faite dans les règles, il y a tellement de citoyens qui attendent que la justice s’occupe d’eux, qui attendent eux aussi d’être dédommagés, que leur ressentiment peut se concevoir. Certains disent de Christine Lagarde qu’elle ferait une bonne candidate à la présidentielle de 2017. Qu’en pensez-vous ? Je ne crois pas qu’elle ait des ambitions aussi importantes. Et puis ce n’est pas le moment : l’avenir de la politique se joue aujourd’hui à une semaine, à un mois… Je pense qu’à l’UMP la bataille de 2017 se jouera entre Fillon et Copé.

Le vrai Pablo Scholtz RECTIFICATIF – Une malheureuse confusion nous a fait publier la semaine dernière dans la rubrique “Ils parlent de nous” la photo d’un individu présenté comme Pablo Scholtz, journaliste du quotidien argentin Clarín. Or, l’homme sur la photo n’était pas Pablo Scholtz. Le vrai, le voici – avec toutes nos excuses.


Courrier international – n° 1178 du 30 mai au 5 juin 2013

7 JOURS.

7

ILS/ELLES ONT DIT

Cécile Kyenge Un vaccin contre le racisme

—L’Espresso Rome

S

on nom est à la fois le plus imprononçable et le plus doux, du moins aux oreilles du Parti démocrate [PD, centre gauche], parmi ceux qui composent le gouvernement Letta. Premier ministre à la peau noire de l’histoire italienne (“Je ne suis pas une femme de couleur, je suis une femme noire”, souligne-t-elle), Cécile Kyenge est un hymne vivant à l’intégration et à l’antiracisme. Elle est l’incarnation du cheval de bataille démocrate, de la proposition la plus progressiste faite par le PD durant la campagne électorale : le droit du sol, cette loi sur la nationalité que Pier Luigi Bersani [secrétaire général du PD] avait placée au premier rang de ses priorités. Peu importe à présent que le droit du sol finisse, selon toute probabilité, par être abandonné. Peu importe que Cécile Kyenge elle-même ait désormais mis de l’eau dans son vin. “Une modification législative, a-t-elle expliqué devant l’hémicycle, ne peut advenir que dans un cadre graduel de concertation avec l’ensemble des forces politiques et en accord avec tous les ministres.” Mme Kyenge est loin d’être une potiche. Elle n’est pas seulement cette figure emblématique capable de susciter l’enthousiasme : elle s’occupe véritablement d’immigration et d’intégration, professionnellement – comme médecin – et politiquement, à la fois comme dirigeante du PD, comme conseillère générale de Modène et comme porte-parole du réseau Primo Marzo [1er mars], qui promeut [chaque année le 1er mars] la grève des étrangers illégaux [pour montrer leur poids dans l’économie]. Elle est pourtant souvent rabaissée au rang de ministre cache-sexe

“Les gens croient à tort que nous faisons tout pour éviter à nos clients de payer trop d’impôts.” Bill Dodwell, chargé de la politique fiscale chez Deloitte, un des leaders mondiaux de l’audit. (New Statesman, Londres)

Elle est, en Italie, la première personne noire à devenir ministre. Ce qui lui vaut d’être insultée par l’extrême droite, mais fait d’elle une figure emblématique, seule capable de susciter l’enthousiasme dans un gouvernement gris. d’un gouvernement par ailleurs indigeste. Kyenge : tout le monde écorche son nom, à commencer par le secrétaire général de la présidence de la République, Donato Marra, le jour du serment au palais du Quirinal. Visiblement embarrassé, il choisit la prononciation la plus douce, à la française – à tort : Kyenge se lit Kièngué. Et c’est probablement pour ne prendre aucun risque qu’Enrico Letta l’appelle exclusivement par son prénom, “Cécile”. Sa couleur de peau lui assurait déjà auprès de l’électorat du PD un avantage sur ses piteux rivaux. Mais Mario Borghezio, l’eurodéputé de la Ligue du Nord, s’est chargé de faire grimper encore la cote de la ministre. Ses insultes sont devenues pour “Cécile” une véritable médaille du mérite et ont déclenché une réaction mêlant solidarité et fierté au sein de la famille PD. “C’est le gouvernement du ‘bonga bonga’ [allusion au ‘bungabunga’ de Berlusconi et à ses pratiques sexuelles débridées, supposément

Ministre de l’Intégration en Italie, Cécile Kyenge est médecin ophtalmologue ; elle est entrée en politique il y a huit ans, lorsqu’elle a été élue conseillère municipale à Modène. Italienne par mariage et mère de deux adolescents, elle est née au Congo belge (actuelle RDC) il y a quarantehuit ans. ↙ Cécile Kyenge. Dessin de Hajo, Amsterdam, pour Courrier international.

originaires d’Afrique], a déclaré Borghezio. Kyenge veut nous imposer ses traditions tribales, celles du Congo.” Et le député a répondu aux animateurs de l’émission La Zanzara [Le moustique] qui lui rappelaient la nationalité de Cécile Kyenge : “Elle est italienne ? Voilà à quoi en est réduit ce pays, les lois sont faites à la mords-moi-le-nœud.” Forza Nuova [Force nouvelle, parti d’extrême droite] s’est chargé à son tour de consolider le mythe Cécile Kyenge. Dans la nuit du 16 mai, les sièges régionaux du PD ont été pris pour cible. Dans de nombreuses villes, on a retrouvé devant les portes closes maculées de peinture rouge sang une pioche, un drapeau italien ensanglanté et une pancarte : “L’immigration tue. Kyenge démission !” [Quelques jours auparavant, un Ghanéen pris de folie avait frappé à coups de pioche plusieurs passants dans les rues d’une petite ville de la périphérie de Milan, faisant trois morts et plusieurs blessés.] Nouvelle confirmation de la beauté et de la puissance symbolique de sa nomination  : elle déchaîne les instincts racistes, elle est le meilleur vaccin contre le racisme. Elle a reçu des marques de solidarité unanimes, même de la part de ceux qui ont décidé de ne pas accorder leur confiance au gouvernement. Et c’est peut-être pour ne pas décevoir tant d’attentes que Cécile Kyenge ne cesse de répéter ses intentions, sous les applaudissements des électeurs et des militants PD désormais à bout, à commencer par l’abolition du délit de clandestinité et le droit du sol. Pourtant, son ton se fait chaque jour moins impérieux face aux réserves de ses collègues du gouvernement. Le délit de clandestinité “devrait être abrogé”, modère-t-elle. Et elle concède à propos de la nationalité : “Difficile de dire si j’y arriverai : pour faire approuver la loi, il faut miser sur le bon sens et le dialogue. Il faut trouver des personnes sensibles.” —Luca Sappino

ILLUMINÉ

“Selon ma femme, la septième évaluation de la troïka est inspirée par la Vierge de Fátima”, a déclaré Anibal Cavaco Silva, président du Portugal, à propos du nouveau plan d’austérité que doit adopter le pays. Le 13 mai 1917, la Vierge de Fátima aurait communiqué à un groupe d’enfants des prophéties apocalyptiques ; la troïka a rendu sa copie quatre-vingtseize ans plus tard, jour pour jour. (Público, Lisbonne)

DANGEREUX

“Si nous ne réagissons pas maintenant, on ne pourra plus arrêter le processus. Dans l’ancienne capitale, Almaty, il y a vingt clubs homos, et dans la nouvelle, Astana, déjà quatre. Il faut une loi qui permette de criminaliser l’homosexualité.” Aldan Smaïl, député kazakh. (KTK, Astana)

PSYCHOLOGUE

“Le problème de Bachar est que sa mère est toujours vivante.” Selon Ahmet Davutoglu, chef de la diplomatie turque, le dictateur syrien Bachar El-Assad serait téléguidé par sa mère, Anisseh. (Milliyet, Istanbul)

STÉRÉOTYPÉ

“Etes-vous ici pour la cueillette des framboises ?” a demandé le prince Philippe à un homme d’origine polonaise lors de sa visite à l’université de Cambridge. Pas de chance, celui-ci n’était pas un saisonnier, mais un scientifique du laboratoire de biologie moléculaire. (Cambridge News, Royaume-Uni)

SAGACE

“On est en train de remplir le port d’Anvers d’éoliennes, alors qu’il y a des industries chimiques juste à côté. Si un accident se produit via un bris de pale, ce sera une guillotine”,

PHOTOS DR

ILS FONT L’ACTUALITÉ

FINAUD

explique Jan Bens, le patron de l’Agence fédérale de contrôle nucléaire en Belgique. (De Morgen, Bruxelles)


8.

7 JOURS

Courrier international — no 1178 du 30 mai au 5 juin 2013 ↓ Dessin de Beppe Giacobbe, Italie.

CONTROVERSE

Les Blancs ont-ils un avenir en Afrique du Sud? L’article de BBC News qui posait récemment la question, en y répondant par la négative, a suscité de fortes réactions dans ce pays où la question des races et des inégalités – en matière d’éducation et de richesse – reste omniprésente.

NON

Ils se sentent vulnérables —BBC News Online (extraits) Londres

T

out le monde ici, quelle que soit sa couleur, vous dira que les Blancs ont encore le vent en poupe. Ce sont eux qui dirigent l’économie. Ils jouissent d’une influence disproportionnée en politique et dans les médias. Ils ont toujours les meilleures maisons et la plupart des meilleurs emplois. Tout cela est vrai, mais ce n’est qu’un aspect de la question. Dès qu’on gratte un peu, on trouve de la pauvreté et un sentiment croissant de vulnérabilité. Seules certaines franges de la communauté blanche ont vraiment un avenir ici : les éléments les plus aisés et les plus adaptables. Les Blancs de la classe ouvrière, qui sont pour la plupart néerlandophones [c’est-à-dire les Afrikaners, qui représentent un peu plus de 6 % de la population du pays et 70 % de sa population blanche (les autres Blancs sont des anglophones)], traversent une crise profonde. Mais on ne verra rien là-dessus dans les journaux ou à la télévision parce que leur triste sort semble tirer son origine du sombre passé de l’Afrique du Sud, un passé que chacun, blanc ou noir, aimerait oublier. Selon le militant politique Mandla Nyaqela, ce phénomène est une conséquence de l’égoïsme et de l’extrême violence dont la population noire a fait l’objet sous le régime de l’apartheid. “Les Blancs en ressentent les effets aujourd’hui, même s’ils possèdent toujours une part complètement disproportionnée de la richesse sud-africaine”, déclare-t-il. C’est peut-être vrai, mais ceux qui souffrent aujourd’hui sont les membres les plus faibles

et les plus vulnérables de la communauté blanche. Ernst Roets, qui milite à l’AfriForum [une association de défense des Afrikaners], m’emmène dans un camp de squatteurs de la périphérie de Pretoria, la capitale. Un bidonville blanc. Il y a des voitures cassées et de vieux meubles partout. Derrière les cabanes de bois s’étendent des fossés et des mares remplis d’une eau croupie où les moustiques pullulent. Le camp ne dispose que de deux toilettes basiques. Selon Roets, on compte 80 campements informels blancs – dont beaucoup sont plus grands que celui-ci, rien que dans la région de Pretoria. Jusqu’à 400 000 Blancs pauvres vivraient dans des conditions similaires dans tout le pays. Les Blancs peu qualifiés ont peu de chances de trouver un emploi quand tant de Sud-Africains noirs sont au chômage. Mais un autre groupe d’Afrikaners blancs, situé bien plus haut dans l’échelle sociale, est gravement menacé – cette fois littéralement. Il ne se passe pratiquement pas une semaine sans que la presse rapporte des meurtres de fermiers blancs, même si on n’en entend pas beaucoup parler dans les médias hors d’Afrique du Sud. Les fermiers blancs ont deux fois plus de risques de se faire tuer que les policiers, qui ont pourtant une vie particulièrement dangereuse. Les meurtres de fermiers sont souvent extrêmement violents. L’association d’Ernst Roets a publié les noms de plus de 2 000 personnes qui se sont fait assassiner au cours des vingt dernières années. Les autorités refusent jusqu’à présent de faire de la résolution et de la prévention de ces meurtres une priorité. Il y avait jadis 60 000 fermiers blancs en Afrique du Sud. Ce chiffre a diminué de moitié en vingt ans. Dans l’ancien temps, l’apartheid s’occupait des Blancs et ne faisait pas grand-chose pour les autres. Aujourd’hui les Blancs doivent se débrouiller seuls. Ceux qui s’adaptent et réussissent ont assurément un avenir. Les autres n’ont aucune garantie. —John Simpson

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OUI

La fin de l’apartheid leur a été profitable —City Press (extraits) Johannesburg

L

es Blancs sont nombreux, en Afrique du Sud, à affirmer que la transition de 1994 a été pour eux une période difficile, avec des politiques d’égalité et d’accès au droit qui leur auraient fermé de nombreux débouchés économiques. Certains assurent même que, depuis, les chiffres de la pauvreté et du chômage se sont envolés dans la population blanche. L’Institut sud-africain des relations raciales vient pourtant de publier des statistiques qui révèlent une réalité toute différente. Au lendemain de la transition, 75 % de la population blanche du pays avait le matric [l’équivalent du baccalauréat], et seulement 10  % un diplôme d’études supérieures. En 2012, la quasitotalité des enfants blancs ont passé le matric, et 60 % des 20-24 ans suivaient des études supérieures. Du côté de la population noire, en revanche, moins de 50 % des enfants vont aujourd’hui jusqu’au matric et seuls 14 % des 20-24 ans suivent un cursus dans le supérieur. Entre 1994 et 2012, le taux de chômage chez les Blancs est passé de 3 % à 5,7 %. La hausse est donc sensible, mais ce taux reste remarquablement bas comparé à la moyenne nationale : en 2012, il atteignait 29 % chez les Sud-Africains noirs. En somme, un Noir a cinq fois plus de risques d’être au chômage qu’un Blanc. A première vue, ce niveau modéré du chômage blanc semble en contradiction avec la sortie massive de cette population de la fonction publique [où des quotas de

postes ont été attribués aux Noirs], mais aussi avec la diversité accrue dans l’emploi au sein des grandes entreprises. L’illustre historien Hermann Giliomee éclaire bien ce paradoxe dans son ouvrage The Afrikaners : “En 1994, 75 % de la population blanche affichant plus de 500 000 rands de revenu annuel [40 000 euros] étaient des employés, rémunérés en salaires et en primes. En 2009, le panorama avait radicalement changé, puisque 75 % des Blancs dans cette catégorie de revenus étaient désormais des travailleurs indépendants, soit chefs d’entreprise, soit consultants.” L’Afrique du Sud n’ayant pas de définition officielle du seuil de pauvreté, nous le placerons à 5 000 rands de revenus mensuels [400 euros] pour un ménage. Avec cette référence, on constate un recul de la proportion de Blancs vivant dans la pauvreté, qui est passée de 2 % en 1994 à moins de 1 % en 2012. S’ils enregistrent aussi une baisse, de 50 % en 1994 à 45 % en 2012, les chiffres concernant les Noirs restent nettement plus élevés. Les chiffres que nous venons de rappeler ici nous conduisent à deux conclusions nouvelles sur le sort des Blancs en Afrique du Sud depuis l’avènement de la démocratie. Tout d’abord, le niveau d’éducation des Sud-Africains blancs a très rapidement progressé depuis la fin de l’apartheid, et cette population est aujourd’hui quatre fois plus présente dans l’enseignement supérieur que la population noire, dont le niveau d’instruction est scandaleusement bas. Par ailleurs, les politiques d’égalité de l’emploi et d’accès au droit n’ont pas poussé les Blancs vers le chômage et la pauvreté : les Blancs d’Afrique du Sud sont plus nombreux à avoir un emploi que la population des grandes économies mondiales. Certes, l’Histoire retiendra que la transition de 1994 a libéré les Noirs de l’oppression, mais elle devrait aussi rappeler que les Blancs ont également été libérés. Libérés, pour commencer, de la culpabilité et du statut de parias que leur valaient l’instauration de l’apartheid et le soutien qu’ils lui apportaient. Affranchis, aussi, de la mauvaise situation économique qu’ils avaient ainsi favorisée, marquée par une faible croissance qui, ironie du sort, entravait systématiquement la progression de leur propre niveau de vie. Délivrés, également, de l’idée d’un Etat veillant à la sauvegarde de leurs propres intérêts. Car c’est là l’un des grands paradoxes nés de la transition de 1994 : alors que la politique de l’Etat se réorientait au profit des progrès économiques des Noirs, les Blancs se sont vu pousser vers la création d’entreprises et, par là même, vers le maintien de l’avantage économique relatif dont ils n’ont jamais cessé de jouir. —Frans Cronje* * Vice-président de l’Institut sud-africain des relations raciales.


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10.

Courrier international — no 1178 du 30 mai au 5 juin 2013

d’un continent. à l’autre

Europe ..........10 France ..........16 Amériques .......18 Asie ............22 Moyen-Orient ....26 Afrique .........29

europe

Suède. Le modèle brisé Les violences dans les banlieues de Stockholm sont la conséquence d’un espoir envolé, celui d’une société de progrès et de prospérité pour tous. Un journaliste suédois qui a grandi dans un quartier aujourd’hui déshérité témoigne.

— Politiken Copenhague

V

oilà une semaine que les émeutes ont éclaté à Husby, dans la banlieue [nordouest] de Stockholm. Les violences, largement relayées par les médias, se sont poursuivies la nuit suivante, et le troisième jour elles s’étaient propagées jusqu’aux localités voisines de Rinkeby et Tensta, à l’ouest de Stockholm, et de Hagsätra et Fruängen, au sud de la capitale. Ces agglomérations avaient toutes été construites dans le cadre du Miljonprogrammet, un programme de construction de 1 million de logements en Suède de 1965 à 1975. Un grand nombre de ces cités ont été baptisées de noms poétiques, comme Lindängen [le Pré aux tilleuls] à Malmö et Hammarkullen [La Colline au marteau] à Göteborg. Lorsqu’elle rencontra mon père, à la fin des années 1960, ma mère habitait Fruängen, dans un bâtiment bas qui venait d’être construit. Mon père, lui, vivait à Copenhague. Le jeune couple trouva un compromis et s’installa à Malmö, dans le quartier de Rosengård [la Roseraie] (sans doute le plus joli nom jamais donné à un quartier).

Après ma naissance, en novembre 1969, notre famille emménagea dans un immeuble du quartier de Herrgården. Une des histoires souvent racontées dans ma famille est celle du premier trajet en autobus de ma mère jusqu’à Rosengård, plein de rêves et d’espoirs. Aujourd’hui, le quartier de Herrgården est classé par l’Union européenne comme faisant partie des agglomérations les plus pauvres d’Europe. A la naissance de ma petite sœur, notre père réussit à obtenir un trois-pièces au quinzième et dernier étage d’un immeuble neuf, après avoir invité à déjeuner l’employé de la coopérative d’habitation HSB. Du balcon, il pouvait voir l’Øresund [le détroit qui sépare le Danemark et la Suède], et même apercevoir son ancien appartement de l’immeuble Domus Portus, dans le quartier d’Østerbro, à Copenhague. Mes deux parents appartiennent à des familles aisées. Mon grandpère paternel est rédacteur à Politiken [quotidien danois], tandis que mon grand-père maternel est juge de district à Ängelholm [dans le sud de la Suède]. Sans que cela soit explicitement évoqué à la maison, ma mère et mon père sont emportés par le

grand élan de nivellement qui caractérise la Suède d’après-guerre. Le Premier ministre Olof Palme suit lui aussi le mouvement : avec sa femme Lisbet, issue de la noblesse suédoise, il abandonne le quartier paisible de son enfance, Östermalm [quartier chic du centre-ville de Stockholm], pour s’installer non loin de Husby, dans le nouveau quartier de Vällingby, aux rangées de maisons identiques. Pour se rendre à son cabinet de Premier ministre, il n’utilise pas de voiture avec chauffeur, mais conduit luimême sa petite Saab.

Un consensus quasi total. Ce nivellement de la Suède atteint son apogée en 1973. Cet été-là, le braqueur d’une banque de Norrmalmstorg [une place du centre de Stockholm] fait la une de l’actualité. Il prend en otages les employés de la banque et exige que le truand le plus célèbre de l’époque le rejoigne. Clark Olofsson est ainsi escorté par la police depuis sa cellule jusqu’à la banque. Le Premier ministre Olof Palme interrompt aussitôt sa campagne électorale et entame des négociations. Fidèles à l’esprit du temps, les otages se prennent de sympathie pour les malfaiteurs [le terme

L’auteur

VIGGO CAVLING est un journaliste et écrivain suédois né en 1969. Il a fondé, à l’âge de 22 ans, le magazine d’art Beckerell, aujourd’hui disparu. Après avoir passé sept ans comme rédacteur en chef de l’hebdomadaire Résumé, spécialisé dans les médias, il vient de créer sa propre maison d’édition, Viggo Cavling Förlag. Il participe régulièrement à des débats de société à la télévision suédoise.

de psychiatrie “syndrome de Stockholm” a son origine dans l’événement], moins bien lotis qu’eux. Et la caissière téléphone directement à Olof Palme pour lui présenter les revendications du preneur d’otages : une somme d’argent, une voiture et leur libération. Lorsque la police libère les otages, au bout de quelques jours, le drame ayant été retransmis en direct à la télévision suédoise, Palme accourt sur les lieux pour tenir une conférence de presse improvisée en pleine nuit. Quelques mois plus tard, à l’automne 1973, le résultat des élections confirme ce nivellement. A égalité, les blocs politiques obtiennent le même nombre de sièges au Parlement. Palme est reconduit à la tête du gouvernement et recherche des soutiens de l’autre côté du centre. En cas de désaccord entre les politiques, le problème est résolu par tirage au sort. Une nation fut-elle jamais aussi proche du consensus ? Le nivellement connaît cependant un ralentissement dans les années 1970. La croissance du produit national brut des années 1950 et 1960 prend fin, mais pas la hausse des salaires, ce qui provoque une inflation galopante. Quand la droite succède à Palme


Courrier international — no 1178 du 30 mai au 5 juin 2013

        

↙ Sur le bidon : InÊgalitÊ. Dessin de Latu paru dans Opera Mundi, São Paulo.

aux ĂŠlections suivantes, celui-ci dĂŠclare qu’une grande partie du travail est dĂŠjĂ  accomplie. En rĂŠalitĂŠ, la droite hĂŠrite d’un vĂŠritable bourbier. La situation est rendue d’autant plus diďŹƒcile qu’au sein de la droite, dont le jeune Carl Bildt est le coordinateur, on est incapable de s’entendre. Les sociauxdĂŠmocrates reviennent donc au pouvoir en 1982. Un comitĂŠ de stratĂŠgie ĂŠlectorale secret, menĂŠ par le futur ministre des Finances KjellOlof Feldt, se rĂŠsout Ă  renoncer Ă  l’objectif du plein-emploi pour privilĂŠgier une baisse de l’ination. Le mouvement de nivellement atteint son zĂŠnith. Selon les dernières statistiques de l’OCDE, la Suède est dĂŠsormais le pays d’Europe de l’Ouest oĂš les ĂŠcarts de revenus augmentent le plus. La famille Cavling se plaĂŽt Ă  RosengĂĽrd. Le quartier se compose au sud de logements en location et au nord de coopĂŠratives d’habitation, oĂš nous habitons. Les deux zones sont sĂŠparĂŠes par une route Ă  quatre voies, l’Amiralsgatan. Les deux enclaves sont gĂŠnĂŠralement peuplĂŠes d’ouvriers aisĂŠs, de fonctionnaires de rang infĂŠrieur et de travailleurs indĂŠpendants comme mon père. Celui-ci garde l’appartement comme bureau jusqu’à sa mort, en 1983. Ma mère aura beau essayer de le vendre, elle ne trouvera pas preneur. Il nous faudra donc le rendre Ă  la coopĂŠrative d’habitation. Notre nouveau logement fait partie d’une rangĂŠe de pavillons. Comme Ă  RosengĂĽrd, nous sommes dans un quartier oĂš voitures et habitants sont bien sĂŠparĂŠs. Parmi nos voisins, il y a la famille BillstrĂśm, dont le ďŹ ls Tobias, roux et obstinĂŠ, devient membre des Jeunesses modĂŠrĂŠes [la section jeunesse du Parti des modĂŠrĂŠs, conservateur], alors que ses parents sont sociauxdĂŠmocrates. Très actives dès les annĂŠes 1980, les Jeunesses modĂŠrĂŠes encouragent leurs adhĂŠrents Ă  faire partie des conseils d’Êlèves des ĂŠtablissements scolaires. Tobias devient

ainsi le reprÊsentant des Êlèves de son lycÊe, dont l’Êtat est assez dÊlabrÊ. Plutôt que de solliciter des fonds auprès de la municipalitÊ, Tobias dÊcide d’envoyer une lettre au pape pour faire appel à sa gÊnÊrositÊ. La rÊponse positive de l’Eglise catholique donne lieu à un long article dans le quotidien rÊgional Sydsvenskan. Aujourd’hui, Tobias est le ministre suÊdois des Migrations et de la Politique d’asile. Dans la rue de notre enfance, 10 % des Êlecteurs ont votÊ pour le parti xÊnophobe Sverigedemokraterna lors des dernières Êlections [le parti a obtenu 5,7 % des votes aux Êlections nationales de 2010, et il est entrÊ au Parlement pour la première fois]. Mais, du temps de notre jeunesse, l’origine des gens n’avait aucune importance.

                 



 





    

 

Le corps pour seule arme. Ces vingt dernières annÊes, des Êmeutes se sont produites à plusieurs reprises dans les banlieues suÊdoises. Le 5 fÊvrier 1992, l’ancien Premier ministre suÊdois Carl Bildt [parti conservateur] et la ministre de la Culture et de l’IntÊgration Birgit Friggebo [Parti libÊral] s’Êtaient rendus à Rinkeby. Le quartier Êtait en Êbullition. Non seulement le chômage Êtait dÊjà important, mais en outre un inconnu s’Êtait mis à tirer sur des immigrÊs pour la seule raison qu’ils Êtaient bruns. Essayant de calmer la foule rassemblÊe dans une maison commune du quartier, Friggebo les avait tous appelÊs à chanter We Shall Overcome. Elle avait ÊtÊ huÊe. Depuis, elle a disparu de la scène politique suÊdoise. Carl Bildt a survÊcu et il est aujourd’hui ministre des Aaires Êtrangères. Ces derniers jours, les journaux suÊdois ont dÊbordÊ d’articles sur Husby et sur les autres banlieues de l’Êpoque. L’image qui en ressort est multiple. D’un côtÊ, des cliniques de sages-femmes de quartier, la poste et des agences bancaires locales ont rÊcemment ÊtÊ fermÊes. De l’autre, un programme social a englouti dans le quartier des millions de couronnes. L’Êcole de Husby dispose de plus de ressources que beaucoup d’autres dans la rÊgion de Stockholm. Pourtant, 64 % seulement des Êlèves qui en sortent sont titulaires d’un diplôme. → 12

Contexte ��� Le 19 mai, des Êmeutes ont ÊclatÊ à Husby, dans la banlieue nord-ouest de Stockholm. Des groupes de jeunes masquÊs ont incendiÊ des voitures et attaquÊ les forces de l’ordre à coups de pierres. Ces ÊvÊnements ont fait suite à celui survenu à Husby le 13 mai, quand des policiers ont abattu un homme de 69 ans qui les menaçait d’un couteau. Une enquête a ÊtÊ ouverte. Des voitures ont Êgalement ÊtÊ incendiÊes dans d’autres banlieues de la capitale suÊdoise. Au total, 44 personnes ont ÊtÊ arrêtÊes par la police.

      

              

  

   

       

             

“Du temps de notre jeunesse, l’origine des gens n’avait aucune importance�


12.

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1178 du 30 mai au 5 juin 2013

EUROVISION 11 ← 65 % des 12 200 habitants de Husby sont nés à l’étranger. 38 % des jeunes de 20 à 25 ans ne font pas d’études, et ils n’ont pas de travail. Il y a peu, on leur a supprimé la carte leur donnant droit à des tarifs réduits dans les transports publics. Quand on touche le fond à Husby, on n’a rien à faire et aucun moyen de s’échapper. Je vois un lien direct entre ces jeunes et les prisonniers qui font la grève de la faim à Guantánamo. Ils n’ont rien à perdre. Leur seule arme est leur corps.

Stigmate. Un ouvrier de l’usine de camions Scania produit aujourd’hui quatre fois plus qu’il y a vingt ans. La plupart des emplois non qualifiés ont été supprimés par rationalisation, et le petit nombre qui subsiste fait l’objet d’une bataille acharnée. Il peut y avoir plusieurs centaines de candidats pour un poste de technicien de surface de nuit. Le salaire est misérable et les conditions de travail sont encore pires. 99 % des lanceurs de cailloux sont des garçons ou des jeunes hommes. Ils ne se battent pas seulement contre la police et les pompiers, mais également contre leur propre image. A l’école suédoise, les garçons réussissent moins que les filles dans toutes les matières. Il y a peu, les garçons étaient meilleurs dans les disciplines techniques, mais, quand on a imposé aux élèves l’expression orale, les filles les ont surpassés là aussi. La Suède est aujourd’hui submergée de jeunes filles intelligentes, des “nouvelles Suédoises de la première génération” [issues de la première génération d’immigrants]. La plus populaire est Gina Dirawi [née en Suède en 1990 de parents palestiniens du Liban]. Elle a débuté sa carrière en créant des courts-métrages amusants. A peine quelques années plus tard, la voilà qui présente le concours [national] de l’Eurovision.

Il n’y a qu’un seul exemple masculin de personne ayant atteint les sommets en étant parti de tout en bas, le footballeur Zlatan Ibrahimovic, qui est né et a grandi à Rosengård, à Malmö. Zlatan veut être le meilleur joueur de tous les temps et marquer le plus de buts. Il en manque encore 11. Quand on se rend à vélo du centre de Malmö à Rosengård, on traverse un tunnel. A l’entrée du tunnel, il est écrit : “On peut sortir un garçon de Rosengård, mais on ne peut pas sortir Rosengård d’un garçon. Zlatan.” Pour certains, la banlieue devient comme une médaille que l’on porte toute sa vie. Mais cela ne vaut que pour ceux qui partent. Pour ceux qui restent, c’est un stigmate dont il est impossible de se débarrasser. Peu importe le nombre de pierres que l’on jette ou combien de voitures l’on incendie. Ce stigmate sera toujours plus visible. Dans la nouvelle Suède, nombreux sont ceux qui bénéficient de meilleures conditions de vie. Comme moi. J’habite au centreville, je gagne un salaire bien plus que décent, et je peux partir déambuler dans le monde entier. Je m’éloigne constamment du centre. En même temps, je suis terrifié par la peur d’échouer et de me retrouver tout en bas. Je sais que, si je m’y retrouve, personne ne pourra me sauver. Mes enfants et moi, nous serions aussi perdus que ceux qui jettent des cailloux. —Viggo Cavling

SUR LE WEB courrierinternational.com “24 heures dans la peau d’un autre”, la lettre ouverte de l’écrivain Jonas Hassen Khemiri à la ministre de la Justice suédoise, publiée dans Dagens Nyheter.

Des chansons tellement politiques Le célèbre concours européen de la variété, qui a intégré les nouveaux Etats indépendants d’Europe orientale à la fin de la guerre froide, est un théâtre géopolitique de choix .

↙ Dessin de Cost, Belgique. maudissait la Constitution, qui ne servirait qu’à élargir indéfiniment l’Union européenne. Mais cette année, l’Eurovision vient de franchir un nouveau palier politique : le ministre des Affaires étrangères d’une superpuissance nucléaire [Sergueï Lavrov, Russie] a promis aux malfaisants encore inconnus tapis dans les coulisses du concours une riposte en règle pour avoir spolié la chanteuse russe en escamotant les votes qu’elle avait honnêtement remportés auprès de l’Azerbaïdjan. [Pour sa part, l’Azerbaïdjan a lancé une enquête officielle sur la disparition des points qui revenaient à la Russie]. Dans ce pays, l’Eurovision est traitée avec le plus grand sérieux. La BBC cite un expert local, Ilkham Chaban, qui a étudié les résultats et en a tiré des conclusions concernant les deux projets de construction d’oléoducs [en provenance de la mer Caspienne] actuellement en concurrence : selon lui, c’est le Nabucco, branche occidentale, qui a le plus de chances de l’emporter face au projet transadriatique. En effet, la Bulgarie, l’Autriche, la Hongrie et la Roumanie, concernés par le Nabucco, ont accordé 12 et 10 points à l’Azerbaïdjan. Du côté des pays qui sont partie prenante dans le projet adriatique, seule la Grèce a donné 12 points à l’Azerbaïdjan. L’Albanie n’a offert que 7 points, et l’Italie 0.

Le capital humain. Sous sa forme actuelle,

—Gazeta.ru (extraits) Moscou

V

oilà déjà longtemps que politique et show-business vont de pair. Alors que, dans nos sociétés, les campagnes électorales prennent des allures de spectacle, les professionnels du divertissement se lancent volontiers en politique. Du comique italien Beppe Grillo au boxeur ukrainien Vitali Klitchko, en passant par l’animateur de télé israélien Yaïr Lapid, tous ont converti leur succès public en une illusion d’alternative politique offerte à des citoyens excédés par la pagaille ambiante et le vide idéologique. En ces temps où les démarcations s’effacent, les passions que déchaîne l’Eurovision, cette fête de la variété européenne, deviennent un substitut de plus à la confrontation idéologique et politique. Le drame de Verka Serdioutchka [célèbre chanteur travesti ukrainien], qui, avec son Russia, Goodbye [2e à l’Eurovision 2007], avait rouvert les blessures infligées à Moscou par la “révolution orange” et avait été banni pour un temps du marché télévisuel russe, n’en est que l’une des illustrations. L’édition 2005, à Kiev, avait été tenue pour responsable du “non” néerlandais au référendum sur la Constitution de l’UE, pas moins. Cette année-là, les PaysBas n’étaient pas arrivés en finale. La blogosphère hollandaise fulminait contre ces Européens de l’Est qui ne votent que les uns pour les autres, qui sont insupportables, et

l’Eurovision date de la fin de la guerre froide et des débuts du processus d’unification européenne. Tant que la fête était célébrée dans la seule partie occidentale du continent, la politique en était presque absente. Pour la bande de “nouveaux Etats indépendants” qui ont sauté dans l’arène au début des années 1990, le concours de l’Eurovision a d’abord été l’unique signe, ou presque, de leur ralliement aux “valeurs européennes”. Avec l’Europe de l’Est, les embrouilles politico-culturelles ont commencé à influer sur la compétition. Les pays ayant appartenu à un même ensemble continuent de voter les uns pour les autres, quelle que soit l’évolution ultérieure de leurs relations. Cela est valable aussi bien pour l’ex-Yougoslavie que pour l’ex-URSS. Par ailleurs, quand l’Irlande gratifie la Lituanie d’un beau score et que le Portugal favorise la Moldavie, on voit tout de suite où travaillent les ressortissants de ces anciennes républiques soviétiques. On peut ironiser sur la foire aux vanités qu’est devenue l’Eurovision, mais cela cache un problème plus global. Le festival européen de la pop nous le montre au premier degré : les candidats ne s’affrontent pas sur la qualité vocale, mais sur leur habileté à se vendre. Autrefois, c’est la puissance militaire qui servait de mesure universelle, et la hiérarchie entre Etats s’établissait sur les champs de bataille. Dans le monde moderne, le facteur déterminant est la conquête “des esprits et des cœurs”. La qualité du capital humain susceptible de séduire devient un critère primordial. La Russie est un Etat habitué à compter sur la force. Mais faire mine d’y recourir afin de redresser les torts de la compétition telle qu’elle s’exerce aujourd’hui revient à désigner une cible à nos missiles ou à couper le robinet du gaz en guise de riposte à la disparition de quelques points. Quel résultat et quelle image pour le reste du monde ! —Fiodor Loukianov


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14.

EUROPE

Courrier international — no 1178 du 30 mai au 5 juin 2013 ↙ Dessin de Mayk paru dans Sydsvenskan, Malmö.

MOLDAVIE

Chisinau cédera-t-il aux sirènes de Moscou ?

“Une vraie classe politique, c’est comme le gazon anglais…” Vitalie Ciobanu, journaliste et écrivain moldave, prend position contre une élite politique indigne de son peuple.

Si la Moldavie s’est tournée vers l’Union européenne, de plus en plus de citoyens regrettent le giron russe, déplore un quotidien roumain.

L

ministre Vlad Filat, et alors que venait de se constituer, le 3 mai, une coalition ad hoc entre communistes et démocrates moldaves. Celle-ci avait pour but la destitution du procureur général, la subordination au gouvernement du Centre national de lutte contre la corruption, la modification de la loi électorale. Le président Timofti a promulgué ces lois à la hâte, malgré les pressions des représentants de la Commission européenne et de Bucarest. Il est difficile de savoir si Timofti fait ou non partie des fidèles de Moscou. En 1980, jeune juge à la Cour suprême, il avait condamné le dissident Gheorghe David, qui dénonçait l’absence de liberté des peuples d’URSS, à l’enfermement en asile psychiatrique. Ce dernier y est mort en 2007, soit cinq ans avant que Nicolae Timofti, entretemps devenu président du pays, regrette publiquement ce geste. Mais le jeu qu’il joue ces jours-ci nous laisse entendre qu’il serait, lui aussi, trop content de “rentrer à la maison”, au sens de la chanson des Beatles Back in the USSR, en 1968, année durant laquelle nombre de jeunes Occidentaux se sont subitement découvert une âme maoïste et “soviétophile”, sans rien savoir du goulag communiste. —Sabina Fati

Entre l’UE et la Russie

RU

Comment punir les politiciens irresponsables ? En ne votant pas pour eux, en refusant de leur confier un quelconque mandat. Malheureusement, la mémoire collective oublie vite, on pardonne facilement. Les politiciens au pouvoir ont le devoir de ne pas nous priver d’alternatives démocratiques. Or, pour l’instant, il est vraiment navrant que les citoyens qui nourrissent des convictions pro-occidentales, qui voudraient se démarquer des partis proches du pouvoir enlisés dans tant de scandales, ne trouvent pas de candidats susceptibles de les représenter. Hormis le Mouvement antimafia de Sergiu Mocanu, qui diffuse un message de justice fort prisé, c’est le désert… Le cynisme des gouvernants actuels se manifeste précisément dans l’exploitation de cette fausse alternative : c’est soit eux, soit les communistes. Un argument qui ne peut pas tenir éternellement. C’est là que réside le plus grand danger : un beau jour, dégoûtée par ce qu’elle aura vu sur la scène politique, une majorité pourrait préférer l’alternative communiste. Ce jour-là, les

Contexte

SS

100 km

IE

UKRAINE Dnie

s tr

MOLDAVIE Chisinau

TRANSDNIESTRIE (autoproclamée)

Tiraspol

ROUMANIE Odessa Population : 4 200 000 hab. (avec la Transdniestrie)

Superficie : 33 843 km2

(environ la Belgique)

Prout

e retour dans le giron protecteur de la Russie serait une bien meilleure solution pour tout le monde, a estimé Dmitri Rogozine [vice-Premier ministre russe] devant les Moldaves de Chisinau, le 9 mai dernier, jour où Moscou, Chisinau et Tiraspol [capitale de la Transdniestrie, région sécessionniste prorusse] ont commémoré ensemble la victoire de l’URSS lors de la Seconde Guerre mondiale. Les discours des officiels moldaves, celui du président Nicolae Timofti, mais aussi du tout nouveau Premier ministre, Iurie Leanca, n’ont pas seulement été polis ; ils furent élogieux à l’égard de la défunte URSS, signe incontestable que le message de Rogozine est bien passé. “Je suis convaincu que la Moldavie a un bel avenir, mais seulement au sein de l’Union eurasiatique et, croyez-moi, c’est ainsi qu’il en sera”, s’est-il exclamé. Une prédiction bien menaçante. Et si la Moldavie ne comprend pas de quoi il s’agit, elle n’a qu’à regarder du côté de sa camarade la Géorgie, la plus rebelle des ex-républiques soviétiques. Les Russes ont dû faire une démonstration de leur pouvoir de persuasion par la force (la “guerre de cinq jours”, en août 2008, dans la région séparatiste géorgienne d’Ossétie du Sud), puis, par la suite, actionner les leviers politiques en imposant à Tbilissi un Premier ministre prorusse [Bidzina Ivanichvili, vainqueur des élections législatives géorgiennes d’octobre 2012] – lequel a d’ailleurs a déjà entamé un programme de restauration. En Moldavie aussi, le Kremlin dispose de plusieurs leviers qu’il peut actionner. La Russie œuvre en permanence en s’appuyant, dans la sphère politique, dans l’administration, sur des gens qui lui sont acquis et qui savent parfaitement mettre en scène une crise politique, compromettre une idée, un dirigeant, un projet… Rogozine, un proche du président Vladimir Poutine, s’est exprimé peu après l’éclatement de l’Alliance pour l’intégration européenne (AIE), provoqué le 5 mars par la destitution du Premier

Depuis plusieurs années, les Moldaves cherchent en vain un “ange” politique. Après tant de déceptions, que faire ? VITALIE CIOBANU Ne cherchons plus un sauveur de la nation, ni des “martyrs de la cause”. Nous devrions nous habituer à choisir parmi nous des citoyens sans titres pompeux, des gens compétents et doués d’un solide bon sens. Je pense que nous comptons ces gens parmi nous. Si je me trompe, alors nous méritons la souffrance et la dérive que nous subissons en tant que peuple.

Da nube

UKRAINE MER NOIRE

COURRIER INTERNATIONAL

—Romania Libera Bucarest

—Ziarul de Garda (extraits) Chisinau

●●● Début 2013, l’Union des écrivains moldaves a dénoncé le chaos politique et demandé aux responsables d’éviter l’éclatement de l’Alliance pour l’intégration européenne, enlisée dans des scandales. Cette coalition de trois partis, au pouvoir depuis  2009, a finalement éclaté. Le nouveau Premier ministre, Iurie Leanca, est chargé de la formation d’un gouvernement avant le 30 mai. En cas d’échec, il y aura, pour la énième fois en quatre ans, des élections législatives anticipées.

idéaux de la jeune génération qui a fait la révolution en avril 2009 dans les rues de Chisinau [contre le pouvoir communiste] auront fait long feu. Dans combien de temps pourrions-nous avoir une classe politique responsable ? C’est une question qui tient à l’éducation et à l’honneur. Et, à ce niveau-là, nous n’en menons pas large. Nous ne parvenons toujours pas à comprendre qu’un homme politique n’est pas élu pour piller le pays. J’ai été déçu également par la première vague de jeunes diplômés moldaves de l’après-1990, qui ont fait leurs études en Roumanie ou à l’étranger. Ils ont été totalement rattrapés par les mœurs locales : affairisme, corruption. Nous n’aurons une classe politique responsable que lorsque nous serons devenus, en tant que société, plus exigeants, plus moraux. Quand nous aurons appris à respecter la loi et à oublier les “marchandages”… C’est comme le gazon anglais. Il faut le tondre, l’arroser, enlever les mauvaises herbes, en prendre soin pendant des décennies… Mais le temps, c’est exactement ce qui nous manque, à nous, la génération d’aujourd’hui. Au moins évitons de léguer une situation désastreuse à ceux qui viendront après nous. Quelle est aujourd’hui la plus grande aspiration des citoyens ? Ils veulent une vie meilleure. Il y a beaucoup de pauvreté et de désespoir dans le pays, et l’élite politique – si on peut qualifier ainsi cette coopérative politique – est hors jeu, dévorée par les intrigues et les combats pour l’os à ronger. Il serait bon qu’ils se mettent à faire quelque chose pour les gens. En province, dans la “Bessarabie profonde”, la nostalgie de la “stabilité” de l’ère Brejnev ou de la “tranquillité” assurée par l’ex-président communiste Vladimir Voronine ne fait que prendre de l’ampleur. Croyez-vous au destin européen de la Moldavie… sans la Transdniestrie ? J’aimerais croire que nous pourrions nous défaire de ce “boulet” sans reconnaître l’indépendance du régime de Tiraspol, mais ce serait une absurdité, car la Russie ne la lâchera jamais. Seule une grande catastrophe politique et sociale en Russie pourrait l’y obliger. Nous devons dire clairement, sur toutes les ondes diplomatiques et dans toutes les langues qui comptent : la Transdniestrie est une zone militairement et économiquement occupée par la Fédération de Russie. Ne conditionnez pas l’intégration européenne de la Moldavie à la résolution du conflit séparatiste, ne nous jetez pas dans les bras de nos bourreaux ! Si, à l’automne 2013, lors du prochain sommet du Partenariat oriental à Vilnius, nous ne sommes pas invités à signer les accords prévus (comme la libéralisation des visas), que nous réservera l’avenir ? Rien de bon. Nous lasserons tout le monde avec notre manque de vision, nos petites vengeances politiques, et nous pourrions être abandonnés par les partenaires européens, eux-mêmes accablés par la crise. Prendre soin d’un malade, d’accord : encore faut-il qu’il veuille guérir. Sinon… il y a assez de malheureux qui attendent leur tour !—


Courrier international — no 1178 du 30 mai au 5 juin 2013

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ESPAGNE

Hameaux Ă  vendre Près de 3 000 villages espagnols sont dĂŠserts. ProďŹ tant de la baisse des prix liĂŠe Ă  la crise immobilière, des particuliers, ĂŠtrangers en tĂŞte, les achètent.

— La Vanguardia (extraits) Barcelone

C

hute des prix de l’immobilier, tendance nouvelle Ă  se tourner davantage vers la nature, Ă  fuir les grandes villes et Ă  adopter des comportements moins consumĂŠristes, mais aussi travail Ă  domicile grâce Ă  Internet : tous les facteurs semblent aujourd’hui rĂŠunis pour augmenter l’intĂŠrĂŞt de vivre dans des villages et des hameaux. “A vendre, Ă  35 kilomètres de Barcelone, propriĂŠtĂŠ rurale de 1,8 hectare, rĂŠunissant plusieurs bâtiments dont une tour fortiďŹ ĂŠe, un moulin, une ferme du XVIe siècle, une maison moderne, une chapelle, une cave et divers entrepĂ´ts.â€? Ainsi est dĂŠcrit ce bourg mis en vente au plus orant sur Internet, oĂš il est possible de trouver des villages Ă  vendre pour un prix dĂŠrisoire dans certaines rĂŠgions d’Espagne. “Cela fait deux ou trois ans que l’intĂŠrĂŞt monte pour ce type de hameauâ€?, conďŹ rme Rafael Canales, porte-parole du portail immobilier Aldeasabandonadas.com. C’est dans le nord du pays que l’on trouve le plus de hameaux Ă  vendre, en particulier en Galice et dans les Asturies, mais aussi en Catalogne, prĂŠcise Rafael Canales,

Des dizaines de hameaux sont à l’abandon dans les provinces de Barcelone, de GÊrone, de LÊrida‌

↙ Dessin de Januszewski, Pologne.

dont l’agence gère une grosse cinquantaine d’annonces dans toute l’Espagne. “Ils sont moins nombreux dans le Sud, en raison du climatâ€?, explique-t-il. La disparition des habitants âgĂŠs, l’abandon progressif des travaux agricoles – en particulier dans la seconde moitiĂŠ du XXe siècle –, les moyens de communication insuďŹƒsants et l’absence de services de base ont incitĂŠ les jeunes (mais pas seulement) Ă  s’installer dans des communes mieux ĂŠquipĂŠes ou dans les grandes villes. Peu Ă  peu, de nombreux villages se sont vidĂŠs de leurs habitants. Ainsi, en Catalogne, des dizaines de hameaux sont Ă  l’abandon dans les provinces de Barcelone, de GĂŠrone, de LĂŠrida et, dans une moindre mesure, dans celle de Tarragone. On les traverse souvent en voiture, mais bien souvent sans les voir : au ďŹ l du temps, la vĂŠgĂŠtation y a repris ses droits et les constructions se sont dĂŠgradĂŠes, les toits s’eondrant, les portes et les fenĂŞtres pourrissant.

PrĂŠvoir de gros travaux. C’est le cas d’Esblada, un ancien village de la province de Tarragone. Ses 14 maisons et ses 80 hectares de terrain sont en vente depuis ďŹ n 2012 (exception faite de l’Êglise et du cimetière). Nombre des constructions sont pour ainsi dire en ruine, explique-t-on Ă  la municipalitĂŠ de Querol (la commune dont dĂŠpend Esblada), et la plupart n’ont mĂŞme plus de toit. “Les gens qui passent chapardent les tuilesâ€?, prĂŠcise Isabel LĂłpez, une des rares habitantes (caviste de profession) de ce hameau, installĂŠe dans l’ancien presbytère. Esblada est une exception. “En règle gĂŠnĂŠrale, ces villages Ă  vendre n’ont plus d’habitantsâ€?, assure Rafael Canales. Les propriĂŠtaires d’Esblada sont “des autochtones qui ont rachetĂŠ petit Ă  petit tous les titres de propriĂŠtĂŠâ€?, avant de dĂŠcider de les revendre, explique-t-il. Ce sont pour la plupart “des personnes âgĂŠes qui se sont retrouvĂŠes seules dans le village et n’ont plus eu envie de vivre dans un endroit dĂŠsertâ€?, ajoute-t-il. Cela dit, il y a aussi “des jeunes qui ont hĂŠritĂŠ de propriĂŠtĂŠsâ€? mais qui prĂŠfèrent vivre en ville, ou du moins dans des communes plus importantes. Certaines de ces localitĂŠs d’un genre Ă  part ont fait l’objet d’une saisie par les banques ; d’autres sont sans propriĂŠtaires connus et donc impossibles Ă  mettre sur le marchĂŠ. L’achat d’un village entier n’est plus inaccessible depuis l’explosion de la bulle immobilière : on en trouve dès 250 000 euros, soit au mĂŞme prix qu’une maison ailleurs. Mais le prix d’achat n’est qu’un premier investissement : il faut ensuite pouvoir injecter des sommes beaucoup plus ĂŠlevĂŠes pour rĂŠhabiliter l’ensemble d’un hameau. Dans le cas d’Esblada, Rafael Canales estime que 600 000 euros Ă  1 million seront nĂŠcessaires pour une remise en ĂŠtat. De ce fait, les clients potentiels sont des ĂŠtrangers, notamment des Français, des Anglais, des Allemands, des Belges et des NorvĂŠgiens, ainsi que des personnes en provenance des Etats-Unis ou des pays arabes. Si certains de ces acheteurs entendent en faire un usage privĂŠ, la plupart d’entre eux destinent leur hameau Ă  des projets de tourisme rural. —Raquel Quelart

       

  

  

      

  

        

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16. D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1178 du 30 mai au 5 juin 2013 ↙ Dessin de Krahn paru dans La vanguardia, Barcelone.

France.Le suicidé bien français de Notre-Dame Le geste de Dominique Venner est celui d’un idéologue d’extrême droite représentatif d’une certaine France, méconnue des Américains.

sition aux droits des gays – nettement plus marqué qu’aux EtatsUnis, pays pourtant profondément religieux –, alors que 5 % seulement des Français disent aller régulièrement à la messe ? Si Venner a choisi le mariage pour tous* et les tensions qu’il suscite pour mettre en scène sa sortie dramatique, son geste a moins à voir avec cette question qu’avec une idéologie depuis longtemps présente dans la politique et la pensée françaises. Elle puise ses racines dans le monarchisme catholique, traditionnellement hostile à toute forme d’égalitarisme. Au XXe siècle, le mouvement s’est diversifié sur le plan politique, allant du fascisme et de l’antisémitisme du régime collaborateur de Vichy au terrorisme islamophobe et anticommuniste du temps de la guerre d’Algérie, dans les années 1950.

Antimoderne.Tout au long de

—The Daily Beast (extraits) New York

L

e 21  mai, un peu après 16 heures, un homme de 78 ans s’est approché de l’autel de la cathédrale NotreDame de Paris. Après y avoir déposé une enveloppe scellée, il a dégainé un petit pistolet de fabrication belge, l’a placé dans sa bouche et a pressé la détente. L’enveloppe contenait une page intitulée “Déclaration de Dominique Venner  : les raisons d’une mort volontaire”. Vétéran des groupes néofascistes français, Venner, qui a longtemps milité au sein de l’extrême droite, s’était peu à peu racheté

une conduite en tant qu’historien respecté, réputé pour ses connaissances dans le domaine des armes et de la chasse. Mais, dans son manifeste, ainsi que dans un article qu’il avait mis en ligne le matin même sur son blog, il est revenu directement aux thèmes sinistres qui avaient été le moteur de sa vie : le “grand remplacement du peuple de France” et la perspective de voir son pays “tomber aux mains des islamistes”. Il y saluait la contestation annoncée de la nouvelle loi sur le mariage pour tous, jugeant cette dernière “détestable”. La réaction virulente de la droite française à la loi sur le mariage homosexuel a surpris certains Américains, qui ont tendance à

présenter la France comme une société laïque et libérée sur le plan sexuel. Non seulement les rues de la capitale se sont remplies de gigantesques manifestations, parfois violentes, mais le pays a été le théâtre de plusieurs agressions contre les homosexuels, comme le terrible passage à tabac dont a été victime Wilfred de Bruijn au début du mois d’avril. Pourquoi un tel militantisme dans l’oppo-

Pour certains Américains, la France est une société laïque et sexuellement libérée

ces événements, l’extrême droite française a proposé des variations d’une seule et même histoire, celle de la dégradation de la société par le biais de la démocratie, du capitalisme et de l’immigration, tandis qu’est foulé aux pieds le patrimoine de l’Europe blanche. Ce n’est que dans le contexte de cette idéologie violemment antimoderne que l’on peut comprendre la vie et la mort d’un personnage comme Venner, dans un pays dont les Américains pourraient croire qu’il est de gauche et irréligieux. La vie politique de Venner a commencé tôt, son père étant membre d’un parti fondé par Jacques Doriot, fervent partisan d’Adolf Hitler. Lui-même ne s’est pleinement engagé qu’à son retour de la guerre d’Algérie, quand il a rejoint les rangs de Jeune Nation, mouvement des jeunesses fascistes. Plus tard, il entre dans l’Organisation de l’armée secrète (OAS), groupe terroriste français composé de militants d’extrême droite et d’officiers de l’armée. L’OAS s’en prenait sans merci aux musulmans en Algérie et en France, et a tenté de renverser le gouvernement français en 1961. Venner et nombre d’autres membres de l’OAS ont fini enfermés dans la tristement célèbre prison de la Santé à Paris pour leurs crimes contre l’Etat. La guerre d’indépendance algérienne a été une expérience formatrice pour beaucoup de représentants de l’extrême droite de l’époque – et pour la France en général. Elle a été un traumatisme sanglant, aux proportions presque inimaginables : les tortures infligées aux Algériens par l’armée et les terroristes paramilitaires

français ; la défection d’éléments importants de l’armée française ; une tentative de coup d’Etat* qui a failli faire tomber le pouvoir ; la liberté d’expression et la presse systématiquement jugulées par l’Etat ; et de multiples tentatives d’assassinat contre le président Charles de Gaulle, revenu aux affaires au paroxysme de la crise pour imposer l’indépendance de l’Algérie et rétablir l’ordre. C’était un temps où régnaient le chaos et l’absence de direction, que l’on a du mal à envisager dans la France d’aujourd’hui, à l’origine de passions politiques brûlantes qui avaient touché tous les intellectuels du moment. Grâce à l’Algérie, l’extrême droite a pu se reprendre, après l’humiliation de l’effondrement de Vichy, régime qui avait servi, pour reprendre les termes de l’historien J.G. Shields, de “laboratoire” à l’ultradroite, dont l’idéologie avait évidemment pu s’épanouir grâce aux relations étroites entre ses représentants et les nazis. On perçoit encore les échos de la colère de l’extrême droite au lendemain de la guerre d’Algérie dans l’ultime message de Venner sur son blog, où il dénonce “l’immigration afro-maghrébine” et le “grand remplacement de la population de France et d’Europe”. Autant de versions à peine voilées du darwinisme élitiste, raciste et social défendu par les membres de Jeune Nation dans leurs journaux et manifestes, appelant à une Europe unie “fondée sur la civilisation et la destinée communes de la race blanche”. Venner avait créé plusieurs groupes politiques fondés sur le nationalisme européen, s’appuyant sur l’idée d’un exceptionnalisme fondé sur l’ethnicité. Ainsi, Europe-Action, lancé en 1963, épousait une idéologie racialiste de ce type, fédérant les vestiges du FEN, un mouvement estudiantin qui prônait la suprématie blanche, de l’OAS et une poignée d’anciens collaborateurs sans vergogne des nazis. Ces tendances avaient pour origine des sources parfois discordantes – la suprématie blanche, l’anticommunisme, le moralisme patriarcal, le néopaganisme –, mais toutes se retrouvaient dans le récit grandiose de ce qu’il fallait accomplir pour sauver la culture européenne de l’extermination. D’où leur hostilité au mariage homosexuel : non parce qu’il est interdit par la Bible, mais parce qu’il symbolise le rejet des traditions religieuses indispensables à la prospérité de la race européenne. —David Sessions * En français dans le texte.


FRANCE.

Courrier international — no 1178 du 30 mai au 5 juin 2013

↙ Dessin de Kazanevsky, Ukraine.

SOCIÉTÉ

La mosquée “gay friendly” n’a pas que des amis La première mosquée “inclusive” d’Europe a ouvert ses portes à Paris de façon confidentielle. Le magazine indonésien Tempo a pu assister à l’un des premiers prêches.

—Tempo Jakarta

E

lle se trouve là, quelque part entre les magasins fréquentés par une foule frénétique d’immigrés africains qui fait le charme de la Goutte d’Or, ce quartier du XVIIIe arrondissement de Paris : la fameuse Mosquée inclusive de l’unicité [également appelée mosquée du Tawhid]. Son emplacement précis est gardé secret. Seules les personnes enregistrées officiellement aux Homosexuels musulmans de France (HM2F) [collectif citoyen “pour un islam de France véritablement inclusif et une laïcité véritablement respectueuse de toutes les croyances”] peuvent obtenir son adresse et ont accès aux instructions pour pouvoir prier dans cette première mosquée gay friendly de France [avec des prières “ouvertes aux hommes, femmes, lesbiennes, gays, bi et transgenres, musulmans ou non”, selon le site web d’HM2F]. “Pour les musulmans de France, ce que nous pratiquons là est une hérésie”, explique LudovicMohamed Zahed, un Français d’origine algérienne de 36 ans, fondateur de la Mosquée inclusive de l’unicité. Les plus radicaux, qui lui envoient des insultes par SMS et menacent de brûler le lieu de culte, sont certes une infime minorité, mais Zahed se doit de rester vigilant. Il autorise toutefois Tempo à participer à la prière du vendredi soir. Dans une salle de location, les fidèles sont assis sur leur petit tapis respectif, hommes et femmes mélangés. Zahed présente à l’assemblée un éminent imam hollandais, dénommé Hashim, qui donne un prêche en anglais, puis conduit la prière. Beaucoup de fidèles sont visiblement de nouveaux convertis et apprennent encore comment se prosterner. Puis on allume des bougies pour créer une atmosphère propice au dhikr [invocation des plus beaux noms d’Allah, forme de méditation]. A la fin, toutes et tous posent leur chapelet et partagent une frugale collation : pain arabe, dattes, thé chaud. Une mosquée où gays, lesbiennes et travestis peuvent prier en toute sécurité, sans honte ni peur, tel est le rêve de Zahed depuis toujours. Il se souvient de la manière dont son mari sud-africain, Qiyaam Jantjies, s’est

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fait un jour honnir lors de la prière du vendredi à la Grande Mosquée de Paris par un fidèle qui l’a stigmatisé comme gay : “Il a été traumatisé et s’est promis de ne jamais plus retourner à la mosquée.” Mais ce rêve n’est pas facile à réaliser. La preuve : les violentes réactions qu’il a suscitées lorsque, le 30 novembre 2012, Zahed annonce publiquement l’ouverture d’une mosquée gay dans un monastère zen, dans une banlieue à l’est de Paris. Federico Joko Procopio, moine au grand cœur et membre de HM2F, met à sa disposition une salle de 10 mètres carrés dans son temple bouddhiste. Il ne s’agit pas juste d’une solidarité interreligieuse. Il se trouve que Federico est un vieil ami de Zahed, de l’époque où ce dernier s’est converti au bouddhisme après avoir eu le sentiment d’être rejeté par la religion de son enfance, l’islam. “A 16 ans, alors que je me sentais déjà très féminin, je suis rentré en Algérie avec mes parents. Là-bas, être gay ou lesbienne, c’est la honte pour toute la famille. Mes parents m’ont demandé de choisir : ma religion ou ma sexualité. J’ai alors décidé de me couper de l’islam. A 20 ans, j’ai tenté de chercher la paix dans une autre religion, je suis allé jusqu’au Tibet pour étudier le bouddhisme. A la même époque, j’ai lu presque tous les livres saints des autres religions et j’ai découvert que la plupart considéraient l’homo-

sexualité comme un péché. Alors j’ai commencé à penser que je ferais aussi bien de revenir à l’islam de mon enfance que j’aimais tant.” L’idée de fonder la Mosquée inclusive de l’unicité lui est venue après avoir rencontré Ani Zonneveld à Los Angeles. Mme Zonneveld est la première femme imam et la fondatrice, en 2007, du mouvement des Musulmans pour des valeurs progressistes. Née il y a cinquante ans à Kuala Lumpur, en Malaisie, fille de diplomate, cette artiste et poète a grandi entre l’Allemagne, l’Egypte et l’Inde, puis s’est mariée avec un homme d’origine hollandaise. C’est à la suite de cette rencontre déterminante que Zahed lance le mouvement HM2F, avec le soutien de son mari, Qiyaam Jantjies, qu’il a épousé civilement en 2011 en Afrique du Sud et religieusement,

selon le rite musulman, en février 2012. Aujourd’hui HM2F compte près de 400 membres. Le niveau de sécurité à la Mosquée inclusive de l’unicité a augmenté ces derniers mois à cause des manifestations contre le mariage pour tous. Aux côtés de la très charismatique Frigide Barjot, les milieux musulmans sont venus grossir les rangs des opposants à ce projet de loi qui a été définitivement adopté à l’Assemblée nationale le 23 avril dernier, faisant de la France le quatorzième pays à reconnaître le mariage entre deux personnes de même sexe. Un des groupes les plus actifs depuis le début est l’Union des organisations islamiques de France [UOIF], dont le président, Ahmed Jaballah, explique à Tempo pourquoi il est contre le mariage homosexuel : “Non seulement c’est contre nature, mais c’est aussi contre ce qui est écrit dans le Coran.” Pendant des années, Zahed a traduit chaque verset du Coran et n’en a pas trouvé un seul qui jette l’opprobre sur les homosexuels de manière claire. “Le Prophète est même intervenu en faveur d’un mukhannathun [homme habillé en femme] que des fidèles voulaient mettre à mort. Il a dit : ‘En vérité, j’ai interdit qu’on tue quiconque fait ses prières.’” Zahed considère que chaque jour est une bénédiction. La légalisation du mariage homosexuel en est la preuve : “Je vais m’empresser d’officialiser mon mariage civil avec Qiyaam selon le droit français.” —Dini Kusmana Massabuau

SOURCE TEMPO Jakarta, Indonésie Hebdomadaire, 100 000 ex. www.tempo.co Publié pour la première fois en avril 1971, censuré dans les années 1990 pour avoir dénoncé la politique du général Suharto, Tempo est devenu l’un des grands titres de la presse indonésienne, avec de l’actualité politique, économique, des enquêtes et des grands reportages.

T U O T R PA E U R S L L I A MIR L A V C I ER REDI À 19H20 D LE VE N

LA VOIX EST LIBRE

en partenariat avec IUDQFHLQWHUIU


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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

amériques

Courrier international — no 1178 du 30 mai au 5 juin 2013

—The Washington Post (extraits)Washington

A

na Montes est enfermée depuis dix ans avec quelques-unes des femmes les plus dangereuses d’Amérique. Cette ancienne analyste du renseignement, plusieurs fois décorée, occupe aujourd’hui une cellule à deux places dans la prison pour femmes la plus sécurisée des Etats-Unis. Mais les dures conditions de détention de cette prison texane n’ont pas brisé l’ancien enfant prodige du ministère de la Défense. Des années après avoir été surprise en train d’espionner pour Cuba, Montes n’a rien perdu de sa combativité. “La prison est le dernier endroit où j’aurais choisi de vivre, mais dans la vie il y a des choses pour lesquelles ça vaut la peine d’aller en prison”, déclare-t-elle ainsi dans une lettre. Ana Montes a stupéfié la communauté du renseignement par les actes de trahison auxquels elle s’est livrée. Pendant la journée, c’était une employée irréprochable de la Defense Intelligence Agency [la principale agence chargée de collecter et d’analyser le renseignement militaire sur les pays étrangers]. Le soir, elle se mettait au service de Fidel Castro, guettait des messages codés sur une radio à ondes courtes, remettait des dossiers cryptés à ses officiers traitants et se rendait anonymement à Cuba avec perruque et faux passeport.

Dix-sept ans d’espionnage. Aujourd’hui âgée de 56 ans, Ana Montes a patiemment et méthodiquement espionné durant dixsept ans. Elle a livré tant de secrets sur ses collègues que les spécialistes du renseignement la classent parmi les espions les plus dévastateurs des dernières décennies. Les médias ont annoncé son arrestation dans les jours qui ont suivi le 11 septembre 2001, mais la nouvelle est passée inaperçue en raison des attentats. Aujourd’hui, Ana Montes demeure la plus grande espionne dont on ait jamais entendu parler. Ana est l’aînée des enfants d’Emilia et Alberto Montes. Originaire de Porto Rico, Alberto était un médecin militaire respecté, et la famille était souvent appelée à déménager, de l’Allemagne à l’Iowa, en passant par le Kansas. Les Montes finirent par s’établir à Towson, dans la banlieue de Baltimore, où Emilia devint bientôt une figure de la communauté portoricaine locale. Vu de l’extérieur, Alberto était un père attentif pour ses quatre enfants, mais dans l’intimité il était colérique et brutalisait fréquemment sa progéniture. Alberto “estimait qu’il avait le droit de battre ses enfants”, confia plus tard Ana aux psychologues de la CIA. “Il était le maître et exigeait une obéissance totale et absolue.” Sa mère finit par divorcer et obtint la garde des enfants. Ana avait alors 15 ans. “L’enfance de Montes l’a poussée à s’identifier aux plus faibles et a alimenté son désir de se venger des figures autoritaires”, relève la CIA dans un profil psychologique de l’espionne. Les abus qu’elle eut à subir de la part d’un homme au tempérament instable, qu’elle associait à l’armée américaine, “l’ont rendue plus vulnérable à un recrutement par un service de renseignements étranger”, ajoute le rapport. Ana Montes effectue sa première année à l’université de Virginie lorsqu’elle fait la


AMÉRIQUES.

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ÉTATS-UNIS

Ana Montes, l’espionne cubaine deux fois secrète Son arrestation, quelques jours après le 11 septembre 2001, est passée totalement inaperçue. Ana Montes avait pourtant travaillé pour Cuba pendant dix-sept ans – au cœur même des services secrets américains.

connaissance d’un séduisant étudiant à faire quoi que ce soit avant qu’on me fasse des l’occasion d’un stage d’études en Espagne. propositions”, confiera-t-elle plus tard aux Argentin et de gauche, se souviennent ses enquêteurs. Pour les analystes de la CIA, amis, celui-ci ouvre les yeux de Montes sur elle a été manipulée. On a “flatté son narcisle soutien qu’apporte le gouvernement sisme” pour la persuader que Cuba avait américain aux régimes autoritaires. désespérément besoin de son aide. A l’époque, l’Espagne est un foyer du radiLes Cubains commencent par lui demancalisme politique, et les fréquentes mani- der de traduire certains documents et de festations antiaméricaines constituent une leur fournir des bribes de renseignements occasion bienvenue de se distraire des études. susceptibles d’aider ces sandinistes dont “Elle était déjà très déchirée. Elle refusait d’être la cause lui est si chère. Sur instruction de américaine mais l’était de fait”, ses officiers traitants, elle comraconte Ana Colon, une condismence à solliciter des postes ciple qui s’est liée d’amitié avec gouvernementaux susceptibles elle en 1977. Après l’université, de lui donner accès à des inforAna Montes effectue un bref mations classifiées. Elle acséjour à Porto Rico, mais n’y cepte un poste à la Defense trouve aucun emploi satisfaiIntelligence Agency (DIA). PORTRAIT A partir du moment où elle sant. Quand une amie lui parle d’une éventuelle place de secréintégre la DIA, Ana Montes taire au ministère de la Justice à Washington, devient plus introvertie et plus rigide dans elle met de côté toute considération poli- ses opinions. “Elle me parlait de moins en moins tique. Un boulot est un boulot. de ce qu’elle vivait”, raconte sa sœur, Lucy. Ana Montes fait un excellent travail au Ironie du sort, Ana a désormais bien des bureau du ministère de la Justice sur la vie choses en commun avec ses frères et sœur. privée et l’accès à l’information. Moins d’un Lucy et un de ses frères, Alberto “Tito” an plus tard, le ministère de la Justice lui Montes, ont en effet embrassé des carrières accorde une habilitation lui donnant accès dans les services secrets. Tito est devenu à des dossiers top secret. Tout en travaillant, agent spécial du FBI à Atlanta. Lucy, quant elle entame une maîtrise de politique inter- à elle, travaille comme analyste hispanonationale à l’université Johns Hopkins. Ses phone auprès du FBI à Miami. opinions se radicalisent. Ana éprouve une De tous les membres de la famille, seule haine de plus en plus vive à l’égard de la Lucy a accepté d’être interviewée. Plus de politique de l’administration Reagan en dix ans après l’arrestation de sa sœur, elle Amérique latine – notamment son soutien a accepté de parler pour la première fois. aux Contras, les rebelles qui combattaient “Je ne ressens pas ce que beaucoup de ses amis le gouvernement sandiniste au Nicaragua. semblent penser, à savoir qu’elle a de bonnes En 1984, le service de renseignements excuses pour avoir fait ce qu’elle a fait ou que cubain la recrute. Des sources proches du ce qu’elle a fait est compréhensible, ou bien dossier pensent que c’est un de ses collègues encore, vous savez, que c’est à cause de toutes à l’université qui a mis les Cubains en contact les mauvaises actions commises par ce pays. En avec elle. D’après l’ancien agent de rensei- fait, il n’y a rien à admirer dans ce qu’elle a gnement cubain José Cohen, le régime de fait”, confie Lucy. La Havane considère alors comme “hauteDurant les seize années suivantes, Ana ment prioritaire” le recrutement d’agents Montes se montre une excellente recrue dans les universités américaines. Ana Montes – tant à Washington qu’à La Havane. Promue doit en tout cas leur apparaître comme un à de nombreuses reprises, elle finit par être don du ciel. Elle a accès à des informations nommée première analyste politique et miliconfidentielles et travaille au sein même du taire de la DIA pour Cuba. Dans la comsystème américain. “Je n’avais jamais pensé munauté du renseignement, on la surnomme

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← Dessin d’Andy Potts paru dans The Washington Post, Etats-Unis. la “reine de Cuba”. Non seulement elle est l’observatrice la plus pénétrante des affaires militaires cubaines – ce qui n’est guère surprenant vu ses contacts privilégiés –, mais elle se révèle également capable de façonner (et souvent d’assouplir) la politique américaine à l’égard de l’île. Une fois sa journée de travail à la DIA terminée, Ana Montes se consacre à sa seconde activité dans son appartement de la banlieue de Washington. Elle ne prend jamais le risque de rapporter un document chez elle. Elle mémorise soigneusement les documents qui l’intéressent, puis, le soir venu, les retranscrit sur son ordinateur Toshiba. Son mode opératoire est des plus classiques. A La Havane, les agents des services de renseignements cubains lui ont enseigné la façon de remettre discrètement des paquets à un agent, de communiquer de manière codée et, au besoin, de disparaître. Ils lui ont même appris à subir sans se trahir le détecteur de mensonges. Elle racontera plus tard aux enquêteurs que cela nécessite une tension des muscles du sphincter. On ignore si le truc fonctionne, mais elle a en effet passé avec succès un test au détecteur de mensonges organisé par la CIA en 1994, après dix ans d’espionnage. Ana Montes reçoit la plupart de ses consignes comme les autres espions depuis la guerre froide : grâce à des messages numériques transmis par une radio à ondes courtes. Elle règle un transistor Sony sur la bonne fréquence, puis attend qu’elle commence à émettre. Une voix féminine couvre soudain le grésillement des parasites avec un avertissement : “Atención! Atención!” avant de lancer 150 chiffres dans la nuit. “Trescero-uno-cero-siete, dos-cuatro-seis-dos-cuatro”, débite la voix d’un ton monocorde. Elle entre les chiffres dans un programme de décryptage de conception cubaine qui convertit les chiffres en un texte en espagnol.

Carrière fulgurante. Quand elle doit transmettre un message urgent, elle utilise un beeper. Un code signifie : “Je suis en grand danger” ; un autre : “Nous devons nous voir”. Les codes de beeper et les notes concernant les émissions radio sont rédigés “sur du papier soluble”, explique Pete Lapp, l’un des deux agents du FBI chargés de l’affaire. “Vous le jetez dans les toilettes et il se dissout.” Elle se rend également quatre fois à Cuba et y rencontre de hauts responsables des renseignements. Les activités d’Ana Montes comblent les espoirs les plus fous des Cubains. Elle partage désormais ses analyses sur les

Bio express 1959— Naissance d’Ana Belén Montes 1979— Diplômée en relations internationales de l’université de Virginie 1984— Alors qu’elle travaille pour le ministère de la Justice américain, elle est approchée par les services de renseignements cubains 1985— Elle décroche son premier poste à la DIA, l’Agence de renseignement militaire américaine 2000— Soupçonnée par le FBI 2001— Elle est arrêtée le 21 septembre à Washington 2002— Condamnée à 25 ans de prison

Dans la communauté du renseignement, on la surnomme la “reine de Cuba” capacités militaires cubaines avec l’étatmajor interarmes et le Conseil de sécurité nationale. Elle contribue à la rédaction d’un rapport controversé du Pentagone affirmant que Cuba n’a qu’une “capacité limitée” à causer du tort aux Etats-Unis et ne constitue une menace pour les citoyens américains que “dans certaines circonstances”. [Lors de son arrestation,] Ana Montes est sur le point d’obtenir un poste important au sein du National Intelligence Council (NIC). Organisme consultatif auprès du directeur de la CIA, le NIC est alors installé au siège de l’agence de renseignements, à Langley. Elle est en passe d’avoir accès à des informations encore plus précieuses. Sans la perspicacité d’un modeste employé de la DIA du nom de Scott Carmichael, sa carrière d’espionne aurait atteint des sommets.

Indices concordants. Depuis un quart de siècle, cet ancien flic rondouillard originaire du Wisconsin traque les taupes pour le compte de la DIA. En septembre 2000, Carmichael reçoit un tuyau très intéressant. [Il apprend que] le FBI vient de passer deux ans à tenter sans succès d’identifier un employé gouvernemental américain qui paraît travailler pour le compte des Cubains. Le FBI sait que cet agent a accès à des informations top secret sur Cuba et qu’il a acheté un ordinateur de marque Toshiba – et c’est à peu près tout. Avec aussi peu de détails, le FBI a jusqu’ici fait chou blanc. Carmichael se met au travail. Avec son collègue Karl “Gator” James, il commence à entrer les indices du FBI dans la base de données des employés du DIA. La recherche automatique produit des recoupements avec plus d’une centaine d’employés. Après avoir épluché les dossiers d’une vingtaine d’entre eux, un nom apparaît sur l’écran de Carmichael : “Ana Belén Montes”. Ce nom n’était pas inconnu de Carmichael. Quatre ans auparavant, un ancien collègue d’Ana à la DIA avait signalé celle-ci en raison de l’agressivité dont elle avait fait preuve pour avoir accès à des informations sensibles. Carmichael l’avait même interrogée et avait eu le sentiment qu’elle mentait. “J’en avais gardé un doute persistant”, se souvientil. Mais elle avait réussi à expliquer tous ses actes, et Carmichael avait clos le dossier. A présent, son nom clignotait à nouveau sur l’écran. “A ce moment, j’ai eu la conviction que c’était elle”, raconte-t-il. Le FBI n’est pas convaincu. Mais Carmichael est certain d’être sur la bonne piste. Il entreprend d’établir un dossier sur Montes et commence à bombarder l’agent chargé du dossier, Steve McCoy, de faits, de dates et de coïncidences. Sa campagne méthodique paie. McCoy se range à son point de vue et persuade le siège d’ouvrir une enquête approfondie. Une fois pleinement engagé dans l’affaire, le FBI met plus d’une cinquantaine de personnes sur l’enquête. On apprend qu’Ana Montes a souscrit un crédit en 1996 dans une boutique pour acheter le modèle d’ordinateur Toshiba que le FBI avait → 20


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AMÉRIQUES

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CUBA

19 ← signalé. “C’était génial, se souvient Lapp. C’était du bon vieux boulot de détective à l’ancienne.” Néanmoins, personne ne l’avait encore vue rencontrer un Cubain, taper des messages codés au travail ou fourrer un document classifié dans son sac à main. Il fallait à Lapp la preuve incontestable qu’Ana Montes était une espionne. Le temps presse, d’autant plus qu’elle est sur le point d’être promue au NIC. Carmichael doit discrètement casser cette promotion. Avec l’aide du directeur de la DIA de l’époque, le vice-amiral Thomas Wilson, il met au point un stratagème tout simple. Au cours de la prochaine grande réunion du personnel, quelqu’un mentionnera en passant qu’un grand nombre d’employés de la DIA seront temporairement “prêtés” à d’autres agences, une pratique courante. C’est alors que Wilson explosera et décrétera un gel total des nominations à l’extérieur… La ruse fonctionne – et elle ne saura jamais que le moratoire imposé à toute l’agence ne visait en réalité qu’elle seule. Des dizaines de superviseurs d’autres agences de Washington appellent Wilson pour se plaindre, mais sa fausse explosion de colère a réussi à fermer les portes de la CIA à Ana Montes. Le 25 mai 2001, Lapp et une petite équipe d’experts en opérations clandestines se glissent dans l’appartement d’Ana Montes. Elle vient de quitter la ville en compagnie de son petit ami, et les agents du FBI peuvent fouiller ses placards et ses corbeilles à linge, feuilleter des livres soigneusement alignés sur des étagères et photographier des papiers personnels. Ils découvrent dans la chambre une boîte en carton qu’ils ouvrent avec précaution. A l’intérieur se trouve une radio à ondes courtes Sony. C’est un bon début, se dit Lapp. Ensuite, ils tombent sur l’ordinateur Toshiba. Ils copient le disque dur, éteignent l’ordinateur et quittent l’appartement. Des documents qu’Ana Montes avait tenté de supprimer comprenaient des instructions sur la façon de transcrire les messages [reçus de Cuba par la radio à ondes courtes], ainsi que d’autres tuyaux pour apprenti espion. “Un dossier mentionnait le véritable patronyme d’un agent de renseignements américain opérant sous couverture à Cuba”, raconte Lapp. “Montes avait révélé l’identité de l’agent aux Cubains et son officier traitant cubain la remerciait en précisant : ‘Nous l’attendons les bras grands ouverts.’” Cependant, sans preuve visuelle d’une remise de documents classifiés à un agent cubain, le FBI craignait qu’elle ne parvienne à s’en sortir en négociant ses chefs d’inculpation. Mais ils n’avaient plus le temps d’attendre. Des avions de ligne détournés venaient de s’écraser sur le Pentagone et le World Trade Center. Les superviseurs de la DIA, qui n’étaient pas au courant de l’enquête, avaient sélectionné Ana Montes pour diriger l’équipe chargée d’établir les cibles éventuelles de frappes en Afghanistan. Wilson, le directeur de la DIA, avait exigé qu’on entoure Ana Montes d’un strict cordon de sécurité opérationnelle, mais à présent il voulait qu’elle débarrasse le plancher. On

sait que Cuba a souvent vendu des secrets aux ennemis des Etats-Unis. Le 21 septembre 2001, un superviseur de la DIA appelle Ana pour une affaire urgente concernant un de ses employés. Elle se présente. On la fait passer dans une salle de conférence où l’attendent McCoy et Lapp. “Je suis navré de vous informer que vous êtes en état d’arrestation pour conspiration en vue de commettre des actes d’espionnage”, lui annonce McCoy. Lapp lui passe les menottes, puis, encadrée par les deux agents, Ana Montes franchit pour la dernière fois la porte de l’immeuble de la DIA. “Nous nous attendions à ce qu’elle s’effondre, qu’elle perde tous ses moyens, raconte Lapp. En fait, je crois qu’elle aurait pu nous emmener dans la rue en nous transportant tous les deux sur son dos… Elle est sortie de là avec un tel calme ! Ce n’était pas de la fierté, mais ça relevait de ce genre d’attitude.”

Elle refuse de s’excuser. Ana Montes vit aujourd’hui au Federal Medical Center Carswell à Fort Worth, dans une unité de vingt détenues réservée aux criminelles les plus dangereuses du pays. Elle aurait pu être inculpée de trahison, un crime pour lequel elle aurait encouru la peine de mort, mais elle a plaidé coupable en échange d’une peine de vingt-cinq ans. Il lui reste dix ans à tirer. Les agences de renseignements et les militaires américains ont mis des années à évaluer les retombées de ses crimes. L’année dernière, au cours d’une audition devant le Congrès, l’experte chargée d’évaluer les dommages causés par Ana Montes a déclaré qu’elle “avait été l’un des espions les plus dévastateurs de l’histoire des Etats-Unis”. Un ancien responsable des services de contre-espionnage a expliqué au Congrès qu’Ana Montes avait “compromis l’ensemble des programmes de collecte de renseignements sur Cuba” et qu’il est “probable que les informations qu’elle a transmises ont contribué à blesser et à tuer des forces américaines et proaméricaines en Amérique latine”. Pourtant, dans sa correspondance privée, Montes refuse de s’excuser. Espionner était justifié, affirme-t-elle, parce que les EtatsUnis “ont fait des choses terriblement cruelles et injustes” au gouvernement cubain. “Je dois allégeance à des principes, et non à tel ou tel pays, gouvernement ou personne”, expliquet-elle dans une lettre adressée à un neveu adolescent. “Je ne dois allégeance ni aux EtatsUnis ni à Cuba, ni à Obama ni aux frères Castro, ni même à Dieu.” —Jim Popkin

SOURCE THE WASHINGTON POST Washington, Etats-Unis Quotidien, 457 000 ex. www.washingtonpost.com Fondé en 1877, The Washington Post a acquis ses lettres de noblesse grâce au scandale du Watergate. Ce quotidien américain de référence est aujourd’hui touché par la crise de la presse : chute de la diffusion (− 7,2 % en 2013) et des recettes publicitaires, pertes financières. Pour se ressaisir, il va doter son site Internet d’un accès payant et il envisage de revendre son siège social.

L’île va “danser la samba” Le Brésil devient un partenaire économique privilégié pour les dirigeants cubains, qui, depuis la mort d’Hugo Chávez, cherchent d’autres bienfaiteurs.

CAGLE CARTOONS

“L’un des espions les plus dévastateurs de l’histoire des Etats-Unis”

—Cubaencuentro.com Madrid

D

epuis la mort du président vénézuélien Hugo Chávez [le 5 mars 2013] et la victoire à l’arraché de son successeur Nicolás Maduro [à l’élection présidentielle du 14 avril], qui s’ajoutent aux difficultés que rencontre l’économie vénézuélienne, la sonnette d’alarme s’est mise à retentir à La Havane, qui semble prise d’une envie de plus en plus folle de danser la samba… Jamais le Brésil ne sera pour le palais de la Révolution [siège du gouvernement et du Parti communiste] un bienfaiteur de la trempe de l’Union soviétique ou du Venezuela. Mais, comparé à la Chine, à l’Angola, à l’Iran, au Vietnam, à la Russie ou à la Biélorussie, le Brésil possède des atouts qui n’ont pas échappé aux dirigeants cubains qui préparent déjà le post-castrisme. Septième, et bientôt sixième économie du monde, de surcroît membre du Mercosur, qui représente 82 % du PIB sud-américain, le Brésil est excessivement séduisant pour le gouvernement cubain : il est plus proche géographiquement que tous les autres pays pouvant présenter un intérêt pour la dictature ; son économie diversifiée est capable de satisfaire presque n’importe quel besoin : de la production de sucre ou de machinesoutils aux chaussures, en passant par l’alimentation ; les deux cultures ont de nombreux points communs et certaines affinités politico-idéologiques : un certain nombre de fonctionnaires et de personnalités politiques en vue ces derniers temps au Brésil ont eu à un moment ou à un autre une “période cubaine”, que ce soit pour des études, des aides financières, des formations, des vacances ou un traitement médical.

↙ Dessin d’Arcadio paru dans La Prensa, Panamá. Sans compter que le Brésil est une démocratie reconnue qui, bien que dirigée depuis des années par une gauche socialiste militante et fière de l’être, ne se caractérise ni par des politiques dictatoriales ou antiaméricaines, ni par une propension à chercher sans cesse le conflit avec l’“Empire”, bien au contraire. Sans tambour ni trompette, le Brésil a déjà fait de nombreux gestes pour soutenir le régime cubain. Il a ainsi repris la gestion de plusieurs usines sucrières, ce qui pourrait, à long terme, lui permettre de mettre la main sur le secteur du sucre cubain ; il offre ses services de conseil agricole pour la production de soja et de semences, avec tout l’intérêt stratégique que cela représente en matière de production alimentaire et de carburants ; il fournit aussi le matériel agricole moderne dont Cuba a impérativement besoin pour intensifier son secteur primaire ; enfin, le Brésil est également devenu un important fournisseur de produits alimentaires pour l’île. Brasília a par ailleurs les moyens de conseiller les Cubains dans le domaine touristique, mais aussi en matière de pétrole, où le pays affiche un potentiel en pleine croissance, avec la découverte constante de nouveaux gisements.

Investissements gigantesques. Mais le plus gros chantier actuel se trouve dans le port d’El Mariel [près de La Havane], qui bénéficie d’investissements gigantesques, et majoritairement brésiliens, en vue de la construction d’un terminal de conteneurs et de la mise en place d’une zone franche encourageant les investissements étrangers et l’installation d’usines. Ces décisions stratégiques ont été prises avec en ligne de mire l’élargissement du canal de Panamá [dont les travaux doivent se terminer en 2014] et une éventuelle levée de l’embargo imposé par les Etats-Unis à Cuba. El Mariel deviendrait alors une plate-forme de transit pour les échanges entre les Etats-Unis, d’une part, et l’Amérique latine et la région Pacifique, d’autre part, mais aussi une zone franche prometteuse : les capitaux étrangers y trouveraient une main-d’œuvre à bas coût abondante et relativement qualifiée, des syndicats trop dociles pour causer la moindre inquiétude, et un gouvernement local surtout intéressé par les rentrées de devises (et de “commissions”), peu regardant sur le respect des normes sociales universelles et des accords internationaux sur le travail, qu’il a certes signés mais jamais ratifiés. De son côté, le Brésil a besoin de produits que Cuba peut exporter à des prix compétitifs, comme les médicaments et produits pharmaceutiques de son industrie biotechnologique, et, surtout, de personnel médical. Jusqu’à 6 000 praticiens pourraient être ainsi envoyés. Nul doute, donc, que La Havane s’apprête à danser la samba, à regarder beaucoup plus de telenovelas brésiliennes, voire à imposer aux Cubains de fredonner à longueur de journée Chico Buarque et Roberto Carlos. Et si, au passage, le football cubain pouvait aussi en tirer parti, personne ne s’en plaindrait. —Eugenio Yáñez


 



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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1178 du 30 mai au 5 juin 2013 ↙ Résolution des conflits 65 ans après Hiroshima. Dessin d’Evans, Nouvelle-Zélande.

asie

Corée du Sud. Séoul-Tokyo, avis de tempête

CAI-NYTS

Un journal sud-coréen a récemment qualifié les bombardements de Hiroshima et de Nagasaki de “punition de Dieu”. Preuve que la rancœur historique persiste entre la Corée et le Japon.

—Mediaus (extraits) Séoul

U

n article publié par le quotidien conservateur sud-coréen JoongAng Ilbo provoque des remous dans les relations entre la Corée du Sud et le Japon. L’auteur, Kim Jin, y déclare que “Dieu emprunte souvent la main de l’homme pour punir le mal commis par l’homme”, en faisant allusion aux bombardements de Dresde, Hiroshima et Nagasaki au cours de la Seconde Guerre mondiale, qualifiés sous sa plume

de “punition de Dieu et vengeance de l’homme”. Vengeance des Juifs pour ce qui concerne la ville allemande, vengeance des maruta [cobayes humains coréens, chinois, soviétiques ou mongols, victimes des expérimentations médicales de l’armée japonaise] pour les deux villes japonaises. Fustigeant le Premier ministre japonais, Shinzo Abe, posant à bord d’un avion militaire portant les chiffres 731 [nom de l’unité qui a procédé aux expérimentations], le chroniqueur conclut que Dieu est libre de juger que la rancœur

des âmes des maruta n’est pas encore dissipée et que le Japon n’a pas été assez frappé par la foudre – propos susceptibles d’être interprétés comme le souhait de voir tomber encore une ou deux bombes nucléaires sur l’archipel !

Quand Dieu s’en mêle. Il y a une ou deux décennies de cela, l’article aurait été lu seulement par les Coréens, mais les choses en vont autrement aujourd’hui. Le porteparole du gouvernement japonais, Yoshihide Suga, a immédiatement réagi à ces propos, qu’il a qualifiés

d’“insensés”, déclarant que “le Japon Au lieu de se repentir des agresne [pouvait] tolérer ce genre de dis- sions qu’il a commises, le Japon a cours”. Les maires de Hiroshima et préféré haïr la guerre, se considéde Nagasaki ont également mani- rer comme une victime et se consafesté leur indignation et l’ambas- crer au redressement économique. sadeur de Corée du Sud au Japon, Quant à la Corée, qui n’a pas reçu Shin Kak-soo, aurait été obligé de les excuses du Japon, elle se consicalmer le jeu devant les députés dère évidemment comme une japonais, disant qu’“il [s’agissait] nation victime au point que cela d’une opinion personnelle qui ne [reflé- empêche tout autre problème d’être tait] pas celle des Coréens”. débattu. Les faits du passé y sont L’état-major des forces alliées abordés non du point de vue humaqui a décidé de bombarder niste, mais du point de vue natioHiroshima et Nagasaki approuve- naliste, ce qui a longtemps amené rait sans doute le point de vue de les Coréens à déplorer les victimes Kim Jin, leur permettant de camou- de l’occupation japonaise [1910fler des erreurs à l’origine d’un grand 1945], mais à ignorer les massacres nombre de victimes civiles. de civils commis pendant la guerre Quand Dieu et les esprits s’en de Corée [1950-1953] ou encore la mêlent, aucun événement ne peut répression meurtrière des maniêtre appréhendé comme il se devrait. festations à Kwangju [soulèvement Chacun peut faire valoir la volonté populaire contre la dictature de de qui il veut pour justifier son acte. mai 1980]. Ce genre de chose était monnaie courante à l’époque où invasions Droits de l’homme. La queset massacres étaient une source de tion hautement sensible des “femmes de réconfort”, qui a fierté et non de honte. Au fond, médiatisé au-delà de la récemment fait l’objet d’une proCorée, l’article de Kim Jin ne fait vocation de la part du maire pas que du mal. L’extrême droite d’Osaka, Toru Hashimoto, a mis sud-coréenne a toujours gardé des plusieurs décennies à devenir un contacts étroits avec des person- sujet de débat public. Une des raisons en est que des nalités de l’extrême Coréens étaient implidroite japonaise. Elle qués dans ce trafic n’a pas su jusqu’à préd’êtres humains. Ces sent montrer à ses complices restent amis nippons à quel dans l’ombre, le débat point les déclarations étant centré sur un provocatrices de cerOPINION impérialisme japonais tains Japonais peuvent susciter des réactions émotion- impitoyable d’un côté et ses vicnelles disproportionnées chez les times innocentes de l’autre. Les Japonais ne veulent pas comCoréens. En déformant les faits historiques dans un esprit digne de patir à la douleur des Coréens, celui d’une tribu archaïque, en ne mais ceux-ci connaissent mal le tenant pas compte des droits de contexte d’après-guerre de la l’homme et de la vérité historique, société japonaise et vivent dans la les Japonais n’imaginaient peut- hantise de voir les Japonais se réarêtre pas la façon dont les Coréens mer pour une autre guerre. Les allaient réagir. Ils ne savaient sans échanges entre les deux peuples doute pas que, tant qu’eux-mêmes sont peu nombreux et cela laisse n’auraient pas suivi l’exemple de la place à une dépréciation l’Allemagne, qui a reconnu sa cul- mutuelle. Un roman populaire qui pabilité, la Corée ne pourrait pas s’achève sur une scène où une pour sa part adopter l’esprit de bombe atomique est lâchée sur conciliation qui caractérise des pays comme la France ou la GrandeBretagne. Beaucoup de Coréens sont gênés par le fait que l’article de Kim Jin ait été traduit en japonais, mais peut-on dire pour autant qu’il exprime une idée peu répandue ? Rares sont ceux qui croient que le “Les ‘femmes de réconfort’ recours aux bombes atomiques étaient nécessaires pour constitue un acte de justice, mais maintenir l’ordre dans ils sont sans doute plus nombreux l’armée japonaise. Toutes à penser que les propos de Kim Jin les armées du monde ont constituent une réaction à la haueu recours à ça, et il n’est teur des provocations japonaises. pas juste de blâmer On les compte certes plutôt parmi les lecteurs des journaux Chosun, uniquement le Japon ainsi.” JoongAng et Dong-a [considérés Toru Hashimoto comme de droite], mais sans doute aussi parmi ceux qui n’apprécient MAIRE D’OSAKA ET CHEF DU PARTI POUR LA RESTAURATION, 13 MAI 2013 pas cette presse.


ASIE.

Courrier international — no 1178 du 30 mai au 5 juin 2013

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↙ Dessin d’El Roto paru dans El País, Madrid. une île déserte du Japon a connu un grand succès en Corée, certains internautes regrettant que ce soit sur une île déserte. Depuis la Coupe du monde de football de 2002 [coorganisée par la Corée du Sud et le Japon et où la Corée a atteint la demi-finale], les jeunes Coréens n’ont plus de complexe d’infériorité par rapport au Japon et les échanges induits par la vague de la culture populaire coréenne semblent contribuer à apaiser la haine que voue la société coréenne au Japon. Cependant, chaque fois que le Japon déforme les faits historiques ou tient des propos déplacés à ce sujet, les Coréens reviennent à leur sentiment premier. Les propos de Kim Jin, dignes de ceux d’un chaman, en sont une illustration. Pour sanctionner les dérives de certains politiciens japonais, les Coréens doivent cesser de se considérer comme une nation victime de l’agression d’une autre nation et opter pour une vision plus globale qui touche aux droits de l’homme. Ils doivent savoir que la communauté internationale, qui voit dans le dossier des “femmes de réconfort” un crime de guerre, ne tolère pas non plus des propos comme ceux de Kim Jin. —Han Yun-hyong

SOURCE MEDIAUS Séoul www.mediaus.co.kr Journal en ligne sud-coréen créé en 2007 avec pour slogan “Nous sommes tous des médias”. Mediaus est la combinaison des mots media et us (nous). Webzine spécialisé dans l’actualité concernant les médias, il s’affiche plutôt progressiste. Le site est mis à jour quotidiennement.

La chasse aux “cafards” coréens Japon. Depuis plusieurs mois, un groupe ultranationaliste organise dans un quartier de Tokyo des manifestations anti-Coréens de plus en plus virulentes. —Asahi Shimbun Tokyo

U

n dimanche après-midi du mois de mars, dans le quartier coréen de Shin-Okubo, à Tokyo. Makoto Sakurai, le leader de la Zaitokukai*, juché sur la voiture de tête, harangue les passants à l’aide d’un mégaphone. “Bonjour à tous les cafards de Shin-Okubo ! Nous sommes des manifestants du comité de nettoyage qui entend éradiquer les insectes nuisibles du Japon ! Attachons les résidents coréens à des Taepodong [missile balistique développé par la Corée du Nord] et lançons-les sur la Corée du Sud  !” Pourquoi une telle violence verbale ? “Si nous allons jusqu’à réclamer la mort de ces Coréens, c’est parce que leur attitude nous met vraiment en colère. Nous ne sommes pas de simples xénophobes”, explique M. Sakurai. Son organisation considère que “les résidents coréens au Japon jouissent de privilèges injustifiés”. Elle dénonce les revendications de ces Coréens, telles que le droit de vote et les demandes particulières d’allocations. Fondée en 2006, l’organisation compte aujourd’hui 12 000 membres. Sur le trottoir d’en face, des opposants à la Zaitokukai brandissent leurs pancartes. L’un d’entre eux lève le doigt en l’air en scandant : “Dégage, Zaitoku !” Depuis le mois de février, de telles scènes se répètent régulièrement à Shin-Okubo. Ce jour-là, un homme à lunettes de 39 ans, auquel on se référera ici sous le pseudonyme de Namanushi,

regarde la manifestation en semblant se dissimuler dans la foule. Il a participé à 65 manifestations de la Zaitokukai et d’autres groupes d’extrême droite. C’est la première fois qu’il assiste à un défilé en simple spectateur, et en a presque les larmes aux yeux. Ses premiers contacts avec la Zaitokukai remontent à plusieurs années. Travaillant alors chez un fabricant, il lui arrivait souvent de penser que les Japonais étaient traités avec mépris dans les échanges d’affaires avec les étrangers. “L’archipel est sans cesse blâmé, que ce soit pour des questions historiques ou des litiges territoriaux”, pensaitil. C’est en surfant sur Internet que Namanushi a découvert une vidéo de la Zaitokukai. En regardant ces images, il était si excité que, d’après ce que lui a rapporté sa femme, il n’arrêtait pas de taper du poing son bureau. En août 2011, il participe pour la première fois à une manifestation contre la chaîne Fuji TV, dont la diffusion de nombreuses séries

coréennes lui paraît tendancieuse. Il finit par sympathiser avec un petit groupe de manifestants qui se retrouvent dans un bar après avoir défilé. Par la suite, Namanushi se charge de poster des vidéos sur le site Nico Nama [le plus grand site japonais de partage de vidéos. Les internautes peuvent y regarder des retransmissions en direct et poster des commentaires]. Muni d’un ordinateur et d’un appareil photo, il suit de près les manifestations et ses images sont retransmises en direct. Ses vidéos suscitaient de nombreux commentaires – “Graaaaaaaave ! T’as troooooop raisooooooon !” Comme lui, beaucoup tapent du poing leur bureau et sortent dans les rues. En décembre, Namanushi a appris les résultats des élections générales alors qu’il rentrait d’une manifestation en province. “J’ai été très excité en apprenant que Shinzo Abe [actuel Premier ministre, conservateur] allait former un gouvernement”, se souvient-il. Mais Namanushi s’est soudain senti déboussolé après ces élections. Les échanges de tweets avec ses camarades de la Zaitokukai ont beaucoup diminué [le nouveau gouvernement étant plus proche de leur opinion], et c’est à peu près à cette période que les propos scandés dans les manifestations sont devenus plus virulents. Namanushi avait remarqué la différence d’exaltation entre les manifestants et les passants, et cela le chiffonnait depuis déjà un certain temps. Lorsqu’il allait boire un coup avec ses camarades, tout le monde se déchaînait contre lui dès qu’il émettait un avis légèrement différent des leurs. Namanushi s’est alors demandé : “D’où vient cette colère, au juste ? Peutêtre qu’on ne faisait que s’exciter entre nous, en collectant uniquement les informations qui nous arrangeaient”, dit-il. Par la suite, il s’est mis à lire des livres écrits par des personnes dont le point de vue était tout à fait

“Le concept d’‘invasion’ doit être défini par les universitaires et les historiens, de façon internationale. Le sens de ce terme dépend du point de vue de chaque pays.” Shinzo Abe PREMIER MINISTRE CONSERVATEUR DU JAPON, LE 23 AVRIL

autre, et a découvert les circonstances historiques dans lesquelles les Coréens sont arrivés au Japon. Il n’a pas participé à la manifestation où la Zaitokukai a appelé à “tuer” des Coréens, mais il a vu les retransmissions. Ce jour-là, il a vidé de nombreuses canettes de bière. La veille de la manifestation de mars, après avoir longuement hésité, il a diffusé de chez lui sa “déclaration d’adieu” au groupe : “Je ne peux plus adhérer à des manifestations où l’on traite des individus de cafards en incitant au meurtre. Ceux qui n’ont pas les mêmes opinions doivent nous voir comme des monstres.” Sur la vidéo, on pouvait voir son cendrier plein de mégots. “Vous prétendez qu’il faut briser des tabous pour mieux communiquer notre colère. Mais de tels discours sontils vraiment nécessaires ?” poursuivait-il. En une heure, il a reçu 5 471 commentaires comme “Ça y est, on t’a démasqué, t’es coréen !” et “Crèèèèèèèèèève !” Cette fois-ci, la colère des autres était dirigée contre lui. Et il ne pouvait rien faire de plus ; il avait peur. —Hideaki Ishibashi * Abréviation de Zainichi Tokken wo yurusanai shimin no kai, organisation de citoyens qui récusent les privilèges accordés aux étrangers résidant au Japon.


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ASIE

Courrier international — no 1178 du 30 mai au 5 juin 2013 ↙ Xi Jinping. Dessin de Riber paru dans Svenska Dagbladet, Stockholm.

CHINE

Le rêve chinois incompris Le président Xi Jinping a proposé un “rêve” à ses compatriotes. Une expression souvent mal interprétée du fait d’influences libérales occidentales, estime un professeur chinois de sciences politiques.

—Huanqiu Shibao Pékin

P

remier malentendu : sous l’influence de courants de pensée occidentaux, certains, en considérant que le “rêve chinois” est le “rêve de la Chine”, opposent, sciemment ou non, le peuple à l’Etat. Des médias étrangers traduisent ainsi “zhongguo meng” par “rêve de la Chine”, estimant que la réalisation de ce rêve se ferait au prix des intérêts de la population. Il s’agit là d’une interprétation étroite qui témoigne d’une compréhension très limitée de la Chine. Deuxième malentendu : l’émergence du rêve chinois sert de prétexte au monde extérieur pour insister sur la menace que constitue le soft power chinois – le “rêve américain” comme le “rêve européen” étant tous deux en train de perdre de leur splendeur. Certains redoutent que le rêve chinois ne veuille supplanter le rêve américain. C’est méconnaître la tolérance de la culture chinoise. La Chine ne saurait empêcher les autres pays de réaliser leur rêve.

“Idéal communiste”. Troisième malentendu : le rêve chinois devrait être assimilé à une nouvelle utopie. En chinois, l’utopie renvoie à un rêve impossible à réaliser, et certains étrangers, faisant référence à la notion de rêve dans le bouddhisme [s’apparentant à l’illusion], dénigrent ainsi le rêve chinois en le qualifiant d’opium spirituel qui endormirait la conscience des Chinois et masquerait les antagonismes sociaux. En fait, loin d’être un réconfort religieux, le rêve chinois ancre ses idéaux dans la réalité. Quatrième malentendu : le rêve chinois traduirait un abandon de l’idéal communiste, la Chine concentrant désormais toute son attention sur le devenir du pays. En fait, la Chine est un Etat socialiste dirigé par le Parti communiste, dont l’objectif fondamental est la recherche de la prospérité commune. Non seulement le rêve chinois ne rejette pas l’idéal communiste, mais il permet

au contraire de réaliser ce but. Le rêve chinois est aussi celui de la prospérité de tous les peuples du monde et de Chine. Cinquième malentendu : le rêve chinois rejetterait la méthode de la progression “à tâtons” [initiée par Deng Xiaoping]. Certains considèrent que la Chine privilégierait désormais la préparation des projets en haut lieu et abandonnerait la voie réformiste consistant à progresser pas à pas en fonction des réalités du terrain. En fait, le rêve est du domaine de l’esprit, et la voie à suivre est parcourue les pieds sur terre. Le rêve chinois n’exclut pas l’aspect pratique de la politique de réformes. Au contraire, il en est la systématisation. Sixième malentendu : le rêve chinois serait un rêve de gouvernement constitutionnel, de droits de l’homme, de démocratie… Le

Contexte ●●● En décembre 2012, à peine nommé secrétaire général du Parti communiste chinois, Xi Jinping a formulé l’idée-force de sa mandature, le “rêve chinois”, évoquant le thème du “renouveau de la nation chinoise”. Selon l’analyste Willy Lam, Xi propose deux objectifs principaux : d’une part, la construction d’une société dite “de petite prospérité” d’ici à 2021 ; d’autre part, le fait de devenir d’ici à 2049 – date du centenaire de la république populaire de Chine – un “pays socialiste modernisé, riche, fort, démocratique, civilisé et harmonieux”. Ces déclarations ont ouvert la voie à l’expression d’aspirations réformistes ou dissidentes, directement visées par le texte publié ci-contre.

rêve chinois accepte le consensus le plus large qui soit ; il admet toutes les revendications légitimes, légales et rationnelles. L’interprétation ci-dessus n’est pas fausse en soi, mais accentuer seulement cet aspect peut conduire à des généralisations excessives ou à mettre la charrue avant les bœufs, ce qui constitue une altération du riche contenu du rêve chinois. Septième malentendu : le rêve chinois se rapporterait à la modernisation. Certes, cette aspiration est celle de toute la nation chinoise depuis la fin du XIXe siècle, mais certains, sous le couvert de la modernisation, visent en fait une occidentalisation complète de la Chine. En fait, le rêve chinois ne se résume pas à la mise en pratique en Chine des idées et modèles occidentaux de modernisation. Il s’agit pour la Chine de créer la voie d’un socialisme à la chinoise par la synthèse de ses particularités nationales et d’un marxisme sinisé.

“Un monde harmonieux”. Huitième malentendu : le rêve chinois serait un rêve de renaissance. Certains pays voisins considèrent qu’il exprimerait une volonté de restaurer la prospérité et la domination des dynasties Han et Tang, voire de retour à un système de relations tributaires. L’idée fausse de renaissance peut en inciter certains à mettre le signe “égale” entre “rêve chinois” et “menace chinoise”. En fait, la Chine est une civilisation ancienne, et le sens de ce rêve est une renaissance et une mutation qui favorisent l’évolution de toute la civilisation humaine. Le rêve chinois est aussi celui du monde chinois [dans ses frontières et dans sa diaspora]. Neuvième malentendu : le rêve chinois serait celui de l’émergence de la Chine. En fait, le rêve chinois porte la réflexion au-delà de la période d’émergence, et fait envisager les aspirations, la place et les perceptions que la Chine pourrait avoir par la suite. La formulation d’un rêve chinois traduit la nécessité de dépasser notre obsession du développement économique, en affirmant notre confiance et notre détermination à suivre la voie du socialisme à la chinoise. Sur le plan extérieur, elle montre la nécessité de tout faire pour promouvoir la démocratisation des relations internationales, afin de réaliser le rêve d’un monde en harmonie. Dixième malentendu : certains médias étrangers réduisent le rêve chinois à un rêve national au sens étroit du terme, une forme d’expression du nationalisme. En fait, le rêve chinois, loin d’exclure les rêves d’autres pays, aide les autres nations, en particulier les pays en voie de développement, à réaliser leur propre rêve. En résumé, on peut dire que le sujet du rêve chinois est tout à la fois le rêve des Chinois, le rêve de la Chine et le rêve du monde chinois. Il a pour triple objet la modernisation à laquelle aspirent les pays en voie de développement, la prospérité commune recherchée par les pays socialistes et la démocratisation des relations internationales demandée par les pays émergents. Tout cela dépend du poids de la Chine et du sens de son développement. —Wang Yiwei* * Chercheur à l’institut Charhar, chargé de cours à l’Université du peuple de Chine à Pékin.

LE MOT DE LA SEMAINE

“meng” Le rêve

N

ous assistons en ce moment à Pékin à une scène à la fois inquiétante et absurde. Inquiétante parce que le pouvoir s’obstine à renforcer le système de contrôle des médias et des intellectuels ; absurde parce que des discours ultramaoïstes vieux de plus de trente ans ont été publiés dans les organes du Parti et circulent sur Internet. Cette atmosphère n’est pas complètement étrangère au mot rêve. Fin novembre 2012, Xi Jinping, le tout nouveau secrétaire du Parti, lançait son mot d’ordre : réalisons le rêve chinois. Pour lui et les sept hommes les plus puissants du Parti, l’objet est clair : le rêve chinois, c’est la renaissance de la grande nation chinoise. Xi Jinping aurait bien voulu susciter un grand élan patriotique. Pourtant, des événements ont brouillé rapidement le message. L’un des plus significatifs est l’affaire de l’éditorial du nouvel an dans l’hebdomadaire Nanfang Zhoumo. Selon cet éditorial, le rêve chinois est celui d’un régime constitutionnel, autrement dit la démocratie. L’éditorial a été censuré malgré une forte résistance. Le plus instructif de cette affaire n’est pas la puissance de la censure, mais l’étonnant décalage qui s’est créé entre le pouvoir et l’opinion publique. La censure peut faire taire un média, mais elle reste incapable d’imposer une quelconque version officielle à la population. Même sur la thématique nationale, les Chinois ne partagent pas le même rêve. La renaissance de la nation ? Oui, mais quelle renaissance ? Comment et pourquoi ? En s’appuyant sur le sentiment national, le pouvoir espérait-il créer un consensus ? L’abîme idéologique qui le sépare de la société en a décidé autrement. Plutôt que le fantasme d’un retour à l’ère maoïste, le rêve d’un Etat de droit paraît plus nécessaire que jamais à l’opinion publique. Face à cette situation, le pouvoir cherche à contenir une forte vague de contestation, à laquelle il ne pensait pas se trouver si tôt confronté. —Chen Yan Calligraphie d’Hélène Ho


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D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Courrier international — no 1178 du 30 mai au 5 juin 2013

moyenorient Réactions

Syrie-Liban Guerre entre chiites et sunnites

Vos combattants en enfer” Après la publication par le quotidien libanais An-Nahar des noms d’une centaine de militants du Hezbollah morts à Qousseir, en Syrie, en combattant les ennemis du régime Assad, les réactions de haine des internautes ne se sont pas fait attendre. Le quotidien de Beyrouth a dû, le lendemain, censurer les propos les plus virulents. Voici quelques extraits :

Le Liban semble devenir le nouveau champ de bataille des groupes intégristes des deux branches de l’islam qui s’affrontent en Syrie. → “Mon équipe pour la paix.” Assad. Ahmadinejad. Nasrallam. Dessin de Pep paru dans Jyllands-Posten, Aarhus.

“Que les militants du

Hezbollah soient mille fois maudits ! Nous implorons Dieu de les punir pour leurs crimes.” Lebanon High School “Bien sûr que les médias syriens [officiels] contrôlent tout Qousseir et toute la Syrie. Bientôt, l’armée syrienne s’emparera aussi du Pentagone. La racaille chiite combat les révolutionnaires de la liberté. En enfer, allez par bataillons et flagellezvous à n’en plus finir !” Cri de la liberté “Qu’est-ce qu’ils font à Qousseir ? Partez plutôt libérer Jérusalem ! Les Indiens vont allés sur Mars, et vous continuez à raconter des affabulations vieilles de mille quatre cents ans et à mentir aux jeunes. Honte à vous ! Cette ignorance fait de la pauvre nation [arabe] la risée des nations. Nous n’avons rien à faire de luttes entre califes qui remontent au VIIe siècle. Allez donc vous flageller à Kerbala [ville sainte chiite d’Irak, où ont lieu les processions avec autoflagellation] ! C’est notre terre, notre pays. Vous êtes des mercenaires. Vous n’avez aucun droit sur ce pays.” Anonyme “La boussole du Hezbollah a perdu de vue Jérusalem. L’Histoire les maudira.” A. Nasreldeen

—Now. (extraits) Beyrouth

L

e groupe intégriste syrien Jabhat Al-Nosra [Front de la victoire] a annoncé depuis la Jordanie avoir placé la confrontation avec le Hezbollah [chiite libanais] en Syrie en tête de ses priorités. Mohamed AlChalabi, représentant de ce courant lié à Al-Qaida, a expliqué que le Front Al-Nosra avait pris la décision de combattre sur tout le territoire syrien les membres du Hezbollah [engagés en Syrie auprès de l’armée régulière], qui constituent aujourd’hui “les cibles privilégiées de [ses] militants”. Cette annonce fait suite aux propos du secrétaire général du Hezbollah [Hassan Nasrallah], qui a déclaré début mai que son mouvement soutiendrait la Syrie pour l’aider à devenir un Etat de résistance, ajoutant qu’il était prêt à recevoir toutes sortes d’armes, au risque de bouleverser l’équilibre

régional. Les rebelles islamistes syriens comme ceux d’Al-Nosra et d’autres mouvances ont interprété cela comme une déclaration de guerre à leur encontre, dans la mesure où Nasrallah, appliquant une décision de Téhéran, prenait dorénavant en main les destinées de la Syrie. Le mouvement chiite libanais et l’Iran sont maîtres du jeu en Syrie et, si les rebelles syriens veulent reprendre l’initiative, c’est bien plus au Hezbollah qu’ils doivent s’attaquer qu’à Bachar ElAssad ou au régime syrien. Pour les islamistes sunnites, Assad a donc été relégué au second plan pour laisser place à la lutte contre le Hezbollah. Il n’y a rien de surprenant à ce que le Front Al-Nosra ait revu ses priorités afin de combattre le parti chiite, devenu son principal ennemi. L’objectif premier d’Al-Nosra n’est pas de débarrasser la Syrie de sa dictature pour l’engager sur la voie de la démocratie, mais de

restaurer l’unité de l’umma [la communauté des musulmans], et à cette fin de faire échec à tous les ennemis de l’umma où qu’ils se trouvent. Sa lutte contre le Hezbollah ne se limitera donc pas à la Syrie, mais empiétera nécessairement sur le Liban. Le Front Al-Nosra ne fait aucune différence entre le Hezbollah et la communauté chiite, pas plus qu’il ne distingue Bachar El-Assad des Alaouites [la communauté du clan Assad]. Cet amalgame aura de sérieuses conséquences pour le Liban. En premier lieu, les chiites seront la cible d’Al-Nosra et d’autres groupes djihadistes sunnites, et ce à l’heure où les tensions inter-

Quand Al-Nosra choisit une cible, c’est dans le but de faire le plus de dégâts.

confessionnelles entre sunnites et chiites libanais ont déjà atteint des niveaux inédits [deux roquettes sont tombées le 26 mai sur des quartiers chiites de la banlieue sud de Beyrouth]. En fait, alors que le Hezbollah envoie ses combattants en Syrie, de nombreux groupes sunnites libanais passent également en Syrie pour se battre aux côtés des rebelles. La guerre civile entre sunnites et chiites libanais est, de fait, déjà engagée, mais en Syrie. D’ici peu, elle se propagera inévitablement au Liban. Ces combattants y retourneront animés d’une haine de l’adversaire attisée par les bains de sang et le désir de revanche. Le Front Al-Nosra n’est pas suffisamment organisé pour livrer une guerre conventionnelle contre le Hezbollah, mais il pourrait provoquer des dégâts considérables en perpétrant des attentats à la bombe et en lançant des kamikazes contre les bases du

Hezbollah et dans les jardins publics des banlieues sud de Beyrouth ou au Sud-Liban. Ce groupe lié à Al-Qaida s’en prend indistinctement aux militants et aux civils. Lorsqu’il choisit une cible, c’est dans le but de faire le plus de dégâts possible. Les partisans du Hezbollah et la communauté chiite dans son ensemble seront par conséquent en danger. Avant même le conflit syrien, il y avait déjà au Liban de nombreux djihadistes libanais et groupes se réclamant d’Al-Qaida, qui peuvent aujourd’hui être mobilisés dans l’assaut contre le Hezbollah. Des organisations islamistes sunnites comme Fatah AlIslam [Conquête de l’islam], Jound Al-Cham [Soldats de la Grande Syrie] ou Usbat Al-Ansar [Ligue des partisans] possèdent des bases au Liban depuis des années mais ne se sont jamais attaquées directement au Hezbollah. Après le début du


MOYEN-ORIENT.

Courrier international — no 1178 du 30 mai au 5 juin 2013

“Ces chiites pleureurs [terme dĂŠsignant la propension Ă  pleurer en invoquant le martyrologe chiite] sont des malades mentaux.â€? Anonyme “Nos martyrs sont au paradis et leurs combattants en enfer. Que Dieu apporte la victoire Ă  Nasrallah !â€? H. Yassine “Nasrallah, c’est quoi la part de Dieu lĂ -dedans ? Et la part des dollars que tu as reçus de l’Iran ?â€? T. Naddaf “Vous, wahhabites [sunnites], vous ĂŞtes plus sales que les sionistes et plus dangereux qu’IsraĂŤl pour nous, nous autres vĂŠritables et purs musulmans. C’est le drapeau de Bachar qui s’Êlève Ă  Qousseir, oĂš vous ďŹ nirez rĂŠduits en poussière.â€? A. Houdroj, Allemagne “An-Nahar, s’il vous plaĂŽt, eacez les messages et ne contribuez pas Ă  semer la discorde confessionnelle !â€? Z. Akl

conflit syrien, cependant, inspirĂŠs par l’Êmergence du Front AlNosra en Syrie et ses succès militaires, des djihadistes se seraient regroupĂŠs au sein d’une nouvelle organisation radicale. En second lieu, le Liban a de fortes chances de devenir le nouveau thÊâtre d’opĂŠrations d’AlNosra. Il n’existe en eet dans le pays aucune institution oďŹƒcielle susceptible de contrĂ´ler sa prĂŠsence croissante Ă  l’intĂŠrieur des frontières libanaises. Le vide du pouvoir crĂŠĂŠ par la pĂŠriode actuelle de transition n’arrange rien [le gouvernement libanais a dĂŠmissionnĂŠ en mars 2013], et le Premier ministre libanais dĂŠsignĂŠ, Tammam Salam, semble incapable de composer un nouveau gouvernement qui ne rĂŠpondrait pas aux conditions du Hezbollah, c’est-Ă -dire qui soit favorable Ă  l’engagement du parti chiite auprès du rĂŠgime de Bachar El-Assad. —Hanin Ghaddar

MONDE ARABE

J’irai voir “L’Attentat�

IsraÍl, pas si haï que ça

Ce ďŹ lm libanais tournĂŠ en IsraĂŤl, qui prĂŠsente une image non manichĂŠenne du conit israĂŠloarabe, a ĂŠtĂŠ interdit Ă  Beyrouth.

Contrairement au discours oďŹƒciel, les Arabes dĂŠtestent plus leurs propres dirigeants que l’Etat hĂŠbreu.

—L’Orient-Le Jour (extraits)

—Al-Hayat (extraits) Londres

Beyrouth

J

e verrai L’Attentat. Le ďŹ lm de Ziad Doueiri [sortie en France le 29 mai]. Comme des centaines de milliers de Libanais. Je verrai L’Attentat parce que le ďŹ lm est fondĂŠ sur un roman d’une beautĂŠ et d’une puissance hallucinĂŠes. Et hallucinantes. L’Attentat, de Yasmina Khadra [ĂŠd. Julliard, 2005]. Je verrai L’Attentat parce que M. Khadra vaut cent et un M. Huntington [l’auteur du best-seller Le Choc des civilisations]. Parce qu’il ne lacère pas les univers des uns et des autres Ă  coups de chocs de culture : il les met Ă  nu, les dĂŠmonte, les remonte ; il essaie d’en comprendre les labyrinthes, comme une montre. Comme un Lego. Je verrai L’Attentat parce que, mĂŞme si le conit israĂŠlo-palestinien n’en ďŹ nit plus de lasser la planète en mĂŞme temps qu’il la saigne, il reste l’ÊpitomĂŠ de toutes les injustices, de toutes les incomprĂŠhensions, de toutes les identitĂŠs, de toutes ces mĂŠtastases qui rongent un peuple. Ou deux. Ou dix. Je verrai L’Attentat parce que [les hĂŠros] Amine et Sihem, c’est chacun d’entre nous, c’est le je(u), c’est l’autre. Parce que le besoin tripal, viscĂŠral, de vengeance meurtrière, au nom de ce concept visqueux et endiamantĂŠ qu’est la justice, peut venir n’importe quand et de n’importe oĂš se visser sur n’importe quel ADN – et dynamiter alors une (centaine de) vie(s). Parce que l’amour entre deux ĂŞtres humains est un goure. Un abysse. Je verrai L’Attentat pour ĂŞtre sĂťr, encore une fois, une dernière fois, que rien ne nourrit autant les extrĂŠmismes, les haines, les rancĹ“urs, les suicides, les kamikazes que l’humiliation. Que les poings serrĂŠs, Ă  s’en briser les jointures. Que le viol rĂŠpĂŠtĂŠ ad vitam d’une dignitĂŠ. Je verrai L’Attentat parce que tous les Palestiniens ne sont pas des hommes de seconde zone. Tous les IsraĂŠliens ne sont pas des monstres. Tous les Palestiniens ne sont pas des terroristes. Tous les IsraĂŠliens ne sont pas d’immondes sionistes. Je verrai L’Attentat parce que Ziad Doueiri a su contenir l’empathie innĂŠe qu’il ĂŠprouve Ă  l’Êgard des Palestiniens pour ĂŠviter ces marĂŠcages stupides de manichĂŠisme et de bons sentiments. Je verrai L’Attentat parce que son sujet, son objet, sa nature et sa culture touchent Ă  l’universel. Je verrai L’Attentat parce que le bureau de censure de la SĂťretĂŠ gĂŠnĂŠrale libanaise a rĂŠussi l’immense gageure de devenir le moins intelligent du monde, toutes catĂŠgories confondues‌ Je verrai L’Attentat parce que nous sommes en l’an de grâce 2013 et que tel est mon bon plaisir. —Ziyad Makhoul

L

a meilleure façon d’expliquer le brouhaha provoquĂŠ par les raids aĂŠriens qu’IsraĂŤl a lancĂŠs sur la Syrie [dĂŠbut mai] est de rappeler la chanson de la vedette ĂŠgyptienne Chaaboula, qui s’est fait connaĂŽtre par son tube Je hais IsraĂŤl. Depuis, les peuples arabes ont ĂŠtĂŠ atteints du syndrome qui consiste Ă  prendre leur haine d’IsraĂŤl pour une ĂŠvidence. En mĂŞme temps, ils n’Êtaient pas pour autant certains d’aimer leur prĂŠsident ni quelque autre zaĂŻm [chef], comme le suggĂŠrait ladite chanson. L’important ĂŠtait de haĂŻr. Le reste ĂŠtait du dĂŠtail. Les raisons qu’on invoquait, c’Êtait souvent que “JĂŠrusalem, c’est importantâ€?. Ou bien qu’il fallait dĂŠfendre les Palestiniens, le Sud-Liban, la Syrie et le

Golan. Et, comme il fallait passer par lĂ  pour pouvoir donner un avis politique, il fallait commencer par dire que nous haĂŻssons IsraĂŤl. Or, soudain, il apparaĂŽt que les Syriens ne haĂŻssent pas IsraĂŤl autant qu’on avait bien voulu le croire. Un nombre non nĂŠgligeable d’entre eux ont en eet exprimĂŠ, sur des sites Internet, leur bonheur de voir IsraĂŤl lancer des raids aĂŠriens aďŹ n de dĂŠtruire les capacitĂŠs militaires de Bachar El-Assad. D’autres Syriens ont comparĂŠ le grand nombre de victimes du rĂŠgime syrien [plus de 80 000 morts] au nombre de morts syriens provoquĂŠs par IsraĂŤl. Les Syriens ne sont pas les premiers Ă  cĂŠder Ă  de tels ĂŠlans favorables Ă  IsraĂŤl. Il y a quelques annĂŠes, les habitants [syriens] du Golan occupĂŠ avaient manifestĂŠ contre l’ÊventualitĂŠ de voir leurs villages passer sous administration syrienne. De mĂŞme les Libanais, et plus particulièrement ceux du Sud-Liban, avaient lancĂŠ des eurs et du riz sur les chars israĂŠliens lors de l’invasion de Tsahal, en 1982. Ce sont lĂ  des choses que l’histoire oďŹƒcielle ne dit pas. S’agit-il de traĂŽtres, tous ceux-lĂ  qui prĂŠfèrent IsraĂŤl ? Ou bien faut-il plutĂ´t considĂŠrer qu’il ne suďŹƒt plus d’invoquer cette haine pour faire oublier les torts subis par les peuples arabes [par leurs dirigeants] ? Aujourd’hui, nous cherchons un dirigeant qui nous aime et que nous pouvons enďŹ n aimer. —Bissane Al-Cheikh

     

    

            

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“Que Dieu maudisse l’homme sanguinaire qui règne en Syrie et ses alliĂŠs persans et mazdĂŠens [iraniens], et leur crĂŠature, l’hypocrite, dĂŠnommĂŠ Hassan Khanallah [au lieu de Nasrallah ; c’est-Ă dire “traĂŽtre de Dieuâ€? au lieu de “victoire de Dieuâ€?]. Dieu, envoie leur chef en enfer !â€? Oui Ă  la rĂŠvolution, Liban

LIBAN



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Chili île de Pâques du 30 septembre au 9 octobre 2013 Selon une légende, lorsque Dieu eût terminé de créer la Terre, il lui resta dans les mains des bouts d’océans, de lacs, de volcans, d’arbres, de glaciers, de déserts, de montagnes… Il prit le tout, le mélangea et le jeta dans un coin, au bout de la Terre. Ainsi naquit le Chili, « échantillon » du monde entier. Au cours de ce voyage, vous découvrirez plusieurs endroits à la fois magnifiques et mystérieux. Tout d’abord Santiago, capitale fondée en 1541, bâtie à 600 m d’altitude, sur le modèle colonial quadrillé, au pied de la Cordillère. Valparaiso ensuite, le plus grand port du pays. Si Valparaiso a toujours tourné son regard vers la mer, elle a dû, pour se développer, composer avec un environnement de collines abruptes. Le résultat est époustouflant : d’innombrables maisons et baraques multicolores accrochées aux reliefs défiant à la fois les lois de l’architecture et de l’équilibre. Nous poursuivrons avec la partie la plus mystérieuse et captivante du séjour : l’Île de Pâques. Les habitants vous réserveront un accueil chaleureux et vous initieront à leurs rites et cérémonies. Enfin, nous terminerons ce voyage par la Vallée de Colchagua. Laissez-vous tenter par les vins locaux et découvrez un autre monde! Venir au Chili, c’est revenir à un voyage très authentique et rencontrer des Chiliens profondément gentils, courageux et ouverts à vous enseigner leurs plus intimes traditions. PROGRAMME > Jour 1_Bruxelles – Madrid – Santiago / Jour 2_Santiago / Jour 3_Santiago – Valparaiso – Santiago / Jour 4_Santiago – Ile de Pâques / Jour 5 & jour 6_Ile de Pâques / Jour 7_Ile de Pâques – Santiago / Jour 8_Santiago – Vallée de Colchagua – Santa Cruz / Jour 9_Santa Cruz – Santa Rita – Santiago / Jour 10_Santiago – Madrid – Bruxelles LES PRIX > Le prix par personne en chambre double 4 450 euros Le supplément single par personne 550 euros

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AFRIQUE.

Courrier international — no 1178 du 30 mai au 5 juin 2013

afrique KENYA

Kenya. Nos députés sont des porcs En réclamant une augmentation de salaire, les élus ont provoqué la colère de la population, qui manifeste en lâchant des cochons devant le Parlement.

—The Star Nairobi

Il n’y a qu’au Kenya que, lorsque des électeurs protestent contre les salaires irréae Kenya ne ressemble à aucun autre listes et injustifiables de leurs députés et pays au monde. Tout ce qui s’y passe sénateurs, les législateurs n’en tiennent est typiquement kényan et ne pour- aucun compte ou même les insultent. Comme rait se produire nulle part ailleurs. Il n’y a l’a si bien dit un électeur, nos députés sont qu’au Kenya que le Parlement des voleurs très audacieux : ils [qui regroupe l’Assemblée et entreraient chez vous et vous le Sénat] adopte des lois pour diraient qu’ils sont venus vous les annuler quelques mois plus cambrioler sous les yeux de votre tard. Que les législateurs votent femme et de vos enfants, en des lois pour le peuple à condisachant que vous ne pouvez rien tion qu’elles n’affectent pas faire pour les arrêter. Leur mépris OPINION leur propre vie. pour les électeurs ne connaît Il n’y a qu’au Kenya que, aucune limite. conformément à la Constitution, une comLes Kényans se sont longtemps concermission doive fixer les salaires des fonc- tés pour trouver le meilleur moyen de tionnaires et des élus, mais que dès que s’opposer aux augmentations de salaire cette commission souhaite réduire leurs réclamées par leurs députés. Mais leurs rémunérations les députés menacent de honorables législateurs avaient déjà réfléla dissoudre. chi à une tactique : dissoudre la commis-

L

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↙ “Il paraît que le vainqueur remporte une augmentation de salaire.” Dessin de Gado paru dans The Nation, Nairobi. sion des rémunération de manière à pouvoir fixer leurs salaires comme ils l’entendent. Les citoyens ont riposté en organisant une manifestation d’un genre bien particulier. Le 14 mai, des Kényans ont occupé l’enceinte du Parlement pendant plusieurs heures. Et ils l’ont fait avec panache, en apportant avec eux un chargement de cochons et en déversant des trucs pas très ragoûtants [des seaux de sang]. Ils ont relâché les animaux et abandonné leurs victuailles devant le Parlement, cette auguste maison, en traitant les parlementaires de tous les noms et en agitant des pancartes. L’une d’elles rappelait aux députés que le Parlement est une institution au service des citoyens et non un centre d’affaires. Et les manifestants ne se sont pas arrêtés là. Ils ont écrit sur chaque porc le nom d’un des principaux députés réclamant une hausse de salaires et ont laissé les bêtes piétiner la nourriture devant l’auguste Assemblée. La scène, filmée par les télévisions, a été retransmise sur les écrans du monde entier. Quand la séance parlementaire a repris, dans l’après-midi, rares ont été les députés à commenter l’événement. Seul le chef de la majorité a protesté. Il trouvait injuste d’être assimilé à un cochon et aurait préféré être comparé à une vache ou à un chameau. Il n’avait visiblement pas saisi le message, à savoir que leur cupidité était égale à celle du cochon, l’animal le plus méprisé du monde. Cet après-midi-là, pendant que les citoyens dénonçaient ainsi les dérives des députés, 16 candidats à des postes de ministres et de secrétaires d’Etat kényans attendaient la validation de la Chambre des députés. Après trois jours de débats retransmis à la télévision, la majorité parlementaire a finalement approuvé la nomination d’une des personnalités pressenties pour la simple et bonne raison qu’elle avait le soutien du président et du vice-président – malgré son manque de connaissance des dossiers. Au fil du débat, les questions d’intégrité et de compétence ont été oubliées. Tous les candidats ont été retenus en dépit de leurs défauts. La procédure a prouvé une chose : les auditions parlementaires se limitent à entériner des décisions déjà prises. Par ailleurs, le président de l’Assemblée nationale n’a pas su contrôler le débat : il a laissé des éléments perturbateurs étouffer la voix de la raison. Et pendant ce temps la question des salaires des députés n’a toujours pas été résolue. Kényans, préparez-vous : il va y avoir de l’action dans les rues ! —Jerry Okungu

SOURCE THE STAR Nairobi, Kenya Quotidien www.the-star.co.ke De format tabloïd, mêlant aussi bien le sport que la politique, The Star se revendique “jeune, indépendant et différent”. Fondé en 2007, c’est le troisième titre le plus lu au Kenya.

Pas de cochons dans les manifs ! Descendre dans la rue, c’est un droit. Lâcher des cochons devant le Parlement, c’est une violation de l’ordre public.

—Daily Nation Nairobi

L

a société civile a parfaitement raison de s’opposer à une hausse des salaires des députés, personne ne dira le contraire. Mais le mode d’expression choisi par les manifestants pour faire pression sur leurs représentants au Parlement est inacceptable. Comme son nom l’indique, la société civile doit être civilisée. En jetant des porcs et des porcelets dans une mare de sang pour qu’ils s’en repaissent, ces manifestants ont montré leur indifférence à la sensibilité de leurs concitoyens. Pour ma part, je suis un survivant de l’attentat contre l’ambassade américaine de 1998. Depuis ce jour, la vue du sang m’est toujours insupportable. Je suis sûr que des milliers de Kényans partagent cette répulsion, peu importe la raison. Certes, le cochon est un animal qui symbolise l’avidité et la cupidité, mais pas seulement. Pour les musulmans, les juifs et certains chrétiens, le porc est un animal impur. Ecrire le nom de Mithika Linturi, d’Aden Duale et de Jakoyo Midiwo* ainsi que celui d’autres députés sur le dos de ces animaux ne pouvait avoir que des connotations religieuses négatives. Ceux qui ont vu les images à la télé auront remarqué que certains manifestants portaient le kanzu [tunique blanche portée par les hommes musulmans en Afrique de l’Est]. C’est un manque de sensibilité qui pouvait être interprété comme un symbole de leur intolérance religieuse. Et je ne parle même pas des nombreuses infractions qui ont émaillé cette manifestation. Les protestataires ont bafoué les lois contre la cruauté envers les animaux, sans compter les graves entorses faites aux lois sur l’hygiène. Les troubles de l’ordre public ne passent pas forcément par la violence physique. Elle peut être aussi psychologique et perturber la paix de chacun. Et j’ai personnellement encore du mal à me remettre de ces images. Les manifestations non violentes permettent d’exprimer le mécontentement de la société à l’égard des excès de son gouvernement. La société civile doit être la première à jouer son rôle d’opposition. Mais son mode d’expression doit être compatible avec un Etat de droit. Sinon l’opinion ne respectera pas plus les députés qui s’agitent pour avoir plus d’argent que ces manifestants qui luttent contre l’impunité financière de nos élites. — Wilfred Nderitu** * Députés souhaitant des révisions de salaire ou impliqués dans des affaires d’abus de biens sociaux. ** Procureur à la Cour suprême de Nairobi.


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AFRIQUE.

Courrier international — no 1178 du 30 mai au 5 juin 2013 ↙ Dessin d’Ares, Cuba.

LIBYE

“Nous n’avons pas encore d’Etat” Yasser Ben Halim, un des plus hauts responsables de la sécurité à Tripoli, témoigne du peu de moyens dont dispose son unité.

—Libya Herald (extraits) Avez-vous participé à la libération de Tripoli ? YASSER BEN HALIM Je suis fier de pouvoir dire que j’étais parmi les premiers blessés le 20  août 2011. Le bataillon de Derna [ville portuaire située dans l’est de la Libye] a été le premier à entrer dans Tripoli. Nous formions un groupe de 65 combattants dirigés par Abdelhakim Belhaj*. J’ai été blessé au pied, mais j’ai réussi à aller jusqu’au bout de notre mission. Des photos ont été publiées montrant des slogans favorables à Al-Qaida à Derna. Cela signifie-t-il qu’Al-Qaida est solidement établi dans la ville ? Si ce genre de photos existe, alors il y a bel et bien une présence d’Al-Qaida à Derna. En fait, nous avons beaucoup entendu parler de militants d’Al-Qaida à Derna. On disait qu’ils faisaient sauter des sites, tuaient des gens et opprimaient les femmes ! Le bruit a même couru que des membres d’Al-Qaida avaient ordonné la fermeture des salons de coiffure pour dames et des boutiques vendant des disques et des DVD. Mais visiblement, rien de tout cela ne s’est jamais produit car tous ces salons et toutes ces boutiques sont ouverts et continuent à

travailler normalement. Il y a peut- Qu’est-ce que le Conseil militaire être quelques fondamentalistes, de Tripoli ? Est-ce une milice armée mais ils ne sont pas nombreux. Ce financée par des dons ? Est-il dirigé genre de rumeurs est lancé par les fi- depuis l’étranger ? Ou bien est-ce dèles de Kadhafi. Ils cherchent à semer la un organe placé sous l’autorité directe zizanie et la confusion parmi les habitants du gouvernement ou du Conseil et essaient de les convaincre que tout allait national de transition [CNT] ? mieux à l’époque de Kadhafi. Pour être Il est soutenu et supervisé par l’Etat et tout à fait honnête, je dois reconnaître opère en coordination avec le ministère de qu’il se passe des choses, ici, à Tripoli, l’Intérieur, le ministère de la Défense et le que l’on ne voyait jamais du temps de CNT [à l’origine des Conseils militaires, Kadhafi. Certains individus ont attaqué dont le premier a été créé à Benghazi en des gens chez eux. On voit de l’alcool et mars 2011]. des drogues circuler dans les rues. Sous Après la libération de Tripoli, le Conseil Kadhafi, ce type de comportement n’était militaire de Tripoli a été créé pour fédérer pas toléré. Comment un nouveau dirigeant toutes les brigades rebelles et les conseils libyen pourra-t-il mettre fin à ces excès ? militaires sous un commandement unifié. J’ai une proposition que j’espère pouvoir Aujourd’hui, c’est lui qui gère la plupart présenter à la radio et à la télévision. Je des questions militaires et civiles de Triparle en mon nom propre et non en ma poli. A l’heure actuelle, le Conseil militaire qualité de chef de la Force de protection du de Tripoli est l’unique organisme vers leConseil militaire de Tripoli. Je pense vrai- quel les citoyens peuvent se tourner pour ment pouvoir convaincre les révolution- déposer une plainte. La population défile naires. Je voudrais d’abord leur poser une sans cesse dans nos bureaux. Nous nous question : pourquoi avez-vous fait la révo- efforçons de résoudre ses problèmes jour lution ? Un révolutionnaire sincère et au- et nuit. Il arrive même que des gens nous thentique répondrait : “Pour donner la liberté tirent de notre sommeil pour trancher au peuple.” Car un vrai révoluleurs conflits. Nous sommes tionnaire fait tout ce qui est en INTERVIEW parfois appelés pour régler son pouvoir pour résoudre les des différends familiaux – ce problèmes de la population, quitte à y lais- n’est pas notre spécialité, mais nous deser sa vie. Les faux révolutionnaires, en re- vons le faire. Nous n’avons pas encore vanche, ont une conception de la liberté qui d’Etat. Quand nous en aurons formé un, se résume à se saouler, à faire l’amour et à nous n’aurons plus besoin de faire tout ça. se droguer. Le meilleur exemple de ces Quand quelqu’un viendra porter plainte étranges “révolutionnaires” est incarné par chez nous, nous le renverrons alors vers ceux qui vous arrêtent au volant de votre les tribunaux ou le commissariat de police. voiture à un barrage de contrôle. La pre- En attendant, nous coopérons avec le mimière question qu’ils vous posent est pour nistère de la Justice : ils émettent un mansavoir si la voiture que vous conduisez est dat d’arrêt et nous nous chargeons des à votre nom ! Ils travaillaient auparavant arrestations. Le ministre sait très bien que pour Kadhafi et ils ont simplement tourné les membres de la police n’en sont pas cacasaque. Ils se sont débarrassés du portrait pables. Quand bien même, nous sommes de Kadhafi pour le remplacer par le drapeau confrontés à de nombreux problèmes, à tel rouge-noir-vert. Mais intérieurement, ils point que les locaux du Conseil militaire n’ont pas changé. J’engage vivement le gou- de Tripoli ont été la cible de coups de feu. vernement à faire preuve de fermeté car le On peut encore voir les impacts de balles pays semble aller à reculons. sur le bâtiment. Malgré tout, nous continuons à traQu’attendez-vous des prochaines vailler bénévolement. Nous ne recevons ni élections et y participerez-vous ? salaire ni compensation financière, hormis Nous devons être optimistes. Mais la chose la subvention de 4 000 ou 2 400 dinars la plus importante est que ceux qui seront [2 400 ou 1 450 euros] selon la situation élus soient de bons croyants et, en second familiale. Certains d’entre nous ne l’ont lieu, qu’ils n’oublient pas le sang des mar- d’ailleurs même pas encore touchée. Nous tyrs qui ont donné leur vie pour qu’ils accè- avons en revanche eu un bonus de 400 dident à ces positions. Nous voulons qu’ils nars [240 euros] avant l’Aïd. Nous sommes appliquent la loi d’Allah et la charia. Auquel 35 mais on ne nous a donné qu’une seule cas, bien entendu, nous les soutiendrons. voiture, alors nous utilisons tous nos véPar exemple, lorsque vous êtes porté au hicules personnels. Nous payons même pouvoir et que vous commettez une erreur, l’essence, l’huile de moteur et l’entretien. vous ne devez pas vous mettre en colère si Nous faisons ces sacrifices pour notre l’on vous demande des comptes. De la pays. Nous faisons tout ce travail gratuitemême façon, si nous commettons une ment pour Allah, car nous avons été téfaute, vous êtes parfaitement en droit de moins de l’oppression subie par certaines nous demander des comptes conformé- personnes – et nous avons nous-mêmes ment à la loi islamique. Le pays traverse une connu l’oppression. —Propos recueillis par Ashraf période sensible, le gouvernement doit être Abdul-Wahab fort et ferme pour mener à bien ce scrutin [les élections législatives, dont la date n’est pas encore arrêtée]. * Ancien djihadiste ayant combattu en Vous avez parlé d’Abdelhakim Belhaj. Quelle est sa fonction officielle ? Abdelhakim Belhaj est président du Conseil militaire de Tripoli.

Afghanistan, Abdelhakim Belhaj est arrêté par les services secrets occidentaux et extradé en 2004 vers la Libye, où il est emprisonné. En 2009, il renonce publiquement à la violence. Il est libéré en 2010, dans le cadre d’une amnistie accordée à certains islamistes libyens.

Portrait YASSER BEN HALIM Il est né à Alexandrie (Egypte) le 1er janvier 1969. Sa famille, originaire de Derna, ville de tradition résistante située dans l’est de la Libye, a vu tous ses biens confisqués. Notamment après qu’un de ses membres, Mustapha Ben Halim, Premier ministre de 1954 à 1957, sous le règne du roi Idris, eut quitté la Libye à la suite de l’arrivée au pouvoir de Muammar Kadhafi en septembre 1969. Yasser Ben Halim perd prématurément son père et doit interrompre sa scolarité. Marié et père de cinq enfants, il travaille comme chauffeur de taxi entre l’Egypte et la Libye à la veille de la révolution du 17 février 2011. Il participe au soulèvement contre Kadhafi dès les premiers jours, à Derna. Il défend l’application de la loi islamique en Libye, qu’il qualifie de pays musulman, mais rejette l’idée de vouloir instaurer un Etat islamique, comme en Afghanistan. Actuellement, il dirige la Force de protection, une unité du Conseil militaire de Tripoli.

Une insécurité croissante 11 septembre 2012 — Le consulat des Etats-Unis à Benghazi est attaqué par des hommes armés. Quatre Américains sont tués, dont l’ambassadeur Chris Stevens. Les services de sécurité et les commissariats de la ville sont régulièrement la cible d’attaques armées. En 2012, 22 responsables de la sécurité ont été tués. 23 avril 2013 — Attentat à la voiture piégée contre l’ambassade de France à Tripoli. Jusqu’à cette date, le niveau de la sécurité dans la capitale était resté stable. 11 mai — A Tripoli, les miliciens qui occupaient depuis une quinzaine de jours les ministères des Affaires étrangères et de la Justice acceptent de lever le siège. 13 mai — Explosion d’une voiture piégée sur le parking de l’hôpital Al-Jala de Benghazi faisant 3 morts et 14 blessés. 18 mai — Explosion à Tripoli, dans une rue abritant les ambassades de Grèce, d’Arabie Saoudite et d’Algérie.

ARCHIVES courrierinternational.com “A Derna, au cœur du djihad”, le reportage du quotidien émirati The National à Derna, qui a été l’une des premières villes à se soulever contre le régime de Muammar Kadhafi.


AFRIQUE.

Courrier international — no 1178 du 30 mai au 5 juin 2013

RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO

← Dessin de Kopelnitsky Etats-Unis.

Tutsis, rentrez chez vous !

Contrepoint

Discours haineux

●●● “Le ressentiment contre les Tutsis dans l’est du Congo ne fait aucun doute”, souligne Jason Stearns, spécialiste de la région et auteur du blog de référence Congo Siasa. “Beaucoup d’incidents ont été recensés, que ce soit des meurtres, des actes de torture ou des discours haineux.” L’instabilité et les guerres continues qui agitent le Nord-Kivu depuis 1996 attisent les haines interethniques. Les dernières attaques du M23 (groupe rebelle accusé d’être soutenu par le Rwanda) la semaine dernière ont relancé les théories conspirationnistes à propos de la volonté du Rwanda de créer un “Tutsiland” en terre congolaise. Ces théories trouvent beaucoup d’échos dans la population et dans la grande majorité des médias de Kinshasa.

Les combats ont repris à Goma, à la frontière entre la RDC et le Rwanda, sur fond de haine ethnique. La solution à cette guerre sans fin ? Que les Tutsis congolais retournent au Rwanda.

—Le Potentiel Kinshasa

A

FDL en 1996, RCD en 1998, UPC en 2002, CNDP en 2007, M23 en 2012 [tous les groupes rebelles nés dans le Nord-Kivu depuis 1996] : tous ces épisodes sanglants ont en commun la protection de la communauté tutsie congolaise – une communauté transplantée du Rwanda au Congo belge par la Belgique à l’époque coloniale. Ces combats ont fait près de 5 millions de morts en terre congolaise ces quinze dernières années*. [Les précédents présidents] Mobutu et Laurent-Désiré Kabila de la confiance des Congolais non tutsis. sont morts directement ou indirectement Largement minoritaire, elle ne s’y sentira en raison de leur ouverture aux Tutsis. jamais en sécurité absolue. [L’actuel président] Joseph Kabila pourrait Devant un danger commun, les provinces y perdre la vie, sinon le pouvoir. des Kivus vont faire bloc. Un peuple de près La déduction tient alors de la logique de 10 millions d’habitants dressés comme suivante : la communauté tutsie, tout au un seul homme contre les 1,3 million de moins son élite, n’a jamais été prête pour Tutsis du Rwanda et de la RDC réunis ! Les l’intégration. Ce qui conforte Kivus, blessés dans leur chair la thèse de la recherche d’un à cause de la greffe d’un Tutsiland qui se grefferait sur Tutsiland, s’estimeront en droit le territoire congolais au détride récupérer par tous les ment, cela va de soi, du Kivu moyens leur territoire. [la création d’un “Etat tutsi” Comme on peut s’en rendre est l’une des raisons avancées compte, le retour des Tutsis de OPINION pour expliquer la formation de la RDC vers la mère patrie relève ces groupes armés]. de l’évidence. C’est la solution Depuis l’indépendance, toutes les solu- idoine qui peut leur être proposée. tions préconisées se révèlent inadéquates. La communauté hutue du Rwanda n’y Nous pensons qu’il y en a une, jamais envi- trouvera rien à redire puisque ces Tutsis sagée jusqu’à présent, qui mérite d’être mise sont partis du Rwanda par la volonté de la sur la table des négociations : le retour à la puissance coloniale et sont en droit d’y renmère patrie, le Rwanda. trer de leur propre volonté. Environ 2,8 millions, les Tutsis de la région La mutinerie du M23 et le soupçon du des Grands Lacs sont, au dernier recense- soutien du Rwanda évoqué maintenant à ment, 1,2 million au Burundi, un peu plus haute voix par la communauté internade 1 million au Rwanda, 297 000 en RDC, tionale créent l’occasion de lancer ce débat. 213 000 en Tanzanie et 4 000 en Ouganda. En faisant de leur retour à la mère patrie Dès lors qu’elle s’estime en insécurité l’objectif premier de leurs revendications, permanente en RDC, la communauté tutsie les Tutsis congolais changeront le cours congolaise (297 000 âmes) trouverait bien de l’Histoire. Si le régime rwandais encousa place dans son pays d’origine. Sa chance, rage leur réintégration, c’est qu’il est prêt elle la tient de la présence de Paul Kagame pour leur retour à la mère patrie ; s’il s’y à la tête du Rwanda [lui-même tutsi]. oppose, c’est qu’il n’a jamais voulu d’eux. Demain, ce sera trop tard. Voici en quoi Ce serait la preuve que Paul Kagame les consiste demain : le Rwanda finira, par le instrumentalise pour les faire haïr des jeu démocratique libre fondé sur le prin- Congolais. cipe “un homme, une voix”, par revoir la C’est le moment pour le leadership tutsi communauté hutue (85 % de la popula- congolais de mettre Kigali à l’épreuve de tion) reprendre le pouvoir. Donc, c’est la vérité. maintenant ou jamais ! D’autant qu’avec —David Menge Onakaya le cycle des guerres qu’elle entretient dans sa terre de transplantation la communauté * Estimation contestée avancée par le Conseil de tutsie congolaise est en train de se priver sécurité de l’ONU.

31

SOURCE LE POTENTIEL Kinshasa, RDC Quotidien, 2 500 ex. www.lepotentiel.cd/ Malgré sa très faible diffusion (2 500 ex.), Le Potentiel fait partie des quotidiens les plus importants de Kinshasa. Cet ancien tabloïd, d’abord économique, se tourne de plus en plus vers l’opinion politique, et populiste. Le problème du manque d’infrastructures et le manque de liberté de la presse n’encouragent pas le développement d’une presse indépendante et de qualité. La RDC est au 146e rang sur 175 pays dans le classement annuel de Reporters sans frontières pour la liberté de la presse.

●●● Radio Okapi, une radio financée par l’ONU et diffusée à travers le pays, note que les tensions ethniques concernent toutes les communautés. Cela explique en grande partie la naissance continuelle de groupes rebelles dans l’est du Congo. “Chaque groupe armé est en train de défendre une communauté [Hutus, Tutsis, Nandés, Bashis…], et c’est un danger”, met en garde Radio Okapi. Attiser les tensions ethniques est effectivement très dangereux : elles ont conduit au génocide antitutsi au Rwanda en 1994, qui a fait plus de 800 000 morts en trois mois.

Thierry Garcin et Eric Laurent 6h45/6h57 du lundi au vendredi dans Les Matins de France Culture en partenariat avec

franceculture.fr


32. D'UN CONTINENT À L'AUTRE

Courrier international – n° 1178 du 30 mai au 5 juin 2013

Belgique. Chronique d’une lâcheté annoncée

↙ Dessin de Gaëlle Grisard pour Courrier international.

Edito

Des roses pour tous ●●● Il y a quarante ans, peu après

Dans l’affaire de la censure du dessin de François Schuiten au Parlement flamand, les premiers responsables sont les curateurs de l’exposition.

—De Standaard (extraits) Bruxelles

L

’exposition “De Wereld van strips in originelen” [Le monde de la BD en planches originales] était à peine inaugurée dans l’espace “De Loketten” du Parlement flamand qu’elle partait déjà en vrille à cause d’une querelle autour d’une sombre histoire de censure. De quoi dresser les gens les uns contre les autres et attirer un plus grand nombre de visiteurs. Dany Vandenbossche, ancien député régional SP.A, et l’incontournable Jan Hoet sont les curateurs de cette exposition. Avec un comité scientifique, ils ont sélectionné 200 planches originales qui ont fait les riches heures de la bande dessinée belge. Dont, par ailleurs, quelques planches de la main de Jan Hoet lui-même, qui a dessiné des BD pendant cinq ans, notammentpour [le magazine pour enfants] Zonneland. Bien entendu, on a eu droit à la déclaration de circonstance comme quoi c’était à son corps défendant que Jan Hoet avait accepté d’inclure les œuvres en question sous la pression de Dany Vandenbossche. Personne ne s’est hasardé à s’exprimer sur le bien-fondé de ce genre d’auto-promotion éhontée. Jan Hoet ne me paraît pourtant pas avoir un caractère des plus faciles. L’idée qu’il se serait finalement soumis à la volonté d’un Dany Vandenbossche, lequel s’est montré particulièrement incolore et inodore dans tout ce dossier, semble vraiment très peu crédible. Car c’est bel et bien Dany Vandenbossche et non Jan Peumans qui a pris la décision de faire effacer de l’affiche de l’exposition le fameux phylactère [en français] du dessin de François Schuiten. Au moment où le président du Parlement flamand a eu l’affiche en question sous les yeux, il a fait savoir par mail à Dany Vandenbossche “qu’il ne

pouvait approuver le design d’une affiche comportant un phylactère uniquement en langue française”. Il a exigé que soit utilisée une image provenant d’une bande dessinée flamande. C’est là un choix idéologique et, à la lumière des événements de ces dernières années et de l’hypersensibilité dont on fait preuve dans ce pays dès qu’il s’agit de questions linguistiques, la demande de Jan Peumans n’a pas réellement de quoi étonner. Ce qui fait froncer les sourcils en revanche, c’est la réaction en demiteinte des curateurs. Dany Vandenbossche s’est empressé de répondre “Le texte du phylactère sera retiré, comme cela se fait couramment dans le cadre d’expositions”. L’image que l’on conserve de cette réaction est celle d’un laquais servile.

Le mécanisme qu’Hannah Arendt a appelé la banalité du mal est bel et bien à l’œuvre ici. Jan Hoet, qui n’est pas à une déclaration fracassante près, a aussitôt fait savoir dans l’émission Joos de Radio 1 [VRT] qu’il trouvait cette affaire “ridicule”. Que c’était comme si on allait effacer l’inscription “Ceci n’est pas une pipe” en dessous du fameux tableau de Magritte, ce qui n’a d’ailleurs pas manqué d’inspirer quelques artistes en herbe sur Facebook... Au cours de la même émission, Jan Hoet a aussi ouvert bien grand son parapluie en affirmant que les curateurs avaient été obligés de céder “parce que, dans le cas contraire, le personnel administratif aurait été tenu pour responsable”. La vérité, c’est que Jan Hoet et Dany Vandenbossche n’ont pas eu le courage de tenir tête au président sur cette

question de principe. Apparemment, il était trop difficile de lui dire que sa requête n’avait aucun sens, qu’ils n’envisageaient pas une seule seconde de plier devant ce genre d’ukase mesquine, et qu’il existe encore quelque chose qui s’appelle la liberté artistique. Que les créateurs wallons et bruxellois ont également une pertinence en Flandre. Que le curateur d’une exposition doit pouvoir travailler en toute indépendance, au dessus des contingences bureaucratiques. Bref, comme de bonnes têtes de bois flamandes, Dany Vandenbossche et Jan Hoet auraient dû faire front et rabattre le caquet de Jan Peumans. Mais il ne faut pas attendre ce genre de courage de curateurs aussi prompts à l’autocensure. Et de celui qui n’ose déjà pas, ici et maintenant, se battre pour ce qu’il estime juste et équitable, il ne faudra certainement pas attendre de manifestations d’héroïsme en des temps plus sombres. Peut-être ces deux hommes devraient-ils relire Hannah Arendt et ce qu’elle a écrit sur l’absence de conscience critique et l’obéissance lâche aux ordres émanant des autorités. Le mécanisme qu’Hannah Arendt a appelé la banalité du mal est bel et bien à l’œuvre ici, fût-ce sous une forme embryonnaire. L’émeute est devenue totale lorsque Kamagurka a fait savoir sur Twitter qu’il en avait “un Peumarre” et qu’il avait l’intention de retirer ses œuvres de l’exposition. Mais il est dommage qu’il ait réservé ses foudres au seul président du Parlement. Par ailleurs, une action concertée des artistes aurait peut-être eu davantage d’impact. Le message aurait pu être qu’il est certes important que nous respections nos langues mutuelles mais que ce respect ne doit pas aboutir à ériger une sorte de Mur de Berlin entre les deux grandes familles linguistiques de ce pays. —Ingrid Verbanck

mai 68, un jeune chanteur français [récemment décédé, Georges Moustaki,] écrivait ceci : « Je déclare l’état de bonheur permanent. Et le droit de chacun à tous les privilèges. Je dis que la souffrance est chose sacrilège. Quand il y a pour tous des roses et du pain blanc. » Jos Geysels, la voix du Baromètre flamand de la pauvreté, vient de dire exactement la chose. Si ce n’est qu’il a exprimé son indignation de manière plus directe. A juste titre, parce que le manque d’argent, les privations et l’isolement social n’ont rien de poétique. Il a qualifié d’hallucinant le fait que 10 % des enfants vivent encore chez nous dans une famille qui est sous le seuil de pauvreté. Le seuil en question est heureusement bien plus élevé dans la riche Flandre qu’ailleurs en Europe -pour ne pas parler du reste du monde- mais cela ne change rien à ce constat affligeant : dans les pays riches, nous n’arrivons pas du tout à faire baisser la proportion de gens pauvres en termes relatifs. Et donc certainement pas à la faire diminuer de moitié, comme Jos Geysels le réclame en vain depuis des années. La plupart des Flamands pauvres ne vivent pas dans des circonstances inhumaines. Mais pour qu’ils puissent vivre comme des citoyens à part entière, sans devoir regarder à chaque euro dépensé, il reste un fossé que nous devrions pouvoir combler dans ce pays. Cela coûte de l’argent, beaucoup d’argent. Mais selon Jos Geysels, cet argent existe, contrairement à ce que prétendent les gouvernements Peeters et Di Rupo. La seule chose qui manque, c’est la volonté politique. A tous les niveaux politiques, la lutte contre la pauvreté est traitée comme un parent pauvre. Pour Ingrid Lieten au niveau flamand et Maggie De Block au niveau fédéral, ce n’est qu’une tâche accessoire qu’elles exécutent parallèlement à des compétences jugées plus importantes. Elles ne disposent même pas d’un budget distinct digne de ce nom pour l’accomplir. Elles doivent grapiller par-ci, sabrer par-là et se contenter de quelques miettes. Et c’est ainsi que 10 % des Flamands restent pauvres, année après année. Dans un pays qui pourtant redistribue largement ses richesses par le biais d’une fiscalité extrêmement lourde. Un pays avec une sécurité sociale et un système de soins de santé pratiquement sans équivalent dans le monde. Un pays qui a des systèmes de tarifs minima pour l’énergie, de tiers payant, d’attribution automatique de certains droits sociaux et toutes sortes de réductions et de primes. En résumé : un pays extrêmement solidaire sur papier mais qui voit chaque année les inégalités s’accroître au sein de sa population. Comment est-ce possible ? Comment accepte-t-on cela ? —Jan Segers Het Laatste Nieuws Bruxelles


Courrier international – n° 1178 du 30 mai au 5 juin 2013

BELGIQUE.

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STRATÉGIE

Un parfum de peur La N-VA, qui s’est toujours opposée à l’idée d’élections concomitantes semble maintenant s’inquiéter de ce que l’on envisage de découpler le scrutin fédéral du régional. Derrière toutes les manoeuvres en cours, une constante : la conviction générale de ce que les jeux sont déjà faits. —De Standaard Bruxelles

L

e bruit court en ce moment rue de la Loi que nous irions vers des élections anticipées au niveau fédéral. Le raisonnement est simple. Des scrutins découplés seraient forcément synonymes de cassetête pour la N-VA. Les nationalistes seraient obligés, pour une élection au moins, de faire campagne sans leur poule aux oeufs d’or : Bart De Wever. De plus, cela donnerait au ministre-Président Kris Peeters (CD&V) l’avantage de pouvoir s’investir à fond dans la campagne des régionales en mai prochain. Ce scénario commence donc à être évoqué dans les états-majors de différents partis. Mais c’est surtout à la N-VA que ses effets se font sentir. Les nationalistes flamands y voient clairement la main du CD&V. Les chrétiensdémocrates doivent seulement encore régler deux questions, murmure-t-on. D’abord, Elio Di Rupo ne peut pas chuter avant que le Parlement ait voté l’accord

papillon [sur la sixième réforme de l’Etat]. Ensuite, l’amorce du processus doit être choisie avec beaucoup de précaution. Parce c’est bien connu : celui qui provoque les élections les perd. Mais tout cela n’enlève rien au caractère de stratégie de comptoir de ces supputations. Parce qu’il ne serait quand même pas très malin de mettre hors-jeu le gouvernement fédéral avant d’enregistrer le début d’un redressement économique. Et parce que l’accord papillon est très clair : en 2014, les élections fédérales doivent tomber en même temps que les élections européennes (et donc que les élections régionales). Non pas que ceci rende réellement impossible tout scrutin anticipé. Mais la nouvelle législature ne pourrait durer dans ce cas que quelques mois. Pourquoi la N-VA aurait-elle donc à craindre un tel scénario ? D’abord parce qu’il n’y a pas grand-chose d’autre sur quoi s’exciter pour l’instant. Il ne s’est rien passé de spectaculaire de-

puis les vacances de Pâques, hormis quelques inévitables sorties ministérielles. Les présidents de parti de la majorité “communautaire”, au nombre de huit [avec Groen et Ecolo] travaillent dans l’ombre à l’exécution de la sixième réforme de l’Etat (au sein du Comité de mise en oeuvre des réformes institution-

Des scrutins découplés seraient forcément synonymes de casse-tête pour la N-VA. nelles ou Comori). Ce travail avance lentement mais sûrement. Les textes ne passeront plus devant la Chambre et le Sénat avant les vacances parlementaires mais la seconde échéance (la déclaration de politique fédérale) devrait être respectée. Par ailleurs, plusieurs partis de la majorité fédérale sont en

plein exercice de nombrilisme. Le SP.A sera en congrès début juin pour adopter une nouvelle déclaration de principes. Le CD&V a lancé bon nombre de propositions audacieuses dans le cadre de son opération Innesto. Et l’Open VLD ne sera pas en reste. La N-VA, par contre, ne tiendra son congrès sur le confédéralisme qu’au printemps prochain. Et d’ici là, elle compte bien surfer sur d’excellents sondages, ce qui suppose une attitude plutôt défensive. La N-VA veut garder ce qu’elle a. Dans ce contexte, tout risque est à éviter. La semaine dernière, seul le chef de groupe [à la Chambre] Jan Jambon a été autorisé à communiquer sur Jean-Marie Dedecker. En fait, d’ici aux prochaines élections, le parti préférerait ne rien accomplir du tout, et donc même pas la réforme de l’enseignement secondaire entreprise par le gouvernement flamand. Cet état d’esprit ne convient pas à tout le monde au sein du parti, notamment parce que les élections communales de 2012 ont pas mal changé la donne en interne. Beaucoup de parlementaires exercent désormais un mandat communal, ce qui leur prend pas mal de temps. Cela ne se passe pas toujours sans heurts. Tous ces mandats commencent à entamer la virginité du parti, un effet que les nationa-

listes avaient longtemps réussi à éviter au niveau régional. Le parti doit encore déterminer comment il compte concrétiser sa volonté de changement en 2014. Même si Ben Weyts est maintenant, de facto, le nouveau président (et il le sera bientôt officiellement), les directives continuent à venir d’Anvers. Il faudra aussi voir à quel point la présence en tête de liste du bourgmestre de la Métropole sera virtuelle ou non.

D’ici aux prochaines élections, la N-VA préférerait ne rien accomplir du tout. La N-VA a toujours été partisane d’élections séparées. Chaque niveau de pouvoir doit pouvoir déterminer l’échéance qui lui convient, disait-on. De plus, Bart De Wever a toujours considéré les élections concomitantes comme un moyen détourné de dissimuler l’incurie fédérale. Faut-il dès lors sentir un parfum de peur derrière tous ces comportements manifestement irrationnels ? Bien entendu, le parti va cartonner l’année prochaine. Mais pour réellement devenir incontournable, son joker doit jouer à plein. Et dans ce cas, mieux vaut miser double. —Bart Brinckman

A un an des élections européennes, Presseurop organise une journée de rencontres et de débats sur l’avenir de l’UE avec ses lecteurs, des journalistes et les députés européens.

LE 4 JUIN AU PARLEMENT EUROPÉEN À BRUXELLES #forumPE Suivez le forum en direct sur www.presseurop.eu/EU2014


34.

Courrier international — no 1178 du 30 mai au 5 juin 2013

union européenne

Démocratie. Faites entrer les opposants Beaucoup reprochent à l’UE son manque de transparence et son déficit démocratique. Or le problème est ailleurs, estime le sociologue Armin Nassehi. Ce qui lui fait défaut, c’est une véritable opposition transnationale, intégrée aux institutions.

↑ Dessin de Mayk paru dans Sydsvenskan, Malmö.

élus démocratiquement et approuvés par le Parlement européen. Et la Cour de justice européenne veille au respect du droit en la matière. Il y a bien un déficit de démocratie en Europe, mais il réside dans l’absence d’opposition, c’est-à-dire d’organisation politique des opinions non majoritaires.

Pas de destitution explicite. Les mandats sont légitimés par des majorités lors d’élections plus ou moins directes – c’est le principe de base de la démocratie. Or ces mandats ne sont démocratiques que s’ils sont à durée déterminée. C’est pourquoi l’acte déterminant, dans une démocratie, n’est pas le vote, mais la destitution explicite par le vote. Or, pour que la destitution s’applique à tous, il convient de mettre en place, au sein du système politique, une opposition qui puisse être élue le cas échéant. Cette opposition doit être dotée des ressources et des compétences nécessaires, d’un programme approprié, d’une équipe et d’un groupe cible réceptif. C’est donc l’opposition qui permet la destitution des dirigeants ou des gouvernements – c’est la condition sine qua non d’une politique démocratique. Cela étant posé, nous pouvons définir plus précisément le déficit démocratique de l’Europe. Il est bien sûr possible de changer de majorité à l’occasion des élections européennes, avec des répercussions sur les décisions politiques concrètes en Europe. Mais, en fin de compte, cela n’équivaut pas à une destitution explicite, laquelle marque une rupture et rend perceptible la communication politique pour l’opinion publique. L’opacité de l’Europe n’est pas le fruit de structures nébuleuses ou d’un excès de bureaucratie : les appareils politiques nationaux ne sont pas moins alambiqués. Si l’Europe semble aussi complexe, c’est uniquement parce que l’on ne peut pas appréhender le processus politique européen par la mise en scène du jeu entre un gouvernement et une opposition.

Aucune solution alternative.

—Süddeutsche Zeitung Munich

L

es partisans et les détracteurs de l’organisation politique européenne et de ses processus décisionnels transnationaux s’accordent à diagnostiquer un déficit de démocratie. Pour

les tenants du système, ce déficit est essentiellement dû à l’absence d’une conscience et d’une opinion publique européennes. Les détracteurs, pour leur part, pointent le fait qu’une telle conscience ne peut être imposée au vu des particularismes culturels, politiques et surtout – dans le contexte actuel –

économiques de chaque pays. L’affaire semble donc entendue : la politique européenne souffre d’un déficit de démocratie. Reste à savoir ce que cela veut dire. Le Parlement européen est élu démocratiquement, les membres de la Commission européenne sont nommés par des gouvernements

On pourrait dire que le problème de la politique européenne est d’être jugée sur un plan purement factuel. On s’intéresse bien plus à ses résultats qu’à ceux de ces hommes politiques qui doivent faire leurs preuves en défendant des solutions devant l’opinion et sont contraints de prendre en compte et de prévoir l’éventualité d’une destitution. Une conséquence de ce défaut d’opposition en Europe est la

renationalisation de la communication politique à l’heure de la crise européenne. Il n’existe aucune politique d’opposition ni aucune possibilité de destitution par le vote au sein du système, et aucune solution alternative au sein de la politique européenne et de ses institutions – tout au moins aucune qui soit lisible aux yeux de l’opinion publique. La seule opposition visible prend la forme de postures antieuropéennes qui empoisonnent la politique européenne en prônant le repli communautaire et la renationalisation. Résultat : les solutions avancées prennent la forme d’alternatives entre des modèles nationaux, et non entre des options politiques. Le fait que le parti politique antieuropéen qui vient de voir le jour en Allemagne se soit baptisé Alternative pour l’Allemagne s’inscrit dans la logique des choses.

Constitution commune. A l’échelle nationale, une telle formation aura pour effet de limiter les marges de manœuvre. A l’échelle européenne, elle ne constitue pas une véritable opposition. Alternative pour l’Allemagne corrompt la démocratie européenne, ni plus ni moins, car nous avons ici affaire à une opposition qui ne sera jamais capable ni même désireuse de gouverner. L’Europe a plus que jamais besoin de la critique, mais d’une critique – et d’une opposition – politique, à l’échelle européenne. Les campagnes de promotion de l’Europe ne devraient pas miser autant sur les professions de foi et les appels à la solidarité – lesquels s’obtiennent facilement. De telles campagnes n’ont d’impact que s’il est possible de destituer le gouvernement européen par le vote – que s’il existe une opposition officielle de la Commission européenne [sur le modèle de l’opposition officielle de Sa Majesté, au RoyaumeUni], dotée d’une véritable force de frappe médiatique. Une telle opposition déboucherait, naturellement ou presque, sur l’émergence d’une opinion publique européenne transnationale. Paradoxalement, l’Europe aurait de nombreux enseignements à tirer de la genèse des nations. Les nations européennes n’ont pu parvenir à l’unité politique qu’à compter du jour où elles ont été capables d’intégrer les formes internes d’opposition et donc de les rendre viables. Sans doute l’Europe devrait-elle se doter d’une Constitution commune – afin que l’on puisse s’opposer en Europe, contre l’Europe et pour l’Europe. Il faut donner à l’opinion la possibilité de révoquer le “gouvernement” européen sans révoquer la gouvernance européenne. —Armin Nassehi


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ÉVASION FISCALE

↙ Dessin de Kazanevsky, Ukraine.

Beaucoup de mots, peu d’action Les dirigeants européens ont décidé de renforcer la lutte contre l’évasion fiscale. Mais l’écart entre leurs ambitions proclamées et leur réelle volonté politique a décrédibilisé leur parole, estime un éditorialiste autrichien.

aussi, n’a eu de cesse de marteler que son pays entendait assécher les paradis fiscaux. Oui, David Cameron. Qui oserait s’opposer à d’aussi nobles visées ? Personne qui soit doué de bon sens et soucieux de la collectivité. Mais la question autrement plus cruciale est de savoir si les chefs de gouvernement, qui ont passé moins de deux heures à débattre de la question, sont crédibles. Dans quelle mesure leurs belles paroles s’écartent-elles de la réalité ?

Il y a de quoi rire. La réponse est simple : ils sont peu crédibles. Leurs décisions ne constituent guère plus qu’une compilation de chantiers et de projets de loi en cours, qui se trouvent déjà sur la table (pour certains depuis des années), agrémentés de formules du type “Les niches fiscales doivent être supprimées”. Il y a même de quoi rire lorsque les Premiers ministres enjoignent à leurs collègues des Finances d’adopter, d’ici

au mois de juillet, une législation européenne contre la fraude à la TVA qu’ils ont abandonnée voilà une semaine seulement. Les déclarations du Premier ministre irlandais, président du Conseil de l’UE, qui assure que son pays n’accorde pas d’avantages fiscaux, prêtent également à sourire. Quid d’Apple et des autres ? L’Autriche non plus n’est pas à l’abri de cette hypocrisie fiscale, quand bien même le chancelier répète à l’envi qu’il souhaite la mise en œuvre au plus tôt du système d’échange automatique d’informations

bancaires. Son discours ne résiste pas à l’épreuve des faits. S’il le voulait, le gouvernement pourrait décider immédiatement que l’Autriche renonce à sa dérogation à la directive européenne [sur l’échange automatique d’informations]. Il aurait pu le faire depuis belle lurette. Or a-t-on vu une proposition dans ce sens ? Que nenni ! Pourquoi ? Parce que le gouvernement a donné priorité à un accord sur l’imposition à la source avec la Suisse et le Liechtenstein plutôt que sur la transparence fiscale. Ce qui se comprend : cette année et l’année prochaine, il devrait faire rentrer, selon les estimations, quelque 1,5 milliard d’euros dans les caisses. —Thomas Mayer

—Der Standard Vienne

R

arement les chefs de gouvernement de l’UE auront été aussi unanimes que lors du sommet éclair sur l’évasion fiscale. Il ne faut pas laisser la moindre marge de manœuvre aux fraudeurs, ont-ils déclaré. Il est inacceptable que l’on assomme les honnêtes contribuables à coups de cures d’austérité et de plans de sauvetage pendant qu’une poignée d’irresponsables se soustraient à leurs obligations fiscales en gardant l’anonymat ou en dupant les autorités à l’aide de sociétés multiples ou de montages fiscaux. D’où le plan de riposte : transparence sur les données bancaires et fermeture des paradis fiscaux. Ce fut l’heure des fanfaronnades, notamment dans la bouche du chancelier [autrichien] Werner Faymann et de la chancelière Angela Merkel, qui sont déjà en précampagne [pour leur réélection]. Le Premier ministre David Cameron, lui

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w w w. p re s s e u ro p. e u


36.

Courrier international — no 1178 du 30 mai au 5 juin 2013

à la une

L’AUSTÉRIT

Celui par qui le scandale est arrivé est un jeune doctorant américain (lire p. 40).Selon cet étudiant, rien ne prouve – comme l’ont affirmé les célèbres économistes de Harvard Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff – que la croissance d’un pays s’effondre si son endettement dépasse 90 % de son PIB. L’affaire dépasse largement le cadre académique. Car, comme le rappelle le Prix Nobel d’économie Paul Krugman (lire p. 38), en Europe et aux Etats-Unis, les partisans de l’austérité se sont emparés des travaux de Reinhart et Rogoff pour justifier leur politique.  Une politique dont les effets sur la santé publique sont catastrophiques, dénoncent deux chercheurs dans un livre qui vient de paraître.

Service économie

A la une

ARCHIVES “Stop l’austérité !”, titrait Courrier international dans son numéro 1151 (22 novembre 2012). Quelques jours auparavant, plusieurs centaines de milliers de personnes avaient manifesté dans toute l’Europe pour protester contre les politiques de rigueur.

UNE QUESTION DE VIE OU DE MORT Le prix des politiques de rigueur qui taillent dans les dépenses de santé et de protection sociale se compte en vies humaines. C’est ce qu’affirment deux chercheurs dans un nouvel ouvrage qui fait grand bruit.


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Courrier international — no 1178 du 30 mai au 5 juin 2013 ↓ Dessin de Tiounine paru dans Kommersant, Moscou.

TÉ TUE

l’un de ces travailleurs plongés dans la pauvreté [car trop âgés pour trouver du travail]. Le 5 avril, les époux ont laissé un message sur la voiture d’un voisin pour demander pardon, avant de se pendre dans un débarras de leur maison. Lorsqu’il a appris la nouvelle, le frère d’Anna Maria, Giuseppe Sopranzi, s’est jeté dans l’Adriatique et s’est noyé. La corrélation entre chômage et suicide est observée depuis le XIXe siècle. Les chômeurs sont deux fois plus susceptibles de mettre fin à leurs jours que les gens ayant un emploi. Aux Etats-Unis, le taux de suicide, qui avait augmenté lentement depuis l’an 2000, s’est emballé durant la récession de 2007-2009 et après. Dans notre livre [lire p. 38], nous estimons à 4 750 le nombre de décès “excédentaires” – dépassant le niveau correspondant à la tendance préexistante – survenus entre 2007 et 2010. Le taux de suicide est particulièrement élevé dans les Etats qui ont perdu le plus d’emplois. En 2009, les morts par suicide ont dépassé celles provoquées par les accidents de la route.

—The New York Times (extraits) New York

D

ébut avril, un triple suicide a endeuillé Civitanova Marche, une station balnéaire italienne. Anna Maria Sopranzi, 68 ans, et son mari, Romeo Dionisi, 62 ans, qui survivaient avec une pension de retraite de 500 euros par mois, n’arrivaient plus à payer leur loyer. Depuis que, dans le cadre de sa politique d’austérité, le gouvernement a relevé l’âge de départ à la retraite [à 66 ans pour les hommes], Romeo Dionisi, un ancien ouvrier du bâtiment, était devenu un “esodato” [littéralement “exodé”, néologisme créé à partir d’esodo, exode],

Pas de fatalité. Si ces drames étaient une conséquence inévitable des crises économiques, ils ne seraient qu’un exemple supplémentaire du coût humain de la grande récession actuelle ; mais ce n’est pas le cas. Les pays qui, comme la Grèce, l’Italie et l’Espagne, ont taillé dans les dépenses de santé et de protection sociale enregistrent des résultats bien plus mauvais sur le plan sanitaire que, par exemple, l’Allemagne, l’Islande et la Suède, qui ont préservé leur filet de sécurité sociale et ont préféré la relance à l’austérité. (L’Allemagne prêche les vertus de la rigueur pour les autres.) Depuis dix ans, nous avons épluché une énorme quantité de statistiques du monde entier pour tenter de comprendre comment les chocs économiques affectent notre état de santé. Nous en sommes arrivés à la conclusion que les gens ne tombent pas inexorablement malades et ne meurent pas forcément lorsque l’économie chancelle. En revanche, la politique budgétaire peut être une question de vie ou de mort. A un extrême se trouve la Grèce, en proie à un désastre de santé publique. Le budget national de la santé a été amputé de 40 % depuis 2008, notamment pour atteindre les objectifs de réduction des déficits publics fixés par la “troïka” (Fonds monétaire international, Commission européenne et Banque centrale européenne) dans le cadre du programme d’austérité de 2010. Quelque 35 000 médecins, infirmières et autres professionnels de la santé ont perdu leur emploi. L’allongement du délai d’obtention d’un rendezvous chez le médecin et la hausse des prix des médicaments ont poussé les Grecs à renoncer aux traitements de routine ou préventifs ; résultat, le nombre d’admissions à l’hôpital a grimpé en flèche. La mortalité infantile a augmenté de 40 %. → 38

Données

Vu de Grèce

26,5 %

SUICIDES

Une augmentation des suicides de 26,5 % en un an. Voilà le chiffre dévoilé par l’institut grec de la statistique (Elstat) le 20 mai dernier. En 2011, 477 personnes ont mis fin à leurs jours en Grèce, contre 377 l’année précédente, précise le quotidien I Kathimerini. Une hausse spectaculaire dans un pays où le taux de suicide est traditionnellement parmi les plus bas d’Europe. Des statistiques diffusées lors du congrès de la Fédération mondiale pour la santé mentale, qui s’est tenu à Athènes en mars, montrent par ailleurs qu’il est devenu plus difficile de consulter un spécialiste en santé mentale en Grèce. Dans certaines régions du pays, on est passé en trois ans de quinze jours à deux mois et demi d’attente avant de pouvoir obtenir un rendez-vous.

Vu d’Italie

9 000 000

ANTIDÉPRESSEURS

La baisse du pouvoir d’achat provoquée par les mesures d’austérité a des conséquences directes sur le budget que les Italiens consacrent à leur santé. “Environ 9 millions d’Italiens renoncent désormais à se faire soigner pour des troubles ou maladies de faible ou de moyenne gravité”, rapporte Walter Ricciardi, directeur de l’Observatoire national de la santé de l’Université catholique de Rome dans Lettera 43. C’est particulièrement vrai pour les soins dentaires : de plus en plus de personnes ayant perdu une dent ne la font pas remplacer. Par ailleurs, la consommation d’antidépresseurs a beaucoup augmenté depuis le début de la crise : on est passé d’une moyenne de 8,18 doses quotidiennes pour 1 000 habitants en l’an 2000 à 35,72 doses en 2010.

Vu du Portugal

1/3 PÉNURIE DE VACCINS

Plus du tiers des centres de santé portugais ont manqué de matériel de base en 2012, note Público. Gants, blouses ou vaccin contre le tétanos leur ont fait défaut plus de dix fois dans l’année, selon une étude effectuée auprès des Unités de santé familiale (USF), qui regroupent des médecins généralistes et des infirmiers. Seuls 13 % des centres n’ont rencontré aucun problème. L’équipement informatique est par ailleurs une source d’insatisfaction chronique dans plus de la moitié des USF. Les 357 centres soignent chaque année 4,5 millions de patients et emploient près de 6 900 professionnels de la santé.


38. à la une

Courrier international — no 1178 du 30 mai au 5 juin 2013 ↓ Dessin de Falco, Cuba.

Si l’austérité était testée comme le serait un médicament dans un essai clinique, elle aurait été jetée aux oubliettes depuis longtemps, compte tenu de ses effets secondaires fatals 37 ← L’usage de drogue par voie intraveineuse ayant progressé alors les crédits alloués aux programmes d’échange de seringues étaient supprimés, les nouvelles infections au VIH ont plus que doublé. Après l’arrêt des campagnes de pulvérisation d’insecticide dans le sud du pays, de nombreux cas de paludisme ont été signalés pour la première fois depuis le début des années 1970. De son côté, l’Islande a évité une catastrophe sanitaire bien qu’elle ait connu en 2008 la plus grave crise bancaire de l’Histoire (proportionnellement à la taille de son économie). Après la faillite des trois principales banques de dépôt du pays, la dette s’est envolée, le chômage a été multiplié par neuf et la valeur de la monnaie nationale, la couronne, s’est effondrée. L’Islande a été le premier pays européen depuis 1976 à appeler le FMI au secours. Mais, au lieu de renflouer les banques et de faire des coupes claires dans le budget comme l’exigeait le FMI, les dirigeants islandais ont pris une mesure radicale : ils ont soumis l’austérité au vote populaire. C’est ainsi que, lors de deux référendums, en 2010 et 2011, les Islandais se sont prononcés en faveur d’un remboursement progressif des créanciers étrangers, plutôt qu’en faveur d’un paiement immédiat, qui aurait nécessité un plan de rigueur. L’économie islandaise s’est en grande partie redressée, tandis que la Grèce est au bord du gouffre. Aucun Islandais n’a perdu sa couverture santé ni l’accès aux médicaments, malgré l’envolée du prix de ces produits importés. Le nombre de suicides n’a pas augmenté de manière significative. En 2012, le premier Rapport mondial sur le bonheur publié par les Nations unies a classé ce pays parmi les plus heureux de la planète.

Antidépresseurs. Les sceptiques souligneront les différences structurelles entre la Grèce et l’Islande. L’appartenance des Grecs à la zone euro leur interdit toute dévaluation, et ils ne disposaient guère de marge de manœuvre politique pour rejeter les appels à l’austérité du FMI. Il n’en reste pas moins que le contraste entre les deux pays étaie notre thèse selon laquelle une crise économique n’implique pas fatalement une crise de santé publique. Les Etats-Unis se situent quelque part entre ces deux extrêmes. Dans un premier temps, le plan de relance de 2009 a renforcé le filet de sécurité. Mais, outre l’augmentation du taux de suicide, des signes inquiétants font craindre une aggravation de la situation sanitaire. Ainsi, les prescriptions d’antidépresseurs ont explosé. Quelque 750 000 personnes (notamment des hommes jeunes sans emploi) se défoncent à l’alcool. Plus de 5 millions d’Américains n’ont plus accès aux soins parce qu’ils ont perdu leur emploi. Les consultations médicales préventives ont chuté, les malades tardent à se faire soigner et finissent aux urgences. (Certes, la réforme du système de santé lancée par le président Obama a élargi la couverture médicale, mais sa mise en œuvre se fait de manière progressive.) Afin de vérifier notre hypothèse sur les effets meurtriers de l’austérité, nous avons analysé les données relatives à d’autres régions, à d’autres époques. Après l’éclatement de l’Union soviétique, en 1991, l’économie de la Russie s’est effondrée.

La pauvreté a fait des ravages, l’espérance de vie a reculé, en particulier parmi les jeunes hommes en âge de travailler. Mais tous les pays de l’ancienne sphère soviétique n’ont pas connu le même sort. C’est en Russie, au Kazakhstan et dans les Etats baltes (Estonie, Lettonie et Lituanie), qui se sont administré la “thérapie de choc” préconisée par des économistes comme Jeffrey Sachs et Lawrence Summers, que les suicides, les crises cardiaques et les décès liés à l’alcool ont le plus fortement augmenté. La Biélorussie, la Pologne et la Slovénie ont adopté une politique différente, plus graduelle, défendue par des personnalités comme l’économiste Joseph Stiglitz et l’ancien président de l’URSS Mikhaïl Gorbatchev. Dans ces pays, qui ont privatisé par étapes leurs entreprises publiques, la situation en matière de santé publique s’est bien moins dégradée. Après analyse, nous en sommes venus à estimer que, pour chaque dollar investi dans des programmes de santé publique, on obtient trois dollars de croissance économique. Investir dans ces programmes non seulement sauve des vies en période de récession, mais cela stimule également la reprise. En conséquence, trois principes devraient guider toute stratégie de réponse aux crises économiques. Primo, ne pas faire de dégâts. Si l’austérité était testée comme le serait un médicament dans un essai clinique, elle aurait été jetée aux oubliettes depuis longtemps, compte tenu de ses effets secondaires fatals. Chaque pays devrait créer une Agence de la responsabilité sanitaire indépendante, composée d’épidémiologistes et d’économistes, qui serait chargée d’évaluer les effets des politiques budgétaires et monétaires sur la santé. Secundo, traiter le chômage pour ce qu’il est : une pandémie. Ce fléau est une cause majeure de dépression, d’angoisse, d’alcoolisme et de pensées suicidaires. Tertio, investir davantage dans la santé publique lorsque les temps sont durs. Le proverbe “Mieux vaut prévenir que guérir” s’avère on ne peut plus pertinent. Il est bien plus coûteux d’enrayer une épidémie que d’en prévenir une. Nul besoin d’être idéologue en matière économique – et nous ne le sommes certainement pas – pour admettre que le prix de l’austérité se calcule en vies humaines. Nous n’exonérons pas les mauvaises politiques du passé, ni ne plaidons pour un effacement universel de la dette. Il revient aux dirigeants, en Amérique et en Europe, d’imaginer le bon dosage des politiques budgétaire et monétaire. Ce que nous avons conclu de nos recherches, c’est que l’austérité – des coupes sévères, immédiates et sans discernement dans les dépenses sociales et de santé – n’est pas seulement contre-productive ; elle est également meurtrière. —David Stuckler et Sanjay Basu

UN REMÈDE PIRE QUE LE MAL N’importe quel étudiant en économie le savait : l’austérité ne pouvait qu’aggraver la récession. Mais le dogmatisme et le puritanisme l’ont emporté sur la raison, démontre le Prix Nobel d’économie Paul Krugman. —The New York Review of Books (extraits) New York

Les auteurs Sociologue et économiste spécialisé dans la santé publique, DAVID STUCKLER est chercheur au département de sociologie d’Oxford, au Royaume-Uni. SANJAY BASU est maître assistant en médecine et épidémiologiste à l’université Stanford, aux Etats-Unis. Ils

viennent de publier ensemble The Body Economic: Why Austerity Kills (L’économie du corps : pourquoi l’austérité tue, éd. Basic Books (Etats-Unis) et Allen Lane (Royaume-Uni). Cet ouvrage, sorti en librairie le 21 mai, a été très commenté dans les médias.

E

n temps normal, la découverte d’une erreur arithmétique dans un article économique aurait été un non-événement. En avril dernier, cela a non seulement mis en émoi la communauté des économistes, mais cela a aussi fait les gros titres de la presse. A posteriori, on pourrait même affirmer que cette erreur a modifié l’orientation des politiques économiques. Pourquoi ? Parce que l’article en question, “Growth in a Time of Debt” [La croissance en période de dette], signé par les économistes de Harvard Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff, était devenu une véritable référence dans le débat sur la politique économique. Dès sa publication [en mai 2010], les “austériens” – partisans de l’austérité budgétaire


L’AUSTÉRITÉ TUE. 39

Courrier international — no 1178 du 30 mai au 5 juin 2013

La relance a fait long feu (Années en abscisse ; indice 100 pour l’année qui précède la récession) Reprise après la Grande Récession de 2008

Année zéro : année de chaque récession (1975, 1982, 1991, 2008)

Moyenne des reprises après les précédentes récessions (1975, 1982, 1991)

DÉPENSES PUBLIQUES 140

Pays avancés

Pays émergents

140

120

120

100

100

80

80

60

60 –4

–2

2

0

4

–4

–2

0

2

4

PIB RÉEL PAR HABITANT 130

Pays avancés

Pays émergents

130

Année zéro 120

120

110

110

100

100

90

90 80

80 –2

0

2

4

–4

–2

0

2

4

“Par rapport aux trois précédentes reprises mondiales, la reprise actuelle suit une trajectoire inhabituelle”, note le FMI. Elle n’a jamais été aussi faible dans les pays avancés et aussi forte dans les pays émergents. On observe la même divergence dans les politiques de relance. Dans les pays avancés, les dépenses publiques ont nettement diminué après la récession de 2008.

L’auteur

DR

–4

SOURCE : “PERSPECTIVES DE L’ÉCONOMIE MONDIALE” (FMI, AVRIL 2013)

et de coupes immédiates et sévères dans les dépenses publiques – se sont appuyés sur ses conclusions pour étayer leur position et attaquer leurs adversaires. Ceux qui affirmaient, comme l’avait soutenu autrefois John Maynard Keynes, que “le bon moment pour l’austérité, c’est le boom, pas la crise” – et qu’il fallait attendre que l’économie soit plus solide avant de procéder à des coupes – se sont vu rétorquer que Reinhart et Rogoff avaient prouvé qu’il serait désastreux d’attendre, car les économies sombrent dans le précipice dès que la dette publique dépasse 90 % du PIB. Aucun article dans l’histoire de l’économie n’a probablement eu une telle influence immédiate sur le débat public. Le critère des 90 % a été brandi comme un argument décisif en faveur de l’austérité par des personnalités allant de Paul Ryan, l’ex-candidat à la vice-présidence qui préside la commission du Budget de la Chambre des représentants, à Olli Rehn, le responsable des Affaires économiques et monétaires de la Commission européenne, en passant par le comité éditorial du Washington Post. Aussi, la révélation que ces fameux 90 % résultaient d’erreurs de programmation, d’omissions de données et d’étranges techniques statistiques a brusquement fait passer un nombre remarquable de gens importants pour des imbéciles. Mais au fond le vrai mystère, c’est la raison pour laquelle Reinhart et Rogoff ont pu un seul instant être pris si au sérieux. La réponse est à chercher tant du côté de la politique que de la psychologie : l’austérité était et est toujours une solution à laquelle veulent croire de nombreux personnages

puissants, ce qui les conduit à se jeter sur tout ce qui semble la justifier. Je reviendrai dans la suite de cet article sur cette volonté de croire en la rigueur. Mais d’abord il est utile de relater l’histoire récente de l’austérité en tant que doctrine et expérimentation politique. Au commencement était la bulle. Début 2008, l’Amérique et l’Europe étaient au bord du gouffre. Elles étaient devenues trop dépendantes d’un marché immobilier en surchauffe, leurs ménages étaient surendettés, leurs secteurs financiers souscapitalisés et exposés à un risque excessif. Tout ce qu’il fallait pour faire effondrer ces châteaux de cartes était un choc quelconque, et c’est l’implosion des titres américains adossés à des crédits hypothécaires qui a donné le coup de pouce fatal. A l’automne 2008, les bulles immobilières des deux côtés de l’Atlantique ont explosé, et toute l’économie de l’Atlantique Nord s’est engagée dans le désendettement, un processus dans lequel de nombreux débiteurs tentent – ou sont contraints – de régler leurs dettes en même temps.

Frissons. Pourquoi est-ce un problème ? A cause de l’interdépendance : vos dépenses sont mon revenu, mes dépenses sont vos revenus. Si vous et moi essayons de réduire nos dettes en réduisant nos dépenses, le montant de nos revenus respectifs en sera diminué – et une chute des revenus peut aggraver l’endettement, dans la mesure où elle génère aussi du chômage de masse. Les étudiants en économie qui ont observé ce processus en 2008 et 2009 ont frissonné en réalisant que l’Histoire se répétait : il était évident

que ce processus ressemblait beaucoup à celui qui a débouché sur la crise de 1929. D’ailleurs, dès le début de 2009, les historiens de l’économie Barry Eichengreen et Kevin O’Rourke publiaient des graphiques affolants montrant que la chute des échanges commerciaux et de la production industrielle en 2008-2009 était comparable point par point à celle enregistrée la première année de la grande crise mondiale des années 1929 à 1933. Une nouvelle crise de 1929 était-elle sur le point d’éclater ? La bonne nouvelle était que nous avions ou pensions avoir de gros avantages par rapport à nos grands-parents, ce qui allait nous permettre de limiter les dégâts. Certains de ces avantages étaient, pourrait-on dire, structurels, d’autres étaient intellectuels. Sur le plan structurel, le plus gros avantage était sans doute la façon dont les impôts et les systèmes de protection sociale agissent aujourd’hui comme des “stabilisateurs automatiques”. Même si les salaires chutent, l’ensemble des revenus ne baisse pas dans la même proportion, parce que les prélèvements fiscaux diminuent fortement et que les fonds publics continuent à alimenter les prestations sociales, le Medicare [régime d’assurancemaladie à destination des plus de 65 ans], les allocations-chômage et autres. De fait, l’existence de l’Etat providence moderne a permis d’instaurer un plancher aux dépenses totales, et par conséquent il empêche la spirale descendante de l’économie d’aller trop loin. Sur le plan intellectuel, les décideurs connaissaient bien l’histoire de la crise de 1929 ; → 40

PAUL KRUGMAN Professeur d’économie et de relations internationales à l’université de Princeton, aux Etats-Unis, Paul Krugman, 60 ans, a obtenu le prix Nobel d’économie en 2008 pour ses travaux sur le commerce international. Il tient depuis 1999 une chronique dans The New York Times. Son dernier livre, Sortez-nous de cette crise… maintenant ! (Flammarion, 2012), est dédié “à tous les chômeurs, qui méritent mieux”.


40. à la une

Courrier international — no 1178 du 30 mai au 5 juin 2013 ↓ Dessin de Tiounine paru dans Kommersant, Moscou.

Portrait

DR

La question est donc de savoir pour quelle raison les dirigeants économiques ont montré un tel empressement à jeter ces manuels par la fenêtre. L’une des réponses est que beaucoup d’entre eux ne les ont en réalité jamais crus. L’establishment politique et intellectuel allemand ne s’est jamais reconnu dans les principes économiques keynésiens ; tout comme une bonne partie du Parti républicain aux Etats-Unis. Au plus fort d’une crise économique aiguë – comme durant l’automne 2008 et l’hiver 2009 –, ces voix dissidentes pouvaient être étouffées. Mais, une fois que les choses se sont calmées, elles se sont fait entendre avec force. En plus de ce facteur sous-jacent, deux événements se sont produits au début de 2010 : la crise grecque et la publication de travaux de recherche économique apparemment rigoureux qui confortaient les austériens.

L’ÉTUDIANT QUI COMBAT L’AUSTÉRITÉ “Honnêtement, je ne m’attendais pas à faire l’objet d’une telle attention”, affirme Thomas Herndon dans un entretien accordé au New York Magazine. A 28 ans, ce doctorant américain de l’université du Massachusetts à Amherst se retrouve sous le feu des projecteurs après avoir publié, le 15 avril, un article scientifique remettant en cause la célèbre étude de Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff. Selon ces deux économistes de Harvard, tout pays dont la dette publique dépasse 90 % du PIB est condamné à la récession. Dans le cadre d’un cours d’économétrie, Thomas Herndon devait refaire la démonstration de travaux connus. S’il a choisi ceux de Reinhart-Rogoff, ce n’est pas par hasard. “Je suis motivé pour faire de la recherche sur les politiques d’austérité car celles-ci ont des effets négatifs sur la vie des gens”, explique-t-il au quotidien canadien La Presse. Le jeune homme, qui fait désormais l’objet d’une (courte) notice Wikipedia, doit maintenant trouver un sujet de thèse. “Je n’ai pas encore choisi, mais ça devrait tourner autour du sujet [des politiques d’austérité et de l’endettement].” Une fois son doctorat en poche, il aimerait enseigner l’économie à l’université et contribuer par ses travaux au débat public. Un peu à la manière de Reinhart et Rogoff. “Ils ont très bien vulgarisé leurs recherches sur un sujet complexe, explique-t-il à La Presse. Malheureusement, leurs chiffres n’étaient pas bons.”

39 ← certains, comme [le président de la Banque centrale américaine] Ben Bernanke, ont été de grands spécialistes universitaires de la Grande Dépression dans une vie antérieure. Ils ont appris de Milton Friedman que c’est une folie de laisser les ruées sur les banques mettre à bas le système financier et qu’il est souhaitable d’inonder l’économie de liquidités dans les périodes de panique. Ils ont appris de John Maynard Keynes qu’en période de dépression la dépense publique peut être un moyen efficace de créer des emplois. Ils ont appris du désastreux tournant de Franklin Roosevelt vers l’austérité en 1937 qu’abandonner trop tôt la relance monétaire et budgétaire peut se révéler une énorme erreur. Tout cela explique que, alors que la crise de 1929 s’était accompagnée à ses débuts de politiques aggravant la situation – relèvement des taux d’intérêt pour tenter de préserver les réserves d’or, diminution des dépenses pour équilibrer les budgets –, les années 2008 et 2009 se sont caractérisées par des politiques monétaires et budgétaires expansionnistes, notamment aux Etats-Unis, où la Réserve fédérale a non seulement raboté les taux d’intérêt, mais est intervenue sur les marchés pour acheter tout ce qu’elle pouvait, depuis les billets de trésorerie jusqu’aux titres de créance d’Etat à long terme, pendant que l’administration Obama faisait adopter un programme de baisse des impôts et d’accroissement des dépenses d’un montant de 800 milliards de dollars. Les initiatives européennes ont été moins spectaculaires ; mais, comme leurs systèmes de protection sociale étaient plus solides, de fortes politiques de relance étaient peut-être moins nécessaires.

ment passés de la relance à l’austérité. C’était en février 2010, à Iqaluit, dans l’Arctique canadien, où les ministres des Finances du G7 étaient réunis en sommet. “Dans les solitudes glacées du Canada, note Neil Irwin, les dirigeants de l’économie mondiale convinrent que le grand défi auquel ils étaient confrontés avait changé. L’économie semblait être sur la voie du redressement ; il était temps de détourner leur attention du soutien à la croissance. Fini les mesures de relance.” De fait, le tournant de l’austérité fut extrêmement réel et extrêmement prononcé [voir graphiques p. 39]. A première vue, c’était un virage surprenant. On apprend en première année d’économie que la baisse des dépenses publiques réduit la demande globale, ce qui entraîne un ralentissement de la production et une dégradation de l’emploi. Cela peut être souhaitable quand l’économie est en surchauffe et que l’inflation augmente ; quand ce n’est pas le cas, les conséquences négatives d’une réduction des dépenses publiques peuvent toutefois être compensées. Les banques centrales peuvent réduire les taux d’intérêt, ce qui entraîne une augmentation de la dépense privée. Cependant, aucune de ces conditions ne prévalait au début de 2010 et ne prévaut aujourd’hui. Les principales économies avancées étaient et sont toujours profondément déprimées, et l’on n’observe aucun signe de pression inflationniste. Les taux d’intérêt à court terme sont proches de zéro, ce qui laisse très peu de marge à la politique monétaire pour compenser la réduction des dépenses publiques. Ainsi, si l’on s’en tient aux manuels d’économie, il semblerait que toutes ces mesures d’austérité aient été prises de façon extrêmement prématurée et que l’on aurait dû attendre pour les mettre en œuvre que l’économie se soit rétablie.

Volte-face. Cela dit, certains économistes ( j’en fais partie) ont souligné dès le début que ces mesures, même si elles étaient bienvenues, étaient trop modestes au vu de la puissance du choc économique. De fait, dès la fin de 2009, il était clair que, même si la situation s’était stabilisée, la crise économique était plus grave que n’avaient voulu l’admettre les décideurs et durerait sans doute plus longtemps que ce qu’ils avaient escompté. On aurait donc pu s’attendre à une deuxième série de plans de relance. Or on a assisté à une volte-face. L’ouvrage de Neil Irwin The Alchemists [Les alchimistes, éd. Penguin, avril 2013] nous fournit la date et le lieu où les grands pays avancés sont brusque-

La Grèce devait réduire ses dépenses et résorber ses déficits. Si elle montrait suffisamment de courage et de détermination politique, les marchés la récompenseraient en réduisant le coût de ses emprunts

Don du ciel. La crise grecque a été un choc pour tout le monde, y compris pour le gouvernement qui a pris ses fonctions en octobre 2009. Cette nouvelle équipe savait qu’elle serait confrontée à un déficit budgétaire – mais ce n’est qu’une fois aux commandes qu’elle a découvert que ses prédécesseurs avaient trafiqué les comptes et que le déficit ainsi que la dette cumulée étaient beaucoup plus importants que ce que quiconque avait pu imaginer. Tandis que les investisseurs commençaient à prendre la mesure de la situation, la Grèce d’abord, puis la plus grande partie de l’Europe ont été entraînées dans un nouveau type de crise – une crise liée non pas à des défaillances bancaires, mais à des défaillances d’Etats incapables d’emprunter sur les marchés mondiaux. Cette crise était un don du ciel pour les antikeynésiens. Ils nous avaient mis en garde contre les dangers des déficits ; la débâcle grecque semblait montrer à quel point la prodigalité budgétaire peut être dangereuse. Aujourd’hui encore, quiconque se prononce contre la rigueur, sans même aller jusqu’à affirmer que nous avons besoin de nouvelles mesures de relance, doit s’attendre à être accusé de vouloir transformer les Etats-Unis (ou la GrandeBretagne) en une nouvelle Grèce. Si la Grèce fournissait dans le monde réel l’exemple à ne pas suivre, Reinhart et Rogoff fournissaient l’explication mathématique. Leur article montrait non seulement que la dette nuit à la croissance, mais encore qu’il existe un “seuil”, une sorte de point de déclenchement : quand la dette excède 90 % du PIB, la croissance s’enraye. La Grèce, bien entendu, avait dépassé ce chiffre magique. Mais, surtout, les principaux pays avancés, dont les Etats-Unis, présentaient de gros déficits budgétaires et flirtaient avec le fameux seuil. Il suffisait d’ajouter le cas de la Grèce aux conclusions de Reinhart-Rogoff pour justifier un virage net et immédiat en faveur de l’austérité. Mais cela ne risquait-il pas d’avoir un impact négatif immédiat ? Rien à craindre, répondait une autre publication universitaire très remarquée parue en 2009, Large Changes in Fiscal Policy: Taxes Versus Spending [Grands changements dans la politique budgétaire : impôts contre dépenses], d’Alberto Alesina et Silvia Ardagna [de Harvard]. Les deux auteurs s’y livrent à une violente offensive contre l’affirmation keynésienne qu’une réduction des dépenses dans une économie atone ne fait que l’affaiblir encore plus. Comme Reinhart et Rogoff, ils présentent des faits historiques pour étayer leur démonstration. D’après Alesina et Ardagna, les coupes sévères dans les dépenses des pays avancés sont généralement suivies d’une expansion, et non d’une contraction. L’explication, selon eux, est qu’une austérité budgétaire résolue donne confiance


Courrier international — no 1178 du 30 mai au 5 juin 2013

au secteur privé et que ce surcroît de confiance compense largement les effets de la réduction des dépenses publiques. Comme le montre bien Mark Blyth dans Austerity: The History of a Dangerous Idea [L’austérité : histoire d’une idée dangereuse, éd. Oxford University Press, mai 2013], cette idée s’est propagée comme un feu de prairie. Alesina et Ardagna ont présenté leurs travaux en avril 2010 au Conseil pour les affaires économiques et financières du Conseil des ministres européen ; leur analyse a très vite été reprise dans les déclarations officielles de la Commission européenne et de la Banque centrale européenne. En juin 2010, Jean-Claude Trichet, alors président de la BCE, déclarait ainsi : “L’idée que les mesures d’austérité pourraient entraîner une stagnation est incorrecte. […] En fait, dans les circonstances actuelles, tout ce qui contribue à accroître la confiance des ménages, des entreprises et des investisseurs dans la solidité des finances publiques est bon pour la croissance et pour la création d’emplois. Je suis fermement convaincu que, dans les circonstances présentes, des politiques inspirant la confiance vont renforcer et non entraver la reprise économique, car la confiance est aujourd’hui le facteur essentiel.” Du pur Alesina-Ardagna.

Orthodoxie. Et c’est ainsi que dès l’été 2010 une solide orthodoxie de l’austérité s’est imposée chez les décideurs européens et a acquis une certaine influence de ce côté-ci de l’Atlantique. Examinons maintenant comment les choses ont tourné au cours des trois années qui se sont écoulées depuis.

Tout le monde aime les histoires édifiantes. “Car le salaire du péché, c’est la mort” est un message bien plus satisfaisant que “parfois ça merde”

Il est malaisé d’identifier de façon précise les effets d’une politique économique. Les gouvernements en changent généralement avec réticence, et il est difficile de distinguer les effets des demimesures qu’ils adoptent de tout ce qui se passe par ailleurs dans le monde. Le plan de relance d’Obama, par exemple, a été à la fois temporaire et plutôt modeste si on le rapporte à la taille de l’économie américaine : il ne représentait guère plus de 2 % du PIB et a été mis en œuvre dans une économie secouée par la plus grave crise financière survenue en trois générations. Dans quelle mesure peuton attribuer au plan de relance ce qui s’est passé de 2009 à 2011 ? Personne ne le sait vraiment. Mais le virage de la rigueur après 2010 a été si serré, notamment dans les pays européens endettés, que la prudence habituelle n’est plus de mise. La Grèce a instauré des hausses d’impôt et une réduction des dépenses équivalant à 15 % du PIB ; l’Irlande

L’AUSTÉRITÉ TUE. 41

et le Portugal lui ont emboîté le pas pour un montant équivalant à 6 % de leur PIB ; ces mesures ont ensuite été intensifiées année après année. Les résultats ont été désastreux. L’économie des pays contraints à cette rigueur a dégringolé, de manière plus ou moins proportionnelle au niveau d’austérité. On a bien entendu tenté, notamment au sein de la Commission européenne, de minimiser ces résultats. Mais le FMI, après avoir soigneusement examiné les données, non seulement a conclu que l’austérité avait eu des effets économiques négatifs majeurs, mais a fait son mea culpa, reconnaissant avoir sous-estimé ces effets. Ainsi, trois ans après le tournant de la rigueur, les espoirs comme les craintes des austériens paraissent avoir été mal inspirés. L’austérité n’a pas restauré la confiance ; les déficits n’ont pas provoqué de crise. Pourtant, la rigueur n’était-elle pas fondée sur des recherches économiques sérieuses ? Il s’est avéré que non : les travaux cités par les austériens comportaient de sérieuses failles.

Sans tambour ni trompette. La première idée qui s’est effondrée a été celle de la rigueur expansionniste. Avant même que les politiques d’austérité européennes n’aient montré leurs effets, l’article d’Alesina-Ardagna ne résistait plus à l’examen. Des chercheurs du Roosevelt Institute ont relevé qu’aucun des exemples d’austérité conduisant à une expansion de l’économie qu’invoque l’article ne s’inscrit dans un contexte d’effondrement économique ; des chercheurs du FMI ont constaté → 42

SOURCE

THE NEW YORK REVIEW OF BOOKS New York, Etats-Unis Bimensuel, 143 000 ex. www.nybooks.com C’est la grande revue littéraire et politique de l’intelligentsia new-yorkaise. Créée en 1963, elle doit sa renommée au prestige et à la diversité de ses grandes signatures : Joan Didion, V.S. Naipaul, Vladimir Nabokov ou Tony Judt, entre autres, comptent ou ont compté parmi ses contributeurs. Articles fouillés, authentiquement critiques et… particulièrement longs sont sa marque de fabrique.


42. à la une

Courrier international — no 1178 du 30 mai au 5 juin 2013 ↓ Dessin de Falco, Cuba.

Réactions À COUTEAUX TIRÉS “Plus personne ne porte de gants dans la querelle académique sur les mérites de l’austérité”, constate The Wall Street Journal. Le 25 mai, Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff ont ainsi publié une longue lettre ouverte à Paul Krugman. “Cher Paul, […] nous admirons vos anciens travaux scientifiques, qui nous ont influencés jusqu’à aujourd’hui, écrivent les deux économistes. Mais, depuis ces dernières semaines, votre comportement spectaculairement incivil nous a profondément déçus. Vous nous avez attaqués personnellement, pratiquement sans arrêt, dans vos chroniques du New York Times et sur votre blog. Et vous avez doublé la mise dans The New York Review of Books, en nous accusant cette fois de ne pas avoir partagé nos données.” Or, ajoutent-ils, ces données étaient disponibles sur leur site web depuis 2010. Ce qui, selon The Wall Street Journal, n’est qu’à moitié vrai : seule une partie des informations nécessaires à la réplication de leurs travaux était publiée en ligne. “Tout cela pourrait continuer sans fin, eux et moi avons encore des choses à dire”, a rétorqué Paul Krugman sur son blog, dès le 26 mai. Et dans ce billet intitulé “Reinhart et Rogoff ne sont pas contents”, il en remet une couche.

41 ← que l’évaluation par Alesina-Ardagna des politiques budgétaires n’avait qu’un lointain rapport avec les changements réels de politique. “Dès la mi-2011, écrit Mark Blyth, le soutien empirique et théorique à l’austérité expansionniste a commencé à se désagréger.” Petit à petit, sans tambour ni trompette, l’idée que la rigueur pouvait booster l’économie a disparu de la scène publique. Reinhart et Rogoff ont tenu plus longtemps, même si leur travail avait dès le début suscité de sérieuses questions. Dès juillet 2010, Josh Bivens et John Irons, de l’Economic Policy Institute, avaient identifié à la fois une erreur manifeste – une mauvaise interprétation des statistiques américaines portant sur la période de l’immédiat après-guerre – et un grave problème conceptuel. Reinhart et Rogoff n’apportaient pas la preuve qu’une dette élevée entraînait une croissance faible plutôt que l’inverse, et d’autres éléments indiquaient que cette dernière hypothèse était la plus probable. Mais ces critiques n’avaient guère eu d’impact.

Bizarreries. C’est pourquoi, en avril dernier, la révélation des erreurs commises par Reinhart et Rogoff a provoqué un choc. Malgré l’importance qu’avaient prise leurs travaux, ils n’avaient encore jamais rendu publiques leurs données. Ils ont fini par transmettre leurs feuilles de calcul à Thomas Herndon [voir p. 40], un étudiant de troisième cycle de l’université du Massachusetts à Amherst, qui les a trouvées très bizarres. Il a décelé une erreur dans des formules de calcul Excel, qui n’avait toutefois qu’une influence minime sur les conclusions. Mais, surtout, le corpus de données n’intégrait pas plusieurs pays alliés – Canada, Nouvelle-Zélande et Australie – qui avaient émergé de la Seconde Guerre mondiale avec un endettement élevé tout en affichant une solide croissance. Enfin, les chercheurs avaient utilisé un critère d’évaluation pour le moins étrange, puisque chaque “épisode” d’endettement élevé, qu’il soit survenu pendant une seule année de stagnation ou au cours

d’une période de dix-sept années de croissance vigoureuse, comptait autant. Ainsi le “seuil” des 90 % s’évanouissait, et les histoires effrayantes qu’on nous racontait pour vendre l’austérité perdaient toute crédibilité. Sans surprise, Reinhart et Rogoff ont tenté de défendre leurs travaux ; leurs réponses ont été au mieux faibles, au pire évasives. En réalité, les effets apparents sur la croissance d’une dette passant de… disons 85 % à 95 % du PIB sont minimes et ne justifient en rien cette panique qui a si fortement influencé les politiques économiques récentes. La théorie de la rigueur se trouve donc dans une bien mauvaise passe. Ses prévisions se sont révélées fausses ; les travaux académiques qui la fondaient se sont couvert de ridicule. Mais, comme je l’ai souligné, rien de tout cela (à l’exception de l’erreur dans les feuilles de calcul Excel) n’aurait dû surprendre : les principes fondamentaux de la macroéconomie auraient dû inciter chacun d’entre nous à s’attendre à ce qui est arrivé. Mais alors pourquoi cette théorie a-t-elle exercé une telle emprise sur l’élite ? Tout le monde aime les histoires édifiantes. “Car le salaire du péché, c’est la mort” est un message bien plus satisfaisant que “parfois ça merde”. Nous désirons tous que les événements aient une signification. Appliqué à la macroéconomie, ce désir de dégager un sens moral nous prédispose à croire aux récits qui attribuent

Les décideurs et les leaders d’opinion se sont servis de l’analyse économique comme un poivrot se sert d’un lampadaire : pour s’appuyer, pas pour être éclairé

la douleur d’une crise aux excès du boom qui l’a précédé – et nous conduit peut-être à penser que la douleur est nécessaire, qu’elle fait partie d’un inévitable processus de nettoyage. Quand, pendant la crise de 1929, [le secrétaire d’Etat au Trésor] Andrew Mellon a conseillé à Herbert Hoover de laisser la dépression suivre son cours afin de “purger la pourriture” du système, beaucoup de gens étaient moralement d’accord avec lui. Dans The Alchemists, Neil Irwin analyse les motivations de Jean-Claude Trichet, le président de la Banque centrale européenne, quand il recommandait la mise en œuvre de sévères politiques d’austérité. “Trichet partageait un point de vue, particulièrement répandu en Allemagne, qui était enraciné dans une sorte de moralisme. La Grèce avait trop dépensé et s’était trop endettée. Elle devait réduire ses dépenses et résorber ses déficits. Si elle montrait suffisamment de courage et de détermination politique, les marchés la récompenseraient en réduisant le coût de ses emprunts. Il avait une foi inébranlable dans le pouvoir de la confiance.” Alors l’impulsion austérienne ne serait-elle qu’une affaire de psychologie ? Non, elle comporte aussi une bonne part d’intérêt bien compris. Comme l’ont souligné de nombreux observateurs, l’abandon des plans de relance peut être interprété, en quelque sorte, comme la volonté de donner priorité aux créanciers sur les travailleurs. L’inflation et la faiblesse des taux d’intérêt sont mauvaises pour les créanciers, même si elles favorisent la création d’emplois ; réduire les déficits publics dans un contexte de chômage de masse peut aggraver la récession, mais cela accroît les chances des détenteurs d’obligations d’être entièrement remboursés. Je ne pense pas que quelqu’un comme Jean-Claude Trichet ait consciemment et cyniquement servi des intérêts de classe aux dépens du bien-être général. Mais son sens de la moralité économique correspondait parfaitement aux priorités des créanciers, et cela tombait bien.

Les riches s’en sortent bien. Notons également que, si depuis la crise financière la politique économique est un lamentable échec, elle n’a pas été si mauvaise que ça pour les riches. Le chômage de longue durée se maintient à un niveau jamais vu, mais les bénéfices des entreprises se sont redressés ; le revenu médian végète, mais les indices boursiers des deux côtés de l’Atlantique ont retrouvé leur niveau maximal d’avant la crise. Il serait peutêtre excessif de dire que les 1 % les plus riches profitent de la dépression, mais il est clair qu’ils n’en souffrent guère, et cela a probablement quelque chose à voir avec la volonté des décideurs politiques de persister dans la voie de l’austérité. C’est une histoire terrible, notamment en raison des immenses souffrances qu’ont entraînées ces erreurs politiques. Mais c’est aussi une histoire profondément inquiétante pour ceux qui aiment à penser que la connaissance peut améliorer le monde. Les décideurs et les leaders d’opinion se sont servis de l’analyse économique comme un poivrot se sert d’un lampadaire : pour s’appuyer, pas pour être éclairé. Les économistes qui ont dit à l’élite ce qu’elle voulait entendre ont été célébrés, malgré les nombreuses preuves de leurs erreurs ; et, bien qu’ils aient souvent eu raison, les économistes critiques ont été ignorés. La débâcle de Reinhart-Rogoff a fait naître parmi ces derniers l’espoir que la logique et l’évidence commencent enfin à compter. Mais il est trop tôt pour dire si, à la suite de ces révélations, la théorie de l’austérité va vraiment relâcher son emprise sur la politique économique. —Paul Krugman


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44.

Courrier international — no 1178 du 30 mai au 5 juin 2013

trans. versales gie écolo

New Haven

Ecologie ........44 Sciences ........46 Economie ........48 Médias ..........50 Signaux .........51

Naturel, vous avez dit naturel ? Selon des recherches récentes, l’homme transforme les écosystèmes de la planète depuis des millénaires. Voilà qui remet en question notre conception même d’une nature vierge.

↑ Dessin de Kopelnitsky, Etats-Unis.

—Yale Environment 360

E

qui servent de pâturages aux bisons, ont été transformées par les Amérindiens bien avant l’arrivée des Européens. Bon nombre des prairies brumeuses des Andes tropicales, les páramos, sont aujourd’hui ce qu’elles sont parce qu’il y a des siècles ceux qui vivaient là ont abattu les forêts naturelles, avant de brûler les terres et de les mettre en pâture. Sous des cieux plus frais, les montagnes écossaises racontent des histoires similaires.

xiste-t-il sur la Terre des écosystèmes vierges ? En réalité, il semble de plus en plus évident que l’idée que nous nous faisons d’une nature inaltérée est souvent erronée. Nous aimons à penser que, jusqu’à une date récente, la nature a été préservée de toute influence humaine. Or deux études majeures publiées ces dernières semaines attestent que nous nous trompons. Dans Biodiversité. Un nouveau livre, Novel l’une d’elles, Erle Ellis, géographe à l’uni- Ecosystems [Les nouveaux écosystèmes, versité du Maryland dans le comté de inédit en français], coédité par Richard Baltimore, et ses confrères ont calculé qu’au Hobbs, de l’université d’Australie-Occidentale, moins un cinquième des terres du globe montre que nombre d’écosystèmes en ont été transformées par l’être humain il y apparence naturels ont été, et demeurent, a cinq mille ans déjà – proportion qui, selon lourdement influencés par l’introduction d’espèces étrangères. Et que la les études antérieures, aurait seuplupart des espèces introduites, lement été atteinte au cours des intentionnellement ou non, l’ont cent dernières années. sans doute été par l’homme. Selon l’étude d’Erle Ellis, Tout cela est déconcertant. l’empreinte de l’homme sur la “Sur de vastes parties du globe, la nature a été massive dès le jour où, il y a soixante mille ans, il a ANALYSE ‘nature à l’état sauvage’ dont on parle n’a jamais existé”, explique commencé à brûler des prairies et des forêts pour chasser. Elle s’est ensuite l’un des auteurs de l’ouvrage, Michael Perring, étendue avec l’agriculture sur brûlis et également de l’université d’Australiea encore pris de l’ampleur quand les Occidentale. La nature n’a jamais eu de frontières pour paysans ont domestiqué les animaux et les espèces qui ont la bougeotte. Il se peut labouré les terres. Ces résultats semblent étranges : nous d’ailleurs que celles-ci aient constitué une étions si peu nombreux – tout au plus force motrice de l’évolution. Mais l’activité quelques dizaines de millions – et nos tech- humaine a multiplié leurs possibilités de nologies étaient très primitives. Mais, selon transport. Nous déplaçons délibérément le coauteur de l’étude, Steve Vavrus, de beaucoup d’espèces – les cultures coml’université du Wisconsin, “les premiers agri- merciales ou les animaux domestiques, par culteurs n’avaient pas besoin d’être aussi effi- exemple. Et il est facile pour d’autres de caces que les agriculteurs modernes : ils utilisaient voyager clandestinement dans la cale d’un individuellement bien plus de terre”. En d’autres bateau ou dans son réservoir de ballast, à bord d’un avion, sur les roues d’un camion termes, ils étaient déployés. De fait, ils cultivaient de grands espaces ou sur le dos d’un animal domestique. Ce qui sont considérés à l’heure actuelle comme phénomène semble bien plus vieux que des forêts “vierges”. Nous savons aujour- nous ne l’imaginons. Nous avons coutume de considérer ces d’hui qu’un dixième des arbres de la forêt amazonienne poussent dans des zones de intrus comme des fléaux qui déstabilisent type “terre noire”, ou terra preta, lesquelles, les écosystèmes et dévorent les espèces selon les archéologues, sont des sols amendés indigènes. Parfois, c’est le cas, reconnaispar les paysans précolombiens avec du sent Richard Hobbs et ses coauteurs. Mais ils soulignent que, au XXIe siècle, les espèces charbon et des déchets organiques. allogènes représentent une part importante Jungle centrafricaine. Une grande partie de la biodiversité de la planète et que nombre de l’Amazonie, conclut Erle Ellis, est en réa- d’entre elles sont activement utiles, voire lité constituée d’arbres qui ont repoussé essentielles pour les écosystèmes. sur des terres déboisées. Ou peut-être – à Il arrive que ces nouveaux venus causent en juger par la profusion d’arbres fruitiers l’extinction, parfois catastrophique, d’autres et d’autres espèces intéressantes pour espèces. Le serpent Boiga irregularis de l’homme qui poussent encore sur les terres Nouvelle-Guinée s’installe peu à peu noires – sur d’anciens jardins. dans le paysage de l’île de Guam [dans le Il semble que d’autres forêts tropicales Pacifique] après y être venu par avion milisoient également situées sur des sols ancien- taire. La moule zébrée, originaire de la nement cultivés. Ces deux dernières années, région de la mer Noire, est pour sa part James Fraser, de l’université de Lancaster, arrivée aux Etats-Unis dans les eaux de en Angleterre, a découvert des terres sombres ballast de bateaux. En guise de remerciement, à des endroits récemment encore boisés les Américains ont envoyé par inadvertance d’Afrique de l’Ouest. En 2012, Doug Sheil et ses collègues ont fait état de découvertes similaires à Bornéo. Et d’autres études ont mis au jour la présence de noix de palme dans de grandes zones de la jungle centrafricaine, portant à penser qu’il y a deux mille ans la région était couverte de plantations espèces animales et 1 092 espèces de palmiers à huile. Mais il ne s’agit pas uniquement des forêts végétales vivent et se reproduisent tropicales. Les plaines d’Amérique du Nord, dans les carrières françaises.

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“Sur de vastes parties du globe, la ‘nature à l’état sauvage’ dont on parle n’a jamais existé” “Les changements rapides et les perturbations sont une caractéristique naturelle du monde” dans la mer Noire une méduse qui a dévasté son écosystème. Mais de tels cas restent rares. La plupart des envahisseurs s’installent paisiblement et deviennent des écocitoyens modèles, pollinisant les cultures, diffusant les semences, contrôlant les prédateurs et fournissant nourriture et habitat aux espèces indigènes. Puis, au bout de quelque temps, nous les oublions ou nous apprenons à les aimer. Ainsi, que feraient les Américains du Nord sans l’abeille à miel européenne ? Généralement, les écosystèmes envahis réunissent en fin de compte davantage d’espèces qu’au départ. Des régions comme la Nouvelle-Zélande, Hawaii et même les îles Galápagos – toutes célèbres pour avoir été envahies par des espèces introduites par l’homme – possèdent une biodiversité plus

riche qu’à l’origine. Pour Erle Ellis, ce sont des “melting-pots anthropiques”. Les scientifiques qui étudient les envahisseurs et leurs hôtes font d’étonnantes découvertes. Des chercheurs britanniques ont récemment trouvé deux espèces de mésanges indigènes qui ont appris à manger les larves d’une guêpe originaire du MoyenOrient et introduite dans le pays il y a cent quatre-vingts ans ; celle-ci pond ses œufs sur le chêne de Turquie, une autre espèce allogène. Les mésanges passent de plus en plus de temps dans les arbres, à manger des larves, notamment au printemps : avec les changements climatiques, leurs petits éclosent avant l’apparition de leur source de nourriture traditionnelle, les chenilles de papillons de nuit, qui se nourrissent de feuilles.

Habitat clé. Les nouveaux écosystèmes sont différents, mais pas nécessairement moins bons. La baie de San Francisco, par exemple, est considérée comme l’estuaire le plus envahi de la planète. Mais cela n’a pas empêché le gouvernement américain de la proposer en janvier à la Convention de Ramsar pour la faire classer comme zone humide d’importance internationale, parce que c’est un “habitat clé pour tout un panel d’espèces végétales et animales, et un écosystème important du fait des services écologiques qu’il fournit”. Une grande part de sa biodiversité

– et certains de ces services écologiques – repose sur les espèces allogènes qui y sont présentes. Les intrus peuvent aussi contribuer à rendre à la nature des zones de la planète dont l’homme n’a plus besoin. A Porto Rico, dans des champs de canne à sucre abandonnés sur la moitié de l’île, de nouveaux écosystèmes forestiers prospèrent, largement grâce à des espèces allogènes invasives comme le tulipier du Gabon, explique Ariel Lugo, de l’International Institute of Tropical Forestry. Ce tulipier a attiré les oiseaux et les insectes autochtones. Et aujourd’hui, quelques décennies plus tard, les espèces d’arbres indigènes recommencent à prospérer. L’idée selon laquelle nous devons faire une place aux nouveaux arrivants lorsque nous essayons de préserver la nature et de restaurer nos écosystèmes a déjà été défendue par Emma Marris dans Rambunctious Garden [Exubérant jardin, inédit en français], paru en 2011. Mais les nouvelles analyses vont au-delà de ce simple pragmatisme : elles nous invitent à revoir bon nombre de nos idées sur la façon dont la nature fonctionne. Par exemple, elles remettent en question l’idée conventionnelle selon laquelle des écosystèmes comme les forêts équatoriales sont des machines complexes, ou des superorganismes, apparues au fil d’un long processus de coévolution des espèces

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pour remplir des niches écologiques. Mais si c’est le cas, s’interroge James Rosindell, spécialiste en sciences de l’environnement à l’Imperial College London, comment se fait-il que les espèces allogènes soient si douées pour envahir d’autres écosystèmes et s’intègrent souvent parfaitement ?

Bénéfices. Les écosystèmes semblent aujourd’hui bien plus instables et bien plus tributaires du hasard que la théorie de la niche ne le suppose. Ils sont en effet constamment transformés par les incendies et les inondations, les maladies et les nouveaux venus. Autrement dit, ce sont des pots-pourris d’espèces indigènes et allogènes. Cette vision concorde avec le modèle concurrent d’ecological fitting, c’est-à-dire d’adaptation écologique, formulé pour la première fois par l’éminent biologiste américain Daniel Janzen, de l’université de Pennsylvanie. Selon lui, la coévolution joue un rôle infime dans les écosystèmes ; le plus souvent, les espèces se débrouillent tant bien que mal et s’adaptent du mieux qu’elles peuvent. Loin de se perpétuer dans un état d’équilibre, avec des niches remplies, les écosystèmes sont dans un état constant de mutation, souligne Stephen Jackson, du Southwest Climate Science Center, en Arizona. “Les changements, y compris les changements rapides et les perturbations, sont une caractéristique naturelle du monde”, → 46

A un an des élections européennes, Presseurop organise une journée de rencontres et de débats sur l’avenir de l’UE avec ses lecteurs, des journalistes et les députés européens.

suivez le forum EN DIRECT SUR www.presseurop.eu/eu2014 4 JUIN 2013 - PARLEMENT EUROPÉEN EUR -Bruxelles lles

#forumPE


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TRANSVERSALES

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SCIENCES ET INNOVATION

Adaptation. En ce sens, Christian Kull, de l’université Monash, en Australie, a récemment lancé un appel pour la protection de nouveaux systèmes agricoles implantés dans des forêts, comme les plantations de caoutchouc en Indonésie et celles de cacao au Cameroun, qui “brouillent les frontières entre l’humain et le naturel, l’indigène et l’allogène, la production et la conservation”. La bonne nouvelle, dans tout cela, c’est que la nature est capable de résister et de s’adapter, de rebondir après les pires choses que nous puissions lui faire. Et cela soulève une dernière question, pour le moins hérétique. A une époque de rapides changements climatiques, si des espèces doivent prospérer, ce seront à coup sûr des desperados, des clandestins, des vagabonds qui auront parcouru le monde aux côtés des humains – des espèces qui, sous certains aspects, nous ressemblent beaucoup. Alors, si le nouveau est la norme, ne devrionsnous pas les encourager à voyager plutôt que de les arrêter aux frontières ? —Fred Pearce

ARCHIVES courrierinternational.com “Le sanglier au menu des Mexicains”. A la frontière nord du Mexique, ces espèces invasives venues d’Europe sont un fléau pour les cultures. Mais elles représentent aussi un apport providentiel de protéines pour les populations locales. Un article paru dans Milenio Semanal et publié dans CI n° 1119, du 12 avril 2012.

Quand le scorpion pique le cancer Santé. A Cuba, le venin d’une espèce de scorpion est utilisé depuis longtemps comme traitement contre les tumeurs. Avec des résultats surprenants.

ASTROLOGY MONOTYPE

45 ← dit-il dans Novel Ecosystems. Les humains l’ont peut-être considérablement accéléré, mais le changement est la norme. Nous devons donc revoir les priorités de nos politiques de conservation. Nous ne pouvons considérer les nouveaux écosystèmes comme des versions dégradées de bons écosystèmes ni diaboliser les espèces allogènes simplement parce qu’elles viennent d’ailleurs. Si le nouveau et le changement sont la norme, se demandent Richard Hobbs et ses collègues, y a-t-il un sens à vouloir recréer d’anciens écosystèmes dans un état statique ? En faisant cela, on ne met pas en place des systèmes fonctionnels ; on produit un musée qui nécessitera des soins constants pour survivre. D’aucuns estiment que les défenseurs de l’environnement doivent reconnaître les bénéfices écologiques de l’agriculture traditionnelle. Selon une vision largement répandue, nous devons développer l’agriculture industrielle intensive pour pouvoir produire la nourriture dont le monde a besoin, tout en laissant de la place pour la nature. Mais cela sous-entend que l’agriculture ne peut avoir aucune valeur écologique. Or les cultures traditionnelles gagneraient à être vues comme de nouveaux écosystèmes à la biodiversité riche – des paradis naturels dignes d’être protégés.

—Miami New Times Miami

L

eandro Gonzáles, 6 ans, est assis au bord du lit de ses parents, ses jambes pendant sur le couvre-lit. Ses yeux bruns suivent l’index du Dr Niudis Cruz, à gauche, à droite, en haut, en bas. Puis le Dr Cruz, une spécialiste du cancer, glisse ses doigts dans les petites mains de l’enfant, qui les serre fortement. “Bien, c’est bien”, dit le docteur en hochant la tête. Yaima, la mère du garçon, menue et calme, se tient à côté, retenant son souffle pendant que Leandro subit son examen physique bimensuel. Son fils a une tumeur inopérable dans le tronc cérébral et elle a déjà observé ce rituel un nombre incalculable de fois. Cependant, le voir repousser avec force la main du docteur avec ses jambes lui tire toujours des larmes de soulagement. Il y a un peu plus d’un an, il était immobile et presque muet. Quand l’examen touche à sa fin, Niudis Cruz commente la force musculaire de l’enfant, ses réflexes et l’échelle de Lansky, un indicateur de qualité de vie internationalement reconnu pour les enfants atteints du cancer (le garçon est à 90 – 100 correspondant à une santé parfaite). Elle sort son ordinateur portable et affiche une image de scanner en noir et blanc du cerveau de Leandro. “Il a le plus agressif de tous les cancers de pédiatrie, avec un taux de mortalité qui s’élève à 80 % la première année”, dit-elle. Elle montre du doigt les images sur l’écran et les mesures de la progression de la tumeur depuis sa détection, il y a dix-huit mois. De septembre 2011 à avril 2012, sa taille a diminué d’environ 15 %. Pendant cette période, Leandro

n’a suivi aucun traitement si ce n’est boire trois fois par jour quelques gorgées d’un liquide clair et sans saveur. “Il est impossible qu’une tumeur se résorbe d’elle-même, souligne le médecin. C’est forcément le résultat d’une intervention extérieure.” Pour Leandro, cette intervention est celle du venin d’un scorpion de taille moyenne appelé Rhopalurus junceus, connu à Cuba sous le nom de escorpión azul, le scorpion bleu. Quatre mois après le diagnostic, en mai 2011, Leandro avait tellement maigri que son poids était celui d’un enfant de 2 ans. Mais, après avoir bu régulièrement ce mélange de venin et d’eau, sa santé est redevenue presque normale. Il peut à présent marcher et parler de son plat préféré (les œufs au plat), de sa couleur préférée (le jaune), et faire du vélo (avec des petites roues) tous les jours. “Je remercie Dieu, dit Yaima, et les médecins qui connaissaient le pouvoir de ce scorpion.” Depuis plus de vingt ans, les Cubains traitent les patients atteints de cancer avec le venin du scorpion bleu. Les résultats ne sont pas toujours aussi extraordinaires, mais des milliers de patients affirment que leur douleur a été soulagée, leur force musculaire renforcée et leur énergie renouvelée grâce à la prise de ce médicament. Le traitement est maintenant prêt pour une sortie mondiale. La compagnie pharmaceutique publique cubaine Labiofam a récemment commencé à produire en masse une version homéopathique portant le nom de Vidatox. Une poignée de pays, dont la Chine, ont autorisé sa commercialisation, et un petit marché noir s’est organisé pour diffuser le produit dans le reste du monde. Il est impossible de savoir combien de patients

ont consommé cette médiatisation contenue dans de petites bouteilles de verre ces vingt dernières années, mais leur nombre dépasse probablement 55 000 dans le monde. Guérir une tumeur comme celle de Leandro est sans doute devenu le plus grand cassetête du monde médical. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le cancer a tué près de 7,6 millions de personnes en 2008, soit 13 % des décès dans le monde cette année-là. Malgré les milliards de dollars investis dans la recherche, les autres traitements (chimiothérapie et radiothérapie) sont terriblement inadéquats. Toujours selon l’OMS, les médecins parviennent à traiter avec succès 7,3 % de cancers de plus qu’en 1950, alors que, d’ici à 2030, deux fois plus de personnes devraient mourir de cette maladie. “Les gens ne croient qu’aux traitements conventionnels, et c’est difficile pour eux de changer d’avis”, constate le directeur de Labiofam, le Dr José Antonio Fraga. Il est assis derrière son imposant bureau, dans les locaux de la puissante société pharmaceutique publique de La Havane, qui jusqu’à récemment était principalement connue pour fournir 98 % des produits vétérinaires de Cuba. Il choisit ses mots avec précaution. “Nous n’avons pas trouvé de remède et nous ne conseillons pas aux patients de refuser les traitements par chimiothérapie ou par radiations, assure-t-il. Mais la médecine humaine est fondée sur des preuves.” Et une telle preuve ne peut être ignorée. —Jean Friedman-Rudovsky

SOURCE MIAMI NEW TIMES Miami (Floride) Hebdomadaire, 70 000 ex. www.miaminewtimes.com Principal hebdomadaire de la plus grande ville de l’Etat de Floride, cette revue gratuite est réputée pour ses enquêtes sur des sujets souvent peu traités dans les journaux nationaux, enquêtes qui lui ont déjà rapporté de nombreuses récompenses. Ce sujet faisait la couverture de l’édition du 18 avril. En titre : “Toxine opportune : le venin d’un scorpion cubain donne de l’espoir à des victimes de cancers.”

ARCHIVES courrierinternational.com “Des souris plus humaines que jamais”. Pour tester des traitements contre le cancer, des chercheurs créent des rongeurs génétiquement modifiés dont le système immunitaire est comparable à celui de l’homme. Un article paru dans la revue Science News et publié dans CI n° 1172, du 18 avril 2013.


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↙ Dessin de Falco, Cuba.

Mer Noire : sur la piste de l’ADN Biologie. Des chercheurs utilisent des techniques gĂŠnĂŠtiques pour comprendre comment la vie a ĂŠvoluĂŠ dans cet ĂŠcosystème au ďŹ l des millĂŠnaires.

—Romania Libera Bucarest

E

n suivant un protocole de tests ADN, une ĂŠquipe de scientiďŹ ques, comptant en son sein le biologiste roumain Liviu Giosan, a rĂŠussi Ă  retracer avec une prĂŠcision jamais atteinte l’histoire de la vie dans la mer Noire au cours des dix mille dernières annĂŠes. Les rĂŠsultats ont ĂŠtĂŠ publiĂŠs rĂŠcemment dans la revue amĂŠricaine spĂŠcialisĂŠe Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS). Liviu Giosan est chercheur auprès de l’Institut ocĂŠanographique de Woods Hole [dans le Massachusetts], aux Etats-Unis. Il y a cinq ans, l’Êquipe dont il fait partie est arrivĂŠe en mer Noire en se donnant pour mission de reconstituer avec prĂŠcision son ĂŠcosystème. L’objectif ĂŠtait de comprendre comment les changements climatiques provoquĂŠs ou non par l’homme ont inuencĂŠ l’Êvolution de la vie marine. L’Êquipe a employĂŠ des tests ADN, une première pour ce type de recherche. Ceux-ci ont ĂŠtĂŠ utilisĂŠs pour des recherches similaires et simultanĂŠes dans le PaciďŹ que Sud, avec des rĂŠsultats tout aussi excellents.

Pour rĂŠaliser ces tests, l’Êquipe de Liviu Giosan a prĂŠlevĂŠ des carottes de sĂŠdiments au fond de la mer Noire. “Vous vous imaginez des chercheurs qui utilisent des mĂŠthodes de la police criminelle pour obtenir des informations sur la vie passĂŠe du plancton dans la mer Noire ?â€? demandet-il malicieusement. Quelque 2 700 espèces, dont plus de 90 % ont disparu de ces eaux, ont pu ĂŞtre reconstituĂŠes et identiďŹ ĂŠes Ă  la suite de ces analyses. “La mer Noire a rĂŠagi fortement aux changements climatiques survenus au ďŹ l du temps, explique le chercheur. Il y a neuf mille cinq cents ans, la mer ĂŠtait sĂŠparĂŠe des ocĂŠans de la planète, c’Êtait un très grand lac plein de vie adaptĂŠe Ă  un milieu d’eau douce. Lorsque le niveau de l’ocĂŠan s’est ĂŠlevĂŠ et que ce bassin s’est retrouvĂŠ envahi par les eaux salĂŠes de la MĂŠditerranĂŠe, l’Êcosystème a subi un changement catastrophique. Les crĂŠatures d’eau douce n’ont pas survĂŠcu Ă  l’importante salinitĂŠ et sont mortes en masse.â€? Les changements climatiques des huit mille dernières annĂŠes ont conduit Ă  d’autres modiďŹ cations drastiques de l’Êcosystème. Grâce Ă  la mĂŞme mĂŠthode gĂŠnĂŠtique, on

a pu observer dans quelle mesure l’activitĂŠ humaine a pu inuencer la vie marine. “Il y a mille cinq cents ans, l’agriculture a ĂŠtĂŠ responsable d’un profond changement dans l’Êcosystème, lorsque le lessivage des sols cultivĂŠs a dĂŠversĂŠ de grandes quantitĂŠs de nutriments dans la mer, constate Liviu Giosan. Plus tard, le dĂŠveloppement industriel a provoquĂŠ ĂŠgalement une sĂŠrie de grands bouleversements dans le milieu.â€? Les chercheurs estiment que cette mĂŠthode utilisĂŠe avec succès pour reconstituer la vie marine des temps anciens pourrait ĂŞtre employĂŠe pour tous les ocĂŠans de la planète. Liviu Giosan explique ainsi la supĂŠrioritĂŠ des recherches utilisant les tests ADN. Plus de 90 % des organismes qui vivent ou ont vĂŠcu dans l’eau ne laissent rien de tangible après leur mort. De fait, jusqu’à prĂŠsent, l’Êtude des fossiles dans les sĂŠdiments ne permettait d’avoir accès qu’à une inďŹ me partie des ĂŠcosystèmes passĂŠs. “C’est comme essayer de reconstituer un crime Ă  partir d’une empreinte de chaussure. Grâce aux techniques gĂŠnĂŠtiques, nous avons aujourd’hui accès aux empreintes digitales !â€? —Petre Badica



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48.

TRANSVERSALES ↘ Dessin de Bromley paru dans le Financial Times, Londres.

ÉCONOMIE

Les jeunes expatriĂŠs europĂŠens, une aubaine Les Pays-Bas accueillent une foule de jeunes hautement qualiďŹ ĂŠs venus du sud et de l’est du continent. Un bon point pour l’Êconomie locale.

—De Groene Amsterdammer (extraits) Amsterdam

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enka Rezbarikova fait partie de la cinquantaine de salariĂŠs reprĂŠsentant “plus d’une dizaine de nationalitĂŠsâ€? de la cĂŠlèbre agence De Architekten Cie., installĂŠe sur le Keizersgracht, Ă  Amsterdam. Cette architecte de 26 ans est venue travailler aux Pays-Bas il y a deux ans et a obtenu il y a quelques mois, après quelques contrats temporaires, le contrat Ă  durĂŠe indĂŠterminĂŠ tant convoitĂŠ. Elle n’est pas issue d’un milieu particulièrement international. Ses parents ne parlent que le slovaque et n’ont jamais travaillĂŠ Ă  l’Êtranger. Elle a fait ses ĂŠtudes en RĂŠpublique tchèque, a appris quatre langues ĂŠtrangères et, dans le cadre du programme d’Êchanges Erasmus, elle a eectuĂŠ un stage aux Pays-Bas, oĂš elle est revenue après avoir terminĂŠ ses ĂŠtudes. Il y a 50 % de chances qu’elle s’installe durablement dans ce pays, estime-t-elle. “J’aime la vie ici, le style de vie et la libertĂŠ, dit-elle. En architecture, les NĂŠerlandais font partie des meilleurs, et j’ai un poste ďŹ xe. Mais je suis jeune et j’ai envie de travailler dans d’autres pays, en Suède ou au Danemark, ou peut-ĂŞtre au Chili ou au Mexique. Et, dans dix ans, peut-ĂŞtre que je rentrerai chez moi.â€?

Les nouveaux immigrĂŠs. Lenka Rezbarikova n’est pas unique en son genre : elle fait partie de la grande vague d’immigration que connaissent les Pays-Bas depuis plusieurs dizaines d’annĂŠes. StimulĂŠs par l’intĂŠgration europĂŠenne, [l’ore bon marchĂŠ des compagnies aĂŠriennes] Ryanair et EasyJet, les programmes Erasmus, la crise ĂŠconomique dans certaines rĂŠgions d’Europe et des salaires plus ĂŠlevĂŠs, plusieurs dizaines de milliers de jeunes immigrants arrivent chaque annĂŠe aux PaysBas. L’attention se concentre essentiellement sur les ĂŠmigrĂŠs d’Europe orientale, ces ĂŠmigrĂŠs au sens traditionnel du terme qui viennent eectuer des tâches manuelles et que l’on prĂŠsente dans les mĂŠdias de droite comme une horde traçant Ă  travers le pays – selon un gros titre rĂŠcent – une “piste brĂťlante de misèreâ€? [dans le quotidien De Telegraaf]. Ce groupe masque la croissance rapide d’une nouvelle catĂŠgorie d’ÊmigrĂŠs : de jeunes EuropĂŠens diplĂ´mĂŠs de l’enseignement supĂŠrieur, souvent originaires du sud et de l’est du continent, qui ont grandi au sein d’une Union sans frontières intĂŠrieures et viennent aux Pays-Bas durant les annĂŠes les plus productives de leur vie pour tirer parti des possibilitĂŠs offertes. Ces nouveaux travailleurs ĂŠmigrĂŠs ne sont pas vraiment

reconnus en tant que tels : selon les dĂŠďŹ nitions oďŹƒcielles, ce ne sont pas des immigrants car ils sont issus de l’Union europĂŠenne. Mais, surtout, ils ne correspondent pas au stĂŠrĂŠotype du travailleur ĂŠmigrĂŠ. Pourtant, ces jeunes sont prĂŠcisĂŠment les immigrants “de valeurâ€? pour lesquels une kyrielle de dĂŠmographes et d’Êconomistes prennent parti depuis les annĂŠes 1990 : jeunes, diplĂ´mĂŠs, mobiles et autonomes. “C’est eectivement l’image du ‘nouvel ĂŠmigrÊ’â€?, conďŹ rme Han Entzinger, professeur ĂŠmĂŠrite spĂŠcialiste des migrations. “Ce n’est pas une catĂŠgorie prĂŠdominante numĂŠriquement, mais

“J’aime le style de vie et la libertĂŠ ici. Et j’ai un poste ďŹ xeâ€? leur nombre augmente rapidement. Les optimistes y voient enďŹ n l’amorce de l’unitĂŠ europĂŠenne. Cela fait des dĂŠcennies qu’on en parle, qu’on ĂŠchafaude des plans et qu’on se projette dans l’avenir, et voilĂ  qu’on est en prĂŠsence d’une gĂŠnĂŠration pour qui une vie europĂŠenne est tout ce qu’il y a de plus normal. Ces jeunes voyagent beaucoup, ils ont une expĂŠrience Ă  l’Êtranger dans le cadre des ĂŠchanges Erasmus, ils sillonnent le continent en avion Ă  peu de frais, ils ont envie de travailler dans diÊrents pays et leur horizon se situe audelĂ  des frontières. La crise ĂŠconomique accentue cette ĂŠvolution. Pour les Pays-Bas, c’est bien entendu une aubaine : avec ce groupe d’immigrants, je ne vois que des avantages.â€? Il y a plus d’une dizaine d’annĂŠes, les PaysBas ont dĂŠcidĂŠ qu’ils n’Êtaient pas une terre d’immigration. Une profonde modiďŹ cation du consensus national s’est produite parmi les dirigeants politiques et l’Êlite intellectuelle. Dans ce contexte, l’immigration ĂŠtait jugĂŠe fondamentalement mauvaise et menaçante, surtout lorsqu’elle concernait des “gens venus tenter leur chanceâ€? – autrement dit, en quĂŞte de travail. La “migration moderneâ€?, selon la terminologie du SEO Economisch Onderzoek, un centre de recherches en ĂŠconomie aďŹƒliĂŠ Ă  l’universitĂŠ d’Amsterdam, est diÊrente de celle des annĂŠes 1970. Ces migrants viennent de plus près que leurs prĂŠdĂŠcesseurs. Ils sont ĂŠgalement plus proches culturellement. Ils ont presque toujours un emploi et exigent moins de ressources de la collectivitĂŠ. Leur prĂŠsence gĂŠnère mĂŞme un gain ĂŠconomique important : selon un rapport du SEO, la contribution de chaque migrant europĂŠen venu travailler temporairement reprĂŠsente 1 800 euros de recettes


Courrier international — no 1178 du 30 mai au 5 juin 2013

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ďŹ scales supplĂŠmentaires par an pour l’Etat nĂŠerlandais. Ces 200 000 personnes ont ainsi rapportĂŠ 364 millions d’euros au ďŹ sc en 2012. Depuis 2007, selon les chires oďŹƒciels, le nombre d’immigrĂŠs italiens, espagnols et grecs a triplÊ ; le dĂŠbarquement des Portugais a commencĂŠ deux ans plus tĂ´t. La plupart d’entre eux sont jeunes et ont suivi une formation dans l’enseignement supĂŠrieur. En rĂŠalitĂŠ, les chires sont certainement plus ĂŠlevĂŠs. Tout d’abord parce que les migrants europĂŠens ne sont comptabilisĂŠs que lorsqu’ils s’inscrivent auprès de leur mairie, ce que beaucoup de jeunes ne font pas. Ensuite, parce que bon nombre d’immigrants repartent chez eux au bout de quelques mois.

Terrain politique et glissant. Quelque 12 000 diplĂ´mĂŠs de l’enseignement supĂŠrieur auent d’Europe orientale et mĂŠridionale chaque annĂŠe ; ce nombre reprĂŠsente, grosso modo, les deux tiers du nombre de Polonais, dont les mĂŠdias et les dirigeants politiques ont fait tant de cas. D’un point de vue ĂŠconomique, la crispation anti-immigration est totalement injustiďŹ ĂŠe. A partir des annĂŠes 1950, les Pays-Bas ont longtemps accueilli des travailleurs qui repartaient presque tous. L’immigration des annĂŠes 1980 et 1990, Ă  faible valeur ajoutĂŠe sur le plan ĂŠconomique, a justement ĂŠtĂŠ une consĂŠquence de l’impossibilitĂŠ, après 1973, de venir pour trouver un emploi, les ĂŠtrangers ne pouvant s’installer que dans le cadre du regroupement familial, d’une demande d’asile et de l’immigration clandestine. Il n’empĂŞche que l’immigration est devenue un terrain très glissant politiquement. “Le thème de l’immigration reste associĂŠ Ă  des impressions extrĂŞmement nĂŠgatives. Pourtant, on ne

peut pas vraiment dire que les NĂŠerlandais soient envahis par des travailleurs peu qualiďŹ ĂŠs en quĂŞte d’emploi ; et il semble en outre qu’une immigration Ă  forte valeur ajoutĂŠe soit amorcĂŠe, souligne le Pr Entzinger. Les maires qui rĂŠclament des mesures contre les immigrants d’Europe orientale reçoivent beaucoup d’attention. Et c’est vrai qu’il y a de rĂŠels problèmes. Mais, parmi ceux qui immigrent aujourd’hui, on trouve aussi bien des personnes très qualiďŹ ĂŠes que d’autres peu qualiďŹ ĂŠes. Malheureusement, dans la sphère politique, on fait un amalgame. Et l’attitude prĂŠdominante consiste Ă  aďŹƒrmer qu’il faut fermer les frontières.â€? Mais ils viennent de toute façon, ces astronomes, ces architectes, ces consultants et autres ĂŠmigrĂŠs de la nouvelle gĂŠnĂŠration. Les jeunes europĂŠens sont de plus en plus nombreux Ă  ouvrir leur horizon en venant aux Pays-Bas. —Rutger van der Hoeven

   

          

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SOURCE

DE GROENE AMSTERDAMMER Amsterdam, Pays-Bas Hebdomadaire, 20 700 ex. www.groene.nl CrĂŠĂŠ en 1877, “L’Amstellodamois vertâ€? est le plus vieil hebdomadaire d’actualitĂŠ aux Pays-Bas. Il ne cache pas ses attaches Ă  gauche. Le 24 avril, il titrait “Le nouveau travailleur immigrĂŠ est hautement qualiďŹ ĂŠâ€?.

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50.

TRANSVERSALES

↙ Dessin de Boligán paru dans El Universal, Mexico.

MÉDIAS

Le pionnier malaisien de la presse libre Il s’attaque à des tabous et cultive le franc-parler : depuis sa création, en 1999, le site Malaysiakini offre une alternative à une presse écrite très contrôlée.

—Kompas Jakarta

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Courrier international — no 1178 du 30 mai au 5 juin 2013

our Premesh Chandran, 43 ans, les journaux en ligne ne sont pas simplement un nouveau business ; ils contribuent à façonner la liberté de la presse et la démocratie dans son pays, la Malaisie, où ont eu lieu, le 5 mai dernier, des élections générales. Avec son collègue Steven Gan, comme lui ancien journaliste au quotidien The Sun, il a fondé Malaysiakini.com. Lancé le 20 novembre 1999 en quatre langues [malais, anglais, mandarin et tamoul], ce site est le pionnier des médias indépendants en Malaisie, avec une moyenne de 250 000 lecteurs par jour. Il s’est donné pour mission d’aller à contre-courant de la politique du gouvernement fédéral et d’ouvrir un espace de parole

aux partis d’opposition, toujours marginalisés par les grands médias. Pendant la récente campagne électorale, l’accès au site, habituellement payant pour les versions en anglais et en mandarin, était totalement gratuit. “Nous souhaitions ainsi soutenir l’enthousiasme démocratique. Les citoyens malaisiens doivent avoir accès à des informations indépendantes et crédibles pour pouvoir faire le meilleur choix”, explique Premesh.

Collectifs étudiants. Son idéal d’une presse libre et d’une nation démocratique s’est forgé au cours de ses études à l’université de Nouvelle-Galles du Sud, en Australie, à la fin des années 1980. Là-bas, avec des camarades malaisiens comme Steven Gan, Tian Chua [aujourd’hui parlementaire à Kuala Lumpur] et Elizabeth Wong

[parlementaire dans l’Etat de Selangor], il a rejoint le réseau des collectifs étudiants étrangers en Australie [Nosca]. “Avec les autres étudiants asiatiques, nous discutions de politique, se souvient Premesh. A l’époque, la majorité des pays d’Asie luttaient encore pour construire une démocratie face à des régimes autoritaires, comme en Indonésie avec Suharto, aux Philippines avec Marcos et en Thaïlande avec le régime militaire.”

Sujets tabous. Lorsqu’il rentre en Malaisie, au milieu des années 1990, Premesh travaille comme journaliste au Sun. Au bout de cinq ans, il démissionne, frustré par l’attitude de son journal, qui n’a pas le courage de critiquer le gouvernement. Une loi promulguée en 1984 sur les publications et la presse donne en effet toute latitude au gouvernement fédéral pour censurer tout article et interdire tout journal dont les informations sont jugées comme une menace pour la sécurité et les intérêts nationaux. “C’est pourquoi, à 29 ans, avec mon ami Steven et 100 000 dollars, j’ai fondé un média indépendant en ligne”, raconte Premesh. Contrairement à la presse écrite et à l’audiovisuel, les sites d’information en ligne ne sont pas soumis à la censure du gouvernement fédéral. “C’est une conséquence d’une mesure politique adoptée en 1998, lors de la création du Multimedia Super Corridor [zone économique spéciale englobant Kuala Lumpur et les villes nouvelles de Putrajaya et Cyberjaya], visant à soutenir le développement technologique d’Internet pour en faire un pilier de l’économie nationale”, précise Premesh. Au début, Malaysiakini.com n’employait que cinq journalistes. Mais, rapidement, le site s’est fait connaître en traitant des sujets considérés jusque-là comme tabous : les militants des droits de l’homme, la protection des travailleurs immigrés, la corruption et le principe d’égalité des races et des sexes. Ce francparler n’est pas sans conséquence : le gouvernement et le parti au pouvoir multiplient pressions et intimidations. En 2002, la police fait une descente dans les bureaux de Malaysiakini.com à Kuala Lumpur et saisit 19 ordinateurs. Le site est momentanément paralysé. Cette action répressive fait suite à un article anonyme remettant en question les mesures du gouvernement qui “infantilisent” l’ethnie malaise vis-à-vis des autres ethnies du pays. [Une référence

à la politique de discrimination positive en faveur de l’ethnie malaise.] Quelques heures plus tard, le site redémarre grâce à des ordinateurs offerts par les lecteurs. “Ce qui nous a vraiment touchés, ce sont les protestations des lecteurs, y compris la femme [Wan Azizah] d’Anwar Ibrahim [chef actuel de l’opposition], qui a violemment critiqué cette action [de la police]. Nous nous souvenons de ce moment comme d’une minirévolution des citoyens malaisiens assoiffés de liberté de la presse”, raconte Premesh. Bien que toujours hanté par l’attitude répressive de la police et par des actions de piratage anonymes, Malaysiakini.com continue de se développer. [Durant la campagne électorale, le site a rencontré des problèmes techniques systématiques, notamment le ralentissement de l’ouverture de certaines pages et des attaques de comptes Twitter.] Le site emploie aujourd’hui 75 personnes et est enrichi par la contribution bénévole de plusieurs centaines de journalistes citoyens. Malaysiakini.com recevrait plus de 2 millions de visiteurs quotidiennement. Outre les recettes publicitaires et les abonnements, il reçoit des dons, sans contrepartie, de plusieurs organisations internationales. Bien qu’il soit très occupé, Premesh trouve le temps de soutenir les jeunes entrepreneurs sociaux en organisant des conférences, des formations et des débats dans les médias, et il encourage les journalistes à devenir des agents du changement en créant un nouveau business : l’e-media. —Yulvianus Harjono

Contexte

Financement ●●● Le gouvernement malaisien s’en prend régulièrement à Malaysiakini en dénonçant notamment les sources de financement du site. Bien que ce portail d’information soit soutenu par le National Endowment for Democracy, une émanation du Congrès américain, son indépendance n’est pas compromise, assure son directeur et fondateur, Premesh Chandran. “Ces aides ne forment qu’une petite partie de notre budget”, affirme-t-il au quotidien The Star, ajoutant que le portail est détenu à 70 % par ses fondateurs et par le personnel.

LA SOURCE DE LA SEMAINE

“Politiken” Un quotidien danois snob et militant.

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on slogan est “Le journal vivant”, mais ce pourrait être “Le journal clivant”. Soit on adore Politiken, soit on adore le détester. Ce quotidien social-libéral compte de magnifiques plumes, dont plusieurs sont célèbres pour leur humour. Les lecteurs, qui appartiennent à la classe moyenne supérieure et habitent pour la plupart à Copenhague, l’apprécient aussi parce qu’il couvre tous les types de cultures – du hip-hop à l’architecture. Mais ils aiment surtout Politiken pour la même raison que d’autres le détestent : son côté militant, qui, pour certains, va jusqu’à la provocation. Par exemple, le journal ne se gêne pas, si l’histoire l’exige, pour montrer des gens nus – et souvent pas très beaux. En 2010, Politiken s’est excusé auprès de huit organisations musulmanes pour avoir publié, comme son concurrent Jyllands-Posten, des caricatures du prophète Mahomet. Cette démarche a été fortement critiquée par l’ensemble du monde médiatique et politique du royaume, qui estimait qu’il ne fallait pas renoncer à la liberté de l’expression. Mais ce genre de critique n’a jamais dérangé Politiken, qui continue son action militante. Ainsi, au début de l’année, il a organisé une collecte afin d’aider les réfugiés syriens. Lire aussi p. 14 un article de Politiken.

POLITIKEN Copenhague, Danemark Quotidien, 97 820 ex. www.politiken.dk


TRANSVERSALES. 51

Courrier international — no 1178 du 30 mai au 5 juin 2013

signaux

Chaque semaine, une page visuelle pour présenter l’information autrement

En Italie, le pouvoir d’achat en berne Un ménage italien gagne en moyenne 2 700 euros net par mois : comment les dépense-t-il ? LE MÉNAGE

DÉPENSES ALIMENTAIRES

DÉPENSES NON ALIMENTAIRES

VIANDE

LOGEMENT

loyer 70,70 € (quote-part versée pour le loyer d’un logement, répartie sur l’ensemble des Italiens – seuls 20 % des Italiens sont locataires)

Montant équivalent au loyer 523,50 €

viande bovine 42,40 €

(somme que les propriétaires auraient à payer s’ils étaient locataires de leur propre logement, calculée en fonction du prix d’achat du logement)

TAILLE MOYENNE

2,4 personnes

volaille, lapin et gibier 24,90 €

ÂGE MOYEN

44,7 ans

pain et viennoiseries 31,60 €

eau et charges de copropriété 41,50 €

légumes 43,50 €

DÉPENSES ALIMENTAIRES

477 €

TRANSPORTS

achat de voiture 69,60 €

carburant 130,90 €

pâtes et riz 16,10 €

AUTRES BIENS ET SERVICES repas et voyages et hébergement consommations hors domicile 55,20 € 82 €

frais d’entretien et de réparation 32,50 €

produits cosmétiques 37 €

fruits 41,60 € DÉPENSES NON ALIMENTAIRES

2 011 €

pièces de rechange 21,20 €

biscuits pâtisserie 10 € 12,50 €

autres moyens de transport 18,90 €

assurance de véhicules 61,80 €

tram, autres bus, 3,70 € taxi 6,10 € meubles 27 €

ménage à domicile 20,80 €

TEMPS LIBRE, CULTURE, LIVRES

blanchisserie 9,50 € produits ménagers 18,90 € ŒUFS

+ 100 %

HUILES POISSON huile 41,20 € d’olive 11,40 €

6€ AUTRES café, thé, chocolat 13,20 €

réparations 3,10 € COMBUSTIBLES ET ÉNERGIE électricité 44,80 €

médicaments 42,40 €

autres 4,30 € sucre 3,40 €

chauffage 11,20 €

glaces 7€

abonnement journaux, plantes, télé revues fleurs 10,90 € 9,50 € 7,80 €

jeux, jouets animaux domestiques jeu de 9,70 € 9€ grattage 5,10 €

vaisselle 3,10 € COMMUNICATIONS

SANTÉ

gaz 61,80 €

4,30 €

eau minérale 11,80 €

objets de décoration

Indice des prix à la consommation harmonisé

chaussures 33,10 €

visites chez le médecin 30,40 €

achats d’appareils téléphoniques et autres 7,40 €

factures et recharges pour téléphone 35,10 € ÉDUCATION frais de scolarité 18 € manuels scolaires 4,80 €

IPCH

MOBILIER ET ÉCONOMIE DOMESTIQUE

vêtements 92,80 €

réparations

HABILLEMENT bière 5,60 €

bijouterie 5€ maroquinerie 4,50 €

PRODUITS LAITIERS lait fromages 18,90 € 28,90 €

BOISSONS vin 11,80 €

électroménager 9€

258 €

barbier, coiffeur 30,50 €

serviettes et vaisselle jetables 9,40 € linge 5,40 €

CAPACITÉ D’ÉPARGNE

frais d’entretien ordinaires 22,30 €

FRUITS ET LÉGUMES

FÉCULENTS

honoraires assurance-vie professions libérales 16,80 € 13,30 €

2 726 €

ordinateur réparations livres (sauf manuels 3€ radio, télé scolaires) 4,70 € 3,10 € radio, télé, hi-fi CD fournitures 1,70 € de bureau 3 € 4,50 €

REVENU MOYEN

frais d’entretien extraordinaires 51,80 €

viande porcine 12 €

charcuterie 24,70 €

TABAC 20,90 €

(base = 2005)

– 30 %

258 € CAPACITÉ D’ÉPARGNE

DR

Source : ISTAT, 2011

Les auteurs

SAMUEL GRANADOS ET GIANLUCA SETA. Samuel Granados est un journaliste espagnol. Il a travaillé pour Público, El Mundo (Espagne) et le Corriere della Sera (Italie), avant de s’occuper des infographies pour le quotidien argentin La Nación. L’Italien Gianluca Seta est directeur artistique et typographe.

Il vit à Milan où il enseigne le design à l’Ecole polytechnique. Cette page, réalisée d’après les données de l’Institut national de statistiques, montre l’impact de la crise sur les ménages italiens. Sur 2 726 euros de revenu, 73 euros seulement sont consacrés aux dépenses de santé (voir notre dossier page 36).


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Courrier international — no 1178 du 30 mai au 5 juin 2013

360

MAGAZINE En skate à Rangoon • Plein écran.................56 Le pain des bords du Nil • Culture...............58 Les sans-logis prennent la truelle • Tendances...60 Le naturisme, courant révolutionnaire • Histoire..62

Floride : quand la terre fait pschitt Début mars, un homme a disparu englouti dans un trou apparu sous sa maison. Un cas isolé ? Pas vraiment. Selon des experts, l’Etat serait “un fromage suisse recouvert de terre” : son sous-sol est truffé de cavités en évolution constante. —The New Yorker (extraits) New York ALABAMA

Océan Atlantique

GÉORGIE Lac Jackson

Tallahassee

Wakulla Springs Lake City Turner Sink FLORIDE

Jacksonville

Lac Rose

Orlando Golfe du Mexique 200 km

Tampa Seffner Plant City Lac Okeechobee Everglades

Miami

Key West

COURRIER INTERNATIONAL

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l’automne 1999, une grande partie du lac Jackson – un plan d’eau naturel de 1 600 hectares situé au nord de Tallahassee, en Floride, et connu des amateurs de pêche, de ski nautique et de plaisance – a disparu dans un trou, comme une baignoire d’eau aspirée par un siphon. D’énormes perches, piégées dans des poches d’eau, ont pu être attrapées par les enfants et jetées dans des glacières. Mais les autres poissons, les tortues, les serpents et les alligators du lac ont disparu sous terre. Au cours des années qui ont suivi, le lac s’est à plusieurs reprises partiellement rempli, vidé et rempli de nouveau. Jonathan Arthur, à la tête du Département d’études géologiques de Floride, a été l’une des rares personnes à descendre, au cours d’une période de sécheresse, dans la principale cavité de la dépression, qui mesurait près de 2,5 mètres de diamètre. “Après trois ou quatre mètres de descente, on pouvait marcher sous le lit du lac, m’a raconté le géologue. Je n’ai pas eu besoin d’aller très loin pour sentir le danger et me dire qu’il valait mieux faire demi-tour.”


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UN PHÉNOMÈNE MONDIAL

↓ Ce gouffre s’est brusquement ouvert le 5 mars 2005, à Lake City, en Floride. 12 mètres au-dessus du vide, la terrasse de la maison a résisté. Photo Jon Fletcher/AP-SIPA

Les dolines, ces trous qui apparaissent soudainement et engloutissent lacs, immeubles et voitures, ne sont pas l’apanage de la Floride. En fait, il suffit de la combinaison d’un sous-sol calcaire, sensible à l’érosion, et de la présence d’eau pour créer ou élargir une cavité. Le sol s’effondre alors sous le poids de ce qui se trouve en surface : un édifice, une voiture ou les milliers de mètres cubes d’eau d’un lac. Ainsi, en mai 2010, lorsque la tempête Agatha a dévasté le Guatemala, les pluies diluviennes ont délavé le sol et un trou a brutalement englouti

un immeuble de trois étages et un carrefour de Ciudad de Guatemala (voir photo page suivante). Des événements semblables ont aussi eu lieu dans plusieurs villes chinoises. Quant aux mégadolines, ces effondrements géants de plusieurs millions de mètres cubes, elles se rencontrent le plus souvent dans les zones tropicales ou subtropicales : en Chine, en Malaisie, au Venezuela, par exemple.

En mars dernier, un trou plus grand et plus profond encore s’est ouvert au-dessous d’une maison de Seffner, une banlieue de Tampa située à 430 kilomètres au sud-est du lac Jackson. Une partie de la dalle de béton sur laquelle reposait la maison a cédé, comme découpée à l’emporte-pièce, et une des chambres a été engloutie avec elle. Un homme de 36 ans, Jeffrey Bush, y dormait. Son frère Jeremy a accouru en entendant ses cris. “Tout avait disparu”, a-t-il raconté le lendemain sur CNN. “Le lit de mon frère, sa commode, sa télévision. Et mon frère aussi.” Jeremy a sauté dans le trou mais il n’a pas pu retrouver son frère, et lui-même n’a pu s’extirper de la cavité qu’avec l’aide de l’adjoint du shérif, qui a risqué sa vie pour le secourir. Après avoir sondé les décombres, les secours ont fini par abandonner les recherches. La maison a été démolie et le trou, qui atteignait 18 mètres de profondeur, a été comblé avec du gravier. Les dolines comme celles qui ont englouti le lac Jackson et la chambre de Jeffrey Bush sont légion en Floride. [On les appelle aussi “effondrements karstiques”, en anglais sinkholes.] Le sous-sol, composé essentiellement de calcaire et de dolomie, a été formé par la sédimentation de fossiles d’animaux accumulés durant des millions d’années sur les fonds marins, à une époque où le niveau des océans était beaucoup plus élevé qu’aujourd’hui. Durant les millions d’années qui ont suivi, les pluies légèrement acides qui se sont infiltrées dans le sol ont créé des galeries, des grottes et des cours d’eau souterrains, et il arrive parfois que leurs plafonds s’affaissent.

d’hiver, ils avaient pulvérisé tellement d’eau sur leurs fraises, pour les protéger du gel nocturne, que le niveau de la nappe phréatique avait baissé de 18 mètres. “Le niveau a mis du temps à remonter, m’a précisé M. Arthur, et dans l’intervalle plusieurs centaines de puits privés se sont asséchés et 140 dolines sont apparues.” L’eau soutenait le sol et, quand il n’y en a plus eu, les endroits les plus faibles ont cédé. Les assureurs ont dû verser des millions de dollars d’indemnités. Un excès d’eau peut également poser des problèmes. En juin 2012, durant la tempête tropicale Debby, il est tombé en vingt-quatre heures plus de 500 millimètres d’eau dans un secteur situé juste au sud de Tallahassee. En quelques jours, plus de 200 trous sont apparus dans l’Etat. L’une des dolines les plus célèbres de Floride s’est formée en 1981 à Winter Park [dans la banlieue d’Orlando]. Selon un compte rendu publié dans un magazine local, une femme du nom de Mae Rose Owens a entendu comme un “sifflement” dans son jardin, puis elle a “vu un sycomore disparaître comme s’il était tiré par les racines, en faisant un gros ploc”. Le trou faisait une centaine de mètres de diamètre sur plus de 30 mètres de profondeur. Il a avalé, entre autres choses, une piscine municipale, plusieurs Porsche (finalement récupérées) et la maison de Mme Owens (non récupérée). Le cratère, ultérieurement rempli d’eau, est connu aujourd’hui sous le nom de lac Rose. Un article, publié en 2009 dans le journal de la Société des ingénieurs de Floride, décrivait la catastrophe de Winter Park comme “un phénomène géologique inédit dans le centre de la Floride”. On peut contester cette affirmation après un bref survol de la région avec Google Earth : plusieurs secteurs, y compris une large partie du centre et des zones situées autour de Tallahassee, sont criblés de nappes d’eau semblables au lac Rose. De fait, la plupart des lacs naturels de Floride sont probablement d’origine karstique. Le Club des spéléologues de Floride a d’ailleurs comparé la géologie de l’Etat à un “fromage suisse recouvert de terre”.

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e suis allé rencontrer Jonathan Arthur à l’Agence de protection environnementale de Floride, à Tallahassee. Il m’a expliqué que le terme technique pour désigner un terrain mité par l’eau était “karst”. Il m’a montré des diapositives d’autoroutes affaissées, de maisons englouties, de véhicules à moitié carbonisés et d’une plateforme de forage aspirée. “Vous vous souvenez peut-être d’avoir versé de l’acide chlorhydrique sur du calcaire en cours de science, m’a-t-il dit. Ça fait pschitt. C’est ce qui se passe, au fil du temps, dans le sous-sol de Floride. Une cavité souterraine s’élargit de plus en plus et finit par atteindre la surface.” Dans les années 1990, une femme travaillait dans son jardin quand le jeune enfant qui jouait près d’elle a disparu dans le sol. “Elle a entendu un appel au secours et a vu des bouts de doigts qui dépassaient du gazon”, m’a relaté Jonathan Arthur. La femme a saisi une main et tiré ; l’enfant était indemne, du moins physiquement. Au début de 2011, Carla Chapman, une habitante de 47 ans de Plant City, à une quarantaine de kilomètres à l’est de Tampa, a fait quelques pas en dehors de sa maison avant d’être aspirée de la même manière et de se trouver prisonnière d’un trou très profond d’une soixantaine de centimètres de diamètre. Elle a composé le 911 [numéro d’appel d’urgence] sur son téléphone portable et le policier qui s’est porté à son secours, lorsqu’il s’est penché loin dans la cavité pour la saisir par les bras, l’a rassurée avec ces mots : “Je ne vais pas vous laisser partir comme ça, ma chère.” Fait étonnant, cette femme était déjà tombée dans une doline l’année précédente. La cause directe de cet accident incombait aux agriculteurs locaux : au cours d’une semaine

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DOCUMENT es pertes humaines dues aux dolines sont extrêmement rares. M. Arthur ne connaît que trois cas dans l’Etat, dont celui de mars dernier. Mais l’impact sur les humains de la géologie de la Floride, trouée comme du gruyère, va beaucoup plus loin que ces effondrements spectaculaires qui se produisent de temps à autre. Les cavités et galeries souterraines sont des composantes majeures de l’une des sources d’eau les plus abondantes du monde : l’aquifère de Floride, qui s’étend sous l’ensemble de l’Etat et sous certains pans du Mississippi, de l’Alabama, de la Géorgie et de la Caroline du Sud. Les dolines et autres reliefs karstiques constituent des accès directs à l’aquifère. Ce qui est une chance en un sens, car les précipitations remplissent rapidement la nappe phréatique, sans avoir à passer au filtre de couches intermédiaires. Mais la perméabilité de l’aquifère de Floride représente aussi un problème environnemental, car elle permet à des

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produits nocifs se trouvant en surface de passer rapidement dans le réseau hydrographique de la région, sans aucune filtration naturelle ou presque. M. Arthur m’a conduit sur le terrain dans son camion, qui fait office de bureau itinérant. Il a emprunté la Route 61 vers le sud de Tallahassee, jusqu’à l’église baptiste coréenne de la ville. Il s’est garé près d’une grande clôture grillagée derrière laquelle se trouvait un vaste cratère obscurci par des arbres et des broussailles. Au fond du trou, à environ 12 mètres sous le niveau du parking, s’étendait une nappe d’eau d’un vert blanchâtre : un effondrement karstique. “Voici le Church Sink, m’a-t-il annoncé. En bas, au niveau de l’eau, on voit très bien les roches carbonatées qui forment le sommet de l’aquifère. Si j’étais un gamin, je rêverais de faire un saut là-dedans.” Personnellement, l’envie de sauter n’est pas la première chose qui m’est venue à l’esprit : l’eau était si opaque que je me suis dit qu’il y avait peu de fond. Mais M. Arthur m’a expliqué que le trou qui s’étendait sous nos yeux, et qui devait faire entre 12 et 15 mètres de diamètre, était comme le conduit étroit qui relie les deux parties d’un sablier ; bien au-dessous, dans le socle rocheux, se trouvait une cavité invisible suffisamment large pour avoir pu avaler un énorme bloc de pierre, du sable, de la terre et d’autres matériaux qui se trouvaient à la surface du sol, tout en laissant la place à une colonne d’eau suffisamment profonde pour que de jeunes écervelés puissent se jeter dedans. Les habitants de la Floride traitent les dolines de la même façon que la plupart des gens traitent des gouffres remplis d’eau : ils s’en servent pour se débarrasser des choses dont ils ne veulent plus. (Dans le lac Rose, des plongeurs ont même découvert des épaves de voitures.) Apercevant des boîtes en plastique au bord de l’eau, je les ai montrées du doigt. “Ces détritus ne sont que la partie superficielle, m’a assuré Jonathan Arthur. Ce que je vois, moi, ce sont les algues.” L’eau avait l’aspect d’une soupe de petits pois et il y flottait une profusion de substances vertes cotonneuses. Le géologue m’a expliqué que les eaux de ruissellement qui s’écoulent dans la doline renferment des éléments nutritifs issus d’engrais et de déchets d’origine humaine et animale.

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e Church Sink est situé à la pointe nord de la plaine karstique de Woodville, une bande de 1 165 kilomètres carrés qui faisait partie d’un ancien fond marin, qui forme une sorte de terrasse entre le sud de l’agglomération de Tallahassee et le golfe du Mexique. Le socle rocheux de la plaine est relativement proche de la surface et présente une multitude de dolines gigantesques, dont plus d’une vingtaine sont reliées par des galeries souterraines. Ces galeries sont des ramifications du plus vaste réseau de grottes sous-marines connu aux Etats-Unis. Depuis 1990, une cinquantaine de kilomètres en ont été explorés par des plongeurs spéléo en eau profonde. En 2007, deux d’entre eux ont établi un record mondial en accomplissant une traversée de 11 kilomètres, depuis une ouverture baptisée Turner Sink jusqu’à Wakulla Springs, un parc régional situé à 25 kilomètres au sud de Tallahassee. Cette plongée a été l’aboutissement de quinze ans d’exploration préliminaire et de préparation. La profondeur moyenne de la traversée était de 90 mètres et la durée totale de submersion a été de vingt et une heures. Le soir de ma visite au Church Sink, j’ai dîné avec l’un des hommes qui ont établi ce record, Casey McKinlay, et trois autres plongeurs. En face de moi se trouvait John Rose, qui, quand il n’explore pas des dolines, enseigne l’informatique à l’université de Caroline du Sud. Je lui ai demandé pourquoi il était venu de si loin pour plonger dans l’aquifère. “C’est comme explorer une rivière inconnue, sauf qu’elle

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est souterraine, m’a-t-il répondu. Dans quel autre endroit des Etats-Unis pourrions-nous jouer à Daniel Boone [grand explorateur américain du XVIIIe siècle] ?” David Rhea, qui travaille dans la vente de matériel de plongée, comme Casey McKinlay, a renchéri : “A chaque nouvelle cavité, nous savons que nous sommes les premiers à voir ce que nous avons sous les yeux.” Entre autres merveilles, ils ont découvert des récifs de corail, des fossiles, des salles cathédrales de plus de 30 mètres de haut et de large. Ils ont aussi déniché des formes de vie qui n’existent pas à la surface, parmi lesquelles l’écrevisse des grottes, un minuscule crustacé aveugle et translucide qui ressemble à la langouste. “Nous sommes la Nasa de la plongée, résume M. Rhea. Nous allons dans des endroits où personne n’est jamais allé.” Cependant, ces dix dernières années, Casey McKinlay et ses camarades ont commencé à se percevoir non seulement comme des explorateurs, mais aussi comme des écologistes. Leur évolution est la conséquence directe de la baisse inquiétante de la qualité de l’eau – de plus en plus trouble à cause des algues et de la pollution. Le lendemain de ma visite au Church Sink, j’ai pris la direction de Tampa. Un large secteur près de la ville est, depuis des années, connu sous le nom de Sinkhole Alley [l’allée des dolines]. Le long de certaines portions des routes qui le parcourent, presque tous les panneaux publicitaires semblent faire la réclame d’avocats spécialisés dans les effondrements karstiques. J’ai rendu visite à l’un de ces hommes de loi, Joseph A. Porcelli, dans son cabinet de New Port Richey. Il était en short, des claquettes aux pieds, un tee-shirt Nike sur le dos, et s’apprêtait à aller chercher sa fille à l’école. Il m’a révélé que son cabinet suivait actuellement plus de 1 000 dossiers liés à des dolines, et qu’il encourageait tous les habitants de la région à inclure une clause doline à leur assurance habitation. “Aucune loi n’impose aux promoteurs immobiliers d’analyser le sol avant de bâtir, m’a-t-il fait remarquer. Ils se contentent donc d’abattre les arbres et lancent les travaux. Or il peut y avoir dessous des dolines qui ne se révéleront qu’une fois la construction achevée. Une vache ne pèse pas si lourd que ça, mais une maison, si. Et avec le temps, sous l’action de l’eau de pluie et autres, un effondrement peut se produire.” La plupart des clients de M. Porcelli sont des propriétaires, et ils font souvent appel à lui après que leur compagnie d’assurances a refusé de les indemniser. Prouver qu’une propriété a été endommagée à cause d’une doline et non de vices de construction peut se révéler étonnamment difficile, et de récentes évolutions de la loi ont encore compliqué la démarche. Si un expert en sinistres conclut à l’existence d’une doline, la compagnie d’assurances demande d’ordinaire à des ingénieurs de venir tester le sol avec des tarières à main et des sonars. Dans certains cas, ils conduisent ce qui s’appelle des “tests de pénétration standard”, pour sonder le terrain jusqu’à plus de 30 mètres de profondeur. Mais même alors des doutes persistent. Jonathan Arthur m’a glissé que, quoiqu’il n’ait pas exploré le site, il supposait que la doline qui avait tué Jeffrey Bush présentait des caractéristiques sans doute inhabituelles. “Le plus déconcertant, c’est que, en surface, l’effondrement est resté circonscrit aux murs de la chambre. D’ordinaire, vous vous attendriez à ce qu’un trou de cette profondeur fasse entonnoir et présente une pente en forme de sablier – comme le Church Sink, qui, lui, aurait probablement englouti toute la structure. Le sol au-dessus du pan de socle rocheux effondré devait présenter un taux d’humidité important ou une certaine teneur en argile, pour laisser derrière lui un trou presque vertical.”

↑ En mai 2010, la tempête Agatha a tellement détrempé le sol de

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eaucoup de clients de M. Porcelli recourent à ses services pour contester le montant des indemnités versées par leur assurance. “Comme vous vous en doutez, plaide-t-il, il existe des façons onéreuses de réparer, et d’autres non onéreuses. Une compagnie d’assurances va d’emblée être tentée de choisir une option moins coûteuse.” Intervenir sous les fondations est ce qui coûte le plus cher. Une des solutions les plus fréquentes consiste à couler du béton pressurisé dans le sol, souvent en quantité phénoménale. Selon M. Porcelli, la récente réparation d’une maison aurait nécessité le contenu de pas moins de 64 bétonnières.

↑ Dans l’Illinois, un golfeur a été happé, le 8 mars dernier, par cette cavité profonde de plus de 5 mètres. Photo Mikre Peters/AP/Sipa


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L’avocat m’avait donné la copie d’un article de journal sur un récent effondrement et, après notre conversation, je me suis rendu sur les lieux de la maison sinistrée. Elle était la propriété d’un couple de retraités. Ils étaient à l’intérieur, avec sept arrière-petits-enfants, quand trois larges dolines sont soudain apparues : deux dans le jardin et une dans la rue. Le hasard faisant parfois bien les choses, le couple venait de souscrire une police d’assurance. Historiquement parlant, la disparition du lac Jackson en 1999 n’avait rien de nouveau. Les Amérindiens qui ont vécu dans la région durant des siècles appelaient le lac “Okeeheepkee”, ou “eaux qui disparaissent”. Des archéologues y ont découvert les vestiges d’une agriculture préhistorique et, en 1842, un ecclésiastique décrivit le lac comme “têtu et déraisonnable”. Cependant, les nombreuses dolines qui se sont formées plus récemment ne sont pas uniquement le reflet d’une géologie spécifique. Les processus de karstification qui créent des cavités dans le socle rocheux de la Floride sont à l’œuvre depuis des millions d’années, mais l’action de l’homme les a modifiés. La croissance démographique dans le centre de la Floride a accru l’apparition de dolines en abaissant le niveau des nappes phréatiques, et l’expansion urbaine a mis en péril davantage de personnes et de biens. La géologie de l’Etat offre une illustration extrêmement claire d’une vérité environnementale qui a des répercussions de plus en plus importantes sur la planète : ce qui se passe à la surface de la terre est étroitement lié à ce qui se passe sous terre, et vice versa.

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Ciudad de Guatemala qu’une immense doline s’est ouverte, engouffrant un immeuble entier. Photo Johan Ordonez/AFP

es autorités de Floride ont profité de la disparition du lac Jackson pour tenter d’effacer plusieurs décennies de dégradation environnementale. Elles ont retiré du lit plusieurs milliers de mètres cubes de boues riches en éléments nutritifs et construit des usines d’épuration et des bassins de filtration des eaux pluviales. Le lac n’a pas tout à fait retrouvé son niveau d’avant 1999 – de larges zones ressemblent plus à un marécage qu’à un lac –, mais il est devenu plus salubre. Le jour de mon arrivée à Tallahassee, j’ai fait le tour du plan d’eau en voiture et je me suis garé à chaque aire de stationnement que j’ai pu trouver en chemin : je n’ai aperçu qu’un seul bateau sur l’eau, un petit canot à fond plat avec deux pêcheurs à bord. Même si les habitants de Floride voulaient récupérer leur vieux lac Jackson, ils ne le pourraient pas. “Sur le plan géologique, les fluctuations auxquelles nous assistons aujourd’hui sont probablement la norme”, m’a assuré M. Arthur. Une absorption importante des eaux du lac a eu lieu dans les années 1950. Quand celles-ci sont réapparues, les autorités ont tenté de colmater définitivement le lit avec des carcasses de voitures et du béton. Mais en 1982 le lac a disparu à nouveau. “Quand le trou de 1999 s’est formé, a ajouté M. Arthur, quelqu’un a même dit : ‘On n’a qu’à le boucher avec un car ! Je veux récupérer mes poissons !’ Mais en survolant le lac en hélicoptère j’ai compté au moins cinquante dépressions fermées. Il y avait des endroits où des matières organiques s’étaient accumulées” (comme du marc dans un filtre à café), “il s’agissait sans doute de dolines enterrées ou d’autres phénomènes karstiques colmatés. On voit la même chose dans d’autres secteurs de Floride. Ma théorie est que, si vous bouchez artificiellement une ouverture, une autre tend à se former ailleurs.” —David Owen

SOURCE

↑ La tempête Agatha, en mai 2010, a aussi créé des excavations dans les maisons. Photo Moises Castillo/AP-Sipa

↑ En 2009, près de Los Angeles, une fosse est apparue après une rupture de canalisation. Photo Nick Ut/AP/Sipa

THE NEW YORKER New York, Etats-Unis Hebdomadaire, 1 million d’ex. www.newyorker.com Créé en 1925, ce magazine est un concentré du style et de l’humour new-yorkais, en particulier dans ses cartoons subtils et désopilants. Ses reportages au long cours, ses analyses politiques, ses critiques et ses fictions en font le magazine favori des intellectuels américains. Le titre est la propriété du groupe Condé Nast.


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plein écran.

↙ Au centre du documentaire, une vingtaine de passionnés. Photo Youth Of Yangon.

Une jeunesse birmane Dans un pays en pleine mutation, des ados de Rangoon découvrent une liberté nouvelle sur leurs skateboards. Deux jeunes réalisateurs étrangers, eux-mêmes skateurs, les ont saisis sur le vif. —Bangkok Post Bangkok

et d’une certaine naïveté, ils sont partis en terre inconnue pour filmer ce qu’ils a devise “Faire du skate ou mourir”, pourraient. Le résultat ressemble autant adoptée par tant de skateurs, prend à un documentaire retraçant les origines tout son sens en Birmanie. Il y a encore d’une sous-culture qu’à l’incroyable carnet quelques années, il aurait été impossible de de voyage de deux skateurs en tournée. s’adonner à cette activité dans les rues de “Nous ne savions pas du tout à quoi nous Rangoon. En revanche, depuis la visite du attendre”, raconte James Holman à propos président des Etats-Unis, en novembre 2012, de leur première incursion en Birmanie. une petite vingtaine de passionnés birmans “C’est comme ça que nous avons rencontré se sont rassemblés pour faire pour la première fois ‘la jeuhonneur à cette discipline en DOCUMENTAIRE nesse de Rangoon’ – AK Bo, vogue chez les jeunes OcciYe Wint Ko, Thuwai, Globe dentaux. Ce groupe – preuve parmi d’autres et beaucoup d’autres. Ils sont devenus les qu’une culture adolescente commence à personnages de notre premier court-métrage : émerger en Birmanie – est au centre d’un sans eux, nous n’aurions peut-être rien eu documentaire intitulé Youth of Yangon [La à montrer et certainement pas de quoi faire jeunesse de Rangoon, inédit en France]. Les un second opus.” réalisateurs ont saisi au vol la quintessence Via la passion du skate, les jeunes réalide cette Birmanie nouvelle qui s’ouvre au sateurs ont pu partager des instants inédits rythme des réformes démocratiques, alors du quotidien des jeunes Birmans. “Faire du que de nouvelles voix – celles des jeunes – skate offre une capacité d’interagir que l’on se font entendre pour la première fois. retrouve dans peu d’autres sports ou cultures, Le projet Youth of Yangon a d’abord été affirme James Holman. On peut aller dans proposé par Ali Drummond. Ce Britannique, n’importe quel pays de la planète, si on rencontre qui étudie le birman à l’Ecole des études un autre skateur, les barrières linguistiques disorientales et africaines de l’université de paraissent, car on partage la même passion pour Londres, est par ailleurs skateur profes- cette discipline pratiquée dans les espaces urbains. sionnel. Il avait déjà collaboré avec le docu- Pendant notre voyage, aucun de nous deux ne mentariste néo-zélandais James Holman parlait le birman, mais, comme nous faisions – un ami de longue date – sur un premier tous du skate, cela n’a eu aucune importance.” film, Altered Focus: Burma [un court-métrage A la suite de l’accueil favorable reçu sur un sujet similaire]. Animés par leur par Altered Focus: Burma, primé dans plucuriosité, armés de deux petites caméras sieurs festivals, Ali et James ont décidé

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de retourner en Birmanie. Ils ont fait le voyage en septembre 2012. L’assouplissement des restrictions concernant les visiteurs étrangers leur a permis de réaliser un second documentaire plus sophistiqué et d’autant plus marquant. “Je pense qu’aujourd’hui, plus que jamais auparavant, les jeunes Birmans se font entendre. Ils peuvent explorer leur pays et pratiquer librement des activités comme le skate, affirme James Holman. L’ouverture sur l’Occident, l’assouplissement des sanctions, tout cela encourage les personnes à s’exprimer et à s’ouvrir à de nouvelles idées.”

Début de reconnaissance. Le British Council a organisé une projection du film dans l’ancienne capitale, Rangoon – une manifestation unique en son genre. Cela a permis aux skateurs de la ville de rencontrer les médias et de demander la construction d’installations aux représentants du gouvernement. Moment rare dans l’histoire culturelle birmane, les jeunes skateurs ont pu être entendus par des responsables de l’Etat – un dialogue inédit qui aurait dû commencer il y a des dizaines d’années. “Pour la première fois, les skateurs se sont rendu compte de l’intérêt qu’ils suscitent, explique Ali Drummond. Depuis, ils ont commencé à organiser des réunions, revu leurs ambitions à la hausse et entrepris de créer la Fédération birmane de skateboard.” Ye Wint Ko, qui apparaît dans le documentaire, par-

ticipe activement à la création de cette fédération. “Le skate prend de l’ampleur car de nombreux enfants s’y intéressent, affirmet-il, mais ils n’ont pas assez d’espace pour s’entraîner. Nous sommes libres de pratiquer notre sport, mais les rues ne suffisent pas et il n’y a pas beaucoup de skate parks. Actuellement, on essaie de lancer la Fédération birmane de skateboard. Les personnes intéressées par la discipline pourront nous rejoindre et les skateurs birmans seront aussi célèbres que dans les autres pays.” La projection du documentaire était accompagnée d’une exposition de photographies consacrée à des skateurs locaux. Sous le titre “Skateurs de Rangoon”, quinze portraits en noir et blanc pris par Henry Kingsford, photographe et rédacteur pour le magazine londonien Grey Skateboard, ont été affichés, renforçant ainsi la couverture médiatique de l’événement. “J’ai trouvé fascinant qu’il existe une sousculture ‘vierge’ à Rangoon, explique le photographe. J’étais très intéressé par l’idée qu’elle se soit développée malgré l’isolement du pays vis-à-vis du monde extérieur. Au final, ces jeunes ont une approche unique du skate.” L’un des objectifs de la projection et de l’exposition était de faire connaître ce sport à Rangoon, ainsi que d’encourager le développement d’installations pour sa pratique. “Nous avons besoin d’un bon terrain pour nous entraîner”, déclare l’un des jeunes dans Youth of Yangon. Ils veulent faire du skate, s’exprimer et créer, pour peut-être devenir les principaux porteparole de leur génération. —Richard Mcleish

Contexte Jusqu’en 2011, la Birmanie vivait repliée sur elle-même, dirigée par une junte militaire réprimant toute forme d’opposition. Puis les signes d’ouverture se sont multipliés. La junte a été dissoute en mars 2011, remplacée par un gouvernement civil que préside le général Thein Sein. Des élections partielles, en avril 2012, ont permis à Aung San Suu Kyi, Prix Nobel de la paix, d’entrer au Parlement. Des détenus politiques sont libérés, la censure est peu à peu levée. Les sanctions économiques internationales sont allégées. Mais des violences intercommunautaires enflamment souvent le pays depuis juin 2012.

A regarder La bande-annonce de Youth of Yangon est disponible sur la plate-forme Vimeo, à l’adresse vimeo.com/58163649. Le documentaire devrait être mis en ligne prochainement. Le courtmétrage Altered Focus: Burma est quant à lui visible dans son intégralité (vimeo.com/19780095).


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culture.

Le pain quotidien des Egyptiens Sur les bords du Nil, le pain est un aliment-clé, célébré dans les traditions coptes et musulmanes. La pénurie de céréales qui menace pourrait donc être dévastatrice. —Al-Shourouk Le Caire

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des mythes et croyances religieux. Dans son livre Le Pain dans la tradition populaire, paru en 2002 [et inédit en français], Samih Chaalan écrit : “Le onzième jour du mois ba’ounah du calendrier copte [correspondant au 18 juin] s’appelle le ‘jour de la goutte’. Ce jour-là, les femmes préparent une pâte sans levure, la levure descendant alors du ciel. On en retranche un morceau qu’on utilisera comme levure pour la pâte suivante, et ainsi de suite pendant toute l’année, jusqu’au prochain jour de la goutte.” La croyance veut en effet qu’un ange ait fait tomber dans les eaux du Nil une goutte d’eau au levain, levain qui a provoqué la “levée” de l’eau, c’est-à-dire la crue du Nil.

h pâte, tourne tourne, comme la brebis tourne autour du bouc. Oh pâte, tourne tourne, comme le henné sur la paume de la main.” C’est ainsi que Nadia, jeune paysanne originaire du Fayoum, taquine la pâte. Elle vit au Caire depuis plus de dix ans, mais a emporté avec elle, depuis son lieu de naissance, le four à gaz qui lui permet de cuire le pain. Et elle a gardé les coutumes à respecter devant le four. Pour elle, il est indispensable de parler à la pâte et de la cajoler. “Je t’ai donné de la farine, je t’ai épargné les ennuis, à ton tour maintenant de m’épargner les ennuis, puisque je t’ai pétrie et que je ne t’ai pas gâchée”, lui enjoint-elle. Elle fait également attention à ne pas être Le pain fait l’homme. La sacralité du triste ni en colère pendant qu’elle est au pain est ancrée aussi bien chez les coptes fourneau, faute de quoi elle risque de s’at- que chez les musulmans. Selon une étude menée par le chercheur Nassim Hanin, les tirer des malheurs, comme le feu. Sa pâte lève rapidement parce qu’elle est paysannes coptes du hameau de Mar une épouse jalouse. Elle a le sang chaud et Guirguis, dans la province de Sohag [Moyenne-Egypte] marmonson énergie se transmet à la pâte. nent : “Oh Seigneur, donne ta bénéC’est tout le contraire de ce qui SAVEURS diction à la pâte comme tu l’as fait se passe avec sa placide bellepour le Nil”, tandis que leurs sœur, dont la pâte met plus de temps à lever. C’est en tout cas ce que Nadia homologues musulmanes des villages du conclut de ce que lui a transmis sa grand- gouvernorat de Dakahleya [Basse-Egypte, mère, qui lui a appris à faire le pain quand dans le delta] murmurent : “J’ai vu le Prophète alors que je pétrissais la pâte. Il m’a dit de proelle était petite. Le “jour du pain”, la maison se drape de noncer la profession de foi en toute hâte. J’ai tissus et l’atmosphère est pieuse. Nadia, dit qu’il n’y a d’autre dieu que Dieu et que au fourneau, a l’air de prier. Elle ne dit pas Mahomet est son prophète.” La très grande valeur du pain s’exprime un mot de travers jusqu’à ce que les galettes chaudes sortent du four, puis s’abstient de dans de nombreux proverbes populaires, les compter afin de ne pas chasser la béné- comme celui-ci : “Tu peux mordre mon cœur, mais ne mords pas mon pain.” Le pain aurait diction de Dieu. même été autrefois synonyme de qirch [cenUn don des anges. Les Egyptiens sont time]. Il représente également la mesure les seuls dans le monde arabe à appeler le du strict minimum permettant de survivre : pain “al-aych”, soit littéralement “la vie”. “Du pain suffit à faire un homme.” Ils étaient parmi les premiers à connaître Et, puisque le pain est symbole de vie, les l’art du pain [au levain]. Le papyrus Harris jeunes femmes de la campagne doivent obli[long de 42 mètres et conservé au British gatoirement savoir le préparer. Au lendeMuseum, il date de 1200 av. J.-C. et consti- main de la nuit de noces, raconte Nadia, la tue l’un des principaux documents de cette mariée doit se mettre au fourneau pour période] cite 30 sortes de pains, dont cer- prouver à sa belle-famille qu’elle sera un tains existent toujours sous leur ancien élément productif. Il n’est donc pas étonnom, tels que le batao, dérivé du mot signi- nant d’entendre les mères, dans les villages fiant “pain” dans l’Egypte ancienne. Il se égyptiens, dire à leurs fils : “Ne te fie pas à la fabrique à partir de farine de blé, de maïs, jolie mèche qui dépasse de son voile. Devant le de lait et de graisse [animale]. four, elle sera nulle.” Ou encore : “N’en prends Une vie familiale stable était jadis sym- pas une qui minaude avec du khôl sur les yeux bolisée par trois galettes. De même, les et qui roule un chewing-gum dans sa bouche. Egyptiens jurent par le pain et le sel. La Devant le four, elle fera semblant d’être malade.” préparation du pain a toujours été liée à —Dina Darwich

Toutes les galettes d’Egypte L’Atlas des traditions populaires [publié en 2006, inédit en français] énumère, en plus du pain baladi, confectionné à partir de farine de blé et subventionné par l’Etat, 15 sortes de pain à travers le territoire de la République égyptienne :

1 Le pain noir. Il fait 17 centimètres [de diamètre]. Il est répandu en ville et dans les villages où sont apparus les fours modernes. 2 Le pain domestique. Il en existe du souple et du sec. De meilleure qualité [que le pain subventionné], il n’est donc pas à la portée des familles nombreuses et pauvres.

3 Le pain paysan, répandu dans la plupart des villages du pays, avec quelques variantes. Autrefois fabriqué à partir de maïs avec un peu de blé, il est désormais confectionné avec une part égale de maïs et de blé. Dans certaines régions, on ajoute du fenugrec ou de la farine de gombo. 4 Le bakoum. Il fait 10 centimètres de diamètre et 3 d’épaisseur. De couleur marron. 5 Le pain solaire.Il est connu en Haute-Egypte et dans la région de Suez. Il est marron et très épais. 6 Le pain d’orge, répandu dans la Nouvelle-Vallée [en Haute-Egypte], et notamment dans l’oasis Al-Kharga. 7 Le batao, qui dérive de l’ancien mot égyptien pour pain. Ce même nom désigne plusieurs variantes. Dans certaines régions, il désigne le pain murahrah [très souple], tandis que dans le gouvernorat d’Al-Charqiya [est] il désigne des galettes très fines à base de farine et de lait. 8 Le habdariya et le kasra. Ils sont


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← Le pain est omniprésent dans les rues du Caire ; ici une livraison à vélo. Photo de Bert Spiertz Hollandse Hoogte/REA

CONTEXTE CRISE IMMINENTE “Il ne se passe pas un jour sans que le manque de pain provoque des affrontements devant les boulangeries d’Assiout”, dans le sud du pays, rapportait Al-Shourouk en avril. L’Egypte est le premier importateur mondial de blé et l’un des plus gros consommateurs de pain au monde, celui-ci constituant la nourriture

FRAUDES À LA SUBVENTION Deux cent quarante millions de pains baladi sont produits quotidiennement, soit trois par habitant. L’Etat subventionne ces “galettes” en assurant de la farine très bon marché à des boulangeries sous licence ; en échange, celles-ci vendent leur marchandise à prix fixe. Mais le système est fréquemment dévoyé : certains revendent la farine sur le marché noir, d’autres achètent de grandes quantités de pain baladi pour faire monter les prix. De fait, des réflexions sont en cours pour réformer le circuit, signale Al-Shourouk. Ce qui ne va pas sans susciter de craintes : les Egyptiens redoutent que les Frères musulmans récupèrent les licences qui seraient retirées aux fraudeurs et mettent ainsi la main sur le réseau de boulangeries.

faits de maïs et de son de blé et sont répandus en bordure de la mer Rouge. 9 Le dambarat, qui se fait sur une pierre et qui est consommé dans la région de Halayeb, sur la mer Rouge. 10 Le chadi, très fin, fait avec du maïs et du blé à Tochka [ville de la Nouvelle-Vallée], à Assouan. 11 Le kabid, qui ressemble au chadi en plus épais et qui se trouve également à Tochka. 12 Le khanrit, fait à partir de blé et d’une variété particulière de maïs, appelé doweika dans la région de Kalabcha à Assouan. 13 Le saq, qui se prépare avec de la farine de blé, dans le nord du Sinaï. 14 Le khamir, qui se prépare à la maison et qui a la taille d’un pain baladi. 15 Le mujardaq, considéré comme le “pain d’urgence” parce qu’il ne nécessite pas de levain. C’est une galette très fine et souple. On le consomme à Al-Matrouh [sur la Méditerranée].

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Ramasser les miettes Dans de nombreux quartiers pauvres du Caire, les habitants revendent leurs restes de pain.

K

arima, femme au foyer dans la vingtaine, ramasse précautionneusement les restes de pain sur la table et les met à sécher au bord de la fenêtre. Les enfants gambadent dans l’appartement mais restent à distance pour ne pas les faire tomber. Ils en connaissent la valeur. Vue la pénurie qui règne dans le quartier cairote d’Izba AlHagana, où vivent 1,2 million de personnes, chaque chose à son prix. Même un reste de baladi, ce pain qui se vend à tout juste 5 piastres [soit 0,5 centime d’euro, car subventionné par l’Etat]. “Il faut faire des heures de queue pour en acheter, témoigne Karima. Et, à force d’entendre les remontrances des gouvernements successifs [sur le coût des subventions et le gaspillage], nous avons été responsabilisés et en gardons la moindre miette.”

de base pour le quart de la population qui vit au-dessous du seuil de pauvreté. Sous la contrainte financière, le gouvernement a réduit drastiquement ses importations de blé. Les observateurs doutent pourtant que les récoltes soient suffisantes, confie Al-Ahram Hebdo. Et l’on craint à nouveau des émeutes du pain comme celles de 2008.

SOURCE

AL-SHOUROUK Le Caire, Egypte Langue arabe www.shorouknews.com “Le Lever de soleil”, créé en 2009 par la maison d’édition éponyme, est devenu un journal de référence pour l’intelligentsia urbaine et la gauche libérale favorable à la révolution. Il se montre très critique à l’égard du gouvernement des Frères musulmans et défend l’égalité citoyenne entre coptes et musulmans. Le journal a réussi à attirer de grandes plumes, aussi bien des éditorialistes que des reporters, dont l’auteur de cet article, Dina Darwich, lauréate en 2006 du Prix Samir Kassir pour la liberté de la presse, décerné par l’Union européenne

Une voix s’élève de la rue. C’est “tonton Yassine”, le vendeur ambulant, qui s’annonce à travers son mégaphone. Avec sa charrette, il parcourt les ruelles de ce quartier populaire tous les jours à 10 heures du matin, avant que les femmes partent au marché, afin de racheter les restes de pain. Les femmes descendent de chez elles et entourent sa charrette. Mona explique qu’elle “collecte le pain pendant une semaine, jusqu’à en avoir environ 2 ou 3 kilos”. Le prix de rachat oscille entre 30 et 50 piastres par kilo [de 3 à 5 centimes d’euro] en fonction de la taille des morceaux. Yassine les trie soigneusement et s’assure qu’il n’y a pas de trace de moisissure. Karima, à l’instar de tous les habitants du quartier, marchande : “Pour l’équivalent de 10 kilos de [vieux] pain, j’achète 1 ou 2 kilos d’oignons, ou parfois un peu d’ail.” Selon Chahata Al-Muqaddis, du syndicat des éboueurs [en cours de création], ce commerce a pris son essor dans de nombreux quartiers pauvres. Le vieux pain, moins cher que le foin, est réutilisé comme nourriture pour le bétail ou par les pisciculteurs. —Dina Darwich


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BIG EYES

tendances.

Quand s’ouvre l’iris. La biométrie inspire les créateurs et les publicitaires. Cette représentation des muscles de l’iris sera bientôt l’identité visuelle de la toute nouvelle agence de publicité londonienne BigEyes, rapporte le site web du magazine britannique Creative Review. Le système, mis au point par les agences de PHOTO design Field et Someone, s’appuie sur une base de données qui intègre les différents mouvements de l’iris et permet une multitude de représentations. L’iris virtuel peut même s’animer et interagir avec son environnement.

Visite graphique

Un chef idéologique

PAYS-BAS — Pour les visiteurs d’Amsterdam qui ont vu les Van Gogh et le Quartier

d’Uppsala a trouvé une manière originale de rencontrer les électeurs : les élus municipaux Mohamad Hasan et Tove Henriksson (ci-contre) proposent de venir les rencontrer à domicile, munis d’un panier rempli de tout ce qu’il faut pour faire un bon repas, et de se mettre aux fourneaux. Ils ont baptisé leur initiative “Le chef libéral” [un clin d’œil à l’émission The Naked Chef du chef britannique Jamie Oliver, qui, ne portant pas de toque, a été surnommé “le chef nu”]. Leur objectif est d’échanger des idées sur la politique de la ville d’une manière décontractée. Pour participer, il faut remplir une fiche sur le site du parti, expliquer pourquoi l’on souhaite une visite et indiquer, bien sûr, si l’on a des allergies. “Une approche intéressante et sympathique, constate Dagens Nyheter, et bien plus généreuse que l’attitude intrusive des représentants de certains autres partis, qui sonnent chez vous sans même avoir été invités et qui ne proposent que des bonbons de supermarché.”

Le militantisme à la casserole

DR

CANADA— Un étudiant entre dans la cafétéria universitaire

un poulet sous le bras. Il lui parle, le câline, puis lui tranche la gorge, le plume et le fourre sans ménagements dans une casserole. Selon l’intéressé, il s’agit d’une performance artistique, qui vise à mettre en lumière ce qu’implique le fait de manger des animaux. Certes, mais les autorités universitaires du College of Art and Design de Alberta, dans l’Ouest canadien, n’ont pas vraiment apprécié le geste et ont renvoyé le Pr Gordon Ferguson, qui avait donné son accord pour que son étudiant exécute cette “œuvre”. Une campagne médiatique lui a permis de retrouver son poste. La direction a finalement assuré que l’incident offrait l’occasion d’amorcer une discussion sur “la responsabilité académique et la liberté artistique”, relate le magazine Artinfo.

DESSIN DE FALCO, CUBA

DR

rouge, qui ont fait un tour en bateau sur les canaux, il y a maintenant quelque chose de nouveau à faire dans la capitale néerlandaise, signale De Volkskrant : des visites à vélo organisées par AllTourNative Amsterdam. Suivant l’exemple de Berlin, l’association propose des visites guidées qui mènent à des endroits peu connus de la ville. Le fil rouge, c’est le street art. Et les guides, de vrais graffeurs qui n’hésitent pas à signaler leurs propres œuvres. Chaque tour est différent, explique Pia de la Maza, d’AllTourNative Amsterdam. “L’art change constamment, c’est pourquoi nous n’avons pas d’itinéraire fixe. Les guides décident eux-mêmes de ce qu’ils aimeraient montrer tel ou tel jour.” Lors de la visite, restreinte à un petit groupe de touristes, il est même possible d’apposer son propre tag sur les murs de la ville. Et, si quelqu’un demande si c’est bien autorisé, le guide hausse les épaules : “Tu vois des flics quelque part ?”

SUÈDE — La section du Parti libéral de la ville


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INSOLITES

Couper l’herbe sous le pied aux promoteurs

L’électricité, remède choc pour les nuls en maths

Dans un quartier de São Paulo convoité par les investisseurs, les sans-logis rénovent eux-mêmes un immeuble. Objectif : l’occuper enfin légalement.

● Vous êtes fâché avec les maths ? Un peu d’électricité dans le cerveau, et il n’y paraîtra plus. A en croire une étude britannique publiée dans Current Biology, la stimulation cérébrale dope l’habilité au calcul. L’équipe de Cohen Kadosh a testé l’apprentissage en mathématiques de 51 étudiants d’Oxford. Des électrodes sur la tête, la moitié des volontaires se sont vu administrer un faible courant électrique stimulant la zone du cerveau associée aux maths. Résultat : les participants sous voltage mémorisaient plus rapidement des données (telle 4 # 12 = 17, une équation arbitraire) que le groupe ne bénéficiant pas de la fée électricité. En calcul mental, note Wired, ils se révélaient de deux à cinq fois plus rapides et restaient plus performants que les autres cobayes pendant les six mois suivant les cinq séances sous stimulation. Le courant, fluctuant de façon aléatoire, était bien inférieur à celui d’une pile AA. “La dose d’électricité que nous appliquons est infime et totalement indolore. Beaucoup nous ont même demandé si le système fonctionnait, parce qu’ils ne sentaient rien”, a indiqué Cohen Kadosh, cité par The Daily Telegraph. Ça ne me surprendrait pas si, d’ici cinq ou dix ans, les gens voulant se perfectionner en maths, apprendre le français ou le piano, branchaient un dispositif simple sur leur iPad pour stimuler leur cerveau”, a déclaré le neuroscientifique à l’Oxford Mail. Les clients potentiels ne devraient pas manquer : tout le monde n’est pas Moshe Kai Cavalin, matheux admis à 12 ans à l’UCLA – sans électrodes.

—Carta Capital (extraits) São Paulo

DR

L

a façade du n° 342 de la rue Mauá était grise et sale. Jusqu’à la fin de l’année dernière, l’immeuble portait encore les stigmates de son abandon à la fin des années 1990, quand l’ancien hôtel Santos Dumont ferma ses portes et fut délaissé par ses propriétaires. Désormais, la façade est peinte en rouge et en blanc. Dans cette zone centrale mais négligée de São Paulo, au milieu des commerces serrés, non loin de la Estação da Luz [l’une des principales gares ferroviaires de la ville, entourée de nombreux musées et de la principale salle de concerts du pays], elle est du plus bel effet. La nouvelle façade du bâtiment fait partie d’un changement majeur en cours dans l’immeuble. Sans aucune aide des pouvoirs publics, des sanslogis sont en train de rénover l’édifice afin de le rendre plus habitable pour les quelque 1 000 résidents qui le squattent depuis 2007. Les travaux ont commencé l’an dernier avec le soutien d’étudiants en architecture [et en ingénierie civile] de l’université de São Paulo (USP), impliqués dans le projet Mauá 340. Le système électrique

a été rénové, afin d’éviter tout risque d’incendie. Les résidents se sont ensuite attaqués à la façade, grâce à l’argent qu’ils avaient mis de côté. Et maintenant c’est au tour de la plomberie d’être remise à neuf. La rénovation a été entreprise malgré le risque imminent d’expulsion. L’an dernier, trois avis d’expulsions ont été prononcés. “On avait la sensation que notre projet pouvait s’écrouler à n’importe quel moment”, se souvient Felipe Zveibil, tout frais diplômé en ingénierie civile de l’USP. Les habitants ont poursuivi leur travail sans être certains qu’ils seraient toujours là le lendemain. “Cela sert à briser le préjugé selon lequel les sans-logis sont une bande de vagabonds qui se moquent de l’existence. Ici, vous avez des familles, des gens qui travaillent. Cela vaut la peine de lutter pour

elles et avec elles”, souligne Ivaneti Araújo, qui mène l’occupation. Elle explique comment le travail a amélioré l’estime de soi des résidents : quand les travaux ont commencé, on racontait, dans la rue José Paulino [une rue commerçante voisine], que les sans-toit avaient acheté l’immeuble. “Cela signifie que les classes populaires peuvent habiter dans le centre. Cette idée de vouloir nous pousser à partir d’ici parce qu’on ne prend pas soin de l’endroit où l’on vit ne tient pas debout.” Les sans-logis exigent maintenant des changements plus pérennes, qu’ils ne peuvent faire eux-mêmes. Ils veulent que l’expropriation soit prononcée et que l’immeuble soit inclus dans le programme de logement Minha Casa, Minha Vida [Ma maison, ma vie, mis en place en 2009 pour faciliter l’acces-

sion à la propriété des personnes à faible revenu]. Selon les estimations [des étudiants], une rénovation sérieuse du bâtiment, lui permettant d’intégrer le programme Minha Casa, Minha Vida, coûterait 4,5 millions de reais [1,5 million d’euros]. Après les travaux, il resterait 160 logements, un nombre inférieur à celui des 237 familles présentes sur les lieux. Les sans-logis demandent que les appartements soient attribués aux résidents et que les familles restantes bénéficient de programmes de la ville. “On va faire le nécessaire pour que les familles quittent les lieux avec la garantie de pouvoir revenir”, affirme Ivaneti Araújo. De cette façon, les résidents auront la possibilité de rester dans un lieu proche du travail, des transports et des commerces, au lieu de se retrouver isolés dans une cité de la banlieue de São Paulo. La mairie n’a pas encore rendu publique sa position sur cette occupation. Le secrétaire municipal au Logement, José Floriano, a déjà eu l’occasion de rencontrer les représentants de l’occupation et a recueilli leurs demandes. Mais, pour l’instant, l’expropriation n’a pas encore été décidée. En attendant, les sans-logis promettent de continuer à se battre. —Piero Locatelli

163%

Réseaux sociaux, mais surveillés

THAÏLANDE — Sur 25 millions d’internautes, 18 millions utilisent les réseaux sociaux en Thaïlande,

soit 163 % de plus qu’il y a un an, indique TechInAsia, qui publie une infographie reprenant les chiffres du site de veille de Bangkok ZocialInc. Si Facebook reste le réseau le plus populaire, le site de partage de photos Instagram recense maintenant 600 000 utilisateurs dans le pays, soit 4 fois plus qu’il y a un an. Sur les 21 millions de photos partagées, les plus appréciées sont celles qui mettent en scène l’actrice Pachrapa “Aum” Chaichua. De toute façon, le choix des sujets est restreint : l’autocensure est la règle sur les réseaux sociaux du royaume tant on redoute l’application des lois sur le crime de lèse-majesté et sur les délits informatiques.

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histoire.

Le naturisme, une philosophie révolutionnaire XIXe siècle Allemagne Dans l’empire

de Guillaume II, le culte du corps et la nudité avaient valeur d’engagement politique.

—Die Zeit (extraits) Hambourg ↑ Quatre jeunes nudistes, un ballon et un renard, dans les environs de Berlin en 1931. Photo Gerhard Riebicke/ Bodo Niemann/ picture perfect GbR Berlin

J

amais la bourgeoisie allemande n’a été aussi collet monté qu’à la fin du XIXe siècle. Durant ces années de pudeur et de rigidité morale, la mode était au rigorisme, à la sobriété et à la pudibonderie bien boutonnée. Les hommes portaient des pardessus à col dur et cachaient leur visage sous d’épaisses barbes. Les femmes se sanglaient dans des corsets et se déplaçaient avec décence et rigidité dans leurs longues robes aux baleines d’acier. Uni et généralement sombre, l’habit bourgeois influençait aussi le goût des autres catégories sociales. Et c’est pourtant dans ce climat hautement hostile aux plaisirs que, dès le milieu des années 1890, un nombre étonnamment élevé de gens découvrirent le charme de la nudité. Aux yeux de nombreux Allemands en quête de repos, les bains de mer ou d’air pris entièrement nus parurent soudain plus bénéfiques qu’avec les traditionnels tricots de mer qui continuaient d’emprisonner les corps. La première station balnéaire

nudiste d’Allemagne ouvrit ses portes en 1903 près de Klingberg, dans la baie de Lübeck. Dix ans plus tard, on comptait pas moins de 380 lieux similaires et de nombreux ouvrages faisaient l’éloge de la nudité. Il ne s’agissait toutefois pas seulement d’une réaction spontanée face à un ordre vestimentaire considéré comme étouffant. Il n’était pas nécessaire de se déshabiller pour gagner en liberté de mouvement. Après tout, les robes, les culottes, les manteaux et les sous-vêtements pouvaient bien être taillés plus amples.

Le corps libre. Le fait est que des appels à une mode plus décontractée avaient déjà connu un franc succès : en 1892, l’hygiéniste Max Rubner recommanda le port de sous-vêtements doux en laine ou en coton. En 1896 à Berlin, l’Association pour l’amélioration du vêtement féminin déclara la guerre aux corsets et corselets. Les vêtements devinrent plus confortables et les chaussures larges se multiplièrent après le tournant du siècle. Mais alors, si la qualité des vêtements augmentait si visiblement, d’où venait le désir

de s’en débarrasser ? Comment expliquer le succès croissant de cette nudité partagée, de cette “culture du corps libre” ? Manifestement, il ne s’agissait pas seulement d’une question de confort et d’hygiène. Par leur rejet de tout vêtement, les nudistes ou naturistes exprimaient une forme de contestation radicale. Les habits représentaient les conventions sociales. Celui qui souhaitait s’affranchir des contraintes de la civilisation moderne ne devait pas seulement changer sa tenue, il devait littéralement s’en débarrasser. Porté par une vive contestation de la modernité, ce puissant élan vers la nature n’était toutefois pas né du seul mécontentement suscité par la société wilhelminienne. Ce mouvement s’inscrivait dans une longue histoire remontant au XVIIIe siècle, lorsque Jean-Jacques Rousseau écrivit les premiers éloges de la nature associés à une critique radicale de la civilisation. Les nudistes de l’époque wilhelminienne étaient parfaitement conscients de l’origine de leur vaste mouvement de réforme. Chez Rousseau, l’incarnation de l’homme à l’état de nature était l’Indien d’Amérique du Nord, celui qu’il appelait “sauvage” selon l’usage de son époque, mais dont il enviait “la liberté et la vertu originelles”. Les Iroquois, écrivait Rousseau, forment une nation “plus heureuse” que les nations européennes, maîtres des sciences et des techniques, et ces premiers habitants, qui dépendent de la chasse, vivent “entièrement nus”. En résumé, l’homme véritablement heureux et honnête n’était ni civilisé ni habillé. Cette idée, que Rousseau accompagnait d’une violente critique de la civilisation occidentale corrompue, était trop nouvelle et trop inédite pour ne pas susciter une vive opposition. Dans une lettre moqueuse, Voltaire, son adversaire philosophique, répondit à Rousseau : “On n’a jamais employé tant d’esprit à vouloir nous rendre bêtes ; il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage.” Les idées de Rousseau rencontrèrent toutefois un certain succès, notamment chez les hommes et les femmes de la génération suivante.

Goethe aussi. Parmi eux, Johann Wolfgang von Goethe. Etudiant à Leipzig, Goethe suivait déjà les “recommandations de Rousseau”, ainsi qu’il le reconnaît dans ses Mémoires, Poésie et Vérité. Cet enfant de la bourgeoisie de Francfort était convaincu que ces conceptions “nous rapprocheraient de la nature et nous sauveraient de la corruption des mœurs”. La nudité lui apparaissait également comme le moyen approprié pour tendre un peu plus vers ce but. Le futur poète ne craignait pas de se montrer en pleine nature dans le plus simple appareil, au grand déplaisir de certains de ses contemporains. En 1775, il provoqua l’indignation avec ses compagnons de voyage, les comtes Christian et Friedrich Leopold zu Stolberg, en allant se baigner nu comme un ver pour “se rapprocher de l’état de nature”. Les trois voyageurs causèrent un premier scandale à Darmstadt, où les habitants jugèrent inconvenant que “des jeunes gens se montrent nus en plein soleil”, et de nouveau dans les environs de Zurich, où ils s’étaient lancés dans les flots écumants d’une rivière de montagne, non sans “pousser des cris, des exclamations de sauvage allégresse, attisées soit par la fraîcheur, soit par le plaisir”. “Les corps nus se voient de loin”, conclut laconiquement le poète. Les trois Allemands furent chassés à coups de pierres et “on leur fit comprendre qu’ils ne vivaient pas au sein de la nature primitive”, mais dans un pays cultivé. Aujourd’hui, alors que 7 millions d’Allemands pratiquent le naturisme pendant leurs vacances d’été et que les courses de luge nudistes constituent le point d’orgue des festivités de la saison hivernale, on a le plus grand mal à croire que le naturisme a d’abord été une pratique très sérieuse visant à la réforme et au salut du monde. C’est pourtant la vérité toute nue. —Jürgen Overhoff


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Action Belgique uniquement Visuels non contractuels. L’éditeur se réserve le droit d’interrompre la parution en cas as de mévente. nte. Société éditrice : COBRA - 18-22 rue des Poissonniers 92200 Neuilly-sur-Seine N -sur-Seine RCS Nanterre 333 761 377, sous licence exclusive des Éditions Dupuis. s. © Dupuis D 2013. Tous droits de reproduction, roduct dee traduction et d’adaptation d’ tion strictement réservés pour tous les pays. p

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